10May2020

Cendrillon | Racontements

— Vous êtes si sûr de vous, Pandolfe, c’est admirable ! Non, vraiment, mon ami ! C’est une qualité que je ne vous connaissais pas… nous ne sommes pas si différents en fin de compte ! Oh ! moi, vous savez, je range ma rancœur derrière mon devoir, c’est là un des nombreux aspects de mon instinct maternel. Mais approchez, bavardons un instant avant votre voyage, il me plairait de partager avec vous une anecdote pleine de bon sens : je ne résiste pas au plaisir qu’offre un instant de commérage inoffensif. Asseyez-vous donc, mon cher, vous ne risquez rien à apprécier un dernier moment en ma compagnie ?… Saviez-vous que la Belle, dans le somptueux château de la Bête, ne pouvait arrêter de penser à son père ? Si, je vous jure ! Elle était sa plus fidèle amie… Quelle dévotion, ne trouvez-vous pas ? Là où une autre jeune fille s’en serait tenue aux délices de la vie de château… Je vous comprends, vous savez. N’en doutez jamais. J’ai bien vu que mes filles avaient sur vous un pouvoir irritant… Ne rougissez pas, elles produisent chez moi une crispation que vous n’imaginez guère… toujours à caqueter quand on attend d’elles un peu de modestie… et miraculeusement muettes quand l’heure est aux bons mots ! Ça commence au petit matin, quand elles souillent le silence avec leurs disputes : dans leurs jérémiades, on peine à discerner la raison du drame, et je ne serais pas étonnée qu’elles l’aient elles-mêmes oubliée en route, persévérant par fierté… jusqu’au fratricide. Enfin, le… comment dit-on pour les sœurs ? Ah… C’est agaçant… mais ça n’a aucune importance au fond. Et ça continue pendant les leçons, ce babil débilitant, ces rivalités mesquines. Dire que je sacrifie ma jeunesse à les rendre moins… disons naïves. La vérité est pourtant claire : entre leurs longs cils de vaches, aucun esprit ne brillera jamais, c’est une évidence… Finalement, le soir, alors qu’elles ont regagné leurs chambres, que je m’abandonne à l’ivresse d’un vieux porto dans la douceur de la nuit, je suis rattrapée par une vérité écœurante : elles me détestent. Leur respect tient de la peur, vous comprenez ?… Attendez, laissez-moi vous éclaircir : la Belle, elle, avait a priori un amour pur et rare pour son géniteur. Ça n’a pas échappé à la Bête qui l’a laissée s’en retourner au chevet de son vieux père, fiévreux de chagrin et malade de culpabilité. Et je comprends le vieil homme : quel parent fou livrerait sans remords une jeune beauté à son sort ? Pas vous ! Vous êtes un homme d’honneur et l’amour que vous portez à votre fille est tenace ! Vous serez donc ravi d’entendre que même si vous n’étiez pas l’exemple paternel vertueux que je connais — j’insiste ! — les liens qui unissent une fille et son père sont de solide composition… Il en est bien autrement pour une mère… Ne me regardez pas ainsi !…Croyez-vous que je ne vois pas ce qui se trame derrière vos intentions charitables ? Vous vous pensez bon gagnant ? Foutaises : vous jouissez de me voir inférieure ! Mais il n’y a nulle jalousie dans mes mots, DIEU M’EN GARDE ! RESTEZ !… Je n’ai pas fini. Une fois arrivée chez son père, la Belle constate que quelque chose a changé : le monde d’avant a perdu sa chaleur. Plus de réconfort dans les petits yeux gris du vieillard : son amour la traverse sans adoucir son cœur.
Alors… elle pense à la Bête : la Bête qui l’aime, mais ne la presse pas, la Bête qui l’écoute quand elle se sent morose, la Bête dont le regard caressant ne la gêne pas. Vous êtes blême : prenez-donc un peu de lait chaud. Voilà… Buvez, voyons, je ne vais pas vous empoisonner !… Et elle s’en retourna auprès de la Bête, car elle était une jeune fille et que les jeunes filles sans jeunes hommes dépérissent. Ainsi va le monde depuis sa création… mon « ami ».

