LE JOURNAL D’UN MOT [ an 2 ]

14/02 [ ABBÉ ]
Avec l’humilité d’un qui ne saurait qu’épeler, l’Abbé a passé sa vie à traverser les écritures comme d’autres la mer rouge. Il en est à présent et pour l’éternité tout mêlé. L’Abbé c’est D. Ou plutôt l’Abbé c’était D., qui est décédé jour pour jour comme il était né, dans le souci de simplifier la vie de ses ouailles jusque dans sa mort. Ses ouailles, vraiment, nous autres, oui, aïe. Quant à nos vies compliquées, elles demeurent intriguées du passage de cet homme, si bon, il faut bien le dire, adieu.

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13/02 [ TALONS ]
Tu auras des jambes, mais plus de voix. Et chaque pas sera comme un coup de poignard, petite sirène. Les grandes douleurs seront muettes, ahahahah. À la fin, on coupe les pieds de la jeune fille épuisée, faute de pouvoir en ôter les souliers du diable. Ultra solution. Les talons sont fragiles, Achille, allez de l’avant. Là où ça tombe sans tomber dedans. Enfin, pas avant l’heure.

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12/02 [ REMARQUÉ ]
Marqué et remarqué. Au fer rouge, d’une croix blanche, tracée au sang de belette — faute de mieux –. Je vous avais remarqué, choisi entre tous, et j’avais discrètement appliqué ma petite marque à la pointe de mes yeux, comme on donne un coup de canif pour signaler pour sien en objet en métal — un pot d’étain –, comme on trace un signe à la craie dans un dos brechtien, comme on colle une vignette rouge sur une œuvre d’art. Marqué, remarqué et dix de der. Le QK entrelacé de fleurs de lys des Quimper-Karadec rougit sur le cul. #lavieparisienne

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Qu’est-ce qui me marque quand je remarque ? Je remarque donnant-donnant : je grave une initiale dans ton bois, oui, la mienne sûrement, ou celle de cet instant, mais également une dans le mien.

11/02 [ LIMACE ]
- Elle nous trompait ! – Ça pourrait être plus pénible à dire ? – Elle nous trompait … – Comme si chaque mot était une limace dans votre bouche ? – … – Merci.

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Il y a un simulacre de l’empoisonnement particulièrement théâtral chez les enfants contraints de manger ( du céleri, des abricots secs, des graines de courges, du lait… parfois demander tout court ). Il renseigne parfaitement sur le dérisoire des expériences de l’âge adulte, en matière de matériau dramatiques.

10/02 [ ARÉNOPHILE ]
Elle a toujours eu un grain ça fait le vide autour d’elle un grain de chaque
Tous les déserts du monde pris dans la doublure de son cache-poussière

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Combien en faudrait-il de grains pour une collection exhaustive ?

09/02 [ PICKPOCKET ]
C’est indolore. Et puis quelque chose n’est plus là.

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Si seulement nous pouvions toujours être allégés de ce que nous perdons. Si seulement nous ne pouvions perdre qu’en étant volés.Nous pourrions alors nous dire pour nos proche ce que j’ai pensé l’an dernier en me faisant déposséder de mon passeport : il sera sûrement utile à quelqu’un d’autre. Et leur absence me ferait pareillement rêver.

08/02 [ SOCQUETTE ]
Un tout petit enfant noir essaie d’enfiler comme un grand sa socquette sale. Tout aussi consciencieusement, les longs ongles rouges de sa mère pianotent sur son téléphone. Il est extraordinairement habile, mais ça ne suffit pas. Elle est ordinairement indifférente, mais ça ne suffit pas non plus. Quand la vente ambulante immobilisée sera accessible, je prendrai deux cafés allongés.

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Sur la table du dîner, le chausson d’apparat de Lélio-3 mois. L’autre est comme la pantoufle de Cendrillon : ailleurs, manquant. Une convive demande comment on fait pour transformer le vair en verre. Pour ma part c’est plutôt la transformation de la pantoufle en escarpin qui m’intrigue : du cousu au soufflé, de la main à la bouche. Pendant ce temps-là, le tout petit garçon a métamorphosé notre chambre en confortable terrier par la grâce animal de son menu ronflement de loir douillet.

07/02 [ BAIN ] Chacun des interprètes Bagouet a été tour à tour plongé dans un “bain” qui l’a imprégné d’une “matière première”, sorte d’état postural de base, commun à tous et à toutes. Victor caresse d’un mot emprunté notre impuissance bienheureuse à nommer ce qui nous est arrivé, ces derniers mois, ces dernières années, au Sérail, au Café, tout ce à quoi nous avons travaillé. Comment le dire ? Non. Comment en parler. Comment le savoir, avec un sourire.

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Hors de ce bain, manière de Bain-Bagouet, je ne veux plus travailler. C’est le lieu même du travail, favoriser cette rencontre de personnes, d’idées et d’atmosphères, l’entremettre. Le reste n’est que mise en place et blablabla. Le temps de répétition est toujours trop juste, serrer aux entournures comme un maillot de l’été d’avant, alors autant en faire quelque chose d’autre que de compter sa rareté quantitative. Cette ligne qui file du premier jour au dernier, je la tire dans les profondeurs, ou bien j’y attache un cerf-volant. À quoi bon organiser la répétition s’il n’y a pas de jeu ? À quoi bon s’évertuer à tenir une comptabilité du rien ? Il faut régler des entrées et des sorties, choisir un parti pris, des costumes, mais c’est la couleur d’une feuille collée à notre manteau dans une grande errance en forêt qui seule peut dire de quelle lumière nous parlerons pour Hansel et Gretel. Et le thé chez le Lièvre de Mars, garni des chefs d’oeuvre du concours de pâtisserie de tous les gâte-sauces de l’équipe, rôles-titres, accessoiriste, chef, compositeur, éclairagiste, librettiste, est la seule nourriture pour la pensée qui tienne aux corps.

06/02 [ MODE ] Nous retravaillerons ensemble : les femmes sont à la mode en ce moment. Amusant de voir des hommes transformés en fashion victimes institutionnelles. Il nous faut absolument cette tenue — en peau humaine–, sinon, de quoi aurons-nous l’air ? Il est suave de regarder un bateau couler quand on est sur la rive. J’aime cette phrase de Sénèque. Tout aussi suave, le spectacle de ceux qui se retrouvent à promouvoir des droits dont ils sont persuadés qu’ils les dépossèdent, non pas des leurs, mais de leur pouvoir, de leur moyens. Quelle ambiguïté dans leurs signes ! Quelle maîtrise de l’obsolescence programmée de leurs gestes ! Gestes symboliques… au point de n’être aucunement une action. Dans une mode, qui investira plus d’une saison ? Au triste son de ces déclarations, bêtement violentes, je me sens très hiver-hiver, sur ma rive.

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Petite-fille de cuisinière, le bœuf mode par sa préséance m’interdit à tout jamais de devenir une fashion victime

05/02 [ MILONGA ] Tu lis le texte un fois. Tu caches le texte et tu joues la scène. Une fois. Ce qui reste. Et puis tu relis le texte une nouvelle fois. Tu rejoues la scène… Et ainsi de suite, jusqu’au par coeur. Ils appellent ça faire une Milonga. Ah. Toutes ces choses familières, éprouvées, pratiquées qui un jour se retrouvent flanquées d’un nom ( autre ). Un collectif, la transversalité, le vivre-ensemble, les bars à manger… Mais j’aime bien Milonga. Et puis on a bien rit pendant la répétition.

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Au tango les principes de la danse s’expliquent en trois leçons et un enfant peut s’en saisir. Les dix années qui suivent suffisent à peine à savoir mener la danse en toute circonstance — partenaires, salles, fréquentation du bal… –. Celui ou celle des deux qui recule, peut rapidement faire illusion entre des bras expérimentés. L’inverse n’est pas vrai. Au théâtre, quel que soit le sens de la marche, on ne peut pas donner depuis la scène l’illusion d’une maîtrise, ni sa joie, à celui ou celle qui y fait ses premiers pas. Mais comme je le disais à une amie qui s’extasiait des talents — hélas rares — d’une interprète dans un de mes spectacle : on peut arranger les pingouins autour. ( Allusion à un metteur en scène qui ne parvenant pas à établir un dialogue avec un ténor, aurait menacé de faire passer 30 pingouins en fond de scène pendant son air.)

