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La Blague du Viol | Patricia Lockwood

La blague du viol c’est que tu avais 19 ans.

La blague du viol c’est qu’il était ton petit ami.

La blague du viol ça portait le bouc. Le bouc.

Imagine la blague du viol se regardant dans le miroir, lui renvoyant parfaitement son reflet, et se pomponnant pour ressembler davantage à une blague du viol. «Ahhhhh », ça pense. « Oui. Un bouc »

Pas de mal.

La blague du viol c’est qu’il était de sept ans plus âgé. La blague du viol c’est que tu le connaissais depuis des années, depuis le temps où tu étais trop jeune pour être intéressante pour lui. Tu aimais l’usage de ce mot, intéressante, comme si tu étais un morceau (bout) de savoir que quelqu’un pourrait désespérément vouloir acquérir, assimiler, et recracher ensuite dans une forme différente par sa bouche à bouc.

Et tout à coup tu étais plus âgée, mais pas si âgée du tout.

La blague du viol c’est que tu avais bu des spritzers. Des spritzers ! Qui boit ça ? Les gens qui se font violer, d’après la blague du viol.

La blague du viol c’est qu’il était videur, et qu’il gagnait sa vie en tenant les gens dehors.

Pas toi !

La blague du viol c’est qu’il portait un couteau, qu’il te le montrait et le faisait tourner dans ses mains encore et encore comme si c’était les pages d’un livre

Il ne te menaçait pas, tu comprenais. C’est juste qu’il aimait vraiment son couteau.

La blague du viol c’est qu’il a presque tué un type en le balançant à travers une baie vitrée. Le jour d’après il te l’a raconté et il tremblait, ce que tu as pris pour une preuve de sa sensibilité.

Comment un morceau de savoir peut-il être stupide ? Mais bien sûr tu étais si stupide.

La blague du viol c’est que parfois il te disait que vous aviez rendez-vous et il t’emmenait chez son meilleur pote Peewee et te faisait regarder du catch pendant qu’ils se défonçaient tous.

La blague du viol c’est que son meilleur ami s’appelait Peewee.

OK, la blague du viol c’est qu’il vénérait Le Rock.

Genre le type était complètement amoureux du Rock. Il trouvait que c’était tellement classe ce qu’il pouvait faire avec ses sourcils.

La blague du viol c’est qu’il appelait le catch « un soap-opéra pour hommes ». Les hommes aussi aiment le drame, t’assurait-il.

La blague du viol c’est que sa bibliothèque n’était qu’une collection de livres sur les sérialkillers. Tu prenais ça pour un intérêt historique, et à l’appui de ce malentendu tu lui as offert une copie du Mon Siècle de Günter Grass, qu’il n’a jamais seulement essayé de lire.

Ça va être encore plus drôle

La blague du viol c’est qu’il tenait un journal. Je me demande s’il a écrit au sujet du viol dedans.

La blague du viol c’est que tu l’as lu une fois, et il parlait d’une autre fille. Il l’appelait Miss Géographie, et il disait qu’il n’avait plus ces envies quand il la regardait », pas depuis qu’il t’avait rencontrée. Échappée belle, Miss Géographie

La blague du viol c’est qu’il était l’élève de ton père — ton père donnait un cours de Religions. Tu l’aidais à nettoyer sa salle à la fin de l’année et il te laissait emporter le manuel le plus abîmé.

La blague du viol c’est qu’il t’a rencontré quand tu avais 12 ans. Une fois, il a aidé ta famille à déménager deux États plus loin, et tu as fait la route de Cincinnatti à Saint Louis avec lui, juste vous deux, et il a été gentil avec toi, et tu as parlé tout du long. Il mâchait du tabac sans arrêt, et tu lui as dit qu’il était dégoûtant, ça la fait rire et il a craché le jus à travers son bouc dans une bouteille de Mountain Dew.

La blague du viol c’est que, allez, tu aurais dû la voir venir. Cette blague du viol s’écrit pratiquement toute seule.

La blague du viol c’est que tu étais face contre terre. La blague du viol c’est que tu portais un joli collier vert que ta sœur avait fait pour toi. Après tu as découpé ce collier. Le matelas avait un contact particulier et ta bouche s’ouvrait d’une manière particulière contre lui, comme si tu parlais, mais tu sais que non. Comme si ta bouche s’ouvrait dans le futur, pour réciter un poème qui se nomme la « Blague du viol ».

La blague du viol c’est que le temps est différent, devient plus horrible et plus habitable et répond à ton besoin d’entrer plus profondément en elle.

Comme le corps, qui davantage qu’une forme concrète est une capacité.

Tu sais que le temps est élastique, peut prendre presque tout ce que tu lui donnes, et guérit vite.

La blague du viol, c’est que bien sûr il y avait du sang, qui, chez les êtres humains, circule près de la surface.

La blague du viol c’est que tu es rentrée à la maison comme si de rien n’était, et tu en as ri le lendemain et le jour d’après, et quand tu racontais aux gens tu riais, et c’était la blague du viol.

Il t’a fallu un an pour le dire à tes parents, parce qu’il était comme un fils pour eux. La blague du viol c’est que quand tu l’as raconté à ton père, il a fait le signe de croix au-dessus de ta tête et a dit, « Je t’absous, toi et tes péchés, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » ce qui, même en étant à côté de la plaque, était empreint de gentillesse. 

La blague du viol, c’est que tu es devenue dingue pendant les cinq années suivantes, que tu devais sans cesse changer de ville, changer d’État, et que des journées entières se sont engouffrées dans la même question — comment ça a pu arriver. C’était comme si tu allais dans ton jardin et que, d’un coup, il n’y avait plus qu’un grand vide… où se rejouait le même événement rouge sang, encore et encore.

La blague du viol c’est qu’après un temps tu n’étais plus dingue, mais échappée belle comme Miss Géographie.

La blague du viol c’est que pendant les cinq années qui l’ont suivie tu n’as fait qu’écrire, et jamais à ton sujet, au sujet de n’importe quoi d’autre, au sujet des pommes sur l’arbre, des îles, des poètes morts et des vers qui les aèrent, et il n’y avait pas de corps chaud dans ce que tu écrivais, c’était ailleurs.

La blague du viol c’est que c’est finalement naïf. La blague du viol c’est que tu n’écris pas naïvement.

La blague du viol c’est, si tu écris un poème qui s’appelle « Blague du Viol », tu ne demandes qu’une chose : que le fait de l’avoir écrit devienne la seule chose de toi dont on se souviendra.

La blague du viol c’est que tu lui as demandé pourquoi il l’avait fait. La blague du viol c’est qu’il a dit qu’il ne savait pas pourquoi, parce que qu’est-ce qu’une blague du viol dirait d’autre ? La blague du viol a dit que c’est TOI qui étais ivre, et la blague du viol a dit que tu te souvenais de travers, ce qui t’a fait rire bien fort pendant une longue seconde fendue. Les spritzers ce n’étaient pas des Bartles & Jaymes, mais ça serait plus drôle pour la blague du viol que ça le soit. Ça avait un « goût filles », genre Mangue passionnée ou Fraise défoncée, que tu as descendu sans question, en pleine confiance dans le cœur de Cincinnati Ohio.

Est-ce que les blagues de viol peuvent être drôles, c’est la question.

Est-ce qu’une des parties de la blague sur le viol peut être drôle ? Le moment où ça finit — ahaha c’était pour rire ! Pourtant tu as vraiment rêvé de tuer la blague du viol pendant des années, de lui sortir le sang du corps, et de la dire de cette façon.

La blague du viol réclame d’être dite

La blague du viol c’est que c’est simplement comme ça s’est passé.

La blague du viol c’est que le jour d’après il t’a donné l’album Pet sounds. Non vraiment. Pet sounds. Il a dit qu’il était désolé et il t’a donné Pet sounds. Allez, c’est quand même un peu drôle !

Admettez-le.

Patricia Lockwood/La blague du viol/The rape joke
Traduction de l’états-unien : Emmanuelle Cordoliani

The rape joke is that you were 19 years old.

The rape joke is that he was your boyfriend.

The rape joke it wore a goatee. A goatee.

Imagine the rape joke looking in the mirror, perfectly reflecting back itself, and grooming itself to look more like a rape joke. “Ahhhh,” it thinks. “Yes. A goatee.”

No offense.

The rape joke is that he was seven years older. The rape joke is that you had known him for years, since you were too young to be interesting to him. You liked that use of the word interesting, as if you were a piece of knowledge that someone could be desperate to acquire, to assimilate, and to spit back out in different form through his goateed mouth.

Then suddenly you were older, but not very old at all.

The rape joke is that you had been drinking wine coolers. Wine coolers! Who drinks wine coolers? People who get raped, according to the rape joke.

The rape joke is he was a bouncer, and kept people out for a living.

Not you !

The rape joke is that he carried a knife, and would show it to you, and would turn it over and over in his hands as if it were a book.

He wasn’t threatening you, you understood. He just really liked his knife.

The rape joke is he once almost murdered a dude by throwing him through a plate-glass window. The next day he told you and he was trembling, which you took as evidence of his sensitivity.

How can a piece of knowledge be stupid? But of course you were so stupid.

The rape joke is that sometimes he would tell you you were going on a date and then take you over to his best friend Peewee’s house and make you watch wrestling while they all got high.

The rape joke is that his best friend was named Peewee.

OK, the rape joke is that he worshiped The Rock.

Like the dude was completely in love with The Rock. He thought it was so great what he could do with his eyebrow.

The rape joke is he called wrestling “a soap opera for men.” Men love drama too, he assured you.

The rape joke is that his bookshelf was just a row of paperbacks about serial killers. You mistook this for an interest in history, and laboring under this misapprehension you once gave him a copy of Günter Grass’s My Century, which he never even tried to read.

It gets funnier.

The rape joke is that he kept a diary. I wonder if he wrote about the rape in it.

The rape joke is that you read it once, and he talked about another girl. He called her anymore,” not since he met you. Close call, Miss Geography!

The rape joke is that he was your father’s high-school student — your father taught World Religion. You helped him clean out his classroom at the end of the year, and he let you take home the most beat-up textbooks.

The rape joke is that he knew you when you were 12 years old. He once helped your family move two states over, and you drove from Cincinnati to St. Louis with him, all by yourselves, and he was kind to you, and you talked the whole way. He had chaw in his mouth the entire time, and you told him he was disgusting and he laughed, and spat the juice through his goatee into a Mountain Dew bottle.

The rape joke is that come on, you should have seen it coming. This rape joke is practically writing itself.

The rape joke is that you were facedown. The rape joke is you were wearing a pretty green necklace that your sister had made for you. Later you cut that necklace up. The mattress felt a specific way, and your mouth felt a specific way open against it, as if you were speaking, but you know you were not. As if your mouth were open ten years into the future, reciting a poem called Rape Joke.

The rape joke is that time is different, becomes more horrible and more habitable, and accommodates your need to go deeper into it.

Just like the body, which more than a concrete form is a capacity

You know the body of time is elastic, can take almost anything you give it, and heals quickly.

The rape joke is that of course there was blood, which in human beings is so close to the surface.

The rape joke is you went home like nothing happened, and laughed about it the next day and the day after that, and when you told people you laughed, and that was the rape joke.

It was a year before you told your parents, because he was like a son to them. The rape joke is that when you told your father, he made the sign of the cross over you and said, “I absolve you of your sins, in the name of the Father, and of the Son, and of the Holy Spirit,” which even in its total wrongheadedness, was so completely sweet.

The rape joke is that you were crazy for the next five years, and had to move cities, and had to move states, and whole days went down into the sinkhole of thinking about why it happened. Like you went to look at your backyard and suddenly it wasn’t there, and you were looking down into the center of the earth, which played the same red event perpetually.

The rape joke is that after a while you weren’t crazy anymore, but close call, Miss Geography.

The rape joke is that for the next five years all you did was write, and never about yourself, about anything else, about apples on the tree, about islands, dead poets and the worms that aerated them,and there was no warm body in what you wrote, it was elsewhere.

The rape joke is that this is finally artless. The rape joke is that you do not write artlessly.

The rape joke is if you write a poem called Rape Joke, you’re asking for it to become the only thing people remember about you.

The rape joke is that you asked why he did it. The rape joke is he said he didn’t know, like what else would a rape joke say? The rape joke said YOU were the one
who was drunk,and the rape joke said you remembered it wrong, which made you laugh out loud for one long split-open second. The wine coolers weren’t Bartles & Jaymes, but it would be funnier for the rape joke if they were. It was some pussy flavor, like Passionate Mango or Destroyed Strawberry, which you drank down without question and trustingly in the heart of Cincinnati Ohio.

Can rape jokes be funny at all, is the question.

Can any part of the rape joke be funny. The part where it ends — haha, just kidding! Though you did dream of killing the rape joke for years, spilling all of its blood out, and telling it that way.

The rape joke cries out for the right to be told.

The rape joke is that this is just how it happened.

The rape joke is that the next day he gave you Pet Sounds. No really. Pet Sounds. He said he was sorry and then he gave
you Pet Sounds. Come on, that’s a little bit funny.

Admit it.

Emmanuelle Cordoliani, l'Amnésie de l'enfance

Amnésie de l’enfance | couleurs

1. Une tache rouge. Les par(l)ants l’appelleront Chaperon. Une tache rouge, un instant saisie. Soudain tout contre le nez. Le monde est rouge. Sitôt après, perdue de vue. Saisie à nouveau, une autre fois, un autre jour, cinq minutes plus tard. Un vague cercle rouge au centre du monde. Lâché, perdu… Tout est quadrillé dans ce cirque chaque maille du filet découpe un morceau du soleil qui pleut par les grandes vitres, le bruit amical de l’eau sur les pensées, la douceur sauvages des poils noirs du chat.

2. Un bloc de glace, de ceux bien rectangulaires que les par(l)ants glissent dans la glacière jaune moutarde les jours où le monde à un fond d’herbe. Derrière ça chauffe, ça chauffe froid. Si on voit ça, c’est qu’on dort là, c’est qu’on est fiévreuse et quand les yeux s’ouvrent dans l’obscurité de la grande chambre grise sans contour, ils sont captivés par le long rideau turquoise derrière quoi le monde aussi à la fièvre. Il irradie, il uranium Star Treck, il anesthésie un moment le bois et les bonbons au pin au fond des tiroirs vernis des tables de nuit jumelles, encastrées dans la niche du lit comme deux petites Saintes Bernadette. On croit au rideau turquoise dur comme fer. Le sommeil est un drap chaud et doux qui flotte.

Emmanuelle Cordoliani, l'Amnésie de l'enfance, ©Pierre Soulages

Amnésie de l’enfance|Verticales

1. Vertigineuse et hypnotique la volée de marches de l’escalier du premier. Combien ? Innombrables : on ne sait pas compter encore. Ornées d’éclats rouges et verts, elles sont gaies, elles font jouet vu de près pas trop vite. Ça fait oublier la peur, le fond noir, les arêtes qui cognent dur. Les grands ne s’en méfient pas. Même mon grand-père qui boite — je ne sais pas encore cela, qu’il « boite » et quand ça n’a pas de nom c’est simplement sa façon, pas d’infirmité, de longue douleur familière, de mépris dans la bouche de sa mère —. La descente appelle, comme à ski, et tout en bas la lumière éblouissante de la rue qui découpe des sapins en fer forgé sur l’épaisse vitre translucide de la porte — Expérience de Mort Imminente et lumière au bout du tunnel à jamais confondues dans cette image depuis l’enfance. — . Au pire, on n’ira pas plus loin. Il faut descendre après la sieste à l’étage, ou le matin quand « ah ! Ah ! La faim fait sortir le loup du bois » et le loup c’est moi. On oublie de tendre le bras court pour tenir la rambarde, on dévale et advient ce qui peut : on ne le saura qu’une fois en bas sur le petit palier qui dessert la pièce sombre où sont gardées les grosses fleurs qui soignent. Casser les os, casser le cou. Jamais rien cassé, mais les bosses, les bosses, on les croit en os. Les fleurs baignent dans un gros pot de verre — gros comme ceux des cornichons Molossol, les molosses croquants des Slaves —. Les fleurs m’attendent là, au cas où casse-cou, éponges amicales dans l’obscurité. Qui me réceptionne, accourant à mes cris, m’en applique une là où c’est blessé cette fois-là. Là où c’est le bleu, c’est jaune d’abord. Les fleurs déteignent. Passer du jaune au bleu c’est le but, comme du rouge au vert en auto. Dès que le pot est ouvert, l’odeur prend toute la petite pièce sombre. La tête tourne délicieusement, tournesol, dans les vapeurs de l’alcool et des émotions, puisque: ça en fait des émotions. Le jus de la fleur coule sous la compresse énorme. Elle couvre tout mon genou ou me mange la moitié du front. Là où ça tape encore en dedans. Blessures de guerre, dit mon grand-père. Bagarre de grandir. Parfois, on sent d’avance qu’on tombera.

2. Une ligne noire sur blanche. Le téléski interdit. Le téléski des Seigneurs. La pente si raide et le petit socle qui botte les fesses serrées sous la combinaison molletonnée. Vols obligés, légère comme une araignée microscopique à huit pattes, bâtons et skis dans le vide. Parfois, miraculeusement retombant sur la trace. Souvent, l’équilibre est perdu. À la grâce suspendue de l’envol succède un moment de far-ouest où la perche traîne son petit ballot de skieuse déglinguée sur quelques mètres sans qu’on reprendre le dessus, remonter en selle. Il faut alors trouver son chemin dans la forêt de sapins. On n’est pas la première à tomber là.

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Journal d’un mot [an 3]

27/07 [PLUIE] Ah te voilà, toi ! Où étais-tu passée ? Ne nous fais plus jamais de frayeur pareille ! ** De la pluie, de la pluie, ils en annoncent tout le temps, mais l’orage, on n’en voit pas la queue d’un, a dit mon grand-père Marcel et c’est un désespoir de penser qu’avec le dérèglement climatique toutes ses papillotes d’anthologie fondront comme neige au soleil.*** Voir la pluie arriver. être là à son début aux premières gouttes. Rien de commun avec ce réveil où déjà il pleut, avec cette sortie d’immeuble où on retrouve la pluie qui tombait déjà quand on y est entré plusieurs heures au paravant.
26/07 [VÉLO] Ça ne s’oublie pas. Ça se prête. Ça se répare. Ça se repeint. Ça met la gomme qui efface les traces de pneus des coups de frein trop violents à l’enfance sans petites roues de la petite rouée à sonnette rouge. Ça manque avec vélocité. ** Mon vélo (François Pétrarque) a un problème de direction. Suite au confinement l’acheminement des pièces est à plat et il ne me sera pas rendu avant la fin de l’été. Je pourrais ronger mon frein en me demandant combien d’autres choses, situations, personnes vont se retrouver bloquées suite au blocage. Mais je préfère enfourcher le vélo de secours et sillonner l’été : viendra bien assez tôt l’heure sombre sans plan B.*** Je chante sur mon vélo.Ça fait rire l’Amie Sincère, qui m’entend avant de me voir passer dans la rue. Je chante aussi à ski, mais nos chances de nous croiser sur les pistes sont minces.
25/07 [TORRIDE] Tu sais, l’urne… elle est chaude. ** Ne dure que l’instant nécessaire au fer rouge pour apposer sa marque. Brûlure alors convocable à l’infini.***
24/07 [PARDON] Aucune des phrases qu’il m’adresse dans ce café ne me parvient. C’est le matin, tout est calme, Vertige de l’Amour. Je lui fais répéter sans cesse. Je demande pardon ? Pardon ? Pardon ? Vous vous rappelez ce livre autrefois qui m’avait frappé et que je vous avais fait lire ? Vous le trouviez ridicule. Cette personne désespérée qui se promène au bord de l’océan en criant : Justice ! Justice !… Elle aurait mieux fait de demander Pardon ! Pardon !… et en se tordant les bras encore ! Il faudra que je demande à la dame du bungalow comment on fait pour se tordre les bras? Marthe/L’Échange/Paul Claudel*** À un petit garçon assis à ma table, on explique « on ne dit pas : quoi ? On dit : comment ? » Il faudrait être exhaustif. On peut dire également : pardon ? « Quoi » témoigne d’une vive curiosité qu’accentue encore sa brièveté. « Pardon » joue sur un autre tableau : celui du regret d’avoir manqué à l’autre, de ne pas l’avoir reçu 5/5. Mais « comment »… Comment se fait-il que je ne parvienne pas à vous comprendre ? Par quelle extraordinaire combinaison de paramètres défavorables ne vous ai-je pas entendu. e ? Tous ces petits mots-origami ne demandent qu’à être dépliés, hein ?*** Depardon et le commissariat.
23/07 [GAMINE] Greta Thumberg est une gamine de 16 ans. Une gamine de 16 ans victime d’un viol est considérée par la loi comme « une jeune femme ». Clémenceau gourmande les socialistes (…). Le gamin sexagénaire s’écrie, de cette voix faussement pathétique qui reprend la dernière syllabe, la renvoie dans la direction des tribunes, ainsi que l’assiette d’un jongleur : « La cause du Droit Humain ne se divise pas : il faut être pour ou contre ». Bernanos, Grande peur **
Passé douze ans, changer de vocable. Merci.*** Ce qui ainsi perdure à travers les changements et le temps est le secret de chacune. Il est si bien gardé que les deux jeunes ingénieurs qui me font profiter de l’automobile du grand-père de l’un d’eux pour rejoindre la gare pas si proche, s’étonnent que puisse cohabiter en une même personne de bientôt 50 ans, un discours construit et édifiant sur l’évolution de l’habitat parisien et un sens de l’humour propre à les faire rire.
22/07 [DÉSERT] Au XVIIIe, tout endroit à 50 km de Paris. S’y retirer n’est pas une traversée ** La distance se fond avec le désert, loin et proche y sont les noms d’une même silhouette, d’un même arbre sans ombre, qui n’existe probablement pas ailleurs que dans le battement des paupières du mirage inférieur… le temps aussi disparait dans l’idée fixe, dans la dévotion, dans l’amour.*** Sable et béton
21/07 [SOIT] Un ami disait de moi que j’étais soit en avance, soit en retard. Aujourd’hui, je suis soit en avance. Demain, nous verrons. Il me laisse le choix. **
Soit tu fais une croix sur la mesquinerie, soit tu renonces à écrire. La mesquinerie (comme l’angoisse), prend un temps fou.*** Plus que deux termes. Mozart, Shakespeare.
20/07 [CÉRÉMONIE] Tout s’organise et particulièrement dans l’œil du cyclone, le pire, qui devient alors le cocasse, l’irréalisable, le contretemps, la surprise, l’inconnu. ** La cérémonie des adieux, quand il s’agit de quitter la famille qu’on visitait, on assiste toujours à son off, le non nommé, l’officieux, mal pavé au possible, entre deux portes… Je préfèrerais quelque chose de plus protocolaire. Une cérémonie du T avec sa barre et ses points sur les I, dans l’église au milieu du village à l’heure de la pendule à l’heure.***
19/07 [BAR] Durant une période qui ne durera pas, tous les soirs, ouvrir un bar, une petite capsule de paroles aux parois douces pour se connaître toujours, en dépit de la longue journée au loin de toute familiarité, inédite et impensable. Ailleurs, d’autres dans le même esprit boivent des spritz en terrasse. On sait qu’on n’y prendra pas goût. La coupe reste amère, comme le fiel des viscères d’un bar en deux ouvert. ** Grandie dans un bar. Les tables en Formica ont des dessous de rêves, pleins de jambes, de chats qui passe, de trucs à ramasser par terre qu’on peut discrètement coller dans sa bouche. Les tables en Formica ont des coins, des arêtes noires aussi dangereuses que celles du poisson quand on arrive à vive allure en bicyclette à petites roues ou dans la fièvre délicieuse de la poursuite du chat. Les tables en Formica ont des dessus bordeaux, comme le vin qu’on y sert pas dans ce genre de bar, plutôt du rouge limé qu’ils boivent jusqu’à la lie dans des petits godets pour rythmer la longue journée et se faire un nez assorti aux fraises des Vittel-fraise sur quoi ils se rabattent quand ils ont bu tout leur sous — ce qui faisait du sens tandis qu’on remplissait ses cahiers d’orthographe — mais finalement c’est tout leur saoûl et le docteur qui est doux comme le vin a sifflé la fin de la récré, et pas un demi-panaché qui tienne où ça finira mal malade de boire tout ça. Les tables en Formica, on a encore le temps d’y écrire des lettres d’amours débutantes et des débuts de grands romans qu’on ne sait par quel bout prendre et qui déguise mal la vie la plus quotidienne sans jamais oser (encore) lui rentrer dans le lard. Un jour, le bar est vendu, mais c’est pas ça qui manque.***
18/07 [PISTE] La consigne était simple : repérer le trajet des fourmis, y déposer de l’anti-fourmi (anti-ants ?). La mission suspendue, comme mon regard au-dessus des pistes possibles : les fourmis peuvent aussi sans queue leuleu se promener de-ci de-là sans qu’on sache très bien d’où elles partent, ni où elles comptent se rendre. En goguette, presque. Et alors cours toujours pour leur mettre du sel sur la queue, abimée que je suis dans l’étude de leurs mœurs touristiques en cuisine bourguignonne. ** Depuis qu’Osmin est sur la route, pour de bon, sans retour possible avant un bon quart de siècle, je le suis à la trace. Comment cela est-il arrivé, ce remplacement ? Chaque matin m’apporte des nouvelles de son errance. Je dois l’admettre : il me distance. Je pensais écrire l’histoire de son voyage, me voilà à quatre pattes dans la poussière pour flairer sa piste. Il aurait voulu le faire exprès, il n’y serait jamais aussi bien parvenu.*** Une autre piste pour Modigliani.
17/07 [CHOC] L’équipe de choc. L’équipe du choc. ** Sur le plateau, nous sommes l’instrument et l’instrumentiste. Comme dans un orchestre, nous produisons un son qui est simultanément nôtre et celui de l’air alentour, des sons qui nous frôlent, des corps qui nous jouxtent, des murs qui nous contiennent… De même pour nos gestes en scène — dans l’eau, ils seraient tout autres, cela n’est pas douteux, entourés de corps immobiles ils seraient tout autres, point de débat, au cœur de la canicule, une nuit d’août j’ai emprunté un éventail à une spectatrice et le public nous a crues agissant de concert, pourtant seule la température nous jouait l’une et l’autre… —. Pareillement voilà ce petit ensemble par qui la mort est passée : dans chaque corps se mesure l’onde de choc. Ses cercles nous cernent comme les ans les arbres. Un an après, je crois que notre son s’est amplifié au point qu’il m’est impossible de le donner dans la forme de la petite chambre où tu as soufflé ce dernier glas infime et bienveillant. Même à l’autre bout du monde, je demeure une des conques de cette onde.*** Plus ils s’éloignent de l’impact, plus les cercles sont larges.
16/07 [COLUMBARIUM]
On choisit des mots plus doux, a-t-elle expliqué. Columbarium, au lieu de case. **
Pour un homme dont les regards sont tournés vers le ciel, je trouve un columbarium dans l’espace. De ces choses dont la vie nous fait spécialistes quand elle est assez longue… la mort par exemple, dans ses petits recoins.*** Dans le ciel de cette journée au cœur lourd, la surprise de tomber nez à bec avec… un épervier, un aigle ? depuis le balcon sur la montagne. J’observe longtemps son vol de courants, lent jeu d’apesanteur dans toute l’étendue et la profondeur du petit val qui s’offre à la vue depuis mon perchoir. Un des massifs a disparu derrière un rideau de nuages, l’illusion d’une percée sur l’infini.Un instant la belle envergure de l’oiseau s’immobilise en son milieu. Il devient une lettre noire sur la page. Puis il vire à droite vers le vert. Un autre le rejoint, ou une autre… Leur poids dans l’air, leur grâce dans l’air m’enlèvent dans une spirale ascendante. Pas le moindre battement d’aile. Deux autres encore les rejoignent, plus petits. Je les regarde contourner le sommet. La joie d’être des montagnes emporte la journée.
15/07 [JARDIN] Eden du goûter d’anniversaire d’une amie. Interruption de la ville. Jaune des vieilles pellicules Kodak : les herbes, la cabane, les verres de jus d’ananas coupé à l’eau. Halos sur nos cheveux. Mais un murmure écrit mon nom et c’est la chute. ** Il y a une odeur de menthe sauvage — on m’en convaincra : je n’ai reconnu qu’un parfum vert et grisant —. J’écris à une table en fer forgé blanche toute pareille à celle des enfances de ceux et celle auxquel.les je pense. Celui qui s’en est allé il y a juste un an, celle dont l’anniversaire prend désormais sur son dos ce triste souvenir, celui qui ne les connaît pas et dont j’ai rêvé cette nuit, porteur de l’amitié ancienne ramifiée très avant dans le présent jusqu’à notre point de disparition dans l’avenir dans un nuage de fumée.*** Le jardin de Marcel a été vendu; Il y avait beau temps qu’il n’y allait plus. Ces jardins pentus jouent de mauvais tour aux hanches fragiles. À sa place s’élève un immeuble façon chalet. Je mets plusieurs jours à identifier un son large comme une vague et très grave que j’entends les nuits d’orage dans ma petite chambre de jeune fille. C’est la pluie sur ses grands toits gris qui imitent l’ardoise sans en savoir faire le cri.
14/07 [EXQUISE] Il a dit que je sentais très bon, « qu’est-ce que c’est ? » J’ai dit que c’était un cadeau. J’ai dit que c’était Annick Goutal. J’ai dit que je l’avais eu pour mon anniversaire. Mais le nom se refusait. Le nom me faisait défaut. Il était là, tout prêt, comme une brume. Dehors, au soleil, dans la rue Saint-Antoine, le nom est revenu, sans chercher. Heure Exquise ** Je n’ai jamais eu aussi peur que dans les quelques heures qui ont précédé les retrouvailles pour la levée du corps. J’ai bu un merveilleux jus d’ananas dans un bar près de Saint Antoine (Saint Antoine de Padoue/Rendez-moi ce qui n’est pas à vous/, Mais celui-là n’était pas non plus à toi et les disparus ne sont pas de mon ressort, déjà assez à faire avec les choses, les clés, les bidules et les trucs que sans cesse vous égarez pour réussir vos actes manqués, vos refus d’obstacles, vos acting out, vos petites lâchetés, ce n’est pas comme ça qu’il faut prier, si je ne suis pas doux, pense plutôt à Padova dont tu aimes l’accent sur la première syllabe qu’il t’avait appris à faire et à la Pavlova comme tu le surnommais quand il faisait la diva hypocondre et chichiteuse, pense au soleil d’Ostia, à Pasolini, bois ton jus d’ananas de petite, du bar des sapins, des tables en Formica bordeaux où tu lui écrivis une lettre d’amour déguisée comme un fruit au noël de tes treize ans et laisse-moi retourner à mes sérieuses petites affaires, on te parle…), mon compagnon me parlait et je lui faisais répéter chaque phrase comme si la radio avait été trop forte, mais la radio jouait tranquillement Vertige de l’Amour et cette musique qui nous maintient dans les bars, dans les magasins, dans notre perpétuelle adolescence alors que nous touchons à la cinquantaine. Je lui faisais répéter chaque phrase et il répétait patiemment et je ne comprenais pas mieux, parce qu’à ce point il n’y avait rien à comprendre que la peur de revoir ce corps vidé de mon ami, ce corps quitté une semaine auparavant et conserver depuis dans le froid au milieu de la canicule, le froid du frigo lumière éteinte au-dedans et non le froid de la neige que nous aimons tant. J’avais peu de la hideur, de l’absence, de l’enveloppe vide de sa lettre, de son chiffre, de ce corps sans corps. Je suis toujours meilleure dans le chaud du combat. Je suis entrée dans la pièce étroite, la peur m’a quittée, notre dernière échange, sur mon parfum est revenu comme un effluve. Cadavre exquis.*** Comparaison Fauré Hahn
13/07 [VALENCIENNOISE]
L’ancienne bibliothèque des jésuites est l’un des rares dépôts de livres en France à n’avoir subi aucun changement ni dans son affectation ni dans son installation premières. Pas de saccages à la révolution, pas de pillages, ni d’incendie : la bibliothèque appartenait déjà aux Valenciennois.es depuis la disgrâce des Jésuites et la dissolution de la Compagnie en 1773. Ceci explique si simplement cela. ** Pour ce que valent les anciennes noises, je préfère y entendre le nom d’une pâtisserie, une méthode de cuisson, voire une lointaine cousine du Valentinois — qui peut bien rester à Forly avec ses 15 000 hommes de guerre.***
12/07 [RÉGLEMENT INTÉRIORISÉ]
À une petite fille stupide et majeure qui se scandalise qu’une femme soit nommée à un poste de direction « parce qu’elle a un vagin », on voudrait demander : pourquoi donc ne te scandalises-tu pas également, d’abord, qu’un homme accède à un poste de responsabilité parce qu’il est équipé de testicules ?… Vraiment, tu t’estimes toi-même en deçà de la compétence de tes homologues masculins ? Mais sur le coup, on a toujours trop à faire pour renvoyer le bâton de qui souhaite si ardemment se faire battre. ** Le séjour en famille immanquablement se conclut par « Merci pour cette courte visite ». Sans une veille solide, l’application culpabilité et tiraillement est automatiquement remise à jour. Ses prélèvements sur nos points de vie sont également automatisés. Heureusement, on peut toujours discuter inter se ce genre d’accord tacite, établi sans notre autorisation bien avant notre venue en ce monde.*** Sur la porte de l’entrée et sur les murs du couloir, des messages rageurs somment de fermer le verrou. Les points d’exclamations me piquent les yeux comme des lancettes, le vilain jaune d’un des papiers me consterne, l’encre rouge qui le couvre… qu’en dire ? Une faute d’orthographe par-ci par-là finit de nous témoigner l’exaspération d’où proviennent ces notes. Voilà maintenant deux ans cependant qu’il n’y a plus de verrou.
11/07 [RAJEUNIR]
À un jeune homme, j’ai dit : tu rajeunis ! Je rajeunis comme l’herbe, a-t-il vivement répondu, dégainant la Bible dans sa précipitation, enfin comme l’aigle. Mais l’aigle, après vérification, ne rajeunit qu’à 40 ans, ou meurt de faim. Il n’y a pas de psaume qui tienne, cet ami rajeunit comme l’herbe, exactement comme il l’a dit. ** Pour celles et ceux qui sont né. es vieilles et vieux, quelque chose coïncidence entre l’âge le corps et l’âme aux alentours des quarante ans. Ensuite, pour reprendre le mot d’un enfant-vieillard de mes amis, on se benjaminbuttonise.10/07 [CHARLOTTE]
Un gâteau, un nom en aucun cas. Un gâteau mouillé. Un gâteau mou dont la seule exigence est la patience. Déception des anciennes petites filles qu’un gâteau si bon ne relève d’aucune magie, mais de seulement de l’empilement. La magie c’est qu’il ne s’effondre pas une fois démoulé. Mais ça, elles le découvriront dans 48 h. Enfin, on croise les doigts… ** Sans avoir consulté ce journal, je réalise une charlotte à un an d’intervalle. Ce doit être les pêches…***
09/07 [CARNET]
N’arrête pas d’écrire. S’étonne toujours qu’il faille en racheter. Comme ces livres, si nombreux, dans la bibliothèque, qui donc a bien pu trouver le temps de lire tout cela ? Et quand ? Je est définitivement une autre. Je finis par douter que nous soyons nées le même jour. Elle a tant à faire qu’elle s’éteindra probablement longtemps après moi. ** Pendant longtemps le choix du bon carnet avait pour fonction principale de retarder le moment d’écrire. Dès l’adolescence, j’écumais les papeteries à la recherche de l’objet rare. Quand il était trop beau, comme ceux que l’on m’offrait, reliés en peau, je ne pouvais me résoudre à remplir ses pages de ma faible prose. Les autres, qu’on m’offrait également, décorés de dessins niais, de consignes de vie insipide(s), de citations tout à fait tirées de leur contexte, déclenchaient un état de malaise tout à fait impropre à un quelconque travail — c’est dire si je me sentais observée quand j’écrivais —. Mais je ne pouvais pas non plus m’accommoder des cahiers à carreaux petits ou grands qui sentaient l’école, la rédaction « racontez une journée de vos vacances » — alors même que ce sujet, à un petit pas de côté près, je n’ai de cesse de le traiter : que raconter d’autre que la journée de notre vacance ? — .
En arrivant à Sofia, pour une résidence d’écriture d’un mois, j’entrai dans une boutique partagée par toutes sortes de créateurs et créatrices du coin. Je cherchais un cadeau pour Rouja Lazarova, dont j’allais entendre peu à peu une conférence sur son dernier livre, Le Muscle du Silence à la Maison Rouge. Je dégottais un grand carnet cartonné, aux pages lignées, recouvert de papier recyclé grisâtre, tracé de lignes d’écriture discrètes et espacées d’encre café, en travers desquelles s’ouvrait une belle fleur bleue. Pendant toute la conférence, en bulgare cela va de soi — venant d’arriver je m’accrochais à mon bonnet pour suivre —, je me tourmentais de ce cadeau que j’allais faire à l’autrice. Pendant le pot qui suivit, rouge de honte de ma mesquinerie, je sortis de mon sac une parie de boucles d’oreille acquises au même magasin et lui tendait. Je doute que Rouja ait trouvé quoique ce soit à redire de mon présent. Mais je m’en fus écrire pendant un mois dans ce carnet volé, dont l’apparence ailleurs m’eut un peu gênée, mais qui allait comme un gant à ce séjour de solitude où j’écrivais en cursives dans un monde de cyrillique.
De retour en France, j’ai opté pour des carnets toujours les mêmes : format cahier d’écolier, non lignés pour pouvoir plus librement y apposer de-ci delà des petits crobards à ma façon, véritables supports à l’informulable jusqu’à preuve du contraire.
Ce n’est que très récemment, en observant le soin et l’utilité dans la pratique du dessin du choix du bon matériel, que j’ai compris à quel point j’avais négligé de me pencher sur celui des carnets en tant qu’outils propres à faire progresser un geste. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse, me dira-t-on. Sauf qu’il ne s’agit en aucun cas d’un contenant, mais d’un support et du reste, je n’en attends pas l’ivresse, mais son exact contraire : une acuité sobre.
J’aime écrire à l’encre sombre, mais pas au stylo-plume — j’ai plusieurs de ces objets hybrides en stock —, dans un cahier de grande taille, simplement ligné. Tous mes carnets font le même format, de sorte qu’écrire est un geste continu, quel que soit le chantier ouvert. Il y a quelques jours, un étudiant à qui je demandais s’il n’avait pas retrouvé mon stylo sur la table du café où nous avions bricolé une séance de travail, me confirme : « Ah oui, je l’ai trouvé. Je pensais vous en faire la surprise à la rentrée. Il est drôlement bien ! ». Tu m’étonnes. Des années de recherche pour en arriver là, petit gars.***
08/07 [FERMÉ]
En province le dimanche, le lundi et entre midi et deux. À Paris, jamais, comme sur l’île aux ânes. ** Fermer la maison — pas la porte seule — comme fermer la boutique requiert tout un petit cérémonial bien loin des seules bobinettes et chevillettes. Je voudrais savoir partir en laissant le vent claquer légèrement la porte derrière moi, sans rien emporter de lourd, en espérant des visites sans annonce pour liquider la nourriture avant qu’elle ne s’abîme, entrer dans la conversation des plantes et des oiseaux sans qu’elle n’ait été interrompue une seconde, ou que la maison s’endorme du gros sommeil sans inquiétude de qui ne connaît pas le verrou, mais seulement le plaisir frais des persiennes closes.***
07/07 [CRÊPE]
Au théâtre, dans les contes, on perd le boire et le manger. Dans la vie, même après l’irruption implacable de la mort qui claque les portes des visages, on fait des crêpes, les jeunes filles s’inquiètent du taux d’alcool dans le cidre rose, les moustiques piquent. On s’en veut de la joie mêlée aux moindres choses. Au point d’être sourds d’abord à l’avant-goût des crêpes de deuil. ** Les crêpes du dimanche soir ont été élevées au rang de tradition. Au point qu’elles ont parfois un goût de pain azyme.***
06/07 [EN ABSENCE] Ces appels qui même manqués disent leur nom tragique. Ces appels qu’on ne peut que manquer. Ces appels du manque et du manquement, main effacée dans la main qui va s’effaçant. ** Il fallait venir pour voir qu’elle n’était plus là. Vérifier. Lui qui le sait mieux que moi, m’envoie tout de même faire des courses avec la carte de son compte clôturé. Pour vérifier. Paiement refusé. Elle a assez craché au bassinet. On n’a qu’à se débrouiller à présent. On est grands.***
05/07 [LIBELLULE]
Un trait bleu métal
Tout à la fois carrosse et reine
Le jardin décolle
** Si rares qu’elles stoppent net toute conversation en apparaissant. Ainsi que des fées. Nous en connaissons donc ou c’est tout comme.*** Une libellule
Cramponnée à la moustiquaire
Ailes repliées
Prête pour la nuit verticale

