5May2020

CENDRILLON | Antichambre

Lentement, discrètement je m’approche peu à peu de la grande porte massive. Fermée elle est d’autant plus impressionnante. Plus je m’approche, plus je sens ma respiration anormalement haute. Je la connais très bien cette salle pourtant. Je m’y suis rendu je ne sais combien de fois. Enfin si, je sais, trente-quatre fois. Trente-quatre fois en tout dans ma vie, mais cette fois sera différente. Je n’ai jamais été aussi fébrile en l’approchant. J’essuie frénétiquement mes mains moites sur ma veste. Je ne veux pas comprendre mon corps qui m’échappe. Je sens une petite vibration dans ma nuque, comme si quelqu’un se tenait juste derrière moi. Collée. Je sais que ce n’est pas le cas, je me suis retourné quinze fois déjà. Plus le temps passe, plus la vibration n’est plus si infime que ça. J’essaie tant bien que mal de l’ignorer. Et plus je l’ignore plus elle grandit. Malgré tout ce bruit intérieur qui m’agite, je continue d’avancer vers cette porte et tente de l’ouvrir. Impossible. Chaque veille de bal, cette satanée porte est fermée. Bon, je vérifie une seizième fois que personne n’est dans mon champ de vision et je me lance dans mon rituel. Je sors ma pile de livres, la dispose soigneusement contre la porte et me hisse dessus. Énième regard furtif dans mon dos. Rien. Je colle mon œil contre le trou de la serrure et attends. Tout est noir. Je ne vois rien. Mais si j’attends suffisamment longtemps, mon œil s’accommodera. Peu à peu je distingue la salle, toujours aussi vaste et vide. C’est effrayant tout ce vide. Chaque fois, ce vide me provoque ce même geste de recul. — oui, chaque fois — : je perds mon équilibre et tombe de ma pile de livre. Je prends un moment pour me calmer, me rassurer : tout ira bien. Je l’ai déjà fait trente-quatre fois, donc la trente-cinquième ira très bien. Pour être sûr, je reforme ma pile de livres et reprends mon guet. Le grand lustre au centre de la pièce. Mon sang ne peut s’empêcher de faire un tour chaque fois que je passe dessous. On me l’a pourtant répété cent fois : Il est accroché ici depuis plus de 300 ans et jamais il n’a seulement bougé. Mais c’est plus fort que moi. Ce sera ma première mesure de Roi : décrocher ce lustre qui irradie d’ondes négatives. Je suis sûre que je ne suis pas le seul à les percevoir… [ le flux de parole interne se coupe ].
[ Reprise ] Demain, ce sera ce fameux jour dont on m’a tant parlé. C’est comme si toute ma vie je m’étais entrainé pour cette seule course. Demain je devrai passer la ligne d’arrivée. L’image n’est pas très bonne. Certes… il ne m’en vient pas vraiment d’autre. Après avoir passé tous ces bals quasiment caché dans un coin, contre l’une de ces colonnes sans fin, à prendre mon mal en patience, à regarder les aiguilles tourner, demain, je vais devoir choisir celle qui me fera roi.
[ Minuit sonne ] Bon je ne sais pas pourquoi je m’obstine à toujours vouloir venir voir la salle la veille j’ai l’impression que ça me panique plus qu’autre chose. Mais peut-être serait-ce pire encore sans ces escapades nocturnes. Quelqu’un vient ! Filons !

… cette grande salle vide, elle m’arrête dans ma course et de songer au temps. Que cette salle est haute ! Les colonnes massives de pierre sont maintenant noires, et les fenêtres qu’elles encadrent laissent passer une lumière jaune qui découvre la poussière volante, comme un rideau d’or recouvrant un grand lit ! Ce lit, c’est cette table en pierre, immensément longue, ancrée dans le sol marbré qui ne luit plus ! Alors je me penche pour voir émerger de ce marbre de grands escaliers agenouillés les uns sur les autres, en-haut desquels se tient encore fièrement le dernier combattant de ce royaume : le Trône !… Mais, attendez, un souffle passe, et active la poussière qui prend forme ! On voit mille silhouettes comme une grande armée lors du dernier banquet avant la bataille ! Là, c’est Roland enivrant ses hommes ! Ici c’est Andromaque embrassant une dernière fois Hector ! Quelle est cette magie ? Quel genre de fée peut donner pareille illusion ? Maîtresse de ce lieu maudit, que me montres-tu maintenant ? La poussière tourbillonne, sur le Trône un squelette prend vie ! Ô Roi des Rois, tu règnes encore parmi les morts, ta Coupe à la main ! Est-ce le Graal ?… Et là, dans un coin, une forme légère danse sous le soleil alors que son amant la regarde. Qui êtes-vous ? Avez-vous réussi, mortes jeunesses, à jouir des instants de tendresse que vous offrait la vie ? Allons ! L’illusion passe, partons ! Il faut rejoindre la route ! Je reprends mon voyage, et quitte cette ruine qui a tant vécue, et dont la pierre a vu passer les Âges ! Fantômes je vous cède la place !

