19Apr2020

CENDRILLON | Un souvenir accueillant

Le jour du déménagement était parti pour être un jour maudit, un jour cafard. Toute la matinée j’avais rangé ma tête entre mes épaules, et c’est seulement au moment du départ, sentant la peinture écaillée du grand portail rouge sous mes doigts, que je déployai mon cou et regardai une dernière fois la plus belle maison du hameau, la MIENNE.

… Mon frère l’appelait la salade, car elle était couverte d’un généreux feuillage vert qui la rendait presque appétissante. À travers mes yeux d’enfant, elle était de ces endroits que l’on pense naïvement inégalables, inatteignables, une forteresse à l’âge flou et au passé inventé. En grandissant, j’ai peu à peu perdu la saveur des recoins où personne ne s’arrête, des couloirs et escaliers où l’on éparpille ses jouets, des objets mystérieux qui prennent des airs de reliques. Les enfants qui s’ennuient s’attardent religieusement sur les choses délaissées des adultes.
Les grandes personnes ignorent à quel point nos petits yeux patients les examinent: leurs gestes quotidiens sont alors une danse qu’on imite, leurs mots une poésie dont on ne saisit que les contours.
Ils nous guident dans ce monde immense et fragile, dans les jardins où les pluies réveillent de denses odeurs de mousse et de terre.
Ils nous introduisent à la vie, aux nids d’oiseaux, aux bourgeons, et aux portées de chatons qui naissent sous les grands lits en bois…

Une bourrasque fit claquer la petite porte de l’entrée et vint m’extraire à mes fantasmes. “ Elle nous met dehors, cette maison ! ” avais-je entendu tempéter ma mère.
Mes yeux remontèrent sur sa silhouette: trop grande mais belle, pâle et séraphique. Elle se retourna dans la lumière timide et vaporeuse, et je la vis. Je la vis vraiment. “ Je veux te peindre ta beauté, où l’enfance s’allie à la maturité ”, fredonne Baudelaire dans mon souvenir. Une deuxième bourrasque fit gonfler sa jupe brodée d’oiseaux bleus, et s’engouffra sans prévenir dans la tulle de ma robe. L’instant d’avant, j’étais adolescente, j’étais Gregor Samsa écrasé par son corps monstrueux, et un coup de zef plus tard, l’air avait un goût inédit : du raisin, ou du safran… non, du champagne? Ou rien de tout ça, mais le boucan mystique d’un orgue un matin de Pâques. La fraîcheur fugace des gouttes qui tombaient du ciel lourd me bénissaient d’une faveur aussi inédite qu’impénétrable.
Dans les yeux de ma mère, je me voyais moi.

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Alors qu’elle est attablée dans le jardin, Madame De La Haletière se perd un instant dans l’onde apparue dans sa tasse de thé anglais. Les gouttes d’eau imbibent les pages de son livre, s’écrasent sur sa peau sèche. Alors elle pense à Lucette, sa fille, sa reine: ce “ je-ne-sais-quoi ” qui, un jour grondant de fin d’été, a percé sa chrysalide, cette onction impénétrable qui a rompu l’étau qui l’enserrait, cette faveur, elle l’a cachée à sa belle-fille. Jamais les yeux de Cendrillon ne se sont posés dans les siens, jamais ils n’y ont abandonné leurs peurs. Si elle pouvait changer le passé, elle autoriserait Lucette à se lover dans son regard, pouy y trouver ce “ je-ne-sais-quoi” qui change tout ”.

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Oui, on m’appelle Mimi. À l’instant où il mit le disque en route et où la musique commença, je sus que l’horizon de mon existence allait changer. La voix, cette plainte éternelle venue du fond de l’âme italienne, s’épanouissait avec la puissance d’une étreinte langoureuse. Elle remplissait la pièce marron faiblement éclairée par une lampe sur laquelle on avait posé un papier à musique griffonné pour lui servir d’abat-jour. On apercevait simplement les murs jaunes devant lesquels s’entassaient ou s’écroulaient des livres. Alors, le regard fixe car tourné vers l’intérieur — ou happé par l’infini –, je découvrais toute la tristesse du monde, tristesse rendue déchirante à hurler lorsqu’elle est vécue par des êtres de fragilité et de tendresse comme, bien que je n’en sus rien à l’époque, la voix que j’entendais.