— De toute façon les histoires d’héritage, ça finit rarement bien, la preuve. Pour Benjamin c’était la même chose. Comment ça, tu ne vois pas ? Tu sais, c’est ce vieil ami que j’ai rencontré dans la forêt quand j’avais ton âge… Il est venu à la maison plusieurs fois. Tu as encore oublié, c’est ça ? Mais si, celui qui a du s’exiler parce que son père avait menacé de le tuer, lui et ses frères… Ça y est, tu vois ? C’était quoi déjà son histoire ? Je suis pourtant sûr de te l’avoir déjà racontée. Tu ne m’écoutes jamais et après tu te plains qu’on ne te dit rien… Bon, soit ! C’est un peu comme pour toi : Benjamin a vécu une enfance douce et agréable. Avec ses onze frères, il vivait heureux et en parfaite harmonie « au château », entouré d’amour… Chaque fois que je le revois, il n’arrête pas de se vanter de ses origines princières, mais moi je n’y crois pas trop… passons sur ce point. Quoiqu’il en soit, comme je disais, c’était une fratrie de douze ! Un vrai petit régiment ! Ses parents possédaient une grande fortune (ça, c’est certain…), son père était un homme important et respecté, mais son orgueil et ses ambitions personnelles passaient avant tout. Un homme d’affaires, quoi. Il rêvait d’une fille ! Comme je le comprends : moi aussi je rêvais d’une fille… Nous étions si heureux avec ta maman quand tu es venue au monde. Notre petit trésor… Je divague encore. (En tout cas, j’espère être un meilleur père). Tu vois, son papa voulait tellement que son héritage aille à une fille que lorsque sa femme tomba enceinte pour la treizième fois, il ordonna de placer dans le plus grand secret douze petits cercueils et de les enfermer dans la pièce la mieux cachée du château. Si sa femme mettait au monde une petite fille, il ferait tuer ses douze garçons pour que sa fortune revienne à sa petite princesse. Tu t’imagines ? Qu’est-ce que les hommes peuvent être bêtes quand ils s’y mettent ! Mais ne t’inquiète pas ! Moi, jamais je ne ferais ça. Maintenant que maman n’est plus là, tu es mon seul bien… Donc ! La mère des douze frères quant à elle les aimait… presque autant que moi je t’aime. Et elle tenait évidemment à leur vie. La preuve : Benjamin est bel est bien vivant puisque nous sommes toujours amis. D’ailleurs il serait bien mieux placé que moi pour te raconter son histoire. Il est même passé à la télé ! Mais méfie-toi ! En bon conteur, chaque fois qu’il la raconte, son récit se transforme légèrement, comme si cette petite dose de nouveauté permettait à son histoire de reprendre vie à nouveau… Sa maman ? Tu as raison, revenons à nos moutons. Sa maman donc… Elle les aimait tellement qu’elle eut l’idée de révéler en secret les sinistres projets de son mari au plus jeune de douze — Benjamin. Elle lui dit de quitter la maison avec ses frères pour trouver refuge dans la forêt en attendant le jour où leur destin serait mis à l’épreuve… ça veut dire ? Attends un peu, tu vas comprendre, on ne peut pas mettre la fin avant le début sinon tout va de travers. Ils s’étaient donc mis d’accord sur un signe. Elle accrocherait sur la fenêtre un linge blanc ou rouge, selon le sexe de sa progéniture. Les garçons devaient donc monter la garde à tour de rôle pour guetter ce fameux signe. Peu de temps après, un drapeau rouge dansait au vent : la mère avait mis au monde une fille. Et alors ? Ce qui devait arriver arriva : la vie des frères était bel et bien menacée. Chassés, rejetés, ils ont décidé de se venger. Ce que Benjamin omet de dire c’est qu’ils s’étaient promis de tuer la première fille qui croiserait leur chemin. Bref, l’horreur ! Et puis, je ne vois pas pourquoi je te raconte tout ça. De toute façon nous… Nous allons bientôt déménager dans notre nouvelle maison, dans notre nouvelle famille. Tu sais, c’est plus la peine de t’inquiéter. Je ferai tout pour que tu t’y sentes comme chez toi. On y sera mieux, promis ! Et puis tu auras deux demi-sœurs avec qui tu pourras jouer. Je suis sûr qu’elles seront très gentilles… Mais non, ne pense pas ça. Tu sais, toute histoire, surtout ancienne a sa part de vérité et de fantastique, sans quoi elle finirait par s’étouffer toute seule comme le dernier souffle d’une lampe à pétrole qu’on n’alimenterait plus. Mais elle finit toujours bien et c’est ça qui compte. Ah… mais tu veux savoir la fin ? Petite curieuse ! Soit. Après plusieurs années, la petite princesse avait compris qu’elle n’était pas fille unique. Sur un heureux hasard, elle retrouva les douze frères dans la forêt et les rejoignit pour recommencer une vie plus heureuse et sans souci… Oui, j’ai passé les détails. Ils n’en valent pas la peine. L’important c’est que ça finit bien. Tu vois, le papa de Benjamin, à vouloir faire passer ses intérêts personnels avant tout, il a fini par se retrouver sans rien. Rien du tout. Ni fille, ni garçon, ni héritier. Ah, les hommes, je te jure ! Avec moi, promis tu seras heureuse. Rien ne se mettra en travers de notre route.

— Tu es si petite, une toute petite chose si fragile… on se demande comment tu arrives à en faire autant. C’est vrai ça d’ailleurs, t’es pas épuisée tout le temps ? Tu manges rien en plus, il remonte à quand ton dernier bilan sanguin ? Je pense que tu devrais voir un médecin, je suis sûre que tu fais de l’anémie… Et tes bras… non, mais t’as vu tes bras, on dirait deux brindilles couvertes de bleus. Si je souffle tu t’envoles… on y croit pas comme ça, mais c’est fou ce que les petites personnes sont capables d’accomplir. Il doit y avoir une sorte de double dose d’énergie chez les gens très complexés… Je connais une fille un peu comme toi d’ailleurs, une vraie minuscule ! Elle est tellement petite qu’il faut faire attention à ne pas lui marcher dessus. Elle aussi elle a galéré dans la vie… enfin elle au moins elle s’en est sortie. C’est devenu une fée comme moi, en moins stylée, mais bon elle se débrouille pas mal pour une petite nouvelle. « Petite » nouvelle… pfff c’est le cas de le dire ! … Allez t’as pas d’humour ce soir ou quoi ? T’as avalé trop de poussière aujourd’hui ?!… Hem, bref toujours est-il qu’avant d’arriver chez nous elle vivait chez une vieille qui l’avait trouvé dans une noix. Je suis sûre qu’elle a failli se faire becter, mais elle veut pas nous le dire. Ça la fout mal pour une première rencontre avec sa future mère d’aller patauger dans son gosier, on n’est pas chez ces tarés de Grecs non, mais ! Le détail qui tue c’est que la noix en question, elle l’a gardé pour en faire son lit. Je sais pas ce que ça vaut ça en psychanalyse, mais je trouve le trauma assez cocasse pas toi ? … tu sais ce que c’est au moins ? Ouais laisse tomber va, j’expliquerai… on peut pas tout faire d’un coup.
Donc la Poucepouce donc je te parle… c’est rigolo comme surnom hein ? … et ben ses emmerdes ont commencé à peu près en même temps qu’elle est devenue jolie. Du coup pour toi ça devrait mieux se passer… ça vaaa j’déconne !
Une nuit un crapaud l’a trouvée pas mal, il s’est dit qu’elle irait bien avec son fils et hop kidnapping. J’me rappelle plus trop comment elle a réussi à s’en sortir pour pas épouser le gros baveux… décidément ça fait beaucoup d’histoires de bave… mais elle a à peine eu le temps de souffler qu’un hanneton la RE-kidnappe en se disant que ça ferait une bonne esclave pour leur bar d’escortes. Pas fou, le mec teste un peu la marchandise en amont, sauf que là les potes de Han lui disent qu’il déconne de leur ramener un laideron pareil et elle se fait mettre à la porte à moitié à poil en plein hiver. Et je peux te dire que quand tu mesures 5 cm, marcher dans la neige ça relève carrément de l’exploit. À un moment elle tombe sur une sorte d’oiseau blessé… une alouette ou un pivert, je crois. Attends je suis pas sure tout d’un coup, non je crois que c’était un machin d’hirondelle, enfin ce qu’il en restait. Et la Poucette, au lieu de se dire : « Yes ! Enfin de quoi faire remonter mon taux de globules rouges » et ben elle s’occupe de la bestiole et elle la soigne par-dessus le marché ! Avec trois cailloux et une brindille quoi ! Et figure-toi que l’oiseau il a même pas dit merci et il s’est barré retrouver ses copains aux Canaris. Bon, tout le monde n’est pas un crevard comme lui donc elle finit par se faire héberger chez une souris trop cute, pour laquelle elle fait le ménage et la bouffe gratos, tiens ça te rappelle pas quelqu’un ? Il me semble qu’il y a encore une histoire de séquestration et de mariage forcé avec une taupe… non, mais qu’est-ce que les gens ont tous avec le mariage ?! Moi j’me suis jamais mariée et j’ai jamais été aussi libre, pas d’attache c’est mon mojo. Mais l’hirondelle, ce bâtard, entretemps il s’est acheté une conscience et il est revenu pour sauver Poucette, enfin un qui ne voulait pas la sauter. De toute façon les insectes c’est tous des gros porcs… l’oiseau devait être pédé, chacun sa marraine. Sympa comme tout, il l’emmène très loin vers chez moi, dans le champ de fleurs d’à côté, et puis on a fait connaissance, elle a rencontré un type bien et voilà, tout va bien maintenant, elle a des ailes et tout. Elle a juste changé de prénom. Pour repartir de zéro, je suppose. Maintenant elle s’appelle Maja, princesse des êtres et des fleurs. Ça claque non ?! Toi aussi tu devrais peut-être changer de nom ma Lulu quand tu seras princesse, choisir un truc distingué. Tu vois, en tout cas, ça sert à rien de pleurer… les toutes petites filles comme toi ça finit toujours par atterrir dans un champ de fleurs.

