27Mar2020

CENDRILLON | 7 ERREURS

Pas plus de cinq ans et les voilà déjà toutes les trois en cuisine. ( En regardant la date au dos de la photographie, 25 juillet 1987, je m’aperçois que c’est la date d’anniversaire de la mère, elles sont donc en cuisine pour une occasion spéciale. Très loin d’ici, le fantasme des petites filles modèles qui mettent chaque week-end en pratique leur leçons de cuisine. À voir la façon dont elles tiennent les ustensiles, il est évident que nous assistons à une première fois, une ébauche pour ces trois sœurs qui ont appris à regarder faire plutôt qu’à faire d’elles même ). ( D’ailleurs j’ai dit 5 ans, mais c’est tout à fait faux, elles ont toutes les trois autour de 10 ans — on trouve toujours ça plus mignon quand ils sont tout petits –, et puis elles ne sont pas sœurs, la plus petite, celle du milieu avec un tablier rouge à une autre maman. Mais dans la famille, on en parle jamais )
Une potion magique en préparation ? ( il faut savoir que le tablier rouge était dans sa période “ je vais dans la salle de bain, le garage, la cuisine, je prends tous les flacons qui me plaisent, surtout ceux de parfum, et je mélange tout. Puis je vais voir tout le monde en leur disant que je leur ai préparer une soupe et j’attends qu’ils la goûtent devant moi ” ).
La plus petite s’affaire, perchée son son tabouret ( elle a toujours eu l’air plus jeune et chétive que les autres enfants de son âge, un retard de croissance il parait ), pendant que deux têtes blondes et bien tressées surveillent les préparatifs. La pression se fait sentir. ( Elles s’en souviennent encore de Noël à l’hôpital).

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Les deux sœurs sont chacune adossée à un accoudoir, les jambes étendues sur le canapé, chacune à son affaire : l’une travaille sur son ordinateur, l’autre lit. Dans le regard de la plus jeune, on perçoit le début d’une envie de faire rire la plus grande.
Mais s’agit-il vraiment d’un début d’envie? Probablement pas puisque ses joues ont déjà pris la teinte rosée du rire et qu’elle sourit de toutes ses dents. D’ailleurs à présent, elle ne lit pas plus que l’autre ne travaille puisqu’elles ont toutes les deux levé les yeux de leur ouvrage. De plus la grande soeur semble s’esclaffer. S’il y a eu le moindre projet d’itération de bêtise, il a déjà été réalisé !

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La maman serre sa petite fille dans ses bras. Il y a beaucoup de vent, elles sont dans le désert. Le papa prend la photo.

Lorsque je dis « il y a beaucoup de vent » ce que je veux, ce n’est pas parler du vent. Ce que je veux c’est parler de la jupe longue et bariolée de la maman. La jupe de la maman vole dans le désert. Le seul intérêt du vent c’est qu’il fait voler la jupe longue et bariolée de la maman qui serre sa petite fille dans ses bras.

Un figuier est planté miraculeusement dans le jardin.

Exposition : Le figuier préfère une exposition sud ou sud-ouest, si possible à l’abri d’un mur qui le protègera des vents froids.
Arrosage : Arrosez abondamment lorsque les fruits commencent à grossir.

Le figuier n’a pas tenu. Mauvaise exposition, mauvais arrosage ou désintérêt je ne sais pas.

Il n’y a pas de photo de la belle-mère avec la petite fille. La belle-mère et le papa semblent contents.

« Chère E*, mais si, il y en a des photos. Si tu venais une fois nous rendre visite je te les montrerai. Il y a celles que ton papa avait prises de nous dans la roseraie. J’étais si heureuse de voir toutes ces belles fleurs avec toi !!! Mais tu ne t’étais pas bien comportée, tu nous parlais à peine et tu pleurnichais continuellement. Nous faisions beaucoup d’efforts pour que tu te sentes bien. Des années après je peux te le dire : tu étais une gamine capricieuse et égoïste.
Je t’embrasse bien fort. Toutes mes amitiés à G* (j’espère que tu ne lui en fais pas voir de toutes les couleurs !) M*. »

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Ils sont tous là, les membres de cette famille aux liens qui ne sont pas ceux du sang.

( Note 1 – Correction : Voilà une première et même presque grossière erreur. Même en ne posant qu’une demi-seconde les yeux sur ce cliché, impossible d’ignorer la parenté immédiate des deux frères que rien et tout oppose à la fois. )

Ils sourient, surtout celui qui d’habitude a plus trait aux jurons.

( Note 2 – Précision : désarmant ce sourire. Pourtant, pas certain qu’il pose. Pas plus que le professeur agitant son gousset certainement pris en flagrant délit d’explication dantesque. )

Probablement c’est l’hiver, parce que celle à qui on reproche souvent de chanter fort a sorti long manteau de fourrure, gants et chapeau.

