4Apr2020

CENDRILLON | FACE B

Antibiographie

Je suis né il y a tout juste dix-sept ans, dans une famille que l’on pourrait qualifier de conservatrice. Mon père se pose en chef de famille dont l’autorité ne saurait être contestée. Il croit dur comme fer que le fait d’avoir fait fortune tout seul lui donne le droit de traiter tout le monde comme des subalternes. Son temps, c’est de l’argent, c’est pourquoi il ne m’en à jamais accordé une minute avant que je commence à représenter un intérêt pour lui. Mon enfance ne lui était d’aucune utilité, mais maintenant que j’approche de l’âge où je vais pouvoir apprendre à travailler pour lui, il me sort, me montre à ses associés. Un sacré panier de crabes à mon avis! J’aimerais mieux ne pas mettre les pieds dans ces soirées mondaines, malheureusement je n’ai absolument pas voix au chapitre. Ma seule option, c’est d’obéir. Ma mère me l’a bien appris. Je ne sais pas si la servitude est une seconde nature chez elle ou si cela lui a été inculqué de force. En tout cas, si ce n’est pas naturel, l’illusion est parfaite. Elle a tout de l’épouse modèle. Dévouée, discrète, docile. Tout les dimanche matin au premier rang à la messe. Elle donne à la quête mais pas aux malheureux qui dorment dehors en bas de chez elle. Elle m’oblige d’ailleurs à l’accompagner à l’église, pour qu’elle puisse montrer combien son fils est bien élevé et élégant à toutes ses pareilles, la cour des “ bonnes épouses ” qui se font des grands sourires mais se lancent des regards en coin à la dérobée et sont prêtes à cracher leur venin sur la première qui fera un faux pas. Mais évidemment, ma mère n’en fait jamais, elle est trop bien dressée. Et puis elle a bien trop peur de contrarier son mari, on le comprend facilement quand on entend la pointe d’hystérie dans sa voix quand elle craint de ne pas être prête à temps pour recevoir les invités de mon père pour un dîner d’affaire. Elle lui est parfaitement soumise et cela flatte son égo. 
Je n’ai ni frère, ni sœur, ni aucun cousin ou cousine, même au troisième ou quatrième degré puisque mon père, comme le sien avant lui, et leurs aïeux sur plusieurs générations, étaient tous enfants uniques. Il y aurait peut-être d’autres jeunes de mon âge du côté de ma famille maternelle mais on ne les voit jamais. Je crois que ma mère n’a plus vraiment de contacts avec eux, sans doute mon père désapprouverait-il qu’elle en ait. Je pense qu’il verrait d’un mauvais œil que nous entretenions des relations avec des gens qui ne sont pas de notre milieu. Enfin de son milieu. 
Mon père s’est enrichi grâce à l’immobilier. Je ne connais pas exactement tous les tenants et aboutissants de son activité bien qu’il essaie maintenant de m’y initier, mais de ce que j’ai compris, des gens le paient très cher pour qu’il transforme des espaces naturels en jungles de béton. On me dit souvent que je caricature tout d’une manière grossière et que je n’irai nulle part dans la vie avec une telle mentalité. C’est peut-être vrai. Mais de toute façon je ne crois pas avoir envie d’aller là où ils veulent m’emmener alors ça m’est bien égal.
Comme je suis leur fils unique, l’héritier de l’empire bâti par mon père, ils placent malgré tout beaucoup d’espoirs en moi. Plus précisément, ils espèrent que je vais miraculeusement devenir exactement comme mon paternel. Alors ils m’ont inscrit dans la meilleure école primaire, le meilleur collège, le meilleur lycée pour me faire entrer dans le moule. Ils ont dépensé tout cet argent afin que je reçoive une éducation très stricte et que soit effacé de moi la plus petite trace d’individualité, dans l’espoir que je puisse un jour, en bon fils, marcher dans les pas de mon géniteur et, fidèlement, lui succéder. Mais n’est-il pas paradoxal de leur part d’attendre de moi de la loyauté alors qu’ils ont tous les deux tant œuvré à m’enseigner que, pour réussir, il faut être prêt à tuer père et mère?