04/02 [ PHRASER ] Boire du noir du bout des lèvres qui se brisent. Phraser la Vie Parisienne, broyer du texte à remettre là. Enfiler de longs tunnels enténébrés de verbes et de noms, jusqu’au bleu de ciel, qui n’est pas le bleu du ciel, mais son papier peint raffiné.

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Heureuse rencontre de bibliothèque, La Fabrique du Vers de Guillaume Peureux. Je l’emprunte persuadée d’être dans les limbes au bout de trois pages trop chiffrées et absconses. Tout le contraire ! Il ne s’agit pas d’un progrès personnel — comme il en advient dans le côtoiement quotidien de la Dose de Poésie — mais de sa qualité de pédagogue. Expliquer de façon simple des choses complexes, au lieu de prétendre qu’elles sont simples comme trop souvent on l’attend de la médiation. L’incipit : Départ dans l’affection et le bruit neufs !, l’accord pluriel de l’adjectif qui lie les deux éléments, le sentiment et le son, le son et le rythme, Rimbaud des sentiers, tout cela met le cœur en joie comme aux meilleures heures de la découverte du Jeu verbal de Michel Bernardy dans la bibliothèque du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique et plus tard, dans les rues, dans les ateliers … Guillaume Peureux fait d’emblée apparaître la périodicité qui seule permet d’identifier des mots comme étant des vers. Et de loin, discrète comme une actrice démaquillée quittant le théâtre pour se rendre à une autre nuit, l’idée que le Journal d’un Mot dans sa périodicité répond peut-être à cette définition…

03/02 [ CHANCE ] Les Hobbits sont sauvés in extremis par l’arrivée des sécessionnistes du Rohan. L’adolescente râle, — comme d’habitude… ils ont toujours de la chance –. Dans sa bouche, ça sonne comme une injustice, une invraisemblance… Et pourtant, elle et moi, nous connaissons la chance. Nous sommes nées dans un pays où les filles ne sont pas jetées à la poubelle à la naissance, dans un pays où le travail des enfants est interdit, dans une famille où l’on n’a pas fait commerce de nous… et je ne parle de tous les miracles invisibles ou presque, cette fois où nous avons traversé la rue distraite par notre livre et où la voiture a pilé, cette fois où la maladie — la vieille servante de la mort — a pris la sente bégnine au lieu de la route tragique, laissant aux médecins la possibilité de faire leur travail… La chance et la mort tutoient nos possibles dans une conversation ininterrompue, elles tiennent leur place dans chaque quadrille. Aussi justes et injustes avec nous qu’avec les petites créatures aux pieds poilus.

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Les Noces de Figaro, musicales, transforment définitivement l’essai du Mariage du même : d’une dramaturgie de savonnette au théâtre, déjà difficilement saisissable, se refusant à toute empoignade, on accède à l’opéra à une pure dramaturgie de bonneteau. Les gogos et les badauds restent persuader qu’avec un peu de chance, ils comprendront tout.

02/02 [ ÉPANORTHOSE ] J’ai toujours été mal à l’aise avec les gens qui nomment les figures de styles. — Ah oui, ce ne serait pas une litote / asyndète / prétérition… ? — réflexion toujours faite sur un petit ton… Je parle, d’une chose, vivante, essentielle, de la lune, j’utilise une figure de style pour en parler et on regarde mon doigt. Tuant. Tuant le désir de parler. Ça doit venir du judo. Ceux qui savaient par cœur le nom des prises et moi qui étouffais sous leur poids. Il y a prescription. Pour épanorthose, c’est différent : je l’ai appris en lisant Ultra-Proust de Nathalie Quintane que j’aime sans la connaître, mais pour de bon. Dans une note en bas de page elle explique : c’est une figure de style qui consiste à immédiatement corriger ce que l’on vient d’écrire, par exemple : “ Ta baraque, je veux dire, ta propriété ”. Vous comprenez maintenant. Pourquoi je l’aime.

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Corriger immédiatement ce qu’on vient d’écrire, biffer : le geste incessant de la parole qui ne cesse de vouloir dire, mieux, plus. Cette rectification qui avance plus avant le mot couteau dans les chairs, comme dans l’argot “ rectifier le portrait ”, comme dans l’épreuve de purification alchimique. Sans retour.

01/02 [ MOSAÏQUE ] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits ( hors ) du Sérail, un ami m’a offert ce mot. À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude.

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31/01 [ EMPUISSANCEMENT ]
“Un centimètre carré de bleu n’est pas aussi bleu qu’un mètre carré du même bleu “, rappelait justement Matisse à Aragon. L’empowerment,chéri des communiquant.e.s trempe les femmes dans la potion magique, pour en faire des Wonder Woman à petit short d’or. Je lui préfère l’empuissancement. Il met mathématiquement les femmes au carré, rendant leur bleu plus ostensiblement bleu. Il ne dit pas mieux, mais plus, pas magie, mais surface, quantité. La juste proportion pour cette minorité qui compte la moitié de la population mondiale.

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À la cafétéria, une élève en accueille une autre. Elle glisse sa main à la taille, sans l’embrasser, en soutien. Tu veux que j’aille te chercher un café ? Elle lui avance une chaise, s’assied en face d’elle, l’écoute, en posant une main sur son genoux, en se penchant vers elle, afin qu’elle n’ait pas besoin d’élever la voix. Elle prend la forme d’une conque à secrets. Elle n’a aucune conscience de l’attention multipliée dans chacun de ces gestes. C’est inutile : ils se font. Je ne sais pas de quoi elles parlent. Je ne vois jamais qu’un visage de cette conversation. La sororité infuse la pièce.

30/01 [ FRANGIPANE ]
Sous les ciels et les lustres rase-képis, le Général ( croix de bois ) croix de fer, nous le jure : le marathon de la frangipane est bientôt terminé. Comme il fait le bilan de “ l’année 1918-2018 ”, faut-il en croire ses croix, ou bien faire une croix sur ses choix ? Un autre aura la fève et la haute couronne dorée — Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent –. Alors, en considérant ce sac à blagues de Général blanchit sous le harnais et médaillé comme LE sauveur, on se demande : a-t-il donc donné et hasardé tout ce qu’il avait ?

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À quelle moment certaines douceurs deviennent-elles écœurantes ? La frangipane était à elle seule épiphanie dans les galettes, dans les croissants aux amandes, comme le loukoum pour Taor, prince de Mangalore et voilà que depuis plusieurs années je ne voudrais plus que ces plates brioches saturées de sucre et d’anis qu’on faisait dans le Sud de mon enfance. Ou encore la Provençale, disponible deux jours par an, et encore, sur commande dans une boulangerie parisienne, avec ses larges tranches de fruits confits rouges et vertes et ses petits cailloux blancs. On s’étonne presque d’y trouver une fève, d’être couronnée à nouveau de papier d’or dans le petit salon chaleureux d’un ami niçois de la Capitale où l’on trône soudain, alors que dans les cantines la profusion des mêmes décorations les rend obsolètes, vaines, impotentes.

29/01 [ VERMILLON ]
Dans la journée malvoyante du ciel neigeux sale de la ville, un manteau vermillon. Kermès d’un instant. Combien d’hivers écoulés depuis que cette couleur a été à la mode ? Le souvenir d’une marinière très douce bat des ailes une seconde contre ma joue. Très vite plus rien que le mur de froid blafard.

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Rouge intense
Rouge très beau ( au vitriol )
Safran de Mars ou Crocus
Pourpre transparente à l’or ( dissoudre l’or dans “ l’eau régale ” )
Pourpre à l’or
Oranger, Oranger-rouge
Rouge cerise
Rouge-oranger flammé

28/01 [ CROISSANT ]
Les élèves sont partis pour la lune
Les chinois.e.s sont partis sur la lune
Tout au bout du grand cimetière
Que je longe à la nuit
Les tombes sont ornées d’un croissant d’or

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Je lis désemparée qu’ils ( ceux qu’on déteste, qui sont véritablement le diable, les cavaliers de l’apocalypse, la mort du théâtre, les brûleurs de livres, les tueurs d’enfance… ) pourront bientôt couvrir le ciel étoilé d’affiches publicitaires. Combien de temps la lune pourra-t-elle faire de l’ombre à cette hérésie ?

