Hors-Sérail | Journal sans journal

… Je suis la secrétaire de mon temps, de tout mon temps. Sans majuscule. Je suis la secrétaire de mon temps, j’en tais les secrets en les consignant par écrit au vu et su de tous et de toutes. Je tiens le journal du travail et de la parole. Tout se noue étroitement au point qu’il est impossible d’en rendre compte méticuleusement : la jungle, on peut s’y faire un passage à la machette, ou bien braquer un projecteur dessus. Ou encore en dire une histoire, une bribe, qui ne vaut pas pour le tout comme le segment vaut pour la droite, qui n’est pas un fil sur lequel nous pourrions tirer pour en faire une pelote proprette, une boule bien dense. À peine un grain de sable dans la doublure de mon habit.

J’ai tenu pendant un an le journal de l’Enlèvement au Sérail. Non. J’ai tenu pendant quelques semaines la chronique de l’Enlèvement au Sérail et très vite, je suis devenue la scribe du Sérail. Je consignais les répétitions, la démarche, le savoir-faire. Mais très vite les objets, les vivants et les morts du Sérail se sont jetés en travers de mon chemin, m’ont tirée par la manche comme un enfant fait à ce vieux bonhomme  juif qui conte sur la place du marché, les yeux fermés, sans plus personne qui l’écoute — croit-il —. Les vivants aimantaient les histoires sans le savoir le plus souvent, sans le vouloir. Un qui prêtait sa carcasse au garde du corps examinait avec un soin d’expert les cartons d’invitations des invités, celui qui faisait le Pacha s’étendait en odalisque sur le tapis usé… dans les mêmes fonctions apparaissaient d’autres visages, d’autres corps et …une permanence. Alors il fallait écrire ces histoires. Il n’y avait pas le choix de ne pas les écrire. Plusieurs encore, déjà, attendent. Patientes, tranquilles, certaines. Semblables à ces heures d’attentes aux frontières des Balkans avant l’Europe : des enfants jouent sur l’herbe du terre-plein central, ici et là se bricolent de petits feux inoffensifs pour faire griller de la viande, on ne redémarre pas les voitures, on les pousse, portières ouvertes, ça discute, ça attend et c’est quelque chose du voyage et non une perte de temps. Je dessinais alors, pour les distraire, pour les voir, pour sentir le temps, sable dans ma main comme sur la plage inlassablement palpé.

 [ MOSAÏQUE ] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits ( hors ) du Sérail, un ami ( dans un café ) m’a offert ce mot ( facile comme la dernière pièce d’un puzzle ). À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude.

Un dimanche matin, j’entends une conférence sur le sable. Y aurait-il moyen de transporter tous les sables de la terre sur soi ? La question me tourne en boucle, petits tas de vermicelles mouillées, traces des vers qui creusent mes galeries de matière grise.  
[ ARÉNOPHILE ]
Elle a toujours eu un grain
ça fait le vide
autour d’elle
un grain de chaque
Tous les déserts
du monde
pris dans la doublure
de son cache-poussière
Combien en faudrait-il de grains pour une collection exhaustive ? Et à quoi ressemblerait  la collectionneuse sur la carte du Mantegna ? Elle attend, elle aussi depuis, en compagnie du gardien du chiffre, du faussaire et du soldat paisible au Marché des Vacillantes.

Celui qui n’a pas de nom. Dans le métro, j’entrevois sur la page d’un livre Celui-qui-n’a-pas-de-nom. Je le connais, celui-là, si c’est bien le même : il traverse une histoire que j’ai écrite il ya longtemps. Combien sont-ils ? Un seul comme dans l’histoire du chien de Heiner Müeller  ? Ou bien des clones ? Un prénom en commun, il n’y a rien de plus commun, mais avoir pour nom l’absence de nom…

En traversant une l’île de la Cité, nécessité impérieuse d’appeler Stéphane, qui jouait le Pacha, pour lui raconter deux rêves coup sur coup que j’ai faits de lui. Rêves de clôture du Sérail. Quel meilleur moyen de fermer en ouvrant que de rêver ? Il décroche hilare, comme dans mon premier rêve [1] : J’allais t’appeler ! J’ai rêvé de toi la nuit dernière, je ne me souviens plus, tu étais là, c’était bien. Je ris en l’écoutant. Je ris en lui racontant mes rêves, nos rêves. Les conversations ne sont jamais interrompues. Elles sont les fils de l’existence, qui chantent et vibrent dans le vent avec leurs silences à basse grésille, trames et chaînes d’un amour qui nous dépasse.

Plus tard dans la soirée, je me souviens de cette rue, du milieu de cette rue — mais dans quelle ville ? — où j’ai eu l’idée de la disparition du Pacha, sortie géniale dans un nuage de fumée, truc dans un monde d’illusion, boucle merveilleuse qui ouvrait d’un coup toute les portes.


[1] Une pâtisserie orientale angle saillant de deux rues sans histoires, en face d’une caserne close. Deux fois par jour la lumière la traverse de part en part. Il faut être là. C’est là que nous sommes dans la lumière. Plus de pâtisserie. Des petites tables aux plateaux de cuivre gravés, collées aux banquettes rouges, pour laisser au centre toute la place au tapis. Un tapis de bohème, cent fois rejoué, cent fois rapiécé, Stéphane, l’acteur qui se prête au Pacha est couché sur le dos, les jambes croisées sur sa chemise blanche, comme s’il s’était basculé depuis une assise en tailleur. Les jambes croisées sur son torse comme les os des tibias en dessous du crâne du drapeaux des pirates. Tout est inversé. Jambes noirs sur fond blanc et sa chevelure brune vivace sur sa tête — Stéphane, le couronné —. La lumière même rit. Il est hilare : Tu m’as complètement pachaïsé. Je redis ses mots, jusqu’à mon réveil. Ils ont la même couleur de Sésame que ceux d’une autre couronne, des années plus tôt, usant du même passeur : Il est pour moi tout votre sang pur à l’heure de clore.
La nuit suivante, l’acteur qui est le Pacha qui est mon ami, encore. Nous fermons la boutique. Il ne fait que passer, très élégant dans une chemise qui se serait dupliquée de sa veste de Monsieur Loyal, noire à ramages d’argent. Il est déjà de dos dans l’embrasure lumineuse :
Tu viendras me rejoindre sur la terrasse, il faut que je te dise une chose .

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