Journal d’un mot [an 3]

13/04 [LOGEUSE] Je constate parfois que l’aventure de la Dose de Poésie s’exfiltre dans mon travail. Elle est l’invitée, la chérie, l’attendue, la petite fille qu’on appelle Aimée ou Bénédicte à sa naissance. Elle agit sans moi et m’agite parfois sans ménagement, déroute mes beaux projets de cohérence dramaturgique, de justice rendue à l’œuvre ou à l’histoire. Elle est ma chuchoteuse : je ne comprends pas ses mots et voilà que tout est pourtant réinventé. Je loge en la poésie une confiance sans limites — ce que je me garde bien de faire subir à mes proches —. Et voilà qu’en ce jour de fatigue, je reviens dans une petite rue où j’enseignais il y a tout juste vingt ans. La façade de l’hôtel borgne qui s’y trouvait a été repeinte en blanc et ornée d’ombres de ramures chantantes qui caressent presque ma joue au passage. L’enseigne d’alors, je l’ai oubliée, mais à présent, l’hôtel s’appelle Poème.
**”La terre s’est ébrouée une bonne fois comme pour se débarrasser de tous ses parasites. Cette bonne veille planète-chien en a eu marre de nous trimballer. Sa grosse carcasse s’est fatiguée de nous, après cette longue histoire d’amour égoïste.
Si incroyablement vite. Je n’ai pas l’intention de devenir l’historienne des Catastrophes”.
J’avais 19 ans quand j’ai écrit un texte qui commençait par ces quelques lignes. J’avais, il faut dire, un problème de logeuse à petite échelle qui avait le mérite de m’interroger sur la notion d’habitat et d’hospitalité. La dame en question était une descendante en ligne directe des Ténardier. Petite, sèche et mauvaise comme la gale, elle extorquait des étudiantes en mal de logement en louant à prix d’or des chambres dans un pavillon excentré, qu’elle venait de racheter à une voisine mourante et qu’elle faisait semblant de retaper avec pour seule aide une pauvre fille de la DASS, qui à 25 ans avait déjà morflé pour toute une vie et qui lui servait par surcroit de maîtresse. Il y avait une salle de bain pour deux étages bien remplis, c’est-à-dire une pièce où se laver, et qui était également le seul point d’eau. Ma chambre, comme à peu près toutes les autres, était meublée d’un lit à ressort d’un inconfort de purgatoire et d’un microcanapé en velours chocolat râpé et défoncé comme pas permis, dans lequel j’ai lu l’intégralité des pièces de Marivaux, du Journal d’Anaïs Nin, des romans de Flaubert en buvant du thé au caramel que je faisais chauffer sur le petit réchaud qui tenait à chacune lieu de cuisine et de chauffage d’appoint. Les plus chanceuses avaient une table. C’était loin de la Fac à flanc de montagne, des cinémas, des bars et de la moindre épicerie, dans une sorte de faubourg résidentiel qu’on ne pouvait rejoindre qu’en longeant le stade en n’en menant pas large à la nuit tombée. Comment avais-je échoué là ?… Eh bien par la fenêtre de ma chambre, on voyait un cerisier magnifique qui aux premiers jours de septembre avait emporté le morceau.
La logeuse l’avait fait couper moins de deux semaines après mon installation.*** la maison rouge
12/04 [ASSUMER] Je porte le chapeau de Gardefeu qui allait si bien à Gontran. C’est-à-dire que je l’emporte, sur ma tête, une fois le spectacle remis dans sa boîte d’où il ne sortira plus jamais. Je prends toute la responsabilité de ce qu’il a changé change et changera la vie de ceux et de celles qui l’ont fait et qui l’ont vu, même de manière infime, invisible… car bien qu’intraçable, la Cellule Pontévédrine Infiltrée, demeure une cellule : vivante et apte à se reproduire sous les formes les plus inattendues. En cette heure où tout le monde se bouscule pour dire j’assume à la moindre occasion, j’emporte le chapeau. ** Il faut bien comprendre qu’à présent quand une personne dit qu’elle assume, elle ne prend en aucun cas sur elle tous les péchés du monde. Elle ne fait pas non plus allusion, plus modestement, à la moindre intention de se prendre en charge, non plus que les conséquences de son inconséquence. Elle ne consent pas lucidement à ce qu’elle est du point de vue psychique, moral, social, etc… Si tel était le cas nous pourrions régulièrement être très très en colère, puisque passée la déclaration (« Mais j’assume ») nous ne voyons, comme sœur Anne, rien venir. Bref, nous pourrions nous sentir floué. es, méprisé. es, joué. es, en associant ce mot aux définitions qui précèdent. Mais pas du tout, c’est à une autre que ce « J’assume » d’apparence fanfaronne, condescendante et vaine se réfère : Prendre ou accepter, mais sans le faire sien, c’est-à-dire se donner ou recevoir à titre d’hypothèse comme base d’une recherche d’un raisonnement (CNRTL). Sans le faire sien. C’est plus clair comme ça non ? Quant au « raisonnement », ne cherchez pas, c’est purement ornemental.***
11/04 [DANTESQUE] Trois classes lilliputiennes en gilet jaune au bord du carrefour-monstre de la Porte de la Villette, sous le périphérique rugissant, avec leur frêle garde d’adultes prête à mourir pour elles. Une institutrice, vaillante et vigilante, lance : là, ça va être dantesque, mais ensuite le pire sera passé. Dans le petit matin périparisien, ce mot comète dans le ciel des petits, surgit en épiphanie. Comme j’ai pu Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, j’entre dans la capitale en suivant les 7 cercles de l’Enfer, au milieu du chemin de ma vie parisienne. ** S’adjectiver pour le poète est une forme de consécration. Hugolien, rabelaisienne, rimbaldienne… Dantesque : relatif à la poésie de Dante, donc repérée, reconnaissable entre mille. S’adjectiver c’est être reconnu d’utilité publique, linguistique, langagière, stylistique. Cette fameuse utilité après laquelle (dés) espèrent les artistes en occident… Dantesque fait bien entendre le complet chaos, la toute petite taille de l’humain face à la catastrophe, au cosmos, à ce qui échappe, du froncement de ses propres sourcils au saccage de ce qui protégeait son espèce, et qui s’est retourné comme un gant que quelques nantis jettent sans plus s’en apercevoir aux visages de la multitude, depuis longtemps à terre, incapable de le relever, d’en parer le coup, d’en mordre la main. Oui, je m’égare sûrement, mais que faire d’autre une fois sommé ce labyrinthe concentrique ?***
10/04 [QUESTION] J’ai une micro-question. J’ai une toute petite question. Les élèves craignent de me déranger. J’ai montré les grosses dents pour avoir la paix pendant que je faisais de la lumière. Mais surtout pour les inciter à chercher avec leur tête comme dit Mère-Grand quand un objet s’est perdu. J’ai une dernière question, dit l’un d’eux. Oh non ! Mon cœur fond. Plus de question : fin de la conversation. Mais finaud, il nuance : une dernière question, pour l’instant. La douzième des fées, celle qui n’avait pas encore formé son vœu, s’avança alors. Et comme elle ne pouvait pas annuler le mauvais sort, mais seulement le rendre moins dangereux, elle dit : « Ce ne sera pas une mort véritable, seulement un sommeil de cent années dans lequel sera plongée la fille du roi. » ** C’est devenu une rareté, la question. La vraie question. Celle qui attend une réponse ou une autre, qui n’est pas déjà contenue dedans. Pour excuser du peu (d’intérêt) on dit : c’est une question rhétorique, mais la rhétorique, justement semble être le cadet des soucis des lieux où pullulent ce type de questions, prémâchées, prévomies. Ces questions zombies contaminent la langue par l’oreille et bien vite, on ne trouve plus une personne en capacité de demander vraiment quelque chose… C’est-à-dire d’écouter la réponse qui lui sera faite, d’en accepter la main tendue et sûre alors qu’elle s’est lâchée dans le vide en admettant son ignorance, son besoin, son urgence, son désir. Et il n’en va pas autrement de ce que nous ferions bien de bien nous demander à nous-mêmes.***
09/04 [EXIL] Le partage d’une utopie est à la fois voyage et usage. Ce lieu qui n’a jamais existé, ceux et celle qui l’ont connu, créé, en porte une part, simultanément tout et partie. Leurs rencontres occasionnelles comme leurs retrouvailles exceptionnelles, superposent ces cartes précieusement conservées ou oubliées et ce faisant, en ravivent les couleurs d’une façon saisissante, poignante, à tout dire. Mais l’on dit peu. On se dit : Je suis de là, mais seulement à soi-même. Il est si délicat le sol de l’utopie, quand on frôle l’idée d’un retour possible. ** Nous sommes loin du Pontévédro. Tou.tes ses ressortissant.es croient dur comme fer être expatrié. es. Et de reconstituer à grand renfort d’alcool, de rituels et d’imagination le parler du pays et les fêtes nationales, en pensant chaque jour, — qui avec envie, qui avec terreur, mais tou.tes avec une sévère nostalgie, qui leur fait couler le nez et les yeux et embrume leurs esprits d’airs traditionnels dont les couplets échappent obstinément — à la mère patrie, sont en réalité en exil. Pas de retour possible : le Pontévédro n’existe pas, mais ses ressortissant.es, bel et bien.*** La tentation de l’exil Pelléas et Golaud.
08/04 [L’UNE] Les Chinois ont aluni sur la face cachée. Nous connaissions l’autre.
** La grande Hune au petit perroquet… La femme d’Attila aimait les couleurs. Quant à celle promise de la super lune… auprès de qui peut-on déposer une réclamation ?*** L’une et l’autre écriture inclusive.
07/04 [HEURTOIR] De retour à la maison-mère, un cadeau m’attendait. À l’instant où le papier de soie découvre l’objet, la Reine-Maman m’annonce : C’est une boîte en os ! Frisson d’horreur monté des profondeurs — soudain, c’est l’été à Porquerolles et mes parents, toujours soucieux de mon instruction du monde, tentent de mettre dans ma main un os de seiche. Rien n’égale la terreur de cet instant de plein soleil, sur une roche surplombant l’eau turquoise. On se doute que les occasions pourtant ne manqueront pas dans la vie de cette petite fille friable. Mais par la suite, la sidération l’emportera, ou la colère, ou le rire. — Ma mère m’avait assuré d’avance : si ça ne te plait pas, on peut l’échanger. Et sans attendre, elle m’emmène dans cette curieuse petite boutique de chinoiseries, presque intrigante dans cette morne petite ville de province. Mais passé le seuil, ce rendez-vous avec le mystère est irrémédiablement raté. Mon œil passe sur tout leur stock, — on peut l’échanger — et pour une main d’or articulée sur un montant, servant communément à frapper aux portes, afin d’en obtenir l’entrant. Je n’avais à cette époque aucune porte mienne où la fixer, mais l’échange se fit, de la boîte en os à la main d’or. Depuis, j’ai reçu une bourse (d’or) de la Fondation Beaumarchais pour mon adaptation à l’opéra de La jeune Fille sans mains des Grimm — dont le nom sent assez son châtiment —. Mais c’est hier seulement, en passant devant une porte discrète ornée d’un heurtoir, que le nom a enfin échangé une poignée de main avec l’os. ** Une jeune femme en turban, assise sur un gros pouf de cuir sombre au milieu des icônes, au mur, au sol d’une petite cour de lumière fraîche. Lasse, faussement débraillée : le décolleté qui bâille promet plus qu’il ne tient. J’envoie ce tableau à une amie de Grèce, photographe de merveilles dont je réalise d’un coup que je n’ai plus de nouvelles depuis… des semaines, des mois. La poésie de ses images accompagne chacun de mes projets — elle sait débusquer une bête dans un rideau de dentelle, sauver les dernières miettes des offrandes de Pâques dans des petits paniers à napperons, dévoiler le ciel, cette chambre bleue de l’amour comme on ouvre un lit — mais la femme autour de l’œil, je l’avais perdue de vue. Pour mon tableau, elle m’envoie la photographie récente d’un heurtoir, en tout point semblable à celui que le mot du jour tient dans sa poigne d’acier depuis un an. C’est le même heurtoir, il n’y en a probablement qu’un à présent qui sert à toutes les histoires.***
06/04 [EMBÂCLE] Legs du poète Yves Préfontaine, dont l’art peut-être consiste à embâcler le temps d’écrire un poème les facettes versicolores de son existence — anthropologie, jazz et liberté — en une sorte de creuset liquide, de pré-fontaine vraiment, car rien n’y coule de source qui ne soit retenu un instant de longs mois dans ses glaces et ses bois flottés. Le croiser plus tôt, eut été tromperie, déception… embarras, en un mot, déverbal de l’ancien verbe embâcler, tandis qu’à présent me voilà riche de ce curieux filet à papillons d’hiver, qui s’entend mâle ou femelle, chapeauté ou non de son accent circonflexe. Le poète a tenu (sa) parole de toutes les manières. ** Quelque part, des gens en hiver contemplent cette catastrophe enneigée depuis leur fenêtre. Le virus crée des embâcles humains devant les commerces d’alimentation et de médicaments, le Gosplan a encore connu un gros loupé, alors même que le bloc de l’Est a fondu et liquidé ses stocks de chaussures en taille 43 et de boîtes de petits pois depuis 30 ans déjà. Chacun cherche son masque, pour certains une excuse en forme de cache-misère pour leur honneur perdu bien avant la bataille, pour d’autres, un outil de travail indispensable à la survie.***
05/04 [QUAND] Ces espaces où le comment n’a plus de place, et le où même se retire, puisque la seule question qui vaille c’est quand ? Quand sommes-nous ?
** Quand c’est effacé. Il va nu sans ses jours, à peine un chiffre en sautoir, qui n’est pas sa date, mais son âge depuis que Où n’a plus qu’une réponse. Quand la Jeanne est entrée à la maison de retraite, je lui est apporté un petit calendrier dont on arrache chaque jour une feuille. Il sert de décoration : même si les femmes qui s’occupent d’elle le mettent quotidiennement à la page, il est trop loin de ses yeux, et de son cœur pour qu’elle en saisisse le détail de la date. Et finalement nous voilà sur la même longueur d’onde : c’est la semaine des 4 jeudis pour toutes les deux.***
04/04 [TONNERRE] Ce sont toujours les élèves qui travaillent le plus qui font le plus de progrès. Isabelle de Charrière écrit vraiment bien. Et j’en suis surprise, encore et encore, courbement, comme d’une attaque au coin d’un bois. Ces étonnements donnent la mesure de croyances désespérément vivaces en moi : celle qu’il existerait un être doué d’un don s’épanouissant de lui-même. Celle que l’écriture des femmes est médiocre. C’est un crève-cœur de porter encore ce genre de reliquat. Il faut que les injonctions soient bien puissantes pour résister après tant d’années à l’épreuve des faits. Je suis cette malade trop bien portante dont la vigueur nourrit la tumeur. Et comment m’assurer qu’en dépit de toutes mes précautions, je ne suis pas contagieuse ? **
Le tonnerre gronde
Muselé encore un moment
Par les chants d’oiseaux.*** Feux et tonnerre : un juron que j’aimerais faire mien, avec tous ses attributs.
03/04 [DEADLINE] Difficile de penser à péremption, — ça me rappelle qu’il y a un vieux pot de houmous entamé dans le fond du frigo… —. Mais ligne de mort, simplement pour évoquer une échéance qui n’a rien de fatal, sonne vraiment mélodramatique. Je suis en train de courir le 500 mètres haies — si tant est que ça existe, je ne cours jamais —, un dossier dans les bras. Il y a photo à l’arrivée. Un flash. Et je tombe raide morte. Les feuilles s’envolent dans le ciel du stade… Enfin, c’est une fois de plus passé, sans quoi je n’aurais pas le loisir de disséquer et disserter. ** Au début du confinement, nous avons mangé tous les yaourts qui s’ennuyaient dans le frigo depuis l’automne. À présent que je mesure à quel point le temps nous est donné, je regrette de ne pas avoir poussé l’expérience plus avant.*** Printemps d’écrire. La deadline passée.
02/04 [OBSERVATRICE] Inlassablement. ** Mais au monde se superposent, la carte des Villes Invisibles, des milliers d’histoires chuchotantes, le brocart des souvenirs ou leur pellicule mal vieillie, les rêves de la nuit qui pourtant échappent, le désir d’aller voir ailleurs si… Mais si le regard est assez aiguisé, assez pris dans le présent, alors tout cela s’assied en cercle et écoute aussi.*** Tu dis que mon regard te pèse. Tu crois que je l’appuie pour que tu le remarques. Non, c’est un regard qui a beaucoup servi, simplement. Un outil qui frise l’obsolescence s’il devient gênant sans que je le conduise sur cette voie.
01/04 [FILIGRANE] Si délicat qu’il ne peut même pas supporter la jambe du m dont le gratifie l’enfance — mais qu’il laisse encore deviner cependant. Également : une chose qui est aussi son empreinte. **
Dans le calme de la fenêtre ouverte
Par instant on croit
Distinguer du jour étrange
Le filigrane
Puis un oiseau chante
Et cette croyance
S’envole*** Dans un square, un ami prononce le mot filigrane. Impossible de retenir dans quel contexte… La grue jaune, en face de nous dessine dans le seul espace encore vide du quartier un contexte qui absorbe tous les autres.
31/03 [TOURISME] Ce qui est difficilement supportable dans le devenir de la capitale, c’est qu’il condamne ses habitant.es à y vivre comme des touristes. Le pronostic de Gardefeu dans La Vie parisienne est prophétique : il est bien probable que Paris devenant de plus en plus une ville d’étrangers, dans la suite des temps, le Grand-Hôtel finira par envahir la ville tout entière. Alors, on ne demeurera plus à Paris, mais selon la fortune qu’on aura, on viendra y passer quelque temps pour faire de bons dîners, aller au théâtre… ** Ces mots en -isme avec leur tête de dogme, de religion ou de maladie parasitaire endémique, forment une famille peu fréquentable.***
30/03 [ORALITÉ] J’écris beaucoup pour une qui ne croit qu’en ce qui se voise. ** Dans les échanges par écran, les nouvelles sont en train de se tarir. Même les mauvaises nouvelles ont mauvaise mine, en dépit de leur estampille « inédites ». Elles ont une gueule de chute libre, de course inexorable contre la montre et d’endurance. Si on est au chaud, nos routines font péniblement des recettes, difficilement des anecdotes. Le temps des histoires revient. Entre hier et aujourd’hui une amie m’en a raconté deux : le chiffre 30 de Pasternak et les jours fériés de Ray Bradbury. Elle m’a également raconté un film, après avoir pris la précaution de savoir si j’allais le regarder. Quand bien même : je préfère quand tu racontes. Dans le temps, elle et moi nous partagions le même appartement bisangouin et aucun spectacle bon ou mauvais n’était à la hauteur du récit qu’elle m’en faisait le lendemain matin au petit-déjeuner dans notre cuisine penchée (une fois nous en avions lessivé les murs et les visites familières croyaient que nous les avions repeints, tant il faisait clair tout à coup dans ce boyau). En ce moment étrange, nous nous voyons par tous les deux jours, un rendez-vous du matin et nous nous racontons des histoires, en bonnes sorcières 2.0, chacune d’un côté de l’écran, toutes les deux dans la langue des histoires. D’ailleurs, je ne lui ai pas encore dit celle du doigt de l’ermite et celle du guerrier de l’enfant et des cibles…***
29/03 [RÊCHE] Le frottement de mes deux mains quand elles ont caressé toute la surface de la maison. Elle m’adopte et mes empreintes qui la recouvrent disparaissent de mes doigts. **Nos mains très lavées. Celles de la Jeanne, toujours douces en dépit des décennies de lessive, de vaisselles, de lavage des planchers à grande eau — celui du bar dont elle décollait le gris pour le faire passer dans la bassine et qui de nouveau avait l’air tout d’arbre —.
— C’est parce que je mets de la crème. Tous les soirs, comme les cent coups de brosse dans les cheveux.
— Tu ne te donnes pas cent coups de brosse dans les cheveux.
— Non, mais toi tu ferais bien d’y penser avant qu’on retrouve un nid dans ta tignasse.*** Choses revigorantes : les mains d’instrumentistes rêches de maçonner.
28/03 [BLUES] — Ils me font porter une blouse. Elle me serre. C’est un problème pour vous si je ne la mets pas ? Le chant de travail de Cindy me serre le cœur qu’elle a sur la main. ** Reste au foyer petit grillon… Le blues de Cendrillon, presque tout le monde le porte en ce moment. Et les autres ne sont pas à la fête non plus. Je ne pensais pas que le travail expérimental de l’atelier annuel des élèves nous emmènerait aussi loin. Les fées ont sûrement dépassé la mesure.***
27/03 [MAQUIS] Pour vivre heureux, vivons comme des sangliers — dans une forêt toute leur, sans route qui tienne —. ** Ai-je jamais pensé ailleurs ? Je ne parle pas d’être pensée, ça se fait très bien dans les lieux communs, dans les villes, dans les jardinières des balcons, dans les clichés des cartes postales, ces minces barrières de carton pour seule défense du temps « libre », autant dire buvards assoiffés des journées ouvrables à quelques pas de là. Peut-on penser ailleurs que dans le maquis ? Le maquis, étymologiquement : la tache. Les pensées s’écrivent en transparence dans le mouvement sans retour des nuages de son ciel — qu’on contemple coucher, le dos dans l’herbe sèche et caillouteuse, qui travaille la peau et les muscles, refusant du tout du repos hormis son apparence —, avant de se fixer dans sa flaque d’encre en noir sur noir. Les pensées là vivent, criminelles en cavale, chevaux sauvages, sages sorcières à sauge, amoureuses enfuies… Aux courbatures, à la difficulté à voir bien clair, on se rappelle le coût de la pensée. Son absence de livreurs, sauf ailés. Sa solitude. Son inconfort qui saute au corps sitôt qu’on l’installe dans un canapé moelleux, qui paradoxalement le dézingue, lui tasse les vertèbres, lui bousille tout ce qu’il a de sacrum. Ai-je jamais enseigné ailleurs que dans le maquis, dans cette école buissonnante à peine dissimulée sous quelques faux branchages de protocole ? La continuité pédagogique peut-elle avoir lieu dans le Dark Web ?*** Au moment où je travaille à des fragments sur l’amnésie de l’enfance, le titre provisoire “Tacher Enfant” vient se perdre dans l’étymologie du maquis. “Tache”, là aussi. Je ne pourrai plus sortir de ce maquis, semble-t-il.
26/03 [ENLÈVEMENT] Certaines personnes ont une fonction onirique, qui double, par l’intérieur, celle qu’elles exercent parfois au quotidien à nos côtés. Elles portent en elles l’attrape-rêve qui nous correspond… ou plutôt qui correspond avec nous à travers elles. Quand elles traversent notre sommeil, elles n’ont plus rien à voir avec le Pierre-Paul-Jacques de notre connaissance et malgré tout, il est difficile au matin de croire que toute cette puissance de couleurs, de scénario, de présences mise à notre disposition nuitamment le soit à leur insu. Libre à nous cependant de vérifier en les interrogeant avec tact. Voire de les informer de ce qu’elles trament, au besoin. ** Tu es si jolie, on va sûrement t’enlever. Un dit de ma grand-mère Jeanne qui amenait instantanément les Égyptiens voleurs d’enfants des Fourberies de Scapin ou du Mariage de Figaro à ma porte. Je les attendais de pied ferme, parée justement pour l’aventure, car tout vaut mieux que de rester à la maison à qui à l’âme intrépide. Ils ne sont jamais venus. J’ai dû me rabattre sur les atlas. Puis sur Les Carnets d’un Disparu, l’histoire d’un petit gars qui se fait bien joli pour qu’on l’enlève de là.*** Je signale souvent qu’on prend trop à la légère les titres des œuvres. Notre travail nous amène à les côtoyer pendant plusieurs années, à les redire des centaines de fois. Souvent, on les abrège par commodité — croit-on —. Les Dialogues, la Veuve, la Vie… L’Enlèvement, j’en prends chaque jour presque la mesure. Ce que ce moment a pris avec lui, ce qu’il a ôté. Mais également, la mesure du rapt que j’y ai commis. Comme si j’avais ravi toutes les ombres de ceux et de celles qui œuvraient à mes côtés, pour en faire une source d’encre intarissable.
25/03 [ŒIL DE BŒUF] Dans la Vie parisienne, pour qualifier le stratagème de Raoul de Gardefeu (faire croire à un couple de touristes suédois que son appartement est un des petits hôtels du Grand Hôtel et se faire passer pour guide dans l’espoir de conclure avec la dame), Madame de Quimper Karadec dit : « Ça sent assez son œil de bœuf ». Il n’y a pas de limite aux spéculations en cours pour interpréter cette expression, depuis le dégoût des élèves véganes, jusqu’au souvenir de Marcel Proust monté sur un tabouret pour se rincer l’œil par le hublot au-dessus de la porte de la chambre d’un bordel très gay dans le film de Raul Ruiz… Mais pourtant, celle qui a ma préférence, c’est que nous n’en savons rien : Madame de Quimper Karadec est le vestige d’un monde disparu, dont elle porte la parole perdue avec la loufoquerie de rigueur en pareilles circonstances. Elle est comme cette machine quelque part au fond du musée du lacet d’une petite ville bretonne, dont personne ne sait plus l’usage. Elle intrigue une seconde à peine, mais bien des années plus tard, elle est le seul souvenir qui demeure d’un été tragiquement oisif. ** Dans ma rue de nombreux chien-assis parfois de guingois, mais pas un œil de bœuf à l’horizon (qui est tout proche au temps du confinement citadin). Restent ces fenêtres, qu’on peint dans le bureau d’en bas, donnant sur le littoral ou vues de l’extérieur, pour créer une sorte de courant d’air de mer. Le double E dans l’O du mot, évoque d’ailleurs une baignade en bassine, une pour chaque pied, avec du sel. Jean-Marie Pontévia (Professeur d’esthétique à l’Université de Bordeaux) qualifie l’Œuvre de Robert Desnos d’Œil-de-bŒuf ironique — occasion immanquable de tripler les bassines, même si, à bien y réfléchir ces trois E dans l’O font davantage penser au pique-nique sur la plage, aux œufs durs salés au sable… —. Comment regarder ? nous demande-t-il…***
24/03 [CLIQUETIS]
Depuis que j’ai changé de clavier, mon écriture cliquète. Ce n’est pas un cri, plutôt un pas. C’est assez distrayant : je pense aux gâteaux secs d’Indiana Jones et une foule de petits insectes laborieux se précipitent pour charrier les mots de ma tête à l’écran en fourmillant par les doigts. Ils ne peuvent porter plus d’une lettre chacun et pour ajouter un accent circonflexe ou supprimer une majuscule au saut de ligne, ils doivent s’y mettre à plusieurs. C’est assez distrayant : je pense à toutes les couleurs de carapaces disponibles pour les scarabées de par le monde et à Wajdi Mouawad. La vélocité des cliquetis ne compense pas ces fréquentes sorties de route, et je dois composer quand je retrouve un type dans le coma au milieu d’un Voyage dans la Lune et que le ciel de la Vie parisienne s’assombrit sur des cafards, tout ça à cause de ces petits martèlements qui mortellement agacent mon entourage. Si j’écrivais à la plume, mes travaux seraient traversés de reptiles peut-être. Indiana serait encore là, avec Marlon Brando, cette fois. Ou d’otaries incessantes traçant leurs chemins sur l’eau de la page… ** Le Cliquetis est en possession de toutes les clés du Sérail. Il importe que leur entrechoquement soit audible et cristallin — l’idée de prison n’a pas besoin de démonstration, elle flotte comme l’encens lourd dès que la porte d’entrée se referme sur les invités. Le Cliquetis arpente tranquillement le Sérail, disponible pour quiconque l’appelle d’un geste discret, pressant l’index contre le pouce dans un quart de tour délicat — comme on ferait d’une clé minuscule dans une fine serrure d’argent —. À la ceinture du Cliquetis pendent cependant quelques clés monstres qu’il faut tourner à deux mains dans les grosses serrures rouillées des portes basses, mais celles-là même rendent un son clair quand le balancement de sa marche égale les envoie contre leurs petites consœurs. Dans les rares instants d’immobilité du Cliquetis, les sens aiguisés par la nuit du Sérail se hérissent comme des chevaux cabrés de la délectation insupportable de ces tintements incessants et l’on croit voir un tunnel vertigineux dans la succession des anneaux des clés, qui s’engouffre par les caves avant de courir sous la ville, offrant geôles et retraites sûres, au besoin. C’est une illusion. Le tunnel existe. Selim seul en a la clé.*** J’aimerais posséder un vélo bien roulant, avec un cliquetis à chaque tour de roue.
23/03 [ZOO]
Magnifiques aux/Bras infinis et queue pareille/Gibbons corps de l’air ** Dans le livre de Pacôme Thiellement, un passage sur le zoo. Un rêve, noté deux fois, à 20 ans d’écart. Une histoire de lama qui tire la langue à heure fixe, de sa transformation en biche, de Tintin au Tibet et de grands-parents… je ne retiens rien : tout cela me tire vers mes propres travaux. Un cerf blanc ne rentrant qu’à mi-corps dans le four, rêve mien traverse la page. Mais soudain je vois tous ces zoos humains ou presque qui émaillent mes mises en scène. De l’Italienne à Alger à L’Enlèvement au Sérail en passant par Alcina et même Fortunio, avec son jardin d’âmes captives, j’ai collectionné les collections étranges, les cages à chanteurs, les îles sans départ, l’amour maladif des collectionneurs, des collectionneuses, pour leur petit monde en serre.***
22/03 [ACCROCHAGE]
Lors d’un accrochage d’aquarelles, aucun mot grossier n’est prononcé. J’en fais cependant un constat. ** À un croisement dans Beyrouth, deux conducteurs s’invectivaient, comme ça, pour la forme, sans grimper dans les tours, en guise de politesse visant à entretenir une espèce de normalité, une espèce d’humanité, alors qu’ils attendaient le prochain feu du ciel.*** Combien de temps avons-nous gardé dans l’entrée du salon, ces branches sèches de buisson ardent qui nous griffaient ou tiraient la laine de nos vêtements, nous accrochant méchamment à chacun de nos passage ? Et pourquoi ? Voilà ce qui n’apparaît qu’à présent qu’une plante douce et verte les a remplacées. Aux matins mal réveillés, sa caresse est douce comme la langue fraîche d’un petit animal.
21/03 [BOUTURE]
Ce caoutchouc offert nain, mais déjà monstre dans l’appartement minuscule où j’avais logé la fin de mes études, voilà que vingt ans plus tard, il décline dans l’immense Fabrique. C’est un chagrin de voir que ce n’est pas dans son vieux pot qu’il fait sa meilleure soupe, ce vieux compagnon encore vert, malgré tout. Un de ses congénères, croisé lors d’un voyage dans les Alpes, m’a révélé le secret de son immortalité, comme le perroquet du conte soufi apporte à son lointain cousin encagé celui de la liberté. Il faut mourir et puis renaître, ici et là. Il en va finalement des arbres comme de la cuisine infinie de cette soupe toujours réinventée à partir du reste de la veille. Mais pour nous autres, alors, qu’en est-il ? ** Nous sommes parti.es chacun, chacune, avec une bouture de Cendrillon. Dans chacune des 14 petites fenêtres ouvertes, elles prennent déjà.*** Je prends personnellement la tentative de vie des boutures qui font leur miel du fond des vieilles bouteilles, éprouvettes, vases moches, théière fêlée où je les dépose. Leur effort pour rester de ce monde, avec moi, dans ma cuisine, toujours étonnée, « cette joie stupide sur son vilain visage ».
20/03 [CALCIFIÉ] Il m’apparaît que si les femmes ne postulent pas en masse pour des postes qui ont toujours été tenus par des hommes, c’est notablement parce que ces posts ont été conçus et faits à leur mesure par ces mêmes hommes et que la seule proposition qui leur est faite est de s’insérer dans cet habitacle calcifié, quitte à s’atrophier, à s’estropier, à s’attrister. En aucun cas, on ne leur propose de perestroïquer, de construire à côté quelque chose à forme humaine et non pas mâle uniquement. Qui voudrait prendre la place d’Atlas, sachant qu’il y a une autre façon de faire que porter héroïquement seul le poids du monde sur ses épaules, mais qu’il lui serait interdit de mettre en pratique, par exemple, la dynamique légère de la charge justement répartie ? ** Les inventions, les trouvailles, les triples saltos que cette période hors-norme, extra-ordinaire, engendre déjà et engendrera, combien de temps faudra-t-il au gouvernement pour les calcifier en règle générale, pour les amoindrir en les banalisant, pour nous les faire regretter ?*** Mélisande, une dramaturgie chiromancienne. »On dirait que mes mains sont malades aujourd’hui ». Dans l’eau, comme calcifiées. Pourtant : « Mes mains ne tremblent ». Mais plus tard, après le plongeon de l’anneau de noces : « Je croyais l’avoir dans les mains cependant… J’avais déjà fermé les mains, et elle est tombée malgré tout… ». Au moment de la mort, le vieux roi Arkel s’étonne : « Pourquoi étend-elle ainsi les bras ? » Pas les bras, je pense, les mains, les mains plongées dans la fontaine, elle les contemple : la jouvence a échoué. Les mains qui croyaient tenir l’anneau du soleil. Le temps s’aplatit. « Il n’y a plus qu’un grand cercle sur l’eau… »
19/03 [MANQUÉ]
Le rendez-vous des nuages, dans La Vie parisienne, pour être manqué n’en est pas moins beau. D’ailleurs il tire même de son évitement la seule beauté possible dans un tel entrelacs de faux-semblants, d’illusions, de croyances et de traquenard. Pauline et le Baron, à l’amble un instant, n’avancent pas plus avant : vite, vite, le nuage s’est retiré et le plancher des vaches briserait leurs pantoufles de verre. Un biscuit de Savoie, confectionné chez un célèbre pâtissier du siècle dernier, ne gonfle pas au four : il est manqué. Toutefois, le chef du « laboratoire » (…) ne voulant pas qu’il soit perdu y ajoute du beurre fondu et une couche de pralin. Ainsi repris, le manqué plut si bien qu’on lui laissa ce nom (Ac. Gastr.1962). Le manqué est si réussi qu’on lui fabrique un moule pour être sûr de rater convenablement à chaque fois : le moule à bords hauts, dit moule à manquer. ** En entendant le chiffre 45, dans la petite cuisine qui jouxte le salon où les belles filles battent les cartes, les larmes me montent. Nous n’allons rien manquer de décisif, dans cette séparation, puisqu’il n’y a rien à voir sinon rien à vivre, mais les parties de rami, les conversations et le contact osseux et poupins tout ensemble de ces grands corps pensants, nous aura bien manqué, quand viendront les retrouvailles.*** J’ai remis pendant un an. Remisé. On dirait une fable : « Quand les conditions seront plus favorables, se disait-elle… » La moralité n’est qu’une somme d’occasions manquées. Pourra-t-on en faire un grand vide-grenier ?
18/03 [AQUEUSE]
La goutte d’eau qui fait déborder le vase, je m’interroge sur sa teneur en sel. Est-ce une larme ? Un reste de salive mal employée ? Ou bien encore la trace infime d’un lointain orage, sorte d’effet papillon-boomerang, temporel plutôt que spatial, qui enfin parvient ? ** La goutte d’eau qui fait déborder le vase est un postillon.*** Quelle goutte d’eau a pu fêler ce beau vase d’homme ? Autour de lui les plantes vertes semblent profiter, elles. Mon œil suit les ravines des ravages. L’insomnie, l’alcool ont dévalé la pente torse nu, en hurlant sans un bruit pour ne réveiller personne d’autre. Sur l’instant, mon œil pèse déjà trop sur l’âme entamée sous la chair. Plus tard, j’écris : « merci de m’avoir laissé te voir ». Je n’imagine pas plus haut gage d’amitié. « Même le plus rien du tout, on peut encore le donner », répond-il.
17/03 [DUCHESSE]
Les pommes duchesse sont des choux romanesco en patate. ** Pomme à Dine, pomme à Chine, pomme à Suzette et Martine, pomme à la belle Lison, à la Comtesse de Montbazon, pomme à Madeleine, Orange à la Du Maine.
Comptine retenue plutôt qu’apprise dans l’enfance… la nature tout à fait gaillarde de l’affaire m’échappant, n’en connaissant que le refrain. Elle vient toujours chantonner à mon oreille en réponse au mot Duchesse… Après étude, il semble que la duchesse de Montbazon fut chassée de la Cour par Louis XIII, et Anne de Bourbon-Condé devint duchesse du Maine par son mariage avec le fils bâtard de Louis XIV et de Mme de Montespan. Il semble que cette comptine à deux duchesses ait également taraudé Gérard de Nerval et Alexandre Dumas…*** La duchesse est dite brisée quand le pied est formé par un ou deux tabourets indépendants. J’imaginais bien d’autres occurrences : d’abord, j’ai été éblouie dans l’enfance par l’adaptation télévisée de La Duchesse de Monsoreau. Ensuite, les écrits des deux chanteuses qui tenaient le rôle de Madame de La Haltière dans Cendrillon, contiennent de stupéfiantes élaborations, sur son passé, son imaginaire et ses routines (toutes consultables à l’envi sur la page Écoles de mon site). Nul doute qu’à la lecture de cette maigre définition du destin brisé des duchesses, elles apporteraient force démentis. Y rêver répare en soi.
16/03 [DOUÉE]
… de raison, je me suis rendue à l’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai. Je m’en félicite grandement. ** L’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai est reportée sine die. Ma pratique magique n’est pas tout à fait au point si je déclenche une pandémie internationale, souhaitant simplement être disponible pour ce moment d’importance et d’amitié. Le temps m’est donné de voir si je suis plus douée pour les cours en visioconférence.*** Douée de raison, seule dot indispensable à un bon mariage d’amour.
15/03 [CHIFFONNER]
Histoire singulière de quelques vieux Habits : faire dans la dentelle façon Henry James. ** Le même verbe pour dire froisser ou arranger avec goût. De notre temps, de notre humeur, de notre peur, pareillement.*** Dès longtemps embarrassée d’un épais sentiment d’imposture chaque fois que je dois seule m’occuper des costumes — je n’ose même pas dire faire —, je trouve dans ce mot une porte de sortie : je ne fais pas l’ouvrage d’une costumière, je suis chiffonnière. Voilà ce qu’avec aplomb je dirai demain dans l’honorable réserve de la Comédie Française, en regrettant toutefois de ne pas y devenir cramoisie pour me fondre dans un rideau.
14/03 [PARISIENNE]
Mythe de deuxième zone. ** En temps ordinaire, Paris m’est depuis longtemps devenu un mal nécessaire. En passant rapidement dans les rues, j’y vois ce que j’y voyais, étudiante, jeune femme, sous la forme résiduelle de la couche de peinture écaillée d’un décor de mauvaise facture. De ceux qui ne tiennent pas les reprises.
Si nous habitions la même ville, ce ne pourrait être qu’une petite ville, de celles qui font dire « c’est où ? » juste après leur nom, nom qui garde son secret, comme ces villages magiques qui n’apparaissent qu’une seule fois par siècle ou qui se dérobent au regard de l’ennemi, bien loin du Secret de Paris, dont on a vendu le vide et le plein tant et tant de fois qu’il n’a plus que la matérialité de la croyance — et je me souviens de quelques lieux que j’aimais et qui ressemblent à présent à leur caricature, comme Chirac avait fini par se confondre avec sa marionnette, bénéficiant au passage de sa sympathique maladresse au point qu’à heure de la Justice, il ne soit plus resté de lui qu’un enfant oublieux. 
La même Ville/E.C*** Un jour, constatant qu’il y avait une queue de trois personnes devant une boulangerie, j’ai renoncé à y acheter ce que je venais y chercher. Je suis partie au pas de charge vers un plan B, de moindre intérêt. J’avais perdu un tactus mien au profit de celui de la ville. D’ailleurs, ne dit-on pas : « à la parisienne : de manière rapide, peu solide. Enfoncer une vis à la parisienne. ». Il y a bien des manières de manquer de rythme, voire de manquer le coche.
13/03 [HARPE] La harpiste m’effraie délicieusement. Avec sa harpe. Tout le temps, je pense à La jeune Parque, sans avoir relu le poème, je sais qu’il tombera, comme les mains de la harpiste, juste, à l’endroit de ce délicieux effroi. J’ai envie d’en réunir trois. Elles seraient maternelles comme les araignées de Louise Bourgeois, industrieuses comme Pénélope tissant et détissant un arpège ici et là, patientes comme la mort, leurs ciseaux toujours cachés dans leurs cheveux. En un éclair, elles déploient leurs grandes ailes noires, et reprennent leur morceau. Ces harpistes. ** Une drôle de musique joue, elle est douce et légère comme un mois de grève en mai, un instant d’inattention et on oublierait que ce sont les Parques qui s’amusent à la harpe.*** L’instrument meuble. Imposant et transportable. Enraciné et élancé. Lourd et traversé par le vent.Bandé comme un arc avec son nom sonnant pourtant comme une lance de pêcheur.
12/03 [BROC] On entend BRO, non ? BRO D’O. On voit un chat qui se rebiffe à l’idée d’une douche. Ou son frère. Ce journal est vraiment fait de bric et de broc. Va, Bro’ comme je me pousse ! ** 2 août 1914 : L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. — Après-midi piscine/Frantz Kafka
C’est ça un journal. Même si on a envie de se saouler à pleins brocs en entendant les nouvelles. Pas un bric-à-brac, qui suggèrerait une présentation favorable à la vente, mais de bric et de broc.*** Il est broc en savoyard, c’est brouillon, ou peut-être pas en savoyard, mais seulement pour ma mère qui est un département et une région à elle seule. On voit dans le mot la silhouette claudicante à qui manque irrémédiablement son bric. Et cet agacement quand une de nos chaussures « fait un bruit », c’est-à-dire quand elle prend la tangente en faisant un autre bruit que celui qu’on n’entendait plus, un bruit différent de l’autre. Deux souliers qui ne s’appareillent plus suffisent à marcher sur notre grand fantasme de la symétrie. Broc est définitivement dépareillé, on ne dira jamais de broc et de broc, c’est plié, il n’y a que des faux jumeaux parmi les mots et la parole boite.