— Est-ce que tu te souviens, mon chéri, de l’histoire d’hier ?… Oui tu t’en souviens. Tu sais qu’il peut être très enrichissant d’aller dans la forêt ? Par exemple… je connais un homme… qui s’était caché dans un arbre. Plus exactement, je connais un homme, qui était dans la forêt, en train de se balader… il entend des gens arriver alors il monte dans un arbre… il voit des gens arriver parce que… Il monte dans l’arbre, parce qu’il n’était pas censé être dans cette forêt… les gens arrivent : ils avaient l’air de vrais mercenaires. Alors, euh… puis ils s’arrêtent au pied de l’arbre, et puis ils commencent à prendre leur goûter. Et là, ils parlent d’une caverne. Et alors la caverne euh… en fait, elle est juste à côté, ah ! Puis y’en a un qui dit : « Sésame ! Ouvre-toi ! », et alors là : la caverne s’ouvre ! Ils rentrent tous dedans et après y’en a un qui dit : « Sésame ! Ferme-toi ! », et alors là bah… la caverne se ferme ? Et alors c’est incroyable ! L’homme dans l’arbre, tu te souviens ? Il attend que… ils ressortent… et puis… il attend que tout le monde parte… et arrive la nuit, et alors là dans la nuit il va près d’la… de la… de la grotte, et y dit… euh… : « Sésame ! Ouvre-toi ! », et là, toc, la grotte s’ouvre, et au fond bah… y voit… une montagne d’or !… Et y décide euh, d’en prendre… et d’en rapporter chez lui… En fait toutes ces histoires que je te raconte c’est… hmmm… quelqu’un qui m’a raconté tout ça. C’est une femme…. une très belle femme qui euh… que, que j’… que j’aimais beaucoup ? Et qui me racontait… euh… comment elle arrivait à… comment elle arrivait tous les jours à raconter une histoire différente à son mari qui en fait voulait la tuer… euh, mais peut-être que je devrais pas te raconter ça. Mais bon, j’imagine, enfin, que maintenant t’es assez grand pour entendre des histoires comme ça ?… Mais c’est surtout que c’est une histoire importante pour moi ! Alors je pense que… je pense que tu… tu peux l’entendre…… après, va pas imaginer que le mari qui voulait tuer sa femme… euh… c’était moi hein ? Parce que… voilà, j’aimerais pas que tu croies des choses difficiles… enfin bon… bon… euh, maintenant, il faut dormir hein ?… Allez, à demain !… Je t’embrasse trrrrrès très fort.

— On m’a raconté qu’il est arrivé une sacrée histoire à la Bête, il y a peu de temps. Il a vu un homme d’une quarantaine d’années qui s’était perdu dans le bois, comme beaucoup d’autres… il est rentré dans sa propriété : il cherchait de l’aide. Mais comme tu sais bien la Bête ne se montre jamais. Alors, le bonhomme rebrousse chemin, sur le point de partir il cueille une rose, apparemment c’était pour l’anniversaire d’une de ses filles… mais passons. Tu imagines l’été de la Bête ? Son jardin on n’y touche pas… Ni une ni deux, le fauve chope le vieux et il veut lui faire la peau. Bon, il a le sang chaud, deux secondes après il été calmé et il lui propose un marché. Une de ses filles contre la vie sauve. Il lui laisse une semaine, grand seigneur. Finalement c’est « la belle » qui vient à sa place. Contre l’avis de son père, tu vois le genre ? « La belle »… Les deux autres devaient être moches, que veux-tu… Bref, elle vient pour la collocation avec le bourru. Je te dis pas la frousse qu’elle a dû avoir parce qu’elle doit pas en voir souvent des comme lui. Ils mangent ensemble le soir, le reste de la journée chacun de son côté, le château est assez grand pour deux, hein ? Non, mais c’est là que ça se complique. Le matou, il la demande en mariage. Non, mais qu’est-ce qui lui est passé par la tête à celui-là aussi ? Évidemment, elle lui a dit non ! Non, mais tu t’imagines, toi, on te fait une proposition pareille… Bon, tous les soirs il lui redemande, rebelote elle dit non elle dit non elle dit non, et bon, les jours passent, la Bête est de plus en plus mal, il te fait une déprime par-dessus, la petite essaie de s’échapper, les villageois commencent à s’échauffer avec cette histoire et viennent rechercher la belle. Je ne suis pas sûre d’avoir tout suivi, mais là, revirement de situation : la Belle revient au château et retrouve la bête en sale état. Là, je ne sais pas si elle a eu pitié, mais bon elle lui dit qu’elle l’aime, le matou l’a attendrie, enfin quoi qu’il en soit elle l’embrasse et pouf !…Tu devineras jamais ! Non. Non. Ben si, pouf : la Bête se défait de son charme et retrouve son apparence d’avant… Un prince ! Si, je te jure, un vrai. Un prince à la place de la bête ! Tu y crois, toi ? Si tu m’avais dit que ce bougon plein de poils était un prince, je t’aurais pas cru non plus. Finalement c’était bien son château ! Enfin du coup ça finit bien cette histoire pour les deux. Une histoire d’amour, un jardin, un château. Un prince ! Non, mais un prince, quoi !

