LE JOURNAL D’UN MOT

14/09/19 [ DÉJÀ VU ]
( Se prononce déjà vous comme dans La Maison du Docteur Edwards et tous les films et séries américaines qui s’en sont donné à coeur-joie avec le concept ).
Dans l’été, j’ai lu Norilsk où Caryl Ferey se pelait grave au fin fond de la Sibérie dans une des ville les plus polluées du monde.
Ce soir c’est une chronique d’Emmanuel Carrère sur Nikolaï Maslov l’auteur d’une autobiographie en bande-dessinée : Une Jeunesse soviétique.
Pas de pluie rouge à Moscou, ni dans le bled russe auquel Carrère n’en finit pas de retourner, sans comprendre de quoi ce fait ce retour : sortilège, attachement, syndrome… Mais même Est.

Pourquoi viens-tu et reviens-tu en Bulgarie ?
Pour comprendre pourquoi j’y viens et reviens.

13/09/19 [ RENONCEMENT ]
Dans l’apprentissage de la scène aux musicien.ne.s, le plus difficile, le plus long, consiste à renoncer à sa place de spectateur.trice. et à tous ses attributs imaginaires : le public me voit, le public me comprend, le public me juge… Dans leur énumération réitérée, j’entends la foi inébranlable des petits martiens à trois yeux de Toy Story qui attendent dans l’espoir d’être l’élu du grappin. Et la tendresse me monte aux yeux en nous voyant si enfantins.
La scène est un exil. Reste à le choisir afin qu’il en ait tous les inconvénients et tous les avantages.

12/09/19 [ ASA ]
Ma sensibilité aux insultes progresse avec l’âge ( 48 Asa, bientôt ). Les mots utilisés ont perdu leur coque de ” façon de parler ” et dans leur nudité me font l’effet d’autant d’exhibitionnistes ouvrant leur imperméable sur leur pauvreté dans un parc charmant. Ils m’impressionnent d’une trace laide et vaine. Et aux prises avec cette interaction, je pense, heureusement, aux paroles de la chanson Aṣa :
Am in chains you’re in chains too
I wear uniforms, you wear uniforms too
I’m a prisoner, you’re a prisoner too Mr Jailer

11/09/19 [ CORNEILLE ]
Dans la flaque d’un caniveau débordée, une corneille fait une toilette complète.
Elle danse dans l’eau.
Fugaces, sous ces ailes, de petites plumes blanches.

Plus tard, comme j’évoque au café l’éventualité d’apprivoiser un semblable oiseau,
elle fait sensation sur la barrière métallique de l’autre côté de la rue.

Je pense à Jane Sautière. Encore une fois.

10/09/19 [ TRAIN DE VIE ]
Quelque chose à tenir. Un café. Entre deux gares.

09/09/19 [ BUISSONNER ]
Le verbe a deux sens qui semble s’opposer : partir à l’aventure et prendre une forme de buisson.
Mais la fuite en douce dans le matin scolaire de septembre est malaisée : ces deux cyclistes se voient comme des fraises des bois sur fond d’herbe… Un camouflage sera bientôt nécessaire pour échapper au haro sur celles et ceux qui dessinent dans la marge, travaillent autrement, bref : vivent leur vie.

08/09/19 [ ALTERNATIVE ]
…certains disaient qu’elle abusait de l’opium pour soulager sa blessure, d’autres, qu’elle s’était perdu dans le Kung-Fu.
Grandmaster / Wong Kar-Wai

Pour moi, pas de narration sans alternative.

07/09/19 [ PROVINCE ]
Pour voir ses amis, point n’est besoin de prendre rendez-vous, même après une longue absence. Passez à la boulangerie et postez vous avec un bon livre à la terrasse la plus accueillante — qui n’est pas toujours la plus en vue –. Les enfants ont grandi, mais heureusement le plus malin dit : toi, je t’ai déjà vue quelque part… et la conversation s’engage. On l’aura compris, c’est un usage — délectable — de la province.

06/09/19 [ RAISINS ]
Tant qu’ils étaient acides, nous les laissions aux oiseaux.
Cet été, ils doivent partager.

05/09/19 [ BALANCIER ]
Les élèves du jour au lendemain ne le sont plus. Les laisser aller est une discipline bien rodée à présent. Occasionnellement, leur complète disparition est un pince-coeur. Parfois aussi, par trop de pudeur, on manque d’attention.Le funambulisme est un art difficile, la pudeur, un élégant balancier, l’élégance, finalement, une vanité.

04/09/19 [ DÉGUSTATION ]
Ce lieu est consacré à la dégustation. Bientôt, nous interdirons les ordinateurs, me prévient un jeune serveur sur le ton satisfait et nerveux de celui qui est dans l’action d’inventer l’eau tiède. Je pense à une histoire :
Un vieux maître Zen reçoit un de ses anciens disciples qui est lui-même devenu un maître fameux. Ce dernier est accompagné d’un très jeune disciple. Quand ils arrivent, le vieux maître tend un bol à son ancien élève en le priant : Daignez accepter ce bol de thé. Puis, dans un geste identique, il se tourne vers le tout jeune moine : Daignez accepter ce bol de thé.
Quand ils s’en vont, le vieux maître constate l’air chiffonné du gardien du Temple qui a assisté à toute la scène. Il s’enquiert de son chagrin. Maître, lui dit le gardien, vous avez accueilli votre ancien disciple, vous lui avez offert le thé et vous avez fait de même avec ce jeune disciple… Pour toute réponse, le vieux maître rempli un bol et le lui tend : Daignez accepter ce bol de thé.

Mais, je me contente de hocher la tête et garde par-devers moi le café précieux qui m’a été servi. Les écrivains à carnets sont d’emblée plus poétiques… J’ai une autre pensée pour Anne Savelli, inventeuse de l’ Oloé… nous irons lire et écrire ailleurs, une prochaine fois, dans un décor social cher à Dotremont, où l’on sert du café sans cérémonie, où sans se fondre, on ne fait pourtant pas tâche.

03/09/19 [ ARRIVISME ]
Dans ce monde d’incertitudes, il est d’un suave réconfort de voir les arrivistes arriver.

02/09/19 [ CARTON ]
De retour, la ville semble un décor en carton.

01/09/19 [ KOMOREBI ]
“la lumière du soleil qui filtre à travers les feuilles des arbres”. Il faudra consacrer plusieurs jours, semaines, mois, années, vies d’études à l’observation et à la dénomination de ce phénomène. Je noue mon mouchoir en pensant à Ponge.

31/08/19 [ FRAIS ]
Ce moment de l’été où l’automne fait signe dans la fraîcheur presque désagréable d’une soirée où l’on reste malgré tout dehors , en bras de chemise. Presque. Comme un plat où l’acidité du citron serait insupportable quelques zestes plus loin.

30/08/19 [ SEULE ]
Sur les chemins verts, je pense que tu es derrière moi.
Si les symptômes perdurent, je prendrai un labrador chocolat chaud.

29/08/19 [ MAL ]
Tu as tous les droits, sauf celui de te faire mal, dit-elle à l’enfant qui semble immédiatement comprendre l’ampleur de cette responsabilité.

28/08/19 [ ÂNE ]
Une amie se fait moquer parce qu’elle a tenté une randonnée avec un âne. Les autres compagnons de ce voyages me semblent pourtant de bien meilleurs objets de raillerie.Et sa foi dans l’humanité, un vain courage à saluer. Chacun son bât.

27/08/19 [ APRÈS ]
Marcher fait drôle. Nul doute : ce sont les cyclistes qui ont inventé les cosmonautes.

26/08/19 [ COMPLAISANCE ]
“Vous pouvez vous arrêter à l’écluse de Beloeil pour regarder passer les bateaux de complaisance…”

25/08/19 [ TAPISSERIE ]
Quand on passe rapidement on voit la poussière.
Quand on s’arrête on voit la ville et la guerre.
Si on persiste, les vols, les viols, les crânes fracassés et les membres mutilés.

TAMAT / TOURNAI | Le Faussaire et l’Aveugle

24/08/19 [ RAVEL ]
Réseau Autonome des Voies Lentes. De l’art belge de l’acronyme.

23/08/19 [ CYGNE ]
Plumes sur l’eau verte
La toilette du cygne d’hier
Piste balisée

22/08/19 [ BELGE ]
De ce qui est ami, voisin, frère, familier, étrangeté, surréaliste, chaleureux, âpre mais doux, doux et âpre malgré tout, fort en gueule, fort discret, bizarrerie, léger décalage…

21/08/19 [ BONJOUR ]
En randonnée, on se salue à nouveau. Comme si, compte tenu de la faible densité de population humaine face à l’intense présence de la flore ( la faune des lapins se fait discrète et point de grosses bêtes sur la voie verte des Gueules Noires ), ça valait la peine de se rappeler à une certaine fraternité, qui passe par la politesse rudimentaire de se reconnaître comme présent.e.s au même lieu au même moment.
Seul bémol à vélo, il est bien difficile de dire bonjour aux promeneurs qu’on dépasse à moins de s’en aller dans le décor. Car c’est un visage qu’on salue, pas une nuque. À l’arrière d’une tête, on peut cependant dire : pardon, excusez-moi accompagné d’un coup de sonnette préventif. Mais dring, dring, seul ne convient pas : nous ne sommes pas des oiseaux.

20/08/19 [ ORAGE ]
Couleur de ma bicyclette, quoiqu’on la dise grise.
Mots aux phonèmes très aimées à l’instar d’ardoise, qui en jouxte la teinte.
Armoise va encore mais armoirie s’égare vers l’Italie qui n’est pour rien dans ce trajet.

19/08/19 [ LENDEMAIN ]
Remettre au lendemain, comme si nous avions la moindre garantie, jamais, qu’il sera là pour reprendre, puisque nous et lui, c’est du pareil au même.

Je réfléchis en silence à la stupidité des hommes, lesquels se fourvoient en mille chemins et se perdent en vains spectacles, cherchant à l’extérieur ce qui se pourrait trouver à l’intérieur.
Pétrarque / L’Ascension du Mont Ventoux

18/08/19 [ TARD ]
Récemment aboli. À la même heure que tôt dorénavant et jusqu’à nouvel ordre. À pas d’heure que l’heur, moi madame.

17/08/19 [ ROSES ]
Emma Goldman, qui n’était pas la moitié d’une féministe anarchiste disait qu’ elle préférait avoir des roses sur sa table que des diamants autour de son cou. J’ai toujours aimé cette phrase indubitable. D’autant qu’elle me rappelle les quelques 40 années où j’ai pu voir mon grand-père se faire le jardinier de son épouse, lui rapportant de son potager où il faisait pousser pour elle des roses et des lys, des spécimens pleins de vigueur rustique, bien éloignés de ceux qu’on m’offre les bons jours après une représentation. Cet usage familial se confondant dès les premiers tours de mange-disques avec les us et coutumes de la planète du Petit Prince de Saint Ex.
La richesse sans borne de posséder un jardin ou d’y avoir accès et d’aimer quelqu’un. La Bête de la Belle aussi connaît bien cette double nécessité de la fortune.

Quand je rentre de voyage, tout à l’heure, dans un vase, il y a des roses du jardin. Je les prends très personnellement.

16/08/19 [ SOULIERS ]
Là où je dis bottines, ( mais pense godillots ), lui note mes souliers. Chaussures de marche, d’Ascension au Mont Ventoux. Accessoire mais indispensable, unique décor de marcheur, dont le feu aux joues est la seule rosette désirée. Ôtées, puis laissées auprès d’un vieux berger ankylosé, sorte d’Anchise loser qui n’ira lui pas plus loin, les chaussures occupent une place si importante, que tout le reste est désormais devenu superflu : les ablutions sacralisantes, les bougies votives… Dans deux ou trois décades d’ici et il n’y aura plus que les souliers, Bach et Pétrarque. Encore un effort !

15/08/19 [ OURS ]
Son arrière-grand-père avait marié une Ours. Pour une généalogie animalière.

14/08/19 [ IGNÉE ]
“Un grand incendie en 1920 dans un village de Savoie. Les femmes aux jupes gelées qui remontent des seaux de la rivière encaissée dans un ravin. À ce rythme, si le vent n’avait pas changé de sens, le village y passait du haut jusqu’en bas.
C’est la postière, aussi, qui avait mis ses cendres chaudes dans une caisse en bois surson balcon en bois… Ma grand-mère a pu acheter les ruines de cette maison, en vendant un alpage qu’elle possédait avec sa soeur — Éléonore, qui avait marié un chêne de Bellecombe –.”
Sa grand-mère, Jeanne, mon arrière-arrière-grand-mère, Celle-qui-coupe-le-feu.

13/08/19 [ PRÉNOM ]
Un prénom pour la vie… mais la vie de qui ? Depuis 2005, Emma est le prénom le plus donné aux nouvelles-nées. Je suis donc simultanément la vieille garde et l’avant-garde. C’est un paradoxe chic, mais je ne vais pas supporter jusque dans mon grand âge de me faire crier après dans les squares.

12/08/19 [ PERPETUUM MOBILE ]
Il y a quatre ans, j’avais eu l’idée de travailler à partir des films Super 8 que mon grand-père avait fait avec nous dans mon enfance. Il les croyaient dans la montée du grenier, ils n’y étaient pas, la recherche qui s’en était suivie avait déclenché un soft tsunami familial, les générations intermédiaire s’en étant fort irrité. Les films sont demeurés introuvables. J’ai ouvert d’autres chantiers. Et l’eau a coulé sous les ponts. Si bien que quand mon grand-père les a évoqués tantôt, rangés dans la montée du grenier, j’y ai cru quelques minutes… Avant que toute la boucle ne défile à nouveau, sur le petit écran qu’on installait dans la chambre de mes grands-parents pour les projections et qui s’est logé utilement dans un coin de ma tête. Je me retiens pour ne pas aller jeter un oeil dans la montée du grenier.

11/08/19 [ HASARD ]
Il n’y en a pas, on en parle tout le temps : son absence manque donc. Voilà bien une idée d’être humain.

10/08/19 [ SUPERSONIQUE ]
L’éclair sans décompte nous tombe dessus comme un avion de chasse trouant la nuit. LE mot supersonique s’affiche en lettre de feu sur le ciel. Puis les trombes d’eau…

09/08/19 [ ROUSINER ]
Atermoyer, remettre à demain, à plus tard, procrastiner en agissant ailleurs, tourner autour du pot, se perdre exprès en vains chemins carte en main, reculer activement pour mieux ne pas sauter, préférer ne pas en préférant autre chose, se divertir à la mode pascalienne…
Etymologie manquante. S’en remettre à Messieurs Chantereau et Bon, qui semblent maitriser le concept, au moins autant que des cornacs, un nuage.

08/08/19 [ RÉVEIL ]
Pendant les vacances, au lieu du sas sombre et étroit qui nous remet au monde en trois sonneries les jours ouvrés, le réveil redevient une pièce à part entière avec des fenêtres qui donnent sur le jour et la nuit, comme ces matins où la lune reste apparente dans le ciel déjà ensoleillé.

07/08/19 [ VÉLO ]
À vélo, je suis déjà-toujours jeune. Je comprends les sourires des retraités cyclotouristes qui boivent une bière en terrasse. Frôlant la poésie du tapis, le vélo est volant. Les vélos volés, eux, laissent une ombre indélébile qui cause de l’effroi à la perspective d’en posséder un trop neuf.

06/08/19 [ PACTE ]
Les mains topent là. Une affaire de paume et d’équité.Le symbole est dans le son, ce smack, ce léger claquement.Pas de pièce d’argile brisé, pas de draps taché de sang, pas d’anneau. Pas de témoin, non plus : seuls, comme des grands.
Je pense qu’il y a eu gourance avec le mariage civil : le nom, il aurait fallu le changer, en inventer un pour dire : toutes les fariboles sur les relations entre les hommes et les hommes et les femmes et les femmes et les hommes et les femmes de la bible, nous n’avons plus rien à y voir. Il aurait fallu faire du neuf avec du neuf.

À notre tour.

05/08/19 [ RAMI ]
Mah Jong avec des cartes pour 3 personnes.
Pas sans rapport avec l’utilisation croisée des applications SNCF, Trainline et Blablacar pour réserver des trajets à 4 changements sans se départir d’un rein.

04/08/19 [ IELS ]
Certaines démasculinisations appellent une rééducation de l’oreille, de la langue et des lèvres, mais iels, féminin et masculin pluriel.le.s coule comme le miel.

03/08/19 [ PERGÉLISOL ]
Ce livre, écrit par un auteur aimé, ce livre documentant un fief vivant du post-exotisme, ce livre bref pourtant, je ne vais pas le finir. J’ai mieux à faire. Même rien.C’était exquis de lire le mot pergélisol pendant la canicule, depuis que le climat est revenu à des températures plus clémentes, nous n’avions plus rien à nous dire.

02/08/19 [ MAGNIFIQUE ]
Je vais faire un temps magnifique.

01/08/19 [ PORTE ]
Cet été, ce couple fait la tournée des EHPAD. Une drôle d’activité pas drôle qui se superpose étrangement à des dizaines d’étés de plages, d’enfants, de campings… Tous les deux font bonne figure, mais il en ont gros. Lui se demande si ça vaut le coup d’aller si loin en âge. L’ombre passe qui les séparerait, et raturerait la fin de leur vie en fin de sa vie, à elle ou à lui. Le temps nous est donné pour inventer autre chose pour nous, s’il est trop tard pour le faire pour nos parents, pour nos grands-parents et nous sommes désemparés comme des élèves séchant sur le sujet le jour du bac.