04/07 [FOURCHETTE]
Bien édentée celle des alternatives proposées à mes consœurs, encore heureuses quand on ne leur fiche pas dans la cuisse, ou le cœur, à moins qu’elles n’aient déjà préféré se la planter directement dans l’œil, espérant négocier avec le gardien du puits de la sagesse et de l’immortalité. Résultat à ce jour : beaucoup de borgnes, reines au royaume des aveugles, et peu d’Odines. ** Nous n’avons pas encore de baguettes, a précisé le patron du resto thaï. Comme il les avait aidées à emménager, la veille après son service, ça n’a posé de problème à personne.***
03/07 [MEUBLER]
Les meubles fuient les maisons endeuillées et se jettent dans les bras ouverts à deux battants des nouvelles propriétés. Ils sont sans état d’âme et se coulent avec art dans leur nouveau chez-soi, au point de ne plus étonner que par leur étrange familiarité de cousins éloignés. On dirait qu’il a toujours été là… . La nuit, peut-être, un long ronflement, un meublement, grave et doux, leur échappe. ** Le bureau est toujours vide. Dans le bureau, il n’y a qu’un bureau. Dans le bureau du bureau, les tiroirs se peuplent. Sur le bureau, une plante sans eau. Mais voilà qu’une grande envie de cartes prend — sœur de l’envie de thé des pièces à samovar — : urgemment, il faut couvrir un mur d’état-major du détail des Balkans et du Moyen-Orient. Pourquoi ? Pour Hécube. Pour savoir vraiment où elle se tenait et tous les autres avec elle : Orphée, le voleur de Bagdad, Nikolai Kantchev… Impossible d’écrire plus avant sans cette poussée dans le dos, sans ce chœur de lieux, couvrant le mur du bureau qu’on ne voit pas, assise au bureau. Une grande envie de cartes.***
02/07 [SOUPIRAIL]
Pas impunément dans les caves. Un souffle d’air libre ou le soupir de qui soupire après l’air libre qui le raille ? Beauté de Sérail du mot qui fait croire à l’or là où tout n’est que poussière dans un rare rai de lumière.
**
Dans la cave de la Babayaga
Nous attendait
L’ombre des morts
Dans le grenier de la Babayaga
Nous attendaient
Tous ses trésors
Nous avons ouvert les serrures
Nous avons ouvert les persiennes
Nous avons ouvert les fenêtres
Nous avons ouvert les soupires
Nous avons ouvert les yeux de bœufs
Nous avons ouvert les portes
Et le vent est entré  
Et le vent est entré
Et nous sommes sortis
Nous l’avons abandonné
Seul avec la fumée
Seul avec la maison
Et nous sommes sortis
Tout entiers
Du Sérail à Hansel et Gretel, je me promène un soupirail. Le peu de lumière suffisant et nécessaire pour vivre dans un lieu clos : vertigineuse économie.***
01/07 [PIQUE-NIQUE] Faire son manger. L’emporter en voyage. Quelque chose de la joie tenace des pique-niques… point commun des carottes crues et des infinitifs substantivés. ** Emporter de quoi faire des sandwichs. Retarder l’assemblage. Les réaliser sous l’œil ébloui ou écœuré du voisinage voyageur. S’enflammer à la pensée qu’on égale ainsi le merveilleux spectacle du savoir-faire de la crêpe Suzette pour la tablée au restaurant. Éviter cependant de flamber les sandwichs dans un espace confiné.*** Il y aura eu dès les beaux jours des pique-niques plus que de coutume. On veut être dehors comme les chiens et les petits enfants. Et se porter des repas. Se faire des surprises. Prendre ce soin des ami.es sur la brèche. Notre enfance se compose d’un œuf dur et d’une carotte crue, d’un sandwich en papier d’argent mangé à bouchées plus grandes que le ventre, assis sur un rebord. Nous la partageons comme une poignée de confetti dans l’air, ou des bulles de savons près d’une fontaine avec tous les passant.es du parc.
30/06 [POIGNÉE] Ce qui tient dans le poing, la paume, la main recroquevillée. Ce jour : Sentoline Mahonia Cosmos Pavot et Potentille magnifiquement vert amande et mauves translucides pour les petites baies qu’on mange des yeux. ** Quand je poserai ma main sur la poignée de ma salle de cours au Conservatoire en septembre, il ne pourra y avoir plus de dix-neuf personnes à ma suite. Voilà ce qu’on m’annonce et qui n’est pas si terrible. Les élèves, je n’aurai pas à les compter, mais les invité. es, oui. Au début de l’année, j’aime à faire travailler sur l’échange de la poignée de main. Ce geste si simple aura fait un long périple pour revenir jusqu’à nous, comme nous jusqu’au moment de nous tenir à moins de vingt et un dans cet espace libre par excellence. Les mots de Celan se serrent d’avance dans ma mémoire — je les dirai par cœur — :
Le métier (Handwerk), c’est l’affaire de mains. 
Et ces mains, à leur tour, n’appartiennent qu’à un homme, c’est-à-dire une âme unique et mortelle, qui avec sa voix et sans voix cherche un chemin. Seules des mains vraies écrivent de vrais poèmes. Je ne vois pas de différence de principe entre une poignée de mains et un poème.*** J’ai désinfecté ostensiblement ma main, pour que le geste prime sur la peau, pour toper-là et conclure un accord avec un élève aussi surpris que moi par la nouveauté de ce contact, le plus ancien. Qui sait combien d’années de travail s’accrocheront à cette ancre?
29/06 [TROLL] Dans les bordels, au XIXe siècle, les filles avaient coutume d’infantiliser les clients, de leur donner des surnoms ridicules, gentillets, pour désamorcer la peur, le dégoût… Quel que soit le niveau de violence qui passe dans ses propos, une personne qui vide ses poubelles sur votre réseau social s’appelle un Troll. J’ai appris le mot il y a déjà longtemps, alors que j’avais déposé une image potache sur le mur d’un ami. Je venais de terminer Les brigands de la forêt de Skule de Kerstin Ekman, où on voit un troll devenir humain, au fil des siècles, à trop les fréquenter. » Quelle est cette existence qui nous laisse naître encore et encore à l’innocence ? Et qui nous rend responsables encore et encore, d’une responsabilité que nous ne savons pas assumer. » Ce matin, un homme que je ne connais pas m’a qualifiée d’assassin (sans rire). Le manque à l’usage habituel de l’accord au féminin pour ce qui me concerne m’a laissé perplexe. Profondément. Mais pas tout à fait assez pour me faire rire. ** Dans Les Brigands de la Forêt de Skull de Kerstin Ekman, un troll fasciné par le monde des hommes, se met à leur ressembler au point de pouvoir vivre parmi eux, en cachant le plus habilement possible sa longévité hors-norme. En lisant, on se demande bien pour quoi une telle fascination ? À la longue, lui aussi.
La longévité des arbres, la tentation et la tentative de vivre au milieu des êtres humains et plus particulièrement dans le « monde des hommes » au sens plus genre du terme, sont des motifs insistants dans ma broderie littéraire. Ils n’ont à ce jour jamais trouvé d’autre manière de boucler leur boucle que celle de cette histoire qu’a racontée Christophe Raucq, il y a une trentaine d’années dans un restaurant de Strasbourg à une tablée de jeunes metteurs et metteuses en scène : Jacques Osinski, Clyde Chabot, Jean Boillot… Il faut imaginer un vieux bonhomme de conteur juif sur la place du marché. Il est là tous les jours pour dire ses histoires, debout, les yeux clos. Cela fait des mois, des années que ça dure quand un jour, il sent qu’on tire sur la manche de son manteau. Il croit à une erreur, mais ça insiste. C’est une petite fille qui veut savoir pourquoi il garde toujours ses yeux fermés en racontant ses histoires. Il s’accroupit et explique très bas : quand je suis arrivée sur ce marché, les gens écoutaient mes histoires, les courses s’arrêtaient, on prenait un moment, on applaudissait. J’étais très populaire, on venait m’entendre de loin. Mais petit à petit, les gens se sont habitués à me voir là, toujours contant. Il n’y avait plus de temps à consacrer à une longue histoire, parfois ils n’attendaient même plus la chute, persuadés de la connaître d’avance. L’enfant s’étonne : mais tu n’es pas parti ? Non. Mais je me suis déplacé. Avant, je contais pour changer le monde. À présent, je conte pour que le monde ne me change pas.***
28/06 [CONTENU] Avant, on disait œuvre, réalisation, création… À présent, on a l’opportunité de vendre du contenu à des contenants. Enfin, vendre… partager : supplément d’âme du vivre-ensemble. Dont acte : tenant compte des contenants, je me vide de mon contenu là où on me dit de faire. ** Prends un pot, par exemple : c’est le vide qu’il enferme qui crée le pot. Toute forme ne fait que limiter du vide pour l’arracher au chaos.
Fabienne Verdier/Passagère du silence.
Pas de pot : les « contenus » qu’il faut « produire » pour « répondre » aux « demandes » sont rarement pleins de vide. Du bruit, du bruit, du bruit. Pas de chaos, pas de forme.*** À la place, il suffit de s’en tenir au conte nu. Pirouette élevé au rang de discipline, voire d’éthique. Essayez voir!
27/06 [TALENT] Le succès de ce mot dans les bouches gouvernementales me rappelle obstinément à sa matérialité première : Unité de poids de 20 à 27 kg à Athènes. Monnaie de compte équivalent à un talent d’or ou d’argent à Rome. Et à la fin de Satan, qui n’est pas pour demain : Pilate est procurateur, lieutenant consulaire. Le port de Tyr lui paie un talent par galère. Victor Hugo/La Fin de Satan
** En parlant avec une amie jeune cheffe, je me convaincs de l’urgence de tordre le cou au mythe du talent… s’y mettre à plusieurs parce qu’il a la peau dure.*** Lancer : “Avec talent!” avant le filage d’une scène en répétition. Plaisir suave.
26/06 [BLOC] François Bon insiste à la suite de Marguerite Duras sur la forme du bloc, du bloc noir, paragraphe dense comme le pain de même couleur. Dans les Ateliers du Tiers-Livre, il cherche à faire bloc avec toutes les participations. Un mur ? Pas sûre. Un dallage, davantage, à perte de vue ? Un mirage, son absence d’absence, sa discontinuité, son fini fatigué sans fin. La croyance du Bloc de l’EST ne survit pas aux histoires toutes différentes que chaque pays raconte après la chute du mur. De bloc, point, seul un fil de peur en couleurs a tenu ensemble un moment ce tapis de pays et de populations cousines souvent à la mode de Bretagne. Le fil coupé, on juge et on exécute, on place son vieux dictateur en résidence surveillée et on rase le mausolée, on redessine la carte, on fait la guerre… des généraux oui, mais rien de général. Le mur est tombé, mais le Bloc des croyances ne s’effrite pas pour les sourdes oreilles. ** On parle en Roumanie d’une maladie des blocs. Dans un projet portant titre radical de « Systématisation » Ceaucescu, le dictateur en place, où l’un de ses sbires, décida pour le progrès de l’agriculture et de l’humanité de regrouper les terres arables et de déloger systématiquement les habitants de maisons pour les réinstaller dans des blocs, avec tout le confort moderne. Les maisons étaient rasées. Si les occupant.es le faisaient de leurs mains, on les autorisait alors à emporter ce qui leur tenait à cœur. Mais comment emporter un jardin ? Un puits ? Ou le corps de ses ancêtres ? Ce n’était pas dit dans la chanson sans musique. La maladie des blocs n’est pas là, hélas, pour désigner l’état de ceux qui ont pris de telles décisions, mais pour parler de ce qu’il est advenu à nombre de ceux et de celles qui les ont subies. Ces personnes, on les appelle les démoli. es. Leur deuil paraît impraticable et les moyens pourtant se redisent d’une culture qu’on croyait lointaine, pour parvenir sinon à l’apaisement, au moins à renouer l’échange avec les disparus, dans l’échange avec les vivants.
Tout cela je l’apprends dans un livre qui est venu me trouver par le biais torsadé d’une bibliographie : La Maison de l’Âme de l’écrivaine et ethnologue Chantal Deltenre. Je ne m’étais jamais intéressée à la Roumanie : trop occupée à ses voisins. Mais cet ouvrage vient se poser sur un autre où l’amitié, la Roumanie et la mort vont ensemble. Il m’amène à entretenir, comme un petit feu, une conversation à voix très basse avec un trop jeune veuf à qui l’on ne sait que dire à voix haute.***
25/06/19 [BALCON] Sans la canicule, Marcel ne serait pas sorti sur l’étroit balcon pour voir les grosses chenilles mécaniques des travaux. — Ils devraient huiler. Ou peut-être pour un instant de curiosité amusée. Sans la canicule, il n’aurait pas sorti sur le balcon, le vieux fauteuil en osier qui entre autres affronts du temps a subi un ravalement intégral en rose pâle qui vieillit heureusement mal. — Cela fait longtemps que je ne t’avais pas vu en « extérieur jour ». — D’habitude, il fait un vent terrible ici. Le monde se rétrécit, mais la moindre brise fait un effet tempête. Je me demande comment il voit l’immensité des montagnes environnantes. Si elles sont changées. S’il oublie qu’elles sont franchissables par de petites routes tourmentées qu’il aimait tant conduire — la voiture n’était qu’une selle, les routes, elles, la monture — . S’il sent leur présence tellurique, leur constant mouvement, aussi finement que les courants d’air… Cela ne sera pas parlé entre nous. Quand s’entr’ouvre la porte de l’imaginaire de Marcel si secret, il ne faut surtout pas lui faire remarquer, ou un vent âpre la claque aux nez. J’observe un long moment, depuis le couloir rose, ses jambes un peu allongées dans le soleil, ses grosses pompes de la sécu reposant comme des chiens alanguis à ses pieds, sa béquille qui fait une verticale familière dans l’encadrement de la porte, le toit de l’immeuble nouvellement construit, là où il faisait son jardin, et son grand-père avant lui, et qui ne suffit pas à empêcher la vue sur la montagne. Il ne peut pas me voir. Je prends une photo en douce. LA photo. Celle qui immortalise. ** Le balcon étroite passerelle entre les montagnes vertigineuses
Les pieds d’aigle de la première baignoire du village
Une dosette en plastique brun pour le café lent
Voilà ce qu’il faudrait emporter
Le temps venu
La rivière, elle est déjà au-dedans
Comment ai-je réalisé ce tour ?
Ou bien l’a-t-elle fait
En sorte que je suis île
D’elle environnée
En ma gouvernance*** La fenêtre verte chez Sylvie.
24/06/19 [POÈMES] Douze se pressent à la porte : Boule de papier froissé dépliée Face à la montagne Gaine d’une guêpe Nudité de l’araignée Ficelés de fils blanc Oiseaux vrais et faux… Je les sais là-contre, Mais si j’ouvre À deux battants Il s’en seront allés À tire d’ailes, Ventre à terre, Dans un nuage de poussière Ou ils prendront l’air étonné Difficile, renâclant et buté Des ânes sans soif Des siamois suffisants De mon oncle, Qui n’est pas un poème, pourtant Le mieux serait de n’avoir pas de porte Le possible d’installer une chatière Ou une moustiquaire à gros maillage. ** Quand je croise un poème avant même de l’écrire, de lui chercher des poux dans la tête pour la coucher sur le papier, je sais qu’il sera un poème — en vers, en prose, mais un poème — parce qu’il s’annonce ainsi, la forme avec l’image, le son, l’instant qui le suscite. C’est déjà toujours un poème, alors il ne risque pas de se faire la malle, de devenir introuvable : il ne devient pas, il attend, il attend même tranquillement, sans faire de vague, dès que je l’ai amarré à son instant par une petite note noire sur blanc.
Pourquoi en va-t-il différemment du théâtre, des nouvelles, des récits, des romans ? À mes yeux ils avancent masqués, c’est leur genre, et longtemps, très longtemps je ne sais pas quelle forme ça prendra, ni même si ça prendra. Tout à coup une cartographie apparaît, lumineuse, mais comment la noter pour qu’elle demeure, pour qu’elle s’inscrive ? John Gardner propose cet exercice de faire d’un même sujet le début d’une nouvelle et le début d’un roman. Un monde entre les deux. La seule pensée change la table de travail, la transporte d’un espace dans un autre… John Gardner ne dit rien du poème, François Bon, qui nous transmet l’exercice non plus. Je regarde mon sujet : il se plie volontiers à l’injonction de la nouvelle, il dévoile une parentèle merveilleuse avec Ibn Battûta dans le roman… Le poème, il s’y refuse : je suis trop fictionnel pour tenir là-dedans. Et il me tourne le dos.*** Rien ne me paraît plus difficile à écrire qu’un poème. De là que je n’en écris pas. Qu’ils ne font que passer boiteux dans d’autres écrits. Les poèmes que je voudrais écrire réclament une tête en fer, synthèse et catalyse d’une culture immense.Ceux que j’écris sont à peine des mémentos, des photos de vacances de l’époque où avec une même pellicule on pouvait couvrir une semaine de vacances, un anniversaire et la fête des écoles. Le tout dans un flou mal cadré, avec parfois la magie technique d’une superposition d’images, ou d’une vingt-cinquième pause tronquée.
23/06 [COCCINELLES] Des parasols rouges sur l’herbe verte du plan d’eau, en contrebas. Nelle est mon nom d’outremontagne. Quant à coquecigrue, c’est celui d’une oiselle fabuleuse. ** En considérant la plaie rouge sur ma cuisse je me souviens de la joie renouvelée de voir une coccinelle. Dans la nature ou dans les villes, la rondeur, le rouge et le tacheté forment comme pour les zèbres un ensemble à la fois simple (deux couleurs, un motif), chic et pop qui confine à la décoration d’intérieur. Leur apparition relève toujours de l’incongru. Sur ma peau pâle, le bleu tourne au noir dans les ramifications vert amande des vaisseaux. Autre karma.*** Quand la dernière ? Le retour du rouge.
22/06 [PASSAGER] Je vais passer le deuxième tour du Conservatoire de Paris, ma réplique n’arrive pas — le prof m’avait dit : Clément est parfait pour Figaro, le seul danger c’est qu’il oublie de venir —, l’ordre de passage ne peut être modifié, je serai radiée, éliminée, disqualifiée — je ne cherche pas le mot alors — si je ne peux pas jouer la scène des claques à 17 h 40 (il y a du retard, une heure et quart), je suis sur le trottoir devant le bâtiment, il fait beau, c’est l’avril, colombine dans une sorte de tutu crème passé et poétique et je trouve cela incroyable, cette impression que ma vie est en train de basculer irrémédiablement, pas tragique, non, incroyable de pouvoir y assister au ralenti, comme dans un accident de la circulation. Dans l’autre voiture, j’étais également assise. Dans l’une et l’autre, on me conduisait. Une impression passagère. ** J’avais oublié que je conduisais cette bicyclette. J’étais si fort préoccupée, mais de quoi ? Bien sûr chaque jour charrie son lot de fâcheux, de fâcheuses qu’on entendait moindrement au temps des oiseaux vainqueurs et du silence des autos, cependant leurs remuements demeurent passagers, il n’y a pas là de quoi devenir la passagère de sa propre locomotion, non ?
Pour occuper tout le pays de l’esprit, il faut une autre armée, d’autres forces… Le désarroi ? Oui, ça doit pouvoir commencer à s’appeler comme ça, cette chose qui échappe, comme le temps. Dedans, dehors, dans la chute tout à la fois : précipitation du bitume, œil en coin sur la voiture juste derrière, évaluation en direct de la casse… mais pendant tout ce temps-là, la préoccupation ne cesse pas. Et ensuite, quand une femme chargée d’enfants trouve le moyen de me relever, d’envoyer quérir mon chapeau de paille, de me dire des mots attentionnés et réconfortants, de me serrer contre sa double médaille de sainte et de Portugal, entre ses bras ronds, alors qu’une nausée incongrue et une immense lassitude me prend au point de vouloir être déjà couchée comme les petits enfants qu’on ramène aux bras des dîners trop longs, la préoccupation ne cesse pas. Elle a fini par lâcher des noms… mais sont-ils les siens ?*** Conduire d’autres véhicules dans un endroit que personne d’autre que vous ne connaît. Comment conduire alors? Un élève quitte le Conservatoire avec comme dernier travail dix minutes autour de l’espérance à la porte des enfers.
21/06 [AUBE] Je serai une vieille dame sans plus d’espoir de quitter la capitale. J’habiterai une petite chambre, avec un lavabo et un bidet cachés par un paravent passé. J’emprunterai tous les livres à la bibliothèque, ou bien les achèterai d’occasion chez leurs désormais rares pourvoyeurs et les abandonnerai dans des lieux publics une fois lus : dans la petite chambre, les carnets auront fini par prendre toute la place. À moins que je ne les apprenne par cœur ? Ce qui est certain c’est que je ne sortirai plus qu’à l’aube. C’est le seul moment où la ville me garde un peu de son charme. Le mot vide, pensé à mi-voix, la pare et elle paraît, affaiblie, encore une fois, fugace. Sinon, elle ne me fait ni chaud ni froid. Je remonterai dans la petite chambre et tenterai d’entendre un chant d’oiseau. ** Il porte un prénom d’aube, celui du saint du jour, qu’on fête la veille : ses parents attendaient une fille… Il les a sidérés. Perçant leurs ténèbres (l’obscurantisme de croire au choix du roi dur comme fer, l’aveuglement de vouloir à toute force forcée un sexe au lieu d’un enfant…) et c’est l’ironie de son sort : ce prénom de hasard, sa trajectoire en porte les couleurs en championne. Et cette lumière sourde et têtue fait plisser les yeux, tranchant la tête de la nuit de sa petite main pâle et ferme.*** Avec l’âge l’aube change de visage, elle ne sort plus des nuits de fêtes, ébouriffées, pâlote et fière. Mais elle appelle au meilleur travail, elle ajoute de riches heures au temps qui file.
20/06/19 [LAPS] Je félicite un collègue d’avoir réalisé un rêve professionnel. Il me répond que ça lui a quand même pris trois ans. Comme s’ils lui avaient coulé entre les doigts. Laps (Gasp, claquement de langue) : Tout mouvement de glissement, d’écoulement, de course rapide. Le temps n’est pas l’étalon qui convienne au bonheur. Le temps est peut-être le seul prix de la bonne magie. ** La monosyllabe renvoie à la brièveté toute durée qui la suit.
L’infime toujours, à sauver, cet infime qui nous sauve, provisoirement.
Fabienne Raffoz***
19/06 [HOMMAGE] Convoqué dans un lieu d’une certaine austérité, à l’aide d’un instrument totémique, Un lieu verdoyant de Philippe Leroux. Composé en témoignage de son affection et de son admiration pour son confrère Gérard Grisey. À la fin seules demeureront les apparitions subreptices de la nature et la franchise de l’amitié. ** Une chose me fait encore attacher du prix à notre talent d’improviser, c’est que ce talent serait presque impossible dans une société disposée à la moquerie ; il faut, passez-moi cette expression, il faut la bonhomie du midi, ou plutôt des pays où l’on aime à s’amuser sans trouver du plaisir à critiquer ce qui amuse, pour que les poètes se risquent à cette périlleuse entreprise. Un sourire railleur suffirait pour ôter la présence d’esprit nécessaire à une composition subite et non interrompue, il faut que les auditeurs s’animent avec vous, et que leurs applaudissements vous inspirent.
Madame de Staël/Corinne
L’hommage se tient à égale distance du protocole et de l’improvisation. Pour qu’un tel acte soit possible, tout un monde où les humains effacent leur sacro-sainte identité au profit de leur fonction doit exister. Tout un monde où la valeur symbolique n’est pas reléguée dans l’arrière-boutique TOUT À 1 € du néo-libéralisme. L’hommage vaut alors et seulement. Il s’y passe quelque chose, entre les personnes, les générations, à travers même l’espace. Sinon, les mots simulacre, raillerie, voire insulte sont mieux appropriés.*** Soirée entre hommes : Chopin, Calvino, Marco Polo, Kublaï Khan. Mais l’hommage va au pianiste (Damien Lehman), concepteur également de cet assemblage.
18/06 [DIPLOMATE] Un ami m’offre des financiers et m’appelle diplomate. Je crains qu’il ne se soit trompé de pâtisserie, mais n’ose lui dire. Ses rêves me plaisent. Il découvrira bien assez tôt que je ne suis pas Emma Pavlova. ** Les ambassades n’ont pas encore été dématérialisées. Chaque pays accueille sur son sol la miniature de plein d’autres, les capitales en sont des cartes du monde, comme le Monopoly est la carte de Londres ou de Paris. J’aime à y voir le signe qu’on sait que certaines choses tiennent encore au savoir-faire, au savoir-dire des diplomates, physiquement présent. es. Quelque chose de désuet et de profondément encourageant.
Je ne jurerais pourtant pas que cela fût vrai, mais je le tiens pour vrai, parce qu’il me fait plaisir à croire. C’est une idée qui me plaît, et qui s’est placée dans mon esprit d’une manière riante. Selon moi, il n’y a pas jusqu’aux vérités auxquelles l’agrément ne soit nécessaire.
Fontenelle/Entretiens sur la pluralité des Mondes.*** Ce matin j’ai rencontré deux femmes patientes : je suis arrivée très en retard tout en réalisant que c’était pour la première fois depuis des mois un rendez-vous sans écran. J’ai oublié qu’il y avait un temps de trajet. Mais j’ai eu de la chance, c’était deux femmes patientes et joyeuses et nous avons bien ri tandis que sur les pavés qui longeait la terrasse passait des hommes très bruyants. Le premier avait un chariot et le poussait en courant pour limiter la durée sinon les décibels. Puis un autre est passé avec une pelleteuse. Nous avons attendu un tank en vain. Il faisait beau et je pensais : quelle chance que le souvenir de cette première sortie se lie à ces deux-là, qui s’entendent si bien. Derrière elles, il y avait un éléphant dans la fontaine. Un éléphant de Niki de Saint-Phalle, multicolore. L’expression anglaise de “l’éléphant dans la pièce” traversait mon esprit tandis que nous parlions, tout au contraire, très librement, dans une grande connivence. Quand elles sont parties vers d’autres rencontres, je suis rester un moment pour profiter de l’écho de la nôtre. J’ai regardé l’éléphant. The elephant in the open air.
17/06 [CONTREBASSINE] Cendrillon 
Toy Orchestra
Arte Povera
Rien ne se perd
On n’en perd pas une
Deux en une
Rien ne se crée
Mot-valise
Coup de balai
Massenet se transforme ** 2019 cup song
2020 contrebassine 
Sur quoi allons-nous taper en 2021 ?*** Longue vie de Cendrillon
16/06 [BLANC] Dans la Rome Antique, il n’y a qu’une seule couleur : le blanc. S’il est sale, il devient le noir. S’il est teint, le rouge. Dans la noire cathédrale de Clermont-Ferrand, le sol de pierre noire est par endroit usé à blanc. Quelque temps avant la naissance de mon frère, j’avais lu que les nouveau-nés ne voyaient que les couleurs vives. J’ai porté assidûment le rouge pendant dix ans. À mon premier passage au concours d’entrée du Conservatoire de Paris, une méchante Roxanne vêtue de sombre, voix et corps, me dit : « Moi aussi, pour mon premier concours, je m’étais habillée en blanc comme une petite provinciale ». Lors de la grande rétrospective Soulages à Beaubourg, j’étais au point culminant du désir. Je manquai de m’évanouir dans chaque salle, comme Bergotte, mais sans les patates. Tout disait : le Noir — pas plus que la Femme — n’existent. ** Être blanc s’oublie si aisément. Avoir un blanc c’est le nom de l’oubli même — momentané cependant, et qui sent que quelque chose est absent, qui laisse la marque indélébile de son rien, trouant le discours comme ces marques claires aux murs, au lendemain des dictatures, quand les portraits décrochés sont encore posés sur le sol, côté face, trouant l’Histoire.*** L’endroit de suspension de la mémoire. Ce qui se refuse Au soleil brille les filets d’eau qu’éparpillent douches et robinets, les giclées d’eau, l’écume des éponges, les éclaboussures.
15/06 [OUI] Vincent l’a dit. Ion l’a dit. Toute la salle a applaudi. A pleuré de ce que le chemin soit si long qui mène à la simplicité, Alors même que si peu de temps Dans ce jardin nous est donné. ** Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle
Oui je viens en son temple adorer l’éternel
Oui, je respire, Arsace, et tu me rends la vie
Oui, je te loue, ô Ciel ! De ta persévérance
Oui, je tiens tout de vous, et j’avais lieu de croire
Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire
Oui, Seigneur, j’ai toujours adoré Bérénice
Oui. Comme ses exploits, nous admirons vos coups
Oui, Madame, vers vous j’ai rappelé ses pas
Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père
Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence
Oui, oui, vous me suivrez, n’en doutez nullement.
Oui, je bénis, Seigneur, l’heureuse cruauté
Oui, je me reconnais, je suis toujours la même
L’aveu du oui en ouverture de vers. Son poids qu’on laisse là. Le soulagement qui s’en suit. Peu de choses nous peuvent également donner à entrevoir la liberté. Un animal qui court dans la forêt.*** À l’opéra, les Si et les No, on les prends à la légère, on les aurait mis là pour boucher un trou, pour permettre une note finale ou le nombre exact de pieds dans un vers. On n’y fait plus attention. On croit qu’ils ont la même valeur qu’un ah! qu’un oh! Dans la vie quotidienne pourtant, dire non coûte autant que dire oui, pour qui porte le poids de sa propre parole. Les deux petits mots engagent, protestent de l’engagement dans un sens ou dans l’autre.À la mode profane, ils signifient : en vérité, je vous le dis.
14/06 [CODE] Ce lieu dont j’oublie toujours le code, pour que toujours on m’y ouvre la porte quand je frappe à sa porte. ** Mon frère code. Je fais ce que je peux. Je l’appelle timidement pour qu’il éclaire ma lanterne avec du led et lui, patiemment… On dirait qu’il a pardonné toutes les fois où je me suis payé sa tête quand il essayait d’apprendre à manger avec une cuillère, et moi-même je revisite nos rendez-vous manqués avec une certaine tendresse… On parle langage de balisage, parce qu’il pense que je vais préférer le français — et c’est sûrement vrai —, plutôt que mark-up Language, mais le plus heureux dans tout ça, c’est qu’on parle langage, que nous avons toujours le langage en commun, même si plus vraiment de langage commun. On bidouille, on fait des mises à jour familiales, on repêche des souvenirs dans le darkweb des trop grandes tristesses. Sa voix a changé, en plus claire et j’oublie de lui dire, dans le feu de l’action sans pare-feu. Mais parfois, nous tombons sur un bug de datation :
— Comme bien tu le sais… 
Il rit :
— On dirait que tu essaies de parler le jeune !
— Pardon ?
— Oui, les jeunes ont cette formule : toi-même, tu sais. Tu la cites, mais imparfaitement.
— C’est les jeunes qui essaient de parler le vieux : comme bien tu sais était déjà en usage au XVIIIe siècle.
— Ah ouais !*** Jouer aux dames avec des pièces d’échecs. *On dirait une sentence du Yi-King. C’est plutôt mon constat catastrophé devant la disparition des classes sociales dans l’interprétation à l’opéra. Les pièces d’échecs ont chacune une figure et un déplacement différents. Sous prétexte d’un ressenti universel, voilà que tout se vaut. Au mieux, on est blanc ou noir. On avance d’une case à la fois et les seuls pas de côté autorisés sont ceux faits pour manger son ou ses semblables. Il faut avoir un couteau entre les dents pour faire entendre que Suzanne et la Comtesse ne sont pas amies, que l’entente des nobles et des paysans dans Don Giovanni est exceptionnelle et mérite d’être représentée comme telle, avec son étonnement, avec son scandale, que même sous le voile de Première Prieure Madame Lidoine demeure une roturière aux yeux de toutes et que les conséquences de différence constituent l’action même… Pourquoi est-ce si difficile ? À quoi peut bien être bonne cette monochromie qui ne cesse de m’être proposée par les interprètes, par les mises en scène ? D’où vient la revendication de cette égalité de façade ? La minoration du discours de classes depuis… vingt ans ? Trente ans ? aurait-elle fait son chemin jusqu’au très conservateur opéra ? Le mal vient de plus loin : la soubrette, cette domestique d’opérette en témoigne, dont il faut déceler les correspondances avec une quelconque réalité sociale à l’aide d’une loupe. « Jouer aux dames avec des pièces d’échecs » dit bien la négligence du contexte et des particularités, le mésusage de l’outil. Je ne suis pas mécontente, évidemment de ma métaphore, mais elle règle un peu vite le compte du magnifique jeu de dames, jeu de stratégie, jeu tragique s’il en est avec ses deux positions : dames ou pions… Ne devrais-je pas me rabattre plus sagement sur le proverbe japonais : pour qui n’a qu’un marteau, tout est clou ?
13/06 [INDEX] Elle a laissé à l’index de sa main droite un anneau d’argent biseauté qui attrape la lumière comme un papillon de nuit. C’est l’anneau qui brille et l’index qui guide la main tout entière et les instruments de musique et la musique elle-même autour d’elle, la porteuse de l’anneau. C’est la main régale qui touche et guérit, qui ordonne et autorise le « SI ». Et si l’index fut la liste des lectures interdites, il devient ici l’instrument même de la divulgation, des pages secrètes tournées de sa dernière phalange légèrement humectée, mais non noircie. Poésie et puissance, alliées ailées dans une silhouette menue et dense vêtue de noir. Je veux dire que Sora Lee dirigeait By my window II d’Alessandro Solbiati, ce soir. **
Le bout de notre doigt, ce familier parmi les familiers, on le considère autrement à présent qu’on est devenu pointilleux sur l’hygiène. Un peu de Belle au Bois dormant dans notre index, un peu de Roi Midas également. Le petit Poucet, vigilant, garde une patte sur le recul.*** Certains gestes sont très difficiles à obtenir en scène. L’index pointé intimide les élèves, qui pressentent, à n’en pas douter, son super pouvoir. Alors que leurs doigts vibrionnent souvent à leur insu, inventant mille tours contre le tissu de la jupe ou du pantalon, ils sont tous recroquevillés dès qu’il s’agit de désigner franchement quelqu’un, la lune ou un lieu. Les coudes restent collés au corps. J’appelle cela le syndrome du vélociraptor, « pilleur rapide », dinosaure à petits bras qui semblent connu de tou.tes, puisqu’à son nom seul on rit, et les bras renoncent à un peu de leur flexion protectrice.
12/06 [CHAISES MUSICALES] Dans l’après-midi, mes fantômes et moi-même occupons trois chaises de la salle qui nous abrite d’ordinaire un autre jour. Des chanteurs, des chanteuses, des pianistes se succèdent sur la petite scène dans son guingois de luxe. Par instant, la pluie fait rage. D’autres sont là, vestiges parfois, camarades, collègues. Une diva met cul à terre, à défaut de trône. Elle ne s’attarde pas. Cette jeunesse en ribambelle est pleine de promesses. Certaines sont d’ores et déjà formulées en termes clairs. Mes fantômes en sont tout requinqués (délavé aurait-il un contraire ?) C’est bien assez d’étrangeté de ne pas chanter, s’il fallait qu’en plus ils déchantent. ** Il faudrait essayer : une grande table, tout autour, sur des chaises, des hommes des femmes, à chaque toast, à chaque histoire, les faire se décaler d’une place. Le public tout alentour de la tablée également, mais en sens inverse. Le bruit des chaises sur le plancher, leur craquement à l’instant du vide et sous la charge nouvelle. La chaleur du siège qui vient d’être quitté, comme un lit. Comment autrement espérer jamais partager le point de vue du point de vue ?*** Pendant la création de l’Enlèvement au Sérail, j’ai commencé à écrire des petits récits pour conserver l’histoire de tel ou tel accessoire (tapis usé à la corde, chapeau rose…) que j’inventais sur le plateau pour concentrer les interprètes. Bientôt d’autres sont apparus pour croquer l’invention des personnages du personnel ou des invités par et avec le chœur. La tournée a couru sur une année entière, les textes se sont accumulés. Selim Bassa en était le personnage central, l’homme-centre, comme à la scène. Le Sérail, nous l’avions créé avec l’équipe de maîtres et maîtresses d’œuvres dans une telle effervescence, dans une telle liesse et dans une telle profondeur, qu’une fois le temps des spectacles révolu, j’ai souhaité y demeurer. J’ai continué à l’écrire, moyen imparable d’en conserver les clefs et l’usage. La gouvernance d’un Sérail. L’histoire, comme moi, a pris ses aises dans ce grand bâtiment, puis dans la ville où l’action était située (Vienne), puis dans des escapades toujours plus lointaines. Dans la mise en scène, Selim Bassa disparaissait dans un nuage de fumée pendant le finale, non sans avoir donné son pouvoir à Osmin, achevant par là une initiation que j’aimais à lire dans le parcours de ce personnage et de son chanteur (Nils Gustén). Je n’aurais pas dû être surprise donc de voir Osmin détrôner Selim dans la prose du Sérail. L’essor du personnage est tel que j’envisageais de lui consacrer un grand récit, un livre. « Osmin sur la Route ». Mais cette grande partie de chaises musicales est loin d’être achevée et si la colonne sinueuse de la route d’Osmin en est devenue l’ossature, tout le Sérail lui tourne encore autour et s’ingénie à trouver une petite place libre où déposer ses contes.

11/06 [TABLÉE] C’est une très grande table ovale dans une très grande pièce claire. On croirait la pièce petite, parce qu’il y a la très grande table, mais elle contient justement cette très grande table. Autour de la table, des personnes qui font le même travail autour de cette table, mais pas le même travail quand elles la quittent. Autour de cette table, ce sont des pédagogues. Certaines en sont fières, d’autres non. Comme si quelque chose de leurs autres identités allait disparaitre par l’effet de certains mots. C’est vrai que cette grande table ovale suspendue au niveau des bas nuages tente d’accréditer l’Olympe… C’est vrai qu’il fallait être autre chose qu’un.e pédagogue pour pouvoir s’assoir à cette table. Pourtant, nous y voilà : une tablée de pédagogues. The Hand That Rocks the Cradle Is the Hand That Rules the World Let’s rock it, dudes ! ** François Bon les appellent « images mentales », je dis plutôt « motifs » (du conte caché dans le tapis), mais cette fois images mentales l’emporte : les insistantes, les rodantes, les taraudantes. Elles sont comme des pique-assiettes dans une cérémonie au protocole guindé au possible, réglé comme une horloge, elles font tache et d’huile encore, elles s’étendent au point de n’en plus faire cas de cette grande affaire à quoi nous étions tout occupés et qui n’est plus qu’un tralala, qu’un machin-chose, on croit qu’elles font coucou en passant, mais déjà elles ont pondu leurs œufs dans notre for intérieur, ce petit nid imprenable où voilà que ça piaille à tue-tête et comment faire taire ça ? Pas moyen, seulement la place qu’on cède, la plus vaste possible pour égarer leurs cris, qui soudain, sur la table rase du reste ne sonne plus harpie, mais musique étrange, familière et irrémédiablement perturbante par sa simplicité même (qu’est-ce qu’on peut bien trouver à leur banalité pour s’enticher de cette façon ? Une tablée, une tablée, vraiment, je vous jure, vous parlez d’une idée en théâtre !). Je crois saisir la patiente zéro : cette tablée d’acteurs et d’actrices du Collectif In Vitro contemplée il y a quelques jours dans Violetta de Julie Deliquet. Et l’espace d’un instant, tout rentre dans l’ordre : la préfète va prononcer un discours, au buffet de jeunes hommes proprets servent d’avance les flûtes à mi-hauteur, pour aider à faire passer les politiques du verre à moitié plein… Mais voilà que cent tablées oubliées ressurgissent, se superposent à ma rassurante explication de sorte qu’il faut bientôt en convenir : celle que je vois où que se pose mon esprit n’existe pas encore. Elle presse aux portes et m’abandonne tous ses petits oisillons joueurs qui exigent que la partie commence.*** La grande tablée c’était le nom du groupe de travail des élèves cette année. Ce qui n’a pas eu lieu (le spectacle éponyme) finalement a eu lieu exactement dans ses termes prophétiques. Nous avons siégé pendant des mois à une table commune, où chaque parole aurait été entendue. La vacance des sièges était si rare.
10/06 [INNOMBRABLE] En province, dans des terres oubliées, la tristesse est d’autant plus perceptible qu’elle est dénombrable. Elle a des visages, des corps qui ont pris cher, ou mangé bon, comme ces arbres torturés par un climat trop rude, où un vent persistant les a modelés dans la fixité d’un spasme définitif. Dans les mégapoles, on croit qu’on ne peut plus compter, les yeux se détournent vers un ciel pourtant trop rare. Les équipes qui font la maraude, de nuit comme de jour, me donnent tort, chiffrant l’innombrable des grandes villes et ramassant à terre un délit de Droit Commun, pour en faire un coquelicot à leur boutonnière. L’interdit biblique du dénombrement « garantit » lui aussi le maintien du secret des maisons ; David est puni pour avoir dénombré Israël et Juda J’aime les maisons du nord aux fenêtres sans rideau. La tristesse y dit son nom de famille et son prénom. Elle n’est pas une ombre. Elle est assise à la même table que la Vie, la Mort, la Patience, la Simplicité et la Joie. ** Les étoiles, elles ne sont pas plus innombrables que les moutons, simplement je m’endors en les comptant. L’animalité, c’est comme l’innombrable : une paresse de l’esprit, un sac pratique pour l’esquive. Sinon, il faudra dire : je n’aurai pas le temps, ou je ne le prendrai pas, de vous compter, de vous reconnaître, d’admettre qu’en dépit de vos nombreuses ressemblances, vos différences mènent la course et de loin, de vous voir toutes et tous pour ce que vous êtes, et pourtant qu’ai-je de mieux à faire ? Alors je vais dire un mot qui vaudra pour le faon et le chat, pour le Charolais et le serpent, la souris et l’oiseau, mais ce sac dans lequel je les escamote, en vérité c’est sur ma tête que je l’ai enfilé. Si je croyais en une divinité, ça compterait à ma place, rien ne lui serait innombrable et ça tutoierait toute la Nature, connaissant de chacun. e le nom intime et singulier. Même sans la divinité, l’innombrable demeure un raccourci peu glorieux.*** Le catalogue de Don Giovanni : un nouveau camouflet au Vieux Monsieur. Non pas que Dieu s’embarrasse tant que ça des misères des femmes — il n’a jamais été bien sorcière de se faire fermer la porte de l’église au nez pour avoir quitté un mari violent, et trop nombreuses sont celles qui ont payé leur viol par un accouchement dans la honte, la solitude et le désespoir… — mais il n’aime pas que l’on compte ses créatures, qu’on les recense. En cela, il ne fait pas montre d’un esprit scientifique éclairé, mais finalement, on peut se demander s’il n’y avait pas un danger aussi grand à la catégorisation de ce genre de calcul qu’à contrefaire le mort, ou à blasphémer dans un cimetière la mémoire d’un homme qu’on a tué le matin même dans un duel scélérat. Les femmes du catalogue, comme celles que je contemplais inlassablement dans le gros bottin des 3 Suisses, pendant les longs hivers de l’enfance, ne sont plus qu’objet, Stücken, chiffre, coordonnées. Il faudrait dans un grand élan contrapuntique écrire l’histoire de chacune, mais pas en un chapitre, au moins en un volume, dans lequel leur sinistre rencontre avec DG, toute fatale qu’elle fut, ne serait qu’une ligne.
09/06 [HERBES] Des mauvaises, des bonnes. Séparer le bon grain de l’ivraie. Mieux vaut laisser faire une sorcière à qui on a jadis rendu un service alors qu’on la pensait vieille femme ou fourmi. Dans une minuscule pochette en plastique, estampillée au mauvais pochoir d’une feuille dentelée, une boulette de shit oubliée entre deux pissenlits. ** Un journal collectif, ressemblant à s’y méprendre à un jardin collaboratif s’est tenu pendant pendant toute la durée du confinement et depuis sans qu’on sache très bien si nous en sommes les jardinières ou les herbes folles, mais traversé par beaucoup d’oiseaux, de limaces et même de mouches.*** Une amie très chère me détaille par le menu les thèmes retenus par le « théâtre pour ados » (je mets des guillemets pour bien manifester mon inconfort à ce genre d’acception : je suis de la vieille école, celle qui sautait cette case, passant sans problème apparent des contes de Grimm à ceux de Flaubert, de Fantomette à Agatha Christie, d’Ulysse 31 à Isaac Asimov…) : anorexie, harcèlement, homophobie… La moralité qui commence les fables, les remplace tout entières. Plus d’allégories, plus d’affinités électives, plus de bonne intelligence. Tout doit être clair. Tout doit être compris. Le théâtre remplacé par sa charte. Leur mettre le nez dedans, pas dans un livre, mais dans leurs besoins, comme on fait aux chiots pour les dissuader de chier dans le salon. Comme j’écoute son désarroi et sa colère, je pense à Onze rêves de suie de Manuela Draeger : des jeunes personnes, prisonnières d’un immeuble en feu se remémorent le monde qu’elles ont connu. Leurs souvenirs mêlés de contes dansent autour de la figure tutélaire de la Mémé Holgolde… et puis la métamorphose. Si je devais travailler avec de jeunes gens, c’est cette voie que je choisirais. Celle du dragon, plutôt que celle des cambrioleurs, comme disait C.S Lewis.
08/06 [SANS]
Longtemps après
Je me demande en quoi le fait d’être sans père me fait,
m’a fait, m’a fait ma fête.
La Sainte Emmanuelle.
Jour de Noël
Tous les jours
Que dieu fait.
Je me demande
À quoi ça me ressemble
Vue du dehors
Rez-de-chaussée
À la façon flamande
Où chez soi
Se voit
Depuis la rue
Avec un salon
Assis sur le trottoir
Du reflet.
** Nous sommes sans ma grand-mère à présent. Sans mon ami d’enfance. Ils ont débarrassé le plancher des tarines. Mais ce n’est pas si sûr, finalement. Il y a des jours où même ce qui ne m’exaspérait pourtant déjà plus chez elle, chez lui me manque : des manies, des lubies, des tatours, comme on dit en Savoyard. On savait de part et d’autre ce qu’on en pensait. Ils me les agitaient sous le nez pour faire comme au bon vieux temps, quand ça me rendait dingue qu’ils puissent se malmener avec ces vieilles marottes toutes peluchées, l’œil en moins, mitées déjà quand on leur avait refilées, à la naissance probablement et même avant, quand ni lui ni elle n’étaient né. es, mais que ça causait autour. Des bondieuseries, des frayeurs, des croyances pour se rendre la vie impossible. C’est raté. La vie était possible, elle ne s’est pas gênée. Au point que même au moment de faire sans, on fait encore avec.*** Pendant quelques mois j’ai tenté l’expérience de lire un texte préliminaire à la rédaction de mon journal. Un texte de Philippe Jaccottet, extrait de Paysages avec Figures absentes. Un texte sur la beauté qui m’avait si fort impressionné (et m’impressionne aujourd’hui davantage) que j’ai voulu vivre en sa compagnie quotidienne, qu’il soit pour moi un tableau qui ne quitterait pas mes yeux. Tableau toujours fuyant bien qu’exposé à ma vue et à mon attention pendant un temps remarquable. Tableau à jamais emprunté. J’ai entrepris de le (re)lire, préférablement à voix haute et d’inscrire sur le page du jour ce qui me sautait aux yeux cette fois-là. Pourquoi ne l’ai-je pas plutôt appris par cœur ? Je l’ignore. J’espérais que le par cœur viendrait tout seul de la structure dévoilée de cette puissante vision. Dans ce texte Philippe Jaccottet annote lui-même Étienne de Senancour : j’ai voulu m’inscrire au sens premier du terme dans cette filiation. Il y a des cousins à la mode de Bretagne, pourquoi n’y aurait-il pas de lointaines parentes d’exégèse ? Ça a été un travail des profondeurs, riche de surprises sombres et lumineuses, d’épiphanies et de mystères redoublés. Il n’est pas sûr qu’il soit achevé, d’ailleurs, même si le volume du carnet que j’avais initialement prévu de lui consacrer vit ses derniers jours. Parfois, il est arrivé que l’urgence du journal ne s’accommode pas de cette lecture. Pendant de longs jours, je n’y écrivais plus rien : incapable de poursuivre cette expérience, je renonçais purement et simplement à tenir le journal. Quand la frustration a atteint son comble, je me suis résignée à noter que je n’avais pas lu, ce jour-là, le texte. Sans Jaccottet. Voilà comment débutent un certain nombre de pages du journal. Sans Jaccottet. Et bien entendu, c’est faux. Si la lecture est omise, toutes celles qui l’ont précédée, ainsi que la douce amertume de mon renoncement ponctuel, m’accompagnent et s’entretiennent, tableau vivant sous mes yeux.
07/06 [EFFACEMENT] Perdre la trace des jours… peut-on arriver à ce résultat autrement qu’en perdant également la boule ou l’ouïe des alarmes ? ** Un jour, ça va finir par se voir que je n’ai laissé qu’une façade dans le désert — comme si on avait tourné là un western, une séquence de vingt secondes dans un très long western où un cheval sans personne sur son dos traversait une ville fantôme, les étriers battant ses flancs, une couverture encore accrochée à la selle effaçant ses traces.*** Les images de la mémoire, une fois fixées par les paroles s’effacent…. Tel est le danger de travailler à « l’Amnésie de l’Enfance » : de retour à la maison de famille, tout à un air de refait à neuf. Comme après un bombardement, mais sans l’inventivité de Perret. Une impression de plagiat semblable à celle que dispense à grands frais l’Hotel de Ville de Paris. Un refrain entêtant « L’original non pas mais la copie », confirme cependant que c’est la nature de ce qui se garde. Des versions.
06/06 [INDIVISION] Les belles histoires d’héritages sont si rares qu’à ce jour je n’en avais entendu aucune et le mot indivision, ressemblait à un spectre administratif, de ces cauchemars à la fois ennuyeux blêmes et persistants. Mais voilà qu’à une terrasse ensoleillée, une amie apporte un témoignage qui s’inscrit en faux contre le Général qui n’existe pas et ramène le mot indivision à son union originale, celle qui fait la force. Nous nous quittons sous la bannière de la Sororité Générale, qui pourrait bien, elle, exister. ** Nous sommes âgés, il y a des gens autour de nous, des enfants, un déjeuner… et des rires et des paroles. Nous avons gardé notre maison. Nous avons refusé la division au profit de l’addition. Bientôt nous serons sept autour de la table, autour du lac des Settons, qu’en sait-on ? Beaucoup de gens bien intentionnés ont dit : il ne faut pas faire ça. Pas faire ça comme ça. Trancher dans le vif. Parfois avec une seule petite grimace quand ils apprenaient que nous gardions notre maison. Une petite grimace qui faisait passer de l’air froid sur leurs dents serrées. Mais justement, les dents, quand j’étais enfant, on m’en a plombé par erreur. Grisée par l’anesthésie locale, je m’étais mordue au sang, dans le vif des joues. C’était drôle, on aurait dit du caoutchouc, et ça faisait un bruit de viande. Une fois l’engourdissement passé qui me faisait parler si bizarrement et baver en mangeant, la douleur toute rouge s’est installée, avec ses malles d’insomnies et ses faisceaux de lances, pour des jours et des nuits. Et voilà à quoi me faisait penser les conseils et les grimaces : au réveil, à la fin de cette sidération, à l’après et à la violence du regret alors de ce qui aurait été tranché dans le vif, bien pire que sur le moment, finalement.
 Une image parfois se montre comme dans un reflet. Comment parvenir jusqu’à elle ? Comment lui être fidèle quand l’eau se trouble ? Nous en avons gardé la lettre : Nous sommes âgés, il y a des gens autour de nous, des enfants, un déjeuner… et des rires et des paroles et à présent, oui, qu’elle nous reste ou non, nous avons gardé la maison.*** La ferme de mes arrière-grands-parents est restée en indivision pendant vingt ans. Les frais d’avocats des enfants vivants (six sur onze, je crois) dépassant de loin la valeur immobilière de la maison. Mais bien sûr, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Ce n’est pas d’argent qu’il s’agit. Il s’agit du bien. Et en dépit de tout le mal que s’étaient donné mes aïeux, il semble qu’ils aient échoué à transmettre cette valeur à leur progéniture. Le fatalisme de mon grand-père face à ce qui perd-perd m’a toujours édifiée. Ces vaines et longues guerres fratricides étaient inévitables, son épouse s’en tournait les sangs et lui signait les chèques au Maître et au mètre. Ce serpent de mer de mon enfance avait disparu depuis longtemps quand je me retrouvai dans le bureau du nouveau directeur d’une structure d’accompagnement et d’insertion pour les jeunes artistes. Il essayait d’aiguillonner mon geste artistique en répétant « Il faut tuer le père, Emmanuelle ! Il faut tuer le père ! ». Je voyais de quel chapeau il sortait cette formule, sans bien mesurer à quel point il la malmenait. Mais je savais déjà que j’étais d’un autre bord, d’un bord d’où les choses ne se résolvent pas, qu’on leur foute le feu ou non. Car en voulant tuer le père, on jette bien souvent le bébé avec l’eau du bain. Et je souriais en l’écoutant, pensant dans ma jeune petite tête qu’il trouvait si naïve, si passive : pour moi, c’est toi en cet instant qui es le père.
05/06 [COUP DE FROID] Rien à voir avec le coup du lapin ni avec le coup de rouge, ou le coup de sang. Le froid n’a pas de bâton, il est pernicieux. On ne le prend pas, on l’a pris, c’est déjà trop tard. Traîtrise du froid qui est, d’ordinaire pour moi, l’ami par excellence ? Non, il est un autre, un lointain cousin, celui qui a fait son coup dans la clim’ des transports, dans le lourd du printemps. Mon froid se voit de loin, avec son grand manteau de vent glacé et son ciel de traîne. Il est roi en son pays, et on s’habille, on se chausse en son honneur, comme pour un rendez-vous. Il tuerait plutôt que d’avoir donné un coup en douce, il gèle à pierre fendre. ** La pluie est devenue cette amie trop rare. Le doux froid de juin, le visage amical du temps, qui invite à faire vite, beaucoup, légèrement, avant d’être écrasé sous les canicules qu’on ne saurait plus éviter. *** Ce journal m’apprend que je prends froid à date fixe. Le 5 juin. Cette année à nouveau. Est-ce que le journal m’y contraint ? Je ne crois pas à ce genre de fadaises. Je pencherais plutôt pour l’explication suivante : c’est la date d’anniversaire du Chat Alex, un ami cher que je ne vois pas assez et plus jamais pour cette fête. Trop éloignée de la chaleur générée par les bougies du gâteau (nombreuses à présent : ce chat n’est pas un perdreau de l’année), je prends froid.
04/06 [EXPERTISE] Le féminisme n’est pas un engagement, c’est une expertise. Ou comme dit Figaro : Je ne dispute pas de ce que j’ignore. ** En Franc-Maçonnerie, l’Expert est un officier portant épée. Partout ailleurs également. L’expertise est une épée à notre côté. Elle peut servir pour l’apparat ou pour le combat. Elle peut-être d’apparence fruste, mais tranchante. La beauté de sa façon peut à elle seule trancher bien des dilemmes. Si elle rouille, elle perd son nom en même temps que son utilité. Elle n’est plus qu’un encombrement et le signalement d’une perte. Qui voudrait marcher un poids mort au côté ? Qui fait autre chose ?*** Où réside-t-elle ? Une très chère amie enseignante s’étonne avec bonheur des résultats obtenus dans cette étrange période. L’assiduité et la nécessité nous poussant à faire toujours plus de place à la parole des élèves, à construire en son aval et avec leur aval. Un fonctionnement plus… démocratique. L’assiduité est, hélas et tant mieux, la clef de cette forme d’égalité.
03/06 [MOUCHE] Se représenter l’amour des Dieux, même pour rire, imaginer que tout puisse passer dans une pluie d’or, dans une course à dos de taureau blanc, dans le bourdonnement d’une mouche. Pas une métaphore, quelque chose au contraire de la transsubstantiation des catholiques. ** Enfant je disais : Oh ma mouche ! Il n’y en avait qu’une au monde. Quand il y en avait plusieurs, c’était son super pouvoir.*** 03/06 [MOUCHE]
De la chambre aux draps tentants
J’ai fermé la fenêtre au nez du chat,
Mais la mouche, elle, est entrée.
02/06/19 [VENT] Ce n’est pas une maison qu’il a achetée, c’est l’endroit où le vent, où les cris des oiseaux, où leurs chants… Toutes le remarquent. ** Sur la place de Valenciennes, elle reconnaît le vent de Bray-Dunes. C’est le même vent qui lui sablait les cheveux, qui défiait ses beaux yeux clairs, qui foutait en l’air ses châteaux de sable, il y a encore quelques années.
Bientôt je devrais retourner à Paris. J’espère demeurer le même vent que je souffle en ce moment — un grand manteau couleur de temps et une sensation étrange des passants à mon abord.*** Ici on se pose des questions sur la tenue au vent des toiles de soleil. La ville est tournée vers le large : bien qu’il ne soit pas tout près, il est toujours proche.
01/06 [RÉELS] Les impôts sont la très rare occasion d’une plongée dans le réel, qui est frais. ** Avec la psychanalyse et les psychanalystes, je parlerai d’un coudoiement. Voilà où j’en suis, mais il a au moins pour effet de me rendre toute pensante avant que d’employer réel en lieu et place de réalité, réaliste, vrai, cru (par moi seule)… « Il n’y a pas d’autre définition possible du réel que : c’est l’impossible ; quand quelque chose se trouve caractérisé de l’impossible, c’est là seulement le réel ; quand on se cogne, le réel, c’est l’impossible à pénétrer. » C’est là la citation complète de Lacan, dont on brandit à tort et à travers le petit bout, qui peut dire tout et surtout son contraire, à preuve que même les politiques s’en servent parfois sur Twitter, où la limitation du nombre des caractères ne fait pas bon ménage avec l’idée des Séminaires, ni avec celle de La Bruyère. Je me demande à Jacques fois tout de même, s’il pensait au coude, à la douleur si particulière que cause un coup sur le nerf ulnaire… Et l’expression à l’avenant : cogner le petit juif qui fait partie de ma batterie d’expressions figées depuis l’enfance, dans toute leur normalité antisémite, ou coloniale, et prise avec le petit-déjeuner direct dans le bol de Banania et va-t’en t’en laver la bouche, plus tard, une fois que tu les as comprises, oui, mais le réflexe de la mémoire, de la langue, de l’association, tu peux toujours courir et te cogner la tête contre ce qui est désormais tes murs. Je peux démonter ce bâti : les fils de la couture, des tailleurs, souvent juifs, qui prenaient les mesures, mètre au coude et s’y cognaient, semble-t-il régulièrement. Mais appartenant à une génération à Sac de Billes et Vieux Fusil, pour laquelle « Au revoir les enfants » ne s’entend plus jamais anodinement, il en va un peu autrement de cette expression coudière. On m’a dit ce nom, quand je me suis cognée là, petite. Le petit juif. Il vivait dans mon coude. Il était exposé et fragile. Plus petit encore que moi. J’ai fait attention à ce que ça ne se reproduise pas. Le coup. Parce qu’il demeurait là, dans mon coude, comme Anne Franck dans l’Annexe.*** Vient toujours un moment où je m’inquiète « dans le vide » d’avoir manqué la date limite d’envoi des impôts — non pas pour payer, mais pour déclarer —. Quelques jours de vague frousse administrative, comme enfant on se délecte de trouille en allant chercher quelque chose à la cave. Les frais réels transforment cette corvée en course du rat. Bien sûr, il existe des personnes superbement organisées qui au mois de juin n’ont qu’à ouvrir un classeur où chaque facture a été dûment consignée, par genre et par ordre chronologique. À peine est-il besoin d’additionner plus de douze chiffres, les calculs étant chaque mois mis à jour : d’ailleurs ces êtres supérieurs ont un tableur qui règle les comptes, ainsi que de longues oreilles pointues et des noms se terminant en -ël. Finalement, je me décide à appeler le même ultime ami qui me confirme que nous sommes dans les temps, faute d’être dans le Temps, avec une patience amusée et douce qui justifie à elle seule toute l’opération. Face au réel, rien ne vaut un ami pour vous tenir la main. Mais cette année, il a oublié cette mission sacrée et me voilà réveillée brusquement comme dans une chambre inconnue qu’on ne reconnaît pas d’abord, avant de se demander quel jour on est, et quelle heure, le cœur battant. Cet oubli fait écho à un autre : plus tôt dans l’année, mon grand-père ne m’a pas souhaité mon anniversaire. C’est ma grand-mère qui se souvenait des dates pour tous les pauvres de nous. Elle tient d’autres éphémérides à présent et tout va à vau-l’eau ici-bas, où il est grand temps que j’assume ma part (ou ma demi-part ?).
31/05 [REMARQUABLE]
Une petite route d’eau et de forêt, une maison indécelable. Tandis que nous embarquons des fauteuils Moustaches, qui mériteraient à eux seuls une entrée dans ce journal, de l’autre côté du portail, de la route et de la rivière, un arbre immense. Il n’était pas l’à l’instant d’avant, ou peut-être dormait-il, en tous cas, il ne disait rien et voilà qu’il m’appelle par un de mes noms secrets. Je m’enquiers du sien auprès de sa voisine, Madame Moustache, après m’être extasiée sur sa présence. Elle l’ignore, et s’en trouve fort penaude, car il s’agit d’un arbre remarquable. Ce n’est en aucun cas son avis propre, même si elle y adhère totalement, mais une appellation officielle. Cet arbre est remarquable de notoriété publique et une plaque le prouve, devant quoi elle passe chaque jour sans la lire. Plus tard dans la soirée, je me dis que j’aimerais qu’on parle de moi ainsi après ma mort : c’était un arbre remarquable. Je n’imagine pas recevoir un tel honneur de mon vivant. ** Il existe, dans ce Journal, une entrée pour le mot [Remarqué] et il apparaît que ce qui est remarquable ne l’est pas forcément. De même que le caché est présent dans le visible — et je ne fais là que paraphraser Jean-Christophe Bailly qu’il convient de citer convenablement : Le visible recèle le caché, ils sont inséparables et l’un est la condition de l’autre. Le caché est pour ainsi dire l’intimité du visible et l’on pourrait même dire qu’il est son penchant. in le parti pris des animaux/Le Visible est le Caché et il vaudrait encore mieux le lire, oui que vous le lisiez, que ce Journal ait pu servir à ça, à ce que vous alliez faire un tour chez votre libraire, parce qu’il est remarquable que la librairie ait pu survivre, non au confinement, mais au puissant désir du sans-contact, sans avis à recevoir de personne ou à échanger, puisqu’on peut s’en tenir à des réactions à asséner à l’envi et qui en tiennent lieu, d’avis, et donc vous iriez derechef là-bas, n’importe où, puisque Place des Libraires nous assure que le parti pris des animaux est présent dans le visible de 34 librairies en France, et si vraiment c’est trop la dèche, on connaît ça, ou bien trop le bout du monde il reste Recyclivre ou labelemmaüs et si jamais il était momentanément indisponible d’occase, alors commandez n’importe quel livre de Jean-Christophe Bailly, bon sang de bonsoir, vous n’avez pas compris ? Si ce Journal servait au moins à ça, il en deviendrait remarquable, sa capacité à faire lire ailleurs à faire regarder ailleurs, ça ne peut être que ça le talent caché dans le visible que je lui souhaiterais, son privilège dirait Stendhal, mais là encore, il vaudrait mieux le lire… — .*** La ville de Zénobie a ceci de remarquable : située sur un terrain sec, elle repose néanmoins sur de très hauts pilotis. Usages anciens, marquages absurdes, nostalgie infondée, sinon sur elle-même, se mordant la queue.
30/05 [INTRA-MUROS]
Ne veux plus y aller, maman. Préfère les bords, les lisières, le dehors si vaste. ** Chaque jour s’étonne
Le jardin demeure infini
Entre ses quatre murs *** Entre une façade borgne et l’autre pas, un square. Au matin, vide, à part pour les chats et un clodo (oui, un clodo). C’est large comme une rue large, trottoirs compris. Donc tout en longueur. Comme je n’écris pas un guide de voyage, je préfère garder pour moi le nom de cet ultime espace vivable dans la grande île aux ânes de Paris. J’ai apporté du café et l’ami, des pommes vraiment très bonnes. Sur un banc, dans l’unique allée joliment sinueuse qui offre un abri supplémentaire, nous nous félicitons de ce nouveau point de chute comme deux agents de liaison. La fertilité de la conversation, profitant de la bienveillance des hauts murs qui brisent le vent et la vue fouinarde de la ville, ses vociférations et son rythme de poule sans tête, pourrait faire pousser un livre s’y l’on n’y prend garde.
 « Le lendemain sur son vélo, elle pensait à Mrs Dalloway. Il lui apparut soudain que des circonstances similaires avaient amené Virginia Woolf à Mrs Dalloway. À fréquenter Mrs Dalloway au point de l’écrire, au point que l’écrire devint la seule alternative à la mort. (.…)L’ami avait dit que ce qui était formidable avec elle, c’était que ce marasme lui fasse penser à Mrs Dalloway. Mais lui-même, il pensait profondément sur son vélo. »
29/05 [PLAINTES] Certains jours, elles affluent de toutes parts, blessées en tous sens. Aucune ne déborde, où je fuirais, non, elles prennent un ticket, envoient un bristol, patientent. Elles patientent, et ce simple mot frôle leur blues d’une ombre de blouse. La mienne est noire, grise, ou bleue, jamais blanche. C’est celle des institutrices, des cousettes, des industrieuses… Il ne faut jamais l’oublier. Certains jours, la Mort s’assied dans la salle d’attente de ce parloir. Elle est incognito et lointaine. Elle est là et toutes les plaintes font mine de l’ignorer. Ces jours-là, je n’ai pas de patience pour elles. ** Comment trouver du temps pour écrire ? Question taraudante, sans cesse remise sur le tapis, quand je ne la cache pas dessous. Il y a longtemps déjà que ce temps n’existait plus en rab dans les journées de 24 h. Quand je me suis avisée que je pouvais sans 25e heure. Ce qu’il me fallait c’était à vrai dire de l’espace intérieur. Qu’est-ce qui prend une place folle et qui n’est pas si nécessaire… ? J’ai taillé dans la plainte, dans son ressassement. Elle peut citée une fois. Il faut bien viser. Je l’ai lyophilisée. Je ne suis pas sûre de pouvoir faire davantage. Alors, comment trouver du temps ? Ne pas se raconter d’histoires, mais en écrire. J’emprunte ce chemin avec ma frontale et des vivres. Il y a des problèmes de logique qui simplifient. Je vous raconterai.*** « Parfois, s’étonne-t-elle, je veux juste me plaindre. Je dis : oh, là, là qu’est-ce que j’ai chaud ! Ou : je meurs de faim, alors que je n’ai même pas chaud, même pas faim ». Elle est perplexe. Je suis admirative. Elle est si jeune et elle vient de gagner avec sa franchise — le courage de la parole — un temps précieux.
28/05 [IMMATÉRIELLE] Un petit groupe de gens dans une salle striée du soleil de la fin d’après-midi. À tour de rôle, la parole est prise et rendue. Certaines personnes croient que le pianiste dans la pièce voisine met à mal leur concentration, mais c’est tout le contraire : il l’aiguise. C’est la question des 4 dimensions de l’œuvre immatérielle qui les réunit là. Elle avait rendez-vous depuis des mois avec la petite troupe que ce petit groupe devient, un peu plus à chaque instant, au fur et à mesure que s’élaborent, à l’intérieur du château, des salles de la taille d’un château. ** Depuis que nous ne pouvons plus partager le même espace matériel, j’ai soulevé la question de l’écriture immatérielle de la scène que les corps et la pensée des joueurs, des joueuses tracent dans l’espace d’un plateau qu’on peut dire élargi. Élargi au monde. C’était lourd d’abord de soulever cette question sans corps, ni les leurs ni le mien à mettre en jeu, à laisser voir. Nous nous sommes élancé.es dans un atelier d’écriture en noir sur blanc. Mais petit à petit, j’ai vu qu’en réalité, j’avais levé un lièvre, un lièvre de mars qui allait traverser des mois d’échanges si loin, si proche. L’écriture praticable et l’autre, l’impossible pour un temps, l’interdite, l’inconcevable se sont mis à danser ensemble, à s’enlacer toujours plus étroitement. Comme une fois de plus, j’aurai encore appris davantage que mes élèves, de mes élèves, avec mes élèves, qu’ils et elles ne l’auront fait par mon entremise. Mais c’est seulement parce que je suis plus vieille de plusieurs vies et avec le temps nous serons toujours davantage ensemble présent.es à la danse immatérielle qui rythme ces mois étranges.*** Je me demande si nous ne devrions pas changer de terme, faute de pouvoir voyager. Dire pendant une semaine ou deux « immatérielle » en lieu et place de « virtuelle », ce serait de petites vacances. Et puis insensiblement, on irait plus loin, troquant « immatérielle » contre « étincelle », comme on change de monture, pour finalement disparaitre complètement des radars, tel Marco Polo dans une de ses villes invisibles, en n’usant plus que d’« Ēarendel » pour qualifier toute publication, rencontre, réalité…
27/05 [TOTEMS] Un petit pingouin rouge en bois ayant fait une apparition dans ma maison, suite à la visite d’une amie, je le regarde en souriant. Il a un œil d’or. Je souris. Comme à une vraie présence. J’ai remarqué l’hiver dernier, que je n’avais jamais vu autant d’ours blancs en vitrine, en décoration grandeur nature dans les villes que depuis que nous sommes les témoins pathétiques de leur disparition. Ces animaux-héros de notre enfance et de notre passé archaïque, qui supportaient nos fantasmes de force, de douceur et de pérennité — l’ours est mort ! Vive l’ours — voilà qu’il se ne trouve même plus un coin de banquise pour sauver leurs culs magnifiques, et que les villes regorgent de leurs totems. L’espèce au gros cerveau, qui n’a de cesse de bavasser sur l’expérience (manger un yaourt, conduire une voiture, partir en voyage, s’inscrire sur un site de rencontres…) se satisfait assez bien de ses représentations mentales de la réalité, prouvant bien qu’elle confond encore, même à l’âge de la maturité, 390 g de Matière douce en peluche, remplissage coton polyester, yeux et pieds brodés, et 600 kg de matière intensément vivante. Le petit pingouin de bois rouge à l’œil d’or, Genii loci, avec un lapin de faïence jaune et un éléphant-théière de porcelaine bleue, me rappellent que la faim ramènera les vrais ours dans les villes. Il faudra bien alors faire face, et tout porte à croire que nous ne leur ferons pas meilleur accueil qu’aux hommes, aux femmes et aux enfants que nous aimons en principe et en photo. ** Je dirais d’abord que je n’en ai pas assemblé ici. Mais c’est sans regarder de trop près l’ordonnancement minutieux des tiroirs superposés de mon bureau : un pied de vide, une hauteur de carnets vierges, des hanches pleines du nécessaire de mon amie Bénédicte, brodé à la turque, un tronc de Sérail et une tête de brimborions. Ni le nénuphar de métal mordoré qui supporte la lampe du dit bureau. Ni l’album de Monsieur Lion chez le Coiffeur qui trône dans le salon alors qu’il appartient depuis avant sa naissance à un petit garçon qui bien loin d’ici ne sait pas encore qu’il l’appelle de ses vœux.*** Je cherche des grands animaux à l’opéra, mais je trouve surtout des petites bêtes, des frotteurs de cités. Les travaux de zoopoétique d’Anne Simon invitent à compter leurs apparitions dans le « grand répertoire » (pas celui qui offre les plus vastes steppes pour s’ébattre en liberté, celui qui est le plus joué). Spontanément, des oiseaux, un serpent, un taureau, des chevaux… C’est un chantier qui s’ouvre. Et puis surgissent des totems : dieux, demi-dieux, quelques créatures hybrides, allégories… Ils sont ce qui reste d’un monde où nous n’avons pas le dessus. En les fixant longuement, je constate qu’ils représentent pour l’heure une des rares alternatives à nos histoires d’entre-soi.