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Je m’appelle Charles, je vis à Londres depuis ma naissance, et je ne la quitterai probablement jamais. Depuis que je suis né, on me dit que je suis destiné à avoir de grandes responsabilités. Ça m’empêche de dormir parfois, parce que je ne suis pas sûr de comprendre ce qu’on attend de moi, et je me demande si j’en serai capable.
L’endroit où je vis n’est pas vraiment une maison, on en avait une avant, rien qu’à nous avec Papa, Maman et ma sœur, mais on a été forcé de déménager à cause du travail de maman. Maintenant, on vit là où elle travaille, c’est plus pratique. Je n’ai pas très bien compris en quoi ça consiste, mais je sais que c’est très important et qu’elle commande beaucoup de gens, par conséquent je ne la vois pas beaucoup. Papa lui ne travaille pas, mais il dit que ce n’est pas grave parce qu’on est riche grâce à maman et qu’il n’en a pas besoin. Je vois bien qu’il dit ça pour rire mais je sens qu’il s’ennuie beaucoup. Souvent l’après-midi, je l’entends marcher dans son bureau qui ne lui sert qu’à écrire son courrier, le plancher craque juste en dessous de la fenêtre puis, au bout d’un moment il se dirige vert la cheminée, les verres s’entrechoquent avec les bouteilles à gros bouchons, le fauteuil en cuir crisse. Toujours le même parcours.
Ma vie est extrêmement bien réglée et bien ordonnée. Chaque matin, un domestique me réveille en ouvrant les rideaux d’un coup sec, devenant alors la personne que je déteste le plus au monde, puis on me lave, on m’habille. Je ne peux pas choisir mes vêtements moi-même ou dire ce que j’aimerais manger car je ne connais pas encore assez le protocole de la maison. Tous les jours, un professeur vient me faire la classe. Je ne peux pas non plus aller à l’école comme les autres enfants.
Ce que j’attends toujours avec une grande impatience ce sont les vacances de printemps car nous partons en famille à la campagne et je peux passer plus de temps avec maman. Les jours de beau temps, nous allons pique-niquer au bord du lac et Papa m’apprend à pêcher. Une fois j’en ai attrapé un gros et quand je l’ai vu se débattre dans le panier je me suis mis à pleurer sans pouvoir m’arrêter, mais Papa m’a grondé très fort. Il dit que je dois me comporter comme un homme, que je ne suis pas une petite fille fragile et émotive. J’ai tourné la tête vers maman, elle a ouvert la bouche, puis elle a baissé les yeux et s’est tue. Je sens bien que je déçois Papa, que je ne réponds pas à ses attentes. Il s’ennuie quand il est seul avec moi. Je fais des efforts pour m’intéresser aux mêmes choses que lui quand il avait mon âge, mais je vois bien que ça ne prend pas. Alors il soupire longuement et retourne faire les cent pas dans son bureau.
La chose qui me rend le plus heureux, c’est quand ma petite sœur et moi nous allons nous occuper des chevaux à l’écurie. Le contact des animaux m’apaise, j’ai l’impression qu’ils me comprennent mieux que les humains. Le palefrenier nous apprends à les brosser correctement, et à tresser leur crinière de mille façons. Il y a aussi Nanny, sa chienne qui presse son museau contre celui des chevaux pour leur dire bonjour.
Un soir où je n’arrivais pas à dormir, je suis allé sur la pointe des pieds dans la chambre de ma sœur. Elle avait fabriqué une cabane avec les draps et la couverture et avait tapissé l’intérieur avec des étoiles phosphorescentes. On aurait dit une grotte magique. Depuis, quand je ne dors pas, j’y retourne, et je l’écoute me raconter des histoires de fées en regardant le ciel, blotti dans les coussins comme dans un gros nuage.

