JOURNAL D’UN MOT [an 3]

17/01 [COURTOISIE] — Mesdames et messieurs… — Oui ? — Un incident sur la ligne 11 retarde actuellement les trains sur cette ligne — C’est pas grave. — Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour ce désagrément. — C’est rien je vous dis. Sortie 4 chemins, un monsieur courtois avec la voix off. Je me demande s’il en entend d’autres qui ne me parviendraient pas… Je pense à la douleur provoquée par l’ostéo, plus tôt dans la journée, qui s’est si agréablement substituée à celle qui était l’objet du rendez-vous… Lui aussi m’a prévenue et j’ai répondu, de bonne foi, que ce n’était pas grave. ** Dans une grande masse de peuple, des transports urbains : un mot d’excuse d’un passager soudain encore plus près, l’adresse du conducteur aux messieurs, aux dames et aux enfants.
16/01 [TRISTES]
Elles sont tristes les marquises. Tristes comme dans la chair et triste hélas et j’ai lu tous les livres.. Tristes comme pas baisantes. Tristes comme un repas triste : incolore, inodore et sans saveur. Et la compassion tu l’écris sur un papier dont tu fais une petite boulette pour amuser leur chat. Qu’elles soient tristes de nous voir fuyant leurs salons, ne change rien à l’affaire. ** Les choses qui me semblent tristes appellent une liste infinie, et pourtant on pourrait en faire une brève, sur le modèle des Notes de l’Oreiller de Sei-shônagon, qui dirait mieux la chose.*** Tout ce qui est triste s’efface devant la neige, à cela je reconnais ma solide appartenance montagnarde. Quant aux tristes, on peut en faire des bonhommes, rudimentaire, avec un nez en carotte et la promesse d’une fonte prochaine.
15/01 [SOUFFLE]
Ce mouvement si léger qui soulève la toile peinte d’un bateau quand Osmin ouvre les portes du Sérail en réponse au mot : Sésame ! Ce soupir de sirocco de moi seule audible après le dernier accord, quand tous les bras se lèvent vers le ciel invisible. ** Il y a des murmures à l’oreille. Comment les appâter ? Comment faire pour qu’ils adviennent ? Qu’y a-t-il de meilleur que de noter rapidement, encre mouillée sur le papier, leur dictée qui ne semble jamais reprendre son souffle ? Sinon, calme plat, on s’applique en désespérant du vent.
Autrefois, il fallait être épuisée, idiote de fatigue, pour que ça prenne le relais, pour que ça travaille en ma place. Mais avec les années, on apprend à fabriquer les attrape-rêves qui dénoncent la moindre brise. Patiemment. Impatiemment.
14/01 [SEMBLANT] Dans le délai qui nous était imparti et comme il l’avait précédemment stipulé par écrit, il a fait semblant de faire de la lumière et j’ai fait semblant de faire de la mise en scène. Cependant, la présence d’une lampe d’architecte d’exceptionnelle facture et la solidité des liens de rires et de vieux papiers au sein du Bureau Européen des Chimères, ont fait de l’abandon du soldat Harold un moment non dénué de romantisme. ** Sur scène, la question de la confiance en soi n’entre pas directement en ligne de compte. Il s’agit plutôt de faire semblant, notamment d’avoir confiance en soi. Le semblant c’est l’apparence extérieure. Il peut être faux. Il n’en reste pas moins présent.*** Bien que m’employant fréquemment à donner un beau semblant, quand rien ne ferait mieux avancer la cause, les occasions de découvrirais succès de ce masque me plonge dans une perplexité et je balance entre la satisfaction de ce que ma ruse ne se soit pas éventée et la déception intime d’être si mal connue de qui je ne voulais pas l’être. S’il y a un soulagement à ne pouvoir être lue comme le bottin, il y a une frustration à ne pas l’être comme le Carnet d’or de Doris Lessing, par exemple.
13/01 [INCONSISTANTE] Car telle je me sentais hier, oui, ectoplasmique de fatigue, à peine un contour, une fantomatique fourmi d’un minimètre avec trop de chapeaux sur la tête… Et plutôt que de démentir avec une véhémence louche, un ami du dimanche — le même qui avait apporté, la semaine dernière, le bouquet du fréquentatif — me rappela que c’était là notre nature première : These our actors, As I foretold you, were all spirits, and Are melted into air, into thin air: And like the baseless fabric of this vision, The cloud-capp’d tow’rs, the gorgeous palaces, The solemn temples, the great globe itself, Yea, all which it inherit, shall dissolve, And, like this insubstantial pageant faded, Leave not a rack behind. We are such stuff As dreams are made on; and our little life Is rounded with a sleep. Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air, en air subtil ; et, pareils à l’édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu’il reçoit de la succession des temps ; et comme s’est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d’un sommeil. ** Dans son plus simple appareil. *** Au bord d’écrire, guettant la chimère qui me relèvera de mes engagements, incapable de prendre à la main le stylo qui saurait quoi faire, lui, désireuse seulement de l’arrêt, de la pause, du temps vidé de ses aiguilles, d’être tombée dans la forêt sans personne pour l’assurer, mon bruit me suffisant, étendue dans le vert, comme le dormeur du val, mais sans mourir, la tranquillité chatouillerait encore le nez de ses herbes folles.

