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Journal d’un mot [an 3]


28/04 [SALTIMBANQUE] Passer une soirée à entendre ce mot, dix fois, cent fois redit, avec toutes ses connotations (péjoratives, familières, corporatives…) et ne penser qu’à manger. Des saltimbocca, idéalement préparés par Sandro un jour de relâche dans une maison du sud où trop de saltimbanques — vrais ou faux — cohabitaient. Attendre des heures pour qu’ils nous sautent en bouche, ensaugés. S’en souvenir encore 15 ans plus tard. ** On entend sale, dans saltimbanques et nous croyons que c’est à nous de laver plus blanc. Et j’en vois tant courber l’échine et donner en plein dans le panneau de leur propre inutilité, du superflu qui leur est tendu, et parlant à tue-tête de leur plaisir à jouer, à être vu.es, entendu.es, lu.es, remerciant inlassablement du peu d’attention, de temps et d’argent qu’on leur accorde, tout occupé. es d’une modestie qui a plus à voir avec la pièce de dentelle joliment ouvragée qui ferme un décolleté qu’avec l’humilité qui nous tient sur la paille. Et comment leur en vouloir de vouloir comme des enfants donner exactement ce qu’on fait semblant de leur demander et comment ne pas leur en vouloir de tendre avec ce sourire photoshopé au mieux de leurs moyens des bâtons qui nous laisseront pour mort.es.
Adsum ! La bonne vieille devise de théâtre des Coûfontaines, Adsum ! Debout ! Je finirai par la hurler croyant à mon exaspération alors que j’espérerai encore réveiller les mort.es.***
27/04 [EXIGENCE] À toi seule, Musique, mon exigence et ma sévérité. Le Vice-Roi de Naples in Le Soulier de Satin de Paul Claudel ** Le mot monte à ma bouche en regardant les élèves se débattre avec la matière et le temps. : tu n’es pas assez exigent.e. Mais je ne le dis pas. Il serait pris pour une brimade. Alors qu’il dit la confiance, la marge de manœuvre, la terra incognita qui pourrait se parcourir, à pied, à cheval, en voiture ou en bateau à voile, qui est là, qui attend comme la belle de Jaufré Rudel, que commence ce voyage qui rapproche de l’amour de loin.***
26/04 [LARIMAR] Avec de l’argent de sorcière, s’acheter la paix, sous la forme d’une eau irrésistible, qui a noyé d’une larme le regard du tigre. Être choisi. e. procède de la magie. Walter Benjamin dit quelque part que la première expérience que l’enfant a du monde « n’est pas que les adultes sont plus forts, mais qu’il est incapable de magie ». Cette affirmation, faite sous l’effet de la mescaline, n’en est pas moins exacte. Il est probable en effet que l’invincible tristesse dans laquelle sombrent parfois les enfants naisse précisément de cette prise de conscience qu’ils sont incapable de magie. Ce qu’il nous est donné d’atteindre à travers nos mérites et nos efforts ne peut nous rendre véritablement heureux. Seule la magie en est capable. C’est ce qui n’avait pas échappé au génie infantile de Mozart. Dans une lettre à Bulliger, il indique avec précision la secrète solidarité qui lie la magie et le bonheur : « Vivre bien et vivre heureux sont deux choses différentes, et la seconde, sans magie, ne m’arrivera certainement pas. Pour que je sois heureux, il faudrait qu’arrive quelque chose de vraiment extérieur à l’ordre naturel. » Les enfants, comme les créatures des fables, savent parfaitement que pour être heureux, il faut mettre le génie de la bouteille de son côté et avoir chez soi l’âne qui produit chaque matin des pièces d’or ou bien la poule aux œufs d’or. Et il n’est pas une occasion où connaître le lieu et la formule ne vaut pas mieux que de s’efforcer d’atteindre un objectif par des moyens honnêtes. La magie signifie précisément que personne ne saurait être digne du bonheur, que le bonheur, comme le savaient si bien les Anciens, est toujours une hybris si on le rapporte à l’homme, qu’il est toujours démesure et excès. Mais si quelqu’un arrive à plier la fortune par la ruse, et si le bonheur dépend non de ce qu’il est, mais d’une noix enchantée ou d’un « sésame-ouvre-toi », alors et alors seulement, il peut se dire vraiment heureux. Contre cette sagesse puérile qui soutient que le bonheur ne saurait être le fruit du mérite, la morale a toujours brandi ses objections. (…). Mais nous (ou l’enfant qui est en nous) nous n’avons que faire d’un bonheur dont nous pourrions être dignes. Tristesse d’être aimé par une femme parce que nous le méritons. Et puis quelle barbe que ce bonheur qu’on remporterait comme un prix ou comme la récompense d’un travail bien fait ! Giorgio Agamben/Profanations ** Cette bague était venue à moi, usant d’un long charme qui avait su chasser la pensée d’une opale très désirée. Avec la pierre, venait un petit mot d’explication qui m’avait paru dérisoire, m’avait fait sourire de pitié et que j’ai conservé pourtant, ou pour ces raisons mêmes, toujours méfiante envers ma suffisance. Une petite bande de papier sortie d’un fortune-cookie. Larimar :
Couleur : bleu azur et blanc (et c’est bien cette indécision, ce mélange qui m’avait rebutée d’abord, femme de l’unie que je suis et la puérilité de ces couleurs de layette, cette absence totale de mystère)
Numérologie : 3
Composition : dioxyde de silicium
Chakra correspondant : tous les chakras.
(La légende du nom, je l’ai sue d’une autre source. Là encore, consternation première face à l’histoire de ce père qui nomme sa trouvaille moitié du nom de sa fille, moitié de celui de la mer).
Venait ensuite ce petit texte :
Pierre proclamée mondialement la « Pierre de la paix ». Elle amène la paix intérieure, l’acceptation de soi, altruisme bonté et amour inconditionnel. Elle nous guide sur le bon chemin d’évolution spirituel.
Ma vie, me semblait-il alors, était en paix. Quant à moi, j’étais drôlement en paix, nom d’un petit bonhomme en bois. Néanmoins, j’ai poursuivi mes recherches, jusqu’au site de Saint-Domingue, premier producteur mondial de Larimar. Et là, cette phrase :
Si vous êtes à un tournant décisif de votre vie, ou si vous faites face à une situation délicate, elle peut être une option. La route était bien droite et le tournant décisif avait été pris plusieurs années auparavant.
Quelle option ? En quoi une option ? Mais en dépit de toutes ces préventions, je n’ai pas réussi à contourner le charme et j’ai acheté la bague pour mon anniversaire. Voilà un an que je la porte. Tous les jours, sans trop m’occuper de savoir si elle va avec autre chose que mon doigt (qui n’est pas vraiment à la hauteur de son chaton d’argent, orientalisé sur le contour deux petites franges de triangles, dont les billes évoquent la grappe minuscule d’un pampre effeuillé).
L’occasion m’a vite été donnée, comme une cuillère d’amère potion de considérer l’option en question. Un ami malade, soudain gravement, et plus soudainement encore incurable et tout à coup mort avant même que l’été ait dit sa deuxième lettre, un ami qui avait tout de suite salué la présence à mon doigt de cette pierre qui allait si bien à celle qu’il avait toujours connue, et que moi, j’ignorais encore avec application. La paix, depuis, chacun de notre côté de l’anneau, nous y travaillons.*** La pierre si tranquille m’a désertée au lendemain de Hansel et Gretel. Elle est partie comme Mary Poppins, elle avait du travail ailleurs et je suis assez grande à présent pour m’occuper seule d’avoir la paix. Enfin, seule… le chaton me reste.
25/04 [RECLUSE] La veille, la Reine-Mère m’avait raconté comment elle s’était fait piquer dans l’hiver par « on ne sait pas quoi », qui lui a valu une grande marque rouge, un tibia en bois et un mois d’antibiotiques. Moi, j’aurais dit mordre. Sans hésiter. Mordre par une araignée. Elle ne le dit pas, pour mieux m’effrayer : l’ombre est toujours plus grande que l’araignée, et ces contes de bonnes femmes, une monnaie d’échange familière entre sorcières. Aujourd’hui Cindy, qui n’est pas une mauviette dans mon genre, me demande si j’ai un loup pour les araignées. Double surprise : comment peut-elle croire que j’inciterais quiconque à les confronter à mains nues ? Comment peut-elle envisager, si elle redoute vraiment les bestioles à huit pattes, de les dégager à l’aide d’un balai qui nécessitera un nettoyage à la main ensuite ? Nous échangeons nos trucs de guerrières des plafonds, comme des petites filles à la récréation, qui n’ont pas peur du loup, mais retroussent le nez en songeant à tout ce qui se cache dans ses poils. En fin d’après-midi, dans une gare, Quand sort la Recluse, tombe dans mon escarcelle. Il y a toujours une certaine fierté à avoir attendu la sortie en poche des Vargas. Non, ça va, vous voyez, je ne suis pas sujette aux effets d’annonce, je ne consomme pas la littérature, je n’ai pas d’addiction aux romans noirs post-médiévalistes… Je me jette dessus : est-ce que je ne l’aurais pas déjà lu ? Tandis que je parcours les 50 premières pages, je visite en tâche de fond tous les recoins où j’aurais pu dénicher l’édition originale sans l’avoir achetée… Bibliothèques (les livres empruntés me laissent un souvenir fantomatique. Empruntés ? Feuilletés sans emprunt ? Regrettés ?…), logements de hasard (les livres lus à toute blinde pour tenir dans le temps de la location), relais H (lecture verticale fractionnée). Ça finit par être agréable de ne pas savoir si je relis ou non. Lire c’est relire dit Barthes, mais il ne parle pas des polars addictifs. Tout occupée de cette double activité je pars vite et ne comprends que très tard que la recluse est le mot du soir — espoir —. Fred Vargas confirme quelque chose dès longtemps connu : les araignées sont des trouillardes qui m’effraient. Mais ses descriptions sont si poétiques et frileuses, qu’il va bien falloir reconsidérer cette longue inimitié. ** Notre immobilité d’araignée, le tissage étrange qui en résulte, ce qui sort de nous quand nous ne sortons plus… J’avais cru perdre le fil de ce texte dit Fil que j’écrivais l’été dernier dans ce même recoin, mais à bien observer les petites bestioles se lancer en mission commando du fil à linge pour mieux y revenir en surfant sur la première lame de brise qui passe, et les toiles sur toile de la discrète aux toilettes, je me persuade de pouvoir tout raccommoder ensemble : le bleu, le neuf, l’ancien, l’emprunté…*** Mimi et les chambres ouvrières
24/04 [POINT COMMUN] Le point commun peut-il être imaginaire ? Vous écrivez : tout est imaginaire. ** Des animaux et des mortes qui parlent, à la fois dans la Blanche Biche et dans Quand je menai les chevaux boire. Il y a quelque chose à gratter dans la terre à cet endroit-là, à ce point commun. Quelque chose qui me dépasse et que je ne sais pour l’instant que flairer, le nez au vent, ou la truffe en l’air, ou encore le groin… *** Pelléas et Mélisande, la lecture des frères.
23/04 [FIXER] Dans une grande chambre, éclairée au rouge, les visages vieillis des derniers poilus vivants baignent dans des bacs, images révélées, mais non fixées. Un flash de lumière blanche et tous les visages se surexposent avant de s’effacer. C’est une installation d’Alan Fletcher que Georges me raconte — Georges n’est pas son nom, mais celui de son chat, croyez-moi sur parole : l’histoire serait trop longue à consigner ici et Georges n’est pas le sujet, mais le narrateur). Cette installation a fait le tour du monde dans les années 90, mais les flashs des appareils photo du public ont eu raison de son principe. Les poilus ont disparu, plutôt deux fois qu’une : corps et visage. Mais pas corps et âme, puisque voilà leur présence fantomatique dans la chambre rouge, leur effacement dans un éclair de lumière, fixés en moi, bien solidement, par l’évocation de Georges. Et je raconte cette histoire, et l’amour vient, à chaque fois, comme l’avait annoncé le Baal Shem Tov. ** Seule une toute petite voix dans cette cacophonie de douleur et de confusion peut dire : ce que j’ai là, comment le fixer ? Comment empêcher que cela disparaisse aussi sûrement que disparaitra le chant des oiseaux de nos oreilles dès que nous serons rendus à notre propre bruit ? Pourrais-je alors en conserver autre chose qu’une photo, comme celle de ce jour de soleil et de cerises dans le jardin de mon ami Bruno, polaroïd pour les nostalgiques des polaroïds, aux couleurs déjà passées dès la prise — nous renvoyons aux jardins de nos enfances dans les années 70, gommant le temps qui passe au profit fixateur d’un instant sans cesse — ?*** Avec ses yeux gris-bleu tirant sur l’hiver, elle fixait les gens. Longtemps. Elle ne les observaient pas. Elle les traversait. Un soir d’été où nous dinions à Saint-Michel en compagnie d’une autre amie de mon âge, elle s’était absenté de la conversation pour fixer un homme, qui haranguait le chaland devant un restaurant grec. C’était comme de sentir l’orage arriver. J’essayai de distraire mon amie de l’étrangeté de se comportement, de son inconvenance — il n’y a pas plus conservateur qu’un jeune —, en surenchérissant en joie brouillonne. Mon amie, qui m’aimait bien, contribuait tant bien que mal au maintien de ce pansement de gaze sociale sur le nuage nucléaire qui liait notre petite tablée à cet homme, jovial, de l’autre côté de la rue. Tout à coup, elle s’est levée. Elle s’est dirigé droit sur lui. Je me suis rapprochée de mon amie, stupéfaite de la tournure que prenaient les évènements. Nous les avons fixés à notre tour. Elle lui parlait d’assez près. L’homme a dû avoir l’air surpris, mais de cela je ne me souviens pas. Il s’est mis à pleurer. Il a baissé la tête. Elle a continué à lui parler. Au bout d’un moment, ils se sont serré la main. Elle est revenue s’asseoir auprès de nous. Devant nos faces ahuries, elle a dit que le père de l’homme était mort, qu’elle lui avait dit qu’il voyait sa tristesse, mais que ça allait. Que ça irait. Nous hochions la tête comme deux brebis, tout en regardant discrètement l’homme, là-bas, qui essuyait ses larmes tandis qu’avec un regain d’appétit ma mère finissait son assiette.
22/04 [GLINGLIN] En s’interrogeant sur l’origine de Trifouillie-Les-Oies, je m’engage dans vers l’infini — Saint Loin-Loin de Pas Proche du Québec — et au-delà — Bümpliz-derrière-la-lune pour les Suisses —. Pitchipoï, qui serrait le cœur sans que je sache dire pourquoi, raconte son histoire d’enfants perdus. Lieux et époques se confondent dans cette quête utopique, comme dans les contes, où jusqu’où dit combien de temps (en l’occurrence : celui d’user trois paires de souliers de fer). Il n’y a rien de déglinguer dans cette approche où le ciel se lie étroitement à la terre, une sagesse encore floue, au contraire. ** Le père de Boris Vian plante des choux pas loin de Saint Cucufa. Depuis un bail, Boris, un beau bébé de 100 ans doit lui prêter la main de temps en temps. Il est difficile d’imaginer une complète reconversion maraîchère cependant pour l’esprit caustico-rigolard du Tabou. Mais même l’esprit du Tabou ne dura que ce que durent les roses, à en croire Bison Ravi : Très vite, le Tabou est devenu un centre de folie organisée. Disons-le tout de suite, aucun des clubs qui suivirent n’a pu recréer cette atmosphère incroyable, et le Tabou lui-même, hélas ! ne la conserva pas très longtemps, c’était d’ailleurs impossible. Alors, oui, sinon les roses, pourquoi pas les choux. D’ailleurs la mort est peut-être une forme de confinement et propice, donc, à une invention de soi libérée des habituels obstacles (regard d’autrui et manque de temps). À moins que la mort ne soit une sorte de confinement et donc contraignante par corps et nécessité économique à une réinvention de soi assujettie encore plus durement aux lois d’un marché sans contact. Dans un cas comme dans l’autre Saint Cucufa retourne la question du déconfinement (Quand c’est où ?), pour la rapprocher dans une géopoétique de Saint Glinglin, qui nous demande inlassablement : Où c’est quand ?*** Certaines choses sont remises à plus tard. Un jour, oui, un jour on les fera. On ne sait pas quand mais on sent bien qu’on les fera, au point qu’on peut penser qu’elles se feront. D’autres par contre sont remises à jamais. On prétend souvent qu’elles adviendront, qu’elles sont reportées sine die, mais qu’elles finiront par advenir, alors qu’on sent bien que non, qu’on les a démissionnées comme des lâches qui rompent par le moyen d’un mini-message sans accusé de réception. Entre les deux, entre bientôt et jamais, existe une zone incertaine dont la cartographie change à chaque instant — à l’instar de la zone secret-défense dans Stalker de Tarkovski —. Certaines choses y opèrent une révolution lente et mystérieuse, tantôt nous frôlant, tantôt si éloignées de la vue et du cœur qu’on pourrait les croire disparues. Mais on connait son ciel, elles sont encore quelque part, attendant de repasser par nos mains jongleuses.
21/04 [OPALE] On raconte que Marc-Antoine voulut acquérir l’opale que le Sénateur Nonius portait à la main gauche pour l’offrir à Cléopâtre. Mais le Sénateur Nonius préféra l’exil avec sa pierre plutôt que de la céder. En littérature, opale est pour dire ce qui échappe aux mots, parce que changeant et beau. Portant pareil mot à son doigt, comment échapper à l’instant ? ** Une des côtes françaises porte ce nom de beauté floue, d’innommable. C’est un choronyme, soit un nom de lieu ou de région issu d’une caractéristique géographique physique ou d’une particularité environnementale. Or les habitant.es que j’en connais sont pour la plupart si bien ancré. es dans le sol que d’abord, on croit à une mauvaise plaisanterie, un sarcasme de géographe dans cette dénomination. Erreur, s’il en allait autrement, si, mettons, la population y était majoritairement composée d’âmes aériennes et poétiques, il y aurait beau temps que toute la côte, comme on le voit trop bien chez la friable Albâtre, sa voisine, se serait détachée, emportée dans l’eau de là. Je salue donc la robuste et décapante poésie de Franck Palmer, qui tient tout ça ensemble au Grenier de la Cave.***
20/04 [LABYRINTHE] Ne sait pas écrire autrement qu’enfermée dedans, apparemment. Le labyrinthe était une prison où il n’y avait rien d’autre à craindre que l’impossibilité de s’enfuir, une fois qu’on y était enfermé. Plutarque/Thésée, 16,1. ** Pourquoi voir comme un lieu d’où on ne peut pas sortir, un lieu dont il est en réalité extrêmement difficile de sortir ? Comment en vient-on à rendre les armes ? L’attention aux mots, à leur façon, à leurs parcours, montre bien que tout s’arrête à la démission de la pensée. Les significations dérivent, le sens est perdu, on prend pour impossible ce qui est pourtant possible et pour agent comptant, l’or du pauvre de la novlangue. Du labyrinthe, nous connaissons au moins deux défaites : par air et par fil. Tâchons de nous en souvenir et de mieux tenir les contes du courage.

19/04 [JAUNE] Couleur du merle. ** En chaque chose nous sommes : j’entendais le ministre de l’intérieur aux premiers temps du mouvement des Gilets Jaunes dire, sans bien sûr s’en apercevoir, Gilets Jeunes. Comme dit le psychanalyste pour clore la séance : nous allons nous arrêter là.***
18/04 [SOUHAIT] Des choses que l’on désire vivre, que l’on a vues en rêve — éveillé ou non —, qu’on ne cesse de voir et d’entendre, qui nous appellent d’un nom secret qui est le nôtre, que nous ne connaissions pas pourtant et qui prennent corps sur un plateau de théâtre. La mise en scène est une œuvre-fée. Parfois, dans nos langues différentes, la même chose se dit à plusieurs voix et on croit bien sentir les âmes résonner par sympathie autour d’une idée modeste et flamboyante comme un brasero sur un parking d’hiver. ** Je suis fatiguée
D’une fatigue qui jamais
Plus ne disparaît
Comme par la vieille magie
Des paroles douces
Ne sait plus se changer en plume
D’oreiller repu
En duvet de légèreté
Pour le lendemain
Prendre à la légère la charge
Héroïque du jour le jour
Où modestement
J’excellais du matin au soir
Aux fourneaux, aux draps
Au regain d’affection dû
Aux petites choses
J’ai oublié quand
Quand les nuits ont cessé de bénir
D’un baiser aux yeux
Clos du même soupir facile
Qu’a l’enfance tendre
Mon vieux bonhomme de sommeil
Quand une vraie nuit
M’a-t-elle bercée, dormie ?
J’ai oublié quand
Seule la fatigue me reste
Et si je pouvais
Comme dans le chaud de la neige
M’endormir en elle
Cela serait si beau, ma belle
Que, vois-tu, rien d’autre
Plus jamais ne souhaiterais *** Les Fées fâchées sont celles à qui il ne reste plus qu’un souhait à formuler. Un souhait pris en otage. Un souhait pour réparer. Elles passent après Carabosse. On pourrait croire que ça leur plaît ce rôle d’héroïne, mais ce serait une grossière erreur. Elles passent après Carabosse comme les bonnes après les enfants mal élevés. Et que je lave, et que je recouds. Si elles étaient passé en premier, elles se seraient penchées sur le sens, la force et la beauté. Mais là, il ne leur reste plus qu’à limiter les dégâts. Et les têtes déçues du couple royal en prime. Ah ? Ne peut pas mieux faire ? Non, les Fées fâchées font avec ce qui reste et on n’a jamais vu une cheffe étoilée avec la cuisine du frigo. Bref, ça les fâche.
17/04 [TOAST] Le verre se lève et tous les corps à sa suite. Les oreilles se dressent et nous entrons dans la solennité de l’instant présent, qui ailleurs se dérobe le plus souvent, comme une porte invisible devant laquelle nous passons en courant. En Géorgie, le toast peut durer plus d’une heure. Qui parle sait qu’il en va de son honneur de tenir son auditoire en haleine, je veux dire : respirant, vivant, dans cet instant et de le nourrir avec la chair de la langue. Il boit les paroles avant le contenu du verre et le vin scelle l’instant, de son cachet rouge ou doré. Nous nous sommes de si près tenu.es autour d’une table ronde. L’un ou l’autre a parlé pour tout le monde, visible et caché, mais présent. Omniprésent. ** Drôles de poèmes
Brefs, têtus dans ce temps si long
Ponctuation ?
Pas de pas hors de la maison
Pas de vers non plus
D’humeur à se promener loin
Flemme ? Endurance ?
De l’étroit cadre japonais
Net, minimaliste
Pas de verre hors de la maison
Les habitants trinquent
Contre les écrans, les cristaux
Liquident l’échange
Des fluides au mot Santé !
Or les vers eux savent
Creuser des tunnels de cristal
De bouche à oreille
Où les courants passent et repassent
Sans regarder l’heure
Sans masque, nus comme naïade
Je tiens pour voir
La salive des longs baisers
Le vin des débats
Pétiller de mon vers aux vôtres. *** Il faudrait faire un livre de les toasts ravalés.
16/04 [OR] Dans la conception de L’Enlèvement au Sérail, l’esthétique « papillote orientale » était d’emblée bannie. Les petits brillants au ventre nu des femmes, les coussins dorés, les voilages légers ne nous faisaient même pas sourire. De tout le souk traditionnel nous n’avons gardé que la Lune — qui est à tout le monde — et les pantalons amples et confortables pour profiter des assises basses. Le farsi s’est substitué au turc d’opérette, Omar Khayyam est venu boire du vin imaginaire avec le Pierrot lunaire et son frère de la face cachée. Or — qui est le plus bel outil de coordination du français, qui roule sur la langue comme l’alcool en bouche —, l’or n’a cessé d’irriguer ma pensée depuis et les écrits hors sérail se noient dans cette suavité infinie. À la réflexion, c’est l’effet d’une incubation lente : Salammbô de Flaubert et l’Or de Cendrars, m’avaient très tôt inoculé cette fièvre qui fabuleusement enrichit. ** Qui entrait au Sérail par la porte basse, Selim le couvrait de son or. L’éclat de bienveillance fatale qui dansait dans le flacon scellé de ses yeux rayonnait d’or pur. En un éclair vous saviez que vous étiez, enfin, arrivé. La certitude de ne plus jamais vouloir repartir vous ceignait la taille d’un collier d’or sans fermoir, ou le doigt d’un anneau précieux qui ne se pouvait plus retirer, ou l’oreille d’une boucle infinie. Ce bijou, qu’il vous attribuait, si fin soit-il, vous couvrait d’or des pieds à la tête. Enfin, il posait sa main sur vous, sa main d’or souple et chaud, et toutes les noces, toutes les bénédictions fondaient ensemble sur votre âme.
Personne, cette règle a déjà été ici évoquée et transgressée, personne n’entrait jamais dans la chambre de Selim, que la Soigneuse et très rarement Osmin. Le Pacha préférait recevoir, une fois le cabaret fermé, dans les coussins encore marqués des corps lourds et éprouvés des invités, qui tremblaient de froid et d’épuisement, robes malmenées, smokings chiffonnés sur le trottoir, dans cette heure d’avant l’aube en attendant que leurs chauffeurs, qui dormaient d’un bienheureux sommeil artificiel, viennent les tirer de ce mauvais pas de trop, de ce mauvais calcul qu’avait fait leur orgueil en s’aventurant au Sérail par la porte haute.
L’or est tendre, malléable, compréhensif, il garde la mémoire des larmes et des rires et la plupart des bijoux dont nous soulagions les clients devaient être refondus, tant ils suintaient la misère et la méchanceté.
On racontait dans les murmures du Sérail, une histoire d’or que je raconte à mon tour sans avoir la moindre preuve de sa véracité, mais qui me trouble encore aujourd’hui. Il se disait qu’Osmin avait à plusieurs reprises — qui se comptaient sur les doigts d’une main de voleur —, conduit jusqu’à Selim l’un ou l’une d’entre nous dans le cabaret désert. Il convenait de se dévêtir entièrement, ne conservant que l’or qui ne pouvait plus se retirer. Alors d’un coffre que personne n’a jamais vu, Selim sortait tout l’or de ce monde, le réchauffait dans ses mains et vous en couvrait, jusqu’à ce qu’il ne reste au fond du coffre qu’une minuscule clé de vil métal. Ensuite… ensuite, il ne se passait rien. Mais toute la perplexité du monde emplissait les yeux du Pacha, jusqu’à étouffer complètement leur étincelle d’or. Cela pouvait durer des heures. Il est dit qu’une fois Selim aurait soupiré si fort que les colliers et les bagues avaient tremblé sur le corps qui les supportait, resserrant autour de lui leur étreinte d’angoisse. Mais il se raconte également qu’il pouvait parfois rire très doucement, chantant pour lui seul une chanson ancienne et qu’en une seconde l’éclat d’or envahissait son œil jusqu’à devenir un fruit jaune du jardin des merveilles. La chaleur de l’été vibrait alors dans les bijoux et l’enfance du soleil inondait le corps qui les supportait.
Osmin, même nu, dans les bains de vapeur, ne laissait voir aucun or qui ne se puisse retirer. Il ne souriait jamais. Il gardait jalousement au fond de sa bouche les énormes dents de sagesse que Selim lui avait offertes.
— L’or, si tu en as besoin, il est toujours avec toi.
— Je n’ai besoin de rien, Bassa, je suis toujours avec toi.
Quand à sa plus grande surprise l’un ou l’une d’entre nous arrivait à vouloir quitter le Sérail, Selim lui retirait le bijou. Simplement.
Tu reprends ta liberté, je garde ta captivité.
Mais la nuit, bien loin du Sérail, on pouvait encore boire à grands traits le vin de lune de ses yeux d’or. Et le tatouage invisible de sa main nous protégeait du froid et de la peur.*** Or voici l’hiver de notre déplaisir indéfiniment prolongé. Heureusement les oiseaux s’en foutent.
15/04 [COLLOQUE] Au féminin : occasion de partager un logement avec des universitaires, pour une durée comprise entre 25 minutes et deux jours. Au masculin : Hoquet collé de loquacité. ** Des mois après les faits, on me demande de réaliser pour deux mois plus tard, un article de mon intervention dans un colloque. L’espace d’un instant, je suis tentée d’écrire ce qu’il m’en reste. Le bon sourire d’un ami de longue date, l’enthousiasme d’un béotien drôlement bien renseigné, l’absence de ma source principale — une grande honorable vieille dame —, la rareté de mes pairs dans l’assemblée, l’incertitude d’avoir fait entendre que les règles de la vie en société s’appliquent dans les relations des personnages de comédie, les questions à feu nourri toutes dirigées vers l’autre intervenante, ayant eu le malheur de plancher sur un sujet identifié comme jeu de massacre par une grande partie des spécialistes en présence. Ce bilan peut sembler bien sombre, il n’en est rien : il est un grand avantage dans la partie à bien connaître les forces en présence. On peut dès lors choisir de ne plus travailler qu’avec un bon sourire et renvoyer le reste à ses chères études.***
14/04 [VACHE] Sa robe moutarde lui allait « comme un coup d’éventail dans l’œil » est l’alternative élégante du « tablier à une vache », et dit mieux la maladresse qu’il y a à ne pas savoir s’habiller soi-même passé l’âge de 7 ans, pour le côté pratique et de 21, pour l’esthétique.
**
J’ai ce souvenir de mon amie Julie me racontant qu’au début du XIXe siècle un peintre français avait réalisé un tableau de vaches qui plut tant que par la suite elles étaient devenues le modèle de référence en matière bovine. On les copiait et plus personne n’allait aux champs pour en voir de vraies, pour peindre d’après nature. Cependant, quand on les regarde de près, quand on les regarde vraiment, non pas seulement le signe vache qu’elles donnent, mais bien comment elles sont faites, non pas peintes, mais montées, ficelées, fabriquées, on s’aperçoit vite qu’elles ne tiennent pas debout. Littéralement : si un dieu cruel et blagueur s’amusait à leur souffler une incarnation, comme à Pinocchio, elles ne pourraient pas tenir debout ni vivre. C’est un souvenir flou, il devrait être mieux étayé, pour être crédible, à moins que ce ne soit un rêve… J’y pense souvent. Notamment en regardant des personnages que créent les interprètes sur les plateaux d’opéras. Un nombre certain ne tiendrait pas debout une minute si on les sortait dans la rue, à l’air libre.*** Mon ami et collaborateur Victor Duclos nous tire des situations les plus potentiellement calamiteuses par l’emploi à propos d’expressions imagées. “Une vache après l’autre” figure en bonne place parmi mes préférées. Comme à un comice agricole.
13/04 [LOGEUSE] Je constate parfois que l’aventure de la Dose de Poésie s’exfiltre dans mon travail. Elle est l’invitée, la chérie, l’attendue, la petite fille qu’on appelle Aimée ou Bénédicte à sa naissance. Elle agit sans moi et m’agite parfois sans ménagement, déroute mes beaux projets de cohérence dramaturgique, de justice rendue à l’œuvre ou à l’histoire. Elle est ma chuchoteuse : je ne comprends pas ses mots et voilà que tout est pourtant réinventé. Je loge en la poésie une confiance sans limites — ce que je me garde bien de faire subir à mes proches —. Et voilà qu’en ce jour de fatigue, je reviens dans une petite rue où j’enseignais il y a tout juste vingt ans. La façade de l’hôtel borgne qui s’y trouvait a été repeinte en blanc et ornée d’ombres de ramures chantantes qui caressent presque ma joue au passage. L’enseigne d’alors, je l’ai oubliée, mais à présent, l’hôtel s’appelle Poème.
**”La terre s’est ébrouée une bonne fois comme pour se débarrasser de tous ses parasites. Cette bonne veille planète-chien en a eu marre de nous trimballer. Sa grosse carcasse s’est fatiguée de nous, après cette longue histoire d’amour égoïste.
Si incroyablement vite. Je n’ai pas l’intention de devenir l’historienne des Catastrophes”.
J’avais 19 ans quand j’ai écrit un texte qui commençait par ces quelques lignes. J’avais, il faut dire, un problème de logeuse à petite échelle qui avait le mérite de m’interroger sur la notion d’habitat et d’hospitalité. La dame en question était une descendante en ligne directe des Ténardier. Petite, sèche et mauvaise comme la gale, elle extorquait des étudiantes en mal de logement en louant à prix d’or des chambres dans un pavillon excentré, qu’elle venait de racheter à une voisine mourante et qu’elle faisait semblant de retaper avec pour seule aide une pauvre fille de la DASS, qui à 25 ans avait déjà morflé pour toute une vie et qui lui servait par surcroit de maîtresse. Il y avait une salle de bain pour deux étages bien remplis, c’est-à-dire une pièce où se laver, et qui était également le seul point d’eau. Ma chambre, comme à peu près toutes les autres, était meublée d’un lit à ressort d’un inconfort de purgatoire et d’un microcanapé en velours chocolat râpé et défoncé comme pas permis, dans lequel j’ai lu l’intégralité des pièces de Marivaux, du Journal d’Anaïs Nin, des romans de Flaubert en buvant du thé au caramel que je faisais chauffer sur le petit réchaud qui tenait à chacune lieu de cuisine et de chauffage d’appoint. Les plus chanceuses avaient une table. C’était loin de la Fac à flanc de montagne, des cinémas, des bars et de la moindre épicerie, dans une sorte de faubourg résidentiel qu’on ne pouvait rejoindre qu’en longeant le stade en n’en menant pas large à la nuit tombée. Comment avais-je échoué là ?… Eh bien par la fenêtre de ma chambre, on voyait un cerisier magnifique qui aux premiers jours de septembre avait emporté le morceau.
La logeuse l’avait fait couper moins de deux semaines après mon installation.*** Parce qu’il a fait très chaud soudain, j’ai remis mes pieds dans les sandales que j’avais achetées à Sofia et mes pas ont naturellement pris la trace de ce printemps-là. Je longeais la bordure parisienne mais en suivant le plan d’un mois de résidence d’écriture en Bulgarie et chaque pas qui m’emmenait vers ma répétition me ramenait là-bas. Et comme je traversais le Parc de la Villette, je me suis retrouvée assise dans ma cuisine avec vue sur les arbres de ce carré d’immeubles où j’avais trouvé à me loger. Червената къща,ma logeuse, la Maison Rouge, la maison-mère, m’avait pourvue.Luxe de l’espace, le seul. Très peu de meubles — De quoi avez-vous besoin pour travailler ? Une table, un lit, une machine à laver, une connexion — en prime, il y a du plancher, une étrange moulure ornementale ressemblant à un sein contre le mur blanc qui fait face au lit, une bibliothèque qui tient deux côtés d’un grand salon donnant sur la rue la plus bruyante de la ville, absolument vide — ses rayonnages ploient pourtant sous les ding des trams et leurs coups de freins métallurgiques — assortie au parquet : on pourrait retourner la pièce comme une boîte à son sans que son occupante occupée s’en aperçoive, mais surtout, dans la cuisine il y a une planche contre la fenêtre qui tient lieu de table d’appoint, grossièrement peinte d’un coup de blanc, comme le reste de la pièce elle fait corps, et de là on voit d’une bonne hauteur la canopée du parc semi-sauvage enfermé dans gigantesque pâté de maisons, une voiture rouge désossée qui rappelle gaiement le chaperon du conte. Impossible de distinguer dans cet ensemble géant les voisins d’en face, seules leurs lointaines fenêtres, parfois éclairées.
J’y reviens souvent, quelle que soit la table où je m’assieds pour écrire, mais l’entrée des sandales, c’est une première. Hansel et Gretel sont passés par là, avec leur circuits maison-marche-maison et cette fois-ci, tous les alentours réapparaissent : parcs, rues, cafés, trains… où j’écrivais sans papier, moi-même terrain de jeu de la pièce qui disputait sans arrêt, prenant toutes les voix des personnages dans un brouhaha familial.

12/04 [ASSUMER] Je porte le chapeau de Gardefeu qui allait si bien à Gontran. C’est-à-dire que je l’emporte, sur ma tête, une fois le spectacle remis dans sa boîte d’où il ne sortira plus jamais. Je prends toute la responsabilité de ce qu’il a changé change et changera la vie de ceux et de celles qui l’ont fait et qui l’ont vu, même de manière infime, invisible… car bien qu’intraçable, la Cellule Pontévédrine Infiltrée, demeure une cellule : vivante et apte à se reproduire sous les formes les plus inattendues. En cette heure où tout le monde se bouscule pour dire j’assume à la moindre occasion, j’emporte le chapeau. ** Il faut bien comprendre qu’à présent quand une personne dit qu’elle assume, elle ne prend en aucun cas sur elle tous les péchés du monde. Elle ne fait pas non plus allusion, plus modestement, à la moindre intention de se prendre en charge, non plus que les conséquences de son inconséquence. Elle ne consent pas lucidement à ce qu’elle est du point de vue psychique, moral, social, etc… Si tel était le cas nous pourrions régulièrement être très très en colère, puisque passée la déclaration (« Mais j’assume ») nous ne voyons, comme sœur Anne, rien venir. Bref, nous pourrions nous sentir floué. es, méprisé. es, joué. es, en associant ce mot aux définitions qui précèdent. Mais pas du tout, c’est à une autre que ce « J’assume » d’apparence fanfaronne, condescendante et vaine se réfère : Prendre ou accepter, mais sans le faire sien, c’est-à-dire se donner ou recevoir à titre d’hypothèse comme base d’une recherche d’un raisonnement (CNRTL). Sans le faire sien. C’est plus clair comme ça non ? Quant au « raisonnement », ne cherchez pas, c’est purement ornemental.*** Comment rester vivant.es ? En novembre dernier, dans la tourmente du reconfinement, cette question contenait toutes les autres. La précarité à laquelle les élèves faisaient face, dans un quotidien inédit qui s’installait pour durer, doublée des affres d’une vie professionnelle d’avance marquée du sceau d’une crise économique et culturelle sans précédent, laissait peu de place à une réflexion de fond. Le temps lui, pourtant, nous en était donné. Nous sommes parvenu.es à tordre le cou rapidement à la question de l’utilité, du sens, qui ne pouvait se poser vraiment, tant elle était chahutée par un brouhaha sur l’essentiel et l’inessentiel qui, saturant les réseaux sociaux, risquait de nous arrêter définitivement dans un aquoibonisme d’hibernation. J’ai assumé qu’il n’y a pas de civilisations sans histoires, et que c’est à nous de tenir les contes. Les élèves ont eu la grâce d’accepter cette prémisse. Nous nous sommes donc penché.es sur les gestes qui demeuraient possibles, et, à nous, nécessaires dans ce monde de barrières…
11/04 [DANTESQUE] Trois classes lilliputiennes en gilet jaune au bord du carrefour-monstre de la Porte de la Villette, sous le périphérique rugissant, avec leur frêle garde d’adultes prête à mourir pour elles. Une institutrice, vaillante et vigilante, lance : là, ça va être dantesque, mais ensuite le pire sera passé. Dans le petit matin périparisien, ce mot comète dans le ciel des petits, surgit en épiphanie. Comme j’ai pu Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, j’entre dans la capitale en suivant les 7 cercles de l’Enfer, au milieu du chemin de ma vie parisienne. ** S’adjectiver pour le poète est une forme de consécration. Hugolien, rabelaisienne, rimbaldienne… Dantesque : relatif à la poésie de Dante, donc repérée, reconnaissable entre mille. S’adjectiver c’est être reconnu d’utilité publique, linguistique, langagière, stylistique. Cette fameuse utilité après laquelle (dés) espèrent les artistes en occident… Dantesque fait bien entendre le complet chaos, la toute petite taille de l’humain face à la catastrophe, au cosmos, à ce qui échappe, du froncement de ses propres sourcils au saccage de ce qui protégeait son espèce, et qui s’est retourné comme un gant que quelques nantis jettent sans plus s’en apercevoir aux visages de la multitude, depuis longtemps à terre, incapable de le relever, d’en parer le coup, d’en mordre la main. Oui, je m’égare sûrement, mais que faire d’autre une fois sommé ce labyrinthe concentrique ?*** Il ne reste plus qu’un grand cercle dans l’eau.
10/04 [QUESTION] J’ai une micro-question. J’ai une toute petite question. Les élèves craignent de me déranger. J’ai montré les grosses dents pour avoir la paix pendant que je faisais de la lumière. Mais surtout pour les inciter à chercher avec leur tête comme dit Mère-Grand quand un objet s’est perdu. J’ai une dernière question, dit l’un d’eux. Oh non ! Mon cœur fond. Plus de question : fin de la conversation. Mais finaud, il nuance : une dernière question, pour l’instant. La douzième des fées, celle qui n’avait pas encore formé son vœu, s’avança alors. Et comme elle ne pouvait pas annuler le mauvais sort, mais seulement le rendre moins dangereux, elle dit : « Ce ne sera pas une mort véritable, seulement un sommeil de cent années dans lequel sera plongée la fille du roi. » ** C’est devenu une rareté, la question. La vraie question. Celle qui attend une réponse ou une autre, qui n’est pas déjà contenue dedans. Pour excuser du peu (d’intérêt) on dit : c’est une question rhétorique, mais la rhétorique, justement semble être le cadet des soucis des lieux où pullulent ce type de questions, prémâchées, prévomies. Ces questions zombies contaminent la langue par l’oreille et bien vite, on ne trouve plus une personne en capacité de demander vraiment quelque chose… C’est-à-dire d’écouter la réponse qui lui sera faite, d’en accepter la main tendue et sûre alors qu’elle s’est lâchée dans le vide en admettant son ignorance, son besoin, son urgence, son désir. Et il n’en va pas autrement de ce que nous ferions bien de bien nous demander à nous-mêmes.*** Qu’est-ce que tu vas garder ? Et toi qu’est-ce que tu vas garder ? Cette question en miroir apparaît entre le frère et la sœur dans le dernier épisode de notre série Où es-tu Mélisande ? Elle soutend tout les autres, et par extension tous mes travaux, toute création, vie humaine. En passant du chef d’œuvre au vide-grenier. La mémoire c’est d’abord ce qu’on oublie.
09/04 [EXIL] Le partage d’une utopie est à la fois voyage et usage. Ce lieu qui n’a jamais existé, ceux et celle qui l’ont connu, créé, en porte une part, simultanément tout et partie. Leurs rencontres occasionnelles comme leurs retrouvailles exceptionnelles, superposent ces cartes précieusement conservées ou oubliées et ce faisant, en ravivent les couleurs d’une façon saisissante, poignante, à tout dire. Mais l’on dit peu. On se dit : Je suis de là, mais seulement à soi-même. Il est si délicat le sol de l’utopie, quand on frôle l’idée d’un retour possible. ** Nous sommes loin du Pontévédro. Tou.tes ses ressortissant.es croient dur comme fer être expatrié. es. Et de reconstituer à grand renfort d’alcool, de rituels et d’imagination le parler du pays et les fêtes nationales, en pensant chaque jour, — qui avec envie, qui avec terreur, mais tou.tes avec une sévère nostalgie, qui leur fait couler le nez et les yeux et embrume leurs esprits d’airs traditionnels dont les couplets échappent obstinément — à la mère patrie, sont en réalité en exil. Pas de retour possible : le Pontévédro n’existe pas, mais ses ressortissant.es, bel et bien.*** Golaud comme Pelléas, bientôt rejoints par Mélisande, veulent également s’en aller le plus loin possible d’Allemonde. Le piteux état du royaume avec ses pauvres qui dorment dans des grottes et meurent de faim sur la grève, abondemment commenté dans la pièce par les servantes, bien plus loquaces qu’à l’opéra, finira par leur servir l’exil sur un plateau, comme une tête coupée. Aucun de ces trois-là se seront encore là pour le voir, mais les autres ? À quoi ressemblera leur exil ? Un vieillard, une femme âgée, un petit enfant et un nourrisson… Un exil de nantis abrité sous les ors de la République ? Un départ à zéro, exsangues d’argent ? Une vie sous protection ? Une fuite ?… Dans cette dramaturgie, un moyen s’offre d’une poignée de main entre la fiction d’Allemonde et celle du temps présent. Mais la guerre de 1′ n’avait-elle pas déjà précipitée le symbolisme dans un no man’s land de feu, de froid et de boue, et instauré à l’échelle mondiale les petits fratricides en famille ?
08/04 [L’UNE] Les Chinois ont aluni sur la face cachée. Nous connaissions l’autre.
** La grande Hune au petit perroquet… La femme d’Attila aimait les couleurs. Quant à celle promise de la super lune… auprès de qui peut-on déposer une réclamation ?*** L’une et l’autre : écriture inclusive, c’est pas sorcière.
07/04 [HEURTOIR] De retour à la maison-mère, un cadeau m’attendait. À l’instant où le papier de soie découvre l’objet, la Reine-Maman m’annonce : C’est une boîte en os ! Frisson d’horreur monté des profondeurs — soudain, c’est l’été à Porquerolles et mes parents, toujours soucieux de mon instruction du monde, tentent de mettre dans ma main un os de seiche. Rien n’égale la terreur de cet instant de plein soleil, sur une roche surplombant l’eau turquoise. On se doute que les occasions pourtant ne manqueront pas dans la vie de cette petite fille friable. Mais par la suite, la sidération l’emportera, ou la colère, ou le rire. — Ma mère m’avait assuré d’avance : si ça ne te plait pas, on peut l’échanger. Et sans attendre, elle m’emmène dans cette curieuse petite boutique de chinoiseries, presque intrigante dans cette morne petite ville de province. Mais passé le seuil, ce rendez-vous avec le mystère est irrémédiablement raté. Mon œil passe sur tout leur stock, — on peut l’échanger — et pour une main d’or articulée sur un montant, servant communément à frapper aux portes, afin d’en obtenir l’entrant. Je n’avais à cette époque aucune porte mienne où la fixer, mais l’échange se fit, de la boîte en os à la main d’or. Depuis, j’ai reçu une bourse (d’or) de la Fondation Beaumarchais pour mon adaptation à l’opéra de La jeune Fille sans mains des Grimm — dont le nom sent assez son châtiment —. Mais c’est hier seulement, en passant devant une porte discrète ornée d’un heurtoir, que le nom a enfin échangé une poignée de main avec l’os. ** Une jeune femme en turban, assise sur un gros pouf de cuir sombre au milieu des icônes, au mur, au sol d’une petite cour de lumière fraîche. Lasse, faussement débraillée : le décolleté qui bâille promet plus qu’il ne tient. J’envoie ce tableau à une amie de Grèce, photographe de merveilles dont je réalise d’un coup que je n’ai plus de nouvelles depuis… des semaines, des mois. La poésie de ses images accompagne chacun de mes projets — elle sait débusquer une bête dans un rideau de dentelle, sauver les dernières miettes des offrandes de Pâques dans des petits paniers à napperons, dévoiler le ciel, cette chambre bleue de l’amour comme on ouvre un lit — mais la femme autour de l’œil, je l’avais perdue de vue. Pour mon tableau, elle m’envoie la photographie récente d’un heurtoir, en tout point semblable à celui que le mot du jour tient dans sa poigne d’acier depuis un an. C’est le même heurtoir, il n’y en a probablement qu’un à présent qui sert à toutes les histoires.*** À force de cogner nos têtes contre les murs, une porte apparaîtra peut-être, mais nous n’en serons jamais que le heurtoir. Et le heurtoir reste à demeure.
06/04 [EMBÂCLE] Legs du poète Yves Préfontaine, dont l’art peut-être consiste à embâcler le temps d’écrire un poème les facettes versicolores de son existence — anthropologie, jazz et liberté — en une sorte de creuset liquide, de pré-fontaine vraiment, car rien n’y coule de source qui ne soit retenu un instant de longs mois dans ses glaces et ses bois flottés. Le croiser plus tôt, eut été tromperie, déception… embarras, en un mot, déverbal de l’ancien verbe embâcler, tandis qu’à présent me voilà riche de ce curieux filet à papillons d’hiver, qui s’entend mâle ou femelle, chapeauté ou non de son accent circonflexe. Le poète a tenu (sa) parole de toutes les manières. ** Quelque part, des gens en hiver contemplent cette catastrophe enneigée depuis leur fenêtre. Le virus crée des embâcles humains devant les commerces d’alimentation et de médicaments, le Gosplan a encore connu un gros loupé, alors même que le bloc de l’Est a fondu et liquidé ses stocks de chaussures en taille 43 et de boîtes de petits pois depuis 30 ans déjà. Chacun cherche son masque, pour certains une excuse en forme de cache-misère pour leur honneur perdu bien avant la bataille, pour d’autres, un outil de travail indispensable à la survie.*** Une enclave d’hiver. Allemonde en dedans des personnes qui y vivent, le gel au cœur de l’arbre. Les larmes d’Arkel, pleurées en son for intérieur, intime forteresse, embuent définitivement son regard, floutent ses perspectives, l’isolent dans sa fourrure. À la fin, au royaume de cet aveugle,
05/04 [QUAND] Ces espaces où le comment n’a plus de place, et le où même se retire, puisque la seule question qui vaille c’est quand ? Quand sommes-nous ?
** Quand c’est effacé. Il va nu sans ses jours, à peine un chiffre en sautoir, qui n’est pas sa date, mais son âge depuis que Où n’a plus qu’une réponse. Quand la Jeanne est entrée à la maison de retraite, je lui est apporté un petit calendrier dont on arrache chaque jour une feuille. Il sert de décoration : même si les femmes qui s’occupent d’elle le mettent quotidiennement à la page, il est trop loin de ses yeux, et de son cœur pour qu’elle en saisisse le détail de la date. Et finalement nous voilà sur la même longueur d’onde : c’est la semaine des 4 jeudis pour toutes les deux.*** Le matin, toujours plus tôt. L’après-midi, de plus en plus ça ressemble à dimanche, ça ressemble au mois d’août quand c’est déjà trop tard, quand on a basculé de l’autre côté des possibles. Le matin, il y a la place pour une forêt, une grande respiration, des idées, des échanges et des mots. « La journée qu’on voit clair et qui dure jusqu’à ce qu’elle soit finie ! », oui ! Le matin vraiment, après ça se rabougrit. Quand tombe l’après-midi, je voudrais toujours avoir ma journée de travail derrière moi. Alors ma volonté soufflée au vent comme aigrette de pissenlit, je resterais comme un lion sans dent, qui n’aspire plus qu’à l’heure tranquille d’aller boire avec ses congénères.
04/04 [TONNERRE] Ce sont toujours les élèves qui travaillent le plus qui font le plus de progrès. Isabelle de Charrière écrit vraiment bien. Et j’en suis surprise, encore et encore, fourbement, comme d’une attaque au coin d’un bois. Ces étonnements donnent la mesure de croyances désespérément vivaces en moi : celle qu’il existerait un être doué d’un don s’épanouissant de lui-même. Celle que l’écriture des femmes est médiocre. C’est un crève-cœur de porter encore ce genre de reliquat. Il faut que les injonctions soient bien puissantes pour résister après tant d’années à l’épreuve des faits. Je suis cette malade trop bien portante dont la vigueur nourrit la tumeur. Et comment m’assurer qu’en dépit de toutes mes précautions, je ne suis pas contagieuse ? **
Le tonnerre gronde
Muselé encore un moment
Par les chants d’oiseaux.*** Feux et tonnerre : un juron que j’aimerais faire mien, avec tous ses attributs.
03/04 [DEADLINE] Difficile de penser à péremption, — ça me rappelle qu’il y a un vieux pot de houmous entamé dans le fond du frigo… —. Mais ligne de mort, simplement pour évoquer une échéance qui n’a rien de fatal, sonne vraiment mélodramatique. Je suis en train de courir le 500 mètres haies — si tant est que ça existe, je ne cours jamais —, un dossier dans les bras. Il y a photo à l’arrivée. Un flash. Et je tombe raide morte. Les feuilles s’envolent dans le ciel du stade… Enfin, c’est une fois de plus passé, sans quoi je n’aurais pas le loisir de disséquer et disserter. ** Au début du confinement, nous avons mangé tous les yaourts qui s’ennuyaient dans le frigo depuis l’automne. À présent que je mesure à quel point le temps nous est donné, je regrette de ne pas avoir poussé l’expérience plus avant.*** C’est le printemps d’écrire. Il attend à la porte comme un chien sans laisse, comme les petits enfants qui veulent sortir absolument. L’échéance des jours à venir est passionnante — ce tournage, une aventure vraiment, des jours de salle obscure en plein feu comme un four au plus chaud — mais elle est douce aussi, car après nous irons dehors, l’écriture et moi.
02/04 [OBSERVATRICE] Inlassablement. ** Mais au monde se superposent, la carte des Villes Invisibles, des milliers d’histoires chuchotantes, le brocart des souvenirs ou leur pellicule mal vieillie, les rêves de la nuit qui pourtant échappent, le désir d’aller voir ailleurs si… Mais si le regard est assez aiguisé, assez pris dans le présent, alors tout cela s’assied en cercle et écoute aussi.*** Tu dis que mon regard pèse. C’est un regard qui a beaucoup servi, simplement. Un outil qui frise l’obsolescence s’il devient gênant sans que je le conduise sur cette voie. Un outil de travail que j’oublie de ranger dans sa boîte, comme les profs qui parlent trop fort dans leur petite cuisine après leur journée de salle de classe, où le masque d’Arlequin qui demeure à même la peau une fois ôté, laissant son empreinte en creux au visage et parfois même sa teinte, décalquée par la transpiration.
01/04 [FILIGRANE] Si délicat qu’il ne peut même pas supporter la jambe du m dont le gratifie l’enfance — mais qu’il laisse encore deviner cependant. Également : une chose qui est aussi son empreinte. **
Dans le calme de la fenêtre ouverte
Par instant on croit
Distinguer du jour étrange
Le filigrane
Puis un oiseau chante
Et cette croyance
S’envole*** Dans un square, un ami prononce le mot filigrane. Impossible de retenir dans quel contexte… La grue jaune, en face de nous dessine dans le seul espace encore vide du quartier un contexte qui absorbe tous les autres.
31/03 [TOURISME] Ce qui est difficilement supportable dans le devenir de la capitale, c’est qu’il condamne ses habitant.es à y vivre comme des touristes. Le pronostic de Gardefeu dans La Vie parisienne est prophétique : il est bien probable que Paris devenant de plus en plus une ville d’étrangers, dans la suite des temps, le Grand-Hôtel finira par envahir la ville tout entière. Alors, on ne demeurera plus à Paris, mais selon la fortune qu’on aura, on viendra y passer quelque temps pour faire de bons dîners, aller au théâtre… ** Ces mots en -isme avec leur tête de dogme, de religion ou de maladie parasitaire endémique, forment une famille peu fréquentable.*** Ayant grandi dans une station de ski, je ne crois pas au tourisme. Pour le dire franchement : on ne va pas se tirer les cartes entre gitans et je partage cette mécréance avec les enfants des prestidigitateurs et des forains. L’obstacle majeur, c’est que les touristes passent complètement à côté des lieux de leur séjour, puisqu’ils passent justement. Or, comme le disait une vieille femme avisée face à la mer du Nord « Regarde : c’est jamais le même ». J’ai très tôt renoncé, tentant de tromper mes démons en allant travailler ici et là. J’espérais, en frayant au jour le jour avec les autochtones, en apprenant leur langue au besoin, passer du côté familier de la barrière, là où l’on demeure. Illusion d’un autre type tout au plus, mais c’était si triste d’admettre que je ne pourrais pas être partout à la fois avec la même constance. D’autant que très vite mes goûts géographiques, copieusement nourris par la littérature, se sont démultipliés. Et voilà qu’un même intérêt me tirait à hue et à dia vers la Scandinavie, les Balkans et l’Asie, la Grande-Bretagne et toutes sortes d’îles éparpillées dans des océans dont je sais à peine le nom. Heureusement, Pétrarque met les pendules à l’heure en rappelant que « les hommes vont contempler les cimes des monts, les vagues de la mer, le mouvement des étoiles et le circuit des fleuves et qu’ils s’oublient eux-même ». Et voilà peut-être le fin mot du tourisme, une sensation de soi si particulière qu’on se trouve sur un vélo à Hanoï, dans un jardin au-dessus du Douro ou hésitant à plonger dans un petit lac glacé de la Vallouise… comme si nos silhouettes se détachaient d’un fond uniforme, visibles enfin à notre œil nu et rincé encore par le ciel lointain.
30/03 [ORALITÉ] J’écris beaucoup pour une qui ne croit qu’en ce qui se voise. ** Dans les échanges par écran, les nouvelles sont en train de se tarir. Même les mauvaises nouvelles ont mauvaise mine, en dépit de leur estampille « inédites ». Elles ont une gueule de chute libre, de course inexorable contre la montre et d’endurance. Si on est au chaud, nos routines font péniblement des recettes, difficilement des anecdotes. Le temps des histoires revient. Entre hier et aujourd’hui, une amie m’en a raconté deux : le chiffre 30 de Pasternak et les jours fériés de Ray Bradbury. Elle m’a également raconté un film, après avoir pris la précaution de savoir si j’allais le regarder. Quand bien même : je préfère quand tu racontes. Dans le temps, elle et moi nous partagions le même appartement bisangouin et aucun spectacle bon ou mauvais n’était à la hauteur du récit qu’elle m’en faisait le lendemain matin au petit-déjeuner dans notre cuisine penchée (une fois nous en avions lessivé les murs et les visites familières croyaient que nous les avions repeints, tant il faisait clair tout à coup dans ce boyau). En ce moment étrange, nous nous voyons par tous les deux jours, un rendez-vous du matin et nous nous racontons des histoires, en bonnes sorcières 2.0, chacune d’un côté de l’écran, toutes les deux dans la langue des histoires. D’ailleurs, je ne lui ai pas encore dit celle du doigt de l’ermite et celle du guerrier de l’enfant et des cibles…*** Mon collègue Renaud Boutin, le metteur en scène, a été un interlocuteur indispensable à l’écriture autour de Pelléas et Mélisande. Il a mentionné dans notre conversation, la phrase d’Yniold « Je vais dire quelque chose à quelqu’un », avec émerveillement. On m’avait raconté que c’était une façon pour les enfants polis de sortir pour aller aux toilettes. Ce qui est sans doute vrai. La politesse n’a pas de borne dans ses façons. Mais la délectation à la dire de Renaud, m’a fait préférer une autre version, que j’ai inventée avec lui, sans qu’il le sache. « J’allais dire quelque chose à quelqu’un… mais ça ne passait pas mes lèvres. Bientôt plus aucun son ne passait mes lèvres. Mutique. L’enfant mutique. Grand-Mère Geneviève m’a traîné chez les plus grands spécialistes. Partout ça sentait la mort. La maladie et la mort. En désespoir de cause, elle m’a emmené en France, à Paris, chez une dame un peu forte. Elle n’avait pas l’air sévère des docteurs de Londres, mais elle n’était pas commode non plus. Elle exigeait que Geneviève me laisse seul avec elle et nous avons joué sur son tapis. Avec des cailloux blancs, des marionnettes. Il paraît que je fredonnais, oui, c’est comme ça que ça s’est fait… (il fredonne : mes longs cheveux descendent tout le long de la tour… je suis né un dimanche… Saint-Michel et Saint-Raphaël). On jouait sur le tapis et ses cheveux m’ont… frôlé. Petite mère, ta mère, Mélisande, je ne sais pas comme je dois l’appeler ici ? Tu as une préférence ? (voix indistincte de la réalisatrice.) Est-ce que ça va si je m’adresse directement à toi ? Ou tu préfères que je fasse comme si tu n’étais pas là ? (voix indistincte de la réalisatrice.). Oui, moi aussi je préfère que tu sois là ! Tu vas couper tout ça au montage, hein ? Bon, je reprends. Où en étais-je ? (voix indistincte de la réalisatrice.) Oui, chanter, chanter avec Mélisande, avec mon oncle Pelléas aussi. Jouer sur le tapis… La docteure française a dit qu’elle n’était pas sûre que je reparlerais, mais chanter, oui. Et que peut-être ça suffisait… »
29/03 [RÊCHE] Le frottement de mes deux mains quand elles ont caressé toute la surface de la maison. Elle m’adopte et mes empreintes qui la recouvrent disparaissent de mes doigts. **Nos mains très lavées. Celles de la Jeanne, toujours douces en dépit des décennies de lessive, de vaisselles, de lavage des planchers à grande eau — celui du bar dont elle décollait le gris pour le faire passer dans la bassine et qui de nouveau avait l’air tout d’arbre —.
— C’est parce que je mets de la crème. Tous les soirs, comme les cent coups de brosse dans les cheveux.
— Tu ne te donnes pas cent coups de brosse dans les cheveux.
— Non, mais toi tu ferais bien d’y penser avant qu’on retrouve un nid dans ta tignasse.*** Choses revigorantes : les mains d’instrumentistes rêches de maçonner.
28/03 [BLUES] — Ils me font porter une blouse. Elle me serre. C’est un problème pour vous si je ne la mets pas ? Le chant de travail de Cindy me serre le cœur qu’elle a sur la main. ** Reste au foyer petit grillon… Le blues de Cendrillon, presque tout le monde le porte en ce moment. Et les autres ne sont pas à la fête non plus. Je ne pensais pas que le travail expérimental de l’atelier annuel des élèves nous emmènerait aussi loin. Les fées ont sûrement dépassé la mesure.*** Comment faire pour jouer sans public ? S’essayer à un espace de jeu qui ne réclame pas la présence du public. Les larmes amères des élèves — des larmes terribles, pleines de dignité, qui ne se montrent presque pas, seulement une goutte parfois et on se dit : il va pleuvoir… mais le temps tient — elles auraient bien fini par tout inonder. Pour rester vivant.es, nous n’avons pas fait de spectacle cette année, mais une web-série. C’est un grand chantier qui nous déplace et nous construit. Mais je ne peux m’empêcher en les voyant si sages de penser l’histoire du maître invitant son disciple à faire disparaître les bateaux qui sortent du port. Le disciple tire le rideau. Le maître signale : tu as eu besoin de tes mains… Le disciple ferme alors les yeux.
27/03 [MAQUIS] Pour vivre heureux, vivons comme des sangliers — dans une forêt toute leur, sans route qui tienne —. ** Ai-je jamais pensé ailleurs ? Je ne parle pas d’être pensée, ça se fait très bien dans les lieux communs, dans les villes, dans les jardinières des balcons, dans les clichés des cartes postales, ces minces barrières de carton pour seule défense du temps « libre », autant dire buvards assoiffés des journées ouvrables à quelques pas de là. Peut-on penser ailleurs que dans le maquis ? Le maquis, étymologiquement : la tache. Les pensées s’écrivent en transparence dans le mouvement sans retour des nuages de son ciel — qu’on contemple coucher, le dos dans l’herbe sèche et caillouteuse, qui travaille la peau et les muscles, refusant du tout du repos hormis son apparence —, avant de se fixer dans sa flaque d’encre en noir sur noir. Les pensées là vivent, criminelles en cavale, chevaux sauvages, sages sorcières à sauge, amoureuses enfuies… Aux courbatures, à la difficulté à voir bien clair, on se rappelle le coût de la pensée. Son absence de livreurs, sauf ailés. Sa solitude. Son inconfort qui saute au corps sitôt qu’on l’installe dans un canapé moelleux, qui paradoxalement le dézingue, lui tasse les vertèbres, lui bousille tout ce qu’il a de sacrum. Ai-je jamais enseigné ailleurs que dans le maquis, dans cette école buissonnante à peine dissimulée sous quelques faux branchages de protocole ? La continuité pédagogique peut-elle avoir lieu dans le Dark Web ?*** Au moment où je travaille à des fragments sur l’amnésie de l’enfance, le titre provisoire « Tacher Enfant » vient se perdre dans l’étymologie du maquis. « Tache », là aussi. Je ne pourrai plus sortir de ce maquis, semble-t-il.
26/03 [ENLÈVEMENT] Certaines personnes ont une fonction onirique, qui double, par l’intérieur, celle qu’elles exercent parfois au quotidien à nos côtés. Elles portent en elles l’attrape-rêve qui nous correspond… ou plutôt qui correspond avec nous à travers elles. Quand elles traversent notre sommeil, elles n’ont plus rien à voir avec le Pierre-Paul-Jacques de notre connaissance et malgré tout, il est difficile au matin de croire que toute cette puissance de couleurs, de scénario, de présences mise à notre disposition nuitamment le soit à leur insu. Libre à nous cependant de vérifier en les interrogeant avec tact. Voire de les informer de ce qu’elles trament, au besoin. ** Tu es si jolie, on va sûrement t’enlever. Un dit de ma grand-mère Jeanne qui amenait instantanément les Égyptiens voleurs d’enfants des Fourberies de Scapin ou du Mariage de Figaro à ma porte. Je les attendais de pied ferme, parée justement pour l’aventure, car tout vaut mieux que de rester à la maison à qui à l’âme intrépide. Ils ne sont jamais venus. J’ai dû me rabattre sur les atlas. Puis sur Les Carnets d’un Disparu, l’histoire d’un petit gars qui se fait bien joli pour qu’on l’enlève de là.*** Je signale souvent qu’on prend trop à la légère les titres des œuvres. Notre travail nous amène à les côtoyer pendant plusieurs années, à les redire des centaines de fois. Souvent, on les abrège par commodité — croit-on —. Les Dialogues, la Veuve, la Vie… L’Enlèvement, j’en prends chaque jour presque la mesure. Ce que ce moment a pris avec lui, ce qu’il a ôté. Mais également, la mesure du rapt que j’y ai commis. Comme si j’avais ravi toutes les ombres de ceux et de celles qui œuvraient à mes côtés, pour en faire une source d’encre intarissable.
25/03 [ŒIL DE BŒUF] Dans la Vie parisienne, pour qualifier le stratagème de Raoul de Gardefeu (faire croire à un couple de touristes suédois que son appartement est un des petits hôtels du Grand Hôtel et se faire passer pour guide dans l’espoir de conclure avec la dame), Madame de Quimper Karadec dit : « Ça sent assez son œil de bœuf ». Il n’y a pas de limite aux spéculations en cours pour interpréter cette expression, depuis le dégoût des élèves véganes, jusqu’au souvenir de Marcel Proust monté sur un tabouret pour se rincer l’œil par le hublot au-dessus de la porte de la chambre d’un bordel très gay dans le film de Raul Ruiz… Mais pourtant, celle qui a ma préférence, c’est que nous n’en savons rien : Madame de Quimper Karadec est le vestige d’un monde disparu, dont elle porte la parole perdue avec la loufoquerie de rigueur en pareilles circonstances. Elle est comme cette machine quelque part au fond du musée du lacet d’une petite ville bretonne, dont personne ne sait plus l’usage. Elle intrigue une seconde à peine, mais bien des années plus tard, elle est le seul souvenir qui demeure d’un été tragiquement oisif. ** Dans ma rue de nombreux chien-assis parfois de guingois, mais pas un œil de bœuf à l’horizon (qui est tout proche au temps du confinement citadin). Restent ces fenêtres, qu’on peint dans le bureau d’en bas, donnant sur le littoral ou vues de l’extérieur, pour créer une sorte de courant d’air de mer. Le double E dans l’O du mot, évoque d’ailleurs une baignade en bassine, une pour chaque pied, avec du sel. Jean-Marie Pontévia (Professeur d’esthétique à l’Université de Bordeaux) qualifie l’Œuvre de Robert Desnos d’Œil-de-bŒuf ironique — occasion immanquable de tripler les bassines, même si, à bien y réfléchir ces trois E dans l’O font davantage penser au pique-nique sur la plage, aux œufs durs salés au sable… —. Comment regarder ? nous demande-t-il…*** Trois ans plus tard, je passe un nouveau printemps avec le chanteur qui se collait la réplique « Ça sent assez son œil de bœuf », sous la vêture de Madame de Quimper-Karadec. Le maquilleur vient de proposer de lui appliquer des lentilles « cataracte » pour son personnage de roi aveugle. Gagne-t-on jamais au change ? Que lui restera-t-il de son passage parmi nous, sinon une paire de talons en 46 et de quoi effrayer les bonnes gens à Halloween ? L’un et l’autre de ces attributs étant susceptibles de lui valoir rétrospectivement à Versailles le titre d’Archiloque… cf CNRTL : Salon de l’Œil(-)de(-)Bœuf ou absol. l’Œil-de-Bœuf. Antichambre du grand appartement du roi à Versailles où se réunissaient les courtisans. Il publia, contre cette même comtesse Dubarry, un quatrain satyrique, véritable emporte-pièce, qui le fit surnommer l’Archiloque de l’œil-de-bœuf (Fongeray, Soir. Neuilly, t.1, 1827, p.4).
24/03 [CLIQUETIS]
Depuis que j’ai changé de clavier, mon écriture cliquète. Ce n’est pas un cri, plutôt un pas. C’est assez distrayant : je pense aux gâteaux secs d’Indiana Jones et une foule de petits insectes laborieux se précipitent pour charrier les mots de ma tête à l’écran en fourmillant par les doigts. Ils ne peuvent porter plus d’une lettre chacun et pour ajouter un accent circonflexe ou supprimer une majuscule au saut de ligne, ils doivent s’y mettre à plusieurs. C’est assez distrayant : je pense à toutes les couleurs de carapaces disponibles pour les scarabées de par le monde et à Wajdi Mouawad. La vélocité des cliquetis ne compense pas ces fréquentes sorties de route, et je dois composer quand je retrouve un type dans le coma au milieu d’un Voyage dans la Lune et que le ciel de la Vie parisienne s’assombrit sur des cafards, tout ça à cause de ces petits martèlements qui mortellement agacent mon entourage. Si j’écrivais à la plume, mes travaux seraient traversés de reptiles peut-être. Indiana serait encore là, avec Marlon Brando, cette fois. Ou d’otaries incessantes traçant leurs chemins sur l’eau de la page… ** Le Cliquetis est en possession de toutes les clés du Sérail. Il importe que leur entrechoquement soit audible et cristallin — l’idée de prison n’a pas besoin de démonstration, elle flotte comme l’encens lourd dès que la porte d’entrée se referme sur les invités. Le Cliquetis arpente tranquillement le Sérail, disponible pour quiconque l’appelle d’un geste discret, pressant l’index contre le pouce dans un quart de tour délicat — comme on ferait d’une clé minuscule dans une fine serrure d’argent —. À la ceinture du Cliquetis pendent cependant quelques clés monstres qu’il faut tourner à deux mains dans les grosses serrures rouillées des portes basses, mais celles-là même rendent un son clair quand le balancement de sa marche égale les envoie contre leurs petites consœurs. Dans les rares instants d’immobilité du Cliquetis, les sens aiguisés par la nuit du Sérail se hérissent comme des chevaux cabrés de la délectation insupportable de ces tintements incessants et l’on croit voir un tunnel vertigineux dans la succession des anneaux des clés, qui s’engouffre par les caves avant de courir sous la ville, offrant geôles et retraites sûres, au besoin. C’est une illusion. Le tunnel existe. Selim seul en a la clé.*** J’aimerais posséder un vélo bien roulant, avec un cliquetis à chaque tour de roue, pour donner la mesure de mon bonheur.
23/03 [ZOO]
Magnifiques aux/Bras infinis et queue pareille/Gibbons corps de l’air ** Dans le livre de Pacôme Thiellement, un passage sur le zoo. Un rêve, noté deux fois, à 20 ans d’écart. Une histoire de lama qui tire la langue à heure fixe, de sa transformation en biche, de Tintin au Tibet et de grands-parents… je ne retiens rien : tout cela me tire vers mes propres travaux. Un cerf blanc ne rentrant qu’à mi-corps dans le four, rêve mien traverse la page. Mais soudain je vois tous ces zoos humains ou presque qui émaillent mes mises en scène. De l’Italienne à Alger à L’Enlèvement au Sérail en passant par Alcina et même Fortunio, avec son jardin d’âmes captives, j’ai collectionné les collections étranges, les cages à chanteurs, les îles sans départ, l’amour maladif des collectionneurs, des collectionneuses, pour leur petit monde en serre.*** Quand mon frère était petit, j’étais déjà grande. J’avais peur de ne pas être identifiable comme sœur, du fait de notre écart d’âge et de mon éloignement géographique. Il m’a beaucoup appris sur les enfants. Plus exactement : il m’a rafraîchi la mémoire. Je l’emmenais au zoo de Vincennes, pour dessiner les animaux. Je l’emmenais aussi au musée pour dessiner. Je pensais l’intéresser de cette manière… mais avec le recul, je vois que je choisissais toujours les jeux, comme l’aînée impose au cadet ses préférences bien rodées. Il a été très patient avec moi. Il s’attristait de ne pas dessiner aussi bien que moi, gommant avec cette déception notre différence d’âge, mes nombreuses vies d’avance. À cinq ans il montrait aux visiteurs un portrait de moi, prit l’année de sa naissance en précisant : « c’est Boumba (sic), quand elle était jeune ». Mais un matin où nous partions en douce de la maison pour aller petit-déjeuner au café, il s’est exclamé sur la route : « Oh, nous avons oublié de demander de l’argent à maman ! », alors que je gagnais ma vie depuis presque dix ans…
Notre mère dans son enfance parisienne fréquentait le zoo de Vincennes. Elle me l’avait raconté bien avant que je ne le visite, adulte, et son récit se mélangeait aux Vacances de Nanette, la petite fille qui fait tant d’activités lors de sa visite chez son oncle et sa tante qu’elle finit par attraper la circusite, et reste ensuite tranquillement couchée à lire sur le conseil du docteur. Nanette aussi allait au zoo. Et à la ferme, au cirque, au guignol… Mon petit frère et moi, assis sur un banc à dessiner une girafe, nous devenions une image du livre préféré de notre mère, petite. Dans mon souvenir, nous sommes de dos et la girafe sourit.
22/03 [ACCROCHAGE]
Lors d’un accrochage d’aquarelles, aucun mot grossier n’est prononcé. J’en fais cependant un constat. ** À un croisement dans Beyrouth, deux conducteurs s’invectivaient, comme ça, pour la forme, sans grimper dans les tours, en guise de politesse visant à entretenir une espèce de normalité, une espèce d’humanité, alors qu’ils attendaient le prochain feu du ciel.*** Combien de temps avons-nous gardé dans l’entrée du salon, ces branches sèches de buisson ardent qui nous griffaient ou tiraient la laine de nos vêtements, nous accrochant méchamment à chacun de nos passage ? Et pourquoi ? Voilà ce qui n’apparaît qu’à présent qu’une plante douce et verte les a remplacées. Aux matins mal réveillés, sa caresse est douce comme la langue fraîche d’un petit animal.
21/03 [BOUTURE]
Ce caoutchouc offert nain, mais déjà monstre dans l’appartement minuscule où j’avais logé la fin de mes études, voilà que vingt ans plus tard, il décline dans l’immense Fabrique. C’est un chagrin de voir que ce n’est pas dans son vieux pot qu’il fait sa meilleure soupe, ce vieux compagnon encore vert, malgré tout. Un de ses congénères, croisé lors d’un voyage dans les Alpes, m’a révélé le secret de son immortalité, comme le perroquet du conte soufi apporte à son lointain cousin encagé celui de la liberté. Il faut mourir et puis renaître, ici et là. Il en va finalement des arbres comme de la cuisine infinie de cette soupe toujours réinventée à partir du reste de la veille. Mais pour nous autres, alors, qu’en est-il ? ** Nous sommes parti.es chacun, chacune, avec une bouture de Cendrillon. Dans chacune des 14 petites fenêtres ouvertes, elles prennent déjà.*** Je prends personnellement la tentative de vie des boutures qui font leur miel du fond des vieilles bouteilles, éprouvettes, vases moches, théière fêlée où je les dépose. Leur effort pour rester de ce monde, avec moi, dans ma cuisine, toujours étonnée, « cette joie stupide sur son vilain visage ».
20/03 [CALCIFIÉ] Il m’apparaît que si les femmes ne postulent pas en masse pour des postes qui ont toujours été tenus par des hommes, c’est notablement parce que ces posts ont été conçus et faits à leur mesure par ces mêmes hommes et que la seule proposition qui leur est faite est de s’insérer dans cet habitacle calcifié, quitte à s’atrophier, à s’estropier, à s’attrister. En aucun cas, on ne leur propose de perestroïquer, de construire à côté quelque chose à forme humaine et non pas mâle uniquement. Qui voudrait prendre la place d’Atlas, sachant qu’il y a une autre façon de faire que porter héroïquement seul le poids du monde sur ses épaules, mais qu’il lui serait interdit de mettre en pratique, par exemple, la dynamique légère de la charge justement répartie ? ** Les inventions, les trouvailles, les triples saltos que cette période hors-norme, extra-ordinaire, engendre déjà et engendrera, combien de temps faudra-t-il au gouvernement pour les calcifier en règle générale, pour les amoindrir en les banalisant, pour nous les faire regretter ?*** Mélisande, une dramaturgie chiromancienne. »On dirait que mes mains sont malades aujourd’hui ». Dans l’eau, comme calcifiées. Pourtant : « Mes mains ne tremblent ». Mais plus tard, après le plongeon de l’anneau de noces : « Je croyais l’avoir dans les mains cependant… J’avais déjà fermé les mains, et elle est tombée malgré tout… ». Au moment de la mort, le vieux roi Arkel s’étonne : « Pourquoi étend-elle ainsi les bras ? » Pas les bras, je pense, les mains, les mains plongées dans la fontaine, elle les contemple : la jouvence a échoué. Les mains qui croyaient tenir l’anneau du soleil. Le temps s’aplatit. « Il n’y a plus qu’un grand cercle sur l’eau… »
19/03 [MANQUÉ]
Le rendez-vous des nuages, dans La Vie parisienne, pour être manqué n’en est pas moins beau. D’ailleurs il tire même de son évitement la seule beauté possible dans un tel entrelacs de faux-semblants, d’illusions, de croyances et de traquenard. Pauline et le Baron, à l’amble un instant, n’avancent pas plus avant : vite, vite, le nuage s’est retiré et le plancher des vaches briserait leurs pantoufles de verre. Un biscuit de Savoie, confectionné chez un célèbre pâtissier du siècle dernier, ne gonfle pas au four : il est manqué. Toutefois, le chef du « laboratoire » (…) ne voulant pas qu’il soit perdu y ajoute du beurre fondu et une couche de pralin. Ainsi repris, le manqué plut si bien qu’on lui laissa ce nom (Ac. Gastr.1962). Le manqué est si réussi qu’on lui fabrique un moule pour être sûr de rater convenablement à chaque fois : le moule à bords hauts, dit moule à manquer. ** En entendant le chiffre 45, dans la petite cuisine qui jouxte le salon où les belles filles battent les cartes, les larmes me montent. Nous n’allons rien manquer de décisif, dans cette séparation, puisqu’il n’y a rien à voir sinon rien à vivre, mais les parties de rami, les conversations et le contact osseux et poupins tout ensemble de ces grands corps pensants, nous aura bien manqué, quand viendront les retrouvailles.*** J’ai remis pendant un an. Remisé. On dirait une fable : « Quand les conditions seront plus favorables, se disait-elle… » La moralité n’est qu’une somme d’occasions manquées. Pourra-t-on en faire un grand vide-grenier ?
18/03 [AQUEUSE]
La goutte d’eau qui fait déborder le vase, je m’interroge sur sa teneur en sel. Est-ce une larme ? Un reste de salive mal employée ? Ou bien encore la trace infime d’un lointain orage, sorte d’effet papillon-boomerang, temporel plutôt que spatial, qui enfin parvient ? ** La goutte d’eau qui fait déborder le vase est un postillon.*** Quelle goutte d’eau a pu fêler ce beau vase d’homme ? Autour de lui les plantes vertes semblent profiter, elles. Mon œil suit les ravines des ravages. L’insomnie, l’alcool ont dévalé la pente torse nu, en hurlant sans un bruit pour ne réveiller personne d’autre. Sur l’instant, mon œil pèse déjà trop sur l’âme entamée sous la chair. Plus tard, j’écris : « merci de m’avoir laissé te voir ». Je n’imagine pas plus haut gage d’amitié. « Même le plus rien du tout, on peut encore le donner », répond-il.
17/03 [DUCHESSE]
Les pommes duchesse sont des choux romanesco en patate. ** Pomme à Dine, pomme à Chine, pomme à Suzette et Martine, pomme à la belle Lison, à la Comtesse de Montbazon, pomme à Madeleine, Orange à la Du Maine.
Comptine retenue plutôt qu’apprise dans l’enfance… la nature tout à fait gaillarde de l’affaire m’échappant, n’en connaissant que le refrain. Elle vient toujours chantonner à mon oreille en réponse au mot Duchesse… Après étude, il semble que la duchesse de Montbazon fut chassée de la Cour par Louis XIII, et Anne de Bourbon-Condé devint duchesse du Maine par son mariage avec le fils bâtard de Louis XIV et de Mme de Montespan. Il semble que cette comptine à deux duchesses ait également taraudé Gérard de Nerval et Alexandre Dumas…*** La duchesse est dite brisée quand le pied est formé par un ou deux tabourets indépendants. J’imaginais bien d’autres occurrences : d’abord, j’ai été éblouie dans l’enfance par l’adaptation télévisée de La Duchesse de Monsoreau. Ensuite, les écrits des deux chanteuses qui tenaient le rôle de Madame de La Haltière dans Cendrillon, contiennent de stupéfiantes élaborations, sur son passé, son imaginaire et ses routines (toutes consultables à l’envi sur la page Écoles de mon site). Nul doute qu’à la lecture de cette maigre définition du destin brisé des duchesses, elles apporteraient force démentis. Y rêver répare en soi.
16/03 [DOUÉE]
… de raison, je me suis rendue à l’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai. Je m’en félicite grandement. ** L’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai est reportée sine die. Ma pratique magique n’est pas tout à fait au point si je déclenche une pandémie internationale, souhaitant simplement être disponible pour ce moment d’importance et d’amitié. Le temps m’est donné de voir si je suis plus douée pour les cours en visioconférence.*** Douée de raison, seule dot indispensable à un bon mariage d’amour.
15/03 [CHIFFONNER]
Histoire singulière de quelques vieux Habits : faire dans la dentelle façon Henry James. ** Le même verbe pour dire froisser ou arranger avec goût. De notre temps, de notre humeur, de notre peur, pareillement.*** Dès longtemps embarrassée d’un épais sentiment d’imposture chaque fois que je dois seule m’occuper des costumes — je n’ose même pas dire faire —, je trouve dans ce mot une porte de sortie : je ne fais pas l’ouvrage d’une costumière, je suis chiffonnière. Voilà ce qu’avec aplomb je dirai demain dans l’honorable réserve de la Comédie Française, en regrettant toutefois de ne pas y devenir cramoisie pour me fondre dans un rideau.
14/03 [PARISIENNE]
Mythe de deuxième zone. ** En temps ordinaire, Paris m’est depuis longtemps devenu un mal nécessaire. En passant rapidement dans les rues, j’y vois ce que j’y voyais, étudiante, jeune femme, sous la forme résiduelle de la couche de peinture écaillée d’un décor de mauvaise facture. De ceux qui ne tiennent pas les reprises.
Si nous habitions la même ville, ce ne pourrait être qu’une petite ville, de celles qui font dire « c’est où ? » juste après leur nom, nom qui garde son secret, comme ces villages magiques qui n’apparaissent qu’une seule fois par siècle ou qui se dérobent au regard de l’ennemi, bien loin du Secret de Paris, dont on a vendu le vide et le plein tant et tant de fois qu’il n’a plus que la matérialité de la croyance — et je me souviens de quelques lieux que j’aimais et qui ressemblent à présent à leur caricature, comme Chirac avait fini par se confondre avec sa marionnette, bénéficiant au passage de sa sympathique maladresse au point qu’à heure de la Justice, il ne soit plus resté de lui qu’un enfant oublieux. 
La même Ville/E.C*** Un jour, constatant qu’il y avait une queue de trois personnes devant une boulangerie, j’ai renoncé à y acheter ce que je venais y chercher. Je suis partie au pas de charge vers un plan B, de moindre intérêt. J’avais perdu un tactus mien au profit de celui de la ville. D’ailleurs, ne dit-on pas : « à la parisienne : de manière rapide, peu solide. Enfoncer une vis à la parisienne. ». Il y a bien des manières de manquer de rythme, voire de manquer le coche.
13/03 [HARPE] La harpiste m’effraie délicieusement. Avec sa harpe. Tout le temps, je pense à La jeune Parque, sans avoir relu le poème, je sais qu’il tombera, comme les mains de la harpiste, juste, à l’endroit de ce délicieux effroi. J’ai envie d’en réunir trois. Elles seraient maternelles comme les araignées de Louise Bourgeois, industrieuses comme Pénélope tissant et détissant un arpège ici et là, patientes comme la mort, leurs ciseaux toujours cachés dans leurs cheveux. En un éclair, elles déploient leurs grandes ailes noires, et reprennent leur morceau. Ces harpistes. ** Une drôle de musique joue, elle est douce et légère comme un mois de grève en mai, un instant d’inattention et on oublierait que ce sont les Parques qui s’amusent à la harpe.*** L’instrument meuble. Imposant et transportable. Enraciné et élancé. Lourd et traversé par le vent.Bandé comme un arc avec son nom sonnant pourtant comme une lance de pêcheur.
12/03 [BROC] On entend BRO, non ? BRO D’O. On voit un chat qui se rebiffe à l’idée d’une douche. Ou son frère. Ce journal est vraiment fait de bric et de broc. Va, Bro’ comme je me pousse ! ** 2 août 1914 : L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. — Après-midi piscine/Frantz Kafka
C’est ça un journal. Même si on a envie de se saouler à pleins brocs en entendant les nouvelles. Pas un bric-à-brac, qui suggèrerait une présentation favorable à la vente, mais de bric et de broc.*** Il est broc en savoyard, c’est brouillon, ou peut-être pas en savoyard, mais seulement pour ma mère qui est un département et une région à elle seule. On voit dans le mot la silhouette claudicante à qui manque irrémédiablement son bric. Et cet agacement quand une de nos chaussures « fait un bruit », c’est-à-dire quand elle prend la tangente en faisant un autre bruit que celui qu’on n’entendait plus, un bruit différent de l’autre. Deux souliers qui ne s’appareillent plus suffisent à marcher sur notre grand fantasme de la symétrie. Broc est définitivement dépareillé, on ne dira jamais de broc et de broc, c’est plié, il n’y a que des faux jumeaux parmi les mots et la parole boite.

11/03 [FOURRÉ] Au chocolat. Un cri du cœur. Ou une veste, non, des petites bottes russes de contes. Ou un coup. Mais un coup en renard, en douce. Impossible de couper le cordon d’avec l’enfance. Comme ces moufles attachées l’une à l’autre par un épais fil de laine qui court — un furet — dans l’intérieur de l’anorak, le long des manches, derrière la nuque… La moufle de droite, on l’appellera le Minotaure, celle de gauche portera le nom de l’ennemi n° 1. ** La très légère grimace sur le visage des élèves, quand j’évoque le petit pois fourré avec une dinde, devant leur tentative de faire tenir tout un opéra dans un air. Rien que de très normal, ajouterait mon très cher ami Victor Duclos : une vache après l’autre. Elle m’en rappelle une autre cette grimace, proprement horrifiée celle-là, d’un élève peu au fait des expressions imagées, du second degré en général et d’autres subtilités de la langue, en m’entendant le prier de ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain »… *** L’expression « dans quoi t’es-tu fourré ? », on ne l’entend plus fréquemment. Je la regrette : avec elle un renard passait dans ma vie. Je me demande si le fourré est une petite forêt… mais non, fourré renvoie au fourreau, à fourrure, à farce. Et tout à coup à fou rire… dans une répétition tendue par le manque de temps, un grand élève belge prend le risque de m’interrompre pour demander une précision : Madame — il m’a madamée jusqu’à son prix de sortie, pour me faire le cadeau liminaire d’arrêter dès après —, je suis désolée de vous embêter avec ça… Je tourne vers lui mon œil de fauve à peu de patience. C’est que vous nous demandez d’entrer à cour, si j’ai bien compris… Tu as bien compris, quel est le problème ? Il est mortifié par sa propre demande, penaud, au comble de la gêne, mais il poursuit : eh bien c’est que nous sommes sortis à jardin dans la scène précédente. Oui… ? Je ne comprends pas, Madame… Je refuse de justifier les déplacements, de donner aux entrées et aux sorties sur le théâtre un vernis psychologique. Chacun sa mère, comme disent les Russes… Mais grâce à la petite ride que son souci lui trace entre les yeux, je me souviens que c’est un cours, qu’ils ne savent pas, qu’ils oublient comment… Bien, reprenons au début : pourquoi vos personnages sont-ils sortis ? Nous sommes partis à la recherche de quelqu’un dans la forêt… Visage du grand dadais soudain illuminé de joie : Aaaah ! On peut dire qu’en cherchant, on a croisé un petit renard et ça nous a détournés ! (Ô grâce !)
Dans les jours qui ont suivi ce cours, j’ai modélisé le petit renard, qui est devenu « le cas du petit renard » — une manière poétique et polie de rappeler aux élèves que je dirige des interprètes et non des personnages —. Ce petit renard fait désormais partie de la grammaire de scène élémentaire que je partage avec les nouvelles promotions. Quant à cet élève exceptionnel, sa fantaisie et sa bonne foi ont été d’un immense secours pour fouiller les fourrés où s’embusquent les préjugés des apprenant.es, de chaque côté de la barrière en papier crépon.
10/03 [GOBELET] — Aaaaaah ! Comme des verres en plastique ? (Vision très ancienne de ma chienne Roxanne gobant une mouche au passage). Je voulais dire gobelets. Je ne voulais pas dire plastique. — Finalement, je vais prendre des verres en verre, mais très solides. Comme un pied d’éléphant qui se pose dessus sans le casser. — Un pied d’éléphant… Comme la plante ? — Non, comme la bête. — Je ne vois pas. — Ce n’est pas de votre âge. Arcoroc un défi aux chocs ?… Laissez tomber. Il devait y avoir un trucage, de toute façon. Ou non. Et alors le pied d’éléphant aura ouvert la voie à la voûte sans colonnes de l’Architecte Mâhyar, comme un passage à travers les alpes, après avoir arrosé la pierre de vinaigre. Mais s’il y a un truc, c’était peut-être de la pisse, après tout, et Pétrarque s’est fait rouler. **
Premier des sept offices de la maison du roi, correspondant au service de la table (l’une des fonctions principales de l’échanson étant de présenter le gobelet au roi). Chef, officier du gobelet. Cet honnête homme n’a jamais fait d’autres voyages que ceux de Compiègne à Fontainebleau, pour le service du gobelet, dont il était officier. 
Étienne de Jouy/Hermite
La coupe de Thulé du roi Pausole appartient à cette catégorie dite du chien de Heiner Müller. « Comme on la fout par terre, elle est toute bosselée », certes, mais c’est la même coupe que celle des Faust (Berlioz, Gounod…). Quant aux autres invité.es du bal, on leur donnera ces petits gobelets mignons en plastiques extérieur argent intérieur or qui ont fait si bien pour le vin herbé des fées dans le Jardin des Miroirs du Parc en janvier dernier. Comme les gobelets de quasi, ils ont des propriétés pharmacologique — ici, celle de rappeler la nuit, le froid, l’extérieur, l’aventure — *** Dans mon sac à présent, il y a aussi un petit gobelet, pour offrir à l’improvisade un godet dans des parcs, des jardins ou des rues à l’ami.e que je croiserais. Dans ma famille, on a toujours tenu des cafés. Je tiens un Thermos à portée de main.
09/03 [ GENOUX ] Pour aller du je au nous, il suffirait d’un nudge, croit-on, mais ce coup de coude qui n’a pas le cran de dire son nom et se cache derrière un pouce politiquement correc’ ne nous emmènera pas si loin. Petit. e, on a nounou et de je peu ou prou. Petit. e, on a mal au je-nous, quand le parent s’en va vadrouiller et nous laisse en plan, mal au gène où, mais où ? Mais grand. e. s nous voilà, qui savons tout cela. Ça doit être tendineux Cette fois. Cette foi qu’on a. Me fais pas rire j’ai mal. **
— Quand je dis : je suis à vos genoux, je me mets à ses genoux ?
— Ben non, tu lui dis.
— Je ne me mets pas à genoux ?
— Non, c’est elle qui te met à genoux. Enfin, c’est ce que tu lui dis.
— Je lui mens ?
— Non, tu présentes les choses sous ce jour.
— Le jour des genoux ? Je ne comprends pas pourquoi je ne tombe pas à ses genoux.
— D’abord parce que tu te casserais les genoux en te laissant tomber dessus. Pas maintenant, mais après 15 ans de vie de ténor. Et puis, quand tu lui diras : je suis hors de moi, comment feras-tu ? *** Les cheveux de Mélisande inondent Pelléas « jusqu’au cœur » et c’est si poétique. Et puis, un vers plus loin, « jusqu’aux genoux » et… c’est une autre poétique. La trivialité de l’os, quand il n’est pas en terre, nous fait sauter les siècles. Il y a plus de corps dans un genou que dans un cœur sur la scène du théâtre. L’articulation du corps raconte tout autre chose que le siège des sentiments et du courage. Raconte quoi, alors ? Dans leur quête nocturne de l’anneau dans la grotte (voir les épisodes précédents), Pelléas et Mélisande redoutaient d’être pris par la marée. Pendant la scène de la tour, ces cheveux qui inondent jusqu’aux genoux, mettent le ciel à l’envers de la mer. Résonnent les vers bien antérieurs d’Antoine Godeau (17e) Mers sur nos têtes suspendues / Eaux qui couvrez le firmament / Vertus que dans chaque élément / La providence a répandues. Mais on ne peut s’en tenir au passé. Le genou de Pelléas, n’est pas encore le passage du Je au Nous pour la psychanalyse balbutiante. Mais il n’en demeure pas moins — contemporain de L’interprétation du Rêve — une articulation qui apparaît entre ces deux êtres, qui se parlent, l’un et l’autre, une langue étrangère. Et les baisers sonores de Pelléas qui montent tout le long de la chevelure (Tu entends mes baisers le long de tes cheveux ? Ils montent le long de tes cheveux…), conductrice comme l’eau, laissent entrevoir davantage du théâtrophone de Marcel Proust que du balcon de Cyrano. Confusément, s’esquisse la silhouette étendue et fiévreuse d’un père de Pelléas, traversé lointainement de l’onde d’amour dont vibrent les murs du château, jumeau dans la maladie, la frustration et le plaisir de l’auteur de la Recherche.

