Ta main lourde

Quand sa main s’élève dans l’air, on imagine ses bagues posées les unes près des autres, conversant la nuit par infrabasses. Cette fois-ci, il a rapporté un œil-de-tigre. Il capte tous les regards, comme le ferait un vrai tigre marchant à son côté. Les bagues à ses mains sont nombreuses, en argent massif, comme les couverts avec lesquels nous mangeons à l’office, de l’argent vieux, sombre et lourd pour nos assiettes de faïence. La clientèle ne vient pas ici pour manger. Seulement pour boire. Et fumer. Et voir. L’argent est pour nous. L’or aussi, qui passe de leurs poches à nos mains, à nos bouches parfois. Pour qui à l’œil, ses mains n’étaient pas élégantes, elles le sont devenues à force de soins, d’habiles et patientes manucures. Des mains qui savent à quoi employer l’argent : le lustre de ses ongles, la douceur de ses paumes décharnées, la pureté de la peau à l’extrémité de ses phalanges de fumeur tiennent de l’art. Son intelligence seule met cette beauté chèrement acquise dans la grâce de ses gestes. Ils dessinent des cercles de dompteur dans l’air tandis qu’il vous parle et vous font comprendre qu’il y a quelque chose à traverser pour parvenir à la matière même de l’existence qui se dérobe dans la fumée de son cigare. Nous imaginons le tintement d’argent de chaque bague sur la petite table de verre qu’il garde dans sa chambre — extravagant présent du cristallier belge, livrée dans une caisse de bois de la taille d’un homme et dont l’espace laissé vide avait été comblé par des plumes d’oiseaux, pour s’assurer du transport le plus délicat qu’on puisse imaginer. Quand nous avons ouvert la caisse, elles se sont envolées partout, il a fallu des jours pour les rassembler toutes et il arrive encore que nous en retrouvions une ici ou là, sous un meuble, ou tombant élégamment d’un lustre pour s’unir à l’aigrette d’une invitée, ou se poser comme un cygne sur la surface d’un cocktail. L’objet fait à peine la taille d’un guéridon, c’est un assemblage de métal tourmenté autour d’un plateau grand comme un visage taillé et poli dans le cristal. Un cadeau comme on n’en voit jamais, comme ceux qu’évoquent les contes pour briser notre pensée afin que l’oiseau quitte enfin cet œuf protecteur et s’envole jusqu’à la fenêtre. Le soir, Selim doit ôter tout cet argent qui enserre ses doigts jusqu’au plus petit et le déposer, anneau après anneau, sur cette table que nous n’avons plus revue depuis sa livraison, mais qui nous fait encore rêver — rien ne sort du Sérail, rien qui ait de la valeur et des plumes on a bourré les oreillers. Depuis, nous faisons des rêves nombreux et sans histoires à proprement parler. Nos nuits se sont peuplées de chants et de légèreté et le rêve du perroquet et de la cage d’or nous visite tour à tour (…) Nous ne nous souvenons pas exactement du récit au réveil, mais nous le reconnaissons dans l’image, de la main grassouillette du marchand inquiet ouvrant la cage d’or. Alors les plumes s’envolent dans un nuage, le perroquet au bord de la fenêtre trace à nouveau pour nous le passage infaillible de la liberté : la mort. Ce prétexte suffit pour solliciter de la Diseuse rousse une énième narration du conte qu’elle fait semblant de redécouvrir dans le fond de son café, les mains en coupe autour de sa tasse. La Joueuse de nay l’accompagne de simples soupirs et chuintements, car elle n’emporte plus son instrument partout avec elle comme elle le faisait à son arrivée parmi nous — . De la table, il n’est plus parlé, mais en cherchant le sommeil, le tintement des bagues d’argent contre le verre, ce son, posséder ce son, voilà assurément ce qu’est la richesse incommensurable. Loin de ces histoires, la Soigneuse doit souvent huiler les doigts captifs de Selim afin de le défaire des anneaux qu’il est aller chercher si loin pour empeser sa main, masquant ainsi les tremblements toujours plus fréquents à mesure que se succèdent les soirées où il risque tout pour rafler une fois encore la mise des poches de nos invités. À ce rythme, la Soigneuse lui dit qu’il devra bientôt se faire monter une enclume en chevalière pour donner le change… À l’hiver, une jeune femme s’est présentée à la porte basse, vêtue d’un manteau trop élégant pour la saison, un feutre à larges bords baissé sur l’œil et la bouche comme une cerise mouillée. Elle a donné aux questions d’usage les réponses nécessaires pour entrer et pour rester, mais quelque chose dans son port fuyait, préférant l’ombre, le regard toujours occupé au-dessus de son épaule droite agaçait très vite quiconque s’aventurait à lui parler. Jusqu’à ce que le tailleur lui ait fait sa tenue, elle a gardé la chambre, faisant beaucoup jaser. Selim lui apportait lui-même un repas au milieu de la journée. Dans l’entrebâillement de la porte, son demi-visage remerciait les yeux au sol. Elle a fini par nous rejoindre, fardée plus qu’il n’est ordinairement admis pour le personnel : une face de lune qui a laissé le Pierrot interloqué. Comme c’est l’habitude, la vieille du vestiaire — la Physionomiste — a demandé à toucher son visage à leur première rencontre : ses mains valent des yeux. Elles se promenaient en interrogeant l’ossature — par respect, par pudeur, elles ne s’attardent jamais à la peau. Les os, les muscles à la rigueur, voilà ce qu’elles palpent comme si elles devaient ensuite reproduire leurs volumes dans l’argile — tout à coup, alors qu’elles mesuraient l’écart de la mâchoire aux pommettes, elles ont marqué l’arrêt. Puis de la pulpe des doigts, elles ont pianoté légèrement en travers de la joue. La face de Lune était très mal à l’aise, mais qui ne l’est pas pendant le déroulement de cet examen de passage ? Elle s’est figée et l’instant d’après la Physionomiste avait achevé son arpentage. Nos yeux ne voyaient rien, mais nous avons bien vu que quelque chose s’était produit. Dans les jours qui suivirent, ils étaient aux aguets. On s’est mis à parler entre deux portes d’un léger relief, comme une frise dont on pouvait, soi-disant, distinguer le dessin sur sa joue de Lune dans la lumière rasante. Plus nous l’observions, plus elle se terrait, mais bientôt nous étions unanimes : une série de carrés et de cercles, un trou au centre de celui-ci, une bosse pour celui-là… Jusqu’à l’autre soir, où à l’occasion d’une fable propre à distraire la clientèle, la main de Selim s’est dressée comme un serpent, dans un geste plus raide qu’à l’ordinaire. Nous l’avons vue blêmir sous le fard blanc et chacun a pu reconnaitre la facture des bagues d’argent dans la marque qu’elle porte à la joue. Depuis c’est nous qui baissons les yeux ou détournons le regard quand elle se montre. Je ne peux pas dire avec certitude qu’elle se farde encore.

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