… je peine à reconnaître les volumes du salon. Les grandes fenêtres claires se sont étranglées dans de lourds rideaux pourpres. Est-ce ici que le jour du bal, les ritournelles des flûtes s’envolaient vers les plafonds peints ?
L’endroit se prêterait davantage aux chuchotements, aux confessions qui s’étouffent dans les tapis brodés.
Un chandelier solitaire m’observe avec méfiance, autour de lui, des diagonales
tordues m’attirent en rampant vers les sombres plis chauds : un œil après l’autre, l’antre se laisse voir.
Son souffle me met en garde, feulant une haleine de vieux bois et de poussière,
presque plus palpable que le silence feutré. Chut…
…un froissement imperceptible courbe un instant l’horizontalité du calme…
Un grésillement réprimé. Le sillon d’un écho. L’écho d’un sillon ?
“… les tapis pour en chasser la saleté, ensuite nous…”
Le bois s’ouvre…
“le parquet avec de l’huile de lin et du savon noir. Pressons !”
Des pas sûrs et efficaces dans l’espace endormi. La matière agitée grogne comme un vieux fauve.
Un éclair fouette mes pupilles.
Entre mes cils, de petites silhouettes grises s’affairent dans la lumière : des bras secouent les rideaux, des pairs de valets accroupis enroulent méthodiquement les tapis.
Au milieu du clapotis organisés des talonnettes, l’air peine à me parvenir.
J’ai en horreur ces interminables salons où les corps se retrouvent étriqués en leurs peaux, où l’air est saturé d’haleines.
Partir. Cabrer comme une jument apeurée. Ou se réfugier dans la moiteur de ses paupières.
La surface du boudoir se replie lentement sur moi.
Mes bras flasques le long de mes jambes ;
mes jambes comme des colonnes antiques…
Toujours, le doute sur ma nuque inclinée. Toujours, la lâcheté au fond de mes viscères.
Comme il serait doux de s’enrouler comme une chatte cendrée, dans les modestes recoins.
Je parle de ces lucarnes d’où l’on peut observer sans être vue, de la petite chaise bancale du cellier où personne ne s’assoit, de la fraîcheur des couloirs de pierre qui apaisent les pieds nus au plus chaud de l’été… de la vision apaisante d’un escalier désert grinçant dans le calme matinal, des niches creusées dans les murs blancs où reposent des bibelots d’un autre temps, et surtout… de l’âtre de la cheminée ; son odeur entêtante, la berceuse familière de son crépitement qui a remplacé l’éloquence des hommes, le miroitement des flammes sur les visages pensifs…
Les couverts lancent vers les lustres leurs tintements enthousiastes. Je reconnais à présent l’espace : il a revêtu sa gaité des grands jours. Sur les longues nappes blanches, un panier de raisin fait baigner son violet dans un chemin de lumière. Les fenêtres grandes ouvertes invitent le parc et les fontaines dans le château. Une grosse servante au dents gâtées dispose des petits pains près des assiettes. Elle croise un tout jeune garçon occupé à plier les serviettes propres. Perché sur une chaise, le sur-intendant des plaisirs distribue les tâches avec des gestes de chef d’orchestre. Les portes s’ouvrent. Les portes se ferment. Une effluve de rôti s’est faufilée à l’insu des cuisiniers et vient flatter mes narines.
Mes phalanges se mettent à fourmiller: la ronde des domestiques me ramène à moi-même! J’aurais honte de la rougeur de mes pommettes si je n’étais pas aussi ravie par cette agitation familière!