26/05 [EUROPE] Devant le bureau de vote, il n’y avait que trois affichages. L’espace d’un instant, matinal et fulgurant : Dans la Nièvre, c’est comme ça, on a moins le choix. Et puis, revenue aux instances d’une élection à l’échelle nationale, commence à se dessiner un pays où resteraient seulement trois partis : le Front National*, les écolos et les animaux. La fiction reste à écrire. Je me plais à croire que les écolos et les Animaux trouveront une prairie d’entente. Dedans le bureau de vote, plus de trente listes dont celle du parti pour l’Espéranto. Depuis le vote électronique, on ne me fait plus les yeux doux pour que je vienne dépouiller. Le parti des Sorcières et des Crânes qui grattent s’en désole. Dehors, c’est une cour d’école avec des arbres, tordus d’avoir été trop escaladés, en vrai ou en rêve, derrière la vitre, par tous les temps. Un préau pour s’abriter de la pluie, dont le crépitement se fond dans les cris. Des nichoirs ici et là. Une marelle, qui nargue les élections. * J’ai continué à dire Raider, je ferai de même pour le FN : ces changements d’emballages sont des attrape-couillons de la première heure (j’étais jeune quand les deux doigts coupe-faim ont disparus, mais déjà vigilante). ** Mon ami Pierre fait sur ma demande la traduction d’un poème d’Essenine. Ce poème qui parle de Bosphore, d’Orient et implicitement de la Russie et de l’Hotel d’Angleterre où a fini celui qui n’écrivait plus de poésie, seulement des vers, c’est pour moi toute l’Europe. Mon Europe tire à l’Est et au Nord. On prête le Sud à l’orthographe de mon nom. Il n’y a toujours rien de nouveau à l’Ouest pour aimanter ma boussole. Et l’accordéon dont il est question dans le poème, je le connais trop bien, je l’ai pris en photo lors de mon dernier voyage à Varna : un type seul en jouait, assis sur une chaise bancale de l’autre côté de la rue, avec derrière lui un immense terrain vague, de ceux dont on ne saura jamais dire s’ils viennent d’être rasés, ou seront bientôt pharaoniquement bâtis. Ou bien encore s’ils demeureront cette friche, avec — dans ce cas précis — ses 8000 ans d’histoire patiente en dessous et le véritable tombeau du véritable Orphée dans les environs.
Je ne suis jamais allé sur le Bosphore,
Ne m’en demande pas plus sur lui.
C’est dans tes yeux que j’ai vu la mer,
Embrasée d’un feu bleu.
 
Je n’ai pas été à Bagdad avec une caravane,
À colporter la soie et le henné.
Penche-toi de toute ta belle longueur
À genoux laisse-moi me reposer.
 
Ou de nouveau, j’ai beau te supplier,
Ça ne te fait rien maintenant ni plus tard
Que dans ce nom lointain — Russie –
Je sois un poète renommé, reconnu.
 
J’ai dans l’âme un accordéon qui résonne,
Les nuits de lune j’entends aboyer.
Et si finalement, Persane,
Tu venais voir un lointain pays bleu ?
 
Si je suis ici ce n’est pas par ennui –
C’est toi, invisible, qui m’as appelé.
Tes mains, ces cygnes, autour de moi
Se sont enroulées comme deux ailes.
 
Dans mon destin de longue date je cherche le repos,
Et même sans renier ma vie passée,
Raconte-moi quelque chose
De ton pays joyeux.
 
Étouffe dans mon âme l’angoisse de l’accordéon,
Fais-lui boire le souffle frais d’un sortilège,
Que pour certaine belle du Nord
Je cesse de soupirer, de penser, de languir.
 
Et même si je ne suis jamais allé sur le Bosphore
Je l’imagine pour toi.
Qu’importe — dans tes yeux, comme sur la mer,
Clapote un feu bleu.
 
Sergei Essenine
Traduction : Pierre Daubigny *** Tôt dans la matinée, dans la square qui jouxte la mairie du 10e, mon ordinateur sur les genoux. Toute une Europe s’est donné rendez-vous là à l’invitation du Forum Women’s Legacy, dont les travaux courent depuis des mois, sous l’égide de quatre femmes basques de Bizkaia. L’atmosphère de ces rencontres est à chaque fois bouleversante de chaleur humaine et spectaculairement revitalisante. L’Europe n’existe pas, mais une Europe consiste dans la bonne fraîcheur de ce square où de gros jars blancs viennent finir leur nuit au pied de mon banc vert, tandis qu’un canard encouragé par ce moment de sérénité, de sororité et de bienveillance s’installe à mon côté. Des touristes nous photographient, mais ils loupent le sujet : la recréation d’une Europe rêvée, par quelques femmes en bonne intelligence depuis l’Italie, l’Angleterre, la Slovénie, le Pays basque… Les animaux du square ne s’y trompent pas.
25/05 [STYLE] Un type avec un physique d’indien d’Amazonie, en tenue légère de guérilleros dans un des trois Jardins de Bercy. Promenant en laisse un labrador crème, il ponctue régulièrement sa marche d’un : « Déconnectez-le le connard, c’est un espion ». Tout le monde se retient de regarder alentour : nous ne sommes plus des enfants. J’ai rêvé en mon temps d’être agent secret. Aujourd’hui je dirais plutôt agente secrète en me bagarrant avec les conservateurs de tous poils (surtout de ceux des autres) et le correcteur d’orthographe qui partage le même crâne de plomb et le même manque d’imagination. Après un petit tour, Jo l’Indien revient se planter devant la cinémathèque et entonne une série de variations exclamatives au seul motif de : « Ah ! Marcello Mastroianni (ad lib) ». Un peu plus tard, labrador lâché, nouvelle salve : « Tu f’ras pas plus pire que ça dans ce domaine. Et comme la gare de Perpignan est le centre du monde, il est fou du chocolat Lanvin. » (La marque ? Gérard ?) Le rythme des apparitions évoque irrésistiblement les Exercices de Style de Queneau, mais j’ai à faire et m’en tiens là. ** Après un long séjour dans une forêt médiévale, voilà qu’il faut retourner en talon rouge au Grand Siècle. Les mésaventures que je fais subir à mon personnage principal semblent devoir d’abord passer par moi : je pensais rentrer à la maison Classique, et je m’y trouve comme une biche dans un salon. D’aucuns se perdent en traduction, je me translate en confusion. Les métamorphoses sont à ce prix d’instabilité stylistique, faut croire.
 *** Le style de Nicolas Bouvier m’échappe. J’admire profondément son écriture et je suis incapable de la copier, d’en faire l’étude, ni même de la singer. L’alpha m’en échappe aussi bien que l’oméga. C’est un casse-tête : alors que je peux caméléoner à peu près n’importe quel style, Nicolas Bouvier est mon plaid écossais. Mais l’invoquer reste possible, et l’évoquer, oui, ça au moins je peux m’y essayer. La voix pour suivre la voie.
24/05 [DÉPEUPLÉ] Il y a des lieux où les femmes ne sont pas citées. Elles ont pourtant le Droit de Cité, c’est écrit dans la loi, mais les clés de la ville ne leur ont pas été données et les portes en demeurent closes. Je suis assise dans une salle de concert, dans le public il y a des hommes et des femmes, sur scène des musiciennes et des musiciens. Mais pas de compositrices au programme. Leur absence quand on la voit trace en creux, un triste portrait de nous… où tout est dépeuplé. ** Sur mon répondeur, une amie me dit que mon message — toujours populaire, inchangé depuis 1999 — vient encore de gagner en charme. Dans cette période étrange, l’occasion d’un fond sonore de rieurs et de rieuses dans une fête double sa valeur vintage. Appelez-moi si vous voulez vous souvenir.*** La solitude, cet entre-soi d’une conversation constante. Bien loin du rare esseulement, où l’on ne veut plus se répondre. Où l’on ne sait plus qu’on le peut. Où l’on se casse le nez sur la porte close, dont on a oublié les clés à l’intérieur. Si proche d’être chez soi, mais tenu dehors, privé de cette intimité dont on sait le moindre détail : les chaussures de la journée qui volent, les cheveux qui se dénouent, le visage d’où l’on peut enfin s’absenter.
23/05 [BON GOÛT] Notion à caractère obsessionnel dans le monde de l’opéra, le plus souvent totalement oublieux de son aspect circonstanciel. Sorte de spray désodorisant-paralysant, qui résultera à terme en une agueusie généralisée où un empereur nu fera semblant de trouver goûteuses des mignardises faites de l’air fantôme d’une époque révolue. Il est possible que le public prétende depuis trop longtemps écouter un genre qui l’indiffère, puissions-nous ne pas arriver au moment où nous prétendrons le jouer. ** Mais ça a bon goût ! cri du cœur de l’enfant qui se voit retirer n’importe quoi de sa bouche, façon d’instinctothérapeute mineur croisé avec une autruche.
Mais c’est de bon goût ! ne se crie pas (encore) dans les maisons d’opéra, mais se pense si fort que ça couvre les voix, l’orchestre, l’action et les conversations au bar de l’entracte. On est passé de mineur à majeurs, c’est la seule différence pour moi.
Le bon goût. Ce truc nous tuera.*** Je m’amuse souvent de voir mon travail décrié par les aficionados de l’opéra — aficionados est un bien grand mot —, alors que je suis toujours plus concernée de voir que je n’arrive pas à me départir de ce que je tiens pour le bon goût (chacun.e le sien), en dépit de l’urgence, tout autre.
22/05 [ORALITÉ] La grande maman terrible de la pensée humaine. Éradiquée par Gutenberg (enfin : amoindrie, questionnée, recoiffée…) elle persiste aux forêts, heureusement performative : ne s’use que si l’on n’en parle pas. ** Je remarque simplement que ce mot a deux entrées en moins d’un semestre dans le Journal d’un Mot, qui lui est écrit. Un micro de Damoclès est suspendu par un fil au-dessus de mes écrits, dont il aura la peau — c’est-à-dire la livre de chair, avec tout son sang dedans — un jour prochain.*** Retour de l’exercice « jouer la pièce en dix minutes. Constat d’un élève : on ne peut pas jouer la pièce en dix minutes. On ne peut pas non plus la jouer dans le temps qu’elle a duré : LA pièce n’existe pas. Au théâtre, on réussit à s’en souvenir (nous sommes le dernier art non enregistré, disait Terzieff en recevant son Molière. Même après des mois et des années de captations, de Petits Objets Médiatiques, de teasers, le fait demeure : pas de version de référence ailleurs que dans des mémoires vagues). À l’opéra, on croit, dur comme fer parfois, à la Ur-version. J’ai une idée poursuit l’élève, mais je ne suis pas certain d’arriver à la réaliser pour la date de la présentation. Je lui dis qu’il pourra toujours venir nous raconter en dix minutes ce qu’il aurait aimé faire.
21/05 [RATATINANT] Comme le grand Cric me croque, la Parle peut tout ratatiner du geste si incroyable que les bras nous en étaient tombés, ratatiner sa beauté, réduire à néant son pas de côté, être ratatinante et n’être que cela, quand on remachine les bras pour tenir un stylo, qu’on racle sa gorge pour en sortir une voix. Dans le désarroi de la fin d’une journée de parle, je convoque pourtant l’éventualité du noir sur blanc qui sauve du bruit sinon du néant. Les fatigues pèsent des tonnes. L’angoisse suinte de certains murs frais. Mais que faire d’autre que prendre dans mes bras le risque de tout ratatiner rater bousiller, en prenant bien soin de n’être pas pour lui, au moins, ratatinante, qu’il demeure un beau risque bien risqué, bien brûlant et bien terrible qui nous fasse frissonner jusque tard dans la vie. ** De ces mots de plus de deux syllabes, tout d’assonances et d’allitération dont on fait les formulettes-fées, auxquelles personne ne comprend rien, mais qui empoignent chacun par le(s) sens. Ignorer le quart du début de la moitié d’une bobinette et tout des conjugaisons mystérieuses du verbe choir, n’a jamais empêché la porte de s’ouvrir sur la maison de la grand-mère. Les répétitions et les formulettes du conte se transmettent sans même qu’on y prenne garde, comme la peste et le rire et voilà, on en sait un bout, on le fait tourner dans sa bouche, et on le dit à voix haute quand l’occasion se représente et on est conteur à son tour. Au lieu de se ratatiner comme poltron en fauteuil, l’auditoire est invité à titre personnel à se redresser pour assister à la fabrique du conte, à participer à la métamorphose des formulettes, à entendre son regard changer.
*** Mon grand-père retrouve enfin les joueurs et joueuses de son club de cartes, après des mois sans sortir de chez lui. Au téléphone il m’explique : « Ils ont tous pris un sacré coup de vieux ». Et moi qui ne l’ai pas vu depuis la Noël, je me demande à quel point il se sera ratatiné. Et aussi, comment il voit mon propre vieillissement. Ma ratatination, dont l’essor fait partie en manière de prémices.
20/05 [JARDIN] L’école dont je parle, est un jardin, régi par une temporalité saisonnière, mais également mystérieuse, aléatoire et impénétrable aux yeux mêmes de ceux et de celles qui ne l’ont pas quittée, qui y poussent toujours, en tuteurs des jeunes plants. Ces arbres se rencontrent rarement, mais leurs racines se touchent et leur conversation des profondeurs ne connaît pas l’interruption, quand bien même ils seraient partis en misère, comme on dit des oliviers abandonnés. Le vent passe à travers les arbres secs, il passe à travers les branches feuillues et se pique de saluer la persistance des autres. Toujours souffle, toujours son, toujours silence, toujours lumière. ** Une fois j’aurai vu
Chaque jour le jardin
Au printemps
N’en ai pas dit le quart
Dit le dixième même
De l’amour
— Ce matin, un nouvel oiseau, un pinson au jardin. Son chant se tortille comme un twist, twist, twist in the tree. Les bruits sont revenus en force dans la journée qui bientôt, demain peut-être, le recouvriront. Est-ce que mon oreille saura le retrouver là-dedans ? Et ne va-t-il pas tout simplement rendre son tablier de couleur ? Et tous les ailés chanteurs avec lui ? Cela peut paraître futile de s’inquiéter des petites voix qu’on n’entendra bientôt plus. Que craindre d’autre pourtant ?*** Tu t’inquiètes si bien de notre jardin. Moi, ce sont ceux des voisins qui me préoccupent : j’ai toujours peur qu’ils coupent les arbres.
19/05 [HUCHE] Dans une maison digne de ce nom, on retrouve le mot huche en même temps que l’usage du pain qui dure sans durcir. Il est si hübsch, que huché sur le toit, on aurait envie de le hucher au monde oublieux qui a mangé son pain blanc sans en laisser une miette pour la mésange à tête noire qui traverse le jardinet. ** Deux mois sans que personne n’y huche et les oiseaux junglent comme en Amazonie dans la forêt de Mormal.*** Vagues souvenirs de comptines et de comptes où l’on y meurt enfermé… Formidable alternative à la dévoration.
18/05 [BINBIN] Géant de sa ville. Autrefois il mesurait 20 m de haut, il était fier et farouche. Aujourd’hui c’est un grand enfant dont le bonnet bleu touche le tympan de Saint-Nicolas. ** Quand Binbin, petit, faisait de la luge, il avait peur parfois, grisé par la vitesse, sur les remparts de 20 m de haut du Quesnoy. C’était l’époque où il y avait encore de la neige pour Noël et probablement une mandarine et un morceau de charbon avec pour faire bon poids.*** Quelle armée grecque se dissimule-t-elle dans le fort intérieur de ce géant ?
17/05 [CAUTION]
La fraîcheur paie rubis sur l’ongle la lourde ardoise de l’aube. ** Tourner 7 fois sa langue dans la bouche :
S’acheter du temps.
Parfois perdre la trace de ce qu’on voulait dire et s’apercevoir que ça n’avait pas une si grande importance, que c’est mieux ainsi, dans la perte. Nous produisons des pensées et si nous produisons également des enfants, nous produisons en quantité largement supérieure des déchets.
S’apercevoir que même sans couper la parole — arrêtant net un décompte de jeu télévisé imaginaire en appuyant comme une brute sur un champignon invisible, qui ressemble drôlement à la mailloche des fêtes foraines sur laquelle il convient de frapper un grand coup pour démontrer, non sa puissance de réflexion, mais sa force musculaire. D’ailleurs, des versions anciennes de ces dynamomètres avaient reçu le nom de « tête de Turc »… — une conversation de qualité s’élabore, améliorée encore par la qualité de notre écoute, peut-être davantage que par l’irrépressible contribution verbale que nous comptions lui apporter.
Se souvenir que quelque chose d’une action doit être mis en œuvre (la tête c’est du corps, la cavité buccale et la langue également, leur proximité avec le cerveau est un indice…) qui transformera la réaction en pensée, en opinion, en avis renseigné par ces petits tours circonspects et dansants.
S’éviter de cautionner systématiquement par une façon de parler inappropriée, inexacte — celle qu’on justifiera par : Enfin vous me comprenez/Enfin vous voyez bien ce que je veux dire/Enfin c’est la même chose… oubliant allègrement que PERSONNE ne se comprend, que les relations humaines sont un vaste malentendu qui se déroule et se termine plus ou moins bien — le contraire de ce qui nous importe.*** Je suis de plus en plus régulièrement sollicitée pour servir de caution à des entreprises féministes opportunistes. Je ne sais ce qui me navre le plus là-dedans, de la goujaterie de la demande ou du mauvais goût flagrant du procédé.
16/05 [DEUX SŒURS] Anh Mat porte à ma connaissance ce thé au goût de miel et de raisins comme un bol à mes lèvres. Le réconfort qu’il en attendait lui fait défaut, mais m’enveloppe. L’un et l’autre nous écrivons en ce moment laborieusement, nous semble-t-il. Pourtant ses mots sont comme deux sœurs pour moi. Anh Mat, cordonnier le plus mal chaussé, boitille dans la ville où ses nuits s’échouent. À ce rythme, au moins, je pourrai l’y suivre. ** Deux mois de mauvais thé. Ce n’est pas cher payé en terme de privation. Mais l’occasion de penser chaque jour aux râleurs tchékhoviens qui pleurnichent à longueur d’acte sur le retard du samovar et de penser à mon vieil ami Stéphane Mercoyrol qui me dit, un an avant Nuit Debout qu’il a été voir les 3 Sœurs ou La Cérisaie et que c’est merveilleux, quand on y pense, ces gens qui se parlent sans pour cela partager un dîner ni même un verre de thé, puisqu’il n’en finit pas d’arriver — le thé, c’est le Godot des Russes — et de penser à Anh Mat, qui parle si bien du thé que sa prose me tient lieu de produit de substitution. Mon arrière-arrière-grand-mère tenait dans le placard de sa cuisine, grand comme une grotte, une boîte en fer blanc émaillée d’une frise de petites roses sur fond crème. C’était la boîte du chocolat. Son format est idéal pour pouvoir en sortir une grande tablette sans se râper les doigts contre les arêtes un peu vives. Mais il est arrivé un moment pendant la guerre, la deuxième, la mondiale, où il n’y avait plus de chocolat. La boîte demeurait. Avec parcimonie, mon grand-père Marcel, alors âgé d’une dizaine d’années, l’ouvrait tout de même, pour en respirer l’odeur. L’odeur du chocolat, du souvenir du chocolat et de l’absence du chocolat, dans une seule inspiration. Voilà au plus proche ce que je peux dire de l’écriture de mots et d’images d’Anh Mat, Cosaque des frontières, aux nuits échouées. Je suis ces pensées, comme l’odeur en moi de la fleur d’oranger en ouvrant le paquet neuf et sa promesse, tandis que l’eau chauffe dans la bouilloire au long bec.*** Je vais acheter du thé comme Mrs Dalloway des fleurs. Moi-même. C’est dit.
15/05 [DÉJÀ VU] La même ville. Le même hôtel. Je sais à quelle table elle prend son petit-déjeuner. Elle écrit un carnet de cuir. Un lointain commencement. Elle était la corde tendue d’un violon, en son for intérieur. Vibrante, saignante, en attente. Je mange le premier abricot de l’année. Maintenant, ce n’est plus l’hiver. ** Son anniversaire tombe à trois jours du mien. Dans une famille, ça fait beaucoup de gâteaux et de vœux d’un coup. Je préconise le mois d’anniversaire. Voire l’année.*** Déplorant, au hasard d’un échange au sujet des Dialogues des Carmélites, l’absence de photos et de captation de nos représentations, Dorothée Lorthiois, la fervente, s’exclame : « Nous n’avons donc aucun souvenir ! ». Grâce à son ingénuité, j’ai pu répondre que si, justement, nous n’avions que des souvenirs et voilà que j’ai soudain été prise du désir de les collecter. J’ai écrit à toute notre petite congrégation d’opéra. À la prestesse des réponses et des propositions, je constate que nous sommes toutes restées dans l’Obéissance de ce moment, fondateur pour moi (au commencement de ma pédagogie) autant que pour elles (aux débuts de leur geste artistique). L’absence irrémédiable de Vincent Deliau, qui chantait le Marquis de la Force me fait pour l’instant limiter cette enquête à celles et ceux qui dans le livret font, même momentanément partie des murs du Carmel : les prieures, les mères, les sœurs, les novices, l’aumônier, le chevalier.
En filigrane de cette démarche (qui deviendra peut-être un livre, un documentaire, un podcast… Ou de simples retrouvailles), je vois encore un signe de mon goût pour l’archive immatérielle, pour le défaut d’images tangibles, pour la transformation immédiate et durable de l’instant en récit. Immédiate et durable, à l’instar du retour des sentiments de l’être aimé promis par les marabouts de mon quartier sur de petits billets de couleur.
14/05 [FAUX] — Tu ne peux pas prendre ça au sérieux. C’est faux ! — C’est faux, mais ça existe tout de même à l’endroit où c’est écrit. ** Une certaine vérité, à petites doses, je vois dans leurs yeux son effet. Je pense à ma consommation personnelle. À l’heure où il est question de se faire greffer des puces, je me demande si une lampe frontale ne suffirait pas. (Le miroir est un échec : la profusion d’égoportraits montre bien qu’on n’y voit rien.)*** Une chose qui entrave le jeu scénique c’est la répugnance des élèves à faire feu de tout bois, à accepter comme viatique que tout théâtre est travestissement, que tout y est vrai puisque tout y est faux. Au lieu de quoi, je les vois faire la fine bouche, écartant les petits pois du riz cantonais, refusant l’arlequinade colorée de la construction du personnage, du discours, de la relation. À la suite de quoi, nous grelottons autour de quelques incontournables poncifs qui se donnent pour de la sincérité, voire pour LA sincérité. Mais parfois, heureusement, on peut faire comme si. Plusieurs personnes parlent par une même voix, c’est-à-dire qu’on personnage est, à notre égal, parlé par plusieurs voix et c’est un jeu de construction à la manière de Babel de les donner à entendre.
13/05 [MERVEILLEUX] Une toute petite trompette annonce l’arrivée du roi. ** Une luciole sert de projecteur dans un scénario d’Emmanuelle Schelfhout.*** Ce matin, trop tôt éveillée, j’ai assisté à un spectacle féérique. Littéralement : beau et au-delà de l’entendement. Jetant un œil dans l’espoir de voir un merle familier pour me réconcilier avec l’aube, j’ai d’abord eu du mal à en croire mes yeux. Des oiseaux verts à longues queues rejoignaient le grand arbre vert des voisins. Une dizaine d’entre eux dans l’or du petit jour. J’ai cru à un trompe-l’œil, que dans un jeu de la lumière ils reflétaient la couleur crue de l’herbe. Je me suis assise, j’ai pensé au mot berlue. Mais non. Échappés d’une volière ? — j’ai pensé à Soie de Baricco —, le dessin de leur corps en vol était un symbole, une écriture ondulatoire. Je suis restée longtemps à les observer depuis la grande fenêtre carrée qui donne sur le jardin, nichée dans ce réduit que nous sommes en train d’aménager sans bien savoir à quoi il peut servir, mais dont l’emplacement fait d’emblée une chambre de Capitaine. Je ne rêvais pas — ce n’était pourtant pas si sûr : la pièce jouxte les toilettes et j’étais peut-être dans mon lit atermoyant dans la chaleur des draps le besoin de m’y rendre —, mais je trouvais là une consolation merveilleuse au manque de sommeil, à la nuit sabotée. Il devait être aux alentours de cinq heures. Je ne les avais jamais vus auparavant. Sans ce ratage nocturne et grognon, je ne les aurais jamais vus. À une autre époque, dans ce demi-sommeil on aurait dit des fées. Elles sont restées une demi-heure dans l’arbre. Un point de rendez-vous, j’imagine. Au complet, elles sont parties pour ne plus revenir — je dis elles parce que j’ai appris ensuite, mais plus tard, leur nom : perruches à collier. Mais avant de me renseigner, j’avais pris le temps d’écrire un poème. Un poème pour la mémoire.

L’arbre est si grand
Tous les oiseaux ont l’air
De colibris

L’arbre est si vert
Tous les oiseaux ont l’air
De perroquets

Verts à becs rouges
Dans la lumière d’or
De l’aube neuve

Verts à longue queue
Tous ces oiseaux ont l’air
Pour mappemonde

S’y trace à l’encre
Vert-sombre, volatile,
Signes, symboles

De ralliement
De vent fou, de départ
Échappés de peu

Quelle volière
Quelle porte mal close
Quel étourdi

Les libéra
Verts et rouges, au ciel
Gris, étrangers ?

Leur cri aigre-rouge
Griffe l’air étouffant
Et sommeil

Des braves gens
Dont nulle étourderie
N’ouvrira la cage

12/05 [RÉCRÉATION] ** Un arbre dans la cour de l’école.*** Peu de souvenirs. À part cette année passionnelle où je me battais plusieurs fois par semaine avec un garçon de ma classe, au corps à corps, sur le bitume. Se jouait-là ce qui ne pouvait avoir lieu de manière plus civilisée. J’ai longtemps cru que c’était nos différences qui nous réduisaient à cette communication rudimentaire — lui champion sportif, moi lectrice de compétition —. Aujourd’hui je dirais le contraire. Notre voracité, notre absolu charnel, rien de tout cela n’aurait tenu dans une amourette d’école primaire. À nous deux, nous faisions une superbe paire d’yeux au beurre noir-fusion.
11/05 [LIVRE] J’entrais dans une librairie, l’air hagard et désespéré — de l’intérieur —, je parcourais les rayonnages à la recherche du volume qui me sauverait, d’un signe, d’une porte. Une fois — la traduction des Sonnets de Pétrarque par Yves Bonnefoy —, ça avait même marché. Marché dans la rue, mes tourments-babioles sur pause, le hurlement de fond enterré au 6e sous-sol dans sa cage solide, la vie seule coulait, fluide, pure, pur fluide dans mes veines, dans la ville. Le geste est devenu précis et sûr : je suis allée chercher Le Journal de Susanna Moodie là où il se trouvait, parce qu’il m’est nécessaire pour un travail encore flou, mais certain. La magie est intacte. Elle ne tient pas au décorum du hasard. Elle tient au livre et à qui l’ouvre. ** La maison de l’âme : État Acceptable (sans commentaire)
Le culte moderne des dieux faitiches : État Très bon (ça crève les yeux)
T’es pas la seule à être morte : État Bon (avec un haussement d’épaules)
Invisibles orphelins : État Bon (à croire sur parole)
Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? : État Très bon (tu m’étonnes)
La commande n’est jamais arrivée. L’état de la maison de l’âme en a pris coup.*** Et voilà que je l’ai fait, le livre, pas tant écrit qu’édité et avec cet artisanat s’est dénoué la peur de perdre l’écriture. Pas l’écrit, mais l’écriture elle-même, qui trop longtemps laissée en jachère ne serait plus revenue, ou bien le goût m’en serait passé. une vieille crainte, en vérité, elle remonte à l’enfance.…
10/05 [MINUTIER] Local affecté au dépôt des archives notariales comptant plus de 125 ans de dates, afin d’assurer leur conservation effective et leur utilisation historique (1936) Aujourd’hui tout en un clic, croirait-on et c’est bien ce qui attriste Maître Cliquet. Il bat en retraite, mais à reculons, pour ne pas tourner le dos à ce grand monstre qui l’a transformé en numéro et nous aussi, bientôt. Il ne sera plus à l’étude pour le voir et l’avouer de son empreinte rétinienne. Il aura pris avec lui ce lourd cendrier de marbre rond sur le bord duquel un lion se penche, nommant une ultime heure de tranquillité, dans la pierre. J’aurais envie d’en retirer les stylos et d’y verser de l’eau pour qu’apparaissent le reflet du lion et l’ombre de Booz. La poésie, en dépit de l’écran, de la dématérialisation des minutes, trouve l’entrée dans un fin cahier rouge, que le Maître nous fait apporter à la lueur de l’intérêt qu’il voit briller dans les yeux de ce petit comité. Un cahier d’avant, quand on prenait le temps de nommer un à un toute la lignée des acquéreurs du bien, comme des Preux, autour de cette table ronde, nous lisons à voix haute les noms, tirant ce fil d’Ariane… Une minute n’est pas un clic. Les êtres humains aiment les histoires. Les maisons sont importantes avec les histoires qu’elles abritent, qu’elles renferment, qu’elles contiennent. Il faut réveiller ces Belles-au-Bois-Dormant. Voir la statue qui est prise dans leurs pierres. Je fais ici le serment du Minutier, avec Maître Cliquet et deux témoins, qui ne s’en sont pas encore vraiment avisés. ** Un an plus tard, le Serment du Minutier tient encore. Passant devant une boîte de nuit — l’AgOrA, dont l’o a été remplacé par un oméga —, qui devait être une salle de concert, qui devait être une église, mais rien n’est sûr, à part sa prochaine destination : 63 appartements et 67 places de parking — le différentiel est la porte ouverte sur les aventures sans nombre des copropriétés —, je m’avise que je n’ai pas encore revu Maître Cliquet, dont je m’étais promis de tirer les vers notariaux du nez pour… un recueil de poésie ? Une histoire de la ville à travers ses bâtiments privés ? Un guide pratique des changements de destinations immobiles et autres mutations ?… J’imagine un instant l’inviter à déjeuner, avant de me souvenir que nous ne déjeunons plus, pour un temps. Je remets encore une fois : le Serment du Minutier tiendra bien encore quelques mois.
Pendant ce temps, nous marchons dans les rues et certaines sont encore inconnues. Je reconnais ne pas les connaître au détail inoubliable d’une porte, à l’incongruité d’un nom de rue — ça se saurait encore si j’étais déjà passée par là… —. La province me rend curieuse : chaque façade s’ouvre comme une maison de poupée, il y a mille histoires à savoir, à cancaner, à ne jamais trop bien connaître. Dans les grandes métropoles, mon désir se fige. Trop de possibles tuent la possibilité de mon île et de sa gouvernance. J’écrirai d’ici. Enfant comme beaucoup, j’ai rêvé d’avoir été adoptée. Depuis, j’y travaille.*** Je laisse filer, année après année, les minutes du minutier. Maître Cliquet, de sursoiement en confinement aura anticipé sa retraite. Mes questions trop longues à venir seront perdues. Les recherches indispensables, souhaitées, je les ai hasardées, une fois encore. Le notaire n’est pas le seul sur ma liste des rencontres d’importance que je voudrais approfondir, creuser, fouiller, descendre… Toujours j’ai l’idée que cela ne peut passer qu’à travers un travail, un voyage d’études, une enquête pour un livre, alors qu’une tasse de thé suffirait…
09/05 [PROPRIOCEPTION] Je ferme les yeux. Je sais exactement quelle est la position de mes membres. La magie est le plus souvent ignorée. ** Je me demande quels superpouvoirs nous portons en gestation pendant ce confinement… Sont-ils subreptices ? Doivent-ils être considérés comme des tricheries en comparaison aux vrais superpouvoirs, compte tenu du cadre exceptionnel qui les aura vus s’éveiller ? Survivront-ils au déconfinement ? Hiberneront-ils dans le cas contraire, comme un virus dans le permafrost ? Et alors le réchauffement climatique pourra-t-il… Bref, quand je fermerai les yeux, pourrais-je savoir exactement où se trouvera celle qui n’aura pas été déconfinée ?*** Six sur dix. Le nombre de doigts que j’utilisais pour saisir le texte sur le clavier. Annulaires peu populaires. Index, pouces et majeurs dans le tiercé de tête. Appris sur le tas d’une machine à écrire difficile à mes doigts d’enfant, mais déjà préférée au jouet qui m’était passé dans les mains. L’odeur lui manquait, de la graisse et de l’encre. Et le son métallique de l’étirement de la lettre avant la frappe. Passée à l’ordinateur, on faisait soit intello, soit dactylo, faut croire : jamais un cours. Quelque chose des années 60, les cours de sténo. Pourtant ça m’intéressait comme toutes les écritures cryptées, secrètes — grec ancien, cyrillique et langue des signes n’ont jamais compensés cette notation éclair, belle comme du farsi et pour toujours associée au film de Jacques Demy et plus tard au roman d’Échenoz, sans qu’on sache dire pourquoi dans un cas comme dans l’autre —. Mais voilà qu’après des mois à trainer une vieille tendinite de pianiste sans pour autant jouer d’un instrument, et à apprendre des choses nouvelles qui semblaient aller de soi, je m’y mets, à taper avec tout mes doigts, sans plus quitter l’écran des yeux. Taper oui, il s’agit bien de cela : je comprends ce faisant que le bruit des petits marteaux initiaux me faisait défaut, que je compensais avec une frappe volontaire sur mon clavier tout plat. Au manuscrit, je ne cesse de me réjouir du bruit de l’encre sur le papier. Prenant conscience de cela, à la faveur d’un échange sur le bruit de l’écrit, passant par l’impression sur bois, marbre et peau de bête, tout se lie et la vieille machine blanc sale à touches vert amande revient, sous mes doigts qu’elle n’avait jamais quitté, avec des pages de souvenirs sur papier carbone 14.
08/05 [PROTOPENSÉES] Dans la forêt, particules dorées par un rai de lumière, elles vivent le temps et la manière des arbres et à terme deviennent et adviennent. Vaste ramification, entente de poignées de mains jamais desserrées et souples pourtant, racines et canopée. En ville, fugaces, rétives, froussardes et pressées, elles nous rappellent par éclair, la vie à vivre, tandis que nous la mourons, consciencieusement. ** Pendant la période où les nations du monde entier ployaient sous le triple joug du silence, des oiseaux et de la mort, personne ne pouvait plus passer à côté des protopensées qui se laissaient voir à l’air confiné des habitations barricadées. Suite à cette révélation, il y a fort à parier que dorénavant, les vivants du monde seront attentifs à leur existence dans l’air libre.*** J’ai voulu saisir des premiers souvenirs ceux qui ne m’avaient pas été racontés et serinés. Ceux qui n’ont ni film ni photographies. Ceux qui n’ont pas d’histoire, voilà comment je l’ai dit d’abord. En regardant mieux, je m’aperçois qu’ils n’ont pas d’anecdote, c’est différent, et pas non plus de mythologie (peut-être).
En les listant, d’autres reviennent de cette catégorie que je cherche à tenir à distance, ils y emmêlent leurs photographies et leurs expressions idiomatiques. Je décide de les conserver, mais en italique, pour marquer leur intrusion. Je sais que ce chantier est illusoire.
Certains lieux, je les ai connus sur une trop longue durée pour être dupe de la primeur de leur souvenir. La cave de l’hôtel, par exemple, je l’ai côtoyée pendant vingt années. Mais puisqu’elle a avalé toutes les autres caves dans son odeur, je veux croire que c’est par l’ancienneté en moi de son gouffre.
Si la perception sensible des lieux, des objets est encore majoritaire dans la liste que j’essaie d’établir, une catégorie imprévue pointe son nez depuis peu : l’imaginaire sensoriel des expressions imagées que je ne comprenais pas. J’avais lancé une collecte de ce genre de malentendus dans l’enfance : [un gros jardin]. Mais le sens perçu à tort primait alors sur la sensation, qui restait cachée derrière. Il y a de l’archéologie dans la conquête de l’amnésie de l’enfance.
Une chose m’importe ici davantage que ma mémoire, que ce que je tente d’en écrire, c’est d’inviter d’autres à réfléchir à ça avec moi : quelle histoire raconte-t-on quand on cesse de se raconter des histoires ? Il apparaît clairement que cette règle du jeu sera peut-être la seule chose à conserver, à partager. Confusément, je sais également que ce chantier me mène quelque part. Quelque part en écriture.
07/05 [MAISON] Lieu qui change la vie. Idéogramme habitable. Sujet. Niche. Nid. Terrier. Grotte. Mais pas cabane. ** Dans la maison qu’on ne pouvait plus quitter, il y avait :
celle où on ne pouvait pas aller, qui dormait dans sa grotte, comme une grosse bête calme et sûre,
celle qui est en gâteau pour de faux,
celle en sapin, où ma grand-mère repasse le linge blanc de l’éternité et qui a été vendue il y a longtemps pour mieux toujours m’appartenir,
celle qui s’appelle Notre Maison et qui n’est que d’une pièce pour quatre actrices et trois acteurs, à laquelle de nombreux amis ont apporté de l’eau et du vin pour que je puisse en monter les murs,
et celle qu’on ne savait plus quitter, tant elle était inondée de lumière, qu’il fallait sans cesse écoper à la main heureuse.*** Dans l’ici et là des rêves, une porte apparaît sur un mur porteur, un escalier débouche soudain sur un grenier immense et vaguement familier, une même fenêtre donne sur la cime des arbres, sur la montagne disparue dans le ciel blanc, sur la mer du Nord et du Sud. Mais j’habite si fort en moi-même que je pourrai vivre n’importe où — Pas de la même manière, mais sans jamais me perdre.

