MA PEAU D’ÂNE

Vous connaissez l’expression : il faut appeler un chat un chat. Eh bien si c’est un âne, il faut le dire tout pareil et appeler un âne un âne. Et si d’aventure cet âne chie de l’or, il faut bien aussi le dire. Car sans cela pas d’histoire, puisqu’il s’agit ici d’un âne qui chie de l’or… Enfin qui chiAIT de l’or, car cette histoire s’est passée il y a très longtemps, des centaines d’années ou 5 mois, ou avant-hier. Donc il y avait un âne qui chiait de l’or et qui, se faisant, faisait la joie de son propriétaire, qui d’ailleurs était roi. Cet âne or du commun ne dormait pas dans une vulgaire étable, mais bel et bien dans le château magnifique qu’on avait construit avec tout l’or… vous m’avez comprise. Il occupait la chambre qui jouxtait celle du Roi, comme un ministre. Le Roi, on s’en doute était très heureux. Grâce à l’âne qui… mais pas seulement, car alors, pas plus qu’à présent, l’or pas plus que l’argent ne faisaient le bonheur. Le Roi avait une Reine qu’il aimait très profondément et de leur union était née la plus joyeuse, la plus vivante petite fille. Tous les quatre donc, l’âne, le Roi, la Reine et la petite Princesse vivaient très heureux. Très très très heureux dans leur beau château. Très très très très… Vous avez remarqué : les gens heureux n’ont pas d’histoire. Or je suis ici pour en raconter une. Alors sur l’échiquier du royaume, nous allons faire entrer la Mort par qui tout arrive, précédée de la maladie, sa vieille servante. La maladie prend la Reine. Pendant de longs mois, le Roi ne quitte pas son chevet. On éloigne la petite Princesse des appartements royaux, moins par crainte de la contagion que pour lui éviter d’assister jour après jour à la déchéance de sa mère. On parle bas dans les couloirs du palais. Tout le royaume retient sa respiration. Un soir, comme le Roi arrange les oreillers afin que la Reine soit mieux assise dans son lit, elle voit son reflet dans le grand miroir de la cheminée. Elle voit ses joues autrefois roses que la maladie a mangées, elle voit ses lèvres, autrefois pleines et rouges comme les fraises, que l’épuisement a réduites à un trait presque gris, elle voit ses yeux, autrefois brillants du feu de la vie, que la fièvre a éteints comme deux charbons froids. À côté d’elle, dans la glace, elle voit son époux : le souci de sa maladie a barré son front d’une grande ligne verticale, mais il est toujours beau, jeune, vivant. Elle voit la Mort à la tête de son lit. Alors posant sa main toute pâle sur le bras du Roi, elle dit : Sire mon époux, je voudrais que vous me promettiez une chose. Et le Roi dit tout de suite oui, sans avoir entendu de quoi il s’agit. Sire mon époux, la Mort est à la tête de mon lit. Bientôt, je serai partie, mais vous… Le Roi désespéré ne la laisse pas achever : si elle meurt, il la suivra dans la tombe, c’est sûr, si elle meurt, il ne voudra plus vivre… Sire mon époux, vous avez une royaume, un âne et une petite fille, qui ont un grand besoin de vous et comme vous avez pareillement un grand besoin d’eux, Sire mon époux, vous vivrez. Et un jour, qui n’est pas aujourd’hui ni demain, un jour le chagrin de mon absence vous laissera respirer au point que vous envisagerez de vous remarier. Le Roi veut parler, veut dire « Non, jamais », mais la Reine pose un doigt tremblant sur ses lèvres. : Sire mon époux, je veux que vous me promettiez qu’alors vous ne choisirez qu’une femme plus belle et plus sage que moi.  Le Roi qui avait déjà dit oui, promet de nouveau et enfouit son visage couvert de larmes dans les bras de sa femme. À l’aube, la Reine n’est plus.