… le siège de mon père, vide.
Malgré le bruit étouffé des verres et des plats, qui volent entre les membres de la famille, portés par les mains invisibles des serviteurs, meubles mouvants du château, on perçoit la lourdeur de la salle. L’ambiance se faufile par la porte pour venir toucher ma peau, m’écraser sur le fauteuil, me clouer sur ce siège rembourré. Un lieu d’attente si familier, rompu à l’exercice.
Mes ongles cherchent la veine du bois de l’accoudoir, pour y creuser un sillon, pour transporter mon cœur sous ces doigts. La tension de tout mon corps se focalise sous cet accoudoir, creusant encore plus profondément une entaille amie, laissant tomber des petit copeaux de bois sur le tissu rembourré.
Tâchant la peinture d’une perfection d’antichambre bourgeoise, ma tête bourdonne si bien que je ne perçois bientôt plus rien que ce sillon qui devient assez profond pour conduire mes doigts d’un bout à l’autre de cette pièce de bois, seule chose me permettant de rester droit. La seul chose me guidant encore, quelque chose de droit , de cadré.
Je me souviens ici même du temps où, sur ce siège, je ne touchais pas le sol avec mes pieds, épiant le monde de bruit venant de cette salle qui me fait frissonner aujourd’hui et dont je ne veux rien percevoir.
Par moment le parquet se met à craquer, réveillant mes sens comme une proie sentant le regard du chasseur se poser sur elle.
L’heure n’est pas venue pour moi d’être roi, je ne veux plus bouger de ce siège confident.
Le temps passe et mes doigts continuent inlassablement de ruminer cette faille…

La galerie d’apparat du château de Noble Coteau, demeure de la famille royale Charmant, brille des milliers de bougies des lustres de cristal. Ce soir se tiendra un bal que sa majesté m’a demandé d’organiser en m’en précisant l’importance. Cet événement a pour but de trouver au prince Charmant une épouse.
La porte du balcon surplombant l’entrée de la salle de bal permet d’être aux premières loges du spectacle de l’arrivée des invités sans être vu. Ils arrivent dans la galerie d’apparat ornées de fresques mythologiques, le chambellan les reçoit et leur indique leur ordre de passage pour la présentation au roi. Dans la salle est installé un buffet croulant de mets délicats de nature à ravir les palais les plus fins accompagnés de coupes de nectars exquis auxquels les familles semblent prendre plaisir. Chacun profite avec joie de cette abondance.
Conversations, éclats de rire et interpellations résonnent dans la vaste pièce. L’atmosphère est joyeuse mais tendue. Depuis quelques minutes le bruit commence à augmenter, le service est presque terminé, la foule semble ravie de la réception. Les invités ont revêtu leur tenue d’apparat. Velours, soie et dentelles des splendides robes des demoiselles à marier ravissent les regards. Perles, diamants et saphirs garnissent leurs décolletés. Les mères vérifient les derniers petits détails des toilettes et des coiffures avant la rencontre avec la famille royale.
L’ouverture des portes de la salle de bal est imminente, l’impatience des invités est palpable…