27/01 [ DIMANCHE ]
Dans sa forme divine — le repos –, le dimanche tombe usuellement la semaine des quatre jeudis. Il en est ainsi depuis que l’organisation du temps n’est plus l’affaire de Julien ni de Grégoire. Par un jeu de dupes, la Mauvaise Conscience a accédé à ce poste. Sous le joug du principe de Peter, elle ne prend que de rares vacances, où elle se dévore elle-même dans un centre de thalassothérapie mal isolé. Elle y rêve, avec Sysiphe et Prométhée, à la fin de l’échéance sans cesse renouvelée. Elle regrette l’intelligence magistrale qui régnait aux temps de Julien et Grégoire, qui a su faire mourir Cervantès et Shakespeare le 26 avril 1616, en dépit de leur calendriers divergents.

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Le dimanche tombe dorénavant chaque fois que le travail a été fait. Pour une soirée, où l’on peut lire trop tard, une journée de marche et de parole, le temps d’une chanson oubliée à juste titre qui fait irruption dans une pizzéria, une nuit merveilleusement dormie…
Le dimanche est dorénavant une sensation ( un délassement inattendu des épaules, une respiration plus ample, un petit sourire secret façon “ On les a bien eus, hein Médor ? ” ). Dorénavant, je ne dirais plus qu’il tombe d’ailleurs, tant il est volatile.

26/01 [ EAUX TROUBLES ]
Les aléas de l’opérette font succéder à l’année pontévédrine, une année brésilienne. Après avoir passer des mois à s’interroger sur la crise grecque, les élèves ravi.e.s vont naviguer entre le fleuve aux crocodiles de la présidence de Bolsonaro et la France antarctique à bord de leur coquille de noix : le ” Charles Trénet “.

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Les Villes Invisibles de Calvino, je les apprends dans le village de mes grands-parents — antique méthode mnémotechnique –, vaste terrain de jeu de hérité de l’enfance — preuve que le temps ne coule pas toujours dans le sens qu’on croît –. Les yeux tournés vers l’intérieur je sillonne cette familiarité, où les montagnes environnantes, les rivières, les arbres et les couleur font corps avec le mien, du mien, comme les pépins poussés en fruitier à l’intérieur des pommes et des poires parfois. Le legs est double : à ma guise maintenant, usufruit de mon regard renseigné, mais toujours porteur des lectures de la petite-au-nom-d’ailleurs. Bref, les torrents sont boueux dès qu’il pleut et fond, mais simultanément mousseux : en chocolat chaud.

25/01 [ BUBBLE-GUM ]
Il y avait un agréable parfum de Malabar fraise dans le garage.C’était une surprise renouvelée, chaque fois que j’allais y chercher du bois. Je sentais sous mes dents la résistance costaude de l’épaisseur du chewing-gum un peu froid, la musculature de ma petite mâchoire en CP… Une jeune femme en visite vient de crever la bulle de mes illusions : comme elle s’extasiait sur l’odeur de l’entrée de la maison, je l’ai invitée à une visite impromptue du garage. Elle a pressé sa main mouflée sur son nez et sa grimace dégoûtée a laissé mon Malabar KO : dans le garage, ça sent la pisse de chat.

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Il vaut mieux coller au bubble-gum et s’éviter la dérive bovine et mollassonne du chewing-gum qui occupe toute la bouche pour ne rien dire.

24/01 [ TAIE ]
Sur les taies repose
Le silence du sommeil
Ses ronflements eux
Emplissent tout l’espace
Mars grince des dents
Jupiter a tué le clin de ses paupières
Par inadvertance et parricide
Sur la face cachée de la lune
Blanche fesse de Venus
Le lapin frotte sa joue pelucheuse
Et soupire d’aise

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Journée de taie-travail
Commencée avant l’aube
Dans ce petit monde de la chambre
Sur l’île du lit

23/01 [ ÉQUIPÉE ]
Il neigera fréquemment. Nous serons emportés par des blizzards impossibles. Nous n’arriverons pas au bout de nos périples. Nous travaillerons dans des trains. Tout sera blanc autour de nous. Novitchok saisira simultanément des compte-rendus et de bouleversants éclairs de poèmes informels. Chapka en tête, nous pousserons des autos avec enthousiasme sur des routes barrées par des camions sans queue ni tête. Ou nous patienterons dans des bus bulgares en attendant qu’ils se désengagent à l’aube — le lapin bleu proposera de leur jeter un saut d’eau, pour ne pas être en retard –. Nous verrons des flamands roses dans le ciel au lieu de vaches dans les champs — mais l’allure du train rendra tout délicatement incertain, en sorte que jamais nous ne nous froisserons –. Je me souviendrai des histoires des uns et des autres, mais pas forcément exactement — lettre au lieu de dessin –, mais grâce à l’effort de tous, le monde y trouvera son conte. Et quoi encore? Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique. C’est toi qui dit ça ? Non, c’est toi, plus tard.

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Les marraines ont bandé les yeux de celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon avec des foulards prévus à cet effet — deux mois de complot — et puis deux groupes se sont formés les emportant dans des directions différentes à travers la nuit tombante et l’odeur de l’herbe. Il y a eu des chansons, une jeunesse à grandes enjambées semblable à l’Irlande maquisarde de Ken Loach ( l’un d’eux portait une casquette, un autre une veste kaki, nous faisons avec peu ), des murmures, des sifflets, des oiseaux, une fée entre les deux… Sur une passerelle longeant l’eau, les deux groupes se sont croisés : mais ni le Prince ni Cendrillon n’avait vraiment compris qu’il ya fait deux groupes. Des échanges ont eu lieu et nous sommes repartis dans des directions différentes, sur des passerelles, en faisant sciemment bruisser les branches inlassablement feuillues des bambous. Enfin, nous nous sommes retrouvé.es dans le jardin des miroirs. Nous avons prie les mains des aveuglé.es et nous les avons posées sur nos visages, tour à tour. Parfois celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon nous reconnaissaient, parfois non : il y avait eu des invitations surprises et la face de lune de celle qui fait la leçon reste méconnue, unheimlich. Nous leur avons rendu la vue. Celle qui fait Cendrillon portait dans son regard la surprise éblouie de son long chemin sur ce parcours. Celui qui fait le Prince avait pensé que nous allions l’abandonner dans le noir, les yeux bandés, dehors. Mais jamais nous n’y avions pensé : la douleur, le mal-être ne sont pas envisageables dans l’équipée qui nous lie. Inutiles d’ailleurs : ce que nous mettons en place c’est le terrain favorable à ce que quelque chose advienne. Dans mon travail cette fondation est la joie. Dans le détail des œuvres, on invente des circonstances, des jeux, un rituel qui prend à son compte l’essentiel. Ici : l’extérieur, la nuit, la nature, le groupe et son mystère, le groupe et sa chaleur, le chemin.
Nous avons bu chaud, du jus de pommes aux épices qui fumait dans le noir, puis nous nous sommes séparé.es… enfin, c’est une façon de parler.

22/01 [ GENRE ]
Le chantier est immense, je me décourage souvent, autant que je m’engage. Les chiffres sont toujours trop mauvais pour dire égal.e même à peu près. Même à trois vaches près. Je sais comme on me parlerait si j’étais un homme ( je serais capitaine d’un bateau vert et blanc, ce qui facilite le commerce ). Je ne peux plus ne pas le savoir. C’est une misère de trop bien voir : ça éblouit et puis, le noir. Mais au fond du puit, où je suis sotte, on m’envoie la corde, non pour me pendre, pour me reprendre. En trois ho ! hisse ! que voilà, me revoilà. Déboutée mais debout. Au matin, un estimé collègue remarque qu’on ne peut plus enseigner comme avant, comme il y a 15 ans, sans faire cas du genre, sans travailler à la visibilité de ce qui est si facilement soluble dans le patriarcat. Et comment parler de ce XIXè Siècle, et du Romantisme, où seules ont survécu — et survivre, ce n’est pas vivre — celles qui avaient un couteau entre les dents ? Nous ne savons pas, mais pas encore, pas très bien. La question se pose cependant, et ce qui n’était qu’une périphérie est devenu un prisme, au moins entre les murs de sa salle de cours. Quatre jeunes femmes vives et inspirées au déjeuner. Nous parlons de la Fin du Temps où elles m’ont invitée à les rejoindre et c’est une promenade de santé de les respirer. Leur force, et leurs révoltes, leur clairvoyance et leurs enthousiasmes; ces risques qu’elles courent, comme dans un champs. Le thé, en l’hôtel de Quimper-Karadec, la potacherie accueillante de mes élèves, parmi lesquel.le.s les femmes se comptent sur les doigts d’une main qui ne les aurait pas tous, remet les pendules à l’heure. Tout théâtre est travestissement, Frick c’est le Bottier et le Major et des choeurs de petites vieilles de la Violette de Narbonne, des assemblées de séminaristes ou des supporters de l’OM naissent sous leurs voix pas bégueules. Quand à Urbain, il pose déjà en Comtesse assez Régence.

