Une des autres nuits

dans un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles mais pas trop les bords des puzzles et encore moins les coins des bords des puzzles qui les enfermaient à double tour dans l’image pour seule fenêtre, coincé à la maison, collé au carreaux, tout le jour comme un petit malade tandis que quelque part en bas ça se passait sûrement, quelque chose, dans la rue, dans la ville, dans le globe terrestre qui fait de la lumière jusqu’à ce qu’on ait bouffé toutes les piles des piles de sel de la terre et ça c’est toujours et encore la terreur suprême qui rend poulet, qui chocotte et plus bouger caché dans le placard tout feux éteints, guettant le Grand D’ombre, dans le demi-sommeil, le Chevalier sans peur se rapproche, lui, l’unique à l’avoir retrouvée la boule de Sacha à chaque fois et parfois, aussi celle de grand-mère Alice, boules qui roulent loin très loin des bords, dans des bordées de pensées — en velours violet et jaune, avec des petits coeur de trou du cul tout noirs — qui se sont tirées sans retour, sans histoire du soir et surtout sans bisou bye-bye petit gnou, c’est au revoir le sommeil, la somme des moutons qui sont des lapins en papier sur le mur s’en garde la moitié, retient rien et reste le demi-sommeil, et plein de demi-sommeils ça fait des demi-sommeils, mais jamais un vrai gros sommeil qui est toujours absent comme le “s” à demi, faut pas y compter, sans bisou bye-bye petit gnou, un seul programme : un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles mais je n’aimais pas les coins, ça c’est clair à présent, mais encore moins les points qui bouclaient la parole comme un quartier d’impasses, cric-crac l’affaire est dans l’ cul-d’sac où des sacs à culs se pressent au pas de courses sans sac oublié à la maison — quand on a pas de tête dans son cul on a des jambes — les points invisibles criaient sans arrêt : Stop ! Stop ! Stop ! Majuscule si fort que la phrase ça l’assommait d’un coup du lapin et puis on lui retire son pyjama : Stop ! Stop ! Stop ! à tout bout de chant et c’était la panique que ça s’arrête au bout de la phrase et avec mon élan de tomber au bout de la terre aplatie par les vieilles lunes de charabia qu’il fallait avaler nez pincé, comme des couleuvres au goût caramel, pour m’endormir pour de bon, pour m’empêcher de me sauver si le Grand D’ombre ne venait pas me sauver, s’il ratait son coup avec Sacha et Alice, s’ils me tombaient dessus en culbutant sur les bordures de briques et de faillance de leurs pensées et m’écrasaient sous leurs pois de pyjama avant que j’aie pu filer à l’anglaise par des routes toujours ouvertes en surfant, pas comme papa les bons jours sur l’onde verte, mais comme le Grand D’ombre les bonnes nuits, bonne nuit petit gnou et bonne nuit Sacha et Alice enfin endormis et zou, à travers une ville-puzzle sans bords, ni coins, ni points, dans une voiture d’enfant j’aimais les puzzles, clair, archi-clair, mais je n’aimais pas le noir, ni sur les bords ni au milieu de la chambre où tous les lapins peints blanc poudre partent perdants pour la chasse quand la nuit gagne leur place…

La terre a mangé l’odeur des fleurs des rares jardins et elle se lèche les doigts et régurgite l’humidité des morts et pète leurs gaz. L’électricité a sauté comme un bouchon de champagne. On peut enfin compter les insomniaques aux lueurs tremblantes de leur fenêtres soudain ouvertes sur la nuit pour voir qu’on n’y voit rien, qu’un rideau, où même les picotis d’étoiles ont été calfeutrés par les lourds nuages. La lune gibeuse rafle la mise de sa place au soleil : dormez bonnes gens et moi je marche sur vos rêves dans la ville rendue à sa nature. Car qui veille veille aussi sûrement que qui dort dîne, veille sur les dîneurs endormis à la table d’hôte du sommeil, veille et ouvre le livre qu’eux gardent clôt. Ce livre dans leur bibliothèque, petit gnou, dans une armoire oubliée, entre deux piles de linge et faces de rats, ce livre entrevu dans la presse d’une gare de passage, chez des amis qu’il vaut mieux garder tout près, ce livre au vol d’une discussion à la table voisine de celle où chaque jour tu bois, à présent que tu es grand, un café crème sur la lèvre avec deux sucres en dépit du temps qui passe, ou à un dîner chez des amis qui n’étaient pas d’accord, ce livre qu’il faut avoir lu car il dit tous les secrets de la fantaisie du monde, même le plus triste, ce livre qu’eux n’ont jamais ouvert, dont ils tirent sur eux la couverture et le titre ronflant à l’arrière de la tête, s’imaginant pourtant qu’il leur appartient, ce livre c’est le sommeil, le sommeil de plomb qui met deux balles chaque soir, sans parvenir jamais à les trouer au côté droit, dans leur peau de lâche, de déserteur sans conscience, leur peau d’impunité qui raccroche les gants, qui a assez donné au jour, qui a besoin de ses huit heures, leur peau, ce sac bien trop fragile pour contenir le violent cauchemar d’en être, de si pauvres rêves et l’oubli, l’oubli… La peau, je leur laisse bien volontiers, et j’ouvre le livre intact de leur sommeil et je marche dans ses pages, chaque pas est un coup de poignard qui les démassicote une à une et coupe les amarres qui me retenaient à la lumière. Tandis que tu dors, petit gnou, c’est là que l’autre monde se montre sans phare. Un jour qui sera une nuit tu verras tout cela comme ça ne se voit pas, c’est l’odeur qui guide et nous nous retrouverons quand tu ne dormiras plus la nuit, quand tu en auras fini avec la croissance et les croyances. Bientôt, bientôt, petit gnou. Alors nous ferons sauter les plombs pour plonger dans le noir et entendre à nouveau les voix très anciennes qui signalent les voies très anciennes. Les chemins sont déjà balisés, dans l’obscurité la ville balance tout : les passages désormais fermés, les portes murées, les immeubles réduits en poussière et cette poussière s’est mêlée à tout ce qui est resté, à tout ce qui semble neuf au jour, comme ces vieilles fées qui mentent sur leur âges de plusieurs siècles. Tout n’est pas à faire dans les pas, il suffit de retrouver, de pister, de flairer, de se laisser porter par les voleurs et les sorcières, les fuyards et les évaporées. Sous la ville, dans la ville il y a la ville d’avant et la ville d’avant la ville, celle des arbres et des sangliers, des marais et des chenilles, des campagnes de dimanches. Cherche petit Gnou, cherche. Éteins ta lumière et suis-moi, dans ton demi-sommeil trace mes pas, à travers les villes-puzzles sans bords, ni coins, ni points.
Éteins ta lumière : qu’est-ce que tu vois !