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Dans une maison de l’impasse Girardon à Montmartre, la famille vit dans un joyeux bordel. Le laisser-aller est en partie imputable à la mère, émancipée jusqu’au bout du porte-cigarette de son milieu aristocrate. Elle aime les cris de ses filles quand elles se chamaillent pour lécher la spatule des pâtes à gâteaux que le cuistot fait pour le goûter. D’ailleurs elle aime espionner le personnel de maison, cela lui rappelle ses premiers fantasmes d’enfant, quand il n’y avait pas d’autre homme dans l’univers clos et sélect de la maison que son père ( elle n’était pas assez tordue pour l’espionner ), et qu’elle sentait son coeur s’emballer quand elle observait les domestiques astiquer méticuleusement l’argenterie. Le père est du genre effacé, effaçable, qui aime travailler au jardin car il n’entend pas ses filles se chamailler pour lécher la spatule de ce maudit gâteau trop sec qu’on le force à goûter le soir. Les jumelles sont le prototypes des adolescentes gâtées qui transforment le couloir de l’étage en un podium de fashion-week. Elles ont donné ce goût à leur petit frère, qui met désormais les talons de sa mère, et exige qu’on l’appelle Lucette. Ses sœurs ne se privent pas de trouver de nouvelles rimes, jour après jour, au prénom d’adoption de leur frère. Avant, quand la famille recomposée ne se connaissait pas si bien, ils étaient respectés de leurs voisins. On les invitait aux garden-parties, aux communions… Quand on a une mère voyeuse, un père obsédé par les rhododendron, des filles impotentes et un damoiseau adepte du maquillage, ça finit par se savoir…

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Mon hommage à ma chère Maryse… l’héroïne de ma vie.
Sans elle, que serais-je devenu ? je serais resté ce petit garçon frêle, gringalet et impotent ! Mais heureusement elle a su se mettre sur mon chemin, ou plutôt sous mon regard !
C’était un midi d’hiver dans la cuisine. A l’abri de tous regards indiscrets, je l’observais. Elle était là, sereine en train de mélanger sucre et œufs, la tête la première ! Elle n’avait vraiment peur de rien. A son contact énergique, le mélange blanchissait prêt à accueillir le beurre puis la farine et la poudre d’amande. On la sentait légèrement emprisonnée par toute cette pâte qui s’agglutinait sur elle, mais elle sortait toujours gagnante de cette lutte !
Ni une ni deux, je la dérobai pour pouvoir mieux la connaître !
Sans un bruit, chaque nuit je me rendais en cuisine pour découvrir ses pouvoirs magiques ! Sans relâche, sucré ou salé, chaud ou froid, j’explorais toutes ses ressources.
Je ne suis pas sûr de grand-chose concernant mon avenir mais c’est évident qu’il sera aux côtés de Maryse. N’en déplaise à maman. Papa lui aurait été fière de moi !
Je me dois donc de vous livrer la responsable de notre rencontre : La Bourdaloue.
“ Pocher vos poires dans un savant mélange
Sucre, citron, vanille dans un fond d’eau.
Votre pâte brisée, en un tour de Maryse avec :
Farine, moitié de beurre et goutte de sel
Pincée de sucre et jaune d’œuf.
Laissez-la se reposer.
Pendant ce temps,
Sucre amandes et beurre
Ajoutés à deux œufs
Votre crème d’amande est fin prête aussi.
Enfourner la pâte piquée dans son moule
Avec par-dessus sa crème et ses poires
Le tout avec le savoir-faire sans faille de Maryse
Pour n’en laisser une miette hors du moule.
Un demi-tour de cadran plus tard
Elle sera à tomber ( mais ne la laissez pas tomber !) ”

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Le petite prince fait partie d’une famille plutôt nombreuse. Il est le troisième et dernier de la fratrie et comme tout dernier, il devrait être le chouchou des ses parents, mais pas là. Dans cette famille, le petit prince est ignoré et même détesté par son frère et sa sœur, tout deux faux jumeaux. Même s’il a beaucoup d’amis, il n’est vraiment proche de personne en particulier et donc plutôt solitaire. Son père, il ne le voit pas beaucoup, voire même jamais. Celui-ci semble avoir honte de lui-même, de son état végétatif, et cela depuis qu’il s’est retrouvé au chômage technique, après un licenciement pour délocalisation de son entreprise d’opercules de produits laitiers. Sa mère est une sorte de mamie-gâteau de 60 ans, ressenti 80. Elle est très présente dans la famille, mais après 11h du matin ( prise du lexomil journalier ) elle ressemble plutôt à une plante verte en période de canicule. Cette famille semble heureuse aux heures des repas. Le moment du film du dimanche soir semble l’objectif familial le plus important de la semaine, avec la visite chez papi, que personne n’aime vraiment, aux “ lilas bleus ”, une fois tous les 15 jours : une boite de chocolats à l’alcool, et retour à la maison.