L’accueil qu’ils me firent chez eux, pauvre adolescent que j’étais, m’affecta comme l’aveugle à qui on rend la vue, et j’ai dès lors tenté avec ferveur d’enlever leur sillage à ceux qui m’avaient montré la voie. Mon Règne, je l’ai toujours exercé au service du Beau, du Bien, du Vrai, et je ne peux qu’espérer que l’Histoire le retienne comme tel, aussi humble soit-il.

Il est épuisant de revenir à son passé. Cependant je me disais ce matin que, peut-être, l’essence de l’acte créateur et la plénitude qu’on y trouve résideraient dans la grande recherche de ses origines. Qui sommes-nous ? Je crois que ces larmes de “ souffrance joyeuse ” surgissant lorsqu’on se “ rappelle ” sont quelques-unes des réponses.

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Bleu persan, citrouille, rose framboise, indigo, vert lichen, brun, rouille, ocre, menthe, gris perle, cyan et autre zinzolin… Tel est le merveilleux secret que gardait précieusement madame Lytfa. Tous ceux qui la connaissaient de près ou de loin ou qui ont un jour franchi la porte de son atelier de la rue de Thorigny peuvent témoigner que ce lieu est tout à fait exceptionnel. L’imagination du désir ou le désir de l’imagination y excitent vos sens comme un gâteau au chocolat tant désiré dont les effluves de fin de cuisson sont capables de faire de vous la personne la plus heureuse mais aussi la plus impatiente du monde.

Madame Lytfa, je l’ai connue à l’âge de sept ans. Cette artiste peintre qui était également notre voisine tenait une petite galerie d’arts et de curiosités dans laquelle elle invitait les plus jeunes habitants du quartier afin de leur faire découvrir son art… En rentrant dans son officine, vous pouviez être sûr de changer d’univers. Rien au monde n’est comparable à ce doux et étrange mélange d’odeurs de gouaches fraiches, de glaise à modeler, d’humidité et de fusain qui chatouillaient les narines dès votre arrivée. Ajoutez à cela une dose de mystère prodigué par Merlin, le gros chat noir qui se pavanait ça et là, d’imposantes lunettes ovales portés par la maîtresse des lieux, une pincée d’objets tous plus farfelus les uns que les autres ainsi que des statues monochromes qui avaient l’air d’être de couleur différente chaque semaine et vous obteniez un véritable paysage de conte de fées.
Ô combien ce conte me paraît lointain aujourd’hui ! Mais les couleurs de Madame Lytfa sont pourtant bien vives : le magma généré par leur éruption n’a pas su emprisonner en lui mes joies d’antan. Seule la palette a changé. C’est Lucette.

