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ÉCRIRE L’AUTOMNE I-XII

Journal d’écriture : semaine I à XII

©Alex Gross

Alice A |SUPER 8

Parfois il y avait la soirée spéciale. Une de ces petites sorties de route du quotidien, comme les pique-niques, l’achat d’un nouveau livre, un petit-déjeuner en guise de dîner. Carotte crue œuf du et Tintin gagne à la fin, rien de bien spectaculaire puisque nous savions d’avance ce qu’on y verrait — nous, à l’exception de deux dessins animés, nous assis dans un pré autour d’une nappe, jouant à la corde à sauter, titubant sur une route craquelée —, n’empêche, c’était la fête : l’écran qui se morfondait tout raide entre l’armoire à trois portes et la tapisserie aux petits bonshommes bleus était de sortie. Ça sentait le pyjama en éponge et le bain du shampooing assis par terre sur le dos de la moquette éléphant. Il fallait une bonne dose de patience pour supporter la gaité bébête des adultes pendant la première partie où ils repassaient les petits films de vacances toujours déjà floues dans mémoires éphémères de papillons blancs dans l’été. Qu’est-ce qui pouvait bien leur plaire là-dedans ? « Oh tu as vu ? Tu as vu Sacha comme il est drôle avec son short/bonnet/ballon ? » Nous attendions Super 8 qu’on nous avait promis et donc le chiffre s’inscrivait couché comme l’infini sur son torse plein de biscottos et il n’en finissait pas d’arriver, si bien qu’on s’endormait toujours avant, comme à Noël. L’impatience me traînait jusqu’aux genoux d’Alice, qui préférait nous regarder regarder l’écran. Regarde-les, petit Gnou, c’est le cinéma qu’on voit. On fait des images pour les garder et on finit par les croire à force de les regarder.. Malgré l’ennui, l’incompréhension, l’attente déçue, c’était la fête. Quelque chose le disait et les enfants acceptent mieux la distance entre le nom et la chose que les adultes (ils ficellent les deux ensembles avec un bout de Bolduc ne pouvant plus servir à rien, un playmobil-fakir à dos de hérisson Spontex, un carton défoncé de Butterfood et un chaton bouffé aux mites rescapé d’une portée non désirée…). La fête : on pouvait se coucher plus tard. Et en deuxième partie, il y aurait un dessin animé qu’on connaissait par cœur : Blanche-Neige sifflant en travaillant ou la Panthère Rose avec un loup noir de cambriole. Ils passaient à la télévision aussi, mais là, c’était tout de même autre chose, c’était le branle-bas de combat, le bivouac : les gros fauteuils de velours canard déplacés pour l’occasion, et les rideaux et doubles rideaux fermés transformaient la chambre de grand-mère Alice. Sa chambre sacro-sainte avec sa vierge qui brille dans le noir comme pour indiquer la sortie de secours, sa chambre immuable où il ne faut pas aller jouer, mais qui accueillait chacune de nos graves maladies en fontaine dans son grand lit à tête et pied de satin, la lumière de la rue filtrée en Voie lactée par les fins rideaux blancs. Avec le temps, Alice deviendrait très diserte sur les dessins animés et elle pourrait rester assise de longues heures à contempler les circuits laissés par les fauteuils sur la moquette grise dans les jours d’après les séances, et son petit-fils qui manœuvrant dans leur boucle une petite auto jaune avec des bruits de moteur à explosion, de coups de freins, de klaxons.


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Ulysse et les sirènes : l’histoire véritable et ses conséquences

Quand Ulysse ligoté au mât s’est exposé au chant des sirènes, il en a été irradié. Elles ont laissé dans son être une brûlure comparable à celle d’Icare s’approchant du soleil et comme Icare il a été purifié de tout ce qu’il y avait de faux en lui, la cire des abeilles, les ailes en plumes de poulet dont son père Dédale l’avait doté… mais comme à Icare, cette pureté originelle n’aura servi de rien. Ulysse ne s’est pas retrouvé éparpillé en centaines de petits os semblables à ceux dont les festins du Minotaure pavent le sol du labyrinthe, mais c’est sous la forme (et non le déguisement) d’un vieillard sénile qu’il est retourné à ensuite à Ithaque. Bavant, effaré du moindre chant d’oiseau… Bien sûr, ce n’est pas ainsi que l’histoire se raconte, mais qui choisit véritablement la part de vérité et de mensonge dans les histoires ? Voilà ce qui s’est passé : Pénélope a empoisonné les prétendants avec un puissant somnifère et tandis qu’ils gisaient béats sur la mosaïque, elle a planté dans le cœur de chacun une flèche d’airain — non sans avoir pris le temps de lui conter une anecdote illustrant le dégoût et le mépris que ses manigances lui avaient inspirés, bien qu’elle n’en eut rien dit, serrant la rage de ses yeux au plus profond de son sein —. Elle a pris soin ensuite de disposer l’arc entre les mains d’Ulysse, dont les yeux avaient perdu leur couleur. Elle a enfin cousu de toutes ces pièces la légende du retour du roi et du meurtre furieux des prétendants. (Comment elle avait eu la certitude de son identité grâce à sa réponse exacte au sujet du bois de leur lit nuptial est un autre conte). Elle a déposé cette histoire dans l’oreille de celui qui s’était cru jusque-là le plus habile conteur du royaume d’Ithaque. Beau joueur, il l’a propagée dans tout le monde connu, non sans l’orner de variations subtiles de façon à ce que son inexactitude détourne la curiosité de son inauthenticité. Et Pénélope eut alors le grand règne digne que sa sagesse, sa force et sa beauté réclamaient depuis vingt étés et vingts hivers.
Mais ce qui n’a pas été divulgué, c’est ce qui arriva à celui des marins d’Ulysse servi le dernier à la distribution de cire. Tandis que ses compagnons, clos hermétiquement comme amphores en cale, ramaient mécaniquement au travers des chants des sirènes, celui-là, moins bien protégé, aurait entendu deux choses. La supplication d’Ulysse réclamant qu’on le détache du mât et l’invitation des sirènes à toujours revenir dans leurs parages, assortie de la description minutieuse du chemin, manière de carte au trésor dessinée entre la mer et le ciel par des sons. Là où Ulysse s’assourdissait aux hurlements informes, terrifiants et absolus et aux cris qui sortaient de sa propre bouche, le dernier marin, lui, entendait un chant qui disait tout ensemble l’histoire du lieu qu’ils traversaient, sa nature et son avenir. Il avait suffisamment de cire dans les oreilles pour se préserver du charme, car toujours en ramant il entendait le chant de la rame et puisqu’elle volait dans l’eau et dans l’air et faisait ainsi corps avec les éléments, il ne ressentait pas l’urgence de s’abîmer lui-même dans l’une ou l’autre.

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Écrire l’été I-VII

Journal d’écriture : semaine I à VII

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