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Le genre sert à tout.e.s, c’est à dire à tout puis à tous et à toutes. Euh… Genre, euh… tu as vraiment cru qu’il ya avait une théorie du genre ??? Eh ben non, dans le genre de-quoi-j’me- mêle, il y a surtout des gens qui feraient mieux de s’occuper de la pédocriminalité dans les soutanes que des ovaires dans les femmes.

21/01 [ CROCODILES ]
Pour savoir lequel viser, observer l’écart entre les yeux : plus il est important, plus la bête est grosse. La nature sauvage de ce jeune ténor doux et dynamique originaire du Paraguay m’avait jusqu’ici échappé… mais cette année, il chante le Brésilien dans la Vie Parisienne et un pont inattendu se déploie entre la salle de cours de nos vies parisiennes et l’Amérique du Sud, par son truchement.

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Un chat avec des ailes de papillons, un renard debout sur ses pattes arrières la tête tournée dans son dos pour contempler l’extrémité pointue de sa queue, un dragon-chien bifide à pattes tigrées… Les alebrijes ont fait un long voyage pour succéder aux crocodiles paraguayens dans l’imaginaire de la troupe immuable et toujours nouvelle des élèves qui chantent et jouent — à la nuit tombante, au-dessus de l’eau ce soir, aux fées de la forêt –.

20/01 [ LÉGITIMITÉ ]
Maintenant, Valjean, vous êtes libre.

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Aujourd’hui je te le dis : personne n’entend ce qui te passe par la tête. Et personne ne l’entendra et c’est un cruel renoncement. Ta connaissance de l’œuvre, du poème, de la musique, tu la feras visiter nuitamment en indiquant chaque chose remarquable ou dangereuse, risquée avec ta lampe de poche, ouvreur, ouvreuse, de tombeaux, de bals, de consciences, de fenêtres, de disputes, de jeux. Je te le dis aujourd’hui en enfant légitimée par l’usage et le long voyage.

19/01 [ FRANCHE ] Dans le cas d’une balle, sur les terres du Freischütz : affranchie de tout autorité à l’ordre naturel, vouée au diable. Ailleurs, ici, maintenant, également.

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Et parfois, s’entendre dire une chose tout aussi vraie, mais douce, bonne, simple et qui durera autant qu’un caillou.

18/01 [ MITAINES ] La vie propre qui anime mes mitaines — mais à quoi bon ce “ S ” quand elles n’ont de cesse d’aller chacune son petit bonhomme de chemin ? — complique et enrichie la mienne. Rencontres, discussions, échanges, enquêtes, perplexité, retour d’où je me croyais partie… Sans compter sur mes doigts les innombrables efforts de mémoires pour retracer mes pas dans le but de recouvrir mes mains… Je refuse de croire dans l’étymologie qui donne “ gifle, injure ” pour mitaine : croque, croque, mon amy ceste mitaine Nous faisons corps, au contraire, elles et moi, pour la jouer fine avec le Croque-mitaines jusqu’au printemps. Enfin, j’espère qu’elles s’en rendent compte, où elles finiront comme le chaperon.

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De la couleur des mauves, montant jusqu’au biceps, crochetées. Un vêtement de fée.

17/01 [ COURTOISIE ]
- Mesdames et messieurs… – Oui ? – Un incident sur la ligne 11 retarde actuellement les trains sur cette ligne – C’est pas grave. – Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour ce désagrément. – C’est rien je vous dis. Sortie 4 chemins, un monsieur courtois avec la voix off. Je me demande s’il en entend d’autres qui ne me parviendraient pas… Je pense à la douleur provoquée par l’ostéo, plus tôt dans la journée, qui s’est si agréablement substituée à celle qui était l’objet du rendez-vous… Lui aussi m’a prévenue et j’ai répondu, de bonne foi, que ce n’était pas grave.

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Dans une grande masse de peuple, des transports urbains : un mot d’excuse d’un passager soudain encore plus près, l’adresse du conducteur aux messieurs, aux dames et aux enfants.

16/01 [ TRISTES ]
Elles sont tristes les marquises. Tristes comme dans la chair et triste hélas et j’ai lu tous les livres.. Tristes comme pas baisantes. Tristes comme un repas triste : incolore, inodore et sans saveur. Et la compassion tu l’écris sur un papier dont tu fais une petite boulette pour amuser leur chat. Qu’elles soient tristes de nous voir fuyant leurs salons, ne change rien à l’affaire.

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Les choses qui me semblent tristes appellent une liste infinie, et pourtant on pourrait en faire une brève, sur le modèle des Notes de l’Oreiller de Sei-shônagon, qui dirait mieux la chose.

15/01 [ SOUFFLE ]
Ce mouvement si léger qui soulève la toile peinte d’un bateau quand Osmin ouvre les portes du Sérail en réponse au mot : Sésame ! Ce soupir de sirocco de moi seule audible après le dernier accord, quand tous les bras se lèvent vers le ciel invisible.

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Il y a des murmures à l’oreille. Comment les appâter ? Comment faire pour qu’ils adviennent ? Qu’y a-t-il de meilleur que de noter rapidement, encre mouillée sur le papier , leur dictée qui ne semble jamais reprendre son souffle ? Sinon, calme plat, on s’applique en désespérant du vent.
Autrefois, il fallait être épuisée, idiote de fatigue, pour que ça prenne le relais, pour que ça travaille en ma place. Mais avec les années, on apprend à fabriquer les attrape-rêves qui dénoncent la moindre brise. Patiemment. Impatiemment.

14/01 [ SEMBLANT ]
Dans le délai qui nous était imparti et comme il l’avait précédemment stipulé par écrit, il a fait semblant de faire de la lumière et j’ai fait semblant de faire de la mise en scène. Cependant, la présence d’une lampe d’architecte d’exceptionnelle facture et la solidité des liens de rires et de vieux papiers au sein du Bureau Européen des Chimères, ont fait de l’abandon du soldat Harold un moment non dénué de romantisme.

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Sur scène, la question de la confiance en soi n’entre pas directement en ligne de compte. Il s’agit plutôt de faire semblant, notamment d’avoir confiance en soi. Le semblant c’est l’apparence extérieur. Il peut être faux. Il n’en reste pas moins présent.

13/01 [ INCONSISTANTE ]
Car telle je me sentais hier, oui, ectoplasmique de fatigue, à peine un contour, une fantomatique fourmi d’un minimètre avec trop de chapeaux sur la tête… Et plutôt que de démentir avec une véhémence louche, un ami du dimanche — le même qui avait apporté, la semaine dernière, le bouquet du fréquentatif — me rappela que c’était là notre nature première : These our actors, As I foretold you, were all spirits, and Are melted into air, into thin air: And like the baseless fabric of this vision, The cloud-capp’d tow’rs, the gorgeous palaces, The solemn temples, the great globe itself, Yea, all which it inherit, shall dissolve, And, like this insubstantial pageant faded, Leave not a rack behind. We are such stuff As dreams are made on; and our little life Is rounded with a sleep. Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air, en air subtil ; et, pareils à l’édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu’il reçoit de la succession des temps ; et comme s’est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d’un sommeil.

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Dans son plus simple appareil.

