Val en signes

#3 Se retourner
Il faut s’arracher à l’enfilade des pièces, à la promesse prématurée et hors d’âge du jardin, au vortex des espaces-temps , à cette spirale d’illusions, de zones d’ombres, de recoins et de souvenirs empruntés, pour tomber sur un mur, une façade aveugle et si hautement plantée là qu’elle condamne à l’enfance, à l’état de petit, quiconque la regarde, comme en surplomb sur la rue étroite. Un mur nous tombe.

L’enfance voit sans peine les êtres de pierre qui sont les maisons, les bâtiments qui sont des bateaux, les immeubles qui sont de grandes armoires à gens. La subtile complexité de l’Allégorie lui est aussi familière qu’une bille mille fois tournée dans sa petite poche, tandis que son visage semblait ailleurs. Cette vieillarde aux yeux crevés, monumentalement tapie sur le trottoir d’en face n’attend qu’un mouvement brusque pour bloquer le passage, effondrer son sommet en murant irrémédiablement le haut de la rue.

Lever les yeux sur la pointe des pieds pour entrevoir le ciel à nouveau. Dans l’oreille petite, une voix instruite chuchote Dickens, Oliver Twist,orphelinat, moisi, prison, asile, délits et châtiments corporels, silence, cris, silence. Une plaque noircie dit : MONT DE PIÉTÉ. Un grand panneau plastifié annonce : Votre futur Office du Tourisme.

Comment vit-on dans cette ombre ? Tout près d’elle ? Comment amadouer cette redoutable voisine et ses araignées espionnes aux coins plafonds ?
Derrière la façade, dans une cour étroite, pas plus large qu’un puit de lumière, on pressent foison de salades appétissantes. Et on part en hurlant au moindre envol d’oiseau.

#2 Image
Les persiennes entrebaîllées
Laissent entrer suffisamment de jour,
Suffisamment de regard,
Pour voir :
Ce qui est là n’est pas là
Ce qui n’est plus là n’est pas là mais
Ce qui n’a jamais été là
Occupe tout l’espace.
Des meubles se laissent caresser par la lumière, d’autres, par le souvenir et d’autres encore par l’imagination, par les histoires.
Plus tard, bien plus tard, deux ans plus tard, une enfilade de portes et de couloirs s’ouvre sur un jardin, pas très loin, dans la même ville.
À l’intérieur, pour l’instant, de jeunes propriétaires dynamiques — ? –, leurs fantômes importés, d’autres mieux implantés dans ces murs et d’autres encore, qui n’ont jamais été vivants.
À l’extérieur, un homme très grand et une petite femme à la rousseur rêvée, imaginée, qui aura son importance d’appartenance, le moment venu.

#1 Revenir
À cette maison, dont plus tard il fera grand cas, la désignant comme le plus haut lieu de son désir en matière d’habitat, ouvrant pour elle une brèche uchronique qui lui eut permis de s’en porter acquéreur, succédant ainsi , à plusieurs propriétaires d’intervalle, à ses propres géniteurs, dans le hold up d’un legs impossible en tous points, à cette maison, précisément, il accorde à peine un regard quand il revient après des années d’absence ( années d’absence de la ville, mais aussi, à lui-même, à cette partie de lui-même, le segment vaut pour la droite, donc à lui-même. ) La lumière de la ville, noire dans son souvenir, lui a pris les yeux. Par la suite, il se trompera même sur le nombre de fenêtres en façade de cette maison élue — un flou, une myopie d’enfant conserve plus sûrement la seule maison qui l’intéresse, qu’un regard franc et curieux.
Mais plus haut dans la rue, l’autre maison, dont plus tard il dira que jamais li n’aurait voulu l’acquérir, en devenir le propriétaire… cette maison-là, il en donne le détail. Et son cœur se pince en entrevoyant, dans le jour laissé par les rideaux pimpants, les aménagements nouveaux et soignés qui lui ont été apportés par des occupants, des inconnus, des présents.

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