— Tu veux que je te parle de la pote de ma sœur ?
Tu sais c’est sa pote… elle était dans sa classe, une nana un peu.. Ouais, je pense, elle était… elle avait perdu son père et sa mère était là, mais elle ne s’occupait pas d’elle je ne sais plus pourquoi, elle travaillait loin je pense ? Elle vivait chez sa grand-mère. Cette nana donc elle était dans la classe ma sœur en CM1 et tu vois elle était un peu chelou, un peu dans son coin, un peu exclue. Ma sœur elle l’aimait bien, c’était pas sa meilleure amie, mais elle l’aimait bien. Et donc cette meuf elle était chez sa grand-mère… et euh… c’était un mercredi je crois, enfin un jour sans école. Et sa grand-mère lui demande d’aller faire des courses pour lui ramener des trucs pour faire un gâteau un truc comme ça, je sais pas. Et donc la fille elle va faire les courses. Elle va au supermarché à côté. Sur le chemin elle se sent pas hyper à l’aise, pourtant c’est plutôt résidentiel, mais elle sent que quelqu’un la suit… mais bon elle sait pas trop, elle a neuf ans quoi ! Pour aller au supermarché, elle peut soit passer par une grande avenue soit prendre un petit sous-bois. Et bon là elle décide de prendre le sous-bois je sais pas… parce qu’elle habite dans une région où il fait chaud et c’était l’été et dans les sous-bois… Ah non qu’est-ce que je dis, non non c’était pas l’été, c’était l’hiver puisqu’elle avait sa cape. Bon elle passe par le sous-bois parce que c’était plus rapide… je sais pas ? Et elle sent à un moment donné qu’elle est suivie. Et bon en CM1 tu te dis pas… tu t’attends pas à être suivie, tu fais pas gaffe quoi. Elle se retourne et bon il y a personne. Quelques mètres plus loin, elle se fait alpaguer par un loup qui lui dit « ehtufaisquoi ? C’estquoicettecaperouge ? Tuvasàl’école ? » et elle dit « non non je vais pas à l’école je vais au supermarché pour acheter du beurre pour faire un gâteau avec ma grand-mère. » Le loup il dit « Ah OK d’accord, c’est cool ça, elle habite où ta grand-mère ? » et elle lui dit « la rue derrière ». « Ah bon ? Où ça dans la rue derrière je vois pas bien ? » « Dans une résidence dans la rue derrière c’est un petit lotissement » « Ah oui je vois très bien ce lotissement, j’avais une tante qui habitait par là ! » « Le lotissement le Dauphin ? » « Oui c’est ça ! Ma tante habitait au numéro 4 ! » « Ah ben ma grand-mère est au numéro 3 ! » Là elle se dit qu’il est plutôt sympa quand même et qu’on en fait tout un pataquès des loups, mais que franchement celui-là ça va il fait pas peur. Aucune raison de se méfier de tous les loups donc. Le loup dit « salut à une prochaine » et il repart dans le sous-bois. La pote de ma sœur elle va acheter du beurre au supermarché et elle revient. Elle rentre chez elle, enfin chez sa grand-mère, elle passe le portail. Elle s’apprête à rentrer par la porte-fenêtre de la cuisine, mais les volets sont fermés. Elle trouve ça bizarre elle se dit « est-ce que ma grand-mère est sortie ? ». Elle sonne et elle entend sa grand-mère qui lui dit « tire la chevillette et la bobinette cherra » donc elle tire la chevillette, la bobinette tombe et elle rentre dans la maison et là tout est sombre, du coup elle se dit « peut-être que ma grand-mère va pas bien » « pourquoi est-ce qu’elle a tout fermé comme ça ». Elle appelle « Mémé ? Mémé ? » Sa grand-mère lui répond « Viens dans la chambre, je suis dans la chambre ma chérie ». Elle va dans la chambre… elle voit sa grand-mère dans le lit. Et là elle sait pas trop bien… la grand-mère est dans le lit… c’est un peu bizarre elle a pas une bonne tête quoi, elle a pas l’air d’aller bien. Elle lui dit « ça va mémé ? Tu as les yeux enflés ! — C’est pour mieux te regarder ma fille — Tu as les bras enflés… — C’est pour mieux te prendre dans mes bras ma fille — Mais… Tu… tu… as… de grandes dents ! » Et là, c’était pas la grand-mère en fait qui était dans le lit. C’était le loup. Le loup qu’elle avait rencontré et à qui elle avait donné son adresse. Et là… le loup s’est jeté sur elle et l’a mangée.

— Du marcassin, oui… qui l’eut cru ? Je ne savais pas que l’on pouvait confondre des poumons de marcassin et des poumons humains… c’est plus petit tout de même ! Oui… non ça me paraît invraisemblable. Ceci dit, elle n’a que quinze ans la petite. Ah. ? Seize …? Ah oui tu as raison, elle est de 82. Comme Hortense, même âge, oui c’est vrai… Oui ne m’en parle pas, l’âge ingrat comme on dit. Oui, non, mais tu me diras, des poumons d’enfant, c’est plus petit, peut être que la taille est plus proche ? Non, je trouve quand même invraisemblable qu’elle ait pu se laisser berner comme ça… par son chasseur, en plus écoute… ! oui le chasseur ! Quarante ans de service ! Grassement payé le traître ! Mais je t’assure ! Oui ! Oui ! Incroyable… À qui le dis-tu… On ne peut plus faire confiance à personne. Personne… Oui, il faut se méfier. Ces gens-là, tu sais comme ils sont… Dès qu’on baisse la garde, tout part à vau-l’eau… Non, tout je dis tout part à vau-l’eau, VAU L’EAU !! Ça coupe… ? Ah non moi je t’entends parfaitement. Là c’est mieux… ? Oui je me mets près de la fenêtre… oui je disais il faut se méfier. Depuis j’ouvre l’œil moi aussi. J’ai répudié deux valets pas plus tard qu’avant-hier… Leur tête ne me revenait pas… tu sais il y a des gens comme ça. Mieux vaut prévenir que guérir. Hahahaha. Non… ? Tu as bien fait écoute. Oui, bon vent ! Donc il lui a ramené, « mission accomplie », c’est ce qu’il a dit, dans le blanc des yeux. Elle n’y a vu que du feu, oui, elle l’a cru tu penses bien ! Quarante ans de service ! Elle a appris hier. Une semaine après je crois, à moins que ce ne soit dix jours ? Peut-être… Non non ! Par son miroir penses-tu ? Elle passe des heures devant, tu sais comme elle est… Bien sûr oui… évidemment, il faut savoir faire son âge… oui, oui. Oui ! Mais oui ! Elle fait vraiment une fixette là-dessus. Bien sûr… ce n’est pas facile tous les matins… ah oui ? Pour les rides ? Poudre de riz ? Je note tiens. Du japon. Oui c’est bon à savoir… c’est vrai ? Maintenant que tu le dis, oui peut-être, elle a dû prendre un peu je pense. Les bras. Plus flasques. Tu n’as pas remarqué ? J’ai vu ça l’autre soir… Elle pourrait les cacher tu me diras… Il faut se raisonner à notre âge… oui. La beauté, il n’y a pas que ça. « Comme à cette fleur la vieillesse fera ternir votre beauté » comme dirait l’autre. L’élégance, la prestance, la classe, ça, ça ne ternit pas… Merci. J’essaye. Non pas toi. Tu as toujours eu un teint de pêche. Oui. Oui. Oui. Oui… Qu’est-ce que je disais… ? Le chasseur… ? Il a dû abandonner au dernier moment. « Courage fuyons » oui, comme tu dis. De la « pitié » je crois, c’est ce qu’il a dit. De la couardise si tu veux mon avis…. Ah ça ! elle était folle quand elle l’a su. Tu sais comme elle peut être violente quand elle pique une crise… ! Le bal de Ste Amarante, j’y repensais ! Non… en septembre, il me semble. Quelle scène ! Ne m’en parle pas… Elle a toujours été colérique… Non pas cette fois-ci. Empalé. « Comme les marcassins ». C’est ce qu’elle a dit. Une punition exemplaire. Non, penses-tu, la pendaison, trop rapide. Il lui fallait quelque chose qui calme sa rage. Elle a toujours aimé les écartèlements aussi, je n’ai jamais compris. Oui… non, moi aussi ça me dégoûte. Le fouet parfois c’est tout aussi efficace… Ah bon ? Non je n’ai jamais essayé. Pourquoi pas ? Enfin… Oui, elle est dans un état la pauvre… Non, elle ne reçoit personne… personne… elle attend. Des avis de recherche, oui, partout. Ah bah c’est sûr que quand on est reine on peut mettre les grands moyens. On ne voit que ça, tiens… comment… ? Oui, oui non, ça j’ai entendu, c’est ce que tu as dit après… Ah ! Oui j’ai entendu ça a grésillé, mais j’ai entendu. « Pollution visuelle ». Oui c’est tout à fait ça. Ceci dit une gamine avec un nœud rouge ça ne court pas les rues. Oh… c’est sûr. Je n’ose pas imaginer… Elle lui a donné du fil à retordre oui… La mienne ? Ne m’en parle pas… Fichue gamine. Bonne à pendre tiens. Pleurnicharde. Oui c’est de famille tu me diras. Là ? Non là elle cire le parquet. Elle fait ça bien remarque. Ça lui met du plomb dans la tête. Non, jamais facile d’élever les gosses des autres.