Je parle des Gorz, André et Dorine. Ils ont mis un mot sur leur porte le 22 septembre 2007 quand ils ont su qu’elle était incurable. Merci de prévenir les gendarmes.

Il dit : il faut du courage pour faire ça. Je les ai troublés. Je leur lis la 4ème de couverture de Lettre à D., qu’ils puissent être troublés par l’amour, à la place :
Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais.

Mais dans mon silence, je me lis la fin :
Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d’un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C’est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation ; je ne veux pas recevoir un bocal avec tes cendres. (…) je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble.

31/07/19 [ NUANCIER ]
Il encombre l’entrée depuis des années. Depuis des années je dois venir le chercher. Enfin, c’est aujourd’hui ! Et ma mère me dit que son mari lui en construit un tout pareil, qu’elle peindra aussi, pour le mettre à sa place, dans l’entrée désencombrée un moment. Mais le nouveau meuble sera vert, et non rouge.

30/07/19 [ RÉÉCRITURE ]
Le parc où je me promenais l’an passé, alors que j’écrivais des scénarios post-apocalyptiques a conservé son drôle d’air d’autre monde.

29/07/19 [ PLACARD ]
Dans un placard, il y a : notre vérité, des araignées, des balais, un squelette. En sortir au plus vite, avant d’avoir brûlé les balais qui nous restent pour faire un peu de lumière ? Nenni : on s’y repaît, on y liste toutes les bonnes raisons de s’y terrer en se taisant, on en invente au besoin. On se cogne à tous ses coins, on s’intoxique de ses produits d’entretiens qui lavent plus blanc que blanc, mais si on sortait, on blesserait sûrement quelqu’un. Quelqu’un d’autre qu’on s’imagine très bien. Si bien qu’on y croirait.

28/07/19 [ GROSLOTIER.E ]
Celui ou celle qui a la chance d’apprendre le mot groslotier.e en allant assister à une représentation du Désir attrapé par la Queue de Picasso, dans un établissement militaire prestigieux.

27/07/19 [ PLUIE ]
Ah te voilà, toi ! Où étais tu passée ? Ne nous fait plus jamais de frayeur pareille !

26/07/19 [ VÉLO ]
Ça ne s’oublie pas. Ça se prête. Ça se répare. Ça se repeint. Ça met la gomme qui efface les traces de pneus des coups de freins trop violents à l’enfance sans petites roues de la petite rouée à sonnette rouge. Ça manque avec vélocité.

25/07/19 [ TORRIDE ]
Tu sais, l’urne… elle est chaude.

24/07/19 [ PARDON ]
Aucune des phrases qu’il m’adresse dans ce café ne me parvient. C’est le matin, tout est calme, Vertige de l’Amour. Je lui fait répéter sans cesse. Je demande pardon ? Pardon ? Pardon ?

Vous vous rappelez ce livre autrefois qui m’avait frappé et que je vous avait fait lire ?
Vous le trouviez ridicule. Cette personne désespérée qui se promène au bord de l’océan en criant : Justice ! Justice !… Elle aurait mieux fait de demander Pardon ! Pardon !… et en se tordant les bras encore ! Il faudra que je demande à la dame du bungalow comment on fait pour se tordre les bras?

Marthe / L’Échange / Paul Claudel

23/07/19 [ GAMINE ]
Greta Thumberg est une gamine de 16 ans.
Une gamine de 16 ans victime d’un viol est considérée par la loi comme “une jeune femme”.

Clémenceau gourmande les socialistes (…). Le gamin sexagénaire s’écrie, de cette voix faussement pathétique qui reprend la dernière syllabe, la renvoie dans la direction des tribunes, ainsi que l’assiette d’un jongleur : « La cause du Droit Humain ne se divise pas : il faut être pour ou contre ». Bernanos, Grande peur

22/07/19 [ DÉSERT ]
Au XVIIIe, tout endroit à 50 km de Paris. S’y retirer n’est pas une traversée

21/07/19 [ SOIT ]
Un ami disait de moi que j’étais soit en avance, soit en retard.
Aujourd’hui, je suis soit en avance. Demain, nous verrons. Il me laisse le choix.

20/07/19 [ CÉRÉMONIE ]
Tout s’organise et particulièrement dans l’oeil du cyclone, le pire, qui devient alors le cocasse, l’irréalisable, le contretemps, la surprise, l’inconnu.

19/07/19 [ BAR ]
Durant une période qui ne durera pas, tous les soirs, ouvrir un bar, une petite capsule de paroles aux parois douces pour se connaître toujours, en dépit de la longue journée au loin de toute familiarité, inédite et impensable.
Ailleurs, d’autres dans le même esprit boivent des Spritz en terrasse.
On sait qu’on n’y prendra pas goût. La coupe reste amère, comme le fiel des viscères d’un bar en deux ouvert.

18/07/19 [ PISTE ]
La consigne était simple : repérer le trajet des fourmis, y déposer de l’anti-fourmis ( anti-ants ? ). La mission suspendue, comme mon regard au-dessus des pistes possibles : les fourmis peuvent aussi sans queue leuleu se promener de-ci de-là sans qu’on sache très bien d’où elle partent, ni où elles comptent se rendre. En goguette, presque. Et alors cours toujours pour leur mettre du sel sur la queue, abimée que je suis dans l’étude de leurs mœurs touristiques en cuisine bourguignonne.

17/07/19 [ CHOC ]
L’équipe de choc. L’équipe du choc.

16/07/19 [ COLOMBARIUM ]
On choisit des mots plus doux, a-t-elle expliqué. Colombarium, au lieu de case.

15/07/19 [ JARDIN ]
Eden du goûter d’anniversaire d’une amie. Interruption de la ville. Jaune des vieilles pellicules Kodak : les herbes, la cabane, les verres de jus d’ananas coupé à l’eau. Halos sur nos cheveux. Mais un murmure écrit mon nom et c’est la chute.

14/07/19 [ EXQUISE ]
Il a dit que je sentais très bon, “ qu’est-ce que c’est ? ”
J’ai dit que était un cadeau. J’ai dit que c’était Annick Goutal. J’ai dit que je l’avais eu pour mon anniversaire. Mais le nom se refusait. Le nom me faisait défaut. Il était là, tout prêt, comme une brume. Dehors, au soleil, dans la rue Saint Antoine, le nom est revenu, sans chercher. Heure Exquise

13/07/19 [ VALENCIENNOISE ]
L’ancienne bibliothèque des jésuites est l’un des rares dépôts de livres en France à n’avoir subi aucun changement ni dans son affectation ni dans son installation premières.
Pas de saccages à la révolution, pas de pillages, ni d’incendie : la bibliothèque appartenait déjà aux Valenciennois.e.s depuis la disgrâce des Jésuites et la dissolution de la Compagnie en 1773.
Ceci explique si simplement cela.

12/07/19 [ RÉGLEMENT INTÉRIORISÉ ]
À une petite fille stupide et majeure qui se scandalise qu’une femme soit nommée à un poste de direction ” parce qu’elle a un vagin “, on voudrait demander : pourquoi donc ne te scandalises-tu pas également, d’abord, qu’un homme accède à un poste de responsabilité parce qu’il est équipé de testicules ?… Vraiment, tu t’estimes toi-même en-deça de la compétence de tes homologues masculins ?
Mais sur le coup, on n’a toujours trop à faire pour renvoyer le bâton de qui souhaite si ardemment se faire battre.

11/07/19 [ RAJEUNIR ]
À un jeune homme, j’ai dit : Tu rajeunis !
Je rajeunis comme l’herbe, a-t-il vivement répondu, laspussant la Bible dans sa précipitation, enfin comme l’aigle.
Mais l’aigle, après vérification, ne rajeunit qu’à 40 ans, ou meurt de faim.
Il n’y a pas de psaume qui tienne, cet ami rajeunit comme l’herbe, exactement comme il l’a dit.

10/07/19 [ CHARLOTTE ]
Un gâteau, un nom en aucun cas. Un gâteau mouillé. Un gâteau mou dont la seule exigence est la patience. Déception des anciennes petites filles qu’un gâteau si bon ne relève d’aucune magie, mais de seulement de l’empilement. La magie c’est qu’il ne s’effondre pas une fois démoulé. Mais ça, elles le découvriront dans 48h. Enfin, on croise les doigts…

09/07/19 [ CARNET ]
N’arrête pas d’écrire. S’étonne toujours qu’il faille en racheter. Comme ces livres, si nombreux, dans la bibliothèque, qui donc a bien pu trouver le temps de lire tout cela ? Et quand ? Je est définitivement une autre. Je finis par douter que nous soyons nées le même jour. Elle a tant à faire qu’elle s’éteindra probablement longtemps après moi.

08/07/19 [ FERMÉ ]
En province le dimanche, le lundi et entre midi et deux.
À Paris, jamais, comme sur l’île aux ânes.

07/07/19 [ CRÊPE ]
Au théâtre, dans les contes, on perd le boire et le manger. Dans la vie, même après l’irruption implacable de la mort qui claque les portes des visages, on fait des crêpes, les jeunes filles s’inquiètent du taux d’alcool dans le cidre rose, les moustiques piquent. On s’en veut de la joie mêlée qaux moindres choses.
Au point d’être sourds d’abord à l’avant-goût des crêpes de deuil.

06/07/19 [ EN ABSENCE ]
Ces appels qui même manqués disent leur nom tragique. Ces appels qu’on ne peut que manquer. Ces appels du manque et du manquement, main effacée dans la main qui va s’effaçant.

05/07/19 [ LIBELLULE ]
Un trait bleu métal
Tout à la fois carosse et reine
Le jardin décolle

04/07/19 [ FOURCHETTE ]
Bien édentée celle des alternatives proposées à mes consœurs, encore heureuses quand on ne leur fiche pas dans la cuisse, ou le cœur, à moins qu’elles n’aient déjà préféré se la planter directement dans l’œil, espérant négocier avec le gardien du puit de la sagesse et de l’immortalité. Résultat à ce jour : beaucoup de borgnes, reines au royaume des aveugles, et peu d’Odines.

03/07/19 [ MEUBLER ]
Les meubles fuient les maisons endeuillées et se jettent dans les bras ouverts à deux battants des nouvelles propriétés. Ils sont sans état d’âme et se coulent avec art dans leur nouveau chez-soi, au point de ne plus étonner que par leur étrange familiarité de cousins éloignés.
On dirait qu’il a toujours été là… . La nuit, peut-être, un long ronflement, un meublement, grave et doux, leur échappe.

02/07/19 [ SOUPIRAIL ]
Pas impunément dans les caves.
Un souffle d’air libre
ou le soupir de qui soupire après l’air
libre qui le raille ?
Beauté de Sérail
du mot qui fait croire
à l’or
là où tout n’est que poussière
dans un rare rai de lumière.

01/07/19 [ SANDWICH ]
Faire son manger. L’emporter en voyage. Quelque chose de la joie tenace des pique-niques… point commun des carottes crues et des infinitifs substantivés.

30/06/19 [ POIGNÉE ]
Ce qui tient dans le poing, la paume, la main recroquevillée.
Ce jour :
Sentoline
Mahonia
Cosmos
Pavot
et
Potentille
Magnifiquement vert amande et mauves translucides pour les petites baies qu’on mange des yeux.

29/06/19 [ TROLL ]
Dans les bordels, au XIXè siècle, les filles avaient coutume d’infantiliser les clients, de leur donner des surnoms ridicules, gentillets, pour désamorcer la peur, le dégoût…

Quelque soit le niveau de violence qui passe dans ses propos, une personne qui vident ses poubelles sur votre réseau social s’appelle un Troll.

J’ai appris le mot il y a déjà longtemps, alors que j’avais déposé un image potache sur le mur d’un ami.
Je venais de terminer Les brigands de la forêt de Skule de Kerstin Ekman, où on voit un troll devenir humain, au fil des siècles, à trop les fréquenter.
“Quelle est cette existence qui nous laisse naître encore et encore à l’innocence ? Et qui nous rend responsables encore et encore, d’une responsabilité que nous ne savons pas assumer.”

Ce matin, un homme que je ne connais pas m’a qualifiée d’assassin ( sans rire ). Le manque à l’usage habituel de l’accord au féminin pour ce qui me concerne m’a laissé perplexe. Profondément. Mais pas tout à fait assez pour me faire rire.

28/06/19 [ CONTENU ]
Avant, on disait œuvre, réalisation, création… À présent, on a l’opportunité de vendre du contenu à des contenants. Enfin vendre… partager : supplément d’âme du vivre-ensemble. Dont acte : tenant compte des contenants, je me vide de mon contenu là où on me dit de faire.

27/06/19 [ TALENT ]
Le succès de ce mot dans les bouches gouvernementales me rappelle obstinément à sa matérialité première : Unité de poids de 20 à 27 kg à Athènes. Monnaie de compte équivalent à un talent d’or ou d’argent à Rome. Et à la fin de Satan, qui n’est pas pour demain : Pilate est procurateur, lieutenant consulaire. Le port de Tyr lui paie un talent par galère.
Victor Hugo / La Fin de Satan

26/06/19 [ BLOC ]
François Bon insiste à la suite de Marguerite Duras sur la forme du bloc, du bloc noir, paragraphe dense comme le pain de même couleur. Dans les Ateliers du Tiers-Livre, il cherche à faire bloc avec toutes les participations. Un mur ? Pas sûre. Un dallage, davantage, à perte de vue ? Un mirage, son absence d’absence, sa discontinuité, son fini fatigué sans fin.

La croyance du Bloc de l’EST ne survit pas aux histoires toutes différentes que chaque pays raconte après la chute du mur. De bloc, point, seul un fil de peur en couleurs a tenu ensemble un moment ce tapis de pays et de populations cousines souvent à la mode de Bretagne.Le fil coupé, on juge et on exécute, on place son vieux dictateur en résidence surveillée et on rase le mausolée, on redessine la carte, on fait la guerre… des généraux oui, mais rien de général. Le mur est tombé, mais le Bloc des croyances ne s’effrite pas pour les sourdes oreilles.

25/06/19 [ BALCON ]
Sans la canicule, Marcel ne serait pas sorti sur l’étroit balcon pour voir les grosses chenilles mécaniques des travaux.
– Ils devraient huiler.
Ou peut-être pour un instant de curiosité amusée.
Sans la canicule, il n’aurait pas sorti sur le balcon, le vieux fauteuil en osier qui entre autres affronts du temps a subi un ravalement intégral en rose pâle qui vieillit heureusement mal.
– Cela fait longtemps que je ne t’avais pas vu en ” extérieur jour “.
– D’habitude, il fait un vent terrible ici.

Le monde se rétrécit, mais la moindre brise fait un effet tempête. Je me demande comment il voit l’immensité des montagnes environnantes. Si elles sont changées. S’il oublie qu’elles sont franchissables par de petites routes tourmentées qu’il aimait tant conduire — la voiture n’était qu’une selle, les routes, elles, la monture –. S’il sent leur présence tellurique, leur constant mouvement, aussi finement que les courants d’air …
Cela ne sera pas parlé entre nous. Quand s’entr’ouvre la porte de l’imaginaire de Marcel si secret, il ne faut surtout pas lui faire remarquer, ou un vent âpre la claque aux nez.
J’observe un long moment, depuis le couloir rose, ses jambes un peu allongées dans le soleil, ses grosses pompes de la sécu reposant comme des chiens alanguis à ses pieds, sa béquille qui fait une verticale familière dans l’encadrement de la porte, le toit de l’immeuble nouvellement construit, là où il faisait son jardin, et son grand-père avant lui, et qui ne suffit pas à empêcher la vue sur la montagne. Il ne peut pas me voir. Je prends une photo en douce. LA photo. Celle qui immortalise.

24/06/19 [ POÈMES ]
Douze se pressent à la porte :
Boule de papier froissé dépliée
Face à la montagne
Gaine d’une guêpe
Nudité de l’araignée
Ficelés de fils blanc
Oiseaux vrais et faux…

Je les sais là-contre
Mais si j’ouvre
À deux battants
Il s’en seront allé
À tire d’ailes,
Ventre à terre,
Dans un nuage de poussière
Ou ils prendront l’air étonné
Difficile, renâclant et buté
Des ânes sans soif
Des siamois suffisants
De mon oncle,
Qui n’est pas un poème, pourtant

Le mieux serait de n’avoir pas de porte
Le possible d’installer une chatière
Ou une moustiquaire à gros maillage.

23/06/19 [ COCCINELLES ]
Des parasols rouges sur l’herbe verte du plan d’eau, en contrebas.

Nelle est mon nom d’outremontagne.

Quant à coquecigrue, c’est celui d’un oiselle fabuleuse.

22/06/19 [ PASSAGER ]
Je vais passer le deuxième tour du Conservatoire de Paris, ma réplique n’arrive pas — le prof m’avait dit : Clément est parfait pour Figaro, le seul danger c’est qu’il oublie de venir –, l’ordre de passage ne peut être modifier, je serai radiée, éliminée, disqualifiée — je ne cherche pas le mot alors — si je ne peux pas jouer la scène des claques à 17h40 ( il y a du retard, une heure et quart ), je suis sur le trottoir devant le bâtiment, il fait beau, c’est l’avril, colombine dans une sorte de tutu crème passé et poétique et je trouve cela incroyable, cette impression que ma vie est en train de basculer irrémédiablement, pas tragique, non, incroyable de pouvoir y assister au ralenti, comme dans un accident de la circulation. Dans l’autre voiture, j’étais également assise. Dans l’une et l’autre, on me conduisait. Une impression passagère.