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“ Vous pouvez passer la nuit dans mon champ si vous voulez.”
Cette humble proposition avait sonné comme la promesse du salut aux oreilles de la petite troupe d’adolescents aventureux que nous formions. Après des heures de marche éreintante à travers la campagne, c’était l’annonce réconfortante d’une bonne nuit de sommeil, sans la crainte cette fois d’être chassés d’une propriété privée par un paysan courroucé, ou bien débusqués par des gendarmes et forcés de reprendre la route malgré la fatigue pour trouver un nouvel abri clandestin. Cette nuit-là, nous allions dormir sereinement pour la première fois depuis plusieurs jours !
Une fois arrivés en haut du coteau, quelle ne fut pas notre surprise à la découverte du champ en question : il avait été laissé en friche pour que les bêtes viennent y paître à la belle saison, ainsi, l’herbe y avait poussé tout à fait librement. Le vent puissant qui balayait le flanc de la colline faisait onduler chaque brin, si bien que le pâturage ondoyait comme un vaste océan de verdure, piqué çà et là de blanc, de rose, de rouge et d’or. Les milliers de fleurs et les arbres plantés tout au long de la bordure du champ exhalaient tout alentour leurs parfums frais et suaves qui, portés par l’air tiède de la fin d’après-midi, venaient doucement nous enivrer. Il me semblait être tombée soudainement dans un dessin de la Comté de la main de Tolkien. Nous nous tenions là, serrés les uns contre les autres sur le chemin pierreux qui menait à l’étendue herbeuse, bouche bée, les yeux écarquillés, emplis du paysage qui s’étalait à nos pieds, immobiles comme si aucun d’entre nous n’osait fouler le premier cet herbage préservé. Nous enlevâmes tous nos lourdes chaussures de marche avant de pénétrer dans le champ avec une précaution presque religieuse. Mes petits pieds étaient entièrement engloutis par les herbes hautes, dont la caresse était un soulagement pour les meurtrissures du voyage. Quel plaisir de s’allonger sur ce tendre coussin baigné par le soleil qui brillait encore haut dans le ciel. Nul campement ne m’aurait alors paru plus luxueux que ce vert pâturage où il nous avait été accordé de planter nos tentes pour quelques heures. Aux douces odeurs de nature nous avons mêlé celles du feu de camp que nous avons allumé au bout du chemin de terre et celles des champignons cueillis le jour même, cuits sur les flammes et dégusté dans nos gamelles de fer dans un concert de tintements métalliques et de soupirs ravis. La vue d’un panorama merveilleux peut-il améliorer la saveur d’un repas simple ? J’en suis maintenant convaincue. Nous n’avions pas autant à manger que les fermiers de Jean Giono attablés à leur banquet dans Que ma joie demeure, mais nous éprouvions le même bonheur candide de partager ensemble cet instant. Et alors que la lumière du jour, puis celle du feu furent remplacées par la lueur argentée des astres nocturnes, nous gagnâmes nos tentes pour prendre quelque repos. Étendue entre deux camarades, entourée par le bruit paisible de leur respiration, dans la faible lumière qui filtrait légèrement à travers la toile, je pensais silencieusement au paysan qui nous avait offert un lopin de terre où nous installer. Rien ne l’obligeait à le faire. Nous n’avions rien à lui donner en échange. On peut penser que nous laisser dormir sur ce petit bout de terrain n’impliquait pour lui aucun effort ni sacrifice mais combien de personnes sont prêtes à rendre service à des inconnus sans rien attendre en retour ? C’est pleine de reconnaissance pour cet homme comme Brassens pour l’Auvergnat, que je glissai vers le sommeil.

Quel plaisir de se replonger dans un souvenir aussi agréable! C’est à la fois un moment d’une grande simplicité passé avec des amis très chers, et une leçon de vie pour moi. Aujourd’hui encore, c’est d’un acte de générosité inconditionnel tel que celui-ci que je souhaite m’inspirer pour mener à bien ma mission de fée envers le genre humain en général et mon devoir de marraine envers ma petite Lucette en particulier. Jusqu’ici, c’est une ligne de conduite qui m’a apporté de la satisfaction bien que ce ne soit pas un chemin de tout repos en toutes circonstances. Mais quoi qu’il en soit, moi aussi je veux faire tout ce que je peux pour aider les gens autour de moi par tous les moyens à ma disposition. Il suffit d’ailleurs parfois de bien peu de chose pour apporter un peu de joie à quelqu’un.