08/03 [ADELPHITÉ] Liberté, Égalité, Aldelphité ? On casse si fort les pieds des féministes qui veulent ranimer des mots oubliés ayant pourtant existé en toute légitimité : matrimoine, autrice… Que celui-là, qui n’existe dans nul dictionnaire est par avance bien tentant ! L’impossibilité du savoir absolu autorise le poème Jean Starobinski ** Il y a des mondes inconnus qui ne devraient éveiller que notre curiosité. La chance d’avoir à inventer, de prendre un chemin autre, encore d’herbes hautes, que les sentiers battus et rebattus à plates coutures de la domination omniprésente des uns sur les autres. Hélas le 10 de der double toujours les points de ceux qui ont déjà toujours eu gain de cause. Nous nous croyons, un instant, semblables aux déesses, mais nous sommes sempiternellement Achille derrière la tortue. Quittons la course.*** Je signe “un grand salut amical”. C’est un emprunt. Une citation. Chaque fois que je conclue par cette phrase, je pense à la femme du tonnerre de qui je la tiens. J’ai tout le ridicule d’une admiratrice secrète, parce que je m’en tiens à ça, à cette salutation en pensée plusieurs fois par jour du souvenir impressionné et chaleureux que je garde d’elle, au lieu de l’aller voir, de la visiter avec des petits gâteaux… Parfois, je module : un grand salut fraternel ou sororal. Alors pourquoi pas un grand salut adelphe ? Il faudrait d’abord essuyer la blague de mon ami le Chat Alex (pourquoi tu m’appelles Adolphe ? Variation sur un de ses plus grands succès : pourquoi tu m’appelles Maurice ? Qu’il sort à tous les parvenus claironnant leur prochain d”part pour l’île Maurice). Et puis les corrections amicales des pointilleux de mon entourage (Attention ! Tu as oublié le T de Delft). Et enfin désavouer les enthousiastes qui m’imaginent toujours entre deux tragédies (Incroyable! tu es à Delphes, comme la Pitie). Ce mot tout neuf, issu de langue ancienne — ἀδελφός, adelphós (« utérin, frère ») —, dit tout ensemble le frère et la sœur. Il est encore fragile et doux comme une porcelaine bleutée.
07/03 [PATIENCE] Dans les livres de Jane Austen, une patience de la plus belle eau se tient. Probablement pour les austiniens. Les autres… on les plaint. Elle fait du temps, de l’espace, entre les villes et la campagne, entre les lignes où le monde — cette boule à neige — se retourne d’un coup. On ne comprend rien, on s’agace ? C’est que la vie est à l’envers tant qu’on tient le reflet pour le modèle. Mais deux phrases longuement muries, tombent dans la paume ouverte de Madame Austen : ordo ab chaos et tempo giusto. ** Les Italiens sont tout à Bocacce — part vite et reviens tard —, Cristina Comencini m’est une cousine à la mode de Jane Austen. Par delà l’ombre de la mort, et l’assiduité de sa vieille servante, la maladie, c’est bien l’intimité, cette promiscuité avec les nôtres qui va devenir le centre de notre attention. Contraint.es forcé. es, parfois jusqu’au tragique comme le rappelle #NousToutes : Être confinée chez soi avec un homme violent est dangereux. Il est déconseillé de sortir. Il n’est pas interdit de fuir. Besoin d’aide ? Appelez le 3919. Plus généralement, nous devrons user de patience, avec les cher.es, avec nous-mêmes. Un vaste sujet pour le roman épistolaire à inventer avec tout.es nos cousin.es de par le monde.*** En l’entendant dans la bouche de Golaud, exaspéré par l’incapacité de son fils de sept ans à satisfaire sa curiosité maladive, je me souviens que c’était l’injonction familière de mon grand-père paternel. Patience… ! Pourtant à bien y réfléchir, il disait plutôt « Bonté divine »… Mais l’exaspération terrible, qui respire lourdement et roule des yeux, voilà leur point commun. Encore aujourd’hui, je me sens tout près de ce petit garçon qui la sent gronder comme l’orage.
06/03 [FANTÔMES] Ils sont là. Insistants et discrets tout à la fois. Immanquables. Le premier m’avait tant effrayée : alors, il va falloir tous les porter, nos morts ? Je ne savais pas qu’ils apportaient la force nécessaire à ce portage, qu’ils apportaient l’espace suffisant pour leur faire de la place, qu’ils passaient à travers les murs de nos vies sans effondrement. Ils n’ont de cesse de nous dire : la mort, c’est banal.
** Personne ne croit aux fantômes avant de les voir. Nous croyons à la littérature des fantômes, mais jusqu’à les voir… qui voudrait y croire ? Et parfois même en les voyant, on leur trouve mille prétextes pour qu’ils n’existent pas.
The master came back unforeseen ?
Some servant —
no ! I know them all.
Who is it who?
Who can it be?
Some curious stranger?
But how did he get in?
Who is it, who?
Some fearful madman
locked away there?
Adventurer? Intruder ?
Nous ne pensons pas davantage pouvoir croiser un dragon qu’un fantôme. Les mots existent, ils sont beaux, étranges, ils ornent le quotidien. Nous jouons avec leur beauté, avec la peur délicieuse qui les environne. Bien longtemps après leur apparition, ils demeurent incroyables. Et même ensuite, on ne sait pas quoi faire de cette croyance. Comme la gouvernante du Tour d’Écrou ou l’assassin royal de Robin Hobb.*** Il y a souvent des fantômes. Dans les spectacles vivants que je mets en scène. Parfois même il n’y a que des fantômes — mais qui s’ignorent. La plupart du temps, ils sont plusieurs. Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà montré un fantôme isolé… Mais je m’aperçois que je n’ai pas de registre à jour des revenants. Dans une pièce que j’écris, il y a un fantôme qui réussit le tour de force d’être plusieurs fantômes, selon qui le regarde. Le fantôme de chacun.e… À vrai dire, la pièce elle-même, écrite sur un temps distendu, me hante.
05/03 [JARDIN] Antoine Emaz traverse furtivement mon gros jardin, par le ciel. Le chemin de pierres plates mangées par l’herbe où je m’avançais s’étonne de son ombre et s’égare un instant. ** Une fois par an, on installe un jardin d’œuvres dans le hall des salles publiques du conservatoire. Cette année, il y a des fées. Il s’agit maintenant d’arranger l’exfiltration de l’une d’entre elles vers cet autre jardin : l’atelier annuel des élèves et son chêne enchanté. Quelle vie que la nôtre !*** Antoine Emaz est revenu. À date fixe donc. J’ai croisé un de ses poèmes que j’avais oublié depuis longtemps :
Être là, dans le jardin, sous les grands arbres. / Le feuillage, vu d’en dessous, dans la lumière./ Transparence, mouvement berçant des feuilles.// Beaucoup de choses et d’événements importants /auxquels on ne fait pas attention. / Dans le jardin entouré de hauts murs.

Cette apparition de la poésie d’Antoine Emaz est toujours une surprise. Je pense à Philippe Jaccottet dont je ne peux rien dire, non plus que d’Yves Bonnefoy. La chanson des poètes de Trenet traîne un peu sottement dans ma tête. Je me prends à penser : c’est vrai, c’est ainsi, les poètes morts ont l’âme légère. « On a avalé un grand coup de vent », me souffle alors Antoine.
04/03 [COLOMBAGES] Aux maisons qui prennent sous leur aile, des oiseaux. ** Au moment du fait divers qui inspira Mérimée pour sa nouvelle, Colomba avait 57 ans. L’âge vient et je déplore encore que mes parents ne m’aient pas choisi ce prénom de douceur et de sang. Schioppetto, stiletto o strada … Je devrais peut-être songer à m’en venger.*** De ces mots qui ont toujours l’air de recouper autre chose, d’être pris dans une expression… Un colombage mystérieux, du meilleur colombage. Qu’est-ce que cela pourrait désigner ? Un ami me signalait récemment qu’en croisant le mot maclotte dans un poème d’Apollinaire, il s’était bien gardé d’aller en vérifier la signification exacte, car d’autres étaient venues occuper cet espace d’incertitude : « Une danse, un malheur, une petite génie de la misère ? »
03/03 [SENT-BON] C’est un mot de vieille, de savon au chèvrefeuille, de petit flacon tarabiscoté de Violettes de Narbonne. Je tiens son corps de fauvette dans mes bras, endormi, confiant. Le temps l’a transformée en petit oiseau. Plus de dents du tout, c’est normal et la peau si fine sur son squelette volatile. Elle sent toujours bon son petit parfum de sucre chaud. ** Du fond du sommeil, dans l’obscurité de la chambre, je sens l’odeur d’un gâteau et sa couleur caramel. Mes yeux s’entrouvrent : c’est l’effluve de ton parfum flottant dans la pièce alors que tu la quittes en coup de vent.*** On me raconte le cas d’une femme qui n’a recouvré que les bonnes odeurs après des semaines d’odorat perdu. Il m’est plus facile d’imaginer un monde olfactivement neutre qu’une vie de sent-bon. Je veux dire moins pénible, paradoxalement.
02/03 [JAVELLES] Il avait neigé en septembre. Sur la route de nuit, nous nous sommes arrêtés : les lièvres s’étaient rassemblés autour des javelles à moitié ensevelies — perdues pour perdues, pas perdues pour tout le monde ! — et ils dînaient de grains, sous la lune. C’était… spectaculaire, tu vois ? #papillotes Notre corps est comme de l’herbe, dit-il. Voilà que nous sommes dans le demi-cercle de la faux. Les pieds de l’archange marchent déjà sur nos compagnons tombés en javelle (Jean Giono/Batailles dans la montagne, 1937). ** Dans un restaurant folklorique de Vézelay, une envoutante et rigolarde chanteuse (Claron McFadden, puisqu’à ces seuls mots de portrait plus d’anonymat possible), m’avait raconté un opéra créé quelque temps auparavant à Lyon. Le livret évoquait un temps après la mort où les arrivant.es pouvaient choisir lequel de leurs souvenirs deviendrait leur éternité. J’imagine, plus que je ne me rappelle, que le librettiste avait interrogé des vivant.es pour se faire une idée. Il me semble qu’à l’étonnement général, ce n’étaient jamais des souvenirs tels que : rencontres amoureuses, naissances, gloire, qui étaient évoqués. Cet opéra, je ne veux pas le voir : j’aime par trop le récit de la flamboyante Claron McFadden et l’intimité incongrue qu’il nouait entre nous en cet instant. Un instant de conteuses. De sorcières. De passeuses d’âmes.
Ce souvenir de mon grand-père des lièvres surpris nuitamment dans leur assemblée autour des javelles, je crois qu’il souhaitera y passer son éternité.*** Et cette histoire des javelles est revenue un fois encore dans notre discussion, par mégarde j’ai dit “lapins” et immédiatement mon grand-père a corrigé — m’a corrigée — : des lièvres ! Des lièvres pas des lapins ! Lui si débonnaire sur les narrations, il ne rigole pas avec l’exactitude de celle-ci. À raison d’ailleurs : les lièvres sont sauvages, ils battent la campagne.
01/03 [ENFANTS] — Et toi qui n’en as pas… Quand tu seras vieille… Tu vas être seule… — … Non. Pas davantage que celles qui en ont, en tout cas. ** Et pour dire vrai, je sais/Que je n’aurai jamais d’autre enfant que moi.*** J’ai encore fait l’enfant pour montrer des enfants à une jeune femme qui doit jouer un enfant et qui en savait pas où elle avait mis le sien, ni les autres.
29/02 [ÉVITEMENT] ** L’an dernier, la question ne s’était pas posée. Mettons ça dans la boîte à on-y-pensera-plus-tard, dans quatre ans, en l’occurrence.
28/02 [SOSIE] Charlie Chaplin arriva en troisième place d’un concours de sosie de Charlot. Je tourne et retourne cette information dans ma tête depuis 24 heures et elle me semble la chose la plus sensée que j’ai jamais entendue. ** Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. L’EHPAD semble rempli des sosies de celle que je viens voir. La vieillesse nous brouille les yeux, comme la toute petite enfance avec ces bébés confondus sans leur bracelet, interchangeables, comme tout ce qui est étranger et dont on ne sait distinguer qu’une couleur, qu’un trait… Il y aussi de vieilles femmes affreuses et qui pourraient être inquiétantes — de méchantes vieilles, je ne veux pas manger avec elle — mais elles ne le sont pas, inquiétantes, elles sont déboussolées, cabossées, carabossées, souffrantes, absentes… et puis même déboussolée, délestée de son dentier et de sa mémoire immédiate, sans doute échevelée, la Jeanne ne sera jamais autre pour moi que la relation qui nous lia.*** Cet ami très cher qui s’interroge dans sa souffrance : pourquoi cela m’arrive-t-il à nouveau ? Mais c’est plutôt à vieillot, semble-t-il, ces séquences qui se proposent encore et encore pour notre tourment, tristes sosies de ce sinistre Grévin, où nous nous sommes maladroitement laissés enfermer.
27/02 [GOUTTE] Ni crise, ni accès depuis deux mois, la goutte ne déborde plus mon grand-père. Il y a bien assez d’autres emmerdements, commente-t-il, philosophe (de la mouvance papillotes). ** La salade, il n’en mange plus, c’est pas bon pour la goutte. En fait, c’est le contraire : la goutte prospère en cas de salade.
– Donne-m’en tout de même deux feuilles.
 Nous mâchons bien la nostalgie de son jardin.*** On n’y voit point et on y entend goutte, me rappelle mon grand-père — et soudain ma grand-mère me manque qui n’est plus là pour corriger mon usage peu regardant d’emmener et d’emporter. Comme un robinet mal fermé, une goutte après l’autre, toute la nuit, sans qu’on trouve le courage de se lever pour l’aller fermer.
26/02 [PIRATES] Certaines personnes adultes retrouvent le moyen d’y jouer grâce à l’appel à l’aide, balisé de fautes d’orthographe, d’un ami otage d’un pays lointain. Se faire pirater… un peu de haute mer dans un monde de villes. ** J’ai des affaires de piraterie, un corsaire en mer (Dylan Corlay) tandis que je suis tranquillement installée dans mon bureau d’armatrice en attendant les coffres d’or. Bref, Dylan Corlay et notre équipage jouent le Concerto pour Pirate ici, là et partout et la SACD m’en donne des nouvelles. Un pirate avec un solide code d’honneur que ce Mordicus.*** Dans À la ligne — Feuillets d’usine
Joseph Ponthus faisait chanter les sardines
Je pense à sa boîte trop petite
Pour son tatouage de pirate
Avec un cœur déraisonnablement lourd
Pour une étrangère sur le port
25/02 [KAKI]
Couleur de la poussière aux Indes. Le fruit jaune orangé juteux à chair molle fait bien voir la limite du déterminisme. ** Les kakis et les grenades. Nature morte paramilitaire. *** Au conservatoire de théâtre, on aimait porter les habits des ouvriers, les habits des militaires, le bleu et le kaki, pour ne pas s’oublier : on a un vrai boulot, et c’est la guerre. Même avec des mots, on peut se salir les mains. Mais à la vérité, on aimait tous les costumes et il n’y avait aucun habit propre. L’hiver, sous prétexte de Tcheckhov, on empruntait des gros manteaux aux gardiennes bienveillantes de la réserve. C’était la dèche en robe du soir, et l’agrafe du ticket de pressing blessait juste assez la peau délicate de l’omoplate, pour qu’on ne s’y croie pas.
24/02 [RAVI.E] Le kidnapping qui fait sourire. À se demander ce qu’on abandonne quand on est enlevé.e pour être si léger.e. ** Patelin pour l’exemple, il me confie : moi, tu me connais, j’ai pris ma tête de ravi et je lui ai dit que c’était une idée merveilleuse…*** Ici, il y a toujours un demain où on peut aller se faire ravir dans la forêt. C’est pourquoi je n’en veux plus partir.
23/02 [SUBSUMER] Tristesse à ces mots qui échappent, non par leur puissante nature poétique, mais parce c’est notre vue qui est trop faible. ** Déconcertant de regarder les empreintes de mes bottes de sept lieues aller de pair avec mes pas de fourmis. Et puis le sur-place longue durée qui semble une éternité. Bref, un an plus tard, je ne saurais toujours pas dire ce que subsumer veut dire. (On ne m’aide pas beaucoup pour ce cas précis).*** Il n’y aura peut-être pas de quatrième année du Journal d’un Mot. Il est temps de se relever les manches avec [Subsumer] au lieu de me repaître de ses sons rigolos et de ma lamenter sur ma tête sans philosophie. Je pioche une définition fastoche : Ranger un cas d’espèce sous un concept plus général. Le mot « fruit » subsume le mot « pomme ». Ici, on fait plutôt dans le sur-mesure, dans le particulier, dans le tête-à-tête avec le mot, si je dégage un concept, c’est par accident, comme l’autre jour au square, un ballon d’enfant d’un petit coup de pied mou, pour participer à la paix sociale. La paix sociale subsume-t-elle la déviation des balles ? La préservation des châteaux de sable ? Je m’interroge. Le courage me fait défaut pour me coller une troisième déculottée avec la définition Kantienne cette année.
22/02 [ANOURE] Pour faire l’amour, féminin, masculin, singulier ou pluriel, ça n’a pas trop d’importance, mais il faudra une jambe de plus, tout de même, sinon ça ne tient pas debout. Si personne ne m’avait dit que c’était l’amour, j’aurais pensé que c’était une épée nue. (Texte attribué par Rudyard Kipling à un ancien poète indien et cité par Jorge Luis Borges) Le curé est embarrassé. L’éléphant et la souris veulent qu’il les marie. Avec d’infinies précautions, il tente de leur faire entrevoir les incompatibilités incontournables de leurs natures, à terme. La petite souris, justement, honteuse et rougissante, dit dans un souffle, ses yeux pleins de larmes : Je vous en prie, monsieur le curé, il faut nous marier, c’est pressé. ** Quelques instants avant le départ du train pour Thomery, je lis dans Nullipare de Jane Sautière, une phrase sur le doux mufle des vaches de Rosa Bonheur. Un peu plus tard, je me dis qu’elle était sans enfant elle aussi. Une théorie fantasque s’échafaude des liens exacerbés qui uniraient les femmes nullipares à leur animalité, leur permettant de mieux savoir traiter d’égales à égales avec les chats, les lions et les vaches écossaises à poil long. Peut-être ai-je simplement pris un coup de lumière en lisant le dernier passage du livre, où elle se déshabille sur la plage, si présente qu’elle est offerte… La propriétaire du château de Rosa Bonheur accepte gracieusement le don du livre « pour mention du nom » dans sa bibliothèque. Je sens que Jane Sautière serait heureuse de le savoir là-bas. Enfin, je le flaire.*** Le contraire d’anoure, c’est urodèles.
21/02 [MOT] Son émis par quelqu’un qui ne sait pas parler. De la même racine indo-européénne, l’arbre au tronc double porte le fruit Muet et son frère Motus, qui croît dans l’ombre. ** Ce qui devait arriver arriva (et rapidement encore) : la tenue du Journal d’un Mot décupla le goût des mots, leur intérêt, la curiosité, la familiarité et l’audace à leur endroit. Dans mon souvenir de Moon Palace de Paul Auster, un jeune homme au service d’un vieux monsieur aveugle apprend à lui décrire minutieusement tout ce qui croise leurs promenades. Il prend l’exemple, je crois, d’une borne d’incendie et de la vingtaine de minutes qu’il peut passer à la raconter, à l’expliquer, à la faire sentir. Les mots sont devenus ma borne d’incendie.*** Mon grand-père à qui je lis ses exploits dans le Journal d’un mot, me conseille de remplacer emmerdements par pathologies. Et pourquoi pas vieux par personne âgé, pendant que tu y es ?, voilà ce que je lui rétorque du haut de ma superbe éditoriale.
20/02 [HURLETTE] — Je voulais vous crier bonnes vacances de l’autre côté de la rue, à la hurlette, avant d’aller retrouver des zozos par là-bas. ** Quelle paresse nous frappe pour inventer si peu de mots nouveaux ? D’où mon grand-père sort-il le mot stapano ? Tout le monde l’utilise là-haut, et si je le tape sur internet, des pelles à neiges apparaissent, mais aucune mention directe du mot. Marcel précise : y’en a qui disent stapanos, avec un s sonore et une petite moue.*** Dans la forêt, brume matinale et soleil éblouissant grande hurlette des oiseaux. Je m’aperçois que celui qui m’a fait don de ce mot ressemble à un merle moqueur.
19/02 [PAIN] — 20 centimes, ça fait quelques tranches de baguette. Pragmatique et gourmand, le chauffeur de taxi fait fi de ma gêne à arrondir si chichement le prix de la course. En prime, il m’offre un bon sourire et un accent des Balkans. Avec quoi je ne pourrais pas plus que lui avec mes 20 centimes, acheter une maison de campagne, mais qui se mangent comme du pain blanc. ** Un copain, m’avait-on expliqué, c’est quelqu’un avec qui on partage le pain. Mais un lapin, me demandais-je alors ? *** Une émission sur la reconversion dans la boulangerie bio de cadres et cadres sup revisitant leur système de valeurs à la faveur des confinements successifs. C’est très louable. La famille, le sens de la vie, la matérialité du travail… Tous et toutes très sincères. Mais après cinquante minutes, le mot peur n’est toujours pas apparu. Dans une période aussi aléatoire, quel meilleur refuge économique que la fabrication d’un aliment de base ? À les entendre, si volontaires on pourrait croire que la peur de manquer peut être conjurée par le seul manque du mot peur. Peur, ça va mieux en le disant pourtant. Tout le temps passé à tenter de boucher les trous gênants de leur réalité avec du glaçage, des posters de plages, de montagne… Une partie de cache-cache avec le sujet principal : quand il n’y a plus rien, il y a du pain. On n’a jamais vu un.e boulanger.e au chômage. Ni manquant de pain. Il y a encore du chemin à faire pour pouvoir nous montrer effaré.es, êtres humains. Il y a des trous dans l’pain, au moins. C’est par là que la confiture dégouline.
18/02 [RUPTURE] C’est compliqué, violent, sans pitié, amer, cruel, épuisant. Même pour qui porte un nom amusant comme Gardefeu ou Metella. ** Parfois, une feuille qui tombe.*** La rupture de ban consiste à rentrer dans un territoire avant la fin officielle du bannissement. En France, jusqu’au XIXe siècle, la rupture de ban est passible de la peine de mort ou de l’emprisonnement à vie…
Aujourd’hui, la signification semble s’être retournée : être en rupture de ban signifiant avoir rompu tout contact (avec sa famille, la société, le monde, par exemple). Mais ce n’est pas exact. La connaissance de l’origine de l’expression affine l’impression d’isolement et de violence qu’elle porte. Un individu sous le coup d’un bannissement, prononcé par la famille, le monde, la société, le refuse, y contrevient en rentrant sur son territoire. En retour (!), il écope d’une peine définitive pour son manque de docilité : la famille, la société, le monde le bannissent cette fois en leurs murs (en l’emprisonnant ou en le condamnant symboliquement à mort). La différence entre le ban et la rupture de ban, c’est la part active que prend celui ou celle frappé.e par cette mesure. À un premier rejet, répond non pas l’acceptation de ce rejet, mais une transgression, marquant son refus. Soit une forme de rejet. Une autre différence existe aussi dans la durée : le bannissement peut avoir un terme, là où le seul terme de la rupture de ban est la mort. En réfléchissant à tout cela, je me dis que nous devrions faire bien attention avant d’enclencher la machine, notre promptitude à bannir personnes et idées se soldant au mieux par un double isolement, temporaire ou définitif, mais forcément tragique dans le peu de mouvements qu’il laisse aux protagonistes sur cet échiquier. Et bien que ce soit une autre histoire, tuer le veau gras pour le retour du fils prodigue offre une issue autrement plus favorable.
17/02 [JOURNAL] N’en reviens pas d’en tenir un. Plutôt l’impression de lui mettre du sel sur la queue — technique apprise dès l’enfance pour attraper les oiseaux —. ** Pour écrire chaque jour, il faut de la méthode, peu importe laquelle, mais savoir ce qu’on vient faire là. Pas forcément dans le mobile, dans la fin espérée du journal, mais dans sa forme. La recherche du carnet autrefois pouvait occuper des jours entiers. C’était — je l’ignorais — l’étape 1 condamnée à durer jusqu’à ce que se montre l’étape 2 : sur quoi j’écris. Sur ce cahier et sur moi, sur autour de moi, sur en face de moi, ce qui est saillant, ce que je sens le besoin de consigner. De l’urgence et de la méthode.
Le terme d’intime a une histoire en littérature : Saint Augustin y recourt dans ses Confessions, qui ne sont pas un journal au sens où il ne s’agit pas d’une écriture journalière, mais qui se livrent à une investigation du for intérieur. L’introspection spirituelle constitue l’ancêtre du journal intime ; il s’agit d’une quête de Dieu, effectuée au fil des jours, et qui conduit à un examen de conscience au plus profond de soi-même :
Je te cherchais à l’extérieur de moi-même, mais toi tu étais plus intérieur à moi que ce que j’ai de plus intérieur (tu autem eras interior intimo meo).
Saint Augustin, Confessions, III, 1
Pierre Pachet/Les Baromètres de l’âme *** Tout au long de l’année, je tiens un journal (privé, intime, secret). Régulièrement, j’y réfléchis à ce que tenir un journal veut dire pour moi. Je note au passage quelles expériences cela fait consister pour d’autres, quand il en est question entre amis, à la radio, ou dans le livre remarquable de Pierre Pachet, Les Baromètres de l’âme. Étrange communauté que ces journalistes de tiroirs, où les échanges sur la forme sont nombreux et vivaces, mais où le fond n’est pas nommable à voix haute sans dénaturer irrémédiablement l’objet. Pourtant, je sens une affinité puissante et souterraine, racinaire, avec ceux et celles qui s’adonnent à… cet exercice ? Cette pratique ? Ce rituel ? Ce jeu du je et du moi ? Cette urgence ? Cette routine ? Cette habitude ? Cette dévorante manie ? Cette dépendance (dans les deux sens du terme) ? Toujours est-il que chaque fois que j’interroge le journal dans mon journal, je me souviens qu’il y a dans le Journal d’un Mot une entrée [Journal]. Je me réjouis alors de rendez-vous où j’aurai tant à dire. Mais aujourd’hui force m’est de constater qu’à moins d’aller relire les journaux de l’année écoulée, je suis incapable de me souvenir des strates d’élaboration qui s’y trouvent sur ce sujet. Or, ici relire n’est pas une option. Pas plus que de faire demi-tour dans une randonnée en forêt, ou une sortie à vélo. Reste ce détour.
16/02 [FRÈRE]
Ici, on devient un homme quand on donne, sincère et libre, son amour à un enfant, et on devient bon quand un enfant nous donne, sincère et libre, son amour. (DOA / Le Cycle clandestin) Tu valais la peine d’attendre. Elle s’est envolée d’un coup avec ta venue au monde. Je suis devenu un être humain en voyant ta petite tête extra-terrestre sur la photo, avant même notre première rencontre. Tu ressemblais au chanteur de Fine Young Cannibals et tu avais un regard sage et hardi — On y va ? — . On y est allé. Et un soir, au bord de ton petit lit de 5 ans, comme nous nous faisions part de notre peur réciproque d’être oublié l’un par l’autre lors de nos trop longues séparations, tu m’as expliqué que tu me reconnaîtrais toujours — parce que tu mets du rouge —. J’étais devenue, hélas sans m’en rendre compte, un bon être humain. Tu m’as toujours considérée d’égal à égale, puisque j’étais ta sœur, j’étais encore une enfant et nos 19 ans de différence n’y changeraient jamais rien. Tu as bien des héro.ïnes dans ta vie aujourd’hui. Avoir été l’une d’entre eux est un honneur qui me caparaçonne aux jours les plus maussades. Hasta la vista, baby.
** Souvent on me demande de préciser : c’est votre frère ou votre demi-frère ? Pas l’administration, non, des gens, dans d’anodines discussions. On ne peut pas avoir de demi-frère autrement que pour l’administration. La preuve : mon frère est mon frère et le sont également d’autres, très intimement frères, alors que pour l’administration rien ne nous lie. Je dis : les frères s’en faire sans trop s’en faire ni s’enfermer dans les petites cases à noter aller plutôt musiquer et poétiser comme ça nous chante à la bonne heure.*** Sur la photo, je porte une robe de bal. Ce n’est pas une façon de parler : je porte la robe de bal des élèves de Polytechnique, en rouge — elle existait aussi en vert depuis quelques années alors, conséquence du majorat d’une élève rousse — . Carrelage au sol, quelques meubles, un sapin de Noël, je trouvais cette maison triste à pleurer. Mon frère à quatre ans, il ne voit que les guirlandes, les cadeaux et ma robe dont je veux croire que la large jupe fait écran entre lui et la tristesse. Nous nous regardons. C’est une photo médiocre, mais c’est assez pour y lire qu’une relation nous lie. Vingt-cinq ans plus tard, je l’ai jointe au bouquet envoyé pour son anniversaire. C’est lui à nouveau qui m’a rendue intrépide au point d’ouvrir ce carton de photos, souvenirs et reliques préparé il y a des mois par notre grand-père à mon intention. Mon frère en a reçu un également. Je ne sais pas s’il l’a ouvert. J’y ai passé l’après-midi. Sur les photos des Noëls plus anciens, bien avant sa naissance, je porte déjà des robes de fée, des tenues de clown, de dandy, de judo… Ce sont des déguisements. La robe rouge est un costume. Quelque part entre ces Noëls anciens et celui de la photo, cette discrète métamorphose s’est opérée. Mon frère aussi aimait les déguisements, et les costumes, à présent. L’an prochain plutôt que des fleurs, une tenue de dragon.
15/02 [VICTIME] « Je suis allée porter plainte parce que je ne voulais pas être une victime. » Personne ne veut être une victime. Porter plainte nous permet justement de nous faire reconnaître en tant que victime. Une victime n’est pas une petite chose nullarde et incapable. C’est quelqu’un.e à qui il arrive/est arrivé quelque chose de violent, dont la vie est/a été traversé par la violence. Parfois les victimes sont grand.es et baraqué.es. Parfois les victimes de viol sont très âgé.es. Parfois les victimes sont des enfants. Parfois les victimes sont blanches, plus souvent d’une autre couleur. Parfois les victimes sont des hommes, plus souvent des femmes. Parfois les victimes sont riches, plus souvent pauvres. Jamais les victimes n’étaient au préalable frappées d’une malédiction qui expliquerait, voire justifierait, les violences qu’elles ont subies. Le péché originel n’est pas notre affaire. C’est un mythe polluant, pas une règle de trois. En aucun cas, être une victime ne s’entend sans complément de temps et d’objet. J’ai été victime d’une agression, ça s’est passé tel jour à telle heure. Cette agression ne s’effacera pas. Elle ne cessera pas d’avoir existé. Mais en aucun cas elle ne fait de moi autre chose que la victime de cette agression. Il n’y a pas à en avoir honte ni à en être fier.e. Il y a une plainte à porter, qui n’est pas un gémissement, mais procédure pénale, un acte nécessaire pour que justice soit faite, en reconnaissant notamment que j’ai été la victime d’une agression, ce qui n’est pas acceptable dans la société où nous vivons. ** Weinstein avec son déambulateur, Domingo avec ses excuses.*** Sur le tard, le mien, mon tard de quand même un peu germaniste, quand même un pied dans la poésie, je découvre Hans Magnus Enzensberger. Dans l’ordre du recueil de sa poésie dans la traduction française, je commence par La Défense des loups contre les agneaux. Dès lors, ll n’y a plus rien d’autre à faire que tenter de s’imprégner de l’esprit alerte et « salutairement pessimiste », imperméable au clinquant noir et blanc, sans complaisance aucune de ces poèmes afin de distinguer quelque chose dans le discours dominant. Comme si d’y voir trouble, on cessait d’être aveuglé. Le titre par exemple, ce serait bien commode de n’y voir qu’un usuel sarcasme, de choisir un camp, celui des opprimés. Mais comment véritablement savoir ce que l’on choisit alors ? Il ne s’agit de rien de moins que d’une imprécation générale adressée à ceux qui se veulent désormais des « agneaux », « faux innocents » zieutant (déjà) « sur le petit écran », annonce Hédi Kaddour dans la préface. Et Jean Zylberstein d’ajouter ailleurs : S’il y a une constante dans sa poésie, dans ses récits, dans ses essais c’est la grande force de pénétration de la matière historique, le sens aigu des destins individuels et du devenir collectif. Lire Enzensberger sur le tard peut-être, mais de fond en comble et puis revenir écrire une entrée au mot « victime ».
14/02 [ABBÉ] Avec l’humilité d’un qui ne saurait qu’épeler, l’Abbé a passé sa vie à traverser les écritures comme d’autres la mer rouge. Il en est à présent et pour l’éternité tout mêlé. L’Abbé c’est D. Ou plutôt l’Abbé c’était D., qui est décédé jour pour jour comme il était né, dans le souci de simplifier la vie de ses ouailles jusque dans sa mort. Ses ouailles, vraiment, nous autres, oui, aïe. Quant à nos vies compliquées, elles demeurent intriguées du passage de cet homme, si bon, il faut bien le dire, adieu. ** Tant que l’Abbé D. était là mourir valait le coup. Il savait faire la messe des morts aussi bien que celle des survivants. Il n’oubliait pas ce qui lui avait confié, secrets infimes et souhaits pour l’ultime poignée de main à ce monde-ci. (Quelque soit le tragique du moment, Bye bye Baby des Hommes préfèrent les Blondes finissait toujours pas me traverser l’esprit. Il savait y faire pour que la terre soit légère. Voilà un an qu’il a tiré sa révérence pour aller poursuivre sa foi in situ. Depuis son départ, on s’est aperçu que la mort était très surévaluée, qu’elle ne vaut plus vraiment le coût. Tout ça pour dire qu’en toute logique ma grand-mère a récemment préféré la résurrection à l’enterrement.***
La stèle de l’abbé Duval est taillée comme un pan de montagne. Elle s’adosse bien droite au mur de ciment gris, assombri par la pluie qui tombait ce matin. L’humidité par endroits sèche déjà l’environne de tâches claires qui semblent autant de bandes de brumes. La sépulture devient le paysage de ce qu’il aimait : la montagne et la mer de nuages, une certaine fragilité des choses.
13/02 [TALONS]
Tu auras des jambes, mais plus de voix. Et chaque pas sera comme un coup de poignard, petite sirène. Les grandes douleurs seront muettes, ahahahah. À la fin, on coupe les pieds de la jeune fille épuisée, faute de pouvoir en ôter les souliers du diable. Ultrasolution. Les talons sont fragiles, Achille, allez de l’avant. Là où ça tombe sans tomber dedans. Enfin, pas avant l’heure. ** Récemment, un pauvre type riche, un usurpateur de souliers rouges a sorti cette sorte de tautologie, qui fait plutôt mine de totologie : Une femme porte des talons hauts parce qu’elle a envie de porter des talons hauts. Dans une vie bien faite, nous pourrions nous assoir en face de notre miroir chaque jour pour demander : de quoi ai-je vraiment envie ? Qu’est-ce que je veux au fond ? Vers quoi penche mon cœur ? Mais d’après le monde du Monde, la seule question au miroir que l’on nous tend resterait : Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ? Nous traînons dans la galerie des Glaces, scrutons nos déformations, tandis qu’on sature nos oreilles de logique à Toto, de blagues d’école primaire sur les rôles des unes et des autres, de fadaises sur le tango inexistant de la liberté, du désir et de la consommation. Passons de l’autre côté et portons des chaussures de marche, des bottes de sept lieux ou de petites pantoufles fourrées bien commodes pour l’hiver et l’aventure, la vraie.*** En renonçant à porter des talons, j’ai surtout pensé au moment de les enlever le soir après une journée de piétinement, de pavés, d’escaliers… Un moment d’extase véritable, qui n’est pas sans rappeler la blague du fou qui se tape la tête contre les murs et qui expliquent au psychiatre la motivation de son geste : ça fait du bien quand ça s’arrête. Il n’est pas facile de renoncer à la petite histoire qu’on se raconte en portant des talons. Il n’est pas facile de renoncer à se mettre en tension à l’aide de différents artifices, accessoires, prothèses imaginaires ou en dur, au soulagement bien réel d’une situation artificiellement créé. Pour éviter cet instant d’absurdité et les heures de gêne qui le précédaient, voire le suivaient, je l’ai fait. Mais le plus drôle, c’est que focalisée sur cet instant, je n’avais pas pensé à tout ce que changerait ce renoncement, mettons, pour commencer, dans ma relation avec mes pieds, avec ma taille, avec la marche, avec la station debout, avec la douleur, avec la projection érotique… Alors, renoncer à porter un soutien-gorge, vous imaginez ?
12/02 [REMARQUÉ]
Marqué et remarqué. Au fer rouge, d’une croix blanche, tracée au sang de belette — faute de mieux —. Je vous avais remarqué, choisi entre tous, et j’avais discrètement appliqué ma petite marque à la pointe de mes yeux, comme on donne un coup de canif pour signaler pour sien en objet en métal — un pot d’étain —, comme on trace un signe à la craie dans un dos brechtien, comme on colle une vignette rouge sur une œuvre d’art. Marqué, remarqué et dix de der. Le QK entrelacé de fleurs de lys des Quimper-Karadec rougi sur le cul. #lavieparisienne
** Qu’est-ce qui me marque quand je remarque ? Je remarque donnant-donnant : je grave une initiale dans ton bois, oui, la mienne sûrement, ou celle de cet instant, mais également une dans le mien.*** Pendant plusieurs années, nous avons donné dans le cadre de l’atelier annuel des élèves, des opéras dans leur intégralité. Parfois nous montions tout simplement des ouvrages composés pour instruments solistes (Le Tour d’Écrou et le Viol de Lucrècede Britten, par exemple). Parfois, nous demandions à un collègue (David Walter pour ne pas le nommer) de réaliser une réduction pour un effectif susceptible de tenir sur le plateau, ce qu’il faisait pro bono et avec une bonne grâce chaleureuse et enthousiaste. Mais pendant toutes ces années, jamais la direction n’a accepté de revenir sur l’appellation officielle :
« Opéra au piano ». La surprise sur le visage de ceux et de celles venu.es entendre, mettons, La Chauve-Souris au piano et découvrant un double quintette avec harpe et percussion valait dix, comme disait ma grand-mère, et quand leurs regards étonnés se posaient sur moi, j’avais l’impression d’être une sorte de cheffe de la résistance dérisoire dans une cave du Château de Kafka. Et il faut bien reconnaître que cette sensation était largement partagée par tous les protagonistes de cette aventure, qui faisaient de l’opéra en douce, et notamment par les instrumentistes, recruté.es en toute amitié à la cafétéria de l’école, alors qu’ils ne validaient pas la moindre UV en participant à ce gros Barnum, puisqu’officiellement — joie vilaine de la redite — il n’y avait qu’un piano. Après les spectacles, j’avais pris l’habitude d’aller boire un verre de Moulin à Vent, pour faire triompher l’aspect don quichottesque de ces séjours prolongés en Absurdie. Le nom de l’évènement a fini par être modifié en « Atelier lyrique ». Mais nous avons continué à la débrouille tout en essayant (aussi paradoxal que cela soit pour des artistes) de ne pas trop nous faire remarquer. Les partenaires de valeur n’ont jamais manqué, Cyrille Lehn et sa classe inventent depuis trois ans des arrangements incroyables, les chargées de productions se démènent pour faire passer les factures du Bon Coin et multiplient les contacts avec les plus fameux receleurs sur la place (Comédie française, Opéra de Paris…), pour éviter aux élèves de chanter nu.es sur un tabouret, les instrumentistes peuvent enfin revendiquer d’avoir participer à un orchestre ou une formation de chambre, puisque tel est le cas… sans parler de tous les cadeaux : des sets d’improvisations Klezmer de Rémy Delangle à la clarinette et de ses invités surprises, de la mandoline bulgare de Matthias Courbeau, ou de l’interpénétration du parc instrumental et du parc de la Villette quand il s’est agi de fabriquer une contrebassine à partir d’une poubelle. Nous avons réussi à passer du bon temps dans notre sous-sol d’Absurdie. On dirait que le temps est venu de sortir du placard et il est troublant de constater qu’il suffit d’être remarqué pour se sentir remarquable, et que la peur d’être découverte les mains vides a remplacé en un rien de temps celle d’être prise la main dans le sac.
11/02 [LIMACE]
– Elle nous trompait ! – Ça pourrait être plus pénible à dire ? – Elle nous trompait… – Comme si chaque mot était une limace dans votre bouche ? – … – Merci. ** Il y a un simulacre de l’empoisonnement particulièrement théâtral chez les enfants contraints de manger (du céleri, des abricots secs, des graines de courges, du lait… parfois de manger tout court). Il renseigne parfaitement sur le dérisoire des expériences de l’âge adulte, en matière de matériau dramatique.*** Après un mois en résidence surveillée dans la Capitale, mon envie de laver la terre d’une salade qui aurait des bêtes et du goût me fait voir que la mère de Raiponce n’exagérait pas. Oui, on peut désirer une salade autant qu’un gâteau fait par la Peau d’Âne, (et se demander pourquoi le Prince nous paraît un remarquable amoureux, alors que la libido primeure de la femme enceinte de Raiponce fait souvent glousser, quand l’un comme l’autre font la même expérience de la sensualité débridée du goût et de l’odorat, de l’érotisme de la bouche poussé à un paroxysme). Les limaces sont très fiables en la matière, or je n’en ai encore jamais vu dans les salades du supermarché d’Aubervilliers. On est loin du temps où Ciboulette la maraîchère trainait après elle tous les cœurs de laitue.
10/02 [ARÉNOPHILE]
Elle a toujours eu un grain ça fait le vide autour d’elle un grain de chaque
Tous les déserts du monde pris dans la doublure de son cache-poussière ** Combien en faudrait-il de grains pour une collection exhaustive ?*** J’ai créé ce personnage de l’Arénophile voilà plus de trois ans, mais elle est si occupée que je ne la croise plus que fortuitement à des échangeurs : halls d’hôtel, embarquements d’aéroport, docks… Impossible de la convoquer pour en faire quelque chose. Une vieille dame très têtue, voilà ce qu’elle est. (J’espère qu’elle lira ce message et reviendra me botter les fesses…)
09/02 [PICKPOCKET]
C’est indolore. Et puis quelque chose n’est plus là. ** Si seulement nous pouvions toujours être allégé.es de ce que nous perdons. Si seulement nous ne pouvions perdre qu’en étant volés. Nous pourrions alors nous dire à propos de nos proches ce que j’ai pensé l’an dernier en me faisant déposséder de mon passeport : il sera sûrement utile à quelqu’un d’autre. Et leur absence me ferait pareillement rêver.*** Nous avons déjeuné longuement entre amis, avec le sentiment de faire les poches à cette période de privations et de la soulager à notre seul profit de la clé de l’armoire à gaité, à fous rires, à profonde connivence de larrons en foire.
08/02 [SOCQUETTE]
Un tout petit enfant noir essaie d’enfiler comme un grand sa socquette sale. Tout aussi consciencieusement, les longs ongles rouges de sa mère pianotent sur son téléphone. Il est extraordinairement habile, mais ça ne suffit pas. Elle est ordinairement indifférente, mais ça ne suffit pas non plus. Quand la vente ambulante immobilisée sera accessible, je prendrai deux cafés allongés. ** Sur la table du dîner, le chausson d’apparat de Lélio (3 mois). L’autre est comme la pantoufle de Cendrillon : ailleurs, manquant. Une convive demande comment on fait pour transformer le vair en verre. Pour ma part c’est plutôt la transformation de la pantoufle en escarpin qui m’intrigue : du cousu au soufflé, de la main à la bouche. Pendant ce temps-là, le tout petit garçon a métamorphosé notre chambre en confortable terrier par la grâce animale de son menu ronflement de loir douillet.*** Pour être certaine de bien comprendre, elle me demande : « La sinusite, c’est quand on a froid aux yeux ? » et je pense que la sureté de son diagnostique est liée à cette connaissance par le vécu de la bande de peau apparente entre la microchaussette et le bas du pantalon, très en vogue encore cet hiver chez les adolescent.es…
07/02 [BAIN] Chacun des interprètes Bagouet a été tour à tour plongé dans un « bain » qui l’a imprégné d’une « matière première », sorte d’état postural de base, commun à tous et à toutes. Victor caresse d’un mot emprunté notre impuissance bienheureuse à nommer ce qui nous est arrivé, ces derniers mois, ces dernières années, au Sérail, au Café, tout ce à quoi nous avons travaillé. Comment le dire ? Non. Comment en parler. Comment le savoir, avec un sourire. ** Hors de ce bain, manière de Bain-Bagouet, je ne veux plus travailler. C’est le lieu même du travail, favoriser cette rencontre de personnes, d’idées et d’atmosphères, l’entremettre. Le reste n’est que mise en place et blablabla. Le temps de répétition est toujours trop juste, serré aux entournures comme un maillot de l’été d’avant, alors autant en faire quelque chose d’autre que de compter sa rareté quantitative. Cette ligne qui file du premier jour au dernier, je la tire dans les profondeurs, ou bien j’y attache un cerf-volant. À quoi bon organiser la répétition s’il n’y a pas de jeu ? À quoi bon s’évertuer à tenir une comptabilité du rien ? Il faut régler des entrées et des sorties, choisir un parti pris, des costumes, mais c’est la couleur d’une feuille collée à notre manteau dans une grande errance en forêt qui seule peut dire de quelle lumière nous parlerons pour Hansel et Gretel. Et le thé chez le Lièvre de Mars, garni des chefs-d’œuvre du concours de pâtisserie de tous les gâte-sauces de l’équipe, rôles-titres, accessoiriste, chef, compositeur, éclairagiste, librettiste, est la seule nourriture pour la pensée qui tienne aux corps.*** En période d’incertitude, nom civil de la terreur, tremper le corps une fois par jour dans l’eau très chaude. Retour à la source tempérée, là où rien de mal ne peut arriver. Rien de bien non plus, puisque rien d’autre n’est connu. Le bain pourra se prolonger dans le rappel brûlant de la théière et le son rédempteur de son débit dans la tasse — tandis qu’on verse le thé, l’illusion du temps individuel prend une pause au profit de la cérémonie sans âge et sans limites de durée du geste élémentaire de l’hospitalité, raffiné en degrés et en feuilles. Hospitalité bien ordonnée commence par soi-même et il y a toujours cette personne avec qui partager le thé qui l’a fait. Ainsi que le dit mon amie Bénédicte en s’acquittant des tâches pénibles : la Bénédicte de demain me remerciera. Cela vaut aussi pour les soins. Avec le thé, point de lendemain, l’Emmanuelle à la tasse remercie l’Emmanuelle à la bouilloire illico. Mais le bain qui soulage, apaise, réchauffe et remet à neuf, c’est aussi la préface à l’œuvre poétique d’Enzensberger par Hédi Kaddour, les chapitres mesurés de Ryoko Sekiguchi sur les saisons et la surprise des deux fins d’Orimitia Karabegović et le grand caravansérail des Voyages insensés de Golovanov. Comment peux-tu lire autant de livres en même temps ? L’hiver est froid, les amis, loin.
06/02 [MODE] Nous retravaillerons ensemble : les femmes sont à la mode en ce moment. Amusant de voir des hommes transformés en fashion victimes institutionnelles. Il nous faut absolument cette tenue — en peau humaine —, sinon, de quoi aurons-nous l’air ? Il est suave de regarder un bateau couler quand on est sur la rive. J’aime cette phrase de Sénèque. Tout aussi suave, le spectacle de ceux qui se retrouvent à promouvoir des droits dont ils sont persuadés qu’ils les dépossèdent, non pas des leurs, mais de leur pouvoir, de leurs moyens. Quelle ambiguïté dans leurs signes ! Quelle maîtrise de l’obsolescence programmée de leurs gestes ! Gestes symboliques… au point de n’être aucunement une action. Dans une mode, qui investira plus d’une saison ? Au triste son de ces déclarations, bêtement violentes, je me sens très hiver-hiver, sur ma rive. ** Petite-fille de cuisinière, le bœuf-mode par sa préséance m’interdit à tout jamais de devenir une fashion victime.***
05/02 [MILONGA] Tu lis le texte une fois. Tu caches le texte et tu joues la scène. Une fois. Ce qui reste. Et puis tu relis le texte une nouvelle fois. Tu rejoues la scène… Et ainsi de suite, jusqu’au par cœur. Ils appellent ça faire une Milonga. Ah. Toutes ces choses familières, éprouvées, pratiquées qui un jour se retrouvent flanquées d’un nom (autre). Un collectif, la transversalité, le vivre-ensemble, les bars à manger… Mais j’aime bien Milonga. Et puis on a bien ri pendant la répétition. ** Au tango les principes de la danse s’expliquent en trois leçons et un enfant peut s’en saisir. Les dix années qui suivent suffisent à peine à savoir mener la danse en toute circonstance — partenaires, salles, fréquentation du bal… —. Celui ou celle des deux qui recule, peut rapidement faire illusion entre des bras expérimentés. L’inverse n’est pas vrai. Au théâtre, quel que soit le sens de la marche, on ne peut pas donner depuis la scène l’illusion d’une maîtrise ni sa joie, à celui ou celle qui y fait ses premiers pas. Mais comme je le disais à une amie qui s’extasiait des talents — hélas rares — d’une interprète dans un de mes spectacles : on peut arranger les pingouins autour. (Allusion à un metteur en scène qui ne parvenant pas à établir un dialogue avec un ténor, aurait menacé de faire passer 30 pingouins en fond de scène pendant son air.)*** Un lieu qui est une danse, une danse qui se calibre sur le lieu, très peuplé, petits pas, ornements minimalistes afin d’épargner les chevilles du couple qui précède, un lieu qui peut-être n’importe où et n’importe quoi du moment que le sol glisse, un peu, n’importe où il demeure pour les couples qui dansent une halle couverte de Buenos Aires, ou un studio de travail dans une grande métropole américaine, ou une boîte de nuit en sous-sol quelque part en Europe, dans les regards la lumière est toujours tamisée, la danse se calibre sur la musique ou sur une des lignes de la musique, celle qui se chante, celle qui accompagne, celle qui se joue, un de ces rythmes qu’à loisir on peut doubler ou diviser, ou suspendre, oui, s’arrêter au milieu de la milonga et de la milonga, s’arrêter tout simplement et dans l’immobilité apparente être plus que jamais avec la musique, avec tous les rythmes — dans le sac de tous les jours, les patientes chaussures de tango sont les seules bottes de sept lieues qui vaillent.
04/02 [PHRASER] Boire du noir du bout des lèvres qui se brisent. Phraser la Vie parisienne, broyer du texte à remettre là. Enfiler de longs tunnels enténébrés de verbes et de noms, jusqu’au bleu de ciel, qui n’est pas le bleu du ciel, mais son papier peint raffiné. ** Heureuse rencontre de bibliothèque, La Fabrique du Vers de Guillaume Peureux. Je l’emprunte persuadée d’être dans les limbes au bout de trois pages trop chiffrées et absconses. Tout le contraire ! Il ne s’agit pas d’un progrès personnel — comme il en advient dans le côtoiement quotidien de la Dose de Poésie — mais de sa qualité de pédagogue. Expliquer de façon simple des choses complexes, au lieu de prétendre qu’elles sont simples comme trop souvent on l’attend de la médiation. L’incipit : Départ dans l’affection et le bruit neufs !, l’accord pluriel de l’adjectif qui lie les deux éléments, le sentiment et le son, le son et le rythme, Rimbaud des sentiers, tout cela met le cœur en joie comme aux meilleures heures de la découverte du Jeu verbal de Michel Bernardy dans la bibliothèque du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique et plus tard, dans les rues, dans les ateliers… Guillaume Peureux fait d’emblée apparaître la périodicité qui seule permet d’identifier des mots comme étant des vers. Et de loin, discrète comme une actrice démaquillée quittant le théâtre pour se rendre à une autre nuit, l’idée que le Journal d’un Mot dans sa périodicité répond peut-être à cette définition…*** Choisir une route, au lieu d’ânonner le nom des pays écrit sur les pancartes.
03/02 [CHANCE] Les Hobbits sont sauvés in extremis par l’arrivée des sécessionnistes du Rohan. L’adolescente râle — comme d’habitude… ils ont toujours de la chance —. Dans sa bouche, ça sonne comme une injustice, une invraisemblance… Et pourtant, elle et moi, nous connaissons la chance. Nous sommes nées dans un pays où les filles ne sont pas jetées à la poubelle à la naissance, dans un pays où le travail des enfants est interdit, dans une famille où l’on n’a pas fait commerce de nous… et je ne parle de tous les miracles invisibles ou presque, cette fois où nous avons traversé la rue distraite par notre livre et où la voiture a pilé, cette fois où la maladie — la vieille servante de la mort — a pris la sente bénigne au lieu de la route tragique, laissant aux médecins la possibilité de faire leur travail… La chance et la mort tutoient nos possibles dans une conversation ininterrompue, elles tiennent leur place dans chaque quadrille. Aussi justes et injustes avec nous qu’avec les petites créatures aux pieds poilus. ** Les Noces de Figaro, musicales, transforment définitivement l’essai du Mariage du même : d’une dramaturgie de savonnette au théâtre, déjà difficilement saisissable, se refusant à toute empoignade, on accède à l’opéra à une pure dramaturgie de bonneteau. Les gogos et les badauds restent persuadés qu’avec un peu de chance, ils comprendront tout.*** Que le temps soit donné. Pour le reste, on brodera. Mais la vie brève, crève-cœur. La chance, chaque matin de s’être déplacé dans la nuit, pour ne citer qu’elle, réclame de nombreux matins, de nombreuses nuits.
02/02 [ÉPANORTHOSE] J’ai toujours été mal à l’aise avec les gens qui nomment les figures de style. — Ah oui, ce ne serait pas une litote/asyndète/prétérition… ? — réflexion toujours faite sur un petit ton… Je parle, d’une chose, vivante, essentielle, de la lune, j’utilise une figure de style pour en parler et on regarde mon doigt. Tuant. Tuant le désir de parler. Ça doit venir du judo. Ceux qui savaient par cœur le nom des prises et moi qui étouffais sous leur poids. Il y a prescription. Pour épanorthose, c’est différent : je l’ai appris en lisant Ultra-Proust de Nathalie Quintane que j’aime sans la connaître, mais pour de bon. Dans une note en bas de page elle explique : c’est une figure de style qui consiste à immédiatement corriger ce que l’on vient d’écrire, par exemple : « Ta baraque, je veux dire, ta propriété ». Vous comprenez maintenant. Pourquoi je l’aime. ** Corriger immédiatement ce qu’on vient d’écrire, biffer : le geste incessant de la parole qui ne cesse de vouloir dire, mieux, plus. Cette rectification qui avance plus avant le mot couteau dans les chairs, comme dans l’argot « rectifier le portrait », comme dans l’épreuve de purification alchimique. Sans retour.*** Dans un échange avec des auteurs et des autrices du Tiers-Livre, je comprends qu’une raison de préférer la saisie sur écran à l’écriture sur papier est l’éradication des ratures. Après des années de bataille entre la tentation d’être sans faute et une nature sinon brouillonne, du moins buissonne, broussailleuse, il m’est apparu que tant qu’il n’y avait pas de ligne barrée, de gribouillis, de flèches transversales, d’astérisque renvoyant à ce truc essentiel que j’avais oublié et qui ne trouvait plus sa place sans bousculer mes belles lignes serrées, de mot rayé pour un autre, sinon meilleur du moins plus juste… j’écrivais pour le carnet. Au premier pâté, je pouvais enfin commencer à écrire pour l’histoire. Un ami serbe m’expliquait ainsi qu’une Mercedes neuve ne devenait vraiment sienne qu’à la première éraflure. L’écran, c’est un carnet qui ne m’appartiendra jamais. Je préfère le garder pour ce quelle j’appelle justement « les propretés ». Mais ce journal, ce journal particulièrement mien, pourtant, je l’écris sans feuille. Peut-être que sa forme si radicale se détache de la question du support ? Peut-être parce qu’il est fait pour être partagé dans son élaboration quotidienne via les réseaux sociaux ? Peut-être parce qu’il porte son imperfection en bannière, son insuffisance, son bonnet d’âne et ses pansements au milieu de mon grand pensement ?
01/02 [MOSAÏQUE] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits (hors) du Sérail, un ami m’a offert ce mot. À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude. ** https://www.serailcontinuum.com *** La musique joue Nacht und Traum de Schubert, vous tenez un objet en céramique blanche dans la main, vous montez dans les étages jusqu’à accéder à un puits de lumière dans lequel vous jetez l’objet, qui se brise, interrompant un instant la musique. Une partie de ces éclats sera enterrée avec les fondations du nouvel immeuble des Musées des Civilisations asiatiques. Une autre partie demeurera exposée au public dans une boîte en bois, avec la pièce Peranakienne récemment acquise. Lee Migwei « espère que la destruction de son œuvre régénère quelque chose chargé de sens et de beauté pour les Peranakans, le musée, ses visiteurs et visiteuses ».
31/01 [EMPUISSANCEMENT] « Un centimètre carré de bleu n’est pas aussi bleu qu’un mètre carré du même bleu », rappelait justement Matisse à Aragon. L’empowerment, chéri des communiquant.es trempe les femmes dans la potion magique, pour en faire des Wonder Woman à petit short d’or. Je lui préfère l’empuissancement. Il met mathématiquement les femmes au carré, rendant leur bleu plus ostensiblement bleu. Il ne dit pas mieux, mais plus, pas magie, mais surface, quantité. La juste proportion pour cette minorité qui compte la moitié de la population mondiale. ** À la cafétéria, une élève en accueille une autre. Elle glisse sa main à la taille, sans l’embrasser, en soutien. Tu veux que j’aille te chercher un café ? Elle lui avance une chaise, s’assied en face d’elle, l’écoute, en posant une main sur son genou, en se penchant vers elle, afin qu’elle n’ait pas besoin d’élever la voix. Elle prend la forme d’une conque à secrets. Elle n’a aucune conscience de l’attention multipliée dans chacun de ces gestes. C’est inutile : ils se font. Je ne sais pas de quoi elles parlent. Je ne vois jamais qu’un visage de cette conversation. La sororité infuse la pièce.***
30/01 [FRANGIPANE] Sous les ciels et les lustres rase-képis, le Général (croix de bois) croix de fer, nous le jure : le marathon de la frangipane est bientôt terminé. Comme il fait le bilan de « l’année 1918-2018 », faut-il en croire ses croix, ou bien faire une croix sur ses choix ? Un autre aura la fève et la haute couronne dorée — Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent —. Alors, en considérant ce sac à blagues de Général blanchi sous le harnais et médaillé comme LE sauveur, on se demande : a-t-il donc donné et hasardé tout ce qu’il avait ? ** À quel moment certaines douceurs deviennent-elles écœurantes ? La frangipane était à elle seule épiphanie dans les galettes, dans les croissants aux amandes, comme le loukoum pour Taor, prince de Mangalore et voilà que depuis plusieurs années je ne voudrais plus que ces plates brioches saturées de sucre et d’anis qu’on faisait dans le Sud de mon enfance. Ou encore la Provençale, disponible deux jours par an, et encore, sur commande dans une boulangerie parisienne, avec ses larges tranches de fruits confits rouges et verts et ses petits cailloux blancs. On s’étonne presque d’y trouver une fève, d’être couronnée à nouveau de papier d’or dans le petit salon chaleureux d’un ami niçois de la Capitale où l’on trône soudain, alors que dans les cantines la profusion des mêmes décorations les rend obsolètes, vaines, impotentes.*** Je ne les avais pas vus depuis plus d’un an. Je suis passée pour le café, il y avait une part de bûche à la frangipane qui m’attendait. Je n’aimais pas la frangipane. Je ne leur ai pas dit. J’ai drôlement bien fait : à présent, elle a le goût de la chaleur de leur accueil, de la joie de se retrouver. Elle est fraîche comme un jour de neige, quand on est attendu quelque part.
29/01 [VERMILLON] Dans la journée malvoyante du ciel neigeux sale de la ville, un manteau vermillon. Kermès d’un instant. Combien d’hivers écoulés depuis que cette couleur a été à la mode ? Le souvenir d’une marinière très douce bat des ailes une seconde contre ma joue. Très vite plus rien que le mur de froid blafard. ** Rouge intense
Rouge très beau (au vitriol)
Safran de Mars ou Crocus
Pourpre transparente à l’or (dissoudre l’or dans « l’eau régale »)
Pourpre à l’or
Oranger, Oranger-rouge
Rouge cerise
Rouge-oranger flammé*** Je crois que j’aime l’homme du Pavillon. Celui qui fait rimer vermillon à Émerillon.
28/01 [CROISSANT] Les élèves sont partis pour la lune
Les chinois.es sont partis sur la lune
Tout au bout du grand cimetière
Que je longe à la nuit
Les tombes sont ornées d’un croissant d’or ** Je lis désemparée qu’ils (ceux qu’on déteste, qui sont véritablement le diable, les cavaliers de l’apocalypse, la mort du théâtre, les brûleurs de livres, les tueurs d’enfance…) pourront bientôt couvrir le ciel étoilé d’affiches publicitaires. Combien de temps la Lune pourra-t-elle faire de l’ombre à cette hérésie ?*** Tout me ramène aujourd’hui à la distinction limpide entre trauma et traumatismes, lu hier dans l’articleSecrets, secrets de famille et transmissions invisibles de Anne Ancelin Schützenberger : Rappelons avec Confucius, Anna Freud, Henri Laborit et Boris Cyrulnik, que ce qui est réellement traumatique n’est pas ce qui se passe dans la réalité (les souffrances réelles), mais la manière dont nous le vivons, et de plus, la manière dont nous l’élaborons et dont autrui nous le renvoie ; la honte sociale est affaire d’époque et de milieu (d’où l’importance de remettre les évènements dans leur contexte, historique – y compris les secrets de famille). Il y a dans cette phrase un formidable outil de fouille, de vision, de mesure. Tout m’y ramène, y compris cette petite lune de Sōkan Yamazaki:
Avec sa petite faucille,

Comment pourra-t-elle

Faucher tout le champ ?
27/01 [DIMANCHE] Dans sa forme divine — le repos —, le dimanche tombe usuellement la semaine des quatre jeudis. Il en est ainsi depuis que l’organisation du temps n’est plus l’affaire de Julien ni de Grégoire. Par un jeu de dupes, la Mauvaise Conscience a accédé à ce poste. Sous le joug du principe de Peter, elle ne prend que de rares vacances, où elle se dévore elle-même dans un centre de thalassothérapie mal isolé. Elle y rêve, avec Sysiphe et Prométhée, à la fin de l’échéance sans cesse renouvelée. Elle regrette l’intelligence magistrale qui régnait au temps de Julien et Grégoire, qui a su faire mourir Cervantès et Shakespeare le 26 avril 1616, en dépit de leurs calendriers divergents. ** Le dimanche tombe dorénavant chaque fois que le travail a été fait. Pour une soirée, où l’on peut lire trop tard, une journée de marche et de parole, le temps d’une chanson oubliée à juste titre qui fait irruption dans une pizzéria, une nuit merveilleusement dormie…
Le dimanche est dorénavant une sensation (un délassement inattendu des épaules, une respiration plus ample, un petit sourire secret façon « On les a bien eus, hein, Médor ? »). Dorénavant, je ne dirais plus qu’il tombe d’ailleurs, tant il est volatile.*** La maladie décide quel jour tombe dimanche.
26/01 [EAUX TROUBLES] Les aléas de l’opérette font succéder à l’année pontévédrine, une année brésilienne. Après avoir passé des mois à s’interroger sur la crise grecque, les élèves ravi.es vont naviguer entre le fleuve aux crocodiles de la présidence de Bolsonaro et la France antarctique à bord de leur coquille de noix : le « Charles Trénet ». ** Les Villes Invisibles de Calvino, je les apprends dans le village de mes grands-parents — antique méthode mnémotechnique —, vaste terrain de jeu hérité de l’enfance — preuve que le temps ne coule pas toujours dans le sens qu’on croît —. Les yeux tournés vers l’intérieur je sillonne cette familiarité, où les montagnes environnantes, les rivières, les arbres et les couleurs font corps avec le mien, du mien, comme les pépins poussés en fruitier à l’intérieur des pommes et des poires parfois. Le legs est double : à ma guise maintenant, usufruit de mon regard renseigné, mais toujours porteur des lectures de la petite-au-nom-d’ailleurs. Bref, les torrents sont boueux dès qu’il pleut et fond, mais simultanément mousseux : en chocolat chaud.*** Pelléas et Mélisande, je l’ai approché pendant des années avec la sensation que mes chaussures prenaient l’eau, qu’aucun habit ne pouvait me protéger de l’humidité empoisonnée de l’atmosphère d’Allemonde. Je m’en tenais donc à distance et chaque retour se faisait en connaissance de cause, capuchonnée, bottée d’épais caoutchouc… Partir caparaçonnée de la certitude de ce qu’on va trouver laisse peu de place pour la déception. « Le postulat de l’eau trouble », un beau nom pour une forme de résignation, pour la paresse intellectuelle communément résumée par « C’est de la poésie » ou « C’est de l’opéra ». Chaque fois qu’on renonce à confondre l’atmosphère avec l’action et les enjeux, elle se dissipe et quelque chose d’une dramaturgie apparaît, avec ses coups de théâtre, ses cycles, ses motifs tronqués… toutes choses qui font théâtre, qui se voient, qui sautent au visage (les fratricides, la succession au trône, les mensonges qui fondent la royauté, la colère sourde du peuple…). Quant à l’atmosphère, elle sera toujours là pour celui à qui elle est destinée : le public.
25/01 [BUBBLE-GUM] Il y avait un agréable parfum de Malabar fraise dans le garage. C’était une surprise renouvelée, chaque fois que j’allais y chercher du bois. Je sentais sous mes dents la résistance costaude de l’épaisseur du chewing-gum un peu froid, la musculature de ma petite mâchoire en CP… Une jeune femme en visite vient de crever la bulle de mes illusions : comme elle s’extasiait sur l’odeur de l’entrée de la maison, je l’ai invitée à une visite impromptue du garage. Elle a pressé sa main mouflée sur son nez et sa grimace dégoûtée a laissé mon Malabar KO : dans le garage, ça sent la pisse de chat. ** Il vaut mieux coller au bubble-gum et s’éviter la dérive bovine et mollassonne du chewing-gum qui occupe toute la bouche pour ne rien dire.***Dans la série The Wire, le personnage de Bubbles met cinq saisons à s’autoriser à porter son prénom (Reginald). C’est un junkie débrouillard, indic pour les flics, le genre de gars qui n’aura jamais le dessus physiquement, mais doté d’un solide bon sens et d’une petite bosse du négoce. Il est attachant, même dans ses retours en enfer qu’on ne fait qu’entrevoir : il n’est plus si jeune quand on le découvre, mais le fait que sa sœur accepte de l’héberger dans son garage à la condition qu’il ne monte pas chez elle (il y a d’ailleurs un gros verrou sur la porte), donne la mesure de ce qu’il a fait vivre antérieurement à ses proches. À moins que ce ne soit la résignation de Bubbles à l’accepter qui signale le mieux l’ampleur des dégâts. Alors ce nom, Bubbles, la légèreté même, quel masque tragique ! L’acteur qui a créé ce rôle, André Royo, raconte qu’un jour, alors qu’il le répétait, un passant lui a donné une dose, en lui disant qu’il avait vraiment l’air d’en avoir besoin. Il appelle ça l’Oscar de la rue. Je doute qu’il en ait décroché d’autres, dans le cadre de cette distribution collégiale, mais ça n’a pas la moindre importance.
24/01 [TAIE]
Sur les taies repose
Le silence du sommeil
Ses ronflements eux
Emplissent tout l’espace
Mars grince des dents
Jupiter a tué le clin de ses paupières
Par inadvertance et parricide
Sur la face cachée de la lune
Blanche fesse de Venus
Le lapin frotte sa joue pelucheuse
Et soupire d’aise ** Journée de taie-travail
/Commencée avant l’aube/
Dans ce petit monde de la chambre
/Sur l’île du lit *** « Mais j’aime trop pour que je die », c’est acté dans Fortunio, peut-on alors envisager : « puisqu’il faut que je me taie », un matin où l’on voudrait déjeuner en paix au lit ?
23/01 [ÉQUIPÉE] Il neigera fréquemment. Nous serons emportés par des blizzards impossibles. Nous n’arriverons pas au bout de nos périples. Nous travaillerons dans des trains. Tout sera blanc autour de nous. Novitchok saisira simultanément des comptes-rendus et de bouleversants éclairs de poèmes informels. Chapka en tête, nous pousserons des autos avec enthousiasme sur des routes barrées par des camions sans queue ni tête. Ou nous patienterons dans des bus bulgares en attendant qu’ils se désengagent à l’aube — le lapin bleu proposera de leur jeter un seau d’eau, pour ne pas être en retard —. Nous verrons des flamants roses dans le ciel au lieu de vaches dans les champs — mais l’allure du train rendra tout délicatement incertain, en sorte que jamais nous ne nous froisserons —. Je me souviendrai des histoires des uns et des autres, mais pas forcément exactement — lettre au lieu de dessin —, mais grâce à l’effort de tous, le monde y trouvera son conte. Et quoi encore ? Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique. C’est toi qui dit ça ? Non, c’est toi, plus tard. ** Les marraines ont bandé les yeux de celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon avec des foulards prévus à cet effet — deux mois de complot — et puis deux groupes se sont formés les emportant dans des directions différentes à travers la nuit tombante et l’odeur de l’herbe. Il y a eu des chansons, une jeunesse à grandes enjambées semblable à l’Irlande maquisarde de Ken Loach (l’un d’eux portait une casquette, un autre une veste kaki, nous faisons avec peu), des murmures, des sifflets, des oiseaux, une fée entre les deux… Sur une passerelle longeant l’eau, les deux groupes se sont croisés : mais ni le Prince ni Cendrillon n’avait vraiment compris qu’il y a fait deux groupes. Des échanges ont eu lieu et nous sommes reparti.es dans des directions différentes, sur des passerelles, en faisant sciemment bruisser les branches inlassablement feuillues des bambous. Enfin, nous nous sommes retrouvé. es dans le jardin des miroirs. Nous avons pris les mains des aveuglé. es et nous les avons posées sur nos visages, tour à tour. Parfois celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon nous reconnaissaient, parfois non : il y avait eu des invitations surprises et la face de lune de celle qui fait la leçon reste méconnue, unheimlich. Nous leur avons rendu la vue. Celle qui fait Cendrillon portait dans son regard la surprise éblouie de son long chemin sur ce parcours. Celui qui fait le Prince avait pensé que nous allions l’abandonner dans le noir, les yeux bandés, dehors. Mais jamais nous n’y avions pensé : la douleur, le mal-être ne sont pas envisageables dans l’équipée qui nous lie. Inutiles d’ailleurs : ce que nous mettons en place c’est le terrain favorable à ce que quelque chose advienne. Dans mon travail cette fondation est la joie. Dans le détail des œuvres, on invente des circonstances, des jeux, un rituel qui prend à son compte l’essentiel. Ici : l’extérieur, la nuit, la nature, le groupe et son mystère, le groupe et sa chaleur, le chemin. Nous avons bu chaud, du jus de pommes aux épices qui fumait dans le noir, puis nous nous sommes séparé. es… enfin, c’est une façon de parler.*** Tu es toujours partant pour aller chercher des meubles trop lourds dans des coins perdus,dans des coins où stationner le temps de l’enlèvement est plus complexe qu’un début de partie au mikado, dans des coins où tu pourrais te demander s’ils sont vraiment le bon coin. Une fois sur deux, nous oublions la planche à roulettes en partant comme pour une folle équipée à dix bornes à peine. Les vies que nous croisons s’ouvrent en grand pour quelques instants sur un intérieur mortellement ennuyeux, une vue sur un belvédère, la tristesse d’une fin de partie, l’inventivité débrouillarde d’une rénovation petit à petit, la misère, la misère aussi. Je m’aperçois que je n’en oublie aucune. Non plus que ton visage souriant dans ces équipées minuscules.
22/01 [GENRE]
Le chantier est immense, je me décourage souvent, autant que je m’engage. Les chiffres sont toujours trop mauvais pour dire égal. e même à peu près. Même à trois vaches près. Je sais comme on me parlerait si j’étais un homme (je serais capitaine d’un bateau vert et blanc, ce qui facilite le commerce). Je ne peux plus ne pas le savoir. C’est une misère de trop bien voir : ça éblouit et puis, le noir. Mais au fond du puits, où je suis sotte, on m’envoie la corde, non pour me pendre, pour me reprendre. En trois ho ! hisse ! que voilà, me revoilà. Déboutée, mais debout. Au matin, un estimé collègue remarque qu’on ne peut plus enseigner comme avant, comme il y a 15 ans, sans faire cas du genre, sans travailler à la visibilité de ce qui est si facilement soluble dans le patriarcat. Et comment parler de ce XIXe Siècle, et du Romantisme, où seules ont survécu — et survivre, ce n’est pas vivre — celles qui avaient un couteau entre les dents ? Nous ne savons pas, mais pas encore, pas très bien. La question se pose cependant, et ce qui n’était qu’une périphérie est devenu un prisme, au moins entre les murs de sa salle de cours. Quatre jeunes femmes vives et inspirées au déjeuner. Nous parlons de la Fin du Temps où elles m’ont invitée à les rejoindre et c’est une promenade de santé de les respirer. Leur force, et leurs révoltes, leur clairvoyance et leurs enthousiasmes ; ces risques qu’elles courent, comme dans un champ. Le thé, en l’hôtel de Quimper-Karadec, la potacherie accueillante de mes élèves, parmi lesquel.le. s les femmes se comptent sur les doigts d’une main qui ne les aurait pas tous, remet les pendules à l’heure. Tout théâtre est travestissement, Frick c’est le Bottier et le Major et des chœurs de petites vieilles de la Violette de Narbonne, des assemblées de séminaristes ou des supporters de l’OM naissent sous leurs voix pas bégueules. Quant à Urbain, il pose déjà en Comtesse assez Régence. ** Le genre sert à tout.es, c’est-à-dire à tout puis à tous et à toutes. Euh… Genre, euh… tu as vraiment cru qu’il ya avait une théorie du genre ??? Eh ben non, dans le genre de-quoi-j’me — mêle, il y a surtout des gens qui feraient mieux de s’occuper de la pédocriminalité dans les soutanes que des ovaires dans les femmes.***
« Le degré d’intérêt zéro fait genre ». J’aurais aimé l’écrire celle-là. Ou me souvenir au moins de qui l’a dite. Pour ce qui est de l’à-propos, elle demeure d’actualité.
21/01 [CROCODILES] Pour savoir lequel viser, observer l’écart entre les yeux : plus il est important, plus la bête est grosse. La nature sauvage de ce jeune ténor doux et dynamique originaire du Paraguay m’avait jusqu’ici échappé… mais cette année, il chante le Brésilien dans la Vie parisienne et un pont inattendu se déploie entre la salle de cours de nos vies parisiennes et l’Amérique du Sud, par son truchement.
** Un chat avec des ailes de papillons, un renard debout sur ses pattes arrières la tête tournée dans son dos pour contempler l’extrémité pointue de sa queue, un dragon-chien bifide à pattes tigrées… Les alebrijes ont fait un long voyage pour succéder aux crocodiles paraguayens dans l’imaginaire de la troupe immuable et toujours nouvelle des élèves qui chantent et jouent — à la nuit tombante, au-dessus de l’eau ce soir, aux fées de la forêt —.*** Il y a très longtemps, j’ai eu le privilège de rencontrer Maurice Taszman, le traducteur de Heiner Müller, George Tabori, Simone Schneider, Lothar Trolle, Frank Wedekind, Albert Ostermaier, Franzobel, Heinz R. Unger… Il intervenait dans le cadre d’un cycle lecture organisé par le TGP qui se déroulait en parallèle du mondial de foot ! Chaque soir, avant les matchs, nous lisions des pièces provenant des deux pays dont les équipes allaient se rencontrer sur l’autre terrain de jeu. Par hasard, je me suis retrouvée dans les équipes belge, autrichienne et allemande et c’est pour nous parler de l’Allemagne de l’Est que Maurice est venu travailler avec nous. Il nous a raconté de nombreuses histoires, parce que c’est un raconteur merveilleux et un homme généreux. L’une d’entre elles ne me quitte jamais et l’occurence de [Crocodile] dans ce journal est l’occasion de la mettre par écrit. Maurice vivait alors à Berlin Est. Il traduisait le théâtre de Heiner Müller, à qui le régime ne faisait pas vraiment la vie facile, notamment en multipliant les accusations de plagiat à son encontre. Précisément Maurice traduisait Germania III , qui met en scène les derniers jours du Troisième Reich. Or voilà que Maurice doit se pencher sur Léonce et Léna de Büchner, une pièce écrite plus d’un siècle auparavant. Au fil de sa lecture, il tombe sur une scène où le roi qui attend le retour de Léonce et Léna, envoie un soldat les guetter du haut de la tour. Quand il redescend, le roi lui demande s’il les a vus. Le soldat lui dit que non, qu’il n’a vu qu’un chien qui a pissé contre un arbre et qui est reparti. Comme il lit ces lignes, Maurice se dit qu’elles lui rappellent quelque chose et après un temps de réflexion — mise à sac de tous les recoins Del a mémoire — il se souvient que tout bêtement, il a lu la même scène dans Germania III : Hitler sachant l’arrivée des Russes imminente, envoie un soldat les guetter en surface, quand il revient, il lui demande s’il les a vus et le soldat de répondre que non, qu’il n’a vu qu’un chien qui a pissé contre un arbre et qui est reparti. Dans les heures qui suivent, voilà notre Maurice dans les affres : comment aborder cette question avec Heiner Müller, déjà bien écorché par les attaques incessantes du régime sur sa légitimité ? Maurice dort mal, relis Büchner, parcours Germania III, rien à faire : les scènes sont jumelles. Quelques jours plus tard, Müller lui rend une visite amicale. Maurice fait du café et tâte le terrain : tu sais, ces derniers jours, j’ai relu Léonce et Léna pour une traduction qu’on m’a commandée. Ah ! Léonce et Léna, magnifique, s’exclame Müller très enjoué. Et justement, poursuit Maurice, le dos de sa chemise trempé de sueur, il y a ce passage, tu sais quand le roi attend Léonce et Léna… Oui, quand il envoie le soldat les guetter en haut de la tour ? Oui, exactement… Tu te souviens de ce qui se passe après… Oui, le soldat dit qu’il ne les a pas vus, qu’il n’a vu qu’un chien pisser contre un arbre et filer ! Voilà, voilà… voilà, dit Maurice, au comble du malaise, redoutant l’explosion de Müller… Eh bien, dans Germania III, il y a cette scène où Hitler envoie le soldat guetter l’arrivée des Russes… Tu vois ? Oui, je l’ai écrite cette scène Maurice ! Et quand il redescend, il dit… Il dit, reprend Müller, qu’il n’a pas vu les Russes, qu’il n’a vu qu’un chien qui a pissé contre un arbre et qui est reparti… Oui, n’est-ce pas ?! Ça ressemble drôlement à la scène de Léonce et Léna, ajoute Maurice, tremblant et Müller de déclarer du bon du cœur : mais oui ! C’est le même chien !

J’ai mis quelques années à comprendre ce qu’il y avait par delà le mot d’esprit. Depuis, je vois passer à travers des textes et des spectacles des plus variés un crocodile, une biche blanche, un lapin et, bien sûr, un chien.

20/01 [LÉGITIMITÉ] Maintenant, Valjean, vous êtes libre. ** Aujourd’hui je te le dis : personne n’entend ce qui te passe par la tête. Et personne ne l’entendra et c’est un cruel renoncement. Ta connaissance de l’œuvre, du poème, de la musique, tu la feras visiter nuitamment en indiquant chaque chose remarquable ou dangereuse, risquée avec ta lampe de poche, ouvreur, ouvreuse, de tombeaux, de bals, de consciences, de fenêtres, de disputes, de jeux. Je te le dis aujourd’hui en enfant légitimée par l’usage et le long voyage.***Il y a bien longtemps, j’ai dû remplacer le présentateur d’un concert éducatif à la Cité de la Musique. TAMBOURS SABAR DU SÉNÉGAL. On m’avait appelée parce que j’étais conteuse et j’étais la première surprise, parce que je connaissais des contes et je disais des contes, mais je n’aurais pas mis ce mot sur ma pratique, conteuse… Sous le titre du spectacle, il ya avait la venue en France exceptionnelle des enfants de Doudou N’diaye Rose. Une famille de griots sénégalais. Le conte à dire, je l’ai trouvé tout de suite. Un conte sur la naissance du monde et des oreilles. La peur s’est tenue sage, jusqu’au moment où nous nous sommes rencontrés, dans les coulisses de la Cité de la Musique, avant une répétition écourtée d’autant par le retard de leur avion. C’étaient des enfants, de six à treize ans, à vue de nez. Ils avaient froid ici. Il y avait cent ans de sagesse dans le regard même des plus petits. J’étais épouvantée de ma propre indignité parmi eux. Nous avons surfilé la répétition : là ils jouent, là je présente, là ils jouent, là je conte… La direction était effrayée que certains d’entre eux ne reprennent pas l’avion, qu’ils aillent rejoindre un père, une mère, un oncle en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie… Cela créait une atmosphère étrange : la méfiance, le froid qui leur glaçaient les os à travers leur anorak tout neuf, ma pâleur proverbiale dont je me figurais dans l’angoisse qu’elle ajoutait encore à ce climat. Le lendemain matin, c’était le spectacle. Ils ont joué. Je connaissais cette simplicité pour l’avoir vu dans la roue d’un enfant au Cirque tzigane Romanes. Ils jouaient comme des maîtres : précis, précis d’abord, justes d’abord. Quand ils se sont arrêtés, je me suis avancée au milieu du cercle qu’ils formaient avec leurs tambours. Ils se sont assis et ils m’ont écoutée. Pour eux, celui ou celle qui conte est conteur ou conteuse et même né.e ainsi. Ce n’est pas douteux, pas questionnable. La parole est unique. Je suis entrée d’un coup dans leur simplicité. La légitimité est un tourment constant pour les Occidentaux. Pas pour les enfants-vieillards griots. Ce spectacle servait à certains d’examens. Pour porter son titre, un griot dans cette famille doit posséder deux mille rythmes différents. Soit tu sais, sois tu ne sais pas. Combien connais-tu d’histoires que tu puisses dire, me suis-je demandé ? Au moins deux mille, oui, Il était temps de porter mon titre. Et pour certains d’entre eux, de filer à l’anglaise, vaillants petits, vieux comme le monde.
19/01 [FRANCHE] Dans le cas d’une balle, sur les terres du Freischütz : affranchie de toute autorité à l’ordre naturel, vouée au diable. Ailleurs, ici, maintenant, également. ** Et parfois, s’entendre dire une chose tout aussi vraie, mais douce, bonne, simple et qui durera autant qu’un caillou.*** Je leur ai dit : j’écris, je ne sais pas, c’est la première fois, moi aussi j’ai peur, mais la vitalité d’une aventure, la fertilité d’une terre inconnue, comment leur dire non dans cette période de si peu de vivant.
18/01 [MITAINES] La vie propre qui anime mes mitaines — mais à quoi bon ce « S » quand elles n’ont de cesse d’aller chacune son petit bonhomme de chemin ? — complique et enrichie la mienne. Rencontres, discussions, échanges, enquêtes, perplexité, retour d’où je me croyais partie… Sans compter sur mes doigts les innombrables efforts de mémoire pour retracer mes pas dans le but de recouvrir mes mains… Je refuse de croire dans l’étymologie qui donne « gifle, injure » pour mitaine : croque, croque, mon amy ceste mitaine Nous faisons corps, au contraire, elles et moi, pour la jouer fine avec le Croque-mitaine jusqu’au printemps. Enfin, j’espère qu’elles s’en rendent compte, où elles finiront comme le chaperon. ** De la couleur des mauves, montant jusqu’au biceps, crochetées. Un vêtement de fée.*** Un bon mot à apprendre à un enfant. Dans le square, nous observons le petit garçon, ses mains pleines de doigts, ses doigts pleins de phalanges, ses phalanges pleines de pulpes. Il fait ça sans effort, comme la mer porte une armada de dauphin. Il voit qu’on l’observe, il voit que nous bougeons nos mains pour imiter les siennes, pour les comprendre. Alors il nous imite l’imitant et nous voilà tous les trois les mains tendues les uns vers les autres. Et sa mère d’attraper l’instant avec son appareil photo.
17/01 [COURTOISIE] — Mesdames et messieurs… — Oui ? — Un incident sur la ligne 11 retarde actuellement les trains sur cette ligne — C’est pas grave. — Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour ce désagrément. — C’est rien je vous dis. Sortie 4 chemins, un monsieur courtois avec la voix off. Je me demande s’il en entend d’autres qui ne me parviendraient pas… Je pense à la douleur provoquée par l’ostéo, plus tôt dans la journée, qui s’est si agréablement substituée à celle qui était l’objet du rendez-vous… Lui aussi m’a prévenue et j’ai répondu, de bonne foi, que ce n’était pas grave. ** Dans une grande masse de peuple, des transports urbains : un mot d’excuse d’un passager soudain encore plus près, l’adresse du conducteur aux messieurs, aux dames et aux enfants. *** La courtoisie ménage ma monture.
16/01 [TRISTES]
Elles sont tristes les marquises. Tristes comme dans la chair et triste hélas et j’ai lu tous les livres.. Tristes comme pas baisantes. Tristes comme un repas triste : incolore, inodore et sans saveur. Et la compassion tu l’écris sur un papier dont tu fais une petite boulette pour amuser leur chat. Qu’elles soient tristes de nous voir fuyant leurs salons, ne change rien à l’affaire. ** Les choses qui me semblent tristes appellent une liste infinie, et pourtant on pourrait en faire une brève, sur le modèle des Notes de l’Oreiller de Sei-shônagon, qui dirait mieux la chose.*** Tout ce qui est triste s’efface devant la neige, à cela je reconnais ma solide appartenance montagnarde. Quant aux tristes, on peut en faire des bonhommes, rudimentaire, avec un nez en carotte et la promesse d’une (re)fonte prochaine. 15/01 [SOUFFLE]
Ce mouvement si léger qui soulève la toile peinte d’un bateau quand Osmin ouvre les portes du Sérail en réponse au mot : Sésame ! Ce soupir de sirocco de moi seule audible après le dernier accord, quand tous les bras se lèvent vers le ciel invisible. ** Il y a des murmures à l’oreille. Comment les appâter ? Comment faire pour qu’ils adviennent ? Qu’y a-t-il de meilleur que de noter rapidement, encre mouillée sur le papier, leur dictée qui ne semble jamais reprendre son souffle ? Sinon, calme plat, on s’applique en désespérant du vent.
Autrefois, il fallait être épuisée, idiote de fatigue, pour que ça prenne le relais, pour que ça travaille en ma place. Mais avec les années, on apprend à fabriquer les attrape-rêves qui dénoncent la moindre brise. Patiemment. Impatiemment. *** Je l’entends dire : « j’ai besoin de souffler ». Je me demande qui peut s’en passer et même qui s’en passe, à moins que d’être morte ? Ne dirait-on pas plutôt reprendre son souffle (tant il est assuré qu’on respire mal de celui de quelqu’un d’autre) ? Mais aussi à qui l’avait-on confié qui s’en est si mal occupé ? Ou l’avait-on pris par erreur, comme le manteau d’un autre sur un perroquet (et alors à quel point faut-il avoir perdu l’usage de nos sens pour confondre ce qui est si intimement nôtre avec ce qui est étranger, ce qui n’a que l’apparence, mais pas l’odeur, ni le poids exact, ni l’usure familière ?) À moins qu’on ne l’ait laissé tomber tout simplement ?…
14/01 [SEMBLANT] Dans le délai qui nous était imparti et comme il l’avait précédemment stipulé par écrit, il a fait semblant de faire de la lumière et j’ai fait semblant de faire de la mise en scène. Cependant, la présence d’une lampe d’architecte d’exceptionnelle facture et la solidité des liens de rires et de vieux papiers au sein du Bureau Européen des Chimères, ont fait de l’abandon du soldat Harold un moment non dénué de romantisme. ** Sur scène, la question de la confiance en soi n’entre pas directement en ligne de compte. Il s’agit plutôt de faire semblant, notamment d’avoir confiance en soi. Le semblant c’est l’apparence extérieure. Il peut être faux. Il n’en reste pas moins présent.*** Bien que m’employant fréquemment à donner un beau semblant, quand rien ne ferait mieux avancer la cause, les occasions de découvrir le succès de ce masque me plonge dans une profonde perplexité et je balance entre la satisfaction de ce que ma ruse ne se soit pas éventée et la déception intime d’être si mal connue de qui je ne voulais pas l’être. S’il y a un soulagement à ne pouvoir être lue comme le bottin, il y a une frustration à ne pas l’être comme le Carnet d’or de Doris Lessing, par exemple. 13/01 [INCONSISTANTE] Car telle je me sentais hier, oui, ectoplasmique de fatigue, à peine un contour, une fantomatique fourmi d’un minimètre avec trop de chapeaux sur la tête… Et plutôt que de démentir avec une véhémence louche, un ami du dimanche — le même qui avait apporté, la semaine dernière, le bouquet du fréquentatif — me rappela que c’était là notre nature première : These our actors, As I foretold you, were all spirits, and Are melted into air, into thin air: And like the baseless fabric of this vision, The cloud-capp’d tow’rs, the gorgeous palaces, The solemn temples, the great globe itself, Yea, all which it inherit, shall dissolve, And, like this insubstantial pageant faded, Leave not a rack behind. We are such stuff As dreams are made on; and our little life Is rounded with a sleep. Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air, en air subtil ; et, pareils à l’édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu’il reçoit de la succession des temps ; et comme s’est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d’un sommeil. ** Dans son plus simple appareil. *** Au bord d’écrire, guettant la chimère qui me relèvera de mes engagements, incapable de prendre à la main le stylo qui saurait quoi faire, lui, désireuse seulement de l’arrêt, de la pause, du temps vidé de ses aiguilles, d’être tombée dans la forêt sans personne pour l’assurer, mon bruit me suffisant, étendue dans le vert, comme le dormeur du val, mais sans mourir, la tranquillité chatouillant encore le nez de ses herbes folles. 12/01 [RÔDER] Deux verbes, un chapeau de différence, des années de malentendus. [Rôder] : Errer, flâner sans but, au hasard… et [Roder] : User, polir une pièce par frottement afin qu’elle s’adapte parfaitement à une autre pièce. Mettre progressivement au point ou à l’épreuve, acquérir une expérience dans un domaine. Roderest le mot le plus récent. En perdant son chapeau, il est devenu tout technique, tout carré clair net et précis. Mais bien avant lui, on pouvait librement rodder un endroit : le parcourir à l’aventure… Il est fréquent et souhaitable de faire des rôdages dans le milieu du spectacle. J’obtiens cette orthographe à l’accent circonflexe en me bataillant avec le correcteur… Pourtant, il s’agit bien de faire un bout de road avec quelques connaissances triées sur le volet et disponibles pour assister avant l’heure à ce que nous faisons. Il semble donc judicieux de garder la tête près du bonnet et de conserver son « ^ ». Comment en est-on venu à croire qu’il s’agissait pour ces âmes charitables de procéder à un rodage, de venir mécaniquement participer à l’ajustage des pièces… ? Comment une vision aussi rétrécie de ce qui se passe dans ces moments d’échange particuliers est-elle devenue l’usage ? Comment ces spectateurs occasionnels ont-ils été amenés à croire qu’une autre expertise que celle d’être assis dans cette salle entrouverte était de rigueur ? Le rôdage, c’est le moment de la répétition sur scène avec des gens dans la salle. Leur présence donne une perception nouvelle du temps, de l’acte aux artistes. Et voilà. Dans le cas contraire, il y a de quoi manger son chapeau. ** L’annuel échange ERASMUS avec ma collègue de Stuttgart tient à la fois du rodage et du rôdage. La planification des cours, l’absence de connaissances à visiter là-bas fait la part belle à une certaine errance. Marche dans la ville, longs temps d’écriture dans des lieux où ma pratique est observée avec bénignité et surprise, heures de silence complet, ma parole en dedans, hibernant.
Dans le temps de la classe, au contraire, on rode, cent fois sur le métier. Rien de tel que le déplacement d’un corps dans l’espace pour changer de point de vue. Certains pans du répertoire se présentent dans un dénuement exotique, une fois débarrassés de leur préjugés alla francese au profit de draperies teutonnes. Je reconsidère certaines alliances dramaturgiques, l’urgence de ce qui se joue. J’entreprends la constitution de « sommes » par opéra, par air parfois, où j’additionne — comme disait Dullin à ses élèves outré. es par ses apparentes contradictions sur une même scène d’un jour à l’autre — ces petits éblouissements d’une ligne. *** La moindre sortie a son délit de faciès. On dirait qu’on rôde et pour sûr on s’érode. 11/01 [PARADIGME] Nous sommes profs de français, nous faisons de la lecture à haute voix, mais quand un acteur lit à haute voix… Ce matin, quand Stéphane a lu… C’est tellement plus… profond… les mots… la profondeur (geste de pelleteuse avec sa main, qui ramène le minerai à la surface)… Quand il lit, on change de paradigme. Voilà. C’est ça. On change de paradigme. A dit ce jeune prof primesautier, tandis que nous faisions la 5e mi-temps de leur semaine de PAF (Prof Art Formation ?) debout dans les ors du foyer du public. Dorénavant, nous appellerons ça un CAP (Changement Artistique de Paradigme). ** Depuis quelques mois, j’appelle de mes vœux un changement de paradigme. Ce mot, qui me filait entre les doigts, voilà qu’il ouvre une chambre avec vue. Un instrument à vent qui devient une percussion, un instrument à cordes dans lequel on souffle, ou bien encore avec lesquels il se passe quelque chose d’autre. Mile Davis et sa trompette. Chet Backer et sa voix. Une autre conception des choses donnant naissance à des choses nouvelles. *** Dans une réunion, un collègue très érudit demande : « Qui est Isadora Duncan ? ». À la simplicité de sa question, il m’apparaît que mon école est (re)devenue une véritable école, où le savoir circule entre chacun de ses membres, sans limites d’âge ni de position hiérarchique. 10/01 [BAIGNEUSE] Un pli réalisé dans l’intérieur d’une manche trop longue. La manche d’une chemise en l’occurrence, la chemise d’un des deux gardes du corps de Selim Bassa, pour être précise. Sans y prendre garde, je furète dans les définitions d’À bras raccourcis, expression toujours associée à la lecture, chérie et répétée jusqu’à l’usure des reliures, d’Astérix. Synonyme, alors, du ridicule des hommes infatués de leurs petits pouvoirs. Mais la figure bonhomme du gros chef sur bouclier m’a induite en erreur… À bras raccourcis : D’une manière non mesurée, de toute sa force, de toute son autorité (cnrtl). La prévenance de la costumière a dégagé notre garde du corps de la malédiction de n’être qu’un fier-à-bras, pour en faire un Rabalan. Le voilà remparé de sa baigneuse contre les Djinns qui flottent dans les coulisses du Sérail où il officie : Il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : « Sorcier, je te rends le mal ». — (Octave Mirbeau, Rabalan,) ** Julie Scobeltzine est la costumière la plus habile et la plus délicate que je connaisse. Comme le diable elle réside dans les détails. Elle ne néglige jamais les petites choses et ce n’est pas chez elle effet de maniaquerie, mais respect panthéiste. Dans Un Conte d’Hiver, elle a trouvé pour la mère un chemisier en soie qui raconte autant avec ses qualités (matière de lumière, tombé…) qu’avec son apparent défaut : son décolleté a quelque chose d’excessif, de débraillé sur le personnage de la reine mère et ses seins, qui tirent un peu sur le tissu deviennent un sujet. Ils nous tirent l’œil. Ils sont dans le champ. Et avec eux, le lait noir de la maternité de Junon. *** Les Villes invisibles sont vides quand je m’y rends, si je m’y rêve. Marco Polo décrit pourtant leur population, mais c’était avant, quand lui les a visitées. À l’heure où il parle à Kublai Khan, je le sens, elles sont vides. À Anastasie, je peux prendre mon bain dans le bassin d’un jardin, mais pour ce qui est de pourchasser des compagnes dans l’eau, ou d’inviter à passant à se dévêtir pour m’y rejoindre, l’imagination doit suppléer. La rêverie. 09/01 [NEIGE] Depuis le début de cette entreprise — le Journal d’un Mot — je m’interroge : un nom — propre s’entend, de ceux qui souffrent mal, en tragédie, les liaisons — est-il un mot ? Et ce matin — par un de ces longs sentiers sinueux que dessine librement l’Association des Idées, que ravinent les petits faits et qu’ombrent les grands arbres —, une réponse est arrivée (Komorebi comme on dit). Le poète Francis Catalano, dont les écrits météorologiques me touchent au cœur de l’hiver, m’a amicalement transmis l’intégralité de son recueil, enregistré par ces soins. En entendant sa voix, j’ai pensé à Normand Lalonde. Simplement parce que Normand Lalonde est un poète québécois. J’ai relayé son présent sur Une certaine dose de poésie et plusieurs commentaires sont venus laisser leurs traces dans cette neige. Plus tard, Francis Catalano a répondu en précisant : C’est ce qu’il fait aujourd’hui, à Montréal !… Il neigeait, et je pensais à Normand Lalonde qui n’est plus et qui apparaît souvent dans mes propres écrits à son insu. À Normand Lalonde, qui est confondu avec l’ami très cher parti tôt du même mal que lui et tout aussi empreint de poésie. — Enfant le nez collé à la vitre du bar familial les jours d’innombrables flocons, je dis : C’est tout l’hiver qui tombe ! — . Quand nous mourrons, notre nom devient le mot de ce que nous étions. ** Je m’attends à vous trouver là. Chez Marilène. Il doit avoir un nom ce café, comme un costume qu’on ne porte que deux fois. Je m’attends à vous trouver, voisins de neige, là où il y a de la neige. Dès qu’il y a de la neige c’est l’endroit où nous pourrions vivre, être, nous retrouver comme de vieilles connaissances, ce que nous sommes, malgré l’enfance et les autres temps qui ont précédé notre rencontre : ces époques proches, lointaines où la neige déjà nous composait, l’eau froide des torrents, la brume pensée par les arbres. Les tables en bois longues et étroites supportent nos conciliabules, ces secrets que nous échangeons avec simplicité, cartes d’une partie sans points et sans argent. Les plantes vertes prolifèrent, vaguement inquiétantes, elles sucent la lumière blanche en continu dans la petite annexe à flanc de rocher qui s’est bravement accolée à l’épicerie-café, doublant sa superficie d’un coup, la dotant d’une vue. L’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe dans l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins… Vous n’êtes jamais venus ici et pourtant je ne cesse d’y être avec vous. La familiarité de ce lieu est nôtre, pareille à celle de la nuit clermontoise où frère Bleu a donné dans le panneau, tandis que nos chapkas s’égayaient quelques pas en arrière — trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique —. Pareille à celle du train des steppes et l’exaltant voyage « pour rien », rien d’autre que le blanc qui avait tout englouti. Il n’y a qu’un objet à ce voyage. Notre amitié. L’amitié des gens de neige. *** Avec le compositeur Romain Dumas, nous écrivons un cycle de mélodies sur la neige. Nous en perdons régulièrement la trace, incapables de nous souvenir quels poèmes lui sont destinés : s’ils ne comportent pas le mot neige, ils nous échappent comme les lapins blancs sur fond blanc nous font faux bond. Cela débouche sur des échanges incertains, comme les distances dès lors qu’il neige. 08/01 [VIENNE]
J’en reviens toujours là. Advienne que pourra, mais tout, justement, dans ce grand carrefour du milieu de l’Europe, qui n’est plus qu’une idée, une géographie qui taille la route à dos de taureau blanc. ** Un ami me demande comment va la Mittel Europa. À Stuttgart seulement, j’oubliais que j’étais déjà encore passée à l’Est. Des années à entendre chez Beethoven des marches dans la neige et passer à côté de cette géographie familière ! Je remarque avec un autre que, surprise et fierté, je me vois offrir l’hospitalité de la confiance par des Slaves de tous bords quand nos routes se croisent. Enfant, on s’imagine qu’on a été adopté, porte du rêve ouverte sur le vaste monde. *** Bientôt quatre ans que je traîne mes guêtres littéraires dans une ville où je n’ai mis les pieds qu’une fois et qui, contrairement à d’autres en Europe, ne m’a laissé aucun souvenir mémorable. Je pourrais croire qu’elle m’a été imposée par le travail sur l’Enlèvement au Sérail, mais personne ne m’avait rien demandé en matière de localisation géographique de l’action. C’est la ville qui s’est imposée comme une forme particulière d’utopie : l’absence de lien sentimental entre nous fait de son grand carrefour le lieu — un des lieux — d’où je peux tout inventer. Ni plus ni moins que Jonzac, en Charente-Maritime.