06/05 [PERSONNEL] Le contraire de professionnel n’est pas forcément amateur. ** Comment le personnel est-il devenu chose publique ?
Pourquoi nous gargariser du mot passion alors même que nous sommes acteurs, actrices, actant et non subissant ? Notre choix est tout le contraire du choix de la passivité, pourquoi nous laissons nous y être crucifié.es ?
Qu’avons-nous besoin de ce vocable qui traîne sa croix quand il y en a tant d’autres, plus exacts, plus justes, plus singuliers ?
Pourquoi faudrait-il que nous parlions de plaisir ? Faut-il appeler de ce nom la puissante intimité qui se crée sur les plateaux, comme dans les ascensions longues et périlleuses ? Et alors pourquoi ne parlerions-nous pas également de nos déplaisirs, des rencontres manquées, des projets bâclés, par manque de rigueur, d’ambition artistique, de moyens, de respect… ? N’y a-t-il pas quelque chose de simplement pornographique dans cette position de ne communiquer que sur le plaisir de l’artiste ? Quelque chose vouée à la simulation et à la honte ?
Pourquoi ne pourrions-nous pas plutôt parler de ce dont nous avons l’art et les mots de l’expertise ? De ce geste qui vient au cœur de la contrainte, non parce que nous sommes demeurés des enfants, mais parce que nous travaillons chaque jour à l’être à nouveau, tout en payant un loyer et des impôts, parce que ce geste doit infailliblement venir et que l’artisanat seul assure de sa présence ?
Gardons notre cœur secret bien au chaud pour ceux et celles qui savent et souhaitent en prendre soin. Le soldat se mord les doigts une fois son petit violon vendu.*** Personnel. Privé. Intime… Pour connaître la différence entre concerné et impliqué, il y a la technique dite « des œufs au bacon » (la poule est concernée, le cochon impliqué). Mais pour personnel, privé et intime, pas de recette. La méthode la plus fiable reste à mon avis de prononcer à voix haute ou basse : c’est personnel ! C’est privé ! C’est intime ! Et de voir ce qui se présente après l’exclamation.
05/05 [TESTAMENT] Véritablement, je n’ai à léguer que des histoires. Comme la théière bleue, elles ne font que passer par moi. Elles (se) sont confiées à ma bonne garde, c’est-à-dire à la promesse tacite de les dire. **Trois marrons dans mes poches
Les histoires, il faudra vite les dire à l’oreille avant de partir
Ah, mais, je les ai déjà dites et redites
Passons à la vie
Si j’ai un oubli, il sera toujours temps de le réparer
Moi ou quelqu’un d’autre
Depuis un côté ou l’autre
Un ami qui se demande
De quel côté ça commence
Cette histoire de porte
Une amie qui fait du thé et se souvient
D’une théière bleue
Mais d’où ?
Deux amis qui regardent
Tout l’hiver tomber
Quelqu’un dit dans un rêve
Mais où donc l’ai-je rangé
Ce cigare invisible qu’elle m’avait donné
Un livre qui tombe ente leurs mains
On verra bien*** Je rajoute cette ligne : que la cohorte des grands carnets lignés dont je ne sais pas si j’aurais un jour l’occasion de les relire, chaque jour étant bien occupé déjà à les écrire, puisse trouver refuge chez Philippe Lejeune, à l’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique (APA, La Grenette, 01500 Ambérieu-en-Bugey). Je m’endors mieux en paix, comme si j’avais trouvé une bonne personne pour s’occuper de mon chat tandis que je serais en voyage, bien que je n’ai pas de chat, seulement « des chats » comme on dit en Savoie pour désigner les affaires personnelles et autres saint-frusquin qu’on laisse malencontreusement traîner ici ou là.
04/05 [POISSON] Joseph Poisson était incapable de mentir. Il y a des livres que j’aurais aimé avoir écrits. Rien de bien mirobolant dans ce constat, mais ce qui m’intrigue, c’est qu’il y en a d’autres, que j’admire tout autant, voire davantage et qu’il m’indiffère de ne pas avoir écrits. Il est bien difficile de savoir pourquoi j’aurais aimé avoir écrit tous les livres de Nicolas Bouvier et notamment, le Poisson Scorpion, que j’ai lu avec une grande difficulté, peut-être parce qu’il relate une période particulièrement aride de ses voyages. L’impression gardée d’un survol, d’un oubli, mais non, le Poisson Scorpion persistait, quelque part, comme j’ai pu en rendre compte l’hiver dernier. Peut-être ces livres, que j’aurais aimé avoir écrits, ai-je l’impression de les avoir pensés, de les avoir rêvés avant même de les lire. Avant même qu’ils aient été écrits. Quel était votre visage avant votre naissance ? Mais en lisant la phrase de Nodier dans La Fée aux Miettes : Joseph Poisson était incapable de mentir, elle touche si bien mon cœur — et j’aurais tant aimé l’avoir écrite — que je me demande si les poissons ne sont pas la clé de ce mystère obsédant. Les poissons d’or qui se laissent prendre dans les filets de misère et accordent trois vœux… ** Finalement, mine de rien, la Jeanne se débrouillait toujours pour faire du poisson le vendredi. Une façon de faire passer des hosties en douce dans nos corps mécréants — je m’aperçois qu’hostie prend un H, alors que dans une idée péplum et martyrs chrétiens, je l’aurais plutôt écrit sans, comme le port de la Rome antique… à moins que ce ne soit l’influence mi-évangélique mi-gaypride de Pasolini, main dans la main dans le soleil couchant avec mon ami Vincent, latiniste émérite de la classe de seconde du Lycée Jean-Moulin, qui marchait à mes côtés sur la voie poudroyante et rigolarde d’un voyage d’études ruineux —.*** Noyer le poisson, sport hautement médiatique. Parent aquatique et sémiotique de Jeter le bébé avec l’eau du bain. Ce florilège n’est pas sans me rappeler la version mauriennaise du Far fetched anglais (dont la traduction idiomatique la plus courante : tiré par les cheveux, abolie, quel dommage, toute idée de distance et de perte de temps consécutive) : « se lever tard et aller chier loin font une journée de rien » (elle sonne encore mieux en patois). Pour toutes ces raisons, mon grand-père a décidé de ne plus regarder les chaînes d’informations et de se cantonner pour les jeux du cirque au chien Rex et à Questions pour un champion.
03/05 [IDOINE] Le mot qui convient pour ce qui convient. Notre première rencontre : j’avais 15 ans, je lisais Lolita de Nabokov (avec un dictionnaire). Je ne sais pas trop ce qui convenait là-dedans. Mais tout de suite, il prit la couleur des chardons bleus. Nous tenons assez de pièces probantes, − ou probables, − ou au moins suffisamment idoines à former la conviction de ce gracieux tribunal Charles Nodier/La Fée aux Miettes ** — Faible ou malade commençant par VAL, ça te dit quelque chose ?
— Valétudinaire.
Marcel salue avec respect : avoir le fin mot de la grille de mots croisés du dimanche, c’est le paroxysme de la réussite dans notre famille. Pour une victoire magnanime, j’abats mes cartes : ce mot avec une flopée d’autres, je l’ai appris en lisant Lolita de Nabokov, l’hiver de mes 15 ans — je me souviens de la neige et de l’appartement à Megève de l’héritière coupable d’une grande famille de l’industrie française, qui payait sa dette à l’égalité des chances en exerçant la profession d’assistante sociale. Une jeune collègue de ma mère. Enceinte jusqu’aux yeux d’un type qu’elle lui avait présenté, fils d’immigré polonais aux activités un peu louche, plus âgé qu’elle : il avait en effet le profil type pour exaspérer la Sainte Famille. Elle avait beaucoup grossi pendant la grossesse, elle se sentait malheureuse et mal aimable comme une baleine égarée parmi les esturgeons. Dans Lolita, j’arrivais au dernier chapitre, elle aussi — . Avec d’autres mots indélébiles : idoine, zoïle…*** Une sensibilité pour les mots en -oine. Comme pivoine — et jamais je ne pourrais savoir quoi de la fleur ou du bruit de son nom provoque en moi une telle attente en mai, un tel ravissement à les voir l’une et l’autre s’épanouir, pencher la tête sous leur poids d’eau, changer de teinte, s’éparpiller en fragments (et des pétales, des feuilles, de la tige ou de la couleur passée, qui garde donc la diphtongue à la fin ? Voilà un mystère qui m’occupera jusquau dernier mai de ma vie, avec sa douce insistance annuelle. Mais bien moindre, cette sensibilité, que pour les mots en -oise. Ardoise, par exemple, qui évoque si précisément l’ardeur sourde et dense du ciel de montagne avant l’orage.
02/05 [CHEVET] On n’ose plus quitter le chevet d’une personne sur le départ.
** Depuis quelques jours, nous sommes au chevet d’une tourterelle turque. Elle arpente doucement le jardin, avec de longues pauses épuisées sur les pierres qui marquent un chemin dans l’herbe. On dirait qu’elle s’est froissé une aile. Elle a une couleur terriblement tendre, un ciel annonçant un orage à la tombée du jour, et son œil est parfaitement rond, petite bille précieuse qu’elle glisse dans une aumônière de soie grise, pour un instant las. Chaque soir, mon grand-père prend des nouvelles de sa santé. Il me dit que si elle revient sans cesse, c’est qu’elle attend de moi quelque chose. Du réconfort. Je n’ose pas la toucher, de peur de la contaminer de mon odeur d’humaine qui lui vaudrait, j’imagine, un bannissement irrémédiable de la part de siens. Je viens lire à côté d’elle, je lui parle avec une voix de caresse. Chaque matin, elle a notre premier regard. Est-elle encore là ? S’est-elle envolée ? Cachée ? Aujourd’hui, nous ne la voyons pas. Nous faisons des vœux en forme d’hypothèses légères pour sa santé. Peut-être s’est-elle requinquée ? Il fallait sûrement un peu de tranquillité… L’assiette creuse en porcelaine blanche et bleue pour son eau, nous la laissons dans l’herbe. Personne ne parle des chats, de pies, ni de la mort.*** Dis-moi que tu m’as aimé. Parler quand c’est trop tard. Un homme taiseux de principe, de naissance, de culture, au moment où la femme qu’il aime et la vie qu’il aime avec elle le quittent sans retour, il parle. Il demande une chose, une seule, un viatique pour traverser les longues années qui l’attendent où tout ce qui adviendra sera vécu derrière un écran — fin paravent de soie à peine peint —. Une phrase sincère est un talisman plus sûr qu’une flûte enchantée. On l’apprend par cœur, on la porte toujours avec soi dans un jardin imprenable, un jardin muré dans une cité à tout autre interdite. Là, il demeurera seul avec la phrase sans jamais être esseulé. Ultimement donc, il parle. Le bateau va partir. Une salle d’embarquement. L’intimité impossible et pourtant désespérément inventée dans un chuchotement, le frôlement d’une mèche de cheveux sur la bouche qui s’est rapprochée de l’oreille. Oui, mais qu’est-ce qui parle alors ? Pas l’homme tel qu’il se connait. Tout ce qu’il aime surgit d’un coup et s’empare de sa parole. Il n’est pas poète non, mais voilà que les Notes de Chevet de Sei Shonagon, qu’il lisait dans le secret de sa chambre, toute la poésie des fleurs et des oiseaux en apparence prisonniers dans l’ornementation magnifique des palais où il a vécu, tout cela le déborde de toute part et le parle, lui, bien plus qu’il ne le saurait. Dis-moi que tu m’as aimé. Voilà ce qu’il demande. Rien du présent, rien de l’avenir. Aucune promesse. Rien qui engage. Comme la rose que la Belle dans le conte demande à son père qui voyage pendant la saison des roses, et qui va se révéler fatale, terrible, merveilleuse et salvatrice tour à tour. Au moment où tout est perdu, tout se trouve sous la forme la plus inattendue — comme pour Wolfram, ou Mario Cavaradossi, ou Don Jose… —, et de cette rencontre avec cet étrange lui-même, si libre, éveillé au monde qui l’entoure, il pourra faire l’amour de toute une vie.

01/05 [DÉFETS] Feuillets dépareillés d’un ouvrage d’édition, qui ne peuvent servir à former des exemplaires complets, mais qui peuvent servir à compléter des exemplaires défectueux. Voilà longtemps que je lorgnais ce nom. Il n’était pas de mise dans une entreprise collective : la superstition pouvait le rendre défaitiste. Mais il me va comme un gant à mes écrits, avec son incomplétude, son non-pareil, son bricolage et sa réparation de rustine. Dorénavant m’y voilà : défets, rien que défets. ** Nous écrivons beaucoup dans cette période. Mais même au cœur bourgeonnant du printemps, le confinement constitue un temps de germination, pas de création. Et ce sont les mots que nous échangeons, en bas des envois, les commentaires, les petits messages sortis du bleu qui me semblent remarquables. La vie vibre dans ces marges, plus sûrement que sur nos pages. Il faut tuer ses chéris, oui, mais chérir ses défets, leur laconisme, leur incomplétude, leur incapacité à se constituer en œuvre, à être partagés, composites qu’ils sont, tout mêlés de ce qui n’y apparaît pas (les cours qu’ils commentent, l’enthousiasme chaleureux qu’ils viennent souligner, ce moment que nous avions passé au café dans l’hiver en arrière-plan de notre conversation, les chants des oiseaux que nous avons appris à reconnaître depuis, le rappel entre les lignes d’une blague qui court depuis des années, nos lectures tues, la vue que nous avons depuis notre fenêtre…). Ils ne peuvent servir à former des exemplaires complets, mais ils complétent l’exemplaire irrémédiablement défectueux ce cette étrange période (la vie, je veux dire).*** Il y a de la magie à imaginer un livre qui serait entièrement imprimé sur les défets de livres aimés. En m’attelant à la fabrique du livre (EN CAS DE DYSFONCTIONNEMENT DE LA BAGUETTE DE LA FÉE), je réalise jusqu’où penche mon cœur : la fabrique même du papier. L’année dernière, j’ai découvert le travail de fée de Viviane Fontaine dans un documentaire. Elle fabrique son papier. Elle vit dans la montagne suisse à présent, après de grands voyages auprès de maîtres japonais. Cette trajectoire et cet environnement, j’ai cru d’abord que c’était ce qui m’interpellait. Mais à présent, je vois que c’est la pratique de la métamorphose qui dit mon nom secret, très bas.
30/04 [ATTRIBUT] Je suis à la montagne. La montagne n’est pas un complément circonstanciel de lieu. Je suis l’attribut de ce sujet. De ces sujets : J’étais convenue de dire « aller aux montagnes », « être aux montagnes ». Je à tribu des montagnes.
** Parfois je me demande comment j’apparaîtrais dans ma forme gréco-divine, quels seraient mes attributs. Parfois mes bras débordent d’outils, que je retiens avec peine calés sous mon menton. Parfois mes mains sont vides. Rassurez-vous, je me pose la même question à votre sujet.*** Dans la formule : Le prix est attribué, je viens de comprendre que le prix est un attribut. Et c’est vrai que de nombreux prix sont aussi puissant que les foudres de Zeus, ou accélérateur comme les pieds ailés de Mercure. LA faible proportion de femmes artistes dans les compétitions nationales ou internationales dit bien la chose : elles devront faire sans attribut, faute d’en avoir un suffisamment voyant entre les jambes.
29/04 [FARAMINE] Animal fabuleux et féroce. La bête faramine, monstre certainement très horrifique, mais dont la forme et l’activité sont laissées au caprice de l’imagination. Pour ma part, l’ayant rencontrée ce jour, j’atteste son goût nouveau et dubitatif pour le Vittel-Fraise. La férocité et l’horreur étaient probablement dissimulées par la vitalité communicative de la bête. D’où, peut-être, le choix de sa boisson… ** Il n’est pas certain que tout ce qui a été annulé, rendu nul, retourné à sa condition précédente ne soit pas en train d’avoir lieu, dans ce zéro même, contracté du zéphirum médiéval. Et je sens le vent que la bête faramine et ses consœurs déplacent se déplaçant dans le vide magistral des couloirs et des salles du beau corps de bâtiment rêvé par un architecte corbeau, comme si c’était hier. Pour la beauté du couvent à naître, bien sûr. Mais surtout pour la signification de cette beauté. Il était nécessaire de montrer que la prière et la vie religieuse ne sont pas liées à des formes conventionnelles et qu’un accord peut s’établir entre elles et l’architecture la plus moderne. Le frère D. Belaud répondant à la question : pourquoi faire appel au Corbusier ?***La blanche biche. La première fois que j’ai entendu cette histoire, qui est une chanson, c’était de la bouche d’une élève, Isabelle Druet. Elle avait allumé de petites bougies tout autour d’elle et elle avait parlé-chanté La blanche Biche, pour cet exercice que j’avais demandé : jouer Alcina en dix minutes. Le mythe nous a pris.es. Tou.tes. Depuis elle n’a jamais cessé de courir dans mes rêves. L’an dernier, à l’occasion d’une classe verte sauvage de deux heures dans le parc de la Villette, quelques semaines avant que les fées ne se fâchent, je l’ai parlée-chantée pour quelques élèves. Le mythe les a pris.es, à leur tour. Cette année, un des chanteurs, Matthieu Walendzick en a réalisé une harmonisation pour cinq voix, et la blanche Biche est venue à nouveau, traversant la grande forêt de Pelléas et Mélisande . Elle est notre bête faramine.
Dieu sait jusqu’où cette bête m’a mené.
Je croyais cependant l’avoir blessée à mort ; et voici dans traces de sang.
Mais maintenant, je l’ai perdue de vue, je crois que je me suis perdu moi-même

28/04 [SALTIMBANQUE] Passer une soirée à entendre ce mot, dix fois, cent fois redit, avec toutes ses connotations (péjoratives, familières, corporatives…) et ne penser qu’à manger. Des saltimbocca, idéalement préparés par Sandro un jour de relâche dans une maison du sud où trop de saltimbanques — vrais ou faux — cohabitaient. Attendre des heures pour qu’ils nous sautent en bouche, ensaugés. S’en souvenir encore 15 ans plus tard. ** On entend sale, dans saltimbanques et nous croyons que c’est à nous de laver plus blanc. Et j’en vois tant courber l’échine et donner en plein dans le panneau de leur propre inutilité, du superflu qui leur est tendu, et parlant à tue-tête de leur plaisir à jouer, à être vu.es, entendu.es, lu.es, remerciant inlassablement du peu d’attention, de temps et d’argent qu’on leur accorde, tout occupé. es d’une modestie qui a plus à voir avec la pièce de dentelle joliment ouvragée qui ferme un décolleté qu’avec l’humilité qui nous tient sur la paille. Et comment leur en vouloir de croire comme des enfants donner exactement ce qu’on fait semblant de leur demander et comment ne pas leur en vouloir de tendre, avec ce sourire photoshopé au mieux de leurs moyens, des bâtons qui nous laisseront pour mort.es ?
Adsum ! La bonne vieille devise de théâtre des Coûfontaines, Adsum ! Debout ! Je finirai par la hurler croyant à mon exaspération alors que j’espérerai encore réveiller les mort.es.*** Rencontre surprise avec les ours saltimbanques de Hugo en voyage : « Voyez-vous, mon ami, mes pauvres ours saltimbanques donnent la clef de beaucoup de prodiges ». Le mot saltimbanque, oui, il porte sa charge de déguisement et me retrousse les babines. Pourtant ne s’agit-il jamais d’autre chose ? Et nous sommes bien peu de chose sans la peau d’âne qui nous dissimule à l’envie, à la vindicte et à la pluie battante, comme le rappelle ce finaud de Basile dans les Noces de Figaro, louvoyant à plaisir avec la censure. Des animaux, nous n’apprenons pas seulement comment habiter le monde, mais comment survivre à notre « intelligence qui transforme à sa guise les instincts a trouvé le secret de dégrader les lions et les tigres, de détériorer les animaux et d’abrutir les bêtes. »
27/04 [EXIGENCE] À toi seule, Musique, mon exigence et ma sévérité. Le Vice-Roi de Naples in Le Soulier de Satin de Paul Claudel ** Le mot monte à ma bouche en regardant les élèves se débattre avec la matière et le temps. : tu n’es pas assez exigent.e. Mais je ne le dis pas. Il serait pris pour une brimade. Alors qu’il dit la confiance, la marge de manœuvre, la terra incognita qui pourrait se parcourir, à pied, à cheval, en voiture ou en bateau à voile, qui est là, qui attend comme la belle de Jaufré Rudel, que commence ce voyage qui rapproche de l’amour de loin.*** La lecture d’un grand article sur Valet noir de Jean-Christophe Cavallin me ramène à cette question de l’exigence, plus précisément  : « de quelle exigence et où la bien placer ». C’est un article exigeant, il exige en tout cas de moi, me met au travail de le lire. Il faut aller chercher les définitions des mots employés précisément et dont je ne fais que saisir le sens sans pouvoir bien en mesurer la portée (forclusion, par exemple, qui est un si beau mot qu’il me fait regretter ma décision de ne plus ouvrir d’entrée dans ce journal…). L’article ouvre de nombreuses pistes, de nombreuses brèches également. Je me lamente sur ma pauvre tête, je m’attache à comprendre ce qui se déploie là, dans cet échange profondément intéressant et qui embrasse tant d’aspects du monde, tout en se tenant éloigné de la cité. Le livre est écrit autour, en compagnie d’un chien gascon, endeuillé, chamanique. L’auteur évoque Anne Simon et la zoopoétique, la place des animaux dans nos rêves… La dernière fois que j’ai formulé une exigence à mon endroit, elle consistait à porter une attention soutenue à la façon de parler du corps. À ne plus me laisser entraîner dans la facilité sémantique — autre nom du gloubi-boulga — de distinguer la tête du reste du corps, de croire qu’il est possible d’en parler alors même qu’il parle, que ça parle en même temps. À la lecture de cet article, une autre exigence se fait connaître, plus mystérieuse encore : appliquer ma parole à ne plus envisager que des individus dans les multiples populations animales. Renoncer aux catégories, pratiques et limitées comme des Tupperwares. Accorder à chaque oiseau, cheval ou canard la même attention que je lui accorde quand il en vient à traverser un de mes rêves, me laissant songeuse pour des jours et plus si sûre de la limite entre les mondes du sommeil et de l’éveil.
26/04 [LARIMAR] Avec de l’argent de sorcière, s’acheter la paix, sous la forme d’une eau irrésistible, qui a noyé d’une larme le regard du tigre. Être choisi. e. procède de la magie. Walter Benjamin dit quelque part que la première expérience que l’enfant a du monde « n’est pas que les adultes sont plus forts, mais qu’il est incapable de magie ». Cette affirmation, faite sous l’effet de la mescaline, n’en est pas moins exacte. Il est probable en effet que l’invincible tristesse dans laquelle sombrent parfois les enfants naisse précisément de cette prise de conscience qu’ils sont incapable de magie. Ce qu’il nous est donné d’atteindre à travers nos mérites et nos efforts ne peut nous rendre véritablement heureux. Seule la magie en est capable. C’est ce qui n’avait pas échappé au génie infantile de Mozart. Dans une lettre à Bulliger, il indique avec précision la secrète solidarité qui lie la magie et le bonheur : « Vivre bien et vivre heureux sont deux choses différentes, et la seconde, sans magie, ne m’arrivera certainement pas. Pour que je sois heureux, il faudrait qu’arrive quelque chose de vraiment extérieur à l’ordre naturel. » Les enfants, comme les créatures des fables, savent parfaitement que pour être heureux, il faut mettre le génie de la bouteille de son côté et avoir chez soi l’âne qui produit chaque matin des pièces d’or ou bien la poule aux œufs d’or. Et il n’est pas une occasion où connaître le lieu et la formule ne vaut pas mieux que de s’efforcer d’atteindre un objectif par des moyens honnêtes. La magie signifie précisément que personne ne saurait être digne du bonheur, que le bonheur, comme le savaient si bien les Anciens, est toujours une hybris si on le rapporte à l’homme, qu’il est toujours démesure et excès. Mais si quelqu’un arrive à plier la fortune par la ruse, et si le bonheur dépend non de ce qu’il est, mais d’une noix enchantée ou d’un « sésame-ouvre-toi », alors et alors seulement, il peut se dire vraiment heureux. Contre cette sagesse puérile qui soutient que le bonheur ne saurait être le fruit du mérite, la morale a toujours brandi ses objections. (…). Mais nous (ou l’enfant qui est en nous) nous n’avons que faire d’un bonheur dont nous pourrions être dignes. Tristesse d’être aimé par une femme parce que nous le méritons. Et puis quelle barbe que ce bonheur qu’on remporterait comme un prix ou comme la récompense d’un travail bien fait ! Giorgio Agamben/Profanations ** Cette bague était venue à moi, usant d’un long charme qui avait su chasser la pensée d’une opale très désirée. Avec la pierre, venait un petit mot d’explication qui m’avait paru dérisoire, m’avait fait sourire de pitié et que j’ai conservé pourtant, ou pour ces raisons mêmes, toujours méfiante envers ma suffisance. Une petite bande de papier sortie d’un fortune-cookie. Larimar :
Couleur : bleu azur et blanc (et c’est bien cette indécision, ce mélange qui m’avait rebutée d’abord, femme de l’unie que je suis et la puérilité de ces couleurs de layette, cette absence totale de mystère)
Numérologie : 3
Composition : dioxyde de silicium
Chakra correspondant : tous les chakras.
(La légende du nom, je l’ai sue d’une autre source. Là encore, consternation première face à l’histoire de ce père qui nomme sa trouvaille moitié du nom de sa fille, moitié de celui de la mer).
Venait ensuite ce petit texte :
Pierre proclamée mondialement la « Pierre de la paix ». Elle amène la paix intérieure, l’acceptation de soi, altruisme bonté et amour inconditionnel. Elle nous guide sur le bon chemin d’évolution spirituel.
Ma vie, me semblait-il alors, était en paix. Quant à moi, j’étais drôlement en paix, nom d’un petit bonhomme en bois. Néanmoins, j’ai poursuivi mes recherches, jusqu’au site de Saint-Domingue, premier producteur mondial de Larimar. Et là, cette phrase :
Si vous êtes à un tournant décisif de votre vie, ou si vous faites face à une situation délicate, elle peut être une option. La route était bien droite et le tournant décisif avait été pris plusieurs années auparavant.
Quelle option ? En quoi une option ? Mais en dépit de toutes ces préventions, je n’ai pas réussi à contourner le charme et j’ai acheté la bague pour mon anniversaire. Voilà un an que je la porte. Tous les jours, sans trop m’occuper de savoir si elle va avec autre chose que mon doigt (qui n’est pas vraiment à la hauteur de son chaton d’argent, orientalisé sur le contour deux petites franges de triangles, dont les billes évoquent la grappe minuscule d’un pampre effeuillé).
L’occasion m’a vite été donnée, comme une cuillère d’amère potion de considérer l’option en question. Un ami malade, soudain gravement, et plus soudainement encore incurable et tout à coup mort avant même que l’été ait dit sa deuxième lettre, un ami qui avait tout de suite salué la présence à mon doigt de cette pierre qui allait si bien à celle qu’il avait toujours connue, et que moi, j’ignorais encore avec application. La paix, depuis, chacun de notre côté de l’anneau, nous y travaillons.*** La pierre si tranquille m’a désertée au lendemain de Hansel et Gretel. Elle est partie comme Mary Poppins, elle avait du travail ailleurs et je suis assez grande à présent pour m’occuper seule d’avoir la paix. Enfin, seule… le chaton me reste..
25/04 [RECLUSE] La veille, la Reine-Mère m’avait raconté comment elle s’était fait piquer dans l’hiver par « on ne sait pas quoi », qui lui a valu une grande marque rouge, un tibia en bois et un mois d’antibiotiques. Moi, j’aurais dit mordre. Sans hésiter. Mordre par une araignée. Elle ne le dit pas, pour mieux m’effrayer : l’ombre est toujours plus grande que l’araignée, et ces contes de bonnes femmes, une monnaie d’échange familière entre sorcières. Aujourd’hui Cindy, qui n’est pas une mauviette dans mon genre, me demande si j’ai un loup pour les araignées. Double surprise : comment peut-elle croire que j’inciterais quiconque à les confronter à mains nues ? Comment peut-elle envisager, si elle redoute vraiment les bestioles à huit pattes, de les dégager à l’aide d’un balai qui nécessitera un nettoyage à la main ensuite ? Nous échangeons nos trucs de guerrières des plafonds, comme des petites filles à la récréation, qui n’ont pas peur du loup, mais retroussent le nez en songeant à tout ce qui se cache dans ses poils. En fin d’après-midi, dans une gare, Quand sort la Recluse, tombe dans mon escarcelle. Il y a toujours une certaine fierté à avoir attendu la sortie en poche des Vargas. Non, ça va, vous voyez, je ne suis pas sujette aux effets d’annonce, je ne consomme pas la littérature, je n’ai pas d’addiction aux romans noirs post-médiévalistes… Je me jette dessus : est-ce que je ne l’aurais pas déjà lu ? Tandis que je parcours les 50 premières pages, je visite en tâche de fond tous les recoins où j’aurais pu dénicher l’édition originale sans l’avoir achetée… Bibliothèques (les livres empruntés me laissent un souvenir fantomatique. Empruntés ? Feuilletés sans emprunt ? Regrettés ?…), logements de hasard (les livres lus à toute blinde pour tenir dans le temps de la location), relais H (lecture verticale fractionnée). Ça finit par être agréable de ne pas savoir si je relis ou non. Lire c’est relire dit Barthes, mais il ne parle pas des polars addictifs. Tout occupée de cette double activité je pars vite et ne comprends que très tard que la recluse est le mot du soir — espoir —. Fred Vargas confirme quelque chose dès longtemps connu : les araignées sont des trouillardes qui m’effraient. Mais ses descriptions sont si poétiques et frileuses, qu’il va bien falloir reconsidérer cette longue inimitié. ** Notre immobilité d’araignée, le tissage étrange qui en résulte, ce qui sort de nous quand nous ne sortons plus… J’avais cru perdre le fil de ce texte dit Fil que j’écrivais l’été dernier dans ce même recoin, mais à bien observer les petites bestioles se lancer en mission commando du fil à linge pour mieux y revenir en surfant sur la première lame de brise qui passe, et les toiles sur toile de la discrète aux toilettes, je me persuade de pouvoir tout raccommoder ensemble : le bleu, le neuf, l’ancien, l’emprunté…*** Depuis quelques mois j’essaie de défendre le bout de gras de Mimi — l’héroïne de la Bohème de Puccini — auprès d’une élève habituée aux reines qui trouve la petite cousette de fleurs bien mièvre. L’habitat me semblait la meilleure entrée pour les faire se rencontrer ces deux-là. Mimi et son immense fierté d’avoir une chambre sous les toits, avec une vue sur tout Paris. Une chambre à soi, à la capitale.
Vivo sola, soletta / Je vis seule, seulette
là in una bianca cameretta :/ là-haut dans une petite chambre blanche :
guardo sui tetti e in cielo; je vois les toits et le ciel
ma quando vien lo sgelo / mais au dégel
il primo sole è mio / le premier soleil est pour moi
il primo bacio dell’aprile è mio ! / le premier baiser d’avril est pour moi
Tant d’ami.es encore aujourd’hui payent le prix fort pour pouvoir rester dans leurs murs intra-muros. Pour la vue, les commodités et aussi une certaine image de soi, de la vie qu’on vit. Aujourd’hui je tombe sur une Enquête sur le travail à domicile dans l’industrie de la fleur artificielle, grâce à l’Histoire de Chambres de Michelle Perrot. Je devrais plutôt dire que je tombe dans cette enquête et de haut encore. Pourtant cela fait des années que j’explique à des élèves médusé.es que la Bohème c’est la victoire par Ko du Capitalisme sur la jeunesse — un jour, une jeune chanteuse excédée et désemparée m’a dit que je salissais tout… —. Mais lire les chiffres en noir sur blanc, qui disent la vie misérable de ces femmes, recluses chez elles à fabriquer des fleurs en tissu 10 à 12 h par jour sans pour autant toujours manger à leur faim, force à une autre lecture, bien plus raide encore que celle que je proposais. Et la teinture de la rose rouge, dite double-face, qui empoisonne de son plomb les ouvrières dans leur petite chambre, éclaire bien cruellement la grand’amour que Mimi porte aux vraies roses, Germoglia in un vaso una rosa… / Dans un vase, une rose s’épanouit
Foglia a foglia la spio !/ J’en respire chaque pétale
Cosi gentile il profumo d’un fiore !/ C’est si doux le parfum d’une fleur
Ma i fior ch’io faccio, ahimè! non hanno odore / Mais celles que je fais, hélas, n’ont pas d’odeur.
24/04 [POINT COMMUN] Le point commun peut-il être imaginaire ? Vous écrivez : tout est imaginaire. ** Des animaux et des mortes qui parlent, à la fois dans la Blanche Biche et dans Quand je menai les chevaux boire. Il y a quelque chose à gratter dans la terre à cet endroit-là, à ce point commun. Quelque chose qui me dépasse et que je ne sais pour l’instant que flairer, le nez au vent, ou la truffe en l’air, ou encore le groin… *** Pelléas et Mélisande, la lecture des frères. Une leçon apprise de René Girard : quand l’exégèse commune se concentre sur les points communs (dans son propos, entre les mythes et les évangiles), concentre-toi sur les différences. Je la retourne pour Pelléas et Golaud, dont on serine justement les différences (l’un fin l’autre grossier, l’un délicat, l’autre violent, l’un amoureux, l’autre jaloux…). Quelle poudre aux yeux ! Mais c’est vrai que cet ouvrage en est tout entier recouvert, dont des personnes douées de raison soutiennent encore la faiblesse du livret face à la musique, refusant une fois de plus leur indissociabilité dans l’opéra (refusant également de dépasser les on-dit commodes à la paresse intellectuelle, également partagée entre les pauvres de nous). Bref, en y regardant de plus près, on voit combien ils se ressemblent, aimant la même femme, le même enfant, aspirant aux mêmes voyages, sujets aux mêmes jalousies, héritiers potentiels d’un même trône, fils d’une même mère… C’est Pelléas, dans la scène de la fontaine qui m’a mis la puce à l’oreille. Sa curiosité exacerbée pour les détails de la rencontre de Mélisande avec son frère, son insistance en dépit des fins de non-recevoir que celle-ci lui envoie… je ne vois pas là le jeune homme valétudinaire à force de sensibilité qu’on peint trop souvent. Il joue avec le mariage de son frère et Mélisande lui signale en jouant à son tour avec l’anneau de mariage qu’il lui a donné, au-dessus de l’eau profonde — femme de peu de mots, mais puissante d’actions symboliques, à la manière des conteuses.
23/04 [FIXER] Dans une grande chambre, éclairée au rouge, les visages vieillis des derniers poilus vivants baignent dans des bacs, images révélées, mais non fixées. Un flash de lumière blanche et tous les visages se surexposent avant de s’effacer. C’est une installation d’Alan Fletcher que Georges me raconte — Georges n’est pas son nom, mais celui de son chat, croyez-moi sur parole : l’histoire serait trop longue à consigner ici et Georges n’est pas le sujet, mais le narrateur). Cette installation a fait le tour du monde dans les années 90, mais les flashs des appareils photo du public ont eu raison de son principe. Les poilus ont disparu, plutôt deux fois qu’une : corps et visage. Mais pas corps et âme, puisque voilà leur présence fantomatique dans la chambre rouge, leur effacement dans un éclair de lumière, fixés en moi, bien solidement, par l’évocation de Georges. Et je raconte cette histoire, et l’amour vient, à chaque fois, comme l’avait annoncé le Baal Shem Tov. ** Seule une toute petite voix dans cette cacophonie de douleur et de confusion peut dire : ce que j’ai là, comment le fixer ? Comment empêcher que cela disparaisse aussi sûrement que disparaitra le chant des oiseaux de nos oreilles dès que nous serons rendus à notre propre bruit ? Pourrais-je alors en conserver autre chose qu’une photo, comme celle de ce jour de soleil et de cerises dans le jardin de mon ami Bruno, polaroïd pour les nostalgiques des polaroïds, aux couleurs déjà passées dès la prise — nous renvoyons aux jardins de nos enfances dans les années 70, gommant le temps qui passe au profit fixateur d’un instant sans cesse — ?*** Avec ses yeux gris-bleu tirant sur l’hiver, elle fixait les gens. Longtemps. Elle ne les observaient pas. Elle les traversait. Un soir d’été où nous dinions à Saint-Michel en compagnie d’une autre amie de mon âge, elle s’était absentée de la conversation pour fixer un homme, qui haranguait le chaland devant un restaurant grec. C’était comme de sentir l’orage arriver. J’essayais de distraire mon amie de l’étrangeté de ce comportement, de son inconvenance — il n’y a pas plus conservateur qu’un jeune —, en surenchérissant en joie brouillonne. Mon amie, qui m’aimait bien, contribuait tant bien que mal au maintien de ce pansement de gaze sociale sur le nuage nucléaire qui liait notre petite tablée à cet homme, jovial, de l’autre côté de la rue. Tout à coup, elle s’est levée. Elle s’est dirigée droit sur lui. Je me suis rapprochée de mon amie, stupéfaite de la tournure que prenaient les évènements. Nous les avons fixés à notre tour. Elle lui parlait d’assez près. L’homme a dû avoir l’air surpris, mais de cela je ne me souviens pas. Il s’est mis à pleurer. Il a baissé la tête. Elle a continué à lui parler. Au bout d’un moment, ils se sont serré la main. Elle est revenue s’asseoir auprès de nous. Devant nos faces ahuries, elle a dit que le père de l’homme était mort, qu’elle lui avait dit qu’il voyait sa tristesse, mais que ça allait. Que ça irait. Nous hochions la tête comme deux brebis, tout en regardant discrètement l’homme, là-bas, qui essuyait ses larmes tandis qu’avec un regain d’appétit ma mère finissait son assiette.
22/04 [GLINGLIN] En s’interrogeant sur l’origine de Trifouillie-Les-Oies, je m’engage dans vers l’infini — Saint Loin-Loin de Pas Proche du Québec — et au-delà — Bümpliz-derrière-la-lune pour les Suisses —. Pitchipoï, qui serrait le cœur sans que je sache dire pourquoi, raconte son histoire d’enfants perdus. Lieux et époques se confondent dans cette quête utopique, comme dans les contes, où jusqu’où dit combien de temps (en l’occurrence : celui d’user trois paires de souliers de fer). Il n’y a rien de déglinguer dans cette approche où le ciel se lie étroitement à la terre, une sagesse encore floue, au contraire. ** Le père de Boris Vian plante des choux pas loin de Saint Cucufa. Depuis un bail, Boris, un beau bébé de 100 ans doit lui prêter la main de temps en temps. Il est difficile d’imaginer une complète reconversion maraîchère cependant pour l’esprit caustico-rigolard du Tabou. Mais même l’esprit du Tabou ne dura que ce que durent les roses, à en croire Bison Ravi : Très vite, le Tabou est devenu un centre de folie organisée. Disons-le tout de suite, aucun des clubs qui suivirent n’a pu recréer cette atmosphère incroyable, et le Tabou lui-même, hélas ! ne la conserva pas très longtemps, c’était d’ailleurs impossible. Alors, oui, sinon les roses, pourquoi pas les choux ? D’ailleurs la mort est peut-être une forme de confinement et propice, donc, à une invention de soi libérée des habituels obstacles (regard d’autrui et manque de temps). À moins que la mort ne soit une sorte de confinement et donc contraignante par corps et nécessité économique à une réinvention de soi assujettie encore plus durement aux lois d’un marché sans contact. Dans un cas comme dans l’autre Saint Cucufa retourne la question du déconfinement (quand c’est où ?), pour la rapprocher dans une géopoétique de Saint Glinglin, qui nous demande inlassablement : Où c’est quand ?*** Certaines choses sont remises à plus tard. Un jour, oui, un jour on les fera. On ne sait pas quand mais on sent bien qu’on les fera, au point qu’on peut penser qu’elles se feront. D’autres par contre sont remises à jamais. On prétend souvent qu’elles adviendront, qu’elles sont reportées sine die, mais qu’elles finiront par advenir, alors qu’on sent bien que non, qu’on les a démissionnées, comme les lâches qui rompent par le moyen d’un mini-message sans accusé de réception. Entre les deux, entre bientôt et jamais, existe une zone incertaine dont la cartographie change à chaque instant — à l’instar de la zone secret-défense dans Stalker de Tarkovski —. Certaines choses y opèrent une révolution lente et mystérieuse, tantôt nous frôlant, tantôt si éloignées de la vue et du cœur qu’on pourrait les croire disparues. Mais on connait son ciel, elles sont encore quelque part, attendant de repasser par nos mains jongleuses.
21/04 [OPALE] On raconte que Marc-Antoine voulut acquérir l’opale que le Sénateur Nonius portait à la main gauche pour l’offrir à Cléopâtre. Mais le Sénateur Nonius préféra l’exil avec sa pierre plutôt que de la céder. En littérature, opale est pour dire ce qui échappe aux mots, parce que changeant et beau. Portant pareil mot à son doigt, comment échapper à l’instant ? ** Une des côtes françaises porte ce nom de beauté floue, d’innommable. C’est un choronyme, soit un nom de lieu ou de région issu d’une caractéristique géographique physique ou d’une particularité environnementale. Or les habitant.es que j’en connais sont pour la plupart si bien ancré.es dans le sol que d’abord, on croit à une mauvaise plaisanterie, un sarcasme de géographe dans cette dénomination. Erreur, s’il en allait autrement, si, mettons, la population y était majoritairement composée d’âmes aériennes et poétiques, il y aurait beau temps que toute la côte, comme on le voit trop bien chez la friable Albâtre, sa voisine, se serait détachée, emportée dans l’eau de là. Je salue donc la robuste et décapante poésie de Franck Palmer, qui tient tout ça ensemble au Grenier de la Cave.*** Le retour de ce mot rencontre quatre vers de Jaccottet qui m’accompagnent ce printemps, pris dans un article plus long (Note sur la création), et lus presque chaque jour avant la tenue de mon journal manuscrit :
Au moment où le soir approche dans le jardin d’été
laissant apparaître la lune
je cueille une grappe de raisin sombre :
elle rafraîchit mes doigts.

L’omniprésence de l’œil, jamais nommé, du globe, lui aussi sous-entendu, leur alignement avec le fruit sombre dont on ne peut savoir s’il est raisin noir ou blanc dans l’obscurité ou l’ultime contre-jour, tout cela m’obsède délicieusement et me ramène à la racine commune d’opale et d’optale (La forme optal, remonte au b. lat. optalius [vies. ds TLL], lui-même prob. influencé par le rad. gr. ο ̓ φ θ—, tiré de ο ̓ φ θ α λ μ ο ́ ς « œil », cette pierre ayant la réputation d’être bonne pour les yeux). J’évolue dans un milieu où la Beauté est sur toutes les lèvres, hélas trop souvent à la manière d’un cosmétique. Je l’ai évitée avec application pendant de nombreuses années. Il y a fort affaire ailleurs et les mauvaises rencontres sont inévitables dans les lieux trop mal fréquentés. Mais voilà deux ans, un élève a remis la notion au cœur de mon travail — et quand je dire cœur, je parle à la fois du milieu et du courage —. Beauté est apparu dans sa bouche et non sur ses lèvres. Ce n’était plus un refrain, mais un mot. Il fallait que cet élève lui-même soit, je crois, à un endroit de bascule, de rupture, sans peut-être en avoir bien conscience, comme un qui est sur le point de s’apercevoir qu’il a embarqué sur un navire à destination toute différente de celui qu’il avait cru prendre, alors que dès le départ elle était écrite noir sur blanc sur la coque et les voiles. Il ne comprendra pas avant de nombreuses années pourquoi je le remercie régulièrement de ce moment où le mot est entré dans ma vie, par son intercession. Ce n’est pas grave, je ne suis pas pressée. Quand l’élève est prêt le maître apparaît dit-on. Mais on connait rarement son rôle dans cette coïncidence.
19/04 [JAUNE] Couleur du merle. ** En chaque chose nous sommes : j’entendais le ministre de l’intérieur aux premiers temps du mouvement des Gilets Jaunes dire, sans bien sûr s’en apercevoir, Gilets Jeunes. Comme dit le psychanalyste pour clore la séance : nous allons nous arrêter là.*** Hier, un merle est apparu dans le jardin. Or, ces jours d’avril sont l’occasion renouvelée de penser à un petit garçon extraordinairement perspicace et qui a changé ma vue. Un matin qu’il sortait dans la rue avec sa mère, un merle se tenait sur le trottoir, aussi sûrement qu’elle tenait son garçon par sa petite main. Appliquée à parfaire l’éducation de son fils, elle lui demande de quelle couleur est l’oiseau. Derechef (je me plais à croire qu’il n’a pas hésité une seconde), il répond : « JAUNE ! ». Je tiens cette histoire de sa grande conteuse de sœur. Le merle du jardin, je ne le vois pas tous les jours, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y est pas. Tout comme le loup, d’ailleurs.

18/04 [SOUHAIT] Des choses que l’on désire vivre, que l’on a vues en rêve — éveillé ou non —, qu’on ne cesse de voir et d’entendre, qui nous appellent d’un nom secret qui est le nôtre, que nous ne connaissions pas pourtant et qui prennent corps sur un plateau de théâtre. La mise en scène est une œuvre-fée. Parfois, dans nos langues différentes, la même chose se dit à plusieurs voix et on croit bien sentir les âmes résonner par sympathie autour d’une idée modeste et flamboyante comme un brasero sur un parking d’hiver. ** Je suis fatiguée
D’une fatigue qui jamais
Plus ne disparaît
Comme par la vieille magie
Des paroles douces
Ne sait plus se changer en plume
D’oreiller repu
En duvet de légèreté
Pour le lendemain
Prendre à la légère la charge
Héroïque du jour le jour
Où modestement
J’excellais du matin au soir
Aux fourneaux, aux draps
Au regain d’affection dû
Aux petites choses
J’ai oublié quand
Quand les nuits ont cessé de bénir
D’un baiser aux yeux
Clos du même soupir facile
Qu’a l’enfance tendre
Mon vieux bonhomme de sommeil
Quand une vraie nuit
M’a-t-elle bercée, dormie ?
J’ai oublié quand
Seule la fatigue me reste
Et si je pouvais
Comme dans le chaud de la neige
M’endormir en elle
Cela serait si beau, ma belle
Que, vois-tu, rien d’autre
Plus jamais ne souhaiterais *** Les Fées fâchées sont celles à qui on n’a plus laissé qu’un souhait à formuler. Un souhait pris en otage. Un souhait pour réparer. Elles passent après Carabosse. On pourrait croire que ça leur plaît ce rôle d’héroïne, mais ce serait une grossière erreur. Elles passent après Carabosse comme les bonnes après les enfants mal élevés. Et que je lave, et que je recouds. Si elles étaient passées en premier, elles se seraient penchées sur le sens, la force et la beauté. Mais là, il ne leur reste plus qu’à limiter les dégâts. Et les têtes déçues du couple royal en prime. Ah ? Ne peut pas mieux faire ? Non, les Fées fâchées font avec ce qui reste et on n’a jamais vu une cheffe étoilée avec la cuisine du frigo. Bref, ça les fâche.
17/04 [TOAST] Le verre se lève et tous les corps à sa suite. Les oreilles se dressent et nous entrons dans la solennité de l’instant présent, qui ailleurs se dérobe le plus souvent, comme une porte invisible devant laquelle nous passons en courant. En Géorgie, le toast peut durer plus d’une heure. Qui parle sait qu’il en va de son honneur de tenir son auditoire en haleine, je veux dire : respirant, vivant, dans cet instant et de le nourrir avec la chair de la langue. Il boit les paroles avant le contenu du verre et le vin scelle l’instant, de son cachet rouge ou doré. Nous nous sommes de si près tenu.es autour d’une table ronde. L’un ou l’autre a parlé pour tout le monde, visible et caché, mais présent. Omniprésent. ** Drôles de poèmes
Brefs, têtus dans ce temps si long
Ponctuation ?
Pas de pas hors de la maison
Pas de vers non plus
D’humeur à se promener loin
Flemme ? Endurance ?
De l’étroit cadre japonais
Net, minimaliste
Pas de verre hors de la maison
Les habitants trinquent
Contre les écrans, les cristaux
Liquident l’échange
Des fluides au mot Santé !
Or les vers eux savent
Creuser des tunnels de cristal
De bouche à oreille
Où les courants passent et repassent
Sans regarder l’heure
Sans masque, nus comme naïade
Je tiens pour voir
La salive des longs baisers
Le vin des débats
Pétiller de mon vers aux vôtres. *** Il faudrait faire un livre des toasts ravalés.
16/04 [OR] Dans la conception de L’Enlèvement au Sérail, l’esthétique « papillote orientale » était d’emblée bannie. Les petits brillants au ventre nu des femmes, les coussins dorés, les voilages légers ne nous faisaient même pas sourire. De tout le souk traditionnel nous n’avons gardé que la Lune — qui est à tout le monde — et les pantalons amples et confortables pour profiter des assises basses. Le farsi s’est substitué au turc d’opérette, Omar Khayyam est venu boire du vin imaginaire avec le Pierrot lunaire et son frère de la face cachée. Or — qui est le plus bel outil de coordination du français, qui roule sur la langue comme l’alcool en bouche —, l’or n’a cessé d’irriguer ma pensée depuis et les écrits hors sérail se noient dans cette suavité infinie. À la réflexion, c’est l’effet d’une incubation lente : Salammbô de Flaubert et l’Or de Cendrars, m’avaient très tôt inoculé cette fièvre qui fabuleusement enrichit. ** Qui entrait au Sérail par la porte basse, Selim le couvrait de son or. L’éclat de bienveillance fatale qui dansait dans le flacon scellé de ses yeux rayonnait d’or pur. En un éclair vous saviez que vous étiez, enfin, arrivé. La certitude de ne plus jamais vouloir repartir vous ceignait la taille d’un collier d’or sans fermoir, ou le doigt d’un anneau précieux qui ne se pouvait plus retirer, ou l’oreille d’une boucle infinie. Ce bijou, qu’il vous attribuait, si fin soit-il, vous couvrait d’or des pieds à la tête. Enfin, il posait sa main sur vous, sa main d’or souple et chaud, et toutes les noces, toutes les bénédictions fondaient ensemble sur votre âme.
Personne, cette règle a déjà été ici évoquée et transgressée, personne n’entrait jamais dans la chambre de Selim, que la Soigneuse et très rarement Osmin. Le Pacha préférait recevoir, une fois le cabaret fermé, dans les coussins encore marqués des corps lourds et éprouvés des invités, qui tremblaient de froid et d’épuisement, robes malmenées, smokings chiffonnés sur le trottoir, dans cette heure d’avant l’aube en attendant que leurs chauffeurs, qui dormaient d’un bienheureux sommeil artificiel, viennent les tirer de ce mauvais pas de trop, de ce mauvais calcul qu’avait fait leur orgueil en s’aventurant au Sérail par la porte haute.
L’or est tendre, malléable, compréhensif, il garde la mémoire des larmes et des rires et la plupart des bijoux dont nous soulagions les clients devaient être refondus, tant ils suintaient la misère et la méchanceté.
On racontait dans les murmures du Sérail, une histoire d’or que je raconte à mon tour sans avoir la moindre preuve de sa véracité, mais qui me trouble encore aujourd’hui. Il se disait qu’Osmin avait à plusieurs reprises — qui se comptaient sur les doigts d’une main de voleur —, conduit jusqu’à Selim l’un ou l’une d’entre nous dans le cabaret désert. Il convenait de se dévêtir entièrement, ne conservant que l’or qui ne pouvait plus se retirer. Alors d’un coffre que personne n’a jamais vu, Selim sortait tout l’or de ce monde, le réchauffait dans ses mains et vous en couvrait, jusqu’à ce qu’il ne reste au fond du coffre qu’une minuscule clé de vil métal. Ensuite… ensuite, il ne se passait rien. Mais toute la perplexité du monde emplissait les yeux du Pacha, jusqu’à étouffer complètement leur étincelle d’or. Cela pouvait durer des heures. Il est dit qu’une fois Selim aurait soupiré si fort que les colliers et les bagues avaient tremblé sur le corps qui les supportait, resserrant autour de lui leur étreinte d’angoisse. Mais il se raconte également qu’il pouvait parfois rire très doucement, chantant pour lui seul une chanson ancienne et qu’en une seconde l’éclat d’or envahissait son œil jusqu’à devenir un fruit jaune du jardin des merveilles. La chaleur de l’été vibrait alors dans les bijoux et l’enfance du soleil inondait le corps qui les supportait.
Osmin, même nu, dans les bains de vapeur, ne laissait voir aucun or qui ne se puisse retirer. Il ne souriait jamais. Il gardait jalousement au fond de sa bouche les énormes dents de sagesse que Selim lui avait offertes.
— L’or, si tu en as besoin, il est toujours avec toi.
— Je n’ai besoin de rien, Bassa, je suis toujours avec toi.
Quand à sa plus grande surprise l’un ou l’une d’entre nous arrivait à vouloir quitter le Sérail, Selim lui retirait le bijou. Simplement.
Tu reprends ta liberté, je garde ta captivité.
Mais la nuit, bien loin du Sérail, on pouvait encore boire à grands traits le vin de lune de ses yeux d’or. Et le tatouage invisible de sa main nous protégeait du froid et de la peur.*** Or voici l’hiver de notre déplaisir indéfiniment prolongé. Heureusement les oiseaux s’en foutent.Depuis un an, c’est le vin des morts qui m’aura le plus manqué. Celui dont on verse quelques gouttes au sol, après avoir trinqué avec les ami.es réuni.es à cette occasion unique, indispensable.
15/04 [COLLOQUE] Au féminin : occasion de partager un logement avec des universitaires, pour une durée comprise entre 25 minutes et deux jours. Au masculin : Hoquet collé de loquacité. ** Des mois après les faits, on me demande de réaliser pour deux mois plus tard, un article de mon intervention dans un colloque. L’espace d’un instant, je suis tentée d’écrire ce qu’il m’en reste. Le bon sourire d’un ami de longue date, l’enthousiasme d’un béotien drôlement bien renseigné, l’absence de ma source principale — une grande honorable vieille dame —, la rareté de mes pairs dans l’assemblée, l’incertitude d’avoir fait entendre que les règles de la vie en société s’appliquent dans les relations des personnages de comédie, les questions à feu nourri toutes dirigées vers l’autre intervenante, ayant eu le malheur de plancher sur un sujet identifié comme jeu de massacre par une grande partie des spécialistes en présence. Ce bilan peut sembler bien sombre, il n’en est rien : il est un grand avantage dans la partie à bien connaître les forces en présence. On peut dès lors choisir de ne plus travailler qu’avec un bon sourire et renvoyer le reste à ses chères études.*** Voilà quelques mois (après quasiment un an et demi de faignasserie) j’ai enfin mis en article mon intervention au Colloque Offenbach dans le texte. Ce journal porte les nombreuses marques de ma joie et de ma fierté suite à l’invitation qui m’avait été faite pour rejoindre mon très cher ami Jean-Claude Yon et toute la sérieuse bande internationale de musicologues sur les bancs de La Sorbonne. Je savais qu’allait immanquablement se renouveler l’expérience d’être la seule de mon espèce, — comme lors de mes participations au Festival de l’Empéri où les instrumentistes me considéraient avec la compassion et la perplexité qu’ils auraient pu accorder à une joueuse de gaffophone quand je révélais ma condition : comédienne. Ah… Récitante ? Non, plutôt diseuse. Il y a une différence ? Je suis par cœur. AH BON ?!? — . J’avais alors décidé d’assumer mon état jusqu’au bout en ne rédigeant pas mon intervention, afin de ne pas la lire, mais de partager dans la forme aussi bien que dans le fond, ma pratique. J’avais donc « improvisé » et sur ce mot il faut bien s’entendre, l’improvisation n’étant pas cet à peu près dont nous gratifie à l’envi chaque micro-trottoir ou autre interviews à l’arraché lors desquelles on peut voir un ou une malheureuse se faire interroger dans un ton impérieux qui n’est pas sans rappeler les meilleures heures de l’inquisition sur un sujet tout autre que celui qui le meut et toujours polémique à souhait. L’improvisation s’appuie dans le texte comme pour la danse ou la musique sur des techniques, qui s’apprennent, et se travaillent. Bref, j’avais appris un canevas, répétée, en la minutant, mon intervention devant de bienveillantes personnes qualifiées, en sorte de tenir le temps qui m’était imparti sans avoir recours à une lecture ou à un par cœur. Passer à l’écrit n’a pas été une sinécure : même si on n’est pas du sérail (!), ce type d’article demande un minimum de forme qui ne s’accommode d’une simple retranscription de la parole. Le résultat de cette entreprise est consigné dans le volet Écoles de mon site, au cas où. Mais ce qui m’importe de noter ici, c’est qu’en réalisant cet exercice, j’ai enfin compris comment je souhaitais écrire mes traversées d’opéra. De façon fragmentaires, dans une sorte de journal qui ne passe pas sous silence les associations libres qui se proposent avec le sujet principal. Un peu comme j’élabore une mise en scène. Un peu comme je tiens ce journal.
14/04 [VACHE] Sa robe moutarde lui allait « comme un coup d’éventail dans l’œil » est l’alternative élégante du « tablier à une vache », et dit mieux la maladresse qu’il y a à ne pas savoir s’habiller soi-même passé l’âge de 7 ans, pour le côté pratique et de 21, pour l’esthétique.**J’ai ce souvenir de mon amie Julie me racontant qu’au début du XIXe siècle un peintre français avait réalisé un tableau de vaches qui plut tant que par la suite elles étaient devenues le modèle de référence en matière bovine. On les copiait et plus personne n’allait aux champs pour en voir de vraies, pour peindre d’après nature. Cependant, quand on les regarde de près, quand on les regarde vraiment, non pas seulement le signe vache qu’elles donnent, mais bien comment elles sont faites, non pas peintes, mais montées, ficelées, fabriquées, on s’aperçoit vite qu’elles ne tiennent pas debout. Littéralement : si un dieu cruel et blagueur s’amusait à leur souffler une incarnation, comme à Pinocchio, elles ne pourraient pas tenir debout ni vivre. C’est un souvenir flou, il devrait être mieux étayé, pour être crédible, à moins que ce ne soit un rêve… J’y pense souvent. Notamment en regardant des personnages que créent les interprètes sur les plateaux d’opéras. Un nombre certain ne tiendrait pas debout une minute si on les sortait dans la rue, à l’air libre.*** Mon ami et collaborateur Victor Duclos nous tire des situations les plus potentiellement calamiteuses par l’emploi à propos d’expressions imagées. « Une vache après l’autre » figure en bonne place parmi mes préférées. Comme à un comice agricole, contrepoint ironique de l’existence même.
13/04 [LOGEUSE] Je constate parfois que l’aventure de la Dose de Poésie s’exfiltre dans mon travail. Elle est l’invitée, la chérie, l’attendue, la petite fille qu’on appelle Aimée ou Bénédicte à sa naissance. Elle agit sans moi et m’agite parfois sans ménagement, déroute mes beaux projets de cohérence dramaturgique, de justice rendue à l’œuvre ou à l’histoire. Elle est ma chuchoteuse : je ne comprends pas ses mots et voilà que tout est pourtant réinventé. Je loge en la poésie une confiance sans limites — ce que je me garde bien de faire subir à mes proches —. Et voilà qu’en ce jour de fatigue, je reviens dans une petite rue où j’enseignais il y a tout juste vingt ans. La façade de l’hôtel borgne qui s’y trouvait a été repeinte en blanc et ornée d’ombres de ramures chantantes qui caressent presque ma joue au passage. L’enseigne d’alors, je l’ai oubliée, mais à présent, l’hôtel s’appelle Poème.
** « La terre s’est ébrouée une bonne fois comme pour se débarrasser de tous ses parasites. Cette bonne vieille planète-chien en a eu marre de nous trimballer. Sa grosse carcasse s’est fatiguée de nous, après cette longue histoire d’amour égoïste.
Si incroyablement vite. Je n’ai pas l’intention de devenir l’historienne des Catastrophes ».
J’avais 19 ans quand j’ai écrit un texte qui commençait par ces quelques lignes. J’avais, il faut dire, un problème de logeuse à petite échelle qui avait le mérite de m’interroger sur la notion d’habitat et d’hospitalité. La dame en question était une descendante en ligne directe des Ténardier. Petite, sèche et mauvaise comme la gale, elle extorquait des étudiantes en mal de logement en louant à prix d’or des chambres dans un pavillon excentré, qu’elle venait de racheter à une voisine mourante et qu’elle faisait semblant de retaper avec pour seule aide une pauvre fille de la DASS, qui à 25 ans avait déjà morflé pour toute une vie et qui lui servait par surcroit de maîtresse. Il y avait une salle de bain pour deux étages bien remplis, c’est-à-dire une pièce où se laver, et qui était également le seul point d’eau. Ma chambre, comme à peu près toutes les autres, était meublée d’un lit à ressort d’un inconfort de purgatoire et d’un microcanapé en velours chocolat râpé et défoncé comme pas permis, dans lequel j’ai lu l’intégralité des pièces de Marivaux, du Journal d’Anaïs Nin, des romans de Flaubert en buvant du thé au caramel que je faisais chauffer sur le petit réchaud qui tenait à chacune lieu de cuisine et de chauffage d’appoint. Les plus chanceuses avaient une table. C’était loin de la Fac à flanc de montagne, des cinémas, des bars et de la moindre épicerie, dans une sorte de faubourg résidentiel qu’on ne pouvait rejoindre qu’en longeant le stade en n’en menant pas large à la nuit tombée. Comment avais-je échoué là ?… Eh bien par la fenêtre de ma chambre, on voyait un cerisier magnifique qui aux premiers jours de septembre avait emporté le morceau.
La logeuse l’avait fait couper moins de deux semaines après mon installation.*** Parce qu’il a fait très chaud soudain, j’ai remis mes pieds dans les sandales que j’avais achetées à Sofia et mes pas ont naturellement pris la trace de ce printemps-là. — un mois de résidence d’écriture en Bulgarie —. Je longeais la bordure parisienne, mais en suivant le plan de Sofia et chaque pas qui m’emmenait vers ma répétition me ramenait simultanément là-bas. Et comme je traversais le Parc de la Villette, je me suis retrouvée assise dans ma cuisine avec vue sur les arbres de ce carré d’immeubles où j’avais trouvé à me loger. Червената къща, ma logeuse, la Maison Rouge, la maison-mère, m’avait pourvue. Luxe de l’espace, le seul. Très peu de meubles — De quoi avez-vous besoin pour travailler ? Une table, un lit, une machine à laver, une connexion — en prime, il y a du plancher, une étrange moulure ornementale ressemblant à un sein contre le mur blanc qui fait face au lit, une bibliothèque qui tient deux côtés d’un grand salon donnant sur la rue la plus bruyante de la ville, absolument vide — ses rayonnages ploient pourtant sous les ding des trams et leurs coups de frein métallurgiques — assortie au parquet : on pourrait retourner la pièce comme une boîte à sons sans que son occupante occupée s’en aperçoive, mais surtout, dans la cuisine il y a une planche contre la fenêtre qui tient lieu de table d’appoint, grossièrement peinte d’un coup de blanc, comme le reste de la pièce. Elle fait corps, et de là on voit d’une bonne hauteur la canopée du parc semi-sauvage enfermé dans gigantesque pâté de maisons, une voiture rouge désossée qui rappelle gaiement le chaperon du conte. Impossible de distinguer dans cet ensemble géant les voisins d’en face, seules leurs lointaines fenêtres, parfois éclairées.
J’y reviens souvent, quelle que soit la table où je me suis assise pour écrire, mais l’entrée des sandales, c’est une première. Hansel et Gretel sont passés par là, avec leurs circuits (maison-marche-maison-marche-maiosn en gâteau-feu-marche-eau-maison) et cette fois-ci, tous les alentours réapparaissent : parcs, rues, cafés, trains… où j’écrivais sans papier, moi-même terrain de jeu de la pièce qui disputait sans arrêt, prenant toutes les voix des personnages dans un brouhaha familial.