— Non, mais c’est dingue ! je n’en reviens pas. Attends… si… mais oui : je vais te raconter ! Assieds-toi deux secondes ! Vraiment ! Ça ne va pas prendre plus de cinq minutes je t’assure… OK, d’accord… argh ! Mais laisse-moi en placer deux quand même ! Oui, papa a besoin de toi pour enfiler sa tenue pour ce soir, mais ça va aller, il va bien trouver de quoi s’occuper pendant les cinq minutes à venir, n’exagère pas ! Voilà, j’ai entendu parlé d’un jeune homme… ah, il va falloir que tu m’aides à retrouver ce petit génie. Alors, je te raconte son histoire : il se trouve que ses parents il y a quelques années quand il était encore tout jeune… je sais pas moi, disons… sept ans… sept huit ans, ses parents étaient dans une misère noire. Ils ont décidé de l’abandonner. Lui et ses six frères dans la forêt. Oui, c’est assez horrible, hein ? J’ai du mal à imaginer comment on peut en arriver là… Mais là tu dois te demander pourquoi c’est un génie n’est-ce pas ? Eh bien figure-toi que la veille de l’expédition en forêt pour l’abandon, le plus petit des frères — je ne t’ai pas dit ça, qu’il est tout petit ? — bref, il entend le plan des parents. Alors pour les contrer, il décide d’amasser plein de cailloux pour les répandre sur le chemin et ainsi retrouver sa maison ! Génial, non ??? Et effectivement le Petit Poucet… oui c’est son nom… Quoi, idiot ? Alors Prince Charmant c’est normal, mais Petit Poucet ça ne passe pas ? Franchement je ne te comprends pas parfois ! Bref, donc comme prévu le Petit Poucet ramène tous ses frères à bon port… mais grâce à son chemin de cailloux ! Je suis fan. Bon, les parents sont quand même contents de les revoir… Oui, clairement ils sont un peu perdus ces deux-là. Ils ne savent pas ce qu’ils veulent ! Mais faut dire que les sept garçons sont des crèmes parce qu’ils les pardonnent tout de suite. Moi, à leur place… Enfin. Le temps passe… Mais non attends c’est pas fini ! D’accord, vraiment je vais aller plus rapidement pour la fin de l’histoire… tu ne peux pas partir maintenant !? Tu lui diras que c’est de ma faute ! Que j’avais une urgence ! Oui une urgence plus urgente que papa ! Si, ça arrive… D’accord, d’accord : j’active ! Alors donc quelque temps plus tard, les parents de nouveau n’avaient plus assez de moyens pour élever les sept garçons (!), donc ils remirent leur plan en exécution ! Mais cette fois ils prirent soin de retirer tous les cailloux ! Alors sur le chemin de la forêt le Petit Poucet, faute de cailloux répandit des petits bouts de mie de pain qu’il avait sur lui. Bon, là c’était moins smart… bah oui, évidemment les oiseaux ont tout mangé. Mais aussi, il avait pas dix mille options non plus le pauvre ! Bref — j’accélère, du coup —, ils sont perdus dans la forêt et ils trouvent une chaumière. Là tu te dis, ça va ils sont sortis d’affaire… et ben non ! figure-toi que c’est la chaumière d’un ogre qui n’est ni au régime sans lactose ou végan… non, lui c’est uniquement les petits enfants qu’il mange ! Not good then ! Finalement la femme de l’ogre les cache dans la maison pour la nuit. Et là, nouveau coup de génie de Petit Poucet, champion du monde, il a la brillante idée d’échanger discrètement son bonnet de nuit et ceux de ses frères contre les couronnes d’or des sept filles de l’ogre. Sept et sept ! Oui, je te l’accorde, la coïncidence est folle ! Mais la vie est pleine de choses incroyables. Par contre, dormir avec des couronnes, faut vraiment pas… Mais vraiment si je te jure ! L’histoire est véridique, tout le monde en parle. Vraiment : si tu veux, on parie. D’ici quinze jours, je m’engage à le faire venir ici et il te racontera son histoire lui-même… Non, non, s’il te plait, ne pars pas ! J’ai presque fini, vraiment il ne te manquerait que la chute c’est trop dommage… Je te donne ma part de dessert ce soir et tu me laisses finir ! Parfait, je n’ai pas besoin de plus que cinq minutes pour finir ! Donc je disais… je disais… argh, je perds le fil !… Oui donc ils échangent leurs bonnets contre les couronnes, et bien je peux te dire qu’ils ont bien fait parce que les filles, elles, elles n’ont pas survécu à cette nuit… Leur père, les confondant avec les garçons, les a dévorées sur place. Atroce… Non, mais moi aussi j’étais pas bien ! Donc au petit matin, les sept garçons prennent la fuite. Mais rapidement, l’ogre, fou de rage, se rend compte de son erreur irréparable, et se lance alors à leur poursuite dans ses bottes de sept lieux ! Les garçons, suivant toujours les décisions du Petit Poucet, se cachent sous un gros rocher pour un peu de répit. L’ogre se pose justement sur CE rocher pour s’écrouler d’un sommeil profond. (Oui l’ogre fatigue vite malgré les bottes de sept lieux ! Pas très résistant… Le surpoids sans doute…) Du coup, bouquet final : le Petit Poucet brave la peur de l’ogre et dit à ses frères de filer à la maison pendant que lui… tu n’es pas prêt, c’est incroyable : il vole les bottes de l’ogre, retourne à la chaumière, et convainc la femme de l’ogre de lui donner toute sa fortune… si, si je t’assure, et le pire c’est qu’elle le fait ! Parce que le Petit Poucet lui dit que l’ogre est en grand danger et qu’il l’a missionné pour lui rapporter sa rançon. Donc pour résumer, non seulement il arrive à rentrer chez lui, avec en prime ses six frères en vie, et une fortune pour toute sa famille ! C’est dingue non ?! Vraiment c’est dingue. T’es d’accord, non ? Je suis toujours sous le choc alors que c’est la troisième fois que je m’y plonge. Quoi ?… Oui, oui c’est bon tu peux partir, vas-y… C’est fou quand même… 

