8Jun2020

CENDRILLON | Tant rêvé

telle des tulipes incandescentes la lueur d’un abat-jour
chandelier chancelant de-ci de là de l’âtre chaud
obscure clarté aveuglante
de sérénité

Cycle inébranlable
imperturbable va et vient de la houle
contraste perpétuel et bruyant de la maison
la maison ? maison de l’enfance maison des espoirs
souvenir bien longtemps trop longtemps endormi
mais pourquoi ? mystérieux retour

timide rhapsodie d’une lointaine mouette tintement du cristal suspendu au plafond
léger crépitement bien reconnaissable
quelques bruits de pas à-demi perceptibles
ou peut-être pas
ou peut-être pas de pas du tout
paysage sonore curieusement bien vivant d’une soirée pourtant inanimée
un chant
maman ? non seule la douce mélodie du vent errant
transportant mille rêves mus et infusants de son parfum iodé

Illusion d’une écluse pensant transporter inlassablement tout voyageur
ouvrant ses vannes encore et toujours depuis des siècles
violant les lois de la physique pour estomper les paliers de la vie
interchanger commencement et fin
mais l’enfance ? pourquoi ce séjour impossible ?
vanité incompréhensiblement vide de l’instant même pas réel

quel but à cette visite ?
ni la maison ni le feu ni l’eau ni même le vent
céleste clarté de mon enfance idylle inaccessible

Tout réuni pour de belles retrouvailles familiales
mais quels hôtes ? quels invités ? quelle visite ?
trouble immobile du temps bien trop longtemps s’arrêtant
comme ce souvenir soudainement désoublié

Regard d’une femme assise devant moi
d’une femme ou d’une fée
souriante comme après un baiser
mais sérieuse comme Euterpe pleurant Chopin
délaissant sa lyre en signe d’hommage

Océan de tendresse infinie
une mère
Universelle consolation
la maison toujours vivante
pas la mère pourtant

Ilot d’illusion de l’idylle illicite mirage reflet jauni de nos désir
— fata morgana

Les arbres la houle lointaine la respiration de l’âtre et du vent
l’expiration l’inspiration
inspiration vitale et agréable de ces derniers instants volés de

L’enfance

— chimérique ciel brillant de mille étoiles — mais le rêve s’ordonnant d’une merveilleuse constellation
clarté obscure assise devant moi
avec ses beaux cheveux blonds et bouclés
l’enfance
immobile et lasse
elle
joie et pain quotidien de tout rêveur
l’enfance
elle 

Elle
Cendrillon…

Plus de bruit et plus de silence, seulement le son du rien loin devant et derrière moi. Seulement des ombres de vie, une mémoire de vie, comme les spectres de souvenirs, gisants mobiles. Seulement, plus loin, un jardin agrippé à jamais à ses couleurs d’automnes. Seulement, plus près maintenant, les escaliers et plus près encore, mais seule, la maison.
Terriblement au milieu du vide, près du jardin, contre les escaliers. Une maison aveugle, sans fenêtres, ni cheminées. Une porte seule, sans clef ni poignée et pourtant, profondément dans la demeure, une grand salle silencieuse, lumineuse d’été, de joies et d’ivresse invisibles. Sans fin, une salle plus grande puis une plus petite. Plus loin encore, des miroirs en dialogues éternels dans un vide froid, inhumain.
D’une pièce d’été à une pièce d’hivers, voici la chambre et les portes majestueuses, comme d’antiques porches mystérieux. Un instant de vénération panthéiste silencieux, puis l’ouverture des portes, attirant un pied puis l’autre dans une traversé de l’arche jusqu’au plus profond du temple nocturne. Le corps tout entier attiré dans la pénombre, traversé de frissons primaires avisant les dangers de l’impalpable, découvrant (provocation, défi, vertige ?), un lit d’une hauteur sans fin. Ascension par la seule pensée. Mais déjà plus haut, les contours du lit. Puis, la pesanteur disparaissant, la vue se dégageant, apportant enfin la vision des plans du créateur des lieux, me voilà couché, inerte au centre de cette montagne, récemment encore infranchissable et qui maintenant m’apparaît d’une ridicule petitesse. Mon visage serein, mes mains sur mon torse comme pour un temps de prière. Un corps sans poids ni tension, sans expression ni souplesse : une statue humaine prisonnière du temps absent. Me voyant ainsi, décidé à m’approcher de moi-même, mon esprit enrôlé pour la dernière ascension vers mon corps.
Découvrant à peine cette déchirante vérité, l’obscurité et le silence lointains me rappellent déjà.
Alors, à contre-cœur et contraint, desserrant l’étreinte brutale du souvenir de ce lieu, mon corps en chute jusqu’à se fondre dans le néant, laissant s’évanouir à jamais la chambre des secrets déjà toujours désirée.