12/04 [ASSUMER] Je porte le chapeau de Gardefeu qui allait si bien à Gontran. C’est-à-dire que je l’emporte, sur ma tête, une fois le spectacle remis dans sa boîte d’où il ne sortira plus jamais. Je prends toute la responsabilité de ce qu’il a changé change et changera la vie de ceux et de celles qui l’ont fait et qui l’ont vu, même de manière infime, invisible… car bien qu’intraçable, la Cellule Pontévédrine Infiltrée, demeure une cellule : vivante et apte à se reproduire sous les formes les plus inattendues. En cette heure où tout le monde se bouscule pour dire j’assume à la moindre occasion, j’emporte le chapeau. ** Il faut bien comprendre qu’à présent quand une personne dit qu’elle assume, elle ne prend en aucun cas sur elle tous les péchés du monde. Elle ne fait pas non plus allusion, plus modestement, à la moindre intention de se prendre en charge, non plus que les conséquences de son inconséquence. Elle ne consent pas lucidement à ce qu’elle est du point de vue psychique, moral, social, etc… Si tel était le cas nous pourrions régulièrement être très très en colère, puisque passée la déclaration (« Mais j’assume ») nous ne voyons, comme sœur Anne, rien venir. Bref, nous pourrions nous sentir floué. es, méprisé. es, joué. es, en associant ce mot aux définitions qui précèdent. Mais pas du tout, c’est à une autre que ce « J’assume » d’apparence fanfaronne, condescendante et vaine se réfère : Prendre ou accepter, mais sans le faire sien, c’est-à-dire se donner ou recevoir à titre d’hypothèse comme base d’une recherche d’un raisonnement (CNRTL). Sans le faire sien. C’est plus clair comme ça non ? Quant au « raisonnement », ne cherchez pas, c’est purement ornemental.*** Comment rester vivant.es ? En novembre dernier, dans la tourmente du reconfinement, cette question contenait toutes les autres. La précarité à laquelle les élèves faisaient face, dans un quotidien inédit qui s’installait pour durer, doublée des affres d’une vie professionnelle d’avance marquée du sceau d’une crise économique et culturelle sans précédent, laissait peu de place à une réflexion de fond. Le temps lui, pourtant, nous en était donné. Nous sommes parvenu.es à tordre le cou rapidement à la question de l’utilité, du sens, qui ne pouvait se poser vraiment, tant elle était chahutée par un brouhaha sur l’essentiel et l’inessentiel qui, saturant les réseaux sociaux, risquait de nous arrêter définitivement dans un aquoibonisme d’hibernation. J’ai assumé qu’il n’y a pas de civilisations sans histoires, et que c’est à nous de tenir les contes. Les élèves ont eu la grâce d’accepter cette prémisse. Nous nous sommes donc penché.es sur les gestes qui demeuraient possibles, et, à nous, nécessaires dans ce monde de barrières…
11/04 [DANTESQUE] Trois classes lilliputiennes en gilet jaune au bord du carrefour-monstre de la Porte de la Villette, sous le périphérique rugissant, avec leur frêle garde d’adultes prête à mourir pour elles. Une institutrice, vaillante et vigilante, lance : là, ça va être dantesque, mais ensuite le pire sera passé. Dans le petit matin périparisien, ce mot comète dans le ciel des petits, surgit en épiphanie. Comme j’ai pu Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire, j’entre dans la capitale en suivant les 7 cercles de l’Enfer, au milieu du chemin de ma vie parisienne. ** S’adjectiver pour le poète est une forme de consécration. Hugolien, rabelaisienne, rimbaldienne… Dantesque : relatif à la poésie de Dante, donc repérée, reconnaissable entre mille. S’adjectiver c’est être reconnu d’utilité publique, linguistique, langagière, stylistique. Cette fameuse utilité après laquelle (dés) espèrent les artistes en occident… Dantesque fait bien entendre le complet chaos, la toute petite taille de l’humain face à la catastrophe, au cosmos, à ce qui échappe, du froncement de ses propres sourcils au saccage de ce qui protégeait son espèce, et qui s’est retourné comme un gant que quelques nantis jettent sans plus s’en apercevoir aux visages de la multitude, depuis longtemps à terre, incapable de le relever, d’en parer le coup, d’en mordre la main. Oui, je m’égare sûrement, mais que faire d’autre une fois sommé ce labyrinthe concentrique ?*** Il ne reste plus qu’un grand cercle dans l’eau.
10/04 [QUESTION] J’ai une microquestion. J’ai une toute petite question. Les élèves craignent de me déranger. J’ai montré les grosses dents pour avoir la paix pendant que je faisais de la lumière. Mais surtout pour les inciter à chercher avec leur tête comme dit Mère-Grand quand un objet s’est perdu. J’ai une dernière question, dit l’un d’eux. Oh non ! Mon cœur fond. Plus de question : fin de la conversation. Mais finaud, il nuance : une dernière question, pour l’instant. La douzième des fées, celle qui n’avait pas encore formé son vœu, s’avança alors. Et comme elle ne pouvait pas annuler le mauvais sort, mais seulement le rendre moins dangereux, elle dit : « Ce ne sera pas une mort véritable, seulement un sommeil de cent années dans lequel sera plongée la fille du roi. » ** C’est devenu une rareté, la question. La vraie question. Celle qui attend une réponse ou une autre, qui n’est pas déjà contenue dedans. Pour excuser du peu (d’intérêt) on dit : c’est une question rhétorique, mais la rhétorique, justement semble être le cadet des soucis des lieux où pullulent ce type de questions, prémâchées, prévomies. Ces questions zombies contaminent la langue par l’oreille et bien vite, on ne trouve plus une personne en capacité de demander vraiment quelque chose… C’est-à-dire d’écouter la réponse qui lui sera faite, d’en accepter la main tendue et sûre alors qu’elle s’est lâchée dans le vide en admettant son ignorance, son besoin, son urgence, son désir. Et il n’en va pas autrement de ce que nous ferions bien de bien nous demander à nous-mêmes.*** — Qu’est-ce que tu vas garder ? — Et toi qu’est-ce que tu vas garder ? Cette question en miroir apparaît entre le frère et la sœur dans le dernier épisode de notre série Où es-tu Mélisande ? Elle sous-tend toutes les autres, et par extension tous mes travaux, toute création, toute vie humaine. En passant du chef-d’œuvre au vide-grenier. La mémoire c’est d’abord ce qu’on oublie. Et ces valises qu’on ne porte plus.
09/04 [EXIL] Le partage d’une utopie est à la fois voyage et usage. Ce lieu qui n’a jamais existé, ceux et celle qui l’ont connu, voire créé, en porte une part, simultanément tout et partie. Leurs rencontres occasionnelles comme leurs retrouvailles exceptionnelles, superposent ces cartes précieusement conservées ou oubliées et, ce faisant, en ravivent les couleurs d’une façon saisissante, poignante, à tout dire. Mais l’on dit peu. On se dit : Je suis de là, mais seulement à soi-même. Il est si délicat le sol de l’utopie, quand on frôle l’idée d’un retour possible. ** Nous sommes loin du Pontévédro. Tou.tes ses ressortissant.es croient dur comme fer être expatrié. es. Et de reconstituer à grand renfort d’alcool, de rituels et d’imagination le parler du pays et les fêtes nationales, en pensant chaque jour à la mère patrie, — qui avec envie, qui avec terreur, mais tou.tes avec une sévère nostalgie, qui leur fait couler le nez et les yeux et embrume leurs esprits d’airs traditionnels dont les couplets échappent obstinément —. Tou.tes sont en réalité en exil. Pas de retour possible : le Pontévédro n’existe pas, mais ses ressortissant.es, bel et bien.*** Pelléas comme son frère Golaud veut s’en aller le plus loin possible d’Allemonde, bientôt rejoint dans ce souhait par Mélisande. Le piteux état du royaume avec ses pauvres qui dorment dans des grottes et meurent de faim sur la grève, abondamment commenté dans la pièce par les servantes bien plus loquaces qu’à l’opéra, finira par leur servir l’exil sur un plateau, comme une tête coupée. Aucun de ces trois-là ne seront encore là pour le voir, mais les autres ? À quoi ressemblera leur exil ? Un vieillard, une femme âgée, un petit enfant et un nourrisson… Un exil de nantis abrité sous les ors de la République ? (Il y a au bord du lac d’Annecy une maison — un manoir, vraiment — qui abrita un fils de didacteur à haut potentiel et nom de poupée. Enfant, j’avais reconnu le lieu aux actualités et je m’étais chiffonnée de savoir qu’une vue pareille avait été donnée à un si triste individu. Aujourd’hui encore, passant alentour, un pincement au cœur persiste). Ou bien un départ à zéro, exsangues d’argent ? Une vie sans protection ? Une fuite ?… Cette dramaturgie offre une manière de poignée de main entre la fiction d’Allemonde et celle du temps présent. Rien de neuf dans cette pratique. La guerre de 14 en précipitant le symbolisme dans un no man’s land de feu, de froid et de boue, en instauré à l’échelle mondiale les petits fratricides en famille, a déjà réalisé une collusion stylistique d’une autre trempe.
08/04 [L’UNE] Les Chinois ont aluni sur la face cachée. Nous connaissions l’autre.
** La grande Hune au petit perroquet… La femme d’Attila aimait les couleurs. Quant à celle promise de la super lune… auprès de qui peut-on déposer une réclamation ?*** L’une et l’autre : écriture inclusive, c’est pas sorcière.
07/04 [HEURTOIR] De retour à la maison-mère, un cadeau m’attendait. À l’instant où le papier de soie découvre l’objet, la Reine-Maman m’annonce : C’est une boîte en os ! Frisson d’horreur monté des profondeurs — soudain, c’est l’été à Porquerolles et mes parents, toujours soucieux de mon instruction du monde, tentent de mettre dans ma main un os de seiche. Rien n’égale la terreur de cet instant de plein soleil, sur une roche surplombant l’eau turquoise. On se doute que les occasions pourtant ne manqueront pas dans la vie de cette petite fille friable. Mais par la suite, la sidération l’emportera, ou la colère, ou le rire. — Ma mère m’avait assuré d’avance : si ça ne te plait pas, on peut l’échanger. Et sans attendre, elle m’emmène dans cette curieuse petite boutique de chinoiseries, presque intrigante dans cette morne petite ville de province. Mais passé le seuil, ce rendez-vous avec le mystère est irrémédiablement raté. Mon œil passe sur tout leur stock, — on peut l’échanger — et pour une main d’or articulée sur un montant, servant communément à frapper aux portes, afin d’en obtenir l’entrant. Je n’avais à cette époque aucune porte mienne où la fixer, mais l’échange se fit, de la boîte en os à la main d’or. Depuis, j’ai reçu une bourse (d’or) de la Fondation Beaumarchais pour mon adaptation à l’opéra de La jeune Fille sans mains des Grimm — dont le nom sent assez son châtiment —. Mais c’est hier seulement, en passant devant une porte discrète ornée d’un heurtoir, que le nom a enfin échangé une poignée de main avec l’os. ** Une jeune femme en turban, assise sur un gros pouf de cuir sombre au milieu des icônes, au mur, au sol d’une petite cour de lumière fraîche. Lasse, faussement débraillée : le décolleté qui bâille promet plus qu’il ne tient. J’envoie ce tableau à une amie de Grèce, photographe de merveilles dont je réalise d’un coup que je n’ai plus de nouvelles depuis… des semaines, des mois. La poésie de ses images accompagne chacun de mes projets — elle sait débusquer une bête dans un rideau de dentelle, sauver les dernières miettes des offrandes de Pâques dans des petits paniers à napperons, dévoiler le ciel, cette chambre bleue de l’amour comme on ouvre un lit — mais la femme autour de l’œil, je l’avais perdue de vue. Pour mon tableau, elle m’envoie la photographie récente d’un heurtoir, en tout point semblable à celui que le mot du jour tient dans sa poigne d’acier depuis un an. C’est le même heurtoir, il n’y en a probablement qu’un à présent qui sert à toutes les histoires.*** À force de cogner nos têtes contre les murs, une porte apparaîtra peut-être, mais nous n’en serons jamais que le heurtoir. Et le heurtoir reste à demeure.
06/04 [EMBÂCLE] Legs du poète Yves Préfontaine, dont l’art peut-être consiste à embâcler le temps d’écrire un poème les facettes versicolores de son existence — anthropologie, jazz et liberté — en une sorte de creuset liquide, de pré-fontaine vraiment, car rien n’y coule de source qui ne soit retenu un instant de longs mois dans ses glaces et ses bois flottés. Le croiser plus tôt, eut été tromperie, déception… embarras, en un mot, déverbal de l’ancien verbe embâcler, tandis qu’à présent me voilà riche de ce curieux filet à papillons d’hiver, qui s’entend mâle ou femelle, chapeauté ou non de son accent circonflexe. Le poète a tenu (sa) parole de toutes les manières. ** Quelque part, des gens en hiver contemplent cette catastrophe enneigée depuis leur fenêtre. Le virus crée des embâcles humains devant les commerces d’alimentation et de médicaments, le Gosplan a encore connu un gros loupé, alors même que le bloc de l’Est a fondu et liquidé ses stocks de chaussures en taille 43 et de boîtes de petits pois depuis 30 ans déjà. Chacun cherche son masque, pour certains une excuse en forme de cache-misère pour leur honneur perdu bien avant la bataille, pour d’autres, un outil de travail indispensable à la survie.*** Une enclave d’hiver. Allemonde en dedans ces habitants, le gel au cœur de l’arbre. Les larmes d’Arkel, pleurées en son for intérieur, intime forteresse, embuent irrémédiablement son regard, floutent ses perspectives, l’isolent dans sa fourrure. Pas de borgne pour la succession du roi aveugle est roi. Un royaume sans fées : la fontaine qui guérissait les yeux des aveugles n’est plus qu’une légende gênante dont on ne parle plus.Yves Préfontaine est ici salué à nouveau.
Qu’est-ce que l’embâcle des larmes retenues m’empêche de voir ?
05/04 [QUAND] Ces espaces où le comment n’a plus de place, et le où même se retire, puisque la seule question qui vaille c’est quand ? Quand sommes-nous ?
** Quand c’est effacé. Il va nu sans ses jours, à peine un chiffre en sautoir, qui n’est pas sa date, mais son âge depuis que Où n’a plus qu’une réponse. Quand la Jeanne est entrée à la maison de retraite, je lui est apporté un petit calendrier dont on arrache chaque jour une feuille. Il sert de décoration : même si les femmes qui s’occupent d’elle le mettent quotidiennement à la page, il est trop loin de ses yeux, et de son cœur pour qu’elle en saisisse le détail de la date. Et finalement nous voilà sur la même longueur d’onde : c’est la semaine des 4 jeudis pour toutes les deux.*** Le matin, toujours plus tôt. L’après-midi, de plus en plus ça ressemble à dimanche, ça ressemble au mois d’août quand c’est déjà trop tard, quand on a basculé de l’autre côté des possibles. Le matin, il y a la place pour une forêt, une grande respiration, des idées, des échanges et des mots. « La journée qu’on voit clair et qui dure jusqu’à ce qu’elle soit finie ! », oui ! Le matin vraiment, après ça se rabougrit. Quand tombe l’après-midi, je voudrais toujours avoir ma journée de travail derrière moi. Alors ma volonté soufflée au vent comme aigrette de pissenlit, je resterais comme un lion sans dent, qui n’aspire plus qu’à l’heure tranquille d’aller boire avec ses congénères.
04/04 [TONNERRE] Ce sont toujours les élèves qui travaillent le plus qui font le plus de progrès. Isabelle de Charrière écrit vraiment bien. Et j’en suis surprise, encore et encore, fourbement, comme d’une attaque au coin d’un bois. Ces étonnements donnent la mesure de croyances désespérément vivaces en moi : celle qu’il existerait un être doué d’un don s’épanouissant de lui-même. Celle que l’écriture des femmes est médiocre. C’est un crève-cœur de porter encore ce genre de reliquat. Il faut que les injonctions soient bien puissantes pour résister après tant d’années à l’épreuve des faits. Je suis cette malade trop bien portante dont la vigueur nourrit la tumeur. Et comment m’assurer qu’en dépit de toutes mes précautions, je ne suis pas contagieuse ? **
Le tonnerre gronde
Muselé encore un moment
Par les chants d’oiseaux.*** Feux et tonnerre : un juron que j’aimerais faire mien, avec tous ses attributs.
03/04 [DEADLINE] Difficile de penser à péremption, — ça me rappelle qu’il y a un vieux pot de houmous entamé dans le fond du frigo… —. Mais ligne de mort, simplement pour évoquer une échéance qui n’a rien de fatal, sonne vraiment mélodramatique. Je suis en train de courir le 500 mètres haies — si tant est que ça existe, je ne cours jamais —, un dossier dans les bras. Il y a photo à l’arrivée. Un flash. Et je tombe raide morte. Les feuilles s’envolent dans le ciel du stade… Enfin, c’est une fois de plus passé, sans quoi je n’aurais pas le loisir de disséquer et disserter. ** Au début du confinement, nous avons mangé tous les yaourts qui s’ennuyaient dans le frigo depuis l’automne. À présent que je mesure à quel point le temps nous est donné, je regrette de ne pas avoir poussé l’expérience plus avant.*** C’est le printemps d’écrire. Il attend à la porte comme un chien sans laisse, comme les petits enfants qui veulent sortir absolument. L’échéance des jours à venir est passionnante — ce tournage, une aventure vraiment, des jours de salle obscure en plein feu comme un four au plus chaud — mais elle est douce aussi, car après nous irons dehors, l’écriture et moi.
02/04 [OBSERVATRICE] Inlassablement. ** Mais au monde se superposent, la carte des Villes Invisibles, des milliers d’histoires chuchotantes, le brocart des souvenirs ou leur pellicule mal vieillie, les rêves de la nuit qui pourtant échappent, le désir d’aller voir ailleurs si… Mais si le regard est assez aiguisé, assez pris dans le présent, alors tout cela s’assied en cercle et écoute aussi.*** Tu dis que mon regard pèse. C’est un regard qui a beaucoup servi, simplement. Un outil qui frise l’obsolescence s’il devient gênant sans que je le conduise sur cette voie. Un outil de travail que j’oublie de ranger dans sa boîte, comme les profs qui parlent trop fort dans leur petite cuisine après leur journée de salle de classe, où le masque d’Arlequin qui demeure à même la peau une fois ôté, laissant son empreinte en creux au visage et parfois même sa teinte, décalquée par la transpiration.
01/04 [FILIGRANE] Si délicat qu’il ne peut même pas supporter la jambe du m dont le gratifie l’enfance — mais qu’il laisse encore deviner cependant. Également : une chose qui est aussi son empreinte. **
Dans le calme de la fenêtre ouverte
Par instant on croit
Distinguer du jour étrange
Le filigrane
Puis un oiseau chante
Et cette croyance
S’envole*** Dans un square, un ami prononce le mot filigrane. Impossible de retenir dans quel contexte… La grue jaune, en face de nous dessine dans le seul espace encore vide du quartier un contexte qui absorbe tous les autres.
31/03 [TOURISME] Ce qui est difficilement supportable dans le devenir de la capitale, c’est qu’il condamne ses habitant.es à y vivre comme des touristes. Le pronostic de Gardefeu dans La Vie parisienne est prophétique : il est bien probable que Paris devenant de plus en plus une ville d’étrangers, dans la suite des temps, le Grand-Hôtel finira par envahir la ville tout entière. Alors, on ne demeurera plus à Paris, mais selon la fortune qu’on aura, on viendra y passer quelque temps pour faire de bons dîners, aller au théâtre… ** Ces mots en -isme avec leur tête de dogme, de religion ou de maladie parasitaire endémique, forment une famille peu fréquentable.*** Ayant grandi dans une station de ski, je ne crois pas au tourisme. Pour le dire franchement : on ne va pas se tirer les cartes entre gitans et je partage cette mécréance avec les enfants des prestidigitateurs et des forains. L’obstacle majeur, c’est que les touristes passent complètement à côté des lieux de leur séjour, puisqu’ils passent justement. Or, comme le disait une vieille femme avisée face à la mer du Nord « Regarde : c’est jamais le même ». J’ai très tôt renoncé, tentant de tromper mes démons en allant travailler ici et là. J’espérais, en frayant au jour le jour avec les autochtones, en apprenant leur langue au besoin, passer du côté familier de la barrière, là où l’on demeure. Illusion d’un autre type tout au plus, mais c’était si triste d’admettre que je ne pourrais pas être partout à la fois avec la même constance. D’autant que très vite mes goûts géographiques, copieusement nourris par la littérature, se sont démultipliés. Et voilà qu’un même intérêt me tirait à hue et à dia vers la Scandinavie, les Balkans et l’Asie, la Grande-Bretagne et toutes sortes d’îles éparpillées dans des océans dont je sais à peine le nom. Heureusement, Pétrarque met les pendules à l’heure en rappelant que « les hommes vont contempler les cimes des monts, les vagues de la mer, le mouvement des étoiles et le circuit des fleuves et qu’ils s’oublient eux-même ». Et voilà peut-être le fin mot du tourisme, une sensation de soi si particulière qu’on se trouve sur un vélo à Hanoï, dans un jardin au-dessus du Douro ou hésitant à plonger dans un petit lac glacé de la Vallouise… comme si nos silhouettes se détachaient d’un fond uniforme, visibles enfin à notre œil nu et rincé encore par le ciel lointain.
30/03 [ORALITÉ] J’écris beaucoup pour une qui ne croit qu’en ce qui se voise. ** Dans les échanges par écran, les nouvelles sont en train de se tarir. Même les mauvaises nouvelles ont mauvaise mine, en dépit de leur estampille « inédites ». Elles ont une gueule de chute libre, de course inexorable contre la montre et d’endurance. Si on est au chaud, nos routines font péniblement des recettes, difficilement des anecdotes. Le temps des histoires revient. Entre hier et aujourd’hui, une amie m’en a raconté deux : le chiffre 30 de Pasternak et les jours fériés de Ray Bradbury. Elle m’a également raconté un film, après avoir pris la précaution de savoir si j’allais le regarder. Quand bien même : je préfère quand tu racontes. Dans le temps, elle et moi nous partagions le même appartement bisangouin et aucun spectacle bon ou mauvais n’était à la hauteur du récit qu’elle m’en faisait le lendemain matin au petit-déjeuner dans notre cuisine penchée (une fois nous en avions lessivé les murs et les visites familières croyaient que nous les avions repeints, tant il faisait clair tout à coup dans ce boyau). En ce moment étrange, nous nous voyons par tous les deux jours, un rendez-vous du matin et nous nous racontons des histoires, en bonnes sorcières 2.0, chacune d’un côté de l’écran, toutes les deux dans la langue des histoires. D’ailleurs, je ne lui ai pas encore dit celle du doigt de l’ermite et celle du guerrier de l’enfant et des cibles…*** Mon collègue Renaud Boutin, le metteur en scène, a été un interlocuteur indispensable à l’écriture autour de Pelléas et Mélisande. Il a mentionné dans notre conversation, la phrase d’Yniold « Je vais dire quelque chose à quelqu’un », avec émerveillement. On m’avait raconté que c’était une façon pour les enfants polis de sortir pour aller aux toilettes. Ce qui est sans doute vrai. La politesse n’a pas de borne dans ses façons. Mais la délectation à la dire de Renaud, m’a fait préférer une autre version, que j’ai inventée avec lui, sans qu’il le sache. « J’allais dire quelque chose à quelqu’un… mais ça ne passait pas mes lèvres. Bientôt plus aucun son ne passait mes lèvres. Mutique. L’enfant mutique. Grand-Mère Geneviève m’a traîné chez les plus grands spécialistes. Partout ça sentait la mort. La maladie et la mort. En désespoir de cause, elle m’a emmené en France, à Paris, chez une dame un peu forte. Elle n’avait pas l’air sévère des docteurs de Londres, mais elle n’était pas commode non plus. Elle exigeait que Geneviève me laisse seul avec elle et nous avons joué sur son tapis. Avec des cailloux blancs, des marionnettes. Il paraît que je fredonnais, oui, c’est comme ça que ça s’est fait… (il fredonne : mes longs cheveux descendent tout le long de la tour… je suis né un dimanche… Saint-Michel et Saint-Raphaël). On jouait sur le tapis et ses cheveux m’ont… frôlé. Petite mère, ta mère, Mélisande, je ne sais pas comme je dois l’appeler ici ? Tu as une préférence ? (voix indistincte de la réalisatrice.) Est-ce que ça va si je m’adresse directement à toi ? Ou tu préfères que je fasse comme si tu n’étais pas là ? (voix indistincte de la réalisatrice.). Oui, moi aussi je préfère que tu sois là ! Tu vas couper tout ça au montage, hein ? Bon, je reprends. Où en étais-je ? (voix indistincte de la réalisatrice.) Oui, chanter, chanter avec Mélisande, avec mon oncle Pelléas aussi. Jouer sur le tapis… La docteure française a dit qu’elle n’était pas sûre que je reparlerais, mais chanter, oui. Et que peut-être ça suffisait… »
29/03 [RÊCHE] Le frottement de mes deux mains quand elles ont caressé toute la surface de la maison. Elle m’adopte et mes empreintes qui la recouvrent disparaissent de mes doigts. **Nos mains très lavées. Celles de la Jeanne, toujours douces en dépit des décennies de lessive, de vaisselles, de lavage des planchers à grande eau — celui du bar dont elle décollait le gris pour le faire passer dans la bassine et qui de nouveau avait l’air tout d’arbre —.
— C’est parce que je mets de la crème. Tous les soirs, comme les cent coups de brosse dans les cheveux.
— Tu ne te donnes pas cent coups de brosse dans les cheveux.
— Non, mais toi tu ferais bien d’y penser avant qu’on retrouve un nid dans ta tignasse.*** Choses revigorantes : les mains d’instrumentistes rêches de maçonner.
28/03 [BLUES] — Ils me font porter une blouse. Elle me serre. C’est un problème pour vous si je ne la mets pas ? Le chant de travail de Cindy me serre le cœur qu’elle a sur la main. ** Reste au foyer petit grillon… Le blues de Cendrillon, presque tout le monde le porte en ce moment. Et les autres ne sont pas à la fête non plus. Je ne pensais pas que le travail expérimental de l’atelier annuel des élèves nous emmènerait aussi loin. Les fées ont sûrement dépassé la mesure.*** Comment faire pour jouer sans public ? S’essayer à un espace de jeu qui ne réclame pas la présence du public. Les larmes amères des élèves — des larmes terribles, pleines de dignité, qui ne se montrent presque pas, seulement une goutte parfois et on se dit : il va pleuvoir… mais le temps tient — elles auraient bien fini par tout inonder. Pour rester vivant.es, nous n’avons pas fait de spectacle cette année, mais une web-série. C’est un grand chantier qui nous déplace et nous construit. Mais je ne peux m’empêcher en les voyant si sages de penser l’histoire du maître invitant son disciple à faire disparaître les bateaux qui sortent du port. Le disciple tire le rideau. Le maître signale : tu as eu besoin de tes mains… Le disciple ferme alors les yeux.
27/03 [MAQUIS] Pour vivre heureux, vivons comme des sangliers — dans une forêt toute leur, sans route qui tienne —. ** Ai-je jamais pensé ailleurs ? Je ne parle pas d’être pensée, ça se fait très bien dans les lieux communs, dans les villes, dans les jardinières des balcons, dans les clichés des cartes postales, ces minces barrières de carton pour seule défense du temps « libre », autant dire buvards assoiffés des journées ouvrables à quelques pas de là. Peut-on penser ailleurs que dans le maquis ? Le maquis, étymologiquement : la tache. Les pensées s’écrivent en transparence dans le mouvement sans retour des nuages de son ciel — qu’on contemple coucher, le dos dans l’herbe sèche et caillouteuse, qui travaille la peau et les muscles, refusant du tout du repos hormis son apparence —, avant de se fixer dans sa flaque d’encre en noir sur noir. Les pensées là vivent, criminelles en cavale, chevaux sauvages, sages sorcières à sauge, amoureuses enfuies… Aux courbatures, à la difficulté à voir bien clair, on se rappelle le coût de la pensée. Son absence de livreurs, sauf ailés. Sa solitude. Son inconfort qui saute au corps sitôt qu’on l’installe dans un canapé moelleux, qui paradoxalement le dézingue, lui tasse les vertèbres, lui bousille tout ce qu’il a de sacrum. Ai-je jamais enseigné ailleurs que dans le maquis, dans cette école buissonnante à peine dissimulée sous quelques faux branchages de protocole ? La continuité pédagogique peut-elle avoir lieu dans le Dark Web ?*** Au moment où je travaille à des fragments sur l’amnésie de l’enfance, le titre provisoire « Tacher Enfant » vient se perdre dans l’étymologie du maquis. « Tache », là aussi. Je ne pourrai plus sortir de ce maquis, semble-t-il.
26/03 [ENLÈVEMENT] Certaines personnes ont une fonction onirique, qui double, par l’intérieur, celle qu’elles exercent parfois au quotidien à nos côtés. Elles portent en elles l’attrape-rêve qui nous correspond… ou plutôt qui correspond avec nous à travers elles. Quand elles traversent notre sommeil, elles n’ont plus rien à voir avec le Pierre-Paul-Jacques de notre connaissance et malgré tout, il est difficile au matin de croire que toute cette puissance de couleurs, de scénario, de présences mise à notre disposition nuitamment le soit à leur insu. Libre à nous cependant de vérifier en les interrogeant avec tact. Voire de les informer de ce qu’elles trament, au besoin. ** Tu es si jolie, on va sûrement t’enlever. Un dit de ma grand-mère Jeanne qui amenait instantanément les Égyptiens voleurs d’enfants des Fourberies de Scapin ou du Mariage de Figaro à ma porte. Je les attendais de pied ferme, parée justement pour l’aventure, car tout vaut mieux que de rester à la maison à qui à l’âme intrépide. Ils ne sont jamais venus. J’ai dû me rabattre sur les atlas. Puis sur Les Carnets d’un Disparu, l’histoire d’un petit gars qui se fait bien joli pour qu’on l’enlève de là.*** Je signale souvent qu’on prend trop à la légère les titres des œuvres. Notre travail nous amène à les côtoyer pendant plusieurs années, à les redire des centaines de fois. Souvent, on les abrège par commodité — croit-on —. Les Dialogues, la Veuve, la Vie… L’Enlèvement, j’en prends chaque jour presque la mesure. Ce que ce moment a pris avec lui, ce qu’il a ôté. Mais également, la mesure du rapt que j’y ai commis. Comme si j’avais ravi toutes les ombres de ceux et de celles qui œuvraient à mes côtés, pour en faire une source d’encre intarissable.
25/03 [ŒIL DE BŒUF] Dans la Vie parisienne, pour qualifier le stratagème de Raoul de Gardefeu (faire croire à un couple de touristes suédois que son appartement est un des petits hôtels du Grand Hôtel et se faire passer pour guide dans l’espoir de conclure avec la dame), Madame de Quimper Karadec dit : « Ça sent assez son œil de bœuf ». Il n’y a pas de limite aux spéculations en cours pour interpréter cette expression, depuis le dégoût des élèves véganes, jusqu’au souvenir de Marcel Proust monté sur un tabouret pour se rincer l’œil par le hublot au-dessus de la porte de la chambre d’un bordel très gay dans le film de Raul Ruiz… Mais pourtant, celle qui a ma préférence, c’est que nous n’en savons rien : Madame de Quimper Karadec est le vestige d’un monde disparu, dont elle porte la parole perdue avec la loufoquerie de rigueur en pareilles circonstances. Elle est comme cette machine quelque part au fond du musée du lacet d’une petite ville bretonne, dont personne ne sait plus l’usage. Elle intrigue une seconde à peine, mais bien des années plus tard, elle est le seul souvenir qui demeure d’un été tragiquement oisif. ** Dans ma rue de nombreux chien-assis parfois de guingois, mais pas un œil de bœuf à l’horizon (qui est tout proche au temps du confinement citadin). Restent ces fenêtres, qu’on peint dans le bureau d’en bas, donnant sur le littoral ou vues de l’extérieur, pour créer une sorte de courant d’air de mer. Le double E dans l’O du mot, évoque d’ailleurs une baignade en bassine, une pour chaque pied, avec du sel. Jean-Marie Pontévia (Professeur d’esthétique à l’Université de Bordeaux) qualifie l’Œuvre de Robert Desnos d’Œil-de-bŒuf ironique — occasion immanquable de tripler les bassines, même si, à bien y réfléchir ces trois E dans l’O font davantage penser au pique-nique sur la plage, aux œufs durs salés au sable… —. Comment regarder ? nous demande-t-il…*** Trois ans plus tard, je passe un nouveau printemps avec le chanteur qui se collait la réplique « Ça sent assez son œil de bœuf », sous la vêture de Madame de Quimper-Karadec. Le maquilleur vient de proposer de lui appliquer des lentilles « cataracte » pour son personnage de roi aveugle. Gagne-t-on jamais au change ? Que lui restera-t-il de son passage parmi nous, sinon une paire de talons en 46 et de quoi effrayer les bonnes gens à Halloween ? L’un et l’autre de ces attributs étant susceptibles de lui valoir rétrospectivement à Versailles le titre d’Archiloque… cf CNRTL : Salon de l’Œil(-)de(-)Bœuf ou absol. l’Œil-de-Bœuf. Antichambre du grand appartement du roi à Versailles où se réunissaient les courtisans. Il publia, contre cette même comtesse Dubarry, un quatrain satyrique, véritable emporte-pièce, qui le fit surnommer l’Archiloque de l’œil-de-bœuf (Fongeray, Soir. Neuilly, t.1, 1827, p.4).
24/03 [CLIQUETIS]
Depuis que j’ai changé de clavier, mon écriture cliquète. Ce n’est pas un cri, plutôt un pas. C’est assez distrayant : je pense aux gâteaux secs d’Indiana Jones et une foule de petits insectes laborieux se précipitent pour charrier les mots de ma tête à l’écran en fourmillant par les doigts. Ils ne peuvent porter plus d’une lettre chacun et pour ajouter un accent circonflexe ou supprimer une majuscule au saut de ligne, ils doivent s’y mettre à plusieurs. C’est assez distrayant : je pense à toutes les couleurs de carapaces disponibles pour les scarabées de par le monde et à Wajdi Mouawad. La vélocité des cliquetis ne compense pas ces fréquentes sorties de route, et je dois composer quand je retrouve un type dans le coma au milieu d’un Voyage dans la Lune et que le ciel de la Vie parisienne s’assombrit sur des cafards, tout ça à cause de ces petits martèlements qui mortellement agacent mon entourage. Si j’écrivais à la plume, mes travaux seraient traversés de reptiles peut-être. Indiana serait encore là, avec Marlon Brando, cette fois. Ou d’otaries incessantes traçant leurs chemins sur l’eau de la page… ** Le Cliquetis est en possession de toutes les clés du Sérail. Il importe que leur entrechoquement soit audible et cristallin — l’idée de prison n’a pas besoin de démonstration, elle flotte comme l’encens lourd dès que la porte d’entrée se referme sur les invités. Le Cliquetis arpente tranquillement le Sérail, disponible pour quiconque l’appelle d’un geste discret, pressant l’index contre le pouce dans un quart de tour délicat — comme on ferait d’une clé minuscule dans une fine serrure d’argent —. À la ceinture du Cliquetis pendent cependant quelques clés monstres qu’il faut tourner à deux mains dans les grosses serrures rouillées des portes basses, mais celles-là même rendent un son clair quand le balancement de sa marche égale les envoie contre leurs petites consœurs. Dans les rares instants d’immobilité du Cliquetis, les sens aiguisés par la nuit du Sérail se hérissent comme des chevaux cabrés de la délectation insupportable de ces tintements incessants et l’on croit voir un tunnel vertigineux dans la succession des anneaux des clés, qui s’engouffre par les caves avant de courir sous la ville, offrant geôles et retraites sûres, au besoin. C’est une illusion. Le tunnel existe. Selim seul en a la clé.*** J’aimerais posséder un vélo bien roulant, avec un cliquetis à chaque tour de roue, pour donner la mesure de mon bonheur.
23/03 [ZOO]
Magnifiques aux/Bras infinis et queue pareille/Gibbons corps de l’air ** Dans le livre de Pacôme Thiellement, un passage sur le zoo. Un rêve, noté deux fois, à 20 ans d’écart. Une histoire de lama qui tire la langue à heure fixe, de sa transformation en biche, de Tintin au Tibet et de grands-parents… je ne retiens rien : tout cela me tire vers mes propres travaux. Un cerf blanc ne rentrant qu’à mi-corps dans le four, rêve mien traverse la page. Mais soudain je vois tous ces zoos humains ou presque qui émaillent mes mises en scène. De l’Italienne à Alger à L’Enlèvement au Sérail en passant par Alcina et même Fortunio, avec son jardin d’âmes captives, j’ai collectionné les collections étranges, les cages à chanteurs, les îles sans départ, l’amour maladif des collectionneurs, des collectionneuses, pour leur petit monde en serre.*** Quand mon frère était petit, j’étais déjà grande. J’avais peur de ne pas être identifiable comme sœur, du fait de notre écart d’âge et de mon éloignement géographique. Il m’a beaucoup appris sur les enfants. Plus exactement : il m’a rafraîchi la mémoire. Je l’emmenais au zoo de Vincennes, pour dessiner les animaux. Je l’emmenais aussi au musée pour dessiner. Je pensais l’intéresser de cette manière… mais avec le recul, je vois que je choisissais toujours les jeux, comme l’aînée impose au cadet ses préférences bien rodées. Il a été très patient avec moi. Il s’attristait de ne pas dessiner aussi bien que moi, gommant avec cette déception notre différence d’âge, mes nombreuses vies d’avance. À cinq ans il montrait aux visiteurs un portrait de moi, prit l’année de sa naissance en précisant : « c’est Boumba (sic), quand elle était jeune ». Mais un matin où nous partions en douce de la maison pour aller petit-déjeuner au café, il s’est exclamé sur la route : « Oh, nous avons oublié de demander de l’argent à maman ! », alors que je gagnais ma vie depuis presque dix ans…
Notre mère dans son enfance parisienne fréquentait le zoo de Vincennes. Elle me l’avait raconté bien avant que je ne le visite, adulte, et son récit se mélangeait aux Vacances de Nanette, la petite fille qui fait tant d’activités lors de sa visite chez son oncle et sa tante qu’elle finit par attraper la circusite, et reste ensuite tranquillement couchée à lire sur le conseil du docteur. Nanette aussi allait au zoo. Et à la ferme, au cirque, au guignol… Mon petit frère et moi, assis sur un banc à dessiner une girafe, nous devenions une image du livre préféré de notre mère, petite. Dans mon souvenir, nous sommes de dos et la girafe sourit.
22/03 [ACCROCHAGE]
Lors d’un accrochage d’aquarelles, aucun mot grossier n’est prononcé. J’en fais cependant un constat. ** À un croisement dans Beyrouth, deux conducteurs s’invectivaient, comme ça, pour la forme, sans grimper dans les tours, en guise de politesse visant à entretenir une espèce de normalité, une espèce d’humanité, alors qu’ils attendaient le prochain feu du ciel.*** Combien de temps avons-nous gardé dans l’entrée du salon, ces branches sèches de buisson ardent qui nous griffaient ou tiraient la laine de nos vêtements, nous accrochant méchamment à chacun de nos passage ? Et pourquoi ? Voilà ce qui n’apparaît qu’à présent qu’une plante douce et verte les a remplacées. Aux matins mal réveillés, sa caresse est douce comme la langue fraîche d’un petit animal.
21/03 [BOUTURE]
Ce caoutchouc offert nain, mais déjà monstre dans l’appartement minuscule où j’avais logé la fin de mes études, voilà que vingt ans plus tard, il décline dans l’immense Fabrique. C’est un chagrin de voir que ce n’est pas dans son vieux pot qu’il fait sa meilleure soupe, ce vieux compagnon encore vert, malgré tout. Un de ses congénères, croisé lors d’un voyage dans les Alpes, m’a révélé le secret de son immortalité, comme le perroquet du conte soufi apporte à son lointain cousin encagé celui de la liberté. Il faut mourir et puis renaître, ici et là. Il en va finalement des arbres comme de la cuisine infinie de cette soupe toujours réinventée à partir du reste de la veille. Mais pour nous autres, alors, qu’en est-il ? ** Nous sommes parti.es chacun, chacune, avec une bouture de Cendrillon. Dans chacune des 14 petites fenêtres ouvertes, elles prennent déjà.*** Je prends personnellement la tentative de vie des boutures qui font leur miel du fond des vieilles bouteilles, éprouvettes, vases moches, théière fêlée où je les dépose. Leur effort pour rester de ce monde, avec moi, dans ma cuisine, toujours étonnée, « cette joie stupide sur son vilain visage ».
20/03 [CALCIFIÉ] Il m’apparaît que si les femmes ne postulent pas en masse pour des postes qui ont toujours été tenus par des hommes, c’est notablement parce que ces posts ont été conçus et faits à leur mesure par ces mêmes hommes et que la seule proposition qui leur est faite est de s’insérer dans cet habitacle calcifié, quitte à s’atrophier, à s’estropier, à s’attrister. En aucun cas, on ne leur propose de perestroïquer, de construire à côté quelque chose à forme humaine et non pas mâle uniquement. Qui voudrait prendre la place d’Atlas, sachant qu’il y a une autre façon de faire que porter héroïquement seul le poids du monde sur ses épaules, mais qu’il lui serait interdit de mettre en pratique, par exemple, la dynamique légère de la charge justement répartie ? ** Les inventions, les trouvailles, les triples saltos que cette période hors-norme, extra-ordinaire, engendre déjà et engendrera, combien de temps faudra-t-il au gouvernement pour les calcifier en règle générale, pour les amoindrir en les banalisant, pour nous les faire regretter ?*** Mélisande, une dramaturgie chiromancienne. »On dirait que mes mains sont malades aujourd’hui ». Dans l’eau, comme calcifiées. Pourtant : « Mes mains ne tremblent ». Mais plus tard, après le plongeon de l’anneau de noces : « Je croyais l’avoir dans les mains cependant… J’avais déjà fermé les mains, et elle est tombée malgré tout… ». Au moment de la mort, le vieux roi Arkel s’étonne : « Pourquoi étend-elle ainsi les bras ? » Pas les bras, je pense, les mains, les mains plongées dans la fontaine, elle les contemple : la jouvence a échoué. Les mains qui croyaient tenir l’anneau du soleil. Le temps s’aplatit. « Il n’y a plus qu’un grand cercle sur l’eau… »
19/03 [MANQUÉ]
Le rendez-vous des nuages, dans La Vie parisienne, pour être manqué n’en est pas moins beau. D’ailleurs il tire même de son évitement la seule beauté possible dans un tel entrelacs de faux-semblants, d’illusions, de croyances et de traquenard. Pauline et le Baron, à l’amble un instant, n’avancent pas plus avant : vite, vite, le nuage s’est retiré et le plancher des vaches briserait leurs pantoufles de verre. Un biscuit de Savoie, confectionné chez un célèbre pâtissier du siècle dernier, ne gonfle pas au four : il est manqué. Toutefois, le chef du « laboratoire » (…) ne voulant pas qu’il soit perdu y ajoute du beurre fondu et une couche de pralin. Ainsi repris, le manqué plut si bien qu’on lui laissa ce nom (Ac. Gastr.1962). Le manqué est si réussi qu’on lui fabrique un moule pour être sûr de rater convenablement à chaque fois : le moule à bords hauts, dit moule à manquer. ** En entendant le chiffre 45, dans la petite cuisine qui jouxte le salon où les belles filles battent les cartes, les larmes me montent. Nous n’allons rien manquer de décisif, dans cette séparation, puisqu’il n’y a rien à voir sinon rien à vivre, mais les parties de rami, les conversations et le contact osseux et poupins tout ensemble de ces grands corps pensants, nous aura bien manqué, quand viendront les retrouvailles.*** J’ai remis pendant un an. Remisé. On dirait une fable : « Quand les conditions seront plus favorables, se disait-elle… » La moralité n’est qu’une somme d’occasions manquées. Pourra-t-on en faire un grand vide-grenier ?
18/03 [AQUEUSE]
La goutte d’eau qui fait déborder le vase, je m’interroge sur sa teneur en sel. Est-ce une larme ? Un reste de salive mal employée ? Ou bien encore la trace infime d’un lointain orage, sorte d’effet papillon-boomerang, temporel plutôt que spatial, qui enfin parvient ? ** La goutte d’eau qui fait déborder le vase est un postillon.*** Quelle goutte d’eau a pu fêler ce beau vase d’homme ? Autour de lui les plantes vertes semblent profiter, elles. Mon œil suit les ravines des ravages. L’insomnie, l’alcool ont dévalé la pente torse nu, en hurlant sans un bruit pour ne réveiller personne d’autre. Sur l’instant, mon œil pèse déjà trop sur l’âme entamée sous la chair. Plus tard, j’écris : « merci de m’avoir laissé te voir ». Je n’imagine pas plus haut gage d’amitié. « Même le plus rien du tout, on peut encore le donner », répond-il.
17/03 [DUCHESSE]
Les pommes duchesse sont des choux romanesco en patate. ** Pomme à Dine, pomme à Chine, pomme à Suzette et Martine, pomme à la belle Lison, à la Comtesse de Montbazon, pomme à Madeleine, Orange à la Du Maine.
Comptine retenue plutôt qu’apprise dans l’enfance… la nature tout à fait gaillarde de l’affaire m’échappant, n’en connaissant que le refrain. Elle vient toujours chantonner à mon oreille en réponse au mot Duchesse… Après étude, il semble que la duchesse de Montbazon fut chassée de la Cour par Louis XIII, et Anne de Bourbon-Condé devint duchesse du Maine par son mariage avec le fils bâtard de Louis XIV et de Mme de Montespan. Il semble que cette comptine à deux duchesses ait également taraudé Gérard de Nerval et Alexandre Dumas…*** La duchesse est dite brisée quand le pied est formé par un ou deux tabourets indépendants. J’imaginais bien d’autres occurrences : d’abord, j’ai été éblouie dans l’enfance par l’adaptation télévisée de La Duchesse de Monsoreau. Ensuite, les écrits des deux chanteuses qui tenaient le rôle de Madame de La Haltière dans Cendrillon, contiennent de stupéfiantes élaborations, sur son passé, son imaginaire et ses routines (toutes consultables à l’envi sur la page Écoles de mon site). Nul doute qu’à la lecture de cette maigre définition du destin brisé des duchesses, elles apporteraient force démentis. Y rêver répare en soi.
16/03 [DOUÉE]
… de raison, je me suis rendue à l’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai. Je m’en félicite grandement. ** L’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai est reportée sine die. Ma pratique magique n’est pas tout à fait au point si je déclenche une pandémie internationale, souhaitant simplement être disponible pour ce moment d’importance et d’amitié. Le temps m’est donné de voir si je suis plus douée pour les cours en visioconférence.*** Douée de raison, seule dot indispensable à un bon mariage d’amour.
15/03 [CHIFFONNER]
Histoire singulière de quelques vieux Habits : faire dans la dentelle façon Henry James. ** Le même verbe pour dire froisser ou arranger avec goût. De notre temps, de notre humeur, de notre peur, pareillement.*** Dès longtemps embarrassée d’un épais sentiment d’imposture chaque fois que je dois seule m’occuper des costumes — je n’ose même pas dire faire —, je trouve dans ce mot une porte de sortie : je ne fais pas l’ouvrage d’une costumière, je suis chiffonnière. Voilà ce qu’avec aplomb je dirai demain dans l’honorable réserve de la Comédie Française, en regrettant toutefois de ne pas y devenir cramoisie pour me fondre dans un rideau.
14/03 [PARISIENNE]
Mythe de deuxième zone. ** En temps ordinaire, Paris m’est depuis longtemps devenu un mal nécessaire. En passant rapidement dans les rues, j’y vois ce que j’y voyais, étudiante, jeune femme, sous la forme résiduelle de la couche de peinture écaillée d’un décor de mauvaise facture. De ceux qui ne tiennent pas les reprises.
Si nous habitions la même ville, ce ne pourrait être qu’une petite ville, de celles qui font dire « c’est où ? » juste après leur nom, nom qui garde son secret, comme ces villages magiques qui n’apparaissent qu’une seule fois par siècle ou qui se dérobent au regard de l’ennemi, bien loin du Secret de Paris, dont on a vendu le vide et le plein tant et tant de fois qu’il n’a plus que la matérialité de la croyance — et je me souviens de quelques lieux que j’aimais et qui ressemblent à présent à leur caricature, comme Chirac avait fini par se confondre avec sa marionnette, bénéficiant au passage de sa sympathique maladresse au point qu’à heure de la Justice, il ne soit plus resté de lui qu’un enfant oublieux. 
La même Ville/E.C*** Un jour, constatant qu’il y avait une queue de trois personnes devant une boulangerie, j’ai renoncé à y acheter ce que je venais y chercher. Je suis partie au pas de charge vers un plan B, de moindre intérêt. J’avais perdu un tactus mien au profit de celui de la ville. D’ailleurs, ne dit-on pas : « à la parisienne : de manière rapide, peu solide. Enfoncer une vis à la parisienne. ». Il y a bien des manières de manquer de rythme, voire de manquer le coche.
13/03 [HARPE] La harpiste m’effraie délicieusement. Avec sa harpe. Tout le temps, je pense à La jeune Parque, sans avoir relu le poème, je sais qu’il tombera, comme les mains de la harpiste, juste, à l’endroit de ce délicieux effroi. J’ai envie d’en réunir trois. Elles seraient maternelles comme les araignées de Louise Bourgeois, industrieuses comme Pénélope tissant et détissant un arpège ici et là, patientes comme la mort, leurs ciseaux toujours cachés dans leurs cheveux. En un éclair, elles déploient leurs grandes ailes noires, et reprennent leur morceau. Ces harpistes. ** Une drôle de musique joue, elle est douce et légère comme un mois de grève en mai, un instant d’inattention et on oublierait que ce sont les Parques qui s’amusent à la harpe.*** L’instrument meuble. Imposant et transportable. Enraciné et élancé. Lourd et traversé par le vent.Bandé comme un arc avec son nom sonnant pourtant comme une lance de pêcheur.
12/03 [BROC] On entend BRO, non ? BRO D’O. On voit un chat qui se rebiffe à l’idée d’une douche. Ou son frère. Ce journal est vraiment fait de bric et de broc. Va, Bro’ comme je me pousse ! ** 2 août 1914 : L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. — Après-midi piscine/Frantz Kafka
C’est ça un journal. Même si on a envie de se saouler à pleins brocs en entendant les nouvelles. Pas un bric-à-brac, qui suggèrerait une présentation favorable à la vente, mais de bric et de broc.*** Il est broc en savoyard, c’est brouillon, ou peut-être pas en savoyard, mais seulement pour ma mère qui est un département et une région à elle seule. On voit dans le mot la silhouette claudicante à qui manque irrémédiablement son bric. Et cet agacement quand une de nos chaussures « fait un bruit », c’est-à-dire quand elle prend la tangente en faisant un autre bruit que celui qu’on n’entendait plus, un bruit différent de l’autre. Deux souliers qui ne s’appareillent plus suffisent à marcher sur notre grand fantasme de la symétrie. Broc est définitivement dépareillé, on ne dira jamais de broc et de broc, c’est plié, il n’y a que des faux jumeaux parmi les mots et la parole boite.

