Sérail Hors-Série : ni ivoire, ni noyau d’olive

J’étais très jeune quand mon mariage a été arrangé. Mon père avait contracté une dette dont il ne pouvait s’acquitter. J’étais si jeune que je n’aurais pas su dire ces mots qui expliquent pourquoi mon mariage s’organisait dans l’antichambre de mon treizième anniversaire. Je ne savais pas écrire non plus, mais en secret j’avais appris à reconnaître les noms sur les bocaux de la pharmacie. Le mari était vieux. Vieux comme s’il avait été le père de mon père, mais celui-là était mort. La cérémonie dure cinq jours. On avait cousu sur moi les cinq robes. Elles doivent être retirées l’une après l’autre, au fil des fêtes, jusqu’à la nudité, que le mari vieux couvrirait de son manteau avant de m’emporter chez lui. Je ne savais pas écrire, mais je savais la coutume, sa petite chanson m’entêtait comme les autres. Elle était sans variante, la seule mélodie possible. Je ne savais pas lire, mais je savais les plantes. Par ma grand-mère déguisée en folle depuis son veuvage et par ma tante simplette qui n’avait qu’un jardin dans la tête. J’avais pris ce qu’il fallait pour faire taire la petite chanson de la noce. Pour rester aiguisée comme une lame courbe quand la lune brillerait par la fenêtre de la chambre nuptiale. Je voulais savoir. Apprendre, au moins, puisque le choix du moyen ne m’était pas donné. Je ne voulais pas que la peur me croque.Il y avait assez du vieux mari pour cela. J’avais pris ce qu’il fallait pour ne pas baisser les yeux le moment venu. En quantité. En cachette.

Le soir de la troisième robe, deux étrangers sont arrivés. La coutume veut qu’on accueille les voyageurs et le mari vieux dansait au rythme inexorable de la coutume. Le premier ressemblait au plus fort de mes cousins, en plus grand. Il ressemblait à un Génie mais j’ai bâillonné cette pensée alors, à cause du mauvais oeil. L’autre semblait plus faible, comme la lumière d’une ville qui brille dans le lointain. Il jetait sur la coutume un regard de pitié. Nos yeux se sont croisés. Les miens étaient verts des plantes et coupants comme des herbes. Ses pupilles ont diminué jusqu’à notre plus qu’un point minuscule dans l’univers. Il a proposé enjeu au mari. Un jeu que nous n’avions jamais vu, avec un damier d’ivoire et de palissandre et des pièces belles comme des statues. Bientôt la noce s’est effacée. La coutume murmurait à peine et pendant deux jours et deux nuits, il a joué avec le mari vieux. Sans s’arrêter, n’importe où, traçant des carrés dans le sable ou la poussière, l’étranger jouant des noyaux d’olives ou des haricots secs tandis que le vieux misait son or. Les invités avaient les yeux rivés sur les joueurs, oubliant de boire,de manger ou de dormir. À peine se souvenait-on d’enlever une de mes robes, quand la lune brillait dans le milieu du ciel. Le dernier soir, le mari vieux avait perdu sa bourse d’or, sa maison de la mer et celle du village, le bateau qui devait revenir d’Amérique et son coffre de trésor. C’est l’enfant que je veux, a dit l’étranger. Les femmes ont serré leurs fils dans leurs jupes. Il m’a désignée en cherchant mon regard vert. La coutume lui a expliqué que je n’étais plus une enfant, qu’il n’y avait plus qu’une robe avant que je ne sois une femme et qu’une femme ne valait pas ce qu’il avait gagné. Le mari vieux était soulagé de s’en tirer à si bon compte. Mes parents pleuraient leur honte. Alors en se fichant de faire une si mauvaise affaire, sans ôter ma robe ni me couvrir de son manteau, l’étranger vainqueur m’a emmenée avec lui, tandis que l’autre fermait la marche avec empressement. La nuit nous a cachés dans ses plis avant que la noce ne réalise qu’elle avait été jouée, qu’il n’y avait pas plus de damier que d’ivoire, ni même de noyaux d’olives.

Nous avons voyagé. Le vert a quitté mes yeux. J’ai demandé s’ils allaient m’ôter ma robe, l’un ou l’autre, ou bien tous les deux ensemble. Le Génie n’avait pas de réponse, il a tourné ses yeux indécis vers l’autre. Ils nous a alors regardé avec un chagrin doux, celui qu’on réserve aux enfants peu soigneux. Puis il a ôté sa chemise. Son dos était comme un champs de morts après la bataille. Il a dit : tu n’es ni une enfant ni une femme pour moi. Tu sais les plantes pour toi et là où je suis, là où je vais, il me les faudra toutes. Celles qui apaisent et celles qui réveillent, celles qui abrutissent et celles qui aiguisent. Tu es cell-qui soigne. Tu veilleras sur ma douleur. Je ne veux jamais tout à fait guérir, je veux être acéré, comme une lame double.

Cet article a été publié dans blog. Bookmarker le permalien. Les commentaires sont fermés, mais vous pouvez faire un trackback : URL de trackback.