Nue. Son corps exposé à la vue de tous. De ses filles, éberluées, blanches comme … des linges. De Pandolfe, pourtant si placide d’ordinaire. Du Prince et du Roi, de ses rivales poudrées et même… de ses valets. Prise au piège comme un moucheron pris dans une grande toile argentée. La porte de la salle de bal, ce petit point de lumière scintillant, hypnotique, petit écrin concentrant tous les espoirs et tous les rêves, devenant au premier pas franchi un piège géant. Prise au piège. Vouloir attirer la lumière à tout prix et finir en étant transpercée par ses rayons, tel une Icare, si près du soleil, puis précipitée dans sa chute à l’instant de toucher à l’astre. La lumière dorée et scintillante de la salle subitement blanche et aveuglante, une source de chaleur cuisante, cuisante comme sa honte. Cuire de honte. Les tempes battant à en faire mal au crâne, les oreilles cramoisies, violacées presque, les gouttes de sueur glissant en larmes le long de son dos, le long de ses cuisses. Gouttelettes perlées, uniques éléments en mouvement dans le temps suspendu, figé dans son épaisseur moite. Silence de mort. Mourir de honte sous les regards. Regards braqués sur elle, des milliers de projecteurs, sur elle seule au milieu, seule avec sa honte, sa honte visqueuse, collante sur sa peau, sa honte en guise de robe, cette maudite robe collée sur son corps moite de transpiration, maudite robe transparente comme du verre, cette robe ne couvrant plus rien, découvrant tout à la lumière traîtresse dès son apparition dans la salle de bal. Oh devenir aussi transparente que le tissu de cette maudite robe ! Toujours vérifier le tissu. Toujours. Robe fine comme de la soie, coupée dans un tissu d’argent, tissu traître, transparent comme du cristal de roche à la lumière, offrant les courbes de son corps en pâture à tous les regards. Regards baissés de ses filles, regards piteux de Pandolphe, regards ébahis des grands de ce monde, stupéfaits d’abord, parfois grivois, souvent moqueurs. Les sourires narquois de ces femmes et de ces hommes, cédant peu à peu à des chuchotements, petits serpents persiflant dans un crescendo bientôt assourdissant, avant de se transformer en rires, d’abord discrets pour ne plus former à la fin qu’un seul énorme éclat gigantesque. Les yeux de la foule, projeteurs braqués sur elle et toutes ces bouches béantes s’entrechoquant par milliers, leurs rictus d’une laideur inouïe, en la fixant, elle, Mme de la Haltière, si vulnérable dans sa robe de bal transparente.

Tout autour le balancement tendre des arbres sans aucun bruit. Marcher dans les hautes herbes, jambes nues, sans en ressentir la moindre caresse. C’est le rêve qui m’habite. Changement soudain d’environnement : une chambre, des retrouvailles avec Eugénie (mon Eugénie, la mère de Lucette). La voir sur le lit, l’y rejoindre. Tout près d’elle, une main dans ses cheveux, caresser sa douce crinière. À l’envie qui s’installe dans ses yeux, descendre jusqu’à son bras gauche, jusqu’à sa main douce, douce, embrasser la douceur et laisser le regard tomber sur sa poitrine, sa délicieuse poitrine, comme une chute dans un nuage.
Sans comprendre comment, être sur elle, ou l’inverse, deux corps se chevauchant avec le désir ardent des premiers jours…
Quelque chose d’anormal, ne pas arriver à tourner la tête, essayer de tourner la tête, tourner la tête : à côté du lit ma Lucette, petite, épongeant un liquide rouge avec son nainain, remonter à la source du fluide… à l’origine : un bras serrant une dague enfoncée profondément en mon sein. En relevant la tête, apercevoir le visage chiffonné de Madame de la Haltière et s’évanouir sur le coup en gardant tout le reste de la nuit cette image traumatisante, veillant de peur que cela n’advienne réellement.