21/06/19 [ AUBE ]
Je serai une vieille dame sans plus d’espoir de quitter la capitale. J’habiterai une petite chambre, avec un lavabo et un bidet cachés par un paravent passé. J’emprunterai tous les livres à la bibliothèque, ou bien les achèterai d’occasion chez leur désormais rares pourvoyeurs et les abandonnerai dans des lieux publics une fois lus : dans la petite chambre, les carnets auront fini par prendre toute la place. À moins que je ne les apprenne par cœur ? Ce qui est certain c’est que je ne sortirai plus qu’à l’aube. C’est le seule moment où la ville me garde un peu de son charme.Le mot vide, pensé à mi-voix, la pare et elle paraît, affaiblie, encore une fois, fugace. Sinon, elle ne me fait ni chaud ni froid. Je remonterai dans la petite chambre et tenterai d’entendre un chant d’oiseau.

20/06/19 [ LAPS ]
Je félicite un collègue d’avoir réalisé un rêve professionnel. Il me répond que ça lui a quand même pris trois ans. Comme s’ils lui avaient coulé entre les doigts.

Laps ( Gasp, claquement de langue ) :

Tout mouvement de glissement, d’écoulement, de course rapide.

Le temps n’est pas l’étalon qui convienne au bonheur.

Le temps est peut-être le seul prix de la bonne magie.

19/06/19 [ HOMMAGE ]
Convoqué dans un lieu d’une certaine austérité, à l’aide d’un instrument totémique, Un lieu Verdoyant de Philippe Leroux.

Composé en témoignage de son affection et de son admiration pour son confrère Gérard Grisey.

À la fin seules demeureront les apparitions subreptices de la nature et la franchise de l’amitié.

18/06/19 [ DIPLOMATE ]
Un ami m’offre des financiers et m’appelle diplomate.
Je crains qu’il ne se soit trompé de pâtisserie, mais n’ose lui dire. Ses rêves me plaisent. Il découvrira bien assez tôt que je ne suis pas Emma Pavlova.

17/06/19 [ CONTREBASSINE ]
Cendrillon
Toy Orchestra
Arte Povera
Rien ne se perd
On n’en perd pas une
Deux en une
Rien ne se crée
Mot-valise
Coup de balai
Massenet se transforme

16/06/19 [ BLANC ]
Dans la Rome Antique, il n’y a qu’une seule couleur : le blanc. S’il est sale, il devient le noir. S’il est teint, le rouge.

Dans la noire cathédrale de Clermont-Ferrand, le sol de pierre noir est par endroit usé à blanc.

Quelques temps avant la naissance de mon frère, j’avais lu que les nouveaux-nés ne voyaient que les couleurs vives. J’ai porté assidûment le rouge pendant dix ans.

À mon premier passage au concours d’entrée du Conservatoire de Paris, une méchante Roxanne vêtue de sombre, voix et corps, me dit : ” Moi aussi, pour mon premier concours, je m’étais habillée en blanc comme une petite provinciale “.

Lors de la grande rétrospective Soulages à Beaubourg, j’étais au point culminant du désir. Je manquai de m’évanouir dans chaque salle, comme Bergotte, mais sans les patates. Tout disait : le Noir — pas plus que la Femme — n’existe.

15/06/19 [ OUI ]
Vincent l’a dit.
Ion l’a dit.
Toute la salle a applaudi.
A pleuré de ce que le chemin soit si long qui mène à la simplicité,
Alors même que si peu de temps
Dans ce jardin
nous est donné.

14/06/19 [ CODE ]
Ce lieu dont j’oublie toujours le code, pour que toujours on m’y ouvre la porte quand je frappe à sa porte.

13/06/19 [ INDEX ]
Elle a laissé à l’index de sa main droite un anneau d’argent biseauté qui attrape la lumière comme un papillon de nuit. C’est l’anneau qui brille et l’index qui guide la main tout entière et les instruments de musique et la musique elle-même autour d’elle, la porteuse de l’anneau. C’est la main régale qui touche et guérit, qui ordonne et autorise le ” SI “. Et si l’index fut la liste des lectures interdites, il devient ici l’instrument même de la divulgation, des pages secrètes tournées de sa dernière phalange légèrement humectée, mais non noircie. Poésie et puissance, alliées ailées dans une silhouette menue et dense vêtue de noir

Je veux dire que Sora Lee dirigeait By my window II d’Alessandro Solbiati, ce soir.

12/06/19 [ CHAISES MUSICALES ]
Dans l’après-midi, mes fantômes et moi-même occupons trois chaises de la salle qui nous abrite d’ordinaire un autre jour. Des chanteurs, des chanteuses , des pianistes se succèdent sur la petite scène dans son guingois de luxe. Par instant, la pluie fait rage. D’autres sont là, vestiges parfois, camarades, collègues. Une diva met cul à terre, à défaut de trône. Elle ne s’attarde pas. Cette jeunesse en ribambelle est pleine de promesses. Certaines sont dors et déjà formulées en termes clairs. Mes fantômes en sont tout requinqués ( délavé aurait-il un contraire ? ) C’est bien assez d’étrangeté de ne pas chanter, s’il fallait qu’en plus ils déchantent.

11/06/19 [ TABLÉE ]
C’est une très grande table ovale dans une très grande pièce claire. On croirait la pièce petite, parce qu’il y a la très grande table, mais elle contient justement cette très grande table. Autour de la table, des personnes qui font le même travail autour de cette table, mais pas le même travail quand elles la quittent. Autour de cette table, ce sont des pédagogues. Certaines en sont fières, d’autre non. Comme si quelque chose de leurs autres identités allait disparaitre par l’effet de certains mots. C’est vrai que cette grande table ovale suspendue au niveau des bas nuages tente d’accréditer l’Olympe… C’est vrai qu’il fallait être autre chose qu’un pédagogue pour pouvoir s’assoir à cette table. Pourtant, nous y voilà : une tablée de pédagogues.
The Hand That Rocks the Cradle
Is the Hand That Rules the World

Let’s rock it, dudes !

10/06/19 [ INNOMBRABLE ]
En province, dans des terres oubliées, la tristesse est d’autant plus perceptible qu’elle est dénombrable. Elle a des visages, des corps qui ont pris cher, ou mangé bon, comme ces arbres torturés par un climat trop rude, où un vent persistant les a modelés dans la fixité d’un spasme définitif. Dans les mégapoles, on croit qu’on ne peut plus compter, les yeux se détournent vers un ciel pourtant trop rare.

Les équipes qui font la maraude, de nuit comme de jour, me donnent tort, chiffrant l’innombrable des grandes villes et ramassant à terre un délit de Droit Commun, pour en faire un coquelicot à leur boutonnière.

L’interdit biblique du dénombrement « garantit » lui aussi le maintien du secret des maisons ; David est puni pour avoir dénombré Israël et Juda

J’aime les maisons du nord aux fenêtres sans rideau. La tristesse y dit son nom de famille et son prénom. Elle n’est pas une ombre. Elle est assise à la même table que la Vie, la Mort, la Patience, la Simplicité et la Joie.

09/06/19 [ HERBES ]
Des mauvaises, des bonnes. Séparer le bon grain de l’ivraie. Mieux vaut laisser faire une sorcière à qui on a jadis rendu un service alors qu’on la pensait vieille femme ou fourmi. Dans une minuscule pochette en plastique, estampillée au mauvais pochoir d’une feuille dentelée, une boulette de shit oubliée entre deux pissenlits.

08/06/19 [ SANS ]
Longtemps après
Je me demande en quoi
le fait d’être sans père
me fait,
m’a faite,
m’a fait ma fête.
La Sainte Emmanuelle.
Jour de Noël
Tous les jours
Que dieu fait.
Je me demande
À quoi ça me ressemble
Vue du dehors
Rez-de-chaussée
À la façon flamande
Où chez soi
Se voit
Depuis la rue
Avec un salon
Assis sur le trottoir
Du reflet.

07/06/19 [ EFFACEMENT ]
Perdre la trace des jours… peut-on arriver à ce résultat autrement qu’en perdant également la boule ou l’ouïe des alarmes ?

06/06/19 [ INDIVISION ]
Les belles histoires d’héritages sont si rares qu’à ce jour je n’en avais entendu aucune et le mot indivision, ressemblait à un spectre administratif, de ces cauchemars à la fois ennuyeux blêmes et persistants. Mais voilà qu’à une terrasse ensoleillée, une amie apporte un témoignage qui s’inscrit en faux contre le Général qui n’existe pas et ramène le mot indivision à son union originale, celle qui fait la force. Nous nous quittons sous la bannière de la Sororité Générale, qui pourrait bien, elle, exister.

05/06/19 [ COUP DE FROID ]
Rien à voir avec le coup du lapin, ni avec le coup de rouge, ou le coup de sang. Le froid n’a pas de bâton, il est pernicieux. On ne le prend pas, on l’a pris, c’est déjà trop tard. Traîtrise du froid qui est, d’ordinaire pour moi, l’ami par excellence ? Non, il est un autre, un lointain cousin, celui qui a fait son coup dans la clim’ des transports, dans le lourd du printemps. Mon froid se voit de loin, avec son grand manteau de vent glacé et son ciel de traîne. Il est roi en son pays, et on s’habille, on se chausse en son honneur, comme pour un rendez-vous. Il tuerait plutôt que d’avoir donné un coup en douce, il gèle à pierre fendre.

04/06/19 [ EXPERTISE ]
Le féminisme n’est pas un engagement, c’est une expertise. Ou comme dit Figaro : Je ne dispute pas de ce que j’ignore.

03/06/19 [ MOUCHE ]
Se représenter l’amour des Dieux, même pour rire, imaginer que tout puisse passer dans une pluie d’or, dans une course à dos de taureau blanc, dans le bourdonnement d’une mouche. Pas une métaphore, quelque chose au contraire de la transsubstantiation des catholiques.

02/06/19 [ VENT ]
Ce n’est pas une maison qu’il a acheté, c’est l’endroit où le vent, où les cris des oiseaux, où leurs chants…
Toutes le remarquent.

01/06/19 [ RÉELS ]
Les impôts sont la très rare occasion d’une plongée dans le réel, qui est frais.

31/05/19 [ REMARQUABLE ]
une petite route d’eau et de forêt, une maison indécelable. Tandis que nous embarquons des fauteuils Moustaches, qui mériteraient à eux seuls une entrée dans ce journal, de l’autre côté du portail, de la route et de la rivière, un arbre immense. Il n’était pas l’à l’instant d’avant, ou peut-être dormait-il, en tous cas, il ne disait rien et voilà qu’il m’appelle par un de mes noms secrets. Je m’enquiers du sien auprès de sa voisine, Madame Moustache, après m’être extasiée sur sa présence. Elle l’ignore, et s’en trouve fort penaude car ils ‘agit d’un arbre remarquable. Ce n’est en aucun cas son avis propre, même si elle y adhère totalement, mais une appellation officielle. Cet arbre est remarquable de notoriété publique et une plaque le prouve, devant quoi elle passe chaque jour sans la lire. Plus tard dans la soirée, je me dis que j’aimerais qu’on parle de moi ainsi après ma mort : c’était une arbre remarquable. Je n’imagine pas recevoir un tel honneur de mon vivant.

30/05/19 [ INTRA-MUROS ]
Ne veux plus y aller, maman. Préfère les bords, les lisières, le dehors si vaste.

29/05/19 [ PLAINTES ]
Certains jours, elles affluent de toutes parts, blessées en tous sens. Aucune ne déborde, où je fuirais, non, elles prennent un ticket, envoient un bristol, patientent. Elles patientent, et ce simple mot frôle leur blues d’une ombre de blouse. La mienne est noire, grise, ou bleue, jamais blanche.C’est celle des institutrices, des cousettes, des industrieuses… Il ne faut jamais l’oublier. Certains jours, la Mort d’assied dans la salle d’attente de ce parloir. Elle est incognito et lointaine. Elle est là et toutes les plaintes font mine de l’ignorer. Ces jours-là, je n’ai pas de patience pour elles.

28/05/19 [ IMMATÉRIELLE ] Un petit groupe de gens dans une salle striée du soleil de la fin d’après-midi. À tour de rôle, la parole est prise et rendue. Certaines personnes croient que le pianiste dans la pièce voisine met à mal leur concentration, mais c’est tout le contraire : il l’aiguise. C’est la question des 4 dimensions de l’oeuvre immatérielle qui les réunit là. Elle avait rendez-vous depuis des mois avec la petite troupe que ce petit groupe devient, un peu plus à chaque instant, au fur et à mesure que s’élabore, à l’intérieur du château, des salles de la taille d’un château.

27/05/19 [ TOTEMS ] Un petit pingouin rouge en bois ayant fait une apparition dans ma maison, suite à la visite d’une amie, je le regarde en souriant. Il a un oeil d’or. Je souris. Comme à une vraie présence. J’ai remarqué l’hiver dernier, que je n’avais jamais vu autant d’ours blancs en vitrine, en décoration grandeur nature dans les villes que depuis que nous sommes les témoins pathétiques de leur disparition. Ces animaux-héros de notre enfance et de notre passé archaïque, qui supportaient nos fantasmes de force, de douceur et de pérennité — l’ours est mort !Vive l’ours — voilà qu’il se ne trouve même plus un coin de banquise pour sauver leurs culs magnifiques, et que les villes regorgent de leurs totems. L’espèce au gros cerveau, qui n’a de cesse de bavasser sur l’expérience ( manger un yaourt, conduire une voiture, partir en voyage, s’inscrire sur un site de rencontres… ) se satisfait assez bien de ses représentations mentales de la réalité, prouvant bien qu’elle confond encore, même à l’âge de la maturité, 390g de Matière douce en peluche, remplissage coton polyester,yeux et pieds brodés, et 600 kg de matière intensément vivante. Le petit pingouin de bois rouge à l’oeil d’or, Genii loci, avec un lapin de faïence jaune et un éléphant-théière de porcelaine bleue, me rappellent que la faim ramènera les vrais ours dans les villes. Il faudra bien alors faire face, et tout porte à croire que nous ne leur ferons pas meilleur accueil qu’aux hommes, aux femmes et aux enfants que nous aimons en principe et en photo.

26/05/19 [ EUROPE ] Devant le bureau de vote, il n’y avait que trois affichages. L’espace d’un instant, matinal et fulgurant : Dans la Nièvre, c’est comme ça, on a moins le choix. Et puis, revenue aux instances d’une élection à l’échelle nationale, commence à se dessiner un pays où resteraient seulement trois partis : le Front National*, les écolos et les animaux. La fiction reste à écrire. Je me plais à croire que les Écolos et les Animaux trouveront une prairie d’entente. Dedans le bureau de vote, plus de trente listes dont celle du parti pour l’Espéranto. Depuis le vote électronique, on ne me fait plus les yeux doux pour que je vienne dépouiller. Le parti des Sorcières et des Crânes qui grattent s’en désolent. Dehors, c’est une cour d’école avec des arbres, tordus d’avoir été trop escaladés, en vrai ou en rêve, derrière la vitre, par tous les temps. Un préau pour s’abriter de la pluie, dont le crépitement se fond dans les cris. Des nichoirs ici et là. Une marelle, qui nargue les élections. * J’ai continué à dire Raider, je ferai de même pour le FN : ces changements d’emballages sont des attrape-couillons de la première heure ( j’étais jeune quand les deux doigts coupe-faim ont disparus, mais déjà vigilante ).

25/05/19 [ STYLE ] Un type avec un physique d’indien d’Amazonie, en tenue légère de guerilleros dans un des trois Jardins de Bercy. Promenant en laisse un labrador crème, il ponctue régulièrement sa marche d’un : ” Déconnectez-le le connard, c’est un espion “. Tout le monde se retient de regarder alentours : nous ne sommes plus des enfants. J’ai rêvé en mon temps d’être agent secret. Aujourd’hui je dirais plutôt agente secrète en me bagarrant avec les conservateurs de tous poils ( surtout de ceux des autres ) et le correcteur d’orthographe qui partage le même crâne de plomb et le même manque d’imagination. Après un petit tour, Jo l’Indien revient se planter devant la cinémathèque et entonne une série de variations exclamatives au seul motif de : ” Ah ! Marcello Mastroianni ( ad lib ) “. Un peu plus tard, labrador lâché, nouvelle salve : ” Tu f’ras pas plus pire que ça dans ce domaine. Et comme la gare de Perpignan est le centre du monde, il est fou du chocolat Lanvin.” ( La marque ? Gérard ? ) Le rythme des apparitions évoque irrésistiblement les Exercices de Style de Queneau, mais j’ai à faire et m’en tiens là.

24/05/19 [ DÉPEUPLÉ ] Il y a des lieux où les femmes ne sont pas citées. Elles ont pourtant le Droit de Cité, c’est écrit dans la loi, mais les clefs de la ville ne leur ont pas été données et les portes en demeurent closes. Je suis assise dans une salle de concert, dans le public il y a des hommes et des femmes, sur scène des musiciennes et des musiciens. Mais pas de compositrices au programme. Leur absence, quand on la voit trace en creux, un triste portrait de nous… où tout est dépeuplé.