12/01 [RÔDER] Deux verbes, un chapeau de différence, des années de malentendus. [Rôder] : Errer, flâner sans but, au hasard… et [Roder] : User, polir une pièce par frottement afin qu’elle s’adapte parfaitement à une autre pièce. Mettre progressivement au point ou à l’épreuve, acquérir une expérience dans un domaine. Roderest le mot le plus récent. En perdant son chapeau, il est devenu tout technique, tout carré clair net et précis. Mais bien avant lui, on pouvait librement rodder un endroit : le parcourir à l’aventure… Il est fréquent et souhaitable de faire des rôdages dans le milieu du spectacle. J’obtiens cette orthographe à l’accent circonflexe en me bataillant avec le correcteur… Pourtant, il s’agit bien de faire un bout de road avec quelques connaissances triées sur le volet et disponibles pour assister avant l’heure à ce que nous faisons. Il semble donc judicieux de garder la tête près du bonnet et de conserver son « ^ ». Comment en est-on venu à croire qu’il s’agissait pour ces âmes charitables de procéder à un rodage, de venir mécaniquement participer à l’ajustage des pièces… ? Comment une vision aussi rétrécie de ce qui se passe dans ces moments d’échange particuliers est-elle devenue l’usage ? Comment ces spectateurs occasionnels ont-ils été amenés à croire qu’une autre expertise que celle d’être assis dans cette salle entrouverte était de rigueur ? Le rôdage, c’est le moment de la répétition sur scène avec des gens dans la salle. Leur présence donne une perception nouvelle du temps, de l’acte aux artistes. Et voilà. Dans le cas contraire, il y a de quoi manger son chapeau. ** L’annuel échange ERASMUS avec ma collègue de Stuttgart tient à la fois du rodage et du rôdage. La planification des cours, l’absence de connaissances à visiter là-bas fait la part belle à une certaine errance. Marche dans la ville, longs temps d’écriture dans des lieux où ma pratique est observée avec bénignité et surprise, heures de silence complet, ma parole en dedans, hibernant.
Dans le temps de la classe, au contraire, on rode, cent fois sur le métier. Rien de tel que le déplacement d’un corps dans l’espace pour changer de point de vue. Certains pans du répertoire se présentent dans un dénuement exotique, une fois débarrassés de leur préjugés alla francese au profit de draperies teutonnes. Je reconsidère certaines alliances dramaturgiques, l’urgence de ce qui se joue. J’entreprends la constitution de « sommes » par opéra, par air parfois, où j’additionne — comme disait Dullin à ses élèves outré. es par ses apparentes contradictions sur une même scène d’un jour à l’autre — ces petits éblouissements d’une ligne. *** La moindre sortie a son délit de faciès. On dirait qu’on rôde et pour sûr on s’érode.
11/01 [PARADIGME] Nous sommes profs de français, nous faisons de la lecture à haute voix, mais quand un acteur lit à haute voix… Ce matin, quand Stéphane a lu… C’est tellement plus… profond… les mots… la profondeur (geste de pelleteuse avec sa main, qui ramène le minerai à la surface)… Quand il lit, on change de paradigme. Voilà. C’est ça. On change de paradigme. A dit ce jeune prof primesautier, tandis que nous faisions la 5e mi-temps de leur semaine de PAF (Prof Art Formation ?) debout dans les ors du foyer du public. Dorénavant, nous appellerons ça un CAP (Changement Artistique de Paradigme). ** Depuis quelques mois j’appelle de mes vœux un changement de paradigme. Ce mot, qui me filait entre les doigts, voilà qu’il ouvre une chambre avec vue. Un instrument à vent qui devient une percussion, un instrument à cordes dans lequel on souffle, ou bien encore avec lesquels il se passe quelque chose d’autre. Mile Davis et sa trompette. Chet Backer et sa voix. Une autre conception des choses donnant naissance à des choses nouvelles. *** Dans une réunion, un collègue très érudit demande : “Qui est Isadora Duncan ?”. À la simplicité de sa question, il m’apparaît que mon école est (re)devenue une véritable école, où le savoir circule entre chacun de ses membres, sans limite d’âge ni de position hiérarchique.
10/01 [BAIGNEUSE] Un pli réalisé dans l’intérieur d’une manche trop longue. La manche d’une chemise en l’occurrence, la chemise d’un des deux gardes du corps de Selim Bassa, pour être précise. Sans y prendre garde, je furète dans les définitions d’À bras raccourcis, expression toujours associée à la lecture, chérie et répétée jusqu’à l’usure des reliures, d’Astérix. Synonyme, alors, du ridicule des hommes infatués de leurs petits pouvoirs. Mais la figure bonhomme du gros chef sur bouclier m’a induite en erreur… À bras Raccourcis : D’une manière non mesurée, de toute sa force, de toute son autorité (cnrtl). La prévenance de la costumière a dégagé notre garde du corps de la malédiction de n’être qu’un fier-à-bras, pour en faire un Rabalan. Le voilà remparé de sa baigneuse contre les Djinns qui flottent dans les coulisses du Sérail où il officie : Il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : « Sorcier, je te rends le mal ». — (Octave Mirbeau, Rabalan,) ** Julie Scobeltzine est la costumière la plus habile et la plus délicate que je connaisse. Comme le diable elle réside dans les détails. Elle ne néglige jamais les petites choses et ce n’est pas chez elle effet de maniaquerie, mais respect panthéiste. Dans Un Conte d’Hiver, elle a trouvé pour la mère un chemisier en soie qui raconte autant avec ses qualités (matière de lumière, tombé…) qu’avec son apparent défaut : son décolleté a quelque chose d’excessif, de débraillé sur le personnage de la reine mère et ses seins, qui tirent un peu sur le tissu deviennent un sujet. Ils nous tirent l’œil. Ils sont dans le champ. Et avec eux, le lait noir de la maternité de Junon. *** Les Villes invisibles sont vides quand je m’y rends, si je m’y rêve, Marco Polo décrit pourtant leur population, mais c’était avant, quand il les a visitées. À l’heure où il parle à Kublai Khan, je le sens, elles sont vides. À Anastasie, je peux prendre mon bain dans le bassin d’un jardin, mais pour pourchasser des compagnes dans l’eau, ou inviter à passant à se dévêtir pour m’y rejoindre, l’imagination doit suppléer. La rêverie.