07/01 [OPÉRA] Chose difficile à réaliser ; chose excellente, œuvre admirable, chef-d’œuvre. Faire Opéra : gagner tout ce qu’il y a au jeu. Consiste le plus souvent aujourd’hui à amener un public silencieux assis dans le noir à s’intéresser 3 h de rang à une œuvre initialement conçue pour un public causant et pavanant sous les lustres et les ors, dans un raffut certain. Peut-être avantageusement ingéré sous forme de gâteau (deux couches de crème au beurre au café et une de ganache au chocolat, tout cela pris en sandwich entre des biscuits « joconde » punchés au sirop de café). **… n’est jamais que le passé simple d’opérer. *** Passé simple et troisième personne, parfois je me demande en quoi je devrais me sentir dans ces conditions concernée ? 06/01 [FRÉQUENTATIF] Lors d’une visite qu’on me rend, on m’apporte ce mot, un peu comme une boîte de chocolats : à l’intérieur, des chocolats, de formes et de parfums différents, emballés ou non, et le cas échéant, plusieurs couleurs de papier métallisé. On m’appâte avec le verbe penser, prétendument fréquentatif de pencher. Renseignement pris, c’est également le fréquentatif de peser, panser et pendre. Lourde déception en découvrant que fréquentatif fait référence à la fréquence et non à la visite épatante où il est apparu. Si ce n’était pas une boîte de chocolats, je pencherais pour un bouquet de fleurs très légèrement coruscantes. ** Avec ce journal, une passion inavouée pour la grammaire se fait jour. Tout son saint-frusquin de figures de styles, de formes… un vrai petit nécessaire de toilette dans le baise-en-ville de la vieille dame au-dessus de tout soupçon. *** Clignoter est le fréquentatif de Cligner. Vivoter, de vivre. Voilà bientôt un an que nous ne nous sommes pas vu.es, quel fréquentatif imaginer au verbe manquer ? 05/01 [RETROUVAILLES]
Dans certains cas, assez rares, le — re réussit à doubler la puissance merveilleuse de la trouvaille — ce trésor de l’île, ce dessin magique découvert au fond de la poche d’un manteau de deuxième main. **Pour une fois, j’ai voulu rentrer tôt. Faire face à la ville. La marcher. Et puis habiter là à nouveau. *** Au milieu d’un pont, et déjà en face de nous, un pont semblable qui aurait pu être le lieu du rendez-vous et que nous avons regardé, bien davantage que nos visages dans les écharpes et les bonnets. Nous avions le temps. Oui, nous nous l’étions donné. Nous sommes allés nous asseoir sur un banc dans un parc, ni trop près, ni trop loin des enfants qui jouaient, à un carrefour, de sorte que le parc lui-même nous emmitouflait de sa tranquillité matinale. L’ami avait prévu du thé pour moi et régulièrement, il a rempli mon gobelet opaque de fumée. Il avait du café, mais je ne l’ai su qu’après, bien plus tard quand je lui ai écrit pour m’excuser de n’avoir pas compris qu’il n’y avait qu’un seul gobelet et que sûrement il l’avait attendu, mais non, pas d’inquiétude, tout le temps où nous étions resté sur le banc il avait bu du café sans que je m’en aperçoive puisque nous étions, là encore, côte à côte. Se parler ainsi, dans la repos des visages ouverts sur le paysage, mais bien plus encore sur l’aménité de la conversation qui ne peut être dérangée — tout s’y ajoute facilement, ainsi cet homme noir avec son gilet fluorescent et son casque de vélo qui est passé devant nous perdu dans la contemplation du haut des arbres nus — change le point de vue. Depuis quelque temps, je crains que dans le bruit de l’actualité, la cadence infernale du clou qui chasse l’autre, les deuils ne m’échappent, qu’ils ne soient plus que leur brutalité. Mais finalement, j’en viens à penser que je m’abstrais de leur cliché. Par delà la tristesse et le manque acide, il n’y a pas d’oubli, même si le nom peut nous tourner autour comme une brume d’un lieu ou d’une chose autrefois aimée par l’autre et qu’on souhaite plus que tout garder par devers soi, loyalement, il n’y a pas d’oubli au sens où les morts oublient leur passé aux enfers antiques, il n’y a pas d’oubli mais une sorte de côtoiement, semblable à celui qu’on connaît quand in est assis sur un banc dans un parc à-côté d’un être familier, dont on ne regarde pas le visage, au mieux les mains ou les chaussures passent dans le champ de vision, mais le plus souvent rien, on regarde ailleurs ou au-dedans de soi et c’est là qu’on le voit vraiment, tandis que le regard flotte comme une brume sur le parc tel qu’il s’offre à nous depuis de modeste point de vue et personne ne parle, un instant, ou plus longtemps… 04/01 [SIMPLICITÉ]
Dans l’amour, la simplicité vient par surcroit. ** Après un certain retrait, il apparaît que la simplicité n’est pas compliquée, mais demeure un long voyage à portée de main. Par instant, on saurait quoi faire : dans un café, dans une gare, dans un parc, les vieilles valises qu’on se traîne et dont seul le poids a encore une fonction, — nous occuper, nous charger, nous lester, nous entraver — on les a laissées. D’autres les récupèreront peut-être pour en faire des luges, des nids pour les hérissons, des objets de décorations. Avec ce qu’elles contenaient, ils caleront des portes, surélèveront des armoires, ou nourriront un bon feu de gaufres. À moins que la vigilance n’explose contenant et contenu dans les plus brefs délais, personne ne les réclamant plus. Ailleurs, je marche les mains dans les poches. On sait comment faire au plus simple. *** J’ai entrevu ce poème qui dit quelque chose comme : Je veux te demander tout/Parce que tu n’as rien/Comme ça tu auras tout, mais pas exactement. Je l’ai entrevu et il est si simple, j’ai cru pouvoir m’en souvenir, comme la dernière fois que je l’ai oublié. 03/01 [NOURICE] La nourrice fuit. Je ne suis pas Phèdre. Je fais venir un plombier. Il note nourice sur le devis. Les plombiers manquent d’r dans tant d’eau. Il demeure pour moi la colombe du déluge. La nouvelle nourrice est de dur métal… Une Walkyrie-cantinière. ** Derrière la gueule de balafre de la faute d’orthographe outrancière — pas ces fautes d’accord ou d’inattention, mais ces croyances d’un autre monde, avec leurs étymologies qu’on dirait extra-terrestres, mais qui tout bien considéré sont enfantines, confusion d’une poésie sidérante plutôt que simplification d’une règle trop éloignée, acoquinage de sons et de concepts qui sans cette personne qui les écrit par erreur, mais en toute bonne foi, ne se seraient jamais rencontrés — la nécessité d’écrire est tapie. *** Ces orthographes qui toujours se refusent. La main n’en garde pas plus trace que l’œil. Pas pour nourrice, en ce qui me concerne, mais en l’occurrence, cauchemard, carapaçon… 02/01 [POST BAD] Un mouvement nietzschéen par delà le bien et le mal, sorte de post-structuralisme de Mickaël Jackson. Sinon, beaucoup de bouches refaites et de lunettes sans verre pour cause de faux cils aggravés, prenant des poses de Sainte-Nitouche à 50 € la passe sur Instagram. Heureusement que j’ai appris de la même source à dire whatever avec mes doigts, ça dédommage. Je vais m’en tenir à ma version initiale. ** En relisant ce mot-concept cache-misère du tape-à-l’œil, c’est un autre qui vient : [POST BAC]. *** Les filles veulent absolument faire une partie de Trivial Poursuit. Elles sont condamnées à perdre pendant quelques années encore : nous sommes vieux jeux de plusieurs vies et de nombreuses parties. La cadette se désespère, boude éventuellement. Une autre fois, elles insisteront à nouveau. Elles aiment ces connaissances en fiches qui les narguent d’un amour coupable, comme bien souvent à l’adolescence, on préfère le gars méprisant. 01/01 [GIRAFE] J’avais déjà une blague avec deux girafes — les girafes à l’opéra, ça ne s’écrit pas, il faut entendre ça — et depuis la nouvelle année, une autre, — couic couic la girafe, ça parle de soi, mais qu’il ne faut pas confondre avec couine-couine : la girafe Sophie — . Il y en a encore une, celle qu’on peigne. Girafe fait parti des mots rares, qu’on trouve plus facilement en Europe dans les livres pour enfants — qu’on accoutume à la rareté — que dans les conversations à la sélecta des adultes — qui se sont fait au mauvais café et à l’échange de clichés — . Girafe tout le monde voit bien de quoi je parle — en tous cas chez les adultes qui peuvent y faire quelque chose — et pourtant bientôt, le mot sera définitivement privé de sa chose : cette bête improbable, à l’apparence chimérique, long cou, tâches rouquines, chaussettes blanches, regard de star hollywoodienne des années trente… Dans une réserve du Kenya, deux personnes, croisées à un déjeuner chic, observent une trentaine de girafes pour mieux pouvoir les préserver, parce qu’en plus on s’est aperçu en essayant de les déplacer, pour repeupler l’Afrique en girafes, qu’on n’y comprenait strictement rien à ces animaux. Bref, ça fait 2 girafes à l’opéra, une couic couic et Sophie, une à peigner et les 30 kenyanes : 35 girafes à ma connaissance. Tout ce qui manque, le langage le totémise. Mais il va falloir aiguiser nos langues de contes et de poèmes pour pouvoir dire choses aussi fantasques que girafe et être sinon cru.es du moins écouté.es. ** J’ai peur que les girafes d’aujourd’hui ne deviennent les dragons de demain. Et de tout ce qui alors pourra être appelé girafe : êtres ou choses, magnifiques, mystérieuses, faisant corps avec ce qui se trouvait alentour et désormais disparues au point d’être mythe devenues. *** Deux girafes Sophie saccagées par les jolis chiens de ma mère profitent de leur décote sur une étagère. 31/12 [HOAX] Bestiole en plastique visqueux — non biodégradable, potentiellement cancérigène — affublé de longs bras et d’un tronc creux dans lequel on peut glisser un stylo, un doigt, une main jusqu’au coude… Ridicule et pourtant vaguement inquiétant, ressemblant en lointain cousin au bidule qui fait rire aux éclats Serge et Jane dans la 4 L décapotable de Slogan. La chasse à l’hoax est devenu un sport ordinaire des dîners en famille, il y revient au galop, n’étant, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait une autre. Consternation de voir les siens se faire avoir jusqu’à l’hoax. Bel exemple de saison : la nouvelle année.**Une discussion brève, mais sérieuse avec Léa, la serveuse de l’Envers me conforte dans ce point : solstice oui, nouvel an, non. Les communautés de sorcières sont assez occupées cet hiver par les abus de langage du Président états-unien (« Si l’enquête Mueller était réellement une “chasse aux sorcières”, alors Donald Trump serait suspendu nu dans une grange froide, perdue au milieu de nulle part, torturé pour qu’il admette avoir pactisé avec Satan, avant d’être brûlé sur un bûcher. Au lieu de ça, il joue au golf à Mar-a-Lago », philosophe Kitty Randall), cependant on peut espérer que dès sa destitution, elles s’attaqueront aux fameux hoax du 31 décembre.*** Mon premier passage en Bulgarie a consisté en un séjour express comprenant visite d’une ville, d’un théâtre, de deux réserves de costumes, vols intérieurs, conférence de presse à l’ambassade et exfiltration en voiture diplomatique vers l’aéroport. Alors que je cherchais mon chemin dans un couloir de l’opéra de Varna, quelqu’un est arrivé au pas de charge, un large plateau de chocolats en main. Je ne connaissais cette personne ni d’Eve ni d’Adam et je ne pourrais assurer qu’il fut homme ou femme tant sa figure s’est effacée dans mon souvenir au profit de l’énorme boîte rouge et or. Bien que nouvelle dans le pays, j’avais tout de suite compris qu’en matière de chocolat, nous goûts différaient. D’autre part, je sortais de table. Bref, avec sourire poli, mais une posture de chatte anglaise, je dédaignais l’offre qui m’était faite. Afin d’éclaircir un malentendu, on m’expliqua que c’était l’anniversaire du porteur de la boîte. Je dis bien poliment « Happy birthday », vocable désormais international au moins dans mon esprit et retournais à mes petites affaires professionnelles… J’étais magistralement passée à côté d’un des rituels les plus admirables de ce pays. Heureusement, j’y retournais, à de nombreuses reprises, jusqu’à comprendre ce qui peut se passer quand on offre un chocolat à toutes les personnes que l’on croise le jour de son anniversaire. Dans les pays slaves, c’est le jour de sa fête qu’on reçoit des cadeaux, le jour du Saint, de la Sainte dont on porte le nom. Je le savais bien : j’avais joué Olga, dans les Trois Sœurs où soir après soir Kouliguine offrait à Irina un livre qu’il lui avait déjà offert l’année précédente, et je riais, je riais… Le jour de votre anniversaire, c’est à vous de faire des cadeaux. Par exemple, des chocolats. Si vous êtes au régime, diabétique, ou simplement doté d’un palais délicat accoutumé au chocolat à 90 % de cacao, allez en paix : personne ne vous demande de les avaler séance tenante. Le rituel est ailleurs. On vous offre un chocolat, vous l’acceptez et vous faites quelque chose en échange. D’ordinaire Merci suffit, mais là, c’est un anniversaire, la date qui dit qu’on a tenu le coup jusqu’ici, qu’on y est arrivé, comme à une étape sur le chemin de Compostelle. Vous faites des vœux. De vœux pour la longue vie et la santé. Même si vous ne connaissez pas la personne qui vous tend une boîte géante de chocolats, même si vous ne pouvez pas la voir en peinture, même si vous êtes pressé, soucieux, patraque. Le temps s’arrête. Deux êtres humains se font face et dans cette configuration, être sincère va de soi. Je te souhaite de vivre, et d’être en bonne santé. Vous pouvez bien sûr développer. Mais l’audace de ce face-à-face est déjà immense, une terre inconnue. Avec la pratique, on se sent un peu fée en formulant les vœux et ce moment devient intensément heureux.
30/12 [PAR EXEMPLE] Cette toute petite fille dans le wagon, qui lorgnait mes tartines de truite fumée comme un chaton, voilà qu’elle dit : par exemple. Et je me demande quand ce système de troc a pu se mettre en action dans son jeune cerveau. Par exemple, le monde par équivalence. Et « peut-être » et « si » qui suffisent à le tenir dans une petite poigne.
Par exemple, je n’aurais pas renoncé à cet étrange point de vue qu’on a sur le monde à trois pommes de hauteur. *** Sparring partner d’un brillant théoricien, je dépose ça et là dans la conversation des exemples qui sont autant de petits cailloux blancs. Viendra peut-être un jour où moins effrayée de sa solitude, je me contenterais de survoler tout ça, comme l’oiseau qui passe en vedette américaine au-dessus d’Hansel et Gretel, si léger qu’on ne peut le soupçonner d’avoir mangé les miettes du chemin.
29/12 [SEMI-BOURGEOISE] Pour parler d’une maison recelant des signes ostensibles de bourgeoisie (hauts plafonds, moulures, parquet…), mais en quelque sorte égarés dans un voisinage ou une petitesse qui lui refusent le titre de bourgeoise complète. Rien à voir avec cependant avec une dégénérescence consanguine, tout le contraire : un métissage joyeux.** Il y a un an nous visitions cette maison, avec son titre à moitié plein, on dirait Cendrillon et son soulier perdu. Un jour, un émissaire royal sonnera sans doute à la porte avec une épreuve de nature à faire s’incliner la balance d’un côté ou de l’autre, rendant la maison tout à fait bourgeoise ou tout à fait semi. La seconde occurrence laisse entrevoir davantage de possibilités.*** J’avais vu à Bray-Dunes, deux semi-bourgeoises mitoyennes qui avaient tourné bien différemment. L’une s’appelait « Les Myosotis », l’autre « Les Ronces ». Elles étaient comme deux sœurs. Des Babayagas qui auraient pris des chemins différents, comme les jumelles du Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki. Avec elles pour point de départ, j’avais commencé une variation sur Hansel et Gretel… J’hésite à repasser dans leur rue, tant elles m’ont fait forte impression, puisque je peux encore y tremper ma plume d’épouvante.
28/12 [RUDIMENTAIRE] Parfois un mot vient sans qu’on l’ait sonné. Ce n’est pas le bon, mais il est là et aucun de meilleur ne se présente. Il a l’air de l’invité douteux . On appelle d’autres mots pour le job, on demande autour de soi : et toi tu dirais quoi pour dire… ? Pour dire la sensation d’un château fruste, un lieu où personne ne veut habiter, où on campe. D’autres mots sont proposés et c’est terrible parce qu’on s’est déjà attaché à rudimentaire, comme si c’était Rudy Mentère, un petit gars plein de bonne volonté, qui n’a pas rechigné devant la tâche, même s’il n’était pas vraiment taillé pour. Bref je l’ai gardé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, puisqu’ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague ** Qui se trouve à l’état d’ébauche ou de vestige — ainsi, Armille, la Ville Invisible de Calvino, dont on ne sait si elle est démantelée ou —, dans un état d’impossible différenciation entre ce qui nait et ce qui disparait. Quelque chose des confins, des solstices, de la parole perdue. On dit rudimentaire celui ou celle qui écrit des ouvrages contenant les principes de la grammaire latine. Là, que je voudrais aller : aux principes, à l’entre-deux d’un ambitus grand comme un jardin muré, au balbutiement. C’est un souhait. Un souhait véritable.*** Logique rudimentaire. Grand Nord canadien, premier jour de froid, un trappeur part en forêt avec sa hache. Il abat des résineux toute la matinée et alors qu’il fait une pause, assis sur un tronc, passe un indien, un indien familier, Jo l’Indien. Le trappeur lui demande comment s’annonce l’hiver dans l’ancestrale sagesse de sa tribu. Jo l’Indien sans hésiter l’informe : cette année, hiver rude. Fort de cette information, notre trappeur décide de continuer à couper toute l’après-midi. Alors qu’il s’active à atteler les troncs à son cheval, à la tombée du jour, Jo l’Indien repasse. Ils se sourient. Hiver rude, dit le trappeur. Et l’autre tout à coup sérieux, inquiet lui dit : cette année, hiver très très rude. Ils se séparent et notre trappeur passe une mauvaise nuit. Personne ne veut manquer de bois dans le très rude hiver canadien. Il s’en retourne couper dès l’aube, travaille d’arrache-pied. En dépit des gants ses mains sont couvertes d’ampoules. Jo l’Indien passe sur le petit sentier, juste au moment où notre trappeur en nage, les mains sur les genoux essaie de reprendre sa respiration, il a une crampe. Salut Trappeur ! Salut, Jo ! Tu es sûr pour tes prévisions météorologiques pour l’hiver. Sur : hiver très très très rude cette année. Le trappeur crache. Jo l’Indien s’en va. Il le rappelle, il a du café. Ils s’asseyent. Tu as de la chance de savoir des choses comme ça… Le ciel, le vol des oiseaux, les coins à champignons… À quoi est-ce que vous voyez que l’hiver va être rude ou doux ? Jo l’Indien finit son café : pas magie.Hiver toujours rude, quand homme blanc coupe beaucoup de bois.
27/12 [DRAME] Inutile en dehors des heures de bureau (précise la femme de scène). ** Nous sommes assis dans le public. Ce qui se joue a été noué au préalable et sans nous. Notre seule véritable variable d’ajustement tient dans le coussin sous nos fesses. *** Le mal vient de plus loin, m’avait dit la géniale Renaude Gosset, praticienne de haut vol de la Technique Alexander en considérant l’affaiblissement de mon poignet gauche. Cette fois-ci le droit fait des siennes, le poids nié, peut-être, le poids niais sûrement, celui qu’on se trimballe pour rien, l’enclume oubliée par mégarde dans la valise… De quoi entraver la préhension, en d’autres mots. On sait cela et également qu’aller bien est aussi psychosomatique que son contraire. Alors quand éclatent ces drames minuscules à tension maximale, quand de jeunes larmes remplissent inopinément une pauvre tasse de verre dépareillée, j’aimerais avoir la voix ferme et amicale de Renaude pour dire : le mal vient de plus loin. Mais certaines choses, on ne peut que les savoir.
26/12 [RATIONNEL] De raison et pas de ration. Tristesse de ces petites bêtes étymologiques qu’on va chercher pour se tenir au plus juste. Une attitude rationnelle devient d’un coup la portion congrue de l’existence privée du rêve. Jusque là, Nelle, étant mon petit surnom d’enfant, la ration de Nelle ne pouvait être, elle, que de peu de raison. Une ration sans rationnement, sans ticket plus valable au-delà d’une limite ou alors pour jouer, avec la peur au ventre d’être dénoncée par la manifestation d’un petit dieu scrupuleux (celui des bords du carrelage blanc, ou l’autre, des noirs), mais sans les prendre trop au sérieux, tous les deux et les autres. Une ration double, de celles qui font les superhéroïnes de le fantaisie. Jour de deuil de vouloir toujours savoir… et ardoise magique du sens de l’enfance, effacée seulement en apparence.

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L’histoire d’un petit garçon qui a des problèmes en calcul. Une maîtresse spécialiste des problèmes de et avec les maths lui apprend à compter jusqu’à 5 sur les doigts de sa main. Tant qu’il compte sur sa main à elle, pas de problème, 1, 2, 3, 4, 5. Mais quand elle lui demande de le faire tout seul, avec ses doigts à lui : 1, 2, 3, 4. Il essaie, réessaie. La maîtresse spécialiste pose sa main contre la sienne : Tu vois bien, nous avons tous les deux le même nombre de doigts. Pouce, index, majeur, annulaire, auriculaire. Pourquoi n’arrives-tu pas à 5 quand tu comptes tes doigts à toi ? Ça ne te semble pas bizarre ? Il hausse les épaules, fataliste : oh vous savez, à la maison c’est pareil, il y en a toujours moins pour moi.

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Je n’abdique pas ma déception, concernant cette étymologie qui renvoie non à la ration, mais à la raison. Cependant, le Journal d’un mot est riche en étymologies contrariées, voire contraires qui cohabitent sans mal dans un grand laps de temps. 25/12 [MONTAGNE] Je dirai désormais : aller aux montagnes. Le singulier n’a pas sa place dans cette assemblée.

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Vue sur l’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe à l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins…

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Les montagnes tournent. Je dis ça pour qui croirait que sous prétexte qu’elles sont plantées là, elles sont une manière de palissade colossale. Ce sont des dragons endormis, la tête en direction de la queue, quand bien même des kilomètres les séparent. 24/12 [INTRÉPIDE] Le mot plein d’enthousiasme — y sonne un pas de claquettes et les sabots d’un cerf — pointe son nez à chaque évocation de ma jeunesse, comme dans l’aventure de la vieillesse de ma grand-mère. Toute petite déjà, j’étais intrépide sur la plage, puis en forêt, en patins, en voyages lointains… La Jeanne s’est faite, sur le tard, intrépide en appartement. « Si on se couche, c’est terminé », cette formule à moins de 15 ans dans la bouche de mes grands-parents, mais moins latéralement, elle fait pour moi son office dès à présent, manière modeste du « Adsum ! » des Coufontaines. Pendant dissymétrique, mais plein d’élégance de l’épitaphe que je m’administre de mon vivant : « Se non è vero è bene trovato »

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Dans le bruit d’intrépide, le beat du mot l’emporte sur son préfixe négatif. Sans trembler, oui, mais jamais sans mon tactus. One , two, one two three four : allons-y !

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Mon grand-père Marcel jouant aux cartes, c’est un risque-tout. Il pose ses jokers dès les premiers tours, avec une petite lueur fanfaronne dans l’œil. La même qui réchauffe quand la chaudière l’entourloupe alors qu’il fait moins dix dehors. 23/12 [AMERTUME] L’histoire de l’homme qui avait la tête comme une orange. Il raconte son histoire à une passante dévorée de curiosité à son apparence : un génie délivré, trois vœux accordés. D’abord la fortune incommensurable. Ensuite l’amour indéfectible. Enfin… avoir une tête comme une orange. La blague laisse perplexe (de celles que je préfère), mais à bien y réfléchir, elle est tout à fait sage : l’amertume dans son dosage subtil, si nécessaire au goût. Pourquoi en avoir si peur ?

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J’ai fait du poisson. J’ai oublié le citron. Ma grand-mère Jeanne a dit : le problème aurait été que tu prennes le citron et que tu oublies le poisson.

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Cette période des fêtes, toujours propice aux empaillages familiaux et aux conversations téléphoniques amicales qui les démêlent, les commentent, exégèses depuis la cuisine tranquille, ou à l’occasion des courses en solitaire. Les échanges d’un frère et d’une sœur toujours aussi passionné.es l’un de l’autre (joie de se retrouver, drame avant de départir), me ramène à ce moment du Dictionnaire Khazar de Pavic où un époux très amoureux, en barque sur un lac le jour de ses noces, jette dans l’eau son alliance de sorte « qu’un léger déplaisir fixe un grand bonheur ». 22/12 [FAIRE-PART] Une femme est morte. DENISE. Une vieille dame semble-t-elle à la lecture de l’avis de décès. Très convenable, l’avis. Rien n’y manque. Ni ses 4 enfants, ni ses 14 petits-enfants, ni ses neuf arrières-petits enfants. Croissez et multipliez. Pas de plaque ni de fleurs. On ne fait plus ça. Mais une petite ligne pour conclure dans toute cette solennité : elle a rejoint son mari DÉDÉ. In extremis, faire la part des choses.

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Accoutumés à lire l’horoscope avec 24 h de retard, l’achat exceptionnel du journal du jour lui confère une véritable aura divinatoire.

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Le confinement aura au moins fait des bébés. 21/12 [AVERTISSEMENT] Quelque chose de biblique s’était perdu dans ce mot, depuis qu’on avait pris un averto. Qu’est-ce qu’on avait fait au juste ? On avait gardé ses patins aux pieds ? Séché un cours pour aller manifester contre Devaquet alors qu’on n’était pas encore au lycée — comme si ça n’allait pas finir par arriver — ? Et depuis, une femme avertie en valait deux et l’autre c’était une petite bonne au bord du renvoi à chaque fois que le mot se formulait dans la petite tête toute seule. Heureusement, le curé du village y a mis bon ordre en fracassant la sienne sur la glace. Il avait déjà eu un avertissement. Tout comme la femme énergique et pleine d’entrain qui fait tourner les lessives de la sacristie et les décorations de la liturgie. Ces deux-là ont eu des avertissements. Un ange a croisé leur route. Un brise-glace aurait mieux valu ? Pas sûre : le curé à la tête dure et qui dure. Dorénavant, j’entends entendre comme un chuchotis divin mes mésaventures nécessaires.

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Prends garde à la douceur des choses Comment savoir dans quel sens se tricote ce vers, quel avertissement il contient ? Méfie-toi ou protège ? Ou plus simplement : regarde. La visite d’une amie dans la famille, ses yeux accoutumés à ce paysage, la nouveauté renouvelée de sa présence parmi nous, l’autre lien qu’elle incarne à elle seule, comme une ambassadrice d’un pays richement peuplé et bienveillant, tout cela fait voir d’ailleurs, autrement, plus vaste.

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20/12 [BONNET] Par extension, nom préféré pour tout ce dont je me couvre la caboche. Bonnet est plein de bénignité et contient, en plus de mon crâne, la simplicité du benêt, de l’enfantin. Car la tête à protéger c’est la petite tête, celle qui n’a jamais grandi, dont la fontanelle s’est refermée si tard qu’elle a laissé entrer tous les esprits qui traînaient les couloirs et les parcs. Le bonnet me cache avec bénévolence du regard des dieux et autres curieux et tient au chaud mes pensées secrètes et si indépendantes qu’elles auraient cours sans moi si je n’y prenais pas garde. Hier, je l’ai perdu dans une voiture d’occasion. L’air très concerné du conducteur m’a tout de suite fait savoir qu’il connaissait, lui aussi, les multiples usages des bonnets, bien que rien dans la pauvre apparence du mien n’ait pu le renseigner. Il a d’ailleurs fait diligence pour m’informer qu’il l’avait retrouvé et proposait de me le renvoyer par la poste. J’irai le quérir en main propre, c’est plus responsable.** Dans un sens vieilli, prendre quelque chose sous son bonnet signifie : Imaginer quelque chose qui n’a aucun fondement. Dans un sens moderne : agir de sa propre initiative. Le bonnet, souple, se retourne. L’imagination hors-sol, les châteaux dans les airs dans le voisinage du bonnet. L’air qui circule entre la tête et l’étoffe protège et réchauffe. Comment pourrait-on agir de notre propre initiative sans imaginer des choses qui n’ont aucun fondement ? Si on est poète par exemple ? Ou simplement en vie ? Fouiller les mots, leur sens vieilli et moderne, leurs cousinages, leurs antipodes : pour écrire, mariage par excellence, il faut, j’en suis convaincue quelque chose de neuf, quelque chose d’ancien, quelque chose de bleu et quelque chose d’emprunté. Et tout cela dans chaque mot. Je le dis comme je le pense, sans autre fondement que celui de mon bonnet. *** « C’est mon bonnet, c’est mon bonnet… » petite phrase rigolote d’une opérette de Messager. Celui qui me la chantonnait chaque fois que je prononçais le mot bonnet, — évocation fréquente dans nos pays de froid, et préférée à tout autre terme plus précis, à l’exception peut-être de chapka — est mort à présent. Il demeure une étrangeté dans les souvenirs rigolos des morts trop tôt. Je ne m’y risque jamais sans une forme de gêne bébête au premier abord, mais qui me rappelle combien je me sens regardée par le Grand Ordonnancier de la Bienséance (le GOB, donc, ça aurait fait rire l’ami du bonnet). Comme il nous a faussé compagnie au cœur de l’été, de l’été caniculaire, je n’ai pas eu l’idée de proposer un couvre-chef pour sa tenue de voyage. Et là, oui, je n’ai pas écrit « bonnet », mais c’est que me revient une petite phrase rigolote d’une opérette de Reynaldo Hahn « Je voudrais une casquette de voyage… » 19/12 [TABAC] Un pot à tabac, sa rondeur, son utilité, son couvercle. Tourné à l’effigie d’un personnage, souvent masculin, avenant et rieur qui rappelle immanquablement Sganarelle dont la Tirade du Tabac se confond avec ses méfaits tchékhoviens dans un même nuage de fumée. La jovialité de l’objet, sa stabilité, l’artisanat de ses traits simples et expressifs sont autant de qualités qui peuvent faire choisir « petit pot à tabac » pour croquer une personne replète et appréciée. Là encore, on ajoute petit, pour dire notre affection, en oubliant que ce mot mignon était fait d’abord pour l’enfance. La robustesse et la rondeur de ce corps ramassé, émaillé, font oublier la fragilité de sa matière première, les fêlures et éclats de précédents méchants usages, maladresses et accidents… et la dangerosité toxique des plaisirs de ce dont on l’a rempli, le tabac, cette laisse pour sortir le chien à la promenade. Le couvercle cache à nos regards aussi bien le tabac que l’absence.

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J’avais demandé qu’on ne fume pas dans le théâtre ! Comment peut-elle le sentir ? Au troisième balcon, le régisseur-lumière au clopeau interroge son collègue, sidéré. Ma lecture régulière des Privilèges de Stendhal me vaut sûrement ce nouveau superpouvoir.

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Il n’y a plus de tabac depuis longtemps, reste la nicotine qui cache bien son jeu avec son odeur de framboise. 18/12 [DELICATESSE] Que la quintessence de subtilité du mot ne s’emploie que « dans le style léger et familier » avec l’expression « Être en délicatesse », ne laisse pas de m’étonner. La définition du Littré accentue mon trouble : « Nous ne sommes pas brouillés, nous sommes en délicatesse, c’est-à-dire chacun de nous craint de manquer à sa propre dignité en faisant des avances à l’autre »… C’est pour moi l’exemple parfait de la situation sans plus de familiarité et d’un certain poids. Peut-être la clé de ce paradoxe se trouve-t-elle dans le remplacement du mot par un de ses synonymes, plus ou moins éloignés. Je risque de me retrouver dans une épicerie fine avec vous si vous ne prenez pas les mesures nécessaires au plus vite.

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La période est dure, le siècle se démasque, les illusions salutaires — celles qui adoucissent la norme, qui prennent dans les bras pour consoler d’un bobo qui est en réalité une injustice sans réparation possible — sont tombées sur le carrelage, elles ressemblent à nos téléphones, fêlés de toutes parts, mais que nous refusons de changer, encore et encore, d’aller encore alimenter un système qui fonctionne à plein régime : elles marchent encore, mais elles sont laides et coupantes, impossible de ne pas le savoir. La délicatesse, les marques de délicatesses, légères comme le pli du drap soulignant la grosse joue d’un enfant, légères comme les plumes des oreillers qui volent toujours, s’agrègent en contrepoint merveilleux. Nous nous faisons doucement signe(s).

*** J’aimerais dresser une liste des délicatesses, à la manière de Sei Shōnagon. Une bribe de la Légende de Vie et de Mort du Cornett Rilke me vient : « Comme on retire une boucle d’oreille ». Je demeure plusieurs jours dans cette définition, incapable d’y ajouter quoi que ce soit. Et ce matin, cet instant d’un cadeau. Il m’a dit : « Je lis ce livre et à chaque page, je pense à toi, je pense à toi en train de lire ce livre. Il est passionnant, mais c’est ton livre, alors je te l’offre. » 17/12 [PERSONNEL] Et non petit personnel, comme on l’avait — tête faible — appelé jusque là. Une rébellion qui lui vaut sans barguigner ce galon. Le personnel du Sérail. Voire le Personnel du Sérail.

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Au Conservatoire des acteurs, j’ai su très vite jouer les vieilles bêtes, je les appelais comme ça, les servantes sans âges, illettrées, dures à la tâche. Les vieilles bêtes. Une sous-caste de la domesticité. La servitude faite femme. C’est Catherine Hiégel qui m’a montré comment, ou plutôt qui m’a dit que j’étais comme elle, que je saurais le faire. Mais j’y suis arrivée trop rapidement pour qu’un autre crédit lui revienne que de m’avoir bien vue, ce qui est peut-être la meilleure chose qu’un.e pédagogue puisse faire, finalement. Un temps, j’ai cru que cette connaissance me venait de ma grand-mère, qu’elle me rapprochait d’elle. Mais cette illusion s’est déchirée bientôt. C’est quelque chose de plus ancien, de beaucoup plus ancien qui souffle dans ces grandes carcasses solides et rompues tout à la fois.

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Plusieurs années après la clôture officielle du Sérail, je comprends que le 17 décembre est l’anniversaire de la mort de Rûmi. Dans mon sac, il y a l’Affamé, Les dits de Shams de Tabriz, le roman de Nahal Tajadod. Dans ma tête, il y a un poème de Omar Khayyâm, lointain disciple du Maître : hier j’étais à un enterrement dans une très belle lumière. Je me suis dit que ce serait tout de même mieux de faire ça de son vivant. Ce serait bien d’entendre le Pacha Selim dire encore une fois devant tout le personnel le poème de clôture de l’Enlèvement au Sérail, qui rend la vie ( et la mort) si légères à porter. Ne te dépense pas tant en tristesse insensée, mais sois en fête, Donne, dans le chemin de l’injustice, l’exemple de la justice, Puisque la fin de ce monde est le néant, Suppose que tu n’existes pas, et sois libre. 16/12 [SACRIFICE] 30 ans plus tard, toujours rien compris au clip d’Elton John.

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La fumée pour les dieux, la viande pour les pauvres. Ces bons gros dieux dupes, tout maigres en fait, qui mangent leur rôt à la fumée.

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La croix de fagots de métal dans l’église Saint Gerry s’embrase à la lumière rase du Nord. Elle est sans Christ, et dans cette flamme on cherche Jeanne regard. 15/12/18 [CÉSARÉE] Longtemps j’errais seul dans Césarée vient souvent se substituer au vers racinien, si étrangement beau. Je demeurais longtemps errant dans Césarée. Une connaissance au nom tout proche vient également peupler cette solitude depuis quelques années. Un jeune homme. Quand il aura forci, il fera peut-être un Antiochus désarmant de douceur.

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Porte de sortie du petit cadre des visios, la lecture pas à pas de la tragédie Pertharite transporte la classe dans Césarée. Une Césarée étendue à Corneille, aux heures douces et tamisées des cours de poétique de François Régnault (éternellement volets clos sur un soleil d’été dans mon souvenir), et plus loin encore jusqu’à un voyage lointain dans le temps et l’Antiquité d’un petit groupe d’hellénistes et de latinistes en herbe, foulant follement les pavés d’Ostie. 14/12 [LIAISON] L’après-midi. La porte est fermée sur le monde. À nouveau.** Ces deux-là ont une liaison. Entre eux, il y a « et ». Une aventure, peut-être, une affaire, comme on dit, parties visibles, rassurantes, moqueuses un peu et péjoratives souvent de la liaison, cette façon d’aller ensemble, de se fondre presque en un même moi. Souvent j’incite, en diction française : moi, je la ferais, discrète, brève, peut-être, mais je la maintiendrais ou bien nous passons à côté du sens profond de ce qui se dit, entre les mots, de ce que les mots se disent, se racontent, à notre insu presque, leurs chuchotis qu’il convient de respecter, comme autrefois les mystères des adultes. *** La musculature qu’il faut développer pour bien faire une liaison en « g ». 13/12 [MÉTAPHORE] — Quand on connaît les codes, on peut enlever les petites roues. Nuit tombée au Carrefour City, la caissière pourtant débrouille ouvre des yeux ronds sur son jeune collègue. Un jeune. Sur son visage il porte l’Asie des îles. — Comme pour le vélo… c’est une métaphore… les petites roues qu’on ôte quand on sait faire le mouvement… c’est une métaphore ! Deux papillons siamois volent autour de son visage ravi.

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Depuis l’entreligne Tes yeux observent ma lecture Persans chaleureux

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Nous regardons Hansel et Gretel sur nos écrans et nous sommes sur l’écran et nous ne sommes pas ensemble alors que rien ne se serait passé si nous ne l’avions pas été. Je me demande de quoi tout cela est la métaphore.

MA PEAU D’ÂNE

Vous connaissez l’expression : il faut appeler un chat un chat. Eh bien si c’est un âne, il faut le dire tout pareil et appeler un âne un âne. Et si d’aventure cet âne chie de l’or, il faut bien aussi le dire. Car sans cela pas d’histoire, puisqu’il s’agit ici d’un âne qui chie de l’or… Enfin qui chiAIT de l’or, car cette histoire s’est passée il y a très longtemps, des centaines d’années ou 5 mois, ou avant-hier. Donc il y avait un âne qui chiait de l’or et qui, se faisant, faisait la joie de son propriétaire, qui d’ailleurs était roi. Cet âne or du commun ne dormait pas dans une vulgaire étable, mais bel et bien dans le château magnifique qu’on avait construit avec tout l’or… vous m’avez comprise. Il occupait la chambre qui jouxtait celle du Roi, comme un ministre. Le Roi, on s’en doute était très heureux. Grâce à l’âne qui… mais pas seulement, car alors, pas plus qu’à présent, l’or pas plus que l’argent ne faisaient le bonheur. Le Roi avait une Reine qu’il aimait très profondément et de leur union était née la plus joyeuse, la plus vivante petite fille. Tous les quatre donc, l’âne, le Roi, la Reine et la petite Princesse vivaient très heureux. Très très très heureux dans leur beau château. Très très très très… Vous avez remarqué : les gens heureux n’ont pas d’histoire. Or je suis ici pour en raconter une. Alors sur l’échiquier du royaume, nous allons faire entrer la Mort par qui tout arrive, précédée de la maladie, sa vieille servante. La maladie prend la Reine. Pendant de longs mois, le Roi ne quitte pas son chevet. On éloigne la petite Princesse des appartements royaux, moins par crainte de la contagion que pour lui éviter d’assister jour après jour à la déchéance de sa mère. On parle bas dans les couloirs du palais. Tout le royaume retient sa respiration. Un soir, comme le Roi arrange les oreillers afin que la Reine soit mieux assise dans son lit, elle voit son reflet dans le grand miroir de la cheminée. Elle voit ses joues autrefois roses que la maladie a mangées, elle voit ses lèvres, autrefois pleines et rouges comme les fraises, que l’épuisement a réduites à un trait presque gris, elle voit ses yeux, autrefois brillants du feu de la vie, que la fièvre a éteints comme deux charbons froids. À côté d’elle, dans la glace, elle voit son époux : le souci de sa maladie a barré son front d’une grande ligne verticale, mais il est toujours beau, jeune, vivant. Elle voit la Mort à la tête de son lit. Alors posant sa main toute pâle sur le bras du Roi, elle dit : Sire mon époux, je voudrais que vous me promettiez une chose. Et le Roi dit tout de suite oui, sans avoir entendu de quoi il s’agit. Sire mon époux, la Mort est à la tête de mon lit. Bientôt, je serai partie, mais vous… Le Roi désespéré ne la laisse pas achever : si elle meurt, il la suivra dans la tombe, c’est sûr, si elle meurt, il ne voudra plus vivre… Sire mon époux, vous avez une royaume, un âne et une petite fille, qui ont un grand besoin de vous et comme vous avez pareillement un grand besoin d’eux, Sire mon époux, vous vivrez. Et un jour, qui n’est pas aujourd’hui ni demain, un jour le chagrin de mon absence vous laissera respirer au point que vous envisagerez de vous remarier. Le Roi veut parler, veut dire « Non, jamais », mais la Reine pose un doigt tremblant sur ses lèvres. : Sire mon époux, je veux que vous me promettiez qu’alors vous ne choisirez qu’une femme plus belle et plus sage que moi.  Le Roi qui avait déjà dit oui, promet de nouveau et enfouit son visage couvert de larmes dans les bras de sa femme. À l’aube, la Reine n’est plus.
Le deuil du Roi dure sept années. Il reste enfermé dans ses appartements. Il ne voit plus que l’âne, de temps en temps. Parfois, on l’entend hurler de rage et de chagrin derrière les portes closes. Pendant 7 ans tout le royaume s’habille de noir, les enfants n’ont plus le droit de rire dans les cours de récréation, on n’entend plus de musique, les bals sont interdits, plus aucune blague ne circule. Au bout de 7 années, le peuple, certes patient et compréhensif, commence à trouver que cela a assez duré. Le peuple voudrait bien se marier, faire des enfants, chanter de temps en temps, boire un verre en terrasse dans la douceur du soir. Alors les ministres et les conseillers, vers qui les plaintes affluent en nombre décide d’aller trouver le Roi. Au début, bien sûr, il ne veut rien entendre. Mais avec patience les ministres et les conseillers lui parlent du bien du royaume, des guerres qui cesseraient s’il épousait la Princesse Truc, des terres qu’il recevrait s’il se remariait avec Unetelle… Et le Roi accepte d’envisager la chose. Mais alors, il se rappelle la promesse qu’il a faite à la Reine mourante de n’épouser qu’une femme qui la surpasse en beauté et en sagesse. Et quand les conseillers lui montrent les portraits des princesses des royaumes voisins, il dit toujours non. Qu’à cela ne tienne, on envoie chercher des princesses et des reines par delà les mers et les montagnes. Mais le Roi dit toujours non. Après un instant de désarroi, le stock des Majestées étant épuisé, les ministres et les conseillers décident de se retourner vers les duchesses, les comtesses, les marquises, les baronnes… Sans plus de succès. Le peuple commence à perdre patience, on essaie les roturières, les top-modèles, les stars de la pop, les militantes écologistes…
Un jour que le Roi est à déambuler dans la galerie où il a réuni tous les portraits de son épouse défunte, il en aperçoit un qu’il ne reconnaît pas. C’est une représentation de la Reine dans sa jeunesse en train de jouer au milieu d’un jardin magnifique avec une balle d’or et un petit chien dameret. Surpris et charmé, le Roi s’approche du tableau, jusqu’à s’apercevoir qu’il s’agit en fait d’une vitre, que le jardin magnifique est son jardin et qu’il y a bien là une Princesse d’une beauté fraîche et vive qui surpasse sans doute celle de l’ancienne Reine. Le Roi appelle et immédiatement tous les conseillers et bientôt les ministres se pressent dans la galerie : je suis étonné d’apprendre par moi-même la présence d’une Princesse belle comme le jour dans ce château, dont aucun de vous ne m’a informé. Qu’une telle beauté puisse être arrivée jusqu’à nous sans que nous ayons fait tirer une salve d’honneur aux canons des remparts me semble de la dernière impolitesse et j’aimerais savoir lequel d’entre vous est coupable d’un tel manquement ! Devant l’air complètement abruti des ministres et des conseillers, le Roi désigne la fenêtre d’un geste impatienté. Tous s’y agglutinent et sont saisis du plus comique embarras. On pousse le Premier ministre devant le Roi : Sire, en vérité vous avez été informé de la venue de cette Princesse, voilà 16 années. Les canons avaient bien tiré ce jour-là, bien qu’elle ne soit pas arrivée par la grande porte, mais par… la voie naturelle. Cette Princesse, comment dire… est votre fille, Sire mon Roi. 
On pourrait croire que cette nouvelle aurait ramené le Roi à plus de clairvoyance, mais il n’en fut rien, il en fut tout le contraire et le Roi se dit que c’était là une explication fort rationnelle de la passion qu’il éprouvait pour cette jeune fille. Étant la fille de sa première épouse, elle ne pouvait que la surpasser en beauté. Il informa donc les ministres sans plus attendre du désir qu’il avait de l’épouser. Le malaise, on s’en doute, fut général, car aucun des conseillers, aucun des ministres n’ignorait la règle : on ne marie pas les filles avec leur papa, ni les fils avec leur mère, ni les enfants avec leurs parents et réciproquement. Mais il est parfois bien difficile de dire la vérité et l’œil du Roi n’admet pas la contradiction. Pourtant, la règle est la règle qui protège le monde de lui-même. Le Premier ministre prend son courage à deux mains, salue respectueusement et dit :… Quelle merveilleuse idée, Sire mon Roi ! Toute la cour des courtisans applaudit après lui. On envoie chercher la Princesse. Il y avait plus de sept années qu’elle n’avait plus vu le Roi, son père, que de loin, quand il traversait comme une bourrasque les couloirs du château, tout caparaçonné de son chagrin, ou pendant les cérémonies officielles, où elle avait pu contempler son visage quelques fois, grâce à des jumelles de théâtre offerte par sa marraine, la Fée des Lilas. Quand elle apprend que le Roi veut la voir, immédiatement, son cœur bondit de joie. Elle passe sa plus belle robe, arrange ses cheveux et court, court, court, dans les couloirs du palais jusqu’à se jeter au pied du Roi assis sur son trône dans la plus enthousiaste et la plus confuse révérence. Sire, mon père, quelle joie de vous voir ! Le Roi sourit et lui annonce sa décision de l’épouser, le plus tôt possible. À cela, la Princesse répond… Rien. Elle se relève lentement, sa robe soudainement très lourde empêchant chacun de ses mouvements à reculons vers la porte. Elle fait trois révérences de guingois et, chancelante, traverse les couloirs du Palais jusqu’à sa chambre où elle s’enferme à double tour, avant de se jeter sur son lit pour y pleurer toutes les larmes de son corps, sept jours et sept nuits. Le Roi, qui connaît le proverbe « Qui ne dit mot consent » se réjouit de l’accord spontané de la Princesse. De son côté, la Princesse, elle aussi, connaît la règle : on ne marie pas les filles avec leur papa, ni les fils avec leur mère, ni les enfants avec leurs parents et réciproquement. Mais elle a le cœur si gros quand elle pense au chagrin de son père, à la possibilité qui lui est offerte de le consoler de ses années de deuil, à la joie de le voir enfin tous les jours, qu’elle ne sait quel parti prendre. Les pensées s’emmêlent dans sa tête et dans son cœur, font des nœuds dans ses cheveux… Après sept jours de larmes, elle comprend qu’elle ne comprend rien et se décide à aller demander de l’aide à sa marraine, la Fée des Lilas. À la faveur de la nuit, elle se glisse hors de sa chambre jusqu’à la rivière souterraine qui coule sous le château et monte dans une petite barque qui la conduit vers l’obscurité du dehors.
Je ne sais pas si vous avez déjà vu des lilas. Ce ne sont pas des fleurs, mais des arbres qui résistent aux grands froids, au gel et dès les premiers jours du printemps, ils se couvrent de fleurs, blanches, rouges ou violettes à l’odeur entêtante. La Fée des Lilas est un peu tout cela. Non pas une frêle créature délicate vêtue de mousseline parme, mais une belle de mai, puissante et déterminée. Bref, un sale caractère de fée.
La Fée des Lilas a horreur d’être dérangée pour des broutilles et quand elle voit arriver sa filleule dans sa petite barque, elle lui dit tout à trac : « Ne venez pas pleurer ici, je vous en préviens, c’est mauvais pour les plantes et pour les animaux. Le Roi ! Le Roi ! Je sais ce qu’il vous a fait, sinon à quoi bon être fée ! Mais aussi, vous connaissez la règle aussi bien que moi : on ne marie pas les filles avec leur papa, ni les fils avec leur mère, ni les enfants avec leurs parents et réciproquement. Ne pouviez-vous pas lui dire non ? C’est un bien petit mot qui simplifie les choses. NON. La Princesse est toute honteuse en entendant cela. Elle sent bien que ce tout petit mot, elle ne sait pas le dire quand il faut le dire au Roi. Ses larmes redoublent. Ah ! Là ! Ne vous apitoyez pas sur vous-même ! Réagissez ! Est-ce vraiment ce que vous voulez, l’épouser ? La Princesse fait non de la tête. Ah ! voilà ! dit la Fée des Lilas. Vous pouvez faire non, mais sans le son ! C’est mieux que rien, croyez-le bien. Il nous faut trouver un moyen pour que votre Père renonce à ce mariage, sans que vous soyez obligée de le refuser. Vous allez trouver quelque chose à lui demander… un cadeau pour vos noces, quelque chose d’impossible, même pour lui qui est si riche… Une robe couleur de Temps, par exemple ! Ça n’existe pas. Il ne pourra pas vous la donner. Demandez-lui ça ! La Princesse lève un regard suppliant vers sa marraine. Bon, soupire la Fée, je vais vous aider, je suppose, puisque vous êtes venue jusqu’à moi. — Où est mon capuchon d’invisibilité ? La Princesse est bien en peine de répondre à cette colle, puisqu’il ne se voit pas, mais sa marraine fait le geste de prendre quelque chose sur une patère qu’elle pose sur son bras : je vais vous accompagner, je serai toujours à vos côtés et quand la parole vous manquera, je vous soufflerai les mots. 

Le lendemain matin, le Roi qui trouve que sa fille a été assez souffrante comme ça, fait son entrée dans sa chambre au petit matin et lui annonce son désir de l’épouser dès le lendemain. La Princesse, épaulée par son invisible marraine lui répond : Sire, mon Père, j’aimerais vous faire honneur et ne puis me marier dans mes habits de fille. Aussi je vous prie de me faire présent d’une robe couleur du Temps ». Ah ? dit le Roi. Oui, couleur du Temps. Très bien, très bien. Couleur du temps, le caprice lui semble charmant. Et il sort d’un bon pas de la chambre de sa fille. Il convoque au château tous les artisans du royaume. Les tailleurs, les tisserands, les peintres, les couturiers, les teinturiers, les passementiers, les plumassiers, les bijoutiers, les joailliers, les enlumineurs… La Princesse, leur annonce-t-il, notre future Reine veut une robe couleur du Temps. Je mets à votre disposition toutes les richesses du Royaume. Vous avez huit jours. Après un instant de frayeur, chacun se met au travail. Au bout de huit jours, les coffres de saphirs et de diamants sont vides. Les pierres ont été pilées, brodées, tissées, cousues, la robe est prête. Elle brille comme l’air du matin dans les mains du Roi, qui la tend à la Princesse. Elle passe la robe et celle-ci devient lumineuse comme un feu d’artifice de la joie qu’elle éprouve. Mais s’apercevant de cela, la Princesse rougit et la robe couleur de temps devient comme une aurore aux doigts de rose. « J’ai accompli votre désir, accédez au mien, marions-nous dès demain », lui souffle le Roi. Mais la Princesse, l’oreille tournée vers sa marraine lui dit : Sire mon père. Vous souhaitez faire de moi la Reine de ce royaume et une Reine ne peut se présenter à ses sujets en portant cette robe qui trahit chacun de ses sentiments, qui laisse voir à tous mes émotions les plus intimes. Je veux une autre robe. Le Roi sourit galamment. Je vois avec bonheur que votre sagesse égale votre beauté. Parlez, mon royaume est à vos pieds, dit le Roi. Nous voulons une robe couleur de lune. UnerobecouleurdeLu ? Beige ? Engâteau ? Non Sire, une robe couleur de luNE. Ah ? Très bien. Et le Roi tourne ses talons et s’en va. À la cuisine, il trouve tous les artisans en train de prendre leur premier petit-déjeuner depuis huit jours. Attrapant un croissant au passage, il leur annonce qu’il veut une robe couleur de lune pour la Princesse. Moyens illimités. Dans trois jours. Après un instant de stupeur, chacun se met au travail. Au bout de trois jours, les coffres d’opales et de lapis-lazuli du royaume sont vides. Les pierres ont été pilées, brodées, tissées, cousues, la robe est prête. Elle luit comme un grand visage pâle dans les mains du Roi, qui la tend à la Princesse. Le soleil lui-même pâlit de jalousie par la fenêtre. J’ai comblé votre désir, cédez au mien, marions-nous dès demain, lui demande le Roi. Mais la Princesse, l’oreille tournée vers sa marraine lui dit : Sire mon père, vous m’aimez, dites-vous. Je m’étonne que vous souhaitiez me voir porter pour nos noces une robe plus glaciale que la tombe de ma mère morte et plus blafarde que le visage de la maladie qui l’emporta. » Le Roi se tait un instant et chacun retient son souffle, mais il ajoute gravement : je vois avec bonheur que votre sagesse dépasse celui de la défunte Reine. Parlez, mon royaume est à vos pieds. La Princesse déglutit et dit : je veux une robe couleur de soleil. Très bien. Et il sort d’un pas vif de la chambre de sa fille. À la cuisine, les artisans dorment devant leur petit-déjeuner. Le Roi passe simplement la tête dans l’embrasure de la porte et dit d’une voix forte : Soleil. Demain. Après un moment de terreur, chacun se met au travail. Le lendemain, les coffres d’or du royaume sont vides. On l’a pilé, brodé, tissé, cousu, la robe est prête. Quand la Princesse la voit arriver dans les mains du Roi, elle comprend que le jeu s’arrête là, car on ne pourra jamais inventer de robe plus merveilleuse que celle-là. J’ai cédé à votre désir, dit le Roi, cédez au mien, marions-nous dès demain ! Sire mon père, ce cadeau est magnifique et jamais on ne vit robe plus merveilleuse que celle-ci, mais en vérité, que vous a-t-elle coûté ? Vous êtes infiniment riche, vous le savez. Je voudrais que pour nos noces vous me fassiez présent d’une chose qui vous coûta plus que de l’argent. Une preuve de votre amour pour moi, quelque chose qui ne s’achète pas. Que voulez-vous ? demande le Roi, les lèvres serrées. Je veux la peau de l’âne qui chie de l’or, demande résolument la Princesse. Le Roi ne répond rien. Il blêmit et il sort de la chambre de sa fille d’un pas résolu. Quelques minutes plus tard, on entend dans tout le palais les hurlements les plus affreux qu’une bête ait jamais poussés. La Princesse cache sa tête sous son oreiller et la fée des Lilas pleure des larmes grosses comme des pois. À la tombée de la nuit, le Roi pousse violemment la porte de la chambre. Il est torse nu et couvert de sang. Dans ses bras, il porte la peau de l’âne, son visage est ravagé par le chagrin et la colère. J’ai fait ce que vous vouliez, demain vous m’épouserez, dit-il en jetant l’âne rouge sur le lit blanc de sa fille. La porte claque derrière lui. La Princesse est figée d’horreur. La fée des Lilas se montre et dit : il faut fuir, maintenant. Où vous allez je ne peux pas vous accompagner. Mais prenez ceci : comme elle claque des doigts, un grand coffre apparaît, dans lequel elle met : les trois robes couleur de Temps, de Lune et de Soleil, les bijoux de la Princesse, ses parfums, le beau lustre en cristal, le parquet marqueté et les tapis et les tapisseries de sa chambre, ses livres, son vieux nounours auquel il manque un œil, sa crème à l’odeur de miel, ses petits chaussons rouges et sa broderie à peine commencée. Puis elle claque les doigts à nouveau et le coffre disparaît. Alors, elle donne à la Princesse le claquement de doigts : où que vous soyez, ce coffre vous trouvera. Claquez des doigts et il apparaîtra. Vous êtes une Princesse, mais pour l’instant ce déguisement vaut mieux que tout l’or du monde. La Peau d’âne vous protègera mieux qu’une armée de soldats. Et elle pose sur la tête de la Princesse, la tête de l’âne et elle l’enveloppe dans sa peau : partez vite et ne vous retournez pas. Et dans la nuit, Peau d’âne disparaît.

FIN DE LA PREMIÈRE SOIRÉE

Elle a marché plus loin qu’elle pouvait voir de la fenêtre de sa chambre, plus loin que ce qu’elle avait lu dans le Grand Atlas de la bibliothèque royale, plus loin que les contes qu’elle avait entendu raconter par les ménestrels de passage. Partout, les gens s’éloignaient d’elle avec une moue dégoûtée, on la moquait, on lui jetait parfois des œufs pourris ou des fruits gâtés, mais surtout des mots durs « La puante, la dégoûtante… », mais jamais, comme l’avait prédit la Fée des Lilas, jamais personne ne leva la main sur elle. Et elle passait son chemin.
Elle avait usé trois paires de chaussures de cuir, trois paires de chaussures de fer, trois paires de chaussures de bois et voilà qu’elle arrive dans un village où elle s’arrête. Sur la place, il y a une affreuse vieille, qui fait penser de loin à la fée des Lilas, une fée des Lilas mal cuite et mal fagotée. Et Peau d’âne lui demande un travail. Ouais, grogne l’affreuse vieille, il y a bien un travail pour quelqu’un dans ton genre. Les vieilles marmites toutes graisseuses, ben, il faut les laver. Et puis les cochons puants, il faut bien les nourrir et nettoyer leur bauge, ça ne se fait pas tout seul, ça c’est pas les cochons qui vont le faire. Et puis il y a les latrines, qui faudrait voir à récurer… (Dans les contes « Latrines » c’est le mot pour dire w.c). Et pour tout ça, tu vois, il faut une souillon comme toi. 
Si Peau d’âne accepte, c’est que la vieille paye bien, c’est-à-dire qu’elle lui donne ce dont elle a vraiment besoin. Tous les jours une assiette de soupe fade et nourrissante et pour les nuits, une cabane à l’orée de la forêt, une cabane qui ferme à clé. Alors bien sûr, il y a la semaine, les cris durs de la vieille jamais contente, le dégoût des filles, les moqueries des enfants, les sales blagues des hommes et le gras des vieilles marmites, le lisier des cochons et la puanteur des latrines. Mais il y a aussi le dimanche. Ah ! Le dimanche, Peau d’âne ferme sa porte à double tour, elle laisse la peau d’âne tomber de ses épaules, elle se lave avec soin jusqu’au bout des ongles et alors elle claque des doigts. Le coffre apparaît et dans sa minuscule cabane elle fait entrer toute sa chambre de Princesse : les trois robes couleur de Temps, de Lune et de Soleil, les bijoux de la Princesse, ses parfums, le beau lustre en cristal, le parquet marqueté et les tapis et les tapisseries de sa chambre, ses livres, son vieux nounours auquel il manque un œil, sa crème à l’odeur de miel, ses petits chaussons rouges et sa broderie à peine commencée qui représente le visage de celui qu’elle aimera.
Et puis la semaine à nouveau, et puis le dimanche, et la semaine, et le dimanche… Vous avez vu : l’habitude pas plus que le bonheur n’ont d’histoire. Heureusement, un dimanche, justement, le fils du Roi de ce pays-là, égaré par un cerf qu’il chasse, arrive au village. Immédiatement, l’affreuse vieille bricole une fête pour lui et ses hommes. On chante, on danse, on boit, on rit… Mais le Prince, lui n’aime pas le bruit. Il a les oreilles très sensibles. Alors, dès qu’il en a l’occasion, il s’éclipse de la fête et va faire un tour dans la forêt. Là, il fait ce que font tous les princes de contes : il se perd. Il se perd complètement et voilà la nuit qui vient et il n’a toujours pas retrouvé son chemin. Comme il entend des loups, il ne fait pas le malin, mais soudain il aperçoit une petite cabane pleine de lumière. Je vais demander mon chemin aux habitants se dit d’abord le Prince. Il s’approche, mais comme lui aussi a lu et entendu de nombreux contes, il se méfie. Et si c’était un ogre ? qu’il se dit. Alors, à pas feutrés il va jeter un œil discret par la petite fenêtre. Et là… Ça ne va pas du tout, car à l’intérieur de cette misérable petite cabane de rien, il y a une chambre royale ! Mais surtout, une jeune femme, la plus belle qui soit, dans une robe couleur… du Temps, c’est à dire de la nuit qui tombe. Elle est là, assise, à broder un visage qui ressemble au sien. C’est une fée. Obligé ! se dit-il. Elle tourne ses regards de son côté. Il se baisse, de justesse, et va l’observer mieux par le trou de la serrure. Il hésite mille fois à frapper, à entrer, mais tout son courage l’abandonne et il retourne en courant au village. Qui est cette sublime beauté, cette fée, cet ange qui habite dans la cabane à l’orée du bois, là-bas ? demande-t-il. L’affreuse vieille est morte de rire : olà, mon Prince, vous avez pris le soleil en chassant, ma foi ! Ou c’est le vin qui vous monte à la tête. Parce que dans la cabane là-bas, vit la plus répugnante, la plus dégoûtante de toutes mes servantes. La pire souillon qu’ait vue un cochon. La Peau d’âne, on l’appelle. C’est elle qui racle les vieilles marmites, qui nourrit les cochons, qui récure les latrines !
Le Prince sait bien ce qu’il a vu, mais autour de lui tout le monde rit. Alors, il n’en dit pas plus long, saute sur son cheval et rentre s’enfermer à double tour au château.

FIN DE LA DEUXIÈME SOIRÉE

Dans son château, le Prince a perdu le boire et le manger. Il n’a plus faim, ni soif, et quand il dort, ses rêves sont peuplés de femmes merveilleusement belles et d’ânes monstrueux. Au bout de quelques jours, sa mère, la Reine, commence à s’inquiéter. Elle va le voir, le supplie de manger. Un pâté ? Une tarte ? Des crêpes ? Un gros steak ? Des frites ? Tout ce qu’il voudra pourvu qu’il mange. Le Prince dit : je n’ai pas faim, et replonge la tête dans ses coussins. Les jours passent, il maigrit, la Reine ne quitte plus son chevet. Tout ce qu’il voudrait, elle le lui apporterait. Une mousse au chocolat ? Un sorbet à la mangue ? De l’ananas ? Tout ce qu’il voudra pourvu qu’il mange. Le Prince dit : je n’ai pas faim et replonge la tête dans ses coussins. Alors la Reine ne dit plus rien, mais la tristesse la plus terrible se lit dans ses yeux. Elle pleure silencieusement, près de son lit, tandis que le Prince s’affaiblit, s’affaiblit… Et puis, une nuit, dans un souffle, dans un rêve peut-être, il dit : je voudrais un gâteau fait par la Peau d’âne… Mais oui ! Mais oui ! dit la Reine au comble du bonheur. Mais qui est Peau d’âne, d’ailleurs ? Elle se renseigne auprès de ces hommes et finalement, un peu gênés, ils lui racontent l’affaire. La Reine n’est pas très enthousiasmée à l’idée que les mains dégoûtantes de cette fille fassent un gâteau pour son fils. Mais elle l’aime, et il va mourir s’il ne mange pas. C’est aussi simple que ça, parfois. Elle envoie un messager à l’affreuse vieille pour négocier un jour de congé pour que Peau d’âne puisse faire un gâteau pour le Prince. L’affreuse vieille non plus n’est pas enthousiasmée de donner à Peau d’âne un congé, mais puisque la Reine a cette idée…
Peau d’âne ferme sa porte à double tour, elle laisse la peau d’âne tomber de ses épaules, elle se lave avec soin jusqu’au bout des ongles et alors elle claque des doigts. Le coffre apparaît et dans sa minuscule cabane elle fait entrer toute sa chambre de Princesse : les trois robes couleur de Temps, de Lune et de Soleil, les bijoux de la Princesse, ses parfums, le beau lustre en cristal, le parquet marqueté et les tapis et les tapisseries de sa chambre, ses livres, son vieux nounours auquel il manque un œil, sa crème à l’odeur de miel, ses petits chaussons rouges et sa broderie bientôt terminée. Elle met sa robe couleur de lune et avec ses ustensiles à pâtisserie en or (que la fée des Lilas, prévoyante, avait mis dans le coffre), elle fait un gâteau pour son Prince. Quand la pâte est prête, ruse ou négligence, l’anneau qu’elle porte au petit doigt glisse dedans. Quand le gâteau est cuit, claquement de doigt et chambre qui disparaît, elle déverrouille sa porte et revêtue de la peau d’âne, elle le confie au messager. Quand on apporte le gâteau au Prince, il s’enferme dans sa chambre à double tour pour le manger. La première bouchée se pose sur sa langue avec la douceur de lait de la main de Peau d’âne, la deuxième bouchée glisse dans sa gorge comme le miel des cheveux d’or de Peau d’âne, la troisième bouchée remplit ses poumons de la fraîcheur du souffle de Peau d’âne… et la quatrième, et la cinquième, il mange de plus en plus vite, de plus en plus goulûment, et la dernière bouchée, l’étrangle. Heureusement, heureusement, ce Prince-là savait faire le cochon pendu, sans quoi il était perdu ! Il crache et s’aperçoit que c’était un anneau d’or qui lui était resté en travers de la gorge. Il est si minusculement petit, si petitement minuscule. Il devine tout de suite qu’il appartient à la Peau d’âne et le cache sous son oreiller comme un talisman, persuadé qu’il va le guérir. Mais au matin, c’est bien pire. Et les jours et les nuits de tourments reprennent de plus belle. La Reine est désespérée. Elle le supplie de lui parler. Mais le Prince secoue la tête et ne dit rien, rien, rien. Une nuit qu’il est au bord de mourir, il lui vient une idée : Mère, dit-il, je voudrais me marier ! Vous marier, mon fils ? Mais quelle merveilleuse idée ! Mère, dit-il, je voudrais me marier avec celle qui pourra passer cet anneau à son doigt ! Mais tout ce que vous voudrez, pourvu que vous viviez !
Un long défilé de dames commence au château, toutes les princesses des environs viennent essayer l’anneau, mais c’est toujours non. Trop minusculement petit, si ridiculement minuscule. Qu’à cela ne tienne, on envoie chercher des princesses et des reines par delà les mers et les montagnes. Mais l’anneau ne va jamais. On convoque les duchesses, les comtesses, les marquises, les baronnes… Sans plus de succès. Le Prince commence à perdre patience, on essaie les roturières, les paysannes, les courtisanes, les marchandes de tisanes… Le Prince, le front contre la fenêtre ne regarde même plus les essayages. Enfin un jour, la Reine dit : c’est fini. Comment cela ? demande le Prince. Toutes les femmes de la terre, nous les avons vues, et passer votre anneau, aucune ne l’a pu. Toutes les femmes ne sont pas venues, rétorque le Prince. Je vous jure mon fils, que nous les avons toutes vues. Dans la gorge du Prince, quelque chose est coincé. Il n’arrive plus à respirer, ses yeux se remplissent de larmes, toute la cour est tétanisée. Puis tout à coup, il crie : celle qu’on appelle la Peau d’âne, elle n’est pas venue. Et comme si elle n’attendait que cela, elle entre, la Peau d’âne, dans la salle du Trône. Les courtisans se bouchent le nez, les belles dames s’évanouissent, la Reine ouvre des yeux comme des soucoupes. Mais le Prince, lui, se saisit de l’anneau minusculement petit, si ridiculement minuscule, posé sur un coussin de velours rouge et s’approche de la Peau d’âne avec un beau sourire. Puis, il se met à genoux devant elle, et tout le monde marmonne « Oh ! ». Et avec une infinie douceur, il lui passe au petit doigt l’anneau minusculement petit, si ridiculement minuscule, sans l’ombre d’un problème. Tout le monde s’exclame « Oh ! ». Mais le Prince dit : Mère, voilà ma femme. Et comme Peau d’âne n’est pas méchante, elle ne fait pas durer le supplice de la Reine trop longtemps et laissant glisser la peau de l’âne au sol, elle apparaît dans toute la gloire de sa robe couleur de soleil. Tout le monde murmure « Oh ! ».
Ils se marient vous pensez bien, et ils ont beaucoup d’enfants, ou ils en adoptent, ou ils jouent avec ceux de leurs amis. En tous cas, ils se débrouillent pour être très heureux et quand ils n’y arrivent pas, ils essaient au moins d’être joyeux.
Le père de la Princesse, revenu depuis longtemps de sa folie, apprenant ce mariage, la supplie de lui pardonner ses actions passées. Et Peau d’âne pardonne bien volontiers. On dit que le vieux Roi a épousé la fée des Lilas, mais ça, ça ne se peut pas : parce que les fées n’épousent pas les êtres humains. Alors, n’attendez pas d’en avoir rencontré une pour être heureux en amour.