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La famille dont je veux parler je la connais bien. C’est la mienne. Papa, maman et moi. Papa est un bricoleur fou, il passe sa vie dans le jardin à réparer des trucs qu’on ne voit jamais terminés. Il faut dire qu’il est très occupé à la maison. Quand ils étaient plus jeunes, les parents de papa n’avait pas beaucoup d’argent, alors il a laissé tomber l’école assez vite pour s’occuper de sa famille. Il a été voyou pendant un temps mais maintenant il a “ arrêté les bêtises ” comme il dit et travaille honnêtement. Enfin, en tout cas, il essaie. Il bricole et il revend ses créations à des inconnus sur internet. Pour l’instant il a eu quatre commandes. On passe beaucoup de temps tous les deux, parce qu’il s’occupe de moi, et de la maison. Je l’aide un peu. Je fais le jardin avec lui, j’adore creuser des trous et planter des légumes dans le potager. Il veut aussi m’apprendre à faire des mariages de fleurs, mais je préfère planter des choses qui se mangent.
Maman n’est pas souvent là, elle travaille beaucoup. Elle est tout le temps fatiguée. Quand elle est là, elle passe sa vie dans les livres. Quand elle en sort c’est pour demander quelque chose, et ça doit être fait rapidement. Je sais qu’elle a un métier difficile, alors je crois qu’elle n’est pas très heureuse. En fait je crois que maman me fait un peu peur. Elle crie très fort quand elle n’est pas contente. Quand cela arrive, je me cache sous le meuble de l’entrée, je me bouche les oreilles et ça finit toujours par s’arrêter.

Parfois c’est vrai, j’aimerais bien qu’elle me fasse un bisou le soir.
Mais non, le soir c’est papa qui me le fait, et quand il part il laisse la porte de ma chambre ouverte et le couloir allumé, j’entends qu’il discute avec maman quand elle rentre, j’entend aussi le bruit de la vaisselle, et je m’endors, ça me berce.
Papa me rassure quand j’ai peur. J’ai l’impression qu’il a réponse à toutes mes questions. Maman est différente. Son travail c’est danseuse. Elle fait ça car elle a raté ses études de droit. Son rêve au départ c’était d’être juge et de mettre les mauvaises personnes en prison. Elle déteste l’injustice et elle a l’esprit de revanche. Aujourd’hui elle est professeure de danse et elle n’aime pas ça, les élèves la fatiguent. Ça n’a pas toujours été comme ça car c’est là qu’elle a rencontré papa il y a bien longtemps.
Un jour elle sortait de scène, il était dans le public. Il est allé la féliciter, et puis il est revenu le lendemain avec des fleurs, et puis le jour d’après. Jusqu’au jour où ils sont tombés amoureux.
C’est comme ça que je suis arrivée. Papa dit qu’avant maman était douce, mais sa douceur s’est envolée avec la tristesse. Je crois que papa le sait.
Un jour maman est partie et n’est jamais revenue. Je ne sais pas vraiment ce qu’elle fait, ni si elle reviendra un jour.
Papa s’est marié avec une autre maman. J’ai deux sœurs. Marie et Claire. Marie est la plus grande et Claire la plus petite. On me dit à l’école que ce ne sont pas mes sœurs, mais moi je sais qu’elles le sont, les autres finiront bien par le voir. J’aime être au milieu quand on joue toutes les trois.
La vie est très douce depuis l’arrivée de maman. Papa a reprit un travail régulier et n’est plus beaucoup à la maison. Le matin il part avec son costume, sa mallette et il revient de temps en temps le soir avec des fleurs qu’il offre à maman. C’est sa façon singulière de garder avec lui son amour du jardin.
Maman s’occupe de nous. Elle est drôle et j’adore la regarder cuisiner en chantant, cachée derrière l’armoire. Avec mes sœurs on se bat pour savoir qui aura le droit de lécher la cuillère en bois de la pâte à gâteau que maman laisse à chaque fois. Maman a une très belle voix, je crois qu’elle ne le sait pas mais elle pourrait être artiste.
Plus tard je veux être pâtissière, je ferai ce que j’aime et je pourrai vendre ce que j’invente, comme papa avant.