11/03 [FOURRÉ] Au chocolat. Un cri du cœur. Ou une veste, non, des petites bottes russes de contes. Ou un coup. Mais un coup en renard, en douce. Impossible de couper le cordon d’avec l’enfance. Comme ces moufles attachées l’une à l’autre par un épais fil de laine qui court — un furet — dans l’intérieur de l’anorak, le long des manches, derrière la nuque… La moufle de droite, on l’appellera le Minotaure, celle de gauche portera le nom de l’ennemi n° 1. ** La très légère grimace sur le visage des élèves, quand j’évoque le petit pois fourré avec une dinde, devant leur tentative de faire tenir tout un opéra dans un air. Rien que de très normal, ajouterait mon très cher ami Victor Duclos : une vache après l’autre. Elle m’en rappelle une autre cette grimace, proprement horrifiée celle-là, d’un élève peu au fait des expressions imagées, du second degré en général et d’autres subtilités de la langue, en m’entendant le prier de ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain »… *** L’expression « dans quoi t’es-tu fourré ? », on ne l’entend plus fréquemment. Je la regrette : avec elle un renard passait dans ma vie. Je me demande si le fourré est une petite forêt… mais non, fourré renvoie au fourreau, à fourrure, à farce. Et tout à coup à fou rire… dans une répétition tendue par le manque de temps, un grand élève belge prend le risque de m’interrompre pour demander une précision : Madame — il m’a madamée jusqu’à son prix de sortie, pour me faire le cadeau liminaire d’arrêter dès après —, je suis désolée de vous embêter avec ça… Je tourne vers lui mon œil de fauve à peu de patience. C’est que vous nous demandez d’entrer à cour, si j’ai bien compris… Tu as bien compris, quel est le problème ? Il est mortifié par sa propre demande, penaud, au comble de la gêne, mais il poursuit : eh bien c’est que nous sommes sortis à jardin dans la scène précédente. Oui… ? Je ne comprends pas, Madame… Je refuse de justifier les déplacements, de donner aux entrées et aux sorties sur le théâtre un vernis psychologique. Chacun sa mère, comme disent les Russes… Mais grâce à la petite ride que son souci lui trace entre les yeux, je me souviens que c’est un cours, qu’ils ne savent pas, qu’ils oublient comment… Bien, reprenons au début : pourquoi vos personnages sont-ils sortis ? Nous sommes partis à la recherche de quelqu’un dans la forêt… Visage du grand dadais soudain illuminé de joie : Aaaah ! On peut dire qu’en cherchant, on a croisé un petit renard et ça nous a détournés ! (Ô grâce !)
Dans les jours qui ont suivi ce cours, j’ai modélisé le petit renard, qui est devenu « le cas du petit renard » — une manière poétique et polie de rappeler aux élèves que je dirige des interprètes et non des personnages —. Ce petit renard fait désormais partie de la grammaire de scène élémentaire que je partage avec les nouvelles promotions. Quant à cet élève exceptionnel, sa fantaisie et sa bonne foi ont été d’un immense secours pour fouiller les fourrés où s’embusquent les préjugés des apprenant.es, de chaque côté de la barrière en papier crépon.
10/03 [GOBELET] — Aaaaaah ! Comme des verres en plastique ? (Vision très ancienne de ma chienne Roxanne gobant une mouche au passage). Je voulais dire gobelets. Je ne voulais pas dire plastique. — Finalement, je vais prendre des verres en verre, mais très solides. Comme un pied d’éléphant qui se pose dessus sans le casser. — Un pied d’éléphant… Comme la plante ? — Non, comme la bête. — Je ne vois pas. — Ce n’est pas de votre âge. Arcoroc un défi aux chocs ?… Laissez tomber. Il devait y avoir un trucage, de toute façon. Ou non. Et alors le pied d’éléphant aura ouvert la voie à la voûte sans colonnes de l’Architecte Mâhyar, comme un passage à travers les alpes, après avoir arrosé la pierre de vinaigre. Mais s’il y a un truc, c’était peut-être de la pisse, après tout, et Pétrarque s’est fait rouler. **
Premier des sept offices de la maison du roi, correspondant au service de la table (l’une des fonctions principales de l’échanson étant de présenter le gobelet au roi). Chef, officier du gobelet. Cet honnête homme n’a jamais fait d’autres voyages que ceux de Compiègne à Fontainebleau, pour le service du gobelet, dont il était officier. 
Étienne de Jouy/Hermite
La coupe de Thulé du roi Pausole appartient à cette catégorie dite du chien de Heiner Müller. « Comme on la fout par terre, elle est toute bosselée », certes, mais c’est la même coupe que celle des Faust (Berlioz, Gounod…). Quant aux autres invité.es du bal, on leur donnera ces petits gobelets mignons en plastiques extérieur argent intérieur or qui ont fait si bien pour le vin herbé des fées dans le Jardin des Miroirs du Parc en janvier dernier. Comme les gobelets de quasi, ils ont des propriétés pharmacologique — ici, celle de rappeler la nuit, le froid, l’extérieur, l’aventure — *** Dans mon sac à présent, il y a aussi un petit gobelet, pour offrir à l’improvisade un godet dans des parcs, des jardins ou des rues à l’ami.e que je croiserais. Dans ma famille, on a toujours tenu des cafés. Je tiens un Thermos à portée de main.
09/03 [ GENOUX ] Pour aller du je au nous, il suffirait d’un nudge, croit-on, mais ce coup de coude qui n’a pas le cran de dire son nom et se cache derrière un pouce politiquement correc’ ne nous emmènera pas si loin. Petit. e, on a nounou et de je peu ou prou. Petit. e, on a mal au je-nous, quand le parent s’en va vadrouiller et nous laisse en plan, mal au gène où, mais où ? Mais grand. e. s nous voilà, qui savons tout cela. Ça doit être tendineux Cette fois. Cette foi qu’on a. Me fais pas rire j’ai mal. **
— Quand je dis : je suis à vos genoux, je me mets à ses genoux ?
— Ben non, tu lui dis.
— Je ne me mets pas à genoux ?
— Non, c’est elle qui te met à genoux. Enfin, c’est ce que tu lui dis.
— Je lui mens ?
— Non, tu présentes les choses sous ce jour.
— Le jour des genoux ? Je ne comprends pas pourquoi je ne tombe pas à ses genoux.
— D’abord parce que tu te casserais les genoux en te laissant tomber dessus. Pas maintenant, mais après 15 ans de vie de ténor. Et puis, quand tu lui diras : je suis hors de moi, comment feras-tu ? *** Les cheveux de Mélisande inondent Pelléas « jusqu’au cœur » et c’est si poétique. Et puis, un vers plus loin, « jusqu’aux genoux » et… c’est une autre poétique. La trivialité de l’os, quand il n’est pas en terre, nous fait sauter les siècles. Il y a plus de corps dans un genou que dans un cœur sur la scène du théâtre. L’articulation du corps raconte tout autre chose que le siège des sentiments et du courage. Raconte quoi, alors ? Dans leur quête nocturne de l’anneau dans la grotte (voir les épisodes précédents), Pelléas et Mélisande redoutaient d’être pris par la marée. Pendant la scène de la tour, ces cheveux qui inondent jusqu’aux genoux, mettent le ciel à l’envers de la mer. Résonnent les vers bien antérieurs d’Antoine Godeau (17e) Mers sur nos têtes suspendues / Eaux qui couvrez le firmament / Vertus que dans chaque élément / La providence a répandues. Mais on ne peut s’en tenir au passé. Le genou de Pelléas, n’est pas encore le passage du Je au Nous pour la psychanalyse balbutiante. Mais il n’en demeure pas moins — contemporain de L’interprétation du Rêve — une articulation qui apparaît entre ces deux êtres, qui se parlent, l’un et l’autre, une langue étrangère. Et les baisers sonores de Pelléas qui montent tout le long de la chevelure (Tu entends mes baisers le long de tes cheveux ? Ils montent le long de tes cheveux…), conductrice comme l’eau, laissent entrevoir davantage du théâtrophone de Marcel Proust que du balcon de Cyrano. Confusément, s’esquisse la silhouette étendue et fiévreuse d’un père de Pelléas, traversé lointainement de l’onde d’amour dont vibrent les murs du château, jumeau dans la maladie, la frustration et le plaisir de l’auteur de la Recherche.