Le bal est un champ de bataille…
Champ de bataille en perspective. La salle de bal s’offre à mes yeux dans toute sa majesté : le lieu de tous les espoirs, la concentration de toutes les convoitises, la voie royale vers la consécration suprême. Le boudoir délaissé pour l’occasion, oublié le temps d’une soirée, permet d’être un repère parfait pour observer à ma guise les lieux. Claquement de langue satisfait. Il est assez tôt pour inspecter les dispositions prises et anticiper tel un bon stratège les détails essentiels pour couronner de succès l’entreprise. Un coup d’œil expert vers le choix des couleurs des tentures : bleu roi. Choix classique, mais fort prévisible. Les robes des filles ne jureront pas. Configuration de la salle en quinconce, ce que je m’étais laissé dire. En bon stratège, il faudra veiller à ne pas se replier dans les angles morts quand la salle se remplira de la foule dorée. Pour l’heure, l’essentiel de l’activité se concentre autour des buffets et la salle vrombit de mouvements et de va-et- vient des domestiques. Une ruche humaine à laquelle se mêleront bientôt tous les grands de ce monde dans un brouhaha à la fois bruyant et pomponné. Nouveau claquement de langue satisfait. Mon point d’observation est décidément parfait ; légèrement en hauteur, permettant à la fois un regard périphérique pour embrasser la salle en son entier, mais assurant également de distinguer chaque détail singulier, ce qui pourra attirer plus particulièrement mon attention et alerter ma vigilance. L’invention des boudoirs est une merveille d’ingéniosité. Bénis soient les intrigants royaux. Voir sans être vu, pour anticiper et identifier la meilleure stratégie d’approche, comme un soldat veillant dans la pénombre derrière sa meurtrière, guettant l’ennemi pour mieux le saisir de manière impromptue. À cette pensée une montée d’adrénaline délicieuse fait palpiter mes sens, comme si le cœur, en proie à une jubilation suprême irriguait abondamment chaque membre du corps pour l’exciter au combat. Le sang, tel un champagne pétillant sous ma peau, récompense comme une délicieuse source de chaleur dorée les efforts des organes et des muscles sollicités dans cet effort d’observation méticuleuse. Mes sens en alerte, tout entier tendus pour ne pas perdre une seule miette de la configuration de la salle, dictent à l’esprit les dispositions à envisager pour être au plus près du champ de vision du Prince. Ne rien laisser au hasard : la tactique au service de la pratique. Veiller aux angles morts surtout. Pandolfe y sera parfaitement à son aise. Ne pas le placer près d’un buffet. Emplacements des zones de lumière d’une importance capitale. Noémie et sa peau grasse ne doivent pas souffrir d’un éclairage traître. Surveiller Dorothée avec les sucreries qui viennent peu à peu garnir le buffet. Le bal est un champ de bataille, et une bataille s’organise. L’anticipation est de mise. Mme de la Roche Posay et cette pimbêche de Lucille Vernon de Rochefaucult n’auront qu’à bien se tenir. Cette enivrante excitation est soudain coupée net par une angoissante manifestation physiologique hélas bien connue. L’excitation fait palpiter mes oreilles. Ces maudites oreilles qui chauffent, et coloreront bientôt d’un rouge vif disgracieux mes lobes délicats. Mes oreilles, ces uniques témoins indésirables d’une fébrilité intérieure, indiscernable par ailleurs. Une bouffée de rage si soudaine manque de me couper le souffle. Le claquement de langue satisfait laisse place à une crispation de mâchoire qui contracte mes maxillaires dans un mouvement presque imperceptible. Dissimuler les traîtresses sous la coiffure avant de me montrer. Hors de question de laisser paraître quoique ce soit, ni de donner le moindre détail physique en pâture aux commérages outranciers. Maudite rougeur incontrôlable. De la distinction, de l’élégance, de la majesté. Le mot d’ordre : éblouir. Tout est prévu, les filles parées, chaque geste répété en boucle pour que le prince n’aie pas à louvoyer. Deux filles, deux munitions, deux petits soldats minutieusement préparés. Deux fois plus de chances. Claquement de langue satisfait. Un chef de guerre ne recule devant rien : cette bataille serait mienne.

Il se dégage de la salle une énergie extraordinaire où se mêle excitation, impatience et tension. Et soudain, plus un bruit n’est perceptible dans la salle. Le chambellan approche des portes donnant sur la salle de bal et les ouvrent doucement. Des bouquets de fleurs rares et parfumées garnissent toute la pièce, les lustres brillent de mille feux. Les invités disent leur admiration devant ce tableau. Au fond de la salle se trouve le trône du roi. Il y est assis et son fils est debout à ses côtés. L’élégance, la prestance, la beauté du jeune prince attire les regards subjugués de toutes les femmes de l’assistance.
Le chambellan annonce tour à tour le nom des invités qui s’avancent vers la famille royale. Les jeunes filles impressionnées, anxieuses et rougissantes font la révérence devant le roi.
L’orchestre attend le signal pour commencer à jouer. Du balcon, je lève la main. Le bal peut enfin débuter.