12/01 [ RÔDER ]
Deux verbes, un chapeau de différence, des années de malentendus. [ Rôder ] : Errer, flâner sans but, au hasard… et [ Roder ] : User, polir une pièce par frottement afin qu’elle s’adapte parfaitement à une autre pièce. Mettre progressivement au point ou à l’épreuve, acquérir une expérience dans un domaine. Roder est le mot le plus récent. En perdant son chapeau, il est devenu tout technique, tout carré clair net et précis. Mais bien avant lui, on pouvait librement rodder un endroit : le parcourir à l’aventure… Il est fréquent et souhaitable de faire des rôdages dans le milieu du spectacle. J’obtiens cette orthographe à l’accent circonflexe en me bataillant avec le correcteur… Pourtant, il s’agit bien de faire un bout de road avec quelques connaissances triées sur le volet et disponibles pour assister avant l’heure à ce que nous faisons. Il semble donc judicieux de garder la tête près du bonnet et de conserver son “ ^ ”. Comment en est-on venu à croire qu’il s’agissait pour ces âmes charitables de procéder à un rodage, de venir mécaniquement participer à l’ajustage des pièces… ? Comment une vision aussi rétrécie de ce qui se passe dans ces moments d’échange particuliers est-elle devenue l’usage ? Comment ces spectateurs occasionnels ont-ils été amenés à croire qu’une autre expertise que celle d’être assis dans cette salle entrouverte était de rigueur ? Le rôdage, c’est le moment de la répétition sur scène avec des gens dans la salle. Leur présence donne une perception nouvelle du temps, de l’acte aux artistes. Et voilà. Dans le cas contraire, il y a de quoi manger son chapeau.

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L’annuel échange ERASMUS avec ma collègue de Stuttgart tient à la fois du rodage et du rôdage. La planification des cours, l’absence de connaissances à visiter là-bas fait la part belle à une certaine errance. Marche dans la ville, longs temps d’écriture dans des lieux où ma pratique est observée avec bénignité et surprise, heures de silence complet, ma parole en dedans, hibernant.
Dans le temps de la classe, au contraire, on rode, cent fois sur le métier. Rien de tel que le déplacement d’un corps dans l’espace pour changer de point de vue. Certains pans du répertoire se présentent dans un dénuement exotique, une fois débarrassés de leur préjugés alla francese au profit de draperies teutonnes. Je reconsidére certaines alliances dramaturgiques, l’urgence de ce qui se joue. J’entreprends la constitution de ” sommes ” par opéra, par air parfois, où j’additionne — comme disait Dullin à ses élèves outré.es par ses apparentes contradictions sur une même scène d’un jour à l’autre — ces petits éblouissements d’une ligne.

11/01 [ PARADIGME ]
Nous sommes profs de français, nous faisons de la lecture à haute voix, mais quand un acteur lit à haute voix… Ce matin, quand Stéphane a lu… C’est tellement plus… profond… les mots… la profondeur ( geste de pelleteuse avec sa main, qui ramène le minerai à la surface ) … Quand il lit, on change de paradigme. Voilà. C’est ça. On change de paradigme. A dit ce jeune prof primesautier, tandis que nous faisions la 5ème mi-temps de leur semaine de PAF ( Prof Art Formation ? ) debout dans les ors du foyer du public. Dorénavant, nous appellerons ça un CAP ( Changement Artistique de Paradigme ).

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Depuis quelques mois j’appelle de mes vœux un changement de paradigme. Ce mot, qui me filait entre les doigts, voilà qu’il ouvre une chambre avec vue. Un instrument à vent qui devient une percussion, un instrument à cordes dans lequel on souffle, ou bien encore avec lesquels il se passe quelque chose d’autre. Mile Davis et sa trompette. Chet Backer et sa voix. Une autre conception des choses donnant naissance à des choses nouvelles.

10/01[ BAIGNEUSE ]
Un pli réalisé dans l’intérieur d’une manche trop longue. La manche d’une chemise en l’occurence, la chemise d’un des deux gardes du corps de Selim Bassa, pour être précise. Sans y prendre garde, je furète dans les définition d’À bras raccourcis, expression toujours associée à la lecture, chérie et répétée jusqu’à l’usure des reliures, d’Astérix. Synonyme, alors, du ridicule des hommes infatués de leurs petits pouvoirs. Mais la figure bonhomme du gros chef sur bouclier m’a induite en erreur… À bras Raccourcis : D’une manière non mesurée, de toute sa force, de toute son autorité ( cnrtl ). La prévenance de la costumière a dégagé notre garde du corps de la malédiction de n’être qu’un fier-à-bras, pour en faire un Rabalan. Le voilà remparré de sa baigneuse contre les Djinns qui flottent dans les coulisses du Sérail où il officie : Il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : “ Sorcier, je te rends le mal ”. — (Octave Mirbeau, Rabalan,)

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Julie Scobeltzine est la costumière la plus habile et la plus délicate que je connaisse. Comme le diable elle réside dans les détails. Elle ne néglige jamais les petites choses et ce n’est pas chez elle effet de maniaquerie, mais respect panthéiste. Dans Un Conte d’Hiver, elle a trouvé pour la mère un chemisier en soie qui raconte autant avec ses qualités ( matière de lumière, tombé… ) qu’avec son apparent défaut : son décolleté a quelque chose d’excessif, de débraillé sur le personnage de la reine-mère et ses seins, qui tirent un peu sur le tissu deviennent un sujet. Ils nous tirent l’oeil. Ils sont dans le champ. Et avec eux, le lait noir de la maternité de Junon.

09/01 [ NEIGE ] Depuis le début de cette entreprise — le Journal d’un Mot — je m’interroge : un nom — propre s’entend, de ceux qui souffrent mal, en tragédie, les liaisons — est-il un mot ? Et ce matin, — par un de ces longs sentiers sinueux que dessine librement l’Association des Idées, que ravinent les petits faits et qu’ombre les grands arbres — une réponse est arrivée ( Komorebi comme on dit ). Le poète Francis Catalano, dont les écrits météorologiques me touchent au coeur de l’hiver, m’a amicalement transmis l’intégralité de son recueil, enregistré par ces soins. En entendant sa voix, j’ai pensé à Normand Lalonde. Simplement parce que Normand Lalonde est un poète québécois. J’ai relayé son présent sur Une certaine dose de poésie et plusieurs commentaires sont venus laisser leurs traces dans cette neige. Plus tard, Francis Catalano a répondu en précisant : C’est ce qu’il fait aujourd’hui, à Montréal!… Il neigeait, et je pensais à Normand Lalonde qui n’est plus et qui apparait souvent dans mes propres écrits à son insu. À Normand Lalonde, qui est confondu avec l’ami très cher parti tôt du même mal que lui et tout aussi empreint de poésie. — Enfant le nez collé à la vitre du bar familial les jours d’innombrables flocons, je dit : C’est tout l’hiver qui tombe ! –. Quand nous mourrons, notre nom devient le mot de ce que nous étions.

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Je m’attends à vous trouver là. Chez Marilène. Il doit avoir un nom ce café, comme un costume qu’on ne porte que deux fois. Je m’attends à vous trouver, voisins de neige, là où il y a de la neige. Dès qu’il y a de la neige c’est l’endroit où nous pourrions vivre, être, nous retrouver comme de vieilles connaissances, ce que nous sommes, malgré l’enfance et les autres temps qui ont précédés notre rencontre : ces époques proches, lointaines où la neige déjà nous composait, l’eau froide des torrents, la brume pensée par les arbres.
Les tables en bois longues et étroites supportent nos conciliabules, ce secrets que nous échangeons avec simplicité, cartes d’une partie sans points et sans argent.
Les plantes vertes prolifèrent, vaguement inquiétantes, elles sucent la lumière blanche en continu dans la petite annexa à flanc de rocher qui s’est bravement accolée à l’épicerie-café, doublant sa superficie d’un coup, la dotant d’une vue. L’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe dans l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins…
Vous n’êtes jamais venus ici et pourtant je ne cesse d’y être avec vous. La familiarité de ce lieu est nôtre, pareille à celle de la nuit clermontoise où frère Bleu a donné dans le panneau, tandis que nos chapkas s’égayaient quelques pas en arrière — Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique — . Pareille à celle du train des steppes et l’exaltant voyage “pour rien”, rien d’autre que le blanc qui avait tout englouti.
Il n’y a qu’un objet à ce voyage. Notre amitié. L’amitié des gens de neige.

08/01/19 [ VIENNE ]
J’en reviens toujours là. Advienne que pourra, mais tout, justement, dans ce grand carrefour du milieu de l’Europe, qui n’est plus qu’une idée, une géographie qui taille la route à dos de taureau blanc.