Le jardin d’une très grande maison, végétation ardente, bassin. Fin de journée, entre chien et loup. Rien à signaler. Se promener longuement près du bassin, un coup d’oeil : des poissons. Des poissons nageant. Odeur de café envahissante. Regarder les poissons danser mi-fascinée. Nausée. Vertiges, trouble, solidarisation
du mouvement de mes fluides avec le mouvement de l’eau. Désir sexuel en même temps que nausée. Fondue dans la vision des nageoires, percevoir le corps froid, humide des poissons. Longtemps sans bouger ; finir par tomber dans le bassin, la frigidité de l’eau qui m’envahie. Sans plus avoir de contours, se dissoudre.
Revenir de la pêche. Proposer de faire du poisson ce soir.
« L’un d’entre vous m’a trahie » dit-elle, attablée. La honte. La honte et la nausée.
La nausée de nouveau. Devoir remplir son devoir, faire le repas. Éventrer les poissons. Ouvrir le ventre en s’aidant du petit orifice. Retirer les viscères, absorber. Nettoyer la poche de sang à l’intérieur du poison (le péritoine). Absorber. Jupe tachée. Rincer l’intérieur du poisson à l’eau froide. Pour finir.
Ne pas pouvoir continuer. Ensanglantée sur le côté du bassin. S’endormir peut- être. Patienter. Pas pu toucher aux arrêtes.
Arrivée de la mère qui termine le travail.
(…)
Chercher son chien dans une ville en feu. Errante, hurlante, déambulante. Rome peut-être.
Suffocation : symptôme médical respiratoire, asphyxie mécanique due à l’obstruction criminelle ou accidentelle des voies respiratoires supérieures.
(…)
Blow-job
Pencher sa tête en arrière, en étendant la nuque. Relâcher le sphincter supérieur de l’oesophage — un muscle aux contractions généralement involontaires. Contrôler les haut-le-coeur lors de l’insertion de la lame à travers la bouche et le pharynx lubrifiée par la salive.
Passage du pharynx et du sphincter supérieur en raison de la gravité. Redresser l’oesophage, la lame passe à côté de toute sorte d’organes vitaux.

Pas d’air dans le paysage immobile. Nulle odeur, ou grésillement de vie. Juste un corps, seul médiateur dans l’environnement inconnu, pauvre pantin, à cet instant réfractaire à l’articulation.
Sur le bord du chemin, un grand chêne : fort et ancré, un tronc solennel, côté droit bruni par du lichen gris-vert dentelé, côté gauche crevassé d’un réseau de petits boyaux rugueux. Dans le hasard de son écorce, un petit air supérieur, mesquin, éveillant comme une envie de le gratter pour le faire disparaitre.
Au bout du chemin, une vieille chaumière alliant mauvais goût et charme façon aquarelle du dimanche.
Attiré vers l’avant, un pied imprudent (ou peut-être téméraire), lacé dans une demi-pointe rose-poudré griffée en son bout, suspendu en équilibre, presque en apesanteur, mystérieusement accroché dans l’air d’huile, à l’issue d’un laps de temps incertain atterri un pas plus loin.
Au contact du sol mou, son bruit : un klaxon ridicule, drôle de “pouet” disgracieux et hautement embarrassant ! … Les oreilles hautes et tendues comme celles d’un lièvre, un rapide balayage oculaire plus tard, rien. Rien dans le rien. Pas un frémissement pour assouplir l’air.
Un peu de courage ! Un peu de courage pour se lancer et oublier la peur !
Y Aller : “pouet-pouet-pouet…”
Presser le pas. Gauche. Droite. Toujours pas repérée… Mais toujours au même point aussi ! Fait déconcertant ; mettre un pied devant l’autre et rester pourtant au même endroit du chemin, devant le même arbre. Comment rejoindre la chaumière ?
… Et pourquoi pas en roulant ? À choisir entre le “pouet” et la toupie… 
Au diable la subtilité ! Aux grands maux, les grands moyens !
À présent allongée par terre sous le regard hautain du chêne, se cylindrer fermement et  laisser simplement la gravité entraîner sa masse de cétacé sur la pente du chemin. Au moment de partir, on aurait juré entendre le chêne tchiper.
Avec la vigueur d’un boulet de canon, pénétrer à grand fracas la chaumière.
Une porte cassée ; un bilan raisonnable pour une telle entrée !
L’intérieur : seulement quatre murs frêles, une cheminée crasse et un couloir serré… Quasi immédiatement, ce sentiment trop familier d’oppression et le besoin impérieux de retourner dehors !
La main tendue vers l’extérieur pour se carapater… tendue et inhabituellement enflée d’ailleurs ? Et ce chatouillement plus bas ? La chair flasque du pied, tremblotant comme de la gelée, débordant tout à coup sans raison de la ballerine trop étroite. Enflerait-on ?
Puis un ballonnement dans la tête, la peau comme crissant sous la douleur l’étirement, suivi de l’expansion grotesque des deux seins durs vers l’avant. La distension des fesses dans les bas effilés, poussant la masse gonflée à ramper sur le plancher.
Arrêter de respirer, LA solution pour parvenir à stopper la progression…
«Hhhhhhhh». Trop long. Trop dur. La masse insoumise, indomptable, incoercible, le corps contrarié cédant aux caprices de la propagation, désormais conséquente car passée du simple au double et donc… officiellement préoccupante !
Comment se sortir de ce faux-pas, les douloureuses boursouflures pressant le corps sur les murs, une jambe colonisant le couloir sans voir freiner sa croissance, une fesse (ou autre chose peut-être) cherchant un peu de place dans la cheminée ?
La maison, éprouvée par le glissement des briques les unes sur les autres, le grondement sourd et hostile en provenance des fondations, le toit bombé, tordu comme une tôle et déchiré dans ses angles, va céder d’une seconde à l’autre. Silence. Le calme avant la tempête. Déflagration. 