23/05/19 [ BON GOÛT ] Notion à caractère obsessionnel dans le monde de l’opéra, le plus souvent totalement oublieux de son aspect circonstanciel. Sorte de spray désodorisant-paralysant, qui résultera à terme en une agueusie généralisée où un empereur nu fera semblant de trouver goûteuses des mignardises faites de l’air fantôme d’une époque révolue. Il est possible que le public prétende depuis trop longtemps écouter un genre qui l’indiffère, puissions-nous ne pas arriver au moment où nous prétendrons le jouer.

22/05/19 [ ORALITÉ ] La grande maman terrible de la pensée humaine. Éradiquée par Gutenberg, ( enfin : amoindrie, questionnée, recoiffée… ) elle persiste aux forêts, heureusement performative : ne s’use que si l’on n’en parle pas.

21/05/19 [ RATATINANT ] Comme le grand Cric me croque, la Parle peut tout ratatiner du geste si incroyable que les bras nous en étaient tombés, ratatiner sa beauté, réduire à néant son pas de côté, être ratatinante et n’être que cela, quand on remachine les bras pour tenir un stylo, qu’on râcle sa gorge pour ne sortir une voix. Dans le désarroi de la fin d’une journée de parle, je convoque pourtant l’éventualité du noir sur blanc qui sauve du bruit sinon du néant. Les fatigues pèsent des tonnes. L’angoisse suinte de certains murs frais. Mais que faire d’autre que prendre dans mes bras le risque de tout ratatiner rater bousiller, en prenant bien soin de n’être pas pour lui, au moins, ratatinante, qu’il demeure un beau risque bien risqué, bien brûlant et bien terrible qui nous fasse frissonner jusque tard dans la vie.

20/05/19 [ JARDIN ] L’école dont je parle, est un jardin, régi par une temporalité saisonnière mais également mystérieuse, aléatoire et impénétrable aux yeux mêmes de ceux et de celles qui ne l’ont pas quittée, qui y poussent toujours, en tuteurs des jeunes plants. Ces arbres se rencontrent rarement, mais leur racines se touchent et leur conversation des profondeurs ne connait pas l’interruption, quand bien même ils seraient partis en misère, comme on dit des oliviers abandonnés. Le vent passe à travers les arbres secs, il passe à travers les branches feuillues et se pique de saluer la persistance des autres. Toujours souffle, toujours son, toujours silence, toujours lumière.

19/05/19 [ HUCHE ] Dans une maison digne de ce nom, on retrouve le mot huche en même temps que l’usage du pain qui dure sans durcir. Il est si hübsch, que huché sur le toit, on aurait envie de le hucher au monde oublieux qui a mangé son pain blanc sans en laisser une miette pour la mésange à tête noire qui traverse le jardinet.

18/05/19 [ BINBIN ] Géant de sa ville. Autrefois il mesurait 20m de haut, il était fier et farouche. Aujourd’hui c’est un grand enfant dont le bonnet bleu touche le tympan de Saint Nicolas.

17/05/19 [ CAUTION ] La fraîcheur paie rubis sur l’ongle la lourde ardoise de l’aube.

16/05/19 [ DEUX SOEURS ] Anh Mat porte à ma connaissance ce thé au goût de miel et de raisins comme un bol à mes lèvres. Le réconfort qu’il en attendait lui fait défaut, mais m’enveloppe. L’un et l’autre nous écrivons en ce moment laborieusement, nous semble-t-il. Pourtant ses mots sont comme deux soeurs pour moi. Anh Mat, cordonnier le plus mal chaussé, boitille dans la ville où ses nuit s’échouent. À ce rythme, au moins, je pourrai l’y suivre.

15/05/19 [ DÉJA-VU ] La même ville. Le même hôtel. Je sais à quelle table elle prend son petit déjeuner. Elle écrit un carnet de cuir. Un lointain commencement. Elle était la corde tendue d’un violon, en son for intérieur. Vibrante, saignante, en attente. Je mange le premier abricot de l’année. Maintenant, ce n’est plus l’hiver.

14/05/19 [ FAUX ] — Tu ne peux pas prendre ça au sérieux. C’est faux ! — C’est faux mais ça existe tout de même à l’endroit où s’est écrit.

13/05/19 [ MERVEILLEUX ] Une toute petite trompette annonce l’arrivée du roi.

12/05/19 [ RÉCRÉATION ]

11/05/19 [ LIVRE ] J’entrais dans une librairie, l’air hagard et désespéré — de l’intérieur –, je parcourais les rayonnages à la recherche du volume qui me sauverait, d’un signe, d’une porte. Une fois — la traduction des Sonnets de Pétrarque par Yves Bonnefoy — ça avait même marché. Marché dans la rue, mes tourments-babioles sur pause, le hurlement de fond enterré au 6ème sous-sol dans sa cage solide, la vie seule coulait, fluide, pure, pur fluide dans mes veines, dans la ville. Le geste est devenu précis et sûr : je suis allée chercher Le Journal de Susanna Moodie là où il se trouvait, parce qu’il m’est nécessaire pour un travail encore flou mais certain. La magie est intacte. Elle ne tient pas au décorum du hasard. Elle tient au livre et à qui l’ouvre.

10/05/19 [ MINUTIER ] Local affecté au dépôt des archives notariales comptant plus de 125 ans de date, afin d’assurer leur conservation effective et leur utilisation historique ( 1936 ) Aujourd’hui tout en un clic, croirait-on et c’est bien ce qui attriste Maître Cliquet. Il bat en retraite, mais à reculons, pour ne pas tourner le dos à ce grand monstre qui l’a transformé en numéro et nous aussi, bientôt. Il ne sera plus à l’étude pour le voir et l’avouer de son empreinte rétinienne. Il aura pris avec lui ce lourd cendrier de marbre rond sur le bord duquel un lion se penche, nommant une ultime heure de tranquillité, dans la pierre. J’aurais envie d’en retirer les stylos et d’y verser de l’eau pour qu’apparaisse le reflet du lion et l’ombre de Booz. La poésie, en dépit de l’écran, de la dématérialisation des minutes, trouve l’entrée dans un fin cahier rouge, que le Maître nous fait apporter à la lueur de l’intérêt qu’il voit briller dans les yeux de ce petit comité. Un cahier d’avant, quand on prenait le temps de nommer un à un toute la lignée des acquéreurs du bien, comme des Preux, autour de cette table ronde, nous lisons à voix hautes les noms, tirant ce fil d’Ariane… Une minute n’est pas un clic. Les êtres humains aiment les histoires. Les maisons sont importantes avec les histoires qu’elles abritent, qu’elles renferment, qu’elles contiennent. Il faut réveiller ces Belles-au-Bois-Dormant. Voir la statue qui est prise dans leurs pierre. Je fais ici le serment du Minutier, avec Maître Cliquet et deux témoins, qui ne s’en sont pas encore vraiment avisé.

09/05/19 [ PROPRIOCEPTION ] Je ferme les yeux. Je sais exactement quelle est la position de mes membres. La magie est le plus souvent ignorée.

08/05/19 [ PROTO-PENSÉES ] Dans la forêt, particules dorées par un rai de lumière, elles vivent le temps et la manière des arbres et à terme deviennent et adviennent. Vaste ramification, entente de poignées de mains jamais desserrées et souples pourtant, racines et canopée. En ville, fugaces, rétives, froussardes et pressées, elles nous rappellent par éclair, la vie à vivre, tandis que nous la mourons, consciencieusement.

07/05/19 [ MAISON ] Lieu qui change la vie. Idéogramme habitable. Sujet. Niche. Nid. Terrier. Grotte. Mais pas cabane.

06/05/19 [ PERSONNEL ] Le contraire de professionnel n’est pas forcément amateur.

05/05/19 [ TESTAMENT ] Véritablement, je n’ai à léguer que des histoires. Comme la théière bleue, elles ne font que passer par moi. Elles ( se ) sont confiées à ma bonne garde, c’est à dire à la promesse tacite de les dire.

04/05/19 [ POISSON ] Joseph Poisson était incapable de mentir. Il y a des livres que j’aurais aimé avoir écrits. Rien de bien mirobolant dans ce constat, mais ce qui m’intrigue, c’est qu’il y en a d’autres, que j’admire tout autant, voire davantage et qu’il m’indiffère de ne pas avoir écrits. Il est bien difficile de savoir pourquoi j’aurais aimé avoir écrits tous les livres de Nicolas Bouvier et notamment, le Poisson Scorpion, que j’ai lu avec une grande difficulté, peut-être parce qu’il relate une période particulièrement aride des voyages de Bouvier. L’impression gardée d’un survol, d’un oublie, mais non, le Poisson Scorpion persistait, quelque part, comme j’ai pu en rendre conte l’hiver dernier. Peut-être ces livres que j’aurais aimé avoir écrits, ai-je l’impression de les avoir pensés, de les avoir rêvés avant même de les lire. Avant même qu’ils aient été écrits. Quel était votre visage avant votre naissance ? Mais en lisant la phrase de Nodier dans La Fée aux Miettes : Joseph Poisson était incapable de mentir, elle touche si bien mon coeur — et j’aurais tant aimé l’avoir écrite — que je me demande si les poissons ne sont pas la clé de ce mystère obsédant. Les poissons d’or qui se laissent prendre dans les filets de misère et accordent trois voeux …

03/05/19 [ IDOINE ] Le mot qui convient pour ce qui convient. Notre première rencontre : j’avais 15 ans, je lisais Lolita de Nabokov ( avec un dictionnaire ). Je ne sais pas trop ce qui convenait là-dedans. Mais tout de suite, il prit la couleur des chardons bleus. Nous tenons assez de pièces probantes, − ou probables, − ou au moins suffisamment idoines à former la conviction de ce gracieux tribunal Charles Nodier / La Fée aux Miettes

02/05/19 [ CHEVET ] On n’ose plus quitter le chevet d’une personne sur le départ.

01/05/19 [ DÉFETS ] Feuillets dépareillés d’un ouvrage d’édition, qui ne peuvent servir à former des exemplaires complets mais qui peuvent servir à compléter des exemplaires défectueux. Voilà longtemps que je lorgnais ce nom. Il n’était pas de mise dans une entreprise collective : la superstition pouvait le rendre défaitiste. Mais il me va comme un gant à mes écrits, avec son incomplétude, son non-pareil, son bricolage et sa réparation de rustine. Dorénavant m’y voilà : défets, rien que défets.

30/04/19 [ ATTRIBUT ] Je suis à la montagne. La montagne n’est pas un complément circonstanciel de lieu. Je suis l’attribut de ce sujet. De ces sujets : J’étais convenue de dire “ aller aux montagnes ”, “ être aux montagnes ”. Je à tribu des montagnes.

29/04/19 [ FARAMINE ] Animal fabuleux et féroce. La bête faramine, monstre certainement très horrifique, mais dont la forme et l’activité sont laissées au caprice de l’imagination. Pour ma part, l’ayant rencontrée ce jour, j’atteste son goût nouveau et dubitatif pour le Vittel-Fraise. La férocité et l’horreur étaient probablement dissimulées par la vitalité communicative de la bête. D’où, peut-être, le choix de sa boisson…

28/04/19 [ SALTIMBANQUE ] Passer une soirée à entendre ce mot, dix fois, cent fois redit, avec toutes ses connotations ( péjoratives, familières , corporatives… ) et ne penser qu’à manger. Des saltimbocca, idéalement préparés par Sandro un jour de relâche dans une maison du sud où trop de saltimbanques — vrais ou faux — cohabitaient. Attendre des heures pour qu’ils nous sautent en bouche, ensaugés. S’en souvenir encore 15 ans plus tard.

27/04/19 [ EXIGENCE ] À toi seule, Musique, mon exigence et ma sévérité. Le Vice-Roi de Naples in Le Soulier de Satin de Paul Claudel

26/04/19 [ LARIMAR ] Avec de l’argent de sorcière, s’acheter la paix, sous la forme d’une eau irrésistible, qui a noyé d’une larme le regard du tigre. Être choisi.e. procède de la magie. Walter Benjamin dit quelque part que la première expérience que l’enfant a du monde “n’est pas que les adultes sont plus forts, mais qu’il est incapable de magie”. Cette affirmation, faite sous l’effet de la mescaline, n’en est pas moins exacte. Il est probable en effet que l’invincible tristesse dans laquelle sombrent parfois les enfants naisse précisément de cette prise de conscience qu’ils sont incapable de magie. Ce qu’il nous est donné d’atteindre à travers nos mérites et nos efforts ne peut nous rendre véritablement heureux. Seule la magie en est capable. C’est ce qui n’avait pas échappé au génie infantile de Mozart. Dans une lettre à Bulliger, il indique avec précision la secrète solidarité qui lie la magie et le bonheur : “ Vivre bien et vivre heureux sont deux choses différentes, et la seconde, sans magie, ne m’arrivera certainement pas. Pour que je sois heureux, il faudrait qu’arrive quelque chose de vraiment extérieur à l’ordre naturel.” Les enfants, comme les créatures des fables, savent parfaitement que pour être heureux, il faut mettre le génie de la bouteille de son côté et avoir chez soi l’âne qui produit chaque matin des pièces d’or ou bien la poule aux œufs d’or. Et il n’est pas une occasion où connaître le lieu et la formule ne vaut pas mieux que de s’efforcer d’atteindre un objectif par des moyens honnêtes. La magie signifie précisément que personne ne saurait être digne du bonheur, que le bonheur, comme le savait si bien les Anciens, est toujours un hybris si on le rapporte à l’homme, qu’il est toujours démesure et excès. Mais si quelqu’un arrive à plier la fortune par la ruse, et si le bonheur dépend non de ce qu’il est mais d’une noix enchantée ou d’un “ sésame-ouvre-toi ”, alors et alors seulement, il peut se dire vraiment heureux. Contre cette sagesse puérile qui soutient que le bonheur ne saurait être le fruit du mérite, la morale a toujours brandi ses objections. (…). Mais nous ( ou l’enfant qui est en nous ) nous n’avons que faire d’un bonheur dont nous pourrions être digne. Tristesse d’être aimé par une femme parce que nous le méritons. Et puis quelle barbe que ce bonheur que ce bonheur qu’on remporterait comme un prix ou comme la récompense d’un travail bien fait ! Giorgio Agamben / Profanations

25/04/19 [ RECLUSE ] La veille, la Reine-Mère m’avait raconté comment elle s’était faite piquer dans l’hiver par “ on ne sait pas quoi ”, qui lui a valu une grande marque rouge, un tibia en bois et un mois d’antibiotiques. Moi, j’aurais dit mordre. Sans hésiter. Mordre par une araignée. Elle ne le dit pas, pour mieux m’effrayer : l’ombre est toujours plus grande que l’araignée, et ces contes de bonnes femmes, une monnaie d’échange familière entre sorcières. Aujourd’hui Cindy, qui n’est pas une mauviette dans mon genre, me demande si j’ai un loup pour les araignées. Double surprise : comment peut-elle croire que j’inciterais quiconque à les confronter à mains nues ? Comment peut-elle envisager, si elle redoute vraiment les bestioles à huit pattes, de les dégager à l’aide d’un balai qui nécessitera un nettoyage à la main ensuite ? Nous échangeons nos trucs de guerrières des plafonds, comme des petites filles à la récréation, qui n’ont pas peur du loup, mais retroussent le nez en songeant à tout ce qui se cache dans ses poils. En fin d’après-midi, dans une gare, Quand sort la Recluse, tombe dans mon escarcelle. Il y a toujours une certaine fierté à avoir attendu la sortie en poche des Vargas. Non, ça va, vous voyez, je ne suis pas sujette aux effets d’annonce, je ne consomme pas la littérature, je n’ai pas d’addiction aux romans noirs post-médiévalistes… Je me jette dessus : est-ce que je ne l’aurais pas déjà lu ? Tandis que je parcours les 50 premières pages, je visite en tâche de fond tous les recoins où j’aurais pu déniché l’édition originale sans l’avoir achetée… Bibliothèques ( les livres empruntés me laissent un souvenir fantomatique. Empruntés ? Feuilletés sans emprunt ? Regrettés ?…), logements de hasard ( les livres lus à toute blinde pour tenir dans le temps de la location ), relais H ( lecture verticale fractionnée ). Ça finit par être agréable de ne pas savoir si je relis ou non. Lire c’est relire dit Barthes, mais il ne parle pas des polars addictifs. Tout occupée de cette double activité je pars vite et ne comprends que très tard que la recluse est le mot du soir — espoir –. Fred Vargas confirme quelque chose dès longtemps connu : les araignées sont des trouillardes qui m’effraient. Mais ses descriptions sont si poétiques et frileuses, qu’il va bien falloir reconsidérer cette longue inimitié.

24/04/19 [ POINT COMMUN ] Le point commun peut-il être imaginaire ? Vous écrivez : tout est imaginaire.

23/04/19 [ FIXER ] Dans une grande chambre, éclairé au rouge, les visages vieillis des derniers poilus vivants baignent dans des bacs, images révélées mais non fixées. Un flash de lumière blanche et tous les visages se surexposent avant de s’effacer. C’est une installation d’Alan Fletcher que Georges me raconte — Georges n’est pas son nom mais celui de son chat, croyez-moi sur parole : l’histoire serait trop longue à consigner ici et Georges n’est pas le sujet, mais le narrateur ). Cette installation à fait le tour du monde dans les années 90, mais les flashs des appareils photos du public ont eu raison de son principe. Les poilus ont disparu, plutôt deux fois qu’une : corps et visage. Mais pas corps et âme, puisque voilà leur présence fantomatique dans la chambre rouge, leur effacement dans un éclair de lumière, fixés en moi, bien solidement, par l’évocation de Georges. Et je raconte cette histoire, et l’amour vient, à chaque fois, comme l’avait annoncé le Baal Shem Tov.