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Un ami me demande comment va la Mittel Europa. À Stuttgart seulement, j’oubliais que j’étais déjà encore passée à l’Est. Des années à entendre chez Beethoven des marches dans la neige et passer à côté de cette géographie familière !
Je remarque avec un autre que, surprise et fierté, je me vois offrir l’hospitalité de la confiance par des slaves de tous bords quand nos routes se croisent. Enfant, on s’imagine qu’on a été adopté, porte du rêve ouverte sur le vaste monde.

07/01 [ OPÉRA ]
Chose difficile à réaliser; chose excellente, oeuvre admirable, chef d’oeuvre. Faire Opéra : Gagner tout ce qu’il y a au jeu. Consiste le plus souvent aujourd’hui à amener un public silencieux assis dans le noir à s’intéresser 3h de rang à une oeuvre initialement conçue pour un public causant et pavanant sous les lustres et les ors, dans un raffut certain. Peut être avantageusement ingéré sous forme de gâteau ( deux couches de crème au beurre au café et une de ganache au chocolat, tout cela pris en sandwich entre des biscuits “ joconde ” punchés au sirop de café ).

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… n’est jamais que le passé simple d’opérer.

06/01 [ FRÉQUENTATIF ] Lors d’une visite qu’on me rend, on m’apporte ce mot, un peu comme une boîte de chocolats : à l’intérieur, des chocolats, de formes et de parfums différents, emballés ou non, et le cas échéant, plusieurs couleurs de papier métallisé. On m’appâte avec le verbe penser, prétendument fréquentatif de pencher. Renseignement pris, c’est également le fréquentatif de peser, panser et pendre. Lourde déception en découvrant que fréquentatif fait référence à la fréquence et non à la visite épatante où il est apparu. Si ce n’était pas une boîte de chocolats, je pencherais pour un bouquet de fleurs très légèrement coruscantes.

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Avec ce journal, une passion inavouée pour la grammaire se fait jour. Tout son saint-frusquin de figures de styles, de formes… un vrai petit nécessaire de toilette dans le baise-en-ville de la vieille dame au-dessus de tout soupçon.

05/01 [ RETROUVAILLES ]
Dans certains cas, assez rares, le -re réussit à doubler la puissance merveilleuse de la trouvaille — ce trésor de l’île, ce dessin magique découvert au fond de la poche d’un manteau de deuxième main.

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Pour une fois, j’ai voulu rentrer tôt. Faire face à la ville. La marcher. Et puis habiter là à nouveau.

04/01 [ SIMPLICITÉ ]
Dans l’amour, la simplicité vient par surcroit.

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Après un certain retrait, il apparaît que la simplicité n’est pas compliquée, mais demeure un long voyage à portée de main. Par instant, on saurait quoi faire : dans un café, dans une gare, dans un parc, les vieilles valises qu’on se traîne et dont seul le poids a encore une fonction, — nous occuper, nous charger, nous lester, nous entraver — on les a laissées. D’autres les récupèreront peut-être pour en faire des luges, des nids pour les hérissons, des objets de décorations. Avec ce qu’elles contenaient, ils caleront des portes, surélèveront des armoires, ou nourriront un bon feu de gaufres. À moins que la vigilance n’explose contenant et contenu dans les plus brefs délais, personne ne les réclamant plus. Ailleurs, je marche les mains dans les poches. On sait comment faire au plus simple.

03/01 [ NOURICE ]
La nourrice fuit. Je ne suis pas Phèdre. Je fais venir un plombier. Il note nourice sur le devis. Les plombiers manquent d’r dans tant d’eau. Il demeure pour moi la colombe du déluge. La nouvelle nourrice est de dur métal… Une Walkyrie-cantinière.

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Derrière la gueule de balafre de la faute d’orthographe outrancière — pas ces fautes d’accord ou d’inattention, mais ces croyances d’un autre monde, avec leurs étymologies qu’on dirait extra-terrestres, mais qui tout bien considéré sont enfantines, confusion d’une poésie sidérante plutôt que simplification d’une règle trop éloignée, acoquinage de sons et de concepts qui sans cette personne qui les écrit par erreur mais en toute bonne foi, ne se seraient jamais rencontrés — la nécessité d’écrire est tapie.

02/01 [ POST BAD ]
Un mouvement nietzschéen par delà le bien et le mal, sorte de post-structuralisme de Mickaël Jackson. Sinon, beaucoup de bouches refaites et de lunettes sans verre pour cause de faux cils aggravés, prenant des poses de Saintes-Nitouches à 50 € la passe sur Instagram. Heureusement que j’ai appris de la même source à dire whatever avec mes doigts, ça dédommage. Je vais m’en tenir à ma version initiale.

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En relisant ce mot-concept cache-misère du tape à l’œil, c’est un autre qui vient : [ POST BAC ].

01/01 [ GIRAFE ]
J’avais déjà une blague avec deux girafes — les girafes à l’opéra, ça ne s’écrit pas, il faut entendre ça — et depuis la nouvelle année, une autre, — couic-couic la girafe, ça parle de soi, mais qu’il ne faut pas confondre avec couine-couine : la girafe Sophie –. Il y en a encore une, celle qu’on peigne. Girafe fait parti des mots rares, qu’on trouve plus facilement en Europe dans les livres pour enfants — qu’on accoutume à la rareté — que dans les conversations à la Sélecta des adultes — qui se sont fait au mauvais café et à l’échange de clichés –. Girafe tout le monde voit bien de quoi je parle — en tous cas chez les adultes qui peuvent y faire quelque chose — et pourtant bientôt, le mot sera définitivement privé de sa chose : cette bête improbable, à l’apparence chimèrique, long cou, tâches rouquines, chaussettes blanches, regard de star hollywoodienne des années trente… Dans une réserve du Kenya, deux personnes, croisées à un déjeuner chic, observe une trentaine de girafes pour mieux pouvoir les préserver, parce qu’en plus on s’est aperçu en essayant de les déplacer, pour repeupler l’Afrique en girafes, qu’on y comprenait strictement rien à ces animaux. Bref, ça fait 2 girafes à l’opéra, une couic-couic et Sophie, une à peigner et les 30 kenyanes : 35 girafes à ma connaissance. Tout ce qui manque, le langage le totémise.Mais il va falloir aiguiser nos langues de contes et de poèmes pour pouvoir dire choses aussi fantasques que girafe et être sinon cru.es du moins écouté.es.

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J’ai peur que les girafes d’aujourd’hui ne deviennent les dragons de demain. Et de tout ce qui alors pourra être appelé girafe : êtres ou choses, magnifiques, mystérieuses, faisant corps avec ce qui se trouvait alentours et désormais disparues au point d’être mythe devenues.

31/12 [ HOAX ]
Bestiole en plastique visqueux — non biodégradable, potentiellement cancérigène — affublé de longs bras et d’un tronc creux dans lequel on peut glisser un stylo, un doigt, une main jusqu’au coude… Ridicule et pourtant vaguement inquiétant, ressemblant en lointain cousin au bidule qui fait rire aux éclats Serge et Jane dans la 4L décapotable de Slogan. La chasse à l’hoax est devenu un sport ordinaire des dîners en famille, il y revient au galop, n’étant, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait une autre. Consternation de voir les siens se faire avoir jusqu’à l’hoax. Bel exemple de saison : la nouvelle année.

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Une discussion brève mais sérieuse avec Léa, la serveuse de l’Envers me conforte dans ce point : solstice oui, nouvel an, non.
Les communautés de sorcières sont assez occupées cet hiver par les abus de langage du Président états-unien, ( “Si l’enquête Mueller était réellement une ‘chasse aux sorcières’, alors Donald Trump serait suspendu nu dans une grange froide, perdue au milieu de nulle part, torturé pour qu’il admette avoir pactisé avec Satan, avant d’être brûlé sur un bûcher. Au lieu de ça, il joue au golf à Mar-a-Lago”, philosophe Kitty Randall ), cependant on peut espérer que dès sa destitution, elles s’attaqueront aux fameux hoax du 31 décembre.

30/12 [ PAR EXEMPLE ] Cette toute petite fille dans le wagon, qui lorgnait mes tartines de truite fumée comme un chaton, voilà qu’elle dit : par exemple. Et je me demande quand ce système de troc a pu se mettre en action dans son jeune cerveau. Par exemple, le monde par équivalence. Et “ peut-être ” et “ si ” qui suffisent à le tenir dans une petite poigne.

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Par exemple, je n’aurais pas renoncé à cet étrange point de vue qu’on a sur le monde à trois pommes de hauteur.