Le deuil du Roi dure sept années. Il reste enfermé dans ses appartements. Il ne voit plus que l’âne, de temps en temps. Parfois, on l’entend hurler de rage et de chagrin derrière les portes closes. Pendant 7 ans tout le royaume s’habille de noir, les enfants n’ont plus le droit de rire dans les cours de récréation, on n’entend plus de musique, les bals sont interdits, plus aucune blague ne circule. Au bout de 7 années, le peuple, certes patient et compréhensif, commence à trouver que cela a assez duré. Le peuple voudrait bien se marier, faire des enfants, chanter de temps en temps, boire un verre en terrasse dans la douceur du soir. Alors les ministres et les conseillers, vers qui les plaintes affluent en nombre décide d’aller trouver le Roi. Au début, bien sûr, il ne veut rien entendre. Mais avec patience les ministres et les conseillers lui parlent du bien du royaume, des guerres qui cesseraient s’il épousait la Princesse Truc, des terres qu’il recevrait s’il se remariait avec Unetelle… Et le Roi accepte d’envisager la chose. Mais alors, il se rappelle la promesse qu’il a faite à la Reine mourante de n’épouser qu’une femme qui la surpasse en beauté et en sagesse. Et quand les conseillers lui montrent les portraits des princesses des royaumes voisins, il dit toujours non. Qu’à cela ne tienne, on envoie chercher des princesses et des reines par delà les mers et les montagnes. Mais le Roi dit toujours non. Après un instant de désarroi, le stock des Majestées étant épuisé, les ministres et les conseillers décident de se retourner vers les duchesses, les comtesses, les marquises, les baronnes… Sans plus de succès. Le peuple commence à perdre patience, on essaie les roturières, les top-modèles, les stars de la pop, les militantes écologistes…
Un jour que le Roi est à déambuler dans la galerie où il a réuni tous les portraits de son épouse défunte, il en aperçoit un qu’il ne reconnaît pas. C’est une représentation de la Reine dans sa jeunesse en train de jouer au milieu d’un jardin magnifique avec une balle d’or et un petit chien dameret. Surpris et charmé, le Roi s’approche du tableau, jusqu’à s’apercevoir qu’il s’agit en fait d’une vitre, que le jardin magnifique est son jardin et qu’il y a bien là une Princesse d’une beauté fraîche et vive qui surpasse sans doute celle de l’ancienne Reine. Le Roi appelle et immédiatement tous les conseillers et bientôt les ministres se pressent dans la galerie : je suis étonné d’apprendre par moi-même la présence d’une Princesse belle comme le jour dans ce château, dont aucun de vous ne m’a informé. Qu’une telle beauté puisse être arrivée jusqu’à nous sans que nous ayons fait tirer une salve d’honneur aux canons des remparts me semble de la dernière impolitesse et j’aimerais savoir lequel d’entre vous est coupable d’un tel manquement ! Devant l’air complètement abruti des ministres et des conseillers, le Roi désigne la fenêtre d’un geste impatienté. Tous s’y agglutinent et sont saisis du plus comique embarras. On pousse le Premier ministre devant le Roi : Sire, en vérité vous avez été informé de la venue de cette Princesse, voilà 16 années. Les canons avaient bien tiré ce jour-là, bien qu’elle ne soit pas arrivée par la grande porte, mais par… la voie naturelle. Cette Princesse, comment dire… est votre fille, Sire mon Roi. 