22/04/19 [ GLINGLIN ] En s’interrogeant sur l’origine de Trifouillie-Les-Oies, je m’engage dans vers l’infini — Saint Loin-Loin de Pas Proche du Québec — et au-delà — Bümpliz-derrière-la-lune pour les Suisses –. Pitchipoï, qui serrait le coeur sans que je sache dire pourquoi, raconte son histoire d’enfants perdus. Lieux et époques se confondent dans cette quête utopique, comme dans les contes, où jusqu’où dit combien de temps ( en l’occurence : celui d’user trois paires de souliers de fer ). Il n’y a rien de déglinguer dans cette approche où le ciel se lie étroitement à la terre, une sagesse encore floue, au contraire.

21/04/19 [ OPALE ] On raconte que Marc-Antoine voulut acquérir l’opale que le Sénateur Nonius portait à la main gauche pour l’offrir à Cléopâtre. Mais le Sénateur Nonius préféra l’exil avec sa pierre plutôt que de la céder. En littérature, opale est pour dire ce qui échappe aux mots, parce que changeant et beau. Portant pareil mot à son doigt, comment échapper à l’instant?

20/04/19 [ LABYRINTHE ] Ne sais pas écrire autrement qu’enfermée dedans, apparemment. Le labyrinthe était une prison où il n’y avait rien d’autre à craindre que l’impossibilité de s’enfuir, une fois qu’on y était enfermé. Plutarque / Thésée, 16,1.

19/04/19 [ JAUNE ] Couleur du merle.

18/04/19 [ SOUHAIT ] Des choses que l’on désire vivre, que l’on a vues en rêve — éveillé ou non –, qu’on ne cesse de voir et d’entendre, qui nous appellent d’un nom secret qui est le nôtre, que nous ne connaissions pas pourtant et qui prennent corps sur un plateau de théâtre. La mise en scène est une œuvre-fée. Parfois, dans nos langues différentes, la même chose se dit à plusieurs voix et on croit bien sentir les âmes résonner par sympathie autour d’une idée modeste et flamboyante comme un brasero sur un parking d’hiver.

17/04/19 [ TOAST ] Le verre se lève et tous les corps à sa suite. Les oreilles se dressent et nous entrons dans la solennité de l’instant présent, qui ailleurs se dérobe le plus souvent, comme une porte invisible devant laquelle nous passons en courant. En Géorgie, le toast peut durer plus d’une heure. Qui parle sait qu’il en va de son honneur de tenir son auditoire en haleine, je veux dire : respirant, vivant, dans cet instant et de le nourrir avec la chair de la langue. Il boit les paroles avant le contenu du verre et le vin scelle l’instant, de son cachet rouge ou doré. Nous nous sommes de si près tenu.e.s autour d’une table ronde. L’un ou l’autre a parlé pour tout le monde, visible et caché, mais présent. Omniprésent.

16/04/19 [ OR ] Dans la conception de L’Enlèvement au Sérail, l’esthétique “ papillote orientale ” était d’emblée bannie. Les petits brillants au ventre nu des femmes, les coussins dorées, les voilages légers ne nous faisaient même pas sourire. De tout le souk traditionnel nous n’avons gardé que la Lune — qui est à tout le monde — et les pantalons amples et confortables pour profiter des assises basses. Le farsi s’est substitué au turc d’opérette, Omar Khayyam est venu boire du vin imaginaire avec le Pierrot lunaire et son frère de la face cachée. Or — qui est le plus bel outil de coordination du français, qui roule sur la langue comme l’alcool en bouche — , l’or n’a cessé d’irriguer ma pensée depuis et les écrits hors-sérail se noient dans cette suavité infinie. À la réflexion, c’est l’effet d’une incubation lente: Salammbô de Flaubert et l’Or de Cendrars, m’avaient très tôt inoculé cette fièvre qui fabuleusement enrichit.

15/04/19 [ COLLOQUE ] Au féminin : occasion de partager un logement avec des universitaires, pour une durée comprise entre 25 minutes et deux jours. Au masculin : Hoquet collé de loquacité.

14/04/19 [ VACHE ] Sa robe moutarde lui allait “ comme un coup d’éventail dans l’oeil ” est l’alternative élégante du “ tablier à une vache ”, et dit mieux la maladresse qu’il y a à ne pas savoir s’habiller soi-même passé l’âge de 7 ans, pour le côté pratique et de 21, pour l’esthétique.

13/04/19 [ LOGEUSE ] Je constate parfois que l’aventure de la Dose de Poésie s’exfiltre dans mon travail. Elle est l’invitée, la chérie, l’attendue, la petite fille qu’on appelle Aimée ou Bénédicte à sa naissance. Elle agit sans moi et m’agite parfois sans ménagement, déroute mes beaux projets de cohérence dramaturgique, de justice rendue à l’œuvre ou à l’histoire. Elle est ma chuchoteuse : je ne comprends pas ses mots et voilà que tout est pourtant réinventé. Je loge en la poésie une confiance sans limite — ce que je me garde bien de faire subir à mes proches —. Et voilà qu’en ce jour de fatigue, je reviens dans une petite rue où j’enseignais il y a tout juste vingt ans. La façade de l’hôtel borgne qui s’y trouvait a été repeinte en blanc et ornée d’ombres de ramures chantantes qui caressent presque ma joue au passage. L’enseigne d’alors, je l’ai oubliée, mais à présent, l’hôtel s’appelle Poème.

12/04/19 [ ASSUMER ] Je porte le chapeau de Gardefeu qui allait si bien à Gontran. C’est à dire que je l’emporte, sur ma tête, une fois le spectacle remis dans sa boîte d’où il ne sortira plus jamais. Je prends toute la responsabilité de ce qu’ il a changé change et changera la vie de ceux et de celles qui l’ont fait et qui l’ont vu, même de manière infime, invisible… car bien qu’intraçable, la Cellule Pontévédrine Infiltrée, demeure une cellule : vivante et apte à se reproduire sous les formes les plus inattendues. En cette heure où tout le monde se bouscule pour dire j’assume à la moindre occasion, j’emporte le chapeau.

11/04/19 [ DANTESQUE ] Trois classes lilliputiennes en gilet jaune au bord du carrefour-monstre de la Porte de la Villette, sous le périphérique rugissant, avec leur frêle garde d’adultes prête à mourir pour elles. Une institutrice, vaillante et virgilante, lance : Là, ça va être dantesque, mais ensuite le pire sera passé. Dans le petit matin péri-parisien, ce mot comète dans le ciel des petits, surgit en épiphanie. Comme j’ai pu Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire , j’entre dans la capitale en suivant les 7 cercles de l’Enfer, au milieu du chemin de ma vie parisienne.

10/04/19 [ QUESTION ] J’ai une micro-question. J’ai une toute petite question. Les élèves craignent de me déranger. J’ai montré les grosses dents pour avoir la paix pendant que je faisais de la lumière. Mais surtout pour les inciter à chercher avec leur tête comme dit Mère-Grand quand un objet s’est perdu. J’ai une dernière question, dit l’un d’eux. Oh non ! Mon coeur fond. Plus de question : fin de la conversation. Mais finaud, il nuance : une dernière question, pour l’instant. La douzième des fées, celle qui n’avait pas encore formé son vœu, s’avança alors. Et comme elle ne pouvait pas annuler le mauvais sort, mais seulement le rendre moins dangereux, elle dit : « Ce ne sera pas une mort véritable, seulement un sommeil de cent années dans lequel sera plongée la fille du roi. »

09/04/19 [ EXIL ] Le partage d’une utopie est à la fois voyage et usage. Ce lieu qui n’a jamais existé, ceux et celle qui l’ont connu, créé, en porte une part, simultanément tout et partie. Leurs rencontres occasionnelles comme leurs retrouvailles exceptionnelles, superposent ces cartes précieusement conservées ou oubliées et ce faisant, en ravivent les couleurs d’une façon saisissante, poignante, à tout dire. Mais l’on dit peu. On se dit : Je suis de là, mais seulement à soi-même. Il est si délicat le sol de l’utopie, quand on frôle l’idée d’un retour possible.

08/04/19 [ L'UNE ] Les chinois ont aluni sur la face cachée. Nous connaissions l’autre.

07/04/19 [ HEURTOIR ] De retour à la maison-mère, un cadeau m’attendait. À l’instant où le papier de soie découvre l’objet, la Reine-Maman m’annonce : C’est une boîte en os ! Frisson d’horreur monté des profondeurs — soudain, c’est l’été à Porquerolles et mes parents, toujours soucieux de mon instruction du monde, tente de mettre dans ma main un os de sèche. rien n’égale la terreur de cet instant de plein soleil, sur une roche surplombant l’eau turquoise. On se doute que les occasions pourtant ne manqueront pas dans la vie de cette petite fille friable. Mais par la suite, la sidération l’emportera, ou la colère, ou le rire. — Ma mère m’avait assurée d’avance : Si ça ne te plait pas, on peut l’échanger. Et sans attendre, elle m’emmène dans cette curieuse petite boutique de chinoiseries, presqu’intrigante dans cette morne petite ville de province. Mais passé le seuil, ce rendez-vous avec le mystère est irrémédiablement raté. Mon oeil passe sur tout leur stock, — on peut l’échanger — et pour une main d’or articulée sur un montant, servant communément à frapper aux portes, afin d’en obtenir l’entrant. Je n’avais à cette époque aucune porte mienne où la fixer, mais l’échange se fit, de la boîte en os à la main d’or. Depuis, j’ai reçu une bourse ( d’or ) de la Fondation Beaumarchais pour mon adaptation à l’opéra de La jeune Fille sans mains. des Grimm — dont le nom sent assez son châtiment –. Mais c’est hier seulement, en passant devant une porte discrète ornée d’un heurtoir, que le nom a enfin échangé une poignée de mains avec l’os.

06/04/19 [ EMBÂCLE ] Legs du poète Yves Préfontaine, dont l’art peut-être consiste à embâcler le temps d’écrire un poème les facettes versicolores de son existence — anthropologie, jazz et liberté — en une sorte de creuset liquide, de pré-fontaine vraiment, car rien n’y coule de source qui ne soit retenu un instant de longs mois dans ses glaces et ses bois flottés. Le croiser plus tôt, eut été tromperie, déception… embarras, en un mot, déverbal de l’ancien verbe embâcler, tandis qu’à présent me voilà riche de ce curieux filet à papillons d’hiver, qui s’entend mâle ou femelle, chapeauté ou non de son accent circonflexe. Le poète a tenu ( sa ) parole de toutes les manières.

05/04/19 [ QUAND ] Ces espaces où le comment n’a plus de place, et le où même se retire, puisque la seule question qui vaille c’est quand ? Quand sommes-nous ?

04/04/19 [ TONNERRE ] Ce sont toujours les élèves qui travaillent le plus qui font le plus de progrès. Isabelle de Charrière écrit vraiment bien. Et j’en suis surprise, encore et encore, courbement, comme d’une attaque au coin d’un bois. Ces étonnements donnent la mesure de croyances désespérément vivaces en moi : celle qu’il existerait un être doué d’un don s’épanouissant de lui-même. Celle que l’écriture des femmes est médiocre. C’est un crève-cœur de porter encore ce genre de reliquat. Il faut que les injonctions soient bien puissantes pour résister après tant d’années à l’épreuve des faits. Je suis cette malade trop bien portante dont la vigueur nourrit la tumeur. Et comment m’assurer qu’en dépit de toute mes précautions, je ne suis pas contagieuse ?

03/04/19 [ DEADLINE ] Difficile de penser à péremption, — ça me rappelle qu’il y a un vieux pot de houmous entamé dans le fond du frigo… –. Mais ligne de mort, simplement pour évoquer une échéance qui n’a rien de fatal, sonne vraiment mélodramatique. Je suis en train de courir le 500 mètres haies — si tant est que ça existe, je ne cours jamais –, un dossier dans les bras. Il y a photo à l’arrivée. Un flash. Et je tombe raide morte. Les feuilles s’envolent dans le ciel du stade… Enfin, c’est une fois de plus passé, sans quoi je n’aurais pas le loisir de disséquer et disserter.

02/04/19 [ OBSERVATRICE ] Inlassablement.

01/04/19 [ FILIGRANE ] Si délicat qu’il ne peut même pas supporter la jambe du m dont le gratifie l’enfance — mais qu’il laisse encore deviner cependant. Également : une chose qui est aussi son empreinte.

31/03/19 [ TOURISME ] Ce qui est difficilement supportable dans le devenir de la capitale, c’est qu’il condamne ses habitant.e.s à y vivre comme des touristes. Le pronostic de Gardefeu dans La Vie parisienne est prophétique : il est bien probable que Paris devenant de plus en plus une ville d’étrangers, dans la suite des temps, le Grand-Hôtel finira par envahir la ville tout entière. Alors, on ne demeurera plus à Paris, mais selon la fortune qu’on aura, on viendra y passer quelque temps pour faire de bons dîners, aller au théâtre …

30/03/19 [ ORALITÉ ] J’écris beaucoup pour une qui ne croit qu’en ce qui se voise.