11/03 [FOURRÉ] Au chocolat. Un cri du cœur. Ou une veste, non, des petites bottes russes de contes. Ou un coup. Mais un coup en renard, en douce. Impossible de couper le cordon d’avec l’enfance. Comme ces moufles attachées l’une à l’autre par un épais fil de laine qui court — un furet — dans l’intérieur de l’anorak, le long des manches, derrière la nuque… La moufle de droite, on l’appellera le Minotaure, celle de gauche portera le nom de l’ennemi n° 1. ** La très légère grimace sur le visage des élèves, quand j’évoque le petit pois fourré avec une dinde, devant leur tentative de faire tenir tout un opéra dans un air. Rien que de très normal, ajouterait mon très cher ami Victor Duclos : une vache après l’autre. Elle m’en rappelle une autre cette grimace, proprement horrifiée celle-là, d’un élève peu au fait des expressions imagées, du second degré en général et d’autres subtilités de la langue, en m’entendant le prier de ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain »… *** L’expression « dans quoi t’es-tu fourré ? », on ne l’entend plus fréquemment. Je la regrette : avec elle un renard passait dans ma vie. Je me demande si le fourré est une petite forêt… mais non, fourré renvoie au fourreau, à fourrure, à farce. Et tout à coup à fou rire… dans une répétition tendue par le manque de temps, un grand élève belge prend le risque de m’interrompre pour demander une précision : Madame — il m’a madamée jusqu’à son prix de sortie, pour me faire le cadeau liminaire d’arrêter dès après —, je suis désolée de vous embêter avec ça… Je tourne vers lui mon œil de fauve à peu de patience. C’est que vous nous demandez d’entrer à cour, si j’ai bien compris… Tu as bien compris, quel est le problème ? Il est mortifié par sa propre demande, penaud, au comble de la gêne, mais il poursuit : eh bien c’est que nous sommes sortis à jardin dans la scène précédente. Oui… ? Je ne comprends pas, Madame… Je refuse de justifier les déplacements, de donner aux entrées et aux sorties sur le théâtre un vernis psychologique. Chacun sa mère, comme disent les Russes… Mais grâce à la petite ride que son souci lui trace entre les yeux, je me souviens que c’est un cours, qu’ils ne savent pas, qu’ils oublient comment… Bien, reprenons au début : pourquoi vos personnages sont-ils sortis ? Nous sommes partis à la recherche de quelqu’un dans la forêt… Visage du grand dadais soudain illuminé de joie : Aaaah ! On peut dire qu’en cherchant, on a croisé un petit renard et ça nous a détournés ! (Ô grâce !)
Dans les jours qui ont suivi ce cours, j’ai modélisé le petit renard, qui est devenu « le cas du petit renard » — une manière poétique et polie de rappeler aux élèves que je dirige des interprètes et non des personnages —. Ce petit renard fait désormais partie de la grammaire de scène élémentaire que je partage avec les nouvelles promotions. Quant à cet élève exceptionnel, sa fantaisie et sa bonne foi ont été d’un immense secours pour fouiller les fourrés où s’embusquent les préjugés des apprenant.es, de chaque côté de la barrière en papier crépon.
10/03 [GOBELET] — Aaaaaah ! Comme des verres en plastique ? (Vision très ancienne de ma chienne Roxanne gobant une mouche au passage). Je voulais dire gobelets. Je ne voulais pas dire plastique. — Finalement, je vais prendre des verres en verre, mais très solides. Comme un pied d’éléphant qui se pose dessus sans le casser. — Un pied d’éléphant… Comme la plante ? — Non, comme la bête. — Je ne vois pas. — Ce n’est pas de votre âge. Arcoroc un défi aux chocs ?… Laissez tomber. Il devait y avoir un trucage, de toute façon. Ou non. Et alors le pied d’éléphant aura ouvert la voie à la voûte sans colonnes de l’Architecte Mâhyar, comme un passage à travers les alpes, après avoir arrosé la pierre de vinaigre. Mais s’il y a un truc, c’était peut-être de la pisse, après tout, et Pétrarque s’est fait rouler. **
Premier des sept offices de la maison du roi, correspondant au service de la table (l’une des fonctions principales de l’échanson étant de présenter le gobelet au roi). Chef, officier du gobelet. Cet honnête homme n’a jamais fait d’autres voyages que ceux de Compiègne à Fontainebleau, pour le service du gobelet, dont il était officier. 
Étienne de Jouy/Hermite
La coupe de Thulé du roi Pausole appartient à cette catégorie dite du chien de Heiner Müller. « Comme on la fout par terre, elle est toute bosselée », certes, mais c’est la même coupe que celle des Faust (Berlioz, Gounod…). Quant aux autres invité.es du bal, on leur donnera ces petits gobelets mignons en plastiques extérieur argent intérieur or qui ont fait si bien pour le vin herbé des fées dans le Jardin des Miroirs du Parc en janvier dernier. Comme les gobelets de quasi, ils ont des propriétés pharmacologique — ici, celle de rappeler la nuit, le froid, l’extérieur, l’aventure — *** Dans mon sac à présent, il y a aussi un petit gobelet, pour offrir à l’improvisade un godet dans des parcs, des jardins ou des rues à l’ami.e que je croiserais. Dans ma famille, on a toujours tenu des cafés. Je tiens un Thermos à portée de main.
09/03 [ GENOUX ] Pour aller du je au nous, il suffirait d’un nudge, croit-on, mais ce coup de coude qui n’a pas le cran de dire son nom et se cache derrière un pouce politiquement correc’ ne nous emmènera pas si loin. Petit. e, on a nounou et de je peu ou prou. Petit. e, on a mal au je-nous, quand le parent s’en va vadrouiller et nous laisse en plan, mal au gène où, mais où ? Mais grand. e. s nous voilà, qui savons tout cela. Ça doit être tendineux Cette fois. Cette foi qu’on a. Me fais pas rire j’ai mal. **
— Quand je dis : je suis à vos genoux, je me mets à ses genoux ?
— Ben non, tu lui dis.
— Je ne me mets pas à genoux ?
— Non, c’est elle qui te met à genoux. Enfin, c’est ce que tu lui dis.
— Je lui mens ?
— Non, tu présentes les choses sous ce jour.
— Le jour des genoux ? Je ne comprends pas pourquoi je ne tombe pas à ses genoux.
— D’abord parce que tu te casserais les genoux en te laissant tomber dessus. Pas maintenant, mais après 15 ans de vie de ténor. Et puis, quand tu lui diras : je suis hors de moi, comment feras-tu ? *** Les cheveux de Mélisande inondent Pelléas « jusqu’au cœur » et c’est si poétique. Et puis, un vers plus loin, « jusqu’aux genoux » et… c’est une autre poétique. La trivialité de l’os, quand il n’est pas en terre, nous fait sauter les siècles. Il y a plus de corps dans un genou que dans un cœur sur la scène du théâtre. L’articulation du corps raconte tout autre chose que le siège des sentiments et du courage. Raconte quoi, alors ? Dans leur quête nocturne de l’anneau dans la grotte (voir les épisodes précédents), Pelléas et Mélisande redoutaient d’être pris par la marée. Pendant la scène de la tour, ces cheveux qui inondent jusqu’aux genoux, mettent le ciel à l’envers de la mer. Résonnent les vers bien antérieurs d’Antoine Godeau (17e) Mers sur nos têtes suspendues / Eaux qui couvrez le firmament / Vertus que dans chaque élément / La providence a répandues. Mais on ne peut s’en tenir au passé. Le genou de Pelléas, n’est pas encore le passage du Je au Nous pour la psychanalyse balbutiante. Mais il n’en demeure pas moins — contemporain de L’interprétation du Rêve — une articulation qui apparaît entre ces deux êtres, qui se parlent, l’un et l’autre, une langue étrangère. Et les baisers sonores de Pelléas qui montent tout le long de la chevelure (Tu entends mes baisers le long de tes cheveux ? Ils montent le long de tes cheveux…), conductrice comme l’eau, laissent entrevoir davantage du théâtrophone de Marcel Proust que du balcon de Cyrano. Confusément, s’esquisse la silhouette étendue et fiévreuse d’un père de Pelléas, traversé lointainement de l’onde d’amour dont vibrent les murs du château, jumeau dans la maladie, la frustration et le plaisir de l’auteur de la Recherche.

08/03 [ADELPHITÉ] Liberté, Égalité, Aldelphité ? On casse si fort les pieds des féministes qui veulent ranimer des mots oubliés ayant pourtant existé en toute légitimité : matrimoine, autrice… Que celui-là, qui n’existe dans nul dictionnaire est par avance bien tentant ! L’impossibilité du savoir absolu autorise le poème Jean Starobinski ** Il y a des mondes inconnus qui ne devraient éveiller que notre curiosité. La chance d’avoir à inventer, de prendre un chemin autre, encore d’herbes hautes, que les sentiers battus et rebattus à plates coutures de la domination omniprésente des uns sur les autres. Hélas le 10 de der double toujours les points de ceux qui ont déjà toujours eu gain de cause. Nous nous croyons, un instant, semblables aux déesses, mais nous sommes sempiternellement Achille derrière la tortue. Quittons la course.*** Je signe “un grand salut amical”. C’est un emprunt. Une citation. Chaque fois que je conclue par cette phrase, je pense à la femme du tonnerre de qui je la tiens. J’ai tout le ridicule d’une admiratrice secrète, parce que je m’en tiens à ça, à cette salutation en pensée plusieurs fois par jour du souvenir impressionné et chaleureux que je garde d’elle, au lieu de l’aller voir, de la visiter avec des petits gâteaux… Parfois, je module : un grand salut fraternel ou sororal. Alors pourquoi pas un grand salut adelphe ? Il faudrait d’abord essuyer la blague de mon ami le Chat Alex (pourquoi tu m’appelles Adolphe ? Variation sur un de ses plus grands succès : pourquoi tu m’appelles Maurice ? Qu’il sort à tous les parvenus claironnant leur prochain d”part pour l’île Maurice). Et puis les corrections amicales des pointilleux de mon entourage (Attention ! Tu as oublié le T de Delft). Et enfin désavouer les enthousiastes qui m’imaginent toujours entre deux tragédies (Incroyable! tu es à Delphes, comme la Pitie). Ce mot tout neuf, issu de langue ancienne — ἀδελφός, adelphós (« utérin, frère ») —, dit tout ensemble le frère et la sœur. Il est encore fragile et doux comme une porcelaine bleutée.
07/03 [PATIENCE] Dans les livres de Jane Austen, une patience de la plus belle eau se tient. Probablement pour les austiniens. Les autres… on les plaint. Elle fait du temps, de l’espace, entre les villes et la campagne, entre les lignes où le monde — cette boule à neige — se retourne d’un coup. On ne comprend rien, on s’agace ? C’est que la vie est à l’envers tant qu’on tient le reflet pour le modèle. Mais deux phrases longuement muries, tombent dans la paume ouverte de Madame Austen : ordo ab chaos et tempo giusto. ** Les Italiens sont tout à Bocacce — part vite et reviens tard —, Cristina Comencini m’est une cousine à la mode de Jane Austen. Par delà l’ombre de la mort, et l’assiduité de sa vieille servante, la maladie, c’est bien l’intimité, cette promiscuité avec les nôtres qui va devenir le centre de notre attention. Contraint.es forcé. es, parfois jusqu’au tragique comme le rappelle #NousToutes : Être confinée chez soi avec un homme violent est dangereux. Il est déconseillé de sortir. Il n’est pas interdit de fuir. Besoin d’aide ? Appelez le 3919. Plus généralement, nous devrons user de patience, avec les cher.es, avec nous-mêmes. Un vaste sujet pour le roman épistolaire à inventer avec tout.es nos cousin.es de par le monde.*** En l’entendant dans la bouche de Golaud, exaspéré par l’incapacité de son fils de sept ans à satisfaire sa curiosité maladive, je me souviens que c’était l’injonction familière de mon grand-père paternel. Patience… ! Pourtant à bien y réfléchir, il disait plutôt « Bonté divine »… Mais l’exaspération terrible, qui respire lourdement et roule des yeux, voilà leur point commun. Encore aujourd’hui, je me sens tout près de ce petit garçon qui la sent gronder comme l’orage.
06/03 [FANTÔMES] Ils sont là. Insistants et discrets tout à la fois. Immanquables. Le premier m’avait tant effrayée : alors, il va falloir tous les porter, nos morts ? Je ne savais pas qu’ils apportaient la force nécessaire à ce portage, qu’ils apportaient l’espace suffisant pour leur faire de la place, qu’ils passaient à travers les murs de nos vies sans effondrement. Ils n’ont de cesse de nous dire : la mort, c’est banal.
** Personne ne croit aux fantômes avant de les voir. Nous croyons à la littérature des fantômes, mais jusqu’à les voir… qui voudrait y croire ? Et parfois même en les voyant, on leur trouve mille prétextes pour qu’ils n’existent pas.
The master came back unforeseen ?
Some servant —
no ! I know them all.
Who is it who?
Who can it be?
Some curious stranger?
But how did he get in?
Who is it, who?
Some fearful madman
locked away there?
Adventurer? Intruder ?
Nous ne pensons pas davantage pouvoir croiser un dragon qu’un fantôme. Les mots existent, ils sont beaux, étranges, ils ornent le quotidien. Nous jouons avec leur beauté, avec la peur délicieuse qui les environne. Bien longtemps après leur apparition, ils demeurent incroyables. Et même ensuite, on ne sait pas quoi faire de cette croyance. Comme la gouvernante du Tour d’Écrou ou l’assassin royal de Robin Hobb.*** Il y a souvent des fantômes. Dans les spectacles vivants que je mets en scène. Parfois même il n’y a que des fantômes — mais qui s’ignorent. La plupart du temps, ils sont plusieurs. Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà montré un fantôme isolé… Mais je m’aperçois que je n’ai pas de registre à jour des revenants. Dans une pièce que j’écris, il y a un fantôme qui réussit le tour de force d’être plusieurs fantômes, selon qui le regarde. Le fantôme de chacun.e… À vrai dire, la pièce elle-même, écrite sur un temps distendu, me hante.
05/03 [JARDIN] Antoine Emaz traverse furtivement mon gros jardin, par le ciel. Le chemin de pierres plates mangées par l’herbe où je m’avançais s’étonne de son ombre et s’égare un instant. ** Une fois par an, on installe un jardin d’œuvres dans le hall des salles publiques du conservatoire. Cette année, il y a des fées. Il s’agit maintenant d’arranger l’exfiltration de l’une d’entre elles vers cet autre jardin : l’atelier annuel des élèves et son chêne enchanté. Quelle vie que la nôtre !*** Antoine Emaz est revenu. À date fixe donc. J’ai croisé un de ses poèmes que j’avais oublié depuis longtemps :
Être là, dans le jardin, sous les grands arbres. / Le feuillage, vu d’en dessous, dans la lumière./ Transparence, mouvement berçant des feuilles.// Beaucoup de choses et d’événements importants /auxquels on ne fait pas attention. / Dans le jardin entouré de hauts murs.

Cette apparition de la poésie d’Antoine Emaz est toujours une surprise. Je pense à Philippe Jaccottet dont je ne peux rien dire, non plus que d’Yves Bonnefoy. La chanson des poètes de Trenet traîne un peu sottement dans ma tête. Je me prends à penser : c’est vrai, c’est ainsi, les poètes morts ont l’âme légère. « On a avalé un grand coup de vent », me souffle alors Antoine.
04/03 [COLOMBAGES] Aux maisons qui prennent sous leur aile, des oiseaux. ** Au moment du fait divers qui inspira Mérimée pour sa nouvelle, Colomba avait 57 ans. L’âge vient et je déplore encore que mes parents ne m’aient pas choisi ce prénom de douceur et de sang. Schioppetto, stiletto o strada … Je devrais peut-être songer à m’en venger.*** De ces mots qui ont toujours l’air de recouper autre chose, d’être pris dans une expression… Un colombage mystérieux, du meilleur colombage. Qu’est-ce que cela pourrait désigner ? Un ami me signalait récemment qu’en croisant le mot maclotte dans un poème d’Apollinaire, il s’était bien gardé d’aller en vérifier la signification exacte, car d’autres étaient venues occuper cet espace d’incertitude : « Une danse, un malheur, une petite génie de la misère ? »
03/03 [SENT-BON] C’est un mot de vieille, de savon au chèvrefeuille, de petit flacon tarabiscoté de Violettes de Narbonne. Je tiens son corps de fauvette dans mes bras, endormi, confiant. Le temps l’a transformée en petit oiseau. Plus de dents du tout, c’est normal et la peau si fine sur son squelette volatile. Elle sent toujours bon son petit parfum de sucre chaud. ** Du fond du sommeil, dans l’obscurité de la chambre, je sens l’odeur d’un gâteau et sa couleur caramel. Mes yeux s’entrouvrent : c’est l’effluve de ton parfum flottant dans la pièce alors que tu la quittes en coup de vent.*** On me raconte le cas d’une femme qui n’a recouvré que les bonnes odeurs après des semaines d’odorat perdu. Il m’est plus facile d’imaginer un monde olfactivement neutre qu’une vie de sent-bon. Je veux dire moins pénible, paradoxalement.
02/03 [JAVELLES] Il avait neigé en septembre. Sur la route de nuit, nous nous sommes arrêtés : les lièvres s’étaient rassemblés autour des javelles à moitié ensevelies — perdues pour perdues, pas perdues pour tout le monde ! — et ils dînaient de grains, sous la lune. C’était… spectaculaire, tu vois ? #papillotes Notre corps est comme de l’herbe, dit-il. Voilà que nous sommes dans le demi-cercle de la faux. Les pieds de l’archange marchent déjà sur nos compagnons tombés en javelle (Jean Giono/Batailles dans la montagne, 1937). ** Dans un restaurant folklorique de Vézelay, une envoutante et rigolarde chanteuse (Claron McFadden, puisqu’à ces seuls mots de portrait plus d’anonymat possible), m’avait raconté un opéra créé quelque temps auparavant à Lyon. Le livret évoquait un temps après la mort où les arrivant.es pouvaient choisir lequel de leurs souvenirs deviendrait leur éternité. J’imagine, plus que je ne me rappelle, que le librettiste avait interrogé des vivant.es pour se faire une idée. Il me semble qu’à l’étonnement général, ce n’étaient jamais des souvenirs tels que : rencontres amoureuses, naissances, gloire, qui étaient évoqués. Cet opéra, je ne veux pas le voir : j’aime par trop le récit de la flamboyante Claron McFadden et l’intimité incongrue qu’il nouait entre nous en cet instant. Un instant de conteuses. De sorcières. De passeuses d’âmes.
Ce souvenir de mon grand-père des lièvres surpris nuitamment dans leur assemblée autour des javelles, je crois qu’il souhaitera y passer son éternité.*** Et cette histoire des javelles est revenue un fois encore dans notre discussion, par mégarde j’ai dit “lapins” et immédiatement mon grand-père a corrigé — m’a corrigée — : des lièvres ! Des lièvres pas des lapins ! Lui si débonnaire sur les narrations, il ne rigole pas avec l’exactitude de celle-ci. À raison d’ailleurs : les lièvres sont sauvages, ils battent la campagne.
01/03 [ENFANTS] — Et toi qui n’en as pas… Quand tu seras vieille… Tu vas être seule… — … Non. Pas davantage que celles qui en ont, en tout cas. ** Et pour dire vrai, je sais/Que je n’aurai jamais d’autre enfant que moi.*** J’ai encore fait l’enfant pour montrer des enfants à une jeune femme qui doit jouer un enfant et qui en savait pas où elle avait mis le sien, ni les autres.
29/02 [ÉVITEMENT] ** L’an dernier, la question ne s’était pas posée. Mettons ça dans la boîte à on-y-pensera-plus-tard, dans quatre ans, en l’occurrence.
28/02 [SOSIE] Charlie Chaplin arriva en troisième place d’un concours de sosie de Charlot. Je tourne et retourne cette information dans ma tête depuis 24 heures et elle me semble la chose la plus sensée que j’ai jamais entendue. ** Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. L’EHPAD semble rempli des sosies de celle que je viens voir. La vieillesse nous brouille les yeux, comme la toute petite enfance avec ces bébés confondus sans leur bracelet, interchangeables, comme tout ce qui est étranger et dont on ne sait distinguer qu’une couleur, qu’un trait… Il y aussi de vieilles femmes affreuses et qui pourraient être inquiétantes — de méchantes vieilles, je ne veux pas manger avec elle — mais elles ne le sont pas, inquiétantes, elles sont déboussolées, cabossées, carabossées, souffrantes, absentes… et puis même déboussolée, délestée de son dentier et de sa mémoire immédiate, sans doute échevelée, la Jeanne ne sera jamais autre pour moi que la relation qui nous lia.*** Cet ami très cher qui s’interroge dans sa souffrance : pourquoi cela m’arrive-t-il à nouveau ? Mais c’est plutôt à vieillot, semble-t-il, ces séquences qui se proposent encore et encore pour notre tourment, tristes sosies de ce sinistre Grévin, où nous nous sommes maladroitement laissés enfermer.
27/02 [GOUTTE] Ni crise, ni accès depuis deux mois, la goutte ne déborde plus mon grand-père. Il y a bien assez d’autres emmerdements, commente-t-il, philosophe (de la mouvance papillotes). ** La salade, il n’en mange plus, c’est pas bon pour la goutte. En fait, c’est le contraire : la goutte prospère en cas de salade.
– Donne-m’en tout de même deux feuilles.
 Nous mâchons bien la nostalgie de son jardin.*** On n’y voit point et on y entend goutte, me rappelle mon grand-père — et soudain ma grand-mère me manque qui n’est plus là pour corriger mon usage peu regardant d’emmener et d’emporter. Comme un robinet mal fermé, une goutte après l’autre, toute la nuit, sans qu’on trouve le courage de se lever pour l’aller fermer.
26/02 [PIRATES] Certaines personnes adultes retrouvent le moyen d’y jouer grâce à l’appel à l’aide, balisé de fautes d’orthographe, d’un ami otage d’un pays lointain. Se faire pirater… un peu de haute mer dans un monde de villes. ** J’ai des affaires de piraterie, un corsaire en mer (Dylan Corlay) tandis que je suis tranquillement installée dans mon bureau d’armatrice en attendant les coffres d’or. Bref, Dylan Corlay et notre équipage jouent le Concerto pour Pirate ici, là et partout et la SACD m’en donne des nouvelles. Un pirate avec un solide code d’honneur que ce Mordicus.*** Dans À la ligne — Feuillets d’usine
Joseph Ponthus faisait chanter les sardines
Je pense à sa boîte trop petite
Pour son tatouage de pirate
Avec un cœur déraisonnablement lourd
Pour une étrangère sur le port
25/02 [KAKI]
Couleur de la poussière aux Indes. Le fruit jaune orangé juteux à chair molle fait bien voir la limite du déterminisme. ** Les kakis et les grenades. Nature morte paramilitaire. *** Au conservatoire de théâtre, on aimait porter les habits des ouvriers, les habits des militaires, le bleu et le kaki, pour ne pas s’oublier : on a un vrai boulot, et c’est la guerre. Même avec des mots, on peut se salir les mains. Mais à la vérité, on aimait tous les costumes et il n’y avait aucun habit propre. L’hiver, sous prétexte de Tcheckhov, on empruntait des gros manteaux aux gardiennes bienveillantes de la réserve. C’était la dèche en robe du soir, et l’agrafe du ticket de pressing blessait juste assez la peau délicate de l’omoplate, pour qu’on ne s’y croie pas.
24/02 [RAVI.E] Le kidnapping qui fait sourire. À se demander ce qu’on abandonne quand on est enlevé.e pour être si léger.e. ** Patelin pour l’exemple, il me confie : moi, tu me connais, j’ai pris ma tête de ravi et je lui ai dit que c’était une idée merveilleuse…*** Ici, il y a toujours un demain où on peut aller se faire ravir dans la forêt. C’est pourquoi je n’en veux plus partir.
23/02 [SUBSUMER] Tristesse à ces mots qui échappent, non par leur puissante nature poétique, mais parce c’est notre vue qui est trop faible. ** Déconcertant de regarder les empreintes de mes bottes de sept lieues aller de pair avec mes pas de fourmis. Et puis le sur-place longue durée qui semble une éternité. Bref, un an plus tard, je ne saurais toujours pas dire ce que subsumer veut dire. (On ne m’aide pas beaucoup pour ce cas précis).*** Il n’y aura peut-être pas de quatrième année du Journal d’un Mot. Il est temps de se relever les manches avec [Subsumer] au lieu de me repaître de ses sons rigolos et de ma lamenter sur ma tête sans philosophie. Je pioche une définition fastoche : Ranger un cas d’espèce sous un concept plus général. Le mot « fruit » subsume le mot « pomme ». Ici, on fait plutôt dans le sur-mesure, dans le particulier, dans le tête-à-tête avec le mot, si je dégage un concept, c’est par accident, comme l’autre jour au square, un ballon d’enfant d’un petit coup de pied mou, pour participer à la paix sociale. La paix sociale subsume-t-elle la déviation des balles ? La préservation des châteaux de sable ? Je m’interroge. Le courage me fait défaut pour me coller une troisième déculottée avec la définition Kantienne cette année.
22/02 [ANOURE] Pour faire l’amour, féminin, masculin, singulier ou pluriel, ça n’a pas trop d’importance, mais il faudra une jambe de plus, tout de même, sinon ça ne tient pas debout. Si personne ne m’avait dit que c’était l’amour, j’aurais pensé que c’était une épée nue. (Texte attribué par Rudyard Kipling à un ancien poète indien et cité par Jorge Luis Borges) Le curé est embarrassé. L’éléphant et la souris veulent qu’il les marie. Avec d’infinies précautions, il tente de leur faire entrevoir les incompatibilités incontournables de leurs natures, à terme. La petite souris, justement, honteuse et rougissante, dit dans un souffle, ses yeux pleins de larmes : Je vous en prie, monsieur le curé, il faut nous marier, c’est pressé. ** Quelques instants avant le départ du train pour Thomery, je lis dans Nullipare de Jane Sautière, une phrase sur le doux mufle des vaches de Rosa Bonheur. Un peu plus tard, je me dis qu’elle était sans enfant elle aussi. Une théorie fantasque s’échafaude des liens exacerbés qui uniraient les femmes nullipares à leur animalité, leur permettant de mieux savoir traiter d’égales à égales avec les chats, les lions et les vaches écossaises à poil long. Peut-être ai-je simplement pris un coup de lumière en lisant le dernier passage du livre, où elle se déshabille sur la plage, si présente qu’elle est offerte… La propriétaire du château de Rosa Bonheur accepte gracieusement le don du livre « pour mention du nom » dans sa bibliothèque. Je sens que Jane Sautière serait heureuse de le savoir là-bas. Enfin, je le flaire.*** Le contraire d’anoure, c’est urodèles.
21/02 [MOT] Son émis par quelqu’un qui ne sait pas parler. De la même racine indo-européénne, l’arbre au tronc double porte le fruit Muet et son frère Motus, qui croît dans l’ombre. ** Ce qui devait arriver arriva (et rapidement encore) : la tenue du Journal d’un Mot décupla le goût des mots, leur intérêt, la curiosité, la familiarité et l’audace à leur endroit. Dans mon souvenir de Moon Palace de Paul Auster, un jeune homme au service d’un vieux monsieur aveugle apprend à lui décrire minutieusement tout ce qui croise leurs promenades. Il prend l’exemple, je crois, d’une borne d’incendie et de la vingtaine de minutes qu’il peut passer à la raconter, à l’expliquer, à la faire sentir. Les mots sont devenus ma borne d’incendie.*** Mon grand-père à qui je lis ses exploits dans le Journal d’un mot, me conseille de remplacer emmerdements par pathologies. Et pourquoi pas vieux par personne âgé, pendant que tu y es ?, voilà ce que je lui rétorque du haut de ma superbe éditoriale.
20/02 [HURLETTE] — Je voulais vous crier bonnes vacances de l’autre côté de la rue, à la hurlette, avant d’aller retrouver des zozos par là-bas. ** Quelle paresse nous frappe pour inventer si peu de mots nouveaux ? D’où mon grand-père sort-il le mot stapano ? Tout le monde l’utilise là-haut, et si je le tape sur internet, des pelles à neiges apparaissent, mais aucune mention directe du mot. Marcel précise : y’en a qui disent stapanos, avec un s sonore et une petite moue.*** Dans la forêt, brume matinale et soleil éblouissant grande hurlette des oiseaux. Je m’aperçois que celui qui m’a fait don de ce mot ressemble à un merle moqueur.
19/02 [PAIN] — 20 centimes, ça fait quelques tranches de baguette. Pragmatique et gourmand, le chauffeur de taxi fait fi de ma gêne à arrondir si chichement le prix de la course. En prime, il m’offre un bon sourire et un accent des Balkans. Avec quoi je ne pourrais pas plus que lui avec mes 20 centimes, acheter une maison de campagne, mais qui se mangent comme du pain blanc. ** Un copain, m’avait-on expliqué, c’est quelqu’un avec qui on partage le pain. Mais un lapin, me demandais-je alors ? *** Une émission sur la reconversion dans la boulangerie bio de cadres et cadres sup revisitant leur système de valeurs à la faveur des confinements successifs. C’est très louable. La famille, le sens de la vie, la matérialité du travail… Tous et toutes très sincères. Mais après cinquante minutes, le mot peur n’est toujours pas apparu. Dans une période aussi aléatoire, quel meilleur refuge économique que la fabrication d’un aliment de base ? À les entendre, si volontaires on pourrait croire que la peur de manquer peut être conjurée par le seul manque du mot peur. Peur, ça va mieux en le disant pourtant. Tout le temps passé à tenter de boucher les trous gênants de leur réalité avec du glaçage, des posters de plages, de montagne… Une partie de cache-cache avec le sujet principal : quand il n’y a plus rien, il y a du pain. On n’a jamais vu un.e boulanger.e au chômage. Ni manquant de pain. Il y a encore du chemin à faire pour pouvoir nous montrer effaré.es, êtres humains. Il y a des trous dans l’pain, au moins. C’est par là que la confiture dégouline.
18/02 [RUPTURE] C’est compliqué, violent, sans pitié, amer, cruel, épuisant. Même pour qui porte un nom amusant comme Gardefeu ou Metella. ** Parfois, une feuille qui tombe.*** La rupture de ban consiste à rentrer dans un territoire avant la fin officielle du bannissement. En France, jusqu’au XIXe siècle, la rupture de ban est passible de la peine de mort ou de l’emprisonnement à vie…
Aujourd’hui, la signification semble s’être retournée : être en rupture de ban signifiant avoir rompu tout contact (avec sa famille, la société, le monde, par exemple). Mais ce n’est pas exact. La connaissance de l’origine de l’expression affine l’impression d’isolement et de violence qu’elle porte. Un individu sous le coup d’un bannissement, prononcé par la famille, le monde, la société, le refuse, y contrevient en rentrant sur son territoire. En retour (!), il écope d’une peine définitive pour son manque de docilité : la famille, la société, le monde le bannissent cette fois en leurs murs (en l’emprisonnant ou en le condamnant symboliquement à mort). La différence entre le ban et la rupture de ban, c’est la part active que prend celui ou celle frappé.e par cette mesure. À un premier rejet, répond non pas l’acceptation de ce rejet, mais une transgression, marquant son refus. Soit une forme de rejet. Une autre différence existe aussi dans la durée : le bannissement peut avoir un terme, là où le seul terme de la rupture de ban est la mort. En réfléchissant à tout cela, je me dis que nous devrions faire bien attention avant d’enclencher la machine, notre promptitude à bannir personnes et idées se soldant au mieux par un double isolement, temporaire ou définitif, mais forcément tragique dans le peu de mouvements qu’il laisse aux protagonistes sur cet échiquier. Et bien que ce soit une autre histoire, tuer le veau gras pour le retour du fils prodigue offre une issue autrement plus favorable.
17/02 [JOURNAL] N’en reviens pas d’en tenir un. Plutôt l’impression de lui mettre du sel sur la queue — technique apprise dès l’enfance pour attraper les oiseaux —. ** Pour écrire chaque jour, il faut de la méthode, peu importe laquelle, mais savoir ce qu’on vient faire là. Pas forcément dans le mobile, dans la fin espérée du journal, mais dans sa forme. La recherche du carnet autrefois pouvait occuper des jours entiers. C’était — je l’ignorais — l’étape 1 condamnée à durer jusqu’à ce que se montre l’étape 2 : sur quoi j’écris. Sur ce cahier et sur moi, sur autour de moi, sur en face de moi, ce qui est saillant, ce que je sens le besoin de consigner. De l’urgence et de la méthode.
Le terme d’intime a une histoire en littérature : Saint Augustin y recourt dans ses Confessions, qui ne sont pas un journal au sens où il ne s’agit pas d’une écriture journalière, mais qui se livrent à une investigation du for intérieur. L’introspection spirituelle constitue l’ancêtre du journal intime ; il s’agit d’une quête de Dieu, effectuée au fil des jours, et qui conduit à un examen de conscience au plus profond de soi-même :
Je te cherchais à l’extérieur de moi-même, mais toi tu étais plus intérieur à moi que ce que j’ai de plus intérieur (tu autem eras interior intimo meo).
Saint Augustin, Confessions, III, 1
Pierre Pachet/Les Baromètres de l’âme *** Tout au long de l’année, je tiens un journal (privé, intime, secret). Régulièrement, j’y réfléchis à ce que tenir un journal veut dire pour moi. Je note au passage quelles expériences cela fait consister pour d’autres, quand il en est question entre amis, à la radio, ou dans le livre remarquable de Pierre Pachet, Les Baromètres de l’âme. Étrange communauté que ces journalistes de tiroirs, où les échanges sur la forme sont nombreux et vivaces, mais où le fond n’est pas nommable à voix haute sans dénaturer irrémédiablement l’objet. Pourtant, je sens une affinité puissante et souterraine, racinaire, avec ceux et celles qui s’adonnent à… cet exercice ? Cette pratique ? Ce rituel ? Ce jeu du je et du moi ? Cette urgence ? Cette routine ? Cette habitude ? Cette dévorante manie ? Cette dépendance (dans les deux sens du terme) ? Toujours est-il que chaque fois que j’interroge le journal dans mon journal, je me souviens qu’il y a dans le Journal d’un Mot une entrée [Journal]. Je me réjouis alors de rendez-vous où j’aurai tant à dire. Mais aujourd’hui force m’est de constater qu’à moins d’aller relire les journaux de l’année écoulée, je suis incapable de me souvenir des strates d’élaboration qui s’y trouvent sur ce sujet. Or, ici relire n’est pas une option. Pas plus que de faire demi-tour dans une randonnée en forêt, ou une sortie à vélo. Reste ce détour.
16/02 [FRÈRE]
Ici, on devient un homme quand on donne, sincère et libre, son amour à un enfant, et on devient bon quand un enfant nous donne, sincère et libre, son amour. (DOA / Le Cycle clandestin) Tu valais la peine d’attendre. Elle s’est envolée d’un coup avec ta venue au monde. Je suis devenu un être humain en voyant ta petite tête extra-terrestre sur la photo, avant même notre première rencontre. Tu ressemblais au chanteur de Fine Young Cannibals et tu avais un regard sage et hardi — On y va ? — . On y est allé. Et un soir, au bord de ton petit lit de 5 ans, comme nous nous faisions part de notre peur réciproque d’être oublié l’un par l’autre lors de nos trop longues séparations, tu m’as expliqué que tu me reconnaîtrais toujours — parce que tu mets du rouge —. J’étais devenue, hélas sans m’en rendre compte, un bon être humain. Tu m’as toujours considérée d’égal à égale, puisque j’étais ta sœur, j’étais encore une enfant et nos 19 ans de différence n’y changeraient jamais rien. Tu as bien des héro.ïnes dans ta vie aujourd’hui. Avoir été l’une d’entre eux est un honneur qui me caparaçonne aux jours les plus maussades. Hasta la vista, baby.
** Souvent on me demande de préciser : c’est votre frère ou votre demi-frère ? Pas l’administration, non, des gens, dans d’anodines discussions. On ne peut pas avoir de demi-frère autrement que pour l’administration. La preuve : mon frère est mon frère et le sont également d’autres, très intimement frères, alors que pour l’administration rien ne nous lie. Je dis : les frères s’en faire sans trop s’en faire ni s’enfermer dans les petites cases à noter aller plutôt musiquer et poétiser comme ça nous chante à la bonne heure.*** Sur la photo, je porte une robe de bal. Ce n’est pas une façon de parler : je porte la robe de bal des élèves de Polytechnique, en rouge — elle existait aussi en vert depuis quelques années alors, conséquence du majorat d’une élève rousse — . Carrelage au sol, quelques meubles, un sapin de Noël, je trouvais cette maison triste à pleurer. Mon frère à quatre ans, il ne voit que les guirlandes, les cadeaux et ma robe dont je veux croire que la large jupe fait écran entre lui et la tristesse. Nous nous regardons. C’est une photo médiocre, mais c’est assez pour y lire qu’une relation nous lie. Vingt-cinq ans plus tard, je l’ai jointe au bouquet envoyé pour son anniversaire. C’est lui à nouveau qui m’a rendue intrépide au point d’ouvrir ce carton de photos, souvenirs et reliques préparé il y a des mois par notre grand-père à mon intention. Mon frère en a reçu un également. Je ne sais pas s’il l’a ouvert. J’y ai passé l’après-midi. Sur les photos des Noëls plus anciens, bien avant sa naissance, je porte déjà des robes de fée, des tenues de clown, de dandy, de judo… Ce sont des déguisements. La robe rouge est un costume. Quelque part entre ces Noëls anciens et celui de la photo, cette discrète métamorphose s’est opérée. Mon frère aussi aimait les déguisements, et les costumes, à présent. L’an prochain plutôt que des fleurs, une tenue de dragon.
15/02 [VICTIME] « Je suis allée porter plainte parce que je ne voulais pas être une victime. » Personne ne veut être une victime. Porter plainte nous permet justement de nous faire reconnaître en tant que victime. Une victime n’est pas une petite chose nullarde et incapable. C’est quelqu’un.e à qui il arrive/est arrivé quelque chose de violent, dont la vie est/a été traversé par la violence. Parfois les victimes sont grand.es et baraqué.es. Parfois les victimes de viol sont très âgé.es. Parfois les victimes sont des enfants. Parfois les victimes sont blanches, plus souvent d’une autre couleur. Parfois les victimes sont des hommes, plus souvent des femmes. Parfois les victimes sont riches, plus souvent pauvres. Jamais les victimes n’étaient au préalable frappées d’une malédiction qui expliquerait, voire justifierait, les violences qu’elles ont subies. Le péché originel n’est pas notre affaire. C’est un mythe polluant, pas une règle de trois. En aucun cas, être une victime ne s’entend sans complément de temps et d’objet. J’ai été victime d’une agression, ça s’est passé tel jour à telle heure. Cette agression ne s’effacera pas. Elle ne cessera pas d’avoir existé. Mais en aucun cas elle ne fait de moi autre chose que la victime de cette agression. Il n’y a pas à en avoir honte ni à en être fier.e. Il y a une plainte à porter, qui n’est pas un gémissement, mais procédure pénale, un acte nécessaire pour que justice soit faite, en reconnaissant notamment que j’ai été la victime d’une agression, ce qui n’est pas acceptable dans la société où nous vivons. ** Weinstein avec son déambulateur, Domingo avec ses excuses.*** Sur le tard, le mien, mon tard de quand même un peu germaniste, quand même un pied dans la poésie, je découvre Hans Magnus Enzensberger. Dans l’ordre du recueil de sa poésie dans la traduction française, je commence par La Défense des loups contre les agneaux. Dès lors, ll n’y a plus rien d’autre à faire que tenter de s’imprégner de l’esprit alerte et « salutairement pessimiste », imperméable au clinquant noir et blanc, sans complaisance aucune de ces poèmes afin de distinguer quelque chose dans le discours dominant. Comme si d’y voir trouble, on cessait d’être aveuglé. Le titre par exemple, ce serait bien commode de n’y voir qu’un usuel sarcasme, de choisir un camp, celui des opprimés. Mais comment véritablement savoir ce que l’on choisit alors ? Il ne s’agit de rien de moins que d’une imprécation générale adressée à ceux qui se veulent désormais des « agneaux », « faux innocents » zieutant (déjà) « sur le petit écran », annonce Hédi Kaddour dans la préface. Et Jean Zylberstein d’ajouter ailleurs : S’il y a une constante dans sa poésie, dans ses récits, dans ses essais c’est la grande force de pénétration de la matière historique, le sens aigu des destins individuels et du devenir collectif. Lire Enzensberger sur le tard peut-être, mais de fond en comble et puis revenir écrire une entrée au mot « victime ».
14/02 [ABBÉ] Avec l’humilité d’un qui ne saurait qu’épeler, l’Abbé a passé sa vie à traverser les écritures comme d’autres la mer rouge. Il en est à présent et pour l’éternité tout mêlé. L’Abbé c’est D. Ou plutôt l’Abbé c’était D., qui est décédé jour pour jour comme il était né, dans le souci de simplifier la vie de ses ouailles jusque dans sa mort. Ses ouailles, vraiment, nous autres, oui, aïe. Quant à nos vies compliquées, elles demeurent intriguées du passage de cet homme, si bon, il faut bien le dire, adieu. ** Tant que l’Abbé D. était là mourir valait le coup. Il savait faire la messe des morts aussi bien que celle des survivants. Il n’oubliait pas ce qui lui avait confié, secrets infimes et souhaits pour l’ultime poignée de main à ce monde-ci. (Quelque soit le tragique du moment, Bye bye Baby des Hommes préfèrent les Blondes finissait toujours pas me traverser l’esprit. Il savait y faire pour que la terre soit légère. Voilà un an qu’il a tiré sa révérence pour aller poursuivre sa foi in situ. Depuis son départ, on s’est aperçu que la mort était très surévaluée, qu’elle ne vaut plus vraiment le coût. Tout ça pour dire qu’en toute logique ma grand-mère a récemment préféré la résurrection à l’enterrement.***
La stèle de l’abbé Duval est taillée comme un pan de montagne. Elle s’adosse bien droite au mur de ciment gris, assombri par la pluie qui tombait ce matin. L’humidité par endroits sèche déjà l’environne de tâches claires qui semblent autant de bandes de brumes. La sépulture devient le paysage de ce qu’il aimait : la montagne et la mer de nuages, une certaine fragilité des choses.
13/02 [TALONS]
Tu auras des jambes, mais plus de voix. Et chaque pas sera comme un coup de poignard, petite sirène. Les grandes douleurs seront muettes, ahahahah. À la fin, on coupe les pieds de la jeune fille épuisée, faute de pouvoir en ôter les souliers du diable. Ultrasolution. Les talons sont fragiles, Achille, allez de l’avant. Là où ça tombe sans tomber dedans. Enfin, pas avant l’heure. ** Récemment, un pauvre type riche, un usurpateur de souliers rouges a sorti cette sorte de tautologie, qui fait plutôt mine de totologie : Une femme porte des talons hauts parce qu’elle a envie de porter des talons hauts. Dans une vie bien faite, nous pourrions nous assoir en face de notre miroir chaque jour pour demander : de quoi ai-je vraiment envie ? Qu’est-ce que je veux au fond ? Vers quoi penche mon cœur ? Mais d’après le monde du Monde, la seule question au miroir que l’on nous tend resterait : Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ? Nous traînons dans la galerie des Glaces, scrutons nos déformations, tandis qu’on sature nos oreilles de logique à Toto, de blagues d’école primaire sur les rôles des unes et des autres, de fadaises sur le tango inexistant de la liberté, du désir et de la consommation. Passons de l’autre côté et portons des chaussures de marche, des bottes de sept lieux ou de petites pantoufles fourrées bien commodes pour l’hiver et l’aventure, la vraie.*** En renonçant à porter des talons, j’ai surtout pensé au moment de les enlever le soir après une journée de piétinement, de pavés, d’escaliers… Un moment d’extase véritable, qui n’est pas sans rappeler la blague du fou qui se tape la tête contre les murs et qui expliquent au psychiatre la motivation de son geste : ça fait du bien quand ça s’arrête. Il n’est pas facile de renoncer à la petite histoire qu’on se raconte en portant des talons. Il n’est pas facile de renoncer à se mettre en tension à l’aide de différents artifices, accessoires, prothèses imaginaires ou en dur, au soulagement bien réel d’une situation artificiellement créé. Pour éviter cet instant d’absurdité et les heures de gêne qui le précédaient, voire le suivaient, je l’ai fait. Mais le plus drôle, c’est que focalisée sur cet instant, je n’avais pas pensé à tout ce que changerait ce renoncement, mettons, pour commencer, dans ma relation avec mes pieds, avec ma taille, avec la marche, avec la station debout, avec la douleur, avec la projection érotique… Alors, renoncer à porter un soutien-gorge, vous imaginez ?
12/02 [REMARQUÉ]
Marqué et remarqué. Au fer rouge, d’une croix blanche, tracée au sang de belette — faute de mieux —. Je vous avais remarqué, choisi entre tous, et j’avais discrètement appliqué ma petite marque à la pointe de mes yeux, comme on donne un coup de canif pour signaler pour sien en objet en métal — un pot d’étain —, comme on trace un signe à la craie dans un dos brechtien, comme on colle une vignette rouge sur une œuvre d’art. Marqué, remarqué et dix de der. Le QK entrelacé de fleurs de lys des Quimper-Karadec rougi sur le cul. #lavieparisienne
** Qu’est-ce qui me marque quand je remarque ? Je remarque donnant-donnant : je grave une initiale dans ton bois, oui, la mienne sûrement, ou celle de cet instant, mais également une dans le mien.*** Pendant plusieurs années, nous avons donné dans le cadre de l’atelier annuel des élèves, des opéras dans leur intégralité. Parfois nous montions tout simplement des ouvrages composés pour instruments solistes (Le Tour d’Écrou et le Viol de Lucrècede Britten, par exemple). Parfois, nous demandions à un collègue (David Walter pour ne pas le nommer) de réaliser une réduction pour un effectif susceptible de tenir sur le plateau, ce qu’il faisait pro bono et avec une bonne grâce chaleureuse et enthousiaste. Mais pendant toutes ces années, jamais la direction n’a accepté de revenir sur l’appellation officielle :
« Opéra au piano ». La surprise sur le visage de ceux et de celles venu.es entendre, mettons, La Chauve-Souris au piano et découvrant un double quintette avec harpe et percussion valait dix, comme disait ma grand-mère, et quand leurs regards étonnés se posaient sur moi, j’avais l’impression d’être une sorte de cheffe de la résistance dérisoire dans une cave du Château de Kafka. Et il faut bien reconnaître que cette sensation était largement partagée par tous les protagonistes de cette aventure, qui faisaient de l’opéra en douce, et notamment par les instrumentistes, recruté.es en toute amitié à la cafétéria de l’école, alors qu’ils ne validaient pas la moindre UV en participant à ce gros Barnum, puisqu’officiellement — joie vilaine de la redite — il n’y avait qu’un piano. Après les spectacles, j’avais pris l’habitude d’aller boire un verre de Moulin à Vent, pour faire triompher l’aspect don quichottesque de ces séjours prolongés en Absurdie. Le nom de l’évènement a fini par être modifié en « Atelier lyrique ». Mais nous avons continué à la débrouille tout en essayant (aussi paradoxal que cela soit pour des artistes) de ne pas trop nous faire remarquer. Les partenaires de valeur n’ont jamais manqué, Cyrille Lehn et sa classe inventent depuis trois ans des arrangements incroyables, les chargées de productions se démènent pour faire passer les factures du Bon Coin et multiplient les contacts avec les plus fameux receleurs sur la place (Comédie française, Opéra de Paris…), pour éviter aux élèves de chanter nu.es sur un tabouret, les instrumentistes peuvent enfin revendiquer d’avoir participer à un orchestre ou une formation de chambre, puisque tel est le cas… sans parler de tous les cadeaux : des sets d’improvisations Klezmer de Rémy Delangle à la clarinette et de ses invités surprises, de la mandoline bulgare de Matthias Courbeau, ou de l’interpénétration du parc instrumental et du parc de la Villette quand il s’est agi de fabriquer une contrebassine à partir d’une poubelle. Nous avons réussi à passer du bon temps dans notre sous-sol d’Absurdie. On dirait que le temps est venu de sortir du placard et il est troublant de constater qu’il suffit d’être remarqué pour se sentir remarquable, et que la peur d’être découverte les mains vides a remplacé en un rien de temps celle d’être prise la main dans le sac.
11/02 [LIMACE]
– Elle nous trompait ! – Ça pourrait être plus pénible à dire ? – Elle nous trompait… – Comme si chaque mot était une limace dans votre bouche ? – … – Merci. ** Il y a un simulacre de l’empoisonnement particulièrement théâtral chez les enfants contraints de manger (du céleri, des abricots secs, des graines de courges, du lait… parfois de manger tout court). Il renseigne parfaitement sur le dérisoire des expériences de l’âge adulte, en matière de matériau dramatique.*** Après un mois en résidence surveillée dans la Capitale, mon envie de laver la terre d’une salade qui aurait des bêtes et du goût me fait voir que la mère de Raiponce n’exagérait pas. Oui, on peut désirer une salade autant qu’un gâteau fait par la Peau d’Âne, (et se demander pourquoi le Prince nous paraît un remarquable amoureux, alors que la libido primeure de la femme enceinte de Raiponce fait souvent glousser, quand l’un comme l’autre font la même expérience de la sensualité débridée du goût et de l’odorat, de l’érotisme de la bouche poussé à un paroxysme). Les limaces sont très fiables en la matière, or je n’en ai encore jamais vu dans les salades du supermarché d’Aubervilliers. On est loin du temps où Ciboulette la maraîchère trainait après elle tous les cœurs de laitue.
10/02 [ARÉNOPHILE]
Elle a toujours eu un grain ça fait le vide autour d’elle un grain de chaque
Tous les déserts du monde pris dans la doublure de son cache-poussière ** Combien en faudrait-il de grains pour une collection exhaustive ?*** J’ai créé ce personnage de l’Arénophile voilà plus de trois ans, mais elle est si occupée que je ne la croise plus que fortuitement à des échangeurs : halls d’hôtel, embarquements d’aéroport, docks… Impossible de la convoquer pour en faire quelque chose. Une vieille dame très têtue, voilà ce qu’elle est. (J’espère qu’elle lira ce message et reviendra me botter les fesses…)
09/02 [PICKPOCKET]
C’est indolore. Et puis quelque chose n’est plus là. ** Si seulement nous pouvions toujours être allégé.es de ce que nous perdons. Si seulement nous ne pouvions perdre qu’en étant volés. Nous pourrions alors nous dire à propos de nos proches ce que j’ai pensé l’an dernier en me faisant déposséder de mon passeport : il sera sûrement utile à quelqu’un d’autre. Et leur absence me ferait pareillement rêver.*** Nous avons déjeuné longuement entre amis, avec le sentiment de faire les poches à cette période de privations et de la soulager à notre seul profit de la clé de l’armoire à gaité, à fous rires, à profonde connivence de larrons en foire.
08/02 [SOCQUETTE]
Un tout petit enfant noir essaie d’enfiler comme un grand sa socquette sale. Tout aussi consciencieusement, les longs ongles rouges de sa mère pianotent sur son téléphone. Il est extraordinairement habile, mais ça ne suffit pas. Elle est ordinairement indifférente, mais ça ne suffit pas non plus. Quand la vente ambulante immobilisée sera accessible, je prendrai deux cafés allongés. ** Sur la table du dîner, le chausson d’apparat de Lélio (3 mois). L’autre est comme la pantoufle de Cendrillon : ailleurs, manquant. Une convive demande comment on fait pour transformer le vair en verre. Pour ma part c’est plutôt la transformation de la pantoufle en escarpin qui m’intrigue : du cousu au soufflé, de la main à la bouche. Pendant ce temps-là, le tout petit garçon a métamorphosé notre chambre en confortable terrier par la grâce animale de son menu ronflement de loir douillet.*** Pour être certaine de bien comprendre, elle me demande : « La sinusite, c’est quand on a froid aux yeux ? » et je pense que la sureté de son diagnostique est liée à cette connaissance par le vécu de la bande de peau apparente entre la microchaussette et le bas du pantalon, très en vogue encore cet hiver chez les adolescent.es…
07/02 [BAIN] Chacun des interprètes Bagouet a été tour à tour plongé dans un « bain » qui l’a imprégné d’une « matière première », sorte d’état postural de base, commun à tous et à toutes. Victor caresse d’un mot emprunté notre impuissance bienheureuse à nommer ce qui nous est arrivé, ces derniers mois, ces dernières années, au Sérail, au Café, tout ce à quoi nous avons travaillé. Comment le dire ? Non. Comment en parler. Comment le savoir, avec un sourire. ** Hors de ce bain, manière de Bain-Bagouet, je ne veux plus travailler. C’est le lieu même du travail, favoriser cette rencontre de personnes, d’idées et d’atmosphères, l’entremettre. Le reste n’est que mise en place et blablabla. Le temps de répétition est toujours trop juste, serré aux entournures comme un maillot de l’été d’avant, alors autant en faire quelque chose d’autre que de compter sa rareté quantitative. Cette ligne qui file du premier jour au dernier, je la tire dans les profondeurs, ou bien j’y attache un cerf-volant. À quoi bon organiser la répétition s’il n’y a pas de jeu ? À quoi bon s’évertuer à tenir une comptabilité du rien ? Il faut régler des entrées et des sorties, choisir un parti pris, des costumes, mais c’est la couleur d’une feuille collée à notre manteau dans une grande errance en forêt qui seule peut dire de quelle lumière nous parlerons pour Hansel et Gretel. Et le thé chez le Lièvre de Mars, garni des chefs-d’œuvre du concours de pâtisserie de tous les gâte-sauces de l’équipe, rôles-titres, accessoiriste, chef, compositeur, éclairagiste, librettiste, est la seule nourriture pour la pensée qui tienne aux corps.*** En période d’incertitude, nom civil de la terreur, tremper le corps une fois par jour dans l’eau très chaude. Retour à la source tempérée, là où rien de mal ne peut arriver. Rien de bien non plus, puisque rien d’autre n’est connu. Le bain pourra se prolonger dans le rappel brûlant de la théière et le son rédempteur de son débit dans la tasse — tandis qu’on verse le thé, l’illusion du temps individuel prend une pause au profit de la cérémonie sans âge et sans limites de durée du geste élémentaire de l’hospitalité, raffiné en degrés et en feuilles. Hospitalité bien ordonnée commence par soi-même et il y a toujours cette personne avec qui partager le thé qui l’a fait. Ainsi que le dit mon amie Bénédicte en s’acquittant des tâches pénibles : la Bénédicte de demain me remerciera. Cela vaut aussi pour les soins. Avec le thé, point de lendemain, l’Emmanuelle à la tasse remercie l’Emmanuelle à la bouilloire illico. Mais le bain qui soulage, apaise, réchauffe et remet à neuf, c’est aussi la préface à l’œuvre poétique d’Enzensberger par Hédi Kaddour, les chapitres mesurés de Ryoko Sekiguchi sur les saisons et la surprise des deux fins d’Orimitia Karabegović et le grand caravansérail des Voyages insensés de Golovanov. Comment peux-tu lire autant de livres en même temps ? L’hiver est froid, les amis, loin.
06/02 [MODE] Nous retravaillerons ensemble : les femmes sont à la mode en ce moment. Amusant de voir des hommes transformés en fashion victimes institutionnelles. Il nous faut absolument cette tenue — en peau humaine —, sinon, de quoi aurons-nous l’air ? Il est suave de regarder un bateau couler quand on est sur la rive. J’aime cette phrase de Sénèque. Tout aussi suave, le spectacle de ceux qui se retrouvent à promouvoir des droits dont ils sont persuadés qu’ils les dépossèdent, non pas des leurs, mais de leur pouvoir, de leurs moyens. Quelle ambiguïté dans leurs signes ! Quelle maîtrise de l’obsolescence programmée de leurs gestes ! Gestes symboliques… au point de n’être aucunement une action. Dans une mode, qui investira plus d’une saison ? Au triste son de ces déclarations, bêtement violentes, je me sens très hiver-hiver, sur ma rive. ** Petite-fille de cuisinière, le bœuf-mode par sa préséance m’interdit à tout jamais de devenir une fashion victime.***
05/02 [MILONGA] Tu lis le texte une fois. Tu caches le texte et tu joues la scène. Une fois. Ce qui reste. Et puis tu relis le texte une nouvelle fois. Tu rejoues la scène… Et ainsi de suite, jusqu’au par cœur. Ils appellent ça faire une Milonga. Ah. Toutes ces choses familières, éprouvées, pratiquées qui un jour se retrouvent flanquées d’un nom (autre). Un collectif, la transversalité, le vivre-ensemble, les bars à manger… Mais j’aime bien Milonga. Et puis on a bien ri pendant la répétition. ** Au tango les principes de la danse s’expliquent en trois leçons et un enfant peut s’en saisir. Les dix années qui suivent suffisent à peine à savoir mener la danse en toute circonstance — partenaires, salles, fréquentation du bal… —. Celui ou celle des deux qui recule, peut rapidement faire illusion entre des bras expérimentés. L’inverse n’est pas vrai. Au théâtre, quel que soit le sens de la marche, on ne peut pas donner depuis la scène l’illusion d’une maîtrise ni sa joie, à celui ou celle qui y fait ses premiers pas. Mais comme je le disais à une amie qui s’extasiait des talents — hélas rares — d’une interprète dans un de mes spectacles : on peut arranger les pingouins autour. (Allusion à un metteur en scène qui ne parvenant pas à établir un dialogue avec un ténor, aurait menacé de faire passer 30 pingouins en fond de scène pendant son air.)*** Un lieu qui est une danse, une danse qui se calibre sur le lieu, très peuplé, petits pas, ornements minimalistes afin d’épargner les chevilles du couple qui précède, un lieu qui peut-être n’importe où et n’importe quoi du moment que le sol glisse, un peu, n’importe où il demeure pour les couples qui dansent une halle couverte de Buenos Aires, ou un studio de travail dans une grande métropole américaine, ou une boîte de nuit en sous-sol quelque part en Europe, dans les regards la lumière est toujours tamisée, la danse se calibre sur la musique ou sur une des lignes de la musique, celle qui se chante, celle qui accompagne, celle qui se joue, un de ces rythmes qu’à loisir on peut doubler ou diviser, ou suspendre, oui, s’arrêter au milieu de la milonga et de la milonga, s’arrêter tout simplement et dans l’immobilité apparente être plus que jamais avec la musique, avec tous les rythmes — dans le sac de tous les jours, les patientes chaussures de tango sont les seules bottes de sept lieues qui vaillent.
04/02 [PHRASER] Boire du noir du bout des lèvres qui se brisent. Phraser la Vie parisienne, broyer du texte à remettre là. Enfiler de longs tunnels enténébrés de verbes et de noms, jusqu’au bleu de ciel, qui n’est pas le bleu du ciel, mais son papier peint raffiné. ** Heureuse rencontre de bibliothèque, La Fabrique du Vers de Guillaume Peureux. Je l’emprunte persuadée d’être dans les limbes au bout de trois pages trop chiffrées et absconses. Tout le contraire ! Il ne s’agit pas d’un progrès personnel — comme il en advient dans le côtoiement quotidien de la Dose de Poésie — mais de sa qualité de pédagogue. Expliquer de façon simple des choses complexes, au lieu de prétendre qu’elles sont simples comme trop souvent on l’attend de la médiation. L’incipit : Départ dans l’affection et le bruit neufs !, l’accord pluriel de l’adjectif qui lie les deux éléments, le sentiment et le son, le son et le rythme, Rimbaud des sentiers, tout cela met le cœur en joie comme aux meilleures heures de la découverte du Jeu verbal de Michel Bernardy dans la bibliothèque du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique et plus tard, dans les rues, dans les ateliers… Guillaume Peureux fait d’emblée apparaître la périodicité qui seule permet d’identifier des mots comme étant des vers. Et de loin, discrète comme une actrice démaquillée quittant le théâtre pour se rendre à une autre nuit, l’idée que le Journal d’un Mot dans sa périodicité répond peut-être à cette définition…*** Choisir une route, au lieu d’ânonner le nom des pays écrit sur les pancartes.
03/02 [CHANCE] Les Hobbits sont sauvés in extremis par l’arrivée des sécessionnistes du Rohan. L’adolescente râle — comme d’habitude… ils ont toujours de la chance —. Dans sa bouche, ça sonne comme une injustice, une invraisemblance… Et pourtant, elle et moi, nous connaissons la chance. Nous sommes nées dans un pays où les filles ne sont pas jetées à la poubelle à la naissance, dans un pays où le travail des enfants est interdit, dans une famille où l’on n’a pas fait commerce de nous… et je ne parle de tous les miracles invisibles ou presque, cette fois où nous avons traversé la rue distraite par notre livre et où la voiture a pilé, cette fois où la maladie — la vieille servante de la mort — a pris la sente bénigne au lieu de la route tragique, laissant aux médecins la possibilité de faire leur travail… La chance et la mort tutoient nos possibles dans une conversation ininterrompue, elles tiennent leur place dans chaque quadrille. Aussi justes et injustes avec nous qu’avec les petites créatures aux pieds poilus. ** Les Noces de Figaro, musicales, transforment définitivement l’essai du Mariage du même : d’une dramaturgie de savonnette au théâtre, déjà difficilement saisissable, se refusant à toute empoignade, on accède à l’opéra à une pure dramaturgie de bonneteau. Les gogos et les badauds restent persuadés qu’avec un peu de chance, ils comprendront tout.*** Que le temps soit donné. Pour le reste, on brodera. Mais la vie brève, crève-cœur. La chance, chaque matin de s’être déplacé dans la nuit, pour ne citer qu’elle, réclame de nombreux matins, de nombreuses nuits.
02/02 [ÉPANORTHOSE] J’ai toujours été mal à l’aise avec les gens qui nomment les figures de style. — Ah oui, ce ne serait pas une litote/asyndète/prétérition… ? — réflexion toujours faite sur un petit ton… Je parle, d’une chose, vivante, essentielle, de la lune, j’utilise une figure de style pour en parler et on regarde mon doigt. Tuant. Tuant le désir de parler. Ça doit venir du judo. Ceux qui savaient par cœur le nom des prises et moi qui étouffais sous leur poids. Il y a prescription. Pour épanorthose, c’est différent : je l’ai appris en lisant Ultra-Proust de Nathalie Quintane que j’aime sans la connaître, mais pour de bon. Dans une note en bas de page elle explique : c’est une figure de style qui consiste à immédiatement corriger ce que l’on vient d’écrire, par exemple : « Ta baraque, je veux dire, ta propriété ». Vous comprenez maintenant. Pourquoi je l’aime. ** Corriger immédiatement ce qu’on vient d’écrire, biffer : le geste incessant de la parole qui ne cesse de vouloir dire, mieux, plus. Cette rectification qui avance plus avant le mot couteau dans les chairs, comme dans l’argot « rectifier le portrait », comme dans l’épreuve de purification alchimique. Sans retour.*** Dans un échange avec des auteurs et des autrices du Tiers-Livre, je comprends qu’une raison de préférer la saisie sur écran à l’écriture sur papier est l’éradication des ratures. Après des années de bataille entre la tentation d’être sans faute et une nature sinon brouillonne, du moins buissonne, broussailleuse, il m’est apparu que tant qu’il n’y avait pas de ligne barrée, de gribouillis, de flèches transversales, d’astérisque renvoyant à ce truc essentiel que j’avais oublié et qui ne trouvait plus sa place sans bousculer mes belles lignes serrées, de mot rayé pour un autre, sinon meilleur du moins plus juste… j’écrivais pour le carnet. Au premier pâté, je pouvais enfin commencer à écrire pour l’histoire. Un ami serbe m’expliquait ainsi qu’une Mercedes neuve ne devenait vraiment sienne qu’à la première éraflure. L’écran, c’est un carnet qui ne m’appartiendra jamais. Je préfère le garder pour ce quelle j’appelle justement « les propretés ». Mais ce journal, ce journal particulièrement mien, pourtant, je l’écris sans feuille. Peut-être que sa forme si radicale se détache de la question du support ? Peut-être parce qu’il est fait pour être partagé dans son élaboration quotidienne via les réseaux sociaux ? Peut-être parce qu’il porte son imperfection en bannière, son insuffisance, son bonnet d’âne et ses pansements au milieu de mon grand pensement ?
01/02 [MOSAÏQUE] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits (hors) du Sérail, un ami m’a offert ce mot. À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude. ** https://www.serailcontinuum.com *** La musique joue Nacht und Traum de Schubert, vous tenez un objet en céramique blanche dans la main, vous montez dans les étages jusqu’à accéder à un puits de lumière dans lequel vous jetez l’objet, qui se brise, interrompant un instant la musique. Une partie de ces éclats sera enterrée avec les fondations du nouvel immeuble des Musées des Civilisations asiatiques. Une autre partie demeurera exposée au public dans une boîte en bois, avec la pièce Peranakienne récemment acquise. Lee Migwei « espère que la destruction de son œuvre régénère quelque chose chargé de sens et de beauté pour les Peranakans, le musée, ses visiteurs et visiteuses ».
31/01 [EMPUISSANCEMENT] « Un centimètre carré de bleu n’est pas aussi bleu qu’un mètre carré du même bleu », rappelait justement Matisse à Aragon. L’empowerment, chéri des communiquant.es trempe les femmes dans la potion magique, pour en faire des Wonder Woman à petit short d’or. Je lui préfère l’empuissancement. Il met mathématiquement les femmes au carré, rendant leur bleu plus ostensiblement bleu. Il ne dit pas mieux, mais plus, pas magie, mais surface, quantité. La juste proportion pour cette minorité qui compte la moitié de la population mondiale. ** À la cafétéria, une élève en accueille une autre. Elle glisse sa main à la taille, sans l’embrasser, en soutien. Tu veux que j’aille te chercher un café ? Elle lui avance une chaise, s’assied en face d’elle, l’écoute, en posant une main sur son genou, en se penchant vers elle, afin qu’elle n’ait pas besoin d’élever la voix. Elle prend la forme d’une conque à secrets. Elle n’a aucune conscience de l’attention multipliée dans chacun de ces gestes. C’est inutile : ils se font. Je ne sais pas de quoi elles parlent. Je ne vois jamais qu’un visage de cette conversation. La sororité infuse la pièce.***
30/01 [FRANGIPANE] Sous les ciels et les lustres rase-képis, le Général (croix de bois) croix de fer, nous le jure : le marathon de la frangipane est bientôt terminé. Comme il fait le bilan de « l’année 1918-2018 », faut-il en croire ses croix, ou bien faire une croix sur ses choix ? Un autre aura la fève et la haute couronne dorée — Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent —. Alors, en considérant ce sac à blagues de Général blanchi sous le harnais et médaillé comme LE sauveur, on se demande : a-t-il donc donné et hasardé tout ce qu’il avait ? ** À quel moment certaines douceurs deviennent-elles écœurantes ? La frangipane était à elle seule épiphanie dans les galettes, dans les croissants aux amandes, comme le loukoum pour Taor, prince de Mangalore et voilà que depuis plusieurs années je ne voudrais plus que ces plates brioches saturées de sucre et d’anis qu’on faisait dans le Sud de mon enfance. Ou encore la Provençale, disponible deux jours par an, et encore, sur commande dans une boulangerie parisienne, avec ses larges tranches de fruits confits rouges et verts et ses petits cailloux blancs. On s’étonne presque d’y trouver une fève, d’être couronnée à nouveau de papier d’or dans le petit salon chaleureux d’un ami niçois de la Capitale où l’on trône soudain, alors que dans les cantines la profusion des mêmes décorations les rend obsolètes, vaines, impotentes.*** Je ne les avais pas vus depuis plus d’un an. Je suis passée pour le café, il y avait une part de bûche à la frangipane qui m’attendait. Je n’aimais pas la frangipane. Je ne leur ai pas dit. J’ai drôlement bien fait : à présent, elle a le goût de la chaleur de leur accueil, de la joie de se retrouver. Elle est fraîche comme un jour de neige, quand on est attendu quelque part.
29/01 [VERMILLON] Dans la journée malvoyante du ciel neigeux sale de la ville, un manteau vermillon. Kermès d’un instant. Combien d’hivers écoulés depuis que cette couleur a été à la mode ? Le souvenir d’une marinière très douce bat des ailes une seconde contre ma joue. Très vite plus rien que le mur de froid blafard. ** Rouge intense
Rouge très beau (au vitriol)
Safran de Mars ou Crocus
Pourpre transparente à l’or (dissoudre l’or dans « l’eau régale »)
Pourpre à l’or
Oranger, Oranger-rouge
Rouge cerise
Rouge-oranger flammé*** Je crois que j’aime l’homme du Pavillon. Celui qui fait rimer vermillon à Émerillon.
28/01 [CROISSANT] Les élèves sont partis pour la lune
Les chinois.es sont partis sur la lune
Tout au bout du grand cimetière
Que je longe à la nuit
Les tombes sont ornées d’un croissant d’or ** Je lis désemparée qu’ils (ceux qu’on déteste, qui sont véritablement le diable, les cavaliers de l’apocalypse, la mort du théâtre, les brûleurs de livres, les tueurs d’enfance…) pourront bientôt couvrir le ciel étoilé d’affiches publicitaires. Combien de temps la Lune pourra-t-elle faire de l’ombre à cette hérésie ?*** Tout me ramène aujourd’hui à la distinction limpide entre trauma et traumatismes, lu hier dans l’articleSecrets, secrets de famille et transmissions invisibles de Anne Ancelin Schützenberger : Rappelons avec Confucius, Anna Freud, Henri Laborit et Boris Cyrulnik, que ce qui est réellement traumatique n’est pas ce qui se passe dans la réalité (les souffrances réelles), mais la manière dont nous le vivons, et de plus, la manière dont nous l’élaborons et dont autrui nous le renvoie ; la honte sociale est affaire d’époque et de milieu (d’où l’importance de remettre les évènements dans leur contexte, historique – y compris les secrets de famille). Il y a dans cette phrase un formidable outil de fouille, de vision, de mesure. Tout m’y ramène, y compris cette petite lune de Sōkan Yamazaki:
Avec sa petite faucille,