FIN DE LA TROISIÈME SOIRÉE

La bonne étoile d’Orso Batomet

Au beau milieu d’un hiver bien sec naquit Orso Batomet, et toute sa famille le reçut comme le vaillant premier petit Soleil du printemps. Sans être fréquente, la naissance de garçons n’était pas rare chez les Batomet, de même que la beauté des enfants nouveaux venus, et pourtant Orso fut spontanément aux yeux de tous un être à part, et son arrivée, un évènement d’exception. En vérité, c’était un petit garçon si parfait qu’il semblait le vivant reflet de la nuit d’amour où il avait été conçu. Jusqu’à la couleur de ses yeux, un vert d’eau sombre et mouvementé, qui tapissait la chambre des époux à la lumière de la lune.
Cependant, le malheur voulut que le souvenir de cette nuit échappât peu à peu à ses parents et l’aspect d’Orso — le plus aimable du monde pourtant — leur devint une énigme indéchiffrable, si pénible dans son mystère qu’ils perdirent la vue, chacun à sa manière alors qu’il était encore un tout petit enfant. La mère devint absente, ses yeux fixant un point incertain pour tous, y compris elle-même, ne se posèrent plus jamais sur son visage. Le père, lui, devint si myope qu’aucune lunette ne parvint, ne fût-ce qu’à peine, à lui rappeler le contour de l’objet le plus usuel. Quand ils entendaient les grands-parents, les tantes, les oncles et les cousins, les amis, les voisins et les inconnus dans la rue s’extasier à la vue d’Orso, si merveilleusement rond et joyeux, ses parents éprouvaient un sentiment de malaise, semblable à celui qu’ils eussent ressenti si on les avait questionnés dans une langue étrangère et nébuleuse. Aussi gardèrent-ils Orso par-devers eux. Non pour leur plaisir, mais pour leur tranquillité jamais pleinement assurée. À force de n’être plus regardé, le visage du petit garçon devint une façade à l’abandon, aux fenêtres de laquelle on ne l’apercevait que rarement, occupé qu’il était à jouer sagement dans les pièces les plus éloignées de ce délabrement. C’est-à-dire que lui non plus ne regardait plus personne, appliquant avec une sévérité de vieillard, ce qui semblait une règle fondatrice de la société.
On l’envoya à l’école. Le plus près possible, le plus tard possible. Son institutrice avait une voix douce et une véritable vocation pour son métier, mais son nez était affublé d’une paire de culs de bouteilles qui lui dissimulaient définitivement la splendeur déjà bien cachée d’Orso. Quant aux autres enfants, ils étaient trop à leur affaire d’inventer des blagues sur le nom des Batomet pour s’intéresser à son visage.Les années passèrent derrière les rideaux tirés.
Quand il eut sept ans, on l’emmena au musée. Dans un grand musée, où il y avait beaucoup de choses à voir, de grandes salles pour les exposer et beaucoup de gens pour les admirer. Pour l’occasion, on l’avait habillé comme un petit garçon sérieux, avec des pantalons courts, une veste et une cravate. Ses souliers avaient été cirés et comme il se tenait toujours la tête penchée en avant, tout portait à croire qu’il s’inquiétait de les voir s’enfuir sans lui. Dans un brouhaha cotonneux, on distribua tickets, goûters et consignes qu’Orso semblait occupé à redire à ses chaussures, tant il se désintéressait de ce qui l’entourait. Il n’était que dix heures et il faisait déjà trop chaud pour porter une veste et une cravate, mais pour rien au monde il ne se serait départi du moindre élément de sa frêle carapace : il était parfaitement conscient de l’hostilité de l’endroit et il s’était doté en conséquence de deux boutons de manchettes à motif d’étoile qui devaient le protéger en toutes circonstances. Il s’occupait à en réexaminer le dessin lorsque la visite commença. On marchait, on s’arrêtait, on marchait, l’institutrice parlait beaucoup, mais mêlées à la rumeur des salles hautes de plafond, seules quelques bribes de son discours parvenaient à Orso, sage dernier de la ribambelle. L’heure du goûter était loin, l’heure de retrouver sa chambre n’arriverait jamais, il lui fallait en prendre son parti derrière les petits boucliers étoilés de ses poignets… Bien des années plus tard, il était incapable de décider combien de temps avait duré ce fastidieux périple quand, tout à coup, les autres enfants, l’institutrice, les visiteurs, les gardiens, le bruit des pas et des conversations et les odeurs de pique-nique en sac disparurent. Soudain, il n’y eut plus que lui, Orso. Tout seul au musée. Tranquille comme dans sa chambre à la maison avant l’heure du dîner… Il ne s’inquiéta pas, au contraire : on allait le retrouver et le ramener chez lui tôt ou tard. Il s’assit par terre et piocha une barre de chocolat dans son petit sac, qu’il mangea avec une lenteur de gastronome. Mais la double consigne de ne tacher ni son pantalon ni sa veste rendant la position assez inconfortable, il entreprit de faire un petit tour afin de se dégourdir les jambes. Il se désennuyait en traversant les salles vides sans poser le pied sur les carreaux noirs, quand se produisit la chose inenvisageable. Un regard pesait sur lui, comme une main de marbre sur sa tête. Il le sentait. Il leva le visage surpris de celui qui est ramené à la réalité après une longue distraction. Il y avait un homme à demi nu qui le fixait avec des yeux furieux. Ce regard entra en lui, comme une langue de flamme qui fit voler en éclats vitres et portes jusqu’au point le plus reculé de son âme de petit garçon. Ce n’est pas comme si cet homme avait été en colère contre lui, non, mais sa colère était si forte qu’elle prenait toute la place dont Orso disposait. Sa stupeur était telle, qu’il demeura longtemps la bouche ouverte sans qu’aucun souffle n’entrât ni ne sortit de lui. Vraiment c’était une chose incroyable que ce regard d’homme nu qui le dévisageait de telle sorte qu’il se sentait lui-même dénudé. Sous son poids, il reculait sans même s’en apercevoir et l’arrière de sa tête heurta bientôt le coin ouvragé d’un cadre monumental suspendu au mur opposé. Il se frotta vigoureusement les yeux et mille petites étoiles d’or lui apprirent que le regard de flamme était resté à l’intérieur de ses paupières closes. Quand il ouvrit à nouveau les yeux, il s’aperçut que la salle où il se trouvait était tendue de regards qui le cherchaient. À quelques mètres de là, un autre homme, plus familier avec ses bras largement ouverts et sa couronne d’épines, le regardait avec une souffrante douceur, et, à l’autre bout de la salle, de grosses femmes joufflues se moquaient en rosissant, lui jetant de petits regards par en dessous…
La petite fille ne le regardait pas. Elle dessinait en s’appliquant si fort qu’il pouvait voir la couleur du bout de sa langue au coin gauche de ses lèvres. Elle portait une vraie robe de petite fille, avec des smocks dans le dos et fermée par des nœuds sans boucle sur les épaules. On était parvenu à force de patience à faire deux tresses de ses cheveux broussailleux, mais la révolte grondait… Elle avait l’air très petite sur la grande banquette de cuir, avec ses crayons de couleur pour seule compagnie. Il avait dû changer de salle sans s’en rendre compte dans son étonnement, car il aurait juré que l’instant d’avant il était seul avec les tableaux. Faisant face à la petite fille, une très belle femme rousse extrêmement nue était posée sur une coquille Saint-Jacques. Orso sentit immédiatement l’espérance infinie qui passait de ses yeux aux siens… Dans la chambre la plus reculée, les rideaux de voile de son lit eurent un léger frémissement et son cœur lui fit un peu mal, comme si on l’avait mordu en l’embrassant. Il baissa les yeux et son regard vint se poser naturellement sur le dessin auquel s’activait la petite fille. Ce n’est pas du tout ressemblant . Orso s’étonna aussitôt d’avoir parlé le premier. Et si fort… Ce n’est pas pour ressembler, c’est pour me souvenir , répliqua-t-elle, sans délai et sans lever les yeux de sa feuille . Pour ressembler il y a les cartes postales et les anthologies de la peinture à travers les âges  ajouta-t-elle d’un ton spectaculairement pédant pour son âge. Il se sentit soudain assez malheureux et il assit une fesse inquiète à côté d’elle sur la banquette. Elle semblait ne jamais devoir finir ce dessin et c’est en vain qu’il cherchait une chose à dire qui lui eût permis de s’esquiver sans avoir l’air impoli. Finalement, sans vraiment savoir pourquoi il glissa tout doucement : je m’appelle Orso. Aussitôt, elle leva vers lui un sourire magnifique, un sourire trop grand, un sourire de confiture : je m’appelle Iris. Il n’osa pas soutenir son regard, et il ajouta très vite : j’ai déjà mangé le chocolat, mais il reste une pomme ! Et il lui tendit vivement le petit sac. Elle apprécia son geste d’un mouvement délicat de la tête et, usant d’une diction très précieuse, elle annonça : En remerciement, je vais te dessiner, Orso. Un peu mal à l’aise à l’idée de se voir malmener comme la dame à la coquille, il demanda : pour te souvenir ? Non, pour me souvenir j’ai ça !  Et elle ouvrit son petit poing sali de couleurs sur un bouton de manchette étoilé. Il constata dans l’instant qu’à son poignet droit il faisait défaut. Oh, je n’avais pas vu que je l’avais perdu, bégaya-t-il, terrorisé à l’idée qu’elle puisse vouloir le garder, merci ! À contrecœur, elle le lui rendit et il s’empressa de le remettre à sa place. Tant pis, j’oublierai ! annonça-t-elle d’une voix infiniment chagrine, comme une princesse de conte condamnée à revivre éternellement la même journée sans mémoire. Avec un gros soupir mélodramatique, elle prit son papier et fit d’Orso un portrait extrêmement fidèle. Pourtant il eut bien du mal à se reconnaître, tant le visage dessiné par la petite fille semblait celui d’un Prince de conte, avec ses cheveux noirs et drus et ses yeux d’un bleu indéfinissablement gris qui lui rappelait je ne sais quoi de triste et de passionné. Tandis qu’il examinait le dessin, il remarqua que la petite fille avait des yeux de couleurs différentes. Un œil brun et un œil vert tacheté. Quelqu’un appelait son nom au loin. Orso ! Orso ! Orso !  Il lui semblait ne s’être levé qu’un instant, pour répondre « J’arrive », mais la petite fille était partie quand il se retourna pour lui faire ses adieux. Il aurait voulu courir après elle, mais dans la masse dense des visiteurs de la dernière heure, un chat même n’aurait pu se frayer un chemin. De retour à la maison, il constata qu’une des étoiles de ses boutons de manchette avait disparu.
Orso tenta à de nombreuses reprises de retourner au musée. Il aurait souhaité y retourner le lendemain même, la semaine suivante, jour pour jour, le mois d’après… Mais le sort en décida autrement et quand Orso fut enfin conduit au musée, il s’agissait d’un autre musée et plus de deux années s’étaient écoulées. La journée précédant la visite avait été très éprouvante pour Orso : la peur de ne rien retrouver de ce sentiment étrange et suave de la première fois, la terreur d’en perdre jusqu’au souvenir l’avait questionné au cœur de la nuit et la tentation de faire le malade avait été bien grande au matin. Bien qu’il ait été finalement exaucé dans son vœu d’arborer des boutons de manchettes dépareillés, son cœur mourait dans sa poitrine quand il pénétra dans la première salle.
Au cours des deux dernières années, sa vie était insensiblement devenue très différente. Dans son entourage, personne n’avait été en mesure de s’en apercevoir, et il ne percevait pas bien lui-même la nature de ce changement. Seulement son odeur. Il lui arrivait même parfois de douter d’être bien allé un jour au musée, d’y avoir été saisi par le regard d’un homme peint et d’avoir rencontré la petite fille aux yeux dépareillés. Plus que de tout le reste il doutait du portrait qu’elle avait fait de lui. Au moment où, en désespoir de cause, il ouvrait la boîte à secret dans laquelle il tenait la paire de boutons de manchettes témoin, son cœur s’arrêtait de battre de crainte que l’étoile ne soit revenue à sa place. Et quand enfin au fond de la boîte, il trouvait l’assurance que son mystère était toujours bien là, un chagrin tout mêlé de culpabilité terrible faisait couler de grosses larmes sur ses joues de rose. Ces instants de doute s’ensuivaient d’un tel désespoir qu’Orso avait fini par éviter d’évoquer ce sujet et la boîte était restée fermée de nombreux mois, quand, non sans frémir, il en retira les boutons de manchettes au matin de la deuxième visite. Pourtant, un monde s’était mis à exister qui avait des yeux pour lui, parfois les yeux sur lui et bien qu’il lui arriva de regretter l’impunité de ses années invisibles, d’avoir peur d’être surpris ou envahi, il souhaitait ardemment vivre à nouveau ces heures inexpliquées dont il chérissait le souvenir dans le silence de son cœur. Il en allait de cela comme de ces jours de grand vent où il laissait sur sa table devant la fenêtre entr’ouverte une pile de papiers, ne sachant pas exactement si le miracle consisterait à les voir résister bravement ou s’envoler d’un coup dans sa chambre, pour recouvrir sol et meubles d’un puzzle mystérieux… En un instant, les regards bienveillants de trois rois mages calmèrent son appréhension. Tout naturellement, chacun d’eux posait sur lui ses yeux de douceur ou de sagesse et Orso Batomet relevait la tête pour s’offrir à loisir, comme un tournesol aux changeants soleils. Il parcourut de nombreuses salles, bien vite échappé de la garde distraite de la cousine Ursule, qui préférait à ce point la lecture que son nez ne semblait jamais s’éloigner de plus de quelques centimètres des pages d’un livre en quelque occasion que ce fût. La cousine Ursule lisait, lisait, lisait comme on file, lisait en marchant, en cuisinant, en parlant distraitement avec la mère d’Orso, lisait pour s’endormir, en prenant son petit-déjeuner, en attachant ses cheveux à grosses boucles qui avaient fini par prendre l’odeur sucrée du vieux papier. On trouvait des livres dans sa salle de bains, dans sa buanderie, dans sa garde-robe, dans sa cabane de jardin, sous son confiturier… Tous hérissés d’images pieuses, de coupures de journaux, de photographies, de lettres. Ils étaient rarement rangés, mais posés çà et là comme des promeneurs mesurés, goûtant le plaisir débonnaire d’une petite sieste impromptue sur le bord vert du chemin, en ayant l’assurance intuitive qu’ils seraient toujours à temps pour l’heure du dîner. C’était, il devait en convenir, un musée très différent : la plupart des tableaux exposés étaient gigantesques et très peuplés, mais dans les scènes de batailles les plus échevelées, il se trouvait toujours un petit spadassin, pour lancer à Orso un regard harassé, un cheval, pour le considérer d’un air abasourdi, un mourant, pour lui faire une dernière prière. Enfin, il arriva dans une grande salle circulaire où personne ne fit attention à lui. Les tableaux lui parurent à ce point semblable qu’il eut quelques difficultés à en trouver la sortie et l’ayant enfin différenciée de l’entrée, il se sentit tout refroidi. Cette seule pièce avait effacé d’un seul coup tout le bonheur qu’il avait connu et reconnu et il se sentit si désemparé qu’il n’aurait su dire, si on l’avait interrogé à cet instant précis, ce qu’il venait faire là, ni même à quoi ce genre d’endroit pouvait bien servir ou s’il était bon qu’ils existassent. Il regrettait amèrement d’avoir bataillé et supplié pour qu’on l’emmenât au musée. Il aurait voulu n’avoir jamais semé la cousine Ursule, qui passait une grande main douce dans ses cheveux à chaque page tournée. Il considéra ses boutons de manchettes avec le mépris réservé aux menteurs éhontés. Il regrettait jusqu’à la pomme qu’il avait donnée deux ans auparavant à cette petite fille suffisante et qui dessinait fort mal. Il se mit à pleurer de fatigue et de déception. Il mâchonnait les mots de son ressentiment en marchant à l’aveuglette de ses yeux brouillés de larmes très salées, quand il parvint dans une salle étrangement petite et sombre. Il n’y avait là qu’une toile, qu’il ne distinguait qu’à peine tant ses yeux le brûlaient, une banquette de bois et une petite femme assise, dont les cheveux blancs paraissaient presque un nuage dans cette obscurité : asseyez-vous, jeune homme.  Orso ne put s’empêcher de jeter un regard machinal autour de lui. Vous, oui, vous voyez bien : nous sommes seuls ici. Il vint s’asseoir près d’elle. Sa voix sonnait claire et ferme. Elle se tenait très droite sur le siège de bois. Aussi fut-il bien surpris de constater qu’elle devait être au moins aussi âgée que son arrière-grand-mère déjà morte. Elle lui tendit un petit mouchoir brodé en lui intimant d’arrêter de renifler : jeune homme, il se peut que vous ayez un jour une bonne raison de verser sur vous vos larmes, alors mettez-les de côté jusque là. Le ton était peu amène et Orso aurait pu espérer plus de douceur de la cousine Ursule ou même de la distraction de sa mère et, cependant, ses larmes s’épuisèrent d’un coup dans le mouchoir de la dame et la cause de son chagrin lui devint absolument étrangère. Comment vous appelez-vous ? Orso Batomet. Bien, va pour Orso. Je suis Mademoiselle Proux. Elle lui tendit une main sèche et fine qu’il serra avec tout le sérieux dont il était capable. C’est alors qu’il constata qu’elle portait des lunettes rectangulaires à verres sombres. Il eut un frisson dans le dos. Ils restèrent un moment silencieux, face au tableau à peine visible. La vieille dame eut un profond soupir : vous voyez bien : j’ai besoin de vous, Orso.  Orso regarda la vieille dame au profil impeccable, sa bouche s’ouvrit pour lui répondre, mais rien n’en sortit vraiment. Quel âge avez-vous, Orso Batomet ? Neuf ans ? Dix ? Neuf ans depuis décembre, mademoiselle, lâcha-t-il d’une voix étranglée par l’inquiétude. Neuf ans, ça n’est pas beaucoup… Orso étouffa un retour de larmes dans le mouchoir… Mais ça devrait aller. Orso Batomet, auriez-vous la gentillesse de bien vouloir me dire ce qu’il y a en face de vous ? Sur le… Orso plissa les yeux. Cette dame était visiblement dans l’embarras, mais il ne voyait pas en quoi il pouvait l’aider ni ce que le fait d’avoir neuf ans et de s’appeler Orso avaient comme rapport. Dans un souffle, il demanda : vous êtes perdue ?  La vieille dame eut un soupir exaspéré : si j’étais perdue, j’aurais besoin d’un chien et non d’un jeune homme embué comme vous l’êtes. Je vous demande de me dire ce que vous voyez en face de vous, de me le décrire de me le raconter. Vous voyez ? Oui, je crois, répondit-il d’une voix mal assurée. Eh bien pas moi !  En disant cela, elle tourna franchement son visage vers lui. Avec timidité Orso jeta un coup d’œil aux lunettes sombres. Il avait un peu peur de distinguer les deux yeux morts qui se cachaient derrière. Peut-être étaient-ils crevés ou tout blancs, révulsés pour l’éternité… Mais non, les verres opaques reflétaient tranquillement son petit visage d’Orso Batomet légèrement arrondi, comme une vague petite lune flottant sur la brume. La vieille dame s’impatientait : jeune homme vous avez sans doute la vie devant vous, mais c’est, en ce qui me concerne, chose peu sûre. Auriez-vous l’amabilité de me dire ce que vous voyez sur ce carton ? Avec une bonne volonté qui l’étonna lui-même, Orso s’exécuta. Il plissa les yeux afin d’être bien certain de ne pas faire d’erreur et annonça d’une voix chantante : il y a un petit garçon qui me regarde et qui aimerait bien que je sois son compagnon de jeu. Puis il poussa un soupir d’aise, tant sa joie était grande d’avoir été ainsi choisi par cet autre petit garçon, sans tergiversation ni marchandage, attitude commune aux autres enfants qu’il avait connus jusque là. Mademoiselle Proue eut un sourire, ce qui accentua encore la joie d’Orso, animé d’un grand désir de bien faire, bien qu’il ne sache pas toujours comment. Bien des années plus tard, quand Orso se rappelait ce sourire, il se rendait parfaitement compte qu’il ne s’agissait en rien d’un sourire exprimant la satisfaction, comme le bon point qu’il avait cru y voir du haut de ses neuf ans. C’était l’étonnement qui ondulait la grande ligne horizontale de la bouche de Mademoiselle Proue sur son visage et le désarroi qui en couvrait ses alentours de petites lignes verticales, profondes comme à l’instant où le stylo va transpercer la feuille. Mais pour l’heure, Orso était simplement heureux et réconforté par ce sourire. Aussi est-ce avec un violent sentiment d’injustice qu’il accueillit la remarque qui le ponctuait : c’est tout ? Il lâcha un oui bourru. Non sans douceur cette fois, Mademoiselle Proue se fit confirmer : un petit garçon qui vous regarde ? Orso se contenta de grogner. Le sourire n’avait pas quitté le visage de Mademoiselle Proue, mais il se faisait plus entendu et Orso le prenant pour une moquerie, s’en fâcha, croisa les bras sur son torse et rentra sa tête dans les épaules. Avec une adresse déroutante, la vieille Demoiselle posa sa main sur son poignet. Voyons voir, reprit-elle avec plus de douceur encore, il vous regarde… Et vous ?  Orso voyait très bien où elle voulait en venir, mais quelque chose se refusait à l’intérieur de lui avec l’entêtement d’une mule. De toute façon, on n’y voit rien ici, s’exclama-t-il, il fait trop noir, et les traits sont à peine dessinés. Je peux très bien vous dire ce que je vois s’il y a quelque chose à regarder. Allons dans une autre salle plus éclairée et vous verrez bien…  Il se mordit la langue, mais Mademoiselle Proue ne releva pas. Elle ajouta légèrement : dans la salle circulaire, par exemple ?  Rien n’égala jamais le désarroi d’Orso dans cette minute. Il se sentit profondément humilié pendant une seconde, mais il ne put dissimuler la vérité bien longtemps : il était perdu. Trouver la part de lumière dans l’ombre, c’est la tâche du peintre, l’espoir laborieux de l’aveugle, le seul travail des hommes… et des petits enfants qui la porte avec eux, comme une étoile au front le jour de leur naissance. Allons, dites-moi ce que vous voyez. J’ai vraiment besoin de votre aide. Et elle serra sa petite main moite dans sa vieille main sèche, avec de petites pressions pour tenter de le ranimer. La voix sortit d’Orso, avec le débit minuscule, mais régulier d’une source depuis longtemps négligée : Il y a une femme très grande, très claire avec des yeux doux qui tient l’enfant sur ses genoux, mais à peine. Il doit faire bon, ils sont très peu habillés. Une autre femme assise à côté d’elle, plus sombre, qui la fixe doucement. Ce doit être la mère de l’autre petit garçon, celui qui se tient debout près d’eux. Un petit garçon plus âgé, neuf ans peut-être… C’est à lui que l’enfant assis fait le signe de venir jouer avec lui… et pourtant j’avais vraiment cru qu’il m’appelait, moi, et encore maintenant… La déception le disputait dans son cœur à l’étonnement. C’est comme le regard de la femme claire sur le petit enfant… il est si tendre qu’il va peut-être jusqu’à l’autre garçon. Ils ont une façon de regarder, ces deux là, on ne sait pas très bien où leurs regards s’arrêtent… Pour la mère sombre et son fils, c’est plus net. Ils ont l’air d’attendre tous les deux une chose précise. Mais comme le dessin n’est pas fini, je ne peux pas dire quoi… Il se sentit très fatigué. Il eut peur de ce que la vieille dame allait encore exiger de lui, mais elle dit simplement « merci » en serrant sa main plus fermement. Ils restèrent assis un long moment, silencieux. Orso gardait les yeux fixés sur l’image, sans plus d’effort. Il se passait là une chose qui le concernait et qui ne le concernait pas et cela produisait dans son cœur le plus étrange mélange de douleur diffuse et de soulagement. Cette bataille lente se livrait en lui sans qu’il ne sache ni ne veuille s’y soustraire et il n’envisageait plus de quitter un jour cette petite pièce obscure, quand Mademoiselle Proue se leva. Vous voilà bien perplexe, jeune monsieur Batomet, dit-elle d’un ton sautillant. Orso ne put rien répondre, mais il tourna son regard vers elle. Avec une volonté de fer elle semblait avoir domestiqué une souffrance physique sans répit, et elle ne manquait pas d’élégance avec sa canne, à la manière des souriantes petites danseuses à la sinueuse colonne vertébrale et aux pieds en lambeaux. Si mes souvenirs sont bons, ajouta-t-elle toujours guillerette, la femme sombre est également la mère de la femme claire, voyez-vous ? À la suite de Mademoiselle Proue, Orso retraversa le musée, sans qu’il n’en reconnût une seule salle tant il semblât qu’il avait été rincé de lumière. Finalement il aperçut la cousine Ursule, et comme il s’apprêtait à faire les présentations, la vieille dame lui demanda tout à trac : aimez-vous l’Art abstrait, jeune monsieur Batomet ? Les yeux d’Orso Batomet s’élargirent devant cette colle de dernière minute. Il bredouilla qu’il ne savait pas de quoi il s’agissait. Si nous avons le temps, nous devrions aller voir quelques toiles abstraites ensemble… Enfin vous les verrez et vous me rappellerez les avoir vues ou rêvées… Qu’en pensez-vous, Orso ? Oui, mademoiselle…  Vous pensez oui, conclut-elle en riant, très bien, c’est une très bonne pensée ! Je suis bienheureuse de vous avoir connu, monsieur Batomet. Comme elle lui serrait la main, Orso réussit à articuler : Quand ?  Elle proposa une semaine plus tard, jour pour jour et après avoir touché légèrement le beau front blanc de l’enfant, elle marcha vers la sortie d’un pas fier et décidé.
Orso n’eut aucun mal à convaincre la cousine Ursule de l’emmener dès la semaine suivante dans un musée où l’on pouvait voir des toiles abstraites. La cousine était pour les auteurs vivants, pour la poésie surréaliste, pour les nouvelles tentatives d’écriture et son enthousiasme englobait sans mal tout ce qui pouvait de près ou de loin y ressembler, en peinture, en musique… bien qu’elle n’eût pas eu la moindre idée de ce dont il s’agissait au juste, et qu’elle ne courût pas grand risque de l’apprendre, plongée comme elle le fut tout au long de l’après-midi dans le premier roman salé d’un jeune américain qui vivait à Paris avec assez peu de religion, semblait-il. Orso arpenta les salles sans prendre le temps de ne rien regarder, à la recherche de Mademoiselle Proue. Ce nouveau musée n’était pas si grand, mais le rendez-vous était vague. Il commença peu à peu à se repérer dans les salles étranges, encombrées parfois d’objets en leur milieu, mis en parc à l’aide de petites cordelettes. Il n’y avait là aucun carreau noir ni blanc au sol qui pût lui prédire l’arrivée imminente ou différée de la vieille dame, mais du plancher et après avoir traversé trois fois le musée dans sa longueur sans l’avoir aperçue, il se laissa tomber sur une banquette qui ne semblait qu’une ligne pour l’attendre. Il avait eu le temps pendant la semaine de repenser à la famille représentée délicatement sur le carton, et pendant les repas du soir qu’il prenait depuis peu avec ses parents, d’incongrues comparaisons lui avaient traversé l’esprit. La journée aussi, elles avaient pointé leur drôle de nez curieux dans la cour de récréation et Orso avait commencé à envier de plus en plus franchement cette chose qu’il avait vue sans pouvoir bien la nommer. Il sentait dans son cœur que cela aurait été un grand soulagement de les revoir, tous les quatre, mais il avait l’espoir d’obtenir de mademoiselle Proue d’autres indices les concernant, qui lui permettrait à terme de tirer au clair cette envie qui le tiraillait. Cependant, Mademoiselle Proue n’était toujours pas là. Orso occupa quelques minutes en se demandant si la petite fille aux yeux différents était revenue un jour au musée et en imaginant combien il serait cocasse de la rencontrer ce jour-là par hasard… Il leva le visage sans y prendre garde et fut aussitôt saisi par la sarabande qui se déroulait devant lui : des mètres d’une agitation folle qui prenait ses yeux, comme s’ils n’étaient plus que les derniers de cette farandole de couleurs et de traits. C’était une fête extraordinaire, frénétique et gaie. Orso souriait sans s’en apercevoir. Il souriait jusqu’aux oreilles…
Mademoiselle Proue ne se montra pas ce jour-là et bien qu’il en conçut une déception cruelle, Orso décida de mentir à ce sujet à la cousine Ursule et s’inventa un autre rendez-vous avec la vieille dame dès la semaine suivante. Il mâchonna quelque chose pour expliquer que les deux femmes ne s’étaient pas entrevues, mais la cousine Ursule, inquiétée surtout de ce qu’il aurait pu lire par-dessus son épaule ne sembla guère s’en préoccuper. Et Orso, habitué depuis longtemps à être distraitement négligé par son entourage y trouva enfin une compensation dont il pouvait mesurer la valeur : la paix.

Durant les semaines qui suivirent, Orso revint très ponctuellement au Musée de l’abstraction, mais jamais il ne revit la vieille dame. Il souffrit d’abord beaucoup en pensant qu’elle l’avait oublié. Et chaque semaine lui apportait son petit morceau amer de désillusion, qu’il retournait dans sa bouche comme un caillou jusqu’à la visite suivante. Peu à peu cependant, en attendant Mademoiselle Proue, Orso s’était pris d’affection pour ces tableaux si francs qu’ils ne prenaient pas même la peine de s’habiller d’un visage ou d’une histoire. Chaque visite le rapprochait du point où le temps n’existe pas et il fut plus d’une fois reconduit vers la sortie par un gardien mi-amusé de ce jeune garçon lunaire. Il avait découvert une salle où de grandes toiles rouges marquées d’un rectangle rouge ou noir se faisaient face et semblaient autant de portes et de fenêtres ouvertes, laissant passer entre elles un grand courant d’air rouge qui le prenait tout entier et lui soufflait l’idée des mondes rouges qu’il devinait tapis derrière elles. Dans cette salle par excellence, le temps filait comme un bolide. Sur le chemin du retour, les mots se bousculaient dans sa tête. Mademoiselle Proue lui manquait, il aurait voulu lui raconter, la consoler de ses yeux morts…
Lors de la visite suivante, il voulut revoir la toile de la farandole, mais lorsqu’il entra dans la salle, elle ne s’y trouvait plus. Il questionna le gardien à son sujet et il apprit que cette fête n’appartenait pas au musée, qu’elle n’était que de passage et qu’elle était partie faire un long voyage afin de retourner chez elle. C’est à ce moment qu’Orso commença à s’inquiéter de ce qui était advenu de Mademoiselle Proue. En rentrant à la maison, il expliqua avec beaucoup d’aplomb à la cousine Ursule que la semaine suivante, Mademoiselle Proue viendrait le chercher directement à la maison en voiture pour l’emmener dans un musée éloigné dont le nom lui échappait. Il dit tout cela d’un trait, sans respirer au milieu, en fixant un point éloigné sur la route. La cousine Ursule répondit par un « ah ! » enthousiaste, dont il ne sut dire s’il venait de la perspective de s’épargner d’autres après-midi au musée — la cousine Ursule se plaignait de la mauvaise qualité des sièges et de l’éclairage de la cafétéria depuis un moment déjà — ou du dénouement satisfaisant de son roman policier. Il n’en fut plus parlé, et c’était là le plus important pour Orso. Il n’eut pas de mal à retrouver la trace de Mademoiselle Proue : elle l’attendait dans le livre du téléphone avec son adresse. Un détail le chagrinait cependant : Mademoiselle Proue de l’annuaire s’appelait Proux, N. Cette orthographe parut d’emblée fantaisiste à Orso qui vivait dans l’attente d’une Mademoiselle Proue depuis des semaines, mais comme l’adresse suivait le nom et qu’il n’y avait aucune Proue sur la liste, il décida que le mieux à faire serait de vérifier de ses propres yeux. Cette incertitude pourtant l’amena à reconsidérer sa relation avec la vieille dame, et il fut presque surpris de se rappeler qu’il ne l’avait vue qu’une fois, tant elle lui était devenue familière. Il ne connaissait pas son prénom, il n’avait jamais vu ses yeux — c’était peut-être mieux ainsi —, mais il aurait bien aimé savoir de quelle couleur ils avaient été, et pourquoi ils ne voyaient plus. La semaine suivante, à l’heure habituelle de sa sortie avec la cousine Ursule, Orso se glissa hors de la maison, équipé d’un plan, d’un goûter et d’un peu d’argent de sa tirelire. Il faisait beau et la route jusqu’à la mystérieuse Proux était bordée d’arbres, de petits squares et de belles maisons un peu vieilles. Quand il arriva devant le numéro de la rue qu’il avait pris soin de noter dans son carnet, bien qu’une plaque de pierre scellée au mur indiquât sobrement Famille Proux, Orso sut immédiatement qu’il s’agissait bien de la maison de sa Mademoiselle Proue. Le portail était clos, mais le muret d’enceinte si bas qu’il pouvait sans mal voir le jardin. Un beau jardin un peu à l’abandon où de grosses roses mélancoliques balançaient mollement leurs têtes délicatement décolorées. Ça et là le gazon faisait de petites touffes vivaces, dans un retour annoncé à l’état de nature. Orso se sentit tout revigoré de voir un tel endroit et sans hésiter une seconde, il sonna. Personne ne répondit. Il sonna à nouveau, pensant par-devers lui qu’à force d’être aveugle, Mademoiselle Proue commençait peut-être à devenir sourde. Mais cette fois encore, personne ne répondit. Les volets de la maison étaient tous fermés et en se mettant sur la pointe des pieds, Orso s’aperçut que la porte avait été cachetée comme une lettre ancienne. Il était sur le point de s’en retourner, quand il décida de sonner une troisième fois pour en avoir le cœur net… Mais rien de plus ne se produisit. Il s’assit sur le bord du muret et sortit une barre de chocolat de ses provisions pour s’aider à réfléchir sur la meilleure conduite à tenir. Il aurait préféré être assis dans le jardin. Il se sentait très découragé et pour ainsi dire trahi par le sort. Les vieilles roses lointaines lui chatouillèrent le nez de leur lourd et doux parfum. Il décida que le mieux à faire était encore de laisser son doigt sur la sonnette jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose. Et il resta ainsi pendant de longues minutes, sans même savoir si la sonnette produisait ou non un son dans la maison de Mademoiselle Proux. Ce faisant, une inquiétude terrible l’avait pris, au point qu’il lâcha bientôt le bouton et se mit à appeler « Mademoiselle Proue ! Mademoiselle Proue ! Mademoiselle Proue ! » de toutes ses forces, ses mains pleines de chocolat en cornet autour de sa bouche. Oh ! Va, ce n’est pas la peine de crier si fort, mon petit. Un vieux monsieur à l’air doux et au gros nez lui avait mis la main sur l’épaule. Qu’est-ce que tu lui veux à Mademoiselle Proux ? Orso prit l’air le plus digne qu’il connût : lui parler, dit-il. Et devant le silence du vieux monsieur, il ajouta : c’est urgent et personnel. Le vieux n’essaya pas de cacher son sourire et lui passa la main dans les cheveux. Urgent et personnel, hein ! ? Je vais voir ce que je peux faire. Il sortit de sa poche une grosse clé avec laquelle il ouvrit le portail. Ils entrèrent dans le jardin. Orso avait déjà entendu toutes sortes d’histoires sur les inconnus qu’il ne fallait pas suivre, et quand le vieux sortit de sa poche un couteau à lame dans le manche, il commença à se rappeler chacune d’entre elles. Le vieux se dirigea directement vers les roses et il en coupa trois avec précaution, inquiet qu’il était d’éparpiller leurs lourds pétales d’un geste trop brusque. Puis il rangea son couteau et il se retourna vers Orso qui lui faisait un sourire tout penaud. Tu dois savoir à ton âge, qu’on ne peut pas compter sur les roses. On peut seulement compter sur la beauté des roses, ce n’est déjà pas si mal.Oui, monsieur,  répondit Orso à tout hasard. Tu veux voir Mademoiselle Proux ? Oui, monsieur. J’imagine que tu as tes raisons… Oui, monsieur. Comment tu t’appelles ? Orso Batomet. J’ai bien connu un Batomet. Achille Batomet. C’était le grand-père de mon père, monsieur. Alors, ça, ce vieux grizzli d’Achille Batomet… Et toi tu es… Orso. Orso Batomet. Laisse-moi te dire que tu as l’air d’un Orso bien mal léché et qu’on ne peut pas se présenter comme ça devant les dames quand on est un jeune homme d’une famille aussi insigne que celle des Batomet. Et riant tout seul de sa plaisanterie, il lui tendit un grand mouchoir à carreaux. Puis il attendit patiemment qu’Orso eût essuyé le chocolat de ses mains et de son visage. Tandis qu’Orso faisait sa toilette de chat, il remarqua que le vieux monsieur le considérait avec tristesse et que ses épaules se voûtaient au point de donner aux roses qui pendaient dans sa main un air désolé de vieilles filles à la noce. Allez, suis-moi, petit, dit-il finalement en prenant le chemin qui contournait la maison. Orso s’étonna de ce qu’il ne le menât pas directement à l’intérieur et il demanda poliment : Mademoiselle Proue est au jardin ?  Le vieux s’arrêta, le regarda un moment et, comme si cette pensée avait ramené son sourire, il dit gaiement : oui, c’est exactement cela, Mademoiselle Proux est au jardin. Derrière la maison s’étendait un petit parc désordonné, planté d’arbres très vivants et d’herbes folles. Ça et là, de petites stèles de pierre de guingois, aux inscriptions rongées par le temps, qui dans ce cadre parurent à Orso tranquilles comme des maisons d’été. Le vieux monsieur marchait d’un bon pas vers un très gros hêtre qui surveillait le parc avec grandeur. Il s’arrêta à son pied, devant une stèle blanche un peu plus droite que les autres. Il se pencha et dit d’un ton jovial :bonjour, Nelly, voilà des roses que j’ai trouvées dans ton jardin et un garçon qui s’y trouvait aussi, bien que tu n’aies jamais fait pousser de choux.  Puis il s’éloigna de quelques pas, en guettant Orso du coin de l’œil. Celui-ci s’approcha timidement et à la suite d’une série de lettres à demi effacée, il put lire la vraie orthographe du nom de Mademoiselle Proue, suivi de son prénom, Nelly, suivie d’un autre nom à consonance allemande, qui avait été le sien quand elle était née, de l’année de sa naissance et de l’année en cours. En lisant, les yeux d’Orso s’étaient gonflés de larmes, si bien qu’il lui avait fallu presque un quart d’heure pour venir à bout de l’inscription. Ses larmes coulaient sur son visage, sur ses habits, sur ses mains, sur les roses. Le vieux monsieur se désolait de rester là à regarder ce petit dos tout secoué de sanglots, mais qu’aurait-il pu faire de mieux ? Tout à coup Orso se calma et se retourna orné d’un ineffaçable sourire au visage. Il remercia chaleureusement le vieux monsieur et lui demanda la permission d’utiliser à nouveau le grand mouchoir à carreaux et celle de revenir voir Mademoiselle Proux en enjambant le muret. Après son départ, le vieil homme considéra longtemps la tombe de sa vieille amie, sans parvenir à comprendre ce qui avait si bien réchauffé le cœur du petit garçon, tout en larmes l’instant d’avant. Il se dit que Nelly avait sans doute raison quand elle l’assurait qu’elle serait toujours là, même après, et qu’il aurait mieux fait de ne pas la chicaner comme un vieux cartésien sentimental qu’il était… Puis il se remémora leurs nombreuses réconciliations et il ne regretta plus rien de ce qui avait pu se passer entre eux. De retour chez lui, Orso Batomet ouvrit la boîte aux boutons de manchette. Il les considéra longtemps et s’avoua sa préférence pour celui où l’étoile avait disparu. Il pensa à Mademoiselle Proue, dont le vrai nom s’écrivait Proux et se finissait par une étoile. C’était, il est vrai, une étoile à six branches au lieu de huit, comme celle du bouton de manchette, mais puisqu’il manquait deux yeux à Mademoiselle Proux, cela faisait le compte.
Dans les années qui suivirent, Orso se rendit régulièrement au musée, mentit avec soin à la cousine Ursule et visita à de nombreuses reprises Mademoiselle Proux au jardin. Le fait d’avoir appris à l’école un peu avant l’anniversaire de ses dix ans qu’une étoile à six branches comme celle qu’il pouvait voir gravée dans la pierre de la dernière demeure de son amie, s’appelait une étoile de David et quelle était sa signification pour le reste du monde le laissa inchangé dans sa tranquille certitude d’avoir reçu un signe, un signe personnel et urgent de sa part. Non qu’il nia ou méprisa l’autre signification, au contraire elle s’additionnait parfaitement à ce qu’il croyait profondément. Il faut dire qu’il avait eu à de nombreuses reprises l’occasion de voir des sculptures au cours des derniers mois et il lui était naturellement apparu que les choses n’avaient jamais qu’une seule face en ce monde. Il était désormais parfaitement à l’aise dans les musées. Il n’éprouvait plus le besoin de porter les boutons de manchettes dépareillés : il lui était suffisant de se rappeler qu’ils l’attendaient sagement dans la boîte à secret, ou d’avoir à l’esprit l’étoile en désinence de Mademoiselle Proux, pour qu’il se sentît tranquille et protégé. En vérité, le temps qu’il passait à arpenter les salles des collections était devenu le seul auquel il s’intéressât vraiment. L’école l’ennuyait, il n’avait pas d’ami de son âge, ni d’un autre d’ailleurs, personne à qui raconter un secret ou demander conseil que Mademoiselle Proux, qui ne lui répondait jamais d’une façon bien nette. Il envisageait avec bonheur de devenir gardien de musée, ainsi il n’aurait plus jamais besoin d’en sortir, de faire des choses tristes ou inintéressantes. Ce qui l’enthousiasmait le plus était le poste de gardien des salles interdites au public. Là où l’on conservait des toiles si anciennes et si fragiles qu’un nombre trop important de regards eut précipité leur ruine inexorable. Il s’était renseigné sur l’âge minimum requis pour exercer cette noble fonction, et, depuis, il attendait l’été de sa seizième année avec impatience. Il s’était ouvert de son projet à sa vieille amie qui n’avait rien trouvé à y redire et dès lors il l’entretenait régulièrement de l’avenir radieux qui l’attendait dans les petites salles obscures. Il venait d’avoir treize ans. Quand il passait dans le jardin, les branches des rosiers s’accrochaient à ses cheveux bruns et drus comme une couronne. Il avait grandi et forci, mais les après-midi de musées toujours plus nombreuses lui conservaient un teint d’enfant de sanatorium et une paresse des muscles qui donnait à sa démarche des allures de lassitude en mouvement, un spleen s’accordant étrangement avec son facile sourire. Un jour qu’il était à s’entretenir de ses projets d’avenir assis dans l’herbe humide contre la stèle de Mademoiselle Proux, se félicitant d’avoir su, grâce à son ingéniosité et sa maturité exceptionnelle pour un enfant, s’acquitter par avance de tous les problèmes de l’âge adulte, un chat se mit à miauler dans le jardin. Cela n’avait rien d’étonnant en soi, puisque le jardin en était infesté et on pouvait les voir courir après les taupes, les papillons ou les mouches, maigres et efflanqués, l’oreille souvent mordue et le poil nerveux des chats de gouttière. D’ordinaire, ils ne miaulaient que pour se battre, affichant le reste du temps un mépris sans second pour Orso qui ne portait jamais la moindre chose intéressante à manger avec lui. Mais ce jour-là, un des chats miaulait si fort et avec une telle insistance qu’Orso en fut dérangé dans sa confidence et qu’il se vit dans l’obligation, après plusieurs interruptions, d’abandonner son refuge pour jeter un œil alentour. Tout d’abord, il ne vit rien, mais les miaulements s’interrompirent tout net. Il se réinstalla plus confortablement, étalant son petit blazer bleu sur l’herbe pour protéger ses fesses de l’humidité qui gagnait du terrain. Mais à peine s’était-il assis que les miaulements reprirent de plus belle. Il se rappela soudain que la cousine Ursule, lorsqu’il était petit, faisait apparaître et disparaître son visage derrière son livre pour le faire rire aux éclats. Depuis combien d’années n’y avait-il plus songé ? Depuis combien d’années la cousine Ursule avait-elle cessé de jouer à cache-cache avec lui ? À présent c’était lui seul qui se cachait d’elle, s’abritant derrière une forêt de petits mensonges accumulés depuis des années déjà… Avec plus de précautions cette fois-ci, il se releva en s’essayant à déterminer la provenance des miaulements. Mais sitôt qu’il fut debout, ils cessèrent à nouveau. D’un pas nonchalant, Orso se dirigea vers le hêtre tout proche qui ombrageait la tombe de Mademoiselle Proux et s’y adossa. Il n’entendait plus un bruit alentour. Décidément, se dit-il, voilà un chat bien timide qui ne miaule que si je parle… Et il reprit sa conversation avec la vieille Demoiselle, sans plus faire attention à ce qu’il lui disait, mais en s’efforçant de maintenir un débit régulier de mots, de sons, de manière à inciter le chat à se manifester. Il parla ainsi longtemps sans pour autant entendre le moindre miaulement. Il raconta tout depuis le début sans y prendre garde. Il raconta tout ce qu’il savait d’Orso Batomet. Il parla de la petite fille du musée avec une grande douceur et un certain enthousiasme à l’imaginer plus grande à présent. Il parla de la cousine Ursule et des jeux de cache-cache dont il venait de se souvenir. Il parla du vieux monsieur au gros nez qui l’intriguait beaucoup bien qu’il l’eût rarement revu. Il se demandait quel était le tableau qu’il regretterait le plus s’il venait un jour à perdre l’usage de la vue, quand il sentit contre ses mollets un frôlement vrombissant. Il parvint à réprimer un mouvement de surprise, puis un mouvement de dégoût à la pensée d’être couvert de puces de chat en rentrant à la maison, et il baissa lentement son visage vers l’animal toujours occupé à ses bas de pantalons. C’était une petite chatte à trois couleurs, qui paraissait avoir été jusque là assez bien nourrie et dont le blanc était encore passablement blanc pour un chat du jardin de Mademoiselle Proux. Ce n’était sûrement pas un chat sauvage, ni un chat de gouttière, ni rien de mal famé comme animal. Le plus gentiment possible, en espérant que ses genoux ne craqueraient pas, Orso s’accroupit et appliqua une caresse délicate sur le dos de la petite bête qui ronronnait par anticipation depuis un moment déjà. Son pelage était très doux, Orso risqua une caresse sous le menton. Il y avait là une sorte de boule de poils qui ne présageait rien de bon — une tique sûrement —, mais la petite chatte redoubla son ronronnement et lança à Orso un regard enamouré de ses yeux vairons. Un petit oh de surprise lui échappa. Peut-être s’était-elle perdue… Peut-être avait-elle fui de mauvais traitements… Peut-être le cherchait-elle, lui, Orso… Il décida derechef de la ramener à la maison, de la soigner, de lui donner du lait, de lui faire un bon panier dans le tiroir des pulls d’hiver de sa commode. Il la souleva comme une plume et l’emballa dans sa veste pour son plus grand plaisir, prit rapidement congé de Mademoiselle Proux et rentra chez lui avec la discrétion fébrile d’un voleur d’enfants néophyte. Les premiers jours de leur cohabitation se passèrent de manière idyllique aux yeux d’Orso : la cousine Ursule à qui on avait confié sa garde pour une quinzaine de jours en l’absence de ses parents ne fit pas mine de s’intéresser à ses manigances de soucoupes de lait et d’escamotage d’une partie de ses repas vers sa chambre. Quant à la petite chatte, elle semblait avoir de nombreuses heures de sommeil à rattraper et attendait placidement son retour de l’école dans son tiroir sans avoir, semblait-il, bougé d’un poil depuis le moment de son départ. Le jour même où il l’avait ramenée chez lui, Orso avait entrepris de la débarrasser de la vilaine boule de poils qu’elle avait sur la gorge et dans laquelle il suspectait depuis la première heure la maligne présence d’une tique. Armé d’une toute petite paire de ciseaux à ongles et terrorisé à l’idée que l’un d’entre eux puisse faire un faux mouvement, il avait dégarni lentement et patiemment les poils en bataille de sa gorge, espérant de la sorte voir plus du parasite et le retirer sans s’emmêler avec un peu d’éther. Lors, quelle ne fut pas sa surprise quand il aperçut au lieu du dos gonflé de sang de la tique attendue, un petit morceau de métal doré. La petite chatte n’appréciait que moyennement la séance de travaux manuels dont elle était l’objet, son œil marron et son œil vert s’étaient significativement assombris au cours des dernières minutes et ses griffes étaient depuis longtemps passées au travers de la toile demi-saison du pantalon du praticien en herbe. Se remémorant avec fierté les aventures de Champollion que la cousine Ursule lui avait offert pour Noël et n’écoutant que sa curiosité Orso persista dans l’opération jusqu’à mettre au jour une minuscule plaque rectangulaire d’or fin, bosselée et mordillée. Point n’était besoin d’une pierre de Rosette pour déchiffrer l’inscription gravée dessus et cependant Orso eut un peu de mal à en croire ses yeux. La petite chatte s’appelait Stella. À peine avait-il lu son nom qu’elle s’échappa de lui avec des bruits très grossiers pour manifester son mécontentement. Ce n’est que beaucoup plus tard dans la nuit, quand ils se furent réconciliés à force de biscuits trempés et de petits morceaux du gigot de midi qu’il put enfin passer ses doigts dans la profondeur des poils de sa nuque et sentir la minuscule chaînette cachée qui retenait la petite plaque qui brillait à son cou. Quand il l’appelait, il était bien heureux de voir qu’elle réagissait à son nom, avec un petit miaulement étrange et des regards alentour, comme s’il lui avait fait une blague. Cette nuit-là, Orso la laissa jouer avec les trésors de sa boîte à secret, étalés pour elle sur le tapis, jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Depuis l’apparition de Stella, Orso n’allait plus au musée, il n’allait plus voir Mademoiselle Proux dans son jardin, il passait tout le temps dont il disposait à l’observer, à la soigner, à jouer avec elle et à faire mille rêves sur l’endroit d’où elle était venue jusqu’à lui avec son nom comme mot de passe. Cependant, un soir qu’il remontait dans sa chambre après le dîner, il ne la trouva pas dans son tiroir ni sur le lit ni dessous ni nulle part et son cœur s’arrêta de battre une minute entière. Il faisait doux, la fenêtre qui donnait sur les toits voisins était restée ouverte… À quelques mètres de là, tranquillement assise sur une cheminée il vit en contre-jour la silhouette élégante de Stella, qui contemplait la lune presque pleine. Sans oser parler trop fort dans la nuit il l’appela : « Stella, Stella, Stella… ». Mais à peine vit-il sa queue dessiner des points d’interrogation dans l’air. Il appela plus fort et elle consentit à tourner vers lui sa jolie tête avec un miaulement patient. Il tenta alors mille manœuvres de biscuits pour la faire rentrer, mais elle lui tourna le dos avec indolence et reprit son conciliabule lunaire sans plus s’occuper de lui. À bien les regarder, elles semblaient deux dames au Salon de Thé, dont l’une, obèse et outrée, approchait tout près son énorme visage de la minuscule oreille fine de l’autre pour lui chuchoter ses secrets sidérants. Orso les observa longtemps. Il se sentait triste et seul et il en voulait beaucoup à Stella. Mais le lendemain matin, quand il la trouva roulée en boule tout contre lui si jolie, il n’eut pas le courage de lui faire la tête. Cependant il ferma la fenêtre pour plus de sécurité. Stella le regarda faire en ouvrant à demi ses doux yeux vairons, puis se rendormit comme si de rien n’était. Quand il remonta dans sa chambre, après le dîner ce soir là, il la retrouva postée devant la fenêtre, faisant une bosse sous le rideau fin, son petit nez humide collé à la vitre. Dès qu’il fut entré, elle se mit à miauler si mélancoliquement qu’Orso se sentit misérable dans son cœur. Il lui proposa pourtant de petites choses à manger pour l’amadouer, ses dernières rapines de la journée. Les miaulements s’arrêtèrent aussitôt, mais Stella ne toucha à rien. Elle regardait Orso avec un air déçu et outragé de reine antique. Honteux, il ouvrit la fenêtre et elle s’échappa aussitôt. Il était amer en la voyant partir, mais dès qu’elle fut arrivée sur le toit voisin, elle se tourna vers lui et miaula avec insistance, comme une baigneuse au beau milieu frais de l’eau interpelle les hésitants du bord des rives, à la fois moqueuse, fière, inquiétante et encourageante. Pour la première fois Orso regarda vraiment par sa fenêtre : il s’agissait d’abord d’atterrir, comme Stella venait de le faire, sur le rebord du toit situé environ deux mètres en contrebas, puis de longer la gouttière, sans regarder en bas et de grimper ensuite quelques échelons de métal fixés dans le mur d’en face pour accéder au toit voisin. La faible pente du toit des Batomet rendait la chose possible, et pour le retour il pourrait emprunter le point de rencontre le plus haut des deux toits et se laisser glisser jusqu’à ce que sa fenêtre soit à portée de main. Quand il se retrouva pendu du bout des bras à son rebord de fenêtre, il ne lui resta plus qu’à se lâcher d’une cinquantaine de centimètres. Toute l’opération lui parut tellement simple qu’il ne parvint pas à s’expliquer comment il n’y avait jamais pensé auparavant. Il s’assit à côté de Stella, qui ronronnait comme un tonnerre, sur la cheminée des voisins. La lune était pleine et bienveillante. Son gros visage plus près encore chuchotait comme la veille des secrets pour ceux qui ne dormaient pas. Orso se dit qu’il était bien naturel qu’elle eût cet air outré, et qu’elle fut cancanière, elle qui voyait tout ce qui se passait la nuit sur la terre depuis des centaines d’années. Plus tard dans la nuit elle s’éloigna comme pour les laisser un peu seuls. Voilà qu’ils étaient bien heureux tous les deux à contempler les étoiles et Orso se demandait pourquoi on acceptait en toute saison d’avoir un toit au-dessus de sa tête, qui nous cachait la moitié du monde jusqu’à nous faire oublier que cette moitié existait, et prendre la moitié des choses visibles pour la totalité des choses existantes… Stella plus familière avec la belle étoile et ayant depuis longtemps fait la part des choses entre la liberté de la nuit et les coussins confortables du jour, philosophait moins qu’Orso, se contentant d’apprécier la qualité de l’air en le peignant de quelques mouvements connaisseurs de la queue. Ils rentrèrent à potron-minet, comme il se doit. Orso dormit toute la journée du lendemain et manqua l’école. La nuit suivante il fit le rêve le plus étrange. Stella était là qui jouait dans un carré de lune, quand tout à coup, son corps se mettait à se transformer radicalement. Elle grandissait et sa peau tombait. Bien qu’elle gardât toujours son visage de chat, son corps devenait celui d’une jeune fille lisse et blanche, avec de petits seins hauts et des poils roux sous les bras et entre les cuisses. Elle portait à son cou une étoile à huit branches qui semblait incrustée dans la peau même sous la pomme d’Adam bruissant d’un ronronnement surpuissant qui faisant vibrer tout l’air environnant avec lui. Elle se frottait aux jambes d’Orso avec passion, comme elle avait l’habitude de le faire avec son corps de chatte, et ses ronronnements l’ébranlaient au plus profond de lui-même. Il la soulevait du sol et elle se laissait faire, en désossant un peu ses épaules quand il la prenait sous les bras, pesant encore, à peine le poids d’un chat, dans son grand corps de jeune fille. Il la prenait dans ses bras avec un amour incommensurable, un amour dont il n’avait jamais eu idée, lui semblait-il. Mais ce qui étonnait le plus Orso était cette douceur qu’il n’avait jamais connue d’elle, une douceur à son contact qui lui faisait répéter sans arrêt son nom, une douceur qui l’emmenait quelque part comme si elle l’avait pris par la main, dans sa main… Il dansait avec elle une danse étrange dont il ne connaissait pas le nom, une danse étroitement enlacés sur un fil tendu entre la terre et la lune. Il regardait dans son œil vert et il voyait son visage de prince, il regardait dans son œil marron et il voyait son visage d’Orso Batomet à cet instant de l’année de ses treize ans. Autour d’eux les étoiles explosaient en gerbes de feu et d’étincelles. Il était nu à présent dans le ciel, sur le fil tendu, Stella se roulant et s’enroulant encore et toujours autour de son corps, jusqu’à ce que la tête lui tourne comme la terre. Le poids plume de la douceur devenait insoutenable pour le fil qui les portait au ciel. Il céda tout à coup et avec une lenteur délicieuse Orso et Stella tombèrent, tombèrent, tombèrent dans la lune, qui n’était qu’un reflet dans un lac de lait tiède et épais. Orso se réveilla d’un coup la tête à l’envers. Il était trempé et Stella dormait dans son tiroir. À partir de cette nuit-là, il arriva fréquemment qu’Orso regardât Stella par en dessous, en cachette presque, espérant apercevoir subrepticement un nouveau signe de son existence magique. Alors qu’il avait cru la protéger en la ramenant chez lui, il se persuadait que c’était elle finalement qui le couvrait d’un grand manteau de protections occultes. Il lui laissait une entière liberté dans ses mouvements, bien qu’il souffrit de ses disparitions nocturnes quand elle l’entraînait là où il ne pouvait plus la suivre. Mais ces nuits-là, des rêves étranges, troubles et doux le consolaient bien souvent de son premier chagrin. Stella l’intriguait à un point tel que son esprit tout occupé des mystères de la petite chatte les lui prodiguait sans même qu’il eût besoin de les convoquer. Il apprit cependant à le faire et quand la présence tranquille de Stella lui en laissait le loisir, il lui arrivait de rêver à loisir de Mademoiselle Proux, de la petite fille du musée ou des tableaux qu’il préférait, selon son humeur et sa fantaisie.
Un jour, en rentrant de l’école, il trouva sa porte entr’ouverte et Stella, disparue à nouveau. La fenêtre de sa chambre étant restée fermée à cause de la pluie, il s’inquiéta rapidement de l’endroit où elle avait bien pu aller se nicher. Avec toute la discrétion d’un rat d’hôtel, il parcourut la maison de la cave au grenier sans toutefois la trouver. Il se résolut à l’attendre. Patiemment d’abord, puis impatiemment jusqu’à ce que, incertain et désœuvré, il s’en alla retrouver la cousine Ursule qui trônait tout le jour dans la grande bibliothèque familiale depuis le départ de ses parents. La fréquentation contemplative de Stella avait fini par rendre ses manières félines et c’est d’un pas feutré qu’il entra, sans être remarqué par l’insatiable lectrice. La cousine Ursule lui tournait le dos, assise dans un grand fauteuil couvert de velours vert pâle qui faisait face à la fenêtre et ne laissait voir d’elle qu’un approximatif chignon souple, un menton délicat et timide, l’épaule et l’ourlet d’une robe claire et la main qui tenait le livre. Orso la regardait avec d’autant plus d’attention qu’elle ignorait sa présence. Elle lui rappelait un tableau, une autre lectrice, une jeune femme anglaise du siècle passé… et il aurait parié qu’à cet instant elle ne lisait pas, mais qu’elle rêvait plutôt de l’histoire qu’elle lisait, comme sur ce tableau plus généreux qui laissait entrevoir un œil de son personnage. D’ordinaire, la cousine Ursule affectait des poses de vieille fille qui la dérobaient au regard des autres et l’on oubliait bien vite sa présence au profit de celle de son livre qu’elle tenait comme un éventail. Orso se remémora un regard de femme au-dessus d’un éventail, la franchise du regard et le mystère du reste du visage. Un autre tableau. Il se demanda pourquoi la cousine Ursule ne s’était jamais mariée. Cela devait être une histoire intéressante, de celles qu’elle retrouvait dans les livres dont elle s’entourait. Un chat pour tes pensées, Orso qui me fait la grâce d’une visite. La cousine Ursule avait parlé sans élever la voix, mais la surprise avait secoué Orso d’un spasme. Un chat ! Il restait sans voix. Sans se retourner, la cousine Ursule lui demanda s’il était mal luné pour ne pas vouloir jouer avec elle. Orso comprit son erreur : il avait mal entendu et pris un chat pour un sou. La cousine Ursule et lui avaient souvent joué à « Un sou pour tes pensées » quand il était petit et elle lui avait constitué une solide cagnotte, au fil des années. Mais il y avait bien longtemps qu’ils n’y jouaient plus. Sans prendre le temps de se remettre et bien qu’il n’eût que faire d’un sou, il avoua :je me demandais pourquoi vous ne vous étiez jamais mariée. Et en disant cela, il eut l’impression de s’adresser à la jeune femme anglaise du tableau. La cousine Ursule eut un petit rire gai qui le surprit plus encore. Comme tu dis cela ! On dirait que ma dernière heure de vieille fille a sonné ! Je n’ai jamais que trente-cinq ans, sais-tu ? Orso restait muet de stupeur : trente-cinq ans lui semblant un âge passablement avancé où l’être humain se devait de se consacrer aux choses de la sagesse et non plus de l’amour, que s’il n’avait pas goûté avant, il ne pourrait plus lui être donné de connaître après. La cousine Ursule avait un fin sourire : d’ailleurs, qui te dit que je ne me sois jamais mariée ? À cet assaut, la stupeur d’Orso atteignit son comble. C’était bien l’idée la plus saugrenue qu’elle pouvait avancer. Il se sentit honteux pour elle d’user d’un argument pareil, quand tout montrait qu’elle avait toujours été seule et probablement très malheureuse. Il tenta cependant de se défendre en bredouillant :

Mais… Parce que… On me l’aurait dit… Peut-être me suis-je mariée en cachette, l’année de mes seize ans… Peut-être ai-je uni mon sort à un être scandaleux que la Sainte Famille des Batomet désapprouvait jusqu’à la moelle ? Peut-être étais-je incapable de me décider jamais entre un héros de la dernière guerre et son ennemi juré et me suis-je réconciliée avec moi-même en me rendant coupable de polyandrie sous le manteau d’un complaisant capucin ? La cousine était rieuse, mais sérieuse et Orso, qui avait le plus grand mal à accepter de comprendre le mot polyandrie, objecta dans un hoquet que c’était impossible, qu’il l’aurait su. Tu serais donc le seul dans cette maison à avoir des secrets ? objecta gentiment la cousine Ursule avec ce même sourire qu’elle avait en le tirant de son sommeil de la sieste quand il était petit. Orso rougit violemment. Elle lui fit signe d’approcher, lui désignant l’autre fauteuil vert, adossé à la fenêtre. Sur les genoux de la cousine Ursule, roulée en boule avec bonheur, Stella n’avait même pas ouvert l’œil. Orso ne savait plus que dire. Il est important de préserver ses secrets. Mais tu es trop grand à présent pour croire que personne ne te voit quand tu te caches derrière tes mains. Ne prive pas les autres de leurs mystères en pensant conserver les tiens. J’ai peut-être l’air d’une vieille taupe, mais la vie coule aussi intensément en moi qu’elle court dans ce petit corps de jeune homme, dit-elle en allongeant le bras jusqu’à le toucher au nombril. Orso sourit maladroitement : les livres c’est comme des éventails ? Ursule sourit d’un beau sourire qu’il ne lui connaissait pas. Elle prit Stella encore groggy dans ses mains et la déposa sur les genoux d’Orso. Tes parents seront là dans quatre jours. Mon frère est allergique aux poils de chat dès qu’il sait qu’il y en a un dans les parages. Si tu ne peux pas mieux garder Stella, il serait préférable de l’installer chez moi. Je te donnerai une clé. Orso hocha gravement la tête. La cousine Ursule allait quitter la pièce, quand se retournant vers lui avec un sourire malicieux, elle ajouta : depuis l’arrivée de cette jeune demoiselle nous ne sortons plus beaucoup, n’est-ce pas ? J’aimerais retourner au musée à l’occasion avec toi… Orso caressa pensivement Stella dans la bibliothèque jusqu’à l’heure du dîner.
Le surlendemain de cette édifiante conversation, Orso se rendit directement au jardin de Mademoiselle Proux après l’école. Il avait eu soudain le sentiment d’avoir délaissé sa vieille amie et il avait un grand désir de lui raconter ses dernières aventures. Surtout, il voulait lui faire part d’un changement radical de ses plans concernant le futur. Il avait renoncé à son avenir de gardien de musée : il lui paraissait dorénavant plus sage et plus digne d’un homme de suivre sa destinée en suivant Stella dans ses escapades, et même de prévenir ses moindres désirs en voyageant dans le monde entier. Bien qu’il redoutât de blesser Mademoiselle Proux par ce changement d’orientation professionnelle, il avait à cœur de lui dire la vérité sans rien lui cacher, lui témoignant ainsi son attachement une nouvelle fois en dépit des apparences de séparation qu’apportait cette décision. Il n’eut cependant pas le temps d’arriver jusqu’au jardin : sur ce trajet qu’il empruntait rarement, il eut la surprise de voir que les arbres et les réverbères avaient été encollés d’affiches de petit format qui attirèrent immédiatement son œil. C’était des dessins d’enfant, représentant un chat tricolore aux yeux vairons, tous différents, mais accompagnés d’une légende manuscrite identique. D’une manière gentille, on expliquait qu’une petite chatte répondant au nom de Bille avait été perdue, qu’on en était triste et qu’on la cherchait partout depuis plusieurs semaines sans succès. Il y avait une adresse où l’on donnerait une récompense en échange de l’animal ou d’un quelconque renseignement à son sujet. Orso observa attentivement les dessins à la craie grasse. Ils étaient maladroits et la couleur débordait par endroits des contours. Ils ne lui rappelaient aucun tableau qu’il avait pu voir sur les chats, ni ceux de Monet, ni ceux de Degas, ni ceux de Toulouse Lautrec. Mais ils lui rappelaient Stella qui l’attendait dans son tiroir à pulls. Il reconnaissait chacune des postures de la petite chatte : Stella au Papillon, Stella rêvant dans son sommeil, Stella quémandant un gâteau, Stella feignant l’indifférence, Stella enroulée dans les jambes… Il sentait comme une boule dans sa gorge. Il avait relu cent fois le petit texte : cette chatte-là s’appelait Bille et non Stella, mais son malaise allait croissant sans qu’aucune raison grincée entre ses dents ne pût l’apaiser. Après avoir vérifié avec soin que personne ne faisait attention à lui, il décolla une demi-douzaine de dessins et les rapporta chez lui, le cœur lourd. Il s’apprêtait à monter directement dans sa chambre, mais ses pas le conduisirent à la bibliothèque. Elle était inoccupée et la boule dans sa gorge doubla soudainement de volume. Par la fenêtre, enfin, il aperçut la cousine Ursule, qui profitait de la belle journée pour lire au jardin. Il vit aussi Stella au papillon qui lui tenait compagnie. Il les rejoignit en hâte et étala sans mot dire les dessins devant la cousine Ursule. Elle les considéra longtemps, puis leva vers lui un œil interrogateur, là où il avait espéré un mot d’exclamation. Le silence entre eux durait plus qu’il ne pouvait le supporter dans l’état de détresse où il se trouvait. D’un ton qu’il voulait dégagé, il dit : elle fait penser à Stella, mais elle s’appelle Bille. La cousine Ursule hocha lentement la tête : il doit y avoir un enfant bien triste dans cette ville… Oui, mais je ne peux rien faire : ma chatte s’appelle Stella, c’est son nom, c’était son nom avant que je ne la trouve, je ne l’ai pas choisi. Toi aussi tu l’as lu sur sa médaille. Si ce n’est pas Stella, qu’est-ce donc qui te chagrine ? demanda Ursule le plus légèrement possible, affectant de voir là toute l’affaire résolue. Orso ne répondit pas tout de suite. Une inquiétude sourde l’étouffait et c’est avec peine qu’il poursuivit : c’est que… Ce n’est pas le nom de Stella, c’est sûr, mais c’est son image. On voit tout de suite que c’est Stella… Une fois au Grand Musée, à côté d’un grand cheval piaffant sur fond gris, il y avait une étiquette qui disait « Le songe d’Hérode ». Je me suis bien demandé pourquoi Hérode rêvait sur fond gris d’un cheval. J’avais même fini par penser que c’était par culpabilité, parce qu’il avait fait massacrer tous ces enfants qu’il ne voyait plus que du gris à l’horizon et qu’il rêvait d’un cheval qui l’emporterait, un cheval fringant qui courrait plus vite que le gris… Stella vint se frotter contre les jambes d’Orso. Les larmes lui montèrent aux yeux d’un coup. Elle jaugea la distance et bondit souplement sur ses genoux. La cousine Ursule relança Orso d’un coup d’œil interrogateur… Ils s’étaient trompés en accrochant les tableaux… Elle passa sa grande main dans les cheveux d’Orso, tout en pleurs à présent. Stella appuya ses deux pattes de devant sur sa clavicule et s’appliqua à lécher ses larmes. Sa langue faisait l’effet précautionneux d’un minuscule mouchoir en papier de verre. La semaine d’après ils avaient corrigé l’erreur… Il renifla bruyamment. Il n’y a qu’un moyen de savoir si Stella est celle-là, dit la cousine Ursule en montrant les dessins. Mais cela ne se peut pas ! s’écria Orso. Alors, restons-en là… lâcha placidement la cousine Ursule. Orso la regarda retourner à son livre comme si de rien n’était et une colère sourde s’empara de lui. Si elle préférait une autre maison pourquoi n’y retournait-elle pas ? Si elle aime ta maison, qui te dit qu’elle ne reviendra pas ?… On ne peut pas m’obliger à la rapporter à des étrangers à cause d’un mauvais dessin. Non, on ne peut pas, répondit Ursule d’un ton conciliant, en tournant sa page. Ils restèrent sans parler un fort long temps. Le jour commençait à tomber quand Orso murmura : c’est mon chat. Qui dit le contraire à part ta petite voix ?
Orso ne dormit pas cette nuit-là. Il suivit Stella sur les toits, le cœur broyé à l’idée que c’était peut-être la dernière fois. Ou pas. Il ne pouvait voir ni la lune, ni les toits, ni la ville, ni Stella : le doute prenait tout l’espace, gâchait le paysage, éteignait une à une les étoiles dans le ciel. Quand ils rentrèrent, un peu avant l’aube, Orso l’informa de son désir d’en avoir le cœur net. Elle et lui se rendraient là-bas, à l’adresse des dessins, sans attendre le lendemain. Elle s’endormit sur son oreiller, son nez froid contre sa joue. Au petit déjeuner, Orso fit savoir à la cousine Ursule qu’il emmènerait Stella dès son retour de l’école en visite chez les gens qui cherchaient leur chat. Ursule ne fit aucune remarque à ce sujet, mais elle constata qu’il avait mis ses plus beaux habits et que ses poignets de chemise étaient ornés d’une paire de boutons de manchette dépareillés. Elle se proposa d’aller en subtiliser une autre dans la chambre du père d’Orso, mais il refusa poliment, avec un sourire complice à Stella. Ursule alla chercher un petit sac pratique pour qu’il puisse la transporter sans se couvrir de poils. Orso se tenait très courageusement à sa décision, même si la cousine Ursule pouvait lire l’inquiétude sur son beau petit visage. Pour l’en distraire, elle se mit à lui parler de l’Égypte, où l’on avait longtemps considéré les chats comme des dieux. On pouvait encore y voir d’immenses statues les représentant, noirs, lisses, souverains. Il y avait fort à parier que Stella se rappelait cette gloire passée et imprenable toutes les fois qu’elle adoptait les positions dans lesquelles ses illustres ancêtres avaient été immortalisés. Contre toute attente, elle vit l’œil d’Orso s’illuminer : la curiosité l’avait pris si facilement qu’elle lui demanda s’il n’avait jamais songé à faire de grands voyages. Oui, répondit-il avec une bonne caresse pour la tête de Stella. J’y pense depuis quelque temps…
Au retour de l’école, Stella ne voulut rien savoir du sac et après quelques essais infructueux, Orso se résolut à la porter contre son beau costume. Mais elle ne voulut pas plus de ses bras que du sac. L’espoir qu’elle ne voulût pas l’accompagner traversa le cœur d’Orso comme un éclair. Après tout, il pouvait fort bien y aller sans elle, il n’en jugerait que mieux de la situation… Mais déjà Stella miaulait contre la porte : c’était une promenade qu’ils allaient faire ensemble, marchant côte à côte comme prince et princesse et non un transport de marchandise vers une destination peu sûre. L’éventualité qu’elle puisse s’enfuir lui traversa l’esprit, mais vers où ? Et pour quoi ? Ils allèrent ainsi par les rues tranquilles de la ville, pour une marche plus longue qu’Orso n’en avait jamais faite seul. Stella le précédait très légèrement, de manière à pouvoir de loin se retourner vers lui une seconde en lui lançant un regard doux aux paupières câlines de ses yeux vairons. Ils arrivèrent dans un quartier résidentiel, bien plus récent que celui de Mademoiselle Proux, aux larges allées bien nettes et aux grandes maisons sans fioritures. Orso s’aperçut alors qu’il s’était imaginé autre chose ou qu’il l’avait vue en rêve et il se sentit déçu sans bien savoir pourquoi. Quelques mètres encore et ils seraient arrivés à destination : l’assurance du pas de Stella lui serrait le cœur. Ils s’arrêtèrent aux premiers barreaux de la grille du jardin qu’une glycine sans fleurs enjolivait, leur offrant du même coup un abri sûr pour observer sans être vus. La petite chatte s’emmêla dans ses jambes, sans marquer beaucoup d’intérêt pour ce qu’il y avait à voir de l’autre côté de la grille. Une petite fille était là assise dans l’herbe sur une couverture de coton rouge. Ses cheveux blondis par le soleil tombaient en mèches brouillonnes jusqu’à ses reins. Autour d’elle, un bazar d’enfant, des crayons, les oripeaux d’une panoplie de fée malmenée par l’usage, deux coussins déplumés, un pot à confiture d’eau sale où trempait des pinceaux dégarnis. D’un cerisier tout proche partait une cordelette en droite ligne jusqu’au pignon de la maison. Sur cette installation, trop précaire pour supporter du linge, on avait accroché une série de peintures à l’eau très imbibées qui séchaient tranquillement dans la faible brise. Nombre d’entre elles représentaient une petite chatte tricolore aux yeux vairons. Une petite chatte nommée Bille qu’on ne pouvait apercevoir nulle part dans le jardin. La vue de ce désordre qui semblait une fête rassura Orso. Il songea un instant à Mademoiselle Proux, à l’époque où elle n’était qu’une petite Nelly dans le jardin d’une maison neuve… Un jour, ces maisons seraient regagnées par la nature et le temps ferait son ouvrage étrange qui confère aux choses la douceur au moment même où leur mort s’annonce. Il fut tiré de sa rêverie sans ménagement par une voix qui appelait d’on ne sait où : Stella ! Stella ! Stella ! Comme résigné par avance, Orso baissa son regard vers la petite chatte, mais celle-ci ne semblait prêter aucune attention à ces appels. Elle se frottait contre lui en ronronnant très fort, laissant trois couleurs de poils sur ses bas de pantalons. La voix reprit de plus belle. La petite fille lui tournant le dos, il crut un instant que ces appels lointains étaient en fait sa voix très douce. Mais non, elle dessinait, et rien dans son corps ne trahissait le moindre usage d’une parole. Elle semblait n’entendre aucune voix, prise dans une concentration studieuse à l’excès pour une si petite fille. Orso se demanda s’il n’était pas en train de rêver la voix qu’il entendait, comme il avait rêvé le jardin de la petite Nelly Proux avant de l’entendre. Mais la voix appela une troisième fois, avec un rien de gentille impatience et un visage de femme parut à la fenêtre du rez-de-chaussée. Avec un ton de doux reproche, de celui qu’on emploie de guerre lasse avec les êtres lunaires elle répéta : Stella… La petite fille leva la tête et répondit comme si elle entendait son nom pour la première fois :j’arrive Maman ! Elle partit en courant vers la maison, bientôt suivie par la chatte Bille qui en un instant avait déserté les jambes d’Orso et s’était familièrement glissée entre grilles et glycine dans le jardin.
Avec une grâce toute féline, Orso Batomet sortit de cette histoire rapidement et sans bruit.

Emmanuelle Cordoliani, Journal, Tiers Livre,

Journal d’un mot [an 2]

12/12 [BRODER] Demain le Journal d’un Mot d’un mot commence. Demain le Journal d’un Mot finit.
Là où tu ne sais pas, tu brodes… Et c’est exactement ce que je vais faire : ne pas savoir, ne plus choisir, mais broder sur chaque mot une nouvelle année.** À force de faire aller les choses par trois, je finis souvent avec quatre. Nous voilà tout au bord de la troisième année du Journal d’un Mot, travail de broderie par excellence. Les textes nés par deux fois déjà de ces mots obstinés et valeureux les encerclent, les entourent, les débordent, s’en éloignent, sans jamais s’en défaire. À terme, et ce terme est déjà là par endroit, la broderie quotidienne de cet ouvrage, devient tapisserie, fresque… Cette geste heureusement me dépasse et nous inclut et le monde avec depuis mon petit cercle. À un autre jour ! J’ai une aiguillée d’un an neuf entre les doigts.
11/12 [OISEAUX]
J’entends qu’à Londres, en Angleterre, dans les villes, depuis dix ans, les gens nourrissent les oiseaux des jardins. Les becs de certaines espèces — les mésanges, je crois — se sont allongés pour mieux pouvoir picorer les graines des mangeoires verticales qu’on leur prépare. D’autres — la mésange à tête noire, qui ressemble à un affreux jojo — ne migrent plus vers les pays chaud, résistent à l’hiver des villes, avec l’aide des humains. Les jardins s’allient des ailes en nombre. Cette nouvelle m’émeut profondément. Ma pensée volatile va à Jane Sautière, à Fabienne Raphoz, mais également à des amies de plus près connues — à celle par exemple qui m’offre aujourd’hui le mot viridité dans un livre, mais à une autre qui est pour moi pareille à un frêle oiseau tout à fait à même de tenir tête à l’acier de la ville, pour peu qu’on lui ouvre un jardin et au squelette de moineau de ma grand-mère dans la vieillesse. Voir un rossignol — à l’opéra, il est sans cesse questions d’eux —, un rouge gorge — à l’opéra il est sans cesse question de cela — dans mon petit jardin muré apaiserait mon âme chagrine de la querelle d’oisiveté que je lui fais. Comme à l’automne, quand une paire de mésanges s’étaient présentée :
Mésanges par deux
Invisible vitre entre nous
La visitation
** Oisifs, plumitifs… ces noms d’oiseaux qu’on entend !
10/12 [FÉE]
Donner corps à la fée, aux fées — elles sont plusieurs en vérité, sous d’autres noms : Follets, Esprits… — de Cendrillon, est au-delà du travail. Une mission ? Une mission cachée au bout d’une route impossible, dans une forêt touffue et pentue, la ruine d’un bâtiment colonial redevenu rupestre, vague enclos symbolique des durs feux sauvages, alors. Un phare, plutôt, brillant de lucioles. Tout à coup, elles m’apparaissent, un instant. Dans mon mauvais croquis, la joie très pure de l’enfance qui sait bien de quoi elle parle. ** Je suis très intriguée par ce livre : Vie et Mort des Fées de Lucie-Rose-Séraphine-Élise Faure-Goyau, essai d’histoire littéraire. Grâce à mes ami.es du Deuxième Texte, je pourrai le lire pendant les fêtes de Noël. Je m’interroge aussi sur son Arbre des fées qui rappelle celui de Cendrillon de Massenet… peut-être cette scène du livret de Henri Caïn l’a-t-elle plongée dans une égale perplexité et au lieu d’emmener un groupe d’élèves déambuler à l’aveuglette dans un parc, a-t-elle décidé de faire la lumière en écrivant un livre ?
09/12 [ASYNDÈTE] Littéralement : absence de liaison
Figure de style qui consiste à supprimer les liens logiques et/ou tous les mots coordonnants dans une phrase. Inutile de dire que tout livret un tant soit peu théâtral repose sur le rythme qu’offrent pareilles suppressions. Le lait tombe, adieu veau, vache, cochon, couvée… si l’on devait y ajouter des puisque et des donc, ce serait la mort du théâtre. Alors à l’école, justement, nous avons essayé de tous les nommer, ces mots soigneusement effacés par le style, ces mots qui vont de soi. Comme on convoque des fantômes. L’enjeu n’est pas que l’interprète comprenne la phrase, mais le public également qui jamais ne l’a eu sous les yeux. Et à conserver ces présences fantômes dans l’élaboration de la pensée du personnage, chacun gagne en clarté. Sans compter que ce qui importe tout à coup devient ce qui doit tellement se dire, se faire entendre, et le sentiment — l’émotion — vient comme il se doit : par surcroit. ** Les mots supprimés de Pelléas et Mélisande, la pièce, dans Pelléas et Mélisande, le livret, forment à eux seuls une histoire parallèle, complémentaire et vaste qu’il faut habilement relier — à l’aide de ces fils flottant des araignées minuscules — à l’œuvre musicale. Sagement, oui, on doit considérer le livret en face, tel qu’il est, en ignorant ses repentirs, ses membres fantômes, travailler sur ce qui est. Oui, voilà ce qu’on doit faire sagement. Mais la suppression des liaisons explicites n’empêche pas la dépendance des versions entre elles, pas plus que l’insonorisation ne peut faire oublier l’écho.
08/12 [SORCIÈRE]
Ta boucle d’oreille, c’est un chapeau de sorcière ?
…
Un jour, une pique à chignon était comme ça devenue un bâton de cannelle, par la grâce du nom donné, du nom offert.** Au matin, la pierre bleu pâle de la bague que je porte à la main gauche s’est déchaussée de son chaton d’argent régalien, tombant sur le sol, sans dommage autre que sa désolidarisation momentanée ou définitive — il faudra trouver un joaillier point bégueule qui accepte de réparer ce bijou cabossé par l’usage, dont la valeur repose essentiellement dans l’habitude que j’ai de son poids et de sa tranquillité — d’avec ma main. Cet incident n’aurait rien que de très banal, si une des minuscules pierres bleues à ma boucle d’oreille n’avait pas également décidé de quitter son support ce jour. Fallait-il deux cailloux pour marquer la route à présent que nous sommes sortis de la forêt de Hansel et Gretel ? Que vont bien pouvoir faire à présent ma main et mon oreille ?
07/12 [CHAPKA]
Comment dire l’insistante magie de porter ce couvre-chef ? Il ne fait pas assez froid, mais je suis un peu malade et tout mon passé russo-balkanique au front, je vais par les rues. ** Des perfides ont dit toisant ma coiffe que j’avais un lapin mort sur la tête. Pas si sûr, qu’il soit mort. Et comme à force de dire un texte, on devient le texte, à force de sortir d’un chapeau, il l’est devenu… 
06/12 [PROLIFÉRATION] En quelques jours, des ours partout. Un ours noir en couverture de l’Ours Blanc avec les paradisiers de Fabienne Raphoz dedans. Dedans plus avant, l’Histoire de Keesh où Jack London dit comment tuer un ours blanc avec une lame de baleine. Un peu plus loin, dans la ruelle, Croire aux Fauves : l’anthropologue Nastassja Martin s’est fait embrasser la face par un ours encore. Et tout près, un grand homme dont la fille cadette voit enfin qu’il a les mains et les pieds plantigrades. Orso était le nom de mon premier héros fait maison. Un tout petit garçon brun.
la prolifération de la vie, totems, bêtes, serpents, végétaux…
 Blaise Cendrars. 
Les totems de l’hiver dernier ont laissé place aux bêtes en chair et en os qui courent encore. ** Je ne vois mes élèves qu’en boîte, en plan américain, comme à la téloche. Les idées de mises en corps prolifèrent heureusement et dangereusement, comme autant de révoltes, de fronts populaires et tête haute, de résistances petites, oui, mais obstinées, terriblement têtes de mules d’un grand troupeau enfui dans la montagne, s’ensauvageant sans retour.

05/12 [LENTEUR]
La magie lente, dit Freud pour la psychanalyse.
La maison de la lenteur, on y pose ses bagages, enfin, quand l’analyse a suivi son cours.
Lente, telle je me suis toujours approchée.
Alors, il me faut une vie bien longue, dit la petite voix de la petite tête au cycle des saisons. C’est obligé, vous comprenez ? ** Je ne me départis plus jamais de ma lenteur. Elle tient finalement dans n’importe quel agenda. Tout s’agite et brasse. J’ai des yeux de truite, on dirait.
04/12 [PAYSAGE] Le paysage est un outil d’assistant. e à la mise en scène. C’est-à-dire que c’est un outil de mise en scène. C’est l’outil. Lukas Hemleb qui l’a mis dans mes mains lui donnait-il déjà ce nom, si poétique… il en est bien capable. À première vue, c’est un tableau qui recense les personnages dans les scènes, les scènes dans les actes, les actes dans un ouvrage. On pourrait croire que le nom de l’outil vient du format éponyme. Et si l’on s’arrête là, oui, ce sera la meilleure étymologie. Mais quand Lukas me l’avait confié, sibyllin, il avait ajouté : avec ça tu feras les plannings, et si tu ne fais que cela, tu ne pourras t’en prendre qu’à toi-même. Finalement, je n’ai presque jamais fait « les plannings ». J’ai fait l’emploi du temps. La main sur le berceau est la main qui gouverne le monde : je ne me suis jamais départie depuis de cette magie, qui peut paraître une corvée, comme le paysage peut sembler un vulgaire tableur.
Au premier coup d’œil l’ouvrage offre une vue, des volumes s’y découpent, des zones d’ombres et de lumières. J’en brosse le paysage à gros traits. Un paysage dont je demeure la peintre… la paysagiste. J’oriente l’aiguille du baromètre, si c’est la neige ou la canicule qui nous donnera finalement le relief nécessaire à ce que l’histoire se dise. Je gomme les barres de mesures, les actes qui épuisaient l’action, j’installe l’oasis arbitraire de l’entracte — je ne cherche pas à satisfaire l’œil par la symétrie —. J’efface les numéros des pages, des morceaux, des scènes, des actes au profit de vrais noms, que nous partagerons tous comme on dit au vieil arbre, ou après l’ancien presbytère préférablement à au croisement de la RN 77 et du chemin vicinal… Des noms qui disent simplement, brutalement, une situation, un moment, l’urgence : la robe-cage, le Club Silenzio, le coin clopes… Des noms qui font apparaître des échos entre des moments éloignés : Seule, Seul, Seul. e. s… Des noms étranges et mystérieux, qui se propagent par on-dit dans les conversations des équipes techniques : attention, à ce moment-là, c’est Ne Voit Les Yeux.
Et comme Wang Fo dans la Nouvelle Orientale de Marguerite Yourcenar, nous disparaissons bientôt dans ce paysage. ** Lors des réunions de scénographie/lumière, nous avions appelé La Partie d’Échecs, la scène où la marâtre réduit en poussière l’espoir de Hansel d’aller chercher des cailloux pour marquer son chemin, comme la fois précédente. Pour nous c’était une scène, elle nous a fait rêver et comploter pendant un sérieux bout de temps, nous avons élaboré des jeux de scènes, de lumière, imaginé des accessoires… jusqu’à ce qu’à la vue du paysage de l’œuvre, nous prenions conscience de la durée effective de ce moment, qui n’était pas une scène, mais trente secondes d’une scène. Yves Bonnefoy écrit en ouverture de l’Arrière-Pays : J’ai souvent éprouvé un sentiment d’inquiétude à des carrefours. La phrase m’est revenue alors, qui dit si simplement l’intensité de l’instant d’avant le travail, cet instant de pénombre qui précède celui où les yeux se posent sur le paysage, et où tous les monstres dansent derrière la colline, sans qu’on puisse bien les voir, mais sans doute possible de leur existence. L’expérience, c’est peut-être de savoir ne pas les éloigner quand on allume la lampe du bureau, de savoir qu’ils sont toujours là, comme l’ombre, et que leur très ancienne puissance peut venir enflammer le plein feu du théâtre sans pour autant transformer la scène en champ de napalm.

03/12 [COLÈRE] Il y a quelques années, une discussion avec une très jeune collègue dans un café. Comment peut-on être metteuse en scène ? Oui, comment peut-on, alors même qu’il nous faut justifier le nom de notre métier à chaque fois qu’on le prononce et tous les tours autour du pot qui s’ensuivent : pourquoi pas metteurE ? C’est laid tout de même. On dirait menteuse (c’est un peu ça, et pour le masculin également d’ailleurs). Est-ce vraiment si important ? N’y a-t-il pas des choses PLUS importantes (la paix dans le monde, la faim dans le monde, la physique quantique…)… Tout ça ayant bien occupé une large partie du court temps de parole qui nous est alloué, on voit clignoter le néon rouge : VOUS AVEZ PERDU pendant le reste de l’échange. Same player shoot again : quand je vois se profiler la question aux gros sabots, souvent je la devance : vous vous demandez sûrement comment on dit metteur en scène pour une femme ? On dit : la femme du metteur en scène. Je mets les rires de mon côté, on trouve que j’exagère, mais je suis légère. Parfois, je dégaine les chiffres dans la foulée… Je suis moins drôle alors, mais toujours calme.
Cette jeune collègue me parle de la colère, la colère que cette situation provoque chez elle. Je lui parle de l’interdiction de la colère, du renoncement à la colère. L’étonnement sur son visage. Un metteur en scène, un chef d’orchestre qui pique une colère sur un plateau, a du caractère, une forte personnalité, sait ce qu’il veut… Une metteuse en scène, une cheffe se discrédite dès qu’elle hausse le ton. Ma jeune collègue me signale que c’est inacceptable. Je sais qu’elle a raison, mais j’ai préféré faire autrement. Pas seulement parce que j’ambitionne d’être une créature de perfection, une moniale-soldate. Pas seulement parce que la colère est mauvaise conseillère : il en est de nécessaires, de justes, de saintes. J’ai renoncé, mais le chorégraphe qui m’accompagne depuis tant d’années dit que « même sans élever la voix, je donne à voir la violence de mon désaccord » en brillant dans le noir. Elle ne renoncera pas. Elle sait que c’est injuste et qu’on ne peut pas gagner une partie en renonçant par avance à la moitié des pièces de son jeu, en les sacrifiant sur l’autel d’une bienséance à sens unique. Dans ce café, d’un coup, elle a dévoilé un miroir trop longtemps recouvert. Je peux depuis y consulter mon reflet résigné, une étincelle dans l’œil. ** J’entends cette histoire d’un chef qui s’en prend à une musicienne. Je l’entends depuis la planète Mars. Je sais ce que c’est que l’iniquité, je sais ce que c’est que la colère, mais soudain, dans ce cadre, celui du travail, celui de la musique, celui du groupe, je ne les comprends plus. Leur vaine nocivité, voilà ce que je vois. Et rien pour expliquer cette attitude que la représentation de sa supériorité, qui est toujours ridicule, hors du théâtre aux couronnes de fer blanc et aux épées de bois.