Par la porte entrebâillée, je regarde et j’ai peur. J’ai toujours eu le don de me retrouver dans les situations les plus embarrassantes. Moi qui rêvait d’un petit boulot bien tranquille, je vais être servi. Au lieu de trier des enveloppes, coller des timbres ou encore garder des enfants à moitié stupides, me voilà à servir des têtes couronnées. Et puis dans cette tenue… Imaginez vous bien l’inconfort de se voir imposer un épais costume queue-de-pie excessivement galonné sous toutes les coutures, un veston en laine et, comme si ça ne suffisait pas, une paire de gants en soie, tandis que la température de la pièce avoisine les 30 degrés. Quel cauchemar ! Je me tiens là, dans l’antichambre des salons de réception du palais, responsable d’une trentaine de flûtes en cristal vacillantes sur l’intimidant plateau argenté que je peine à tenir. J’attends le coup d’envoi qui sera donné d’une minute à l’autre par son Altesse — le roi en personne. Les consignes sont claires : passer avec grâce et discrétion entre les différents couples afin de leur offrir du champagne, à l’instar des quinze autres serviteurs du jour. Ça paraît simple. 
Par la porte entrebâillée je regarde et je doute. Les énormes robes de ces dames se pavanant avec dédain entre leurs cavaliers, l’horrible vrombissement de ce monde qui m’est inconnu et dans lequel je n’ai pas ma place me font tourner la tête, si bien que les verres que je porte continuent leur danse, de plus en plus fébrile et incontrôlable… Que s’est-il passé ? Les mille personnes présentes se sont tues en un claquement de mains. L’étrange concert d’or et de cristal, de soies parfumées au jasmin fait place à un majestueux silence. Quelqu’un crie “Le Roi”. En l’espace d’un instant, je me sens moins seul, ma peur et mon excitation partagées par ces nobles convives. Ça y est, ça va être à nous ! Les musiciens viennent de quitter l’antichambre pour prendre place pour la première danse…une sarabande. 
Par la porte entrebâillée je regarde et je ris. Ces cinq cent jeunes filles qui se meuvent avec plus ou moins de grâce et beaucoup de prudence malhabile… elles font virevolter leurs imposantes crinolines marquant leur corset fermement lacé. Ça produit sur moi le même effet que le troupeau de vaches venues de tout le royaume au salon de l’agriculture, qu’on aurait faites belles dans l’espoir d’être sacrée reine (du bal). Aucun doute : la plupart d’entre elles n’a pas choisi d’être là, ce qui nous fait donc un point commun. La lassitude de leurs efforts est au moins récompensée par le fastueux banquet qui les attend à la différence des quelques ambitieuses qui se distinguent par leur attitude peu délicate et leurs soupirs enamourés dès que le prince croise leur regard. Dans son genre, c’est un spectacle exquis. Que la fête commence !

… Je vais entrer. Mais quand ? Qu’est-ce que je suis venue faire là déjà ? J’ai dû rêver… mais je suis là. Quelle agitation là-bas, et quelle allégresse. Une larme coule sur ma joue. Que c’est beau ! Toutes ces lumières, ces couleurs flamboyantes… Et ces tissus qui flottent et brillent comme des étoiles ! 
Je dois rêver. Non… même dans mes rêves les plus fous je n’aurais jamais imaginé pareilles splendeurs. Je peux en serrer l’étoffe de ma robe dans ma main, mes doigts tremblent, ils sont glacés, mais je ne rêve pas. Ces parfums sont si doux… les mélanges délicieux de fragrances qui émergent de la salle me ferment mes yeux… Orchidées, pivoines… roses ! C’est le jardin de la maison de mon père, ma campagne toute proche. Nous avions de si beaux rosiers… De nouvelles larmes dans mes yeux… Oh ! Mes sœurs près de la fenêtre ! Comme elles paraissent grandes et audacieuses… Je n’irai pas. Mes pauvres pantoufles… privées de bal… Mais, mes pieds, mes pieds battent la mesure.  Que cette musique est entraînante !  Où sont les musiciens ? Je m’approche rien qu’un peu… où sont-ils ? J’aurais besoin de jumelles comme au théâtre… Ma tête est ensorcelée par leur musique, mon corps danse sans moi ! C’est fascinant. Je pourrais passer ma vie à observer ces gens faire leurs entrées…  Et cette dame avec ce grand chapeau ! Elle doit être duchesse. Non, reine ! Quelle prestance, quelle assurance ! Je ne vais jamais pouvoir en faire de même… Ils sont si nombreux… ils sont si beaux.  Pour de vrai. Oh Marraine, tu m’as affublée de vêtements merveilleux… mais je ne sais même pas comment me comporter avec ! 
Corrige ta posture ! Redresse-toi, Cendrillon !
Je peux les imiter… essayer de les imiter…Tout cela me donne le tournis. J’ai besoin de m’assoir, il faut que je reprenne mes esprits
Quand sonnera minuit, je veux que tu sois revenue.   
Ses mots résonnent dans ma tête. J’ai si peu de temps… vite, entrons ! 