09/01 [NEIGE] Depuis le début de cette entreprise — le Journal d’un Mot — je m’interroge : un nom — propre s’entend, de ceux qui souffrent mal, en tragédie, les liaisons — est-il un mot ? Et ce matin — par un de ces longs sentiers sinueux que dessine librement l’Association des Idées, que ravinent les petits faits et qu’ombrent les grands arbres —, une réponse est arrivée (Komorebi comme on dit). Le poète Francis Catalano, dont les écrits météorologiques me touchent au cœur de l’hiver, m’a amicalement transmis l’intégralité de son recueil, enregistré par ces soins. En entendant sa voix, j’ai pensé à Normand Lalonde. Simplement parce que Normand Lalonde est un poète québécois. J’ai relayé son présent sur Une certaine dose de poésie et plusieurs commentaires sont venus laisser leurs traces dans cette neige. Plus tard, Francis Catalano a répondu en précisant : C’est ce qu’il fait aujourd’hui, à Montréal !… Il neigeait, et je pensais à Normand Lalonde qui n’est plus et qui apparaît souvent dans mes propres écrits à son insu. À Normand Lalonde, qui est confondu avec l’ami très cher parti tôt du même mal que lui et tout aussi empreint de poésie. — Enfant le nez collé à la vitre du bar familial les jours d’innombrables flocons, je dis : C’est tout l’hiver qui tombe ! — . Quand nous mourrons, notre nom devient le mot de ce que nous étions. ** Je m’attends à vous trouver là. Chez Marilène. Il doit avoir un nom ce café, comme un costume qu’on ne porte que deux fois. Je m’attends à vous trouver, voisins de neige, là où il y a de la neige. Dès qu’il y a de la neige c’est l’endroit où nous pourrions vivre, être, nous retrouver comme de vieilles connaissances, ce que nous sommes, malgré l’enfance et les autres temps qui ont précédé notre rencontre : ces époques proches, lointaines où la neige déjà nous composait, l’eau froide des torrents, la brume pensée par les arbres. Les tables en bois longues et étroites supportent nos conciliabules, ces secrets que nous échangeons avec simplicité, cartes d’une partie sans points et sans argent. Les plantes vertes prolifèrent, vaguement inquiétantes, elles sucent la lumière blanche en continu dans la petite annexe à flanc de rocher qui s’est bravement accolée à l’épicerie-café, doublant sa superficie d’un coup, la dotant d’une vue. L’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe dans l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins… Vous n’êtes jamais venus ici et pourtant je ne cesse d’y être avec vous. La familiarité de ce lieu est nôtre, pareille à celle de la nuit clermontoise où frère Bleu a donné dans le panneau, tandis que nos chapkas s’égayaient quelques pas en arrière — trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique —. Pareille à celle du train des steppes et l’exaltant voyage « pour rien », rien d’autre que le blanc qui avait tout englouti. Il n’y a qu’un objet à ce voyage. Notre amitié. L’amitié des gens de neige. *** Avec le compositeur Romain Duma, nous voulons écrire un cycle de mélodies sur la neige. Nous en perdons régulièrement la trace, incapables de nous souvenir quels poèmes lui sont destinés : s’ils ne comportent pas le mot neige, ils nous échappent comme les lapins blancs sur fond blanc nous font faux bond. Cela débouche sur des échanges incertains, comme les distances dès lors qu’il neige.
08/01 [VIENNE]
J’en reviens toujours là. Advienne que pourra, mais tout, justement, dans ce grand carrefour du milieu de l’Europe, qui n’est plus qu’une idée, une géographie qui taille la route à dos de taureau blanc. ** Un ami me demande comment va la Mittel Europa. À Stuttgart seulement, j’oubliais que j’étais déjà encore passée à l’Est. Des années à entendre chez Beethoven des marches dans la neige et passer à côté de cette géographie familière ! Je remarque avec un autre que, surprise et fierté, je me vois offrir l’hospitalité de la confiance par des Slaves de tous bords quand nos routes se croisent. Enfant, on s’imagine qu’on a été adopté, porte du rêve ouverte sur le vaste monde. ***
07/01 [OPÉRA] Chose difficile à réaliser ; chose excellente, œuvre admirable, chef-d’œuvre. Faire Opéra : gagner tout ce qu’il y a au jeu. Consiste le plus souvent aujourd’hui à amener un public silencieux assis dans le noir à s’intéresser 3 h de rang à une œuvre initialement conçue pour un public causant et pavanant sous les lustres et les ors, dans un raffut certain. Peut-être avantageusement ingéré sous forme de gâteau (deux couches de crème au beurre au café et une de ganache au chocolat, tout cela pris en sandwich entre des biscuits « joconde » punchés au sirop de café). **… n’est jamais que le passé simple d’opérer. ***
06/01 [FRÉQUENTATIF] Lors d’une visite qu’on me rend, on m’apporte ce mot, un peu comme une boîte de chocolats : à l’intérieur, des chocolats, de formes et de parfums différents, emballés ou non, et le cas échéant, plusieurs couleurs de papier métallisé. On m’appâte avec le verbe penser, prétendument fréquentatif de pencher. Renseignement pris, c’est également le fréquentatif de peser, panser et pendre. Lourde déception en découvrant que fréquentatif fait référence à la fréquence et non à la visite épatante où il est apparu. Si ce n’était pas une boîte de chocolats, je pencherais pour un bouquet de fleurs très légèrement coruscantes.
** Avec ce journal, une passion inavouée pour la grammaire se fait jour. Tout son saint-frusquin de figures de styles, de formes… un vrai petit nécessaire de toilette dans le baise-en-ville de la vieille dame au-dessus de tout soupçon. *** Clignoter est le fréquentatif de Cligner. Vivoter, de vivre. Voilà bientôt un an que nous ne nous sommes pas vu.es, quel fréquentatif imaginer à manquer ?
05/01 [RETROUVAILLES]
Dans certains cas, assez rares, le — re réussit à doubler la puissance merveilleuse de la trouvaille — ce trésor de l’île, ce dessin magique découvert au fond de la poche d’un manteau de deuxième main. **Pour une fois, j’ai voulu rentrer tôt. Faire face à la ville. La marcher. Et puis habiter là à nouveau. *** Au milieu d’un pont, et déjà en face de nous, un pont semblable qui aurait pu être le lieu du rendez-vous et que nous avons regardé, bien davantage que nos visages dans les écharpes et les bonnets. Nous avions le temps. Oui, nous nous l’étions donné. Nous sommes allés nous asseoir sur un banc dans un parc, ni trop près, ni trop loin des enfants qui jouaient, à un carrefour, de sorte que le parc lui-même nous emmitouflait de sa tranquillité matinale. L’ami avait prévu du thé pour moi et régulièrement, il a rempli mon gobelet opaque de fumée. Il avait du café, mais je ne l’ai su qu’après, bien plus tard quand je lui ai écrit pour m’excuser de n’avoir pas compris qu’il n’y avait qu’un seul gobelet et que sûrement il l’avait attendu, mais non, pas d’inquiétude, tout le temps où nous étions resté sur le banc il avait bu du café sans que je m’en aperçoive puisque nous étions, là encore, côte à côte. Se parler ainsi, dans la repos des visages ouverts sur le paysage, mais bien plus encore sur l’aménité de la conversation qui ne peut être dérangée — tout s’y ajoute facilement, ainsi cet homme noir avec son gilet fluorescent et son casque de vélo qui est passé devant nous perdu dans la contemplation du haut des arbres nus — change le point