02/12 [HEUR] Confusion soudain : je ne sonne que les heures heureuses — comment le dit-on en latin ? Je pressens un jeu de mot heure/heur, mais j’ai perdu mon ami Gaffio, chez qui je sonnais chaque fois que ma chandelle était morte —.
Heur et heure, dans mon souvenir fausses cousines. Tout à coup, j’ai si fort besoin qu’on me dise, qu’on me détrompe : heur, d’augurium « augure, interprétation des présages, présage (dans la religion romaine) » et glissement au sens de « sort, condition, destinée » ; la collision homonimiale avec heure*, notamment dans des expressions avec bon ou mal eur, est à l’origine de l’ajout de l’initiale h au Moyen Âge.
Quand la bibliothèque aura disparu, il faudra bien faire confiance à l’autre. ** Un trou d’air d’une journée au milieu de cette période de travail inédite telle qu’en crée une combinaison d’opiniâtreté, de défi et de crise sanitaire. Le scénographe Clément Dubois loge dans la chambre des enfants, tout à l’air soudain buissonnier. Faute de pouvoir lui offrir une visite de ma belle école, je l’emmène déjeuner sur l’herbe avec bonnet et moufles, d’un sandwich poulet-chaud familier à des générations entières d’élèves du Conservatoire de la Villette. Manière de tresser un scoubidou des fils de nos histoires différentes. Il y a des moments inopinés de colonies de vacances… J’avais crû à un trou d’air, mais c’est un terrier qui s’ouvre béant un peu plus tard autour d’une table de goûter à petits gâteaux coupés en quatre comme les cheveux d’une discussion sans queue ni tête avec pour sujet-roi un lapin de peluche amoché, élevé au rang d’icône par les convives hilares.
01/12 [ATTENDRE] Au lycée, ma mère avait été collée pour avoir lu trop tôt L’Attrape Cœurs de Salinger.
Douze ans plus tard, dans le même établissement, j’empruntai le même volume dès le collège, m’attirant la sympathie immédiate de la bibliothécaire. Tout en haut du recto de la fiche, le nom de ma mère, tout en bas sur le verso, le mien.
Aujourd’hui, j’ai lu La Place d’Annie Ernaux. C’était la première fois que j’ouvrais un de ses livres. Avant, j’aurais été collée. À présent, j’ai l’âge.
Ce titre, qui l’assigne à une place, la place d’Annie Ernaux, je l’entends très bien. **
Au bout d’un certain temps, l’attente qui frappe tous les jours à la porte, qui attend qu’on aille se promener, qui peste et espère, s’épuise. Elle ne disparaît pas, mais dans son sommeil, elle change de couleur. Elle est là, translucide et jolie comme une toute petite méduse qu’il faut admirer sans la toucher, une méduse au bois dormant. Quand enfin advient cette chose qui lui tenait tant à cœur, qu’il lui battait à rompre dans la poitrine, un souffle de vent suffit à réaliser qu’elle était depuis longtemps poussière.
30/11 [EAU] Même au milieu du désert, nous sommes en eau. ** Gretel est en nage de porter des seaux. La vitalité du corps de la chanteuse — Marianne Croux — donne au vide dont ils sont pleins, le ras-bord, le poids qui démonte l’épaule et entraîne avec lui, elle funambule sur l’échelle qui monte aux bois où elle les suspend, elle essuie la sueur imaginaire sur son front d’un revers de son bras blanc, je me souviens alors de la joie frénétique de boire au robinet des toilettes de l’école après la longue marche au soleil. Je ne me lasse pas de la regarder m’emmener comme une feuille, la rivière.
29/11 [NON]
Le mot non est comme ces petites cales de bois qu’on utilise pour empêcher une porte de se fermer. Il arrête quelque chose, s’oppose à un rythme infernal, à ce qui est devenu la logique des choses, alors même que la logique en est absente. Le mot non refuse de participer, d’apporter de l’eau à un moulin qui tourne à fond. Le mot non est un grain de sable qu’on dépose dans un engrenage qui broie celui qui dit oui comme celui qui l’actionne. ** J’ai manqué de m’appeler Nonce — ma mère trouvait inquiétant de mettre un non dans le nom d’un enfant. En vérité dans le Nonce, il n’y a qu’un messager. Qui porte à l’envi le oui et le non —. Parfois, je le regrette.
28/11 [LAPIN] Un arbre se métamorphose en biche, puis en femme, puis en homme et on pose un lapin à Samuel Beckett. **La chasse au doudou râpé s’étant révélée infructueuse, nous avons investi dans un doudou d’occasion. J’ai dit à ma vendeuse qu’elle pourrait le voir « à la télé », il allait participer à un spectacle retransmis. Elle était contente : ses filles, bien que grandettes à présent avaient beaucoup aimé la bestiole. Mais nous l’avons patiné : le lapin de Gretel ne pouvait pas avoir l’air de sortir de sa boîte ni de fleurer l’adoucissant. Soyons honnête, en devenant la mascotte de la production, il a pris cher : couvert de café, les pattes rabotées, la panse ouverte et débourrée, des boutons dépareillés cousus sur ses yeux brodés… (Rançon de la gloire, qui n’est pas sans évoquer les chirurgies esthétiques approximatives qu’endurent les stars. Combien de coups prend-on pour rester dans le coup ?)
Depuis, je crains un drame familial si j’envoie le lien vers la captation.
27/11 [SÉDIMENTATION] Dans une époque où l’on promeut les solutions à des problèmes, l’enseignement, l’enseignement artistique demeure un lieu de sédimentation dans ce grand jardin du Conservatoire. Les os se consolident dans des moments d’enfouissements où rien ne se montre au-dehors.
Il y a un « monde des pensées », c’est-à-dire une sédimentation de nos opérations mentales, qui nous permet de compter sur nos concepts et sur nos jugements acquis comme sur des choses qui sont là et se donnent globalement, sans que nous ayons besoin à chaque moment d’en refaire la synthèse 
Merleau-Ponty/Phénoménologie ** Quant aux Babayagas, a expliqué le père de Julie la costumière au nom très russe, on raconte que l’usage était d’embaumer comme se pouvait les corps des chefs et des cheffes et de les installer pour l’éternité dans les arbres, dans de petites cabanes bricolées à cet effet. La terreur d’un voyageur égaré tombant nez à nez avec la momie richement parée aurait fait le reste. Autrement dit : Cinq Légendes circulent sur la Babayaga, et je crois qu’elles forment une façon de millefeuille sédimenté, comme ceux que les vendeuses obstinées laissent trop longtemps (des jours vraiment) dans les vitrines des pâtisseries.
26/11 [VIVANT]
De mon vivant, j’avais renoncé à voir certaines choses. Des choses belles et justes. J’avais renoncé. Je pensais qu’elles viendraient, mais après ma mort. Je pensais qu’elles viendraient, si je me battais pour elles, avec d’autres.
Parfois, on est heureuse de s’être trompée. ** Entrée première et quotidienne du Journal de Tolstoï : « Toujours vivant ! »
Une fois libéré. es du joug de la Babayaga, c’est aussi l’exclamation de Hansel et Gretel, soutenue par tout l’orchestre. Enfin sur le papier. En pratique, les orchestres sont de grosses bêtes timides de la parole et les deux solistes se font mieux entendre que l’ensemble des instrumentistes. Mais ce qui frappe, c’est surtout que le mot, pour celles et ceux qui lisent une partition, est devenu un son. Deux notes. L’orchestre pourrait pareillement dire n’importe quel mot de deux syllabes : patate ! Reclus ! Gasoil ! Ce matin cependant, les deux chanteuses ont interprété le long passage a cappella qui précède ce « Vivants ! », serrées l’une contre l’autre dans leurs vêtements de neige, une petite valise rouge si lourde qu’on la tient à deux mains :
Dans la cave de la Babayaga
Nous attendait
L’ombre des morts
Dans le grenier de la Babayaga
Nous attendait
Tous ses trésors
Nous avons ouvert les serrures
Nous avons ouvert les persiennes
Nous avons ouvert les fenêtres
Nous avons ouvert les soupires
Nous avons ouvert les yeux de bœuf
Nous avons ouvert les portes
Et le vent est entré  
Et le vent est entré
Et nous sommes sortis
Nous l’avons abandonné
Seul avec la fumée
Seul avec la maison
Et nous sommes sortis
Tout entiers
… Et « Vivants ! » est venu tout naturellement, entre êtres humains.
25/11 [DISCURSIF]
Le mot discursif se propose à moi quand il est question de moments d’opéra chantés en homorythmie (techniquement tout le plateau chante la même chose au même moment). Souvent le théâtre s’arrête dans cette forme, et par théâtre je veux dire ici quelque chose de la vie non jouée paradoxalement, quelque chose qui fait vivant. J’ai toujours un sursaut alors, et le mot discursif apparaît pour contrarier le côté étal (létale) que la musique semble proposer pour réanimer ce moment en mauvaise posture, lui faire du bouche-à-bouche, lui masser le cœur… Il est très rare dans la vie que deux personnes disent la même chose au même moment. D’ailleurs quand ça arrive, les êtres humains se livrent à des tas de petits rituels mignons, criant 2CV verte, ou cherchant à pincer l’autre le premier : manières naïves, mais méritoires de conjurer la terreur de se fondre dans l’autre. Il est par contre très fréquent qu’un nombre important de personnes utilisent exactement les mêmes termes pour commenter une situation, une sensation, un sentiment très différents. Si tel n’était pas le cas, nous vivrions dans un monde sans malentendu et nous en sommes loin. Donc, quand arrive l’ensemble qui souvent conclut un moment d’action d’opéra, je demande, j’exige que chaque interprète porte la parole de son personnage et non un consensus. Il s’agit bien en effet de faire battre le cœur d’une personne, de faire de notre bouche sa bouche, et non celle du voisin ou de la voisine. Ça doit rester discursif, voilà ce que je dis, ce que j’ai dit depuis si longtemps qu’aujourd’hui je l’ai entendu et je me suis demandé pourquoi je ne disais pas « en dialogue ». Un moment, une sueur froide m’a coulé dans le dos, et j’ai repensé à l’histoire de cet ami prof de chant qui pendant une leçon entière avait employé le mot « thermomètre » en lieu et place de « métronome ». Après vérification, non seulement discursif n’est pas déplacé, mais il est le champion de ce que j’essaie d’insuffler dans la question de l’homorythmie. D’abord parce que la Méthode discursive emploie la digression et que dans un moment où le texte se répète, il est essentiel de comprendre cette répétition comme une digression du sens, de la pensée, de la sensation : les mots restent les mêmes, mais le personnage, lui, bouge. Il les considère sous un autre angle, sous un autre jour et de cela, la musique rend fréquemment compte dans ses variations prosodiques, notamment. Ensuite par le paradoxe qu’offrent les définitions de « discursivement » :
a) D’une manière logique. Synon. logiquement. Détailler discursivement cette intuition (Marcel, Journal, 1919, p. 215).
b) D’une manière imprévue. Synon. par hasard. Hier soir (oh ! discursivement) je reconnais sur le boulevard une vieille et chère connaissance (Valéry)
Or c’est justement la logique de l’imprévu qui fait cruellement défaut à cette harmonie plaquée sur le sens, dans un fantasme de musique unificatrice. Oui, l’homorytmie propose une forme d’union, mais à quoi bon unir ce qui est déjà semblable ou ce qui le serait devenu ?
Enfin, l’attention discursive me semble la seule position tenable dès lors qu’on est plus de deux sur plateau :
il y a deux sortes d’attentions : l’une intense, l’autre à demi distraite et discursive ; c’est cette dernière que l’on prête le plus volontiers
Gide, Journal
À moins d’être à l’unisson, ce qui est une tout autre histoire. ** Dans le prédicament où nous nous trouvons (cours de scène en leçon individuelle par écran interposé) nous nous tenons si éloigné. es les uns des autres qu’il faut sans cesse rappeler que même seul. e nous sommes plusieurs à parler, que ça parle nombreux et nombreuses dans la pensée d’une personne, que ça surgit d’on ne sait où, cette idée, et même avant l’idée ce mot qui crève la logique apparente du discours avec la puissance d’une boule de flipper, le joyeux bordel du chien au jeu de quilles. Ça jongle, ça échappe, distant voices are still alive, il y a toujours des fantômes dans la parle des personnages, toujours du bruit, toujours des absents plus sonores encore que le présent.
24/11 [NUAGES]
Ils s’aiment cette fois-là comme de gros animals
Tu veux dire animaux
Non, je veux dire animals
Mais nuages serait plus juste encore. ** La violon solo est coiffée d’un nuage. Comme Angela Davis.
23/11 [VIOLET]
Ce que dit le nom de cette couleur, le terrible bruit de ce nom, les vies en écharpes. ** La costumière se sent coupable : la Babayaga, avec sa robe asymétrique et son col en écharpe violette est trop joli : « je pensais que portée par un homme, cela suffirait, mais le chanteur est si beau, que ça ne l’enlaidit pas du tout ». Pour ma part, je n’ai jamais cru qu’une belle robe sur un homme suffisait à enlaidir quoi que ce soit. Ni que la Babayaga était laide. Mettons qu’elle a quatre formes, comme le diable, et qu’au moins une est élégante.
22/11 [PARALLÈLE]
Elle m’a dit : écrire, c’est une vie parallèle.
Oui. ** « Travailler pour moi » ne recoupe que deux activités : lire et écrire en dehors de toute attente, échéance, rendez-vous. Travailler pour moi est une intense passion adultérine, une double vie faussement parallèle.
21/11 [ESTHÉTIQUE]
Combien de sites de musicien.ne. s classiques s’ouvrent sur une image magnifique, photo d’un détail, contraste extrême, tableau… pour mener ensuite à d’incontournables formations vêtues de noir de hasard, dans des salles vilainement éclairées, des églises comme ci, comme ça, où l’on a fait tenir tout ce petit monde tant bien que mal, avec ses pupitres fonctionnels et ses chaises en plastique ? Cette com’ si léchée et qui reste sans effet sur l’ensemble de la proposition visuelle. Nous devons croire qu’il en va autrement pour le son, pour la musique… Peut-on à ce point séparer l’art de l’artiste ?
L’esthétique devrait être un sujet nôtre.
L’esthétique est la recherche du beau, non la beauté.
« Je soutiens qu’il faut poser la question esthétique à nouveaux frais, et dans sa relation à la question politique, pour inviter le monde artistique à reprendre une compréhension politique de son rôle. L’abandon de la question politique par le monde de l’art est une catastrophe. Je ne veux évidemment pas dire que les artistes doivent “s’engager”. Je veux dire que leur travail est originairement engagé dans la question de la sensibilité de l’autre. Or la question politique est essentiellement la question de la relation à l’autre dans un sentir ensemble […] »
Bernard Stiegler, « De la misère symbolique », Le Monde, 10 octobre 2003. ** À l’occasion d’une émission de radio, l’anthropologue Éric Chauvier (Les mots sans les choses) émet l’hypothèse suivante : « L’architecture iconique de Paris provoque une émotion esthétique qui nous laisse à distance, une beauté qui fait de nous spectateurs d’un spectacle conçu par Haussmann. Plus on s’échappe de Paris plus on a une émotion esthétique qui nous met en prise avec le territoire, plus participative, une émotion qui n’est pas codifiée par une architecture stéréotypée ». Et ainsi du théâtre, du spectacle vivant qui peut simplement se définir par la relation entre la place offerte au public et le risque du choc esthétique qu’on court. À ma préférence, en outsider, c’est à dire depuis la province avec ou sans campagne.
20/11 [ÉCRIVAINS]
Le café des écrivains était plein de bruit. Nous sommes allés ailleurs pour parler d’écrire. Dans un rade de la rue Vaugirard qui attendait Simenon. Si nous habitions la même ville, nous y retournerions régulièrement. ** Une certaine dose de poésie fête ses six ans de présence sur les réseaux sociaux. Présence discrète : groupe secret au départ, privé à présent. Pourquoi cet entre-soi ? Je ne suis plus sûre de le savoir.
19/11/19 [BIBLIOTHÈQUE] Je lui ai dit : Je double ma bibliothèque dans la tienne. Il m’a dit : c’est parce que tu sais que je voulais me défaire de mes livres que tu m’en offres. Je lui ai répondu : Non. C’est pour une autre raison que celle que tu dis. Je me suis déjà séparée de mes livres. Quand tu auras vidé ta bibliothèque des tiens, alors nous pourrons nous raconter l’un à l’autre les souvenirs que nous en aurons gardé.** En ce jour de la mort de notre ami, le peintre et scénographe bulgare Todor Ignatov, revient l’image de la bibliothèque qui brûle. Une ardeur. Les feuilles qui volent. Je ne crois pas qu’il n’ait jamais peint ce sujet. Il était ce sujet. Il avait installé dans un boyau des cintres de l’Opéra de Varna, un atelier secret et merveilleux dont les fenêtres rondes donnaient insolemment sur la place. Il avait l’excuse d’être scénographe du théâtre, et là s’empilaient des collections minuscules destinées à meubler des boîtes de décors, après des transformations que lui seul pouvait imaginer. Ou plutôt il les amassait avec une confiance de rouleau compresseur que ces pièces du puzzle éparpillées dans les brocantes, les greniers, les petits marchés et les décharges trouveraient d’elle-même leur place dans ses créations. Et ainsi de notre rencontre. En l’absence de langue commune, nous dessinions l’un pour l’autre, mais dès le début, nous nous sommes entendus comme larrons en foire — avec cette jubilation —. Là-haut, il fait toujours de quoi manger, boire, faire un somme. Le mot « bienvenue » a changé de visage du jour où je suis entrée dans son atelier. Et ce n’était que le premier des nombreux refuges qu’il m’ouvrirait, au fil des mois, des années, des voyages. J’ai installé mon atelier dans ce mot chaleureux, où que je sois. Où qu’il soit lui, désormais.
18/11 [VITRAIL] Le ciel change. Le vitrail demeure. La lumière change. Le ciel est lumière. Le vitrail est lumière. L’air est lumière. Le sol est lumière. Le ciel change. Le vitrail change du changement du ciel. Tantôt il est froid, tantôt il est chaud. La lumière de l’air est douce ou glacée. La couleur du sol timide ou éclatante. Et de l’interprète comme du vitrail. ** Peindre les vitres de la chambre. L’ombre du bleu, de l’orange, du rouge acidulé par son chemin de lumière se pose légèrement sur le drap, les meubles, le sol, la peau. Glisser dans la captivité douce comme une maladie infantile de cette contemplation. Une idée urbaine, une idée de capitale ou de mégapole, ailleurs l’ombre des feuilles…
17/11 [BELLES] Treize femmes se lèvent comme un seul homme. Corps d’Amazones, aréopage de la Reine, sabbat de sorcières, conteuses. Elles se sont faites belles pour l’histoire, avec des bijoux jusque dans leurs cheveux, des jupes brodées, des foulards, des turbans. À travers elles, le conte a déjà toujours été dit d’une femme à l’autre. ** De ces conversations téléphoniques avec des amies éloignées, mais toujours proches, je voudrais faire le portrait en poésie — comment sinon en poésie tirer le portrait des belles amitiés ? Ce sont des conversations qui ramènent le temps d’être assise à côté d’un gros téléphone, où rien d’autre n’advient que ce lien vibrant, ce fil qui chante entre deux boîtes de conserve en fer blanc.
16/11 [CONTEUSE] Vous avez des talents de conteuse, m’a-t-on dit. J’ai retourné mes poches pour bien montrer que c’était, en vérité, mon métier. **Les élèves se demandent : à quoi bon ? À quoi utiles sommes-nous ? Je réponds : il n’y a jamais eu de société humaine sans personne pour raconter des histoires. Je tiens ce fortin sans plus d’inquiétude. Et un ami envoie ce poème de Borges : Plusieurs personnes m’ont posé la même question : à quoi sert la poésie Et je leur ai dit : Eh bien, à quoi sert la mort ? À quoi sert le goût du café ? À quoi sert l’univers ? À quoi je sers ? À quoi sert-on ? Quelle chose étrange de te demander ça, non ?
*** Je voudrais être enterrée dans mes habits de conteuse. Tu ne crois pas que c’est un peu tôt pour penser à ça, demande ma mère. Mon pantalon a déjà des trous, c’est le bon moment pour le mettre de côté.
15/11 [SE PERDRE] Une toute jeune fille fille demande : « Comment fait-on pour ne pas se perdre dans la partition ? ». La harpiste répond méthodiquement, habituée des mesures aux longs cours, des tempêtes en mer de notes, du calme plat des dynamiques… Devant une salle pleine d’enfants, petits et plus grands, je prends l’engagement d’honneur d’écrire cette histoire bientôt : un petit ensemble d’instrumentistes, réuni pour une répétition des plus habituelles disparait sans laisser de trace. Porté disparu. Ses musiciennes et ses musiciens perdu.es — irrémédiablement — dans la partition sous-estimée. ** Les spectacles sont reportés à l’année suivante. D’ici là, je préfère penser que nous nous sommes perdues dans la forêt en venant et qu’il nous faudra un an pour arriver jusqu’à la salle, jusqu’au public. Mais alors, que d’histoires il y aura à raconter ! Y compris celles des égaré. es sans retour, qu’il faudra inventer ou dire en creux, en les taisant.
14/11 [DÉROBÉE] Ici, aux confins de la province, au plus noir de la nuit, au fond de l’Académie de Billard, une porte inaperçue, donne l’entrée d’une petite salle au plafond de ciels baigné de lumière rouge diable. Dîner chez Lynch. Musique d’un moment très particulier de notre jeunesse, mais lequel ? ** De l’obsession de la contagion, naît ce monstre de méfiance qui ne s’arrête pas à la possibilité d’un virus, mais attaque les relations anciennes, la confiance qu’on croyait acquise et parfois la plus élémentaire courtoisie entre de vieux partenaires de jeu.
13/11 [AUTRUCHE] Il avait écrit dans un carnet toutes les choses qu’il souhaitait faire avant de mourir. Et ainsi, pour son anniversaire, chaque convive se vit servir un œuf d’Autruche. Mais deux jours auparavant, l’autruche s’était déjà montrée au dîner, à une autre table. Elle avait la tête dans le sable et on admettait que c’était également notre cas, devant la tristesse des vieilles nouvelles, chroniques de la Mort annoncée.** Parfois alors qu’on éprouve le besoin irrépressible d’enfoncer sa tête dans le sable, tous les trous sont déjà occupés. Il ne reste alors qu’à botter des culs, voler des plumes ou passer son chemin.
12/11 [S’ENTENDRE] Quand le bruit a gagné, on ne s’entend plus. Quand le silence a gagné on ne s’entend plus. Mais dans le lit du repos, les cœurs entrent en résonance et leurs battements font la paix. ** Je m’entends frapper à ma propre oreille. Qui est derrière la porte ?
C’est l’histoire d’un homme qui a réussi sa vie. Il a épousé la femme qu’il aimait et il l’aime toujours. Ils sont en bonne santé. Leurs enfants sont partis de puis quelques années, mais ils vivent heureux là où ils sont. Il a fait un métier honorable dans la ville, on le salue par son nom. Il a tout à la fois suffisamment d’argent pour ne pas s’en inquiéter et suffisamment peu d’argent pour ne pas s’en inquiéter. Sa maison est située aux abords de la ville, et on aime y être invité : les dîners qu’il offre sont toujours chaleureux et paisibles. En somme, tout va bien pour cet homme. Et pourtant, pourtant, depuis… quelques semaines ? Quelques mois ??? Il ressent comme une… gêne, comme une entrave — une fatigue, peut-être ? — qui ne le quitte plus et le goût de ce qu’il aimait s’affadit. Un jour, il estime que cela ne peut plus durer comme ça. Il va trouver sa femme et il lui dit : « Femme, je vais partir. Partir en voyage. Je ne sais pas combien de temps je vais demeurer absent. Prépare ma valise, s’il te plaît. » Alors la femme… ne dit rien : elle prépare sa valise, en prévoyant les laines chaudes pour l’hiver et le lin frais pour l’été, puisqu’on ne sait pas combien de temps cette absence va durer.
Le lendemain, il part : il ferme la porte de sa maison, traverse les champs en direction de la forêt, franchit le ruisseau à l’orée de la forêt, traverse la forêt, arrive au pied de la montagne, parvient à une grotte dans la montagne et s’y installe. Et pendant des mois, il prie, jeûne, fait de l’exercice, profite du grand air, du silence, pense à son existence… Au bout d’un an, il se sent beaucoup mieux. Il décide de rentrer chez lui. Il refait sa valise, range les laines chaudes et les lins d’été, sort de la grotte, redescend de la montagne, traverse la forêt, sort de la forêt en franchissant le ruisseau d’un saut alerte, par delà les champs il aperçoit sa maison, il les traverse et le voilà devant chez lui. Il frappe. Il entend la voix de sa femme, cette voix familière et bien-aimée qui demande : « Qui est derrière la porte ? ». Alors tout heureux, il répond : « C’est moi, c’est moi je suis rentré, chérie ! Ouvre ! ». Mais sans ouvrir, sa femme lui crie : «  Va-t’en ! Va-t’en ! Retourne d’où tu viens ». Il est terriblement surpris et sur le point de poser une question, mais… c’est sa femme, il l’aime, il lui fait confiance. Alors, dans une immense perplexité il empoigne sa valise, et il rebrousse chemin. Que peut-il bien se passer se demande-t-il en traversant les champs sans les voir, e mouillant ses chaussures dans le ruisseau qui marque l’orée de la forêt, il est si perplexe qu’il ne sent ni les ronces, ni les branches basses qui lui griffent la figure tandis qu’il parcourt la forêt et c’est à peine s’il sait comment il parvient à sa grotte, dans la fissure de la montagne, où il s’installe une nouvelle fois. Et pendant une année, il réfléchit. Du matin au soir et parfois du soir au matin à la lueur d’un petit feu. Il est intrigué, déboussolé, perplexe, offensé presque de ne rien comprendre à ce qui s’est passé là-bas, et à ce qui depuis se passe ici. Pendant une année entière, il réfléchit.
Un matin, quand il ouvre les yeux, tout est clair, il est saisi d’une telle joie et d’une telle urgence qu’il ne prend même pas la peine de refaire sa valise, il dévale la montagne en se râpant les genoux, il court dans la forêt, il en sort avec un point de côté, tout essoufflé et éclaboussé du ruisseau qu’il n’a pas pensé à enjamber, ses poumons le brûlent tandis qu’il traverse les champs, les yeux fixés sur sa maison toute petite au bout de la route. Quand il arrive, le cœur lui bat dans la bouche, il frappe et il entend la voix de son épouse à l’intérieur, sa voix familière et bien-aimée qui demande « Qui est derrière la porte ? ». Alors il lui répond : « C’est toi, c’est toi qui es derrière la porte » et la femme lui ouvre.
11/11 [ARMISTICE] Quelques heures avant l’armistice de 1918, la mitraille a connu un climax. Ça aurait pu être pour faire briller la nuit : la fin des hostilités est signée à 5 h 17, il devait faire bien noire dans l’heure qui l’a précédée. Mais non, c’était pour se foutre en l’air une dernière fois, dans les grandes largeurs. (On liquide tout. Quelle connerie la guerre. Vivement la guerre qu’on s’tue). J’ai envie de ne penser qu’au silence, à cette mince feuille de silence qui a dû se glisser, comme un marque-page en papier de soie entre les tirs assourdissants et les volées de cloches. La synthèse du dictionnaire est bouleversante, je pourrais l’apprendre par cœur : Accepter, accorder, conclure, demander, imposer, observer, obtenir, offrir, prolonger, proposer, refuser, rompre, signer, solliciter, violer l’(un) armistice ; clause(s), commission(s), condition(s), convention, demande, dénonciation, négociation(s), projet, prolongation, proposition, rupture, signature, traité d’(de l’, d’un) armistice. Métaphoriquement, Pause permettant de se reposer, de reprendre force ou vigueur.. C’est là qu’il faudrait vivre. Pour créer ce mot, qui convoque 4 sources différentes, on a bien été obligé de faire une pause, afin qu’elles s’entendent et se rejoignent. Arma (arme*) et de statio « état d’immobilité » sur le modèle de interstitium (interstice*) solstitium (solstice*), justitium « vacance de tribunaux ». La guerre fait trop de bruit et trop de Mort. ** La visite inopportune d’un acouphène pulsatif, bombardement obstiné dans mon oreille.
09/11 [CARAVANE] Prendre part à la caravane Kafila. Une invitation sans garantie. Ajouter un nouveau lieu à la mosaïque de Sérail, frotter au sable ses pages de fantaisie… aimantation irrésistible de la fable vers la réalité, et quels rêves doivent advenir à la nuit d’une journée de marche dans le pas tangué des chameaux. J’y cours, quitte à faire ce voyage sans bouger d’ici, comme cet homme qui avait marché la longueur de la route jusqu’à Jérusalem dans son jardin. L’omen de la caravane chamelière Kafila n’est pas de ceux qu’on boude. ** J’avais porté ma candidature pour le projet organisé par l’Institut français au Maroc de reconstituer la caravane Kafila au printemps dernier. Je voulais développer l’épisode dit Avant du Sérail. Juste après le rencontre d’Osmin et Selim, leur voyage jusqu’à la Méditerranée au sein d’une caravane. Selim à moitié mort, mutique, Osmin à ses côtés profondément changé par ces quelques semaines. C’est de là que me vient l’idée d’un médecin de la caravane, tenant un journal de bord clinique et personnel, que je vais développer. Cette proposition me renvoie à une idée qui me cherche depuis un moment : qui est le narrateur ou la narratrice du Sérail ? J’ai admis qu’il ne pouvait s’agir que d’une narration puzzle, chorale. Mais tout à coup, je me pose la question du voyage d’Osmin depuis la permanence du Sérail. Quelqu’un qui collecterait au fil des années les traces qui parviendraient, d’abord jusqu’à Vienne puis dans la diaspora de ce voyage qui n’en finit pas. Quelqu’un, quelqu’une… En attendant, la caravane Kafila a été arrêtée net par la crise sanitaire, tandis que la mienne passe et que mes chiens n’en finissent pas d’aboyer
08/11 [VOILE]
L’oreille entend : Vois-le ! Et l’œil veut se faire perçant. ** Dans mon oreille, une voile claque au vent des longues distances. Combien de temps allons-nous nous souffrir ?
07/11 [ESSENCE]
Naît Sens !
L’ombre est passée
Voit jour !
Les lions boivent
L’eau luit
La nuit c’est clair
Continue
Recommence
Concorde
Paisible
Lunaire
** Souhaitons au nouveau président des états-uniens assez d’essence pour faire la route dans l’autre sens. L’autre sens, ce n’est pas la marche arrière, en l’occurence. Quant à l’essence, on parle bien de celle qui fait vraiment vrombir nos moteurs, trembler nos machines dans leur carène de fer, l’essence des choses, l’essentiel sur lequel on ne transige pas.
06/11 [COUPES] Dans la réécriture incessante de la mémoire, combien est un prisme cruel. D’un moment particulièrement important, voilà que je ne peux dire si j’y étais seule ou pas. Ou plutôt : je sais que je n’y étais pas seule, que je ne pouvais pas y être seule, mais l’autre a disparu de ma mémoire aussi sûrement que d’une photo découpée… Variante de ces amnésies partielles : qui et quand sont d’autres outils de mesures sans ménagement pour ces coupes réglées. En coupes réglées, c’est l’expression qui me vient précisement chaque fois que je constate ces ablations. Mais si la définition originelle concerne simplement leur fréquence sur une portion de bois déterminée, au sens figuré Mettre qqn ou qqc. en coupes réglées signifie : En tirer parti de façon répétée et abusive. Ainsi, Balzac dans Splendeurs et Misères des Courtisanes : J’ai mis, comme vous, les sots en coupes réglées. Et l’impression coupable de m’être débarrassée des corps de s’accentuer… ** Parfois il faut couper, prendre sa hache d’argent, et couper, couper l’amarre — le lien à ce qu’on aime, vers quoi penche notre cœur — parfois ce n’est pas le moment du cœur, mais de tout le corps à sauver, à se sauver. Parfois il faut prendre ses grands ciseaux et se moquer comme d’une guigne de l’intégrale, du cycle, de l’ordre, pour adapter, pour s’adapter.
Au printemps dernier dans mon bureau, éloignée de la ville de l’autre coté de la fenêtre, éloignée de l’école à des kilomètres, des élèves, des ami.es, j’ai rêvé à nos retrouvailles, j’ai rêvé pour un an plus tard à une grande table autour de laquelle dire des histoires, en chantant, en buvant, en riant… Je pouvais presque toucher de la main l’épaule des convives, voir la lumière des verres se refléter sur les visages des élèves, entendre les spectateurs et les spectatrices pinailler pour savoir quelle est la meilleure place dans une salle organisée en quadrifrontal, pour finalement se carrer dans leur fauteuil, avides comme nous de fêtes, de célébrations et de retrouvailles. Dans un an, c’était possible, c’était raisonnable…
Le temps a passé sur nous comme l’eau, entraînant mon petit bateau de papier bien loin, bien loin. Laisser aller. Rêver ailleurs. Un grand château de courant d’air où l’on ne risque pas de se croiser de trop près, un royaume pris dans la cécité de son souverain. Nous parlons de ce qui est.
05/11 [ORALITÉ] Quelque chose se passe à la nuit et c’est la nuit des temps. Deux jeunes femmes chantent, l’une novice, l’autre savante. Elles font jaillir un feu de leur parole. Le monde se rassemble autour de la flamme. La pièce tourne. Les murs tombent. Maintenant et il y a mille ans. ** Trois entrées pour l’année dans ce journal. Il était temps d’écrire…
04/11 [RÉGIME] Celui de la Terreur. Au petit-déjeuner. Tu avais oublié ? Les plus fragiles vont être broyé. e. s. Parce qu’il est armé. Seulement deux côtés dans une arme. Et le troisième d’où je regarde. ** Un ancien régime de bananes dans un compotier de faïence du XVIIe : nature morte dada.
03/11 [INTRANSPORTABLE] Dans un autre temps, j’aurais été intransportable. J’aurais dû rester couchée dans la grande chambre claire, seule, jusqu’à ce qu’un week-end ou d’autres vacances ramènent les autres. Je me serai débrouillée après une longue sieste embarquant la nuit avec elle. Au matin, il aurait été trop tard pour repartir. J’aurais donné des nouvelles. Par lettres. Espacées. ** Les poires déjà mûres, le calme plat de la tasse de thé, la lumière du Nord.
02/11 [NARRATRICE] Finalement Proust n’est pas le narrateur. C’est la fin d’une blague. ** J’aime dire des histoires, mais pour écrire nous sommes toujours plusieurs et dans mes récits narrateurs et narratrices se multiplient comme des petits pains : s’entrecroisant, se contredisant, se passant le relais à des années de distances sans que jamais une voix définitivement ne se dégage. C’est un grand mystère… mais plus grand encore le temps d’en prendre mon parti et de les dérouter en écrivant « nous » pour voir si un « je » finira par apparaître.
01/11 [QUI-VIVE] Veille du jour des morts. On se tient sur le qui-vive, étroite bande de terre aux heures de sorties contrôlées, maison réduite à un chemin entre les cartons à ranger, les travaux à faire, les meubles qui manquent pour être présentable… La liste des courses se déroule sur un infini parchemin. Parer à toutes les éventualités. Le thé ? Un café en passant ? Un déjeuner tardif ? Un dîner inconcevable ? Une nuitée ? Incapables de faire vraiment autrement. On improvisera revient trop souvent pour être honnête. Et pourtant l’ampoule rouge clignote mollement, le cœur n’y est pas. On a préféré le bonheur. ** La question apparaît, fugace dès la tombée du jour : y-a-t-il âme qui vive ?
30/10 [BLANC] Couleur du merle quand il est un conte, quand il est apparu cette nuit en rêve. Dans le conte, l’amitié qui lie l’oiseau au le prince cadet est remarquable. Dans le rêve également : loyauté et grand’amour du merle blanc et pour le merle blanc. Le merle blanc existe, mais il est si blanc qu’on ne peut le voir, et le merle noir n’est que son ombre. Jules Renard ** Une fois l’an, avec pour seul profit en vue le merveilleux, le loup et le merle blancs organisent leur rareté.
29/10 [PLEURS] Les pleurs dans la nuit disent une si grande honte, une si grande détresse, une si grande solitude si quelqu’un les entend. Sinon, ils ne disent rien, mais salent les plaies. Les gouttes de tes larmes tombent sur mon cœur comme la pluie acide et la forêt en meurt Hansel et Gretel ** J’ai entendu un cri. J’ai cru que tu t’étais fait mal, j’ai appelé ton nom, j’ai dévalé les escaliers, traversé la maison à ta recherche, toujours je t’appelais, j’ai débarqué dans la cuisine, je t’ai fait peur avec ma peur ! Tu n’avais pas crié. Je me suis mise à pleurer en te voyant, en voyant ton inquiétude répondre à la mienne. Tu m’as serrée dans tes bras. Avant de repartir, je t’ai dit : ne refais jamais ça.
28/10 [FESSES] L’hilarité de cette petite fille à la vue de trois Grâces portant l’Amour sur une place, aurait dissimulé son désarroi, si elle n’avait répété : Les fesses ! autant de fois qu’il y en avait (huit en comptant le divin enfant). ** Quelle genre de différence peut exister entre des histoires de fesses et des histoire de culs ?
27/10 [BANDITS] À Sofia, une routine s’était installée : le matin commençait par la tenue du journal de la veille. Ça dégrippait le poignet, dissipait les brumes du sommeil, de l’éloignement, de l’illégitimité qu’on peut ressentir à consacrer un mois de sa vie à l’écriture et à la solitude… ça mettait les pensées en ordre de marche, et parfois dans un désordre à peine croyable, surgissant sur la route comme des bandits de grand chemin qui emportaient tout avec elles — ordre, style, logique… — pour le plus grand profit. Le geste artistique est un barbare qui monte à cru un cheval rapide — celui que les Rroms choisissent s’ils veulent dire la vérité — mais robuste, sur lequel on peut dormir en voyageant. Il entre dans les villages et pille les églises de leur mystère et de l’or, sans discernement, comme il attrape les fruits des vergers au passage. ** L’organisation médiatique qui détrousse un vieil homme de sa tranquillité et de sa jovialité par le rabâchage de nouvelles orientées visant à maintenir un climat de peur, de haine et d’abrutissement confine au grand banditisme.
26/10 [DISTRIBUTION] La distribution des pièces de cette grande maison claire, celle des cartes (une par une, par 3, ou 4) dans les inlassables parties qui s’y déroulent, ou celle du courrier, contrariée et qui remet à mardi la réflexion renseignée sur le Journal (celui-ci oui, et tous les autres), contribuent chacune à sa façon, à l’urgence soudaine et énergique de prendre en main les 1001 histoires du Sérail et de les distribuer dans un ordre propre à les accueillir toutes. Un ordre ? C’est-à-dire trois, dont il convient de faire l’expérience matérielle : chemises de couleur et modus operandi à l’appui. Cette distribution prétendant se faire sous le signe de la mosaïque, la tête seule n’y suffit plus. Si l’égide conjuguée des Villes Invisibles d’Italo Calvino, du Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic et de La Vie réelle des Petites Filles de Chantal Thomas est un bouclier merveilleux, il pèse son poids et ne souffre plus l’à-peu-près. Il n’est pas souhaitable de réduire l’éparpillement du Sérail dans le temps et la géographie à une place unique. Ce serait même dangereux. Mais tout à coup, sa distribution dans trois demeures, et leur clé dans ma poche semblent le mouvement le plus habile dans cette longue partie d’échecs littéraire. ** « La distribution des paires de claques », l’expression faisait de chaque gifle une lettre bien adressée à sa destination. Et parfois, on ferait n’importe quoi pour recevoir un mot de ses parents.
25/10 [CRÂNE] Dans un petit salon donnant sur l’eau, tout est mis à notre disposition pour faire tourner les tables. Au mur, le chemin en 22 étapes. Un chat se cache du trop grand nombre de visiteurs sous un lit de repos où personne ne pourrait se reposer. Tout à nos mesures de l’absence, nous repérons tardivement un petit crâne en plastique assez joli sur la table où nous avions posé le thé pour deux seulement. À cette rencontre insolite et pourtant sans hasard, j’ajoute deux définitions de crâne à valeur d’adjectif : fier, brave, intrépide et (plus vieillotte) beau, remarquable d’aspect, extraordinaire. Les deux coïncidant à leur façon à ce moment. Le petit, très crâne, je dois le dire, refuse de se sauver. Daudet/La Petite paroisse « Brava ! Brava ! Ça c’est très bien, je dirais comme vous que c’est chic, que c’est crâne, si je n’étais pas d’un autre temps, du temps de l’Ancien Régime, s’écria la vieille dame… » Proust/Du côté de chez Swann ** Jusqu’au cimetière.
Les sapins qui portaient ombrage à la sacristie ont été coupés. Les murs de pierre grise finiront bien par sécher.
La grande et grise villa Marie-Louise — villa, mot luxueux et rare parmi les chalets —, son jardin sans autre barrière que les ronces, entraves définitives au portail de fer forgé, aux arbres larges assez pour cacher un loup sinon sa queue, traversé des courses effrénées de tous les gamins et gamines du coin, follement occupé. es à des jeux de territoires couvrant le village et les campagnes environnantes, jardin qu’on disait parc, plus tard ouvert par Meaulnes sur le château d’Yvonne : un parking à présent, devant la villa ravalée en crépi clair et efficace.
Dans mon souvenir, la petite tombe de l’enfant toute blanche avec sa petite stèle ornée d’un ange de pierre râpeuse dont le crâne tenait dans ma paume menue. Mais quelque part dans les dernières décennies, une pierre tombale de granit gris clair a été posée là, ramenant à des proportions plus conformes à celles des sépultures voisines. Et un gros ange de pierre par là-dessus, mais pas assez gros pour n’être pas anecdotique, mais gothique. En blanc, dans une police décevante — oui, c’est le mot — les noms et les dates, tout au bord de la pierre, rendant impossible tout ajout à la suite, alors qu’une place reste dans la tombe.
Rien n’est là de ce que j’aimais. Les restes, oui, mais si le segment vaut pour la droite, les cendres sont moins que le savoir-faire de la tarte aux pommes dans la convocation de la Jeanne.
24/10 [COULER] Sitôt écrit le point final, l’écriture me coule. Un point qui perce le papier trop fin. Point de fuite au contraire de la suture. Toutes les écritures se présentent, en rien usurières, visiteuses, et pour chacune une porte s’ouvre ici ou là et un petit secrétaire bien renseigné, un oiseau intarissable, une conteuse ragaillardie par une longue pause qui n’a jamais eu lieu, répondent, répondent, répondent. Quant à moi, je n’écris pas une ligne : j’écoute, j’écoute, j’écoute. ** Je connais un hôtel… chambres dotées d’un petit balcon de bois sur le ravin qui encaisse un torrent entêté dont la fougue répercutée mille fois par seconde contre la pierre fait la hantise d’une partie de la clientèle, qui préfère de loin dormir sur la rue, tandis qu’une autre au rebours s’apaise à ce fracas continu et sur les lourds matelas de laine, entre les draps à rayures roses ou bleues, dort d’un sommeil d’enfant. Je me couche entre ces mêmes draps usés par trente années de lavage, dans la cloison un flot coule toute la nuit par une canalisation mystérieuse.
23/10 [EFFILOCHE] Entendu deux fois ce jour, le mot plein d’enfance et de pulls qui pluchent sur un sujet grave, confirmant que la société est faite sur un métier où l’on peut la remettre au travail, faite d’une matière sans cesse ajoutée et voilà que ce grand vêtement qui protégeait le corps, le corps social, s’effiloche. Il aurait sûrement mieux valu pour lui partir en quenouille, mais au regard des chiffres, ce n’est pas demain la veille, que nous verrons la loi salique tomber vraiment en désuétude au lieu de perdurer dans des liftings successifs. Face à la tristesse de cette annonce, je reprendrai dès demain mon travail de fil de l’été, nouant, à mon humble échelle, là où ça détricote. ** Sa méchanceté s’est effilochée, il n’en reste plus assez pour protéger son pauvre cœur des regards de compassion.
22/10 [PARLE] La parle, elle essaie tous les trous avant de sortir par la bouche. Novarina/La Lettre aux acteurs Ça se parle, les projets, les spectacles, et en se parlant, ça s’invente, pas l’inverse, précise mon bien-aimé collègue dans le cours sur l’octroi des charrettes d’or aux troubadours par le suzerain. Signalant bien la parle comme la matière première de la pensée. ** Dans cette voiture accueillante qui m’emporte à travers les montagnes, la parle des femmes. Une collègue appelle la jeune conductrice, leur conversation sur haut-parleur prend un tour à la fois intime et franc quand elle annonce notre destination. « Ah ! Tu vas prendre ton coup ! », ma chauffeuse un peu dépassée indique que son téléphone est sur haut-parleur et qu’elle a une passagère. Il y a une gêne, très légère, un nuage de poudre, notre amusement souffle dessus.
21/10 [HÉROÏSME] Une poule qui a trouvé un couteau, avec ce mot, servi sur un plateau par une amie et sur lequel un travail de plusieurs mois s’engage. Comme s’il portait une toge, dissimulant mal un corps de marbre. Pas mon rayon des soieries. ** Je lis HÉROS de Guillaume Artous-Bouvet dans Prose Lancelot :
Départir est de diaire : solitude gravide. Un s’avive selon la loi d’un front noueux, proche une porte incluse. C’est force chanteresse, qu’Un sait : nutri de bouche fée, refendue. Mais la mère annelée ne s’éclaire. L’oppugnance est de bois, et qui rompt sous le fer, jusqu’à des chairs cessibles. Un est Un de bataille : miroir d’homme solu, déparé. Nul voyable fait Un, ni semblable gardé. L’ombre a une tombée précise, sur la terre. Et puis la guerre parle : Un est dit, et redit par plusieurs. Il passe bouches sangues. Il est dans la pierre maisonnée, hors de nuit.
Et puis aussi j’écoute Pierre Vinclair parler d’espèce en voix de disparition et de la tentative du poème de leur offrir un refuge.
20/10 [ÉCUME] Nous autres, nous vivons quelquefois trois cents ans ; puis, cessant d’exister, nous nous transformons en écume, car au fond de la mer ne se trouvent point de tombes pour recevoir les corps inanimés. Andersen/La petite sirène Enfant, mon conte préféré. Le moment le plus terrible : la douleur renouvelée des pas « comme un coup de poignard ». Mais la fin, qui soulève des exclamations indignées : mais c’est triste, trop triste pour des enfants ! Elle meurt !… Mais non, elle se transforme en écume. Et c’était bien tout ce qu’il y avait à voir alors : la transformation merveilleuse. **
Philippe Adrien dans son cours au CNSAD énonce un jour ce principe zen : est-ce le chien qui court ou la course qui chienne ?
Durant ces années d’école, mon partenaire et mon tourment quotidien était un acteur écumant — tandis que je renâclais à mouiller ma poudre, que je ne savais jamais dans quelle poche j’avais rangé ma vie. Nous étions si différents dans notre pratique de l’existence et des agendas ! Nous formions le couple scénique le plus improbable et pourtant nous avons essayé au plateau toutes les relations possibles : époux, amants, enfants, parents, ennemis jurés, amis, vague relation… Je l’admirais, je ne pouvais pas le supporter, je le portais, je l’attendais. Il me faisait rire aussi, j’enviais sa force, son étrangeté, la façon qu’il avait d’être un homme également, jusqu’à ce que je comprenne ce qui se passait quand cette salive débordait ses paroles parfois. L’acteur chienne. Depuis je suis là pour le regarder, les yeux tendus.
19/10 [SOULAGEMENT] La publicité pour la Gaine 18 h fournissait un fort bon exemple de ce en quoi consiste le soulagement : dans une ambiance très Ferrero Rocher, une femme élégante entourée d’un aréopage d’hommes en tenus de soirée y donnait l’apparence de la conversation mondaine. Tout à coup, elle poussait un grand cri suivit immédiatement de l’exclamation : J’ai oublié ma Gaine 18 h ! Sans plus respirer — comme pour compenser l’absence de la gaine — elle se tâtait en femme pratique, et dans l’immense soupir de la fin de l’apnée, gloussait, penaude : Ah mais non, je l’ai sur moi. ** L’inacceptable du deuil.
18/10 [PÉRORAISON] Fin de partie du discours. Sa connotation péjorative ne serait-elle pas dû à la présence de ce petit perroquet agaçant ? ** Je l’écoute, je les écoute : la raison des perroquets. Ils m’auraient à l’usure. Mieux vaut leur couper la chique, voire l’herbe sous le pied, une prochaine fois ils ne m’y reprendront pas : cire dans les oreilles, non plus assez puissante pour ces tristes sirènes. Mieux vaut le plus loin possible, baigner la tête nue au vent du sommet des montagnes.
17/10 [EN] Descendre à Odéon, prendre la rue des écoles, croiser à vélo, à pied, des laïques, gens de sciences ou de lettres, jeunes et vieux, marqués tous de cette marque particulière qui est presque l’odeur d’un vêtement, d’une maison, d’un livre… les arbres sont jaunes dans le petit square, le soulier de Montaigne, doré, tout veille bien depuis le XIIIe siècle dans un apaisement inconnu aux anciens abattoirs de la Villette où l’on enseigne également… en remontant la rue Saint Jacques, le cœur pince un peu de la métamorphose qui donne à voir de l’intérieur ce qu’on a si longtemps connu de l’extérieur : avec Jacques Offenbach, pour la première fois nous sommes en Sorbonne. ** Si le Président de la République faisait valoir son échec renouvelé à Normale Sup au même titre que son passage à l’ENA dans son accession à sommet de l’état, on pourrait peut-être parler de trajectoire.
16/10 [RÉTENTION] Emprisonnement de l’eau, des personnes, séquestration des biens, de l’information qui irriguerait de prospérité les échanges professionnels — puisqu’en privé, on dira secret, en sachant qu’il fait toujours mal –. Là encore, ne veux plus y aller, maman. ** Ces rencontres remises, ces embrassades ajournées, ces fêtes, ces cours, tout ce que nous gardons par-devers nous, comme des baisers qui gonflent les joues, des secrets qui se cognent à la barrière des dents serrées.
15/10 [CHIFFRES] L’Enfant submergé par les Chiffres du Petit Vieillard, climax cauchemardesque de L’Enfant et les Sortilèges de Ravel, au point d’oublier ce nom « le Petit Vieillard » qu’il reconnaît dans un cri : C’est l’Arithmétique ! La réapparition saisonnière des chiffres dans les monceaux de paperasses dématérialisées des dossiers de demande d’aide n’est en rien moins effrayante. Petite vieillarde dans son genre. Il faut finalement appeler à l’aide, pour demander de l’aide, un dresseur de chiffres, familier de cette faune sauvage et archaïque, mais même ses plus anodines questions glacent la sueur. Les chiffres sont là pour l’argent et l’argent est toujours une longue histoire. Il ne faut pas se leurrer cependant : les chiffres ont une vie propre, sans frontière d’espace et de temps, si puissante qu’ils viennent s’inscrire, à la virgule près parfois, jusque dans nos rêves. Ils tiennent une comptabilité mystérieuse et enfouie, dont l’exactitude est certaine et la seule mention, même lointaine, fait frémir d’angoisse. ** Au singulier, désigne aussi des lettres. « L’initiale est dite chiffrée, lorsqu’elle est brodée (…) Le linge simple peut parfois être chiffré, mais à condition que les lettres soient petites et les broderies courantes et très simples. La pose des initiales et des monogrammes varie suivant qu’on le chiffre ou qu’on le marque (…) Les chemises de femme se chiffrent à gauche, sur la poitrine, un peu avant le dessous de bras (…)Les chemises de nuit d’homme se chiffrent à gauche, sur la poitrine, ou à chaque coin du col rabattu (…) Pour le chiffrage du linge riche, on se sert surtout du coton blanc. »
14/10 [VIEILLESSE] Mais j’ai peur d’Arkel malgré toute sa bonté… Maeterlinck/Debussy/Pelléas et Mélisande Quelle hypocrite difficulté nous avons à parler de la vieillesse sur la scène comme ailleurs ! Comme il est réconfortant de la recouvrir du plaid de sagesse et de bonté de la voix noble des Basses. Ou au contraire d’un poncif totalitaire — C’est un naufrage —, au café du commerce, dans les fausses confidences des enfants épouvantés ou des plaintes de personnes par avance convaincues de ce qui nous attend. Dans Pelléas et Mélisande, c’est Golaud qui risque le naufrage, guettant sur son bateau un signe de la tour pour savoir s’il doit rentrer à la maison ou bien prendre le chemin de l’exil. Arkel, lui, malgré toute sa bonté, est un roi, demeure un roi qui se meurt, certes, mais sans hâte. Sa magnanimité ne peut pas être une posture. C’est un choix coûteux à son orgueil alors qu’il perd la vue et donc, une forme de son pouvoir. Qui accepterait sans rage, sans humeur au moins, de se voir déposséder jour après jour de ses moyens usuels ? Mais il y a une vie encore, après la colère. Une vie. ** Arkel, le vieux roi d’Allemonde est un marronnier d’automne. Le revoilà et avec lui la question de la représentation de la vieillesse sur la scène et donc la question de la vieillesse tout court. On s’est demandé : « L’amour qu’est-ce que j’y connais ? » et la vieillesse mérite bien la même honnêteté intellectuelle. Si on ôte cette pellicule de sagesse qui la recouvre assez commodément, on peut voir que la question du legs, de la succession est un axe central dans Pelléas et Mélisande. J’émets la théorie qu’en acceptant le mariage de Golaud et de cette inconnue sans alliance stratégique ou financière, Arkel abdique. Le mot seul « abdiquer », si dur en bouche, tout entravé de ces consonnes et marqué de la succession acide de ses voyelles, dit assez sur quel rude chemin se risque le vieil aveugle. Et Geneviève n’est pas Antigone pour l’y accompagner.
13/10 [TERME] « Dernier et troisième volet du triptyque ». La pureté du pléonasme passager dans la rédaction d’un dossier de demande de financement renseigne assez sur la nécessité d’avoir une épaule solide pour enfoncer certaines portes ouvertes. Le livret touche à sa fin — on n’ose jamais dire est fini, est achevé, sans avoir l’impression de tuer quelque chose, alors même que le vivant n’a jamais été aussi présent puisqu’il va être en mesure de se multiplier dans un lectorat, un auditoire… Achever dit le contraire de la fin de l’écriture. Cependant quelque chose arrive à terme et ses mots, attendus, espérés, entrevus pendant quatre années se présentent ce jour, comme les Rois Mages. ** Le terme désigne par ailleurs, une statue représentant un buste d’homme ou de femme dont la partie inférieure se termine en gaine et qui sert d’ornement dans les jardins. Ce qui touche à son terme pose la main sur le cœur de la pierre, posée en ces termes, la fin de toute chose est bienvenue.
12/10 [CONTINGENCE] Partager sa vie avec une autre personne. Oui. Mais partager son sommeil… rien n’est peut-être plus confiant, plus intime, que ce qui se passe entre ces deux-là et dont nous savons si peu que nous préférons le plus souvent n’en rien savoir, en faire une contingence Remarquez que la plupart des actes importants d’une existence d’homme sont provoqués par un fait insignifiant. Les contingences sont les facteurs habituels de nos volontés les plus graves. Cela ne veut point dire que les contingences en soient, à proprement parler, l’origine. Estaunié/L’Empreinte ** Plus d’autre solution que de se placer au-dessus, faire des projets, bâtir des châteaux dans cette Espagne qui ne peut être confinée ou reconfinée, tirer des plans sur la comète, se donner rendez-vous chez Rosa Bonheur au milieu de la forêt de décembre où deux petits enfants sont perdus, ouvrir tout grand des Consulats de Poésie, rêvoyager…
11/10 [FOYER] Dehors, il y a le feu. À Rouen, toute proche par la mémoire à Achères dont je ne sais rien et à La Guerche, tout près géographiquement. Dans le foyer de l’incendie comme dans le foyer du poêle, dans le foyer où il est le plus ardent, le feu se déclare, déclare sa flamme et après lui amoureuses et amoureux usent de ce même terme-dragon, pour parvenir tout aussi uniment à la chaleur, à la joie dansante, à la lumière ou à la dévastation. Dedans il y a de la fumée jusqu’au plafond. Un oiseau sans doute a pris ses quartiers d’été dans le conduit du poêle. Dans ce cas-là, je pense à Jane Sautière. La nuit se passe au plus près du sol, toutes fenêtres ouvertes sous un gros édredon. Il y a dans l’odeur qui racle la gorge l’inquiétude d’avoir pollué la maison. Mais des rêves d’ours et de belle étoile m’en détournent obstinément. ** Un élève s’est demandé : à quelles tâches occupe-t-on Cendrillon pendant l’été ? Il pensait au foyer froid, nettoyé à fond à l’été, j’imagine. Je me demande : combien de temps une saison peut-elle durer ? L’hiver, on peut le porter des années dans son cœur. Mais le printemps ? L’automne ?
10/10 [FABULEUSE] Nom qu’il faudrait donner à celles qui, en dépit de la concurrence déloyale, du manque de temps, de moyens et d’espace, du paternalisme assommant qui semble ne connaître aucune limite d’âge, parviennent à imaginer de petites histoires assorties d’une morale bien sentie, ou non. ** Nom qu’il faudrait donner à celles qui ont écrit des fables bravant la misogynie ambiante et le sacro-saint monopole de l’homme fontaine et de l’autre espèce d’Esope.
09/10 [BESOIN] Notre besoin de Mozart. Notamment. ** Des Consulats de Poésie grands ouverts dans chaque ville, quartier, maison, chambre.
08/10 [FREDON] Vinca (…) reprit sa besogne, en se parlant à elle-même tout bas, comme font les vraies ouvrières, qui mènent un petit fredon humble d’abeilles occupées… Colette/Le Blé en Herbe La légèreté m’aime. ** Heureuse insistance de l’Étoile de Chabrier : Cela va mieux, cela va mieux, cela va mieux avec ce baiser-là…
07/10 [AUTRE] De l’autre côté de la ligne de front, un semblable, un passé par les mêmes métamorphoses : arbre, bête, humaine… ** Les trois sœurs ont marié les trois frères. Vu la taille du village, les problèmes n’attendront pas la troisième génération.
06/10 [AFFECTION] Tout devient limpide, quand on accepte de voir que l’affection n’est pas le fin mot de la famille. Il y a autre chose à faire avec ceux-là qui sont proches à la première vue qui l’emporte. ** Tu rejettes l’idée comme un oreiller soudain incommode dans l’entrelacs de la nuit et du sommeil. Puis, à la réflexion, tu ramasses le mot aux petites-heures froides pour t’en couvrir et te rendors.
05/10 [CATALYSE] Dans ce lieu où j’apprenais, j’apprends à nouveau, de la même mémoire fraîche de jeune femme, d’enfant. Au milieu du torrent, une chambre bien à moi, celle de ma mémoire. Bientôt la terre l’aura oublié. Elle n’aura pas bougé. Cette régénération, cette catalyse de son génie au contact de la vie indienne et de la grande nature sauvage n’a pas tenu le coup,… Cendrars, Le Lotissement du ciel
** Dans la contrainte de l’éloignement, de grands désirs ont aussi trouvé leur (second) souffle. Les élèves ont grandi comme la plante verte sauvée à l’été : vitalité hirsute et sage. Ne pas se produire en scène, ne pas produire quelque chose, — une peine, oui, mais aussi, un repos, une germination puissante —, et voilà que quelque chose se produit auquel j’assiste, perchée sur cette petite commode de métal pour bénéficier du meilleur point de vue.
04/10 [ENCHANTEMENT] Souvent trop souvent J’écris d’enchantement En enchantement De l’écho incroyable Ou à peine Des vallées lointaines Dans le présent Des conjonctions planétaires Aux ciels que je navigue Jongleuse de Serendip Ô Serendip la merveilleuse. Mais c’est avec des mots que l’on écrit. L’enchantement vient ou ne vient pas et même les deux à la fois. Et c’est drôle à la fin, de se sentir tirée par la manche, en devoir d’en témoigner. Je veux penser dans un lit rêche, ne voir par la fenêtre que l’instant de ce jour, couper ses ficelles. Entrer dans le vif. ** Il y a six mois, nos représentations de Cendrillon se sont transformées en citrouille. J’ai invité les élèves à ne pas prendre ça personnellement : d’abord parce qu’en scène la personnalité importe bien moins que l’humanité et que ce coup-ci nous étions justement embarqué. es dans la même barque étroite qu’une bonne partie de l’humanité. Même dans cette barque, il restait des fonds de cale moisis et du grand vent, selon le billet de départ qui nous a été assigné et nous n’étions pas les plus mal loti.es avec notre conte à métamorphoses et transformations. Mais dans cet univers, nous pouvions légitimement penser que les fées en avaient eu ras le bol : depuis le temps qu’elles observent, consternées, notre aptitude à nous laver les mains de tout ce qui leur est cher (la vitalité des arbres, la puissance tellurique des sols, le son des ruisseaux, la variété des espèces sauvages, les mutations adéquates des becs des petits oiseaux…), elles nous avaient condamné. es, juste retour des choses, à nous laver les mains au sens propre, à demeurer chez nous et non pas partout où nous croyons l’être, à renoncer à notre bruit au profit du printemps. D’ailleurs en quelques semaines, tous les carrosses du monde se sont transformés en citrouille. Et l’on a bien pu voir, que ce nous prenions pour de la magie, était en fait un simulacre.
Dans Cendrillon, la robe, le carrosse, les bijoux sont des leurres, des tickets d’entrée pour la haute société. Mais la vraie magie commence tout ce carnaval s’arrête. La Cendrillon de Pauline Viardot le dit justement : Quelle drôle d’idée pour un prince de vouloir une princesse, puisqu’elle le deviendrait en l’épousant !
La vraie magie consiste à regarder par terre, les citrouilles, les pantoufles et la fourrure des petits animaux. Alors nous voilà dans la salle où nous devions jouer. Il y a des micros partout et le percussionniste est si éloigné du chef qu’on pourrait le croire sur une autre rive, et les deux chanteurs sur leur petite lagune de praticables, des psychopompes. Le valeureux professeur de la classe d’arrangement dépanne au toy-piano, le chef double la performance de l’enregistrement en deux brèves sessions d’un numéro d’improvisation d’agenda au fur et à mesure que tombe les annonces de confinement de cas contacts, une chanteuse remplace un chœur d’esprits… Mais finalement les fées apparaissent, poursuivies par des hordes de génies des eaux coiffés de casquettes à hélice que l’arrangement de la musique a montés sur des tricycles supersoniques, le roi est demeuré tout le jour dans la salle obscure et froide, pour voir ça dirait-on, et quand elles chantent, enfin, après tant de mois, d’incertitudes dérisoires pour notre petit projet chéri de tous et de toutes, quelque chose peut enfin trouver sa fin. La clôture des merveilles — titre emprunté, moment exact.
03/10 [ENVERS] Connaissez-vous la rue Jacob à la hauteur de l’Hôpital de la Charité ? C’est lugubre. J’habite là depuis dix ans. Toutefois il y a l’envers : mon appartement du quatrième s’ouvre sur un grand jardin prisonnier. Pierre Jean Jouve/Hécate Une apparition de l’envers qui me retourne : avant, je m’en aperçois, l’envers pour moi c’était la tête en bas et pas l’autre côté qui était plutôt, eh bien, l’autre côté. Fouille des sensations spatiales : chantier ouvert. ** À Nevers, on peut trouver un refuge inexpugnable dans cette anagramme.
02/10 [MONSTRE] Une araignée de taille spectaculaire marche à mes côtés. On dirait qu’elle est rentrée des courses, comme moi elle porte une sorte de pain avec elle, à moins que ce ne soit un morceau de feuille. Elle ressort très bien sur le carrelage jaune et rouge. Elle ne se presse en rien et c’est peut-être pour ça qu’elle ne fait même pas peur. À moins que ce ne soit même plus peur ? Dans une conférence à Sciences Po, j’ai entendu un homme expliquer ce que sera le premier effet d’une hausse des températures à l’échelle mondiale : la guerre, partout. Je choisis mes monstres. ** J’apprends qu’il y a deux mots en russe pour désigner le monstre. Le premier se fabrique à partir du miracle (tchudo), pas le second (ourod), issu de la malformation. Chaque fois que le groupe social me met à l’écart, je deviens monstre et il faut admettre qu’en lisant l’essai d’Annick Morard, le cœur souvent se serre…
30/09 [CONSANGUINITÉ] Sur les tableaux de la fin du XVIIIe siècle, les Grands d’Espagnes finissent par ressembler dangereusement à leurs petits chiens… ** C’était une période sombre et il semblait que l’unique moyen de lutter contre les effets terribles de la consanguinité des pensées consistât à débattre avec celles et ceux qui dans la ville défendaient des idées diamétralement opposées aux siennes. Il en résultait, par un effet d’annulation des forces contraires — familier au monde de la physique —, une annulation pure et simple de tout intérêt réel pour ces échanges. Heureusement, ils leur arrivaient plus souvent qu’à leur tour de dégénérer dans des rapports de forces tout autrement physiques, preuve qu’on était vraiment venu chercher quelque chose. Mais au-delà d’un œil au beurre noir, il était rare de rapporter de ces pugilats autre chose que la vieille colère putride qu’on y avait apportée en premier lieu. Or il advint qu’un petit groupe de jeunes gens, hommes et femmes imaginât un autre remède contre le déclin qui guettait cette société : au lieu de s’acharner à créer du sang neuf contre des pensées contraires, peut-être fallait-il rencontrer des pensées différentes. Personne ne leur accordât grande attention : on savait bien qu’il n’y avait que deux pensées, en quoi tout se pouvait résumer et qu’elles s’opposaient, comme le jour et la nuit. Un des membres du groupe, jeune personne fort courageuse était sur le point d’émettre l’idée que le jour ne s’opposait pas plus à la nuit que le lait à la farine dans la recette des crêpes, mais elle fut sauvée in extremis de cette perte de temps par la cloche du bateau qui bientôt les conduirait vers d’autres rives.
29/09 [MARCHÉ] Marché dans la ville à la recherche des marchés absents. ** J’ai encore passé un marché avec moi-même. Je suis une assez faible négociatrice, mais — compensation salutaire — je ne tiens jamais exactement parole.
En cela, je suis la ligne élégamment fixée dès 1765 par Marie-Jeanne Riccoboni : « Je ne veux point fixer un temps : dans la crainte de manquer à ma parole, ou de me gêner beaucoup pour la tenir ; mon habitude est de ne prendre jamais d’engagements. ».
28/09 [SUPERPOSITION] Magie initiale : superposition des 3 cartes du Trésor du Secret de la Licorne, qui n’en font qu’une — d’autres auront préféré la Sainte Trinité —. Je me suis déjà longuement étendue sur les cartes superposées de routes éclatées par le gel, mes genoux d’enfants et les tapis persans. Aujourd’hui, en fourrant un jasmin d’hiver et un jasmin d’été dans mon sac à dos, je deviens la troisième carte d’une main d’arcanes : une carte du Mantegna et ayant précédé cette épopée pépiniériste. Autant de preuves, me semble-t-il que je travaille davantage à ma Licorne qu’à mon secret. ** Au protocole sanitaire, certains élèves dans l’inquiétude en ajoutent un autre et gardent leur masque en chantant. J’évite de leur parler de ma claustrophobie en cherchant mon souffle tandis que j’observe le creux du tissu sur leur bouche à chaque prise d’air. C’est le vicieux de l’affaire : rien de mieux qu’une accolade pour calmer l’anxiété, rien de plus interdit en ce moment. Je les regarde de tous mes yeux pour dépasser les barrières d’étoffes.
27/09 [GUILLERETTE] Il y a dans la racine de ce mot l’idée de ruse et de tromperie. C’est un trompe-la-mort, un bras d’honneur en forme de pirouette. On l’entend bien dans l’adverbe guillerettement : Mais Mllede Garambois prenait guillerettement les remontrances Huysmans, Oblat. Et c’est bien dans cet état d’esprit que je pédale vers la gare du Nord. ** État de celle qui, envers et contre tout, pédale vers l’école un dimanche matin pour assister à l’enregistrement d’une idée qu’elle a eue, une idée en musique elle qui n’est pas musicienne, une idée en compagnons et compagnonnes de route même si elle s’est tout un temps dématérialisée, une idée en itinéraire bis comme le chemin plus long du petit Chaperon. Et une fois sur place, on découvre que dans cet arrangement où le toy orchestra et son Bébédorfer* remplace le grand orchestre féérique de Massenet, les esprits des eaux, les follets et autres sylphes rappliquent eux aussi à toute allure sur leur biclou dès que la fée les siffle.
*Nom mignon inventé par Yann Molénat, le directeur musical, pour le toy piano. Variation sur Bösendorfer, célèbre marque de piano. N’épiloguons pas sur la traduction française qui évoque des villages maléfiques…
26/09 [MATRIMOINE] Après des semaines de poings levés et de tronches en biais, mon ostéopathe : « Matrimoine ? Mais oui : patriarche… patrimoine… je n’y avais jamais pensé. C’est tellement évident. » ** L’année dernière ce mot sur les dépliants, sur le t-shirt nous valait encore de vilains ricanements. Mais ça, c’était avant. Le cheminement de ce mot, la bise sonore sur les joues de Christine de Pisan qui l’écrivait sans peine, est une ode à la patience et à la ténacité.
25/09 [COCASSERIE] J’en parlai un soir à Jouvet, lui vidant mon sac d’embrouillaminis et de cocasseries, traçant à grands traits mon sujet, campant son personnage, inventant des gags qui saillaient au fur et à mesure de mon exposé. Jouvet riait aux éclats. Blaise Cendrars, Bourlinguer Dix-sept années d’enseignement dans une école d’Art où je croise en moyenne 10 nouvelles têtes chantantes par an… ça fait 170. Plus celles rencontrées à l’extérieur dans le même laps de temps, j’arrive à un répertoire d’environ 250 personnes, de très près connues dans un travail approfondi. Cela ne pourra que s’amplifier dans les années à venir et pourtant jamais on ne me laisse la main sur une distribution, à part pour les spectacles qui ont lieu dans l’école et qui n’ont jamais donné lieu à des erreurs majeures, des fautes de goût impardonnables, des mises en danger rédhibitoires… Par contre, on m’appelle : qu’est-ce que je pense d’untel ? Faut-il préférer Truc à Bidule ? Qui pourrait reprendre au pied levé tel rôle ?… Je constate avec étonnement que plus mon expertise s’accroit plus mon amertume s’apaise : la cocasserie à la rescousse ! ** Nous sommes tout balourds au moment des retrouvailles, des au revoir, des félicitations, des marchés conclus. Si quelque chose remplaçait le contact physique, nous pourrions croire à l’individualisme, cette autarcie promise. Mais non, rien. La voix peut consoler, caresser, réchauffer, elle demeure un pis aller. Les mots peuvent être adéquats, bienvenus, puissants… nous sentons dans notre for intérieur qu’il faudrait là une poignée de main, là une accolade, là un baiser qui claque et ce manque profond ébranle nos charpentes. Puissions-nous ne jamais nous y habituer.
24/09 [ÉTOLE] À l’issue d’une matinée chaleureuse passée dans un café frisquet avec un ami auquel on ajouterait volontiers le terme de véritable, s’il ne sonnait pas vaguement sacrilégieux, je suis entrée dans une boutique au prétexte de la pluie et pour quelques sous, me suis offert une écharpe blanche à fleurs peintes. Bien que ce ne soit qu’une écharpe de coton imprimé, tout me dit pourtant que c’est une étole.** Nous avons traversé la forêt. Nous nous sommes perdu.es, juste ce qu’il fallait. Je me suis décorée de la solide étole invisible de la Babayaga, celle en laine qui gratte qui s’approche, mais douce en dedans.
23/09 [APPRENDRE] Voici ce qu’il écrit à son frère Pelléas… déclare Geneviève à Arkel. Mille questions surgissent : passionnantes, éculées, techniques, farfelues… Mais le temps qu’il faut pour arriver à celle-ci : comment se fait-il que Geneviève soit en possession de la correspondance de ses fils (adultes tout deux) ? Apprendre, verbe transitif et factitif. J’en apprends plus en leur apprenant que mes élèves. J’apprends à mes élèves, j’apprends avec mes élèves, j’apprends de mes élèves. En leur présence, je vois enfin ce qui me crevait les yeux. ** Ou à léser.
22/09 [OUVRAGE] Masculin, sauf dans l’expression de la belle ouvrage, naguère familière, aujourd’hui admise dans tous les registres pour parler d’un travail ou d’une œuvre artistique particulièrement soignés et réussis. Larousse : « Ce mot, qui était quelquefois du féminin du temps de Louis XIV, surtout en parlant des ouvrages des femmes, est toujours du masculin aujourd’hui. Ne dites donc pas une belle ouvrage, mais un bel ouvrage » et Dupré 1972 constate : « Dans le langage populaire ou plaisamment, on le met au féminin ». CNRTL/Rem. Jullien (Lang. vicieux corr., 1853) Julia de Gasquet a lu si clairement pour nous Christine de Pizan ce soir, comme une lampe près de la fenêtre éclaire un moment la route de l’Égalité, cette Cité des Dames, et longtemps les cœurs soudain hauts. ** Dans l’Atelier de Marie-Claire, tout le monde était masqué. Sur la scène de la Bibliothèque Marguerite Audoux, on se serrait comme des provinciaux en visite dans un appartement de la capitale. Onze en scène, pas le choix : on se masque et on ne bouge pas. Mais la façon attentionnée de ces masques en tissu crème, au plissé parfait et brodé du titre de l’ouvrage, disait si bien la couture, les petites mains, les nuits à s’user les yeux sur une broderie, les heures à réfléchir à un col, à un tombé, qu’ils disparaissaient, comme des tabliers de travail.
21/09 [PLUSIEURS] Le journal est majoritairement composé de jours où un mot s’impose à moi. La journée tient tout entière dans une entrée. Mais parfois, — et toujours, alors, je remarque que l’amitié est partie prenante — plusieurs mots se bousculent à la porte, portant sous le bras leur récit. On les fait patienter. Certains repartent. D’autres tapent la discute. ** Qu’est-ce qui fait ensemble ? suffit-il d’être deux pour faire un duo, trois pour un trio ? Dans un cursus qui privilégie le tête à tête, qu’est-ce que ça change d’être plusieurs ? Pourquoi est-ce à ce point important ? Dans une période où l’on nous exhorte à limiter les risques, où la restriction semble la panacée pour nos maux, qu’est-ce qui s’obstine à être plusieurs ? Qu’est-ce qui est perdu dans ce renoncement ? Une chose aussi simple que d’être plusieurs dans un même espace.
[RACINE] Le mal vient de plus loin Phèdre ** Mes élèves les plus familiers connaissent ma grande amour pour les alexandrins débutant par « Oui ». Quand un nouveau monte sur scène et commence, sans vraiment s’en apercevoir, sa réponse à la proposition que j’ai faite d’évoquer un choc esthétique par « Non… », tout le monde rit.
19/09 [BOULE] — Alors ce scanneur — Eh bien ils voient un boule. — Ah bon ? — Oui, je sens une boule, ils voient une boule. Tout est normal. — Tu trouves ? — Bah, à mon âge, le plus gros est fait. ** Pour les Journées du Matrimoine, la compagnie Incertaines et Fées organise un Grand Loto des Artistes oubliées. Et c’est ce qui désarçonne dès qu’on se penche sur cette question : quelle que soit la boule tirée, c’est toujours un bon numéro. On n’en finit pas de désapprendre que si ces créatrices ont disparu des radars ce n’est pas par manque de talent. Qu’il y a une autre raison. Vivre avec rend triste ou met en colère. Compter (l’absence) des femmes à longueur d’année dans le milieu des arts et de la culture, comme on pourrait le faire dans bien d’autres, rend triste et/ou met en colère. Les Journées du Matrimoine rétament le petit conseil d’administration de H/F Île-de-France, qui court partout, et se met littéralement en quatre pour en couvrir tous les évènements, mais ces journées nous requinquent aussi, gardent notre désir vivant de porter la parole recouverte des artistes oubliées. Aujourd’hui la boule n’est pas dans notre gorge ni dans notre ventre.
18/09 [LIVRE] — Je crois que j’ai commencé à écrire un livre. — Sur quoi ? — … je dirais plutôt : comment. ** Cette idée qu’un livre sort parce qu’il est prêt — alors qu’il est prêt parce qu’il sort — participe à la perte d’un temps précieux et d’une énergie colossale. Et pourquoi, quand le manquant est la marque du spectacle vivant, en irait-il autrement de la littérature, de la peinture ? On trouve toujours des recoins pour planquer ses vieux préjugés poussiéreux et envahissants, comme on le fait avec ses habits qui ne vont plus, ses chaussettes esseulées, qui s’entassent dans les fonds de placard.
17/09 [SANDWICH] Depuis l’été, les sandwichs ont retrouvé le goût des pique-niques. Assise dans la neige, les joues brûlées de vitesse, les yeux rassasiés des films blancs et bleus défilant à 1000 images/seconde depuis le matin, la pause déjeuner arrêtait si complètement le temps que seule la circulation du sang qui tenait les mains chaudes longtemps une fois les gants ôtés me rappelait que j’étais toujours vivante de la même vie. Mâcher semblait une fonction inédite de ce corps fait pour foncer. La parole était rare. Rassasié jusqu’à l’ivresse de la vue de cette montagne, je tournais les yeux de l’âme vers moi-même et de toute la descente, personne ne m’entendit plus proféré un seul mot. Petrarque/Ascension du Mont Ventoux Assise dans l’herbe, ou sur un banc aux abords des lacs surgis des effondrements miniers, grise des kilomètres filés à bicyclette pour gagner ces lieux préférés, je me suis assise tout l’été dans le même silence, dans le même instant suspendu. Et l’odeur enivrante d’huile de lin et de térébenthine dont on avait récemment ripoliné le mobilier en bois des rives, se mêlait d’achever cette drogue de l’aiôn. En gobant aujourd’hui un rapide sandwich dans la cuisine, je pleure presque de nostalgie idiote. ** Préparé avec soin, a valeur de câlin.
16/09 [EXPÉRIENCE] Ne consiste qu’après ce pas de côté qui la considère. ** Chaque jour j’extrais du poème que je poste sur Une certaine Dose de Poésie un groupe de mots, que je dépose dans une autre fenêtre, à la disposition de qui veut pour élaborer, rêver, versifier, répondre. C’est aux mots qu’on y répond, aux idées qui s’y associent, en aucun cas à moi, sans leur médiation. Mais récemment, j’ai posté ce vers : « Sommes-nous si sûrement amis ? » et deux personnes ont répondu comme si je les interrogeais sur la nature de notre relation, deux personnes m’ont répondu. C’était fort troublant. Un peu comme ces vieilles personnes qui s’imaginaient que la speakerine de la télé s’adressait exclusivement à elles au début de l’ORTF. À ce jour, le mot « amis » est le seul à avoir déclenché ce type de confusion. Mais l’expérience se poursuit. Pourvu qu’elle ne me rattrape pas.
15/09 [AUTOMNE] L’automne commence quand l’été finit. L’été finit quand il n’a plus moyen d’être l’été : ce n’est pas tellement une question de date ou de température (il y a des étés froids, pourris, lointains…), mais au fond du cœur, on le sait, comme pour l’amour. Comme pour l’amour, on peut choisir de faire durer, quand la matière première vient à manquer, espérer une pénurie passagère, se leurrer, s’étourdir… ou bien accueillir cet automne qui vient et dont on n’a pas la moindre idée — de cela non plus, d’ailleurs —. D’ailleurs, mon été est fini. ** Le printemps s’est épanoui dans le silence. L’automne étouffe déjà dans le bruit. La rumeur de la ville ne m’avait jamais paru à ce point incessante, on dirait qu’elle met les bouchées doubles pour dévorer la maigre paix des heures de sommeil.
14/09 [DÉJÀ VU] (Se prononce déjà vous comme dans La Maison du Docteur Edwards et tous les films et séries américaines qui s’en sont donné à cœur joie avec le concept). Dans l’été, j’ai lu Norilsk où Caryl Ferey se pelait grave au fin fond de la Sibérie dans une des villes les plus polluées du monde. Ce soir c’est une chronique d’Emmanuel Carrère sur Nikolaï Maslov l’auteur d’une autobiographie en bande dessinée : Une Jeunesse soviétique. Pas de pluie rouge à Moscou, ni dans le bled russe auquel Carrère n’en finit pas de retourner, sans comprendre de quoi ce fait ce retour : sortilège, attachement, syndrome… Mais même Est. Pourquoi viens-tu et reviens-tu en Bulgarie ? Pour comprendre pourquoi j’y viens et reviens. ** Pour l’inhumation de l’urne dans la tombe qui contenait déjà le petit cercueil — et les deux ensembles elles ne tiennent pas plus de place qu’un petit coffre à jouer —, il est tombé aussi, il a appelé son fils qui l’a relevé — deux équipes à présent, la mère et la fille, le père et le fils, chacune de son côté bien séparée de l’autre par une ligne blanche — et le fils est reparti avec les morceaux de la chaise, comme il avait déjà emporté les morceaux de la mère, et lui, demeuré seul dans la cuisine familière, il a mis une tarte dans le four et sa distraction, le contrecoup de la chute, l’a réduite en cendres.
13/09 [RENONCEMENT] Dans l’apprentissage de la scène aux musicien.nes, le plus difficile, le plus long, consiste à renoncer à sa place de spectateur. trice. Et à tous ses attributs imaginaires : le public me voit, le public me comprend, le public me juge… Dans leur énumération réitérée, j’entends la foi inébranlable des petits martiens à trois yeux de Toy Story qui attendent dans l’espoir d’être l’élu du grappin. Et la tendresse me monte aux yeux en nous voyant si enfantins. La scène est un exil. Reste à le choisir afin qu’il en ait tous les inconvénients et tous les avantages. ** L’autre jour un élève a sorti de son chapeau l’idée que la façon dont je préconisais d’envisager la relation avec le public obligeait à renoncer à l’expression de notre humanité. Le mot humanité, je ne l’avais pas employé, mais j’avais invité à renoncer à traîner notre plainte, ce long gémissement de l’injustice fondamentale qui nous a été faite à la naissance, sur le plateau, au motif qu’on avait autre chose à y faire… Ce genre de malentendu, au sens premier du terme est fréquent dans l’enseignement, il offre l’occasion d’entrevoir les fondements des peurs et des croyances de l’autre et donc de les prendre en compte sans les prendre pour argent comptant pour autant. En observant le beau visage de passionaria de l’élève qui montait au créneau, je m’en suis rappelé un autre, avec une grande tendresse. Celui d’un camarade du Conservatoire, répliquant à notre imposant maître de théâtre qui réclamait un jeu plus organique, qu’il était bien incapable de faire autre chose que de l’organique, que de l’humain. Un chat est en chat. Un être humain, ontologiquement un être humain. On aimerait pouvoir toujours lever les yeux avec fierté vers cette appellation, ou au moins les garder droit devant soi dans un regard franc, mais si parfois on est en droit de se demander dans quelle fange l’humanité est allée se fourrer, dans quel recoin sombre et sordide elle a disparu, on sait bien, hélas, qu’au fond elle est toujours là, avec sa face immonde, ou son visage de lumière.
12/09 [ASA] Ma sensibilité aux insultes progresse avec l’âge (48 asa, bientôt). Les mots utilisés ont perdu leur coque de « façon de parler » et dans leur nudité me font l’effet d’autant d’exhibitionnistes ouvrant leur imperméable sur leur pauvreté dans un parc charmant. Ils m’impressionnent d’une trace laide et vaine. Et aux prises avec cette interaction, je pense, heureusement, aux paroles de la chanson Aṣa : Am in chains you’re in chains too I wear uniforms, you wear uniforms too I’m a prisoner, you’re a prisoner too Mr Jailer ** Une toute jeune femme à la peau très blanche, délicate comme une porcelaine et qui de tout le temps qu’avait duré le cours s’était tenue dans une discrétion sœur de l’effacement, monte finalement sur scène. Elle dit « Bonjour, je viens d’Hisroshima », la grande ombre d’un oiseau lointain passe au-dessus de nous — comme à Épidaure au-dessus d’Antigone pendant une répétition de Strehler —. Elle sait qu’elle passe, elle passe toujours quand elle dit d’où elle vient. Mais dès cette ombre passée, elle ajoute : « La ville de la paix » et nous ne sommes personne pour contredire la ferme et accueillante douceur de sa voix.
11/09 [CORNEILLE] Dans la flaque d’un caniveau débordée, une corneille fait une toilette complète. Elle danse dans l’eau. Fugaces, sous ces ailes, de petites plumes blanches. Plus tard, comme j’évoque au café l’éventualité d’apprivoiser un semblable oiseau, elle fait sensation sur la barrière métallique de l’autre côté de la rue. Je pense à Jane Sautière. Encore une fois. ** Pendant le confinement, j’ai relu Sophonisbe de Corneille, avec deux répliques différentes : une très ancienne amie comédienne et un plus jeune ami, compositeur de son état. Nous nous donnions rendez-vous pour une heure un jour sur deux et une fois écumée la conversation courante et salutaire, nous lisions quelques scènes, jamais plus d’un acte à la fois. Et le suspens nous tenait jusqu’à nos retrouvailles. Car il en va ainsi des westerns cornéliens : quand ils n’ont pas été pris au piège des questions niaiseuses des Classiques Larousse, qui permettent peut-être l’analyse littéraire, mais sont la véritable mort du théâtre dans leur prétention d’annihiler toute ambiguïté, leurs récits sont palpitants. Je ne sais plus à qui je dois cette idée que Corneille écrit des westerns, contrairement à Racine, mais j’aimerais que ce soit à François Regnault qui était mon professeur de poétique au Conservatoire National d’Art Dramatique. Corneille est un pionnier, qui n’hésite pas à dégainer les stances quand l’alexandrin ne peut plus faire reculer la frontière. Quelques jours avant la mort de Georges Floyd, nous remarquions étonnés au terme de la lecture que tous les personnages de Sophonisbe sont des rois et des reines noir.es, à l’exception d’un ou deux Romains de Rome qui emportent finalement la partie.
10/09 [TRAIN DE VIE] Quelque chose à tenir. Un café. Entre deux gares. ** Une chambre à soi. Le silence, avec les années toujours plus désirable. Davantage d’espace pour les contes et les fictions que pour le ratiocinage de cette vieille querelle que l’on entretient avec soi. De bonnes chaussures. Un arbre par la fenêtre sera toujours apprécié.
09/09 [BUISSONNER] Le verbe a deux sens qui semblent s’opposer : partir à l’aventure et prendre une forme de buisson. Mais la fuite en douce dans le matin scolaire de septembre est malaisée : ces deux cyclistes se voient comme des fraises des bois sur fond d’herbe… Un camouflage sera bientôt nécessaire pour échapper au haro sur celles et ceux qui dessinent dans la marge, travaillent autrement, bref : vivent leur vie. ** Jean Cocteau essaie de tirer les vers du nez à Colette, lasse comme une vieille chatte qui l’observe de loin, bien qu’assise à deux pas de lui. Il joue faux, il est très impressionné par cette déesse tutélaire de la littérature. Elle ne veut rien lâcher sur le comment de son écriture. Le mot buissonner apparaît, qui seul l’agrée. Elle lui offre un sourire entendu. Cocteau brandit les cinquante volumes de cette buissonnière, preuve de son intense activité, pour la soumettre à la question plus avant. Pour toute réponse, elle se saisit de son ouvrage de dame et poursuis le petit tapis de sa broderie jusqu’à ce qu’il lui fiche la paix en courant à un de ses rendez-vous important. Cocteau part à sa vie mondaine. Colette garde ses secrets dans la nuit tranquille du Palais Royal.
08/09 [ALTERNATIVE] … certains disaient qu’elle abusait de l’opium pour soulager sa blessure, d’autres, qu’elle s’était perdue dans le Kung-Fu. Grandmaster/Wong Kar-Wai Pour moi, pas de narration sans alternative. ** Les mondes anciens sont ceux d’Alice A. qui part de la tête en embarquant avec elle toute sa famille qui rivalise en dingueries, ou bien ceux du Sérail dont la multitude des récits entrecroisés du temps d’alors n’a d’égale que la richesse de ceux qu’engendre sa diaspora depuis et qui ressemblent étrangement aux premiers, comme ces airs de famille ou ces traits ataviques qui sautent deux ou trois générations pour réapparaître, rousseur inédite, petit nez épaté moquant l’aile slave de la famille.
07/09 [PROVINCE] Pour voir ses amis, point n’est besoin de prendre rendez-vous, même après une longue absence. Passez à la boulangerie et postez-vous avec un bon livre à la terrasse la plus accueillante — qui n’est pas toujours la plus en vue —. Les enfants ont grandi, mais heureusement le plus malin dit : toi, je t’ai déjà vue quelque part… et la conversation s’engage. On l’aura compris, c’est un usage — délectable — de la province. ** À la radio, un urbaniste est porté aux nues pour avoir inventé la ville du quart d’heure. Comprenez : à cinq minutes en voiture ou quinze à pieds de chez vous, vous trouvez tout ce qu’il vous faut. Comment dire… ? On célèbre l’effet de cette idée dans les capitales et les grandes villes de province. À aucun moment le mot banlieue n’est prononcé, je n’en pense pas moins avec gratitude à la Fabrication de la Guerre civile de Charles Robinson, roman choral des trois cent vingt-deux appartements de la Cité des Pigeonniers, avec un grand feu au bout.
06/09 [RAISINS] Tant qu’ils étaient acides, nous les laissions aux oiseaux. Cet été, ils doivent partager. ** L’acidité et le noir de la colère ont fini par les emportés. Ils ne sont plus bons qu’à contempler, beauté effroyable du poison.
05/09 [BALANCIER] Les élèves du jour au lendemain ne le sont plus. Les laisser aller est une discipline bien rodée à présent. Occasionnellement, leur complète disparition est un pince-cœur. Parfois aussi, par trop de pudeur, on manque d’attention. Le funambulisme est un art difficile, la pudeur, un élégant balancier, l’élégance, finalement, une vanité. ** On pourrait croire que j’opère un mouvement de balancier entre Paris et la province. On se tromperait. C’est la province qui est le centre et qui marque l’instant. C’est autour de ses instants que tout tourne. Elle sonne les douces heures pour moi. D’ailleurs le Parc de la Villette où est érigé l’honorable établissement où j’enseigne est suffisamment excentré pour me permettre le déni de capitale nécessaire aux minuscules travaux que je mène dans une de ses grandes salles généreusement vitrées donnant sur la canopée.
04/09 [DÉGUSTATION] Ce lieu est consacré à la dégustation. Bientôt, nous interdirons les ordinateurs, me prévient un jeune serveur sur le ton satisfait et nerveux de celui qui est dans l’action d’inventer l’eau tiède. Je pense à une histoire : Un vieux maître zen reçoit un de ses anciens disciples qui est lui-même devenu un maître fameux. Ce dernier est accompagné d’un très jeune disciple. Quand ils arrivent, le vieux maître tend un bol à son ancien élève en le priant : « Daignez accepter ce bol de thé ». Puis, dans un geste identique, il se tourne vers le tout jeune moine : « Daignez accepter ce bol de thé ». Quand ils s’en vont, le vieux maître constate l’air chiffonné du gardien du Temple qui a assisté à toute la scène. Il s’enquiert de son chagrin. « Maître, lui dit le gardien, vous avez accueilli votre ancien disciple, vous lui avez offert le thé et vous avez fait de même avec ce jeune disciple… » Pour toute réponse, le vieux maître rempli un bol et le lui tend : « Daignez accepter ce bol de thé ». Mais, je me contente de hocher la tête et garde par-devers moi le café précieux qui m’a été servi. Les écrivains à carnets sont d’emblée plus poétiques… J’ai une autre pensée pour Anne Savelli, inventeuse de l’Oloé… nous irons lire et écrire ailleurs, une prochaine fois, dans un décor social cher à Dotremont, où l’on sert du café sans cérémonie, où sans se fondre, on ne fait pourtant pas tâche. ** Eh oui, il s’agit de déguster cette fois-ci encore, de déguster un croque-monsieur dans une baraque au bord de l’eau. Impossible désormais de manger quelque chose quelque part. Mais je préfère penser que le serveur parlait de la chère — c’est-à-dire, la compagnie, je le rappelle à toutes fins utiles et du paysage si beau. Je ne supporterai pas que mon croque-monsieur se sente négligé… Je n’ai pas le temps de dire aujourd’hui le conte de La Chair de la Langue. Mais je me ferai la douceur de la citation (probablement faussement) attribuée à Confucius : la femme qui vise l’estomac pour garder un homme à ses côtés est dans l’erreur : elle vise trop haut ou trop bas. Je vous laisse déguster ça.
03/09 [ARRIVISME] Dans ce monde d’incertitudes, il est d’un suave réconfort de voir les arrivistes arriver. ** C’est encore plus beau lorsque c’est inutile. Cette année encore, j’ai une loge d’orchestre, mais je vis en province, alors elle est libre la plupart du temps. N’hésitez pas, je la prête volontiers.
02/09 [CARTON] De retour, la ville semble un décor en carton. ** Contenant idéal pour hérisson déboussolé. Faire un carton : se préparer à en accueillir plusieurs.
01/09 [KOMOREBI] « La lumière du soleil qui filtre à travers les feuilles des arbres ». Il faudra consacrer plusieurs jours, semaines, mois, années, vies d’études à l’observation et à la dénomination de ce phénomène. Je noue mon mouchoir en pensant à Ponge. ** Dans la compagnie d’un éclairagiste porté sur le haïkaï, un rayon de soleil franc-tireur prend à revers l’espace d’un bref moment une rose trémière solitaire courageusement poussée dans le carcan métallique d’un gros platane parisien, illuminant de cette seule touche la rue, notre déjeuner et la vie d’une grâce singulière. L’ami qui porte à sa boutonnière un badge « Shit happens » comme une mesure salutaire en ces jours de rentrée sanitaire convient volontiers que « So does light ».
31/08 [FRAIS] Ce moment de l’été où l’automne fait signe dans la fraîcheur presque désagréable d’une soirée où l’on reste malgré tout dehors, en bras de chemise. Presque. Comme un plat où l’acidité du citron serait insupportable quelques zestes plus loin. ** Il faut prendre un petit manteau, dis-tu tendrement.
30/08 [SEULE] Sur les chemins verts, je pense que tu es derrière moi. Si les symptômes persistent, je prendrai un labrador chocolat chaud. ** Je ne rallume pas la chaudière. J’aime me laver à l’eau froide, comme Heidi. La faute à Heidi, de fait.
29/08 [MAL] Tu as tous les droits, sauf celui de te faire mal, dit-elle à l’enfant qui semble immédiatement comprendre l’ampleur de cette responsabilité. ** « C’est mal » s’écrit souvent : « c’est très vilain », en rose sucre, avec un petit sourire. Mais parfois, trop souvent, en lettres de honte sur mon visage durci par le scandale.
28/08 [ÂNE] Une amie se fait moquer parce qu’elle a tenté une randonnée avec un âne. Les autres compagnons de ce voyage me semblent pourtant de bien meilleurs objets de raillerie. Et sa foi dans l’humanité, un vain courage à saluer. Chacun son bât. ** Spontanément, ces masques que nous portons pour nous prémunir du virus des pangolins m’évoquent le bonnet d’âne. L’association reste libre. Bonnets de tous pays, donnez-vous la main ! Mais enfilez d’abord des gants de latex fins, ultrafins de la matière même des préservatifs « nude ». À moins qu’on leur préfère finalement la callosité des poignées de mains gantées de modèles perlés…
27/08 [APRÈS] Marcher fait drôle. Nul doute : ce sont les cyclistes qui ont inventé les cosmonautes. ** Pour après, voilà ce que je souhaite garder : le geste continu de l’écriture, la joie de préparer la nourriture la plus simple, la clé de cette maison dans ma poche et l’épitaphe en vigueur dès mon vivant « E solo un truco »
26/08 [COMPLAISANCE] « Vous pouvez vous arrêter à l’écluse de Beloeil pour regarder passer les bateaux de complaisance… » ** J’envisage à ce sujet de donner un cours intitulé « Le collier de nouilles et le choc esthétique ». J’ai bien peur qu’il ne tienne en deux phrases.
25/08 [TAPISSERIE] Quand on passe rapidement on voit la poussière. Quand on s’arrête on voit la ville et la guerre. Si on insiste, les vols, les viols, les crânes fracassés et les membres mutilés. TAMAT/TOURNAI | Le Faussaire et l’Aveugle **
Tant que rien ne bouge, on voit des figures paradisiaques, ou joyeusement mythologiques. La facture très classique donne aux œuvres immobiles de Mat Collishaw l’apparence d’une parfaite meringue, d’une vitrine lisse de la rue du Faubourg Saint-Honoré… Et puis le manège se met en branle, ça tourne jusqu’au vertige et là c’est l’orgie, la violence inexorablement reconduite. Là devant, je me sens comme le foie de Prométhée. Je pense à l’opéra, si terriblement figé dans ces ors que la première image qui vient à l’esprit quand on l’évoque, c’est la meringue parfaite d’un gâteau de plusieurs étages, ou une vitrine désignée de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Il s’est confondu avec les macarons Laduré qu’on peut y acheter à prix d’or au bar à moulures. Mais hier, j’ai participé à décevoir cruellement une jeune personne qui croyait comme à un Noël que les moulures étaient sculptées à même les plafonds des immeubles haussmanniens qui la font rêver. Les immeubles demeurent de pierre. La matière de l’opéra est impitoyable, elle porte en elle un mécanisme qui rouille à ne pas être utilisé.
24/08 [RAVEL] Réseau Autonome des Voies Lentes. De l’art belge de l’acronyme. ** Ravel dit n’avoir pensé qu’allitérations et assonances en choisissant le titre Pavane pour une Infante défunte. Cependant c’est bien une infante défunte qui s’est présentée à son esprit et non une aviatrice évaporée, un cluster iconoclaste, une sorcière rissolée… Même s’il n’y voyait rien d’autre que des sons, ce sont ses mots. Et les mots demeurent d’indiscrets paravents aux infantes comme aux défuntes.
23/08 [CYGNE] Plumes sur l’eau verte/La toilette du cygne d’hier/Piste balisée
** Ils sont si nombreux cette année dans cette petite boucle de l’étang
Nous partirons tout de même dans quelques jours
Les petits ont des palmes disproportionnées
Leurs cris ressemblent aux klaxons des voitures d’enfants
Et s’obstinent à me distraire de ma tristesse et de mon inquiétude
Ce monde si mal doté en cygnes vers lequel nous retournons bientôt
22/08 [BELGE] De ce qui est ami, voisin, frère, familier, étrangeté, surréaliste, chaleureux, âpre, mais doux, doux et âpre malgré tout, fort en gueule, fort discret, bizarrerie, léger décalage… ** En visite à Gand, je n’ai pas pris mon sac imprimé « je parle français » pour ne pas tordre de bouches, manquer d’égard à la Flandre-Occidentale, faire un faux pas, commettre un impair. Dans mes petits souliers, j’essaie de l’allemand, ou de l’anglais… immanquablement on me demande si par hasard je ne parlerais pas plutôt français…
21/08 [BONJOUR] En randonnée, on se salue à nouveau. Comme si, compte tenu de la faible densité de population humaine face à l’intense présence de la flore (la faune des lapins se fait discrète et point de grosses bêtes sur la voie verte des Gueules Noires), ça valait la peine de se rappeler à une certaine fraternité, qui passe par la politesse rudimentaire de se reconnaître comme présent. es au même lieu au même moment. Seul bémol à vélo, il est bien difficile de dire bonjour aux promeneurs qu’on dépasse à moins de s’en aller dans le décor. Car c’est un visage qu’on salue, pas une nuque. À l’arrière d’une tête, on peut cependant dire : pardon, excusez-moi accompagné d’un coup de sonnette préventif. Mais dring, dring, seul ne convient pas : nous ne sommes pas des oiseaux. ** Ce matin, en fait c’était la nuit, je ne dormais pas et je pensais au bonjour que nous nous adressons. Un souhait. Nous l’oublions, mais c’est bel et bien un souhait que nous formulons. Regardez comme il s’échange facilement avec « Que votre chemin soit couvert de mille pétales de rose jusqu’à la fin de ce jour ». Il en va un peu différemment avec les tout petits enfants qui s’étonnent encore ouvertement qu’un jour succède à l’éprouvante nuit où ils crient famine, souffrent durement de la percée de leurs gencives par des dents qui — nous leur cachons bien — ne sont que provisoires, côtoient des cauchemars dont ils n’ont aucune raison de penser qu’ils diffèrent en rien de la réalité en constante métamorphose qui fait leur quotidien. Nous leur adressons un bonjour qui a la valeur du « coucou me revoilà » qui scande le jeu de cache-cache derrière nos mains et qui les fait tant rigoler. Coucou, revoilà le jour. Nous sommes encore des mages dignes de ce nom. Pour les ados, notre bonjour a plutôt fonction de toile de sauvetage, à la manière de celles des pompiers, tendue d’avance pour éviter un contact trop direct avec le bitume aux somnambules des toits. Dans la majeure partie des cas, cependant, nous formulons un souhait, comme font les fées, de manière performative : je le dis et ça y est. La magie ensuite opère ou non : même les fées sont tributaires des contextes et des contre-souhaits. Mais à chaque bonjour prononcé, il y a du conte qui passe dans notre vie.