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Sa famille n’avait absolument rien d’extraordinaire. C’est vrai que tous les deux faisaient tout pour ne pas se faire remarquer : c’est le genre de personne à être toujours à l’heure à la messe si vous voyez ce que je veux dire. Lui, costume beige, probablement en lin laissant entrevoir toujours la même chemise impeccablement repassée, ornée de la même cravate depuis des années et toujours bien serrée autour du cou ; elle, sac à main toujours assorti aux chaussures avec un goût aussi sophistiqué que désuet. Autant leur apparence que leur comportements, tout était fait pour nous laisser complètements indifférents, aussi ne les remarquait-on plus, à moins d’être amateur de banalité. On ne peut pas dire qu’ils n’avaient pas de personnalité, ça non. Le peu de fois où avec un peu de hasard il vous eut été donné de l’apercevoir sans Madame, lors d’une des ses sorties aussi rare que visiblement angoissante ( il se plaisait à acheter son tabac à chiquer seul ), vous auriez pu soupçonner que derrière cette image sans ombre se cachait un être complexe, privé de son ipséité pour une raison qui laissait imaginer le pire. Qui est M. ? Pourquoi un tel culte de l’invisible ? Bourreau ou victime ? Lâche ou bien très courageux ? Le silence dans son cas ne nous apporte que des questions… C’est une de ces rencontres inespérées qui m’a fait prendre conscience des choses. C’est dans cette banalité apparente que repose toute la singularité de cette famille. Et puis, tel père, telle fille.

La vie de ce couple, parfait ou détestable, ( chacun son propre avis sur la question ) était évidemment tournée vers leurs enfants. Tous ceux qui les connaissaient de près ou de loin se sont un jour posé la question du sort de ces sept bambins, quatre garçon et trois filles, tous scolarisés à la maison. Il faut dire que dans mon souvenir, ils étaient tous habillés de manière strictement identique. Pas tous, non. L., la plus jeune des filles avait l’habitude de robes à l’apparence moins élaborées que ses sœurs mais qu’elle portait avec une très grande grâce qui ne me laissa pas indifférent lorsque je la vis pour la toute première fois. Ma curiosité grandissant, mes séjours ethnologiques sous couvert de visites de courtoisies à l’atelier de M. s’intensifiaient tant cette famille me fascinait. Je devins familier des horaires auxquels je pouvais espérer les rencontrer. Que ceux qui me reprocheraient mon indiscrétion se rassurent : “ M. & Co – artisans fromagers de génération en génération ” est loin d’être une famille ordinaire, tant l’amour du père et la passion y sont présents, mais peut-être ne faut-il pas en dire trop ?

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La Famille De Beauplaisir

Quand elle était petite, ma fille, Désirée était l’enfant la plus joyeuse, la plus heureuse et la plus choyée de tout le royaume de Pantutopia. Notre humble demeure royale surplombe sa capitale du haut d’une grande colline toute de marbre rouge et d’albatre. C’est un endroit merveilleux où l’on peu profiter des plus beaux couchés de soleil du monde, c’est d’ailleurs l’une des activités favorites que j’avais avec ma fille; voir les derniers rayons du soleil s’assombrir dans les vagues noires du soir qui les emportaient vers un autre monde qui nous était inconnu. L’autre passion que nous partagions était le plaisir d’apprendre et de savoir, un plaisir que je n’ai jamais eu quand j’étais jeune car mon éducation fut construite comme celle de tout bon futur souverain qui doit gouverner un royaume, elle ne m’a jamais laissé de place pour apprendre les choses qui auraient pu me plaire ou m’ouvrir sur un autre monde, celui de la connaissance et de la science. C’est pour ça que dès que Désirée eut l’âge d’apprendre et vouloir connaître le monde qui l’entourait, j’en ai profité pour faire venir les plus grands savants du royaume afin qu’ils nous partagent leurs savoirs. À seize ans elle était sûrment l’enfant la plus intelligente de tout le royaume, mais malgré ce potentiel elle savait que c’était l’âge pour les femmes de sa qualité de se préparer à se marier avec un héritier mâle d’un autre royaume et de définitivement partir de ce paradis dans lequel elle était née et elle avait grandi. À dix-sept ans, je la fis épouser le prince d’un royaume voisin pour assurer l’entente de nos deux beaux pays. Le prince avait trente ans. Il était lui aussi extrêmement intelligent et partageait son goût pour la connaissance; il paraissait être le gendre idéal , dans les discussions il avait toujours le mot brillant qui le distinguait des autres, le mari exemplaire somme toute pour ma petite Désirée. Le mariage eut lieu dans la famille du prince. Tout ce mariage n’était qualifiable que par des superlatifs, tout n’était que faste et volupté pour le plus grand plaisir des convives. Quelques mois plus tard nous apprîmes la future naissance d’un enfant royal, tout se passait comme dans un conte de fée, enfin en apparence. Car le gendre idéal s’est révélé être un manipulateur, un homme violent, qui, dans l’intimité s’autorisait les pires sévices physiques et physiologiques à ses proches. Trois ans après ma fille se suicida en buvant une décoction de racines de ciguë. Elle était condamnée au sort auquel je l’avais destinée et maintenant je n’ai plus que mes larmes pour essayer d’effacer le souvenir douloureux des erreurs que j’ai faites et qui me tourmentent. Rien ne ramènera un cœur si doux au sein de ces murs qui jadis resplendissaient de sa bonté et maintenant me paraissent si ternes.