de vue. Depuis quelque temps, je crains que dans le bruit de l’actualité, la cadence infernale du clou qui chasse l’autre, les deuils ne m’échappent, qu’ils ne soient plus que leur brutalité. Mais finalement, j’en viens à penser que je m’abstrais de leur cliché. Par delà la tristesse et le manque acide, il n’y a pas d’oubli, même si le nom peut nous tourner autour comme une brume d’un lieu ou d’une chose autrefois aimée par l’autre et qu’on souhaite plus que tout garder par devers soi, loyalement, il n’y a pas d’oubli au sens où les morts oublient leur passé aux enfers antiques, il n’y a pas d’oubli mais une sorte de côtoiement, semblable à celui qu’on connaît quand in est assis sur un banc dans un parc à-côté d’un être familier, dont on ne regarde pas le visage, au mieux les mains ou les chaussures passent dans le champ de vision, mais le plus souvent rien, on regarde ailleurs ou au-dedans de soi et c’est là qu’on le voit vraiment, tandis que le regard flotte comme une brume sur le parc tel qu’il s’offre à nous depuis de modeste point de vue et personne ne parle, un instant, ou plus longtemps…
04/01 [SIMPLICITÉ]
Dans l’amour, la simplicité vient par surcroit. ** Après un certain retrait, il apparaît que la simplicité n’est pas compliquée, mais demeure un long voyage à portée de main. Par instant, on saurait quoi faire : dans un café, dans une gare, dans un parc, les vieilles valises qu’on se traîne et dont seul le poids a encore une fonction, — nous occuper, nous charger, nous lester, nous entraver — on les a laissées. D’autres les récupèreront peut-être pour en faire des luges, des nids pour les hérissons, des objets de décorations. Avec ce qu’elles contenaient, ils caleront des portes, surélèveront des armoires, ou nourriront un bon feu de gaufres. À moins que la vigilance n’explose contenant et contenu dans les plus brefs délais, personne ne les réclamant plus. Ailleurs, je marche les mains dans les poches. On sait comment faire au plus simple. *** J’ai entrevu ce poème qui dit quelque chose comme : Je veux te demander tout/ Parce que tu n’as rien / Comme ça tu auras tout, mais pas exactement. Je l’ai entrevu et il est si simple, j’ai cru pouvoir m’en souvenir, comme la dernière fois que je l’ai oublié.
03/01 [NOURICE] La nourrice fuit. Je ne suis pas Phèdre. Je fais venir un plombier. Il note nourice sur le devis. Les plombiers manquent d’r dans tant d’eau. Il demeure pour moi la colombe du déluge. La nouvelle nourrice est de dur métal… Une Walkyrie-cantinière. ** Derrière la gueule de balafre de la faute d’orthographe outrancière — pas ces fautes d’accord ou d’inattention, mais ces croyances d’un autre monde, avec leurs étymologies qu’on dirait extra-terrestres, mais qui tout bien considéré sont enfantines, confusion d’une poésie sidérante plutôt que simplification d’une règle trop éloignée, acoquinage de sons et de concepts qui sans cette personne qui les écrit par erreur, mais en toute bonne foi, ne se seraient jamais rencontrés — la nécessité d’écrire est tapie. *** Ces orthographes qui toujours se refusent. La main n’en garde pas plus trace que l’œil. Pas pour nourrice, en ce qui me concerne, mais en l’occurrence, cauchemard…
02/01 [POST BAD] Un mouvement nietzschéen par delà le bien et le mal, sorte de post-structuralisme de Mickaël Jackson. Sinon, beaucoup de bouches refaites et de lunettes sans verre pour cause de faux cils aggravés, prenant des poses de Saintes-Nitouches à 50 € la passe sur Instagram. Heureusement que j’ai appris de la même source à dire whatever avec mes doigts, ça dédommage. Je vais m’en tenir à ma version initiale.
** En relisant ce mot-concept cache-misère du tape à l’œil, c’est un autre qui vient : [POST BAC]. *** Les filles veulent absolument faire une partie de Trivial Poursuit. Elles sont condamnées à perdre pendant quelques années encore : nous sommes vieux jeux de plusieurs vies et de nombreuses parties. La cadette se désespère, boude éventuellement. Une autre fois, elles insisteront à nouveau. Elles aiment ces connaissances en fiches qui les narguent d’un amour coupable, comme bien souvent à l’adolescence, on préfère le gars méprisant.
01/01 [GIRAFE] J’avais déjà une blague avec deux girafes — les girafes à l’opéra, ça ne s’écrit pas, il faut entendre ça — et depuis la nouvelle année, une autre, — couic couic la girafe, ça parle de soi, mais qu’il ne faut pas confondre avec couine-couine : la girafe Sophie — . Il y en a encore une, celle qu’on peigne. Girafe fait parti des mots rares, qu’on trouve plus facilement en Europe dans les livres pour enfants — qu’on accoutume à la rareté — que dans les conversations à la sélecta des adultes — qui se sont fait au mauvais café et à l’échange de clichés — . Girafe tout le monde voit bien de quoi je parle — en tous cas chez les adultes qui peuvent y faire quelque chose — et pourtant bientôt, le mot sera définitivement privé de sa chose : cette bête improbable, à l’apparence chimérique, long cou, tâches rouquines, chaussettes blanches, regard de star hollywoodienne des années trente… Dans une réserve du Kenya, deux personnes, croisées à un déjeuner chic, observent une trentaine de girafes pour mieux pouvoir les préserver, parce qu’en plus on s’est aperçu en essayant de les déplacer, pour repeupler l’Afrique en girafes, qu’on n’y comprenait strictement rien à ces animaux. Bref, ça fait 2 girafes à l’opéra, une couic couic et Sophie, une à peigner et les 30 kenyanes : 35 girafes à ma connaissance. Tout ce qui manque, le langage le totémise. Mais il va falloir aiguiser nos langues de contes et de poèmes pour pouvoir dire choses aussi fantasques que girafe et être sinon cru.es du moins écouté.es. ** J’ai peur que les girafes d’aujourd’hui ne deviennent les dragons de demain. Et de tout ce qui alors pourra être appelé girafe : êtres ou choses, magnifiques, mystérieuses, faisant corps avec ce qui se trouvait alentour et désormais disparues au point d’être mythe devenues. *** Deux girafes Sophie saccagées par les jolis chiens de ma mère profitent de leur décote sur une étagère.
31/12 [HOAX]
Bestiole en plastique visqueux — non biodégradable, potentiellement cancérigène — affublé de longs bras et d’un tronc creux dans lequel on peut glisser un stylo, un doigt, une main jusqu’au coude… Ridicule et pourtant vaguement inquiétant, ressemblant en lointain cousin au bidule qui fait rire aux éclats Serge et Jane dans la 4 L décapotable de Slogan. La chasse à l’hoax est devenu un sport ordinaire des dîners en famille, il y revient au galop, n’étant, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait une autre. Consternation de voir les siens se faire avoir jusqu’à l’hoax. Bel exemple de saison : la nouvelle année.