20/08 [ORAGE] Couleur de ma bicyclette, quoiqu’on la dise grise. Mot aux phonèmes très aimés à l’instar d’ardoise, qui en jouxte la teinte. Armoise va encore, mais armoirie s’égare vers l’Italie qui n’est pour rien dans ce trajet. ** Très attendus l’été en montagne. Train fantôme dans la chambre aux volets clos secouée par chaque roulement de tonnerre, l’éclair est passé sous la porte comme la lampe torche d’un cambrioleur, on en reste grisé de peur dans le petit wagonnet du lit. Bien vite, les fenêtres demeureront grandes ouvertes sur le Son et Lumière. Assis dans la large embrasure de la fenêtre comme pour un feu d’artifice sans trucage, on respire à tout vent la puissance tellurique d’exister là.
19/08 [LENDEMAIN] Remettre au lendemain, comme si nous avions la moindre garantie, jamais, qu’il sera là pour reprendre, puisque nous et lui, c’est du pareil au même. Je réfléchis en silence à la stupidité des hommes, lesquels se fourvoient en mille chemins et se perdent en vains spectacles, cherchant à l’extérieur ce qui se pourrait trouver à l’intérieur. Pétrarque/L’Ascension du Mont Ventoux ** Enfant, j’étais fascinée par le film « Le Journal du lendemain ». Par je ne sais plus quel coup de chance, un type se trouve en possession de l’épreuve non encore écrite d’un grand quotidien. Il peut donc prévenir les accidents et gagner le tiercé dans l’ordre. J’ai beaucoup joué à ce jeu : qu’aimerais-tu savoir du lendemain dès la veille ? À terme pourtant, « Le Jour de la Marmotte » a sonné le glas de cet amusement. On y voit un type exécrable condamné à revivre pour l’éternité la même fête locale célébrant l’arrivée de l’hiver. Il va épuiser toutes les possibilités de ce jeu dont la mort n’est plus la fin. La proposition alors devenait pour moi vertigineuse : que reste-t-il dans cette boîte vidée de toutes ses farces et attrapes ?
Tenir un journal c’est écrire au lendemain. Mais parfois la journée en cours nous rattrape et mange la veille. Résister à cette actualité, voir ce qu’il en restera le lendemain, accepter qu’en dépit de sa spectaculaire insistance, ce reste ne soit rien : toute la sagesse de l’exercice réside là… et dans la façon joyeuse d’accepter de sans cesse revenir à cette prétendue sagesse. Quant au fond de la boîte, il demeure le vide.
18/08 [TARD] Récemment aboli. À la même heure que tôt dorénavant et jusqu’à nouvel ordre. À pas d’heure que l’heur, moi madame. ** Tu me dis regretter notre été dernier passé à pédaler sur les routes. J’amende ton propos : mon vélo couleur d’orage n’était apparu qu’après le 15 août. Preuve que nous savons faire tenir tout un été dans la deuxième quinzaine d’août.
17/08 [ROSES] Emma Goldman, qui n’était pas la moitié d’une féministe anarchiste disait qu’elle préférait avoir des roses sur sa table que des diamants autour de son cou. J’ai toujours aimé cette phrase indubitable. D’autant qu’elle me rappelle les quelques 40 années où j’ai pu voir mon grand-père se faire le jardinier de son épouse, lui rapportant de son potager où il faisait pousser pour elle des roses et des lys, des spécimens pleins de vigueur rustique, bien éloignés de ceux qu’on m’offre les bons jours après une représentation. Cet usage familial se confondant dès les premiers tours de mange-disques avec les us et coutumes de la planète du Petit Prince de Saint Ex. La richesse sans borne de posséder un jardin ou d’y avoir accès et d’aimer quelqu’un. La Bête de la Belle aussi connaît bien cette double nécessité de la fortune. Quand je rentre de voyage, tout à l’heure, dans un vase, il y a des roses du jardin. Je les prends très personnellement. ** On passe devant une imposante façade de brique rouge, comme on se les figure aux maisons de correction de Dickens, mais un petit panneau annonce que c’est un EHPAD : la maison des roses. Et c’est vrai qu’en se tordant un peu le cou on aperçoit quelque chose d’un parc, avec des hortensias et d’autres touches de la couleur annoncée. On poursuit le cœur plus léger, on imagine les chambres donnant sur la verdure et les fleurs. Peut-être les rosiers grimpent-ils en Roméo jusqu’aux fenêtres des résidantes, à moins qu’ils ne les régalent de sérénades en buissons… il faut quelques tours de roues pour découvrir que le trottoir d’en face longe le cimetière. Plus loin dans cette promenade, aux alentours d’une église austère dans la lumière voilée de cette matinée crachine, une sorte d’hôpital de jour, regroupant des cabinets d’obstétriques, de gynécologie, de sages-femmes a été étrangement baptisé Artémis. Peut-être n’y reçoit-on que des Vierges Marie ? Ou bien s’y trouve-t-il le moyen de naître dans une rose ou un chou sans entamer la chasteté de la mère ? À moins qu’on n’y pratique uniquement des interruptions de grossesse, afin de permettre aux chasseresses de poursuivre leur vie libre et sylvestre ?
De retour à la maison, je me dis que j’aurais bien besoin d’un petit remontant dans le fond du jardin.
16/08 [SOULIERS] Là où je dis bottines (mais pense godillots), lui note mes souliers. Chaussures de marche, d’Ascension au Mont Ventoux. Accessoire, mais indispensable, unique décor de marcheur, dont le feu aux joues est la seule rosette désirée. Ôtées, puis laissées auprès d’un vieux berger ankylosé, sorte d’Anchise loser qui n’ira lui pas plus loin, les chaussures occupent une place si importante, que tout le reste est désormais devenu superflu : les ablutions sacralisantes, les bougies votives… Dans deux ou trois décades d’ici et il n’y aura plus que les souliers, Bach et Pétrarque. Encore un effort ! ** J’avais cru à un été sans Ascension du Mont Ventoux, mais j’ai reçu cette question d’un compagnon de route : Malaucène est cité dans l’Ascension de Pétrarque ? Assortie d’une photo d’un sol râpé sous l’averse ignée tandis que la montagne de forêts denses plaquait l’arrière-plan contre le ciel.
15/08 [OURS] Son arrière-grand-père avait marié une Ours. Pour une généalogie animalière. ** À Bruxelles, le tourisme des vieux a quitté la (Grand) Place, la moyenne d’âge des touristes est en chute libre, il y a beaucoup d’espaces entre les corps et peu d’argent dans les porte-monnaie. Une terrasse désertée près de la Bourse a installé d’énormes pandas en peluches à ses tables.
14/08 [IGNÉE] « Un grand incendie en 1920 dans un village de Savoie. Les femmes aux jupes gelées qui remontent des seaux de la rivière encaissée dans un ravin. À ce rythme, si le vent n’avait pas changé de sens, le village y passait du haut jusqu’en bas. C’est la postière, aussi, qui avait mis ses cendres chaudes dans une caisse en bois sur son balcon en bois… Ma grand-mère a pu acheter les ruines de cette maison, en vendant un alpage qu’elle possédait avec sa sœur — Éléonore, qui avait marié un chêne de Bellecombe —. » Sa grand-mère, Jeanne, mon arrière-arrière-grand-mère, Celle-qui-coupe-le-feu. ** Étude à la loupe de mon nombril et de ses environs : dans la canicule, je reste sèche et brûlante. La chaleur ne quitte pas mes jambes et ma tête au toucher semble une bassinoire. Quand d’autres sont en eau, je suis en feu. Un très cher ami, médecin togolais, avait dit ça à mon sujet voilà quelques années : « C’est le feu » et j’avais été peinée de cette sentence, que j’avais prise pour un cliché. C’était bien plutôt une radiographie et ma lignée de coupeuses de feu n’avait pas échappé à son regard aiguisé en matière de psychogénéalogie. Je craque une allumette, j’en souffle la flamme et je mets son reste carbonisé dans un pot : elle me fera ressouvenir que je lui dois des excuses, ou du moins l’assurance que ses mots son enfin parvenus jusqu’à mon oreille.
13/08 [PRÉNOM] Un prénom pour la vie… mais la vie de qui ? Depuis 2005, Emma est le prénom le plus donné aux nouvelle-nées. Je suis donc simultanément la vieille garde et l’avant-garde. C’est un paradoxe chic, mais je ne vais pas supporter jusque dans mon grand âge de me faire crier après dans les squares. ** Il m’écrit :
à la lecture de ton dernier poème, j’ai d’abord pensé que, comme travailler, pédaler fatigue. Ensuite je me suis demandé qui est Jeanne. Tu n’es pas du genre à piocher un prénom à la mode pour inventer un : Le problème avec J… Ta grand-mère peut-être ? Va-t-elle bien ? 
Il m’écrit rarement. Un ami à qui je raconte cet envoi, me dit : il a une intelligence si… — et il hésite parce qu’il voudrait trouver un mot qui n’existe que pour cet ami commun, que j’appelle depuis des années (et tous ses proches à ma suite) le Chat Alex — rare.
Le Chat Alex me connaît bien.
Je ne suis pas du genre à piocher un prénom à la mode.
Je ne suis pas du genre à piocher un prénom.
Jeanne est le seul vrai prénom, prénom issu de la vie non fictionnelle qui apparaisse dans la somme de mes écrits. C’est parce que Jeanne est une vraie personne, Jeanne est ma grand-mère. Elle est morte en avril dernier, mais elle est toujours ma grand-mère.
Je ne suis pas du genre. J’ai été dotée de trois prénoms, deux mixtes, un féminin. Mon prénom usuel depuis l’enfance n’étant pas considéré par l’état civil comme mon premier prénom, la réalité du subterfuge et de la double vie est irrémédiablement incrémentée dans ma cornée et entache ma perception des activités humaines les plus banales. Tout cela n’est pas bien sérieux, ai-je coutume de m’exclamer intérieurement à tout propos : le roi est nu dans un vaste carnaval. 
Par ailleurs, pour moitié corse, le maquis m’a toujours semblé une solution préférable au mariage pour changer d’identité et améliorer un quotidien pas toujours mirobolant.
12/08 [PERPETUUM MOBILE] Il y a quatre ans, j’avais eu l’idée de travailler à partir des films Super 8 que mon grand-père avait fait avec nous dans mon enfance. Il les croyait dans la montée du grenier, ils n’y étaient pas, la recherche qui s’en était suivie avait déclenché un soft tsunami familial, les générations intermédiaires s’en étant fort irritées. Les films sont demeurés introuvables. J’ai ouvert d’autres chantiers. Et l’eau a coulé sous les ponts. Si bien que quand mon grand-père les a évoqués tantôt, rangés dans la montée du grenier, j’y ai cru quelques minutes… Avant que toute la boucle ne défile à nouveau, sur le petit écran qu’on installait dans la chambre de mes grands-parents pour les projections et qui s’est logé utilement dans un coin de ma tête. Je me retiens pour ne pas aller jeter un œil dans la montée du grenier. ** La partie de cartes commencée voilà quelques quarante-cinq années avec mon grand-père, à l’occasion d’une bataille ou d’un jeu des familles ne s’est jamais arrêtée. Elle a pris récemment un tour inattendu dans le pli des appels quotidiens depuis son veuvage. Bataille et jeu de cette famille, chaque soir, nous arpentons la chronologie familiale. Certains endroits semblent encore vierges de tout récit — c’est une illusion, de celle que la neige fraîche offre au paysage familier — cependant même si je ne me souviens pas, si j’étais trop petite, ces récits et particulièrement ceux qu’il en fait flottaient déjà dans l’air et je l’ai respiré plus souvent qu’à mon tour. Mais la surprise demeure à certains mots qu’on n’aurait jamais cru entendre là : Afrique, faisan, cours par correspondance, pension à vie… Les cartes de la saga familiale sont redistribuées. À la lumière des dates, les empilements malheureux montrent le rafistolage, les bouts de scotch de déménagement, les explications à l’emporte-pièce et les analyses à la 6, 4, 2 qui font consister des traumatismes, là où il n’y a que l’ombre portée d’un épouvantail.
11/08 [HASARD] Il n’y en a pas, on en parle tout le temps : son absence manque donc. Voilà bien une idée d’être humain. ** En ce qui concerne les moustiques, je ne crois pas au hasard.
10/08 [SUPERSONIQUE] L’éclair sans décompte nous tombe dessus comme un avion de chasse trouant la nuit. Le mot supersonique s’affiche en lettre de feu sur le ciel. Puis les trombes d’eau… ** La distance est lumière, tant que vous gardez présent à l’esprit qu’il n’y a pas de limites. Nous sommes distance. Voilà une chose de plus que dit Edmond Jabès dans laquelle se perdre longtemps, ou bien il y a longtemps. Du temps où nous attendions Super 8 qu’on nous avait promis et donc le chiffre s’inscrit couché comme l’infini sur son torse plein de biscottos et il n’en finissait pas d’arriver, si bien qu’on s’endormait toujours avant, comme à Noël.
09/08 [ROUSINER] Atermoyer, remettre à demain, à plus tard, procrastiner en agissant ailleurs, tourner autour du pot, se perdre exprès en vain chemins carte en main, reculer activement pour mieux ne pas sauter, préférer ne pas en préférant autre chose, se divertir à la mode pascalienne… Étymologie manquante. S’en remettre à messieurs Chantereau et Bon, qui semblent maîtriser le concept, au moins autant que des cornacs, un nuage. ** À chaque carrefour de l’écriture m’attend un lapin blanc. Non, ce serait trop simple : n’importe quand dans l’écriture surgit un lapin blanc. Il a une tête d’anecdote, de personnage secondaire, de souvenir flou, de lapsus calami, de bug de l’an 2000… d’ailleurs il ne m’attend pas, il est en retard, et il trace… la route ? Non, un desir path qui part en sens inverse ? Non pas, dans un sens nouveau, dans deux ou trois sens à la fois et qui ne s’excluent pas les uns les autres, mais s’additionnent follement. FAUT-IL LE SUIVRE ? Mais peut-on passer l’écriture au fil de cette faux ? Ne serait-ce pas là précisément faux et usage et faux ? Le moins que je puisse faire, c’est de dire : « lapin » ! Renoncer au motif tronqué ce serait abandonner au-delà de cette limite littéraire toute parenté à l’oralité. Il ne faudrait pas y conter, vraiment, dans le livre qui s’écrit ? Je ne signerai pas pour une telle misère. Le moins que je puisse faire est de le regarder filer, un moment, entre deux cadratins, — son petit trou du cul au panache blanc, fièrement sautillant entre les buissons, entre les chênes centenaires et les bidons de dioxine… —. On me l’a dit tant et tant : mettre en scène c’est choisir, écrire c’est choisir… oui, oui, et j’ai cru (patate crue, vraiment) qu’il s’agissait de choisir entre le lapin et la route, entre Pierre et Paul qui se déshabille, entre le formatage et le dessert (et probablement c’était là le triste enseignement qu’on tentait de me fourguer comme une voiture à loup sur le parking un peu isolé de la paresse intellectuelle), mais je suis grande à présent et j’ai choisis de faire avec les lapins, les carrefours, la route. De toutes et tous les assoir autour d’une même table de travail, parce que ce n’est pas bien raisonnable.
08/08 [RÉVEIL] Pendant les vacances, au lieu du sas sombre et étroit qui nous remet au monde en trois sonneries les jours ouvrés, le réveil redevient une pièce à part entière avec des fenêtres qui donnent sur le jour et la nuit, comme ces matins où la lune reste apparente dans le ciel déjà ensoleillé. ** Pour faire de l’eau tiède, il faut un mélangeur. Ou bien du temps et du soleil. Ou bien encore du temps simplement, selon que l’eau de départ est glacée ou brûlante. Mais en tous cas, aucune de ces solutions ne vaut l’épreuve qu’en fait la main, alors.
07/08 [VOLÉ] À vélo, je suis déjà-toujours jeune. Je comprends les sourires des retraités cyclotouristes qui boivent une bière en terrasse. Frôlant la poésie du tapis, le vélo est volant. Les vélos volés, eux, laissent une ombre indélébile qui cause de l’effroi à la perspective d’en posséder un trop neuf. ** En lisant le récit du cambriolage de Jane Sautière (tout à fait véridique hélas), je me demande qu’est-ce qu’on nous vole quand on nous vole ? Elle parle de son temps et aussi d’un beau petit bol ancien cassé. Je pense également au mythe si réconfortant de la porte close sur le monde. Il y a des années de cela, je vivais dans l’insouciance en colocation d’un appartement très bohème et vraiment pourri rue d’Avron, au-dessus d’une bijouterie louche tenue par un nain qui rachetait de l’or et nous ténardisait autant qu’il le pouvait. Ma colocataire était une très chère amie de longue date et nous goûtions ce plaisir alors encore rare de la colocation passé le temps des études qui la rendait parfois incontournable. Elle avait le sommeil fort lourd, c’était un objet de fables et de blagues entre nous. J’étais souvent par monts et par vaux. Je l’appelle un jour pour prendre des nouvelles et la trouve dans l’embarras le plus profond. Elle m’apprend que nous avions été cambriolées, durant la nuit, et qu’elle ne s’était pas réveillée. Affolée, je lui pose toutes sortes de questions sur son état, la sentant très amoindrie au bout du fil. Je comprends finalement qu’elle était aux quatre-cents coups qu’on ait pu me voler un vieux tromblon d’ordinateur portable sans avoir fait barrière de son corps… Moi je n’en finissais pas de rire, tant j’étais soulagée qu’elle soit là, toute d’une pièce, que les voleurs n’aient pas eu l’idée de s’en prendre à la seule chose qui avait de la valeur dans cette cabane.
Pour Jane Sautière, c’est une autre affaire : je ne suis pas étonnée que son très haut degré d’humanité l’ait tirée sans tragédie du nez à nez avec son bandit. Pour ce qui est du bol, je suis indécise. J’en possède un qui m’est très cher : d’une part il représente le moine Citrouille Amère dans une discrète ligne bleue paysagée, d’autre part, il m’a été offert par inestimable ami, dépouillant pour ma joie sa propre collection. Il serait donc parfait pour postuler au titre de remplaçant dans ses mains, car si elle en acceptait le don, il entrerait du même coup dans ma maison de l’âme, emmenant avec lui l’ami, Citrouille Amère et Jane Sautière. Mais nous ne sommes pas si intimes que je puisse lui imposer une telle visite post-mortem. Je devrais me contenter du dessin d’une boîte contenant le bol de la consolation, tout reprisé de l’or du kintsugi… ou d’une histoire comme celle-ci.
06/08 [PACTE] Les mains topent là. Une affaire de paume et d’équité. Le symbole est dans le son, ce smack, ce léger claquement. Pas de pièce d’argile brisée, pas de drap taché de sang, pas d’anneau. Pas de témoin, non plus : seuls, comme des grands. Je pense qu’il y a eu gourance avec le mariage civil. Le nom, il aurait fallu le changer, en inventer un pour dire : toutes les fariboles sur les relations entre les hommes et les hommes et les femmes et les femmes et les hommes et les femmes de la bible, nous n’avons plus rien à y voir. Il aurait fallu faire du neuf avec du neuf. À notre tour. ** À quoi nous sommes-nous donc engagé. es ? Passé la petite liste du paquet fiscal c’est une zone de flou, de trouble, de turbulences physiques et astronomiques. C’est bien ce qui nous en garantit la poésie véritable — cette étrange estampille invisible à l’œil nu comme le souvenir d’un baiser dans le froid de l’hiver —. Nous nous sommes engagé. es à traverser ensemble. Heureusement que tu as un fusain pour dessiner les routes et moi, une solide imagination pour peupler les bivouacs.
05/08 [RAMI] Mah Jong avec des cartes pour 3 personnes. Pas sans rapport avec l’utilisation croisée des applications SNCF, Trainline et Blablacar pour réserver des trajets à 4 changements sans se départir d’un rein. ** On peut jouer toute une partie sans poser ses cartes. Non pas parce qu’on ne le peut pas (51 points, dont une suite, sont nécessaires et suffisants), mais parce que parfaire secrètement son jeu n’empêche pas le jeu des autres joueurs, ni même le commerce qu’on a avec eux. Les quatorze cartes forment alors un éventail qui garde un des secrets les plus intimes du monde.
04/08 [IELS] Certaines démasculinisations appellent une rééducation de l’oreille, de la langue et des lèvres, mais iels, féminin et masculin pluriel.le. s coule comme le miel. ** Il n’y a pas de retour : ils est un masculin pluriel dans lequel elles me manquent. Les phrases sont plus longues, il faut un peu plus de place pour y loger chacun. e à son aise, mais après tout, qu’est-ce qui pourrait tant me presser que j’en oublierais la moitié de l’humanité dans mon voyage ?
03/08 [PERGÉLISOL] Ce livre, écrit par un auteur aimé, ce livre documentant un fief vivant du post-exotisme, ce livre bref pourtant, je ne vais pas le finir. J’ai mieux à faire. Même rien. C’était exquis de lire le mot pergélisol pendant la canicule, depuis que le climat est revenu à des températures plus clémentes, nous n’avions plus rien à nous dire. ** Tout ce qui s’y cachait et qui s’y réchauffe, jurassic virus.
02/08 [MAGNIFIQUE] Je vais faire un temps magnifique. ** Parfois j’ai peur de galvauder cet adjectif. Et puis je me rappelle que Zola l’utilise pour qualifier des choux. Il convient bien entendu d’être précise, mais on peut parler d’une véritable marge de manœuvre quant au sujet.
01/08 [PORTE] Cet été, ce couple fait la tournée des EHPAD. Une drôle d’activité pas drôle qui se superpose étrangement à des dizaines d’étés de plages, d’enfants, de campings… Tous les deux font bonne figure, mais il en ont gros. Lui se demande si ça vaut le coup d’aller si loin en âge. L’ombre passe qui les séparerait, et raturerait la fin de leur vie en fin de sa vie, à elle ou à lui. Le temps nous est donné pour inventer autre chose pour nous, s’il est trop tard pour le faire pour nos parents, pour nos grands-parents et nous sommes désemparés comme des élèves séchant sur le sujet le jour du bac. Je parle des Gorz, André et Dorine. Ils ont mis un mot sur leur porte le 22 septembre 2007 quand ils ont su qu’elle était incurable. Merci de prévenir les gendarmes. Il dit : il faut du courage pour faire ça. Je les ai troublés. Je leur lis la 4e de couverture de Lettre à D., qu’ils puissent être troublés par l’amour, à la place : Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais., Mais dans mon silence, je me lis la fin : Récemment je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide dévorant que ne comble que ton corps serré contre le mien. La nuit je vois parfois la silhouette d’un homme qui, sur une route vide et dans un paysage désert, marche derrière un corbillard. Je suis cet homme. C’est toi que le corbillard emporte. Je ne veux pas assister à ta crémation ; je ne veux pas recevoir un bocal avec tes cendres. (…) je me réveille. Je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. ** Tu es assis dans le temple, la nuit, devant l’immense statue de Bouddha aux paupières mi-closes. Tu médites, tu t’es peut-être endormi une seconde — une minute, dix tout au plus —. Le feu a pris dans le temple. Tu peux fuir, mais la statue du Bouddha, elle, ne le peut pas et le feu l’anéantira. Elle est plus ancienne que le temps, tu ne peux pas l’abandonner aux flammes, elle a entendu tant de secrets, tant de prières, mais elle est si lourde, elle est plus lourde que toi, elle est plus lourde que tout et si grande, si grande que jamais elle ne passerait par la porte basse du temple. On l’a construit autour d’elle comme la tombe autour d’Antigone : elle est la divinité prisonnière du temple. Ta vie de fourmi, tu pourrais la sauver encore, mais à quoi bon ? Que feras-tu de la honte et de la tristesse des années à venir ? Qui pourra te regarder sans mépris ? C’est toi qui auras baissé les bras, toi qui auras œuvré à ta seule défaite. Le Bouddha est trop lourd, mais tout de même tu le charges sur ton dos qui crie. L’incendie redouble, les poutres s’enflamment, la charpente va s’effondrer et tu avances à petits pas vers une porte minuscule. Que faire ?
Il n’y a pas de Bouddha, pas de porte, pas d’incendie. Une histoire seulement qu’on raconte.
31/07 [NUANCIER] Il encombre l’entrée depuis des années. Depuis des années je dois venir le chercher. Enfin, c’est aujourd’hui ! Et ma mère me dit que son mari lui en construit un tout pareil, qu’elle peindra aussi, pour le mettre à sa place, dans l’entrée désencombrée un moment. Mais le nouveau meuble sera vert, et non rouge. **
— Mais la réalité c’est ce que tu vois avec tes lunettes ou sans tes lunettes ?
— Les deux…
— Oh non !
— Et toutes les autres aussi.
— Mais si y’en a plein, on ne peut jamais savoir. C’est horrible !
— Moi, je trouve ça plutôt rassurant.
30/07 [RÉÉCRITURE] Le parc où je me promenais l’an passé, alors que j’écrivais des scénarios post-apocalyptiques a conservé son drôle d’air d’autre monde. ** Un malentendu Est/Ouest : la pérestroïka/перестройка. Par « re-construction », on entendait à l’Ouest quelque chose qui s’apparente à la réédification sur le même emplacement d’un bâtiment somme toute proche de l’original, mais amélioré, revu et corrigé. Les Russes n’entendent pas le mot de la même oreille et le préfixe « перес » aurait nous y mettre la puce qui ressemble drôlement au grec « peri », puisqu’il signifie « autour ». Le projet était donc de construire à côté, autour de. Ce qui veut dire à la fois que cette construction était dégagée des fondations anciennes, mais que dans le même temps elle ne cesserait de voisiner avec ce qui l’avait précédée. En dépit d’un intérêt non dissimulé pour la chose (post) soviétique, ce n’est pas l’Histoire avec sa grande H qui m’amène à ces considérations (que les spécialistes sont invité.es à pondérer, amender… si le cœur leur en dit), mais plutôt la fabrique de la littérature. La réécriture procède de deux façons. Soit elle est cette conséquence de la relecture, du travail, à l’intérieur d’un même texte en augmentation. Soit elle est la conséquence d’une forme d’obsession pour une scène, qu’on ne cesse de réécrire, dans différents textes. Dans cette deuxième catégorie, je viens à nouveau de réécrire celle-ci : un homme en découvre un autre, à moitié mort, dans une maison sans toit au milieu du désert. Si je la réécris à la moindre occasion, ce n’est pas parce qu’elle est traumatisme, souvenir indélébile, tant redoutable que délectable, non, c’est justement parce que je ne sais pas pourquoi, à quoi bon cette scène : tout m’y étant étranger, son insistance étrange finit par me persuader, suivant le modèle lui familier du : « Pourquoi viens-tu et reviens-tu en Bulgarie ? Pour comprendre pourquoi j’y viens et reviens. »
29/07 [PLACARD] Dans un placard, il y a : notre vérité, des araignées, des balais, un squelette. En sortir au plus vite, avant d’avoir brûlé les balais qui nous restent pour faire un peu de lumière ? Nenni : on s’y repaît, on y liste toutes les bonnes raisons de s’y terrer en se taisant, on en invente au besoin. On se cogne à tous ses coins, on s’intoxique de ses produits d’entretien qui lavent plus blanc que blanc, mais si on sortait, on blesserait sûrement quelqu’un. Quelqu’un d’autre qu’on s’imagine très bien. Si bien qu’on y croirait. ** Pour Lilia Petite*, les êtres humains sont les placards qui enferment les clowns. Quant à tous les petits arrangements qu’on fait dans ses rêves, dans le secret de son cœur avec son prisonnier. e, il ne faut pas s’imaginer une seconde que ça va déclencher un Syndrome de Stockholm. Pas un. e clown n’est assez bête pour se croire en Scandinavie sous prétexte que son tortionnaire lâche du lest, et puis à quoi bon être en Scandinavie de toute façon : même s’il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark, on n’y voit rien depuis le dedans du placard. Tout ça, c’est bonnet d’âne et boules d’antimythe. Il serait temps que chacun. e fasse son coming out : les squelettes et les détergents sont de mauvaise compagnie. Et c’est moche, même pour un clown de (se) sentir le renfermé.
*Présidente du cabinet fantôme du Front de Lutte contre les Discriminations Faites aux Clowns.
28/07 [GROSLOTIER.E] Celui ou celle qui a la chance d’apprendre le mot groslotier. e en allant assister à une représentation du Désir attrapé par la Queue de Picasso, dans un établissement militaire prestigieux. ** Le timbalier, ne joue que la timbale et ce poste est attribué à l’ancienneté dans cet orchestre, m’informe-t-on. Ami.es percussionnistes, est-ce à dire qu’avec le temps on finit par décrocher la timbale ?
27/07 [PLUIE] Ah te voilà, toi ! Où étais-tu passée ? Ne nous fais plus jamais de frayeur pareille ! ** De la pluie, de la pluie, ils en annoncent tout le temps, mais l’orage, on n’en voit pas la queue d’un, a dit mon grand-père Marcel et c’est un désespoir de penser qu’avec le dérèglement climatique toutes ses papillotes d’anthologie fondront comme neige au soleil.
26/07 [VÉLO] Ça ne s’oublie pas. Ça se prête. Ça se répare. Ça se repeint. Ça met la gomme qui efface les traces de pneus des coups de frein trop violents à l’enfance sans petites roues de la petite rouée à sonnette rouge. Ça manque avec vélocité. ** Mon vélo (François Pétrarque) a un problème de direction. Suite au confinement l’acheminement des pièces est à plat et il ne me sera pas rendu avant la fin de l’été. Je pourrais ronger mon frein en me demandant combien d’autres choses, situations, personnes vont se retrouver bloquées suite au blocage. Mais je préfère enfourcher le vélo de secours et sillonner l’été : viendra bien assez tôt l’heure sombre sans plan B.
25/07 [TORRIDE] Tu sais, l’urne… elle est chaude. ** Ne dure que l’instant nécessaire au fer rouge pour apposer sa marque. Brûlure alors convocable à l’infini.
24/07 [PARDON] Aucune des phrases qu’il m’adresse dans ce café ne me parvient. C’est le matin, tout est calme, Vertige de l’Amour. Je lui fais répéter sans cesse. Je demande pardon ? Pardon ? Pardon ? Vous vous rappelez ce livre autrefois qui m’avait frappé et que je vous avais fait lire ? Vous le trouviez ridicule. Cette personne désespérée qui se promène au bord de l’océan en criant : Justice ! Justice !… Elle aurait mieux fait de demander Pardon ! Pardon !… et en se tordant les bras encore ! Il faudra que je demande à la dame du bungalow comment on fait pour se tordre les bras? Marthe/L’Échange/Paul Claudel
À un petit garçon assis à ma table, on explique « on ne dit pas : quoi ? On dit : comment ? » Il faudrait être exhaustif. On peut dire également : pardon ? « Quoi » témoigne d’une vive curiosité qu’accentue encore sa brièveté. « Pardon » joue sur un autre tableau : celui du regret d’avoir manqué à l’autre, de ne pas l’avoir reçu 5/5. Mais « comment »… Comment se fait-il que je ne parvienne pas à vous comprendre ? Par quelle extraordinaire combinaison de paramètres défavorables ne vous ai-je pas entendu. e ? Tous ces petits mots-origami ne demandent qu’à être dépliés, hein ?
23/07 [GAMINE] Greta Thumberg est une gamine de 16 ans. Une gamine de 16 ans victime d’un viol est considérée par la loi comme « une jeune femme ». Clémenceau gourmande les socialistes (…). Le gamin sexagénaire s’écrie, de cette voix faussement pathétique qui reprend la dernière syllabe, la renvoie dans la direction des tribunes, ainsi que l’assiette d’un jongleur : « La cause du Droit Humain ne se divise pas : il faut être pour ou contre ». Bernanos, Grande peur **
Passé douze ans, changer de vocable. Merci.
22/07 [DÉSERT] Au XVIIIe, tout endroit à 50 km de Paris. S’y retirer n’est pas une traversée ** La distance se fond avec le désert, loin et proche y sont les noms d’une même silhouette, d’un même arbre sans ombre, qui n’existe probablement pas ailleurs que dans le battement des paupières du mirage inférieur… le temps aussi disparait dans l’idée fixe, dans la dévotion, dans l’amour.
21/07 [SOIT] Un ami disait de moi que j’étais soit en avance, soit en retard. Aujourd’hui, je suis soit en avance. Demain, nous verrons. Il me laisse le choix. **
Soit tu fais une croix sur la mesquinerie, soit tu renonces à écrire. La mesquinerie (comme l’angoisse), prend un temps fou.
20/07 [CÉRÉMONIE] Tout s’organise et particulièrement dans l’œil du cyclone, le pire, qui devient alors le cocasse, l’irréalisable, le contretemps, la surprise, l’inconnu. ** La cérémonie des adieux, quand il s’agit de quitter la famille qu’on visitait, on assiste toujours à son off, le non nommé, l’officieux, mal pavé au possible, entre deux portes… Je préfèrerais quelque chose de plus protocolaire. Une cérémonie du T avec sa barre et ses points sur les I, dans l’église au milieu du village à l’heure de la pendule à l’heure.
19/07 [BAR] Durant une période qui ne durera pas, tous les soirs, ouvrir un bar, une petite capsule de paroles aux parois douces pour se connaître toujours, en dépit de la longue journée au loin de toute familiarité, inédite et impensable. Ailleurs, d’autres dans le même esprit boivent des spritz en terrasse. On sait qu’on n’y prendra pas goût. La coupe reste amère, comme le fiel des viscères d’un bar en deux ouvert. ** Grandie dans un bar. Les tables en Formica ont des dessous de rêves, pleins de jambes, de chats qui passe, de trucs à ramasser par terre qu’on peut discrètement coller dans sa bouche. Les tables en Formica ont des coins, des arêtes noires aussi dangereuses que celles du poisson quand on arrive à vive allure en bicyclette à petites roues ou dans la fièvre délicieuse de la poursuite du chat. Les tables en Formica ont des dessus bordeaux, comme le vin qu’on y sert pas dans ce genre de bar, plutôt du rouge limé qu’ils boivent jusqu’à la lie dans des petits godets pour rythmer la longue journée et se faire un nez assorti aux fraises des Vittel-fraise sur quoi ils se rabattent quand ils ont bu tout leur sous — ce qui faisait du sens tandis qu’on remplissait ses cahiers d’orthographe — mais finalement c’est tout leur saoûl et le docteur qui est doux comme le vin a sifflé la fin de la récré, et pas un demi-panaché qui tienne où ça finira mal malade de boire tout ça. Les tables en Formica, on a encore le temps d’y écrire des lettres d’amours débutantes et des débuts de grands romans qu’on ne sait par quel bout prendre et qui déguise mal la vie la plus quotidienne sans jamais oser (encore) lui rentrer dans le lard. Un jour, le bar est vendu, mais c’est pas ça qui manque.
18/07 [PISTE] La consigne était simple : repérer le trajet des fourmis, y déposer de l’anti-fourmi (anti-ants ?). La mission suspendue, comme mon regard au-dessus des pistes possibles : les fourmis peuvent aussi sans queue leuleu se promener de-ci de-là sans qu’on sache très bien d’où elles partent, ni où elles comptent se rendre. En goguette, presque. Et alors cours toujours pour leur mettre du sel sur la queue, abimée que je suis dans l’étude de leurs mœurs touristiques en cuisine bourguignonne. ** Depuis qu’Osmin est sur la route, pour de bon, sans retour possible avant un bon quart de siècle, je le suis à la trace. Comment cela est-il arrivé, ce remplacement ? Chaque matin m’apporte des nouvelles de son errance. Je dois l’admettre : il me distance. Je pensais écrire l’histoire de son voyage, me voilà à quatre pattes dans la poussière pour flairer sa piste. Il aurait voulu le faire exprès, il n’y serait jamais aussi bien parvenu.
17/07 [CHOC] L’équipe de choc. L’équipe du choc. ** Sur le plateau, nous sommes l’instrument et l’instrumentiste. Comme dans un orchestre, nous produisons un son qui est simultanément nôtre et celui de l’air alentour, des sons qui nous frôlent, des corps qui nous jouxtent, des murs qui nous contiennent… De même pour nos gestes en scène — dans l’eau, ils seraient tout autres, cela n’est pas douteux, entourés de corps immobiles ils seraient tout autres, point de débat, au cœur de la canicule, une nuit d’août j’ai emprunté un éventail à une spectatrice et le public nous a crues agissant de concert, pourtant seule la température nous jouait l’une et l’autre… —. Pareillement voilà ce petit ensemble par qui la mort est passée : dans chaque corps se mesure l’onde de choc. Ses cercles nous cernent comme les ans les arbres. Un an après, je crois que notre son s’est amplifié au point qu’il m’est impossible de le donner dans la forme de la petite chambre où tu as soufflé ce dernier glas infime et bienveillant. Même à l’autre bout du monde, je demeure une des conques de cette onde.
16/07 [COLUMBARIUM]
On choisit des mots plus doux, a-t-elle expliqué. Columbarium, au lieu de case. **
Pour un homme dont les regards sont tournés vers le ciel, je trouve un columbarium dans l’espace. De ces choses dont la vie nous fait spécialistes quand elle est assez longue… la mort par exemple, dans ses petits recoins.
15/07 [JARDIN] Eden du goûter d’anniversaire d’une amie. Interruption de la ville. Jaune des vieilles pellicules Kodak : les herbes, la cabane, les verres de jus d’ananas coupé à l’eau. Halos sur nos cheveux. Mais un murmure écrit mon nom et c’est la chute. ** Il y a une odeur de menthe sauvage — on m’en convaincra : je n’ai reconnu qu’un parfum vert et grisant —. J’écris à une table en fer forgé blanche toute pareille à celle des enfances de ceux et celle auxquel.les je pense. Celui qui s’en est allé il y a juste un an, celle dont l’anniversaire prend désormais sur son dos ce triste souvenir, celui qui ne les connaît pas et dont j’ai rêvé cette nuit, porteur de l’amitié ancienne ramifiée très avant dans le présent jusqu’à notre point de disparition dans l’avenir dans un nuage de fumée.
14/07 [EXQUISE] Il a dit que je sentais très bon, « qu’est-ce que c’est ? » J’ai dit que c’était un cadeau. J’ai dit que c’était Annick Goutal. J’ai dit que je l’avais eu pour mon anniversaire. Mais le nom se refusait. Le nom me faisait défaut. Il était là, tout prêt, comme une brume. Dehors, au soleil, dans la rue Saint-Antoine, le nom est revenu, sans chercher. Heure Exquise ** Je n’ai jamais eu aussi peur que dans les quelques heures qui ont précédé les retrouvailles pour la levée du corps. J’ai bu un merveilleux jus d’ananas dans un bar près de Saint Antoine (Saint Antoine de Padoue/Rendez-moi ce qui n’est pas à vous/, Mais celui-là n’était pas non plus à toi et les disparus ne sont pas de mon ressort, déjà assez à faire avec les choses, les clés, les bidules et les trucs que sans cesse vous égarez pour réussir vos actes manqués, vos refus d’obstacles, vos acting out, vos petites lâchetés, ce n’est pas comme ça qu’il faut prier, si je ne suis pas doux, pense plutôt à Padova dont tu aimes l’accent sur la première syllabe qu’il t’avait appris à faire et à la Pavlova comme tu le surnommais quand il faisait la diva hypocondre et chichiteuse, pense au soleil d’Ostia, à Pasolini, bois ton jus d’ananas de petite, du bar des sapins, des tables en Formica bordeaux où tu lui écrivis une lettre d’amour déguisée comme un fruit au noël de tes treize ans et laisse-moi retourner à mes sérieuses petites affaires, on te parle…), mon compagnon me parlait et je lui faisais répéter chaque phrase comme si la radio avait été trop forte, mais la radio jouait tranquillement Vertige de l’Amour et cette musique qui nous maintient dans les bars, dans les magasins, dans notre perpétuelle adolescence alors que nous touchons à la cinquantaine. Je lui faisais répéter chaque phrase et il répétait patiemment et je ne comprenais pas mieux, parce qu’à ce point il n’y avait rien à comprendre que la peur de revoir ce corps vidé de mon ami, ce corps quitté une semaine auparavant et conserver depuis dans le froid au milieu de la canicule, le froid du frigo lumière éteinte au-dedans et non le froid de la neige que nous aimons tant. J’avais peu de la hideur, de l’absence, de l’enveloppe vide de sa lettre, de son chiffre, de ce corps sans corps. Je suis toujours meilleure dans le chaud du combat. Je suis entrée dans la pièce étroite, la peur m’a quittée, notre dernière échange, sur mon parfum est revenu comme un effluve. Cadavre exquis.
13/07 [VALENCIENNOISE]
L’ancienne bibliothèque des jésuites est l’un des rares dépôts de livres en France à n’avoir subi aucun changement ni dans son affectation ni dans son installation premières. Pas de saccages à la révolution, pas de pillages, ni d’incendie : la bibliothèque appartenait déjà aux Valenciennois.es depuis la disgrâce des Jésuites et la dissolution de la Compagnie en 1773. Ceci explique si simplement cela. ** Pour ce que valent les anciennes noises, je préfère y entendre le nom d’une pâtisserie, une méthode de cuisson, voire une lointaine cousine du Valentinois — qui peut bien rester à Forly avec ses 15 000 hommes de guerre.
12/07 [RÉGLEMENT INTÉRIORISÉ]
À une petite fille stupide et majeure qui se scandalise qu’une femme soit nommée à un poste de direction « parce qu’elle a un vagin », on voudrait demander : pourquoi donc ne te scandalises-tu pas également, d’abord, qu’un homme accède à un poste de responsabilité parce qu’il est équipé de testicules ?… Vraiment, tu t’estimes toi-même en deçà de la compétence de tes homologues masculins ? Mais sur le coup, on a toujours trop à faire pour renvoyer le bâton de qui souhaite si ardemment se faire battre. ** Le séjour en famille immanquablement se conclut par « Merci pour cette courte visite ». Sans une veille solide, l’application culpabilité et tiraillement est automatiquement remise à jour. Ses prélèvements sur nos points de vie sont également automatisés. Heureusement, on peut toujours discuter inter se ce genre d’accord tacite, établi sans notre autorisation bien avant notre venue en ce monde.
11/07 [RAJEUNIR]
À un jeune homme, j’ai dit : tu rajeunis ! Je rajeunis comme l’herbe, a-t-il vivement répondu, dégainant la Bible dans sa précipitation, enfin comme l’aigle. Mais l’aigle, après vérification, ne rajeunit qu’à 40 ans, ou meurt de faim. Il n’y a pas de psaume qui tienne, cet ami rajeunit comme l’herbe, exactement comme il l’a dit. ** Pour celles et ceux qui sont né. es vieilles et vieux, quelque chose coïncidence entre l’âge le corps et l’âme aux alentours des quarante ans. Ensuite, pour reprendre le mot d’un enfant-vieillard de mes amis, on se benjaminbuttonise.
10/07 [CHARLOTTE]
Un gâteau, un nom en aucun cas. Un gâteau mouillé. Un gâteau mou dont la seule exigence est la patience. Déception des anciennes petites filles qu’un gâteau si bon ne relève d’aucune magie, mais de seulement de l’empilement. La magie c’est qu’il ne s’effondre pas une fois démoulé. Mais ça, elles le découvriront dans 48 h. Enfin, on croise les doigts… ** Sans avoir consulté ce journal, je réalise une charlotte à un an d’intervalle. Ce doit être les pêches…
09/07 [CARNET]
N’arrête pas d’écrire. S’étonne toujours qu’il faille en racheter. Comme ces livres, si nombreux, dans la bibliothèque, qui donc a bien pu trouver le temps de lire tout cela ? Et quand ? Je est définitivement une autre. Je finis par douter que nous soyons nées le même jour. Elle a tant à faire qu’elle s’éteindra probablement longtemps après moi. ** Pendant longtemps le choix du bon carnet avait pour fonction principale de retarder le moment d’écrire. Dès l’adolescence, j’écumais les papeteries à la recherche de l’objet rare. Quand il était trop beau, comme ceux que l’on m’offrait, reliés en peau, je ne pouvais me résoudre à remplir ses pages de ma faible prose. Les autres, qu’on m’offrait également, décorés de dessins niais, de consignes de vie insipide(s), de citations tout à fait tirées de leur contexte, déclenchaient un état de malaise tout à fait impropre à un quelconque travail — c’est dire si je me sentais observée quand j’écrivais —. Mais je ne pouvais pas non plus m’accommoder des cahiers à carreaux petits ou grands qui sentaient l’école, la rédaction « racontez une journée de vos vacances » — alors même que ce sujet, à un petit pas de côté près, je n’ai de cesse de le traiter : que raconter d’autre que la journée de notre vacance ? — .
En arrivant à Sofia, pour une résidence d’écriture d’un mois, j’entrai dans une boutique partagée par toutes sortes de créateurs et créatrices du coin. Je cherchais un cadeau pour Rouja Lazarova, dont j’allais entendre peu à peu une conférence sur son dernier livre, Le Muscle du Silence à la Maison Rouge. Je dégottais un grand carnet cartonné, aux pages lignées, recouvert de papier recyclé grisâtre, tracé de lignes d’écriture discrètes et espacées d’encre café, en travers desquelles s’ouvrait une belle fleur bleue. Pendant toute la conférence, en bulgare cela va de soi — venant d’arriver je m’accrochais à mon bonnet pour suivre —, je me tourmentais de ce cadeau que j’allais faire à l’autrice. Pendant le pot qui suivit, rouge de honte de ma mesquinerie, je sortis de mon sac une parie de boucles d’oreille acquises au même magasin et lui tendait. Je doute que Rouja ait trouvé quoique ce soit à redire de mon présent. Mais je m’en fus écrire pendant un mois dans ce carnet volé, dont l’apparence ailleurs m’eut un peu gênée, mais qui allait comme un gant à ce séjour de solitude où j’écrivais en cursives dans un monde de cyrillique.
De retour en France, j’ai opté pour des carnets toujours les mêmes : format cahier d’écolier, non lignés pour pouvoir plus librement y apposer de-ci delà des petits crobards à ma façon, véritables supports à l’informulable jusqu’à preuve du contraire.
Ce n’est que très récemment, en observant le soin et l’utilité dans la pratique du dessin du choix du bon matériel, que j’ai compris à quel point j’avais négligé de me pencher sur celui des carnets en tant qu’outils propres à faire progresser un geste. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse, me dira-t-on. Sauf qu’il ne s’agit en aucun cas d’un contenant, mais d’un support et du reste, je n’en attends pas l’ivresse, mais son exact contraire : une acuité sobre.
J’aime écrire à l’encre sombre, mais pas au stylo-plume — j’ai plusieurs de ces objets hybrides en stock —, dans un cahier de grande taille, simplement ligné. Tous mes carnets font le même format, de sorte qu’écrire est un geste continu, quel que soit le chantier ouvert. Il y a quelques jours, un étudiant à qui je demandais s’il n’avait pas retrouvé mon stylo sur la table du café où nous avions bricolé une séance de travail, me confirme : « Ah oui, je l’ai trouvé. Je pensais vous en faire la surprise à la rentrée. Il est drôlement bien ! ». Tu m’étonnes. Des années de recherche pour en arriver là, petit gars.
08/07 [FERMÉ]
En province le dimanche, le lundi et entre midi et deux. À Paris, jamais, comme sur l’île aux ânes. ** Fermer la maison — pas la porte seule — comme fermer la boutique requiert tout un petit cérémonial bien loin des seules bobinettes et chevillettes. Je voudrais savoir partir en laissant le vent claquer légèrement la porte derrière moi, sans rien emporter de lourd, en espérant des visites sans annonce pour liquider la nourriture avant qu’elle ne s’abîme, entrer dans la conversation des plantes et des oiseaux sans qu’elle n’ait été interrompue une seconde, ou que la maison s’endorme du gros sommeil sans inquiétude de qui ne connaît pas le verrou, mais seulement le plaisir frais des persiennes closes.
07/07 [CRÊPE]
Au théâtre, dans les contes, on perd le boire et le manger. Dans la vie, même après l’irruption implacable de la mort qui claque les portes des visages, on fait des crêpes, les jeunes filles s’inquiètent du taux d’alcool dans le cidre rose, les moustiques piquent. On s’en veut de la joie mêlée aux moindres choses. Au point d’être sourds d’abord à l’avant-goût des crêpes de deuil. ** Les crêpes du dimanche soir ont été élevées au rang de tradition. Au point qu’elles ont parfois un goût de pain azyme.
06/07 [EN ABSENCE] Ces appels qui même manqués disent leur nom tragique. Ces appels qu’on ne peut que manquer. Ces appels du manque et du manquement, main effacée dans la main qui va s’effaçant. ** Il fallait venir pour voir qu’elle n’était plus là. Vérifier. Lui qui le sait mieux que moi, m’envoie tout de même faire des courses avec la carte de son compte clôturé. Pour vérifier. Paiement refusé. Elle a assez craché au bassinet. On n’a qu’à se débrouiller à présent. On est grands.
05/07 [LIBELLULE]
Un trait bleu métal
Tout à la fois carrosse et reine
Le jardin décolle
** Si rares qu’elles stoppent net toute conversation en apparaissant. Ainsi que des fées. Nous en connaissons donc ou c’est tout comme.
04/07 [FOURCHETTE]
Bien édentée celle des alternatives proposées à mes consœurs, encore heureuses quand on ne leur fiche pas dans la cuisse, ou le cœur, à moins qu’elles n’aient déjà préféré se la planter directement dans l’œil, espérant négocier avec le gardien du puits de la sagesse et de l’immortalité. Résultat à ce jour : beaucoup de borgnes, reines au royaume des aveugles, et peu d’Odines. ** Nous n’avons pas encore de baguettes, a précisé le patron du resto thaï. Comme il les avait aidées à emménager, la veille après son service, ça n’a posé de problème à personne.
03/07 [MEUBLER]
Les meubles fuient les maisons endeuillées et se jettent dans les bras ouverts à deux battants des nouvelles propriétés. Ils sont sans état d’âme et se coulent avec art dans leur nouveau chez-soi, au point de ne plus étonner que par leur étrange familiarité de cousins éloignés. On dirait qu’il a toujours été là… . La nuit, peut-être, un long ronflement, un meublement, grave et doux, leur échappe. ** Le bureau est toujours vide. Dans le bureau, il n’y a qu’un bureau. Dans le bureau du bureau, les tiroirs se peuplent. Sur le bureau, une plante sans eau. Mais voilà qu’une grande envie de cartes prend — sœur de l’envie de thé des pièces à samovar — : urgemment, il faut couvrir un mur d’état-major du détail des Balkans et du Moyen-Orient. Pourquoi ? Pour Hécube. Pour savoir vraiment où elle se tenait et tous les autres avec elle : Orphée, le voleur de Bagdad, Nikolai Kantchev… Impossible d’écrire plus avant sans cette poussée dans le dos, sans ce chœur de lieux, couvrant le mur du bureau qu’on ne voit pas, assise au bureau. Une grande envie de cartes.
02/07 [SOUPIRAIL]
Pas impunément dans les caves. Un souffle d’air libre ou le soupir de qui soupire après l’air libre qui le raille ? Beauté de Sérail du mot qui fait croire à l’or là où tout n’est que poussière dans un rare rai de lumière.
**
Dans la cave de la Babayaga
Nous attendait
L’ombre des morts
Dans le grenier de la Babayaga
Nous attendaient
Tous ses trésors
Nous avons ouvert les serrures
Nous avons ouvert les persiennes
Nous avons ouvert les fenêtres
Nous avons ouvert les soupires
Nous avons ouvert les yeux de bœufs
Nous avons ouvert les portes
Et le vent est entré  
Et le vent est entré
Et nous sommes sortis
Nous l’avons abandonné
Seul avec la fumée
Seul avec la maison
Et nous sommes sortis
Tout entiers
Du Sérail à Hansel et Gretel, je me promène un soupirail. Le peu de lumière suffisant et nécessaire pour vivre dans un lieu clos : vertigineuse économie.
01/07 [PIQUE-NIQUE] Faire son manger. L’emporter en voyage. Quelque chose de la joie tenace des pique-niques… point commun des carottes crues et des infinitifs substantivés. ** Emporter de quoi faire des sandwichs. Retarder l’assemblage. Les réaliser sous l’œil ébloui ou écœuré du voisinage voyageur. S’enflammer à la pensée qu’on égale ainsi le merveilleux spectacle du savoir-faire de la crêpe Suzette pour la tablée au restaurant. Éviter cependant de flamber les sandwichs dans un espace confiné.
30/06 [POIGNÉE] Ce qui tient dans le poing, la paume, la main recroquevillée. Ce jour : Sentoline Mahonia Cosmos Pavot et Potentille magnifiquement vert amande et mauves translucides pour les petites baies qu’on mange des yeux. ** Quand je poserai ma main sur la poignée de ma salle de cours au Conservatoire en septembre, il ne pourra y avoir plus de dix-neuf personnes à ma suite. Voilà ce qu’on m’annonce et qui n’est pas si terrible. Les élèves, je n’aurai pas à les compter, mais les invité. es, oui. Au début de l’année, j’aime à faire travailler sur l’échange de la poignée de main. Ce geste si simple aura fait un long périple pour revenir jusqu’à nous, comme nous jusqu’au moment de nous tenir à moins de vingt et un dans cet espace libre par excellence. Les mots de Celan se serrent d’avance dans ma mémoire — je les dirai par cœur — :
Le métier (Handwerk), c’est l’affaire de mains. 
Et ces mains, à leur tour, n’appartiennent qu’à un homme, c’est-à-dire une âme unique et mortelle, qui avec sa voix et sans voix cherche un chemin. Seules des mains vraies écrivent de vrais poèmes. Je ne vois pas de différence de principe entre une poignée de mains et un poème. 
29/06 [TROLL] Dans les bordels, au XIXe siècle, les filles avaient coutume d’infantiliser les clients, de leur donner des surnoms ridicules, gentillets, pour désamorcer la peur, le dégoût… Quel que soit le niveau de violence qui passe dans ses propos, une personne qui vide ses poubelles sur votre réseau social s’appelle un Troll. J’ai appris le mot il y a déjà longtemps, alors que j’avais déposé une image potache sur le mur d’un ami. Je venais de terminer Les brigands de la forêt de Skule de Kerstin Ekman, où on voit un troll devenir humain, au fil des siècles, à trop les fréquenter. » Quelle est cette existence qui nous laisse naître encore et encore à l’innocence ? Et qui nous rend responsables encore et encore, d’une responsabilité que nous ne savons pas assumer. » Ce matin, un homme que je ne connais pas m’a qualifiée d’assassin (sans rire). Le manque à l’usage habituel de l’accord au féminin pour ce qui me concerne m’a laissé perplexe. Profondément. Mais pas tout à fait assez pour me faire rire. ** Dans Les Brigands de la Forêt de Skull de Kerstin Ekman, un troll fasciné par le monde des hommes, se met à leur ressembler au point de pouvoir vivre parmi eux, en cachant le plus habilement possible sa longévité hors-norme. En lisant, on se demande bien pour quoi une telle fascination ? À la longue, lui aussi.
La longévité des arbres, la tentation et la tentative de vivre au milieu des êtres humains et plus particulièrement dans le « monde des hommes » au sens plus genre du terme, sont des motifs insistants dans ma broderie littéraire. Ils n’ont à ce jour jamais trouvé d’autre manière de boucler leur boucle que celle de cette histoire qu’a racontée Christophe Raucq, il y a une trentaine d’années dans un restaurant de Strasbourg à une tablée de jeunes metteurs et metteuses en scène : Jacques Osinski, Clyde Chabot, Jean Boillot… Il faut imaginer un vieux bonhomme de conteur juif sur la place du marché. Il est là tous les jours pour dire ses histoires, debout, les yeux clos. Cela fait des mois, des années que ça dure quand un jour, il sent qu’on tire sur la manche de son manteau. Il croit à une erreur, mais ça insiste. C’est une petite fille qui veut savoir pourquoi il garde toujours ses yeux fermés en racontant ses histoires. Il s’accroupit et explique très bas : quand je suis arrivée sur ce marché, les gens écoutaient mes histoires, les courses s’arrêtaient, on prenait un moment, on applaudissait. J’étais très populaire, on venait m’entendre de loin. Mais petit à petit, les gens se sont habitués à me voir là, toujours contant. Il n’y avait plus de temps à consacrer à une longue histoire, parfois ils n’attendaient même plus la chute, persuadés de la connaître d’avance. L’enfant s’étonne : mais tu n’es pas parti ? Non. Mais je me suis déplacé. Avant, je contais pour changer le monde. À présent, je conte pour que le monde ne me change pas.
28/06 [CONTENU] Avant, on disait œuvre, réalisation, création… À présent, on a l’opportunité de vendre du contenu à des contenants. Enfin, vendre… partager : supplément d’âme du vivre-ensemble. Dont acte : tenant compte des contenants, je me vide de mon contenu là où on me dit de faire. ** Prends un pot, par exemple : c’est le vide qu’il enferme qui crée le pot. Toute forme ne fait que limiter du vide pour l’arracher au chaos.
Fabienne Verdier/Passagère du silence.
Pas de pot : les « contenus » qu’il faut « produire » pour « répondre » aux « demandes » sont rarement pleins de vide. Du bruit, du bruit, du bruit. Pas de chaos, pas de forme.
27/06 [TALENT] Le succès de ce mot dans les bouches gouvernementales me rappelle obstinément à sa matérialité première : Unité de poids de 20 à 27 kg à Athènes. Monnaie de compte équivalent à un talent d’or ou d’argent à Rome. Et à la fin de Satan, qui n’est pas pour demain : Pilate est procurateur, lieutenant consulaire. Le port de Tyr lui paie un talent par galère. Victor Hugo/La Fin de Satan
** En parlant avec une amie jeune cheffe, je me convaincs de l’urgence de tordre le cou au mythe du talent… s’y mettre à plusieurs parce qu’il a la peau dure.
26/06 [BLOC] François Bon insiste à la suite de Marguerite Duras sur la forme du bloc, du bloc noir, paragraphe dense comme le pain de même couleur. Dans les Ateliers du Tiers-Livre, il cherche à faire bloc avec toutes les participations. Un mur ? Pas sûre. Un dallage, davantage, à perte de vue ? Un mirage, son absence d’absence, sa discontinuité, son fini fatigué sans fin. La croyance du Bloc de l’EST ne survit pas aux histoires toutes différentes que chaque pays raconte après la chute du mur. De bloc, point, seul un fil de peur en couleurs a tenu ensemble un moment ce tapis de pays et de populations cousines souvent à la mode de Bretagne. Le fil coupé, on juge et on exécute, on place son vieux dictateur en résidence surveillée et on rase le mausolée, on redessine la carte, on fait la guerre… des généraux oui, mais rien de général. Le mur est tombé, mais le Bloc des croyances ne s’effrite pas pour les sourdes oreilles. ** On parle en Roumanie d’une maladie des blocs. Dans un projet portant titre radical de « Systématisation » Ceaucescu, le dictateur en place, où l’un de ses sbires, décida pour le progrès de l’agriculture et de l’humanité de regrouper les terres arables et de déloger systématiquement les habitants de maisons pour les réinstaller dans des blocs, avec tout le confort moderne. Les maisons étaient rasées. Si les occupant.es le faisaient de leurs mains, on les autorisait alors à emporter ce qui leur tenait à cœur. Mais comment emporter un jardin ? Un puits ? Ou le corps de ses ancêtres ? Ce n’était pas dit dans la chanson sans musique. La maladie des blocs n’est pas là, hélas, pour désigner l’état de ceux qui ont pris de telles décisions, mais pour parler de ce qu’il est advenu à nombre de ceux et de celles qui les ont subies. Ces personnes, on les appelle les démoli. es. Leur deuil paraît impraticable et les moyens pourtant se redisent d’une culture qu’on croyait lointaine, pour parvenir sinon à l’apaisement, au moins à renouer l’échange avec les disparus, dans l’échange avec les vivants.
Tout cela je l’apprends dans un livre qui est venu me trouver par le biais torsadé d’une bibliographie : La Maison de l’Âme de l’écrivaine et ethnologue Chantal Deltenre. Je ne m’étais jamais intéressée à la Roumanie : trop occupée à ses voisins. Mais cet ouvrage vient se poser sur un autre où l’amitié, la Roumanie et la mort vont ensemble. Il m’amène à entretenir, comme un petit feu, une conversation à voix très basse avec un trop jeune veuf à qui l’on ne sait que dire à voix haute.
25/06/19 [BALCON] Sans la canicule, Marcel ne serait pas sorti sur l’étroit balcon pour voir les grosses chenilles mécaniques des travaux. — Ils devraient huiler. Ou peut-être pour un instant de curiosité amusée. Sans la canicule, il n’aurait pas sorti sur le balcon, le vieux fauteuil en osier qui entre autres affronts du temps a subi un ravalement intégral en rose pâle qui vieillit heureusement mal. — Cela fait longtemps que je ne t’avais pas vu en « extérieur jour ». — D’habitude, il fait un vent terrible ici. Le monde se rétrécit, mais la moindre brise fait un effet tempête. Je me demande comment il voit l’immensité des montagnes environnantes. Si elles sont changées. S’il oublie qu’elles sont franchissables par de petites routes tourmentées qu’il aimait tant conduire — la voiture n’était qu’une selle, les routes, elles, la monture — . S’il sent leur présence tellurique, leur constant mouvement, aussi finement que les courants d’air… Cela ne sera pas parlé entre nous. Quand s’entr’ouvre la porte de l’imaginaire de Marcel si secret, il ne faut surtout pas lui faire remarquer, ou un vent âpre la claque aux nez. J’observe un long moment, depuis le couloir rose, ses jambes un peu allongées dans le soleil, ses grosses pompes de la sécu reposant comme des chiens alanguis à ses pieds, sa béquille qui fait une verticale familière dans l’encadrement de la porte, le toit de l’immeuble nouvellement construit, là où il faisait son jardin, et son grand-père avant lui, et qui ne suffit pas à empêcher la vue sur la montagne. Il ne peut pas me voir. Je prends une photo en douce. LA photo. Celle qui immortalise. ** Le balcon étroite passerelle entre les montagnes vertigineuses
Les pieds d’aigle de la première baignoire du village
Une dosette en plastique brun pour le café lent
Voilà ce qu’il faudrait emporter
Le temps venu
La rivière, elle est déjà au-dedans
Comment ai-je réalisé ce tour ?
Ou bien l’a-t-elle fait
En sorte que je suis île
D’elle environnée
En ma gouvernance
24/06/19 [POÈMES] Douze se pressent à la porte : Boule de papier froissé dépliée Face à la montagne Gaine d’une guêpe Nudité de l’araignée Ficelés de fils blanc Oiseaux vrais et faux… Je les sais là-contre, Mais si j’ouvre À deux battants Il s’en seront allés À tire d’ailes, Ventre à terre, Dans un nuage de poussière Ou ils prendront l’air étonné Difficile, renâclant et buté Des ânes sans soif Des siamois suffisants De mon oncle, Qui n’est pas un poème, pourtant Le mieux serait de n’avoir pas de porte Le possible d’installer une chatière Ou une moustiquaire à gros maillage. ** Quand je croise un poème avant même de l’écrire, de lui chercher des poux dans la tête de la coucher sur le papier, je sais d’avance qu’il sera un poème — en vers, en prose, mais un poème — parce qu’il s’annonce ainsi, la forme avec l’image, le son, l’instant qui le suscite. C’est déjà toujours un poème, alors il ne risque pas de se faire la malle, de devenir introuvable : il ne devient pas, il attend, il attend même tranquillement, sans faire de vague, dès que je l’ai amarré à son instant par une petite note noire sur blanc.
Pourquoi en va-t-il différemment du théâtre, des nouvelles, des récits, des romans ? À mes yeux ils avancent masqués, c’est leur genre, et longtemps, très longtemps je ne sais pas quelle forme ça prendra, ni même si ça prendra. Tout à coup une cartographie apparaît, lumineuse, mais comment la noter pour qu’elle demeure, pour qu’elle s’inscrive ? John Gardner propose cet exercice de faire d’un même sujet le début d’une nouvelle et le début d’un roman. Un monde entre les deux. La seule pensée change la table de travail, la transporte d’un espace dans un autre… John Gardner ne dit rien du poème, François Bon, qui nous transmet l’exercice non plus. Je regarde mon sujet : il se plie volontiers à l’injonction de la nouvelle, il dévoile une parentèle merveilleuse avec Ibn Battûta dans le roman… Le poème, il s’y refuse : je suis trop fictionnel pour tenir là-dedans. Et il me tourne le dos.
23/06 [COCCINELLES] Des parasols rouges sur l’herbe verte du plan d’eau, en contrebas. Nelle est mon nom d’outremontagne. Quant à coquecigrue, c’est celui d’une oiselle fabuleuse. ** En considérant la plaie rouge sur ma cuisse je me souviens de la joie renouvelée de voir une coccinelle. Dans la nature ou dans les villes, la rondeur, le rouge et le tacheté forment comme pour les zèbres un ensemble à la fois simple (deux couleurs, un motif), chic et pop qui confine à la décoration d’intérieur. Leur apparition relève toujours de l’incongru. Sur ma peau pâle, le bleu tourne au noir dans les ramifications vert amande des vaisseaux. Autre karma.
22/06 [PASSAGER] Je vais passer le deuxième tour du Conservatoire de Paris, ma réplique n’arrive pas — le prof m’avait dit : Clément est parfait pour Figaro, le seul danger c’est qu’il oublie de venir —, l’ordre de passage ne peut être modifié, je serai radiée, éliminée, disqualifiée — je ne cherche pas le mot alors — si je ne peux pas jouer la scène des claques à 17 h 40 (il y a du retard, une heure et quart), je suis sur le trottoir devant le bâtiment, il fait beau, c’est l’avril, colombine dans une sorte de tutu crème passé et poétique et je trouve cela incroyable, cette impression que ma vie est en train de basculer irrémédiablement, pas tragique, non, incroyable de pouvoir y assister au ralenti, comme dans un accident de la circulation. Dans l’autre voiture, j’étais également assise. Dans l’une et l’autre, on me conduisait. Une impression passagère. ** J’avais oublié que je conduisais cette bicyclette. J’étais si fort préoccupée, mais de quoi ? Bien sûr chaque jour charrie son lot de fâcheux, de fâcheuses qu’on entendait moindrement au temps des oiseaux vainqueurs et du silence des autos, cependant leurs remuements demeurent passagers, il n’y a pas là de quoi devenir la passagère de sa propre locomotion, non ?
Pour occuper tout le pays de l’esprit, il faut une autre armée, d’autres forces… Le désarroi ? Oui, ça doit pouvoir commencer à s’appeler comme ça, cette chose qui échappe, comme le temps. Dedans, dehors, dans la chute tout à la fois : précipitation du bitume, œil en coin sur la voiture juste derrière, évaluation en direct de la casse… mais pendant tout ce temps-là, la préoccupation ne cesse pas. Et ensuite, quand une femme chargée d’enfants trouve le moyen de me relever, d’envoyer quérir mon chapeau de paille, de me dire des mots attentionnés et réconfortants, de me serrer contre sa double médaille de sainte et de Portugal, entre ses bras ronds, alors qu’une nausée incongrue et une immense lassitude me prend au point de vouloir être déjà couchée comme les petits enfants qu’on ramène aux bras des dîners trop longs, la préoccupation ne cesse pas. Elle a fini par lâcher des noms… mais sont-ils les siens ?
21/06 [AUBE] Je serai une vieille dame sans plus d’espoir de quitter la capitale. J’habiterai une petite chambre, avec un lavabo et un bidet cachés par un paravent passé. J’emprunterai tous les livres à la bibliothèque, ou bien les achèterai d’occasion chez leurs désormais rares pourvoyeurs et les abandonnerai dans des lieux publics une fois lus : dans la petite chambre, les carnets auront fini par prendre toute la place. À moins que je ne les apprenne par cœur ? Ce qui est certain c’est que je ne sortirai plus qu’à l’aube. C’est le seul moment où la ville me garde un peu de son charme. Le mot vide, pensé à mi-voix, la pare et elle paraît, affaiblie, encore une fois, fugace. Sinon, elle ne me fait ni chaud ni froid. Je remonterai dans la petite chambre et tenterai d’entendre un chant d’oiseau. **
Il porte un prénom d’aube, celui du saint du jour, qu’on fête la veille : ses parents attendaient une fille… Il les a sidérés. Perçant leurs ténèbres (l’obscurantisme de croire au choix du roi dur comme fer, l’aveuglement de vouloir à toute force forcée un sexe au lieu d’un enfant…) et c’est l’ironie de son sort : ce prénom de hasard, sa trajectoire en porte les couleurs en championne. Et cette lumière sourde et têtue fait plisser les yeux, tranchant la tête de la nuit de sa petite main pâle et ferme.
20/06/19 [LAPS] Je félicite un collègue d’avoir réalisé un rêve professionnel. Il me répond que ça lui a quand même pris trois ans. Comme s’ils lui avaient coulé entre les doigts. Laps (Gasp, claquement de langue) : Tout mouvement de glissement, d’écoulement, de course rapide. Le temps n’est pas l’étalon qui convienne au bonheur. Le temps est peut-être le seul prix de la bonne magie. ** La monosyllabe renvoie à la brièveté toute durée qui la suit.
L’infime toujours, à sauver, cet infime qui nous sauve, provisoirement.
Fabienne Raffoz
19/06 [HOMMAGE] Convoqué dans un lieu d’une certaine austérité, à l’aide d’un instrument totémique, Un lieu verdoyant de Philippe Leroux. Composé en témoignage de son affection et de son admiration pour son confrère Gérard Grisey. À la fin seules demeureront les apparitions subreptices de la nature et la franchise de l’amitié. ** Une chose me fait encore attacher du prix à notre talent d’improviser, c’est que ce talent serait presque impossible dans une société disposée à la moquerie ; il faut, passez-moi cette expression, il faut la bonhomie du midi, ou plutôt des pays où l’on aime à s’amuser sans trouver du plaisir à critiquer ce qui amuse, pour que les poètes se risquent à cette périlleuse entreprise. Un sourire railleur suffirait pour ôter la présence d’esprit nécessaire à une composition subite et non interrompue, il faut que les auditeurs s’animent avec vous, et que leurs applaudissements vous inspirent.
Madame de Staël/Corinne
L’hommage se tient à égale distance du protocole et de l’improvisation. Pour qu’un tel acte soit possible, tout un monde où les humains effacent leur sacro-sainte identité au profit de leur fonction doit exister. Tout un monde où la valeur symbolique n’est pas reléguée dans l’arrière-boutique TOUT À 1 € du néo-libéralisme. L’hommage vaut alors et seulement. Il s’y passe quelque chose, entre les personnes, les générations, à travers même l’espace. Sinon, les mots simulacre, raillerie, voire insulte sont mieux appropriés.
18/06 [DIPLOMATE] Un ami m’offre des financiers et m’appelle diplomate. Je crains qu’il ne se soit trompé de pâtisserie, mais n’ose lui dire. Ses rêves me plaisent. Il découvrira bien assez tôt que je ne suis pas Emma Pavlova. ** Les ambassades n’ont pas encore été dématérialisées. Chaque pays accueille sur son sol la miniature de plein d’autres, les capitales en sont des cartes du monde, comme le Monopoly est la carte de Londres ou de Paris. J’aime à y voir le signe qu’on sait que certaines choses tiennent encore au savoir-faire, au savoir-dire des diplomates, physiquement présent. es. Quelque chose de désuet et de profondément encourageant.
Je ne jurerais pourtant pas que cela fût vrai, mais je le tiens pour vrai, parce qu’il me fait plaisir à croire. C’est une idée qui me plaît, et qui s’est placée dans mon esprit d’une manière riante. Selon moi, il n’y a pas jusqu’aux vérités auxquelles l’agrément ne soit nécessaire.
Fontenelle/Entretiens sur la pluralité des Mondes.
17/06 [CONTREBASSINE] Cendrillon 
Toy Orchestra
Arte Povera
Rien ne se perd
On n’en perd pas une
Deux en une
Rien ne se crée
Mot-valise
Coup de balai
Massenet se transforme ** 2019 cup song
2020 contrebassine 
Sur quoi allons-nous taper en 2021 ?
16/06 [BLANC] Dans la Rome Antique, il n’y a qu’une seule couleur : le blanc. S’il est sale, il devient le noir. S’il est teint, le rouge. Dans la noire cathédrale de Clermont-Ferrand, le sol de pierre noire est par endroit usé à blanc. Quelque temps avant la naissance de mon frère, j’avais lu que les nouveau-nés ne voyaient que les couleurs vives. J’ai porté assidûment le rouge pendant dix ans. À mon premier passage au concours d’entrée du Conservatoire de Paris, une méchante Roxanne vêtue de sombre, voix et corps, me dit : « Moi aussi, pour mon premier concours, je m’étais habillée en blanc comme une petite provinciale ». Lors de la grande rétrospective Soulages à Beaubourg, j’étais au point culminant du désir. Je manquai de m’évanouir dans chaque salle, comme Bergotte, mais sans les patates. Tout disait : le Noir — pas plus que la Femme — n’existent. ** Être blanc s’oublie si facilement. Avoir un blanc c’est le nom de l’oubli même — momentané cependant, et qui sent que quelque chose est absent, qui laisse la marque indélébile de son rien, trouant le discours comme ces marques claires aux murs, au lendemain des dictatures, quand les portraits décrochés sont encore posés sur le sol, côté face, trouant l’Histoire.
15/06 [OUI] Vincent l’a dit. Ion l’a dit. Toute la salle a applaudi. A pleuré de ce que le chemin soit si long qui mène à la simplicité, Alors même que si peu de temps Dans ce jardin nous est donné. ** Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle
Oui je viens en son temple adorer l’éternel
Oui, je respire, Arsace, et tu me rends la vie
Oui, je te loue, ô Ciel ! De ta persévérance
Oui, je tiens tout de vous, et j’avais lieu de croire
Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire
Oui, Seigneur, j’ai toujours adoré Bérénice
Oui. Comme ses exploits, nous admirons vos coups
Oui, Madame, vers vous j’ai rappelé ses pas
Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père
Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence
Oui, oui, vous me suivrez, n’en doutez nullement.
Oui, je bénis, Seigneur, l’heureuse cruauté
Oui, je me reconnais, je suis toujours la même
L’aveu du oui en ouverture de vers. Son poids qu’on laisse là. Le soulagement qui s’en suit. Peu de choses nous peuvent également donner à entrevoir la liberté. Un animal qui court dans la forêt.
14/06 [CODE] Ce lieu dont j’oublie toujours le code, pour que toujours on m’y ouvre la porte quand je frappe à sa porte. ** Mon frère code. Je fais ce que je peux. Je l’appelle timidement pour qu’il éclaire ma lanterne avec du led et lui, patiemment… On dirait qu’il a pardonné toutes les fois où je me suis payé sa tête quand il essayait d’apprendre à manger avec une cuillère, et moi-même je revisite nos rendez-vous manqués avec une certaine tendresse… On parle langage de balisage, parce qu’il pense que je vais préférer le français — et c’est sûrement vrai —, plutôt que mark-up Language, mais le plus heureux dans tout ça, c’est qu’on parle langage, que nous avons toujours le langage en commun, même si plus vraiment de langage commun. On bidouille, on fait des mises à jour familiales, on repêche des souvenirs dans le darkweb des trop grandes tristesses. Sa voix a changé, en plus claire et j’oublie de lui dire, dans le feu de l’action sans pare-feu. Mais parfois, nous tombons sur un bug de datation :
— Comme bien tu le sais… 
Il rit :
— On dirait que tu essaies de parler le jeune !
— Pardon ?
— Oui, les jeunes ont cette formule : toi-même, tu sais. Tu la cites, mais imparfaitement.
— C’est les jeunes qui essaient de parler le vieux : comme bien tu sais était déjà en usage au XVIIIe siècle.
— Ah ouais !
13/06 [INDEX] Elle a laissé à l’index de sa main droite un anneau d’argent biseauté qui attrape la lumière comme un papillon de nuit. C’est l’anneau qui brille et l’index qui guide la main tout entière et les instruments de musique et la musique elle-même autour d’elle, la porteuse de l’anneau. C’est la main régale qui touche et guérit, qui ordonne et autorise le « SI ». Et si l’index fut la liste des lectures interdites, il devient ici l’instrument même de la divulgation, des pages secrètes tournées de sa dernière phalange légèrement humectée, mais non noircie. Poésie et puissance, alliées ailées dans une silhouette menue et dense vêtue de noir. Je veux dire que Sora Lee dirigeait By my window II d’Alessandro Solbiati, ce soir. **
Le bout de notre doigt, ce familier parmi les familiers, on le considère autrement à présent qu’on est devenu pointilleux sur l’hygiène. Un peu de Belle au Bois Dormant dans notre index, un peu de Roi Midas également. Le petit Poucet, vigilant, garde une patte sur le recul.
12/06 [CHAISES MUSICALES] Dans l’après-midi, mes fantômes et moi-même occupons trois chaises de la salle qui nous abrite d’ordinaire un autre jour. Des chanteurs, des chanteuses, des pianistes se succèdent sur la petite scène dans son guingois de luxe. Par instant, la pluie fait rage. D’autres sont là, vestiges parfois, camarades, collègues. Une diva met cul à terre, à défaut de trône. Elle ne s’attarde pas. Cette jeunesse en ribambelle est pleine de promesses. Certaines sont d’ores et déjà formulées en termes clairs. Mes fantômes en sont tout requinqués (délavé aurait-il un contraire ?) C’est bien assez d’étrangeté de ne pas chanter, s’il fallait qu’en plus ils déchantent. ** Il faudrait essayer : une grande table, tout autour, sur des chaises, des hommes des femmes, à chaque toast, à chaque histoire, les faire se décaler d’une place. Le public tout alentour de la tablée également, mais en sens inverse. Le bruit des chaises sur le plancher, leur craquement à l’instant du vide et sous la charge nouvelle. La chaleur du siège qui vient d’être quitté, comme un lit. Comment autrement espérer jamais partager le point de vue du point de vue ?
11/06 [TABLÉE] C’est une très grande table ovale dans une très grande pièce claire. On croirait la pièce petite, parce qu’il y a la très grande table, mais elle contient justement cette très grande table. Autour de la table, des personnes qui font le même travail autour de cette table, mais pas le même travail quand elles la quittent. Autour de cette table, ce sont des pédagogues. Certaines en sont fières, d’autres non. Comme si quelque chose de leurs autres identités allait disparaitre par l’effet de certains mots. C’est vrai que cette grande table ovale suspendue au niveau des bas nuages tente d’accréditer l’Olympe… C’est vrai qu’il fallait être autre chose qu’un pédagogue pour pouvoir s’assoir à cette table. Pourtant, nous y voilà : une tablée de pédagogues. The Hand That Rocks the Cradle Is the Hand That Rules the World Let’s rock it, dudes ! ** François Bon les appellent « images mentales », je dis plutôt « motifs » (du conte caché dans le tapis), mais cette fois images mentales l’emporte : les insistantes, les rôdantes, les taraudantes. Elles sont comme des pique-assiettes dans une cérémonie au protocole guindé au possible, réglé comme une horloge, elles font tache et d’huile encore, elles s’étendent au point de n’en plus faire cas de cette grande affaire à quoi nous étions tout occupés et qui n’est plus qu’un tralala, qu’un machin-chose, on croit qu’elles font coucou en passant, mais déjà elles ont pondu leurs œufs dans notre for intérieur, ce petit nid imprenable où voilà que ça piaille à tue-tête et comment faire taire ça ? Pas moyen, seulement la place qu’on cède, la plus vaste possible pour égarer leurs cris, qui soudain, sur la table rase du reste ne sonne plus harpie, mais musique étrange, familière et irrémédiablement perturbante par sa simplicité même (qu’est-ce qu’on peut bien trouver à leur banalité pour s’enticher de cette façon ? Une tablée, une tablée, vraiment, je vous jure, vous parlez d’une idée en théâtre !). Je crois saisir la patiente zéro : cette tablée d’acteurs et d’actrices du Collectif In Vitro contemplée il y a quelques jours dans Violetta de Julie Deliquet. Et l’espace d’un instant, tout rentre dans l’ordre : la préfète va prononcer un discours, au buffet de jeunes hommes proprets servent d’avance les flûtes à mi-hauteur, pour aider à faire passer les politiques du verre à moitié plein… Mais voilà que cent tablées oubliées ressurgissent, se superposent à ma rassurante explication de sorte qu’il faut bientôt en convenir : celle que je vois où que se pose mon esprit n’existe pas encore. Elle presse aux portes et m’abandonne tous ses petits oisillons joueurs qui exigent que la partie commence.
10/06 [INNOMBRABLE] En province, dans des terres oubliées, la tristesse est d’autant plus perceptible qu’elle est dénombrable. Elle a des visages, des corps qui ont pris cher, ou mangé bon, comme ces arbres torturés par un climat trop rude, où un vent persistant les a modelés dans la fixité d’un spasme définitif. Dans les mégapoles, on croit qu’on ne peut plus compter, les yeux se détournent vers un ciel pourtant trop rare. Les équipes qui font la maraude, de nuit comme de jour, me donnent tort, chiffrant l’innombrable des grandes villes et ramassant à terre un délit de Droit Commun, pour en faire un coquelicot à leur boutonnière. L’interdit biblique du dénombrement « garantit » lui aussi le maintien du secret des maisons ; David est puni pour avoir dénombré Israël et Juda J’aime les maisons du nord aux fenêtres sans rideau. La tristesse y dit son nom de famille et son prénom. Elle n’est pas une ombre. Elle est assise à la même table que la Vie, la Mort, la Patience, la Simplicité et la Joie. ** Les étoiles, elles ne sont pas plus innombrables que les moutons, simplement je m’endors en les comptant. L’animalité, c’est comme l’innombrable : une paresse de l’esprit, un sac pratique pour l’esquive. Sinon, il faudra dire : je n’aurai pas le temps, ou je ne le prendrai pas, de vous compter, de vous reconnaître, d’admettre qu’en dépit de vos nombreuses ressemblances, vos différences mènent la course et de loin, de vous voir toutes et tous pour ce que vous êtes, et pourtant qu’ai-je de mieux à faire ? Alors je vais dire un mot qui vaudra pour le faon et le chat, pour le Charolais et le serpent, la souris et l’oiseau, mais ce sac dans lequel je les escamote, en vérité c’est sur ma tête que je l’ai enfilé. Si je croyais en une divinité, ça compterait à ma place, rien ne lui serait innombrable et ça tutoierait toute la Nature, connaissant de chacun. e le nom intime et singulier. Même sans la divinité, l’innombrable demeure un raccourci peu glorieux.
09/06 [HERBES] Des mauvaises, des bonnes. Séparer le bon grain de l’ivraie. Mieux vaut laisser faire une sorcière à qui on a jadis rendu un service alors qu’on la pensait vieille femme ou fourmi. Dans une minuscule pochette en plastique, estampillée au mauvais pochoir d’une feuille dentelée, une boulette de shit oubliée entre deux pissenlits. ** Un journal collectif, ressemblant à s’y méprendre à un jardin collaboratif s’est tenu pendant pendant toute la durée du confinement et depuis sans qu’on sache très bien si nous en sommes les jardinières ou les herbes folles, mais traversé par beaucoup d’oiseaux, de limaces et même de mouches.
08/06 [SANS]
Longtemps après
Je me demande en quoi le fait d’être sans père me fait,
m’a fait, m’a fait ma fête.
La Sainte Emmanuelle.
Jour de Noël
Tous les jours
Que dieu fait.
Je me demande
À quoi ça me ressemble
Vue du dehors
Rez-de-chaussée
À la façon flamande
Où chez soi
Se voit
Depuis la rue
Avec un salon
Assis sur le trottoir
Du reflet.
** Nous sommes sans ma grand-mère à présent. Sans mon ami d’enfance. Ils ont débarrassé le plancher des tarines. Mais ce n’est pas si sûr, finalement. Il y a des jours où même ce qui ne m’exaspérait pourtant déjà plus chez elle, chez lui me manque : des manies, des lubies, des tatours, comme on dit en Savoyard. On savait de part et d’autre ce qu’on en pensait. Ils me les agitaient sous le nez pour faire comme au bon vieux temps, quand ça me rendait dingue qu’ils puissent se malmener avec ces vieilles marottes toutes peluchées, l’œil en moins, mitées déjà quand on leur avait refilées, à la naissance probablement et même avant, quand ni lui ni elle n’étaient né. es, mais que ça causait autour. Des bondieuseries, des frayeurs, des croyances pour se rendre la vie impossible. C’est raté. La vie était possible, elle ne s’est pas gênée. Au point que même au moment de faire sans, on fait encore avec.
07/06 [EFFACEMENT] Perdre la trace des jours… peut-on arriver à ce résultat autrement qu’en perdant également la boule ou l’ouïe des alarmes ? ** Un jour, ça va finir par se voir que je n’ai laissé qu’une façade dans le désert — comme si on avait tourné là un western, une séquence de vingt secondes dans un très long western où un cheval sans personne sur son dos traversait une ville fantôme, les étriers battant ses flancs, une couverture encore accrochée à la selle effaçant ses traces.
06/06 [INDIVISION] Les belles histoires d’héritages sont si rares qu’à ce jour je n’en avais entendu aucune et le mot indivision, ressemblait à un spectre administratif, de ces cauchemars à la fois ennuyeux blêmes et persistants. Mais voilà qu’à une terrasse ensoleillée, une amie apporte un témoignage qui s’inscrit en faux contre le Général qui n’existe pas et ramène le mot indivision à son union originale, celle qui fait la force. Nous nous quittons sous la bannière de la Sororité Générale, qui pourrait bien, elle, exister. ** Nous sommes âgés, il y a des gens autour de nous, des enfants, un déjeuner… et des rires et des paroles. Nous avons gardé notre maison. Nous avons refusé la division au profit de l’addition. Bientôt nous serons sept autour de la table, autour du lac des Settons, qu’en sait-on ? Beaucoup de gens bien intentionnés ont dit : il ne faut pas faire ça. Pas faire ça comme ça. Trancher dans le vif. Parfois avec une seule petite grimace quand ils apprenaient que nous gardions notre maison. Une petite grimace qui faisait passer de l’air froid sur leurs dents serrées. Mais justement, les dents, quand j’étais enfant, on m’en a plombé par erreur. Grisée par l’anesthésie locale, je m’étais mordue au sang, dans le vif des joues. C’était drôle, on aurait dit du caoutchouc, et ça faisait un bruit de viande. Une fois l’engourdissement passé qui me faisait parler si bizarrement et baver en mangeant, la douleur toute rouge s’est installée, avec ses malles d’insomnies et ses faisceaux de lances, pour des jours et des nuits. Et voilà à quoi me faisait penser les conseils et les grimaces : au réveil, à la fin de cette sidération, à l’après et à la violence du regret alors de ce qui aurait été tranché dans le vif, bien pire que sur le moment, finalement.
Une image parfois se montre comme dans un reflet. Comment parvenir jusqu’à elle ? Comment lui être fidèle quand l’eau se trouble ? Nous en avons gardé la lettre : Nous sommes âgés, il y a des gens autour de nous, des enfants, un déjeuner… et des rires et des paroles et à présent, oui, qu’elle nous reste ou non, nous avons gardé la maison.
05/06 [COUP DE FROID] Rien à voir avec le coup du lapin ni avec le coup de rouge, ou le coup de sang. Le froid n’a pas de bâton, il est pernicieux. On ne le prend pas, on l’a pris, c’est déjà trop tard. Traîtrise du froid qui est, d’ordinaire pour moi, l’ami par excellence ? Non, il est un autre, un lointain cousin, celui qui a fait son coup dans la clim’ des transports, dans le lourd du printemps. Mon froid se voit de loin, avec son grand manteau de vent glacé et son ciel de traîne. Il est roi en son pays, et on s’habille, on se chausse en son honneur, comme pour un rendez-vous. Il tuerait plutôt que d’avoir donné un coup en douce, il gèle à pierre fendre. ** La pluie est devenue cette amie trop rare. Le doux froid de juin, le visage amical du temps, qui invite à faire vite, beaucoup, légèrement, avant d’être écrasé sous les canicules qu’on ne saurait plus éviter.
04/06 [EXPERTISE] Le féminisme n’est pas un engagement, c’est une expertise. Ou comme dit Figaro : Je ne dispute pas de ce que j’ignore. ** En Franc-Maçonnerie, l’Expert est un officier portant épée. Partout ailleurs également. L’expertise est une épée à notre côté. Elle peut servir pour l’apparat ou pour le combat. Elle peut-être d’apparence fruste, mais tranchante. La beauté de sa façon peut à elle seule trancher bien des dilemmes. Si elle rouille, elle perd son nom en même temps que son utilité. Elle n’est plus qu’un encombrement et le signalement d’une perte. Qui voudrait marcher un poids mort au côté ? Qui fait autre chose ?
03/06 [MOUCHE] Se représenter l’amour des Dieux, même pour rire, imaginer que tout puisse passer dans une pluie d’or, dans une course à dos de taureau blanc, dans le bourdonnement d’une mouche. Pas une métaphore, quelque chose au contraire de la transsubstantiation des catholiques. ** Enfant je disais : Oh ma mouche ! Il n’y en avait qu’une au monde. Quand il y en avait plusieurs, c’était son super pouvoir.
02/06/19 [VENT] Ce n’est pas une maison qu’il a achetée, c’est l’endroit où le vent, où les cris des oiseaux, où leurs chants… Toutes le remarquent. ** Sur la place de Valenciennes, elle reconnaît le vent de Bray-Dunes. C’est le même vent qui lui sablait les cheveux, qui défiait ses beaux yeux clairs, qui foutait en l’air ses châteaux de sable, il y a encore quelques années.
Bientôt je devrais retourner à Paris. J’espère demeurer le même vent que je souffle en ce moment — un grand manteau couleur de temps et une sensation étrange des passants à mon abord.
01/06 [RÉELS] Les impôts sont la très rare occasion d’une plongée dans le réel, qui est frais. ** Avec la psychanalyse et les psychanalystes, je parlerai d’un coudoiement. Voilà où j’en suis, mais il a au moins pour effet de me rendre toute pensante avant que d’employer réel en lieu et place de réalité, réaliste, vrai, cru (par moi seule)… « Il n’y a pas d’autre définition possible du réel que : c’est l’impossible ; quand quelque chose se trouve caractérisé de l’impossible, c’est là seulement le réel ; quand on se cogne, le réel, c’est l’impossible à pénétrer. » C’est là la citation complète de Lacan, dont on brandit à tort et à travers le petit bout, qui peut dire tout et surtout son contraire, à preuve que même les politiques s’en servent parfois sur Twitter, où la limitation du nombre des caractères ne fait pas bon ménage avec l’idée des Séminaires, ni avec celle de La Bruyère. Je me demande à Jacques fois tout de même, s’il pensait au coude, à la douleur si particulière que cause un coup sur le nerf ulnaire… Et l’expression à l’avenant : cogner le petit juif qui fait partie de ma batterie d’expressions figées depuis l’enfance, dans toute leur normalité antisémite, ou coloniale, et prise avec le petit-déjeuner direct dans le bol de Banania et va-t’en t’en laver la bouche, plus tard, une fois que tu les as comprises, oui, mais le réflexe de la mémoire, de la langue, de l’association, tu peux toujours courir et te cogner la tête contre ce qui est désormais tes murs. Je peux démonter ce bâti : les fils de la couture, des tailleurs, souvent juifs, qui prenaient les mesures, mètre au coude et s’y cognaient, semble-t-il régulièrement. Mais appartenant à une génération à Sac de Billes et Vieux Fusil, pour laquelle « Au revoir les enfants » ne s’entend plus jamais anodinement, il en va un peu autrement de cette expression coudière. On m’a dit ce nom, quand je me suis cognée là, petite. Le petit juif. Il vivait dans mon coude. Il était exposé et fragile. Plus petit encore que moi. J’ai fait attention à ce que ça ne se reproduise pas. Le coup. Parce qu’il demeurait là.
31/05 [REMARQUABLE]
Une petite route d’eau et de forêt, une maison indécelable. Tandis que nous embarquons des fauteuils Moustaches, qui mériteraient à eux seuls une entrée dans ce journal, de l’autre côté du portail, de la route et de la rivière, un arbre immense. Il n’était pas l’à l’instant d’avant, ou peut-être dormait-il, en tous cas, il ne disait rien et voilà qu’il m’appelle par un de mes noms secrets. Je m’enquiers du sien auprès de sa voisine, Madame Moustache, après m’être extasiée sur sa présence. Elle l’ignore, et s’en trouve fort penaude, car il s’agit d’un arbre remarquable. Ce n’est en aucun cas son avis propre, même si elle y adhère totalement, mais une appellation officielle. Cet arbre est remarquable de notoriété publique et une plaque le prouve, devant quoi elle passe chaque jour sans la lire. Plus tard dans la soirée, je me dis que j’aimerais qu’on parle de moi ainsi après ma mort : c’était un arbre remarquable. Je n’imagine pas recevoir un tel honneur de mon vivant. ** Il existe, dans ce Journal, une entrée pour le mot [Remarqué] et il apparaît que ce qui est remarquable ne l’est pas forcément. De même que le caché est présent dans le visible — et je ne fais là que paraphraser Jean-Christophe Bailly qu’il convient de citer convenablement : Le visible recèle le caché, ils sont inséparables et l’un est la condition de l’autre. Le caché est pour ainsi dire l’intimité du visible et l’on pourrait même dire qu’il est son penchant. in le parti pris des animaux/Le visible est le caché et il vaudrait encore mieux le lire, oui que vous le lisiez, que ce Journal ait pu servir à ça, à ce que vous alliez faire un tour chez votre libraire, parce qu’il est remarquable que la librairie ait pu survivre, non au confinement, mais au puissant désir du sans contact, sans avis à recevoir de personne ou à échanger, puisqu’on peut s’en tenir à des réactions à asséner à l’envi et qui en tiennent lieu, d’avis, et donc vous iriez derechef là-bas, n’importe où, puisque Place des libraires nous assure que le parti pris des animaux est présent dans le visible de 34 librairies en France, et si vraiment c’est trop la dèche, on connaît ça, ou bien trop le bout du monde il reste Recyclivre ou labelemmaüs et si jamais il était momentanément indisponible d’occase, alors commandez n’importe quel livre de Jean-Christophe Bailly, bon sang de bonsoir, vous n’avez pas compris ? Si ce Journal servait au moins à ça, il en deviendrait remarquable, sa capacité à faire lire ailleurs à faire regarder ailleurs, ça ne peut être que ça le talent caché dans le visible que je lui souhaiterais, son privilège dirait Stendhal, mais là encore, il vaudrait mieux le lire… — .
30/05 [INTRA-MUROS]
Ne veux plus y aller, maman. Préfère les bords, les lisières, le dehors si vaste. ** Chaque jour s’étonne
Le jardin demeure infini
Entre ses quatre murs
29/05 [PLAINTES] Certains jours, elles affluent de toutes parts, blessées en tous sens. Aucune ne déborde, où je fuirais, non, elles prennent un ticket, envoient un bristol, patientent. Elles patientent, et ce simple mot frôle leur blues d’une ombre de blouse. La mienne est noire, grise, ou bleue, jamais blanche. C’est celle des institutrices, des cousettes, des industrieuses… Il ne faut jamais l’oublier. Certains jours, la Mort s’assied dans la salle d’attente de ce parloir. Elle est incognito et lointaine. Elle est là et toutes les plaintes font mine de l’ignorer. Ces jours-là, je n’ai pas de patience pour elles. ** Comment trouver du temps pour écrire ? Question taraudante, sans cesse remise sur le tapis, quand je ne la cache pas dessous. Il y a longtemps déjà que ce temps n’existait plus en rab dans les journées de 24 h. Quand je me suis avisée que je pouvais sans 25e heure. Ce qu’il me fallait c’était à vrai dire de l’espace intérieur. Qu’est-ce qui prend une place folle et qui n’est pas si nécessaire… ? J’ai taillé dans la plainte, dans son ressassement. Elle peut citée une fois. Il faut bien viser. Je l’ai lyophilisée. Je ne suis pas sûre de pouvoir faire davantage. Alors comment trouver du temps ? Ne pas se raconter d’histoires, mais en écrire. J’emprunte ce chemin avec ma frontale et des vivres. Il y a des problèmes de logique qui simplifient. Je vous raconterai.
28/05 [IMMATÉRIELLE] Un petit groupe de gens dans une salle striée du soleil de la fin d’après-midi. À tour de rôle, la parole est prise et rendue. Certaines personnes croient que le pianiste dans la pièce voisine met à mal leur concentration, mais c’est tout le contraire : il l’aiguise. C’est la question des 4 dimensions de l’œuvre immatérielle qui les réunit là. Elle avait rendez-vous depuis des mois avec la petite troupe que ce petit groupe devient, un peu plus à chaque instant, au fur et à mesure que s’élaborent, à l’intérieur du château, des salles de la taille d’un château. ** Depuis que nous ne pouvons plus partager le même espace matériel, j’ai soulevé la question de l’écriture immatérielle de la scène que les corps et la pensée des joueurs, des joueuses tracent dans l’espace d’un plateau qu’on peut dire élargi. Élargi au monde. C’était lourd d’abord de soulever cette question sans corps, ni les leurs ni le mien à mettre en jeu, à laisser voir. Nous nous sommes élancé. es dans un atelier d’écriture en noir sur blanc. Mais petit à petit, j’ai vu qu’en réalité, j’avais levé un lièvre, un lièvre de mars qui allait traverser des mois d’échanges si loin, si proche. L’écriture praticable et l’autre, l’impossible pour un temps, l’interdite, l’inconcevable se sont mis à danser ensemble, à s’enlacer toujours plus étroitement. Comme une fois de plus, j’aurai encore appris davantage que mes élèves, de mes élèves, avec mes élèves, qu’ils et elles ne l’auront fait par mon entremise. Mais c’est seulement parce que je suis plus vieille de plusieurs vies et avec le temps nous serons toujours davantage ensemble présent. es à la danse immatérielle qui rythme ces mois étranges.
27/05 [TOTEMS] Un petit pingouin rouge en bois ayant fait une apparition dans ma maison, suite à la visite d’une amie, je le regarde en souriant. Il a un œil d’or. Je souris. Comme à une vraie présence. J’ai remarqué l’hiver dernier, que je n’avais jamais vu autant d’ours blancs en vitrine, en décoration grandeur nature dans les villes que depuis que nous sommes les témoins pathétiques de leur disparition. Ces animaux-héros de notre enfance et de notre passé archaïque, qui supportaient nos fantasmes de force, de douceur et de pérennité — l’ours est mort ! Vive l’ours — voilà qu’il se ne trouve même plus un coin de banquise pour sauver leurs culs magnifiques, et que les villes regorgent de leurs totems. L’espèce au gros cerveau, qui n’a de cesse de bavasser sur l’expérience (manger un yaourt, conduire une voiture, partir en voyage, s’inscrire sur un site de rencontres…) se satisfait assez bien de ses représentations mentales de la réalité, prouvant bien qu’elle confond encore, même à l’âge de la maturité, 390 g de Matière douce en peluche, remplissage coton polyester, yeux et pieds brodés, et 600 kg de matière intensément vivante. Le petit pingouin de bois rouge à l’œil d’or, Genii loci, avec un lapin de faïence jaune et un éléphant-théière de porcelaine bleue, me rappellent que la faim ramènera les vrais ours dans les villes. Il faudra bien alors faire face, et tout porte à croire que nous ne leur ferons pas meilleur accueil qu’aux hommes, aux femmes et aux enfants que nous aimons en principe et en photo. **
Je dirais d’abord que je n’en ai pas assemblé ici. Mais c’est sans regarder de trop près l’ordonnancement minutieux des tiroirs superposés de mon bureau : un pied de vide, une hauteur de carnets vierges, des hanches pleines du nécessaire de mon amie Bénédicte, brodé à la turque, un tronc de Sérail et une tête de brimborions. Ni le nénuphar de métal mordoré qui supporte la lampe du dit bureau. Ni l’album de Monsieur Lion chez le Coiffeur qui trône dans le salon alors qu’il appartient depuis avant sa naissance à un petit garçon qui bien loin d’ici ne sait pas encore qu’il l’appelle de ses vœux.
26/05 [EUROPE] Devant le bureau de vote, il n’y avait que trois affichages. L’espace d’un instant, matinal et fulgurant : Dans la Nièvre, c’est comme ça, on a moins le choix. Et puis, revenue aux instances d’une élection à l’échelle nationale, commence à se dessiner un pays où resteraient seulement trois partis : le Front National*, les écolos et les animaux. La fiction reste à écrire. Je me plais à croire que les écolos et les Animaux trouveront une prairie d’entente. Dedans le bureau de vote, plus de trente listes dont celle du parti pour l’Espéranto. Depuis le vote électronique, on ne me fait plus les yeux doux pour que je vienne dépouiller. Le parti des Sorcières et des Crânes qui grattent s’en désole. Dehors, c’est une cour d’école avec des arbres, tordus d’avoir été trop escaladés, en vrai ou en rêve, derrière la vitre, par tous les temps. Un préau pour s’abriter de la pluie, dont le crépitement se fond dans les cris. Des nichoirs ici et là. Une marelle, qui nargue les élections. * J’ai continué à dire Raider, je ferai de même pour le FN : ces changements d’emballages sont des attrape-couillons de la première heure (j’étais jeune quand les deux doigts coupe-faim ont disparus, mais déjà vigilante). ** Mon ami Pierre fait sur ma demande la traduction d’un poème d’Essenine. Ce poème qui parle de Bosphore, d’Orient et implicitement de la Russie et de l’Hotel d’Angleterre où a fini celui qui n’écrivait plus de poésie, seulement des vers, c’est pour moi toute l’Europe. Mon Europe tire à l’Est et au Nord. On prête le Sud à l’orthographe de mon nom. Il n’y a toujours rien de nouveau à l’Ouest pour aimanter ma boussole. Et l’accordéon dont il est question dans le poème, je le connais trop bien, je l’ai pris en photo lors de mon dernier voyage à Varna : un type seul en jouait, assis sur une chaise bancale de l’autre côté de la rue, avec derrière lui un immense terrain vague, de ceux dont on ne saura jamais dire s’ils viennent d’être rasés, ou seront bientôt pharaoniquement bâtis. Ou bien encore s’ils demeureront cette friche, avec — dans ce cas précis — ses 8000 ans d’histoire patiente en dessous et le véritable tombeau du véritable Orphée dans les environs.
Je ne suis jamais allé sur le Bosphore,
Ne m’en demande pas plus sur lui.
C’est dans tes yeux que j’ai vu la mer,
Embrasée d’un feu bleu.
 