— Pourquoi minuit ? C’est pourtant simple. Et tu te poses la question depuis longtemps ? Depuis cette nuit-là !? Ah tout de même ! Je ne comprends pas pourquoi tu n’as pas songé à me demander plus tôt… Tu vas voir, ce n’est rien que de très évident. Tu te souviens, pour te rendre présentable pour le bal, il y avait tant à faire que mes compagnons et moi avons dû user d’un petit coup de pouce magique ? Oh non, non, non, il n’y a pas à rougir, je ne pourrais pas compter le nombre de personnes pour qui c’est également nécessaire… voire bien plus ! Eh bien la magie ne peut être utilisée comme ça, à l’envi, sans condition. Pour que le charme fonctionne, il faut sacrifier… quelque chose de valeur équivalente à ce que l’on crée. Tu me suis, jusqu’ici ? Dans ton cas, comme dans beaucoup d’autres, la condition est celle de la contrainte horaire : tu dois être rentrée avant minuit sinon le sort se dissipe et le subterfuge est révélé aux yeux de tous. Non, ce n’est pas à moi de faire le sacrifice : tu as sacrifié le temps supplémentaire que tu aurais pu passer en compagnie de ton prince adoré ! Oh tu penses que le prix à payer était trop élevé ? Oh, ça par exemple ! Mais tu n’as pas idée combien, au contraire, je t’ai demandé bien peu de choses. Et puis je te rappelle que tu n’as pas tout à fait respecté la consigne n’est-ce pas ? J’en connais d’autres qui ne t’auraient pas laissé t’en tirer à si bon compte ! Parfaitement ! J’ai connu un homme — c’était il y a bien longtemps et son nom m’échappe… Oh je l’ai sur le bout de la langue ! — qui en échange des services qu’il rendait, exigeait systématiquement une rétribution pécuniaire. Certains réclament les enfants premiers nés, d’autres des années de vie ou diverses faveurs, lui il désirait de l’argent, pourquoi pas ? Enfin en comparaison, les quelques heures que je t’ai demandées paraissent bien peu de choses, non ? C’était un musicien hors pair. Il savait jouer de beaucoup d’instruments, cela lui venait tout à fait simplement. Mais c’est la flûte qui avait sa préférence. C’est d’elle qu’il tirait ses pouvoirs. D’ailleurs, son nom va me revenir, mais pour l’heure, je l’appellerai le joueur de flûte. Il en possédait de nombreux types différents, en bois, en métal, en os… Il avait beaucoup voyagé dans de lointains pays où il avait appris l’art de charmer les serpents par la musique. À force d’entraînement acharné, il était même parvenu à étendre ses capacités : il modulait des sons si particuliers qu’il pouvait envoûter n’importe quelle créature et en faire son esclave ! Cela te fait déjà frissonner ? Eh bien tu peux, moi non plus je ne suis pas très à l’aise avec le concept d’esclavage… Mais attends d’entendre la suite ! Un jour — je ne sais plus exactement quand, mais le temps ne fait rien à l’affaire —, il s’est retrouvé dans une ville qui avait été envahie par les rats ! Ils grouillaient dans les rues, dévorant et détruisant tout sur leur passage. Pour lui, c’était une sacrée aubaine ! C’était une occasion en or de mettre à profit son talent. Il est donc allé offrir ses services aux autorités. Il leur a promis de débarrasser l’endroit de tous les nuisibles moyennant une généreuse compensation financière. Évidemment, le maire était si désespéré — sa place n’aurait plus valu bien cher si tous ses concitoyens étaient morts de faim ou de maladie — qu’il n’a fait ni une ni deux et a accepté le marché. Il n’avait pas vraiment le choix, du reste… Une fois l’affaire conclue, le joueur de flûte s’est immédiatement mis au travail. Il s’est saisi de l’un de ses instruments et a commencé à jouer. Les rats sont apparus de tout côté. Il en sortait de tous les coins, c’était un véritable océan de rongeurs ! Ils étaient irrémédiablement attirés par sa musique. Ils l’ont tous suivi hors de la ville. Il les a emmenés jusqu’à une rivière toute proche et leur a ordonné de se jeter à l’eau. Ils étaient complètement sous le joug de son puissant enchantement, ils ne pouvaient rien faire d’autre qu’obéir… Alors ? Alors ils ont sauté dans le courant et se sont noyés. Tu trouves cela cruel ? Tu n’es pas au bout de tes surprises… Enfin il est vrai que le spectacle en aval devait être assez insoutenable… Mais tu sais, les rats avaient complément saccagé les alentours ! Ils avaient vidé les greniers, causant une famine terrible. Sans parler de toutes les maladies qu’ils avaient apportées et qui avaient décimé la population. Cela dit, je pense que le bonhomme était sadique. Je lui avais toujours trouvé un regard vicieux. Je ne serais pas surprise d’apprendre qu’il a eu plaisir à tuer les rats. Et je t’épargne les détails de ce qu’il faisait des autres animaux qui tombaient sous son emprise… Donc notre flûtiste, le devoir accompli, est retourné trouver le maire de la ville afin de percevoir sa récompense, comme de juste. Cependant, ce dernier ne l’entendait pas de cette oreille. La menace avait été écartée, pourquoi s’embêter à payer ? Et il a refusé de s’acquitter de sa dette. Il était même soutenu par les habitants. Je peux t’assurer que cela n’a pas plu au joueur de flûte, mais alors pas du tout ! Il a insisté, il s’est énervé, mais rien n’y a fait. Les bourgeois l’ont chassé… mais il était loin d’avoir dit son dernier mot. Ce n’est pas quelqu’un que tu aurais envie de te mettre à dos, tu peux me croire ! Une nuit, il est retourné à Hamelin. Je ne t’avais pas dit que la ville en question s’appelait Hamelin ? Eh bien ça me revient maintenant ! Il y est retourné et sur la place silencieuse, à minuit, exactement au même endroit que la dernière fois, et il s’est mis à jouer. Au début, rien n’a bougé… mais peu à peu, on a vu les enfants quitter leur lit et leur maison pour le rejoindre. Les parents, cette nuit-là, dormaient justement comme des sonneurs. Les enfants suivaient la musique. Il les a emmenés avec lui jusqu’à une grotte où ils ont disparu sans laisser de trace. Jamais plus on ne les a vus en ville. Alors tu vois, tu aurais pu bien plus mal tomber ! À quoi bon ergoter pour une poignée d’heures ? Qu’est-ce donc à l’échelle d’une vie ? Pfffff…

