Hors-Sérail | Vies brèves

Dans l’intérieur de l’habit du Pacha Selim, attendent cinquante lames. Il serait plus juste de dire qu’il garde cinquante triomphes contre son coeur. L’une et l’autre formule sont également inappropriées pourtant : le Tarot Mantegna, — dont jamais il ne sépare, dont sa vêture même est l’étui autant que le fourreau de son corps d’épée — le Tarot dit de Mantegna n’est pas un Tarot, et toutes les appellations relatives à ses cartes sont, par conséquent, usurpations, à peu près, faux-semblants … Le Mantegna ne sert à rien. Il est inopérant dans la divination de l’avenir, ou la divulgation des secrets. N’importe : la tentation de l’avenir s’est écoulée de Selim avec le pus des blessures. Les cicatrices marquent la chair de son dos d’une croix blanche, qui l’inscrit dans le présent irrémédiable. Le Mantegna n’est pas non plus un jeu. Mais il y a beau temps que le Pacha se contente de regarder les joueurs jouer et d’encaisser leurs pertes dans le tiroir sans fond du Gardien du Chiffre. Il souffre parfois la société d’une seule personne, dans la partie unique d’un jeu où les pièces, pourtant différentes initialement dans leur forme et leur mouvement sont remplacées par des noyaux d’olives. Cette condition n’étant pas discutable, et la réputation du Pacha, effroyable, rare sont ceux qui s’y risquent. Selim ne mise lui-même jamais d’argent — sauf avec les petits enfants qui le plument dans sa perplexité — . Les parties aux noyaux d’olives sont autrement intéressées et leurs enjeux, déraisonnablement élevés. On ne compte qu’une exception à cette règle des jeux : la partie dont le nombre de manches ressemble à un 8 alangui et qu’il dispute sans discontinuer avec la Constance — comme il nomme l’odalisque changeante qui coupe son cœur en deux — et dont les coups peuvent être espacés de plusieurs jours, mois, années.
Le Mantegna, faux jusqu’à son nom, ravit Selim, le tient dans la permanence du Sérail, où qu’il soit, quoiqu’il fasse. Deux fois l’an, il dispose les arcanes devant Osmin, toutes les cinquante, fraction d’une armée invincible, en ordre de bataille. Quand la dernière arcane est posée, il revient à la première — les manches de sa chemise blanche, largement retroussées, dégageant ses poignets — et la retourne face contre le tapis, d’un geste serpentin de prestidigitateur. Il sourit, le Pacha et son géant mordille sa moustache. Osmin est doté d’une mémoire respectable, mais il manque de méthode et il aime l’alcool. À chaque fois, il croit retenir cinq figures, il en oublie deux, une revient inopinément d’une fois précédente. Chargé de cette commande fragile comme feuilles de physalis, il prend la route incertaine qui mène au Marché des Vacillantes.
Selim a dû évoquer le Mantegna en trois occasions — il ne l’appelle jamais par ce nom d’imposture, il n’en parle pas non plus autrement. Dans les cas d’extrême nécessité, il désigne de l’index de la main droite la poche de son habit, et il murmure , comme s’il avait peur de réveiller une de ses figures. Ce faisant, il montre son coeur —. Il a été contraint de le prononcer à voix haute, ce nom de carnaval, pour entrer en possession de l’objet. Nécessité fait loi. Un jeune homme chinois, très élégant, l’avait engagé pour recouvrer la somme nécessaire à ce qui nous semblerait d’extravagants débours vestimentaires en Europe. Lourdement endetté auprès d’un chineur d’un genre très particulier, — pour un manteau —, il n’avait eu d’autre choix que de se défaire du jeu. Le dandy affirmait qu’il était l’original des Estate. Mantegna de la série E. Et l’âge vénérable des cartes, la facture de leur gravure et la puissance de leur ensemble n’auraient pu échapper au plus novice des prêteurs. Il y eut des âmes naïves pour croire qu’il avait voulu acquérir ce manteau somptuaire pour paraître au mariage forcé qui le rappelait en Orient. Il mourut des poumons quelques mois après ses noces, fauché en pleine jeunesse par une vieillotte maladie d’opéra. — En Chine, les acteurs ont conservé l’habitude d’incarner indifféremment les hommes et les femmes et l’on raconte que le dandy s’était un jour montré une Cendrillon bouleversante devant quelques occidentaux subjugués à jamais par la pureté de cette vision — . Conformément à sa volonté, consignée par écrit auprès d’un notaire français, on l’avait enterré dans le manteau, sans boîte, à même la terre de ses ancêtres. Avec un chapeau melon, qu’il avait ramené très banalement de Londres et ses chaussures de Monsieur Parfait. Jamais de sa vie il n’était venu au Sérail, mais en plusieurs occasions son visage s’est superposé à celui d’Arsène, le fleuriste. Une fois, il liait ensemble asphodèles et amarantes. Une autre, il regardait — un oeil de lumière, un oeil d’ombre — le numéro de la robe-cage depuis la coulisse. Selim ne l’avait jamais rencontré de son vivant, mais il le reconnaissait à chaque fois que la vie les mettait en présence l’un de l’autre, depuis qu’il était mort. Fréquemment, au sortir des ascenseurs d’hôtels de luxe de la vieille Europe.
Je veux le jeu. L’usurière était borgne et faisait mine d’être sourde. Selim Bassa avait dû préciser : le Mantegna. Il est très cher… Elle était tranchante sur les T. Je suis très riche. Elle souriait comme les gouvernantes avec les petits enfants menteurs : Il ne s’agit pas de cela. Sur son visage ridé et pâle, le cache-oeil noir faisait l’effet d’une porte ouverte sur un couloir sombre… ou du trou d’une serrure assez grande pour s’y engager à mi-corps… J’ai quelque chose que vous désirez. La présomption de Selim éclaira le visage de la femme d’un sourire doux : si seulement…Si, vraiment : j’ai quelque chose que vous désirez… savoir. Son oeil unique brilla d’un éclat d’or.
Selim avait parlé tout un jour et toute une nuit. Osmin gardait la porte de l’échoppe, effrayant les passants curieux des trésors de la vitrine et les joueurs aux abois, pressés d’engager leur dernier bien pour un ultime coup de dés. Il raconta à l’usurière, sans omettre le moindre détail, ce que cet oeil, qu’on lui avait pris dans sa cinquième année, avait vu depuis. Combien puissant et mauvais il était devenu. Craint de celui-là même qui l’avait énucléée. Comment il avait cru ainsi pouvoir échapper à la malédiction des yeux vairons de cette petite fille du déshonneur. Allant jusqu’à ambitionner d’en détourner le cours à son avantage en conservant l’œil d’émeraude dans un petit flacon, qu’il gardait autour de son cou. Il s’est très lourdement trompé… L’oeil de l’usurière fixait déjà un autre horizon.
Le jeu était entré en possession de Selim. Il s’était substitué à sa mémoire du présent.  Au Sérail, les fonctions demeuraient inchangés, et leur exercice transformait à ce point ceux et celles qui les endossaient que tôt ou tard, leur allégorie les touchait de l’aile. Grâce aux arcanes, Selim pouvait retrouver chacun des visages qui s’y était succédé. Mais bientôt, il s’aperçu que certains rôles n’avaient pas encore été joués, les cartes appelaient leur joueur, leur joueuse. Sa curiosité grandissait. Selim attendait, l’oeil grand ouvert. Mais deux fois l’an, à bout de patience, il bousculait le hasard et Osmin partait pour le Marché des vacillantes.

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