Un nuage de lait

Au lieu d’habitudes, les changements glissent en pente douce. Les petites tables de la terrasse arrivées d’hier — des coccinelles rouges vraiment — , les voilà passées déjà. Ce voile laiteux du ciel entre l’arbre unique et la tour désertée, se posent sur toutes choses pour les blanchir irrémédiablement. Les avions laissent des traces de nuages de lait jusque dans la tasse de thé. La façade aussi s’est faite avaler par les ciels de traîne, mais au moindre rayon de soleil — le sourire de cet enfant à la tête plaisamment ronde — elle fait son effort pour parler des murs clairs de Tanger… ou d’une tranche napolitaine, qu’il mangerait dans une petite assiette publicitaire. Le patron est pâlot aujourd’hui : il a perdu son frère, presque jumeau, ils se relayaient infatigables du matin au soir au bar, en terrasse, tout le monde les appelait « Moi et mon frère », moquant gentiment leur tic de langage. Difficile de dire lequel est mort. L’autre, tout le monde continu de l’appeler gentiment « Moi et mon frère ». Tout blanchit irrémédiablement… il n’y a que la clientèle qui rajeunisse, qui se bariole et se chamarre. L’arbre, hier c’était un platane, ce matin, un magnolia. Et pourquoi pas un magnolia ? L’autre s’est fait attaqué par un tigre, une bien petite bête pourtant, un insecte de rien, mais elle a finalement eu le dessus et il a fallu couper et déraciner la souche. Par la même occasion, ils ont refait la terrasse qui était toute gondolée par la puissance de l’arbre inversé, autant poussé dessous qu’au-dessus, si bien que personne ne se souviendra bientôt plus de ce platane pourri, sur la dalle lisse de la terrasse. Et ce matin, un magnolia en fleurs. C’est un arbre à la mode dans les communes, on dit ça. Pourquoi pas une mode pour les arbres ? Avec le temps, il faut bien admettre qu’il y a une mode pour tout ( les sentiments, les robes, les idées, les chansons, les coupes de cheveux…). L’enfant croit si fort au cordage invisible tendu entre les plots qui séparent la terrasse de la circulation du carrefour qu’on finit par entendre l’océan du Finistère comme dans un coquillage… Si les voitures étaient un petit peu moins agressives, on pourrait se retrouver à un croisement dans Beyrouth, deux conducteurs s’invectivent, comme ça, pour la forme, sans grimper dans les tours, en guise de politesse visant à entretenir une espèce de normalité, une espèce d’humanité, dans l’attente du prochain feu du ciel. Les klaxons grégaires rident le thé, c’est dommage collatéral. Heureusement le voile laiteux finira par remplir les oreilles d’une touffe de poils blancs comme des cygnes qui amélioreront l’illusion du Liban. Tiens, les grosses fleurs blanches sur l’arbre, on dirait cette chanson sur Proust, ça faisait comment déjà ? On la jouait hier dans le bar, elle a dû encourager l’arbre à la floraison…

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