— Marcus ! Tu ne devineras jamais ce qui vient de m’arriver ! Je sors d’une soirée… lunaire ! Je ne sais même pas par où commencer… j’ai vu des couleurs tellement criardes que je ne savais pas qu’elles existaient et des robes… mon dieu ces robes ! Plus énormes et grossières les unes que les autres, des fleurs du sol au plafond du plafond au sol dans tous les sens, des tapisseries argentées pleines de poussière autant que de perruques grotesques : j’en ai encore le tournis et l’odeur plein le nez qui me… ahhh ! Et par là-dessus le roi, ce gros lourdaud qui passe à côté de moi avec un air entendu comme si j’étais l’une des leurs et son fils Jules qui me regarde. Les cheveux gras, la bouche entrouverte. Il est complètement attardé celui-là. Il m’a tenu le crachoir toute la soirée pour me montrer ses exploits sur sa Nintendo ! Impossible de m’en défaire : une tique. Je sais bien que c’est ma seule porte de sortie de ce grenier tout pourri, mais vraiment là je n’en pouvais plus ! Sans parler de mes éternuements répétés : au début je pensais que c’était cause des acariens sur les tentures, et là je vois ce gros chat poilu commencer à déchirer le bas de ma robe avec ses griffes… C’était littéralement la maison des Enfers. Heureusement que minuit a sonné ! Non, mais tu les aurais vus ! C’était trop drôle tu te mets trois paillettes sur la tronche et ils en voient de toutes les couleurs. Et ils sont tous là « mais qui est cette divine créature ? De quelle contrée lointaine et mystérieuse vient-elle ? » et bla-bla-bla et vas-y que je fais un petit mouvement de cheveux pour attirer les hommes et que j’essaie de me donner une contenance avec trois mots soutenus pour masquer la vacuité de toute mon existence. Toutes ces femmes assistées et entretenues ça me fait vomir, vomir de savoir que c’est notre seule issue à toutes… Enfin… Je te jure tu aurais tellement ri ! Je sentais que ce serait particulier. Je t’avais pourtant dit de venir, je t’aurais caché dans ma coiffe. Ce que tu peux être têtu quand tu veux ! Marcus, tu m’écoutes ? Allô, Marcus ? MARCUS ! … C’est pas vrai, mais qu’est ce que j’ai fait encore pour que tu m’ignores là ? Quoi ? Je rêve… Mais oui ronfle, vas-y, ne te préoccupe pas de moi ce n’est pas grave, je ne suis pas du tout en train de te raconter quelque chose d’important ! Attends, mais qu’est ce que c’est …? Non, mais j’y crois pas ! Tu l’as mangé en entier ? Le camembert, tout entier ?! Celui que j’ai volé à la cuisine pour que ça te tienne la semaine ? Comment tu vas faire maintenant ?! Décidément on ne peut pas te faire confiance ! Oui c’est ça affale-toi sur le dos tiens, je comprends mieux maintenant pourquoi tu roules comme une baleine… C’est quand même un comble pour un petit rat comme toi ! Mais comment est-ce possible d’avoir un ventre aussi gros ? Il faut vraiment que tu fasses de l’exercice… Allez réveilles toi nom de Dieu !! Si je n’étais pas là tu en serais réduit à voler tout ce que tu peux avec tes petites pattes, à être affamé et chassé par toute la maison en permanence, tu en as conscience de ça ? Eh ben tu pourrais être un peu plus reconnaissant ! Regarde-toi, tu fais peine à voir… Tu me rappelles une amie de grand-mère, Aurore. C’est maman qui m’a raconté son histoire, elles étaient voisines et jouaient souvent ensemble petites. Maman dit que c’est une des plus belles femmes qui lui ait été donnée de voir. Eh bien un matin le soleil s’est levé, mais elle ne s’est pas réveillée ! Elle est restée endormie… des années, jusqu’au jour où un prince est venu l’embrasser et ça l’a miraculeusement sortie de son sommeil. On a dit plus tard qu’elle avait été victime d’une fée maléfique, d’un sort, tu vois, pour la faire dormir cent ans si elle se piquait sur son fuseau. Tu peux imaginer la suite, après l’avoir sauvée, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Ça me dégoûte. Encore une fois son sort de pauvre femme dépend du premier type venu. Et puis sérieusement quelle cruche, ne pas savoir se servir d’un fuseau, il faut le faire ! Dans le voisinage tout le monde l’appelait « la belle au bois dormant ». Eh ben toi mon Marcus, ce soir, tu es le gros au bois ronflant. Heureusement que je n’attends pas de toi que tu m’aides à trouver une solution pour me sortir de ce merdier. Je vais me débrouiller toute seule comme d’habitude. Allez bonne nuit