**

Une discussion brève, mais sérieuse avec Léa, la serveuse de l’Envers me conforte dans ce point : solstice oui, nouvel an, non.
Les communautés de sorcières sont assez occupées cet hiver par les abus de langage du Président états-unien (« Si l’enquête Mueller était réellement une “chasse aux sorcières”, alors Donald Trump serait suspendu nu dans une grange froide, perdue au milieu de nulle part, torturé pour qu’il admette avoir pactisé avec Satan, avant d’être brûlé sur un bûcher. Au lieu de ça, il joue au golf à Mar-a-Lago », philosophe Kitty Randall), cependant on peut espérer que dès sa destitution, elles s’attaqueront aux fameux hoax du 31 décembre.

***

Pas plus d’année nouvelle que de nouvelle vague — parle-t-on d’un nouveau loup lors qu’il était simplement passé derrière une arbre et qu’il réapparait ? –. Mais pourquoi cependant rirait-on au nez des voeux ?

30/12 [PAR EXEMPLE] Cette toute petite fille dans le wagon, qui lorgnait mes tartines de truite fumée comme un chaton, voilà qu’elle dit : par exemple. Et je me demande quand ce système de troc a pu se mettre en action dans son jeune cerveau. Par exemple, le monde par équivalence. Et « peut-être » et « si » qui suffisent à le tenir dans une petite poigne.

**

Par exemple, je n’aurais pas renoncé à cet étrange point de vue qu’on a sur le monde à trois pommes de hauteur.

***

Sparring partner d’un brillant théoricien, je dépose ça et là dans la conversation des exemples qui sont autant de petits cailloux blancs. Viendra peut-être un jour où moins effrayée de sa solitude, je me contenterais de survoler tout ça, comme l’oiseau qui passe en vedette américaine au-dessus d’Hansel et Gretel, si léger qu’on ne peut le soupçonner d’avoir mangé les miettes du chemin.

29/12 [SEMI-BOURGEOISE] Pour parler d’une maison recelant des signes ostensibles de bourgeoisie (hauts plafonds, moulures, parquet…), mais en quelque sorte égarés dans un voisinage ou une petitesse qui lui refusent le titre de bourgeoise complète. Rien à voir avec cependant avec une dégénérescence consanguine, tout le contraire : un métissage joyeux.

**

Il y a un an nous visitions cette maison, avec son titre à moitié plein, on dirait Cendrillon et son soulier perdu. Un jour, un émissaire royal sonnera sans doute à la porte avec une épreuve de nature à faire s’incliner la balance d’un côté ou de l’autre, rendant la maison tout à fait bourgeoise ou tout à fait semi. La seconde occurrence laisse entrevoir davantage de possibilités.***

J’avais vu à Bray-Dunes, deux semi-bourgeoises mitoyennes qui avaient tourné bien différemment. L’une s’appelait « Les Myosotis », l’autre « Les Ronces ». Elles étaient comme deux sœurs. Des Babayagas qui auraient pris des chemins différents, comme les jumelles du Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki. Avec elles pour point de départ, j’avais commencé une variation sur Hansel et Gretel… J’hésite à repasser dans leur rue, tant elles m’ont fait forte impression, puisque je peux encore y tremper ma plume d’épouvante.

28/12 [RUDIMENTAIRE]
Parfois un mot vient sans qu’on l’ait sonné. Ce n’est pas le bon, mais il est là et aucun de meilleur ne se présente. Il a l’air de l’invité douteux . On appelle d’autres mots pour le job, on demande autour de soi : et toi tu dirais quoi pour dire… ? Pour dire la sensation d’un château fruste, un lieu où personne ne veut habiter, où on campe. D’autres mots sont proposés et c’est terrible parce qu’on s’est déjà attaché à rudimentaire, comme si c’était Rudy Mentère, un petit gars plein de bonne volonté, qui n’a pas rechigné devant la tâche, même s’il n’était pas vraiment taillé pour. Bref je l’ai gardé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, puisqu’ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague

**

Qui se trouve à l’état d’ébauche ou de vestige — ainsi, Armille, la Ville Invisible de Calvino, dont on ne sait si elle est démantelée ou —, dans un état d’impossible différenciation entre ce qui nait et ce qui disparait. Quelque chose des confins, des solstices, de la parole perdue. On dit rudimentaire celui ou celle qui écrit des ouvrages contenant les principes de la grammaire latine. Là, que je voudrais aller : aux principes, à l’entre-deux d’un ambitus grand comme un jardin muré, au balbutiement. C’est un souhait. Un souhait véritable.

***

Logique rudimentaire. Grand Nord Canadien, premier jour de froid, un trappeur part en forêt avec sa hache. Il abat des résineux toute la matinée et alors qu’il fait une pause, assis sur un tronc, passe un indien, un indien familier, Jo l’Indien. Le trappeur lui demande comment s’annonce l’hiver dans l’ancestrale sagesse de sa tribu. Jo l’Indien sans hésiter l’informe : cette année, hiver rude. Fort de cette information, notre trappeur décide de continuer à couper toute l’après-midi. Alors qu’il s’active à atteler les troncs à son cheval, à la tombée du jour, Jo l’Indien repasse. Ils se sourient. Hiver rude, dit le trappeur. Et l’autre tout à coup sérieux, inquiet lui dit : cette année, hiver très très rude. Ils se séparent et notre trappeur passe une mauvaise nuit. Personne ne veut manquer de bois dans le très rude hiver canadien. Il s’en retourne couper dès l’aube, travaille d’arrache-pieds. En dépit des gants ses mains sont couvertes d’ampoules. Jo l’Indien passe sur le petit sentier, juste au moment où notre trappeur en nage, les mains sur les genoux essaie de reprendre sa respiration, il a une crampe. Salut Trappeur ! Salut Jo ! Tu es sûr pour tes prévisions météorologiques pour l’hiver. Sur : hiver très très très rude cette année. Le trappeur crache. Jo l’Indien s’en va. Il le rappelle, il a du café. Ils s’asseyent. Tu as de la chance de savoir des choses comme ça… Le ciel, le vol des oiseaux, les coins à champignons… À quoi est-ce que vous voyez que l’hiver va être rude ou doux ? Jo l’Indien finit son café : ce n’est pas magique, hiver toujours rude, quand l’homme blanc coupe beaucoup de bois.

27/12 [DRAME]
Inutile en dehors des heures de bureau, (précise la femme de scène).