29/12 [ SEMI-BOURGEOISE ] Pour parler d’une maison recelant des signes ostensibles de bourgeoisie ( hauts plafonds, moulures, parquet… ) mais en quelque sorte égarés dans un voisinage ou une petitesse qui lui refusent le titre de bourgeoise complète. Rien à voir avec cependant avec une dégénérescence consanguine, tout le contraire : un métissage joyeux.

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Il y a un an nous visitions cette maison, avec son titre à moitié plein, on dirait Cendrillon et son soulier perdu. Un jour, un émissaire royal sonnera sans doute à la porte avec une épreuve de nature à faire s’incliner la balance d’un côté ou de l’autre, rendant la maison tout à fait bourgeoise ou tout à fait semi. La seconde occurrence laisse entrevoir davantage de possibilités.
J’avais vu à Bray-Dunes, deux semi-bourgeoises mitoyennes qui avaient tourné bien différemment. L’une s’appelait ” Les Myosotis “, l’autre ” Les Ronces “. Elles étaient comme deux sœurs. J’hésite à repasser dans leur rue, tant elles m’ont fait forte impression.

28/12 [ RUDIMENTAIRE ]
Parfois un mot vient sans qu’on l’ait sonné. Ce n’est pas le bon, mais il est là et aucun de meilleur ne se présente. Il a l’air de l’invité douteux . On appelle d’autres mots pour le job, on demande autour de soi : et toi tu dirais quoi pour dire… ? Pour dire la sensation d’un château fruste, un lieu où personne ne veut habiter, où on campe. D’autres mots sont proposés et c’est terrible parce qu’on s’est déjà attaché à rudimentaire, comme si c’était Rudy Mentère, un petit gars plein de bonne volonté, qui n’a pas rechigné devant la tâche, même s’il n’était pas vraiment taillé pour. Bref je l’ai gardé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, puisqu’ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague

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Qui se trouve à l’état d’ébauche ou de vestige — ainsi, Armille, la Ville Invisible de Calvino, dont on ne sait si elle est démantelée ou –, dans un état d’impossible différenciation entre ce qui nait et ce qui disparait. Quelque chose des confins, des solstices, de la parole perdue. On dit rudimentaire celui ou celle qui écrit des ouvrages contenant les principes de la grammaire latine. Là, que je voudrais aller : aux principes, à l’entre-deux d’un ambitus grand comme un jardin muré, au balbutiement. C’est un souhait. Un souhait véritable.

27/12 [ DRAME ]
Inutile en dehors des heures de bureau,( précise la femme de scène).

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Nous sommes assis dans le public. Ce qui se joue a été noué au préalable et sans nous. Notre seule véritable variable d’ajustement tient dans le coussin sous nos fesses.

26/12 [ RATIONNEL ]
De raison et pas de ration. Tristesse de ces petites bêtes étymologiques qu’on va chercher pour se tenir au plus juste. Une attitude rationnelle devient d’un coup la portion congrue de l’existence privée du rêve. Jusque là, Nelle, étant mon petit surnom d’enfant, la ration de Nelle ne pouvait être, elle, que de peu de raison. Une ration sans rationnement, sans ticket plus valable au-delà d’une limite ou alors pour jouer, avec la peur au ventre d’être dénoncée par la manifestation d’un petit dieu scrupuleux ( celui des bords du carrelage blanc, ou l’autre, des noirs ), mais sans les prendre trop au sérieux, tous les deux et les autres. Une ration double, de celles qui font les super-héroïnes de le fantaisie. Jour de deuil de vouloir toujours savoir… et ardoise magique du sens de l’enfance, effacée seulement en apparence.

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L’histoire d’un petit garçon qui a des problèmes en calcul. Une maitresse spécialiste des problèmes de et avec les maths lui apprend à compter jusqu’à 5 sur les doigts de sa main. Tant qu’il compte sur sa main à elle, pas de problème, 1, 2, 3, 4, 5. Mais quand elle lui demande de le faire tout seul, avec ses doigts à lui : 1, 2, 3, 4. Il essaie, réessaie. La maitresse spécialiste pose sa main contre la sienne : Tu vois bien, nous avons tous les deux le même nombre de doigts. Pouce, index, majeur, annulaire, auriculaire. Pourquoi n’arrives-tu pas à 5 quand tu comptes tes doigts à toi ? Ça ne te semble pas bizarre ? Il hausse les épaules, fataliste : Oh vous savez, à la maison c’est pareil, il y en a toujours moins pour moi.

Je n’abdique pas ma déception, concernant cette étymologie qui renvoie non à la ration mais à la raison. Cependant, le Journal d’un mot est riche en étymologies contrariées, voire contraires qui cohabitent sans mal dans un grand laps de temps.

25/12 [ MONTAGNE ] Je dirai désormais : aller aux montagnes. Le singulier n’a pas sa place dans cette assemblée.

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Vue sur l’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe à l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins…

24/12 [ INTRÉPIDE ]
Le mot plein d’enthousiasme — y sonne un pas de claquettes et les sabots d’un cerf — pointe son nez à chaque évocation de ma jeunesse, comme dans l’aventure de la vieillesse de ma grand-mère.Tout petite déjà, j’étais intrépide sur la plage, puis en forêt, en patins, en voyages lointains… La Jeanne s’est faite, sur le tard, intrépide en appartement. “ Si on se couche, c’est terminé ”, cette formule à moins de 15 ans dans la bouche de mes grands-parents, mais moins latéralement, elle fait pour moi son office dès à présent, manière modeste du “ Adsum ! ” des Coufontaines. Pendant dissymétrique mais plein d’élégance de l’épitaphe que je m’administre de mon vivant : “ Se non è vero è bene trovato ”

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Dans le bruit d’intrépide, le beat du mot l’emporte sur son préfixe négatif. Sans trembler, oui, mais jamais sans mon tactus. One , two, one two three four : allons-y !

23/12 [ AMERTUME ]
L’histoire de l’homme qui avait la tête comme une orange. Il raconte son histoire à une passante dévorée de curiosité à son apparence : un génie délivré, trois vœux accordés. D’abord la fortune incommensurable. Ensuite l’amour indéfectible. Enfin… avoir une tête comme une orange. La blague laisse perplexe ( de celles que je préfère ), mais à bien y réfléchir, elle est tout à fait sage : l’amertume dans son dosage subtil, si nécessaire au goût. Pourquoi en avoir si peur ?

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J’ai fait du poisson. J’ai oublié le citron. Ma grand-mère Jeanne a dit : le problème aurait été que tu prennes le citron et que tu oublies le poisson.

22/12 [ FAIRE-PART ]
Une femme est morte. DENISE. Une vieille dame semble-t-elle à la lecture de l’avis de décès. Très convenable, l’avis. Rien n’y manque. Ni ses 4 enfants, ni ses 14 petits-enfants, ni ses 9 arrières-petits enfants. Croissez et multipliez. Pas de plaque ni de fleurs. On ne fait plus ça. Mais une petite ligne pour conclure dans toute cette solennité : elle a rejoint son mari DÉDÉ. In extremis, faire la part des choses.

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Accoutumés à lire l’horoscope avec 24h de retard, l’achat exceptionnel du journal du jour lui confère une véritable aura divinatoire.

21/12 [ AVERTISSEMENT ]
Quelque chose de biblique s’était perdu dans ce mot, depuis qu’on avait pris un averto. Qu’est-ce qu’on avait fait au juste ? On avait gardé ses patins aux pieds ? Séché un cours pour aller manifester contre Devaquet alors qu’on était pas encore au lycée — comme si ça n’allait pas finir par arriver — ? Et depuis, une femme avertie en valait deux et l’autre c’était une petite bonne au bord du renvoi à chaque fois que le mot se formulait dans la petite tête toute seule. Heureusement, le curé du village y a mis bon ordre en fracassant la sienne sur la glace. Il avait déjà eu un avertissement. Tout comme la femme énergique et pleine d’entrain qui fait tourner les lessives de la sacristie et les décorations de la liturgie. Ces deux-là ont eu des avertissements. Un ange a croisé leur route. Un brise-glace aurait mieux valu ? Pas sûre : le curé à la tête dure et qui dure. Dorénavant, j’entends entendre comme un chuchotis divins mes mésaventures nécessaires.