On pourrait croire que cette nouvelle aurait ramené le Roi à plus de clairvoyance, mais il n’en fut rien, il en fut tout le contraire et le Roi se dit que c’était là une explication fort rationnelle de la passion qu’il éprouvait pour cette jeune fille. Étant la fille de sa première épouse, elle ne pouvait que la surpasser en beauté. Il informa donc les ministres sans plus attendre du désir qu’il avait de l’épouser. Le malaise, on s’en doute, fut général, car aucun des conseillers, aucun des ministres n’ignorait la règle : on ne marie pas les filles avec leur papa, ni les fils avec leur mère, ni les enfants avec leurs parents et réciproquement. Mais il est parfois bien difficile de dire la vérité et l’œil du Roi n’admet pas la contradiction. Pourtant, la règle est la règle qui protège le monde de lui-même. Le Premier ministre prend son courage à deux mains, salue respectueusement et dit :… Quelle merveilleuse idée, Sire mon Roi ! Toute la cour des courtisans applaudit après lui. On envoie chercher la Princesse. Il y avait plus de sept années qu’elle n’avait plus vu le Roi, son père, que de loin, quand il traversait comme une bourrasque les couloirs du château, tout caparaçonné de son chagrin, ou pendant les cérémonies officielles, où elle avait pu contempler son visage quelques fois, grâce à des jumelles de théâtre offerte par sa marraine, la Fée des Lilas. Quand elle apprend que le Roi veut la voir, immédiatement, son cœur bondit de joie. Elle passe sa plus belle robe, arrange ses cheveux et court, court, court, dans les couloirs du palais jusqu’à se jeter au pied du Roi assis sur son trône dans la plus enthousiaste et la plus confuse révérence. Sire, mon père, quelle joie de vous voir ! Le Roi sourit et lui annonce sa décision de l’épouser, le plus tôt possible. À cela, la Princesse répond… Rien. Elle se relève lentement, sa robe soudainement très lourde empêchant chacun de ses mouvements à reculons vers la porte. Elle fait trois révérences de guingois et, chancelante, traverse les couloirs du Palais jusqu’à sa chambre où elle s’enferme à double tour, avant de se jeter sur son lit pour y pleurer toutes les larmes de son corps, sept jours et sept nuits. Le Roi, qui connaît le proverbe « Qui ne dit mot consent » se réjouit de l’accord spontané de la Princesse. De son côté, la Princesse, elle aussi, connaît la règle : on ne marie pas les filles avec leur papa, ni les fils avec leur mère, ni les enfants avec leurs parents et réciproquement. Mais elle a le cœur si gros quand elle pense au chagrin de son père, à la possibilité qui lui est offerte de le consoler de ses années de deuil, à la joie de le voir enfin tous les jours, qu’elle ne sait quel parti prendre. Les pensées s’emmêlent dans sa tête et dans son cœur, font des nœuds dans ses cheveux… Après sept jours de larmes, elle comprend qu’elle ne comprend rien et se décide à aller demander de l’aide à sa marraine, la Fée des Lilas. À la faveur de la nuit, elle se glisse hors de sa chambre jusqu’à la rivière souterraine qui coule sous le château et monte dans une petite barque qui la conduit vers l’obscurité du dehors.
Je ne sais pas si vous avez déjà vu des lilas. Ce ne sont pas des fleurs, mais des arbres qui résistent aux grands froids, au gel et dès les premiers jours du printemps, ils se couvrent de fleurs, blanches, rouges ou violettes à l’odeur entêtante. La Fée des Lilas est un peu tout cela. Non pas une frêle créature délicate vêtue de mousseline parme, mais une belle de mai, puissante et déterminée. Bref, un sale caractère de fée.
La Fée des Lilas a horreur d’être dérangée pour des broutilles et quand elle voit arriver sa filleule dans sa petite barque, elle lui dit tout à trac : « Ne venez pas pleurer ici, je vous en préviens, c’est mauvais pour les plantes et pour les animaux. Le Roi ! Le Roi ! Je sais ce qu’il vous a fait, sinon à quoi bon être fée ! Mais aussi, vous connaissez la règle aussi bien que moi : on ne marie pas les filles avec leur papa, ni les fils avec leur mère, ni les enfants avec leurs parents et réciproquement. Ne pouviez-vous pas lui dire non ? C’est un bien petit mot qui simplifie les choses. NON. La Princesse est toute honteuse en entendant cela. Elle sent bien que ce tout petit mot, elle ne sait pas le dire quand il faut le dire au Roi. Ses larmes redoublent. Ah ! Là ! Ne vous apitoyez pas sur vous-même ! Réagissez ! Est-ce vraiment ce que vous voulez, l’épouser ? La Princesse fait non de la tête. Ah ! voilà ! dit la Fée des Lilas. Vous pouvez faire non, mais sans le son ! C’est mieux que rien, croyez-le bien. Il nous faut trouver un moyen pour que votre Père renonce à ce mariage, sans que vous soyez obligée de le refuser. Vous allez trouver quelque chose à lui demander… un cadeau pour vos noces, quelque chose d’impossible, même pour lui qui est si riche… Une robe couleur de Temps, par exemple ! Ça n’existe pas. Il ne pourra pas vous la donner. Demandez-lui ça ! La Princesse lève un regard suppliant vers sa marraine. Bon, soupire la Fée, je vais vous aider, je suppose, puisque vous êtes venue jusqu’à moi. — Où est mon capuchon d’invisibilité ? La Princesse est bien en peine de répondre à cette colle, puisqu’il ne se voit pas, mais sa marraine fait le geste de prendre quelque chose sur une patère qu’elle pose sur son bras : je vais vous accompagner, je serai toujours à vos côtés et quand la parole vous manquera, je vous soufflerai les mots. 