Quelle agitation! Et quel monde tout à coup dans mon château! Impossible de faire un pas sans qu’on me crie dessus ou qu’on me pousse du pieds. Une affreuse grosse dame m’a marché sur la queue, ne me laissant d’autre choix que de me réfugier dans l’antichambre. Ici, on est tranquille, caché sous une banquette de velours rouge. Il fait sombre et chaud. Un valet fait le pied de grue devant la porte, cela me donne envie de lui mordre les mollets, pour me venger de la grosse dame. Ils me le paieront tous ceux qui ont osé troubler la paix de mon intérieur. Une chatte aussi racée que moi, foulée du pied ! Ils en profitent parce que mon maître ne les voit pas, ils savent bien qu’ils seraient châtiés et fouettés au sang sur un seul de mes miaulements. Tiens, un serviteur portant un plateau d’argent entre en trombe par un petite porte dérobée, traverse la pièce sans me voir et disparait derrière la grande porte de la salle de bal. La porte ne s’est pas complètement refermée… C’est juste assez pour l’œil entrainé d’un félin tel que moi. Le mince jet de lumière qui danse sur le tapis m’hypnotise, réveillant mon instinct de prédatrice redoutable. Les bougies dansent derrière la porte. La distance qui me sépare de ma proie lumineuse est couverte en un seul bond précis et d’une rare élégance. Disparue…
Assise sur une queue soyeuse, épaisse, mais encore frémissante du souvenir de l’affront affreux qu’elle vient d’essuyer, mon attention se porte sur l’intérieur de la salle de bal. Ma vue délicate a besoin de quelques secondes pour s’adapter à ce nouvel éclairage, c’est comme si on avait fait entrer le soleil dans la pièce. Mon château n’a jamais été si brillant, les lanternes flottent par centaines au dessus de la pièce, se reflétant dans l’argenterie en une multitude de petits points blancs. Ils courent le long des murs de pierres, dansent sur les lames du plancher, glissent le long des étoffes des invités. Une furieuse envie de les pourchasser me prend, un doux frisson d’excitation parcourt ma fourrure. Me jeter dessus, planter mes griffes dans les costumes, sentir les soieries se déchirer lentement. Quelle extase ! Mais c’est moi qui fait ronron ?
Devant mes yeux, un défiler de chevilles, chaussures à talons, rubans, clochettes, noeuds papillon, boucles et laçages en tout genre. Mes sens en sont tout retournés, c’est une véritable torture. D’autant qu’il règne dans la pièce un vacarme assourdissant, quasiment insoutenable pour mes oreilles délicates. Les jeunes filles rient aux éclats en se trémoussant devant de jeunes garçons imberbes et voûtés à la voix nasillarde. Pourquoi hurlent-ils ainsi ? Comme c’est irritant ! Mon maître lui est calme et doux, il ne hausse jamais la voix et ne s’adresse à moi qu’en murmurant. C’est parce qu’il veut être sûr que personne n’entendra ce qu’il dit à sa seule et unique confidente. Nous nous aimons plus que de raison, et ne nous quittons jamais. Il aime me voir lovée sur l’oreiller face à lui quand il va se coucher, il me caresse derrière les oreilles et m’embrasse en me souhaitant bonne nuit. Il me manque tant, nous n’avons jamais été séparé si longtemps. Quand il apprendra qu’on m’a à peine nourrie ce soir, il fera un esclandre et renverra tous les domestiques d’un coup de patte. Ça leur apprendra à manquer de considération pour sa chère et tendre Anastasia. Moi, une princesse sibérienne, descendante directe d’une lignée de Tsars. Sa maman m’a rapportée d’un voyage en Russie pour m’offrir à lui. Il n’était encore qu’un bébé, elle m’a fait promettre de rentrer mes griffes. Elle lui manque beaucoup, c’est sûr mais heureusement il m’a, moi, en souvenir.
Vivement que tout ce cirque prenne fin, toutes ces couleurs m’étourdissent. L’orchestre joue trop fort et puis la faim me tenaille. Les buffets débordent de plats à l’odeur délicate qui vient chatouiller mes narines exigeantes. Juste un petit morceau, discrètement chipé par une patte de velours. Mais les coups de pieds me reviennent en mémoire, me clouant à mon poste instantanément. On joue une valse, les voilà tournoyant maladroitement sur eux même. Qu’ils sont gauches et disgracieux ! Un troupeau d’oies ! Semblable à celui que nous nous amusons à observer depuis la fenêtre de la bibliothèque à l’heure des leçons de mon maître. Dès que le professeur a le dos tourné, il me les montre du doigt en pouffant.
Un pan de robe s’écarte et le dévoile, enfin le voilà, mon petit prince. En l’apercevant mon cœur n’y tient plus. Courir, sauter, user de toute mon agilité de chat pour me retrouver sur ses genoux. Le pauvre a l’air de mourir d’ennui seul sur son trône, il ne parle et n’écoute personne. Son regard est perdu dans le vide. La porte est lourde mais un bon coup de patte devrait suffire à me faufiler. Un, deux, trois … miaou! Un valet ouvre la porte à grand fracas m’envoyant valser à l’autre bout de la pièce. La porte se referme en claquant lourdement. Enfermée.