**

Nous sommes assis dans le public. Ce qui se joue a été noué au préalable et sans nous. Notre seule véritable variable d’ajustement tient dans le coussin sous nos fesses.

***

Le mal vient de plus loin, m’avait dit la géniale Renaude Gosset, praticienne de haut vol de la Technique Alexander en considérant l’affaiblissement de mon poignet gauche. Cette fois-ci le droit fait des siennes, le poids nié, peut-être, le poids niais sûrement, celui qu’on se trimballe pour rien, l’enclume oubliée par mégarde dans la valise… De quoi entraver la préhension, en d’autres mots. On sait cela et également qu’aller bien est aussi psychosomatique que son contraire. Alors quand éclatent ces drames minuscules à tension maximale, quand de jeunes larmes remplissent inopinément une pauvre tasse de verre dépareillée, j’aimerais avoir la voix ferme et amicale de Renaude pour dire : le mal vient de plus loin. Mais certaines choses, on ne peut que les savoir.

26/12 [RATIONNEL]
De raison et pas de ration. Tristesse de ces petites bêtes étymologiques qu’on va chercher pour se tenir au plus juste. Une attitude rationnelle devient d’un coup la portion congrue de l’existence privée du rêve. Jusque là, Nelle, étant mon petit surnom d’enfant, la ration de Nelle ne pouvait être, elle, que de peu de raison. Une ration sans rationnement, sans ticket plus valable au-delà d’une limite ou alors pour jouer, avec la peur au ventre d’être dénoncée par la manifestation d’un petit dieu scrupuleux (celui des bords du carrelage blanc, ou l’autre, des noirs), mais sans les prendre trop au sérieux, tous les deux et les autres. Une ration double, de celles qui font les superhéroïnes de le fantaisie. Jour de deuil de vouloir toujours savoir… et ardoise magique du sens de l’enfance, effacée seulement en apparence.

**

L’histoire d’un petit garçon qui a des problèmes en calcul. Une maîtresse spécialiste des problèmes de et avec les maths lui apprend à compter jusqu’à 5 sur les doigts de sa main. Tant qu’il compte sur sa main à elle, pas de problème, 1, 2, 3, 4, 5. Mais quand elle lui demande de le faire tout seul, avec ses doigts à lui : 1, 2, 3, 4. Il essaie, réessaie. La maîtresse spécialiste pose sa main contre la sienne : Tu vois bien, nous avons tous les deux le même nombre de doigts. Pouce, index, majeur, annulaire, auriculaire. Pourquoi n’arrives-tu pas à 5 quand tu comptes tes doigts à toi ? Ça ne te semble pas bizarre ? Il hausse les épaules, fataliste : oh vous savez, à la maison c’est pareil, il y en a toujours moins pour moi.

***

Je n’abdique pas ma déception, concernant cette étymologie qui renvoie non à la ration, mais à la raison. Cependant, le Journal d’un mot est riche en étymologies contrariées, voire contraires qui cohabitent sans mal dans un grand laps de temps.

25/12 [MONTAGNE] Je dirai désormais : aller aux montagnes. Le singulier n’a pas sa place dans cette assemblée.

**

Vue sur l’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe à l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins…

***

Les montagnes tournent. Je dis ça pour qui croirait que sous prétexte qu’elles sont plantées là, elles sont une manière de palissade colossale. Ce sont des dragons endormis, la tête en direction de la queue, quand bien même des kilomètres les séparent.

24/12 [INTRÉPIDE]
Le mot plein d’enthousiasme — y sonne un pas de claquettes et les sabots d’un cerf — pointe son nez à chaque évocation de ma jeunesse, comme dans l’aventure de la vieillesse de ma grand-mère. Toute petite déjà, j’étais intrépide sur la plage, puis en forêt, en patins, en voyages lointains… La Jeanne s’est faite, sur le tard, intrépide en appartement. « Si on se couche, c’est terminé », cette formule à moins de 15 ans dans la bouche de mes grands-parents, mais moins latéralement, elle fait pour moi son office dès à présent, manière modeste du « Adsum ! » des Coufontaines. Pendant dissymétrique, mais plein d’élégance de l’épitaphe que je m’administre de mon vivant : « Se non è vero è bene trovato »

**

Dans le bruit d’intrépide, le beat du mot l’emporte sur son préfixe négatif. Sans trembler, oui, mais jamais sans mon tactus. One , two, one two three four : allons-y !

***

Mon grand-père Marcel jouant aux cartes, c’est un risque-tout. Il pose ses jokers dès les premiers tours, avec une petite lueur fanfaronne dans l’œil.

23/12 [AMERTUME]
L’histoire de l’homme qui avait la tête comme une orange. Il raconte son histoire à une passante dévorée de curiosité à son apparence : un génie délivré, trois vœux accordés. D’abord la fortune incommensurable. Ensuite l’amour indéfectible. Enfin… avoir une tête comme une orange. La blague laisse perplexe (de celles que je préfère), mais à bien y réfléchir, elle est tout à fait sage : l’amertume dans son dosage subtil, si nécessaire au goût. Pourquoi en avoir si peur ?

**

J’ai fait du poisson. J’ai oublié le citron. Ma grand-mère Jeanne a dit : le problème aurait été que tu prennes le citron et que tu oublies le poisson.

***

Cette période des fêtes, toujours propice aux empaillages familiaux et aux conversations téléphoniques amicales qui les démêlent, les commentent, exégèses depuis la cuisine tranquille, ou à l’occasion des courses en solitaire. Les échanges d’un frère et d’une sœur toujours aussi passionné.es l’un de l’autre (joie de se retrouver, drame avant de départir), me ramène à ce moment du Dictionnaire Khazar de Pavic où un époux très amoureux, en barque sur un lac le jour de ses noces, jette dans l’eau son alliance de sorte « qu’un léger déplaisir fixe un grand bonheur ».
22/12 [FAIRE-PART]
Une femme est morte. DENISE. Une vieille dame semble-t-elle à la lecture de l’avis de décès. Très convenable, l’avis. Rien n’y manque. Ni ses 4 enfants, ni ses 14 petits-enfants, ni ses neuf arrières-petits enfants. Croissez et multipliez. Pas de plaque ni de fleurs. On ne fait plus ça. Mais une petite ligne pour conclure dans toute cette solennité : elle a rejoint son mari DÉDÉ. In extremis, faire la part des choses.

**

Accoutumés à lire l’horoscope avec 24 h de retard, l’achat exceptionnel du journal du jour lui confère une véritable aura divinatoire.