08/03 [ADELPHITÉ] Liberté, Égalité, Aldelphité ? On casse si fort les pieds des féministes qui veulent ranimer des mots oubliés ayant pourtant existé en toute légitimité : matrimoine, autrice… Que celui-là, qui n’existe dans nul dictionnaire est par avance bien tentant ! L’impossibilité du savoir absolu autorise le poème Jean Starobinski ** Il y a des mondes inconnus qui ne devraient éveiller que notre curiosité. La chance d’avoir à inventer, de prendre un chemin autre, encore d’herbes hautes, que les sentiers battus et rebattus à plates coutures de la domination omniprésente des uns sur les autres. Hélas le 10 de der double toujours les points de ceux qui ont déjà toujours eu gain de cause. Nous nous croyons, un instant, semblables aux déesses, mais nous sommes sempiternellement Achille derrière la tortue. Quittons la course.*** Je signe “un grand salut amical”. C’est un emprunt. Une citation. Chaque fois que je conclue par cette phrase, je pense à la femme du tonnerre de qui je la tiens. J’ai tout le ridicule d’une admiratrice secrète, parce que je m’en tiens à ça, à cette salutation en pensée plusieurs fois par jour du souvenir impressionné et chaleureux que je garde d’elle, au lieu de l’aller voir, de la visiter avec des petits gâteaux… Parfois, je module : un grand salut fraternel ou sororal. Alors pourquoi pas un grand salut adelphe ? Il faudrait d’abord essuyer la blague de mon ami le Chat Alex (pourquoi tu m’appelles Adolphe ? Variation sur un de ses plus grands succès : pourquoi tu m’appelles Maurice ? Qu’il sort à tous les parvenus claironnant leur prochain d”part pour l’île Maurice). Et puis les corrections amicales des pointilleux de mon entourage (Attention ! Tu as oublié le T de Delft). Et enfin désavouer les enthousiastes qui m’imaginent toujours entre deux tragédies (Incroyable! tu es à Delphes, comme la Pitie). Ce mot tout neuf, issu de langue ancienne — ἀδελφός, adelphós (« utérin, frère ») —, dit tout ensemble le frère et la sœur. Il est encore fragile et doux comme une porcelaine bleutée.
07/03 [PATIENCE] Dans les livres de Jane Austen, une patience de la plus belle eau se tient. Probablement pour les austiniens. Les autres… on les plaint. Elle fait du temps, de l’espace, entre les villes et la campagne, entre les lignes où le monde — cette boule à neige — se retourne d’un coup. On ne comprend rien, on s’agace ? C’est que la vie est à l’envers tant qu’on tient le reflet pour le modèle. Mais deux phrases longuement muries, tombent dans la paume ouverte de Madame Austen : ordo ab chaos et tempo giusto. ** Les Italiens sont tout à Bocacce — part vite et reviens tard —, Cristina Comencini m’est une cousine à la mode de Jane Austen. Par delà l’ombre de la mort, et l’assiduité de sa vieille servante, la maladie, c’est bien l’intimité, cette promiscuité avec les nôtres qui va devenir le centre de notre attention. Contraint.es forcé. es, parfois jusqu’au tragique comme le rappelle #NousToutes : Être confinée chez soi avec un homme violent est dangereux. Il est déconseillé de sortir. Il n’est pas interdit de fuir. Besoin d’aide ? Appelez le 3919. Plus généralement, nous devrons user de patience, avec les cher.es, avec nous-mêmes. Un vaste sujet pour le roman épistolaire à inventer avec tout.es nos cousin.es de par le monde.*** En l’entendant dans la bouche de Golaud, exaspéré par l’incapacité de son fils de sept ans à satisfaire sa curiosité maladive, je me souviens que c’était l’injonction familière de mon grand-père paternel. Patience… ! Pourtant à bien y réfléchir, il disait plutôt « Bonté divine »… Mais l’exaspération terrible, qui respire lourdement et roule des yeux, voilà leur point commun. Encore aujourd’hui, je me sens tout près de ce petit garçon qui la sent gronder comme l’orage.
06/03 [FANTÔMES] Ils sont là. Insistants et discrets tout à la fois. Immanquables. Le premier m’avait tant effrayée : alors, il va falloir tous les porter, nos morts ? Je ne savais pas qu’ils apportaient la force nécessaire à ce portage, qu’ils apportaient l’espace suffisant pour leur faire de la place, qu’ils passaient à travers les murs de nos vies sans effondrement. Ils n’ont de cesse de nous dire : la mort, c’est banal.
** Personne ne croit aux fantômes avant de les voir. Nous croyons à la littérature des fantômes, mais jusqu’à les voir… qui voudrait y croire ? Et parfois même en les voyant, on leur trouve mille prétextes pour qu’ils n’existent pas.
The master came back unforeseen ?
Some servant —
no ! I know them all.
Who is it who?
Who can it be?
Some curious stranger?
But how did he get in?
Who is it, who?
Some fearful madman
locked away there?
Adventurer? Intruder ?
Nous ne pensons pas davantage pouvoir croiser un dragon qu’un fantôme. Les mots existent, ils sont beaux, étranges, ils ornent le quotidien. Nous jouons avec leur beauté, avec la peur délicieuse qui les environne. Bien longtemps après leur apparition, ils demeurent incroyables. Et même ensuite, on ne sait pas quoi faire de cette croyance. Comme la gouvernante du Tour d’Écrou ou l’assassin royal de Robin Hobb.*** Il y a souvent des fantômes. Dans les spectacles vivants que je mets en scène. Parfois même il n’y a que des fantômes — mais qui s’ignorent. La plupart du temps, ils sont plusieurs. Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà montré un fantôme isolé… Mais je m’aperçois que je n’ai pas de registre à jour des revenants. Dans une pièce que j’écris, il y a un fantôme qui réussit le tour de force d’être plusieurs fantômes, selon qui le regarde. Le fantôme de chacun.e… À vrai dire, la pièce elle-même, écrite sur un temps distendu, me hante.
05/03 [JARDIN] Antoine Emaz traverse furtivement mon gros jardin, par le ciel. Le chemin de pierres plates mangées par l’herbe où je m’avançais s’étonne de son ombre et s’égare un instant. ** Une fois par an, on installe un jardin d’œuvres dans le hall des salles publiques du conservatoire. Cette année, il y a des fées. Il s’agit maintenant d’arranger l’exfiltration de l’une d’entre elles vers cet autre jardin : l’atelier annuel des élèves et son chêne enchanté. Quelle vie que la nôtre !*** Antoine Emaz est revenu. À date fixe donc. J’ai croisé un de ses poèmes que j’avais oublié depuis longtemps :
Être là, dans le jardin, sous les grands arbres. / Le feuillage, vu d’en dessous, dans la lumière./ Transparence, mouvement berçant des feuilles.// Beaucoup de choses et d’événements importants /auxquels on ne fait pas attention. / Dans le jardin entouré de hauts murs.