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Bleu.
Du bleu, du bleu partout. En haut, en bas, à perte de vue.
C’est ce que j’ai vu en sortant de la voiture. Je claque bruyamment la portière, fais quelques pas et me voilà devant une marine de Courbet, la plus réussie de toutes. J’ai à peine le temps de réaliser ce que j’ai sous les yeux que ma mère a déjà disparue. Le vent souffle fort. On a hurlé cette fois-ci. Le soleil me réchauffe. Je grimpe sur le muret de pierres et suis le chemin tracé par les rails invisibles, soigneusement, un pied après l’autre.
Je ne sais pas où elle est partie et je ne veux pas le savoir, je m’éloigne de plus en plus de la voiture. De l’autre côté du muret c’est le vide. La plage est plusieurs mètres en dessous de moi… « Bon, Lily-Chat, on y va ! »
Elle est réapparue comme par magie. Je monte et la voiture démarre, nous restons silencieuses. Mais au bout de quelques mètres elle se gare à nouveau. Elle a son air de taureau déterminé à encorner ce fichu drap rouge qui lui couvre les yeux. Je marche derrière elle dans la rue, intriguée, elle ne répond à aucune de mes questions, elle fonce. Je ne sais pas où l’on va. Puis elle s’arrête devant une Maison Blanche à la porte et aux volets vert d’eau. “ Tu la reconnais ? C’était la maison que se faisait construire ta grand-mère avant… je ne sais pas si elle y vit toujours. Il faut que je sache ”.
Je sens bouillir en moi un mélange de craintes et d’excitation. Nous regardons par la fenêtre. Je prie en mon fort intérieur pour qu’elle n’y soit pas. Je suis terrorisée par cette éventuelle rencontre, Dix-neuf ans plus tard. Pas la moindre carte, le moindre coup de téléphone. Silence radio. Qu’est-elle devenue, cette grand mère que j’ai à peine et si intensément connue ? Cette femme qui a abandonné ma mère puis moi. J’imagine qu’elle a fait trop mal, car maman a fini par dire stop je n’en peux plus c’est terminé. Et elle a fermé la porte. Pourquoi ce besoin de l’entrouvrir ? Pourquoi précisément aujourd’hui ?
Après inspection des fenêtres, nous nous décidons à sonner mais nous restons toutes petites l’une contre l’autre sur le trottoir. Si elle ne le fait pas je ne pourrai pas. Je ne suis plus sûre d’en avoir envie. Ça me dépasse parce que ça la dépasse.
On dirait deux lycéennes attendant le verdict de la principale après avoir séché les cours.
Le sort doit commencer à s’impatienter car la porte s’ouvre brusquement. Je me décompose devant le portrait de ma mère aux cheveux blancs et au visage ridé. “ Ah c’est vous ! C’est très bien, je savais que vous viendriez. Attendez moi un instant, je prends mon portefeuille et je vous emmène au restaurant ! ”… Me voilà complètement décontenancée par la réaction si peu effusive de cette étrangère au visage pourtant si familier. C’est comme si elle avait tellement répété cette scène qu’il n’y avait plus de place pour sa surprise. Seulement pour la mienne.
Au restaurant nous prenons la table en face de la mer. Je redeviens toute petite, j’écoute. J’observe. Ma gorge est serrée. À peu près rien n’a changé chez elle. Le chien n’est plus celui que j’avais choisi pour elle la dernière fois. Dix-neuf ans auparavant.
Nous buvons beaucoup, nous en avons besoin. Mes larmes coulent d’elles-mêmes tandis que je réchauffe au soleil de septembre mon corps parcouru de frissons réguliers. Et j’apprends, que je suis l’ainée d’une fratrie de cousins qui souhaite me rencontrer, que je ne vais plus être seule. Quand ma tête tourne trop, je n’écoute plus, je regarde la mer, je me concentre sur le bruit des voiles contre les mâts des bateaux, sur les cris des mouettes et l’odeur du port. Bleu, même ses vêtements sont bleus, j’ai une nouvelle famille.

Il fallait qu’elle puisse vivre ce moment elle aussi. Je ne pouvais pas me défaire de cette idée, ça devenait une obsession. Comment découvrir ses proches, une famille avec tout ce que cela comporte de joies et de démons, mais y prendre part. Trouver sa place. Avoir le courage de pardonner et le courage de défier. Oui, j’ai fait une vraie transposition sur Lucette et je pense que j’ai bien fait.

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