( Note 3 – Réflexion(s) : Où s’arrête le dessin et où commence la photo ?
Est-ce que c’est leur qualité d’être couché sur papier qui donne aux personnages leur immanence ?
On aurait tout aussi bien pu décider de réunir des vignettes extraites de volumes différents et de les rassembler : C’est peut-être en les sortant du contexte qu’on les présente le mieux… )

( Note 3.1 : Réfléchir sur l’idée du dessinateur-photographe / du dessin-cliché. )

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“Dans une petite cour qui semble ensoleillée, une femme pâle revêtue d’un canezou à volants, son tout-juste jeune homme de fils, et sa mère s’occupent en silence. Leurs longs habits sombres trahissent le deuil qu’ils portent. Autour d’une petite table à pieds croisés, les femmes rapiècent une chemise à carreaux, et le jeune garçon, lui, parcourt un grand livre.” *

*À la sortie du cabinet du Dr Somnusius, mon hypnothérapeute, je réalise fébrilement que ma mémoire m’a joué des tours: le jeune homme au livre, c’était moi… On m’a coupé les cheveux pour ne pas avoir à les brosser, et les vêtements de travail que je porte étouffent ma jeune beauté. Qui est la femme au canezou? Pas ma mère, car elle est morte peu de temps avant. Ce deuil, c’est le mien, et je n’en ai aucun souvenir.

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Un couple endimanché face à des chaises de messe, en habits sombres, la mine solennelle. Deux cierges sont allumés : il s’agit d’une cérémonie religieuse, mais il est difficile de savoir si c’est un mariage ou un enterrement, tant les habits du couples sont sobres et sombres, peu usuels. Ils ne posent pas.

Il s’agit en fait bel et bien d’une photo de mariage, et le couple se tenant devant les chaises sont les mariés. D’ailleurs ce ne sont pas des chaises, ce sont des prie-Dieu. Le chapeau en feutre du jeune homme est posé sur l’accoudoir de celui qui est devant lui. Bien qu’ils ne soient pas vêtus ni l’un ni l’autre d’une manière particulière pour l’occasion, un détail cependant attire l’attention : la rose blanche boutonnée sur le manteau d’hiver de la jeune femme. Autre détail qui apparaît en zoomant ; l’homme ne tient pas ses mains croisées devant lui comme on pourrait le croire ; il tient en réalité de sa main droite la main droite de sa femme, dont on distingue le pouce. C’est une poignée de main échangée, mais sans se faire face, en se tenant l’un comme l’autre alignés face à leurs prie-Dieu, face à l’autel …? Cette poignée de mains serait celle de l’échange des consentements, celle d’un serment, celle qui lie les deux êtres face à Dieu et qui précède le fameux échange du baiser que tout le monde attend.

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Ces deux sourires, signe d’un temps qui n’est plus, plongeront ceux à qui ils étaient chers dans un silence abyssal dont il sera difficile, même pour les personnes concernées, de connaître l’étendue.

Qu’évoque un visage ? Des souvenirs, certes, mais surtout, à mon avis, le visage rappelle à soi-même. J’ai aimé quelqu’un qui n’est plus là, et son visage, lorsqu’il reparaît, ici ou là, m’emmène dans une méditation profonde. Avons-nous vraiment des souvenirs ? Je crois que ce que nous appelons comme tels sont en fait de l’ordre du sentiment. Devenir un homme, c’est accepter ses choix d’enfant. Nous ne changeons pas. Nous sommes simplement cultivés par le temps. Voir un visage du passé établi un lien direct avec cet essence de l’Être : tout d’un coup, dans la fontaine pure du Narcisse, nous nous voyons tel que nous sommes.

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Monsieur est assis, madame est debout.

Pas du tout. Monsieur est petit

Ils se tiennent par la main.

Ils ne se tiennent pas vraiment par la main.
Les mains se touchent par obligation
photographique.

Les deux mains qui se touchent
semblent aspirer le monde,
comme une expérience surnaturelle,
déconnectés de la dureté
des visages et des corps,
connectés à leurs manques réciproques.

Un élan poétique ?
On voit seulement deux mains,
deux corps statiques,
deux personnes normales.
La photographie ne manque de rien.

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Elle semble si fière de son gigot.
Elle semble si fière de ses trois beaux enfants.
Elle semble si fière de sa robe.
Trois générations, trois préoccupations, trois sourires.