Cette apparition de la poésie d’Antoine Emaz est toujours une surprise. Je pense à Philippe Jaccottet dont je ne peux rien dire, non plus que d’Yves Bonnefoy. La chanson des poètes de Trenet traîne un peu sottement dans ma tête. Je me prends à penser : c’est vrai, c’est ainsi, les poètes morts ont l’âme légère. « On a avalé un grand coup de vent », me souffle alors Antoine.
04/03 [COLOMBAGES] Aux maisons qui prennent sous leur aile, des oiseaux. ** Au moment du fait divers qui inspira Mérimée pour sa nouvelle, Colomba avait 57 ans. L’âge vient et je déplore encore que mes parents ne m’aient pas choisi ce prénom de douceur et de sang. Schioppetto, stiletto o strada … Je devrais peut-être songer à m’en venger.*** De ces mots qui ont toujours l’air de recouper autre chose, d’être pris dans une expression… Un colombage mystérieux, du meilleur colombage. Qu’est-ce que cela pourrait désigner ? Un ami me signalait récemment qu’en croisant le mot maclotte dans un poème d’Apollinaire, il s’était bien gardé d’aller en vérifier la signification exacte, car d’autres étaient venues occuper cet espace d’incertitude : « Une danse, un malheur, une petite génie de la misère ? »
03/03 [SENT-BON] C’est un mot de vieille, de savon au chèvrefeuille, de petit flacon tarabiscoté de Violettes de Narbonne. Je tiens son corps de fauvette dans mes bras, endormi, confiant. Le temps l’a transformée en petit oiseau. Plus de dents du tout, c’est normal et la peau si fine sur son squelette volatile. Elle sent toujours bon son petit parfum de sucre chaud. ** Du fond du sommeil, dans l’obscurité de la chambre, je sens l’odeur d’un gâteau et sa couleur caramel. Mes yeux s’entrouvrent : c’est l’effluve de ton parfum flottant dans la pièce alors que tu la quittes en coup de vent.*** On me raconte le cas d’une femme qui n’a recouvré que les bonnes odeurs après des semaines d’odorat perdu. Il m’est plus facile d’imaginer un monde olfactivement neutre qu’une vie de sent-bon. Je veux dire moins pénible, paradoxalement.
02/03 [JAVELLES] Il avait neigé en septembre. Sur la route de nuit, nous nous sommes arrêtés : les lièvres s’étaient rassemblés autour des javelles à moitié ensevelies — perdues pour perdues, pas perdues pour tout le monde ! — et ils dînaient de grains, sous la lune. C’était… spectaculaire, tu vois ? #papillotes Notre corps est comme de l’herbe, dit-il. Voilà que nous sommes dans le demi-cercle de la faux. Les pieds de l’archange marchent déjà sur nos compagnons tombés en javelle (Jean Giono/Batailles dans la montagne, 1937). ** Dans un restaurant folklorique de Vézelay, une envoutante et rigolarde chanteuse (Claron McFadden, puisqu’à ces seuls mots de portrait plus d’anonymat possible), m’avait raconté un opéra créé quelque temps auparavant à Lyon. Le livret évoquait un temps après la mort où les arrivant.es pouvaient choisir lequel de leurs souvenirs deviendrait leur éternité. J’imagine, plus que je ne me rappelle, que le librettiste avait interrogé des vivant.es pour se faire une idée. Il me semble qu’à l’étonnement général, ce n’étaient jamais des souvenirs tels que : rencontres amoureuses, naissances, gloire, qui étaient évoqués. Cet opéra, je ne veux pas le voir : j’aime par trop le récit de la flamboyante Claron McFadden et l’intimité incongrue qu’il nouait entre nous en cet instant. Un instant de conteuses. De sorcières. De passeuses d’âmes.
Ce souvenir de mon grand-père des lièvres surpris nuitamment dans leur assemblée autour des javelles, je crois qu’il souhaitera y passer son éternité.*** Et cette histoire des javelles est revenue un fois encore dans notre discussion, par mégarde j’ai dit “lapins” et immédiatement mon grand-père a corrigé — m’a corrigée — : des lièvres ! Des lièvres pas des lapins ! Lui si débonnaire sur les narrations, il ne rigole pas avec l’exactitude de celle-ci. À raison d’ailleurs : les lièvres sont sauvages, ils battent la campagne.
01/03 [ENFANTS] — Et toi qui n’en as pas… Quand tu seras vieille… Tu vas être seule… — … Non. Pas davantage que celles qui en ont, en tout cas. ** Et pour dire vrai, je sais/Que je n’aurai jamais d’autre enfant que moi.*** J’ai encore fait l’enfant pour montrer des enfants à une jeune femme qui doit jouer un enfant et qui en savait pas où elle avait mis le sien, ni les autres.
29/02 [ÉVITEMENT] ** L’an dernier, la question ne s’était pas posée. Mettons ça dans la boîte à on-y-pensera-plus-tard, dans quatre ans, en l’occurrence.
28/02 [SOSIE] Charlie Chaplin arriva en troisième place d’un concours de sosie de Charlot. Je tourne et retourne cette information dans ma tête depuis 24 heures et elle me semble la chose la plus sensée que j’ai jamais entendue. ** Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. L’EHPAD semble rempli des sosies de celle que je viens voir. La vieillesse nous brouille les yeux, comme la toute petite enfance avec ces bébés confondus sans leur bracelet, interchangeables, comme tout ce qui est étranger et dont on ne sait distinguer qu’une couleur, qu’un trait… Il y aussi de vieilles femmes affreuses et qui pourraient être inquiétantes — de méchantes vieilles, je ne veux pas manger avec elle — mais elles ne le sont pas, inquiétantes, elles sont déboussolées, cabossées, carabossées, souffrantes, absentes… et puis même déboussolée, délestée de son dentier et de sa mémoire immédiate, sans doute échevelée, la Jeanne ne sera jamais autre pour moi que la relation qui nous lia.*** Cet ami très cher qui s’interroge dans sa souffrance : pourquoi cela m’arrive-t-il à nouveau ? Mais c’est plutôt à vieillot, semble-t-il, ces séquences qui se proposent encore et encore pour notre tourment, tristes sosies de ce sinistre Grévin, où nous nous sommes maladroitement laissés enfermer.
27/02 [GOUTTE] Ni crise, ni accès depuis deux mois, la goutte ne déborde plus mon grand-père. Il y a bien assez d’autres emmerdements, commente-t-il, philosophe (de la mouvance papillotes). ** La salade, il n’en mange plus, c’est pas bon pour la goutte. En fait, c’est le contraire : la goutte prospère en cas de salade.
– Donne-m’en tout de même deux feuilles.
 Nous mâchons bien la nostalgie de son jardin.*** On n’y voit point et on y entend goutte, me rappelle mon grand-père — et soudain ma grand-mère me manque qui n’est plus là pour corriger mon usage peu regardant d’emmener et d’emporter. Comme un robinet mal fermé, une goutte après l’autre, toute la nuit, sans qu’on trouve le courage de se lever pour l’aller fermer.
26/02 [PIRATES] Certaines personnes adultes retrouvent le moyen d’y jouer grâce à l’appel à l’aide, balisé de fautes d’orthographe, d’un ami otage d’un pays lointain. Se faire pirater… un peu de haute mer dans un monde de villes. ** J’ai des affaires de piraterie, un corsaire en mer (Dylan Corlay) tandis que je suis tranquillement installée dans mon bureau d’armatrice en attendant les coffres d’or. Bref, Dylan Corlay et notre équipage jouent le Concerto pour Pirate ici, là et partout et la SACD m’en donne des nouvelles. Un pirate avec un solide code d’honneur que ce Mordicus.*** Dans À la ligne — Feuillets d’usine
Joseph Ponthus faisait chanter les sardines
Je pense à sa boîte trop petite
Pour son tatouage de pirate
Avec un cœur déraisonnablement lourd
Pour une étrangère sur le port
25/02 [KAKI]
Couleur de la poussière aux Indes. Le fruit jaune orangé juteux à chair molle fait bien voir la limite du déterminisme. ** Les kakis et les grenades. Nature morte paramilitaire. *** Au conservatoire de théâtre, on aimait porter les habits des ouvriers, les habits des militaires, le bleu et le kaki, pour ne pas s’oublier : on a un vrai boulot, et c’est la guerre. Même avec des mots, on peut se salir les mains. Mais à la vérité, on aimait tous les costumes et il n’y avait aucun habit propre. L’hiver, sous prétexte de Tcheckhov, on empruntait des gros manteaux aux gardiennes bienveillantes de la réserve. C’était la dèche en robe du soir, et l’agrafe du ticket de pressing blessait juste assez la peau délicate de l’omoplate, pour qu’on ne s’y croie pas.
24/02 [RAVI.E] Le kidnapping qui fait sourire. À se demander ce qu’on abandonne quand on est enlevé.e pour être si léger.e. ** Patelin pour l’exemple, il me confie : moi, tu me connais, j’ai pris ma tête de ravi et je lui ai dit que c’était une idée merveilleuse…*** Ici, il y a toujours un demain où on peut aller se faire ravir dans la forêt. C’est pourquoi je n’en veux plus partir.
23/02 [SUBSUMER] Tristesse à ces mots qui échappent, non par leur puissante nature poétique, mais parce c’est notre vue qui est trop faible. ** Déconcertant de regarder les empreintes de mes bottes de sept lieues aller de pair avec mes pas de fourmis. Et puis le sur-place longue durée qui semble une éternité. Bref, un an plus tard, je ne saurais toujours pas dire ce que subsumer veut dire. (On ne m’aide pas beaucoup pour ce cas précis).*** Il n’y aura peut-être pas de quatrième année du Journal d’un Mot. Il est temps de se relever les manches avec [Subsumer] au lieu de me repaître de ses sons rigolos et de ma lamenter sur ma tête sans philosophie. Je pioche une définition fastoche : Ranger un cas d’espèce sous un concept plus général. Le mot « fruit » subsume le mot « pomme ». Ici, on fait plutôt dans le sur-mesure, dans le particulier, dans le tête-à-tête avec le mot, si je dégage un concept, c’est par accident, comme l’autre jour au square, un ballon d’enfant d’un petit coup de pied mou, pour participer à la paix sociale. La paix sociale subsume-t-elle la déviation des balles ? La préservation des châteaux de sable ? Je m’interroge. Le courage me fait défaut pour me coller une troisième déculottée avec la définition Kantienne cette année.
22/02 [ANOURE] Pour faire l’amour, féminin, masculin, singulier ou pluriel, ça n’a pas trop d’importance, mais il faudra une jambe de plus, tout de même, sinon ça ne tient pas debout. Si personne ne m’avait dit que c’était l’amour, j’aurais pensé que c’était une épée nue. (Texte attribué par Rudyard Kipling à un ancien poète indien et cité par Jorge Luis Borges) Le curé est embarrassé. L’éléphant et la souris veulent qu’il les marie. Avec d’infinies précautions, il tente de leur faire entrevoir les incompatibilités incontournables de leurs natures, à terme. La petite souris, justement, honteuse et rougissante, dit dans un souffle, ses yeux pleins de larmes : Je vous en prie, monsieur le curé, il faut nous marier, c’est pressé. ** Quelques instants avant le départ du train pour Thomery, je lis dans Nullipare de Jane Sautière, une phrase sur le doux mufle des vaches de Rosa Bonheur. Un peu plus tard, je me dis qu’elle était sans enfant elle aussi. Une théorie fantasque s’échafaude des liens exacerbés qui uniraient les femmes nullipares à leur animalité, leur permettant de mieux savoir traiter d’égales à égales avec les chats, les lions et les vaches écossaises à poil long. Peut-être ai-je simplement pris un coup de lumière en lisant le dernier passage du livre, où elle se déshabille sur la plage, si présente qu’elle est offerte… La propriétaire du château de Rosa Bonheur accepte gracieusement le don du livre « pour mention du nom » dans sa bibliothèque. Je sens que Jane Sautière serait heureuse de le savoir là-bas. Enfin, je le flaire.*** Le contraire d’anoure, c’est urodèles.
21/02 [MOT] Son émis par quelqu’un qui ne sait pas parler. De la même racine indo-européénne, l’arbre au tronc double porte le fruit Muet et son frère Motus, qui croît dans l’ombre. ** Ce qui devait arriver arriva (et rapidement encore) : la tenue du Journal d’un Mot décupla le goût des mots, leur intérêt, la curiosité, la familiarité et l’audace à leur endroit. Dans mon souvenir de Moon Palace de Paul Auster, un jeune homme au service d’un vieux monsieur aveugle apprend à lui décrire minutieusement tout ce qui croise leurs promenades. Il prend l’exemple, je crois, d’une borne d’incendie et de la vingtaine de minutes qu’il peut passer à la raconter, à l’expliquer, à la faire sentir. Les mots sont devenus ma borne d’incendie.*** Mon grand-père à qui je lis ses exploits dans le Journal d’un mot, me conseille de remplacer emmerdements par pathologies. Et pourquoi pas vieux par personne âgé, pendant que tu y es ?, voilà ce que je lui rétorque du haut de ma superbe éditoriale.
20/02 [HURLETTE] — Je voulais vous crier bonnes vacances de l’autre côté de la rue, à la hurlette, avant d’aller retrouver des zozos par là-bas. ** Quelle paresse nous frappe pour inventer si peu de mots nouveaux ? D’où mon grand-père sort-il le mot stapano ? Tout le monde l’utilise là-haut, et si je le tape sur internet, des pelles à neiges apparaissent, mais aucune mention directe du mot. Marcel précise : y’en a qui disent stapanos, avec un s sonore et une petite moue.*** Dans la forêt, brume matinale et soleil éblouissant grande hurlette des oiseaux. Je m’aperçois que celui qui m’a fait don de ce mot ressemble à un merle moqueur.
19/02 [PAIN] — 20 centimes, ça fait quelques tranches de baguette. Pragmatique et gourmand, le chauffeur de taxi fait fi de ma gêne à arrondir si chichement le prix de la course. En prime, il m’offre un bon sourire et un accent des Balkans. Avec quoi je ne pourrais pas plus que lui avec mes 20 centimes, acheter une maison de campagne, mais qui se mangent comme du pain blanc. ** Un copain, m’avait-on expliqué, c’est quelqu’un avec qui on partage le pain. Mais un lapin, me demandais-je alors ? *** Une émission sur la reconversion dans la boulangerie bio de cadres et cadres sup revisitant leur système de valeurs à la faveur des confinements successifs. C’est très louable. La famille, le sens de la vie, la matérialité du travail… Tous et toutes très sincères. Mais après cinquante minutes, le mot peur n’est toujours pas apparu. Dans une période aussi aléatoire, quel meilleur refuge économique que la fabrication d’un aliment de base ? À les entendre, si volontaires on pourrait croire que la peur de manquer peut être conjurée par le seul manque du mot peur. Peur, ça va mieux en le disant pourtant. Tout le temps passé à tenter de boucher les trous gênants de leur réalité avec du glaçage, des posters de plages, de montagne… Une partie de cache-cache avec le sujet principal : quand il n’y a plus rien, il y a du pain. On n’a jamais vu un.e boulanger.e au chômage. Ni manquant de pain. Il y a encore du chemin à faire pour pouvoir nous montrer effaré.es, êtres humains. Il y a des trous dans l’pain, au moins. C’est par là que la confiture dégouline.
18/02 [RUPTURE] C’est compliqué, violent, sans pitié, amer, cruel, épuisant. Même pour qui porte un nom amusant comme Gardefeu ou Metella. ** Parfois, une feuille qui tombe.*** La rupture de ban consiste à rentrer dans un territoire avant la fin officielle du bannissement. En France, jusqu’au XIXe siècle, la rupture de ban est passible de la peine de mort ou de l’emprisonnement à vie…
Aujourd’hui, la signification semble s’être retournée : être en rupture de ban signifiant avoir rompu tout contact (avec sa famille, la société, le monde, par exemple). Mais ce n’est pas exact. La connaissance de l’origine de l’expression affine l’impression d’isolement et de violence qu’elle porte. Un individu sous le coup d’un bannissement, prononcé par la famille, le monde, la société, le refuse, y contrevient en rentrant sur son territoire. En retour (!), il écope d’une peine définitive pour son manque de docilité : la famille, la société, le monde le bannissent cette fois en leurs murs (en l’emprisonnant ou en le condamnant symboliquement à mort). La différence entre le ban et la rupture de ban, c’est la part active que prend celui ou celle frappé.e par cette mesure. À un premier rejet, répond non pas l’acceptation de ce rejet, mais une transgression, marquant son refus. Soit une forme de rejet. Une autre différence existe aussi dans la durée : le bannissement peut avoir un terme, là où le seul terme de la rupture de ban est la mort. En réfléchissant à tout cela, je me dis que nous devrions faire bien attention avant d’enclencher la machine, notre promptitude à bannir personnes et idées se soldant au mieux par un double isolement, temporaire ou définitif, mais forcément tragique dans le peu de mouvements qu’il laisse aux protagonistes sur cet échiquier. Et bien que ce soit une autre histoire, tuer le veau gras pour le retour du fils prodigue offre une issue autrement plus favorable.
17/02 [JOURNAL] N’en reviens pas d’en tenir un. Plutôt l’impression de lui mettre du sel sur la queue — technique apprise dès l’enfance pour attraper les oiseaux —. ** Pour écrire chaque jour, il faut de la méthode, peu importe laquelle, mais savoir ce qu’on vient faire là. Pas forcément dans le mobile, dans la fin espérée du journal, mais dans sa forme. La recherche du carnet autrefois pouvait occuper des jours entiers. C’était — je l’ignorais — l’étape 1 condamnée à durer jusqu’à ce que se montre l’étape 2 : sur quoi j’écris. Sur ce cahier et sur moi, sur autour de moi, sur en face de moi, ce qui est saillant, ce que je sens le besoin de consigner. De l’urgence et de la méthode.
Le terme d’intime a une histoire en littérature : Saint Augustin y recourt dans ses Confessions, qui ne sont pas un journal au sens où il ne s’agit pas d’une écriture journalière, mais qui se livrent à une investigation du for intérieur. L’introspection spirituelle constitue l’ancêtre du journal intime ; il s’agit d’une quête de Dieu, effectuée au fil des jours, et qui conduit à un examen de conscience au plus profond de soi-même :
Je te cherchais à l’extérieur de moi-même, mais toi tu étais plus intérieur à moi que ce que j’ai de plus intérieur (tu autem eras interior intimo meo).
Saint Augustin, Confessions, III, 1
Pierre Pachet/Les Baromètres de l’âme *** Tout au long de l’année, je tiens un journal (privé, intime, secret). Régulièrement, j’y réfléchis à ce que tenir un journal veut dire pour moi. Je note au passage quelles expériences cela fait consister pour d’autres, quand il en est question entre amis, à la radio, ou dans le livre remarquable de Pierre Pachet, Les Baromètres de l’âme. Étrange communauté que ces journalistes de tiroirs, où les échanges sur la forme sont nombreux et vivaces, mais où le fond n’est pas nommable à voix haute sans dénaturer irrémédiablement l’objet. Pourtant, je sens une affinité puissante et souterraine, racinaire, avec ceux et celles qui s’adonnent à… cet exercice ? Cette pratique ? Ce rituel ? Ce jeu du je et du moi ? Cette urgence ? Cette routine ? Cette habitude ? Cette dévorante manie ? Cette dépendance (dans les deux sens du terme) ? Toujours est-il que chaque fois que j’interroge le journal dans mon journal, je me souviens qu’il y a dans le Journal d’un Mot une entrée [Journal]. Je me réjouis alors de rendez-vous où j’aurai tant à dire. Mais aujourd’hui force m’est de constater qu’à moins d’aller relire les journaux de l’année écoulée, je suis incapable de me souvenir des strates d’élaboration qui s’y trouvent sur ce sujet. Or, ici relire n’est pas une option. Pas plus que de faire demi-tour dans une randonnée en forêt, ou une sortie à vélo. Reste ce détour.
16/02 [FRÈRE]
Ici, on devient un homme quand on donne, sincère et libre, son amour à un enfant, et on devient bon quand un enfant nous donne, sincère et libre, son amour. (DOA / Le Cycle clandestin) Tu valais la peine d’attendre. Elle s’est envolée d’un coup avec ta venue au monde. Je suis devenu un être humain en voyant ta petite tête extra-terrestre sur la photo, avant même notre première rencontre. Tu ressemblais au chanteur de Fine Young Cannibals et tu avais un regard sage et hardi — On y va ? — . On y est allé. Et un soir, au bord de ton petit lit de 5 ans, comme nous nous faisions part de notre peur réciproque d’être oublié l’un par l’autre lors de nos trop longues séparations, tu m’as expliqué que tu me reconnaîtrais toujours — parce que tu mets du rouge —. J’étais devenue, hélas sans m’en rendre compte, un bon être humain. Tu m’as toujours considérée d’égal à égale, puisque j’étais ta sœur, j’étais encore une enfant et nos 19 ans de différence n’y changeraient jamais rien. Tu as bien des héro.ïnes dans ta vie aujourd’hui. Avoir été l’une d’entre eux est un honneur qui me caparaçonne aux jours les plus maussades. Hasta la vista, baby.
** Souvent on me demande de préciser : c’est votre frère ou votre demi-frère ? Pas l’administration, non, des gens, dans d’anodines discussions. On ne peut pas avoir de demi-frère autrement que pour l’administration. La preuve : mon frère est mon frère et le sont également d’autres, très intimement frères, alors que pour l’administration rien ne nous lie. Je dis : les frères s’en faire sans trop s’en faire ni s’enfermer dans les petites cases à noter aller plutôt musiquer et poétiser comme ça nous chante à la bonne heure.*** Sur la photo, je porte une robe de bal. Ce n’est pas une façon de parler : je porte la robe de bal des élèves de Polytechnique, en rouge — elle existait aussi en vert depuis quelques années alors, conséquence du majorat d’une élève rousse — . Carrelage au sol, quelques meubles, un sapin de Noël, je trouvais cette maison triste à pleurer. Mon frère à quatre ans, il ne voit que les guirlandes, les cadeaux et ma robe dont je veux croire que la large jupe fait écran entre lui et la tristesse. Nous nous regardons. C’est une photo médiocre, mais c’est assez pour y lire qu’une relation nous lie. Vingt-cinq ans plus tard, je l’ai jointe au bouquet envoyé pour son anniversaire. C’est lui à nouveau qui m’a rendue intrépide au point d’ouvrir ce carton de photos, souvenirs et reliques préparé il y a des mois par notre grand-père à mon intention. Mon frère en a reçu un également. Je ne sais pas s’il l’a ouvert. J’y ai passé l’après-midi. Sur les photos des Noëls plus anciens, bien avant sa naissance, je porte déjà des robes de fée, des tenues de clown, de dandy, de judo… Ce sont des déguisements. La robe rouge est un costume. Quelque part entre ces Noëls anciens et celui de la photo, cette discrète métamorphose s’est opérée. Mon frère aussi aimait les déguisements, et les costumes, à présent. L’an prochain plutôt que des fleurs, une tenue de dragon.
15/02 [VICTIME] « Je suis allée porter plainte parce que je ne voulais pas être une victime. » Personne ne veut être une victime. Porter plainte nous permet justement de nous faire reconnaître en tant que victime. Une victime n’est pas une petite chose nullarde et incapable. C’est quelqu’un.e à qui il arrive/est arrivé quelque chose de violent, dont la vie est/a été traversé par la violence. Parfois les victimes sont grand.es et baraqué.es. Parfois les victimes de viol sont très âgé.es. Parfois les victimes sont des enfants. Parfois les victimes sont blanches, plus souvent d’une autre couleur. Parfois les victimes sont des hommes, plus souvent des femmes. Parfois les victimes sont riches, plus souvent pauvres. Jamais les victimes n’étaient au préalable frappées d’une malédiction qui expliquerait, voire justifierait, les violences qu’elles ont subies. Le péché originel n’est pas notre affaire. C’est un mythe polluant, pas une règle de trois. En aucun cas, être une victime ne s’entend sans complément de temps et d’objet. J’ai été victime d’une agression, ça s’est passé tel jour à telle heure. Cette agression ne s’effacera pas. Elle ne cessera pas d’avoir existé. Mais en aucun cas elle ne fait de moi autre chose que la victime de cette agression. Il n’y a pas à en avoir honte ni à en être fier.e. Il y a une plainte à porter, qui n’est pas un gémissement, mais procédure pénale, un acte nécessaire pour que justice soit faite, en reconnaissant notamment que j’ai été la victime d’une agression, ce qui n’est pas acceptable dans la société où nous vivons. ** Weinstein avec son déambulateur, Domingo avec ses excuses.*** Sur le tard, le mien, mon tard de quand même un peu germaniste, quand même un pied dans la poésie, je découvre Hans Magnus Enzensberger. Dans l’ordre du recueil de sa poésie dans la traduction française, je commence par La Défense des loups contre les agneaux. Dès lors, ll n’y a plus rien d’autre à faire que tenter de s’imprégner de l’esprit alerte et « salutairement pessimiste », imperméable au clinquant noir et blanc, sans complaisance aucune de ces poèmes afin de distinguer quelque chose dans le discours dominant. Comme si d’y voir trouble, on cessait d’être aveuglé. Le titre par exemple, ce serait bien commode de n’y voir qu’un usuel sarcasme, de choisir un camp, celui des opprimés. Mais comment véritablement savoir ce que l’on choisit alors ? Il ne s’agit de rien de moins que d’une imprécation générale adressée à ceux qui se veulent désormais des « agneaux », « faux innocents » zieutant (déjà) « sur le petit écran », annonce Hédi Kaddour dans la préface. Et Jean Zylberstein d’ajouter ailleurs : S’il y a une constante dans sa poésie, dans ses récits, dans ses essais c’est la grande force de pénétration de la matière historique, le sens aigu des destins individuels et du devenir collectif. Lire Enzensberger sur le tard peut-être, mais de fond en comble et puis revenir écrire une entrée au mot « victime ».
14/02 [ABBÉ] Avec l’humilité d’un qui ne saurait qu’épeler, l’Abbé a passé sa vie à traverser les écritures comme d’autres la mer rouge. Il en est à présent et pour l’éternité tout mêlé. L’Abbé c’est D. Ou plutôt l’Abbé c’était D., qui est décédé jour pour jour comme il était né, dans le souci de simplifier la vie de ses ouailles jusque dans sa mort. Ses ouailles, vraiment, nous autres, oui, aïe. Quant à nos vies compliquées, elles demeurent intriguées du passage de cet homme, si bon, il faut bien le dire, adieu. ** Tant que l’Abbé D. était là mourir valait le coup. Il savait faire la messe des morts aussi bien que celle des survivants. Il n’oubliait pas ce qui lui avait confié, secrets infimes et souhaits pour l’ultime poignée de main à ce monde-ci. (Quelque soit le tragique du moment, Bye bye Baby des Hommes préfèrent les Blondes finissait toujours pas me traverser l’esprit. Il savait y faire pour que la terre soit légère. Voilà un an qu’il a tiré sa révérence pour aller poursuivre sa foi in situ. Depuis son départ, on s’est aperçu que la mort était très surévaluée, qu’elle ne vaut plus vraiment le coût. Tout ça pour dire qu’en toute logique ma grand-mère a récemment préféré la résurrection à l’enterrement.***
La stèle de l’abbé Duval est taillée comme un pan de montagne. Elle s’adosse bien droite au mur de ciment gris, assombri par la pluie qui tombait ce matin. L’humidité par endroits sèche déjà l’environne de tâches claires qui semblent autant de bandes de brumes. La sépulture devient le paysage de ce qu’il aimait : la montagne et la mer de nuages, une certaine fragilité des choses.
13/02 [TALONS]