Les convives se pressent dans la salle de bal. Ces dames ont revêtu leurs parures les plus luxueuses : chaque poignet est orné de riches bracelets de pierres précieuses, sur chaque poitrine repose une émeraude ou un saphir de la taille d’un œuf de poule, chaque coiffure est ingénieusement décorée de diadèmes sertis de diamants et d’épingles ouvragées. Autour de ces silhouettes élégantes voltigent une multitude de rubans des tissus les plus fins et coûteux que l’ont puissent imaginer. Sans oublier les colliers de perles, les broches d’or, les boucles d’oreilles garnies de rubis et les mille et un ornements qui parsèment encore les toilettes des coquettes. Mais ces messieurs ne sont pas en reste ! Chacun y est allé de ses boutons de manchettes en platine, de sa montre en argent ou de son énorme chevalière. À la vue de toutes ces richesses, comme par réflexe, mes doigts s’actionnent dans le vide, s’ouvrent et se ferment dans un geste mainte et mainte fois répété. Tous ces bijoux clinquants, ces breloques et pendeloques qui tintinnabulent, combien cela peut-il représenter d’années de salaire de tire-laine ? Je devrais bientôt en avoir le cœur net ! Blottis bien au chaud dans le palais royal, ils ne se doutent de rien, ils se sentent complètement en sécurité au cœur de ces murs, mais ils sont bien naïfs : nul endroit n’est inaccessible à celui qui à suffisamment de jugeote. Ces gens sont autant de portefeuilles ventrus sur pattes qui ne demandent qu’à être cueillis par une main habile. Les chandeliers, les verres en cristal et l’argenterie disposés sur les tables me font aussi de l’œil mais hélas… impossible de les faire disparaître dans mes poches, si profondes soient-elles. C’est regrettable, mais je sais me contenter des proies à ma portée.
Le moment de se lancer se rapproche inexorablement. Un léger frisson secoue mes épaules et fait couler une goutte de sueur glacée le long de mon dos. Dans la galerie supérieure qui court sur le pourtour de la vaste salle, les gardes en tenue d’apparat veillent au grain malgré leur air détaché. Ils sont trop loin pour que je puisse distinguer leur visage, mais je pourrais bien avoir déjà eu à faire à l’un d’entre eux. Je prie pour ne pas être reconnu. J’ai peine à déglutir tant ma gorge est serrée et sèche. Mais l’occasion est trop belle pour reculer maintenant. La livrée de serviteur que j’ai « empruntée » — un peu courte et imparfaitement ajustée — devrait suffire pourtant à les abuser. Il va falloir être rapide et discret, personne ne doit se rendre compte de quoi que ce soit avant que j’aie filé à l’anglaise… Mais que se passe-t’il ? Qu’est-ce qui leur prend à tous tout à coup ? Une nouvelle venue vient d’apparaître dans la salle de bal par une entrée opposée et elle semble avoir totalement subjugué l’assistance… Ils n’ont plus d’yeux que pour elle. Même les soldats ne surveillent plus grand-chose, visiblement. Leur attention est entièrement fixée sur elle… Je ne suis pas certain de comprendre ce qui se passe à l’autre bout de la salle mais quoi qu’il en soit, c’est ma chance ! Merci bien, l’inconnue !