Le lendemain matin, le Roi qui trouve que sa fille a été assez souffrante comme ça, fait son entrée dans sa chambre au petit matin et lui annonce son désir de l’épouser dès le lendemain. La Princesse, épaulée par son invisible marraine lui répond : Sire, mon Père, j’aimerais vous faire honneur et ne puis me marier dans mes habits de fille. Aussi je vous prie de me faire présent d’une robe couleur du Temps ». Ah ? dit le Roi. Oui, couleur du Temps. Très bien, très bien. Couleur du temps, le caprice lui semble charmant. Et il sort d’un bon pas de la chambre de sa fille. Il convoque au château tous les artisans du royaume. Les tailleurs, les tisserands, les peintres, les couturiers, les teinturiers, les passementiers, les plumassiers, les bijoutiers, les joailliers, les enlumineurs… La Princesse, leur annonce-t-il, notre future Reine veut une robe couleur du Temps. Je mets à votre disposition toutes les richesses du Royaume. Vous avez huit jours. Après un instant de frayeur, chacun se met au travail. Au bout de huit jours, les coffres de saphirs et de diamants sont vides. Les pierres ont été pilées, brodées, tissées, cousues, la robe est prête. Elle brille comme l’air du matin dans les mains du Roi, qui la tend à la Princesse. Elle passe la robe et celle-ci devient lumineuse comme un feu d’artifice de la joie qu’elle éprouve. Mais s’apercevant de cela, la Princesse rougit et la robe couleur de temps devient comme une aurore aux doigts de rose. « J’ai accompli votre désir, accédez au mien, marions-nous dès demain », lui souffle le Roi. Mais la Princesse, l’oreille tournée vers sa marraine lui dit : Sire mon père. Vous souhaitez faire de moi la Reine de ce royaume et une Reine ne peut se présenter à ses sujets en portant cette robe qui trahit chacun de ses sentiments, qui laisse voir à tous mes émotions les plus intimes. Je veux une autre robe. Le Roi sourit galamment. Je vois avec bonheur que votre sagesse égale votre beauté. Parlez, mon royaume est à vos pieds, dit le Roi. Nous voulons une robe couleur de lune. UnerobecouleurdeLu ? Beige ? Engâteau ? Non Sire, une robe couleur de luNE. Ah ? Très bien. Et le Roi tourne ses talons et s’en va. À la cuisine, il trouve tous les artisans en train de prendre leur premier petit-déjeuner depuis huit jours. Attrapant un croissant au passage, il leur annonce qu’il veut une robe couleur de lune pour la Princesse. Moyens illimités. Dans trois jours. Après un instant de stupeur, chacun se met au travail. Au bout de trois jours, les coffres d’opales et de lapis-lazuli du royaume sont vides. Les pierres ont été pilées, brodées, tissées, cousues, la robe est prête. Elle luit comme un grand visage pâle dans les mains du Roi, qui la tend à la Princesse. Le soleil lui-même pâlit de jalousie par la fenêtre. J’ai comblé votre désir, cédez au mien, marions-nous dès demain, lui demande le Roi. Mais la Princesse, l’oreille tournée vers sa marraine lui dit : Sire mon père, vous m’aimez, dites-vous. Je m’étonne que vous souhaitiez me voir porter pour nos noces une robe plus glaciale que la tombe de ma mère morte et plus blafarde que le visage de la maladie qui l’emporta. » Le Roi se tait un instant et chacun retient son souffle, mais il ajoute gravement : je vois avec bonheur que votre sagesse dépasse celui de la défunte Reine. Parlez, mon royaume est à vos pieds. La Princesse déglutit et dit : je veux une robe couleur de soleil. Très bien. Et il sort d’un pas