Comment pourra-t-elle

Faucher tout le champ ?
27/01 [DIMANCHE] Dans sa forme divine — le repos —, le dimanche tombe usuellement la semaine des quatre jeudis. Il en est ainsi depuis que l’organisation du temps n’est plus l’affaire de Julien ni de Grégoire. Par un jeu de dupes, la Mauvaise Conscience a accédé à ce poste. Sous le joug du principe de Peter, elle ne prend que de rares vacances, où elle se dévore elle-même dans un centre de thalassothérapie mal isolé. Elle y rêve, avec Sysiphe et Prométhée, à la fin de l’échéance sans cesse renouvelée. Elle regrette l’intelligence magistrale qui régnait au temps de Julien et Grégoire, qui a su faire mourir Cervantès et Shakespeare le 26 avril 1616, en dépit de leurs calendriers divergents. ** Le dimanche tombe dorénavant chaque fois que le travail a été fait. Pour une soirée, où l’on peut lire trop tard, une journée de marche et de parole, le temps d’une chanson oubliée à juste titre qui fait irruption dans une pizzéria, une nuit merveilleusement dormie…
Le dimanche est dorénavant une sensation (un délassement inattendu des épaules, une respiration plus ample, un petit sourire secret façon « On les a bien eus, hein, Médor ? »). Dorénavant, je ne dirais plus qu’il tombe d’ailleurs, tant il est volatile.*** La maladie décide quel jour tombe dimanche.
26/01 [EAUX TROUBLES] Les aléas de l’opérette font succéder à l’année pontévédrine, une année brésilienne. Après avoir passé des mois à s’interroger sur la crise grecque, les élèves ravi.es vont naviguer entre le fleuve aux crocodiles de la présidence de Bolsonaro et la France antarctique à bord de leur coquille de noix : le « Charles Trénet ». ** Les Villes Invisibles de Calvino, je les apprends dans le village de mes grands-parents — antique méthode mnémotechnique —, vaste terrain de jeu hérité de l’enfance — preuve que le temps ne coule pas toujours dans le sens qu’on croît —. Les yeux tournés vers l’intérieur je sillonne cette familiarité, où les montagnes environnantes, les rivières, les arbres et les couleurs font corps avec le mien, du mien, comme les pépins poussés en fruitier à l’intérieur des pommes et des poires parfois. Le legs est double : à ma guise maintenant, usufruit de mon regard renseigné, mais toujours porteur des lectures de la petite-au-nom-d’ailleurs. Bref, les torrents sont boueux dès qu’il pleut et fond, mais simultanément mousseux : en chocolat chaud.*** Pelléas et Mélisande, je l’ai approché pendant des années avec la sensation que mes chaussures prenaient l’eau, qu’aucun habit ne pouvait me protéger de l’humidité empoisonnée de l’atmosphère d’Allemonde. Je m’en tenais donc à distance et chaque retour se faisait en connaissance de cause, capuchonnée, bottée d’épais caoutchouc… Partir caparaçonnée de la certitude de ce qu’on va trouver laisse peu de place pour la déception. « Le postulat de l’eau trouble », un beau nom pour une forme de résignation, pour la paresse intellectuelle communément résumée par « C’est de la poésie » ou « C’est de l’opéra ». Chaque fois qu’on renonce à confondre l’atmosphère avec l’action et les enjeux, elle se dissipe et quelque chose d’une dramaturgie apparaît, avec ses coups de théâtre, ses cycles, ses motifs tronqués… toutes choses qui font théâtre, qui se voient, qui sautent au visage (les fratricides, la succession au trône, les mensonges qui fondent la royauté, la colère sourde du peuple…). Quant à l’atmosphère, elle sera toujours là pour celui à qui elle est destinée : le public.
25/01 [BUBBLE-GUM] Il y avait un agréable parfum de Malabar fraise dans le garage. C’était une surprise renouvelée, chaque fois que j’allais y chercher du bois. Je sentais sous mes dents la résistance costaude de l’épaisseur du chewing-gum un peu froid, la musculature de ma petite mâchoire en CP… Une jeune femme en visite vient de crever la bulle de mes illusions : comme elle s’extasiait sur l’odeur de l’entrée de la maison, je l’ai invitée à une visite impromptue du garage. Elle a pressé sa main mouflée sur son nez et sa grimace dégoûtée a laissé mon Malabar KO : dans le garage, ça sent la pisse de chat. ** Il vaut mieux coller au bubble-gum et s’éviter la dérive bovine et mollassonne du chewing-gum qui occupe toute la bouche pour ne rien dire.***Dans la série The Wire, le personnage de Bubbles met cinq saisons à s’autoriser à porter son prénom (Reginald). C’est un junkie débrouillard, indic pour les flics, le genre de gars qui n’aura jamais le dessus physiquement, mais doté d’un solide bon sens et d’une petite bosse du négoce. Il est attachant, même dans ses retours en enfer qu’on ne fait qu’entrevoir : il n’est plus si jeune quand on le découvre, mais le fait que sa sœur accepte de l’héberger dans son garage à la condition qu’il ne monte pas chez elle (il y a d’ailleurs un gros verrou sur la porte), donne la mesure de ce qu’il a fait vivre antérieurement à ses proches. À moins que ce ne soit la résignation de Bubbles à l’accepter qui signale le mieux l’ampleur des dégâts. Alors ce nom, Bubbles, la légèreté même, quel masque tragique ! L’acteur qui a créé ce rôle, André Royo, raconte qu’un jour, alors qu’il le répétait, un passant lui a donné une dose, en lui disant qu’il avait vraiment l’air d’en avoir besoin. Il appelle ça l’Oscar de la rue. Je doute qu’il en ait décroché d’autres, dans le cadre de cette distribution collégiale, mais ça n’a pas la moindre importance.
24/01 [TAIE]
Sur les taies repose
Le silence du sommeil
Ses ronflements eux
Emplissent tout l’espace
Mars grince des dents
Jupiter a tué le clin de ses paupières
Par inadvertance et parricide
Sur la face cachée de la lune
Blanche fesse de Venus
Le lapin frotte sa joue pelucheuse
Et soupire d’aise ** Journée de taie-travail
/Commencée avant l’aube/
Dans ce petit monde de la chambre
/Sur l’île du lit *** « Mais j’aime trop pour que je die », c’est acté dans Fortunio, peut-on alors envisager : « puisqu’il faut que je me taie », un matin où l’on voudrait déjeuner en paix au lit ?
23/01 [ÉQUIPÉE] Il neigera fréquemment. Nous serons emportés par des blizzards impossibles. Nous n’arriverons pas au bout de nos périples. Nous travaillerons dans des trains. Tout sera blanc autour de nous. Novitchok saisira simultanément des comptes-rendus et de bouleversants éclairs de poèmes informels. Chapka en tête, nous pousserons des autos avec enthousiasme sur des routes barrées par des camions sans queue ni tête. Ou nous patienterons dans des bus bulgares en attendant qu’ils se désengagent à l’aube — le lapin bleu proposera de leur jeter un seau d’eau, pour ne pas être en retard —. Nous verrons des flamants roses dans le ciel au lieu de vaches dans les champs — mais l’allure du train rendra tout délicatement incertain, en sorte que jamais nous ne nous froisserons —. Je me souviendrai des histoires des uns et des autres, mais pas forcément exactement — lettre au lieu de dessin —, mais grâce à l’effort de tous, le monde y trouvera son conte. Et quoi encore ? Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique. C’est toi qui dit ça ? Non, c’est toi, plus tard. ** Les marraines ont bandé les yeux de celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon avec des foulards prévus à cet effet — deux mois de complot — et puis deux groupes se sont formés les emportant dans des directions différentes à travers la nuit tombante et l’odeur de l’herbe. Il y a eu des chansons, une jeunesse à grandes enjambées semblable à l’Irlande maquisarde de Ken Loach (l’un d’eux portait une casquette, un autre une veste kaki, nous faisons avec peu), des murmures, des sifflets, des oiseaux, une fée entre les deux… Sur une passerelle longeant l’eau, les deux groupes se sont croisés : mais ni le Prince ni Cendrillon n’avait vraiment compris qu’il y a fait deux groupes. Des échanges ont eu lieu et nous sommes reparti.es dans des directions différentes, sur des passerelles, en faisant sciemment bruisser les branches inlassablement feuillues des bambous. Enfin, nous nous sommes retrouvé. es dans le jardin des miroirs. Nous avons pris les mains des aveuglé. es et nous les avons posées sur nos visages, tour à tour. Parfois celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon nous reconnaissaient, parfois non : il y avait eu des invitations surprises et la face de lune de celle qui fait la leçon reste méconnue, unheimlich. Nous leur avons rendu la vue. Celle qui fait Cendrillon portait dans son regard la surprise éblouie de son long chemin sur ce parcours. Celui qui fait le Prince avait pensé que nous allions l’abandonner dans le noir, les yeux bandés, dehors. Mais jamais nous n’y avions pensé : la douleur, le mal-être ne sont pas envisageables dans l’équipée qui nous lie. Inutiles d’ailleurs : ce que nous mettons en place c’est le terrain favorable à ce que quelque chose advienne. Dans mon travail cette fondation est la joie. Dans le détail des œuvres, on invente des circonstances, des jeux, un rituel qui prend à son compte l’essentiel. Ici : l’extérieur, la nuit, la nature, le groupe et son mystère, le groupe et sa chaleur, le chemin. Nous avons bu chaud, du jus de pommes aux épices qui fumait dans le noir, puis nous nous sommes séparé. es… enfin, c’est une façon de parler.*** Tu es toujours partant pour aller chercher des meubles trop lourds dans des coins perdus,dans des coins où stationner le temps de l’enlèvement est plus complexe qu’un début de partie au mikado, dans des coins où tu pourrais te demander s’ils sont vraiment le bon coin. Une fois sur deux, nous oublions la planche à roulettes en partant comme pour une folle équipée à dix bornes à peine. Les vies que nous croisons s’ouvrent en grand pour quelques instants sur un intérieur mortellement ennuyeux, une vue sur un belvédère, la tristesse d’une fin de partie, l’inventivité débrouillarde d’une rénovation petit à petit, la misère, la misère aussi. Je m’aperçois que je n’en oublie aucune. Non plus que ton visage souriant dans ces équipées minuscules.
22/01 [GENRE]
Le chantier est immense, je me décourage souvent, autant que je m’engage. Les chiffres sont toujours trop mauvais pour dire égal. e même à peu près. Même à trois vaches près. Je sais comme on me parlerait si j’étais un homme (je serais capitaine d’un bateau vert et blanc, ce qui facilite le commerce). Je ne peux plus ne pas le savoir. C’est une misère de trop bien voir : ça éblouit et puis, le noir. Mais au fond du puits, où je suis sotte, on m’envoie la corde, non pour me pendre, pour me reprendre. En trois ho ! hisse ! que voilà, me revoilà. Déboutée, mais debout. Au matin, un estimé collègue remarque qu’on ne peut plus enseigner comme avant, comme il y a 15 ans, sans faire cas du genre, sans travailler à la visibilité de ce qui est si facilement soluble dans le patriarcat. Et comment parler de ce XIXe Siècle, et du Romantisme, où seules ont survécu — et survivre, ce n’est pas vivre — celles qui avaient un couteau entre les dents ? Nous ne savons pas, mais pas encore, pas très bien. La question se pose cependant, et ce qui n’était qu’une périphérie est devenu un prisme, au moins entre les murs de sa salle de cours. Quatre jeunes femmes vives et inspirées au déjeuner. Nous parlons de la Fin du Temps où elles m’ont invitée à les rejoindre et c’est une promenade de santé de les respirer. Leur force, et leurs révoltes, leur clairvoyance et leurs enthousiasmes ; ces risques qu’elles courent, comme dans un champ. Le thé, en l’hôtel de Quimper-Karadec, la potacherie accueillante de mes élèves, parmi lesquel.le. s les femmes se comptent sur les doigts d’une main qui ne les aurait pas tous, remet les pendules à l’heure. Tout théâtre est travestissement, Frick c’est le Bottier et le Major et des chœurs de petites vieilles de la Violette de Narbonne, des assemblées de séminaristes ou des supporters de l’OM naissent sous leurs voix pas bégueules. Quant à Urbain, il pose déjà en Comtesse assez Régence. ** Le genre sert à tout.es, c’est-à-dire à tout puis à tous et à toutes. Euh… Genre, euh… tu as vraiment cru qu’il ya avait une théorie du genre ??? Eh ben non, dans le genre de-quoi-j’me — mêle, il y a surtout des gens qui feraient mieux de s’occuper de la pédocriminalité dans les soutanes que des ovaires dans les femmes.***
« Le degré d’intérêt zéro fait genre ». J’aurais aimé l’écrire celle-là. Ou me souvenir au moins de qui l’a dite. Pour ce qui est de l’à-propos, elle demeure d’actualité.
21/01 [CROCODILES] Pour savoir lequel viser, observer l’écart entre les yeux : plus il est important, plus la bête est grosse. La nature sauvage de ce jeune ténor doux et dynamique originaire du Paraguay m’avait jusqu’ici échappé… mais cette année, il chante le Brésilien dans la Vie parisienne et un pont inattendu se déploie entre la salle de cours de nos vies parisiennes et l’Amérique du Sud, par son truchement.
** Un chat avec des ailes de papillons, un renard debout sur ses pattes arrières la tête tournée dans son dos pour contempler l’extrémité pointue de sa queue, un dragon-chien bifide à pattes tigrées… Les alebrijes ont fait un long voyage pour succéder aux crocodiles paraguayens dans l’imaginaire de la troupe immuable et toujours nouvelle des élèves qui chantent et jouent — à la nuit tombante, au-dessus de l’eau ce soir, aux fées de la forêt —.*** Il y a très longtemps, j’ai eu le privilège de rencontrer Maurice Taszman, le traducteur de Heiner Müller, George Tabori, Simone Schneider, Lothar Trolle, Frank Wedekind, Albert Ostermaier, Franzobel, Heinz R. Unger… Il intervenait dans le cadre d’un cycle lecture organisé par le TGP qui se déroulait en parallèle du mondial de foot ! Chaque soir, avant les matchs, nous lisions des pièces provenant des deux pays dont les équipes allaient se rencontrer sur l’autre terrain de jeu. Par hasard, je me suis retrouvée dans les équipes belge, autrichienne et allemande et c’est pour nous parler de l’Allemagne de l’Est que Maurice est venu travailler avec nous. Il nous a raconté de nombreuses histoires, parce que c’est un raconteur merveilleux et un homme généreux. L’une d’entre elles ne me quitte jamais et l’occurence de [Crocodile] dans ce journal est l’occasion de la mettre par écrit. Maurice vivait alors à Berlin Est. Il traduisait le théâtre de Heiner Müller, à qui le régime ne faisait pas vraiment la vie facile, notamment en multipliant les accusations de plagiat à son encontre. Précisément Maurice traduisait Germania III , qui met en scène les derniers jours du Troisième Reich. Or voilà que Maurice doit se pencher sur Léonce et Léna de Büchner, une pièce écrite plus d’un siècle auparavant. Au fil de sa lecture, il tombe sur une scène où le roi qui attend le retour de Léonce et Léna, envoie un soldat les guetter du haut de la tour. Quand il redescend, le roi lui demande s’il les a vus. Le soldat lui dit que non, qu’il n’a vu qu’un chien qui a pissé contre un arbre et qui est reparti. Comme il lit ces lignes, Maurice se dit qu’elles lui rappellent quelque chose et après un temps de réflexion — mise à sac de tous les recoins Del a mémoire — il se souvient que tout bêtement, il a lu la même scène dans Germania III : Hitler sachant l’arrivée des Russes imminente, envoie un soldat les guetter en surface, quand il revient, il lui demande s’il les a vus et le soldat de répondre que non, qu’il n’a vu qu’un chien qui a pissé contre un arbre et qui est reparti. Dans les heures qui suivent, voilà notre Maurice dans les affres : comment aborder cette question avec Heiner Müller, déjà bien écorché par les attaques incessantes du régime sur sa légitimité ? Maurice dort mal, relis Büchner, parcours Germania III, rien à faire : les scènes sont jumelles. Quelques jours plus tard, Müller lui rend une visite amicale. Maurice fait du café et tâte le terrain : tu sais, ces derniers jours, j’ai relu Léonce et Léna pour une traduction qu’on m’a commandée. Ah ! Léonce et Léna, magnifique, s’exclame Müller très enjoué. Et justement, poursuit Maurice, le dos de sa chemise trempé de sueur, il y a ce passage, tu sais quand le roi attend Léonce et Léna… Oui, quand il envoie le soldat les guetter en haut de la tour ? Oui, exactement… Tu te souviens de ce qui se passe après… Oui, le soldat dit qu’il ne les a pas vus, qu’il n’a vu qu’un chien pisser contre un arbre et filer ! Voilà, voilà… voilà, dit Maurice, au comble du malaise, redoutant l’explosion de Müller… Eh bien, dans Germania III, il y a cette scène où Hitler envoie le soldat guetter l’arrivée des Russes… Tu vois ? Oui, je l’ai écrite cette scène Maurice ! Et quand il redescend, il dit… Il dit, reprend Müller, qu’il n’a pas vu les Russes, qu’il n’a vu qu’un chien qui a pissé contre un arbre et qui est reparti… Oui, n’est-ce pas ?! Ça ressemble drôlement à la scène de Léonce et Léna, ajoute Maurice, tremblant et Müller de déclarer du bon du cœur : mais oui ! C’est le même chien !

J’ai mis quelques années à comprendre ce qu’il y avait par delà le mot d’esprit. Depuis, je vois passer à travers des textes et des spectacles des plus variés un crocodile, une biche blanche, un lapin et, bien sûr, un chien.