Bon clairement j’ai menti.
Je ne suis pas certaine qu’elle soit fière de son gigot. Elle ne doit plus en pouvoir de cuisiner ce gigot chaque dimanche ! Et son mari qui se tient à sa gauche si digne comme s’il l’avait fait avec elle. C’est tout juste s’il s’est donné la peine d’aller l’acheter chez le boucher…
Et pareil pour cette pauvre mère qui a surtout l’air exténué de s’occuper de tout son ménage ! Fière oui, fatiguée surtout…

Je ne suis pas sûre d’être totalement honnête. Je ne suis pas sincère avec vous si j’occulte, quoi que je puisse en dire, ces sourires unanimes, si sincères eux au contraire, et partagés par toute cette famille très unie.
Oui, si je dois vous dire toute la vérité, j’imagine que je suis finalement simplement jalouse devant cette famille si soudée.
Une vraie discussion, pas de netflix.
Une vraie salle à manger avec le service du dimanche. Pas de plateau télé.
Un vrai plat cuisiné avec passion. Pas un diner tout droit sorti de boites en plastique livré par un cycliste éreinté.
Bref. Oui, je rêve de jeter mes assiettes Ikea, de m’acheter une vraie nappe, six belles chaises ( et non rester avec mes deux tabourets de bar ) et de réussir à retrouver toute ma famille. La retrouver chaque dimanche et non juste chaque noël parce que tu comprends Emilie elle a poney, Célia cours de dessin, Jules Hockey et moi cours de couture.
La famille, la tradition ça n’a pas la côte, je vous l’accorde, mais je peux vous dire que vous allez vite vous en mordre les doigts de vous rayer la cornée à tout-va devant vos dix écrans.

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Sur cette photo se tiennent un père, une mère ( que je pensais être la mère au vu de l’état émotionnel dans lequel elle se trouvait, mais il s’agirait d’une tante ), une grand-mère et un oncle ( qui n’est pas le mari de la supposée tante ). Je vais démentir tout de suite les propos que j’ai tenus dans la première description où je disais qu’ils “ entouraient un enfant mort ”, en fait l’enfant est toujours vivant mais il vient d’échapper de peu à la mort dans les affrontements qui ont détruit la ville et transformé leur maison en un tas de décombres. D’ailleurs, je mens un peu lorsque je dis leur maison, en fait il s’agit de la maison du père et de la fille. La femme du père et la mère de la fille, elle, a été ensevelie sous les gravats de la maison et ne répond pas à leurs appels, ils verront plus tardivement au cours des excavations qu’elle s’était cachée sous la table où elle se pensait en sécurité, cette table en chêne massif offerte par son père, cette table où ils mangeaient tous leurs repas, cette table où la petite faisait ses devoirs quand la guerre ne faisait pas encore rage. La table n’a pas supporté le poids de la demeure, qui l’a emportée avec elle. Dans leurs immenses malheurs, cet affrontement a permis la libération de leur quartier et quelques jours plus tard leur ville était libérée d’un état tyrannique qui réclame ses activités meurtrières d’un dieu qui n’a pas voix au chapitre. Alors à cet instant même s’ils sont enfin libres, ils n’ont pas le coeur à la fête, car dans la victoire de ce jour il y a eu une perte, une perte incommensurable, la perte d’un être cher, une femme, une mère.

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Une table ovale dressée pour le thé au milieu d’un beau jardin d’arbres fruitiers[1] à travers lesquels les rayons du soleil estival illuminent la porcelaine ivoire et son gâteau aux prunes fraichement sorti du four[2]. Les deux grand-mères assises côte à côte sont occupées par une conversation qui semble les amuser.

***

À vrai dire, seulement celle de gauche semble amusée. Sa main levée au ciel ainsi que son regard concentré font penser à un enfant qui prépare „un secret” dont personne ne doit être au courant, surtout pas les parents { En réalité, les deux femmes doivent sûrement parler de choses que seule le photographe a rendu captivants }. La femme de droite, maîtresse de maison[3] écoute avec attention son invitée et acquiesce joyeusement.

[1]

Le jardin et probablement mitoyen à la maison. Nous ne pouvons hélas avoir de certitude que les arbres au fond de la photographie soient des arbres fruitiers, bien que leur feuillage dense et peu élancé laisse deviner une abondance de prunes ou de pommes

[2]

Il y avait en réalité plusieurs gâteaux posés sur la table mais rien ne permet d’affirmer que celui aux prunes n’ait été fait sur place ( sinon l’interprétation faite en note 1 ).

[3]

On suppose que la femme de droite est la maîtresse de maison par sa posture plus décontractée. Aussi, ses cheveux arrangés avec élégance mais peu de précaution ainsi que son chemisier joli mais simple contrastent avec la parure singulière et haute en couleur de son invitée. Ce constat nous permet d’affirmer que son interlocutrice est la plus bavarde des deux, ce qui n’est pas sans lui déplaire.

Atelier d’écriture des relations familiales dans Cendrillon de Massenet, CNSMDP Printemps 2020
Contributions : Aymeric Biesemans, Lisa Chaïb-Auriol, Clarisse Dalles, Floriane Hasler, Marion Vergez Pascal, Margaux Poguet, Emmanuelle Schelfhout, Parveen Savart, Laurence Pouderoux, 
Leo Vermot-Desroches, Flore Royer et Joseph Pernoo.

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