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Prends garde à la douceur des choses
Comment savoir dans quel sens se tricote ce vers, quel avertissement il contient ? Méfie-toi ou protège ? Ou plus simplement : regarde.
La visite d’une amie dans la famille, ses yeux accoutumés à ce paysage, la nouveauté renouvelé de sa présence parmi nous, l’autre lien qu’elle incarne à elle seule, comme une ambassadrice d’un pays richement peuplé et bienveillant, tout cela fait voir d’ailleurs, autrement, plus vaste.

20/12 [ BONNET ]
Par extension, nom préféré pour tout ce dont je me couvre la caboche. Bonnet est plein de bénignité et contient, en plus de mon crâne, la simplicité du benêt, de l’enfantin. Car la tête à protéger c’est la petite tête, celle qui n’a jamais grandi, dont la fontanelle s’est refermée si tard qu’elle a laissé entrer tous les esprits qui traînaient les couloirs et les parcs. Le bonnet me cache avec bénévolence du regard des dieux et autres curieux et tient au chaud mes pensées secrètes et si indépendantes qu’elles auraient cours sans moi si je n’y prenais pas garde. Hier, je l’ai perdu dans une voiture d’occasion. L’air très concerné du conducteur m’a tout de suite fait savoir qu’il connaissait, lui aussi, les multiples usages des bonnets, bien que rien dans la pauvre apparence du mien n’ait pu le renseigner. Il a d’ailleurs fait diligence pour m’informer qu’il l’avait retrouvé et proposait de me le renvoyer par la poste. J’irai le quérir en main propre, c’est plus responsable.

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Dans un sens vieilli, prendre quelque chose sous son bonnet signifie : Imaginer quelque chose qui n’a aucun fondement. Dans un sens moderne : agir de sa propre initiative. Le bonnet, souple, se retourne. L’imagination hors-sol, les châteaux dans les airs dans le voisinage du bonnet. L’air qui circule entre la tête et l’étoffe protège et réchauffe. Comment pourrait-on agir de notre propre initiative sans imaginer des choses qui n’ont aucun fondement ? Si on est poète par exemple ? Ou simplement en vie ? Fouiller les mots, leur sens vieilli et moderne, leurs cousinages, leurs antipodes : pour écrire, mariage par excellence, il faut, j’en suis convaincue quelque chose de neuf, quelque chose d’ancien, quelque chose de bleu et quelque chose d’emprunté. Et tout cela dans chaque mot. Je le dis comme je le pense, sans autre fondement que celui de mon bonnet.

19/12 [ TABAC ]
Un pot à tabac, sa rondeur, son utilité, son couvercle. Tourné à l’effigie d’un personnage, souvent masculin, avenant et rieur qui rappelle immanquablement Sganarelle dont la Tirade du Tabac se confond avec ses méfaits tchékhoviens dans un même nuage de fumée. La jovialité de l’objet, sa stabilité, l’artisanat de ses traits simples et expressifs sont autant de qualités qui peuvent faire choisir ” petit pot à tabac ” pour croquer une personne replète et appréciée. Là encore, on ajoute petit, pour dire notre affection, en oubliant que ce mot mignon était fait d’abord pour l’enfance. La robustesse et la rondeur de ce corps ramassé, émaillé, font oublier la fragilité de sa matière première, les fêlures et éclats de précédents méchants usages, maladresses et accidents… et la dangerosité toxique des plaisirs de ce dont on l’a rempli, le tabac, cette laisse pour sortir le chien à la promenade. Le couvercle cache à nos regards aussi bien le tabac que l’absence.

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J’avais demandé qu’on ne fume pas dans le théâtre !
Comment peut-elle le sentir ? au troisième balcon, le régisseur-lumière au clopeau interroge son collègue, sidéré.
Ma lecture régulière des Privilèges de Stendhal me vaut sûrement ce nouveau super-pouvoir.

18/12 [ DELICATESSE ]
Que la quintessence de subtilité du mot ne s’emploie que “ dans le style léger et familier ” avec l’expression ” Être en délicatesse “, ne laisse pas de m’étonner. La définition du Littré accentue mon trouble : “ Nous ne sommes pas brouillés, nous sommes en délicatesse, c’est-à-dire chacun de nous craint de manquer à sa propre dignité en faisant des avances à l’autre ”… C’est pour moi l’exemple parfait de la situation sans plus de familiarité et d’un certain poids. Peut-être la clé de ce paradoxe se trouve-t-elle dans le remplacement du mot par un de ses synonymes, plus ou moins éloignés. Je risque de me retrouver dans une épicerie fine avec vous si vous ne prenez pas les mesures nécessaires au plus vite.

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La période est dure, le siècle se démasque, les illusions salutaires — celles adoucissent la norme, qui prennent dans les bras pour consoler d’un bobo qui est en réalité une injustice sans réparation possible — sont tombées sur le carrelage, elles ressemblent à nos téléphones, fêlés de toutes parts, mais que nous refusons de changer, encore et encore, d’aller encore alimenter un système qui fonctionne à plein régime : elles marchent encore, mais elles sont laides et coupantes, impossible de ne pas le savoir. La délicatesse, les marques de délicatesses, légères comme le pli du drap soulignant la grosse joue d’un enfant, légères comme les plumes des oreillers qui volent toujours, s’agrègent en contrepoint merveilleux. Nous nous faisons doucement signe(s).

17/12 [ PERSONNEL ]
Et non petit personnel, comme on l’avait — tête faible — appelé jusque là. Une rébellion qui lui vaut sans barguigner ce galon. Le personnel du Sérail. Voire le Personnel du Sérail.

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Au Conservatoire des acteurs, j’ai su très vite jouer les vieilles bêtes, je les appelais comme ça, les servantes sans âges, illettrées, dures à la tâche. Les vieilles bêtes. Une sous-caste de la domesticité. La servitude faite femme. C’est Catherine Hiégel qui m’a montré comment, ou plutôt qui m’a dit que j’étais comme elle, que je saurais le faire. Mais j’y suis arrivée trop rapidement pour qu’un autre crédit lui revienne que de m’avoir bien vue, ce qui est peut-être la meilleure chose qu’un.e pédagogue puisse faire, finalement. Un temps, j’ai cru que cette connaissance me venait de ma grand-mère, qu’elle me rapprochait d’elle. Mais cette illusion s’est déchirée bientôt. C’est quelque chose de plus ancien, de beaucoup plus ancien qui souffle dans ces grandes carcasses solides et rompues tout à la fois.

16/12 [ SACRIFICE ]
30 ans plus tard, toujours rien compris au clip d’Elton John.

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La fumée pour les dieux, la viande pour les pauvres. Ces bons gros dieux dupes, tout maigres en fait, qui mangent leur rôt à la fumée.

15/12/18 [ CÉSARÉE ]
Longtemps j’errais seul dans Césarée vient souvent se substituer au vers racinien, si étrangement beau. Je demeurais longtemps errant dans Césarée.
Une connaissance au nom tout proche vient également peupler cette solitude depuis quelques années. Un jeune homme. Quand il aura forci, il fera peut-être un Antiochus désarmant de douceur.

14/12 [ LIAISON ]
L’après-midi. La porte est fermée sur le monde. À nouveau.

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Ces deux-là ont une liaison. Entre eux, il y a “ et ”. Une aventure, peut-être, une affaire, comme on dit, parties visibles, rassurantes, moqueuses un peu et péjoratives souvent de la liaison, cette façon d’aller ensemble, de se fondre presque en un même moi. Souvent j’incite, en diction française : moi, je la ferais, discrète, brève, peut-être, mais je la maintiendrais ou bien nous passons à côté du sens profond de ce qui se dit, entre les mots, de ce que les mots se disent, se racontent, à notre insu presque, leurs chuchotis qu’il convient de respecter, comme autrefois les mystères des adultes.

13/12 [ MÉTAPHORE ] — Quand on connait les codes, on peut enlever les petites roues. Nuit tombée au Carrefour City, la caissière pourtant débrouille ouvre des yeux ronds sur son jeune collègue. Un jeune. Sur son visage il porte l’Asie des îles.
– Comme pour le vélo… c’est une métaphore… les petites roues qu’on ôte quand on sait faire le mouvement… c’est une métaphore ! Deux papillons siamois volent autour de son visage ravi.

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Depuis l’entreligne
Tes yeux observent ma lecture
Persans chaleureux

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