Hiver au Tiers Livre / écritures avec écrivains

… à Serendip, le début de la fin. Avec une inquiétante tranquillité, il était assis sur la dernière plage de Nicolas Bouvier, accoté à Nicolas Bouvier et un soleil sans hargne pesait en visière de plomb sur leurs fronts dégarnis, pelés comme deux grains de sable. Leurs respirations entraient en résonance, comme s’ils avaient été en marche sur une route de montagne pour assister au mariage d’un renard. Leur respiration devenait aussi importante que les vagues de la mer et là, sans prévenir, Bouvier disait : C’est là l’onde et après un moment de ressac, il éclatait de rire en postillonnant d’écume. Ça réveillait Normand, tout hilare, dans son lit médicalisé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, tellement ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague — Crisse ! Qu’est-ce que t’es brûlé du bulbe mon vieux Bouvier ! — et cette fois encore Normand se réveillait en riant dans sa chambre des Soins Palliatifs du 4ème étage au Centre Hospitalier Universitaire de Montréal… Mais ils avaient pêché et il en avait une belle dans la musette  : You must adjust to stagnation. Pas question d’aller vérifier la provenance sur internet. Avant sa deuxième chimio , Normand avait écrit “ Maintenant que la toile recouvre le monde, voyons-voir l’araignée ”. Il n’était déjà plus très chaud pour laisser sa trace en croisant les sources. Il préférait l’intime conviction qui émergeait de sa mémoire médica-menteuse  — C’est du Bouvier, You must adjust to stagnation, du Bouvier tout craché —. L’araignée pointait bien assez souvent comme ça sa guibole poilue sur la plage ou au détour du mur blanc d’une consultation javanaise. Elle déboulait, effroyable et penaude. Elle lui injectait une trouille d’enfer, il en pissait dans son lit à main courante, elle le terrifiait, sans surprise et toujours exacte, même avec ses gros yeux tristes finalement, elle le coinçait là.  À la longue, Normand ne voulait plus y aller et il grinçait d’angoisse entre chien et loup, quand la nurse apportait les pilules de la nuit. Dès que le rideau était tiré, sa chambre individuelle accueillait un autre lit dans lequel reposait en paix un énorme poisson moche — moche comme une lotte exotique — qui lui faisait venir l’eau à la bouche, mais qu’il était bien trop brûlé lui-même pour envisager de préparer congrûment, avec un filet de citron, ni même seulement de la mâcher ou de la déglutir. Une nuit de pleine lune, en novembre, Nicolas Bouvier était assis sur le lit supplémentaire de la chambre à un seul lit. Je n’ai pas le courage de descendre plus bas ni les moyens de loger plus haut. Le poisson, il en avait fait cadeau à leur tôlier, parce qu’il n’avait plus la force, ni la patience, ni le beat, ni le zing… — Tu penses-tu si je comprends ça — Le fils de l’homme l’avait fait séché et le portait crânement à son cou pour se prémunir contre toutes les avanies. Pas plus gros qu’un scorpion autour du coup du garçonnet. Une autre fois, à la tête du lit absent, le corbeau de Jane Sautière assurait la permanence…

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