Tu auras des jambes, mais plus de voix. Et chaque pas sera comme un coup de poignard, petite sirène. Les grandes douleurs seront muettes, ahahahah. À la fin, on coupe les pieds de la jeune fille épuisée, faute de pouvoir en ôter les souliers du diable. Ultrasolution. Les talons sont fragiles, Achille, allez de l’avant. Là où ça tombe sans tomber dedans. Enfin, pas avant l’heure. ** Récemment, un pauvre type riche, un usurpateur de souliers rouges a sorti cette sorte de tautologie, qui fait plutôt mine de totologie : Une femme porte des talons hauts parce qu’elle a envie de porter des talons hauts. Dans une vie bien faite, nous pourrions nous assoir en face de notre miroir chaque jour pour demander : de quoi ai-je vraiment envie ? Qu’est-ce que je veux au fond ? Vers quoi penche mon cœur ? Mais d’après le monde du Monde, la seule question au miroir que l’on nous tend resterait : Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ? Nous traînons dans la galerie des Glaces, scrutons nos déformations, tandis qu’on sature nos oreilles de logique à Toto, de blagues d’école primaire sur les rôles des unes et des autres, de fadaises sur le tango inexistant de la liberté, du désir et de la consommation. Passons de l’autre côté et portons des chaussures de marche, des bottes de sept lieux ou de petites pantoufles fourrées bien commodes pour l’hiver et l’aventure, la vraie.*** En renonçant à porter des talons, j’ai surtout pensé au moment de les enlever le soir après une journée de piétinement, de pavés, d’escaliers… Un moment d’extase véritable, qui n’est pas sans rappeler la blague du fou qui se tape la tête contre les murs et qui expliquent au psychiatre la motivation de son geste : ça fait du bien quand ça s’arrête. Il n’est pas facile de renoncer à la petite histoire qu’on se raconte en portant des talons. Il n’est pas facile de renoncer à se mettre en tension à l’aide de différents artifices, accessoires, prothèses imaginaires ou en dur, au soulagement bien réel d’une situation artificiellement créé. Pour éviter cet instant d’absurdité et les heures de gêne qui le précédaient, voire le suivaient, je l’ai fait. Mais le plus drôle, c’est que focalisée sur cet instant, je n’avais pas pensé à tout ce que changerait ce renoncement, mettons, pour commencer, dans ma relation avec mes pieds, avec ma taille, avec la marche, avec la station debout, avec la douleur, avec la projection érotique… Alors, renoncer à porter un soutien-gorge, vous imaginez ?
12/02 [REMARQUÉ]
Marqué et remarqué. Au fer rouge, d’une croix blanche, tracée au sang de belette — faute de mieux —. Je vous avais remarqué, choisi entre tous, et j’avais discrètement appliqué ma petite marque à la pointe de mes yeux, comme on donne un coup de canif pour signaler pour sien en objet en métal — un pot d’étain —, comme on trace un signe à la craie dans un dos brechtien, comme on colle une vignette rouge sur une œuvre d’art. Marqué, remarqué et dix de der. Le QK entrelacé de fleurs de lys des Quimper-Karadec rougi sur le cul. #lavieparisienne
** Qu’est-ce qui me marque quand je remarque ? Je remarque donnant-donnant : je grave une initiale dans ton bois, oui, la mienne sûrement, ou celle de cet instant, mais également une dans le mien.*** Pendant plusieurs années, nous avons donné dans le cadre de l’atelier annuel des élèves, des opéras dans leur intégralité. Parfois nous montions tout simplement des ouvrages composés pour instruments solistes (Le Tour d’Écrou et le Viol de Lucrècede Britten, par exemple). Parfois, nous demandions à un collègue (David Walter pour ne pas le nommer) de réaliser une réduction pour un effectif susceptible de tenir sur le plateau, ce qu’il faisait pro bono et avec une bonne grâce chaleureuse et enthousiaste. Mais pendant toutes ces années, jamais la direction n’a accepté de revenir sur l’appellation officielle :
« Opéra au piano ». La surprise sur le visage de ceux et de celles venu.es entendre, mettons, La Chauve-Souris au piano et découvrant un double quintette avec harpe et percussion valait dix, comme disait ma grand-mère, et quand leurs regards étonnés se posaient sur moi, j’avais l’impression d’être une sorte de cheffe de la résistance dérisoire dans une cave du Château de Kafka. Et il faut bien reconnaître que cette sensation était largement partagée par tous les protagonistes de cette aventure, qui faisaient de l’opéra en douce, et notamment par les instrumentistes, recruté.es en toute amitié à la cafétéria de l’école, alors qu’ils ne validaient pas la moindre UV en participant à ce gros Barnum, puisqu’officiellement — joie vilaine de la redite — il n’y avait qu’un piano. Après les spectacles, j’avais pris l’habitude d’aller boire un verre de Moulin à Vent, pour faire triompher l’aspect don quichottesque de ces séjours prolongés en Absurdie. Le nom de l’évènement a fini par être modifié en « Atelier lyrique ». Mais nous avons continué à la débrouille tout en essayant (aussi paradoxal que cela soit pour des artistes) de ne pas trop nous faire remarquer. Les partenaires de valeur n’ont jamais manqué, Cyrille Lehn et sa classe inventent depuis trois ans des arrangements incroyables, les chargées de productions se démènent pour faire passer les factures du Bon Coin et multiplient les contacts avec les plus fameux receleurs sur la place (Comédie française, Opéra de Paris…), pour éviter aux élèves de chanter nu.es sur un tabouret, les instrumentistes peuvent enfin revendiquer d’avoir participer à un orchestre ou une formation de chambre, puisque tel est le cas… sans parler de tous les cadeaux : des sets d’improvisations Klezmer de Rémy Delangle à la clarinette et de ses invités surprises, de la mandoline bulgare de Matthias Courbeau, ou de l’interpénétration du parc instrumental et du parc de la Villette quand il s’est agi de fabriquer une contrebassine à partir d’une poubelle. Nous avons réussi à passer du bon temps dans notre sous-sol d’Absurdie. On dirait que le temps est venu de sortir du placard et il est troublant de constater qu’il suffit d’être remarqué pour se sentir remarquable, et que la peur d’être découverte les mains vides a remplacé en un rien de temps celle d’être prise la main dans le sac.
11/02 [LIMACE]
– Elle nous trompait ! – Ça pourrait être plus pénible à dire ? – Elle nous trompait… – Comme si chaque mot était une limace dans votre bouche ? – … – Merci. ** Il y a un simulacre de l’empoisonnement particulièrement théâtral chez les enfants contraints de manger (du céleri, des abricots secs, des graines de courges, du lait… parfois de manger tout court). Il renseigne parfaitement sur le dérisoire des expériences de l’âge adulte, en matière de matériau dramatique.*** Après un mois en résidence surveillée dans la Capitale, mon envie de laver la terre d’une salade qui aurait des bêtes et du goût me fait voir que la mère de Raiponce n’exagérait pas. Oui, on peut désirer une salade autant qu’un gâteau fait par la Peau d’Âne, (et se demander pourquoi le Prince nous paraît un remarquable amoureux, alors que la libido primeure de la femme enceinte de Raiponce fait souvent glousser, quand l’un comme l’autre font la même expérience de la sensualité débridée du goût et de l’odorat, de l’érotisme de la bouche poussé à un paroxysme). Les limaces sont très fiables en la matière, or je n’en ai encore jamais vu dans les salades du supermarché d’Aubervilliers. On est loin du temps où Ciboulette la maraîchère trainait après elle tous les cœurs de laitue.
10/02 [ARÉNOPHILE]
Elle a toujours eu un grain ça fait le vide autour d’elle un grain de chaque
Tous les déserts du monde pris dans la doublure de son cache-poussière ** Combien en faudrait-il de grains pour une collection exhaustive ?*** J’ai créé ce personnage de l’Arénophile voilà plus de trois ans, mais elle est si occupée que je ne la croise plus que fortuitement à des échangeurs : halls d’hôtel, embarquements d’aéroport, docks… Impossible de la convoquer pour en faire quelque chose. Une vieille dame très têtue, voilà ce qu’elle est. (J’espère qu’elle lira ce message et reviendra me botter les fesses…)
09/02 [PICKPOCKET]
C’est indolore. Et puis quelque chose n’est plus là. ** Si seulement nous pouvions toujours être allégé.es de ce que nous perdons. Si seulement nous ne pouvions perdre qu’en étant volés. Nous pourrions alors nous dire à propos de nos proches ce que j’ai pensé l’an dernier en me faisant déposséder de mon passeport : il sera sûrement utile à quelqu’un d’autre. Et leur absence me ferait pareillement rêver.*** Nous avons déjeuné longuement entre amis, avec le sentiment de faire les poches à cette période de privations et de la soulager à notre seul profit de la clé de l’armoire à gaité, à fous rires, à profonde connivence de larrons en foire.
08/02 [SOCQUETTE]
Un tout petit enfant noir essaie d’enfiler comme un grand sa socquette sale. Tout aussi consciencieusement, les longs ongles rouges de sa mère pianotent sur son téléphone. Il est extraordinairement habile, mais ça ne suffit pas. Elle est ordinairement indifférente, mais ça ne suffit pas non plus. Quand la vente ambulante immobilisée sera accessible, je prendrai deux cafés allongés. ** Sur la table du dîner, le chausson d’apparat de Lélio (3 mois). L’autre est comme la pantoufle de Cendrillon : ailleurs, manquant. Une convive demande comment on fait pour transformer le vair en verre. Pour ma part c’est plutôt la transformation de la pantoufle en escarpin qui m’intrigue : du cousu au soufflé, de la main à la bouche. Pendant ce temps-là, le tout petit garçon a métamorphosé notre chambre en confortable terrier par la grâce animale de son menu ronflement de loir douillet.*** Pour être certaine de bien comprendre, elle me demande : « La sinusite, c’est quand on a froid aux yeux ? » et je pense que la sureté de son diagnostique est liée à cette connaissance par le vécu de la bande de peau apparente entre la microchaussette et le bas du pantalon, très en vogue encore cet hiver chez les adolescent.es…
07/02 [BAIN] Chacun des interprètes Bagouet a été tour à tour plongé dans un « bain » qui l’a imprégné d’une « matière première », sorte d’état postural de base, commun à tous et à toutes. Victor caresse d’un mot emprunté notre impuissance bienheureuse à nommer ce qui nous est arrivé, ces derniers mois, ces dernières années, au Sérail, au Café, tout ce à quoi nous avons travaillé. Comment le dire ? Non. Comment en parler. Comment le savoir, avec un sourire. ** Hors de ce bain, manière de Bain-Bagouet, je ne veux plus travailler. C’est le lieu même du travail, favoriser cette rencontre de personnes, d’idées et d’atmosphères, l’entremettre. Le reste n’est que mise en place et blablabla. Le temps de répétition est toujours trop juste, serré aux entournures comme un maillot de l’été d’avant, alors autant en faire quelque chose d’autre que de compter sa rareté quantitative. Cette ligne qui file du premier jour au dernier, je la tire dans les profondeurs, ou bien j’y attache un cerf-volant. À quoi bon organiser la répétition s’il n’y a pas de jeu ? À quoi bon s’évertuer à tenir une comptabilité du rien ? Il faut régler des entrées et des sorties, choisir un parti pris, des costumes, mais c’est la couleur d’une feuille collée à notre manteau dans une grande errance en forêt qui seule peut dire de quelle lumière nous parlerons pour Hansel et Gretel. Et le thé chez le Lièvre de Mars, garni des chefs-d’œuvre du concours de pâtisserie de tous les gâte-sauces de l’équipe, rôles-titres, accessoiriste, chef, compositeur, éclairagiste, librettiste, est la seule nourriture pour la pensée qui tienne aux corps.*** En période d’incertitude, nom civil de la terreur, tremper le corps une fois par jour dans l’eau très chaude. Retour à la source tempérée, là où rien de mal ne peut arriver. Rien de bien non plus, puisque rien d’autre n’est connu. Le bain pourra se prolonger dans le rappel brûlant de la théière et le son rédempteur de son débit dans la tasse — tandis qu’on verse le thé, l’illusion du temps individuel prend une pause au profit de la cérémonie sans âge et sans limites de durée du geste élémentaire de l’hospitalité, raffiné en degrés et en feuilles. Hospitalité bien ordonnée commence par soi-même et il y a toujours cette personne avec qui partager le thé qui l’a fait. Ainsi que le dit mon amie Bénédicte en s’acquittant des tâches pénibles : la Bénédicte de demain me remerciera. Cela vaut aussi pour les soins. Avec le thé, point de lendemain, l’Emmanuelle à la tasse remercie l’Emmanuelle à la bouilloire illico. Mais le bain qui soulage, apaise, réchauffe et remet à neuf, c’est aussi la préface à l’œuvre poétique d’Enzensberger par Hédi Kaddour, les chapitres mesurés de Ryoko Sekiguchi sur les saisons et la surprise des deux fins d’Orimitia Karabegović et le grand caravansérail des Voyages insensés de Golovanov. Comment peux-tu lire autant de livres en même temps ? L’hiver est froid, les amis, loin.
06/02 [MODE] Nous retravaillerons ensemble : les femmes sont à la mode en ce moment. Amusant de voir des hommes transformés en fashion victimes institutionnelles. Il nous faut absolument cette tenue — en peau humaine —, sinon, de quoi aurons-nous l’air ? Il est suave de regarder un bateau couler quand on est sur la rive. J’aime cette phrase de Sénèque. Tout aussi suave, le spectacle de ceux qui se retrouvent à promouvoir des droits dont ils sont persuadés qu’ils les dépossèdent, non pas des leurs, mais de leur pouvoir, de leurs moyens. Quelle ambiguïté dans leurs signes ! Quelle maîtrise de l’obsolescence programmée de leurs gestes ! Gestes symboliques… au point de n’être aucunement une action. Dans une mode, qui investira plus d’une saison ? Au triste son de ces déclarations, bêtement violentes, je me sens très hiver-hiver, sur ma rive. ** Petite-fille de cuisinière, le bœuf-mode par sa préséance m’interdit à tout jamais de devenir une fashion victime.***
05/02 [MILONGA] Tu lis le texte une fois. Tu caches le texte et tu joues la scène. Une fois. Ce qui reste. Et puis tu relis le texte une nouvelle fois. Tu rejoues la scène… Et ainsi de suite, jusqu’au par cœur. Ils appellent ça faire une Milonga. Ah. Toutes ces choses familières, éprouvées, pratiquées qui un jour se retrouvent flanquées d’un nom (autre). Un collectif, la transversalité, le vivre-ensemble, les bars à manger… Mais j’aime bien Milonga. Et puis on a bien ri pendant la répétition. ** Au tango les principes de la danse s’expliquent en trois leçons et un enfant peut s’en saisir. Les dix années qui suivent suffisent à peine à savoir mener la danse en toute circonstance — partenaires, salles, fréquentation du bal… —. Celui ou celle des deux qui recule, peut rapidement faire illusion entre des bras expérimentés. L’inverse n’est pas vrai. Au théâtre, quel que soit le sens de la marche, on ne peut pas donner depuis la scène l’illusion d’une maîtrise ni sa joie, à celui ou celle qui y fait ses premiers pas. Mais comme je le disais à une amie qui s’extasiait des talents — hélas rares — d’une interprète dans un de mes spectacles : on peut arranger les pingouins autour. (Allusion à un metteur en scène qui ne parvenant pas à établir un dialogue avec un ténor, aurait menacé de faire passer 30 pingouins en fond de scène pendant son air.)*** Un lieu qui est une danse, une danse qui se calibre sur le lieu, très peuplé, petits pas, ornements minimalistes afin d’épargner les chevilles du couple qui précède, un lieu qui peut-être n’importe où et n’importe quoi du moment que le sol glisse, un peu, n’importe où il demeure pour les couples qui dansent une halle couverte de Buenos Aires, ou un studio de travail dans une grande métropole américaine, ou une boîte de nuit en sous-sol quelque part en Europe, dans les regards la lumière est toujours tamisée, la danse se calibre sur la musique ou sur une des lignes de la musique, celle qui se chante, celle qui accompagne, celle qui se joue, un de ces rythmes qu’à loisir on peut doubler ou diviser, ou suspendre, oui, s’arrêter au milieu de la milonga et de la milonga, s’arrêter tout simplement et dans l’immobilité apparente être plus que jamais avec la musique, avec tous les rythmes — dans le sac de tous les jours, les patientes chaussures de tango sont les seules bottes de sept lieues qui vaillent.
04/02 [PHRASER] Boire du noir du bout des lèvres qui se brisent. Phraser la Vie parisienne, broyer du texte à remettre là. Enfiler de longs tunnels enténébrés de verbes et de noms, jusqu’au bleu de ciel, qui n’est pas le bleu du ciel, mais son papier peint raffiné. ** Heureuse rencontre de bibliothèque, La Fabrique du Vers de Guillaume Peureux. Je l’emprunte persuadée d’être dans les limbes au bout de trois pages trop chiffrées et absconses. Tout le contraire ! Il ne s’agit pas d’un progrès personnel — comme il en advient dans le côtoiement quotidien de la Dose de Poésie — mais de sa qualité de pédagogue. Expliquer de façon simple des choses complexes, au lieu de prétendre qu’elles sont simples comme trop souvent on l’attend de la médiation. L’incipit : Départ dans l’affection et le bruit neufs !, l’accord pluriel de l’adjectif qui lie les deux éléments, le sentiment et le son, le son et le rythme, Rimbaud des sentiers, tout cela met le cœur en joie comme aux meilleures heures de la découverte du Jeu verbal de Michel Bernardy dans la bibliothèque du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique et plus tard, dans les rues, dans les ateliers… Guillaume Peureux fait d’emblée apparaître la périodicité qui seule permet d’identifier des mots comme étant des vers. Et de loin, discrète comme une actrice démaquillée quittant le théâtre pour se rendre à une autre nuit, l’idée que le Journal d’un Mot dans sa périodicité répond peut-être à cette définition…*** Choisir une route, au lieu d’ânonner le nom des pays écrit sur les pancartes.
03/02 [CHANCE] Les Hobbits sont sauvés in extremis par l’arrivée des sécessionnistes du Rohan. L’adolescente râle — comme d’habitude… ils ont toujours de la chance —. Dans sa bouche, ça sonne comme une injustice, une invraisemblance… Et pourtant, elle et moi, nous connaissons la chance. Nous sommes nées dans un pays où les filles ne sont pas jetées à la poubelle à la naissance, dans un pays où le travail des enfants est interdit, dans une famille où l’on n’a pas fait commerce de nous… et je ne parle de tous les miracles invisibles ou presque, cette fois où nous avons traversé la rue distraite par notre livre et où la voiture a pilé, cette fois où la maladie — la vieille servante de la mort — a pris la sente bénigne au lieu de la route tragique, laissant aux médecins la possibilité de faire leur travail… La chance et la mort tutoient nos possibles dans une conversation ininterrompue, elles tiennent leur place dans chaque quadrille. Aussi justes et injustes avec nous qu’avec les petites créatures aux pieds poilus. ** Les Noces de Figaro, musicales, transforment définitivement l’essai du Mariage du même : d’une dramaturgie de savonnette au théâtre, déjà difficilement saisissable, se refusant à toute empoignade, on accède à l’opéra à une pure dramaturgie de bonneteau. Les gogos et les badauds restent persuadés qu’avec un peu de chance, ils comprendront tout.*** Que le temps soit donné. Pour le reste, on brodera. Mais la vie brève, crève-cœur. La chance, chaque matin de s’être déplacé dans la nuit, pour ne citer qu’elle, réclame de nombreux matins, de nombreuses nuits.
02/02 [ÉPANORTHOSE] J’ai toujours été mal à l’aise avec les gens qui nomment les figures de style. — Ah oui, ce ne serait pas une litote/asyndète/prétérition… ? — réflexion toujours faite sur un petit ton… Je parle, d’une chose, vivante, essentielle, de la lune, j’utilise une figure de style pour en parler et on regarde mon doigt. Tuant. Tuant le désir de parler. Ça doit venir du judo. Ceux qui savaient par cœur le nom des prises et moi qui étouffais sous leur poids. Il y a prescription. Pour épanorthose, c’est différent : je l’ai appris en lisant Ultra-Proust de Nathalie Quintane que j’aime sans la connaître, mais pour de bon. Dans une note en bas de page elle explique : c’est une figure de style qui consiste à immédiatement corriger ce que l’on vient d’écrire, par exemple : « Ta baraque, je veux dire, ta propriété ». Vous comprenez maintenant. Pourquoi je l’aime. ** Corriger immédiatement ce qu’on vient d’écrire, biffer : le geste incessant de la parole qui ne cesse de vouloir dire, mieux, plus. Cette rectification qui avance plus avant le mot couteau dans les chairs, comme dans l’argot « rectifier le portrait », comme dans l’épreuve de purification alchimique. Sans retour.*** Dans un échange avec des auteurs et des autrices du Tiers-Livre, je comprends qu’une raison de préférer la saisie sur écran à l’écriture sur papier est l’éradication des ratures. Après des années de bataille entre la tentation d’être sans faute et une nature sinon brouillonne, du moins buissonne, broussailleuse, il m’est apparu que tant qu’il n’y avait pas de ligne barrée, de gribouillis, de flèches transversales, d’astérisque renvoyant à ce truc essentiel que j’avais oublié et qui ne trouvait plus sa place sans bousculer mes belles lignes serrées, de mot rayé pour un autre, sinon meilleur du moins plus juste… j’écrivais pour le carnet. Au premier pâté, je pouvais enfin commencer à écrire pour l’histoire. Un ami serbe m’expliquait ainsi qu’une Mercedes neuve ne devenait vraiment sienne qu’à la première éraflure. L’écran, c’est un carnet qui ne m’appartiendra jamais. Je préfère le garder pour ce quelle j’appelle justement « les propretés ». Mais ce journal, ce journal particulièrement mien, pourtant, je l’écris sans feuille. Peut-être que sa forme si radicale se détache de la question du support ? Peut-être parce qu’il est fait pour être partagé dans son élaboration quotidienne via les réseaux sociaux ? Peut-être parce qu’il porte son imperfection en bannière, son insuffisance, son bonnet d’âne et ses pansements au milieu de mon grand pensement ?
01/02 [MOSAÏQUE] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits (hors) du Sérail, un ami m’a offert ce mot. À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude. ** https://www.serailcontinuum.com *** La musique joue Nacht und Traum de Schubert, vous tenez un objet en céramique blanche dans la main, vous montez dans les étages jusqu’à accéder à un puits de lumière dans lequel vous jetez l’objet, qui se brise, interrompant un instant la musique. Une partie de ces éclats sera enterrée avec les fondations du nouvel immeuble des Musées des Civilisations asiatiques. Une autre partie demeurera exposée au public dans une boîte en bois, avec la pièce Peranakienne récemment acquise. Lee Migwei « espère que la destruction de son œuvre régénère quelque chose chargé de sens et de beauté pour les Peranakans, le musée, ses visiteurs et visiteuses ».
31/01 [EMPUISSANCEMENT] « Un centimètre carré de bleu n’est pas aussi bleu qu’un mètre carré du même bleu », rappelait justement Matisse à Aragon. L’empowerment, chéri des communiquant.es trempe les femmes dans la potion magique, pour en faire des Wonder Woman à petit short d’or. Je lui préfère l’empuissancement. Il met mathématiquement les femmes au carré, rendant leur bleu plus ostensiblement bleu. Il ne dit pas mieux, mais plus, pas magie, mais surface, quantité. La juste proportion pour cette minorité qui compte la moitié de la population mondiale. ** À la cafétéria, une élève en accueille une autre. Elle glisse sa main à la taille, sans l’embrasser, en soutien. Tu veux que j’aille te chercher un café ? Elle lui avance une chaise, s’assied en face d’elle, l’écoute, en posant une main sur son genou, en se penchant vers elle, afin qu’elle n’ait pas besoin d’élever la voix. Elle prend la forme d’une conque à secrets. Elle n’a aucune conscience de l’attention multipliée dans chacun de ces gestes. C’est inutile : ils se font. Je ne sais pas de quoi elles parlent. Je ne vois jamais qu’un visage de cette conversation. La sororité infuse la pièce.***
30/01 [FRANGIPANE] Sous les ciels et les lustres rase-képis, le Général (croix de bois) croix de fer, nous le jure : le marathon de la frangipane est bientôt terminé. Comme il fait le bilan de « l’année 1918-2018 », faut-il en croire ses croix, ou bien faire une croix sur ses choix ? Un autre aura la fève et la haute couronne dorée — Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent —. Alors, en considérant ce sac à blagues de Général blanchi sous le harnais et médaillé comme LE sauveur, on se demande : a-t-il donc donné et hasardé tout ce qu’il avait ? ** À quel moment certaines douceurs deviennent-elles écœurantes ? La frangipane était à elle seule épiphanie dans les galettes, dans les croissants aux amandes, comme le loukoum pour Taor, prince de Mangalore et voilà que depuis plusieurs années je ne voudrais plus que ces plates brioches saturées de sucre et d’anis qu’on faisait dans le Sud de mon enfance. Ou encore la Provençale, disponible deux jours par an, et encore, sur commande dans une boulangerie parisienne, avec ses larges tranches de fruits confits rouges et verts et ses petits cailloux blancs. On s’étonne presque d’y trouver une fève, d’être couronnée à nouveau de papier d’or dans le petit salon chaleureux d’un ami niçois de la Capitale où l’on trône soudain, alors que dans les cantines la profusion des mêmes décorations les rend obsolètes, vaines, impotentes.*** Je ne les avais pas vus depuis plus d’un an. Je suis passée pour le café, il y avait une part de bûche à la frangipane qui m’attendait. Je n’aimais pas la frangipane. Je ne leur ai pas dit. J’ai drôlement bien fait : à présent, elle a le goût de la chaleur de leur accueil, de la joie de se retrouver. Elle est fraîche comme un jour de neige, quand on est attendu quelque part.
29/01 [VERMILLON] Dans la journée malvoyante du ciel neigeux sale de la ville, un manteau vermillon. Kermès d’un instant. Combien d’hivers écoulés depuis que cette couleur a été à la mode ? Le souvenir d’une marinière très douce bat des ailes une seconde contre ma joue. Très vite plus rien que le mur de froid blafard. ** Rouge intense
Rouge très beau (au vitriol)
Safran de Mars ou Crocus
Pourpre transparente à l’or (dissoudre l’or dans « l’eau régale »)
Pourpre à l’or
Oranger, Oranger-rouge
Rouge cerise
Rouge-oranger flammé*** Je crois que j’aime l’homme du Pavillon. Celui qui fait rimer vermillon à Émerillon.
28/01 [CROISSANT] Les élèves sont partis pour la lune
Les chinois.es sont partis sur la lune
Tout au bout du grand cimetière
Que je longe à la nuit
Les tombes sont ornées d’un croissant d’or ** Je lis désemparée qu’ils (ceux qu’on déteste, qui sont véritablement le diable, les cavaliers de l’apocalypse, la mort du théâtre, les brûleurs de livres, les tueurs d’enfance…) pourront bientôt couvrir le ciel étoilé d’affiches publicitaires. Combien de temps la Lune pourra-t-elle faire de l’ombre à cette hérésie ?*** Tout me ramène aujourd’hui à la distinction limpide entre trauma et traumatismes, lu hier dans l’articleSecrets, secrets de famille et transmissions invisibles de Anne Ancelin Schützenberger : Rappelons avec Confucius, Anna Freud, Henri Laborit et Boris Cyrulnik, que ce qui est réellement traumatique n’est pas ce qui se passe dans la réalité (les souffrances réelles), mais la manière dont nous le vivons, et de plus, la manière dont nous l’élaborons et dont autrui nous le renvoie ; la honte sociale est affaire d’époque et de milieu (d’où l’importance de remettre les évènements dans leur contexte, historique – y compris les secrets de famille). Il y a dans cette phrase un formidable outil de fouille, de vision, de mesure. Tout m’y ramène, y compris cette petite lune de Sōkan Yamazaki:
Avec sa petite faucille,