***

Le confinement aura au moins fait des bébés.
21/12 [AVERTISSEMENT]
Quelque chose de biblique s’était perdu dans ce mot, depuis qu’on avait pris un averto. Qu’est-ce qu’on avait fait au juste ? On avait gardé ses patins aux pieds ? Séché un cours pour aller manifester contre Devaquet alors qu’on n’était pas encore au lycée — comme si ça n’allait pas finir par arriver — ? Et depuis, une femme avertie en valait deux et l’autre c’était une petite bonne au bord du renvoi à chaque fois que le mot se formulait dans la petite tête toute seule. Heureusement, le curé du village y a mis bon ordre en fracassant la sienne sur la glace. Il avait déjà eu un avertissement. Tout comme la femme énergique et pleine d’entrain qui fait tourner les lessives de la sacristie et les décorations de la liturgie. Ces deux-là ont eu des avertissements. Un ange a croisé leur route. Un brise-glace aurait mieux valu ? Pas sûre : le curé à la tête dure et qui dure. Dorénavant, j’entends entendre comme un chuchotis divin mes mésaventures nécessaires.

**

Prends garde à la douceur des choses
Comment savoir dans quel sens se tricote ce vers, quel avertissement il contient ? Méfie-toi ou protège ? Ou plus simplement : regarde.
La visite d’une amie dans la famille, ses yeux accoutumés à ce paysage, la nouveauté renouvelée de sa présence parmi nous, l’autre lien qu’elle incarne à elle seule, comme une ambassadrice d’un pays richement peuplé et bienveillant, tout cela fait voir d’ailleurs, autrement, plus vaste.

***

20/12 [BONNET]
Par extension, nom préféré pour tout ce dont je me couvre la caboche. Bonnet est plein de bénignité et contient, en plus de mon crâne, la simplicité du benêt, de l’enfantin. Car la tête à protéger c’est la petite tête, celle qui n’a jamais grandi, dont la fontanelle s’est refermée si tard qu’elle a laissé entrer tous les esprits qui traînaient les couloirs et les parcs. Le bonnet me cache avec bénévolence du regard des dieux et autres curieux et tient au chaud mes pensées secrètes et si indépendantes qu’elles auraient cours sans moi si je n’y prenais pas garde. Hier, je l’ai perdu dans une voiture d’occasion. L’air très concerné du conducteur m’a tout de suite fait savoir qu’il connaissait, lui aussi, les multiples usages des bonnets, bien que rien dans la pauvre apparence du mien n’ait pu le renseigner. Il a d’ailleurs fait diligence pour m’informer qu’il l’avait retrouvé et proposait de me le renvoyer par la poste. J’irai le quérir en main propre, c’est plus responsable.** Dans un sens vieilli, prendre quelque chose sous son bonnet signifie : Imaginer quelque chose qui n’a aucun fondement. Dans un sens moderne : agir de sa propre initiative. Le bonnet, souple, se retourne. L’imagination hors-sol, les châteaux dans les airs dans le voisinage du bonnet. L’air qui circule entre la tête et l’étoffe protège et réchauffe. Comment pourrait-on agir de notre propre initiative sans imaginer des choses qui n’ont aucun fondement ? Si on est poète par exemple ? Ou simplement en vie ? Fouiller les mots, leur sens vieilli et moderne, leurs cousinages, leurs antipodes : pour écrire, mariage par excellence, il faut, j’en suis convaincue quelque chose de neuf, quelque chose d’ancien, quelque chose de bleu et quelque chose d’emprunté. Et tout cela dans chaque mot. Je le dis comme je le pense, sans autre fondement que celui de mon bonnet. *** « C’est mon bonnet, c’est mon bonnet… » petite phrase rigolote d’une opérette de Messager. Celui qui me la chantonnait chaque fois que je prononçais le mot bonnet, — évocation fréquente dans nos pays de froid, et préférée à tout autre terme plus précis, à l’exception peut-être de chapka — est mort à présent. Il demeure une étrangeté dans les souvenirs rigolos des morts trop tôt. Je ne m’y risque jamais sans une forme de gêne bébête au premier abord, mais qui me rappelle combien je me sens regardée par le Grand Ordonnancier de la Bienséance (le GOB, donc, ça aurait fait rire l’ami du bonnet). Comme il nous a faussé compagnie au cœur de l’été, de l’été caniculaire, je n’ai pas eu l’idée de proposer un couvre-chef pour sa tenue de voyage. Et là, oui, je n’ai pas écrit « bonnet », mais c’est que me revient une petite phrase rigolote d’une opérette de Reynaldo Hahn « Je voudrais une casquette de voyage… »
19/12 [TABAC]
Un pot à tabac, sa rondeur, son utilité, son couvercle. Tourné à l’effigie d’un personnage, souvent masculin, avenant et rieur qui rappelle immanquablement Sganarelle dont la Tirade du Tabac se confond avec ses méfaits tchékhoviens dans un même nuage de fumée. La jovialité de l’objet, sa stabilité, l’artisanat de ses traits simples et expressifs sont autant de qualités qui peuvent faire choisir « petit pot à tabac » pour croquer une personne replète et appréciée. Là encore, on ajoute petit, pour dire notre affection, en oubliant que ce mot mignon était fait d’abord pour l’enfance. La robustesse et la rondeur de ce corps ramassé, émaillé, font oublier la fragilité de sa matière première, les fêlures et éclats de précédents méchants usages, maladresses et accidents… et la dangerosité toxique des plaisirs de ce dont on l’a rempli, le tabac, cette laisse pour sortir le chien à la promenade. Le couvercle cache à nos regards aussi bien le tabac que l’absence.

**

J’avais demandé qu’on ne fume pas dans le théâtre !
Comment peut-elle le sentir ? Au troisième balcon, le régisseur-lumière au clopeau interroge son collègue, sidéré.
Ma lecture régulière des Privilèges de Stendhal me vaut sûrement ce nouveau superpouvoir.

***

Il n’y a plus de tabac depuis longtemps, reste la nicotine qui cache bien son jeu avec son odeur de framboise.
18/12 [DELICATESSE]
Que la quintessence de subtilité du mot ne s’emploie que « dans le style léger et familier » avec l’expression « Être en délicatesse », ne laisse pas de m’étonner. La définition du Littré accentue mon trouble : « Nous ne sommes pas brouillés, nous sommes en délicatesse, c’est-à-dire chacun de nous craint de manquer à sa propre dignité en faisant des avances à l’autre »… C’est pour moi l’exemple parfait de la situation sans plus de familiarité et d’un certain poids. Peut-être la clé de ce paradoxe se trouve-t-elle dans le remplacement du mot par un de ses synonymes, plus ou moins éloignés. Je risque de me retrouver dans une épicerie fine avec vous si vous ne prenez pas les mesures nécessaires au plus vite.