— Mais comment peux-tu dire ça ? Comment oses-tu ? Tu n’étais absolument pas obligé de lui parler sur ce ton. Vraiment… Ta remarque fut tellement déplacée… Dois-je te rappeler d’où je viens ? Qui je suis ? Et comment j’ai grandi ? Il est évident qu’elle n’a pas été élevée dans les bonnes mœurs de la cour… Mais enfin tu connais son histoire aussi bien que moi ! Tu n’ignores pas l’enfance difficile qu’elle a subie… Arrachée à ses parents au plus jeune âge ! Enfermée dans une tour depuis ses douze ans ! Sans aucun contact avec le monde extérieur !… Je ne pense pas que tu te rendes bien compte… Non… Il est vrai qu’elle n’a pas conscience de toutes les bonnes manières… mais elle essaie. Et elle n’en reste pas moins mon amie. Cela ne t’a pas effleuré l’esprit qu’elle puisse être intimidée ici ? Avec tant de personnes ? Et elle est encore si jeune ! La maladresse est un défaut pardonnable, l’injustice de tes paroles de ce soir l’est beaucoup moins… En fait, lorsque tu te comportes de la sorte, tu es juste prétentieux. Quand j’y pense… C’est moi qui aurais pu prendre la grosse tête en devenant reine et en venant habiter au palais. Pas toi, moi ! Mais qui se pavane et fanfaronne à chaque bal que nous organisons ?… Il y a des moments où je ne te reconnais plus… Lorsque nous nous sommes rencontrés, tu disais que j’étais la grâce incarnée. Je n’ai pourtant pas de sang royal… n’est-ce pas ? Tu disais que lorsque je marchais, mon allure était aussi fluide et gracieuse que celle d’un cygne… où est donc passé le jeune homme qui murmurait ces paroles ?… De toute façon cela ne sert à rien… Nous avons déjà eu mille fois cette discussion. Au fond, ce n’est pas de ta faute… Tu es né ainsi… Ici… Avec une cuillère d’argent dans la bouche. Oui, tu vas encore me dire que ce n’est pas parce que j’étais privée de tout que j’en dois ressentir de la rancœur, du mépris, mais… non, non, ne me regarde pas ainsi… En réalité tu comprends très bien ce que je dis… Mais si c’est ce que tu penses, la prochaine fois, aie au moins la délicatesse de ne pas lui en faire part… Encore moins de la sorte et devant tous les invités ! Je ne suis pas une experte en la matière, mais j’ai maintenant assez étudié les usages coutumiers du palais ces dernières années pour me rendre compte que ce n’était pas une attitude noble. J’ai eu honte ce soir… ma pauvre Raiponce. Elle est pourtant si douce, si naïve… Tu l’as rabaissée devant tout le monde et par là même toutes les personnes qui ne sont pas de sang royal. Cette honte, je l’ai ressentie au plus profond de mon être. Je me suis sentie aussi humiliée qu’elle.
Bon… que dirais-tu de l’inviter à dîner dans les prochains jours ? Avec son prince ? Histoire de racheter ta conduite ?… Maintenant je te prie de bien vouloir me laisser seule, j’aimerais appeler ma marraine… Allez !

Ma petite Lucette, ça fait déjà une semaine que je t’ai retrouvée évanouie auprès du ruisselet, dans les roseaux. Tu étais glacée, inanimée, pas un signe ne laissait paraître que tu étais vivante à part un petit souffle qui se dégageait de ta petite bouche, ta jolie petite bouche… Ma chère petite, je t’ai abandonnée dans cette maison qui était pour toi une prison ou plutôt un mouroir, car au moins la prison laisse entrevoir, même lointainement, l’espoir de liberté. Je ne peux maintenant que contempler la mesure mes erreurs passées et en payer le prix. Mes erreurs t’ont conduite là où tu gis à présent. Mais j’espère que, quand tu te réveilleras, tu auras la bonté de pardonner à ton vieux père et si je devais mourir entre temps, tu pourras tout de même profiter de la vie que j’aurais dû t’offrir, de cette liberté dont je t’ai privée. Je ne perds pas espoir : tu te réveilleras un jour. J’ai une bonne raison pour cela : quand j’étais petit, je me promenais souvent dans la forêt qui jouxte le domaine de tes grands-parents, tu sais, là où nous vivions avec ta maman quand tu étais petite. Un jour quand j’avais dix… douze ans, je suis allé plus loin que d’habitude et je suis arrivé à un ancien château abandonné depuis bien longtemps. Celui-ci était encerclé de ronces, d’aubépines et autres plantes munies de piques aiguisées formant une haie quasiment impénétrable. Ma curiosité me poussa à aller voir à l’intérieur de cette bâtisse d’un autre temps. Après avoir écorché à peu près toutes les parties de mon corps, je réussis à pénétrer dans le château. À l’intérieur, des gardes en tenue d’apparat se tenaient debout, fusil sur l’épaule, mais, étrange : ils étaient tous endormis. Leurs respirations tranquilles résonnaient dans l’immensité des galeries donnant à ces sons si humains un aspect fantomatique. Curieux toujours, je visitai l’entièreté du château où je ne trouvais pas une seule personne éveillée. Je me serais cru dans un conte de fées. Au bout d’un certain temps d’exploration, j’entrai dans une chambre magnifiquement décorée du sol au plafond où se trouvait une jeune fille qui devait avoir à peu près ton âge. Elle était tout aussi jolie que toi. Chose étonnante : c’était la seule personne de ce château qui dormît dans un lit. Je m’approchais pour contempler son visage, mais à cet instant même, je m’évanouis subitement sans la moindre raison. Quelques jours plus tard, je me réveillais dans mon lit. Mes deux parents à mon chevet étaient heureux de me voir me réveiller d’un si long sommeil. Ils m’expliquèrent ensuite que le jour même, tard dans la nuit, inquiets de ne pas me voir revenir, ils étaient partis dans la forêt à ma recherche. Ils m’avaient trouvé au petit matin, inconscient dans une clairière, posé sur un lit de fougères. Je ne leur ai jamais parlé de cette histoire et je crois bien que c’est depuis cette aventure que je suis devenu timide et un peu peureux… Il est peut-être temps de dormir maintenant… bonne nuit, ma petite Lucette, fais de beaux rêves et réveille-toi vite.

Atelier d’écriture des relations familiales dans Cendrillon de Massenet, CNSMDP Printemps 2020
Contributions : Aymeric Biesemans, Lisa Chaïb-Auriol, Clarisse Dalles, Floriane Hasler, Marion Vergez Pascal, Margaux Poguet, Emmanuelle Schelfhout, Parveen Savart, Laurence Pouderoux, Leo Vermot-Desroches, Flore Royer et Joseph Pernoo.

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