vif de la chambre de sa fille. À la cuisine, les artisans dorment devant leur petit-déjeuner. Le Roi passe simplement la tête dans l’embrasure de la porte et dit d’une voix forte : Soleil. Demain. Après un moment de terreur, chacun se met au travail. Le lendemain, les coffres d’or du royaume sont vides. On l’a pilé, brodé, tissé, cousu, la robe est prête. Quand la Princesse la voit arriver dans les mains du Roi, elle comprend que le jeu s’arrête là, car on ne pourra jamais inventer de robe plus merveilleuse que celle-là. J’ai cédé à votre désir, dit le Roi, cédez au mien, marions-nous dès demain ! Sire mon père, ce cadeau est magnifique et jamais on ne vit robe plus merveilleuse que celle-ci, mais en vérité, que vous a-t-elle coûté ? Vous êtes infiniment riche, vous le savez. Je voudrais que pour nos noces vous me fassiez présent d’une chose qui vous coûta plus que de l’argent. Une preuve de votre amour pour moi, quelque chose qui ne s’achète pas. Que voulez-vous ? demande le Roi, les lèvres serrées. Je veux la peau de l’âne qui chie de l’or, demande résolument la Princesse. Le Roi ne répond rien. Il blêmit et il sort de la chambre de sa fille d’un pas résolu. Quelques minutes plus tard, on entend dans tout le palais les hurlements les plus affreux qu’une bête ait jamais poussés. La Princesse cache sa tête sous son oreiller et la fée des Lilas pleure des larmes grosses comme des pois. À la tombée de la nuit, le Roi pousse violemment la porte de la chambre. Il est torse nu et couvert de sang. Dans ses bras, il porte la peau de l’âne, son visage est ravagé par le chagrin et la colère. J’ai fait ce que vous vouliez, demain vous m’épouserez, dit-il en jetant l’âne rouge sur le lit blanc de sa fille. La porte claque derrière lui. La Princesse est figée d’horreur. La fée des Lilas se montre et dit : il faut fuir, maintenant. Où vous allez je ne peux pas vous accompagner. Mais prenez ceci : comme elle claque des doigts, un grand coffre apparaît, dans lequel elle met : les trois robes couleur de Temps, de Lune et de Soleil, les bijoux de la Princesse, ses parfums, le beau lustre en cristal, le parquet marqueté et les tapis et les tapisseries de sa chambre, ses livres, son vieux nounours auquel il manque un œil, sa crème à l’odeur de miel, ses petits chaussons rouges et sa broderie à peine commencée. Puis elle claque les doigts à nouveau et le coffre disparaît. Alors, elle donne à la Princesse le claquement de doigts : où que vous soyez, ce coffre vous trouvera. Claquez des doigts et il apparaîtra. Vous êtes une Princesse, mais pour l’instant ce déguisement vaut mieux que tout l’or du monde. La Peau d’âne vous protègera mieux qu’une armée de soldats. Et elle pose sur la tête de la Princesse, la tête de l’âne et elle l’enveloppe dans sa peau : partez vite et ne vous retournez pas. Et dans la nuit, Peau d’âne disparaît.

FIN DE LA PREMIÈRE SOIRÉE

Elle a marché plus loin qu’elle pouvait voir de la fenêtre de sa chambre, plus loin que ce qu’elle avait lu dans le Grand Atlas de la bibliothèque royale, plus loin que les contes qu’elle avait entendu raconter par les ménestrels de passage. Partout, les gens s’éloignaient d’elle avec une moue dégoûtée, on la moquait, on lui jetait parfois des œufs pourris ou des fruits gâtés, mais surtout des mots durs « La puante, la dégoûtante… », mais jamais, comme l’avait prédit la Fée des Lilas, jamais personne ne leva la main sur elle. Et elle passait son chemin.