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Le prénom que je me suis donné dans ma tête, c’est Bérénice. Bérénice, elle est tout ce que je suis dans le coin de ma tête qui ne parle à personne d’autre qu’à moi. Cadette d’une fratrie de 5 enfants dont les 4 autres sont des garçons, d’avance pardonnée de ses manières de crier pour se faire entendre. Beauté inconscience, charme involontaire, délicieuse malice. C’est tout elle — pardon c’est tout moi. Je ne mesure que vaguement la chance d’être née moi et pas autre. Je ne le sais que parce que Maman me le dit tous les soirs en venant me border,vieille habitude légèrement embarrassante gardée depuis l’enfance, à laquelle pourtant je ne renoncerai pour rien au monde. Je suis la plus jeune alors pour eux je suis toujours un peu un bébé. Pourtant je pense qu’ils se rendent compte que le regard sur moi se fait plus long, plus insistant, quand on se promène toutes les deux et qu’eux ne sont pas là. Depuis quelques mois, on sort moins parce que Maman a souvent mal à la tête. Pourtant d’habitude elle adore la musique, pour elle Papa jouait du piano, du jazz, et il m’a appris des standards pour que je chante avec lui. J’adore ça mais des fois je fais semblant que non. “ Contralto ” dit Papa pour parler de ma voix. Quand il dit ça c’est comme si ses yeux pétillaient de petites étoiles tristes. Je reste souvent avec Papa, Maman monte au lit de plus en plus tôt. Je suis contente qu’on reste tous les deux, c’est devenu notre rituel. On chante la chanson quines devenue ma préférée : “ They can’t take that away from me ”.

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Négatif : noircir les espaces – blanchir les personnes.) Défauts provenants d’anomalies dans la formation : Coeur excentré ou excentricité du coeur. On constate ce défaut chez ceux qui ont poussé sur des pentes rapides, chez ceux qui poussent en lisière de fort, chez ceux qui sont soumis à des vents dominants. En somme ce défaut apparaît lorsque la cime ou les racines ont des raisons de se développer plus d’un côté que de l’autre.

Prenez la place que vous voulez toute la place que vous voulez j’insiste vraiment sentez vous bien comme chez vous vous pouvez vous affaler prendre soin l’une de l’autre ou même de vous même sans culpabiliser ne culpabilisez pas je vous dis non non ne dites pas merci c’est bien normal c’est une loi de la nature d’offrir tout ce qu’on peut vous ferez la même chose plus tard à votre tour en attendant je veux que vous vous sentiez bien je l’ai déja dit ou pas je ne sais plus en tout cas je le répète.

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Atelier d’écriture des relations familiales dans Cendrillon de Massenet, CNSMDP Printemps 2020 Contributions : Aymeric Biesemans, Lisa Chaïb-Auriol, Clarisse Dalles, Floriane Hasler, Marion Vergez Pascal, Margaux Poguet, Emmanuelle Schelfhout, Parveen Savart, Laurence Pouderoux, 
Leo Vermot-Desroches, Flore Royer et Joseph Pernoo.

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