Comment pourra-t-elle

Faucher tout le champ ?
27/01 [DIMANCHE] Dans sa forme divine — le repos —, le dimanche tombe usuellement la semaine des quatre jeudis. Il en est ainsi depuis que l’organisation du temps n’est plus l’affaire de Julien ni de Grégoire. Par un jeu de dupes, la Mauvaise Conscience a accédé à ce poste. Sous le joug du principe de Peter, elle ne prend que de rares vacances, où elle se dévore elle-même dans un centre de thalassothérapie mal isolé. Elle y rêve, avec Sysiphe et Prométhée, à la fin de l’échéance sans cesse renouvelée. Elle regrette l’intelligence magistrale qui régnait au temps de Julien et Grégoire, qui a su faire mourir Cervantès et Shakespeare le 26 avril 1616, en dépit de leurs calendriers divergents. ** Le dimanche tombe dorénavant chaque fois que le travail a été fait. Pour une soirée, où l’on peut lire trop tard, une journée de marche et de parole, le temps d’une chanson oubliée à juste titre qui fait irruption dans une pizzéria, une nuit merveilleusement dormie…
Le dimanche est dorénavant une sensation (un délassement inattendu des épaules, une respiration plus ample, un petit sourire secret façon « On les a bien eus, hein, Médor ? »). Dorénavant, je ne dirais plus qu’il tombe d’ailleurs, tant il est volatile.*** La maladie décide quel jour tombe dimanche.
26/01 [EAUX TROUBLES] Les aléas de l’opérette font succéder à l’année pontévédrine, une année brésilienne. Après avoir passé des mois à s’interroger sur la crise grecque, les élèves ravi.es vont naviguer entre le fleuve aux crocodiles de la présidence de Bolsonaro et la France antarctique à bord de leur coquille de noix : le « Charles Trénet ». ** Les Villes Invisibles de Calvino, je les apprends dans le village de mes grands-parents — antique méthode mnémotechnique —, vaste terrain de jeu hérité de l’enfance — preuve que le temps ne coule pas toujours dans le sens qu’on croît —. Les yeux tournés vers l’intérieur je sillonne cette familiarité, où les montagnes environnantes, les rivières, les arbres et les couleurs font corps avec le mien, du mien, comme les pépins poussés en fruitier à l’intérieur des pommes et des poires parfois. Le legs est double : à ma guise maintenant, usufruit de mon regard renseigné, mais toujours porteur des lectures de la petite-au-nom-d’ailleurs. Bref, les torrents sont boueux dès qu’il pleut et fond, mais simultanément mousseux : en chocolat chaud.*** Pelléas et Mélisande, je l’ai approché pendant des années avec la sensation que mes chaussures prenaient l’eau, qu’aucun habit ne pouvait me protéger de l’humidité empoisonnée de l’atmosphère d’Allemonde. Je m’en tenais donc à distance et chaque retour se faisait en connaissance de cause, capuchonnée, bottée d’épais caoutchouc… Partir caparaçonnée de la certitude de ce qu’on va trouver laisse peu de place pour la déception. « Le postulat de l’eau trouble », un beau nom pour une forme de résignation, pour la paresse intellectuelle communément résumée par « C’est de la poésie » ou « C’est de l’opéra ». Chaque fois qu’on renonce à confondre l’atmosphère avec l’action et les enjeux, elle se dissipe et quelque chose d’une dramaturgie apparaît, avec ses coups de théâtre, ses cycles, ses motifs tronqués… toutes choses qui font théâtre, qui se voient, qui sautent au visage (les fratricides, la succession au trône, les mensonges qui fondent la royauté, la colère sourde du peuple…). Quant à l’atmosphère, elle sera toujours là pour celui à qui elle est destinée : le public.
25/01 [BUBBLE-GUM] Il y avait un agréable parfum de Malabar fraise dans le garage. C’était une surprise renouvelée, chaque fois que j’allais y chercher du bois. Je sentais sous mes dents la résistance costaude de l’épaisseur du chewing-gum un peu froid, la musculature de ma petite mâchoire en CP… Une jeune femme en visite vient de crever la bulle de mes illusions : comme elle s’extasiait sur l’odeur de l’entrée de la maison, je l’ai invitée à une visite impromptue du garage. Elle a pressé sa main mouflée sur son nez et sa grimace dégoûtée a laissé mon Malabar KO : dans le garage, ça sent la pisse de chat. ** Il vaut mieux coller au bubble-gum et s’éviter la dérive bovine et mollassonne du chewing-gum qui occupe toute la bouche pour ne rien dire.***Dans la série The Wire, le personnage de Bubbles met cinq saisons à s’autoriser à porter son prénom (Reginald). C’est un junkie débrouillard, indic pour les flics, le genre de gars qui n’aura jamais le dessus physiquement, mais doté d’un solide bon sens et d’une petite bosse du négoce. Il est attachant, même dans ses retours en enfer qu’on ne fait qu’entrevoir : il n’est plus si jeune quand on le découvre, mais le fait que sa sœur accepte de l’héberger dans son garage à la condition qu’il ne monte pas chez elle (il y a d’ailleurs un gros verrou sur la porte), donne la mesure de ce qu’il a fait vivre antérieurement à ses proches. À moins que ce ne soit la résignation de Bubbles à l’accepter qui signale le mieux l’ampleur des dégâts. Alors ce nom, Bubbles, la légèreté même, quel masque tragique ! L’acteur qui a créé ce rôle, André Royo, raconte qu’un jour, alors qu’il le répétait, un passant lui a donné une dose, en lui disant qu’il avait vraiment l’air d’en avoir besoin. Il appelle ça l’Oscar de la rue. Je doute qu’il en ait décroché d’autres, dans le cadre de cette distribution collégiale, mais ça n’a pas la moindre importance.
24/01 [TAIE]
Sur les taies repose
Le silence du sommeil
Ses ronflements eux
Emplissent tout l’espace
Mars grince des dents
Jupiter a tué le clin de ses paupières
Par inadvertance et parricide
Sur la face cachée de la lune
Blanche fesse de Venus
Le lapin frotte sa joue pelucheuse
Et soupire d’aise ** Journée de taie-travail
/Commencée avant l’aube/
Dans ce petit monde de la chambre
/Sur l’île du lit *** « Mais j’aime trop pour que je die », c’est acté dans Fortunio, peut-on alors envisager : « puisqu’il faut que je me taie », un matin où l’on voudrait déjeuner en paix au lit ?
23/01 [ÉQUIPÉE] Il neigera fréquemment. Nous serons emportés par des blizzards impossibles. Nous n’arriverons pas au bout de nos périples. Nous travaillerons dans des trains. Tout sera blanc autour de nous. Novitchok saisira simultanément des comptes-rendus et de bouleversants éclairs de poèmes informels. Chapka en tête, nous pousserons des autos avec enthousiasme sur des routes barrées par des camions sans queue ni tête. Ou nous patienterons dans des bus bulgares en attendant qu’ils se désengagent à l’aube — le lapin bleu proposera de leur jeter un seau d’eau, pour ne pas être en retard —. Nous verrons des flamants roses dans le ciel au lieu de vaches dans les champs — mais l’allure du train rendra tout délicatement incertain, en sorte que jamais nous ne nous froisserons —. Je me souviendrai des histoires des uns et des autres, mais pas forcément exactement — lettre au lieu de dessin —, mais grâce à l’effort de tous, le monde y trouvera son conte. Et quoi encore ? Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique. C’est toi qui dit ça ? Non, c’est toi, plus tard. ** Les marraines ont bandé les yeux de celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon avec des foulards prévus à cet effet — deux mois de complot — et puis deux groupes se sont formés les emportant dans des directions différentes à travers la nuit tombante et l’odeur de l’herbe. Il y a eu des chansons, une jeunesse à grandes enjambées semblable à l’Irlande maquisarde de Ken Loach (l’un d’eux portait une casquette, un autre une veste kaki, nous faisons avec peu), des murmures, des sifflets, des oiseaux, une fée entre les deux… Sur une passerelle longeant l’eau, les deux groupes se sont croisés : mais ni le Prince ni Cendrillon n’avait vraiment compris qu’il y a fait deux groupes. Des échanges ont eu lieu et nous sommes reparti.es dans des directions différentes, sur des passerelles, en faisant sciemment bruisser les branches inlassablement feuillues des bambous. Enfin, nous nous sommes retrouvé. es dans le jardin des miroirs. Nous avons pris les mains des aveuglé. es et nous les avons posées sur nos visages, tour à tour. Parfois celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon nous reconnaissaient, parfois non : il y avait eu des invitations surprises et la face de lune de celle qui fait la leçon reste méconnue, unheimlich. Nous leur avons rendu la vue. Celle qui fait Cendrillon portait dans son regard la surprise éblouie de son long chemin sur ce parcours. Celui qui fait le Prince avait pensé que nous allions l’abandonner dans le noir, les yeux bandés, dehors. Mais jamais nous n’y avions pensé : la douleur, le mal-être ne sont pas envisageables dans l’équipée qui nous lie. Inutiles d’ailleurs : ce que nous mettons en place c’est le terrain favorable à ce que quelque chose advienne. Dans mon travail cette fondation est la joie. Dans le détail des œuvres, on invente des circonstances, des jeux, un rituel qui prend à son compte l’essentiel. Ici : l’extérieur, la nuit, la nature, le groupe et son mystère, le groupe et sa chaleur, le chemin. Nous avons bu chaud, du jus de pommes aux épices qui fumait dans le noir, puis nous nous sommes séparé. es… enfin, c’est une façon de parler.*** Tu es toujours partant pour aller chercher des meubles trop lourds dans des coins perdus,dans des coins où stationner le temps de l’enlèvement est plus complexe qu’un début de partie au mikado, dans des coins où tu pourrais te demander s’ils sont vraiment le bon coin. Une fois sur deux, nous oublions la planche à roulettes en partant comme pour une folle équipée à dix bornes à peine. Les vies que nous croisons s’ouvrent en grand pour quelques instants sur un intérieur mortellement ennuyeux, une vue sur un belvédère, la tristesse d’une fin de partie, l’inventivité débrouillarde d’une rénovation petit à petit, la misère, la misère aussi. Je m’aperçois que je n’en oublie aucune. Non plus que ton visage souriant dans ces équipées minuscules.
22/01 [GENRE]
Le chantier est immense, je me décourage souvent, autant que je m’engage. Les chiffres sont toujours trop mauvais pour dire égal. e même à peu près. Même à trois vaches près. Je sais comme on me parlerait si j’étais un homme (je serais capitaine d’un bateau vert et blanc, ce qui facilite le commerce). Je ne peux plus ne pas le savoir. C’est une misère de trop bien voir : ça éblouit et puis, le noir. Mais au fond du puits, où je suis sotte, on m’envoie la corde, non pour me pendre, pour me reprendre. En trois ho ! hisse ! que voilà, me revoilà. Déboutée, mais debout. Au matin, un estimé collègue remarque qu’on ne peut plus enseigner comme avant, comme il y a 15 ans, sans faire cas du genre, sans travailler à la visibilité de ce qui est si facilement soluble dans le patriarcat. Et comment parler de ce XIXe Siècle, et du Romantisme, où seules ont survécu — et survivre, ce n’est pas vivre — celles qui avaient un couteau entre les dents ? Nous ne savons pas, mais pas encore, pas très bien. La question se pose cependant, et ce qui n’était qu’une périphérie est devenu un prisme, au moins entre les murs de sa salle de cours. Quatre jeunes femmes vives et inspirées au déjeuner. Nous parlons de la Fin du Temps où elles m’ont invitée à les rejoindre et c’est une promenade de santé de les respirer. Leur force, et leurs révoltes, leur clairvoyance et leurs enthousiasmes ; ces risques qu’elles courent, comme dans un champ. Le thé, en l’hôtel de Quimper-Karadec, la potacherie accueillante de mes élèves, parmi lesquel.le. s les femmes se comptent sur les doigts d’une main qui ne les aurait pas tous, remet les pendules à l’heure. Tout théâtre est travestissement, Frick c’est le Bottier et le Major et des chœurs de petites vieilles de la Violette de Narbonne, des assemblées de séminaristes ou des supporters de l’OM naissent sous leurs voix pas bégueules. Quant à Urbain, il pose déjà en Comtesse assez Régence. ** Le genre sert à tout.es, c’est-à-dire à tout puis à tous et à toutes. Euh… Genre, euh… tu as vraiment cru qu’il ya avait une théorie du genre ??? Eh ben non, dans le genre de-quoi-j’me — mêle, il y a surtout des gens qui feraient mieux de s’occuper de la pédocriminalité dans les soutanes que des ovaires dans les femmes.***
« Le degré d’intérêt zéro fait genre ». J’aurais aimé l’écrire celle-là. Ou me souvenir au moins de qui l’a dite. Pour ce qui est de l’à-propos, elle demeure d’actualité.
21/01 [CROCODILES] Pour savoir lequel viser, observer l’écart entre les yeux : plus il est important, plus la bête est grosse. La nature sauvage de ce jeune ténor doux et dynamique originaire du Paraguay m’avait jusqu’ici échappé… mais cette année, il chante le Brésilien dans la Vie parisienne et un pont inattendu se déploie entre la salle de cours de nos vies parisiennes et l’Amérique du Sud, par son truchement.
** Un chat avec des ailes de papillons, un renard debout sur ses pattes arrières la tête tournée dans son dos pour contempler l’extrémité pointue de sa queue, un dragon-chien bifide à pattes tigrées… Les alebrijes ont fait un long voyage pour succéder aux crocodiles paraguayens dans l’imaginaire de la troupe immuable et toujours nouvelle des élèves qui chantent et jouent — à la nuit tombante, au-dessus de l’eau ce soir, aux fées de la forêt —.*** Il y a très longtemps, j’ai eu le privilège de rencontrer Maurice Taszman, le traducteur de Heiner Müller, George Tabori, Simone Schneider, Lothar Trolle, Frank Wedekind, Albert Ostermaier, Franzobel, Heinz R. Unger… Il intervenait dans le cadre d’un cycle lecture organisé par le TGP qui se déroulait en parallèle du mondial de foot ! Chaque soir, avant les matchs, nous lisions des pièces provenant des deux pays dont les équipes allaient se rencontrer sur l’autre terrain de jeu. Par hasard, je me suis retrouvée dans les équipes belge, autrichienne et allemande et c’est pour nous parler de l’Allemagne de l’Est que Maurice est venu travailler avec nous. Il nous a raconté de nombreuses histoires, parce que c’est un raconteur merveilleux et un homme généreux. L’une d’entre elles ne me quitte jamais et l’occurence de [Crocodile] dans ce journal est l’occasion de la mettre par écrit. Maurice vivait alors à Berlin Est. Il traduisait le théâtre de Heiner Müller, à qui le régime ne faisait pas vraiment la vie facile, notamment en multipliant les accusations de plagiat à son encontre. Précisément Maurice traduisait Germania III , qui met en scène les derniers jours du Troisième Reich. Or voilà que Maurice doit se pencher sur Léonce et Léna de Büchner, une pièce écrite plus d’un siècle auparavant. Au fil de sa lecture, il tombe sur une scène où le roi qui attend le retour de Léonce et Léna, envoie un soldat les guetter du haut de la tour. Quand il redescend, le roi lui demande s’il les a vus. Le soldat lui dit que non, qu’il n’a vu qu’un chien qui a pissé contre un arbre et qui est reparti. Comme il lit ces lignes, Maurice se dit qu’elles lui rappellent quelque chose et après un temps de réflexion — mise à sac de tous les recoins Del a mémoire — il se souvient que tout bêtement, il a lu la même scène dans Germania III : Hitler sachant l’arrivée des Russes imminente, envoie un soldat les guetter en surface, quand il revient, il lui demande s’il les a vus et le soldat de répondre que non, qu’il n’a vu qu’un chien qui a pissé contre un arbre et qui est reparti. Dans les heures qui suivent, voilà notre Maurice dans les affres : comment aborder cette question avec Heiner Müller, déjà bien écorché par les attaques incessantes du régime sur sa légitimité ? Maurice dort mal, relis Büchner, parcours Germania III, rien à faire : les scènes sont jumelles. Quelques jours plus tard, Müller lui rend une visite amicale. Maurice fait du café et tâte le terrain : tu sais, ces derniers jours, j’ai relu Léonce et Léna pour une traduction qu’on m’a commandée. Ah ! Léonce et Léna, magnifique, s’exclame Müller très enjoué. Et justement, poursuit Maurice, le dos de sa chemise trempé de sueur, il y a ce passage, tu sais quand le roi attend Léonce et Léna… Oui, quand il envoie le soldat les guetter en haut de la tour ? Oui, exactement… Tu te souviens de ce qui se passe après… Oui, le soldat dit qu’il ne les a pas vus, qu’il n’a vu qu’un chien pisser contre un arbre et filer ! Voilà, voilà… voilà, dit Maurice, au comble du malaise, redoutant l’explosion de Müller… Eh bien, dans Germania III, il y a cette scène où Hitler envoie le soldat guetter l’arrivée des Russes… Tu vois ? Oui, je l’ai écrite cette scène Maurice ! Et quand il redescend, il dit… Il dit, reprend Müller, qu’il n’a pas vu les Russes, qu’il n’a vu qu’un chien qui a pissé contre un arbre et qui est reparti… Oui, n’est-ce pas ?! Ça ressemble drôlement à la scène de Léonce et Léna, ajoute Maurice, tremblant et Müller de déclarer du bon du cœur : mais oui ! C’est le même chien !

J’ai mis quelques années à comprendre ce qu’il y avait par delà le mot d’esprit. Depuis, je vois passer à travers des textes et des spectacles des plus variés un crocodile, une biche blanche, un lapin et, bien sûr, un chien.

20/01 [LÉGITIMITÉ] Maintenant, Valjean, vous êtes libre. ** Aujourd’hui je te le dis : personne n’entend ce qui te passe par la tête. Et personne ne l’entendra et c’est un cruel renoncement. Ta connaissance de l’œuvre, du poème, de la musique, tu la feras visiter nuitamment en indiquant chaque chose remarquable ou dangereuse, risquée avec ta lampe de poche, ouvreur, ouvreuse, de tombeaux, de bals, de consciences, de fenêtres, de disputes, de jeux. Je te le dis aujourd’hui en enfant légitimée par l’usage et le long voyage.***Il y a bien longtemps, j’ai dû remplacer le présentateur d’un concert éducatif à la Cité de la Musique. TAMBOURS SABAR DU SÉNÉGAL. On m’avait appelée parce que j’étais conteuse et j’étais la première surprise, parce que je connaissais des contes et je disais des contes, mais je n’aurais pas mis ce mot sur ma pratique, conteuse… Sous le titre du spectacle, il ya avait la venue en France exceptionnelle des enfants de Doudou N’diaye Rose. Une famille de griots sénégalais. Le conte à dire, je l’ai trouvé tout de suite. Un conte sur la naissance du monde et des oreilles. La peur s’est tenue sage, jusqu’au moment où nous nous sommes rencontrés, dans les coulisses de la Cité de la Musique, avant une répétition écourtée d’autant par le retard de leur avion. C’étaient des enfants, de six à treize ans, à vue de nez. Ils avaient froid ici. Il y avait cent ans de sagesse dans le regard même des plus petits. J’étais épouvantée de ma propre indignité parmi eux. Nous avons surfilé la répétition : là ils jouent, là je présente, là ils jouent, là je conte… La direction était effrayée que certains d’entre eux ne reprennent pas l’avion, qu’ils aillent rejoindre un père, une mère, un oncle en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie… Cela créait une atmosphère étrange : la méfiance, le froid qui leur glaçaient les os à travers leur anorak tout neuf, ma pâleur proverbiale dont je me figurais dans l’angoisse qu’elle ajoutait encore à ce climat. Le lendemain matin, c’était le spectacle. Ils ont joué. Je connaissais cette simplicité pour l’avoir vu dans la roue d’un enfant au Cirque tzigane Romanes. Ils jouaient comme des maîtres : précis, précis d’abord, justes d’abord. Quand ils se sont arrêtés, je me suis avancée au milieu du cercle qu’ils formaient avec leurs tambours. Ils se sont assis et ils m’ont écoutée. Pour eux, celui ou celle qui conte est conteur ou conteuse et même né.e ainsi. Ce n’est pas douteux, pas questionnable. La parole est unique. Je suis entrée d’un coup dans leur simplicité. La légitimité est un tourment constant pour les Occidentaux. Pas pour les enfants-vieillards griots. Ce spectacle servait à certains d’examens. Pour porter son titre, un griot dans cette famille doit posséder deux mille rythmes différents. Soit tu sais, sois tu ne sais pas. Combien connais-tu d’histoires que tu puisses dire, me suis-je demandé ? Au moins deux mille, oui, Il était temps de porter mon titre. Et pour certains d’entre eux, de filer à l’anglaise, vaillants petits, vieux comme le monde.
19/01 [FRANCHE] Dans le cas d’une balle, sur les terres du Freischütz : affranchie de toute autorité à l’ordre naturel, vouée au diable. Ailleurs, ici, maintenant, également. ** Et parfois, s’entendre dire une chose tout aussi vraie, mais douce, bonne, simple et qui durera autant qu’un caillou.*** Je leur ai dit : j’écris, je ne sais pas, c’est la première fois, moi aussi j’ai peur, mais la vitalité d’une aventure, la fertilité d’une terre inconnue, comment leur dire non dans cette période de si peu de vivant.
18/01 [MITAINES] La vie propre qui anime mes mitaines — mais à quoi bon ce « S » quand elles n’ont de cesse d’aller chacune son petit bonhomme de chemin ? — complique et enrichie la mienne. Rencontres, discussions, échanges, enquêtes, perplexité, retour d’où je me croyais partie… Sans compter sur mes doigts les innombrables efforts de mémoire pour retracer mes pas dans le but de recouvrir mes mains… Je refuse de croire dans l’étymologie qui donne « gifle, injure » pour mitaine : croque, croque, mon amy ceste mitaine Nous faisons corps, au contraire, elles et moi, pour la jouer fine avec le Croque-mitaine jusqu’au printemps. Enfin, j’espère qu’elles s’en rendent compte, où elles finiront comme le chaperon. ** De la couleur des mauves, montant jusqu’au biceps, crochetées. Un vêtement de fée.*** Un bon mot à apprendre à un enfant. Dans le square, nous observons le petit garçon, ses mains pleines de doigts, ses doigts pleins de phalanges, ses phalanges pleines de pulpes. Il fait ça sans effort, comme la mer porte une armada de dauphin. Il voit qu’on l’observe, il voit que nous bougeons nos mains pour imiter les siennes, pour les comprendre. Alors il nous imite l’imitant et nous voilà tous les trois les mains tendues les uns vers les autres. Et sa mère d’attraper l’instant avec son appareil photo.
17/01 [COURTOISIE] — Mesdames et messieurs… — Oui ? — Un incident sur la ligne 11 retarde actuellement les trains sur cette ligne — C’est pas grave. — Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour ce désagrément. — C’est rien je vous dis. Sortie 4 chemins, un monsieur courtois avec la voix off. Je me demande s’il en entend d’autres qui ne me parviendraient pas… Je pense à la douleur provoquée par l’ostéo, plus tôt dans la journée, qui s’est si agréablement substituée à celle qui était l’objet du rendez-vous… Lui aussi m’a prévenue et j’ai répondu, de bonne foi, que ce n’était pas grave. ** Dans une grande masse de peuple, des transports urbains : un mot d’excuse d’un passager soudain encore plus près, l’adresse du conducteur aux messieurs, aux dames et aux enfants. *** La courtoisie ménage ma monture.
16/01 [TRISTES]
Elles sont tristes les marquises. Tristes comme dans la chair et triste hélas et j’ai lu tous les livres.. Tristes comme pas baisantes. Tristes comme un repas triste : incolore, inodore et sans saveur. Et la compassion tu l’écris sur un papier dont tu fais une petite boulette pour amuser leur chat. Qu’elles soient tristes de nous voir fuyant leurs salons, ne change rien à l’affaire. ** Les choses qui me semblent tristes appellent une liste infinie, et pourtant on pourrait en faire une brève, sur le modèle des Notes de l’Oreiller de Sei-shônagon, qui dirait mieux la chose.*** Tout ce qui est triste s’efface devant la neige, à cela je reconnais ma solide appartenance montagnarde. Quant aux tristes, on peut en faire des bonhommes, rudimentaire, avec un nez en carotte et la promesse d’une (re)fonte prochaine. 15/01 [SOUFFLE]
Ce mouvement si léger qui soulève la toile peinte d’un bateau quand Osmin ouvre les portes du Sérail en réponse au mot : Sésame ! Ce soupir de sirocco de moi seule audible après le dernier accord, quand tous les bras se lèvent vers le ciel invisible. ** Il y a des murmures à l’oreille. Comment les appâter ? Comment faire pour qu’ils adviennent ? Qu’y a-t-il de meilleur que de noter rapidement, encre mouillée sur le papier, leur dictée qui ne semble jamais reprendre son souffle ? Sinon, calme plat, on s’applique en désespérant du vent.
Autrefois, il fallait être épuisée, idiote de fatigue, pour que ça prenne le relais, pour que ça travaille en ma place. Mais avec les années, on apprend à fabriquer les attrape-rêves qui dénoncent la moindre brise. Patiemment. Impatiemment. *** Je l’entends dire : « j’ai besoin de souffler ». Je me demande qui peut s’en passer et même qui s’en passe, à moins que d’être morte ? Ne dirait-on pas plutôt reprendre son souffle (tant il est assuré qu’on respire mal de celui de quelqu’un d’autre) ? Mais aussi à qui l’avait-on confié qui s’en est si mal occupé ? Ou l’avait-on pris par erreur, comme le manteau d’un autre sur un perroquet (et alors à quel point faut-il avoir perdu l’usage de nos sens pour confondre ce qui est si intimement nôtre avec ce qui est étranger, ce qui n’a que l’apparence, mais pas l’odeur, ni le poids exact, ni l’usure familière ?) À moins qu’on ne l’ait laissé tomber tout simplement ?…
14/01 [SEMBLANT] Dans le délai qui nous était imparti et comme il l’avait précédemment stipulé par écrit, il a fait semblant de faire de la lumière et j’ai fait semblant de faire de la mise en scène. Cependant, la présence d’une lampe d’architecte d’exceptionnelle facture et la solidité des liens de rires et de vieux papiers au sein du Bureau Européen des Chimères, ont fait de l’abandon du soldat Harold un moment non dénué de romantisme. ** Sur scène, la question de la confiance en soi n’entre pas directement en ligne de compte. Il s’agit plutôt de faire semblant, notamment d’avoir confiance en soi. Le semblant c’est l’apparence extérieure. Il peut être faux. Il n’en reste pas moins présent.*** Bien que m’employant fréquemment à donner un beau semblant, quand rien ne ferait mieux avancer la cause, les occasions de découvrir le succès de ce masque me plonge dans une profonde perplexité et je balance entre la satisfaction de ce que ma ruse ne se soit pas éventée et la déception intime d’être si mal connue de qui je ne voulais pas l’être. S’il y a un soulagement à ne pouvoir être lue comme le bottin, il y a une frustration à ne pas l’être comme le Carnet d’or de Doris Lessing, par exemple. 13/01 [INCONSISTANTE] Car telle je me sentais hier, oui, ectoplasmique de fatigue, à peine un contour, une fantomatique fourmi d’un minimètre avec trop de chapeaux sur la tête… Et plutôt que de démentir avec une véhémence louche, un ami du dimanche — le même qui avait apporté, la semaine dernière, le bouquet du fréquentatif — me rappela que c’était là notre nature première : These our actors, As I foretold you, were all spirits, and Are melted into air, into thin air: And like the baseless fabric of this vision, The cloud-capp’d tow’rs, the gorgeous palaces, The solemn temples, the great globe itself, Yea, all which it inherit, shall dissolve, And, like this insubstantial pageant faded, Leave not a rack behind. We are such stuff As dreams are made on; and our little life Is rounded with a sleep. Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air, en air subtil ; et, pareils à l’édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu’il reçoit de la succession des temps ; et comme s’est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d’un sommeil. ** Dans son plus simple appareil. *** Au bord d’écrire, guettant la chimère qui me relèvera de mes engagements, incapable de prendre à la main le stylo qui saurait quoi faire, lui, désireuse seulement de l’arrêt, de la pause, du temps vidé de ses aiguilles, d’être tombée dans la forêt sans personne pour l’assurer, mon bruit me suffisant, étendue dans le vert, comme le dormeur du val, mais sans mourir, la tranquillité chatouillant encore le nez de ses herbes folles. 12/01 [RÔDER] Deux verbes, un chapeau de différence, des années de malentendus. [Rôder] : Errer, flâner sans but, au hasard… et [Roder] : User, polir une pièce par frottement afin qu’elle s’adapte parfaitement à une autre pièce. Mettre progressivement au point ou à l’épreuve, acquérir une expérience dans un domaine. Roderest le mot le plus récent. En perdant son chapeau, il est devenu tout technique, tout carré clair net et précis. Mais bien avant lui, on pouvait librement rodder un endroit : le parcourir à l’aventure… Il est fréquent et souhaitable de faire des rôdages dans le milieu du spectacle. J’obtiens cette orthographe à l’accent circonflexe en me bataillant avec le correcteur… Pourtant, il s’agit bien de faire un bout de road avec quelques connaissances triées sur le volet et disponibles pour assister avant l’heure à ce que nous faisons. Il semble donc judicieux de garder la tête près du bonnet et de conserver son « ^ ». Comment en est-on venu à croire qu’il s’agissait pour ces âmes charitables de procéder à un rodage, de venir mécaniquement participer à l’ajustage des pièces… ? Comment une vision aussi rétrécie de ce qui se passe dans ces moments d’échange particuliers est-elle devenue l’usage ? Comment ces spectateurs occasionnels ont-ils été amenés à croire qu’une autre expertise que celle d’être assis dans cette salle entrouverte était de rigueur ? Le rôdage, c’est le moment de la répétition sur scène avec des gens dans la salle. Leur présence donne une perception nouvelle du temps, de l’acte aux artistes. Et voilà. Dans le cas contraire, il y a de quoi manger son chapeau. ** L’annuel échange ERASMUS avec ma collègue de Stuttgart tient à la fois du rodage et du rôdage. La planification des cours, l’absence de connaissances à visiter là-bas fait la part belle à une certaine errance. Marche dans la ville, longs temps d’écriture dans des lieux où ma pratique est observée avec bénignité et surprise, heures de silence complet, ma parole en dedans, hibernant.
Dans le temps de la classe, au contraire, on rode, cent fois sur le métier. Rien de tel que le déplacement d’un corps dans l’espace pour changer de point de vue. Certains pans du répertoire se présentent dans un dénuement exotique, une fois débarrassés de leur préjugés alla francese au profit de draperies teutonnes. Je reconsidère certaines alliances dramaturgiques, l’urgence de ce qui se joue. J’entreprends la constitution de « sommes » par opéra, par air parfois, où j’additionne — comme disait Dullin à ses élèves outré. es par ses apparentes contradictions sur une même scène d’un jour à l’autre — ces petits éblouissements d’une ligne. *** La moindre sortie a son délit de faciès. On dirait qu’on rôde et pour sûr on s’érode. 11/01 [PARADIGME] Nous sommes profs de français, nous faisons de la lecture à haute voix, mais quand un acteur lit à haute voix… Ce matin, quand Stéphane a lu… C’est tellement plus… profond… les mots… la profondeur (geste de pelleteuse avec sa main, qui ramène le minerai à la surface)… Quand il lit, on change de paradigme. Voilà. C’est ça. On change de paradigme. A dit ce jeune prof primesautier, tandis que nous faisions la 5e mi-temps de leur semaine de PAF (Prof Art Formation ?) debout dans les ors du foyer du public. Dorénavant, nous appellerons ça un CAP (Changement Artistique de Paradigme). ** Depuis quelques mois, j’appelle de mes vœux un changement de paradigme. Ce mot, qui me filait entre les doigts, voilà qu’il ouvre une chambre avec vue. Un instrument à vent qui devient une percussion, un instrument à cordes dans lequel on souffle, ou bien encore avec lesquels il se passe quelque chose d’autre. Mile Davis et sa trompette. Chet Backer et sa voix. Une autre conception des choses donnant naissance à des choses nouvelles. *** Dans une réunion, un collègue très érudit demande : « Qui est Isadora Duncan ? ». À la simplicité de sa question, il m’apparaît que mon école est (re)devenue une véritable école, où le savoir circule entre chacun de ses membres, sans limites d’âge ni de position hiérarchique. 10/01 [BAIGNEUSE] Un pli réalisé dans l’intérieur d’une manche trop longue. La manche d’une chemise en l’occurrence, la chemise d’un des deux gardes du corps de Selim Bassa, pour être précise. Sans y prendre garde, je furète dans les définitions d’À bras raccourcis, expression toujours associée à la lecture, chérie et répétée jusqu’à l’usure des reliures, d’Astérix. Synonyme, alors, du ridicule des hommes infatués de leurs petits pouvoirs. Mais la figure bonhomme du gros chef sur bouclier m’a induite en erreur… À bras raccourcis : D’une manière non mesurée, de toute sa force, de toute son autorité (cnrtl). La prévenance de la costumière a dégagé notre garde du corps de la malédiction de n’être qu’un fier-à-bras, pour en faire un Rabalan. Le voilà remparé de sa baigneuse contre les Djinns qui flottent dans les coulisses du Sérail où il officie : Il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : « Sorcier, je te rends le mal ». — (Octave Mirbeau, Rabalan,) ** Julie Scobeltzine est la costumière la plus habile et la plus délicate que je connaisse. Comme le diable elle réside dans les détails. Elle ne néglige jamais les petites choses et ce n’est pas chez elle effet de maniaquerie, mais respect panthéiste. Dans Un Conte d’Hiver, elle a trouvé pour la mère un chemisier en soie qui raconte autant avec ses qualités (matière de lumière, tombé…) qu’avec son apparent défaut : son décolleté a quelque chose d’excessif, de débraillé sur le personnage de la reine mère et ses seins, qui tirent un peu sur le tissu deviennent un sujet. Ils nous tirent l’œil. Ils sont dans le champ. Et avec eux, le lait noir de la maternité de Junon. *** Les Villes invisibles sont vides quand je m’y rends, si je m’y rêve. Marco Polo décrit pourtant leur population, mais c’était avant, quand lui les a visitées. À l’heure où il parle à Kublai Khan, je le sens, elles sont vides. À Anastasie, je peux prendre mon bain dans le bassin d’un jardin, mais pour ce qui est de pourchasser des compagnes dans l’eau, ou d’inviter à passant à se dévêtir pour m’y rejoindre, l’imagination doit suppléer. La rêverie. 09/01 [NEIGE] Depuis le début de cette entreprise — le Journal d’un Mot — je m’interroge : un nom — propre s’entend, de ceux qui souffrent mal, en tragédie, les liaisons — est-il un mot ? Et ce matin — par un de ces longs sentiers sinueux que dessine librement l’Association des Idées, que ravinent les petits faits et qu’ombrent les grands arbres —, une réponse est arrivée (Komorebi comme on dit). Le poète Francis Catalano, dont les écrits météorologiques me touchent au cœur de l’hiver, m’a amicalement transmis l’intégralité de son recueil, enregistré par ces soins. En entendant sa voix, j’ai pensé à Normand Lalonde. Simplement parce que Normand Lalonde est un poète québécois. J’ai relayé son présent sur Une certaine dose de poésie et plusieurs commentaires sont venus laisser leurs traces dans cette neige. Plus tard, Francis Catalano a répondu en précisant : C’est ce qu’il fait aujourd’hui, à Montréal !… Il neigeait, et je pensais à Normand Lalonde qui n’est plus et qui apparaît souvent dans mes propres écrits à son insu. À Normand Lalonde, qui est confondu avec l’ami très cher parti tôt du même mal que lui et tout aussi empreint de poésie. — Enfant le nez collé à la vitre du bar familial les jours d’innombrables flocons, je dis : C’est tout l’hiver qui tombe ! — . Quand nous mourrons, notre nom devient le mot de ce que nous étions. ** Je m’attends à vous trouver là. Chez Marilène. Il doit avoir un nom ce café, comme un costume qu’on ne porte que deux fois. Je m’attends à vous trouver, voisins de neige, là où il y a de la neige. Dès qu’il y a de la neige c’est l’endroit où nous pourrions vivre, être, nous retrouver comme de vieilles connaissances, ce que nous sommes, malgré l’enfance et les autres temps qui ont précédé notre rencontre : ces époques proches, lointaines où la neige déjà nous composait, l’eau froide des torrents, la brume pensée par les arbres. Les tables en bois longues et étroites supportent nos conciliabules, ces secrets que nous échangeons avec simplicité, cartes d’une partie sans points et sans argent. Les plantes vertes prolifèrent, vaguement inquiétantes, elles sucent la lumière blanche en continu dans la petite annexe à flanc de rocher qui s’est bravement accolée à l’épicerie-café, doublant sa superficie d’un coup, la dotant d’une vue. L’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe dans l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins… Vous n’êtes jamais venus ici et pourtant je ne cesse d’y être avec vous. La familiarité de ce lieu est nôtre, pareille à celle de la nuit clermontoise où frère Bleu a donné dans le panneau, tandis que nos chapkas s’égayaient quelques pas en arrière — trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique —. Pareille à celle du train des steppes et l’exaltant voyage « pour rien », rien d’autre que le blanc qui avait tout englouti. Il n’y a qu’un objet à ce voyage. Notre amitié. L’amitié des gens de neige. *** Avec le compositeur Romain Dumas, nous écrivons un cycle de mélodies sur la neige. Nous en perdons régulièrement la trace, incapables de nous souvenir quels poèmes lui sont destinés : s’ils ne comportent pas le mot neige, ils nous échappent comme les lapins blancs sur fond blanc nous font faux bond. Cela débouche sur des échanges incertains, comme les distances dès lors qu’il neige. 08/01 [VIENNE]
J’en reviens toujours là. Advienne que pourra, mais tout, justement, dans ce grand carrefour du milieu de l’Europe, qui n’est plus qu’une idée, une géographie qui taille la route à dos de taureau blanc. ** Un ami me demande comment va la Mittel Europa. À Stuttgart seulement, j’oubliais que j’étais déjà encore passée à l’Est. Des années à entendre chez Beethoven des marches dans la neige et passer à côté de cette géographie familière ! Je remarque avec un autre que, surprise et fierté, je me vois offrir l’hospitalité de la confiance par des Slaves de tous bords quand nos routes se croisent. Enfant, on s’imagine qu’on a été adopté, porte du rêve ouverte sur le vaste monde. *** Bientôt quatre ans que je traîne mes guêtres littéraires dans une ville où je n’ai mis les pieds qu’une fois et qui, contrairement à d’autres en Europe, ne m’a laissé aucun souvenir mémorable. Je pourrais croire qu’elle m’a été imposée par le travail sur l’Enlèvement au Sérail, mais personne ne m’avait rien demandé en matière de localisation géographique de l’action. C’est la ville qui s’est imposée comme une forme particulière d’utopie : l’absence de lien sentimental entre nous fait de son grand carrefour le lieu — un des lieux — d’où je peux tout inventer. Ni plus ni moins que Jonzac, en Charente-Maritime.