29/03/19 [ RÊCHE ] Le frottement de mes deux mains quand elles ont caressé toute la surface de la maison. Elle m’adopte et mes empreintes qui la recouvrent disparaissent de mes doigts. 28/03/19 [ BLUES ] — Ils me font porter une blouse. Elle me serre. C’est un problème pour vous si je ne la mets pas ? Le chant de travail de Cindy me serre le cœur qu’elle a sur la main. 27/03/19 [ MAQUIS ] Pour vivre heureux, vivons comme des sangliers — dans une forêt toute leur, sans route qui tienne –.
26/03/19 [ ENLÈVEMENT ] Certaines personnes ont une fonction onirique, qui double, par l’intérieur, celle qu’elles exercent parfois au quotidien à nos côtés. Elles portent en elles l’attrape-rêve qui nous correspond… ou plutôt qui correspond avec nous à travers elles. Quand elles traversent notre sommeil, elles n’ont plus rien à voir avec le Pierre-Paul-Jacques de notre connaissance et malgré tout, il est difficile au matin de croire que toute cette puissance de couleurs, de scénario, de présences mise à notre disposition nuitamment le soit à leur insu. Libre à nous cependant de vérifier en les interrogeant avec tact. Voire de les informer de ce qu’elles trament, au besoin.
25/03/19 [ ŒIL DE BOEUF ] Dans la Vie parisienne, pour qualifier le stratagème de Raoul de Gardefeu ( faire croire à un couple de touristes suédois que son appartement est un des petits hôtels du Grand Hôtel et se faire passer pour guide dans l’espoir de conclure avec la dame ), Madame de Quimper Karadec dit : “ Ça sent assez son oeil de bœuf ”. Il n’y a pas de limite aux spéculations en cours pour interpréter cette expression, depuis le dégoût des élèves véganes, jusqu’au souvenir de Marcel Proust monté sur un tabouret pour se rincer l’oeil par le hublot au dessus de la porte de la chambre d’un bordel très gay dans le film de Raul Ruiz… Mais pourtant, celle qui a ma préférence, c’est que nous n’en savons rien : Madame de Quimper Karadec est le vestige d’un monde disparu, dont elle porte la parole perdue avec la loufoquerie de rigueur en pareilles circonstances. Elle est comme cette machine quelque part au fond du musée du lacet d’une petite ville bretonne, dont personne ne sait plus l’usage. Elle intrigue une seconde à peine, mais bien des années plus tard, elle est le seul souvenir qui demeure d’un été tragiquement oisif.
24/03/19 [ CLIQUETIS ] Depuis que j’ai changé de clavier, mon écriture cliquète. Ce n’est pas un cri, plutôt un pas. C’est assez distrayant : je pense aux gâteaux secs d’Indiana Jones et une foule de petits insectes laborieux se précipitent pour charrier les mots de ma tête à l’écran en fourmillant par les doigts. Ils ne peuvent porter plus d’une lettre chacun et pour ajouter un accent circonflexe ou supprimer une majuscule au saut de ligne, ils doivent s’y mettre à plusieurs. C’est assez distrayant : je pense à toutes les couleurs de carapaces disponibles pour les scarabées de par le monde et à Wajdi Mouawad. La vélocité des cliquetis ne compense pas ces fréquentes sorties de route, et je dois composer quand je retrouve un type dans le coma au milieu d’un Voyage dans la Lune et que le ciel de la Vie parisienne s’assombrit sur des cafards, tout ça à cause de ces petits martellements qui mortellement agacent mon entourage. Si j’écrivais à la plume, mes travaux seraient traversés de reptiles peut-être. Indiana serai encore là, avec Marlon Brando, cette fois. Ou d’otaries incessantes traçant leurs chemins sur l’eau de la page…
23/03/19 [ ZOO ] Magnifiques aux Bras infinis et queue pareille Gibbons corps de l’air
22/03/19 [ ACCROCHAGE ] Lors d’un accrochage d’aquarelles, aucun mot grossier n’est prononcé. J’en fais cependant un constat.
21/03/19 [ BOUTURE ] Ce caoutchouc offert nain, mais déjà monstre dans l’appartement minuscule où j’avais logé la fin de mes études, voilà que vingt ans plus tard, il décline dans l’immense Fabrique. C’est un chagrin de voir que ce n’est pas dans son vieux pot qu’il fait sa meilleure soupe, ce vieux compagnon encore vert, malgré tout. Un de ses congénères, croisé lors d’un voyage dans les Alpes, m’a révélé le secret de son immortalité, comme le perroquet du conte soufi apporte à son lointain cousin encagé celui de la liberté. Il faut mourir et puis renaître, ici et là. Il en va finalement des arbres comme de la cuisine infinie de cette soupe toujours réinventée à partir du reste de la veille. Mais pour nous autres, alors, qu’en est-il ?
20/03/19 [ CALCIFIÉ ] Il m’apparait que si les femmes ne postulent pas en masse pour des postes qui ont toujours été tenus par des hommes, c’est notablement parce que ces postes ont été conçus et faits à leur mesure par ces mêmes hommes et que la seule proposition qui leur est faite est de s’insérer dans cet habitacle calcifié, quitte à s’atrophier, à s’estropier, à s’attrister. En aucun cas, on ne leur propose de perestroïquer, de construire à côté quelque chose à forme humaine et non pas mâle uniquement. Qui voudrait prendre la place d’Atlas, sachant qu’il y a une autre façon de faire que porter héroïquement seul le poids du monde sur ses épaules, mais qu’il lui serait interdit de mettre en pratique, par exemple, la dynamique légère de la charge justement répartie ?
19/03/19 [ MANQUÉ ] Le rendez-vous des nuages, dans La Vie parisienne, pour être manqué n’en est pas moins beau. D’ailleurs il tire même de son évitement la seule beauté possible dans un tel entrelacs de faux-semblants, d’illusions, de croyances et de traquenard. Pauline et le Baron, à l’amble un instant, n’avancent pas plus avant : vite, vite, le nuage s’est retiré et le plancher des vaches briserait leurs pantoufles de verres. Un biscuit de Savoie, confectionné chez un célèbre pâtissier du siècle dernier, ne gonfle pas au four: il est manqué. Toutefois, le chef du «laboratoire» (…) ne voulant pas qu’il soit perdu, y ajoute du beurre fondu et une couche de pralin. Ainsi repris, le manqué plut si bien qu’on lui laissa ce nom (Ac. Gastr.1962). Le manqué est si réussi qu’on lui fabrique un moule pour être sûr de rater convenablement à chaque fois : le moule à bords hauts, dit moule à manquer
18/03/19 [ AQUEUSE ] La goutte d’eau qui fait déborder le vase, je m’interroge sur sa teneur en sel. Est-ce une larme ? Un reste de salive mal employée ? Ou bien encore la trace infime d’un lointain orage, sorte d’effet papillon-boomerang, temporel plutôt que spatial, qui enfin parvient ? 17/03/19 [ DUCHESSE ] Les pommes duchesse sont des choux romanesco en patate. 16/03/19 [ DOUÉE ] … de raison, je me suis rendue à l’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai. Je m’en félicite grandement.
15/03/19 [ CHIFFONNER ] Histoire singulière de quelques vieux Habits : faire dans la dentelle façon Henry James.
14/03/19 [ PARISIENNE ] Mythe de deuxième zone.
13/03/19 [ HARPE ] La harpiste m’effraie délicieusement. Avec sa harpe. Tout le temps je pense à La jeune Parque, sans avoir relu le poème, je sais qu’il tombera, comme les mains de la harpiste, juste, à l’endroit de ce délicieux effroi. J’ai envie d’en réunir trois. Elles seraient maternelles comme les araignées de Louise Bourgeois, industrieuses comme Pénélope tissant et détissant un arpège ici et là, patientes comme la mort, leurs ciseaux toujours cachés dans leur cheveux. En un éclair, elles déploient leur grandes ailes noires, et reprennent leur morceau. Ces harpistes.
12/03/19 [ BROC ] On entend BRO, non ? BRO D’O. On voit un chat qui se rebiffe à l’idée d’une douche. Ou son frère. Ce journal est vraiment fait de bric et de broc. Va, Bro’ comme je me pousse !
11/03/19 [ FOURRÉ ] Au chocolat. Un cri du coeur. Ou une veste, non, des petites bottes russes de contes. Ou un coup. Mais un coup en renard, en douce. Impossible de couper le cordon d’avec l’enfance. Comme ces moufles attachées l’une à l’autre par un épais fil de laine qui court — un furet — dans l’intérieur de l’anorak, le long des manches, derrière la nuque… La moufle de droite, on l’appellera le Minotaure, celle de gauche portera le nom de l’ennemi n°1.
10/03/19 [ GOBELET ] — Aaaaaah! Comme des verres en plastique ? ( Vision très ancienne de ma chienne Roxanne gobant une mouche au passage ). Je voulais dire gobelets. Je ne voulais pas dire plastique. — Finalement, je vais prendre des verres en verre, mais très solides. Comme un pied d’éléphant qui se pose dessus sans le casser. — Un pied d’éléphant… Comme la plante ? — Non, comme la bête. — Je ne vois pas. — Ce n’est pas de votre âge. Arcoroc un défi aux chocs ?… Laissez tomber. Il devait y avoir un trucage, de toutes façons. Ou non. Et alors le pied d’éléphant aura ouvert la voie à la voûte sans colonnes de l’Architecte Mâhyar, comme un passage à travers les alpes, après avoir arrosé la pierre de vinaigre . Mais s’il y a un truc, c’était peut-être de la pisse, après tout et Pétrarque s’est fait rouler.
09/03/19 [ GENOUX ] Pour aller du je au nous, il suffirait d’un nudge, croit-on, mais ce coup de coude qui n’a pas le cran de dire son nom et se cache derrière un pouce politiquement correc’ ne nous emmènera pas si loin. Petit.e, on a nounou et de je peu ou proue est-ce dont l’une ou l’autre double ? fromage ou deux fois dessert ? Petit.e, on a mal au je-nous, quand le parent s’en va vadrouiller et nous laisse en plan, mal au gène où, mais où ? Mais grand.e.s nous voilà, qui savons tout cela. Ça doit être tendineux Cette fois. Cette foi qu’on a. Me fais pas rire j’ai mal.
08/03/19 [ ADELPHITÉ ] Liberté, Égalité, Aldelphité ? On casse si fort les pieds des féministes qui veulent ranimer des mots oubliés ayant pourtant existé en toute légitimité : matrimoine, autrice… Que celui-là, qui n’existe dans nul dictionnaire est par avance bien tentant. L’impossibilité du savoir absolu autorise le poème Jean Starobinski 07/03/19 [ PATIENCE ] Dans les livres de Jane Austen, une patience de la plus belle eau s’y tient. Probablement pour les austiniens. Les autres … on les plaint. Elle fait du temps, de l’espace, entre les villes et la campagne, entre les lignes où le monde — cette boule à neige — se retourne d’un coup. On ne comprend rien, on s’agace ? C’est que la vie est à l’envers tant qu’on tient le reflet pour le modèle. Mais deux phrases longuement muries, tombent dans la paume ouverte de Madame Austen : ordo ab chaos et tempo giusto.
06/03/19 [ FANTÔMES ] Ils sont là. Insistants et discrets tout à la fois. Immanquables. Le premier m’avait tant effrayée : alors, il va falloir tous les porter, nos morts ? Je ne savais pas qu’ils apportaient la force nécessaire à ce portage, qu’ils apportaient l’espace suffisant pour leur faire de la place, qu’ils passaient à travers les murs de nos vies sans effondrement. Ils n’ont de cesse de nous dire : la mort, c’est banal.
05/03/19 [ JARDIN ] Antoine Emaz traverse furtivement mon gros jardin, par le ciel. Le chemin de pierres plates mangées par l’herbe où je m’avançais s’étonne de son ombre et s’égare un instant. 04/03/19 [ COLOMBAGES ] Aux maisons qui prennent sous leur aile, des oiseaux.
03/03/19 [ SENT-BON ] C’est un mot de vieille, de savon au chèvrefeuille, de petit flacon tarabiscoté de Violettes de Narbonne. Je tiens son corps de fauvettes dans mes bras endormi, confiant. Le temps l’a transforme en petit oiseau. Plus de dents du tout, c’est normal et la peau si fine sur son squelette volatile. Elle sent toujours bon son petit parfum de sucre chaud. 02/03/19 [ JAVELLES ] Il avait neigé en septembre. Sur la route de nuit, nous nous sommes arrêtés : les lièvres c’étaient rassemblées autour des javelles à moitié ensevelies — perdues pour perdues, pas perdues pour tout le monde ! — et ils dînaient de grains, sous la lune. C’était… spectaculaire, tu vois ? #papillotes Notre corps est comme de l’herbe, dit-il. Voilà que nous sommes dans le demi-cercle de la faux. Les pieds de l’archange marchent déjà sur nos compagnons tombés en javelle ( Jean Giono / Batailles dans la montagne, 1937 ).
01/03/19 [ ENFANTS ] — Et toi qui n’en a pas… Quand tu seras vieille… Tu vas être seule… — … Non. Pas davantage que celles qui en ont, en tous cas.
28/02/19 [ SOSIE ] Charlie Chaplin arriva en troisième place d’un concours de sosie de Charlot. Je tourne et retourne cette information dans ma tête depuis 24 heures et elle me semble la chose la plus sensée que j’ai jamais entendue.
27/02/19 [ GOUTTE ] Ni crise, ni accès depuis deux mois, la goutte ne déborde plus mon grand-père. Il y a bien assez d’autres emmerdements, commente-t-il, philosophe ( de la mouvance papillotes ).
26/02/19 [ PIRATES ] Certaines personnes adultes retrouvent le moyen d’y jouer grâce à l’appel à l’aide, balisé de fautes d’orthographe, d’un ami otage d’un pays lointain. Se faire pirater… un peu de haute-mer dans un monde de villes.
25/02/19 [ KAKI ] Couleur de la poussière aux Indes. Le fruit jaune orangé juteux à chair molle fait bien voir la limite du déterminisme.
24/02/19 [ RAVI.E ] Le kidnapping qui fait sourire. À se demander ce qu’on abandonne quand on est enlevé.e pour être si léger.e.
23/02/19 [ SUBSUMER ] Tristesse à ces mots qui échappent, non par leur puissante nature poétique, mais parce c’est notre vue qui est trop faible.
22/02/19 [ ANOURE ] Pour faire l’amour, féminin, masculin, singulier ou pluriel, ça n’a pas trop d’importance mais il faudra une jambe de plus, tout de même, sinon ça ne tient pas debout. Si personne ne m’avait dit que c’était l’amour, j’aurais pensé que c’était une épée nue. ( Texte attribué par Rudyard Kipling à un ancien poète indien et cité par Jorge Luis Borges ) Le curé est embarrassé. L’éléphant et la souris veulent qu’il les marie. Avec d’infinies précautions, il tente de leur faire entrevoir les incompatibilités incontournables de leurs natures, à terme. La petite souris, justement, honteuse et rougissante, dit dans un souffle, ses yeux pleins de larmes : Je vous en prie, monsieur le Curé, il faut nous marier, c’est pressé.
21/02/19 [ MOT ] Son émis par quelqu’un qui ne sait pas parler. De la même racine indo-européénne, l’arbre au tronc double porte le fruit Muet et son frère Motus, qui croit dans l’ombre.
20/02/19 [ HURLETTE ] — Je voulais vous crier bonnes vacances de l’autre côté de la rue, à la hurlette, avant d’aller retrouver des zozos par là-bas.
19/02/19 [ PAIN ] — 20 centimes, ça fait quelques tranches de baguette. Pragmatique et gourmand, le chauffeur de taxi fait fi de ma gêne à arrondir si chichement le prix de la course. En prime, il m’offre un bon sourire et un accent des Balkans. Avec quoi je ne pourrais pas plus que lui avec mes 20 centimes, acheter une maison de campagne, mais qui se mangent comme du pain blanc.
18/02/19 [ RUPTURE ] C’est compliqué, violent, sans pitié, amer, cruel, épuisant. Même pour qui porte un nom amusant comme Gardefeu ou Metella.
17/02/19 [ JOURNAL ] N’en reviens pas d’en tenir un. Plutôt l’impression de lui mettre du sel sur la queue — technique apprise dès l’enfance pour attraper les oiseaux –.
16/02/19 [ FRÈRE ] Ici, on devient un homme quand on donne, sincère et libre, son amour à un enfant, et on devient bon quand un enfant nous donne, sincère et libre, son amour. ( DOA / Le Cycle clandestin ) Tu valais la peine d’attendre. Elle s’est envolée d’un coup avec ta venue au monde. Je suis devenu un être humain en voyant ta petite tête extra-terrestre sur la photo, avant même notre première rencontre. Tu ressemblais au chanteur de Fine Young Cannibals et tu avais un regard sage et hardi — On y va ? –. On y est allé. Et un soir, au bord de ton petit lit de 5 ans, comme nous nous faisions part de notre peur réciproque d’être oublié l’un par l’autre lors de nos trop longues séparations, tu m’as dit expliqué que tu me reconnaîtrais toujours — parce que tu mets du rouge –. J’étais devenue, hélas sans m’en rendre compte, un bon être humain. Tu m’as toujours considérée d’égal à égale, puisque j’étais ta sœur, j’étais encore une enfant et nos 19 ans de différence n’y changeraient jamais rien. Tu as bien des héros.ïne.s dans ta vie aujourd’hui. Avoir été l’une d’entre eux.elles est un honneur qui me caparaçonne aux jours les plus maussades. Hasta la vista, baby.
15/02/19 [ VICTIME ] “ Je suis allée porter plainte parce que je ne voulais pas être une victime. ” Personne ne veut être une victime. Porter plainte nous permet justement de nous faire reconnaître en tant que victime. Une victime n’est pas une petite chose nullarde et incapable. C’est quelqu’un.e à qui il arrive / est arrivé quelque chose de violent, dont la vie est / a été traversé par la violence. Parfois les victimes sont grand.e.s et baraqué.e.s. Parfois les victimes de viol sont très âgé.e.s. Parfois les victimes sont des enfants. Parfois les victimes sont blanches, plus souvent d’une autre couleur. Parfois les victimes sont des hommes, plus souvent des femmes. Parfois les victimes sont riches, plus souvent pauvres. Jamais les victimes n’étaient au préalable frappées d’une malédiction qui expliquerait, voire justifierait, les violences qu’elles ont subi. Le péché originel n’est pas notre affaire. C’est un mythe polluant, pas une règle de trois. En aucun cas, être une victime ne s’entend sans complément de temps et d’objet. J’ai été victime d’une agression, ça s’est passé tel jour à telle heure. Cette agression ne s’effacera pas. Elle ne cessera pas d’avoir exister. Mais en aucun cas elle ne fait de moi autre chose que la victime de cette agression. Il n’y a pas à en avoir honte, ni à en être fier.e. Il ya une plainte à porter, qui n’est pas un gémissement mais procédure pénale, un acte nécessaire pour que justice soit faite, en reconnaissant notamment que j’ai été la victime d’une agression, ce qui n’est pas acceptable dans la société où nous vivons.