Elle avait usé trois paires de chaussures de cuir, trois paires de chaussures de fer, trois paires de chaussures de bois et voilà qu’elle arrive dans un village où elle s’arrête. Sur la place, il y a une affreuse vieille, qui fait penser de loin à la fée des Lilas, une fée des Lilas mal cuite et mal fagotée. Et Peau d’âne lui demande un travail. Ouais, grogne l’affreuse vieille, il y a bien un travail pour quelqu’un dans ton genre. Les vieilles marmites toutes graisseuses, ben, il faut les laver. Et puis les cochons puants, il faut bien les nourrir et nettoyer leur bauge, ça ne se fait pas tout seul, ça c’est pas les cochons qui vont le faire. Et puis il y a les latrines, qui faudrait voir à récurer… (Dans les contes « Latrines » c’est le mot pour dire w.c). Et pour tout ça, tu vois, il faut une souillon comme toi. 
Si Peau d’âne accepte, c’est que la vieille paye bien, c’est-à-dire qu’elle lui donne ce dont elle a vraiment besoin. Tous les jours une assiette de soupe fade et nourrissante et pour les nuits, une cabane à l’orée de la forêt, une cabane qui ferme à clé. Alors bien sûr, il y a la semaine, les cris durs de la vieille jamais contente, le dégoût des filles, les moqueries des enfants, les sales blagues des hommes et le gras des vieilles marmites, le lisier des cochons et la puanteur des latrines. Mais il y a aussi le dimanche. Ah ! Le dimanche, Peau d’âne ferme sa porte à double tour, elle laisse la peau d’âne tomber de ses épaules, elle se lave avec soin jusqu’au bout des ongles et alors elle claque des doigts. Le coffre apparaît et dans sa minuscule cabane elle fait entrer toute sa chambre de Princesse : les trois robes couleur de Temps, de Lune et de Soleil, les bijoux de la Princesse, ses parfums, le beau lustre en cristal, le parquet marqueté et les tapis et les tapisseries de sa chambre, ses livres, son vieux nounours auquel il manque un œil, sa crème à l’odeur de miel, ses petits chaussons rouges et sa broderie à peine commencée qui représente le visage de celui qu’elle aimera.
Et puis la semaine à nouveau, et puis le dimanche, et la semaine, et le dimanche… Vous avez vu : l’habitude pas plus que le bonheur n’ont d’histoire. Heureusement, un dimanche, justement, le fils du Roi de ce pays-là, égaré par un cerf qu’il chasse, arrive au village. Immédiatement, l’affreuse vieille bricole une fête pour lui et ses hommes. On chante, on danse, on boit, on rit… Mais le Prince, lui n’aime pas le bruit. Il a les oreilles très sensibles. Alors, dès qu’il en a l’occasion, il s’éclipse de la fête et va faire un tour dans la forêt. Là, il fait ce que font tous les princes de contes : il se perd. Il se perd complètement et voilà la nuit qui vient et il n’a toujours pas retrouvé son chemin. Comme il entend des loups, il ne fait pas le malin, mais soudain il aperçoit une petite cabane pleine de lumière. Je vais demander mon chemin aux habitants se dit d’abord le Prince. Il s’approche, mais comme lui aussi a lu et entendu de nombreux contes, il se méfie. Et si c’était un ogre ? qu’il se dit. Alors, à pas feutrés il va jeter un œil discret par la petite fenêtre. Et là… Ça ne va pas du tout, car à l’intérieur de cette misérable petite cabane de rien, il y a une chambre royale ! Mais surtout, une jeune femme, la plus belle qui soit, dans une robe couleur… du Temps, c’est à dire de la nuit qui tombe. Elle est là, assise, à broder un visage qui ressemble au sien. C’est une fée. Obligé ! se dit-il. Elle tourne ses regards de son côté. Il se baisse, de justesse, et va l’observer mieux par le trou de la serrure. Il hésite mille fois à frapper, à entrer, mais tout son courage l’abandonne et il retourne en courant au village. Qui est cette sublime beauté, cette fée, cet ange qui habite dans la cabane à l’orée du bois, là-bas ? demande-t-il. L’affreuse vieille est morte de rire : olà, mon Prince, vous avez pris le soleil en chassant, ma foi ! Ou c’est le vin qui vous monte à la tête. Parce que dans la cabane là-bas, vit la plus répugnante, la plus dégoûtante de toutes mes servantes. La pire souillon qu’ait vue un cochon. La Peau d’âne, on l’appelle. C’est elle qui racle les vieilles marmites, qui nourrit les cochons, qui récure les latrines !