Il y a une grande différence sonore à être derrière les portes. Le brouhaha incessant est comme étouffé une fois celles-ci fermées. Ici, seulement le tic-tac de l’aiguille de la  grande horloge et le silence. C’est agréable. 
Depuis quelques heures déjà tout les convives sont à l’intérieur, ce qui me permet enfin de m’assoir quelques instants, en attendant la relève.
Avoir l’honneur de faire la porte pour la vingtième année consécutive ce n’est pas rien. C’est même une fierté pour moi qui suis maintenant et depuis si longtemps entré dans l’intimité de cette famille. Il y a un attachement mutuel. 
Néanmoins, certaines années sont plus intéressantes que d’autres. 
Ce soir, c’est particulier. L’ambiance. Un mélange de lourdeur et d’effervescence. Le roi fait ce qu’il peut pour égayer le visage de Jules mais rien n’y fait. Il s’est mis en tête de le marier absolument cette année. Pas plus tard que tout à l’heure tiens, avant d’ouvrir la porte: « Tu vas voir mon petit chéri je t’ai invité pleins de copains et de copines pour que vous vous amusiez ! ». Comme à son habitude Jules regardait ses pieds. Lorsqu’il a relevé la tête nos regards se sont croisés. Mon sourire d’encouragement n’y a rien fait. Il était prostré, en dehors de sa tête, comme effacé derrière son masque de prince. Un costume vide. Malgré les efforts et l’excitation volontairement exagérés de son père pour alléger l’ambiance, tout le monde l’a senti et personne ne savait plus où se mettre. Jacques m’a laissé faire l’annonce et nous avons refermé les portes.
Jules est toujours si triste, c’est désolant. Plus jeune il était déjà un peu timide et réservé, mais depuis la mort de Catherine c’est catastrophique. Tout les matins quand avec Jacques nous faisons l’ouverture de sa chambre, il ouvre les yeux et toute la détresse du monde pèse sur ses épaules. Souvent, il nous arrive de lui changer les idées avec quelques-uns de nos jeux de mots et devinettes, mais ce matin, impossible. 
Il y a quelques minutes une jeune princesse est arrivée, juste avant ma pause. Une parfaite inconnue ! Ses habits portent la marque d’une grande famille fortunée. Une beauté simple mais radieuse. La peau claire, laiteuse, un grand sourire posé sur un visage… lumineux. Elle est essoufflée, comme si elle avait couru. Impensable : une jeune femme de son rang !
Nous ouvrons la porte de façon imprévue ce qui attire l’attention de toute la salle sur la belle retardataire. Jacques s’apprêtait à annoncer son arrivée mais Jules, dès l’ouverture de la porte, s’éclaire d’un nouveau regard. Son visage en était transformé, ses joues rosies et un air rieur que nous n’avions plus observé depuis des années refait surface. Désarçonné, Jacques est resté muet. La princesse a dû entrer sans annonce ! La soirée a suivi son cours. Nous avons refermé discrètement les portes et depuis les questionnements vont bon train. 
Cette soirée promettait d’être spéciale, en voici la confirmation. 
Maintenant Jacques veut regarder ce qui se passe par le trou de la serrure mais craint les représailles : s’il est surpris… Il me soutient que mon ancienneté dans la maison me vaudra de la clémence si mon œil traîne. 
À genoux devant la porte, l’œil attentif : la fête bat son plein et le Roi semble ravi. Il faut avouer que la décoration est grandiose, Marthe et Jeanne aux fleurs ont fait des merveilles. Même après vingt ans, impossible de s’en lasser. Du sol au plafond, le mariage de couleurs des roses et des fleurs de jasmin est tout bonnement parfait. 
Jules et la princesse sont au fond de la salle, très visibles de tous. Eux semblent ne voir qu’eux mêmes. Leur complicité est magnétique, impossible à décrire. Jacques s’impatiente, demande des précisions, des détails… mais ils m’ont coupé le souffle. Tout le monde le sent, tout le monde le voit, la tension entre eux est palpable. Les dames de la cour sont à la fois émerveillées et envieuses de l’aura évidente de la jeune inconnue. 
L’horloge sonne les douze coups de minuit et nous fait tous sursauter dans le cabinet. En l’espace d’une seconde la princesse inconnue est derrière la porte prête à l’enfoncer. Mon exclamation « Elle arrive, tout le monde à sa place! » mi-chuchotée mi-criée, fait l’effet d’une bombe. Les portes s’ouvrent d’un coup et laissent passer la princesse qui dévale les escaliers quatre à quatre avant de disparaître dans un carrosse qui file à toute allure. Il faudra un jour que l’on m’explique cette condition physique !
Après ce moment suspendu collés à la fenêtre, tout le monde a repris sa place. Chacun joue son rôle comme si de rien n’était. Jules est remonté immédiatement dans ses appartements, avec, au visage, une expression indéchiffrable.
Épuisés, et sonnés, Jacques et moi laissons nos postes à nos relèves de nuits et allons nous coucher sans demander notre reste. 
Quelle soirée! 

Atelier d’écriture des relations familiales dans Cendrillon de Massenet, CNSMDP Printemps 2020
Contributions : Aymeric Biesemans, Lisa Chaïb-Auriol, Clarisse Dalles, Floriane Hasler, Marion Vergez Pascal, Margaux Poguet, Emmanuelle Schelfhout, Parveen Savart, Laurence Pouderoux, 
Leo Vermot-Desroches, Flore Royer et Joseph Pernoo.

Cet article a été publié dans écoles. Bookmarker le permalien. Les commentaires sont fermés, mais vous pouvez faire un trackback : URL de trackback.