07/01 [OPÉRA] Chose difficile à réaliser ; chose excellente, œuvre admirable, chef-d’œuvre. Faire Opéra : gagner tout ce qu’il y a au jeu. Consiste le plus souvent aujourd’hui à amener un public silencieux assis dans le noir à s’intéresser 3 h de rang à une œuvre initialement conçue pour un public causant et pavanant sous les lustres et les ors, dans un raffut certain. Peut-être avantageusement ingéré sous forme de gâteau (deux couches de crème au beurre au café et une de ganache au chocolat, tout cela pris en sandwich entre des biscuits « joconde » punchés au sirop de café). **… n’est jamais que le passé simple d’opérer. *** Passé simple et troisième personne, parfois je me demande en quoi je devrais me sentir dans ces conditions concernée ? 06/01 [FRÉQUENTATIF] Lors d’une visite qu’on me rend, on m’apporte ce mot, un peu comme une boîte de chocolats : à l’intérieur, des chocolats, de formes et de parfums différents, emballés ou non, et le cas échéant, plusieurs couleurs de papier métallisé. On m’appâte avec le verbe penser, prétendument fréquentatif de pencher. Renseignement pris, c’est également le fréquentatif de peser, panser et pendre. Lourde déception en découvrant que fréquentatif fait référence à la fréquence et non à la visite épatante où il est apparu. Si ce n’était pas une boîte de chocolats, je pencherais pour un bouquet de fleurs très légèrement coruscantes. ** Avec ce journal, une passion inavouée pour la grammaire se fait jour. Tout son saint-frusquin de figures de styles, de formes… un vrai petit nécessaire de toilette dans le baise-en-ville de la vieille dame au-dessus de tout soupçon. *** Clignoter est le fréquentatif de Cligner. Vivoter, de vivre. Voilà bientôt un an que nous ne nous sommes pas vu.es, quel fréquentatif imaginer au verbe manquer ? 05/01 [RETROUVAILLES]
Dans certains cas, assez rares, le — re réussit à doubler la puissance merveilleuse de la trouvaille — ce trésor de l’île, ce dessin magique découvert au fond de la poche d’un manteau de deuxième main. **Pour une fois, j’ai voulu rentrer tôt. Faire face à la ville. La marcher. Et puis habiter là à nouveau. *** Au milieu d’un pont, et déjà en face de nous, un pont semblable qui aurait pu être le lieu du rendez-vous et que nous avons regardé, bien davantage que nos visages dans les écharpes et les bonnets. Nous avions le temps. Oui, nous nous l’étions donné. Nous sommes allés nous asseoir sur un banc dans un parc, ni trop près, ni trop loin des enfants qui jouaient, à un carrefour, de sorte que le parc lui-même nous emmitouflait de sa tranquillité matinale. L’ami avait prévu du thé pour moi et régulièrement, il a rempli mon gobelet opaque de fumée. Il avait du café, mais je ne l’ai su qu’après, bien plus tard quand je lui ai écrit pour m’excuser de n’avoir pas compris qu’il n’y avait qu’un seul gobelet et que sûrement il l’avait attendu, mais non, pas d’inquiétude, tout le temps où nous étions resté sur le banc il avait bu du café sans que je m’en aperçoive puisque nous étions, là encore, côte à côte. Se parler ainsi, dans la repos des visages ouverts sur le paysage, mais bien plus encore sur l’aménité de la conversation qui ne peut être dérangée — tout s’y ajoute facilement, ainsi cet homme noir avec son gilet fluorescent et son casque de vélo qui est passé devant nous perdu dans la contemplation du haut des arbres nus — change le point de vue. Depuis quelque temps, je crains que dans le bruit de l’actualité, la cadence infernale du clou qui chasse l’autre, les deuils ne m’échappent, qu’ils ne soient plus que leur brutalité. Mais finalement, j’en viens à penser que je m’abstrais de leur cliché. Par delà la tristesse et le manque acide, il n’y a pas d’oubli, même si le nom peut nous tourner autour comme une brume d’un lieu ou d’une chose autrefois aimée par l’autre et qu’on souhaite plus que tout garder par devers soi, loyalement, il n’y a pas d’oubli au sens où les morts oublient leur passé aux enfers antiques, il n’y a pas d’oubli mais une sorte de côtoiement, semblable à celui qu’on connaît quand in est assis sur un banc dans un parc à-côté d’un être familier, dont on ne regarde pas le visage, au mieux les mains ou les chaussures passent dans le champ de vision, mais le plus souvent rien, on regarde ailleurs ou au-dedans de soi et c’est là qu’on le voit vraiment, tandis que le regard flotte comme une brume sur le parc tel qu’il s’offre à nous depuis de modeste point de vue et personne ne parle, un instant, ou plus longtemps… 04/01 [SIMPLICITÉ]
Dans l’amour, la simplicité vient par surcroit. ** Après un certain retrait, il apparaît que la simplicité n’est pas compliquée, mais demeure un long voyage à portée de main. Par instant, on saurait quoi faire : dans un café, dans une gare, dans un parc, les vieilles valises qu’on se traîne et dont seul le poids a encore une fonction, — nous occuper, nous charger, nous lester, nous entraver — on les a laissées. D’autres les récupèreront peut-être pour en faire des luges, des nids pour les hérissons, des objets de décorations. Avec ce qu’elles contenaient, ils caleront des portes, surélèveront des armoires, ou nourriront un bon feu de gaufres. À moins que la vigilance n’explose contenant et contenu dans les plus brefs délais, personne ne les réclamant plus. Ailleurs, je marche les mains dans les poches. On sait comment faire au plus simple. *** J’ai entrevu ce poème qui dit quelque chose comme : Je veux te demander tout/Parce que tu n’as rien/Comme ça tu auras tout, mais pas exactement. Je l’ai entrevu et il est si simple, j’ai cru pouvoir m’en souvenir, comme la dernière fois que je l’ai oublié. 03/01 [NOURICE] La nourrice fuit. Je ne suis pas Phèdre. Je fais venir un plombier. Il note nourice sur le devis. Les plombiers manquent d’r dans tant d’eau. Il demeure pour moi la colombe du déluge. La nouvelle nourrice est de dur métal… Une Walkyrie-cantinière. ** Derrière la gueule de balafre de la faute d’orthographe outrancière — pas ces fautes d’accord ou d’inattention, mais ces croyances d’un autre monde, avec leurs étymologies qu’on dirait extra-terrestres, mais qui tout bien considéré sont enfantines, confusion d’une poésie sidérante plutôt que simplification d’une règle trop éloignée, acoquinage de sons et de concepts qui sans cette personne qui les écrit par erreur, mais en toute bonne foi, ne se seraient jamais rencontrés — la nécessité d’écrire est tapie. *** Ces orthographes qui toujours se refusent. La main n’en garde pas plus trace que l’œil. Pas pour nourrice, en ce qui me concerne, mais en l’occurrence, cauchemard, carapaçon… 02/01 [POST BAD] Un mouvement nietzschéen par delà le bien et le mal, sorte de post-structuralisme de Mickaël Jackson. Sinon, beaucoup de bouches refaites et de lunettes sans verre pour cause de faux cils aggravés, prenant des poses de Sainte-Nitouche à 50 € la passe sur Instagram. Heureusement que j’ai appris de la même source à dire whatever avec mes doigts, ça dédommage. Je vais m’en tenir à ma version initiale. ** En relisant ce mot-concept cache-misère du tape-à-l’œil, c’est un autre qui vient : [POST BAC]. *** Les filles veulent absolument faire une partie de Trivial Poursuit. Elles sont condamnées à perdre pendant quelques années encore : nous sommes vieux jeux de plusieurs vies et de nombreuses parties. La cadette se désespère, boude éventuellement. Une autre fois, elles insisteront à nouveau. Elles aiment ces connaissances en fiches qui les narguent d’un amour coupable, comme bien souvent à l’adolescence, on préfère le gars méprisant. 01/01 [GIRAFE] J’avais déjà une blague avec deux girafes — les girafes à l’opéra, ça ne s’écrit pas, il faut entendre ça — et depuis la nouvelle année, une autre, — couic couic la girafe, ça parle de soi, mais qu’il ne faut pas confondre avec couine-couine : la girafe Sophie — . Il y en a encore une, celle qu’on peigne. Girafe fait parti des mots rares, qu’on trouve plus facilement en Europe dans les livres pour enfants — qu’on accoutume à la rareté — que dans les conversations à la sélecta des adultes — qui se sont fait au mauvais café et à l’échange de clichés — . Girafe tout le monde voit bien de quoi je parle — en tous cas chez les adultes qui peuvent y faire quelque chose — et pourtant bientôt, le mot sera définitivement privé de sa chose : cette bête improbable, à l’apparence chimérique, long cou, tâches rouquines, chaussettes blanches, regard de star hollywoodienne des années trente… Dans une réserve du Kenya, deux personnes, croisées à un déjeuner chic, observent une trentaine de girafes pour mieux pouvoir les préserver, parce qu’en plus on s’est aperçu en essayant de les déplacer, pour repeupler l’Afrique en girafes, qu’on n’y comprenait strictement rien à ces animaux. Bref, ça fait 2 girafes à l’opéra, une couic couic et Sophie, une à peigner et les 30 kenyanes : 35 girafes à ma connaissance. Tout ce qui manque, le langage le totémise. Mais il va falloir aiguiser nos langues de contes et de poèmes pour pouvoir dire choses aussi fantasques que girafe et être sinon cru.es du moins écouté.es. ** J’ai peur que les girafes d’aujourd’hui ne deviennent les dragons de demain. Et de tout ce qui alors pourra être appelé girafe : êtres ou choses, magnifiques, mystérieuses, faisant corps avec ce qui se trouvait alentour et désormais disparues au point d’être mythe devenues. *** Deux girafes Sophie saccagées par les jolis chiens de ma mère profitent de leur décote sur une étagère. 31/12 [HOAX] Bestiole en plastique visqueux — non biodégradable, potentiellement cancérigène — affublé de longs bras et d’un tronc creux dans lequel on peut glisser un stylo, un doigt, une main jusqu’au coude… Ridicule et pourtant vaguement inquiétant, ressemblant en lointain cousin au bidule qui fait rire aux éclats Serge et Jane dans la 4 L décapotable de Slogan. La chasse à l’hoax est devenu un sport ordinaire des dîners en famille, il y revient au galop, n’étant, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait une autre. Consternation de voir les siens se faire avoir jusqu’à l’hoax. Bel exemple de saison : la nouvelle année.**Une discussion brève, mais sérieuse avec Léa, la serveuse de l’Envers me conforte dans ce point : solstice oui, nouvel an, non. Les communautés de sorcières sont assez occupées cet hiver par les abus de langage du Président états-unien (« Si l’enquête Mueller était réellement une “chasse aux sorcières”, alors Donald Trump serait suspendu nu dans une grange froide, perdue au milieu de nulle part, torturé pour qu’il admette avoir pactisé avec Satan, avant d’être brûlé sur un bûcher. Au lieu de ça, il joue au golf à Mar-a-Lago », philosophe Kitty Randall), cependant on peut espérer que dès sa destitution, elles s’attaqueront aux fameux hoax du 31 décembre.*** Mon premier passage en Bulgarie a consisté en un séjour express comprenant visite d’une ville, d’un théâtre, de deux réserves de costumes, vols intérieurs, conférence de presse à l’ambassade et exfiltration en voiture diplomatique vers l’aéroport. Alors que je cherchais mon chemin dans un couloir de l’opéra de Varna, quelqu’un est arrivé au pas de charge, un large plateau de chocolats en main. Je ne connaissais cette personne ni d’Eve ni d’Adam et je ne pourrais assurer qu’il fut homme ou femme tant sa figure s’est effacée dans mon souvenir au profit de l’énorme boîte rouge et or. Bien que nouvelle dans le pays, j’avais tout de suite compris qu’en matière de chocolat, nous goûts différaient. D’autre part, je sortais de table. Bref, avec sourire poli, mais une posture de chatte anglaise, je dédaignais l’offre qui m’était faite. Afin d’éclaircir un malentendu, on m’expliqua que c’était l’anniversaire du porteur de la boîte. Je dis bien poliment « Happy birthday », vocable désormais international au moins dans mon esprit et retournais à mes petites affaires professionnelles… J’étais magistralement passée à côté d’un des rituels les plus admirables de ce pays. Heureusement, j’y retournais, à de nombreuses reprises, jusqu’à comprendre ce qui peut se passer quand on offre un chocolat à toutes les personnes que l’on croise le jour de son anniversaire. Dans les pays slaves, c’est le jour de sa fête qu’on reçoit des cadeaux, le jour du Saint, de la Sainte dont on porte le nom. Je le savais bien : j’avais joué Olga, dans les Trois Sœurs où soir après soir Kouliguine offrait à Irina un livre qu’il lui avait déjà offert l’année précédente, et je riais, je riais… Le jour de votre anniversaire, c’est à vous de faire des cadeaux. Par exemple, des chocolats. Si vous êtes au régime, diabétique, ou simplement doté d’un palais délicat accoutumé au chocolat à 90 % de cacao, allez en paix : personne ne vous demande de les avaler séance tenante. Le rituel est ailleurs. On vous offre un chocolat, vous l’acceptez et vous faites quelque chose en échange. D’ordinaire Merci suffit, mais là, c’est un anniversaire, la date qui dit qu’on a tenu le coup jusqu’ici, qu’on y est arrivé, comme à une étape sur le chemin de Compostelle. Vous faites des vœux. De vœux pour la longue vie et la santé. Même si vous ne connaissez pas la personne qui vous tend une boîte géante de chocolats, même si vous ne pouvez pas la voir en peinture, même si vous êtes pressé, soucieux, patraque. Le temps s’arrête. Deux êtres humains se font face et dans cette configuration, être sincère va de soi. Je te souhaite de vivre, et d’être en bonne santé. Vous pouvez bien sûr développer. Mais l’audace de ce face-à-face est déjà immense, une terre inconnue. Avec la pratique, on se sent un peu fée en formulant les vœux et ce moment devient intensément heureux.
30/12 [PAR EXEMPLE] Cette toute petite fille dans le wagon, qui lorgnait mes tartines de truite fumée comme un chaton, voilà qu’elle dit : par exemple. Et je me demande quand ce système de troc a pu se mettre en action dans son jeune cerveau. Par exemple, le monde par équivalence. Et « peut-être » et « si » qui suffisent à le tenir dans une petite poigne.
Par exemple, je n’aurais pas renoncé à cet étrange point de vue qu’on a sur le monde à trois pommes de hauteur. *** Sparring partner d’un brillant théoricien, je dépose ça et là dans la conversation des exemples qui sont autant de petits cailloux blancs. Viendra peut-être un jour où moins effrayée de sa solitude, je me contenterais de survoler tout ça, comme l’oiseau qui passe en vedette américaine au-dessus d’Hansel et Gretel, si léger qu’on ne peut le soupçonner d’avoir mangé les miettes du chemin.
29/12 [SEMI-BOURGEOISE] Pour parler d’une maison recelant des signes ostensibles de bourgeoisie (hauts plafonds, moulures, parquet…), mais en quelque sorte égarés dans un voisinage ou une petitesse qui lui refusent le titre de bourgeoise complète. Rien à voir avec cependant avec une dégénérescence consanguine, tout le contraire : un métissage joyeux.** Il y a un an nous visitions cette maison, avec son titre à moitié plein, on dirait Cendrillon et son soulier perdu. Un jour, un émissaire royal sonnera sans doute à la porte avec une épreuve de nature à faire s’incliner la balance d’un côté ou de l’autre, rendant la maison tout à fait bourgeoise ou tout à fait semi. La seconde occurrence laisse entrevoir davantage de possibilités.*** J’avais vu à Bray-Dunes, deux semi-bourgeoises mitoyennes qui avaient tourné bien différemment. L’une s’appelait « Les Myosotis », l’autre « Les Ronces ». Elles étaient comme deux sœurs. Des Babayagas qui auraient pris des chemins différents, comme les jumelles du Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki. Avec elles pour point de départ, j’avais commencé une variation sur Hansel et Gretel… J’hésite à repasser dans leur rue, tant elles m’ont fait forte impression, puisque je peux encore y tremper ma plume d’épouvante.
28/12 [RUDIMENTAIRE] Parfois un mot vient sans qu’on l’ait sonné. Ce n’est pas le bon, mais il est là et aucun de meilleur ne se présente. Il a l’air de l’invité douteux . On appelle d’autres mots pour le job, on demande autour de soi : et toi tu dirais quoi pour dire… ? Pour dire la sensation d’un château fruste, un lieu où personne ne veut habiter, où on campe. D’autres mots sont proposés et c’est terrible parce qu’on s’est déjà attaché à rudimentaire, comme si c’était Rudy Mentère, un petit gars plein de bonne volonté, qui n’a pas rechigné devant la tâche, même s’il n’était pas vraiment taillé pour. Bref je l’ai gardé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, puisqu’ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague ** Qui se trouve à l’état d’ébauche ou de vestige — ainsi, Armille, la Ville Invisible de Calvino, dont on ne sait si elle est démantelée ou —, dans un état d’impossible différenciation entre ce qui nait et ce qui disparait. Quelque chose des confins, des solstices, de la parole perdue. On dit rudimentaire celui ou celle qui écrit des ouvrages contenant les principes de la grammaire latine. Là, que je voudrais aller : aux principes, à l’entre-deux d’un ambitus grand comme un jardin muré, au balbutiement. C’est un souhait. Un souhait véritable.*** Logique rudimentaire. Grand Nord canadien, premier jour de froid, un trappeur part en forêt avec sa hache. Il abat des résineux toute la matinée et alors qu’il fait une pause, assis sur un tronc, passe un indien, un indien familier, Jo l’Indien. Le trappeur lui demande comment s’annonce l’hiver dans l’ancestrale sagesse de sa tribu. Jo l’Indien sans hésiter l’informe : cette année, hiver rude. Fort de cette information, notre trappeur décide de continuer à couper toute l’après-midi. Alors qu’il s’active à atteler les troncs à son cheval, à la tombée du jour, Jo l’Indien repasse. Ils se sourient. Hiver rude, dit le trappeur. Et l’autre tout à coup sérieux, inquiet lui dit : cette année, hiver très très rude. Ils se séparent et notre trappeur passe une mauvaise nuit. Personne ne veut manquer de bois dans le très rude hiver canadien. Il s’en retourne couper dès l’aube, travaille d’arrache-pied. En dépit des gants ses mains sont couvertes d’ampoules. Jo l’Indien passe sur le petit sentier, juste au moment où notre trappeur en nage, les mains sur les genoux essaie de reprendre sa respiration, il a une crampe. Salut Trappeur ! Salut, Jo ! Tu es sûr pour tes prévisions météorologiques pour l’hiver. Sur : hiver très très très rude cette année. Le trappeur crache. Jo l’Indien s’en va. Il le rappelle, il a du café. Ils s’asseyent. Tu as de la chance de savoir des choses comme ça… Le ciel, le vol des oiseaux, les coins à champignons… À quoi est-ce que vous voyez que l’hiver va être rude ou doux ? Jo l’Indien finit son café : pas magie.Hiver toujours rude, quand homme blanc coupe beaucoup de bois.
27/12 [DRAME] Inutile en dehors des heures de bureau (précise la femme de scène). ** Nous sommes assis dans le public. Ce qui se joue a été noué au préalable et sans nous. Notre seule véritable variable d’ajustement tient dans le coussin sous nos fesses. *** Le mal vient de plus loin, m’avait dit la géniale Renaude Gosset, praticienne de haut vol de la Technique Alexander en considérant l’affaiblissement de mon poignet gauche. Cette fois-ci le droit fait des siennes, le poids nié, peut-être, le poids niais sûrement, celui qu’on se trimballe pour rien, l’enclume oubliée par mégarde dans la valise… De quoi entraver la préhension, en d’autres mots. On sait cela et également qu’aller bien est aussi psychosomatique que son contraire. Alors quand éclatent ces drames minuscules à tension maximale, quand de jeunes larmes remplissent inopinément une pauvre tasse de verre dépareillée, j’aimerais avoir la voix ferme et amicale de Renaude pour dire : le mal vient de plus loin. Mais certaines choses, on ne peut que les savoir.
26/12 [RATIONNEL] De raison et pas de ration. Tristesse de ces petites bêtes étymologiques qu’on va chercher pour se tenir au plus juste. Une attitude rationnelle devient d’un coup la portion congrue de l’existence privée du rêve. Jusque là, Nelle, étant mon petit surnom d’enfant, la ration de Nelle ne pouvait être, elle, que de peu de raison. Une ration sans rationnement, sans ticket plus valable au-delà d’une limite ou alors pour jouer, avec la peur au ventre d’être dénoncée par la manifestation d’un petit dieu scrupuleux (celui des bords du carrelage blanc, ou l’autre, des noirs), mais sans les prendre trop au sérieux, tous les deux et les autres. Une ration double, de celles qui font les superhéroïnes de le fantaisie. Jour de deuil de vouloir toujours savoir… et ardoise magique du sens de l’enfance, effacée seulement en apparence.