14/02/19 [ ABBÉ ] Avec l’humilité d’un qui ne saurait qu’épeler, l’Abbé a passé sa vie à traverser les écritures comme d’autres la mer rouge. Il en est à présent et pour l’éternité tout mêlé. L’Abbé c’est D. Ou plutôt l’Abbé c’était D., qui est décédé jour pour jour comme il était né, dans le souci de simplifier la vie de ses ouailles jusque dans sa mort. Ses ouailles, vraiment, nous autres, oui, aïe. Quant à nos vies compliquées, elles demeurent intriguées du passage de cet homme, si bon, il faut bien le dire, adieu.
13/02/19 [ TALONS ] Tu auras des jambes, mais plus de voix. Et chaque pas sera comme un coup de poignard, petite sirène. Les grandes douleurs seront muettes, ahahahah. À la fin, on coupe les pieds de la jeune fille épuisée, faute de pouvoir en ôter les souliers du diable. Ultra solution. Les talons sont fragiles, Achille, allez de l’avant. Là où ça tombe sans tomber dedans. Enfin, pas avant l’heure.
12/02/19 [ REMARQUÉ ] Marqué et remarqué. Au fer rouge, d’une croix blanche, tracée au sang de belette — faute de mieux –. Je vous avais remarqué, choisi entre tous, et j’avais discrètement appliqué ma petite marque à la pointe de mes yeux, comme on donne un coup de canif pour signaler pour sien en objet en métal — un pot d’étain –, comme on trace un signe à la craie dans un dos brechtien, comme on colle une vignette rouge sur une œuvre d’art. Marqué, remarqué et dix de der. Le QK entrelacé de fleurs de lys des Quimper-Karadec rougit sur le cul. #lavieparisienne 11/02/19 [ LIMACE ] – Elle nous trompait ! – Ça pourrait être plus pénible à dire ? – Elle nous trompait … – Comme si chaque mot était une limace dans votre bouche ? – … – Merci.
10/02/19 [ ARÉNOPHILE ] Elle a toujours eu un grain ça fait le vide autour d’elle un grain de chaque Tous les déserts du monde pris dans la doublure de son cache-poussière
09/02/19 [ PICKPOCKET ] C’est indolore. Et puis quelque chose n’est plus là. Comme si on l’avait égarée… dans une chambre de la taille de la ville, ou du monde.
08/02/19 [ SOCQUETTE ] Un tout petit enfant noir essaie d’enfiler comme un grand sa socquette sale. Tout aussi consciencieusement, les longs ongles rouges de sa mère pianotent sur son téléphone. Il est extraordinairement habile, mais ça ne suffit pas. Elle est ordinairement indifférente, mais ça ne suffit pas non plus. Quand la vente ambulante immobilisée sera accessible, je prendrai deux cafés allongés.
07/02/19 [ BAIN ] Chacun des interprètes Bagouet a été tour à tour plongé dans un “bain” qui l’a imprégné d’une “matière première”, sorte d’état postural de base, commun à tous et à toutes. Victor caresse d’un mot emprunté notre impuissance bienheureuse à nommer ce qui nous est arrivé, ces derniers mois, ces dernières années, au Sérail, au Café, tout ce à quoi nous avons travaillé. Comment le dire ? Non. Comment en parler. Comment le savoir, avec un sourire.
06/02/19 [ MODE ] Nous retravaillerons ensemble : les femmes sont à la mode en ce moment. Amusant de voir des hommes transformés en fashion victimes institutionnelles. Il nous faut absolument cette tenue — en peau humaine–, sinon, de quoi aurons-nous l’air ? Il est suave de regarder un bateau couler quand on est sur la rive. J’aime cette phrase de Sénèque. Tout aussi suave, le spectacle de ceux qui se retrouvent à promouvoir des droits dont ils sont persuadés qu’ils les dépossèdent, non pas des leurs, mais de leur pouvoir, de leur moyens. Quelle ambiguïté dans leurs signes ! Quelle maîtrise de l’obsolescence programmée de leurs gestes ! Gestes symboliques… au point de n’être aucunement une action. Dans une mode, qui investira plus d’une saison ? Au triste son de ces déclarations, bêtement violentes, je me sens très hiver-hiver, sur ma rive.
05/02/19 [ MILONGA ] Tu lis le texte un fois. Tu caches le texte et tu joues la scène. Une fois. Ce qui reste. Et puis tu relis le texte une nouvelle fois. Tu rejoues la scène… Et ainsi de suite, jusqu’au par coeur. Ils appellent ça faire une Milonga. Ah. Toutes ces choses familières, éprouvées, pratiquées qui un jour se retrouvent flanquées d’un nom ( autre ). Un collectif, la transversalité, le vivre-ensemble, les bars à manger… Mais j’aime bien Milonga. Et puis on a bien rit pendant la répétition.
04/02/19 [ PHRASER ] Boire du noir du bout des lèvres qui se brisent. Phraser la Vie Parisienne, broyer du texte à remettre là. Enfiler de longs tunnels enténébrés de verbes et de noms, jusqu’au bleu de ciel, qui n’est pas le bleu du ciel, mais son papier peint raffiné.
03/02/19 [ CHANCE ] Les Hobbits sont sauvés in extremis par l’arrivée des sécessionnistes du Rohan. L’adolescente râle, — comme d’habitude… ils ont toujours de la chance –. Dans sa bouche, ça sonne comme une injustice, une invraisemblance… Et pourtant, elle et moi, nous connaissons la chance. Nous sommes nées dans un pays où les filles ne sont pas jetées à la poubelle à la naissance, dans un pays où le travail des enfants est interdit, dans une famille où l’on n’a pas fait commerce de nous… et je ne parle de tous les miracles invisibles ou presque, cette fois où nous avons traversé la rue distraite par notre livre et où la voiture a pilé, cette fois où la maladie — la vieille servante de la mort — a pris la sente bégnine au lieu de la route tragique, laissant aux médecins la possibilité de faire leur travail… La chance et la mort tutoient nos possibles dans une conversation ininterrompue, elles tiennent leur place dans chaque quadrille. Aussi justes et injustes avec nous qu’avec les petites créatures aux pieds poilus.
02/02/19 [ ÉPANORTHOSE ] J’ai toujours été mal à l’aise avec les gens qui nomment les figures de styles. — Ah oui, ce ne serait pas une litote / asyndète / prétérition… ? — réflexion toujours faite sur un petit ton… Je parle, d’une chose, vivante, essentielle, de la lune, j’utilise une figure de style pour en parler et on regarde mon doigt. Tuant. Tuant le désir de parler. Ça doit venir du judo. Ceux qui savaient par coeur le nom des prises et moi qui étouffais sous leur poids. Il y a prescription. Pour épanorthose, c’est différent : je l’ai appris en lisant Ultra-Proust de Nathalie Quintane que j’aime sans la connaître, mais pour de bon. Dans une note en bas de page elle explique : c’est une figure de style qui consiste à immédiatement corriger ce que l’on vient d’écrire, par exemple : “ Ta baraque, je veux dire, ta propriété ”. Vous comprenez maintenant. Pourquoi je l’aime. 01/02/19 [ MOSAÏQUE ] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits ( hors ) du Sérail, un ami m’a offert ce mot. À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude.
31/01/19 [ EMPUISSANCEMENT ] “Un centimètre carré de bleu n’est pas aussi bleu qu’un mètre carré du même bleu “, rappelait justement Matisse à Aragon. L’empowerment,chéri des communiquant.e.s trempe les femmes dans la potion magique, pour en faire des Wonder Woman à petit short d’or. Je lui préfère l’empuissancement. Il met mathématiquement les femmes au carré, rendant leur bleu plus ostensiblement bleu. Il ne dit pas mieux, mais plus, pas magie, mais surface, quantité. La juste proportion pour cette minorité qui compte la moitié de la population mondiale.
30/01/19 [ FRANGIPANE ] Sous les ciels et les lustres rase-képis, le Général ( croix de bois ) croix de fer, nous le jure : le marathon de la frangipane est bientôt terminé. Comme il fait le bilan de “ l’année 1918-2018 ”, faut-il en croire ses croix, ou bien faire une croix sur ses choix ? Un autre aura la fève et la haute couronne dorée — Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent –. Alors, en considérant ce sac à blagues de Général blanchit sous le harnais et médaillé comme LE sauveur, on se demande : a-t-il donc donné et hasardé tout ce qu’il avait ?
29/01/19 [ VERMILLON ] Dans la journée malvoyante du ciel neigeux sale de la ville, un manteau vermillon. Kermès d’un instant. Combien d’hivers écoulés depuis que cette couleur a été à la mode ? Le souvenir d’une marinière très douce bat des ailes une seconde contre ma joue. Très vite plus rien que le mur de froid blafard.
28/01/19 [ CROISSANT ] Les élèves sont partis pour la lune Les chinois.e.s sont partis sur la lune Tout au bout du grand cimetière Que je longe à la nuit Les tombes sont ornées d’un croissant d’or
27/01/19 [ DIMANCHE ] Dans sa forme divine — le repos –, le dimanche tombe usuellement la semaine des quatre jeudis. Il en est ainsi depuis que l’organisation du temps n’est plus l’affaire de Julien ni de Grégoire. Par un jeu de dupes, la Mauvaise Conscience a accédé à ce poste. Sous le joug du principe de Peter, elle ne prend que de rares vacances, où elle se dévore elle-même dans un centre de thalassothérapie mal isolé. Elle y rêve, avec Sysiphe et Prométhée, à la fin de l’échéance sans cesse renouvelée. Elle regrette l’intelligence magistrale qui régnait aux temps de Julien et Grégoire, qui a su faire mourir Cervantès et Shakespeare le 26 avril 1616, en dépit de leur calendriers divergents.
26/01/19 [ EAUX TROUBLES ] Les aléas de l’opérette font succéder à l’année pontévédrine, une année brésilienne. Après avoir passer des mois à s’interroger sur la crise grecque, les élèves ravi.e.s vont naviguer entre le fleuve aux crocodiles de la présidence de Bolsonaro et la France antarctique à bord de leur coquille de noix : le ” Charles Trénet “. 25/01/19 [ BUBBLE-GUM ] Il y avait un agréable parfum de Malabar fraise dans le garage.C’était une surprise renouvelée, chaque fois que j’allais y chercher du bois. Je sentais sous mes dents la résistance costaude de l’épaisseur du chewing-gum un peu froid, la musculature de ma petite mâchoire en CP… Une jeune femme en visite vient de crever la bulle de mes illusions : comme elle s’extasiait sur l’odeur de l’entrée de la maison, je l’ai invitée à une visite impromptue du garage. Elle a pressé sa main mouflée sur son nez et sa grimace dégoûtée a laissé mon Malabar KO : dans le garage, ça sent la pisse de chat.
24/01/19 [ TAIE ] Sur les taies repose Le silence du sommeil Ses ronflements eux Emplissent tout l’espace Mars grince des dents Jupiter a tué le clin de ses paupières Par inadvertance et parricide Sur la face cachée de la lune Blanche fesse de Venus Le lapin frotte sa joue pelucheuse Et soupire d’aise
23/01/19 [ ÉQUIPÉE ] Il neigera fréquemment. Nous serons emportés par des blizzards impossibles. Nous n’arriverons pas au bout de nos périples. Nous travaillerons dans des trains. Tout sera blanc autour de nous. Novitchok saisira simultanément des compte-rendus et de bouleversants éclairs de poèmes informels. Chapka en tête, nous pousserons des autos avec enthousiasme sur des routes barrées par des camions sans queue ni tête. Ou nous patienterons dans des bus bulgares en attendant qu’ils se désengagent à l’aube — le lapin bleu proposera de leur jeter un saut d’eau, pour ne pas être en retard –. Nous verrons des flamands roses dans le ciel au lieu de vaches dans les champs — mais l’allure du train rendra tout délicatement incertain, en sorte que jamais nous ne nous froisserons –. Je me souviendrai des histoires des uns et des autres, mais pas forcément exactement — lettre au lieu de dessin –, mais grâce à l’effort de tous, le monde y trouvera son conte. Et quoi encore? Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique. C’est toi qui dit ça ? Non, c’est toi, plus tard.
22/01/19 [ GENRE ] Le chantier est immense, je me décourage souvent, autant que je m’engage. Les chiffres sont toujours trop mauvais pour dire égal.e même à peu près. Même à trois vaches près. Je sais comme on me parlerait si j’étais un homme ( je serais capitaine d’un bateau vert et blanc, ce qui facilite le commerce ). Je ne peux plus ne pas le savoir. C’est une misère de trop bien voir : ça éblouit et puis, le noir. Mais au fond du puit, où je suis sotte, on m’envoie la corde, non pour me pendre, pour me reprendre. En trois ho ! hisse ! que voilà, me revoilà. Déboutée mais debout. Au matin, un estimé collègue remarque qu’on ne peut plus enseigner comme avant, comme il y a 15 ans, sans faire cas du genre, sans travailler à la visibilité de ce qui est si facilement soluble dans le patriarcat. Et comment parler de ce XIXè Siècle, et du Romantisme, où seules ont survécu — et survivre, ce n’est pas vivre — celles qui avaient un couteau entre les dents ? Nous ne savons pas, mais pas encore, pas très bien. La question se pose cependant, et ce qui n’était qu’une périphérie est devenu un prisme, au moins entre les murs de sa salle de cours. Quatre jeunes femmes vives et inspirées au déjeuner. Nous parlons de la Fin du Temps où elles m’ont invitée à les rejoindre et c’est une promenade de santé de les respirer. Leur force, et leurs révoltes, leur clairvoyance et leurs enthousiasmes; ces risques qu’elles courent, comme dans un champs. Le thé, en l’hôtel de Quimper-Karadec, la potacherie accueillante de mes élèves, parmi lesquel.le.s les femmes se comptent sur les doigts d’une main qui ne les aurait pas tous, remet les pendules à l’heure. Tout théâtre est travestissement, Frick c’est le Bottier et le Major et des choeurs de petites vieilles de la Violette de Narbonne, des assemblées de séminaristes ou des supporters de l’OM naissent sous leurs voix pas bégueules. Quand à Urbain, il pose déjà en Comtesse assez Régence.
21/01/19 [ CROCODILES ] Pour savoir lequel viser, observer l’écart entre les yeux : plus il est important, plus la bête est grosse. La nature sauvage de ce jeune ténor doux et dynamique originaire du Paraguay m’avait jusqu’ici échappé… mais cette année, il chante le Brésilien dans la Vie Parisienne et un pont inattendu se déploie entre la salle de cours de nos vies parisiennes et l’Amérique du Sud, par son truchement.
20/01/19 [ LÉGITIMITÉ ] Maintenant, Valjean, vous êtes libre.
19/01/19 [ FRANCHE ] Dans le cas d’une balle, sur les terres du Freischütz : affranchie de tout autorité à l’ordre naturel, vouée au diable. Ailleurs, ici, maintenant, également.
18/01/19 [ MITAINES ] La vie propre qui anime mes mitaines — mais à quoi bon ce “ S ” quand elles n’ont de cesse d’aller chacune son petit bonhomme de chemin ? — complique et enrichie la mienne. Rencontres, discussions, échanges, enquêtes, perplexité, retour d’où je me croyais partie… Sans compter sur mes doigts les innombrables efforts de mémoires pour retracer mes pas dans le but de recouvrir mes mains… Je refuse de croire dans l’étymologie qui donne “ gifle, injure ” pour mitaine : croque, croque, mon amy ceste mitaine Nous faisons corps, au contraire, elles et moi, pour la jouer fine avec le Croque-mitaines jusqu’au printemps. Enfin, j’espère qu’elles s’en rendent compte, où elles finiront comme le chaperon.
17/01/19 [ COURTOISIE ] – Mesdames et messieurs… – Oui ? – Un incident sur la ligne 11 retarde actuellement les trains sur cette ligne – C’est pas grave. – Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour ce désagrément. – C’est rien je vous dis. Sortie 4 chemins, un monsieur courtois avec la voix off. Je me demande s’il en entend d’autres qui ne me parviendraient pas… Je pense à la douleur provoquée par l’ostéo, plus tôt dans la journée, qui s’est si agréablement substituée à celle qui était l’objet du rendez-vous… Lui aussi m’a prévenue et j’ai répondu, de bonne foi, que ce n’était pas grave.
16/01/19 [ TRISTES ] Elles sont tristes les marquises. Tristes comme dans la chair et triste hélas et j’ai lu tous les livres.. Tristes comme pas baisantes. Tristes comme un repas triste : incolore, inodore et sans saveur. Et la compassion tu l’écris sur un papier dont tu fais une petite boulette pour amuser leur chat. Qu’elles soient tristes de nous voir fuyant leurs salons, ne change rien à l’affaire.
15/01/19 [ SOUFFLE ] Ce mouvement si léger qui soulève la toile peinte d’un bateau quand Osmin ouvre les portes du Sérail en réponse au mot : Sésame ! Ce soupir de sirocco de moi seule audible après le dernier accord, quand tous les bras se lèvent vers le ciel invisible.
14/01/19 [ SEMBLANT ] Dans le délai qui nous était imparti et comme il l’avait précédemment stipulé par écrit, il a fait semblant de faire de la lumière et j’ai fait semblant de faire de la mise en scène. Cependant, la présence d’une lampe d’architecte d’exceptionnelle facture et la solidité des liens de rires et de vieux papiers au sein du Bureau Européen des Chimères, ont fait de l’abandon du soldat Harold un moment non dénué de romantisme.
13/01/19 [ INCONSISTANTE ] Car telle je me sentais hier, oui, ectoplasmique de fatigue, à peine un contour, une fantomatique fourmi d’un minimètre avec trop de chapeaux sur la tête… Et plutôt que de démentir avec une véhémence louche, un ami du dimanche — le même qui avait apporté, la semaine dernière, le bouquet du fréquentatif — me rappela que c’était là notre nature première : These our actors, As I foretold you, were all spirits, and Are melted into air, into thin air: And like the baseless fabric of this vision, The cloud-capp’d tow’rs, the gorgeous palaces, The solemn temples, the great globe itself, Yea, all which it inherit, shall dissolve, And, like this insubstantial pageant faded, Leave not a rack behind. We are such stuff As dreams are made on; and our little life Is rounded with a sleep. Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air, en air subtil ; et, pareils à l’édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu’il reçoit de la succession des temps ; et comme s’est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d’un sommeil.