20/01 [LÉGITIMITÉ] Maintenant, Valjean, vous êtes libre. ** Aujourd’hui je te le dis : personne n’entend ce qui te passe par la tête. Et personne ne l’entendra et c’est un cruel renoncement. Ta connaissance de l’œuvre, du poème, de la musique, tu la feras visiter nuitamment en indiquant chaque chose remarquable ou dangereuse, risquée avec ta lampe de poche, ouvreur, ouvreuse, de tombeaux, de bals, de consciences, de fenêtres, de disputes, de jeux. Je te le dis aujourd’hui en enfant légitimée par l’usage et le long voyage.***Il y a bien longtemps, j’ai dû remplacer le présentateur d’un concert éducatif à la Cité de la Musique. TAMBOURS SABAR DU SÉNÉGAL. On m’avait appelée parce que j’étais conteuse et j’étais la première surprise, parce que je connaissais des contes et je disais des contes, mais je n’aurais pas mis ce mot sur ma pratique, conteuse… Sous le titre du spectacle, il ya avait la venue en France exceptionnelle des enfants de Doudou N’diaye Rose. Une famille de griots sénégalais. Le conte à dire, je l’ai trouvé tout de suite. Un conte sur la naissance du monde et des oreilles. La peur s’est tenue sage, jusqu’au moment où nous nous sommes rencontrés, dans les coulisses de la Cité de la Musique, avant une répétition écourtée d’autant par le retard de leur avion. C’étaient des enfants, de six à treize ans, à vue de nez. Ils avaient froid ici. Il y avait cent ans de sagesse dans le regard même des plus petits. J’étais épouvantée de ma propre indignité parmi eux. Nous avons surfilé la répétition : là ils jouent, là je présente, là ils jouent, là je conte… La direction était effrayée que certains d’entre eux ne reprennent pas l’avion, qu’ils aillent rejoindre un père, une mère, un oncle en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie… Cela créait une atmosphère étrange : la méfiance, le froid qui leur glaçaient les os à travers leur anorak tout neuf, ma pâleur proverbiale dont je me figurais dans l’angoisse qu’elle ajoutait encore à ce climat. Le lendemain matin, c’était le spectacle. Ils ont joué. Je connaissais cette simplicité pour l’avoir vu dans la roue d’un enfant au Cirque tzigane Romanes. Ils jouaient comme des maîtres : précis, précis d’abord, justes d’abord. Quand ils se sont arrêtés, je me suis avancée au milieu du cercle qu’ils formaient avec leurs tambours. Ils se sont assis et ils m’ont écoutée. Pour eux, celui ou celle qui conte est conteur ou conteuse et même né.e ainsi. Ce n’est pas douteux, pas questionnable. La parole est unique. Je suis entrée d’un coup dans leur simplicité. La légitimité est un tourment constant pour les Occidentaux. Pas pour les enfants-vieillards griots. Ce spectacle servait à certains d’examens. Pour porter son titre, un griot dans cette famille doit posséder deux mille rythmes différents. Soit tu sais, sois tu ne sais pas. Combien connais-tu d’histoires que tu puisses dire, me suis-je demandé ? Au moins deux mille, oui, Il était temps de porter mon titre. Et pour certains d’entre eux, de filer à l’anglaise, vaillants petits, vieux comme le monde.
19/01 [FRANCHE] Dans le cas d’une balle, sur les terres du Freischütz : affranchie de toute autorité à l’ordre naturel, vouée au diable. Ailleurs, ici, maintenant, également. ** Et parfois, s’entendre dire une chose tout aussi vraie, mais douce, bonne, simple et qui durera autant qu’un caillou.*** Je leur ai dit : j’écris, je ne sais pas, c’est la première fois, moi aussi j’ai peur, mais la vitalité d’une aventure, la fertilité d’une terre inconnue, comment leur dire non dans cette période de si peu de vivant.
18/01 [MITAINES] La vie propre qui anime mes mitaines — mais à quoi bon ce « S » quand elles n’ont de cesse d’aller chacune son petit bonhomme de chemin ? — complique et enrichie la mienne. Rencontres, discussions, échanges, enquêtes, perplexité, retour d’où je me croyais partie… Sans compter sur mes doigts les innombrables efforts de mémoire pour retracer mes pas dans le but de recouvrir mes mains… Je refuse de croire dans l’étymologie qui donne « gifle, injure » pour mitaine : croque, croque, mon amy ceste mitaine Nous faisons corps, au contraire, elles et moi, pour la jouer fine avec le Croque-mitaine jusqu’au printemps. Enfin, j’espère qu’elles s’en rendent compte, où elles finiront comme le chaperon. ** De la couleur des mauves, montant jusqu’au biceps, crochetées. Un vêtement de fée.*** Un bon mot à apprendre à un enfant. Dans le square, nous observons le petit garçon, ses mains pleines de doigts, ses doigts pleins de phalanges, ses phalanges pleines de pulpes. Il fait ça sans effort, comme la mer porte une armada de dauphin. Il voit qu’on l’observe, il voit que nous bougeons nos mains pour imiter les siennes, pour les comprendre. Alors il nous imite l’imitant et nous voilà tous les trois les mains tendues les uns vers les autres. Et sa mère d’attraper l’instant avec son appareil photo.
17/01 [COURTOISIE] — Mesdames et messieurs… — Oui ? — Un incident sur la ligne 11 retarde actuellement les trains sur cette ligne — C’est pas grave. — Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour ce désagrément. — C’est rien je vous dis. Sortie 4 chemins, un monsieur courtois avec la voix off. Je me demande s’il en entend d’autres qui ne me parviendraient pas… Je pense à la douleur provoquée par l’ostéo, plus tôt dans la journée, qui s’est si agréablement substituée à celle qui était l’objet du rendez-vous… Lui aussi m’a prévenue et j’ai répondu, de bonne foi, que ce n’était pas grave. ** Dans une grande masse de peuple, des transports urbains : un mot d’excuse d’un passager soudain encore plus près, l’adresse du conducteur aux messieurs, aux dames et aux enfants. *** La courtoisie ménage ma monture.
16/01 [TRISTES]
Elles sont tristes les marquises. Tristes comme dans la chair et triste hélas et j’ai lu tous les livres.. Tristes comme pas baisantes. Tristes comme un repas triste : incolore, inodore et sans saveur. Et la compassion tu l’écris sur un papier dont tu fais une petite boulette pour amuser leur chat. Qu’elles soient tristes de nous voir fuyant leurs salons, ne change rien à l’affaire. ** Les choses qui me semblent tristes appellent une liste infinie, et pourtant on pourrait en faire une brève, sur le modèle des Notes de l’Oreiller de Sei-shônagon, qui dirait mieux la chose.*** Tout ce qui est triste s’efface devant la neige, à cela je reconnais ma solide appartenance montagnarde. Quant aux tristes, on peut en faire des bonhommes, rudimentaire, avec un nez en carotte et la promesse d’une (re)fonte prochaine. 15/01 [SOUFFLE]
Ce mouvement si léger qui soulève la toile peinte d’un bateau quand Osmin ouvre les portes du Sérail en réponse au mot : Sésame ! Ce soupir de sirocco de moi seule audible après le dernier accord, quand tous les bras se lèvent vers le ciel invisible. ** Il y a des murmures à l’oreille. Comment les appâter ? Comment faire pour qu’ils adviennent ? Qu’y a-t-il de meilleur que de noter rapidement, encre mouillée sur le papier, leur dictée qui ne semble jamais reprendre son souffle ? Sinon, calme plat, on s’applique en désespérant du vent.
Autrefois, il fallait être épuisée, idiote de fatigue, pour que ça prenne le relais, pour que ça travaille en ma place. Mais avec les années, on apprend à fabriquer les attrape-rêves qui dénoncent la moindre brise. Patiemment. Impatiemment. *** Je l’entends dire : « j’ai besoin de souffler ». Je me demande qui peut s’en passer et même qui s’en passe, à moins que d’être morte ? Ne dirait-on pas plutôt reprendre son souffle (tant il est assuré qu’on respire mal de celui de quelqu’un d’autre) ? Mais aussi à qui l’avait-on confié qui s’en est si mal occupé ? Ou l’avait-on pris par erreur, comme le manteau d’un autre sur un perroquet (et alors à quel point faut-il avoir perdu l’usage de nos sens pour confondre ce qui est si intimement nôtre avec ce qui est étranger, ce qui n’a que l’apparence, mais pas l’odeur, ni le poids exact, ni l’usure familière ?) À moins qu’on ne l’ait laissé tomber tout simplement ?…
14/01 [SEMBLANT] Dans le délai qui nous était imparti et comme il l’avait précédemment stipulé par écrit, il a fait semblant de faire de la lumière et j’ai fait semblant de faire de la mise en scène. Cependant, la présence d’une lampe d’architecte d’exceptionnelle facture et la solidité des liens de rires et de vieux papiers au sein du Bureau Européen des Chimères, ont fait de l’abandon du soldat Harold un moment non dénué de romantisme. ** Sur scène, la question de la confiance en soi n’entre pas directement en ligne de compte. Il s’agit plutôt de faire semblant, notamment d’avoir confiance en soi. Le semblant c’est l’apparence extérieure. Il peut être faux. Il n’en reste pas moins présent.*** Bien que m’employant fréquemment à donner un beau semblant, quand rien ne ferait mieux avancer la cause, les occasions de découvrir le succès de ce masque me plonge dans une profonde perplexité et je balance entre la satisfaction de ce que ma ruse ne se soit pas éventée et la déception intime d’être si mal connue de qui je ne voulais pas l’être. S’il y a un soulagement à ne pouvoir être lue comme le bottin, il y a une frustration à ne pas l’être comme le Carnet d’or de Doris Lessing, par exemple. 13/01 [INCONSISTANTE] Car telle je me sentais hier, oui, ectoplasmique de fatigue, à peine un contour, une fantomatique fourmi d’un minimètre avec trop de chapeaux sur la tête… Et plutôt que de démentir avec une véhémence louche, un ami du dimanche — le même qui avait apporté, la semaine dernière, le bouquet du fréquentatif — me rappela que c’était là notre nature première : These our actors, As I foretold you, were all spirits, and Are melted into air, into thin air: And like the baseless fabric of this vision, The cloud-capp’d tow’rs, the gorgeous palaces, The solemn temples, the great globe itself, Yea, all which it inherit, shall dissolve, And, like this insubstantial pageant faded, Leave not a rack behind. We are such stuff As dreams are made on; and our little life Is rounded with a sleep. Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air, en air subtil ; et, pareils à l’édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu’il reçoit de la succession des temps ; et comme s’est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d’un sommeil. ** Dans son plus simple appareil. *** Au bord d’écrire, guettant la chimère qui me relèvera de mes engagements, incapable de prendre à la main le stylo qui saurait quoi faire, lui, désireuse seulement de l’arrêt, de la pause, du temps vidé de ses aiguilles, d’être tombée dans la forêt sans personne pour l’assurer, mon bruit me suffisant, étendue dans le vert, comme le dormeur du val, mais sans mourir, la tranquillité chatouillant encore le nez de ses herbes folles. 12/01 [RÔDER] Deux verbes, un chapeau de différence, des années de malentendus. [Rôder] : Errer, flâner sans but, au hasard… et [Roder] : User, polir une pièce par frottement afin qu’elle s’adapte parfaitement à une autre pièce. Mettre progressivement au point ou à l’épreuve, acquérir une expérience dans un domaine. Roderest le mot le plus récent. En perdant son chapeau, il est devenu tout technique, tout carré clair net et précis. Mais bien avant lui, on pouvait librement rodder un endroit : le parcourir à l’aventure… Il est fréquent et souhaitable de faire des rôdages dans le milieu du spectacle. J’obtiens cette orthographe à l’accent circonflexe en me bataillant avec le correcteur… Pourtant, il s’agit bien de faire un bout de road avec quelques connaissances triées sur le volet et disponibles pour assister avant l’heure à ce que nous faisons. Il semble donc judicieux de garder la tête près du bonnet et de conserver son « ^ ». Comment en est-on venu à croire qu’il s’agissait pour ces âmes charitables de procéder à un rodage, de venir mécaniquement participer à l’ajustage des pièces… ? Comment une vision aussi rétrécie de ce qui se passe dans ces moments d’échange particuliers est-elle devenue l’usage ? Comment ces spectateurs occasionnels ont-ils été amenés à croire qu’une autre expertise que celle d’être assis dans cette salle entrouverte était de rigueur ? Le rôdage, c’est le moment de la répétition sur scène avec des gens dans la salle. Leur présence donne une perception nouvelle du temps, de l’acte aux artistes. Et voilà. Dans le cas contraire, il y a de quoi manger son chapeau. ** L’annuel échange ERASMUS avec ma collègue de Stuttgart tient à la fois du rodage et du rôdage. La planification des cours, l’absence de connaissances à visiter là-bas fait la part belle à une certaine errance. Marche dans la ville, longs temps d’écriture dans des lieux où ma pratique est observée avec bénignité et surprise, heures de silence complet, ma parole en dedans, hibernant.
Dans le temps de la classe, au contraire, on rode, cent fois sur le métier. Rien de tel que le déplacement d’un corps dans l’espace pour changer de point de vue. Certains pans du répertoire se présentent dans un dénuement exotique, une fois débarrassés de leur préjugés alla francese au profit de draperies teutonnes. Je reconsidère certaines alliances dramaturgiques, l’urgence de ce qui se joue. J’entreprends la constitution de « sommes » par opéra, par air parfois, où j’additionne — comme disait Dullin à ses élèves outré. es par ses apparentes contradictions sur une même scène d’un jour à l’autre — ces petits éblouissements d’une ligne. *** La moindre sortie a son délit de faciès. On dirait qu’on rôde et pour sûr on s’érode. 11/01 [PARADIGME] Nous sommes profs de français, nous faisons de la lecture à haute voix, mais quand un acteur lit à haute voix… Ce matin, quand Stéphane a lu… C’est tellement plus… profond… les mots… la profondeur (geste de pelleteuse avec sa main, qui ramène le minerai à la surface)… Quand il lit, on change de paradigme. Voilà. C’est ça. On change de paradigme. A dit ce jeune prof primesautier, tandis que nous faisions la 5e mi-temps de leur semaine de PAF (Prof Art Formation ?) debout dans les ors du foyer du public. Dorénavant, nous appellerons ça un CAP (Changement Artistique de Paradigme). ** Depuis quelques mois, j’appelle de mes vœux un changement de paradigme. Ce mot, qui me filait entre les doigts, voilà qu’il ouvre une chambre avec vue. Un instrument à vent qui devient une percussion, un instrument à cordes dans lequel on souffle, ou bien encore avec lesquels il se passe quelque chose d’autre. Mile Davis et sa trompette. Chet Backer et sa voix. Une autre conception des choses donnant naissance à des choses nouvelles. *** Dans une réunion, un collègue très érudit demande : « Qui est Isadora Duncan ? ». À la simplicité de sa question, il m’apparaît que mon école est (re)devenue une véritable école, où le savoir circule entre chacun de ses membres, sans limites d’âge ni de position hiérarchique. 10/01 [BAIGNEUSE] Un pli réalisé dans l’intérieur d’une manche trop longue. La manche d’une chemise en l’occurrence, la chemise d’un des deux gardes du corps de Selim Bassa, pour être précise. Sans y prendre garde, je furète dans les définitions d’À bras raccourcis, expression toujours associée à la lecture, chérie et répétée jusqu’à l’usure des reliures, d’Astérix. Synonyme, alors, du ridicule des hommes infatués de leurs petits pouvoirs. Mais la figure bonhomme du gros chef sur bouclier m’a induite en erreur… À bras raccourcis : D’une manière non mesurée, de toute sa force, de toute son autorité (cnrtl). La prévenance de la costumière a dégagé notre garde du corps de la malédiction de n’être qu’un fier-à-bras, pour en faire un Rabalan. Le voilà remparé de sa baigneuse contre les Djinns qui flottent dans les coulisses du Sérail où il officie : Il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : « Sorcier, je te rends le mal ». — (Octave Mirbeau, Rabalan,) ** Julie Scobeltzine est la costumière la plus habile et la plus délicate que je connaisse. Comme le diable elle réside dans les détails. Elle ne néglige jamais les petites choses et ce n’est pas chez elle effet de maniaquerie, mais respect panthéiste. Dans Un Conte d’Hiver, elle a trouvé pour la mère un chemisier en soie qui raconte autant avec ses qualités (matière de lumière, tombé…) qu’avec son apparent défaut : son décolleté a quelque chose d’excessif, de débraillé sur le personnage de la reine mère et ses seins, qui tirent un peu sur le tissu deviennent un sujet. Ils nous tirent l’œil. Ils sont dans le champ. Et avec eux, le lait noir de la maternité de Junon. *** Les Villes invisibles sont vides quand je m’y rends, si je m’y rêve. Marco Polo décrit pourtant leur population, mais c’était avant, quand lui les a visitées. À l’heure où il parle à Kublai Khan, je le sens, elles sont vides. À Anastasie, je peux prendre mon bain dans le bassin d’un jardin, mais pour ce qui est de pourchasser des compagnes dans l’eau, ou d’inviter à passant à se dévêtir pour m’y rejoindre, l’imagination doit suppléer. La rêverie. 09/01 [NEIGE] Depuis le début de cette entreprise — le Journal d’un Mot — je m’interroge : un nom — propre s’entend, de ceux qui souffrent mal, en tragédie, les liaisons — est-il un mot ? Et ce matin — par un de ces longs sentiers sinueux que dessine librement l’Association des Idées, que ravinent les petits faits et qu’ombrent les grands arbres —, une réponse est arrivée (Komorebi comme on dit). Le poète Francis Catalano, dont les écrits météorologiques me touchent au cœur de l’hiver, m’a amicalement transmis l’intégralité de son recueil, enregistré par ces soins. En entendant sa voix, j’ai pensé à Normand Lalonde. Simplement parce que Normand Lalonde est un poète québécois. J’ai relayé son présent sur Une certaine dose de poésie et plusieurs commentaires sont venus laisser leurs traces dans cette neige. Plus tard, Francis Catalano a répondu en précisant : C’est ce qu’il fait aujourd’hui, à Montréal !… Il neigeait, et je pensais à Normand Lalonde qui n’est plus et qui apparaît souvent dans mes propres écrits à son insu. À Normand Lalonde, qui est confondu avec l’ami très cher parti tôt du même mal que lui et tout aussi empreint de poésie. — Enfant le nez collé à la vitre du bar familial les jours d’innombrables flocons, je dis : C’est tout l’hiver qui tombe ! — . Quand nous mourrons, notre nom devient le mot de ce que nous étions. ** Je m’attends à vous trouver là. Chez Marilène. Il doit avoir un nom ce café, comme un costume qu’on ne porte que deux fois. Je m’attends à vous trouver, voisins de neige, là où il y a de la neige. Dès qu’il y a de la neige c’est l’endroit où nous pourrions vivre, être, nous retrouver comme de vieilles connaissances, ce que nous sommes, malgré l’enfance et les autres temps qui ont précédé notre rencontre : ces époques proches, lointaines où la neige déjà nous composait, l’eau froide des torrents, la brume pensée par les arbres. Les tables en bois longues et étroites supportent nos conciliabules, ces secrets que nous échangeons avec simplicité, cartes d’une partie sans points et sans argent. Les plantes vertes prolifèrent, vaguement inquiétantes, elles sucent la lumière blanche en continu dans la petite annexe à flanc de rocher qui s’est bravement accolée à l’épicerie-café, doublant sa superficie d’un coup, la dotant d’une vue. L’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe dans l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins… Vous n’êtes jamais venus ici et pourtant je ne cesse d’y être avec vous. La familiarité de ce lieu est nôtre, pareille à celle de la nuit clermontoise où frère Bleu a donné dans le panneau, tandis que nos chapkas s’égayaient quelques pas en arrière — trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique —. Pareille à celle du train des steppes et l’exaltant voyage « pour rien », rien d’autre que le blanc qui avait tout englouti. Il n’y a qu’un objet à ce voyage. Notre amitié. L’amitié des gens de neige. *** Avec le compositeur Romain Dumas, nous écrivons un cycle de mélodies sur la neige. Nous en perdons régulièrement la trace, incapables de nous souvenir quels poèmes lui sont destinés : s’ils ne comportent pas le mot neige, ils nous échappent comme les lapins blancs sur fond blanc nous font faux bond. Cela débouche sur des échanges incertains, comme les distances dès lors qu’il neige. 08/01 [VIENNE]
J’en reviens toujours là. Advienne que pourra, mais tout, justement, dans ce grand carrefour du milieu de l’Europe, qui n’est plus qu’une idée, une géographie qui taille la route à dos de taureau blanc. ** Un ami me demande comment va la Mittel Europa. À Stuttgart seulement, j’oubliais que j’étais déjà encore passée à l’Est. Des années à entendre chez Beethoven des marches dans la neige et passer à côté de cette géographie familière ! Je remarque avec un autre que, surprise et fierté, je me vois offrir l’hospitalité de la confiance par des Slaves de tous bords quand nos routes se croisent. Enfant, on s’imagine qu’on a été adopté, porte du rêve ouverte sur le vaste monde. *** Bientôt quatre ans que je traîne mes guêtres littéraires dans une ville où je n’ai mis les pieds qu’une fois et qui, contrairement à d’autres en Europe, ne m’a laissé aucun souvenir mémorable. Je pourrais croire qu’elle m’a été imposée par le travail sur l’Enlèvement au Sérail, mais personne ne m’avait rien demandé en matière de localisation géographique de l’action. C’est la ville qui s’est imposée comme une forme particulière d’utopie : l’absence de lien sentimental entre nous fait de son grand carrefour le lieu — un des lieux — d’où je peux tout inventer. Ni plus ni moins que Jonzac, en Charente-Maritime.

07/01 [OPÉRA] Chose difficile à réaliser ; chose excellente, œuvre admirable, chef-d’œuvre. Faire Opéra : gagner tout ce qu’il y a au jeu. Consiste le plus souvent aujourd’hui à amener un public silencieux assis dans le noir à s’intéresser 3 h de rang à une œuvre initialement conçue pour un public causant et pavanant sous les lustres et les ors, dans un raffut certain. Peut-être avantageusement ingéré sous forme de gâteau (deux couches de crème au beurre au café et une de ganache au chocolat, tout cela pris en sandwich entre des biscuits « joconde » punchés au sirop de café). **… n’est jamais que le passé simple d’opérer. *** Passé simple et troisième personne, parfois je me demande en quoi je devrais me sentir dans ces conditions concernée ? 06/01 [FRÉQUENTATIF] Lors d’une visite qu’on me rend, on m’apporte ce mot, un peu comme une boîte de chocolats : à l’intérieur, des chocolats, de formes et de parfums différents, emballés ou non, et le cas échéant, plusieurs couleurs de papier métallisé. On m’appâte avec le verbe penser, prétendument fréquentatif de pencher. Renseignement pris, c’est également le fréquentatif de peser, panser et pendre. Lourde déception en découvrant que fréquentatif fait référence à la fréquence et non à la visite épatante où il est apparu. Si ce n’était pas une boîte de chocolats, je pencherais pour un bouquet de fleurs très légèrement coruscantes. ** Avec ce journal, une passion inavouée pour la grammaire se fait jour. Tout son saint-frusquin de figures de styles, de formes… un vrai petit nécessaire de toilette dans le baise-en-ville de la vieille dame au-dessus de tout soupçon. *** Clignoter est le fréquentatif de Cligner. Vivoter, de vivre. Voilà bientôt un an que nous ne nous sommes pas vu.es, quel fréquentatif imaginer au verbe manquer ? 05/01 [RETROUVAILLES]
Dans certains cas, assez rares, le — re réussit à doubler la puissance merveilleuse de la trouvaille — ce trésor de l’île, ce dessin magique découvert au fond de la poche d’un manteau de deuxième main. **Pour une fois, j’ai voulu rentrer tôt. Faire face à la ville. La marcher. Et puis habiter là à nouveau. *** Au milieu d’un pont, et déjà en face de nous, un pont semblable qui aurait pu être le lieu du rendez-vous et que nous avons regardé, bien davantage que nos visages dans les écharpes et les bonnets. Nous avions le temps. Oui, nous nous l’étions donné. Nous sommes allés nous asseoir sur un banc dans un parc, ni trop près, ni trop loin des enfants qui jouaient, à un carrefour, de sorte que le parc lui-même nous emmitouflait de sa tranquillité matinale. L’ami avait prévu du thé pour moi et régulièrement, il a rempli mon gobelet opaque de fumée. Il avait du café, mais je ne l’ai su qu’après, bien plus tard quand je lui ai écrit pour m’excuser de n’avoir pas compris qu’il n’y avait qu’un seul gobelet et que sûrement il l’avait attendu, mais non, pas d’inquiétude, tout le temps où nous étions resté sur le banc il avait bu du café sans que je m’en aperçoive puisque nous étions, là encore, côte à côte. Se parler ainsi, dans la repos des visages ouverts sur le paysage, mais bien plus encore sur l’aménité de la conversation qui ne peut être dérangée — tout s’y ajoute facilement, ainsi cet homme noir avec son gilet fluorescent et son casque de vélo qui est passé devant nous perdu dans la contemplation du haut des arbres nus — change le point de vue. Depuis quelque temps, je crains que dans le bruit de l’actualité, la cadence infernale du clou qui chasse l’autre, les deuils ne m’échappent, qu’ils ne soient plus que leur brutalité. Mais finalement, j’en viens à penser que je m’abstrais de leur cliché. Par delà la tristesse et le manque acide, il n’y a pas d’oubli, même si le nom peut nous tourner autour comme une brume d’un lieu ou d’une chose autrefois aimée par l’autre et qu’on souhaite plus que tout garder par devers soi, loyalement, il n’y a pas d’oubli au sens où les morts oublient leur passé aux enfers antiques, il n’y a pas d’oubli mais une sorte de côtoiement, semblable à celui qu’on connaît quand in est assis sur un banc dans un parc à-côté d’un être familier, dont on ne regarde pas le visage, au mieux les mains ou les chaussures passent dans le champ de vision, mais le plus souvent rien, on regarde ailleurs ou au-dedans de soi et c’est là qu’on le voit vraiment, tandis que le regard flotte comme une brume sur le parc tel qu’il s’offre à nous depuis de modeste point de vue et personne ne parle, un instant, ou plus longtemps… 04/01 [SIMPLICITÉ]
Dans l’amour, la simplicité vient par surcroit. ** Après un certain retrait, il apparaît que la simplicité n’est pas compliquée, mais demeure un long voyage à portée de main. Par instant, on saurait quoi faire : dans un café, dans une gare, dans un parc, les vieilles valises qu’on se traîne et dont seul le poids a encore une fonction, — nous occuper, nous charger, nous lester, nous entraver — on les a laissées. D’autres les récupèreront peut-être pour en faire des luges, des nids pour les hérissons, des objets de décorations. Avec ce qu’elles contenaient, ils caleront des portes, surélèveront des armoires, ou nourriront un bon feu de gaufres. À moins que la vigilance n’explose contenant et contenu dans les plus brefs délais, personne ne les réclamant plus. Ailleurs, je marche les mains dans les poches. On sait comment faire au plus simple. *** J’ai entrevu ce poème qui dit quelque chose comme : Je veux te demander tout/Parce que tu n’as rien/Comme ça tu auras tout, mais pas exactement. Je l’ai entrevu et il est si simple, j’ai cru pouvoir m’en souvenir, comme la dernière fois que je l’ai oublié. 03/01 [NOURICE] La nourrice fuit. Je ne suis pas Phèdre. Je fais venir un plombier. Il note nourice sur le devis. Les plombiers manquent d’r dans tant d’eau. Il demeure pour moi la colombe du déluge. La nouvelle nourrice est de dur métal… Une Walkyrie-cantinière. ** Derrière la gueule de balafre de la faute d’orthographe outrancière — pas ces fautes d’accord ou d’inattention, mais ces croyances d’un autre monde, avec leurs étymologies qu’on dirait extra-terrestres, mais qui tout bien considéré sont enfantines, confusion d’une poésie sidérante plutôt que simplification d’une règle trop éloignée, acoquinage de sons et de concepts qui sans cette personne qui les écrit par erreur, mais en toute bonne foi, ne se seraient jamais rencontrés — la nécessité d’écrire est tapie. *** Ces orthographes qui toujours se refusent. La main n’en garde pas plus trace que l’œil. Pas pour nourrice, en ce qui me concerne, mais en l’occurrence, cauchemard, carapaçon… 02/01 [POST BAD] Un mouvement nietzschéen par delà le bien et le mal, sorte de post-structuralisme de Mickaël Jackson. Sinon, beaucoup de bouches refaites et de lunettes sans verre pour cause de faux cils aggravés, prenant des poses de Sainte-Nitouche à 50 € la passe sur Instagram. Heureusement que j’ai appris de la même source à dire whatever avec mes doigts, ça dédommage. Je vais m’en tenir à ma version initiale. ** En relisant ce mot-concept cache-misère du tape-à-l’œil, c’est un autre qui vient : [POST BAC]. *** Les filles veulent absolument faire une partie de Trivial Poursuit. Elles sont condamnées à perdre pendant quelques années encore : nous sommes vieux jeux de plusieurs vies et de nombreuses parties. La cadette se désespère, boude éventuellement. Une autre fois, elles insisteront à nouveau. Elles aiment ces connaissances en fiches qui les narguent d’un amour coupable, comme bien souvent à l’adolescence, on préfère le gars méprisant. 01/01 [GIRAFE] J’avais déjà une blague avec deux girafes — les girafes à l’opéra, ça ne s’écrit pas, il faut entendre ça — et depuis la nouvelle année, une autre, — couic couic la girafe, ça parle de soi, mais qu’il ne faut pas confondre avec couine-couine : la girafe Sophie — . Il y en a encore une, celle qu’on peigne. Girafe fait parti des mots rares, qu’on trouve plus facilement en Europe dans les livres pour enfants — qu’on accoutume à la rareté — que dans les conversations à la sélecta des adultes — qui se sont fait au mauvais café et à l’échange de clichés — . Girafe tout le monde voit bien de quoi je parle — en tous cas chez les adultes qui peuvent y faire quelque chose — et pourtant bientôt, le mot sera définitivement privé de sa chose : cette bête improbable, à l’apparence chimérique, long cou, tâches rouquines, chaussettes blanches, regard de star hollywoodienne des années trente… Dans une réserve du Kenya, deux personnes, croisées à un déjeuner chic, observent une trentaine de girafes pour mieux pouvoir les préserver, parce qu’en plus on s’est aperçu en essayant de les déplacer, pour repeupler l’Afrique en girafes, qu’on n’y comprenait strictement rien à ces animaux. Bref, ça fait 2 girafes à l’opéra, une couic couic et Sophie, une à peigner et les 30 kenyanes : 35 girafes à ma connaissance. Tout ce qui manque, le langage le totémise. Mais il va falloir aiguiser nos langues de contes et de poèmes pour pouvoir dire choses aussi fantasques que girafe et être sinon cru.es du moins écouté.es. ** J’ai peur que les girafes d’aujourd’hui ne deviennent les dragons de demain. Et de tout ce qui alors pourra être appelé girafe : êtres ou choses, magnifiques, mystérieuses, faisant corps avec ce qui se trouvait alentour et désormais disparues au point d’être mythe devenues. *** Deux girafes Sophie saccagées par les jolis chiens de ma mère profitent de leur décote sur une étagère. 31/12 [HOAX] Bestiole en plastique visqueux — non biodégradable, potentiellement cancérigène — affublé de longs bras et d’un tronc creux dans lequel on peut glisser un stylo, un doigt, une main jusqu’au coude… Ridicule et pourtant vaguement inquiétant, ressemblant en lointain cousin au bidule qui fait rire aux éclats Serge et Jane dans la 4 L décapotable de Slogan. La chasse à l’hoax est devenu un sport ordinaire des dîners en famille, il y revient au galop, n’étant, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait une autre. Consternation de voir les siens se faire avoir jusqu’à l’hoax. Bel exemple de saison : la nouvelle année.**Une discussion brève, mais sérieuse avec Léa, la serveuse de l’Envers me conforte dans ce point : solstice oui, nouvel an, non. Les communautés de sorcières sont assez occupées cet hiver par les abus de langage du Président états-unien (« Si l’enquête Mueller était réellement une “chasse aux sorcières”, alors Donald Trump serait suspendu nu dans une grange froide, perdue au milieu de nulle part, torturé pour qu’il admette avoir pactisé avec Satan, avant d’être brûlé sur un bûcher. Au lieu de ça, il joue au golf à Mar-a-Lago », philosophe Kitty Randall), cependant on peut espérer que dès sa destitution, elles s’attaqueront aux fameux hoax du 31 décembre.*** Mon premier passage en Bulgarie a consisté en un séjour express comprenant visite d’une ville, d’un théâtre, de deux réserves de costumes, vols intérieurs, conférence de presse à l’ambassade et exfiltration en voiture diplomatique vers l’aéroport. Alors que je cherchais mon chemin dans un couloir de l’opéra de Varna, quelqu’un est arrivé au pas de charge, un large plateau de chocolats en main. Je ne connaissais cette personne ni d’Eve ni d’Adam et je ne pourrais assurer qu’il fut homme ou femme tant sa figure s’est effacée dans mon souvenir au profit de l’énorme boîte rouge et or. Bien que nouvelle dans le pays, j’avais tout de suite compris qu’en matière de chocolat, nous goûts différaient. D’autre part, je sortais de table. Bref, avec sourire poli, mais une posture de chatte anglaise, je dédaignais l’offre qui m’était faite. Afin d’éclaircir un malentendu, on m’expliqua que c’était l’anniversaire du porteur de la boîte. Je dis bien poliment « Happy birthday », vocable désormais international au moins dans mon esprit et retournais à mes petites affaires professionnelles… J’étais magistralement passée à côté d’un des rituels les plus admirables de ce pays. Heureusement, j’y retournais, à de nombreuses reprises, jusqu’à comprendre ce qui peut se passer quand on offre un chocolat à toutes les personnes que l’on croise le jour de son anniversaire. Dans les pays slaves, c’est le jour de sa fête qu’on reçoit des cadeaux, le jour du Saint, de la Sainte dont on porte le nom. Je le savais bien : j’avais joué Olga, dans les Trois Sœurs où soir après soir Kouliguine offrait à Irina un livre qu’il lui avait déjà offert l’année précédente, et je riais, je riais… Le jour de votre anniversaire, c’est à vous de faire des cadeaux. Par exemple, des chocolats. Si vous êtes au régime, diabétique, ou simplement doté d’un palais délicat accoutumé au chocolat à 90 % de cacao, allez en paix : personne ne vous demande de les avaler séance tenante. Le rituel est ailleurs. On vous offre un chocolat, vous l’acceptez et vous faites quelque chose en échange. D’ordinaire Merci suffit, mais là, c’est un anniversaire, la date qui dit qu’on a tenu le coup jusqu’ici, qu’on y est arrivé, comme à une étape sur le chemin de Compostelle. Vous faites des vœux. De vœux pour la longue vie et la santé. Même si vous ne connaissez pas la personne qui vous tend une boîte géante de chocolats, même si vous ne pouvez pas la voir en peinture, même si vous êtes pressé, soucieux, patraque. Le temps s’arrête. Deux êtres humains se font face et dans cette configuration, être sincère va de soi. Je te souhaite de vivre, et d’être en bonne santé. Vous pouvez bien sûr développer. Mais l’audace de ce face-à-face est déjà immense, une terre inconnue. Avec la pratique, on se sent un peu fée en formulant les vœux et ce moment devient intensément heureux.
30/12 [PAR EXEMPLE] Cette toute petite fille dans le wagon, qui lorgnait mes tartines de truite fumée comme un chaton, voilà qu’elle dit : par exemple. Et je me demande quand ce système de troc a pu se mettre en action dans son jeune cerveau. Par exemple, le monde par équivalence. Et « peut-être » et « si » qui suffisent à le tenir dans une petite poigne.
Par exemple, je n’aurais pas renoncé à cet étrange point de vue qu’on a sur le monde à trois pommes de hauteur. *** Sparring partner d’un brillant théoricien, je dépose ça et là dans la conversation des exemples qui sont autant de petits cailloux blancs. Viendra peut-être un jour où moins effrayée de sa solitude, je me contenterais de survoler tout ça, comme l’oiseau qui passe en vedette américaine au-dessus d’Hansel et Gretel, si léger qu’on ne peut le soupçonner d’avoir mangé les miettes du chemin.
29/12 [SEMI-BOURGEOISE] Pour parler d’une maison recelant des signes ostensibles de bourgeoisie (hauts plafonds, moulures, parquet…), mais en quelque sorte égarés dans un voisinage ou une petitesse qui lui refusent le titre de bourgeoise complète. Rien à voir avec cependant avec une dégénérescence consanguine, tout le contraire : un métissage joyeux.** Il y a un an nous visitions cette maison, avec son titre à moitié plein, on dirait Cendrillon et son soulier perdu. Un jour, un émissaire royal sonnera sans doute à la porte avec une épreuve de nature à faire s’incliner la balance d’un côté ou de l’autre, rendant la maison tout à fait bourgeoise ou tout à fait semi. La seconde occurrence laisse entrevoir davantage de possibilités.*** J’avais vu à Bray-Dunes, deux semi-bourgeoises mitoyennes qui avaient tourné bien différemment. L’une s’appelait « Les Myosotis », l’autre « Les Ronces ». Elles étaient comme deux sœurs. Des Babayagas qui auraient pris des chemins différents, comme les jumelles du Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki. Avec elles pour point de départ, j’avais commencé une variation sur Hansel et Gretel… J’hésite à repasser dans leur rue, tant elles m’ont fait forte impression, puisque je peux encore y tremper ma plume d’épouvante.
28/12 [RUDIMENTAIRE] Parfois un mot vient sans qu’on l’ait sonné. Ce n’est pas le bon, mais il est là et aucun de meilleur ne se présente. Il a l’air de l’invité douteux . On appelle d’autres mots pour le job, on demande autour de soi : et toi tu dirais quoi pour dire… ? Pour dire la sensation d’un château fruste, un lieu où personne ne veut habiter, où on campe. D’autres mots sont proposés et c’est terrible parce qu’on s’est déjà attaché à rudimentaire, comme si c’était Rudy Mentère, un petit gars plein de bonne volonté, qui n’a pas rechigné devant la tâche, même s’il n’était pas vraiment taillé pour. Bref je l’ai gardé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, puisqu’ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague ** Qui se trouve à l’état d’ébauche ou de vestige — ainsi, Armille, la Ville Invisible de Calvino, dont on ne sait si elle est démantelée ou —, dans un état d’impossible différenciation entre ce qui nait et ce qui disparait. Quelque chose des confins, des solstices, de la parole perdue. On dit rudimentaire celui ou celle qui écrit des ouvrages contenant les principes de la grammaire latine. Là, que je voudrais aller : aux principes, à l’entre-deux d’un ambitus grand comme un jardin muré, au balbutiement. C’est un souhait. Un souhait véritable.*** Logique rudimentaire. Grand Nord canadien, premier jour de froid, un trappeur part en forêt avec sa hache. Il abat des résineux toute la matinée et alors qu’il fait une pause, assis sur un tronc, passe un indien, un indien familier, Jo l’Indien. Le trappeur lui demande comment s’annonce l’hiver dans l’ancestrale sagesse de sa tribu. Jo l’Indien sans hésiter l’informe : cette année, hiver rude. Fort de cette information, notre trappeur décide de continuer à couper toute l’après-midi. Alors qu’il s’active à atteler les troncs à son cheval, à la tombée du jour, Jo l’Indien repasse. Ils se sourient. Hiver rude, dit le trappeur. Et l’autre tout à coup sérieux, inquiet lui dit : cette année, hiver très très rude. Ils se séparent et notre trappeur passe une mauvaise nuit. Personne ne veut manquer de bois dans le très rude hiver canadien. Il s’en retourne couper dès l’aube, travaille d’arrache-pied. En dépit des gants ses mains sont couvertes d’ampoules. Jo l’Indien passe sur le petit sentier, juste au moment où notre trappeur en nage, les mains sur les genoux essaie de reprendre sa respiration, il a une crampe. Salut Trappeur ! Salut, Jo ! Tu es sûr pour tes prévisions météorologiques pour l’hiver. Sur : hiver très très très rude cette année. Le trappeur crache. Jo l’Indien s’en va. Il le rappelle, il a du café. Ils s’asseyent. Tu as de la chance de savoir des choses comme ça… Le ciel, le vol des oiseaux, les coins à champignons… À quoi est-ce que vous voyez que l’hiver va être rude ou doux ? Jo l’Indien finit son café : pas magie.Hiver toujours rude, quand homme blanc coupe beaucoup de bois.
27/12 [DRAME] Inutile en dehors des heures de bureau (précise la femme de scène). ** Nous sommes assis dans le public. Ce qui se joue a été noué au préalable et sans nous. Notre seule véritable variable d’ajustement tient dans le coussin sous nos fesses. *** Le mal vient de plus loin, m’avait dit la géniale Renaude Gosset, praticienne de haut vol de la Technique Alexander en considérant l’affaiblissement de mon poignet gauche. Cette fois-ci le droit fait des siennes, le poids nié, peut-être, le poids niais sûrement, celui qu’on se trimballe pour rien, l’enclume oubliée par mégarde dans la valise… De quoi entraver la préhension, en d’autres mots. On sait cela et également qu’aller bien est aussi psychosomatique que son contraire. Alors quand éclatent ces drames minuscules à tension maximale, quand de jeunes larmes remplissent inopinément une pauvre tasse de verre dépareillée, j’aimerais avoir la voix ferme et amicale de Renaude pour dire : le mal vient de plus loin. Mais certaines choses, on ne peut que les savoir.
26/12 [RATIONNEL] De raison et pas de ration. Tristesse de ces petites bêtes étymologiques qu’on va chercher pour se tenir au plus juste. Une attitude rationnelle devient d’un coup la portion congrue de l’existence privée du rêve. Jusque là, Nelle, étant mon petit surnom d’enfant, la ration de Nelle ne pouvait être, elle, que de peu de raison. Une ration sans rationnement, sans ticket plus valable au-delà d’une limite ou alors pour jouer, avec la peur au ventre d’être dénoncée par la manifestation d’un petit dieu scrupuleux (celui des bords du carrelage blanc, ou l’autre, des noirs), mais sans les prendre trop au sérieux, tous les deux et les autres. Une ration double, de celles qui font les superhéroïnes de le fantaisie. Jour de deuil de vouloir toujours savoir… et ardoise magique du sens de l’enfance, effacée seulement en apparence.

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L’histoire d’un petit garçon qui a des problèmes en calcul. Une maîtresse spécialiste des problèmes de et avec les maths lui apprend à compter jusqu’à 5 sur les doigts de sa main. Tant qu’il compte sur sa main à elle, pas de problème, 1, 2, 3, 4, 5. Mais quand elle lui demande de le faire tout seul, avec ses doigts à lui : 1, 2, 3, 4. Il essaie, réessaie. La maîtresse spécialiste pose sa main contre la sienne : Tu vois bien, nous avons tous les deux le même nombre de doigts. Pouce, index, majeur, annulaire, auriculaire. Pourquoi n’arrives-tu pas à 5 quand tu comptes tes doigts à toi ? Ça ne te semble pas bizarre ? Il hausse les épaules, fataliste : oh vous savez, à la maison c’est pareil, il y en a toujours moins pour moi.

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Je n’abdique pas ma déception, concernant cette étymologie qui renvoie non à la ration, mais à la raison. Cependant, le Journal d’un mot est riche en étymologies contrariées, voire contraires qui cohabitent sans mal dans un grand laps de temps. 25/12 [MONTAGNE] Je dirai désormais : aller aux montagnes. Le singulier n’a pas sa place dans cette assemblée.

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Vue sur l’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe à l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins…

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Les montagnes tournent. Je dis ça pour qui croirait que sous prétexte qu’elles sont plantées là, elles sont une manière de palissade colossale. Ce sont des dragons endormis, la tête en direction de la queue, quand bien même des kilomètres les séparent. 24/12 [INTRÉPIDE] Le mot plein d’enthousiasme — y sonne un pas de claquettes et les sabots d’un cerf — pointe son nez à chaque évocation de ma jeunesse, comme dans l’aventure de la vieillesse de ma grand-mère. Toute petite déjà, j’étais intrépide sur la plage, puis en forêt, en patins, en voyages lointains… La Jeanne s’est faite, sur le tard, intrépide en appartement. « Si on se couche, c’est terminé », cette formule à moins de 15 ans dans la bouche de mes grands-parents, mais moins latéralement, elle fait pour moi son office dès à présent, manière modeste du « Adsum ! » des Coufontaines. Pendant dissymétrique, mais plein d’élégance de l’épitaphe que je m’administre de mon vivant : « Se non è vero è bene trovato »

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Dans le bruit d’intrépide, le beat du mot l’emporte sur son préfixe négatif. Sans trembler, oui, mais jamais sans mon tactus. One , two, one two three four : allons-y !

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Mon grand-père Marcel jouant aux cartes, c’est un risque-tout. Il pose ses jokers dès les premiers tours, avec une petite lueur fanfaronne dans l’œil. La même qui réchauffe quand la chaudière l’entourloupe alors qu’il fait moins dix dehors. 23/12 [AMERTUME] L’histoire de l’homme qui avait la tête comme une orange. Il raconte son histoire à une passante dévorée de curiosité à son apparence : un génie délivré, trois vœux accordés. D’abord la fortune incommensurable. Ensuite l’amour indéfectible. Enfin… avoir une tête comme une orange. La blague laisse perplexe (de celles que je préfère), mais à bien y réfléchir, elle est tout à fait sage : l’amertume dans son dosage subtil, si nécessaire au goût. Pourquoi en avoir si peur ?

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J’ai fait du poisson. J’ai oublié le citron. Ma grand-mère Jeanne a dit : le problème aurait été que tu prennes le citron et que tu oublies le poisson.

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Cette période des fêtes, toujours propice aux empaillages familiaux et aux conversations téléphoniques amicales qui les démêlent, les commentent, exégèses depuis la cuisine tranquille, ou à l’occasion des courses en solitaire. Les échanges d’un frère et d’une sœur toujours aussi passionné.es l’un de l’autre (joie de se retrouver, drame avant de départir), me ramène à ce moment du Dictionnaire Khazar de Pavic où un époux très amoureux, en barque sur un lac le jour de ses noces, jette dans l’eau son alliance de sorte « qu’un léger déplaisir fixe un grand bonheur ». 22/12 [FAIRE-PART] Une femme est morte. DENISE. Une vieille dame semble-t-elle à la lecture de l’avis de décès. Très convenable, l’avis. Rien n’y manque. Ni ses 4 enfants, ni ses 14 petits-enfants, ni ses neuf arrières-petits enfants. Croissez et multipliez. Pas de plaque ni de fleurs. On ne fait plus ça. Mais une petite ligne pour conclure dans toute cette solennité : elle a rejoint son mari DÉDÉ. In extremis, faire la part des choses.

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Accoutumés à lire l’horoscope avec 24 h de retard, l’achat exceptionnel du journal du jour lui confère une véritable aura divinatoire.

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Le confinement aura au moins fait des bébés. 21/12 [AVERTISSEMENT] Quelque chose de biblique s’était perdu dans ce mot, depuis qu’on avait pris un averto. Qu’est-ce qu’on avait fait au juste ? On avait gardé ses patins aux pieds ? Séché un cours pour aller manifester contre Devaquet alors qu’on n’était pas encore au lycée — comme si ça n’allait pas finir par arriver — ? Et depuis, une femme avertie en valait deux et l’autre c’était une petite bonne au bord du renvoi à chaque fois que le mot se formulait dans la petite tête toute seule. Heureusement, le curé du village y a mis bon ordre en fracassant la sienne sur la glace. Il avait déjà eu un avertissement. Tout comme la femme énergique et pleine d’entrain qui fait tourner les lessives de la sacristie et les décorations de la liturgie. Ces deux-là ont eu des avertissements. Un ange a croisé leur route. Un brise-glace aurait mieux valu ? Pas sûre : le curé à la tête dure et qui dure. Dorénavant, j’entends entendre comme un chuchotis divin mes mésaventures nécessaires.

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Prends garde à la douceur des choses Comment savoir dans quel sens se tricote ce vers, quel avertissement il contient ? Méfie-toi ou protège ? Ou plus simplement : regarde. La visite d’une amie dans la famille, ses yeux accoutumés à ce paysage, la nouveauté renouvelée de sa présence parmi nous, l’autre lien qu’elle incarne à elle seule, comme une ambassadrice d’un pays richement peuplé et bienveillant, tout cela fait voir d’ailleurs, autrement, plus vaste.

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20/12 [BONNET] Par extension, nom préféré pour tout ce dont je me couvre la caboche. Bonnet est plein de bénignité et contient, en plus de mon crâne, la simplicité du benêt, de l’enfantin. Car la tête à protéger c’est la petite tête, celle qui n’a jamais grandi, dont la fontanelle s’est refermée si tard qu’elle a laissé entrer tous les esprits qui traînaient les couloirs et les parcs. Le bonnet me cache avec bénévolence du regard des dieux et autres curieux et tient au chaud mes pensées secrètes et si indépendantes qu’elles auraient cours sans moi si je n’y prenais pas garde. Hier, je l’ai perdu dans une voiture d’occasion. L’air très concerné du conducteur m’a tout de suite fait savoir qu’il connaissait, lui aussi, les multiples usages des bonnets, bien que rien dans la pauvre apparence du mien n’ait pu le renseigner. Il a d’ailleurs fait diligence pour m’informer qu’il l’avait retrouvé et proposait de me le renvoyer par la poste. J’irai le quérir en main propre, c’est plus responsable.** Dans un sens vieilli, prendre quelque chose sous son bonnet signifie : Imaginer quelque chose qui n’a aucun fondement. Dans un sens moderne : agir de sa propre initiative. Le bonnet, souple, se retourne. L’imagination hors-sol, les châteaux dans les airs dans le voisinage du bonnet. L’air qui circule entre la tête et l’étoffe protège et réchauffe. Comment pourrait-on agir de notre propre initiative sans imaginer des choses qui n’ont aucun fondement ? Si on est poète par exemple ? Ou simplement en vie ? Fouiller les mots, leur sens vieilli et moderne, leurs cousinages, leurs antipodes : pour écrire, mariage par excellence, il faut, j’en suis convaincue quelque chose de neuf, quelque chose d’ancien, quelque chose de bleu et quelque chose d’emprunté. Et tout cela dans chaque mot. Je le dis comme je le pense, sans autre fondement que celui de mon bonnet. *** « C’est mon bonnet, c’est mon bonnet… » petite phrase rigolote d’une opérette de Messager. Celui qui me la chantonnait chaque fois que je prononçais le mot bonnet, — évocation fréquente dans nos pays de froid, et préférée à tout autre terme plus précis, à l’exception peut-être de chapka — est mort à présent. Il demeure une étrangeté dans les souvenirs rigolos des morts trop tôt. Je ne m’y risque jamais sans une forme de gêne bébête au premier abord, mais qui me rappelle combien je me sens regardée par le Grand Ordonnancier de la Bienséance (le GOB, donc, ça aurait fait rire l’ami du bonnet). Comme il nous a faussé compagnie au cœur de l’été, de l’été caniculaire, je n’ai pas eu l’idée de proposer un couvre-chef pour sa tenue de voyage. Et là, oui, je n’ai pas écrit « bonnet », mais c’est que me revient une petite phrase rigolote d’une opérette de Reynaldo Hahn « Je voudrais une casquette de voyage… » 19/12 [TABAC] Un pot à tabac, sa rondeur, son utilité, son couvercle. Tourné à l’effigie d’un personnage, souvent masculin, avenant et rieur qui rappelle immanquablement Sganarelle dont la Tirade du Tabac se confond avec ses méfaits tchékhoviens dans un même nuage de fumée. La jovialité de l’objet, sa stabilité, l’artisanat de ses traits simples et expressifs sont autant de qualités qui peuvent faire choisir « petit pot à tabac » pour croquer une personne replète et appréciée. Là encore, on ajoute petit, pour dire notre affection, en oubliant que ce mot mignon était fait d’abord pour l’enfance. La robustesse et la rondeur de ce corps ramassé, émaillé, font oublier la fragilité de sa matière première, les fêlures et éclats de précédents méchants usages, maladresses et accidents… et la dangerosité toxique des plaisirs de ce dont on l’a rempli, le tabac, cette laisse pour sortir le chien à la promenade. Le couvercle cache à nos regards aussi bien le tabac que l’absence.

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J’avais demandé qu’on ne fume pas dans le théâtre ! Comment peut-elle le sentir ? Au troisième balcon, le régisseur-lumière au clopeau interroge son collègue, sidéré. Ma lecture régulière des Privilèges de Stendhal me vaut sûrement ce nouveau superpouvoir.

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Il n’y a plus de tabac depuis longtemps, reste la nicotine qui cache bien son jeu avec son odeur de framboise. 18/12 [DELICATESSE] Que la quintessence de subtilité du mot ne s’emploie que « dans le style léger et familier » avec l’expression « Être en délicatesse », ne laisse pas de m’étonner. La définition du Littré accentue mon trouble : « Nous ne sommes pas brouillés, nous sommes en délicatesse, c’est-à-dire chacun de nous craint de manquer à sa propre dignité en faisant des avances à l’autre »… C’est pour moi l’exemple parfait de la situation sans plus de familiarité et d’un certain poids. Peut-être la clé de ce paradoxe se trouve-t-elle dans le remplacement du mot par un de ses synonymes, plus ou moins éloignés. Je risque de me retrouver dans une épicerie fine avec vous si vous ne prenez pas les mesures nécessaires au plus vite.

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La période est dure, le siècle se démasque, les illusions salutaires — celles qui adoucissent la norme, qui prennent dans les bras pour consoler d’un bobo qui est en réalité une injustice sans réparation possible — sont tombées sur le carrelage, elles ressemblent à nos téléphones, fêlés de toutes parts, mais que nous refusons de changer, encore et encore, d’aller encore alimenter un système qui fonctionne à plein régime : elles marchent encore, mais elles sont laides et coupantes, impossible de ne pas le savoir. La délicatesse, les marques de délicatesses, légères comme le pli du drap soulignant la grosse joue d’un enfant, légères comme les plumes des oreillers qui volent toujours, s’agrègent en contrepoint merveilleux. Nous nous faisons doucement signe(s).

*** J’aimerais dresser une liste des délicatesses, à la manière de Sei Shōnagon. Une bribe de la Légende de Vie et de Mort du Cornett Rilke me vient : « Comme on retire une boucle d’oreille ». Je demeure plusieurs jours dans cette définition, incapable d’y ajouter quoi que ce soit. Et ce matin, cet instant d’un cadeau. Il m’a dit : « Je lis ce livre et à chaque page, je pense à toi, je pense à toi en train de lire ce livre. Il est passionnant, mais c’est ton livre, alors je te l’offre. » 17/12 [PERSONNEL] Et non petit personnel, comme on l’avait — tête faible — appelé jusque là. Une rébellion qui lui vaut sans barguigner ce galon. Le personnel du Sérail. Voire le Personnel du Sérail.

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Au Conservatoire des acteurs, j’ai su très vite jouer les vieilles bêtes, je les appelais comme ça, les servantes sans âges, illettrées, dures à la tâche. Les vieilles bêtes. Une sous-caste de la domesticité. La servitude faite femme. C’est Catherine Hiégel qui m’a montré comment, ou plutôt qui m’a dit que j’étais comme elle, que je saurais le faire. Mais j’y suis arrivée trop rapidement pour qu’un autre crédit lui revienne que de m’avoir bien vue, ce qui est peut-être la meilleure chose qu’un.e pédagogue puisse faire, finalement. Un temps, j’ai cru que cette connaissance me venait de ma grand-mère, qu’elle me rapprochait d’elle. Mais cette illusion s’est déchirée bientôt. C’est quelque chose de plus ancien, de beaucoup plus ancien qui souffle dans ces grandes carcasses solides et rompues tout à la fois.

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Plusieurs années après la clôture officielle du Sérail, je comprends que le 17 décembre est l’anniversaire de la mort de Rûmi. Dans mon sac, il y a l’Affamé, Les dits de Shams de Tabriz, le roman de Nahal Tajadod. Dans ma tête, il y a un poème de Omar Khayyâm, lointain disciple du Maître : hier j’étais à un enterrement dans une très belle lumière. Je me suis dit que ce serait tout de même mieux de faire ça de son vivant. Ce serait bien d’entendre le Pacha Selim dire encore une fois devant tout le personnel le poème de clôture de l’Enlèvement au Sérail, qui rend la vie ( et la mort) si légères à porter. Ne te dépense pas tant en tristesse insensée, mais sois en fête, Donne, dans le chemin de l’injustice, l’exemple de la justice, Puisque la fin de ce monde est le néant, Suppose que tu n’existes pas, et sois libre. 16/12 [SACRIFICE] 30 ans plus tard, toujours rien compris au clip d’Elton John.

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La fumée pour les dieux, la viande pour les pauvres. Ces bons gros dieux dupes, tout maigres en fait, qui mangent leur rôt à la fumée.

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La croix de fagots de métal dans l’église Saint Gerry s’embrase à la lumière rase du Nord. Elle est sans Christ, et dans cette flamme on cherche Jeanne regard. 15/12/18 [CÉSARÉE] Longtemps j’errais seul dans Césarée vient souvent se substituer au vers racinien, si étrangement beau. Je demeurais longtemps errant dans Césarée. Une connaissance au nom tout proche vient également peupler cette solitude depuis quelques années. Un jeune homme. Quand il aura forci, il fera peut-être un Antiochus désarmant de douceur.

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Porte de sortie du petit cadre des visios, la lecture pas à pas de la tragédie Pertharite transporte la classe dans Césarée. Une Césarée étendue à Corneille, aux heures douces et tamisées des cours de poétique de François Régnault (éternellement volets clos sur un soleil d’été dans mon souvenir), et plus loin encore jusqu’à un voyage lointain dans le temps et l’Antiquité d’un petit groupe d’hellénistes et de latinistes en herbe, foulant follement les pavés d’Ostie. 14/12 [LIAISON] L’après-midi. La porte est fermée sur le monde. À nouveau.** Ces deux-là ont une liaison. Entre eux, il y a « et ». Une aventure, peut-être, une affaire, comme on dit, parties visibles, rassurantes, moqueuses un peu et péjoratives souvent de la liaison, cette façon d’aller ensemble, de se fondre presque en un même moi. Souvent j’incite, en diction française : moi, je la ferais, discrète, brève, peut-être, mais je la maintiendrais ou bien nous passons à côté du sens profond de ce qui se dit, entre les mots, de ce que les mots se disent, se racontent, à notre insu presque, leurs chuchotis qu’il convient de respecter, comme autrefois les mystères des adultes. *** La musculature qu’il faut développer pour bien faire une liaison en « g ». 13/12 [MÉTAPHORE] — Quand on connaît les codes, on peut enlever les petites roues. Nuit tombée au Carrefour City, la caissière pourtant débrouille ouvre des yeux ronds sur son jeune collègue. Un jeune. Sur son visage il porte l’Asie des îles. — Comme pour le vélo… c’est une métaphore… les petites roues qu’on ôte quand on sait faire le mouvement… c’est une métaphore ! Deux papillons siamois volent autour de son visage ravi.

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Depuis l’entreligne Tes yeux observent ma lecture Persans chaleureux

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Nous regardons Hansel et Gretel sur nos écrans et nous sommes sur l’écran et nous ne sommes pas ensemble alors que rien ne se serait passé si nous ne l’avions pas été. Je me demande de quoi tout cela est la métaphore.

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