**

La période est dure, le siècle se démasque, les illusions salutaires — celles qui adoucissent la norme, qui prennent dans les bras pour consoler d’un bobo qui est en réalité une injustice sans réparation possible — sont tombées sur le carrelage, elles ressemblent à nos téléphones, fêlés de toutes parts, mais que nous refusons de changer, encore et encore, d’aller encore alimenter un système qui fonctionne à plein régime : elles marchent encore, mais elles sont laides et coupantes, impossible de ne pas le savoir. La délicatesse, les marques de délicatesses, légères comme le pli du drap soulignant la grosse joue d’un enfant, légères comme les plumes des oreillers qui volent toujours, s’agrègent en contrepoint merveilleux. Nous nous faisons doucement signe(s).

*** J’aimerais dresser une liste des délicatesses, à la manière de Sei Shōnagon. Une bribe de la Légende de Vie et de Mort du Cornett Rilke me vient : « Comme on retire une boucle d’oreille ». Je demeure plusieurs jours dans cette définition, incapable d’y ajouter quoi que ce soit. Et ce matin, cet instant d’un cadeau. Il m’a dit : « Je lis ce livre et à chaque page, je pense à toi, je pense à toi en train de lire ce livre. Il est passionnant, mais c’est ton livre, alors je te l’offre. »
17/12 [PERSONNEL]
Et non petit personnel, comme on l’avait — tête faible — appelé jusque là. Une rébellion qui lui vaut sans barguigner ce galon. Le personnel du Sérail. Voire le Personnel du Sérail.

**

Au Conservatoire des acteurs, j’ai su très vite jouer les vieilles bêtes, je les appelais comme ça, les servantes sans âges, illettrées, dures à la tâche. Les vieilles bêtes. Une sous-caste de la domesticité. La servitude faite femme. C’est Catherine Hiégel qui m’a montré comment, ou plutôt qui m’a dit que j’étais comme elle, que je saurais le faire. Mais j’y suis arrivée trop rapidement pour qu’un autre crédit lui revienne que de m’avoir bien vue, ce qui est peut-être la meilleure chose qu’un.e pédagogue puisse faire, finalement. Un temps, j’ai cru que cette connaissance me venait de ma grand-mère, qu’elle me rapprochait d’elle. Mais cette illusion s’est déchirée bientôt. C’est quelque chose de plus ancien, de beaucoup plus ancien qui souffle dans ces grandes carcasses solides et rompues tout à la fois.

***

Plusieurs années après la clôture officielle du Sérail, je comprends que le 17 décembre est l’anniversaire de la mort de Rûmi. Dans mon sac, il y a l’Affamé, Les dits de Shams de Tabriz, le roman de Nahal Tajadod. Dans ma tête, il y a un poème de Omar Khayyâm, lointain disciple du Maître : hier j’étais à un enterrement dans une très belle lumière. Je me suis dit que ce serait tout de même mieux de faire ça de son vivant. Ce serait bien d’entendre le Pacha Selim dire encore une fois devant tout le personnel le poème de clôture de l’Enlèvement au Sérail, qui rend la vie ( et la mort) si légères à porter.
Ne te dépense pas tant en tristesse insensée, mais sois en fête,
Donne, dans le chemin de l’injustice, l’exemple de la justice,
Puisque la fin de ce monde est le néant,
Suppose que tu n’existes pas, et sois libre.

16/12 [SACRIFICE]
30 ans plus tard, toujours rien compris au clip d’Elton John.

**

La fumée pour les dieux, la viande pour les pauvres. Ces bons gros dieux dupes, tout maigres en fait, qui mangent leur rôt à la fumée.

***

La croix de fagots de métal dans l’église Saint Gerry s’embrase à la lumière rase du Nord. Elle est sans Christ, et dans cette flamme on cherche Jeanne regard.

15/12/18 [CÉSARÉE]
Longtemps j’errais seul dans Césarée vient souvent se substituer au vers racinien, si étrangement beau. Je demeurais longtemps errant dans Césarée.
Une connaissance au nom tout proche vient également peupler cette solitude depuis quelques années. Un jeune homme. Quand il aura forci, il fera peut-être un Antiochus désarmant de douceur.

***

Porte de sortie du petit cadre des visios, la lecture pas à pas de la tragédie Pertharite transporte la classe dans Césarée. Une Césarée étendue à Corneille, aux heures douces et tamisées des cours de poétique de François Régnault (éternellement volets clos sur un soleil d’été dans mon souvenir), et plus loin encore jusqu’à un voyage lointain dans le temps et l’Antiquité d’un petit groupe d’hellénistes et de latinistes en herbe, foulant follement les pavés d’Ostie.

14/12 [LIAISON]
L’après-midi. La porte est fermée sur le monde. À nouveau.** Ces deux-là ont une liaison. Entre eux, il y a « et ». Une aventure, peut-être, une affaire, comme on dit, parties visibles, rassurantes, moqueuses un peu et péjoratives souvent de la liaison, cette façon d’aller ensemble, de se fondre presque en un même moi. Souvent j’incite, en diction française : moi, je la ferais, discrète, brève, peut-être, mais je la maintiendrais ou bien nous passons à côté du sens profond de ce qui se dit, entre les mots, de ce que les mots se disent, se racontent, à notre insu presque, leurs chuchotis qu’il convient de respecter, comme autrefois les mystères des adultes. *** La musculature qu’il faut développer pour bien faire une liaison en « g ».

13/12 [MÉTAPHORE] — Quand on connaît les codes, on peut enlever les petites roues. Nuit tombée au Carrefour City, la caissière pourtant débrouille ouvre des yeux ronds sur son jeune collègue. Un jeune. Sur son visage il porte l’Asie des îles.
— Comme pour le vélo… c’est une métaphore… les petites roues qu’on ôte quand on sait faire le mouvement… c’est une métaphore ! Deux papillons siamois volent autour de son visage ravi.

**

Depuis l’entreligne
Tes yeux observent ma lecture
Persans chaleureux

***

Nous regardons Hansel et Gretel sur nos écrans et nous sommes sur l’écran et nous ne sommes pas ensemble alors que rien ne se serait passé si nous ne l’avions pas été. Je me demande de quoi tout cela est la métaphore.

This entry was posted in blog. Bookmark the permalink. Comments are closed, but you can leave a trackback: Trackback URL.