Un aéroport. Je vois. Le dedans d’un aéroport. Il n’y a pas de lumière. Un aéroport qui dort. Il fait froid. De loin en loin, un tour de kaki et de chiens. Une femme. Jeune. Sur un banc de fer calée par son sac à dos et son insouciance. Dans un demi-sommeil dans l’aéroport désert. Elle ne peut pas sortir. Dans son passeport il y a des visas, des visas, mais pas le visa pour cette ville-là. Elle y est pour la nuit. Elle effleure ses souvenirs de la ville interdite à portée de sa main. Des souvenirs de nuits, quelques années plus tôt. Sortie de théâtre. Encore une pièce interminable, éclairée par de violentes rages de stroboscope. Dehors, l’éclairage publique tiède. Éviter les grands boulevards déserts, pensés pour les tanks, parfois quelques voitures diplomatiques noires. Des Trabants claires plus rarement encore. Trous de boue dans les rues adjacentes. Rires dans la nuit de ses camarades russes. De l’interprétation fantaisiste que ceux de l’Ouest font de leur théâtre officiel, du théâtre officiel qui n’est pas le leur. Pas encore. Elle prie dans son demi-sommeil des dieux étranges pour qu’il ne le soit pas devenu depuis. Elle rit de surprise de prier dans son demi-sommeil. Elle rit de leurs rires encore libres avant d’être engloutis dans l’emploi du théâtre officiel. Pour toujours porter une lettre. Être un jeune amoureux. Une reine. En tout et pour tout. Aux réverbères doux, des annonces par milliers pour tout qui lui semble rien : paires de chaussures en 43, collection de timbres, ustensiles de cuisines… Les russes détachent précautionneusement chaque numéro de téléphone. Ils les engouffrent dans leurs poches comme des trésors. Pourtant ils chaussent du 45 ou du 41. Il y a déjà des casseroles dans leur cuisine. Elle sourit dans son demi-sommeil. Ces languettes de papiers sont l’or des échanges. La monnaie commune au rare.
Retours des muselières. Voix grasses dans l’obscurité. Pas cadencés.
Dans le demi-sommeil, les éclats de projecteurs des pistes d’envol lèchent son banc de fer. Elle sent les lumières de l’Arbat, un restaurant en étage où le jambon et les gros cornichons au nom de conseil protocolaire effacent des jours d’insipides cantines. Le métro qu’il fallait prendre à l’aveugle pour ceux qui ne lisait pas le cyrillique et se retrouvaient immanquablement dans des méga-cités de terrains vagues et d’immeubles obligatoirement paisibles, terrifiants par leur calme énormité mieux encore qu’un danger nommé. Ils ressemblent comme deux gouttes d’eau aux méga-cités de terrains vagues et d’immeubles obligatoirement paisibles, terrifiants par leur calme énormité mieux encore qu’un danger nommé, où elle est hébergée alors. Elle lit le cyrillique. C’est ce qui la retenait d’entrer malgré tout à une fausse adresse. Dans la demi-sommeil, plus rien ne la retient. Elle sonne. La porte va s’ouvrir.

Quoi d’autre ? Quoi d’autre petit gnou ?

Un carton. Un poids. Il refait surface à chaque déménagement, comme un corps mal lesté. Dedans des carnets. Dans un des carnets une note sur la nuit. La nuit qui va jusqu’à l’aube du nouvel an. La date est floue. La date est sans importance. Marcher la ville toute la nuit jusqu’à voir l’aube ça pourrait être n’importe quand. Sauf le 1er janvier, désormais. Il ne peut pas mettre la main sur ses notes dans le peu de temps qu’il lui reste. Le reste. Qu’en reste-t-il ? L’endroit où l’aube poindra se confond avec une rue laide. Banale. Les deux. Sans histoire et sans recoin. Enfin, son côté pair qui tel était. Pourquoi n’est-ce pas l’impair qui revient d’abord ? Le côté où l’église, le tabac et la ruelle s’entassent sur quelques pas de porte. Trois compères de hasard, tels qu’en sort la nuit de son double jeu, de sous son sabot de jument roublarde. Il est seul. Mais je vois le vers d’Éluard. Un néon oublié dans son âme. Nous avons fait la nuit. Clignote. Nous malgré tout. Qui veille veille sûr sur. Le sommeil de la moitié du monde. Sous la moitié de la lune.

Et quoi encore?
Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique.
C’est toi qui dit ça ?
Non, c’est toi, plus tard.

Cet article a été publié dans blog avec les mots-clefs : , , , , . Bookmarker le permalien. Les commentaires sont fermés, mais vous pouvez faire un trackback : URL de trackback.