12/01/19 [ RÔDER ] Deux verbes, un chapeau de différence, des années de malentendus. [ Rôder ] : Errer, flâner sans but, au hasard… et [ Roder ] : User, polir une pièce par frottement afin qu’elle s’adapte parfaitement à une autre pièce. Mettre progressivement au point ou à l’épreuve, acquérir une expérience dans un domaine. Roder est le mot le plus récent. En perdant son chapeau, il est devenu tout technique, tout carré clair net et précis. Mais bien avant lui, on pouvait librement rodder un endroit : le parcourir à l’aventure… Il est fréquent et souhaitable de faire des rôdages dans le milieu du spectacle. J’obtiens cette orthographe à l’accent circonflexe en me bataillant avec le correcteur… Pourtant, il s’agit bien de faire un bout de road avec quelques connaissances triées sur le volet et disponibles pour assister avant l’heure à ce que nous faisons. Il semble donc judicieux de garder la tête près du bonnet et de conserver son “ ^ ”. Comment en est-on venu à croire qu’il s’agissait pour ces âmes charitables de procéder à un rodage, de venir mécaniquement participer à l’ajustage des pièces… ? Comment une vision aussi rétrécie de se qui se passe dans ces moments d’échange particuliers est-elle devenue l’usage ? Comment ces spectateurs occasionnels ont-ils été amenés à croire qu’une autre expertise que celle d’être assis dans cette salle entrouverte était de rigueur ? Le rôdage, c’est le moment de la répétition sur scène avec des gens dans la salle. Leur présence donne une perception nouvelle du temps, de l’acte aux artistes. Et voilà. Dans le cas contraire, il y a de quoi manger son chapeau.
11/01/19 [ PARADIGME ] Nous sommes profs de français, nous faisons de la lecture à haute voix, mais quand un acteur lit à haute voix… Ce matin, quand Stéphane a lu… C’est tellement plus… profond… les mots… la profondeur ( geste de pelleteuse avec sa main, qui ramène le minerai à la surface ) … Quand il lit, on change de paradigme. Voilà. C’est ça. On change de paradigme. A dit ce jeune prof primesautier, tandis que nous faisions la 5ème mi-temps de leur semaine de PAF ( Prof Art Formation ? ) debout dans les ors du foyer du public. Dorénavant, nous appellerons ça un CAP ( Changement Artistique de Paradigme ).
10/01/19 [ BAIGNEUSE ] Un pli réalisé dans l’intérieur d’une manche trop longue. La manche d’une chemise en l’occurence, la chemise d’un des deux gardes du corps de Selim Bassa, pour être précise. Sans y prendre garde, je furète dans les définition d’À bras raccourcis, expression toujours associée à la lecture, chérie et répétée jusqu’à l’usure des reliures, d’Astérix. Synonyme, alors, du ridicule des hommes infatués de leurs petits pouvoirs. Mais la figure bonhomme du gros chef sur bouclier m’a induite en erreur… À bras Raccourcis : D’une manière non mesurée, de toute sa force, de toute son autorité ( cnrtl ). La prévenance de la costumière a dégagé notre garde du corps de la malédiction de n’être qu’un fier-à-bras, pour en faire un Rabalan. Le voilà remparré de sa baigneuse contre les Djinns qui flottent dans les coulisses du Sérail où il officie : Il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : “ Sorcier, je te rends le mal ”. — (Octave Mirbeau, Rabalan,) 09/01/19 [ NEIGE ] Depuis le début de cette entreprise — le Journal d’un Mot — je m’interroge : un nom — propre s’entend, de ceux qui souffrent mal, en tragédie, les liaisons — est-il un mot ? Et ce matin, — par un de ces longs sentiers sinueux que dessine librement l’Association des Idées, que ravinent les petits faits et qu’ombre les grands arbres — une réponse est arrivée ( Komorebi comme on dit ). Le poète Francis Catalano, dont les écrits météorologiques me touchent au coeur de l’hiver, m’a amicalement transmis l’intégralité de son recueil, enregistré par ces soins. En entendant sa voix, j’ai pensé à Normand Lalonde. Simplement parce que Normand Lalonde est un poète québécois. J’ai relayé son présent sur Une certaine dose de poésie et plusieurs commentaires sont venus laisser leurs traces dans cette neige. Plus tard, Francis Catalano a répondu en précisant : C’est ce qu’il fait aujourd’hui, à Montréal!… Il neigeait, et je pensais à Normand Lalonde qui n’est plus et qui apparait souvent dans mes propres écrits à son insu. À Normand Lalonde, qui est confondu avec l’ami très cher parti tôt du même mal que lui et tout aussi empreint de poésie. — Enfant le nez collé à la vitre du bar familial les jours d’innombrables flocons, je dit : C’est tout l’hiver qui tombe ! –. Quand nous mourrons, notre nom devient le mot de ce que nous étions.
08/01/19 [ VIENNE ] J’en reviens toujours là. Advienne que pourra, mais tout, justement, dans ce grand carrefour du milieu de l’Europe, qui n’est plus qu’une idée, une géographie qui taille la route à dos de taureau blanc.
07/01/19 [ OPÉRA ] Chose difficile à réaliser; chose excellente, oeuvre admirable, chef d’oeuvre. Faire Opéra : Gagner tout ce qu’il y a au jeu. Consiste le plus souvent aujourd’hui à amener un public silencieux assis dans le noir à s’intéresser 3h de rang à une oeuvre initialement conçue pour un public causant et pavanant sous les lustres et les ors, dans un raffut certain. Peut être avantageusement ingéré sous forme de gâteau ( deux couches de crème au beurre au café et une de ganache au chocolat, tout cela pris en sandwich entre des biscuits “ joconde ” punchés au sirop de café ).
06/01/19 [ FRÉQUENTATIF ] Lors d’une visite qu’on me rend, on m’apporte ce mot, un peu comme une boîte de chocolats : à l’intérieur, des chocolats, de formes et de parfums différents, emballés ou non, et le cas échéant, plusieurs couleurs de papier métallisé. On m’appâte avec le verbe penser, prétendument fréquentatif de pencher. Renseignement pris, c’est également le fréquentatif de peser, panser et pendre. Lourde déception en découvrant que fréquentatif fait référence à la fréquence et non à la visite épatante où il est apparu. Si ce n’était pas une boîte de chocolats, je pencherais pour un bouquet de fleurs très légèrement coruscantes. 05/01/19 [ RETROUVAILLES ] Dans certains cas, assez rares, le -re réussit à doubler la puissance merveilleuse de la trouvaille — ce trésor de l’île, ce dessin magique découvert au fond de la poche d’un manteau de deuxième main.
04/01/19 [ SIMPLICITÉ ] Dans l’amour, la simplicité vient par surcroit.
03/01/19 [ NOURICE ] La nourrice fuit. Je ne suis pas Phèdre. Je fais venir un plombier. Il note nourice sur le devis. Les plombiers manquent d’r dans tant d’eau. Il demeure pour moi la colombe du déluge. La nouvelle nourrice est de dur métal… Une Walkyrie-cantinière.
02/01/19 [ POST BAD ] Un mouvement nietzschéen par delà le bien et le mal, sorte de post-structuralisme de Mickaël Jackson. Sinon, beaucoup de bouches refaites et de lunettes sans verre pour cause de faux cils aggravés, prenant des poses de Saintes-Nitouches à 50 € la passe sur Instagram. Heureusement que j’ai appris de la même source à dire whatever avec mes doigts, ça dédommage. Je vais m’en tenir à ma version initiale.
01/01/19 [ GIRAFE ] J’avais déjà une blague avec deux girafes — les girafes à l’opéra, ça ne s’écrit pas, il faut entendre ça — et depuis la nouvelle année, une autre, — couic-couic la girafe, ça parle de soi, mais qu’il ne faut pas confondre avec couine-couine : la girafe Sophie –. Il y en a encore une, celle qu’on peigne. Girafe fait parti des mots rares, qu’on trouve plus facilement en Europe dans les livres pour enfants — qu’on accoutume à la rareté — que dans les conversations à la Sélecta des adultes — qui se sont fait au mauvais café et à l’échange de clichés –. Girafe tout le monde voit bien de quoi je parle — en tous cas chez les adultes qui peuvent y faire quelque chose — et pourtant bientôt, le mot sera définitivement privé de sa chose : cette bête improbable, à l’apparence chimèrique, long cou, tâches rouquines, chaussettes blanches, regard de star hollywoodienne des années trente… Dans une réserve du Kenya, deux personnes, croisées à un déjeuner chic, observe une trentaine de girafes pour mieux pouvoir les préserver, parce qu’en plus on s’est aperçu en essayant de les déplacer, pour repeupler l’Afrique en girafes, qu’on y comprenait strictement rien à ces animaux. Bref, ça fait 2 girafes à l’opéra, une couic-couic et Sophie, une à peigner et les 30 kenyanes : 35 girafes à ma connaissance. Tout ce qui manque, le langage le totémise.Mais il va falloir aiguiser nos langues de contes et de poèmes pour pouvoir dire choses aussi fantasques que girafe et être sinon cru.e.s du moins écouté.e.s.
31/12/18 [ HOAX ] Bestiole en plastique visqueux — non biodégradable, potentiellement cancérigène — affublé de longs bras et d’un tronc creux dans lequel on peut glisser un stylo, un doigt, une main jusqu’au coude… Ridicule et pourtant vaguement inquiétant, ressemblant en lointain cousin au bidule qui fait rire aux éclats Serge et Jane dans la 4L décapotable de Slogan. La chasse à l’hoax est devenu un sport ordinaire des dîners en famille, il y revient au galop, n’étant, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait une autre. Consternation de voir les siens se faire avoir jusqu’à l’hoax. Bel exemple de saison : la nouvelle année.
30/12/18 [ PAR EXEMPLE ] Cette toute petite fille dans le wagon, qui lorgnait mes tartines de truite fumée comme un chaton, voilà qu’elle dit : par exemple. Et je me demande quand ce système de troc a pu se mettre en action dans son jeune cerveau. Par exemple, le monde par équivalence. Et “ peut-être ” et “ si ” qui suffisent à la tenir dans une petite poigne.
29/12/18 [ SEMI-BOURGEOISE ] Pour parler d’une maison recelant des signes ostensibles de bourgeoisie ( hauts plafonds, moulures, parquet… ) mais en quelque sorte égarés dans un voisinage ou une petitesse qui lui refusent le titre de bourgeoise complète. Rien à voir avec cependant avec une dégénérescence consanguine, tout le contraire : un métissage joyeux.
28/12/18 [ RUDIMENTAIRE ] Parfois un mot vient sans qu’on l’ait sonné. Ce n’est pas le bon, mais il est là et aucun de meilleur ne se présente. Il a l’air de l’invité douteux . On appelle d’autres mots pour le job, on demande autour de soi : et toi tu dirais quoi pour dire… ? Pour dire la sensation d’un château fruste, un lieu où personne ne veut habiter, où on campe. D’autres mots sont proposés et c’est terrible parce qu’on s’est déjà attaché à rudimentaire, comme si c’était Rudy Mentère, un petit gars plein de bonne volonté, qui n’a pas rechigné devant la tâche, même s’il n’était pas vraiment taillé pour. Bref je l’ai gardé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, tellement ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague
27/12/18 [ DRAME ] Inutile en dehors des heures de bureau,( précise la femme de scène).
26/12/18 [ RATIONNEL ] De raison et pas de ration. Tristesse de ces petites bêtes étymologiques qu’on va chercher pour se tenir au plus juste. Une attitude rationnelle devient d’un coup la portion congrue de l’existence privée du rêve. Jusque là, Nelle, étant mon petit surnom d’enfant, la ration de Nelle ne pouvait être, elle, que de peu de raison. Une ration sans rationnement, sans ticket plus valable au-delà d’une limite ou alors pour jouer, avec la peur au ventre d’être dénoncée par la manifestation d’un petit dieu scrupuleux ( celui des bords du carrelage blanc, ou l’autre, des noirs ), mais sans les prendre trop au sérieux, tous les deux et les autres. Une ration double, de celles qui font les super-héroïnes de le fantaisie. Jour de deuil de vouloir toujours savoir… et ardoise magique du sens de l’enfance, effacée seulement en apparence.
25/12/18 [ MONTAGNE ] Je dirai désormais : aller aux montagnes. Le singulier n’a pas sa place dans cette assemblée.
24/12/18 [ INTRÉPIDE ] Le mot plein d’enthousiasme — y sonne un pas de claquettes et les sabots d’un cerf — pointe son nez à chaque évocation de ma jeunesse, comme dans l’aventure de la vieillesse de ma grand-mère.Tout petite déjà, j’étais intrépide sur la plage, puis en forêt, en patins, en voyages lointains… La Jeanne s’est faite, sur le tard, intrépide en appartement. “ Si on se couche, c’est terminé ”, cette formule à moins de 15 ans dans la bouche de mes grands-parents, mais moins latéralement, elle fait pour moi son office dès à présent, manière modeste du “ Adsum ! ” des Coufontaines. Pendant dissymétrique mais plein d’élégance de l’épitaphe que je m’administre de mon vivant : “ Se non è vero è bene trovato ”
23/12/18 [ AMERTUME ] L’histoire de l’homme qui avait la tête comme une orange. Il raconte son histoire à une passante dévorée de curiosité à son apparence : un génie délivré, trois vœux accordés. D’abord la fortune incommensurable. Ensuite l’amour indéfectible. Enfin… avoir une tête comme une orange. La blague laisse perplexe ( de celles que je préfère ), mais à bien y réfléchir, elle est tout à fait sage : l’amertume dans son dosage subtil, si nécessaire au goût. Pourquoi en avoir si peur ?
22/12/18 [ FAIRE-PART ] Une femme est morte. DENISE. Une vieille dame semble-t-elle à la lecture de l’avis de décès. Très convenable, l’avis. Rien n’y manque. Ni ses 4 enfants, ni ses 14 petits-enfants, ni ses 9 arrières-petits enfants. Croissez et multipliez. Pas de plaque ni de fleurs. On ne fait plus ça. Mais une petite ligne pour conclure dans toute cette solennité : elle a rejoint son mari DÉDÉ. In extremis, faire la part des choses.
21/12/18 [ AVERTISSEMENT ] Quelque chose de biblique s’était perdu dans ce mot, depuis qu’on avait pris un averto. Qu’est-ce qu’on avait fait au juste ? On avait gardé ses patins au pieds ? Séché un cours pour aller manifester contre Devaquet alors qu’on était pas encore au lycée — comme si ça n’allait pas finir par arriver — ? Et depuis, une femme avertie en valait deux et l’autre c’était une petite bonne au bord du renvoi à chaque fois que le mot se formulait dans la petite tête toute seule. Heureusement, le curé du village y a mis bon ordre en fracassant la sienne sur la glace. Il avait déjà eu un avertissement. Tout comme la femme énergique et pleine d’entrain qui fait tourner les lessives de la sacristie et les décorations de la liturgie. Ces deux-là ont eu des avertissements. Un ange a croisé leur route. Un brise-glace aurait mieux valu ? Pas sûre : le curé à la tête dure et qui dure. Dorénavant, j’entends entendre comme un chuchotis divins mes mésaventures nécessaires.
20/12/18 [ BONNET ] Par extension, nom préféré pour tout ce dont je me couvre la caboche. Bonnet est plein de bénignité et contient, en plus de mon crâne, la simplicité du benêt, de l’enfantin. Car la tête à protéger c’est la petite tête, celle qui n’a jamais grandi, dont la fontanelle s’est refermée si tard qu’elle a laissé entrer tous les esprits qui traînaient les couloirs et les parcs. Le bonnet me cache avec bénévolence du regard des dieux et autres curieux et tient au chaud mes pensées secrètes et si indépendantes qu’elles auraient cours sans moi si je n’y prenais pas garde. Hier, je l’ai perdu dans une voiture d’occasion. L’air très concerné du conducteur m’a tout de suite fait savoir qu’il connaissait, lui aussi, les multiples usages des bonnets, bien que rien dans la pauvre apparence du mien n’ait pu le renseigner. Il a d’ailleurs fait diligence pour m’informer qu’il l’avait retrouvé et proposait de me le renvoyer par la poste. J’irai le quérir en main propre, c’est plus responsable.
19/12/18 [ TABAC ] Un pot à tabac, sa rondeur, son utilité, son couvercle. Tourné à l’effigie d’un personnage, souvent masculin, avenant et rieur qui rappelle immanquablement Sganarelle dont la Tirade du Tabac se confond avec ses méfaits tchékhoviens dans un même nuage de fumée. La jovialité de l’objet, sa stabilité, l’artisanat de ses traits simples et expressifs sont autant de qualités qui peuvent faire choisir ” petit pot à tabac ” pour croquer une personne replète et appréciée. Là encore, on ajoute petit, pour dire notre affection, en oubliant que ce mot mignon était fait d’abord pour l’enfance. La robustesse et la rondeur de ce corps ramassé, émaillé, font oublier la fragilité de sa matière première, les fêlures et éclats de précédents méchants usages, maladresses et accidents… et la dangerosité toxique des plaisirs de ce dont on l’a rempli, le tabac, cette laisse pour sortir le chien à la promenade. Le couvercle cache à nos regards aussi bien le tabac que l’absence.
18/12/18 [ DELICATESSE ] Que la quintessence de subtilité du mot ne s’emploie que “ dans le style léger et familier ” avec l’expression ” Être en délicatesse “, ne laisse pas de m’étonner. La définition du Littré accentue mon trouble : “ Nous ne sommes pas brouillés, nous sommes en délicatesse, c’est-à-dire chacun de nous craint de manquer à sa propre dignité en faisant des avances à l’autre”… C’est pour moi l’exemple parfait de la situation sans plus de familiarité et d’un certain poids. Peut-être la clé de ce paradoxe se trouve-t-elle dans le remplacement du mot par un de ses synonymes, plus ou moins éloignés. Je risque de me retrouver dans une épicerie fine avec vous si vous ne prenez pas les mesures nécessaires au plus vite.
17/12/18 [ PERSONNEL ] Et non petit personnel, comme on l’avait — tête faible — appelé jusque là. Une rébellion qui lui vaut sans barguigner ce galon. Le personnel du Sérail. Voire le Personnel du Sérail.
16/12/18 [ SACRIFICE ] 30 ans plus tard, toujours rien compris au clip d’Elton John
15/12/18 [ CÉSARÉE ]
14/12/18 [ LIAISON ] L’après-midi. La porte est fermée sur le monde. À nouveau.
13/12/18 [ MÉTAPHORE ] — Quand on connait les codes, on peut enlever les petites roues. Nuit tombée au Carrefour City, la caissière pourtant débrouille ouvre des yeux ronds sur son jeune collègue. Un jeune. Sur son visage il porte l’Asie des îles. — Comme pour le vélo… c’est une métaphore… les petites roues qu’on ôte quand on sait faire le mouvement… c’est une métaphore ! Deux papillons siamois volent autour de son visage ravi.

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