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L’histoire d’un petit garçon qui a des problèmes en calcul. Une maîtresse spécialiste des problèmes de et avec les maths lui apprend à compter jusqu’à 5 sur les doigts de sa main. Tant qu’il compte sur sa main à elle, pas de problème, 1, 2, 3, 4, 5. Mais quand elle lui demande de le faire tout seul, avec ses doigts à lui : 1, 2, 3, 4. Il essaie, réessaie. La maîtresse spécialiste pose sa main contre la sienne : Tu vois bien, nous avons tous les deux le même nombre de doigts. Pouce, index, majeur, annulaire, auriculaire. Pourquoi n’arrives-tu pas à 5 quand tu comptes tes doigts à toi ? Ça ne te semble pas bizarre ? Il hausse les épaules, fataliste : oh vous savez, à la maison c’est pareil, il y en a toujours moins pour moi.

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Je n’abdique pas ma déception, concernant cette étymologie qui renvoie non à la ration, mais à la raison. Cependant, le Journal d’un mot est riche en étymologies contrariées, voire contraires qui cohabitent sans mal dans un grand laps de temps. 25/12 [MONTAGNE] Je dirai désormais : aller aux montagnes. Le singulier n’a pas sa place dans cette assemblée.

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Vue sur l’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe à l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins…

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Les montagnes tournent. Je dis ça pour qui croirait que sous prétexte qu’elles sont plantées là, elles sont une manière de palissade colossale. Ce sont des dragons endormis, la tête en direction de la queue, quand bien même des kilomètres les séparent. 24/12 [INTRÉPIDE] Le mot plein d’enthousiasme — y sonne un pas de claquettes et les sabots d’un cerf — pointe son nez à chaque évocation de ma jeunesse, comme dans l’aventure de la vieillesse de ma grand-mère. Toute petite déjà, j’étais intrépide sur la plage, puis en forêt, en patins, en voyages lointains… La Jeanne s’est faite, sur le tard, intrépide en appartement. « Si on se couche, c’est terminé », cette formule à moins de 15 ans dans la bouche de mes grands-parents, mais moins latéralement, elle fait pour moi son office dès à présent, manière modeste du « Adsum ! » des Coufontaines. Pendant dissymétrique, mais plein d’élégance de l’épitaphe que je m’administre de mon vivant : « Se non è vero è bene trovato »

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Dans le bruit d’intrépide, le beat du mot l’emporte sur son préfixe négatif. Sans trembler, oui, mais jamais sans mon tactus. One , two, one two three four : allons-y !

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Mon grand-père Marcel jouant aux cartes, c’est un risque-tout. Il pose ses jokers dès les premiers tours, avec une petite lueur fanfaronne dans l’œil. La même qui réchauffe quand la chaudière l’entourloupe alors qu’il fait moins dix dehors. 23/12 [AMERTUME] L’histoire de l’homme qui avait la tête comme une orange. Il raconte son histoire à une passante dévorée de curiosité à son apparence : un génie délivré, trois vœux accordés. D’abord la fortune incommensurable. Ensuite l’amour indéfectible. Enfin… avoir une tête comme une orange. La blague laisse perplexe (de celles que je préfère), mais à bien y réfléchir, elle est tout à fait sage : l’amertume dans son dosage subtil, si nécessaire au goût. Pourquoi en avoir si peur ?

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J’ai fait du poisson. J’ai oublié le citron. Ma grand-mère Jeanne a dit : le problème aurait été que tu prennes le citron et que tu oublies le poisson.

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Cette période des fêtes, toujours propice aux empaillages familiaux et aux conversations téléphoniques amicales qui les démêlent, les commentent, exégèses depuis la cuisine tranquille, ou à l’occasion des courses en solitaire. Les échanges d’un frère et d’une sœur toujours aussi passionné.es l’un de l’autre (joie de se retrouver, drame avant de départir), me ramène à ce moment du Dictionnaire Khazar de Pavic où un époux très amoureux, en barque sur un lac le jour de ses noces, jette dans l’eau son alliance de sorte « qu’un léger déplaisir fixe un grand bonheur ». 22/12 [FAIRE-PART] Une femme est morte. DENISE. Une vieille dame semble-t-elle à la lecture de l’avis de décès. Très convenable, l’avis. Rien n’y manque. Ni ses 4 enfants, ni ses 14 petits-enfants, ni ses neuf arrières-petits enfants. Croissez et multipliez. Pas de plaque ni de fleurs. On ne fait plus ça. Mais une petite ligne pour conclure dans toute cette solennité : elle a rejoint son mari DÉDÉ. In extremis, faire la part des choses.

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Accoutumés à lire l’horoscope avec 24 h de retard, l’achat exceptionnel du journal du jour lui confère une véritable aura divinatoire.

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Le confinement aura au moins fait des bébés. 21/12 [AVERTISSEMENT] Quelque chose de biblique s’était perdu dans ce mot, depuis qu’on avait pris un averto. Qu’est-ce qu’on avait fait au juste ? On avait gardé ses patins aux pieds ? Séché un cours pour aller manifester contre Devaquet alors qu’on n’était pas encore au lycée — comme si ça n’allait pas finir par arriver — ? Et depuis, une femme avertie en valait deux et l’autre c’était une petite bonne au bord du renvoi à chaque fois que le mot se formulait dans la petite tête toute seule. Heureusement, le curé du village y a mis bon ordre en fracassant la sienne sur la glace. Il avait déjà eu un avertissement. Tout comme la femme énergique et pleine d’entrain qui fait tourner les lessives de la sacristie et les décorations de la liturgie. Ces deux-là ont eu des avertissements. Un ange a croisé leur route. Un brise-glace aurait mieux valu ? Pas sûre : le curé à la tête dure et qui dure. Dorénavant, j’entends entendre comme un chuchotis divin mes mésaventures nécessaires.

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Prends garde à la douceur des choses Comment savoir dans quel sens se tricote ce vers, quel avertissement il contient ? Méfie-toi ou protège ? Ou plus simplement : regarde. La visite d’une amie dans la famille, ses yeux accoutumés à ce paysage, la nouveauté renouvelée de sa présence parmi nous, l’autre lien qu’elle incarne à elle seule, comme une ambassadrice d’un pays richement peuplé et bienveillant, tout cela fait voir d’ailleurs, autrement, plus vaste.

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20/12 [BONNET] Par extension, nom préféré pour tout ce dont je me couvre la caboche. Bonnet est plein de bénignité et contient, en plus de mon crâne, la simplicité du benêt, de l’enfantin. Car la tête à protéger c’est la petite tête, celle qui n’a jamais grandi, dont la fontanelle s’est refermée si tard qu’elle a laissé entrer tous les esprits qui traînaient les couloirs et les parcs. Le bonnet me cache avec bénévolence du regard des dieux et autres curieux et tient au chaud mes pensées secrètes et si indépendantes qu’elles auraient cours sans moi si je n’y prenais pas garde. Hier, je l’ai perdu dans une voiture d’occasion. L’air très concerné du conducteur m’a tout de suite fait savoir qu’il connaissait, lui aussi, les multiples usages des bonnets, bien que rien dans la pauvre apparence du mien n’ait pu le renseigner. Il a d’ailleurs fait diligence pour m’informer qu’il l’avait retrouvé et proposait de me le renvoyer par la poste. J’irai le quérir en main propre, c’est plus responsable.** Dans un sens vieilli, prendre quelque chose sous son bonnet signifie : Imaginer quelque chose qui n’a aucun fondement. Dans un sens moderne : agir de sa propre initiative. Le bonnet, souple, se retourne. L’imagination hors-sol, les châteaux dans les airs dans le voisinage du bonnet. L’air qui circule entre la tête et l’étoffe protège et réchauffe. Comment pourrait-on agir de notre propre initiative sans imaginer des choses qui n’ont aucun fondement ? Si on est poète par exemple ? Ou simplement en vie ? Fouiller les mots, leur sens vieilli et moderne, leurs cousinages, leurs antipodes : pour écrire, mariage par excellence, il faut, j’en suis convaincue quelque chose de neuf, quelque chose d’ancien, quelque chose de bleu et quelque chose d’emprunté. Et tout cela dans chaque mot. Je le dis comme je le pense, sans autre fondement que celui de mon bonnet. *** « C’est mon bonnet, c’est mon bonnet… » petite phrase rigolote d’une opérette de Messager. Celui qui me la chantonnait chaque fois que je prononçais le mot bonnet, — évocation fréquente dans nos pays de froid, et préférée à tout autre terme plus précis, à l’exception peut-être de chapka — est mort à présent. Il demeure une étrangeté dans les souvenirs rigolos des morts trop tôt. Je ne m’y risque jamais sans une forme de gêne bébête au premier abord, mais qui me rappelle combien je me sens regardée par le Grand Ordonnancier de la Bienséance (le GOB, donc, ça aurait fait rire l’ami du bonnet). Comme il nous a faussé compagnie au cœur de l’été, de l’été caniculaire, je n’ai pas eu l’idée de proposer un couvre-chef pour sa tenue de voyage. Et là, oui, je n’ai pas écrit « bonnet », mais c’est que me revient une petite phrase rigolote d’une opérette de Reynaldo Hahn « Je voudrais une casquette de voyage… » 19/12 [TABAC] Un pot à tabac, sa rondeur, son utilité, son couvercle. Tourné à l’effigie d’un personnage, souvent masculin, avenant et rieur qui rappelle immanquablement Sganarelle dont la Tirade du Tabac se confond avec ses méfaits tchékhoviens dans un même nuage de fumée. La jovialité de l’objet, sa stabilité, l’artisanat de ses traits simples et expressifs sont autant de qualités qui peuvent faire choisir « petit pot à tabac » pour croquer une personne replète et appréciée. Là encore, on ajoute petit, pour dire notre affection, en oubliant que ce mot mignon était fait d’abord pour l’enfance. La robustesse et la rondeur de ce corps ramassé, émaillé, font oublier la fragilité de sa matière première, les fêlures et éclats de précédents méchants usages, maladresses et accidents… et la dangerosité toxique des plaisirs de ce dont on l’a rempli, le tabac, cette laisse pour sortir le chien à la promenade. Le couvercle cache à nos regards aussi bien le tabac que l’absence.

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J’avais demandé qu’on ne fume pas dans le théâtre ! Comment peut-elle le sentir ? Au troisième balcon, le régisseur-lumière au clopeau interroge son collègue, sidéré. Ma lecture régulière des Privilèges de Stendhal me vaut sûrement ce nouveau superpouvoir.

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Il n’y a plus de tabac depuis longtemps, reste la nicotine qui cache bien son jeu avec son odeur de framboise. 18/12 [DELICATESSE] Que la quintessence de subtilité du mot ne s’emploie que « dans le style léger et familier » avec l’expression « Être en délicatesse », ne laisse pas de m’étonner. La définition du Littré accentue mon trouble : « Nous ne sommes pas brouillés, nous sommes en délicatesse, c’est-à-dire chacun de nous craint de manquer à sa propre dignité en faisant des avances à l’autre »… C’est pour moi l’exemple parfait de la situation sans plus de familiarité et d’un certain poids. Peut-être la clé de ce paradoxe se trouve-t-elle dans le remplacement du mot par un de ses synonymes, plus ou moins éloignés. Je risque de me retrouver dans une épicerie fine avec vous si vous ne prenez pas les mesures nécessaires au plus vite.

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La période est dure, le siècle se démasque, les illusions salutaires — celles qui adoucissent la norme, qui prennent dans les bras pour consoler d’un bobo qui est en réalité une injustice sans réparation possible — sont tombées sur le carrelage, elles ressemblent à nos téléphones, fêlés de toutes parts, mais que nous refusons de changer, encore et encore, d’aller encore alimenter un système qui fonctionne à plein régime : elles marchent encore, mais elles sont laides et coupantes, impossible de ne pas le savoir. La délicatesse, les marques de délicatesses, légères comme le pli du drap soulignant la grosse joue d’un enfant, légères comme les plumes des oreillers qui volent toujours, s’agrègent en contrepoint merveilleux. Nous nous faisons doucement signe(s).

*** J’aimerais dresser une liste des délicatesses, à la manière de Sei Shōnagon. Une bribe de la Légende de Vie et de Mort du Cornett Rilke me vient : « Comme on retire une boucle d’oreille ». Je demeure plusieurs jours dans cette définition, incapable d’y ajouter quoi que ce soit. Et ce matin, cet instant d’un cadeau. Il m’a dit : « Je lis ce livre et à chaque page, je pense à toi, je pense à toi en train de lire ce livre. Il est passionnant, mais c’est ton livre, alors je te l’offre. » 17/12 [PERSONNEL] Et non petit personnel, comme on l’avait — tête faible — appelé jusque là. Une rébellion qui lui vaut sans barguigner ce galon. Le personnel du Sérail. Voire le Personnel du Sérail.

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Au Conservatoire des acteurs, j’ai su très vite jouer les vieilles bêtes, je les appelais comme ça, les servantes sans âges, illettrées, dures à la tâche. Les vieilles bêtes. Une sous-caste de la domesticité. La servitude faite femme. C’est Catherine Hiégel qui m’a montré comment, ou plutôt qui m’a dit que j’étais comme elle, que je saurais le faire. Mais j’y suis arrivée trop rapidement pour qu’un autre crédit lui revienne que de m’avoir bien vue, ce qui est peut-être la meilleure chose qu’un.e pédagogue puisse faire, finalement. Un temps, j’ai cru que cette connaissance me venait de ma grand-mère, qu’elle me rapprochait d’elle. Mais cette illusion s’est déchirée bientôt. C’est quelque chose de plus ancien, de beaucoup plus ancien qui souffle dans ces grandes carcasses solides et rompues tout à la fois.

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Plusieurs années après la clôture officielle du Sérail, je comprends que le 17 décembre est l’anniversaire de la mort de Rûmi. Dans mon sac, il y a l’Affamé, Les dits de Shams de Tabriz, le roman de Nahal Tajadod. Dans ma tête, il y a un poème de Omar Khayyâm, lointain disciple du Maître : hier j’étais à un enterrement dans une très belle lumière. Je me suis dit que ce serait tout de même mieux de faire ça de son vivant. Ce serait bien d’entendre le Pacha Selim dire encore une fois devant tout le personnel le poème de clôture de l’Enlèvement au Sérail, qui rend la vie ( et la mort) si légères à porter. Ne te dépense pas tant en tristesse insensée, mais sois en fête, Donne, dans le chemin de l’injustice, l’exemple de la justice, Puisque la fin de ce monde est le néant, Suppose que tu n’existes pas, et sois libre. 16/12 [SACRIFICE] 30 ans plus tard, toujours rien compris au clip d’Elton John.

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La fumée pour les dieux, la viande pour les pauvres. Ces bons gros dieux dupes, tout maigres en fait, qui mangent leur rôt à la fumée.

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La croix de fagots de métal dans l’église Saint Gerry s’embrase à la lumière rase du Nord. Elle est sans Christ, et dans cette flamme on cherche Jeanne regard. 15/12/18 [CÉSARÉE] Longtemps j’errais seul dans Césarée vient souvent se substituer au vers racinien, si étrangement beau. Je demeurais longtemps errant dans Césarée. Une connaissance au nom tout proche vient également peupler cette solitude depuis quelques années. Un jeune homme. Quand il aura forci, il fera peut-être un Antiochus désarmant de douceur.

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Porte de sortie du petit cadre des visios, la lecture pas à pas de la tragédie Pertharite transporte la classe dans Césarée. Une Césarée étendue à Corneille, aux heures douces et tamisées des cours de poétique de François Régnault (éternellement volets clos sur un soleil d’été dans mon souvenir), et plus loin encore jusqu’à un voyage lointain dans le temps et l’Antiquité d’un petit groupe d’hellénistes et de latinistes en herbe, foulant follement les pavés d’Ostie. 14/12 [LIAISON] L’après-midi. La porte est fermée sur le monde. À nouveau.** Ces deux-là ont une liaison. Entre eux, il y a « et ». Une aventure, peut-être, une affaire, comme on dit, parties visibles, rassurantes, moqueuses un peu et péjoratives souvent de la liaison, cette façon d’aller ensemble, de se fondre presque en un même moi. Souvent j’incite, en diction française : moi, je la ferais, discrète, brève, peut-être, mais je la maintiendrais ou bien nous passons à côté du sens profond de ce qui se dit, entre les mots, de ce que les mots se disent, se racontent, à notre insu presque, leurs chuchotis qu’il convient de respecter, comme autrefois les mystères des adultes. *** La musculature qu’il faut développer pour bien faire une liaison en « g ». 13/12 [MÉTAPHORE] — Quand on connaît les codes, on peut enlever les petites roues. Nuit tombée au Carrefour City, la caissière pourtant débrouille ouvre des yeux ronds sur son jeune collègue. Un jeune. Sur son visage il porte l’Asie des îles. — Comme pour le vélo… c’est une métaphore… les petites roues qu’on ôte quand on sait faire le mouvement… c’est une métaphore ! Deux papillons siamois volent autour de son visage ravi.

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Depuis l’entreligne Tes yeux observent ma lecture Persans chaleureux

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Nous regardons Hansel et Gretel sur nos écrans et nous sommes sur l’écran et nous ne sommes pas ensemble alors que rien ne se serait passé si nous ne l’avions pas été. Je me demande de quoi tout cela est la métaphore.

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