Je n’ai pas été à Bagdad avec une caravane,
À colporter la soie et le henné.
Penche-toi de toute ta belle longueur
À genoux laisse-moi me reposer.
 
Ou de nouveau, j’ai beau te supplier,
Ça ne te fait rien maintenant ni plus tard
Que dans ce nom lointain — Russie –
Je sois un poète renommé, reconnu.
 
J’ai dans l’âme un accordéon qui résonne,
Les nuits de lune j’entends aboyer.
Et si finalement, Persane,
Tu venais voir un lointain pays bleu ?
 
Si je suis ici ce n’est pas par ennui –
C’est toi, invisible, qui m’as appelé.
Tes mains, ces cygnes, autour de moi
Se sont enroulées comme deux ailes.
 
Dans mon destin de longue date je cherche le repos,
Et même sans renier ma vie passée,
Raconte-moi quelque chose
De ton pays joyeux.
 
Étouffe dans mon âme l’angoisse de l’accordéon,
Fais-lui boire le souffle frais d’un sortilège,
Que pour certaine belle du Nord
Je cesse de soupirer, de penser, de languir.
 
Et même si je ne suis jamais allé sur le Bosphore
Je l’imagine pour toi.
Qu’importe — dans tes yeux, comme sur la mer,
Clapote un feu bleu.
 
Sergei Essenine
Traduction : Pierre Daubigny
25/05 [STYLE] Un type avec un physique d’indien d’Amazonie, en tenue légère de guérilleros dans un des trois Jardins de Bercy. Promenant en laisse un labrador crème, il ponctue régulièrement sa marche d’un : « Déconnectez-le le connard, c’est un espion ». Tout le monde se retient de regarder alentour : nous ne sommes plus des enfants. J’ai rêvé en mon temps d’être agent secret. Aujourd’hui je dirais plutôt agente secrète en me bagarrant avec les conservateurs de tous poils (surtout de ceux des autres) et le correcteur d’orthographe qui partage le même crâne de plomb et le même manque d’imagination. Après un petit tour, Jo l’Indien revient se planter devant la cinémathèque et entonne une série de variations exclamatives au seul motif de : « Ah ! Marcello Mastroianni (ad lib) ». Un peu plus tard, labrador lâché, nouvelle salve : « Tu f’ras pas plus pire que ça dans ce domaine. Et comme la gare de Perpignan est le centre du monde, il est fou du chocolat Lanvin. » (La marque ? Gérard ?) Le rythme des apparitions évoque irrésistiblement les Exercices de Style de Queneau, mais j’ai à faire et m’en tiens là.
** Après un long séjour dans une forêt médiévale, voilà qu’il faut retourner en talon rouge au Grand Siècle. Les mésaventures que je fais subir à mon personnage principal semblent devoir d’abord passer par moi : je pensais rentrer à la maison Classique, et je m’y trouve comme une biche dans un salon. D’aucuns se perdent en traduction, je me translate en confusion. Les métamorphoses sont à ce prix d’instabilité stylistique, faut croire.
Après un long séjour dans une forêt médiévale, voilà qu’il faut retourner en talon rouge au Grand Siècle. Les mésaventures que je fais subir au personnage-centre de L’Arbre qui devint semblent devoir d’abord passer par moi : je pensais rentrer à la maison Classique, et je m’y trouve comme une biche dans un salon. D’aucuns se perdent en traduction, je me translate en confusion. Les métamorphoses sont à ce prix d’instabilité stylistique, faut croire.
24/05 [DÉPEUPLÉ] Il y a des lieux où les femmes ne sont pas citées. Elles ont pourtant le Droit de Cité, c’est écrit dans la loi, mais les clés de la ville ne leur ont pas été données et les portes en demeurent closes. Je suis assise dans une salle de concert, dans le public il y a des hommes et des femmes, sur scène des musiciennes et des musiciens. Mais pas de compositrices au programme. Leur absence quand on la voit trace en creux, un triste portrait de nous… où tout est dépeuplé. ** Sur mon répondeur, une amie me dit que mon message — toujours populaire, inchangé depuis 1999 — vient encore de gagner en charme. Dans cette période étrange, l’occasion d’un fond sonore de rieurs et de rieuses dans une fête double sa valeur vintage. Appelez-moi si vous voulez vous souvenir.
23/05 [BON GOÛT] Notion à caractère obsessionnel dans le monde de l’opéra, le plus souvent totalement oublieux de son aspect circonstanciel. Sorte de spray désodorisant-paralysant, qui résultera à terme en une agueusie généralisée où un empereur nu fera semblant de trouver goûteuses des mignardises faites de l’air fantôme d’une époque révolue. Il est possible que le public prétende depuis trop longtemps écouter un genre qui l’indiffère, puissions-nous ne pas arriver au moment où nous prétendrons le jouer. ** Mais ça a bon goût ! cri du cœur de l’enfant qui se voit retirer n’importe quoi de sa bouche, façon d’instinctothérapeute mineur croisé avec une autruche.
Mais c’est de bon goût ! ne se crie pas (encore) dans les maisons d’opéra, mais se pense si fort que ça couvre les voix, l’orchestre, l’action et les conversations au bar de l’entracte. On est passé de mineur à majeurs, c’est la seule différence pour moi.
Le bon goût. Ce truc nous tuera.
22/05 [ORALITÉ] La grande maman terrible de la pensée humaine. Éradiquée par Gutenberg (enfin : amoindrie, questionnée, recoiffée…) elle persiste aux forêts, heureusement performative : ne s’use que si l’on n’en parle pas. ** Je remarque simplement que ce mot a deux entrées en moins d’un semestre dans le Journal d’un Mot, qui lui est écrit. Un micro de Damoclès est suspendu par un fil au-dessus de mes écrits, dont il aura la peau — c’est-à-dire la livre de chair, avec tout son sang dedans — un jour prochain.
21/05 [RATATINANT] Comme le grand Cric me croque, la Parle peut tout ratatiner du geste si incroyable que les bras nous en étaient tombés, ratatiner sa beauté, réduire à néant son pas de côté, être ratatinante et n’être que cela, quand on remachine les bras pour tenir un stylo, qu’on racle sa gorge pour en sortir une voix. Dans le désarroi de la fin d’une journée de parle, je convoque pourtant l’éventualité du noir sur blanc qui sauve du bruit sinon du néant. Les fatigues pèsent des tonnes. L’angoisse suinte de certains murs frais. Mais que faire d’autre que prendre dans mes bras le risque de tout ratatiner rater bousiller, en prenant bien soin de n’être pas pour lui, au moins, ratatinante, qu’il demeure un beau risque bien risqué, bien brûlant et bien terrible qui nous fasse frissonner jusque tard dans la vie. ** De ces mots de plus de deux syllabes, tout d’assonances et d’allitération dont on fait les formulettes-fées, auxquelles personne ne comprend rien, mais qui empoignent chacun par le(s) sens. Ignorer le quart du début de la moitié d’une bobinette et tout des conjugaisons mystérieuses du verbe choir, n’a jamais empêché la porte de s’ouvrir sur la maison de la grand-mère. Les répétitions et les formulettes du conte se transmettent sans même qu’on y prenne garde, comme la peste et le rire et voilà, on en sait un bout, on le fait tourner dans sa bouche, et on le dit à voix haute quand l’occasion se représente et on est conteur à son tour. Au lieu de se ratatiner comme poltron en fauteuil, l’auditoire est invité à titre personnel à se redresser pour assister à la fabrique du conte, à participer à la métamorphose des formulettes, à entendre son regard changer.
20/05 [JARDIN] L’école dont je parle, est un jardin, régi par une temporalité saisonnière, mais également mystérieuse, aléatoire et impénétrable aux yeux mêmes de ceux et de celles qui ne l’ont pas quittée, qui y poussent toujours, en tuteurs des jeunes plants. Ces arbres se rencontrent rarement, mais leurs racines se touchent et leur conversation des profondeurs ne connaît pas l’interruption, quand bien même ils seraient partis en misère, comme on dit des oliviers abandonnés. Le vent passe à travers les arbres secs, il passe à travers les branches feuillues et se pique de saluer la persistance des autres. Toujours souffle, toujours son, toujours silence, toujours lumière. ** Une fois j’aurai vu
Chaque jour le jardin
Au printemps
N’en ai pas dit le quart
Dit le dixième même
De l’amour
— Ce matin, un nouvel oiseau, un pinson au jardin. Son chant se tortille comme un twist, twist, twist in the tree. Les bruits sont revenus en force dans la journée qui bientôt, demain peut-être, le recouvriront. Est-ce que mon oreille saura le retrouver là-dedans ? Et ne va-t-il pas tout simplement rendre son tablier de couleur ? Et tous les ailés chanteurs avec lui ? Cela peut paraître futile de s’inquiéter des petites voix qu’on n’entendra bientôt plus. Que craindre d’autre pourtant ?
19/05 [HUCHE] Dans une maison digne de ce nom, on retrouve le mot huche en même temps que l’usage du pain qui dure sans durcir. Il est si hübsch, que huché sur le toit, on aurait envie de le hucher au monde oublieux qui a mangé son pain blanc sans en laisser une miette pour la mésange à tête noire qui traverse le jardinet. ** Deux mois sans que personne n’y huche et les oiseaux junglent comme en Amazonie dans la forêt de Mormal.
18/05 [BINBIN] Géant de sa ville. Autrefois il mesurait 20 m de haut, il était fier et farouche. Aujourd’hui c’est un grand enfant dont le bonnet bleu touche le tympan de Saint-Nicolas. ** Quand Binbin, petit, faisait de la luge, il avait peur parfois, grisé par la vitesse, sur les remparts de 20 m de haut du Quesnoy. C’était l’époque où il y avait encore de la neige pour Noël et probablement une mandarine et un morceau de charbon avec.
17/05 [CAUTION]
La fraîcheur paie rubis sur l’ongle la lourde ardoise de l’aube. ** Tourner 7 fois sa langue dans la bouche :
S’acheter du temps.
Parfois perdre la trace de ce qu’on voulait dire et s’apercevoir que ça n’avait pas une si grande importance, voire que c’est mieux ainsi. Nous produisons des pensées et si nous produisons également des enfants, nous produisons en quantité largement supérieure des déchets.
S’apercevoir que même sans couper la parole — arrêtant net un décompte de jeu télévisé imaginaire en appuyant comme une brute sur un champignon invisible, qui ressemble drôlement à la mailloche des fêtes foraines sur laquelle il convient de frapper un grand coup pour démontrer, non sa puissance de réflexion, mais sa force musculaire. D’ailleurs, des versions anciennes de ces dynamomètres avaient reçu le nom de « tête de Turc »… — une conversation de qualité s’élabore, améliorée encore par la qualité de notre écoute, peut-être davantage que par l’irrépressible contribution verbale que nous comptions lui apporter.
Se souvenir que quelque chose d’une action doit être mis en œuvre (la tête c’est du corps, la cavité buccale et la langue également, leur proximité avec le cerveau est un indice…) qui transformera la réaction en pensée, en opinion, en avis renseigné par ces petits tours circonspects et dansants.
S’éviter de cautionner systématiquement par une façon de parler inappropriée, inexacte — celle qu’on justifiera par : Enfin vous me comprenez/Enfin vous voyez bien ce que je veux dire/Enfin c’est la même chose… oubliant allègrement que PERSONNE ne se comprend, que les relations humaines sont un vaste malentendu qui se passe et se termine plus ou moins bien — le contraire de ce qui nous importe.

