Amnésie de l’enfance|Verticales

1. Vertigineuse et hypnotique la volée de marches de l’escalier du premier. Combien ? Innombrables : on ne sait pas compter encore. Ornées d’éclats rouges et verts, elles sont gaies, elles font jouet vu de près pas trop vite. Ça fait oublier la peur, le fond noir, les arêtes qui cognent dur. Les grands ne s’en méfient pas. Même mon grand-père qui boite — je ne sais pas encore cela, qu’il « boite » et quand ça n’a pas de nom c’est simplement sa façon, pas d’infirmité, de longue douleur familière, de mépris dans la bouche de sa mère —. La descente appelle, comme à ski, et tout en bas la lumière éblouissante de la rue qui découpe des sapins en fer forgé sur l’épaisse vitre translucide de la porte — Expérience de Mort Imminente et lumière au bout du tunnel à jamais confondues dans cette image depuis l’enfance. — . Au pire, on n’ira pas plus loin. Il faut descendre après la sieste à l’étage, ou le matin quand « ah ! Ah ! La faim fait sortir le loup du bois » et le loup c’est moi. On oublie de tendre le bras court pour tenir la rambarde, on dévale et advient ce qui peut : on ne le saura qu’une fois en bas sur le petit palier qui dessert la pièce sombre où sont gardées les grosses fleurs qui soignent. Casser les os, casser le cou. Jamais rien cassé, mais les bosses, les bosses, on les croit en os. Les fleurs baignent dans un gros pot de verre — gros comme ceux des cornichons Molossol, les molosses croquants des Slaves —. Les fleurs m’attendent là, au cas où casse-cou, éponges amicales dans l’obscurité. Qui me réceptionne, accourant à mes cris, m’en applique une là où c’est blessé cette fois-là. Là où c’est le bleu, c’est jaune d’abord. Les fleurs déteignent. Passer du jaune au bleu c’est le but, comme du rouge au vert en auto. Dès que le pot est ouvert, l’odeur prend toute la petite pièce sombre. La tête tourne délicieusement, tournesol, dans les vapeurs de l’alcool et des émotions, puisque: ça en fait des émotions. Le jus de la fleur coule sous la compresse énorme. Elle couvre tout mon genou ou me mange la moitié du front. Là où ça tape encore en dedans. Blessures de guerre, dit mon grand-père. Bagarre de grandir. Parfois, on sent d’avance qu’on tombera.

2. Une ligne noire sur blanche. Le téléski interdit. Le téléski des Seigneurs. La pente si raide et le petit socle qui botte les fesses serrées sous la combinaison molletonnée. Vols obligés, légère comme une araignée microscopique à huit pattes, bâtons et skis dans le vide. Parfois, miraculeusement retombant sur la trace. Souvent, l’équilibre est perdu. À la grâce suspendue de l’envol succède un moment de far-ouest où la perche traîne son petit ballot de skieuse déglinguée sur quelques mètres sans qu’on reprendre le dessus, remonter en selle. Il faut alors trouver son chemin dans la forêt de sapins. On n’est pas la première à tomber là.

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