(Lapin. Un lapin dans une boîte laissée là il y a longtemps, au pied de l’halogène de la maison. Le garçon et la porte, alors (mystère du pourquoi et du comment) la porte ouverte et le garçon ensemble. Puis le couloir qui, dans le noir silence de la maison la nuit, par les ruines, par les champs et les chants, par les miroirs aux murs, sur la boîte entrouverte au fond avec l’halogène, donne sur le lapin… mort. Lapin noir du temps passé ici, lapin humide de la chaleur, lapin les yeux fermés (triste le lapin ? Non ! Mort !), avec ses poils comme une peluche Toysarus pas bien emballée (mais vrai lapin !). Garçon ? Oui ! Garçon qui du haut de ses huit ans (très fier) dans sa mémoire, dans sa vie et dans ses rêve dans le couloir noir, avec les miroirs ! Déjà pensé le rêve ? Oui ! Déjà révé ! Révé qu’on (déjà le lapin dans la boîte quand le premier rêve… vous savez… rêve ? (Oui, le garçon, le lapin (Mort le lapin ?), le couloir, le noir, les miroirs, le… halogène ?), du lapin dans la boîte disposait et que, du haut de ses huit ans et avec ses parents (plus qu’un parent depuis), porte fermée pour revenir dans le rêve de cette nuit. Alors, deux rêve ? Peut-être… Pour savoir : quoi faire ? Rêver ! Oui ! Rêver ! Une deuxième fois (mais alors troisième ?) Peut-être que le lapin noir dans la boîte dans le couloir avec les miroirs aux murs noirs dans la maison après la porte ouverte… Combien déjà ? Un rêve dans un rêve ? Pourquoi ? Vivant ? Ou vivant ? Ou mort (comme lapin?)?). Triste aventure que celle là… Et en même temps, le lapin ici dans la boîte… Triste ? Non, pas triste du tout, au contraire ! Au revoir seulement, pour plus tard revenir au troisième rêve pour revoir le lapin et vérifier si le lapin… toujours… dans sa boîte… mort ?)

Noir. Une obscurité totale. Chercher l’apparition de couleur. Chercher toute forme d’existence possible aux alentours. Rien. Si : le noir. Une force cherchant à lutter contre ses paupières closes criant : RÉVEIL. Rien. Toujours le noir. Pas une once de lueur de quoi que ce soit. Ses mains déterminées à chercher sans relâche tout autour de son corps. Sans résultat. Rien. Le premier sentiment clair apparaissant à cet instant : la panique. Une envie irrépressible de crier. Chercher de l’aide, du secours. Son cœur aux battements accélérés alimentant sa terreur. Quelques secondes plus tard, (quelques minutes ?) serrant les poings de toutes ses forces pour tenter de mobiliser sa détermination, ses yeux s’ouvrent. Noir. Un néant obscur toujours mais sous ses yeux ouverts. La clarté d’une solution prenant forme dans son esprit englué suite à l’expérimentation de ces sensations : tiroir de droite, armoire du fond, petit écrin, la bague de maman. Enfin une lueur scintillante dans toute cette obscurité alarmante. Ce diamant, unique source de rayons de lumière. Apaisé de nouveau, l’anneau contre lui. Seul rayon de lumière qui suffise. Retour à l’obscurité du sommeil. Noir.

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