16/05 [DEUX SŒURS] Anh Mat porte à ma connaissance ce thé au goût de miel et de raisins comme un bol à mes lèvres. Le réconfort qu’il en attendait lui fait défaut, mais m’enveloppe. L’un et l’autre nous écrivons en ce moment laborieusement, nous semble-t-il. Pourtant ses mots sont comme deux sœurs pour moi. Anh Mat, cordonnier le plus mal chaussé, boitille dans la ville où ses nuit s’échouent. À ce rythme, au moins, je pourrai l’y suivre. ** Deux mois de mauvais thé. Ce n’est pas cher payé en terme de privation. Mais l’occasion de penser chaque jour aux râleurs tchékhoviens qui pleurnichent à longueur d’acte sur le retard du samovar et de penser à mon vieil ami Stéphane Mercoyrol qui me dit, un an avant Nuit Debout qu’il a été voir les 3 Sœurs ou La Cérisaie et que c’est merveilleux, quand on y pense, ces gens qui se parlent sans pour cela partager un dîner ni même un verre de thé, puisqu’il n’en finit pas d’arriver — le thé, c’est le Godot des Russes — et de penser à Anh Mat, qui parle si bien du thé que sa prose me tient lieu de produit de substitution. Mon arrière-arrière-grand-mère tenait dans le placard de sa cuisine, grand comme une grotte, une boîte en fer blanc émaillée d’une frise de petites roses sur fond crème. C’était la boîte du chocolat. Son format est idéal pour pouvoir en sortir une grande tablette sans se râper les doigts contre les arêtes un peu vives. Mais il est arrivé un moment pendant la guerre, la deuxième, la mondiale, où il n’y avait plus de chocolat. La boîte demeurait. Avec parcimonie, mon grand-père Marcel, alors âgé d’une dizaine d’années, l’ouvrait tout de même, pour en respirer l’odeur. L’odeur du chocolat, du souvenir du chocolat et de l’absence du chocolat, dans une seule inspiration. Voilà au plus proche ce que je peux dire de l’écriture de mots et d’images d’Anh Mat, Cosaque des frontières, aux nuits échouées. Je suis ces pensées, comme l’odeur en moi de la fleur d’oranger en ouvrant le paquet neuf et sa promesse, tandis que l’eau chauffe dans la bouilloire au long bec.
15/05 [DÉJÀ VU] La même ville. Le même hôtel. Je sais à quelle table elle prend son petit-déjeuner. Elle écrit un carnet de cuir. Un lointain commencement. Elle était la corde tendue d’un violon, en son for intérieur. Vibrante, saignante, en attente. Je mange le premier abricot de l’année. Maintenant, ce n’est plus l’hiver. **
Son anniversaire tombe à trois jours du mien. Dans une famille, ça fait beaucoup de gâteaux et de vœux d’un coup. Je préconise le mois d’anniversaire. Voire l’année.
14/05 [FAUX] — Tu ne peux pas prendre ça au sérieux. C’est faux ! — C’est faux, mais ça existe tout de même à l’endroit où c’est écrit. ** Une certaine vérité, à petites doses, je vois dans leurs yeux son effet. Je pense à ma consommation personnelle. À l’heure où il est question de se faire greffer des puces, je me demande si une lampe frontale ne suffirait pas. (Le miroir est un échec : la profusion de selfies montre bien qu’on n’y voit rien).
13/05 [MERVEILLEUX] Une toute petite trompette annonce l’arrivée du roi. ** Une luciole sert de projecteur dans un scénario d’Emmanuelle Schelfhout.
12/05 [RÉCRÉATION] ** Un arbre dans la cour de l’école.
11/05 [LIVRE] J’entrais dans une librairie, l’air hagard et désespéré — de l’intérieur —, je parcourais les rayonnages à la recherche du volume qui me sauverait, d’un signe, d’une porte. Une fois — la traduction des Sonnets de Pétrarque par Yves Bonnefoy —, ça avait même marché. Marché dans la rue, mes tourments-babioles sur pause, le hurlement de fond enterré au 6e sous-sol dans sa cage solide, la vie seule coulait, fluide, pure, pur fluide dans mes veines, dans la ville. Le geste est devenu précis et sûr : je suis allée chercher Le Journal de Susanna Moodie là où il se trouvait, parce qu’il m’est nécessaire pour un travail encore flou, mais certain. La magie est intacte. Elle ne tient pas au décorum du hasard. Elle tient au livre et à qui l’ouvre. ** La maison de l’âme : État Acceptable (sans commentaire)
Le culte moderne des dieux faitiches : État Très bon (ça crève les yeux)
T’es pas la seule à être morte : État Bon (avec un haussement d’épaules)
Invisibles orphelins : État Bon (à croire sur parole)
Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? : État Très bon (tu m’étonnes)
La commande n’est jamais arrivée. L’état de la maison de l’âme en a pris coup.
10/05 [MINUTIER] Local affecté au dépôt des archives notariales comptant plus de 125 ans de dates, afin d’assurer leur conservation effective et leur utilisation historique (1936) Aujourd’hui tout en un clic, croirait-on et c’est bien ce qui attriste Maître Cliquet. Il bat en retraite, mais à reculons, pour ne pas tourner le dos à ce grand monstre qui l’a transformé en numéro et nous aussi, bientôt. Il ne sera plus à l’étude pour le voir et l’avouer de son empreinte rétinienne. Il aura pris avec lui ce lourd cendrier de marbre rond sur le bord duquel un lion se penche, nommant une ultime heure de tranquillité, dans la pierre. J’aurais envie d’en retirer les stylos et d’y verser de l’eau pour qu’apparaissent le reflet du lion et l’ombre de Booz. La poésie, en dépit de l’écran, de la dématérialisation des minutes, trouve l’entrée dans un fin cahier rouge, que le Maître nous fait apporter à la lueur de l’intérêt qu’il voit briller dans les yeux de ce petit comité. Un cahier d’avant, quand on prenait le temps de nommer un à un toute la lignée des acquéreurs du bien, comme des Preux, autour de cette table ronde, nous lisons à voix haute les noms, tirant ce fil d’Ariane… Une minute n’est pas un clic. Les êtres humains aiment les histoires. Les maisons sont importantes avec les histoires qu’elles abritent, qu’elles renferment, qu’elles contiennent. Il faut réveiller ces Belles-au-Bois-Dormant. Voir la statue qui est prise dans leurs pierres. Je fais ici le serment du Minutier, avec Maître Cliquet et deux témoins, qui ne s’en sont pas encore vraiment avisés. ** Un an plus tard, le Serment du Minutier tient encore. Passant devant une boîte de nuit — l’AgOrA, dont l’o a été remplacé par un oméga —, qui devait être une salle de concert, qui devait être une église, mais rien n’est sûr, à part sa prochaine destination : 63 appartements et 67 places de parking — le différentiel est la porte ouverte sur les aventures sans nombre des copropriétés —, je m’avise que je n’ai pas encore revu Maître Cliquet, dont je m’étais promis de tirer les vers notariaux du nez pour… un recueil de poésie ? Une histoire de la ville à travers ses bâtiments privés ? Un guide pratique des changements de destinations immobiles et autres mutations ?… J’imagine un instant l’inviter à déjeuner, avant de me souvenir que nous ne déjeunons plus, pour un temps. Je remets encore une fois : le Serment du Minutier tiendra bien encore quelques mois.
Pendant ce temps, nous marchons dans les rues et certaines sont encore inconnues. Je reconnais ne pas les connaître au détail inoubliable d’une porte, à l’incongruité d’un nom de rue — ça se saurait encore si j’étais déjà passée par là… —. La province me rend curieuse : chaque façade s’ouvre comme une maison de poupée, il y a mille histoires à savoir, à cancaner, à ne jamais trop bien connaître. Dans les grandes métropoles, mon désir se fige. Trop de possibles tuent la possibilité de mon île et de sa gouvernance. J’écrirai d’ici. Enfant comme beaucoup, j’ai rêvé d’avoir été adoptée. Depuis, j’y travaille.
09/05 [PROPRIOCEPTION] Je ferme les yeux. Je sais exactement quelle est la position de mes membres. La magie est le plus souvent ignorée. ** Je me demande quels superpouvoirs nous portons en gestation pendant ce confinement… Sont-ils subreptices ? Doivent-ils être considérés comme des tricheries en comparaison aux vrais superpouvoirs, compte tenu du cadre exceptionnel qui les aura vus s’éveiller ? Survivront-ils au déconfinement ? Hiberneront-ils dans le cas contraire, comme un virus dans le permafrost ? Et alors le réchauffement climatique pourra-t-il… Bref, quand je fermerai les yeux, pourrais-je savoir exactement où se trouvera celle qui n’aura pas été déconfinée ?
08/05 [PROTOPENSÉES] Dans la forêt, particules dorées par un rai de lumière, elles vivent le temps et la manière des arbres et à terme deviennent et adviennent. Vaste ramification, entente de poignées de mains jamais desserrées et souples pourtant, racines et canopée. En ville, fugaces, rétives, froussardes et pressées, elles nous rappellent par éclair, la vie à vivre, tandis que nous la mourons, consciencieusement. ** Pendant la période où les nations du monde entier ployaient sous le triple joug du silence, des oiseaux et de la mort, personne ne pouvait plus passer à côté des protopensées qui se laissaient voir à l’air confiné des habitations barricadées. Suite à cette révélation, il y a fort à parier que dorénavant, les vivants du monde seront attentifs à leur existence dans l’air libre.
07/05 [MAISON] Lieu qui change la vie. Idéogramme habitable. Sujet. Niche. Nid. Terrier. Grotte. Mais pas cabane. ** Dans la maison qu’on ne pouvait plus quitter, il y avait :
celle où on ne pouvait pas aller, qui dormait dans sa grotte, comme une grosse bête calme et sûre,
celle qui est en gâteau pour de faux,
celle en sapin, où ma grand-mère repasse le linge blanc de l’éternité et qui a été vendue il y a longtemps pour mieux toujours m’appartenir,
celle qui s’appelle Notre Maison et qui n’est que d’une pièce pour 4 actrices et 3 acteurs, à laquelle de nombreux amis ont apporté de l’eau et du vin pour que je puisse en monter les murs,
et celle qu’on ne savait plus quitter, tant elle était inondée de lumière, qu’il fallait sans cesse écoper à la main heureuse.
06/05 [PERSONNEL] Le contraire de professionnel n’est pas forcément amateur. **
Comment le personnel est-il devenu chose publique ?
Pourquoi nous gargariser du mot passion alors même que nous sommes acteurs, actrices, actant et non subissant ? Notre choix est tout le contraire du choix de la passivité, pourquoi nous laissons nous y être crucifié. es ?
Qu’avons-nous besoin de ce vocable qui traîne sa croix quand il y en a tant d’autres, plus exacts, plus justes, plus singuliers ?
Pourquoi faudrait-il que nous parlions de plaisir ? Faut-il appeler de ce nom la puissante intimité qui se crée sur les plateaux, comme dans les ascensions longues et périlleuses ? Et alors pourquoi ne parlerions-nous pas également de nos déplaisirs, des rencontres manquées, des projets bâclés, par manque de rigueur, d’ambition artistique, de moyens, de respect… ? N’y a-t-il pas quelque chose de simplement pornographique dans cette position de ne communiquer que sur le plaisir de l’artiste ? Quelque chose vouée à la simulation et à la honte ?
Pourquoi ne pourrions-nous pas plutôt parler de ce dont nous avons l’art et les mots de l’expertise ? De ce geste qui vient au cœur de la contrainte, non parce que nous sommes demeurés des enfants, mais parce que nous travaillons chaque jour à l’être à nouveau, tout en payant un loyer et des impôts, parce que ce geste doit infailliblement venir et que l’artisanat seul assure de sa présence ?
Gardons notre cœur secret bien au chaud pour ceux et celles qui savent et souhaitent en prendre soin. Le soldat se mord les doigts une fois son petit violon vendu.
05/05 [TESTAMENT] Véritablement, je n’ai à léguer que des histoires. Comme la théière bleue, elles ne font que passer par moi. Elles (se) sont confiées à ma bonne garde, c’est-à-dire à la promesse tacite de les dire. **Trois marrons dans mes poches
Les histoires, il faudra vite les dire à l’oreille avant de partir
Ah, mais, je les ai déjà dites et redites
Passons à la vie
Si j’ai un oubli, il sera toujours temps de le réparer
Moi ou quelqu’un d’autre
Depuis un côté ou l’autre
Un ami qui se demande
De quel côté ça commence
Cette histoire de porte
Une amie qui fait du thé et se souvient
D’une théière bleue
Mais d’où ?
Deux amis qui regardent
Tout l’hiver tomber
Quelqu’un dit dans un rêve
Mais où donc l’ai-je rangé
Ce cigare invisible qu’elle m’avait donné
Un livre qui tombe ente leurs mains
On verra bien
04/05 [POISSON] Joseph Poisson était incapable de mentir. Il y a des livres que j’aurais aimé avoir écrits. Rien de bien mirobolant dans ce constat, mais ce qui m’intrigue, c’est qu’il y en a d’autres, que j’admire tout autant, voire davantage et qu’il m’indiffère de ne pas avoir écrits. Il est bien difficile de savoir pourquoi j’aurais aimé avoir écrit tous les livres de Nicolas Bouvier et notamment, le Poisson Scorpion, que j’ai lu avec une grande difficulté, peut-être parce qu’il relate une période particulièrement aride des voyages de Bouvier. L’impression gardée d’un survol, d’un oubli, mais non, le Poisson Scorpion persistait, quelque part, comme j’ai pu en rendre conte l’hiver dernier. Peut-être ces livres que j’aurais aimé avoir écrits, ai-je l’impression de les avoir pensés, de les avoir rêvés avant même de les lire. Avant même qu’ils aient été écrits. Quel était votre visage avant votre naissance ? Mais en lisant la phrase de Nodier dans La Fée aux Miettes : Joseph Poisson était incapable de mentir, elle touche si bien mon cœur — et j’aurais tant aimé l’avoir écrite — que je me demande si les poissons ne sont pas la clé de ce mystère obsédant. Les poissons d’or qui se laissent prendre dans les filets de misère et accordent trois vœux… ** Finalement, mine de rien, la Jeanne se débrouillait toujours pour faire du poisson le vendredi. Une façon de faire passer des hosties en douce dans nos corps mécréants — je m’aperçois qu’hostie prend un H, alors que dans une idée péplum et martyrs chrétiens, je l’aurais plutôt écrit sans, comme le port de la Rome antique… à moins que ce ne soit l’influence mi-évangélique mi-gaypride de Pasolini, main dans la main dans le soleil couchant avec mon ami Vincent, latiniste émérite de la classe de seconde du Lycée Jean-Moulin, qui marchait à mes côtés sur la voie poudroyante et rigolarde d’un voyage d’études ruineux —.
03/05 [IDOINE] Le mot qui convient pour ce qui convient. Notre première rencontre : j’avais 15 ans, je lisais Lolita de Nabokov (avec un dictionnaire). Je ne sais pas trop ce qui convenait là-dedans. Mais tout de suite, il prit la couleur des chardons bleus. Nous tenons assez de pièces probantes, − ou probables, − ou au moins suffisamment idoines à former la conviction de ce gracieux tribunal Charles Nodier/La Fée aux Miettes ** — Faible ou malade commençant par VAL, ça te dit quelque chose ?
— Valétudinaire.
Marcel salue avec respect : avoir le fin mot de la grille de mots croisés du dimanche, c’est le paroxysme de la réussite dans notre famille. Pour une victoire magnanime, j’abats mes cartes : ce mot avec une flopée d’autres, je l’ai appris en lisant Lolita de Nabokov, l’hiver de mes 15 ans — je me souviens de la neige et de l’appartement à Megève de l’héritière coupable d’une grande famille de l’industrie française, qui payait sa dette à l’égalité des chances en exerçant la profession d’assistante sociale. Une jeune collègue de ma mère. Enceinte jusqu’aux yeux d’un type qu’elle lui avait présenté, fils d’immigré polonais aux activités un peu louche, plus âgé qu’elle : il avait en effet le profil type pour exaspérer la Sainte Famille. Elle avait beaucoup grossi pendant la grossesse, elle se sentait malheureuse et mal aimable comme une baleine égarée parmi les esturgeons. Dans Lolita, j’arrivais au dernier chapitre, elle aussi —. Avec d’autres mots indélébiles : idoine, zoïle…
02/05/19 [CHEVET] On n’ose plus quitter le chevet d’une personne sur le départ.
** Depuis quelques jours, nous sommes au chevet d’une tourterelle turque. Elle arpente doucement le jardin, avec de longues pauses épuisées sur les pierres qui marquent un chemin dans l’herbe. On dirait qu’elle s’est froissé une aile. Elle a une couleur terriblement tendre, un ciel annonçant un orage à la tombée du jour, et son œil est parfaitement rond, petite bille précieuse qu’elle glisse dans une aumônière de soie grise, pour un instant las. Chaque soir, mon grand-père prend des nouvelles de sa santé. Il me dit que si elle revient sans cesse, c’est qu’elle attend de moi quelque chose. Du réconfort. Je n’ose pas la toucher, de peur de la contaminer de mon odeur d’humaine qui lui vaudrait, j’imagine, un bannissement irrémédiable de la part de siens. Je viens lire à côté d’elle, je lui parle avec une voix de caresse. Chaque matin, elle a notre premier regard. Est-elle encore là ? S’est-elle envolée ? Cachée ? Aujourd’hui, nous ne la voyons pas. Nous faisons des vœux en forme d’hypothèses légères pour sa santé. Peut-être s’est-elle requinquée ? Il fallait sûrement un peu de tranquillité… L’assiette creuse en porcelaine blanche et bleue pour son eau, nous la laissons dans l’herbe. Personne ne parle des chats, de pies, ni de la mort.
01/05/19 [DÉFETS] Feuillets dépareillés d’un ouvrage d’édition, qui ne peuvent servir à former des exemplaires complets, mais qui peuvent servir à compléter des exemplaires défectueux. Voilà longtemps que je lorgnais ce nom. Il n’était pas de mise dans une entreprise collective : la superstition pouvait le rendre défaitiste. Mais il me va comme un gant à mes écrits, avec son incomplétude, son non-pareil, son bricolage et sa réparation de rustine. Dorénavant m’y voilà : défets, rien que défets. ** Nous écrivons beaucoup dans cette période. Mais même au cœur bourgeonnant du printemps, le confinement constitue un temps de germination, pas de création. Et ce sont les mots que nous échangeons, en bas des envois, les commentaires, les petits messages sortis du bleu qui me semblent remarquables. La vie vibre dans ces marges, plus sûrement que sur nos pages. Il faut tuer ses chéris, oui, mais chérir ses défets, leur laconisme, leur incomplétude, leur incapacité à se constituer en œuvre, à être partagés, composites qu’ils sont, tout mêlés de ce qui n’y apparaît pas (les cours qu’ils commentent, l’enthousiasme chaleureux qu’ils viennent souligner, ce moment que nous avions passé au café dans l’hiver en arrière-plan de notre conversation, les chants des oiseaux que nous avons appris à reconnaître depuis, le rappel entre les lignes d’une blague qui court depuis des années, nos lectures tues, la vue que nous avons depuis notre fenêtre…). Ils ne peuvent servir à former des exemplaires complets, mais ils complétent l’exemplaire irrémédiablement défectueux ce cette étrange période (la vie, je veux dire).
30/04 [ATTRIBUT] Je suis à la montagne. La montagne n’est pas un complément circonstanciel de lieu. Je suis l’attribut de ce sujet. De ces sujets : J’étais convenue de dire « aller aux montagnes », « être aux montagnes ». Je à tribu des montagnes.
** Parfois je me demande comment j’apparaîtrais dans ma forme gréco-divine, quels seraient mes attributs. Parfois mes bras débordent d’outils, que je retiens avec peine calés sous mon menton. Parfois mes mains sont vides. Rassurez-vous, je me pose la même question à votre sujet.
29/04 [FARAMINE] Animal fabuleux et féroce. La bête faramine, monstre certainement très horrifique, mais dont la forme et l’activité sont laissées au caprice de l’imagination. Pour ma part, l’ayant rencontrée ce jour, j’atteste son goût nouveau et dubitatif pour le Vittel-Fraise. La férocité et l’horreur étaient probablement dissimulées par la vitalité communicative de la bête. D’où, peut-être, le choix de sa boisson… ** Il n’est pas certain que tout ce qui a été annulé, rendu nul, retourné à sa condition précédente ne soit pas en train d’avoir lieu, dans ce zéro même, contracté du zéphirum médiéval. Et je sens le vent que la bête faramine et ses consœurs déplacent se déplaçant dans le vide magistral des couloirs et des salles du beau corps de bâtiment rêvé par un architecte corbeau, comme si c’était hier. Pour la beauté du couvent à naître, bien sûr. Mais surtout pour la signification de cette beauté. Il était nécessaire de montrer que la prière et la vie religieuse ne sont pas liées à des formes conventionnelles et qu’un accord peut s’établir entre elles et l’architecture la plus moderne. Le frère D. Belaud répondant à la question : pourquoi faire appel au Corbusier ?
28/04 [SALTIMBANQUE] Passer une soirée à entendre ce mot, dix fois, cent fois redit, avec toutes ses connotations (péjoratives, familières, corporatives…) et ne penser qu’à manger. Des saltimbocca, idéalement préparés par Sandro un jour de relâche dans une maison du sud où trop de saltimbanques — vrais ou faux — cohabitaient. Attendre des heures pour qu’ils nous sautent en bouche, ensaugés. S’en souvenir encore 15 ans plus tard. ** On entend sale, dans saltimbanques et nous croyons que c’est à nous de laver plus blanc. Et j’en vois tant courber l’échine et donner en plein dans le panneau de leur propre inutilité, du superflu qui leur est tendu, et parlant à tue-tête de leur plaisir à jouer, à être vu.es, entendu.es, lu.es, remerciant inlassablement du peu d’attention, de temps et d’argent qu’on leur accorde, tout occupé. es d’une modestie qui a plus à voir avec la pièce de dentelle joliment ouvragée qui ferme un décolleté qu’avec l’humilité qui nous tient sur la paille. Et comment leur en vouloir de vouloir comme des enfants donner exactement ce qu’on fait semblant de leur demander et comment ne pas leur en vouloir de tendre avec ce sourire photoshopé au mieux de leurs moyens des bâtons qui nous laisseront pour mort.es.
Adsum ! La bonne vieille devise de théâtre des Coûfontaines, Adsum ! Debout ! Je finirai par la hurler croyant à mon exaspération alors que j’espérerai encore réveiller les mort.es.
27/04 [EXIGENCE] À toi seule, Musique, mon exigence et ma sévérité. Le Vice-Roi de Naples in Le Soulier de Satin de Paul Claudel ** Le mot monte à ma bouche en regardant les élèves se débattre avec la matière et le temps. : tu n’es pas assez exigent. e. Mais je ne le dis pas. Il serait pris pour une brimade. Alors qu’il dit la confiance, la marge de manœuvre, la terra incognita qui pourrait se parcourir, à pied, à cheval, en voiture ou en bateau à voile, qui est là, qui attend comme la belle de Jaufré Rudel que commence ce voyage qui rapproche de l’amour de loin.
26/04 [LARIMAR] Avec de l’argent de sorcière, s’acheter la paix, sous la forme d’une eau irrésistible, qui a noyé d’une larme le regard du tigre. Être choisi. e. procède de la magie. Walter Benjamin dit quelque part que la première expérience que l’enfant a du monde « n’est pas que les adultes sont plus forts, mais qu’il est incapable de magie ». Cette affirmation, faite sous l’effet de la mescaline, n’en est pas moins exacte. Il est probable en effet que l’invincible tristesse dans laquelle sombrent parfois les enfants naisse précisément de cette prise de conscience qu’ils sont incapable de magie. Ce qu’il nous est donné d’atteindre à travers nos mérites et nos efforts ne peut nous rendre véritablement heureux. Seule la magie en est capable. C’est ce qui n’avait pas échappé au génie infantile de Mozart. Dans une lettre à Bulliger, il indique avec précision la secrète solidarité qui lie la magie et le bonheur : « Vivre bien et vivre heureux sont deux choses différentes, et la seconde, sans magie, ne m’arrivera certainement pas. Pour que je sois heureux, il faudrait qu’arrive quelque chose de vraiment extérieur à l’ordre naturel. » Les enfants, comme les créatures des fables, savent parfaitement que pour être heureux, il faut mettre le génie de la bouteille de son côté et avoir chez soi l’âne qui produit chaque matin des pièces d’or ou bien la poule aux œufs d’or. Et il n’est pas une occasion où connaître le lieu et la formule ne vaut pas mieux que de s’efforcer d’atteindre un objectif par des moyens honnêtes. La magie signifie précisément que personne ne saurait être digne du bonheur, que le bonheur, comme le savaient si bien les Anciens, est toujours une hybris si on le rapporte à l’homme, qu’il est toujours démesure et excès. Mais si quelqu’un arrive à plier la fortune par la ruse, et si le bonheur dépend non de ce qu’il est, mais d’une noix enchantée ou d’un « sésame-ouvre-toi », alors et alors seulement, il peut se dire vraiment heureux. Contre cette sagesse puérile qui soutient que le bonheur ne saurait être le fruit du mérite, la morale a toujours brandi ses objections. (…). Mais nous (ou l’enfant qui est en nous) nous n’avons que faire d’un bonheur dont nous pourrions être dignes. Tristesse d’être aimé par une femme parce que nous le méritons. Et puis quelle barbe que ce bonheur qu’on remporterait comme un prix ou comme la récompense d’un travail bien fait ! Giorgio Agamben/Profanations ** Cette bague était venue à moi, usant d’un long charme qui avait su chasser la pensée d’une opale très désirée. Avec la pierre, venait un petit mot d’explication qui m’avait paru dérisoire, m’avait fait sourire de pitié et que j’ai conservé pourtant, ou pour ces raisons mêmes, toujours méfiante envers ma suffisance. Une petite bande de papier sortie d’un fortune-cookie. Larimar :
Couleur : bleu azur et blanc (et c’est bien cette indécision, ce mélange qui m’avait rebutée d’abord, femme de l’unie que je suis et la puérilité de ces couleurs de layette, cette absence totale de mystère)
Numérologie : 3
Composition : dioxyde de silicium
Chakra correspondant : tous les chakras.
(La légende du nom, je l’ai sue d’une autre source. Là encore, consternation première face à l’histoire de ce père qui nomme sa trouvaille moitié du nom de sa fille, moitié de celui de la mer).
Venait ensuite ce petit texte :
Pierre proclamée mondialement la « Pierre de la paix ». Elle amène la paix intérieure, l’acceptation de soi, altruisme bonté et amour inconditionnel. Elle nous guide sur le bon chemin d’évolution spirituel.
Ma vie, me semblait-il alors, était en paix. Quant à moi, j’étais drôlement en paix, nom d’un petit bonhomme en bois. Néanmoins, j’ai poursuivi mes recherches, jusqu’au site de Saint-Domingue, premier producteur mondial de Larimar. Et là, cette phrase :
Si vous êtes à un tournant décisif de votre vie, ou si vous faites face à une situation délicate, elle peut être une option. La route était bien droite et le tournant décisif avait été pris plusieurs années auparavant.
Quelle option ? En quoi une option ? Mais en dépit de toutes ces préventions, je n’ai pas réussi à contourner le charme et j’ai acheté la bague pour mon anniversaire. Voilà un an que je la porte. Tous les jours, sans trop m’occuper de savoir si elle va avec autre chose que mon doigt (qui n’est pas vraiment à la hauteur de son chaton d’argent, orientalisé sur le contour deux petites franges de triangles, dont les billes évoquent la grappe minuscule d’un pampre effeuillé).
L’occasion m’a vite été donnée, comme une cuillère d’amère potion de considérer l’option en question. Un ami malade, soudain gravement, et plus soudainement encore incurable et tout à coup mort avant même que l’été ait dit sa deuxième lettre, un ami qui avait tout de suite salué la présence à mon doigt de cette pierre qui allait si bien à celle qu’il avait toujours connue, et que moi, j’ignorais encore avec application. La paix, depuis, chacun de notre côté de l’anneau, nous y travaillons.
25/04 [RECLUSE] La veille, la Reine-Mère m’avait raconté comment elle s’était fait piquer dans l’hiver par « on ne sait pas quoi », qui lui a valu une grande marque rouge, un tibia en bois et un mois d’antibiotiques. Moi, j’aurais dit mordre. Sans hésiter. Mordre par une araignée. Elle ne le dit pas, pour mieux m’effrayer : l’ombre est toujours plus grande que l’araignée, et ces contes de bonnes femmes, une monnaie d’échange familière entre sorcières. Aujourd’hui Cindy, qui n’est pas une mauviette dans mon genre, me demande si j’ai un loup pour les araignées. Double surprise : comment peut-elle croire que j’inciterais quiconque à les confronter à mains nues ? Comment peut-elle envisager, si elle redoute vraiment les bestioles à huit pattes, de les dégager à l’aide d’un balai qui nécessitera un nettoyage à la main ensuite ? Nous échangeons nos trucs de guerrières des plafonds, comme des petites filles à la récréation, qui n’ont pas peur du loup, mais retroussent le nez en songeant à tout ce qui se cache dans ses poils. En fin d’après-midi, dans une gare, Quand sort la Recluse, tombe dans mon escarcelle. Il y a toujours une certaine fierté à avoir attendu la sortie en poche des Vargas. Non, ça va, vous voyez, je ne suis pas sujette aux effets d’annonce, je ne consomme pas la littérature, je n’ai pas d’addiction aux romans noirs post-médiévalistes… Je me jette dessus : est-ce que je ne l’aurais pas déjà lu ? Tandis que je parcours les 50 premières pages, je visite en tâche de fond tous les recoins où j’aurais pu dénicher l’édition originale sans l’avoir achetée… Bibliothèques (les livres empruntés me laissent un souvenir fantomatique. Empruntés ? Feuilletés sans emprunt ? Regrettés ?…), logements de hasard (les livres lus à toute blinde pour tenir dans le temps de la location), relais H (lecture verticale fractionnée). Ça finit par être agréable de ne pas savoir si je relis ou non. Lire c’est relire dit Barthes, mais il ne parle pas des polars addictifs. Tout occupée de cette double activité je pars vite et ne comprends que très tard que la recluse est le mot du soir — espoir —. Fred Vargas confirme quelque chose dès longtemps connu : les araignées sont des trouillardes qui m’effraient. Mais ses descriptions sont si poétiques et frileuses, qu’il va bien falloir reconsidérer cette longue inimitié. ** Notre immobilité d’araignée, le tissage étrange qui en résulte, ce qui sort de nous quand nous ne sortons plus… J’avais cru perdre le fil de ce texte dit Fil que j’écrivais l’été dernier dans ce même recoin, mais à bien observer les petites bestioles se lancer en mission commando du fil à linge pour mieux y revenir en surfant sur la première lame de brise qui passe, et les toiles sur toile de la discrète aux toilettes, je me persuade de pouvoir tout raccommoder ensemble : le bleu, le neuf, l’ancien, l’emprunté…
24/04 [POINT COMMUN] Le point commun peut-il être imaginaire ? Vous écrivez : tout est imaginaire. ** Des animaux et des mortes qui parlent, à la fois dans la Blanche Biche et dans Quand je menai les chevaux boire. Il y a quelque chose à gratter dans la terre à cet endroit-là, à ce point commun. Quelque chose qui me dépasse et que je ne sais pour l’instant que flairer, le nez au vent, ou la truffe en l’air, ou encore le groin…
23/04 [FIXER] Dans une grande chambre, éclairée au rouge, les visages vieillis des derniers poilus vivants baignent dans des bacs, images révélées, mais non fixées. Un flash de lumière blanche et tous les visages se surexposent avant de s’effacer. C’est une installation d’Alan Fletcher que Georges me raconte — Georges n’est pas son nom, mais celui de son chat, croyez-moi sur parole : l’histoire serait trop longue à consigner ici et Georges n’est pas le sujet, mais le narrateur). Cette installation a fait le tour du monde dans les années 90, mais les flashs des appareils photo du public ont eu raison de son principe. Les poilus ont disparu, plutôt deux fois qu’une : corps et visage. Mais pas corps et âme, puisque voilà leur présence fantomatique dans la chambre rouge, leur effacement dans un éclair de lumière, fixés en moi, bien solidement, par l’évocation de Georges. Et je raconte cette histoire, et l’amour vient, à chaque fois, comme l’avait annoncé le Baal Shem Tov. ** Seule une toute petite voix dans cette cacophonie de douleur et de confusion peut dire : ce que j’ai là, comment le fixer ? Comment empêcher que cela disparaisse aussi sûrement que disparaitra le chant des oiseaux de nos oreilles dès que nous serons rendus à notre propre bruit ? Pourrais-je alors en conserver autre chose qu’une photo, comme celle de ce jour de soleil et de cerises dans le jardin de mon ami Bruno, polaroïd pour les nostalgiques des polaroïds, aux couleurs déjà passées dès la prise — nous renvoyons aux jardins de nos enfances dans les années 70, gommant le temps qui passe au profit fixateur d’un instant sans cesse — ?
22/04 [GLINGLIN] En s’interrogeant sur l’origine de Trifouillie-Les-Oies, je m’engage dans vers l’infini — Saint Loin-Loin de Pas Proche du Québec — et au-delà — Bümpliz-derrière-la-lune pour les Suisses —. Pitchipoï, qui serrait le cœur sans que je sache dire pourquoi, raconte son histoire d’enfants perdus. Lieux et époques se confondent dans cette quête utopique, comme dans les contes, où jusqu’où dit combien de temps (en l’occurrence : celui d’user trois paires de souliers de fer). Il n’y a rien de déglinguer dans cette approche où le ciel se lie étroitement à la terre, une sagesse encore floue, au contraire. ** Le père de Boris Vian plante des choux pas loin de Saint Cucufa. Depuis un bail, Boris, un beau bébé de 100 ans doit lui prêter la main de temps en temps. Il est difficile d’imaginer une complète reconversion maraîchère cependant pour l’esprit caustico-rigolard du Tabou. Mais même l’esprit du Tabou ne dura que ce que durent les roses, à en croire Bison Ravi : Très vite, le Tabou est devenu un centre de folie organisée. Disons-le tout de suite, aucun des clubs qui suivirent n’a pu recréer cette atmosphère incroyable, et le Tabou lui-même, hélas ! ne la conserva pas très longtemps, c’était d’ailleurs impossible. Alors, oui, sinon les roses, pourquoi pas les choux. D’ailleurs la mort est peut-être une forme de confinement et propice, donc, à une invention de soi libérée des habituels obstacles (regard d’autrui et manque de temps). À moins que la mort ne soit une sorte de confinement et donc contraignante par corps et nécessité économique à une réinvention de soi assujettie encore plus durement aux lois d’un marché sans contact. Dans un cas comme dans l’autre Saint Cucufa retourne la question du déconfinement (Quand c’est où ?), pour la rapprocher dans une géopoétique de Saint Glinglin, qui nous demande inlassablement : Où c’est quand ?.
21/04 [OPALE] On raconte que Marc-Antoine voulut acquérir l’opale que le Sénateur Nonius portait à la main gauche pour l’offrir à Cléopâtre. Mais le Sénateur Nonius préféra l’exil avec sa pierre plutôt que de la céder. En littérature, opale est pour dire ce qui échappe aux mots, parce que changeant et beau. Portant pareil mot à son doigt, comment échapper à l’instant ? ** Une des côtes françaises porte ce nom de beauté floue, d’innommable. C’est un choronyme, soit un nom de lieu ou de région issu d’une caractéristique géographique physique ou d’une particularité environnementale. Or les habitant.es que j’en connais sont pour la plupart si bien ancré. es dans le sol que d’abord, on croit à une mauvaise plaisanterie, un sarcasme de géographe dans cette dénomination. Erreur, s’il en allait autrement, si, mettons, la population y était majoritairement composée d’âmes aériennes et poétiques, il y aurait beau temps que toute la côte, comme on le voit trop bien chez la friable Albâtre, sa voisine, se serait détachée, emportée dans l’eau de là. Je salue donc la robuste et décapante poésie de Franck Palmer, qui tient tout ça ensemble au Grenier de la Cave.
20/04 [LABYRINTHE] Ne sait pas écrire autrement qu’enfermée dedans, apparemment. Le labyrinthe était une prison où il n’y avait rien d’autre à craindre que l’impossibilité de s’enfuir, une fois qu’on y était enfermé. Plutarque/Thésée, 16,1. ** Pourquoi voir comme un lieu d’où on ne peut pas sortir, un lieu dont il est en réalité extrêmement difficile de sortir ? Comment en vient-on à rendre les armes ? L’attention aux mots, à leur façon, à leurs parcours, montre bien que tout s’arrête à la démission de la pensée. Les significations dérivent, le sens est perdu, on prend pour impossible ce qui est pourtant possible et pour agent comptant, l’or du pauvre de la novlangue. Du labyrinthe, nous connaissons au moins deux défaites : par air et par fil. Tâchons de nous en souvenir et de mieux tenir les contes du courage.
19/04 [JAUNE] Couleur du merle. ** En chaque chose nous sommes : j’entendais le ministre de l’intérieur aux premiers temps du mouvement des Gilets Jaunes dire, sans bien sûr s’en apercevoir, Gilets Jeunes. Comme dit le psychanalyste pour clore la séance : nous allons nous arrêter là.
18/04 [SOUHAIT] Des choses que l’on désire vivre, que l’on a vues en rêve — éveillé ou non —, qu’on ne cesse de voir et d’entendre, qui nous appellent d’un nom secret qui est le nôtre, que nous ne connaissions pas pourtant et qui prennent corps sur un plateau de théâtre. La mise en scène est une œuvre-fée. Parfois, dans nos langues différentes, la même chose se dit à plusieurs voix et on croit bien sentir les âmes résonner par sympathie autour d’une idée modeste et flamboyante comme un brasero sur un parking d’hiver. ** Je suis fatiguée
D’une fatigue qui jamais
Plus ne disparaît
Comme par la vieille magie
Des paroles douces
Ne sait plus se changer en plume
D’oreiller repu
En duvet de légèreté
Pour le lendemain
Prendre à la légère la charge
Héroïque du jour le jour
Où modestement
J’excellais du matin au soir
Aux fourneaux, aux draps
Au regain d’affection dû
Aux petites choses
J’ai oublié quand
Quand les nuits ont cessé de bénir
D’un baiser aux yeux
Clos du même soupir facile
Qu’a l’enfance tendre
Mon vieux bonhomme de sommeil
Quand une vraie nuit
M’a-t-elle bercée, dormie ?
J’ai oublié quand
Seule la fatigue me reste
Et si je pouvais
Comme dans le chaud de la neige
M’endormir en elle
Cela serait si beau, ma belle
Que, vois-tu, rien d’autre
Plus jamais ne souhaiterais
17/04 [TOAST] Le verre se lève et tous les corps à sa suite. Les oreilles se dressent et nous entrons dans la solennité de l’instant présent, qui ailleurs se dérobe le plus souvent, comme une porte invisible devant laquelle nous passons en courant. En Géorgie, le toast peut durer plus d’une heure. Qui parle sait qu’il en va de son honneur de tenir son auditoire en haleine, je veux dire : respirant, vivant, dans cet instant et de le nourrir avec la chair de la langue. Il boit les paroles avant le contenu du verre et le vin scelle l’instant, de son cachet rouge ou doré. Nous nous sommes de si près tenu.es autour d’une table ronde. L’un ou l’autre a parlé pour tout le monde, visible et caché, mais présent. Omniprésent. ** Drôles de poèmes
Brefs, têtus dans ce temps si long
Ponctuation ?
Pas de pas hors de la maison
Pas de vers non plus
D’humeur à se promener loin
Flemme ? Endurance ?
De l’étroit cadre japonais
Net, minimaliste
Pas de verre hors de la maison
Les habitants trinquent
Contre les écrans, les cristaux
Liquident l’échange
Des fluides au mot Santé !
Or les vers eux savent
Creuser des tunnels de cristal
De bouche à oreille
Où les courants passent et repassent
Sans regarder l’heure
Sans masque, nus comme naïade
Je tiens pour voir
La salive des longs baisers
Le vin des débats
Pétiller de mon vers aux vôtres
16/04 [OR] Dans la conception de L’Enlèvement au Sérail, l’esthétique « papillote orientale » était d’emblée bannie. Les petits brillants au ventre nu des femmes, les coussins dorés, les voilages légers ne nous faisaient même pas sourire. De tout le souk traditionnel nous n’avons gardé que la Lune — qui est à tout le monde — et les pantalons amples et confortables pour profiter des assises basses. Le farsi s’est substitué au turc d’opérette, Omar Khayyam est venu boire du vin imaginaire avec le Pierrot lunaire et son frère de la face cachée. Or — qui est le plus bel outil de coordination du français, qui roule sur la langue comme l’alcool en bouche —, l’or n’a cessé d’irriguer ma pensée depuis et les écrits hors sérail se noient dans cette suavité infinie. À la réflexion, c’est l’effet d’une incubation lente : Salammbô de Flaubert et l’Or de Cendrars, m’avaient très tôt inoculé cette fièvre qui fabuleusement enrichit. ** Qui entrait au Sérail par la porte basse, Selim le couvrait de son or. L’éclat de bienveillance fatale qui dansait dans le flacon scellé de ses yeux rayonnait d’or pur. En un éclair vous saviez que vous étiez, enfin, arrivé. La certitude de ne plus jamais vouloir repartir vous ceignait la taille d’un collier d’or sans fermoir, ou le doigt d’un anneau précieux qui ne se pouvait plus retirer, ou l’oreille d’une boucle infinie. Ce bijou, qu’il vous attribuait, si fin soit-il, vous couvrait d’or des pieds à la tête. Enfin, il posait sa main sur vous, sa main d’or souple et chaud, et toutes les noces, toutes les bénédictions fondaient ensemble sur votre âme.
Personne, cette règle a déjà été ici évoquée et transgressée, personne n’entrait jamais dans la chambre de Selim, que la Soigneuse et très rarement Osmin. Le Pacha préférait recevoir, une fois le cabaret fermé, dans les coussins encore marqués des corps lourds et éprouvés des invités, qui tremblaient de froid et d’épuisement, robes malmenées, smokings chiffonnés sur le trottoir, dans cette heure d’avant l’aube en attendant que leurs chauffeurs, qui dormaient d’un bienheureux sommeil artificiel, viennent les tirer de ce mauvais pas de trop, de ce mauvais calcul qu’avait fait leur orgueil en s’aventurant au Sérail par la porte haute.
L’or est tendre, malléable, compréhensif, il garde la mémoire des larmes et des rires et la plupart des bijoux dont nous soulagions les clients devaient être refondus, tant ils suintaient la misère et la méchanceté.
On racontait dans les murmures du Sérail, une histoire d’or que je raconte à mon tour sans avoir la moindre preuve de sa véracité, mais qui me trouble encore aujourd’hui. Il se disait qu’Osmin avait à plusieurs reprises — qui se comptaient sur les doigts d’une main de voleur —, conduit jusqu’à Selim l’un ou l’une d’entre nous dans le cabaret désert. Il convenait de se dévêtir entièrement, ne conservant que l’or qui ne pouvait plus se retirer. Alors d’un coffre que personne n’a jamais vu, Selim sortait tout l’or de ce monde, le réchauffait dans ses mains et vous en couvrait, jusqu’à ce qu’il ne reste au fond du coffre qu’une minuscule clé de vil métal. Ensuite… ensuite, il ne se passait rien. Mais toute la perplexité du monde emplissait les yeux du Pacha, jusqu’à étouffer complètement leur étincelle d’or. Cela pouvait durer des heures. Il est dit qu’une fois Selim aurait soupiré si fort que les colliers et les bagues avaient tremblé sur le corps qui les supportait, resserrant autour de lui leur étreinte d’angoisse. Mais il se raconte également qu’il pouvait parfois rire très doucement, chantant pour lui seul une chanson ancienne et qu’en une seconde l’éclat d’or envahissait son œil jusqu’à devenir un fruit jaune du jardin des merveilles. La chaleur de l’été vibrait alors dans les bijoux et l’enfance du soleil inondait le corps qui les supportait.
Osmin, même nu, dans les bains de vapeur, ne laissait voir aucun or qui ne se puisse retirer. Il ne souriait jamais. Il gardait jalousement au fond de sa bouche les énormes dents de sagesse que Selim lui avait offertes.
— L’or, si tu en as besoin, il est toujours avec toi.
— Je n’ai besoin de rien, Bassa, je suis toujours avec toi.
Quand à sa plus grande surprise l’un ou l’une d’entre nous arrivait à vouloir quitter le Sérail, Selim lui retirait le bijou. Simplement.
Tu reprends ta liberté, je garde ta captivité.
Mais la nuit, bien loin du Sérail, on pouvait encore boire à grands traits le vin de lune de ses yeux d’or. Et le tatouage invisible de sa main nous protégeait du froid et de la peur.
15/04 [COLLOQUE] Au féminin : occasion de partager un logement avec des universitaires, pour une durée comprise entre 25 minutes et deux jours. Au masculin : Hoquet collé de loquacité. ** Des mois après les faits, on me demande de réaliser pour deux mois plus tard, un article de mon intervention dans un colloque. L’espace d’un instant, je suis tentée d’écrire ce qu’il m’en reste. Le bon sourire d’un ami de longue date, l’enthousiasme d’un béotien drôlement bien renseigné, l’absence de ma source principale — une grande honorable vieille dame —, la rareté de mes pairs dans l’assemblée, l’incertitude d’avoir fait entendre que les règles de la vie en société s’appliquent dans les relations des personnages de comédie, les questions à feu nourri toutes dirigées vers l’autre intervenante, ayant eu le malheur de plancher sur un sujet identifié comme jeu de massacre par une grande partie des spécialistes en présence. Ce bilan peut sembler bien sombre, il n’en est rien : il est un grand avantage dans la partie à bien connaître les forces en présence. On peut dès lors choisir de ne plus travailler qu’avec un bon sourire et renvoyer le reste à ses chères études.
14/04 [VACHE] Sa robe moutarde lui allait « comme un coup d’éventail dans l’œil » est l’alternative élégante du « tablier à une vache », et dit mieux la maladresse qu’il y a à ne pas savoir s’habiller soi-même passé l’âge de 7 ans, pour le côté pratique et de 21, pour l’esthétique.
**
J’ai ce souvenir de mon amie Julie me racontant qu’au début du XIXe siècle un peintre français avait réalisé un tableau de vaches qui plut tant que par la suite elles étaient devenues le modèle de référence en matière bovine. On les copiait et plus personne n’allait aux champs pour en voir de vraies, pour peindre d’après nature. Cependant, quand on les regarde de près, quand on les regarde vraiment, non pas seulement le signe vache qu’elles donnent, mais bien comment elles sont faites, non pas peintes, mais montées, ficelées, fabriquées, on s’aperçoit vite qu’elles ne tiennent pas debout. Littéralement : si un dieu cruel et blagueur s’amusait à leur souffler une incarnation, comme à Pinocchio, elles ne pourraient pas tenir debout ni vivre. C’est un souvenir flou, il devrait être mieux étayé, pour être crédible, à moins que ce ne soit un rêve… J’y pense souvent. Notamment en regardant des personnages que créent les interprètes sur les plateaux d’opéras. Un nombre certain ne tiendrait pas debout une minute si on les sortait dans la rue, à l’air libre.
13/04 [LOGEUSE] Je constate parfois que l’aventure de la Dose de Poésie s’exfiltre dans mon travail. Elle est l’invitée, la chérie, l’attendue, la petite fille qu’on appelle Aimée ou Bénédicte à sa naissance. Elle agit sans moi et m’agite parfois sans ménagement, déroute mes beaux projets de cohérence dramaturgique, de justice rendue à l’œuvre ou à l’histoire. Elle est ma chuchoteuse : je ne comprends pas ses mots et voilà que tout est pourtant réinventé. Je loge en la poésie une confiance sans limites — ce que je me garde bien de faire subir à mes proches —. Et voilà qu’en ce jour de fatigue, je reviens dans une petite rue où j’enseignais il y a tout juste vingt ans. La façade de l’hôtel borgne qui s’y trouvait a été repeinte en blanc et ornée d’ombres de ramures chantantes qui caressent presque ma joue au passage. L’enseigne d’alors, je l’ai oubliée, mais à présent, l’hôtel s’appelle Poème.
**La terre s’est ébrouée une bonne fois comme pour se débarrasser de tous ses parasites. Cette bonne veille planète-chien en a eu marre de nous trimballer. Sa grosse carcasse s’est fatiguée de nous, après cette longue histoire d’amour égoïste.
Si incroyablement vite. Je n’ai pas l’intention de devenir l’historienne des Catastrophes.
J’avais 19 ans quand j’ai écrit un texte qui commençait par ces quelques lignes. J’avais il faut dire un problème de logeuse à petite échelle qui avait le mérite de m’interroger sur la notion d’habitat et d’hospitalité. La dame en question était une descendante en ligne directe des Ténardier. Petite, sèche et mauvaise comme la gale, elle extorquait des étudiantes en mal de logement en louant à prix d’or des chambres dans un pavillon excentré, qu’elle venait de racheter à une voisine mourante et qu’elle faisait semblant de retaper avec pour seule aide une pauvre fille de la DASS, qui à 25 ans avait déjà morflé pour toute une vie et qui lui servait par surcroit de maîtresse. Il y avait une salle de bain pour deux étages bien remplis, c’est-à-dire une pièce où se laver, et qui était également le seul point d’eau. Ma chambre, comme à peu près toutes les autres, était meublée d’un lit à ressort d’un inconfort de purgatoire et d’un microcanapé en velours chocolat râpé et défoncé comme pas permis, dans lequel j’ai lu l’intégralité des pièces de Marivaux, du Journal d’Anaïs Nin, des romans de Flaubert en buvant du thé au caramel que je faisais chauffer sur le petit réchaud qui tenait à chacune lieu de cuisine et de chauffage d’appoint. Les plus chanceuses avaient une table. C’était loin de la Fac à flanc de montagne, des cinémas, des bars et de la moindre épicerie, dans une sorte de faubourg résidentiel qu’on ne pouvait rejoindre qu’en longeant le stade en n’en menant pas large à la nuit tombée. Comment avais-je échoué là ?… Eh bien par la fenêtre de ma chambre, on voyait un cerisier magnifique qui aux premiers jours de septembre avait emporté le morceau.
La logeuse l’avait fait couper moins de deux semaines après mon installation.
12/04 [ASSUMER] Je porte le chapeau de Gardefeu qui allait si bien à Gontran. C’est-à-dire que je l’emporte, sur ma tête, une fois le spectacle remis dans sa boîte d’où il ne sortira plus jamais. Je prends toute la responsabilité de ce qu’il a changé change et changera la vie de ceux et de celles qui l’ont fait et qui l’ont vu, même de manière infime, invisible… car bien qu’intraçable, la Cellule Pontévédrine Infiltrée, demeure une cellule : vivante et apte à se reproduire sous les formes les plus inattendues. En cette heure où tout le monde se bouscule pour dire j’assume à la moindre occasion, j’emporte le chapeau. ** Il faut bien comprendre qu’à présent quand une personne dit qu’elle assume, elle ne prend en aucun cas sur elle tous les péchés du monde. Elle ne fait pas non plus allusion, plus modestement, à la moindre intention de se prendre en charge, non plus que les conséquences de son inconséquence. Elle ne consent pas lucidement à ce qu’elle est du point de vue psychique, moral, social, etc… Si tel était le cas nous pourrions régulièrement être très très en colère, puisque passée la déclaration (« Mais j’assume ») nous ne voyons, comme sœur Anne, rien venir. Bref, nous pourrions nous sentir floué. es, méprisé. es, joué. es, en associant ce mot aux définitions qui précèdent. Mais pas du tout, c’est à une autre que ce « J’assume » d’apparence fanfaronne, condescendante et vaine se réfère : Prendre ou accepter, mais sans le faire sien, c’est-à-dire se donner ou recevoir à titre d’hypothèse comme base d’une recherche d’un raisonnement (CNRTL). Sans le faire sien. C’est plus clair comme ça non ? Quant au « raisonnement », ne cherchez pas, c’est purement ornemental.
11/04 [DANTESQUE] Trois classes lilliputiennes en gilet jaune au bord du carrefour-monstre de la Porte de la Villette, sous le périphérique rugissant, avec leur frêle garde d’adultes prête à mourir pour elles. Une institutrice, vaillante et vigilante, lance : là, ça va être dantesque, mais ensuite le pire sera passé. Dans le petit matin périparisien, ce mot comète dans le ciel des petits, surgit en épiphanie. Comme j’ai pu Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, j’entre dans la capitale en suivant les 7 cercles de l’Enfer, au milieu du chemin de ma vie parisienne. ** S’adjectiver pour le poète est une forme de consécration. Hugolien, rabelaisienne, rimbaldienne… Dantesque : relatif à la poésie de Dante, donc repérée, reconnaissable entre mille. S’adjectiver c’est être reconnu d’utilité publique, linguistique, langagière, stylistique. Cette fameuse utilité après laquelle (dés) espèrent les artistes en occident… Dantesque fait bien entendre le complet chaos, la toute petite taille de l’humain face à la catastrophe, au cosmos, à ce qui échappe, du froncement de ses propres sourcils au saccage de ce qui protégeait son espèce, et qui s’est retourné comme un gant que quelques nantis jettent sans plus s’en apercevoir aux visages de la multitude, depuis longtemps à terre, incapable de le relever, d’en parer le coup, d’en mordre la main. Oui, je m’égare sûrement, mais que faire d’autre une fois sommé ce labyrinthe concentrique ?
10/04 [QUESTION] J’ai une micro-question. J’ai une toute petite question. Les élèves craignent de me déranger. J’ai montré les grosses dents pour avoir la paix pendant que je faisais de la lumière. Mais surtout pour les inciter à chercher avec leur tête comme dit Mère-Grand quand un objet s’est perdu. J’ai une dernière question, dit l’un d’eux. Oh non ! Mon cœur fond. Plus de question : fin de la conversation. Mais finaud, il nuance : une dernière question, pour l’instant. La douzième des fées, celle qui n’avait pas encore formé son vœu, s’avança alors. Et comme elle ne pouvait pas annuler le mauvais sort, mais seulement le rendre moins dangereux, elle dit : « Ce ne sera pas une mort véritable, seulement un sommeil de cent années dans lequel sera plongée la fille du roi. » ** C’est devenu une rareté, la question. La vraie question. Celle qui attend une réponse ou une autre, qui n’est pas déjà contenue dedans. Pour excuser du peu (d’intérêt) on dit : c’est une question rhétorique, mais la rhétorique, justement semble être le cadet des soucis des lieux où pullulent ce type de questions, prémâchées, prévomies. Ces questions zombies contaminent la langue par l’oreille et bien vite, on ne trouve plus une personne en capacité de demander vraiment quelque chose… C’est-à-dire d’écouter la réponse qui lui sera faite, d’en accepter la main tendue et sûre alors qu’elle s’est lâchée dans le vide en admettant son ignorance, son besoin, son urgence, son désir. Et il n’en va pas autrement de ce que nous ferions bien de bien nous demander à nous-mêmes.
09/04 [EXIL] Le partage d’une utopie est à la fois voyage et usage. Ce lieu qui n’a jamais existé, ceux et celle qui l’ont connu, créé, en porte une part, simultanément tout et partie. Leurs rencontres occasionnelles comme leurs retrouvailles exceptionnelles, superposent ces cartes précieusement conservées ou oubliées et ce faisant, en ravivent les couleurs d’une façon saisissante, poignante, à tout dire. Mais l’on dit peu. On se dit : Je suis de là, mais seulement à soi-même. Il est si délicat le sol de l’utopie, quand on frôle l’idée d’un retour possible. ** Nous sommes loin du Pontévédro. Tou.tes ses ressortissant.es croient dur comme fer être expatrié. es. Et de reconstituer à grand renfort d’alcool, de rituels et d’imagination le parler du pays et les fêtes nationales, en pensant chaque jour, — qui avec envie, qui avec terreur, mais tou.tes avec une sévère nostalgie, qui leur fait couler le nez et les yeux et embrume leurs esprits d’airs traditionnels dont les couplets échappent obstinément — à la mère patrie, sont en réalité en exil. Pas de retour possible : le Pontévédro n’existe pas, mais ses ressortissant.es, bel et bien.
08/04 [L’UNE] Les Chinois ont aluni sur la face cachée. Nous connaissions l’autre.
** La grande Hune au petit perroquet… La femme d’Attila aimait les couleurs. Quant à celle promise de la super lune… auprès de qui peut-on déposer une réclamation ?
07/04 [HEURTOIR] De retour à la maison-mère, un cadeau m’attendait. À l’instant où le papier de soie découvre l’objet, la Reine-Maman m’annonce : C’est une boîte en os ! Frisson d’horreur monté des profondeurs — soudain, c’est l’été à Porquerolles et mes parents, toujours soucieux de mon instruction du monde, tentent de mettre dans ma main un os de seiche. Rien n’égale la terreur de cet instant de plein soleil, sur une roche surplombant l’eau turquoise. On se doute que les occasions pourtant ne manqueront pas dans la vie de cette petite fille friable. Mais par la suite, la sidération l’emportera, ou la colère, ou le rire. — Ma mère m’avait assuré d’avance : si ça ne te plait pas, on peut l’échanger. Et sans attendre, elle m’emmène dans cette curieuse petite boutique de chinoiseries, presque intrigante dans cette morne petite ville de province. Mais passé le seuil, ce rendez-vous avec le mystère est irrémédiablement raté. Mon œil passe sur tout leur stock, — on peut l’échanger — et pour une main d’or articulée sur un montant, servant communément à frapper aux portes, afin d’en obtenir l’entrant. Je n’avais à cette époque aucune porte mienne où la fixer, mais l’échange se fit, de la boîte en os à la main d’or. Depuis, j’ai reçu une bourse (d’or) de la Fondation Beaumarchais pour mon adaptation à l’opéra de La jeune Fille sans mains des Grimm — dont le nom sent assez son châtiment —. Mais c’est hier seulement, en passant devant une porte discrète ornée d’un heurtoir, que le nom a enfin échangé une poignée de main avec l’os. ** Une jeune femme en turban, assise sur un gros pouf de cuir sombre au milieu des icônes, au mur, au sol d’une petite cour de lumière fraîche. Lasse, faussement débraillée : le décolleté qui bâille promet plus qu’il ne tient. J’envoie ce tableau à une amie de Grèce, photographe de merveilles dont je réalise d’un coup que je n’ai plus de nouvelles depuis… des semaines, des mois. La poésie de ses images accompagne chacun de mes projets — elle sait débusquer une bête dans un rideau de dentelle, sauver les dernières miettes des offrandes de Pâques dans des petits paniers à napperons, dévoiler le ciel, cette chambre bleue de l’amour comme on ouvre un lit — mais la femme autour de l’œil, je l’avais perdue de vue. Pour mon tableau, elle m’envoie la photographie récente d’un heurtoir, en tout point semblable à celui que le mot du jour tient dans sa poigne d’acier depuis un an. C’est le même heurtoir, il n’y en a probablement qu’un à présent qui sert à toutes les histoires.
06/04 [EMBÂCLE] Legs du poète Yves Préfontaine, dont l’art peut-être consiste à embâcler le temps d’écrire un poème les facettes versicolores de son existence — anthropologie, jazz et liberté — en une sorte de creuset liquide, de pré-fontaine vraiment, car rien n’y coule de source qui ne soit retenu un instant de longs mois dans ses glaces et ses bois flottés. Le croiser plus tôt, eut été tromperie, déception… embarras, en un mot, déverbal de l’ancien verbe embâcler, tandis qu’à présent me voilà riche de ce curieux filet à papillons d’hiver, qui s’entend mâle ou femelle, chapeauté ou non de son accent circonflexe. Le poète a tenu (sa) parole de toutes les manières. ** Quelque part, des gens en hiver contemplent cette catastrophe enneigée depuis leur fenêtre. Le virus crée des embâcles humains devant les commerces d’alimentation et de médicaments, le Gosplan a encore connu un gros loupé, alors même que le bloc de l’Est a fondu et liquidé ses stocks de chaussures en taille 43 et de boîtes de petits pois depuis 30 ans déjà. Chacun cherche son masque, pour certains une excuse en forme de cache-misère pour leur honneur perdu bien avant la bataille, pour d’autres, un outil de travail indispensable à la survie.
05/04 [QUAND] Ces espaces où le comment n’a plus de place, et le où même se retire, puisque la seule question qui vaille c’est quand ? Quand sommes-nous ?
** Quand c’est effacé. Il va nu sans ses jours, à peine un chiffre en sautoir, qui n’est pas sa date, mais son âge depuis que Où n’a plus qu’une réponse. Quand la Jeanne est entrée à la maison de retraite, je lui est apporté un petit calendrier dont on arrache chaque jour une feuille. Il sert de décoration : même si les femmes qui s’occupent d’elle le mettent quotidiennement à la page, il est trop loin de ses yeux, et de son cœur pour qu’elle en saisisse le détail de la date. Et finalement nous voilà sur la même longueur d’onde : c’est la semaine des 4 jeudis pour toutes les deux.
04/04 [TONNERRE] Ce sont toujours les élèves qui travaillent le plus qui font le plus de progrès. Isabelle de Charrière écrit vraiment bien. Et j’en suis surprise, encore et encore, courbement, comme d’une attaque au coin d’un bois. Ces étonnements donnent la mesure de croyances désespérément vivaces en moi : celle qu’il existerait un être doué d’un don s’épanouissant de lui-même. Celle que l’écriture des femmes est médiocre. C’est un crève-cœur de porter encore ce genre de reliquat. Il faut que les injonctions soient bien puissantes pour résister après tant d’années à l’épreuve des faits. Je suis cette malade trop bien portante dont la vigueur nourrit la tumeur. Et comment m’assurer qu’en dépit de toutes mes précautions, je ne suis pas contagieuse ? **
Le tonnerre gronde
Muselé encore un moment
Par les chants d’oiseaux.
03/04 [DEADLINE] Difficile de penser à péremption, — ça me rappelle qu’il y a un vieux pot de houmous entamé dans le fond du frigo… —. Mais ligne de mort, simplement pour évoquer une échéance qui n’a rien de fatal, sonne vraiment mélodramatique. Je suis en train de courir le 500 mètres haies — si tant est que ça existe, je ne cours jamais —, un dossier dans les bras. Il y a photo à l’arrivée. Un flash. Et je tombe raide morte. Les feuilles s’envolent dans le ciel du stade… Enfin, c’est une fois de plus passé, sans quoi je n’aurais pas le loisir de disséquer et disserter. ** Au début du confinement, nous avons mangé tous les yaourts qui s’ennuyaient dans le frigo depuis l’automne. À présent que je mesure à quel point le temps nous est donné, je regrette de ne pas avoir poussé l’expérience plus avant.
02/04 [OBSERVATRICE] Inlassablement. ** Mais au monde se superposent, la carte des Villes Invisibles, des milliers d’histoires chuchotantes, le brocart des souvenirs ou leur pellicule mal vieillie, les rêves de la nuit qui pourtant échappent, le désir d’aller voir ailleurs si… Mais si le regard est assez aiguisé, assez pris dans le présent, alors tout cela s’assied en cercle et écoute aussi.
01/04 [FILIGRANE] Si délicat qu’il ne peut même pas supporter la jambe du m dont le gratifie l’enfance — mais qu’il laisse encore deviner cependant. Également : une chose qui est aussi son empreinte. **
Dans le calme de la fenêtre ouverte
Par instant on croit
Distinguer du jour étrange
Le filigrane
Puis un oiseau chante
Et cette croyance
S’envole
31/03 [TOURISME] Ce qui est difficilement supportable dans le devenir de la capitale, c’est qu’il condamne ses habitant.es à y vivre comme des touristes. Le pronostic de Gardefeu dans La Vie parisienne est prophétique : il est bien probable que Paris devenant de plus en plus une ville d’étrangers, dans la suite des temps, le Grand-Hôtel finira par envahir la ville tout entière. Alors, on ne demeurera plus à Paris, mais selon la fortune qu’on aura, on viendra y passer quelque temps pour faire de bons dîners, aller au théâtre… ** Ces mots en -isme avec leur tête de dogme, de religion ou de maladie parasitaire endémique, forment une famille peu fréquentable.
30/03 [ORALITÉ] J’écris beaucoup pour une qui ne croit qu’en ce qui se voise. ** Dans les échanges par écran, les nouvelles sont en train de se tarir. Même les mauvaises nouvelles ont mauvaise mine, en dépit de leur estampille « inédites ». Elles ont une gueule de chute libre, de course inexorable contre la montre et d’endurance. Si on est au chaud, nos routines font péniblement des recettes, difficilement des anecdotes. Le temps des histoires revient. Entre hier et aujourd’hui une amie m’en a raconté deux : le chiffre 30 de Pasternak et les jours fériés de Ray Bradbury. Elle m’a également raconté un film, après avoir pris la précaution de savoir si j’allais le regarder. Quand bien même : je préfère quand tu racontes. Dans le temps, elle et moi nous partagions le même appartement bisangouin et aucun spectacle bon ou mauvais n’était à la hauteur du récit qu’elle m’en faisait le lendemain matin au petit-déjeuner dans notre cuisine penchée (une fois nous en avions lessivé les murs et les visites familières croyaient que nous les avions repeints, tant il faisait clair tout à coup dans ce boyau). En ce moment étrange, nous nous voyons par tous les deux jours, un rendez-vous du matin et nous nous racontons des histoires, en bonnes sorcières 2.0, chacune d’un côté de l’écran, toutes les deux dans la langue des histoires. D’ailleurs, je ne lui ai pas encore dit celle du doigt de l’ermite et celle du guerrier de l’enfant et des cibles…
29/03 [RÊCHE] Le frottement de mes deux mains quand elles ont caressé toute la surface de la maison. Elle m’adopte et mes empreintes qui la recouvrent disparaissent de mes doigts. **Nos mains très lavées. Celles de la Jeanne, toujours douces en dépit des décennies de lessive, de vaisselles, de lavage des planchers à grande eau — celui du bar dont elle décollait le gris pour le faire passer dans la bassine et qui de nouveau avait l’air tout d’arbre —.
— C’est parce que je mets de la crème. Tous les soirs, comme les cent coups de brosse dans les cheveux.
— Tu ne te donnes pas cent coups de brosse dans les cheveux.
— Non, mais toi tu ferais bien d’y penser avant qu’on retrouve un nid dans ta tignasse.
28/03 [BLUES] — Ils me font porter une blouse. Elle me serre. C’est un problème pour vous si je ne la mets pas ? Le chant de travail de Cindy me serre le cœur qu’elle a sur la main. ** Reste au foyer petit grillon… Le blues de Cendrillon, presque tout le monde le porte en ce moment. Et les autres ne sont pas à la fête non plus. Je ne pensais pas que le travail expérimental de l’atelier annuel des élèves nous emmènerait aussi loin. Les fées ont sûrement dépassé la mesure.
27/03 [MAQUIS] Pour vivre heureux, vivons comme des sangliers — dans une forêt toute leur, sans route qui tienne —. ** Ai-je jamais pensé ailleurs ? Je ne parle pas d’être pensée, ça se fait très bien dans les lieux communs, dans les villes, dans les jardinières des balcons, dans les clichés des cartes postales, ces minces barrières de carton pour seule défense du temps « libre », autant dire buvards assoiffés des journées ouvrables à quelques pas de là. Peut-on penser ailleurs que dans le maquis ? Le maquis, étymologiquement : la tache. Les pensées s’écrivent en transparence dans le mouvement sans retour des nuages de son ciel — qu’on contemple coucher, le dos dans l’herbe sèche et caillouteuse, qui travaille la peau et les muscles, refusant du tout du repos hormis son apparence —, avant de se fixer dans sa flaque d’encre en noir sur noir. Les pensées là vivent, criminelles en cavale, chevaux sauvages, sages sorcières à sauge, amoureuses enfuies… Aux courbatures, à la difficulté à voir bien clair, on se rappelle le coût de la pensée. Son absence de livreurs, sauf ailés. Sa solitude. Son inconfort qui saute au corps sitôt qu’on l’installe dans un canapé moelleux, qui paradoxalement le dézingue, lui tasse les vertèbres, lui bousille tout ce qu’il a de sacrum. Ai-je jamais enseigné ailleurs que dans le maquis, dans cette école buissonnante à peine dissimulée sous quelques faux branchages de protocole ? La continuité pédagogique peut-elle avoir lieu dans le Dark Web ?
26/03 [ENLÈVEMENT] Certaines personnes ont une fonction onirique, qui double, par l’intérieur, celle qu’elles exercent parfois au quotidien à nos côtés. Elles portent en elles l’attrape-rêve qui nous correspond… ou plutôt qui correspond avec nous à travers elles. Quand elles traversent notre sommeil, elles n’ont plus rien à voir avec le Pierre-Paul-Jacques de notre connaissance et malgré tout, il est difficile au matin de croire que toute cette puissance de couleurs, de scénario, de présences mise à notre disposition nuitamment le soit à leur insu. Libre à nous cependant de vérifier en les interrogeant avec tact. Voire de les informer de ce qu’elles trament, au besoin. ** Tu es si jolie, on va sûrement t’enlever. Un dit de ma grand-mère Jeanne qui amenait instantanément les Égyptiens voleurs d’enfants des Fourberies de Scapin ou du Mariage de Figaro à ma porte. Je les attendais de pied ferme, parée justement pour l’aventure, car tout vaut mieux que de rester à la maison à qui à l’âme intrépide. Ils ne sont jamais venus. J’ai dû me rabattre sur les atlas. Puis sur Les Carnets d’un Disparu, l’histoire d’un petit gars qui se fait bien joli pour qu’on l’enlève de là.
25/03 [ŒIL DE BŒUF] Dans la Vie parisienne, pour qualifier le stratagème de Raoul de Gardefeu (faire croire à un couple de touristes suédois que son appartement est un des petits hôtels du Grand Hôtel et se faire passer pour guide dans l’espoir de conclure avec la dame), Madame de Quimper Karadec dit : « Ça sent assez son œil de bœuf ». Il n’y a pas de limite aux spéculations en cours pour interpréter cette expression, depuis le dégoût des élèves véganes, jusqu’au souvenir de Marcel Proust monté sur un tabouret pour se rincer l’œil par le hublot au-dessus de la porte de la chambre d’un bordel très gay dans le film de Raul Ruiz… Mais pourtant, celle qui a ma préférence, c’est que nous n’en savons rien : Madame de Quimper Karadec est le vestige d’un monde disparu, dont elle porte la parole perdue avec la loufoquerie de rigueur en pareilles circonstances. Elle est comme cette machine quelque part au fond du musée du lacet d’une petite ville bretonne, dont personne ne sait plus l’usage. Elle intrigue une seconde à peine, mais bien des années plus tard, elle est le seul souvenir qui demeure d’un été tragiquement oisif. ** Dans ma rue de nombreux chien-assis parfois de guingois, mais pas un œil de bœuf à l’horizon (qui est tout proche au temps du confinement citadin). Restent ces fenêtres, qu’on peint dans le bureau d’en bas, donnant sur le littoral ou vues de l’extérieur, pour créer une sorte de courant d’air de mer. Le double E dans l’O du mot, évoque d’ailleurs une baignade en bassine, une pour chaque pied, avec du sel. Jean-Marie Pontévia (Professeur d’esthétique à l’Université de Bordeaux) qualifie l’Œuvre de Robert Desnos d’Œil-de-bŒuf ironique — occasion immanquable de tripler les bassines, même si, à bien y réfléchir ces trois E dans l’O font davantage penser au pique-nique sur la plage, aux œufs durs salés au sable… —. Comment regarder ? nous demande-t-il…
24/03 [CLIQUETIS]
Depuis que j’ai changé de clavier, mon écriture cliquète. Ce n’est pas un cri, plutôt un pas. C’est assez distrayant : je pense aux gâteaux secs d’Indiana Jones et une foule de petits insectes laborieux se précipitent pour charrier les mots de ma tête à l’écran en fourmillant par les doigts. Ils ne peuvent porter plus d’une lettre chacun et pour ajouter un accent circonflexe ou supprimer une majuscule au saut de ligne, ils doivent s’y mettre à plusieurs. C’est assez distrayant : je pense à toutes les couleurs de carapaces disponibles pour les scarabées de par le monde et à Wajdi Mouawad. La vélocité des cliquetis ne compense pas ces fréquentes sorties de route, et je dois composer quand je retrouve un type dans le coma au milieu d’un Voyage dans la Lune et que le ciel de la Vie parisienne s’assombrit sur des cafards, tout ça à cause de ces petits martèlements qui mortellement agacent mon entourage. Si j’écrivais à la plume, mes travaux seraient traversés de reptiles peut-être. Indiana serait encore là, avec Marlon Brando, cette fois. Ou d’otaries incessantes traçant leurs chemins sur l’eau de la page… ** Le Cliquetis est en possession de toutes les clés du Sérail. Il importe que leur entrechoquement soit audible et cristallin — l’idée de prison n’a pas besoin de démonstration, elle flotte comme l’encens lourd dès que la porte d’entrée se referme sur les invités. Le Cliquetis arpente tranquillement le Sérail, disponible pour quiconque l’appelle d’un geste discret, pressant l’index contre le pouce dans un quart de tour délicat — comme on ferait d’une clé minuscule dans une fine serrure d’argent —. À la ceinture du Cliquetis pendent cependant quelques clés monstres qu’il faut tourner à deux mains dans les grosses serrures rouillées des portes basses, mais celles-là même rendent un son clair quand le balancement de sa marche égale les envoie contre leurs petites consœurs. Dans les rares instants d’immobilité du Cliquetis, les sens aiguisés par la nuit du Sérail se hérissent comme des chevaux cabrés de la délectation insupportable de ces tintements incessants et l’on croit voir un tunnel vertigineux dans la succession des anneaux des clés, qui s’engouffre par les caves avant de courir sous la ville, offrant geôles et retraites sûres, au besoin. C’est une illusion. Le tunnel existe. Selim seul en a la clé.
23/03 [ZOO]
Magnifiques aux/Bras infinis et queue pareille/Gibbons corps de l’air ** Dans le livre de Pacôme Thiellement, un passage sur le zoo. Un rêve, noté deux fois, à 20 ans d’écart. Une histoire de lama qui tire la langue à heure fixe, de sa transformation en biche, de Tintin au Tibet et de grands-parents… je ne retiens rien : tout cela me tire vers mes propres travaux. Un cerf blanc ne rentrant qu’à mi-corps dans le four, rêve mien traverse la page. Mais soudain je vois tous ces zoos humains ou presque qui émaillent mes mises en scène. De l’Italienne à Alger à L’Enlèvement au Sérail en passant par Alcina et même Fortunio, avec son jardin d’âmes captives, j’ai collectionné les collections étranges, les cages à chanteurs, les îles sans départ, l’amour maladif des collectionneurs, des collectionneuses, pour leur petit monde en serre.
22/03 [ACCROCHAGE]
Lors d’un accrochage d’aquarelles, aucun mot grossier n’est prononcé. J’en fais cependant un constat. ** À un croisement dans Beyrouth, deux conducteurs s’invectivaient, comme ça, pour la forme, sans grimper dans les tours, en guise de politesse visant à entretenir une espèce de normalité, une espèce d’humanité, alors qu’ils attendaient le prochain feu du ciel.
21/03 [BOUTURE]
Ce caoutchouc offert nain, mais déjà monstre dans l’appartement minuscule où j’avais logé la fin de mes études, voilà que vingt ans plus tard, il décline dans l’immense Fabrique. C’est un chagrin de voir que ce n’est pas dans son vieux pot qu’il fait sa meilleure soupe, ce vieux compagnon encore vert, malgré tout. Un de ses congénères, croisé lors d’un voyage dans les Alpes, m’a révélé le secret de son immortalité, comme le perroquet du conte soufi apporte à son lointain cousin encagé celui de la liberté. Il faut mourir et puis renaître, ici et là. Il en va finalement des arbres comme de la cuisine infinie de cette soupe toujours réinventée à partir du reste de la veille. Mais pour nous autres, alors, qu’en est-il ? ** Nous sommes parti.es chacun, chacune, avec une bouture de Cendrillon. Dans chacune des 14 petites fenêtres ouvertes, elles prennent déjà.
20/03 [CALCIFIÉ] Il m’apparaît que si les femmes ne postulent pas en masse pour des postes qui ont toujours été tenus par des hommes, c’est notablement parce que ces posts ont été conçus et faits à leur mesure par ces mêmes hommes et que la seule proposition qui leur est faite est de s’insérer dans cet habitacle calcifié, quitte à s’atrophier, à s’estropier, à s’attrister. En aucun cas, on ne leur propose de perestroïquer, de construire à côté quelque chose à forme humaine et non pas mâle uniquement. Qui voudrait prendre la place d’Atlas, sachant qu’il y a une autre façon de faire que porter héroïquement seul le poids du monde sur ses épaules, mais qu’il lui serait interdit de mettre en pratique, par exemple, la dynamique légère de la charge justement répartie ? ** Les inventions, les trouvailles, les triples saltos que cette période hors-norme, extra-ordinaire, engendre déjà et engendrera, combien de temps faudra-t-il au gouvernement pour les calcifier en règle générale, pour les amoindrir en les banalisant, pour nous les faire regretter ?
19/03 [MANQUÉ]
Le rendez-vous des nuages, dans La Vie parisienne, pour être manqué n’en est pas moins beau. D’ailleurs il tire même de son évitement la seule beauté possible dans un tel entrelacs de faux-semblants, d’illusions, de croyances et de traquenard. Pauline et le Baron, à l’amble un instant, n’avancent pas plus avant : vite, vite, le nuage s’est retiré et le plancher des vaches briserait leurs pantoufles de verre. Un biscuit de Savoie, confectionné chez un célèbre pâtissier du siècle dernier, ne gonfle pas au four : il est manqué. Toutefois, le chef du « laboratoire » (…) ne voulant pas qu’il soit perdu y ajoute du beurre fondu et une couche de pralin. Ainsi repris, le manqué plut si bien qu’on lui laissa ce nom (Ac. Gastr.1962). Le manqué est si réussi qu’on lui fabrique un moule pour être sûr de rater convenablement à chaque fois : le moule à bords hauts, dit moule à manquer. ** En entendant le chiffre 45, dans la petite cuisine qui jouxte le salon où les belles filles battent les cartes, les larmes me montent. Nous n’allons rien manquer de décisif, dans cette séparation, puisqu’il n’y a rien à voir sinon rien à vivre, mais les parties de rami, les conversations et le contact osseux et poupins tout ensemble de ces grands corps pensants, nous aura bien manqué, quand viendront les retrouvailles.
18/03 [AQUEUSE]
La goutte d’eau qui fait déborder le vase, je m’interroge sur sa teneur en sel. Est-ce une larme ? Un reste de salive mal employée ? Ou bien encore la trace infime d’un lointain orage, sorte d’effet papillon-boomerang, temporel plutôt que spatial, qui enfin parvient ? ** La goutte d’eau qui fait déborder le vase est un postillon.
17/03 [DUCHESSE]
Les pommes duchesse sont des choux romanesco en patate. ** Pomme à Dine, pomme à Chine, pomme à Suzette et Martine, pomme à la belle Lison, à la Comtesse de Montbazon, pomme à Madeleine, Orange à la Du Maine.
Comptine retenue plutôt qu’apprise dans l’enfance… la nature tout à fait gaillarde de l’affaire m’échappant, n’en connaissant que le refrain. Elle vient toujours chantonner à mon oreille en réponse au mot Duchesse… Après étude, il semble que la duchesse de Montbazon fut chassée de la Cour par Louis XIII, et Anne de Bourbon-Condé devint duchesse du Maine par son mariage avec le fils bâtard de Louis XIV et de Mme de Montespan. Il semble que cette comptine à deux duchesses ait également taraudé Gérard de Nerval et Alexandre Dumas…
16/03 [DOUÉE]
… de raison, je me suis rendue à l’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai. Je m’en félicite grandement. ** L’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai est reportée sine die. Ma pratique magique n’est pas tout à fait au point si je déclenche une pandémie internationale, souhaitant simplement être disponible pour ce moment d’importance et d’amitié. Le temps m’est donné de voir si je suis plus douée pour les cours en visioconférence.
15/03 [CHIFFONNER]
Histoire singulière de quelques vieux Habits : faire dans la dentelle façon Henry James. ** Le même verbe pour dire froisser ou arranger avec goût. De notre temps, de notre humeur, de notre peur, pareillement.
14/03 [PARISIENNE]
Mythe de deuxième zone. ** En temps ordinaire, Paris m’est depuis longtemps devenu un mal nécessaire. En passant rapidement dans les rues, j’y vois ce que j’y voyais, étudiante, jeune femme, sous la forme résiduelle de la couche de peinture écaillée d’un décor de mauvaise facture. De ceux qui ne tiennent pas les reprises.
Si nous habitions la même ville, ce ne pourrait être qu’une petite ville, de celles qui font dire « c’est où ? » juste après leur nom, nom qui garde son secret, comme ces villages magiques qui n’apparaissent qu’une seule fois par siècle ou qui se dérobent au regard de l’ennemi, bien loin du Secret de Paris, dont on a vendu le vide et le plein tant et tant de fois qu’il n’a plus que la matérialité de la croyance — et je me souviens de quelques lieux que j’aimais et qui ressemblent à présent à leur caricature, comme Chirac avait fini par se confondre avec sa marionnette, bénéficiant au passage de sa sympathique maladresse au point qu’à heure de la Justice, il ne soit plus resté de lui qu’un enfant oublieux. 
La même Ville/E.C
13/03 [HARPE] La harpiste m’effraie délicieusement. Avec sa harpe. Tout le temps je pense à La jeune Parque, sans avoir relu le poème, je sais qu’il tombera, comme les mains de la harpiste, juste, à l’endroit de ce délicieux effroi. J’ai envie d’en réunir trois. Elles seraient maternelles comme les araignées de Louise Bourgeois, industrieuses comme Pénélope tissant et détissant un arpège ici et là, patientes comme la mort, leurs ciseaux toujours cachés dans leurs cheveux. En un éclair, elles déploient leurs grandes ailes noires, et reprennent leur morceau. Ces harpistes. ** Une drôle de musique joue, elle est douce et légère comme un mois de grève en mai, un instant d’inattention et on oublierait que ce sont les Parques qui s’amusent à la harpe.
12/03 [BROC] On entend BRO, non ? BRO D’O. On voit un chat qui se rebiffe à l’idée d’une douche. Ou son frère. Ce journal est vraiment fait de bric et de broc. Va, Bro’ comme je me pousse ! ** 2 août 1914 : L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. — Après-midi piscine/Frantz Kafka
C’est ça un journal. Même si on a envie de se saouler à pleins brocs en entendant les nouvelles. Pas un bric-à-brac, qui suggèrerait une présentation favorable à la vente, mais de bric et de broc.
11/03 [FOURRÉ] Au chocolat. Un cri du cœur. Ou une veste, non, des petites bottes russes de contes. Ou un coup. Mais un coup en renard, en douce. Impossible de couper le cordon d’avec l’enfance. Comme ces moufles attachées l’une à l’autre par un épais fil de laine qui court — un furet — dans l’intérieur de l’anorak, le long des manches, derrière la nuque… La moufle de droite, on l’appellera le Minotaure, celle de gauche portera le nom de l’ennemi n° 1. ** La très légère grimace sur le visage des élèves, quand j’évoque le petit pois fourré avec une dinde, devant leur tentative de faire tenir tout un opéra dans un air. Rien que de très normal, ajouterait mon très cher ami Victor Duclos : une vache après l’autre. Elle m’en rappelle une autre cette grimace, proprement horrifiée celle-là, d’un élève peu au fait des expressions imagées, du second degré en général et d’autres subtilités de la langue, en m’entendant le prier de ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain »…
10/03 [GOBELET] — Aaaaaah ! Comme des verres en plastique ? (Vision très ancienne de ma chienne Roxanne gobant une mouche au passage). Je voulais dire gobelets. Je ne voulais pas dire plastique. — Finalement, je vais prendre des verres en verre, mais très solides. Comme un pied d’éléphant qui se pose dessus sans le casser. — Un pied d’éléphant… Comme la plante ? — Non, comme la bête. — Je ne vois pas. — Ce n’est pas de votre âge. Arcoroc un défi aux chocs ?… Laissez tomber. Il devait y avoir un trucage, de toute façon. Ou non. Et alors le pied d’éléphant aura ouvert la voie à la voûte sans colonnes de l’Architecte Mâhyar, comme un passage à travers les alpes, après avoir arrosé la pierre de vinaigre. Mais s’il y a un truc, c’était peut-être de la pisse, après tout, et Pétrarque s’est fait rouler. **
Premier des sept offices de la maison du roi, correspondant au service de la table (l’une des fonctions principales de l’échanson étant de présenter le gobelet au roi). Chef, officier du gobelet. Cet honnête homme n’a jamais fait d’autres voyages que ceux de Compiègne à Fontainebleau, pour le service du gobelet, dont il était officier 
Etienne de Jouy/Hermite
La coupe de Thulé du roi Pausole appartient à cette catégorie dite « du chien de Heiner Müller ». Comme on la fout par terre, elle est toute bosselée, certes, mais c’est la même coupe que celle des Faust (Berlioz, Gounod…). Quant aux autres invité. es du bal, on leur donnera ces petits gobelets mignons en plastiques extérieur argent intérieur or qui ont fait si bien pour le vin herbé des fées dans le Jardin des Miroirs du Parc en janvier dernier. Comme les gobelets de quasi, ils ont des propriétés pharmacologique — ici, celle de rappeler la nuit, le froid, l’extérieur, l’aventure —
09/03 [ GENOUX ] Pour aller du je au nous, il suffirait d’un nudge, croit-on, mais ce coup de coude qui n’a pas le cran de dire son nom et se cache derrière un pouce politiquement correc’ ne nous emmènera pas si loin. Petit. e, on a nounou et de je peu ou prou. Petit. e, on a mal au je-nous, quand le parent s’en va vadrouiller et nous laisse en plan, mal au gène où, mais où ? Mais grand. e. s nous voilà, qui savons tout cela. Ça doit être tendineux Cette fois. Cette foi qu’on a. Me fais pas rire j’ai mal. **
— Quand je dis : je suis à vos genoux, je me mets à ses genoux ?
— Ben non, tu lui dis.
— Je ne me mets pas à genoux ?
— Non, c’est elle qui te met à genoux. Enfin, c’est ce que tu lui dis.
— Je lui mens ?
— Non, tu présentes les choses sous ce jour.
— Le jour des genoux ? Je ne comprends pas pourquoi je ne tombe pas à ses genoux.
— D’abord parce que tu te casserais les genoux en te laissant tomber dessus. Pas maintenant, mais après 15 ans de vie de ténor. Et puis, quand tu lui diras : je suis hors de moi, comment feras-tu ?
08/03 [ADELPHITÉ] Liberté, Égalité, Aldelphité ? On casse si fort les pieds des féministes qui veulent ranimer des mots oubliés ayant pourtant existé en toute légitimité : matrimoine, autrice… Que celui-là, qui n’existe dans nul dictionnaire est par avance bien tentant ! L’impossibilité du savoir absolu autorise le poème Jean Starobinski ** Il y a des mondes inconnus qui ne devraient éveiller que notre curiosité. La chance d’avoir à inventer, de prendre un chemin autre, encore d’herbes hautes, que les sentiers battus et rebattus à plates coutures de la domination omniprésente des uns sur les autres. Hélas le 10 de der double toujours les points de ceux qui ont déjà toujours eu gain de cause. Nous nous croyons, un instant, semblables aux déesses, mais nous sommes sempiternellement Achille derrière la tortue. Quittons la course.
07/03 [PATIENCE] Dans les livres de Jane Austen, une patience de la plus belle eau se tient. Probablement pour les austiniens. Les autres… on les plaint. Elle fait du temps, de l’espace, entre les villes et la campagne, entre les lignes où le monde — cette boule à neige — se retourne d’un coup. On ne comprend rien, on s’agace ? C’est que la vie est à l’envers tant qu’on tient le reflet pour le modèle. Mais deux phrases longuement muries, tombent dans la paume ouverte de Madame Austen : ordo ab chaos et tempo giusto. ** Les Italiens sont tout à Bocacce — part vite et reviens tard —, Cristina Comencini m’est une cousine à la mode de Jane Austen. Par delà l’ombre de la mort, et l’assiduité de sa vieille servante, la maladie, c’est bien l’intimité, cette promiscuité avec les nôtres qui va devenir le centre de notre attention. Contraint.es forcé. es, parfois jusqu’au tragique comme le rappelle #NousToutes : Être confinée chez soi avec un homme violent est dangereux. Il est déconseillé de sortir. Il n’est pas interdit de fuir. Besoin d’aide ? Appelez le 3919. Plus généralement, nous devrons user de patience, avec les cher.es, avec nous-mêmes. Un vaste sujet pour le roman épistolaire à inventer avec tout.es nos cousin.es de par le monde.
06/03 [FANTÔMES] Ils sont là. Insistants et discrets tout à la fois. Immanquables. Le premier m’avait tant effrayée : alors, il va falloir tous les porter, nos morts ? Je ne savais pas qu’ils apportaient la force nécessaire à ce portage, qu’ils apportaient l’espace suffisant pour leur faire de la place, qu’ils passaient à travers les murs de nos vies sans effondrement. Ils n’ont de cesse de nous dire : la mort, c’est banal.
** Personne ne croit aux fantômes avant de les voir. Nous croyons à la littérature des fantômes, mais jusqu’à les voir, qui voudrait y croire ? Et parfois même en les voyant, on leur trouve mille prétextes pour qu’ils n’existent pas.
The master came back unforeseen ?
Some servant —
no ! I know them all.
Who is it who?
Who can it be?
Some curious stranger?
But how did he get in?
Who is it, who?
Some fearful madman
locked away there?
Adventurer? Intruder ?
Nous ne pensons pas davantage pouvoir croiser un dragon qu’un fantôme. Les mots existent, ils sont beaux, étranges, ils ornent le quotidien. Nous jouons avec leur beauté, avec la peur délicieuse qui les environne. Bien longtemps après leur apparition, ils demeurent incroyables. Et même ensuite, on ne sait pas quoi faire de cette croyance. Comme la gouvernante du Tour d’Écrou ou l’assassin royal de Robin Hobb.
05/03 [JARDIN] Antoine Emaz traverse furtivement mon gros jardin, par le ciel. Le chemin de pierres plates mangées par l’herbe où je m’avançais s’étonne de son ombre et s’égare un instant. ** Une fois par an, on installe un jardin d’œuvres dans le hall des salles publiques du conservatoire. Cette année, il y a des fées. Il s’agit maintenant d’arranger l’exfiltration de l’une d’entre elles vers cet autre jardin : l’atelier annuel des élèves et son chêne enchanté. Quelle vie que la nôtre !
04/03 [COLOMBAGES] Aux maisons qui prennent sous leur aile, des oiseaux. ** Au moment du fait divers qui inspira Mérimée pour sa nouvelle, Colomba avait 57 ans. L’âge vient et je déplore encore que mes parents ne m’aient pas choisi ce prénom de douceur et de sang. Schioppetto, stiletto o strada … Je devrais peut-être songer à m’en venger.
03/03 [SENT-BON] C’est un mot de vieille, de savon au chèvrefeuille, de petit flacon tarabiscoté de Violettes de Narbonne. Je tiens son corps de fauvette dans mes bras endormi, confiant. Le temps l’a transformée en petit oiseau. Plus de dents du tout, c’est normal et la peau si fine sur son squelette volatile. Elle sent toujours bon son petit parfum de sucre chaud. ** Du fond du sommeil, dans l’obscurité de la chambre, je sens l’odeur d’un gâteau et sa couleur caramel. Mes yeux s’entrouvrent : c’est l’effluve de ton parfum flottant dans la pièce alors que tu la quittes en coup de vent.
02/03 [JAVELLES] Il avait neigé en septembre. Sur la route de nuit, nous nous sommes arrêtés : les lièvres s’étaient rassemblés autour des javelles à moitié ensevelies — perdues pour perdues, pas perdues pour tout le monde ! — et ils dînaient de grains, sous la lune. C’était… spectaculaire, tu vois ? #papillotes Notre corps est comme de l’herbe, dit-il. Voilà que nous sommes dans le demi-cercle de la faux. Les pieds de l’archange marchent déjà sur nos compagnons tombés en javelle (Jean Giono/Batailles dans la montagne, 1937). ** Dans un restaurant folklorique de Vézelay, une envoutante et rigolarde chanteuse (Claron McFadden, puisqu’à ces seuls mots de portrait plus d’anonymat possible), m’avait raconté un opéra créé quelque temps auparavant à Lyon. Le livret évoquait un temps après la mort où les arrivant.es pouvaient choisir lequel de leurs souvenirs deviendrait leur éternité. J’imagine, plus que je ne me rappelle, que le librettiste avait interrogé des vivant.es pour se faire une idée. Il me semble qu’à l’étonnement général, ce n’étaient jamais des souvenirs tels que : rencontres amoureuses, naissances, gloire, qui étaient évoqués. Cet opéra, je ne veux pas le voir : j’aime par trop le récit de la flamboyante Claron McFadden et l’intimité incongrue qu’il nouait entre nous en cet instant. Un instant de conteuses. De sorcières. De passeuses d’âmes.
Ce souvenir de mon grand-père des lièvres surpris nuitamment dans leur assemblée autour des javelles, je crois qu’il souhaitera y passer son éternité.
01/03 [ENFANTS] — Et toi qui n’en as pas… Quand tu seras vieille… Tu vas être seule… — … Non. Pas davantage que celles qui en ont, en tout cas. ** Et pour dire vrai, je sais/Que je n’aurai jamais d’autre enfant que moi.
29/02 [ÉVITEMENT] ** L’an dernier, la question ne s’était pas posée. Mettons ça dans la boîte à on-y-pensera-plus-tard, dans quatre ans, en l’occurrence.
28/02 [SOSIE] Charlie Chaplin arriva en troisième place d’un concours de sosie de Charlot. Je tourne et retourne cette information dans ma tête depuis 24 heures et elle me semble la chose la plus sensée que j’ai jamais entendue. ** Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. L’EHPAD semble rempli des sosies de celle que je viens voir. La vieillesse nous brouille les yeux, comme la toute petite enfance avec ces bébés confondus sans leur bracelet, interchangeables, comme tout ce qui est étranger et dont on ne sait distinguer qu’une couleur, qu’un trait… Il y aussi de vieilles femmes affreuses et qui pourraient être inquiétantes — de méchantes vieilles, je ne veux pas manger avec elle — mais elles ne le sont pas, inquiétantes, elles sont déboussolées, cabossées, carabossées, souffrantes, absentes… et puis même déboussolée, délestée de son dentier et de sa mémoire immédiate, sans doute échevelée, la Jeanne ne sera jamais autre pour moi que la relation qui nous lia.
27/02 [GOUTTE] Ni crise, ni accès depuis deux mois, la goutte ne déborde plus mon grand-père. Il y a bien assez d’autres emmerdements, commente-t-il, philosophe (de la mouvance papillotes). ** La salade, il n’en mange plus, c’est pas bon pour la goutte. En fait, c’est le contraire : la goutte prospère en cas de salade.
— Donne-m’en tout de même deux feuilles.
Nous mâchons bien la nostalgie de son jardin.
26/02 [PIRATES] Certaines personnes adultes retrouvent le moyen d’y jouer grâce à l’appel à l’aide, balisé de fautes d’orthographe, d’un ami otage d’un pays lointain. Se faire pirater… un peu de haute mer dans un monde de villes. ** J’ai des affaires de piraterie, un corsaire en mer (Dylan Corlay) tandis que je suis tranquillement installée dans mon bureau d’armatrice en attendant les coffres d’or. Bref, Dylan Corlay et notre équipage jouent le Concerto pour Pirate ici, là et partout et la SACD m’en donne des nouvelles. Un pirate avec un solide code d’honneur que ce Mordicus.
25/02 [KAKI]
Couleur de la poussière aux Indes. Le fruit jaune orangé juteux à chair molle fait bien voir la limite du déterminisme. ** Les kakis et les grenades. Nature morte paramilitaire.
24/02 [RAVI.E] Le kidnapping qui fait sourire. À se demander ce qu’on abandonne quand on est enlevé. e pour être si léger. e. ** Patelin pour l’exemple, il me confie : moi, tu me connais, j’ai pris ma tête de ravi et je lui ai dit que c’était une idée merveilleuse…
23/02 [SUBSUMER] Tristesse à ces mots qui échappent, non par leur puissante nature poétique, mais parce c’est notre vue qui est trop faible. ** Déconcertant de regarder les empreintes de mes bottes de sept lieues aller de pair avec mes pas de fourmis. Et puis le sur-place longue durée qui semble une éternité. Bref, un an plus tard, je ne saurais toujours pas dire ce que subsumer veut dire. (On ne m’aide pas beaucoup pour ce cas précis).
22/02 [ANOURE] Pour faire l’amour, féminin, masculin, singulier ou pluriel, ça n’a pas trop d’importance, mais il faudra une jambe de plus, tout de même, sinon ça ne tient pas debout. Si personne ne m’avait dit que c’était l’amour, j’aurais pensé que c’était une épée nue. (Texte attribué par Rudyard Kipling à un ancien poète indien et cité par Jorge Luis Borges) Le curé est embarrassé. L’éléphant et la souris veulent qu’il les marie. Avec d’infinies précautions, il tente de leur faire entrevoir les incompatibilités incontournables de leurs natures, à terme. La petite souris, justement, honteuse et rougissante, dit dans un souffle, ses yeux pleins de larmes : Je vous en prie, monsieur le curé, il faut nous marier, c’est pressé. ** Quelques instants avant le départ du train pour Thomery, je lis dans Nullipare de Jane Sautière, une phrase sur le doux mufle des vaches de Rosa Bonheur. Un peu plus tard, je me dis qu’elle était sans enfant elle aussi. Une théorie fantasque s’échafaude des liens exacerbés qui uniraient les femmes nullipares à leur animalité, leur permettant de mieux savoir traiter d’égales à égales avec les chats, les lions et les vaches écossaises à poil long. Peut-être ai-je simplement pris un coup de lumière en lisant le dernier passage du livre, où elle se déshabille sur la plage, si présente qu’elle est offerte… La propriétaire du château de Rosa Bonheur accepte gracieusement le don du livre « pour mention du nom » dans sa bibliothèque. Je sens que Jane Sautière serait heureuse de le savoir là-bas. Enfin, je le flaire.
21/02 [MOT] Son émis par quelqu’un qui ne sait pas parler. De la même racine indo-européénne, l’arbre au tronc double porte le fruit Muet et son frère Motus, qui croît dans l’ombre. ** Ce qui devait arriver arriva (et rapidement encore) : la tenue du Journal d’un Mot décupla le goût des mots, leur intérêt, la curiosité, la familiarité et l’audace à leur endroit. Dans mon souvenir de Moon Palace de Paul Auster, un jeune homme au service d’un vieux monsieur aveugle apprend à lui décrire minutieusement tout ce qui croise leurs promenades. Il prend l’exemple, je crois, d’une borne d’incendie et de la vingtaine de minutes qu’il peut passer à la raconter, à l’expliquer, à la faire sentir. Les mots sont devenus ma borne d’incendie.
20/02 [HURLETTE] — Je voulais vous crier bonnes vacances de l’autre côté de la rue, à la hurlette, avant d’aller retrouver des zozos par là-bas. ** Quelle paresse nous frappe pour inventer si peu de mots nouveaux ? D’où mon grand-père sort-il le mot stapano ? Tout le monde l’utilise là-haut, et si je le tape sur internet, des pelles à neiges apparaissent, mais aucune mention directe du mot. Marcel précise : y’en a qui disent stapanos, avec un s sonore et une petite moue.
19/02 [PAIN] — 20 centimes, ça fait quelques tranches de baguette. Pragmatique et gourmand, le chauffeur de taxi fait fi de ma gêne à arrondir si chichement le prix de la course. En prime, il m’offre un bon sourire et un accent des Balkans. Avec quoi je ne pourrais pas plus que lui avec mes 20 centimes, acheter une maison de campagne, mais qui se mangent comme du pain blanc. ** Un copain, m’avait-on expliqué, c’est quelqu’un avec qui on partage le pain. Mais un lapin, me demandais-je alors ?
18/02 [RUPTURE] C’est compliqué, violent, sans pitié, amer, cruel, épuisant. Même pour qui porte un nom amusant comme Gardefeu ou Metella. ** Parfois, une feuille qui tombe.
17/02 [JOURNAL] N’en reviens pas d’en tenir un. Plutôt l’impression de lui mettre du sel sur la queue — technique apprise dès l’enfance pour attraper les oiseaux —. ** Pour écrire chaque jour, il faut de la méthode, peu importe laquelle, mais savoir ce qu’on vient faire là. Pas forcément dans le mobile, dans la fin espérée du journal, mais dans sa forme. La recherche du carnet autrefois pouvait occuper des jours entiers. C’était — je l’ignorais — l’étape 1 condamnée à durer jusqu’à ce que se montre l’étape 2 : sur quoi j’écris. Sur ce cahier et sur moi, sur autour de moi, sur en face de moi, ce qui est saillant, ce que je sens le besoin de consigner. De l’urgence et de la méthode.
Le terme d’intime a une histoire en littérature : Saint Augustin y recourt dans ses Confessions, qui ne sont pas un journal au sens où il ne s’agit pas d’une écriture journalière, mais qui se livrent à une investigation du for intérieur. L’introspection spirituelle constitue l’ancêtre du journal intime ; il s’agit d’une quête de Dieu, effectuée au fil des jours, et qui conduit à un examen de conscience au plus profond de soi-même :
Je te cherchais à l’extérieur de moi-même, mais toi tu étais plus intérieur à moi que ce que j’ai de plus intérieur (tu autem eras interior intimo meo).
Saint Augustin, Confessions, III, 1
Pierre Pachet/Les Baromètres de l’âme
16/02 [FRÈRE]
Ici, on devient un homme quand on donne, sincère et libre, son amour à un enfant, et on devient bon quand un enfant nous donne, sincère et libre, son amour. (DOA / Le Cycle clandestin) Tu valais la peine d’attendre. Elle s’est envolée d’un coup avec ta venue au monde. Je suis devenu un être humain en voyant ta petite tête extra-terrestre sur la photo, avant même notre première rencontre. Tu ressemblais au chanteur de Fine Young Cannibals et tu avais un regard sage et hardi — On y va ? — . On y est allé. Et un soir, au bord de ton petit lit de 5 ans, comme nous nous faisions part de notre peur réciproque d’être oublié l’un par l’autre lors de nos trop longues séparations, tu m’as dit expliqué que tu me reconnaîtrais toujours — parce que tu mets du rouge —. J’étais devenue, hélas sans m’en rendre compte, un bon être humain. Tu m’as toujours considérée d’égal à égale, puisque j’étais ta sœur, j’étais encore une enfant et nos 19 ans de différence n’y changeraient jamais rien. Tu as bien des héro.ïnes dans ta vie aujourd’hui. Avoir été l’une d’entre eux est un honneur qui me caparaçonne aux jours les plus maussades. Hasta la vista, baby.
** Souvent on me demande de préciser : c’est votre frère ou votre demi-frère ? Pas l’administration, non, des gens, dans d’anodines discussions. On ne peut pas avoir de demi-frère autrement que pour l’administration. La preuve : mon frère est mon frère et le sont également d’autres, très intimement frères, alors que pour l’administration rien ne nous lie. Je dis : les frères s’en faire sans trop s’en faire ni s’enfermer dans les petites cases à noter aller plutôt musiquer et poétiser comme ça nous chante à la bonne heure.
15/02 [VICTIME] « Je suis allée porter plainte parce que je ne voulais pas être une victime. » Personne ne veut être une victime. Porter plainte nous permet justement de nous faire reconnaître en tant que victime. Une victime n’est pas une petite chose nullarde et incapable. C’est quelqu’un. e à qui il arrive/est arrivé quelque chose de violent, dont la vie est/a été traversé par la violence. Parfois les victimes sont grand.es et baraqué. es. Parfois les victimes de viol sont très âgé. es. Parfois les victimes sont des enfants. Parfois les victimes sont blanches, plus souvent d’une autre couleur. Parfois les victimes sont des hommes, plus souvent des femmes. Parfois les victimes sont riches, plus souvent pauvres. Jamais les victimes n’étaient au préalable frappées d’une malédiction qui expliquerait, voire justifierait, les violences qu’elles ont subies. Le péché originel n’est pas notre affaire. C’est un mythe polluant, pas une règle de trois. En aucun cas, être une victime ne s’entend sans complément de temps et d’objet. J’ai été victime d’une agression, ça s’est passé tel jour à telle heure. Cette agression ne s’effacera pas. Elle ne cessera pas d’avoir existé. Mais en aucun cas elle ne fait de moi autre chose que la victime de cette agression. Il n’y a pas à en avoir honte ni à en être fier. e. Il y a une plainte à porter, qui n’est pas un gémissement, mais procédure pénale, un acte nécessaire pour que justice soit faite, en reconnaissant notamment que j’ai été la victime d’une agression, ce qui n’est pas acceptable dans la société où nous vivons. ** Weinstein avec son déambulateur, Domingo avec ses excuses.
14/02 [ABBÉ] Avec l’humilité d’un qui ne saurait qu’épeler, l’Abbé a passé sa vie à traverser les écritures comme d’autres la mer rouge. Il en est à présent et pour l’éternité tout mêlé. L’Abbé c’est D. Ou plutôt l’Abbé c’était D., qui est décédé jour pour jour comme il était né, dans le souci de simplifier la vie de ses ouailles jusque dans sa mort. Ses ouailles, vraiment, nous autres, oui, aïe. Quant à nos vies compliquées, elles demeurent intriguées du passage de cet homme, si bon, il faut bien le dire, adieu. ** Tant que l’Abbé D. était là mourir valait le coup. Il savait faire la messe des morts aussi bien que celle des survivants. Il n’oubliait pas ce qui lui avait confié, secrets infimes et souhaits pour l’ultime poignée de main à ce monde-ci. (Quelque soit le tragique du moment, Bye bye Baby des Hommes préfèrent les Blondes finissait toujours pas me traverser l’esprit. Il savait y faire pour que la terre soit légère. Voilà un an qu’il a tiré sa révérence pour aller poursuivre sa foi in situ. Depuis son départ, on s’est aperçu que la mort était très surévaluée, qu’elle ne vaut plus vraiment le coût. Tout ça pour dire qu’en toute logique ma grand-mère a récemment préféré la résurrection à l’enterrement.
13/02 [TALONS]
Tu auras des jambes, mais plus de voix. Et chaque pas sera comme un coup de poignard, petite sirène. Les grandes douleurs seront muettes, ahahahah. À la fin, on coupe les pieds de la jeune fille épuisée, faute de pouvoir en ôter les souliers du diable. Ultra solution. Les talons sont fragiles, Achille, allez de l’avant. Là où ça tombe sans tomber dedans. Enfin, pas avant l’heure. ** Récemment, un pauvre type riche, un usurpateur de souliers rouges a sorti cette sorte de tautologie, qui fait plutôt mine de totologie : Une femme porte des talons hauts parce qu’elle a envie de porter des talons hauts. Dans une vie bien faite, nous pourrions nous assoir en face de notre miroir chaque jour pour demander : de quoi ai-je vraiment envie ? Qu’est-ce que je veux au fond ? Vers quoi penche mon cœur ? Mais d’après le monde du Monde, la seule question au miroir que l’on nous tend resterait : Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ? Nous traînons dans la galerie des glaces, scrutons nos déformations, tandis qu’on sature nos oreilles de logique à Toto, de blagues d’école primaire sur les rôles des unes et des autres, de fadaises sur le tango inexistant de la liberté, du désir et de la consommation. Passons de l’autre côté et portons des chaussures de marche, des bottes de sept lieux ou de petites pantoufles fourrées bien commodes pour l’hiver et l’aventure, la vraie.
12/02 [REMARQUÉ]
Marqué et remarqué. Au fer rouge, d’une croix blanche, tracée au sang de belette — faute de mieux —. Je vous avais remarqué, choisi entre tous, et j’avais discrètement appliqué ma petite marque à la pointe de mes yeux, comme on donne un coup de canif pour signaler pour sien en objet en métal — un pot d’étain —, comme on trace un signe à la craie dans un dos brechtien, comme on colle une vignette rouge sur une œuvre d’art. Marqué, remarqué et dix de der. Le QK entrelacé de fleurs de lys des Quimper-Karadec rougi sur le cul. #lavieparisienne
** Qu’est-ce qui me marque quand je remarque ? Je remarque donnant-donnant : je grave une initiale dans ton bois, oui, la mienne sûrement, ou celle de cet instant, mais également une dans le mien.
11/02 [LIMACE]
— Elle nous trompait ! – Ça pourrait être plus pénible à dire ? – Elle nous trompait… – Comme si chaque mot était une limace dans votre bouche ? – … – Merci. ** Il y a un simulacre de l’empoisonnement particulièrement théâtral chez les enfants contraints de manger (du céleri, des abricots secs, des graines de courges, du lait… parfois de manger tout court). Il renseigne parfaitement sur le dérisoire des expériences de l’âge adulte, en matière de matériau dramatique.
10/02 [ARÉNOPHILE]
Elle a toujours eu un grain ça fait le vide autour d’elle un grain de chaque
Tous les déserts du monde pris dans la doublure de son cache-poussière ** Combien en faudrait-il de grains pour une collection exhaustive ?
09/02 [PICKPOCKET]
C’est indolore. Et puis quelque chose n’est plus là. ** Si seulement nous pouvions toujours être allégé. es de ce que nous perdons. Si seulement nous ne pouvions perdre qu’en étant volés. Nous pourrions alors nous dire à propos de nos proches ce que j’ai pensé l’an dernier en me faisant déposséder de mon passeport : il sera sûrement utile à quelqu’un d’autre. Et leur absence me ferait pareillement rêver.
08/02 [SOCQUETTE]
Un tout petit enfant noir essaie d’enfiler comme un grand sa socquette sale. Tout aussi consciencieusement, les longs ongles rouges de sa mère pianotent sur son téléphone. Il est extraordinairement habile, mais ça ne suffit pas. Elle est ordinairement indifférente, mais ça ne suffit pas non plus. Quand la vente ambulante immobilisée sera accessible, je prendrai deux cafés allongés. ** Sur la table du dîner, le chausson d’apparat de Lélio-3 mois. L’autre est comme la pantoufle de Cendrillon : ailleurs, manquant. Une convive demande comment on fait pour transformer le vair en verre. Pour ma part c’est plutôt la transformation de la pantoufle en escarpin qui m’intrigue : du cousu au soufflé, de la main à la bouche. Pendant ce temps-là, le tout petit garçon a métamorphosé notre chambre en confortable terrier par la grâce animale de son menu ronflement de loir douillet.
07/02 [BAIN] Chacun des interprètes Bagouet a été tour à tour plongé dans un « bain » qui l’a imprégné d’une « matière première », sorte d’état postural de base, commun à tous et à toutes. Victor caresse d’un mot emprunté notre impuissance bienheureuse à nommer ce qui nous est arrivé, ces derniers mois, ces dernières années, au Sérail, au Café, tout ce à quoi nous avons travaillé. Comment le dire ? Non. Comment en parler. Comment le savoir, avec un sourire. ** Hors de ce bain, manière de Bain-Bagouet, je ne veux plus travailler. C’est le lieu même du travail, favoriser cette rencontre de personnes, d’idées et d’atmosphères, l’entremettre. Le reste n’est que mise en place et blablabla. Le temps de répétition est toujours trop juste, serré aux entournures comme un maillot de l’été d’avant, alors autant en faire quelque chose d’autre que de compter sa rareté quantitative. Cette ligne qui file du premier jour au dernier, je la tire dans les profondeurs, ou bien j’y attache un cerf-volant. À quoi bon organiser la répétition s’il n’y a pas de jeu ? À quoi bon s’évertuer à tenir une comptabilité du rien ? Il faut régler des entrées et des sorties, choisir un parti pris, des costumes, mais c’est la couleur d’une feuille collée à notre manteau dans une grande errance en forêt qui seule peut dire de quelle lumière nous parlerons pour Hansel et Gretel. Et le thé chez le Lièvre de Mars, garni des chefs-d’œuvre du concours de pâtisserie de tous les gâte-sauces de l’équipe, rôles-titres, accessoiriste, chef, compositeur, éclairagiste, librettiste, est la seule nourriture pour la pensée qui tienne aux corps.
06/02 [MODE] Nous retravaillerons ensemble : les femmes sont à la mode en ce moment. Amusant de voir des hommes transformés en fashion victimes institutionnelles. Il nous faut absolument cette tenue — en peau humaine —, sinon, de quoi aurons-nous l’air ? Il est suave de regarder un bateau couler quand on est sur la rive. J’aime cette phrase de Sénèque. Tout aussi suave, le spectacle de ceux qui se retrouvent à promouvoir des droits dont ils sont persuadés qu’ils les dépossèdent, non pas des leurs, mais de leur pouvoir, de leurs moyens. Quelle ambiguïté dans leurs signes ! Quelle maîtrise de l’obsolescence programmée de leurs gestes ! Gestes symboliques… au point de n’être aucunement une action. Dans une mode, qui investira plus d’une saison ? Au triste son de ces déclarations, bêtement violentes, je me sens très hiver-hiver, sur ma rive. ** Petite-fille de cuisinière, le bœuf-mode par sa préséance m’interdit à tout jamais de devenir une fashion victime.
05/02 [MILONGA] Tu lis le texte un fois. Tu caches le texte et tu joues la scène. Une fois. Ce qui reste. Et puis tu relis le texte une nouvelle fois. Tu rejoues la scène… Et ainsi de suite, jusqu’au par cœur. Ils appellent ça faire une Milonga. Ah. Toutes ces choses familières, éprouvées, pratiquées qui un jour se retrouvent flanquées d’un nom (autre). Un collectif, la transversalité, le vivre-ensemble, les bars à manger… Mais j’aime bien Milonga. Et puis on a bien ri pendant la répétition. ** Au tango les principes de la danse s’expliquent en trois leçons et un enfant peut s’en saisir. Les dix années qui suivent suffisent à peine à savoir mener la danse en toute circonstance — partenaires, salles, fréquentation du bal… —. Celui ou celle des deux qui recule, peut rapidement faire illusion entre des bras expérimentés. L’inverse n’est pas vrai. Au théâtre, quel que soit le sens de la marche, on ne peut pas donner depuis la scène l’illusion d’une maîtrise ni sa joie, à celui ou celle qui y fait ses premiers pas. Mais comme je le disais à une amie qui s’extasiait des talents — hélas rares — d’une interprète dans un de mes spectacles : on peut arranger les pingouins autour. (Allusion à un metteur en scène qui ne parvenant pas à établir un dialogue avec un ténor, aurait menacé de faire passer 30 pingouins en fond de scène pendant son air.)
04/02 [PHRASER] Boire du noir du bout des lèvres qui se brisent. Phraser la Vie parisienne, broyer du texte à remettre là. Enfiler de longs tunnels enténébrés de verbes et de noms, jusqu’au bleu de ciel, qui n’est pas le bleu du ciel, mais son papier peint raffiné. ** Heureuse rencontre de bibliothèque, La Fabrique du Vers de Guillaume Peureux. Je l’emprunte persuadée d’être dans les limbes au bout de trois pages trop chiffrées et absconses. Tout le contraire ! Il ne s’agit pas d’un progrès personnel — comme il en advient dans le côtoiement quotidien de la Dose de Poésie — mais de sa qualité de pédagogue. Expliquer de façon simple des choses complexes, au lieu de prétendre qu’elles sont simples comme trop souvent on l’attend de la médiation. L’incipit : Départ dans l’affection et le bruit neufs !, l’accord pluriel de l’adjectif qui lie les deux éléments, le sentiment et le son, le son et le rythme, Rimbaud des sentiers, tout cela met le cœur en joie comme aux meilleures heures de la découverte du Jeu verbal de Michel Bernardy dans la bibliothèque du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique et plus tard, dans les rues, dans les ateliers… Guillaume Peureux fait d’emblée apparaître la périodicité qui seule permet d’identifier des mots comme étant des vers. Et de loin, discrète comme une actrice démaquillée quittant le théâtre pour se rendre à une autre nuit, l’idée que le Journal d’un Mot dans sa périodicité répond peut-être à cette définition…
03/02 [CHANCE] Les Hobbits sont sauvés in extremis par l’arrivée des sécessionnistes du Rohan. L’adolescente râle — comme d’habitude… ils ont toujours de la chance —. Dans sa bouche, ça sonne comme une injustice, une invraisemblance… Et pourtant, elle et moi, nous connaissons la chance. Nous sommes nées dans un pays où les filles ne sont pas jetées à la poubelle à la naissance, dans un pays où le travail des enfants est interdit, dans une famille où l’on n’a pas fait commerce de nous… et je ne parle de tous les miracles invisibles ou presque, cette fois où nous avons traversé la rue distraite par notre livre et où la voiture a pilé, cette fois où la maladie — la vieille servante de la mort — a pris la sente bénigne au lieu de la route tragique, laissant aux médecins la possibilité de faire leur travail… La chance et la mort tutoient nos possibles dans une conversation ininterrompue, elles tiennent leur place dans chaque quadrille. Aussi justes et injustes avec nous qu’avec les petites créatures aux pieds poilus. ** Les Noces de Figaro, musicales, transforment définitivement l’essai du Mariage du même : d’une dramaturgie de savonnette au théâtre, déjà difficilement saisissable, se refusant à toute empoignade, on accède à l’opéra à une pure dramaturgie de bonneteau. Les gogos et les badauds restent persuadés qu’avec un peu de chance, ils comprendront tout.
02/02 [ÉPANORTHOSE] J’ai toujours été mal à l’aise avec les gens qui nomment les figures de style. — Ah oui, ce ne serait pas une litote/asyndète/prétérition… ? — réflexion toujours faite sur un petit ton… Je parle, d’une chose, vivante, essentielle, de la lune, j’utilise une figure de style pour en parler et on regarde mon doigt. Tuant. Tuant le désir de parler. Ça doit venir du judo. Ceux qui savaient par cœur le nom des prises et moi qui étouffais sous leur poids. Il y a prescription. Pour épanorthose, c’est différent : je l’ai appris en lisant Ultra-Proust de Nathalie Quintane que j’aime sans la connaître, mais pour de bon. Dans une note en bas de page elle explique : c’est une figure de style qui consiste à immédiatement corriger ce que l’on vient d’écrire, par exemple : « Ta baraque, je veux dire, ta propriété ». Vous comprenez maintenant. Pourquoi je l’aime. ** Corriger immédiatement ce qu’on vient d’écrire, biffer : le geste incessant de la parole qui ne cesse de vouloir dire, mieux, plus. Cette rectification qui avance plus avant le mot couteau dans les chairs, comme dans l’argot « rectifier le portrait », comme dans l’épreuve de purification alchimique. Sans retour.
01/02 [MOSAÏQUE] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits (hors) du Sérail, un ami m’a offert ce mot. À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude. ** https://www.serailcontinuum.com
31/01 [EMPUISSANCEMENT] « Un centimètre carré de bleu n’est pas aussi bleu qu’un mètre carré du même bleu », rappelait justement Matisse à Aragon. L’empowerment, chéri des communiquant.es trempe les femmes dans la potion magique, pour en faire des Wonder Woman à petit short d’or. Je lui préfère l’empuissancement. Il met mathématiquement les femmes au carré, rendant leur bleu plus ostensiblement bleu. Il ne dit pas mieux, mais plus, pas magie, mais surface, quantité. La juste proportion pour cette minorité qui compte la moitié de la population mondiale. ** À la cafétéria, une élève en accueille une autre. Elle glisse sa main à la taille, sans l’embrasser, en soutien. Tu veux que j’aille te chercher un café ? Elle lui avance une chaise, s’assied en face d’elle, l’écoute, en posant une main sur son genou, en se penchant vers elle, afin qu’elle n’ait pas besoin d’élever la voix. Elle prend la forme d’une conque à secrets. Elle n’a aucune conscience de l’attention multipliée dans chacun de ces gestes. C’est inutile : ils se font. Je ne sais pas de quoi elles parlent. Je ne vois jamais qu’un visage de cette conversation. La sororité infuse la pièce.
30/01 [FRANGIPANE] Sous les ciels et les lustres rase-képis, le Général (croix de bois) croix de fer, nous le jure : le marathon de la frangipane est bientôt terminé. Comme il fait le bilan de « l’année 1918-2018 », faut-il en croire ses croix, ou bien faire une croix sur ses choix ? Un autre aura la fève et la haute couronne dorée — Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent —. Alors, en considérant ce sac à blagues de Général blanchit sous le harnais et médaillé comme LE sauveur, on se demande : a-t-il donc donné et hasardé tout ce qu’il avait ? ** À quel moment certaines douceurs deviennent-elles écœurantes ? La frangipane était à elle seule épiphanie dans les galettes, dans les croissants aux amandes, comme le loukoum pour Taor, prince de Mangalore et voilà que depuis plusieurs années je ne voudrais plus que ces plates brioches saturées de sucre et d’anis qu’on faisait dans le Sud de mon enfance. Ou encore la Provençale, disponible deux jours par an, et encore, sur commande dans une boulangerie parisienne, avec ses larges tranches de fruits confits rouges et verts et ses petits cailloux blancs. On s’étonne presque d’y trouver une fève, d’être couronnée à nouveau de papier d’or dans le petit salon chaleureux d’un ami niçois de la Capitale où l’on trône soudain, alors que dans les cantines la profusion des mêmes décorations les rend obsolètes, vaines, impotentes.
29/01 [VERMILLON] Dans la journée malvoyante du ciel neigeux sale de la ville, un manteau vermillon. Kermès d’un instant. Combien d’hivers écoulés depuis que cette couleur a été à la mode ? Le souvenir d’une marinière très douce bat des ailes une seconde contre ma joue. Très vite plus rien que le mur de froid blafard. **
Rouge intense
Rouge très beau (au vitriol)
Safran de Mars ou Crocus
Pourpre transparente à l’or (dissoudre l’or dans « l’eau régale »)
Pourpre à l’or
Oranger, Oranger-rouge
Rouge cerise
Rouge-oranger flammé
28/01 [CROISSANT] Les élèves sont partis pour la lune
Les chinois.es sont partis sur la lune
Tout au bout du grand cimetière
Que je longe à la nuit
Les tombes sont ornées d’un croissant d’or ** Je lis désemparée qu’ils (ceux qu’on déteste, qui sont véritablement le diable, les cavaliers de l’apocalypse, la mort du théâtre, les brûleurs de livres, les tueurs d’enfance…) pourront bientôt couvrir le ciel étoilé d’affiches publicitaires. Combien de temps la Lune pourra-t-elle faire de l’ombre à cette hérésie ?
27/01 [DIMANCHE] Dans sa forme divine — le repos —, le dimanche tombe usuellement la semaine des quatre jeudis. Il en est ainsi depuis que l’organisation du temps n’est plus l’affaire de Julien ni de Grégoire. Par un jeu de dupes, la Mauvaise Conscience a accédé à ce poste. Sous le joug du principe de Peter, elle ne prend que de rares vacances, où elle se dévore elle-même dans un centre de thalassothérapie mal isolé. Elle y rêve, avec Sysiphe et Prométhée, à la fin de l’échéance sans cesse renouvelée. Elle regrette l’intelligence magistrale qui régnait au temps de Julien et Grégoire, qui a su faire mourir Cervantès et Shakespeare le 26 avril 1616, en dépit de leurs calendriers divergents. ** Le dimanche tombe dorénavant chaque fois que le travail a été fait. Pour une soirée, où l’on peut lire trop tard, une journée de marche et de parole, le temps d’une chanson oubliée à juste titre qui fait irruption dans une pizzéria, une nuit merveilleusement dormie…
Le dimanche est dorénavant une sensation (un délassement inattendu des épaules, une respiration plus ample, un petit sourire secret façon « On les a bien eus, hein, Médor ? »). Dorénavant, je ne dirais plus qu’il tombe d’ailleurs, tant il est volatile.
26/01 [EAUX TROUBLES] Les aléas de l’opérette font succéder à l’année pontévédrine, une année brésilienne. Après avoir passer des mois à s’interroger sur la crise grecque, les élèves ravi.es vont naviguer entre le fleuve aux crocodiles de la présidence de Bolsonaro et la France antarctique à bord de leur coquille de noix : le « Charles Trénet ». ** Les Villes Invisibles de Calvino, je les apprends dans le village de mes grands-parents — antique méthode mnémotechnique —, vaste terrain de jeu de hérité de l’enfance — preuve que le temps ne coule pas toujours dans le sens qu’on croît —. Les yeux tournés vers l’intérieur je sillonne cette familiarité, où les montagnes environnantes, les rivières, les arbres et les couleurs font corps avec le mien, du mien, comme les pépins poussés en fruitier à l’intérieur des pommes et des poires parfois. Le legs est double : à ma guise maintenant, usufruit de mon regard renseigné, mais toujours porteur des lectures de la petite-au-nom-d’ailleurs. Bref, les torrents sont boueux dès qu’il pleut et fond, mais simultanément mousseux : en chocolat chaud.
25/01 [BUBBLE-GUM] Il y avait un agréable parfum de Malabar fraise dans le garage. C’était une surprise renouvelée, chaque fois que j’allais y chercher du bois. Je sentais sous mes dents la résistance costaude de l’épaisseur du chewing-gum un peu froid, la musculature de ma petite mâchoire en CP… Une jeune femme en visite vient de crever la bulle de mes illusions : comme elle s’extasiait sur l’odeur de l’entrée de la maison, je l’ai invitée à une visite impromptue du garage. Elle a pressé sa main mouflée sur son nez et sa grimace dégoûtée a laissé mon Malabar KO : dans le garage, ça sent la pisse de chat. ** Il vaut mieux coller au bubble-gum et s’éviter la dérive bovine et mollassonne du chewing-gum qui occupe toute la bouche pour ne rien dire.
24/01 [TAIE]
Sur les taies repose
Le silence du sommeil
Ses ronflements eux
Emplissent tout l’espace
Mars grince des dents
Jupiter a tué le clin de ses paupières
Par inadvertance et parricide
Sur la face cachée de la lune
Blanche fesse de Venus
Le lapin frotte sa joue pelucheuse
Et soupire d’aise ** Journée de taie-travail
Commencée avant l’aube
Dans ce petit monde de la chambre
Sur l’île du lit
23/01 [ÉQUIPÉE] Il neigera fréquemment. Nous serons emportés par des blizzards impossibles. Nous n’arriverons pas au bout de nos périples. Nous travaillerons dans des trains. Tout sera blanc autour de nous. Novitchok saisira simultanément des comptes-rendus et de bouleversants éclairs de poèmes informels. Chapka en tête, nous pousserons des autos avec enthousiasme sur des routes barrées par des camions sans queue ni tête. Ou nous patienterons dans des bus bulgares en attendant qu’ils se désengagent à l’aube — le lapin bleu proposera de leur jeter un seau d’eau, pour ne pas être en retard —. Nous verrons des flamants roses dans le ciel au lieu de vaches dans les champs — mais l’allure du train rendra tout délicatement incertain, en sorte que jamais nous ne nous froisserons —. Je me souviendrai des histoires des uns et des autres, mais pas forcément exactement — lettre au lieu de dessin —, mais grâce à l’effort de tous, le monde y trouvera son conte. Et quoi encore ? Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique. C’est toi qui dit ça ? Non, c’est toi, plus tard. ** Les marraines ont bandé les yeux de celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon avec des foulards prévus à cet effet — deux mois de complot — et puis deux groupes se sont formés les emportant dans des directions différentes à travers la nuit tombante et l’odeur de l’herbe. Il y a eu des chansons, une jeunesse à grandes enjambées semblable à l’Irlande maquisarde de Ken Loach (l’un d’eux portait une casquette, un autre une veste kaki, nous faisons avec peu), des murmures, des sifflets, des oiseaux, une fée entre les deux… Sur une passerelle longeant l’eau, les deux groupes se sont croisés : mais ni le Prince ni Cendrillon n’avait vraiment compris qu’il y a fait deux groupes. Des échanges ont eu lieu et nous sommes reparti.es dans des directions différentes, sur des passerelles, en faisant sciemment bruisser les branches inlassablement feuillues des bambous. Enfin, nous nous sommes retrouvé. es dans le jardin des miroirs. Nous avons pris les mains des aveuglé. es et nous les avons posées sur nos visages, tour à tour. Parfois celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon nous reconnaissaient, parfois non : il y avait eu des invitations surprises et la face de lune de celle qui fait la leçon reste méconnue, unheimlich. Nous leur avons rendu la vue. Celle qui fait Cendrillon portait dans son regard la surprise éblouie de son long chemin sur ce parcours. Celui qui fait le Prince avait pensé que nous allions l’abandonner dans le noir, les yeux bandés, dehors. Mais jamais nous n’y avions pensé : la douleur, le mal-être ne sont pas envisageables dans l’équipée qui nous lie. Inutiles d’ailleurs : ce que nous mettons en place c’est le terrain favorable à ce que quelque chose advienne. Dans mon travail cette fondation est la joie. Dans le détail des œuvres, on invente des circonstances, des jeux, un rituel qui prend à son compte l’essentiel. Ici : l’extérieur, la nuit, la nature, le groupe et son mystère, le groupe et sa chaleur, le chemin. Nous avons bu chaud, du jus de pommes aux épices qui fumait dans le noir, puis nous nous sommes séparé. es… enfin, c’est une façon de parler.
22/01 [GENRE]
Le chantier est immense, je me décourage souvent, autant que je m’engage. Les chiffres sont toujours trop mauvais pour dire égal. e même à peu près. Même à trois vaches près. Je sais comme on me parlerait si j’étais un homme (je serais capitaine d’un bateau vert et blanc, ce qui facilite le commerce). Je ne peux plus ne pas le savoir. C’est une misère de trop bien voir : ça éblouit et puis, le noir. Mais au fond du puits, où je suis sotte, on m’envoie la corde, non pour me pendre, pour me reprendre. En trois ho ! hisse ! que voilà, me revoilà. Déboutée, mais debout. Au matin, un estimé collègue remarque qu’on ne peut plus enseigner comme avant, comme il y a 15 ans, sans faire cas du genre, sans travailler à la visibilité de ce qui est si facilement soluble dans le patriarcat. Et comment parler de ce XIXe Siècle, et du Romantisme, où seules ont survécu — et survivre, ce n’est pas vivre — celles qui avaient un couteau entre les dents ? Nous ne savons pas, mais pas encore, pas très bien. La question se pose cependant, et ce qui n’était qu’une périphérie est devenu un prisme, au moins entre les murs de sa salle de cours. Quatre jeunes femmes vives et inspirées au déjeuner. Nous parlons de la Fin du Temps où elles m’ont invitée à les rejoindre et c’est une promenade de santé de les respirer. Leur force, et leurs révoltes, leur clairvoyance et leurs enthousiasmes ; ces risques qu’elles courent, comme dans un champ. Le thé, en l’hôtel de Quimper-Karadec, la potacherie accueillante de mes élèves, parmi lesquel.le. s les femmes se comptent sur les doigts d’une main qui ne les aurait pas tous, remet les pendules à l’heure. Tout théâtre est travestissement, Frick c’est le Bottier et le Major et des chœurs de petites vieilles de la Violette de Narbonne, des assemblées de séminaristes ou des supporters de l’OM naissent sous leurs voix pas bégueules. Quant à Urbain, il pose déjà en Comtesse assez Régence. ** Le genre sert à tout. e. s, c’est-à-dire à tout puis à tous et à toutes. Euh… Genre, euh… tu as vraiment cru qu’il ya avait une théorie du genre ??? Eh ben non, dans le genre de-quoi-j’me — mêle, il y a surtout des gens qui feraient mieux de s’occuper de la pédocriminalité dans les soutanes que des ovaires dans les femmes.
21/01 [CROCODILES] Pour savoir lequel viser, observer l’écart entre les yeux : plus il est important, plus la bête est grosse. La nature sauvage de ce jeune ténor doux et dynamique originaire du Paraguay m’avait jusqu’ici échappé… mais cette année, il chante le Brésilien dans la Vie parisienne et un pont inattendu se déploie entre la salle de cours de nos vies parisiennes et l’Amérique du Sud, par son truchement.
** Un chat avec des ailes de papillons, un renard debout sur ses pattes arrières la tête tournée dans son dos pour contempler l’extrémité pointue de sa queue, un dragon-chien bifide à pattes tigrées… Les alebrijes ont fait un long voyage pour succéder aux crocodiles paraguayens dans l’imaginaire de la troupe immuable et toujours nouvelle des élèves qui chantent et jouent — à la nuit tombante, au-dessus de l’eau ce soir, aux fées de la forêt —.
20/01 [LÉGITIMITÉ] Maintenant, Valjean, vous êtes libre. ** Aujourd’hui je te le dis : personne n’entend ce qui te passe par la tête. Et personne ne l’entendra et c’est un cruel renoncement. Ta connaissance de l’œuvre, du poème, de la musique, tu la feras visiter nuitamment en indiquant chaque chose remarquable ou dangereuse, risquée avec ta lampe de poche, ouvreur, ouvreuse, de tombeaux, de bals, de consciences, de fenêtres, de disputes, de jeux. Je te le dis aujourd’hui en enfant légitimée par l’usage et le long voyage.
19/01 [FRANCHE] Dans le cas d’une balle, sur les terres du Freischütz : affranchie de toute autorité à l’ordre naturel, vouée au diable. Ailleurs, ici, maintenant, également. ** Et parfois, s’entendre dire une chose tout aussi vraie, mais douce, bonne, simple et qui durera autant qu’un caillou.
18/01 [MITAINES] La vie propre qui anime mes mitaines — mais à quoi bon ce « S » quand elles n’ont de cesse d’aller chacune son petit bonhomme de chemin ? — complique et enrichie la mienne. Rencontres, discussions, échanges, enquêtes, perplexité, retour d’où je me croyais partie… Sans compter sur mes doigts les innombrables efforts de mémoire pour retracer mes pas dans le but de recouvrir mes mains… Je refuse de croire dans l’étymologie qui donne « gifle, injure » pour mitaine : croque, croque, mon amy ceste mitaine Nous faisons corps, au contraire, elles et moi, pour la jouer fine avec le Croque-mitaine jusqu’au printemps. Enfin, j’espère qu’elles s’en rendent compte, où elles finiront comme le chaperon. ** De la couleur des mauves, montant jusqu’au biceps, crochetées. Un vêtement de fée.
17/01 [COURTOISIE] — Mesdames et messieurs… — Oui ? — Un incident sur la ligne 11 retarde actuellement les trains sur cette ligne — C’est pas grave. — Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour ce désagrément. — C’est rien je vous dis. Sortie 4 chemins, un monsieur courtois avec la voix off. Je me demande s’il en entend d’autres qui ne me parviendraient pas… Je pense à la douleur provoquée par l’ostéo, plus tôt dans la journée, qui s’est si agréablement substituée à celle qui était l’objet du rendez-vous… Lui aussi m’a prévenue et j’ai répondu, de bonne foi, que ce n’était pas grave. ** Dans une grande masse de peuple, des transports urbains : un mot d’excuse d’un passager soudain encore plus près, l’adresse du conducteur aux messieurs, aux dames et aux enfants.
16/01 [TRISTES]
Elles sont tristes les marquises. Tristes comme dans la chair et triste hélas et j’ai lu tous les livres.. Tristes comme pas baisantes. Tristes comme un repas triste : incolore, inodore et sans saveur. Et la compassion tu l’écris sur un papier dont tu fais une petite boulette pour amuser leur chat. Qu’elles soient tristes de nous voir fuyant leurs salons, ne change rien à l’affaire. ** Les choses qui me semblent tristes appellent une liste infinie, et pourtant on pourrait en faire une brève, sur le modèle des Notes de l’Oreiller de Sei-shônagon, qui dirait mieux la chose.
15/01 [SOUFFLE]
Ce mouvement si léger qui soulève la toile peinte d’un bateau quand Osmin ouvre les portes du Sérail en réponse au mot : Sésame ! Ce soupir de sirocco de moi seule audible après le dernier accord, quand tous les bras se lèvent vers le ciel invisible. ** Il y a des murmures à l’oreille. Comment les appâter ? Comment faire pour qu’ils adviennent ? Qu’y a-t-il de meilleur que de noter rapidement, encre mouillée sur le papier, leur dictée qui ne semble jamais reprendre son souffle ? Sinon, calme plat, on s’applique en désespérant du vent.
Autrefois, il fallait être épuisée, idiote de fatigue, pour que ça prenne le relais, pour que ça travaille en ma place. Mais avec les années, on apprend à fabriquer les attrape-rêves qui dénoncent la moindre brise. Patiemment. Impatiemment.
14/01 [SEMBLANT] Dans le délai qui nous était imparti et comme il l’avait précédemment stipulé par écrit, il a fait semblant de faire de la lumière et j’ai fait semblant de faire de la mise en scène. Cependant, la présence d’une lampe d’architecte d’exceptionnelle facture et la solidité des liens de rires et de vieux papiers au sein du Bureau Européen des Chimères, ont fait de l’abandon du soldat Harold un moment non dénué de romantisme. ** Sur scène, la question de la confiance en soi n’entre pas directement en ligne de compte. Il s’agit plutôt de faire semblant, notamment d’avoir confiance en soi. Le semblant c’est l’apparence extérieure. Il peut être faux. Il n’en reste pas moins présent.
13/01 [INCONSISTANTE] Car telle je me sentais hier, oui, ectoplasmique de fatigue, à peine un contour, une fantomatique fourmi d’un minimètre avec trop de chapeaux sur la tête… Et plutôt que de démentir avec une véhémence louche, un ami du dimanche — le même qui avait apporté, la semaine dernière, le bouquet du fréquentatif — me rappela que c’était là notre nature première : These our actors, As I foretold you, were all spirits, and Are melted into air, into thin air: And like the baseless fabric of this vision, The cloud-capp’d tow’rs, the gorgeous palaces, The solemn temples, the great globe itself, Yea, all which it inherit, shall dissolve, And, like this insubstantial pageant faded, Leave not a rack behind. We are such stuff As dreams are made on; and our little life Is rounded with a sleep. Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air, en air subtil ; et, pareils à l’édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu’il reçoit de la succession des temps ; et comme s’est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d’un sommeil. ** Dans son plus simple appareil.
12/01 [RÔDER] Deux verbes, un chapeau de différence, des années de malentendus. [Rôder] : Errer, flâner sans but, au hasard… et [Roder] : User, polir une pièce par frottement afin qu’elle s’adapte parfaitement à une autre pièce. Mettre progressivement au point ou à l’épreuve, acquérir une expérience dans un domaine. Roderest le mot le plus récent. En perdant son chapeau, il est devenu tout technique, tout carré clair net et précis. Mais bien avant lui, on pouvait librement rodder un endroit : le parcourir à l’aventure… Il est fréquent et souhaitable de faire des rôdages dans le milieu du spectacle. J’obtiens cette orthographe à l’accent circonflexe en me bataillant avec le correcteur… Pourtant, il s’agit bien de faire un bout de road avec quelques connaissances triées sur le volet et disponibles pour assister avant l’heure à ce que nous faisons. Il semble donc judicieux de garder la tête près du bonnet et de conserver son « ^ ». Comment en est-on venu à croire qu’il s’agissait pour ces âmes charitables de procéder à un rodage, de venir mécaniquement participer à l’ajustage des pièces… ? Comment une vision aussi rétrécie de ce qui se passe dans ces moments d’échange particuliers est-elle devenue l’usage ? Comment ces spectateurs occasionnels ont-ils été amenés à croire qu’une autre expertise que celle d’être assis dans cette salle entrouverte était de rigueur ? Le rôdage, c’est le moment de la répétition sur scène avec des gens dans la salle. Leur présence donne une perception nouvelle du temps, de l’acte aux artistes. Et voilà. Dans le cas contraire, il y a de quoi manger son chapeau. ** L’annuel échange ERASMUS avec ma collègue de Stuttgart tient à la fois du rodage et du rôdage. La planification des cours, l’absence de connaissances à visiter là-bas fait la part belle à une certaine errance. Marche dans la ville, longs temps d’écriture dans des lieux où ma pratique est observée avec bénignité et surprise, heures de silence complet, ma parole en dedans, hibernant.
Dans le temps de la classe, au contraire, on rode, cent fois sur le métier. Rien de tel que le déplacement d’un corps dans l’espace pour changer de point de vue. Certains pans du répertoire se présentent dans un dénuement exotique, une fois débarrassés de leur préjugés alla francese au profit de draperies teutonnes. Je reconsidère certaines alliances dramaturgiques, l’urgence de ce qui se joue. J’entreprends la constitution de « sommes » par opéra, par air parfois, où j’additionne — comme disait Dullin à ses élèves outré. es par ses apparentes contradictions sur une même scène d’un jour à l’autre — ces petits éblouissements d’une ligne.
11/01 [PARADIGME] Nous sommes profs de français, nous faisons de la lecture à haute voix, mais quand un acteur lit à haute voix… Ce matin, quand Stéphane a lu… C’est tellement plus… profond… les mots… la profondeur (geste de pelleteuse avec sa main, qui ramène le minerai à la surface)… Quand il lit, on change de paradigme. Voilà. C’est ça. On change de paradigme. A dit ce jeune prof primesautier, tandis que nous faisions la 5e mi-temps de leur semaine de PAF (Prof Art Formation ?) debout dans les ors du foyer du public. Dorénavant, nous appellerons ça un CAP (Changement Artistique de Paradigme). ** Depuis quelques mois j’appelle de mes vœux un changement de paradigme. Ce mot, qui me filait entre les doigts, voilà qu’il ouvre une chambre avec vue. Un instrument à vent qui devient une percussion, un instrument à cordes dans lequel on souffle, ou bien encore avec lesquels il se passe quelque chose d’autre. Mile Davis et sa trompette. Chet Backer et sa voix. Une autre conception des choses donnant naissance à des choses nouvelles.
10/01 [BAIGNEUSE] Un pli réalisé dans l’intérieur d’une manche trop longue. La manche d’une chemise en l’occurrence, la chemise d’un des deux gardes du corps de Selim Bassa, pour être précise. Sans y prendre garde, je furète dans les définitions d’À bras raccourcis, expression toujours associée à la lecture, chérie et répétée jusqu’à l’usure des reliures, d’Astérix. Synonyme, alors, du ridicule des hommes infatués de leurs petits pouvoirs. Mais la figure bonhomme du gros chef sur bouclier m’a induite en erreur… À bras Raccourcis : D’une manière non mesurée, de toute sa force, de toute son autorité (cnrtl). La prévenance de la costumière a dégagé notre garde du corps de la malédiction de n’être qu’un fier-à-bras, pour en faire un Rabalan. Le voilà remparé de sa baigneuse contre les Djinns qui flottent dans les coulisses du Sérail où il officie : Il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : « Sorcier, je te rends le mal ». — (Octave Mirbeau, Rabalan,) ** Julie Scobeltzine est la costumière la plus habile et la plus délicate que je connaisse. Comme le diable elle réside dans les détails. Elle ne néglige jamais les petites choses et ce n’est pas chez elle effet de maniaquerie, mais respect panthéiste. Dans Un Conte d’Hiver, elle a trouvé pour la mère un chemisier en soie qui raconte autant avec ses qualités (matière de lumière, tombé…) qu’avec son apparent défaut : son décolleté a quelque chose d’excessif, de débraillé sur le personnage de la reine mère et ses seins, qui tirent un peu sur le tissu deviennent un sujet. Ils nous tirent l’œil. Ils sont dans le champ. Et avec eux, le lait noir de la maternité de Junon.
09/01 [NEIGE] Depuis le début de cette entreprise — le Journal d’un Mot — je m’interroge : un nom — propre s’entend, de ceux qui souffrent mal, en tragédie, les liaisons — est-il un mot ? Et ce matin — par un de ces longs sentiers sinueux que dessine librement l’Association des Idées, que ravinent les petits faits et qu’ombrent les grands arbres —, une réponse est arrivée (Komorebi comme on dit). Le poète Francis Catalano, dont les écrits météorologiques me touchent au cœur de l’hiver, m’a amicalement transmis l’intégralité de son recueil, enregistré par ces soins. En entendant sa voix, j’ai pensé à Normand Lalonde. Simplement parce que Normand Lalonde est un poète québécois. J’ai relayé son présent sur Une certaine dose de poésie et plusieurs commentaires sont venus laisser leurs traces dans cette neige. Plus tard, Francis Catalano a répondu en précisant : C’est ce qu’il fait aujourd’hui, à Montréal !… Il neigeait, et je pensais à Normand Lalonde qui n’est plus et qui apparaît souvent dans mes propres écrits à son insu. À Normand Lalonde, qui est confondu avec l’ami très cher parti tôt du même mal que lui et tout aussi empreint de poésie. — Enfant le nez collé à la vitre du bar familial les jours d’innombrables flocons, je dis : C’est tout l’hiver qui tombe ! — . Quand nous mourrons, notre nom devient le mot de ce que nous étions. ** Je m’attends à vous trouver là. Chez Marilène. Il doit avoir un nom ce café, comme un costume qu’on ne porte que deux fois. Je m’attends à vous trouver, voisins de neige, là où il y a de la neige. Dès qu’il y a de la neige c’est l’endroit où nous pourrions vivre, être, nous retrouver comme de vieilles connaissances, ce que nous sommes, malgré l’enfance et les autres temps qui ont précédé notre rencontre : ces époques proches, lointaines où la neige déjà nous composait, l’eau froide des torrents, la brume pensée par les arbres. Les tables en bois longues et étroites supportent nos conciliabules, ces secrets que nous échangeons avec simplicité, cartes d’une partie sans points et sans argent. Les plantes vertes prolifèrent, vaguement inquiétantes, elles sucent la lumière blanche en continu dans la petite annexe à flanc de rocher qui s’est bravement accolée à l’épicerie-café, doublant sa superficie d’un coup, la dotant d’une vue. L’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe dans l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins… Vous n’êtes jamais venus ici et pourtant je ne cesse d’y être avec vous. La familiarité de ce lieu est nôtre, pareille à celle de la nuit clermontoise où frère Bleu a donné dans le panneau, tandis que nos chapkas s’égayaient quelques pas en arrière — trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique —. Pareille à celle du train des steppes et l’exaltant voyage « pour rien », rien d’autre que le blanc qui avait tout englouti. Il n’y a qu’un objet à ce voyage. Notre amitié. L’amitié des gens de neige.
08/01 [VIENNE]
J’en reviens toujours là. Advienne que pourra, mais tout, justement, dans ce grand carrefour du milieu de l’Europe, qui n’est plus qu’une idée, une géographie qui taille la route à dos de taureau blanc. ** Un ami me demande comment va la Mittel Europa. À Stuttgart seulement, j’oubliais que j’étais déjà encore passée à l’Est. Des années à entendre chez Beethoven des marches dans la neige et passer à côté de cette géographie familière ! Je remarque avec un autre que, surprise et fierté, je me vois offrir l’hospitalité de la confiance par des Slaves de tous bords quand nos routes se croisent. Enfant, on s’imagine qu’on a été adopté, porte du rêve ouverte sur le vaste monde.
07/01 [OPÉRA] Chose difficile à réaliser ; chose excellente, œuvre admirable, chef-d’œuvre. Faire Opéra : gagner tout ce qu’il y a au jeu. Consiste le plus souvent aujourd’hui à amener un public silencieux assis dans le noir à s’intéresser 3 h de rang à une œuvre initialement conçue pour un public causant et pavanant sous les lustres et les ors, dans un raffut certain. Peut-être avantageusement ingéré sous forme de gâteau (deux couches de crème au beurre au café et une de ganache au chocolat, tout cela pris en sandwich entre des biscuits « joconde » punchés au sirop de café). **… n’est jamais que le passé simple d’opérer.
06/01 [FRÉQUENTATIF] Lors d’une visite qu’on me rend, on m’apporte ce mot, un peu comme une boîte de chocolats : à l’intérieur, des chocolats, de formes et de parfums différents, emballés ou non, et le cas échéant, plusieurs couleurs de papier métallisé. On m’appâte avec le verbe penser, prétendument fréquentatif de pencher. Renseignement pris, c’est également le fréquentatif de peser, panser et pendre. Lourde déception en découvrant que fréquentatif fait référence à la fréquence et non à la visite épatante où il est apparu. Si ce n’était pas une boîte de chocolats, je pencherais pour un bouquet de fleurs très légèrement coruscantes.
** Avec ce journal, une passion inavouée pour la grammaire se fait jour. Tout son saint-frusquin de figures de styles, de formes… un vrai petit nécessaire de toilette dans le baise-en-ville de la vieille dame au-dessus de tout soupçon.
05/01 [RETROUVAILLES] Dans certains cas, assez rares, le — re réussit à doubler la puissance merveilleuse de la trouvaille — ce trésor de l’île, ce dessin magique découvert au fond de la poche d’un manteau de deuxième main. **Pour une fois, j’ai voulu rentrer tôt. Faire face à la ville. La marcher. Et puis habiter là à nouveau.*** Au milieu d’un pont, et déjà en face de nous, un pont semblable qui aurait pu être le lieu du rendez-vous et que nous avons regardé, bien davantage que nos visages dans les écharpes et les bonnets. Nous avions le temps. Oui, nous nous l’étions donné. Nous sommes allés nous asseoir sur un banc dans un parc ni trop près ni trop loin des enfants qui jouaient, à un carrefour, de sorte que le parc lui-même nous emmitouflait de sa tranquillité matinale. L’ami avait prévu du thé pour moi et régulièrement, il a rempli mon gobelet opaque de fumée. Il avait du café, mais je ne l’ai su qu’après, bien plus tard quand je lui ai écrit pour m’excuser de n’avoir pas compris qu’il n’y avait qu’un seul gobelet et que sûrement il l’avait attendu, mais non, pas d’inquiétude, tout le temps où nous étions restés sur le banc il avait bu du café sans que je m’en aperçoive puisque nous étions, là encore, côte à côte. Se parler ainsi, dans le repos des visages ouverts sur le paysage, mais bien plus encore sur l’aménité de la conversation qui ne peut être dérangée — tout s’y ajoute facilement, ainsi cet homme noir avec son gilet fluorescent et son casque de vélo qui est passé devant nous perdu dans la contemplation du haut des arbres nus — change le point de vue. Depuis quelque temps, je crains que dans le bruit de l’actualité, la cadence infernale du clou qui chasse l’autre, les deuils ne m’échappent, qu’ils ne soient plus que leur brutalité. Mais finalement, j’en viens à penser que je m’abstrais de leur cliché. Par delà la tristesse et le manque acide, il n’y a pas d’oubli, même si le nom peut nous tourner autour comme une brume d’un lieu ou d’une chose autrefois aimée par l’autre et qu’on souhaite plus que tout garder par devers soi, loyalement, il n’y a pas d’oubli au sens où les morts oublient leur passé aux enfers antiques, il n’y a pas d’oubli, mais une sorte de côtoiement, semblable à celui qu’on connaît quand in est assis sur un banc dans un parc à-côté d’un être familier, dont on ne regarde pas le visage, au mieux les mains ou les chaussures passent dans le champ de vision, mais le plus souvent rien, on regarde ailleurs ou au-dedans de soi et c’est là qu’on le voit vraiment, tandis que le regard flotte comme une brume sur le parc tel qu’il s’offre à nous depuis ce modeste point de vue et personne ne parle, un instant, ou plus longtemps…
04/01 [SIMPLICITÉ] Dans l’amour, la simplicité vient par surcroit. ** Après un certain retrait, il apparaît que la simplicité n’est pas compliquée, mais demeure un long voyage à portée de main. Par instant, on saurait quoi faire : dans un café, dans une gare, dans un parc, les vieilles valises qu’on se traîne et dont seul le poids a encore une fonction — nous occuper, nous charger, nous lester, nous entraver — on les a laissées. D’autres les récupèreront peut-être pour en faire des luges, des nids pour les hérissons, des objets de décorations. Avec ce qu’elles contenaient, ils caleront des portes, surélèveront des armoires, ou nourriront un bon feu de gaufres. À moins que la vigilance n’explose contenant et contenu dans les plus brefs délais, personne ne les réclamant plus. Ailleurs, je marche les mains dans les poches. On sait comment faire au plus simple.
03/01 [NOURICE] La nourrice fuit. Je ne suis pas Phèdre. Je fais venir un plombier. Il note nourice sur le devis. Les plombiers manquent d’r dans tant d’eau. Il demeure pour moi la colombe du déluge. La nouvelle nourrice est de dur métal… Une Walkyrie-cantinière. ** Derrière la gueule de balafre de la faute d’orthographe outrancière — pas ces fautes d’accord ou d’inattention, mais ces croyances d’un autre monde, avec leurs étymologies qu’on dirait extra-terrestres, mais qui tout bien considéré sont enfantines, confusion d’une poésie sidérante plutôt que simplification d’une règle trop éloignée, acoquinage de sons et de concepts qui sans cette personne qui les écrit par erreur, mais en toute bonne foi, ne se seraient jamais rencontrés —, la nécessité d’écrire est tapie.
02/01 [POST BAD] Un mouvement nietzschéen par delà le bien et le mal, sorte de post-structuralisme de Mickaël Jackson. Sinon, beaucoup de bouches refaites et de lunettes sans verre pour cause de faux cils aggravés, prenant des poses de Saintes-Nitouches à 50 € la passe sur Instagram. Heureusement que j’ai appris de la même source à dire whatever avec mes doigts, ça dédommage. Je vais m’en tenir à ma version initiale. ** En relisant ce mot-concept cache-misère du tape-à-l’œil, c’est un autre qui vient : [POST BAC].
01/01 [GIRAFE] J’avais déjà une blague avec deux girafes — les girafes à l’opéra, ça ne s’écrit pas, il faut entendre ça — et depuis la nouvelle année, une autre, — couic couic la girafe, ça parle de soi, mais qu’il ne faut pas confondre avec couine-couine : la girafe Sophie —. Il y en a encore une, celle qu’on peigne. Girafe fait parti des mots rares, qu’on trouve plus facilement en Europe dans les livres pour enfants — qu’on accoutume à la rareté — que dans les conversations à la sélecta des adultes — qui se sont fait au mauvais café et à l’échange de clichés —. Girafe tout le monde voit bien de quoi je parle — en tous cas chez les adultes qui peuvent y faire quelque chose — et pourtant bientôt, le mot sera définitivement privé de sa chose : cette bête improbable, à l’apparence chimérique, long cou, tâches rouquines, chaussettes blanches, regard de star hollywoodienne des années trente… Dans une réserve du Kenya, deux personnes, croisées à un déjeuner chic, observent une trentaine de girafes pour mieux pouvoir les préserver, parce qu’en plus on s’est aperçu en essayant de les déplacer, pour repeupler l’Afrique en girafes, qu’on n’y comprenait strictement rien à ces animaux. Bref, ça fait 2 girafes à l’opéra, une couic couic et Sophie, une à peigner et les 30 kenyanes : 35 girafes à ma connaissance. Tout ce qui manque, le langage le totémise. Mais il va falloir aiguiser nos langues de contes et de poèmes pour pouvoir dire choses aussi fantasques que girafe et être sinon cru.es du moins écouté. es. ** J’ai peur que les girafes d’aujourd’hui ne deviennent les dragons de demain. Et de tout ce qui alors pourra être appelé girafe : êtres ou choses, magnifiques, mystérieuses, faisant corps avec ce qui se trouvait alentour et désormais disparues au point d’être mythe devenues.
31/12 [HOAX] Bestiole en plastique visqueux — non biodégradable, potentiellement cancérigène — affublé de longs bras et d’un tronc creux dans lequel on peut glisser un stylo, un doigt, une main jusqu’au coude… Ridicule et pourtant vaguement inquiétant, ressemblant en lointain cousin au bidule qui fait rire aux éclats Serge et Jane dans la 4 L décapotable de Slogan. La chasse à l’hoax est devenu un sport ordinaire des dîners en famille, il y revient au galop, n’étant, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait une autre. Consternation de voir les siens se faire avoir jusqu’à l’hoax. Bel exemple de saison : la nouvelle année. ** Une discussion brève, mais sérieuse avec Léa, la serveuse de l’Envers me conforte dans ce point : solstice oui, Nouvel An, non. Les communautés de sorcières sont assez occupées cet hiver par les abus de langage du Président états-unien (« Si l’enquête Mueller était réellement une “chasse aux sorcières”, alors Donald Trump serait suspendu nu dans une grange froide, perdue au milieu de nulle part, torturé pour qu’il admette avoir pactisé avec Satan, avant d’être brûlé sur un bûcher. Au lieu de ça, il joue au golf à Mar-a-Lago », philosophe Kitty Randall), cependant on peut espérer que dès sa destitution, elles s’attaqueront aux fameux hoax du 31 décembre.
30/12 [PAR EXEMPLE] Cette toute petite fille dans le wagon, qui lorgnait mes tartines de truite fumée comme un chaton, voilà qu’elle dit : par exemple. Et je me demande quand ce système de troc a pu se mettre en action dans son jeune cerveau. Par exemple, le monde par équivalence. Et « peut-être » et « si » qui suffisent à le tenir dans une petite poigne. **Par exemple, je n’aurais pas renoncé à cet étrange point de vue qu’on a sur le monde à trois pommes de hauteur.
29/12 [SEMI-BOURGEOISE] Pour parler d’une maison recelant des signes ostensibles de bourgeoisie (hauts plafonds, moulures, parquet…), mais en quelque sorte égarés dans un voisinage ou une petitesse qui lui refusent le titre de bourgeoise complète. Rien à voir avec cependant avec une dégénérescence consanguine, tout le contraire : un métissage joyeux. ** Il y a un an nous visitions cette maison, avec son titre à moitié plein, on dirait Cendrillon et son soulier perdu. Un jour, un émissaire royal sonnera sans doute à la porte avec une épreuve de nature à faire s’incliner la balance d’un côté ou de l’autre, rendant la maison tout à fait bourgeoise ou tout à fait semi. La seconde occurrence laisse entrevoir davantage de possibilités. J’avais vu à Bray-Dunes, deux semi-bourgeoises mitoyennes qui avaient tourné bien différemment. L’une s’appelait « Les Myosotis », l’autre « Les Ronces ». Elles étaient comme deux sœurs. J’hésite à repasser dans leur rue, tant elles m’ont fait forte impression.
28/12 [RUDIMENTAIRE] Parfois un mot vient sans qu’on l’ait sonné. Ce n’est pas le bon, mais il est là et aucun de meilleur ne se présente. Il a l’air de l’invité douteux. On appelle d’autres mots pour le job, on demande autour de soi : et toi tu dirais quoi pour dire… ? Pour dire la sensation d’un château fruste, un lieu où personne ne veut habiter, où on campe. D’autres mots sont proposés et c’est terrible parce qu’on s’est déjà attaché à rudimentaire, comme si c’était Rudy Mentère, un petit gars plein de bonne volonté, qui n’a pas rechigné devant la tâche, même s’il n’était pas vraiment taillé pour. Bref je l’ai gardé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, puisqu’ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague ** Qui se trouve à l’état d’ébauche ou de vestige — ainsi, Armille, la Ville Invisible de Calvino, dont on ne sait si elle est démantelée ou —, dans un état d’impossible différenciation entre ce qui naît et ce qui disparait. Quelque chose des confins, des solstices, de la parole perdue. On dit rudimentaire celui ou celle qui écrit des ouvrages contenant les principes de la grammaire latine. Là, que je voudrais aller : aux principes, à l’entre-deux d’un ambitus grand comme un jardin muré, au balbutiement. C’est un souhait. Un souhait véritable.
27/12 [DRAME] Inutile en dehors des heures de bureau (précise la femme de scène). ** Nous sommes assis dans le public. Ce qui se joue a été noué au préalable et sans nous. Notre seule véritable variable d’ajustement tient dans le coussin sous nos fesses.
26/12 [RATIONNEL] De raison et pas de ration. Tristesse de ces petites bêtes étymologiques qu’on va chercher pour se tenir au plus juste. Une attitude rationnelle devient d’un coup la portion congrue de l’existence privée du rêve. Jusque là, Nelle, étant mon petit surnom d’enfant, la ration de Nelle ne pouvait être, elle, que de peu de raison. Une ration sans rationnement, sans ticket plus valable au-delà d’une limite ou alors pour jouer, avec la peur au ventre d’être dénoncée par la manifestation d’un petit dieu scrupuleux (celui des bords du carrelage blanc, ou l’autre, des noirs), mais sans les prendre trop au sérieux, tous les deux et les autres. Une ration double, de celles qui font les superhéroïnes de le fantaisie. Jour de deuil de vouloir toujours savoir… et ardoise magique du sens de l’enfance, effacée seulement en apparence. ** L’histoire d’un petit garçon qui a des problèmes en calcul. Une maîtresse spécialiste des problèmes de et avec les maths lui apprend à compter jusqu’à 5 sur les doigts de sa main. Tant qu’il compte sur sa main à elle, pas de problème, 1, 2, 3, 4, 5. Mais quand elle lui demande de le faire tout seul, avec ses doigts à lui : 1, 2, 3, 4. Il essaie, réessaie. La maîtresse spécialiste pose sa main contre la sienne : Tu vois bien, nous avons tous les deux le même nombre de doigts. Pouce, index, majeur, annulaire, auriculaire. Pourquoi n’arrives-tu pas à 5 quand tu comptes tes doigts à toi ? Ça ne te semble pas bizarre ? Il hausse les épaules, fataliste : oh vous savez, à la maison c’est pareil, il y en a toujours moins pour moi. Je n’abdique pas ma déception, concernant cette étymologie qui renvoie non à la ration, mais à la raison. Cependant, le Journal d’un mot est riche en étymologies contrariées, voire contraires qui cohabitent sans mal dans un grand laps de temps.
25/12 [MONTAGNE] Je dirai désormais : aller aux montagnes. Le singulier n’a pas sa place dans cette assemblée. ** Vue sur l’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe à l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins…
24/12 [INTRÉPIDE] Le mot plein d’enthousiasme — y sonne un pas de claquettes et les sabots d’un cerf — pointe son nez à chaque évocation de ma jeunesse, comme dans l’aventure de la vieillesse de ma grand-mère. Toute petite déjà, j’étais intrépide sur la plage, puis en forêt, en patins, en voyages lointains… La Jeanne s’est faite, sur le tard, intrépide en appartement. « Si on se couche, c’est terminé », cette formule à moins de 15 ans dans la bouche de mes grands-parents, mais moins latéralement, elle fait pour moi son office dès à présent, manière modeste du « Adsum ! » des Coufontaines. Pendant dissymétrique, mais plein d’élégance de l’épitaphe que je m’administre de mon vivant : « Se non è vero è bene trovato » ** Dans le bruit d’intrépide, le beat du mot l’emporte sur son préfixe négatif. Sans trembler, oui, mais jamais sans mon tactus. One , two, one two three four : allons-y !
23/12 [AMERTUME] L’histoire de l’homme qui avait la tête comme une orange. Il raconte son histoire à une passante dévorée de curiosité à son apparence : un génie délivré, trois vœux accordés. D’abord la fortune incommensurable. Ensuite l’amour indéfectible. Enfin… avoir une tête comme une orange. La blague laisse perplexe (de celles que je préfère), mais à bien y réfléchir, elle est tout à fait sage : l’amertume dans son dosage subtil, si nécessaire au goût. Pourquoi en avoir si peur ? ** J’ai fait du poisson. J’ai oublié le citron. Ma grand-mère Jeanne a dit : le problème aurait été que tu prennes le citron et que tu oublies le poisson.
22/12 [FAIRE-PART] Une femme est morte. DENISE. Une vieille dame semble-t-elle à la lecture de l’avis de décès. Très convenable, l’avis. Rien n’y manque. Ni ses 4 enfants, ni ses 14 petits-enfants, ni ses neuf arrières-petits-enfants. Croissez et multipliez. Pas de plaque ni de fleurs. On ne fait plus ça. Mais une petite ligne pour conclure dans toute cette solennité : elle a rejoint son mari DÉDÉ. In extremis, faire la part des choses.** Accoutumés à lire l’horoscope avec 24 h de retard, l’achat exceptionnel du journal du jour lui confère une véritable aura divinatoire.
21/12 [AVERTISSEMENT] Quelque chose de biblique s’était perdu dans ce mot, depuis qu’on avait pris un averto. Qu’est-ce qu’on avait fait au juste ? On avait gardé ses patins aux pieds ? Sécher un cours pour aller manifester contre Devaquet alors qu’on n’était pas encore au lycée — comme si ça n’allait pas finir par arriver — ? Et depuis, une femme avertie en valait deux et l’autre c’était une petite bonne au bord du renvoi à chaque fois que le mot se formulait dans la petite tête toute seule. Heureusement, le curé du village y a mis bon ordre en fracassant la sienne sur la glace. Il avait déjà eu un avertissement. Tout comme la femme énergique et pleine d’entrain qui fait tourner les lessives de la sacristie et les décorations de la liturgie. Ces deux-là ont eu des avertissements. Un ange a croisé leur route. Un brise-glace aurait mieux valu ? Pas sûre : le curé à la tête dure et qui dure. Dorénavant, j’entends entendre comme un chuchotis divin mes mésaventures nécessaires. **Prends garde à la douceur des choses… Comment savoir dans quel sens se tricote ce vers, quel avertissement il contient ? Méfie-toi ou protège ? Ou plus simplement : regarde.
La visite d’une amie dans la famille, ses yeux accoutumés à ce paysage, la nouveauté renouvelée de sa présence parmi nous, l’autre lien qu’elle incarne à elle seule, comme une ambassadrice d’un pays richement peuplé et bienveillant, tout cela fait voir d’ailleurs, autrement, plus vaste.
20/12 [BONNET] Par extension, nom préféré pour tout ce dont je me couvre la caboche. Bonnet est plein de bénignité et contient, en plus de mon crâne, la simplicité du benêt, de l’enfantin. Car la tête à protéger c’est la petite tête, celle qui n’a jamais grandi, dont la fontanelle s’est refermée si tard qu’elle a laissé entrer tous les esprits qui traînaient les couloirs et les parcs. Le bonnet me cache avec bénévolence du regard des dieux et autres curieux et tient au chaud mes pensées secrètes et si indépendantes qu’elles auraient cours sans moi si je n’y prenais pas garde. Hier, je l’ai perdu dans une voiture d’occasion. L’air très concerné du conducteur m’a tout de suite fait savoir qu’il connaissait, lui aussi, les multiples usages des bonnets, bien que rien dans la pauvre apparence du mien n’ait pu le renseigner. Il a d’ailleurs fait diligence pour m’informer qu’il l’avait retrouvé et proposait de me le renvoyer par la poste. J’irai le quérir en main propre, c’est plus responsable. ** Dans un sens vieilli, prendre quelque chose sous son bonnet signifie : Imaginer quelque chose qui n’a aucun fondement. Dans un sens moderne : agir de sa propre initiative. Le bonnet, souple, se retourne. L’imagination hors-sol, les châteaux dans les airs dans le voisinage du bonnet. L’air qui circule entre la tête et l’étoffe protège et réchauffe. Comment pourrait-on agir de notre propre initiative sans imaginer des choses qui n’ont aucun fondement ? Si on est poète par exemple ? Ou simplement en vie ? Fouiller les mots, leur sens vieilli et moderne, leurs cousinages, leurs antipodes : pour écrire, mariage par excellence, il faut, j’en suis convaincue quelque chose de neuf, quelque chose d’ancien, quelque chose de bleu et quelque chose d’emprunté. Et tout cela dans chaque mot. Je le dis comme je le pense, sans autre fondement que celui de mon bonnet.
19/12 [TABAC] Un pot à tabac, sa rondeur, son utilité, son couvercle. Tourné à l’effigie d’un personnage, souvent masculin, avenant et rieur qui rappelle immanquablement Sganarelle dont la Tirade du Tabac se confond avec ses méfaits tchékhoviens dans un même nuage de fumée. La jovialité de l’objet, sa stabilité, l’artisanat de ses traits simples et expressifs sont autant de qualités qui peuvent faire choisir « petit pot à tabac » pour croquer une personne replète et appréciée. Là encore, on ajoute petit, pour dire notre affection, en oubliant que ce mot mignon était fait d’abord pour l’enfance. La robustesse et la rondeur de ce corps ramassé, émaillé, font oublier la fragilité de sa matière première, les fêlures et éclats de précédents méchants usages, maladresses et accidents… et la dangerosité toxique des plaisirs de ce dont on l’a rempli, le tabac, cette laisse pour sortir le chien à la promenade. Le couvercle cache à nos regards aussi bien le tabac que l’absence.**J’avais demandé qu’on ne fume pas dans le théâtre !
Comment peut-elle le sentir ? Au troisième balcon, le régisseur-lumière au clopeau interroge son collègue, sidéré.
Ma lecture régulière des Privilèges de Stendhal me vaut sûrement ce nouveau superpouvoir.
18/12 [DELICATESSE] Que la quintessence de subtilité du mot ne s’emploie que « dans le style léger et familier » avec l’expression « Être en délicatesse », ne laisse pas de m’étonner. La définition du Littré accentue mon trouble : « Nous ne sommes pas brouillés, nous sommes en délicatesse, c’est-à-dire chacun de nous craint de manquer à sa propre dignité en faisant des avances à l’autre »… C’est pour moi l’exemple parfait de la situation sans plus de familiarité et d’un certain poids. Peut-être la clé de ce paradoxe se trouve-t-elle dans le remplacement du mot par un de ses synonymes, plus ou moins éloignés. Je risque de me retrouver dans une épicerie fine avec vous si vous ne prenez pas les mesures nécessaires au plus vite.** La période est dure, le siècle se démasque, les illusions salutaires — celles adoucissent la norme, qui prennent dans les bras pour consoler d’un bobo qui est en réalité une injustice sans réparation possible — sont tombées sur le carrelage, elles ressemblent à nos téléphones, fêlés de toutes parts, mais que nous refusons de changer, encore et encore, d’aller encore alimenter un système qui fonctionne à plein régime : elles marchent encore, mais elles sont laides et coupantes, impossible de ne pas le savoir. La délicatesse, les marques de délicatesses, légères comme le pli du drap soulignant la grosse joue d’un enfant, légères comme les plumes des oreillers qui volent toujours, s’agrègent en contrepoint merveilleux. Nous nous faisons doucement signe(s).
17/12 [PERSONNEL] Et non petit personnel, comme on l’avait — tête faible — appelé jusque là. Une rébellion qui lui vaut sans barguigner ce galon. Le personnel du Sérail. Voire le Personnel du Sérail.** Au Conservatoire des acteurs, j’ai su très vite jouer les vieilles bêtes, je les appelais comme ça, les servantes sans âges, illettrées, dures à la tâche. Les vieilles bêtes. Une sous-caste de la domesticité. La servitude faite femme. C’est Catherine Hiégel qui m’a montré comment, ou plutôt qui m’a dit que j’étais comme elle, que je saurais le faire. Mais j’y suis arrivée trop rapidement pour qu’un autre crédit lui revienne que de m’avoir bien vue, ce qui est peut-être la meilleure chose qu’un. e pédagogue puisse faire, finalement. Un temps, j’ai cru que cette connaissance me venait de ma grand-mère, qu’elle me rapprochait d’elle. Mais cette illusion s’est déchirée bientôt. C’est quelque chose de plus ancien, de beaucoup plus ancien qui souffle dans ces grandes carcasses solides et rompues tout à la fois.
16/12 [SACRIFICE] 30 ans plus tard, toujours rien compris au clip d’Elton John.**
La fumée pour les dieux, la viande pour les pauvres. Ces bons gros dieux dupes, tout maigres en fait, qui mangent leur rôt à la fumée.
15/12 [CÉSARÉE] Longtemps j’errais seul dans Césarée vient souvent se substituer au vers racinien, si étrangement beau. Je demeurais longtemps errant dans Césarée. Une connaissance au nom tout proche vient également peupler cette solitude depuis quelques années. Un jeune homme. Quand il aura forci, il fera peut-être un Antiochus désarmant de douceur.
14/12 [LIAISON] L’après-midi. La porte est fermée sur le monde. À nouveau.** Ces deux-là ont une liaison. Entre eux, il y a « et ». Une aventure, peut-être, une affaire, comme on dit, parties visibles, rassurantes, moqueuses un peu et péjoratives souvent de la liaison, cette façon d’aller ensemble, de se fondre presque en un même moi. Souvent j’incite, en diction française : moi, je la ferais, discrète, brève, peut-être, mais je la maintiendrais ou bien nous passons à côté du sens profond de ce qui se dit, entre les mots, de ce que les mots se disent, se racontent, à notre insu presque, leurs chuchotis qu’il convient de respecter, comme autrefois les mystères des adultes.
13/12 [MÉTAPHORE] — Quand on connaît les codes, on peut enlever les petites roues. Nuit tombée au Carrefour City, la caissière pourtant débrouille ouvre des yeux ronds sur son jeune collègue. Un jeune. Sur son visage il porte l’Asie des îles.
— Comme pour le vélo… c’est une métaphore… les petites roues qu’on ôte quand on sait faire le mouvement… c’est une métaphore ! Deux papillons siamois volent autour de son visage ravi.** Depuis l’entreligne
Tes yeux observent ma lecture
Persans chaleureux

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