Le Prince sait bien ce qu’il a vu, mais autour de lui tout le monde rit. Alors, il n’en dit pas plus long, saute sur son cheval et rentre s’enfermer à double tour au château.

FIN DE LA DEUXIÈME SOIRÉE

Dans son château, le Prince a perdu le boire et le manger. Il n’a plus faim, ni soif, et quand il dort, ses rêves sont peuplés de femmes merveilleusement belles et d’ânes monstrueux. Au bout de quelques jours, sa mère, la Reine, commence à s’inquiéter. Elle va le voir, le supplie de manger. Un pâté ? Une tarte ? Des crêpes ? Un gros steak ? Des frites ? Tout ce qu’il voudra pourvu qu’il mange. Le Prince dit : je n’ai pas faim, et replonge la tête dans ses coussins. Les jours passent, il maigrit, la Reine ne quitte plus son chevet. Tout ce qu’il voudrait, elle le lui apporterait. Une mousse au chocolat ? Un sorbet à la mangue ? De l’ananas ? Tout ce qu’il voudra pourvu qu’il mange. Le Prince dit : je n’ai pas faim et replonge la tête dans ses coussins. Alors la Reine ne dit plus rien, mais la tristesse la plus terrible se lit dans ses yeux. Elle pleure silencieusement, près de son lit, tandis que le Prince s’affaiblit, s’affaiblit… Et puis, une nuit, dans un souffle, dans un rêve peut-être, il dit : je voudrais un gâteau fait par la Peau d’âne… Mais oui ! Mais oui ! dit la Reine au comble du bonheur. Mais qui est Peau d’âne, d’ailleurs ? Elle se renseigne auprès de ces hommes et finalement, un peu gênés, ils lui racontent l’affaire. La Reine n’est pas très enthousiasmée à l’idée que les mains dégoûtantes de cette fille fassent un gâteau pour son fils. Mais elle l’aime, et il va mourir s’il ne mange pas. C’est aussi simple que ça, parfois. Elle envoie un messager à l’affreuse vieille pour négocier un jour de congé pour que Peau d’âne puisse faire un gâteau pour le Prince. L’affreuse vieille non plus n’est pas enthousiasmée de donner à Peau d’âne un congé, mais puisque la Reine a cette idée…
Peau d’âne ferme sa porte à double tour, elle laisse la peau d’âne tomber de ses épaules, elle se lave avec soin jusqu’au bout des ongles et alors elle claque des doigts. Le coffre apparaît et dans sa minuscule cabane elle fait entrer toute sa chambre de Princesse : les trois robes couleur de Temps, de Lune et de Soleil, les bijoux de la Princesse, ses parfums, le beau lustre en cristal, le parquet marqueté et les tapis et les tapisseries de sa chambre, ses livres, son vieux nounours auquel il manque un œil, sa crème à l’odeur de miel, ses petits chaussons rouges et sa broderie bientôt terminée. Elle met sa robe couleur de lune et avec ses ustensiles à pâtisserie en or (que la fée des Lilas, prévoyante, avait mis dans le coffre), elle fait un gâteau pour son Prince. Quand la pâte est prête, ruse ou négligence, l’anneau qu’elle porte au petit doigt glisse dedans. Quand le gâteau est cuit, claquement de doigt et chambre qui disparaît, elle déverrouille sa porte et revêtue de la peau d’âne, elle le confie au messager. Quand on apporte le gâteau au Prince, il s’enferme dans sa chambre à double tour pour le manger. La première bouchée se pose sur sa langue avec la douceur de lait de la main de Peau d’âne, la deuxième bouchée glisse dans sa gorge comme le miel des cheveux d’or de Peau d’âne, la troisième bouchée remplit ses poumons de la fraîcheur du souffle de Peau d’âne… et la quatrième, et la cinquième, il mange de plus en plus vite, de plus en plus goulûment, et la dernière bouchée, l’étrangle. Heureusement, heureusement, ce Prince-là savait faire le cochon pendu, sans quoi il était perdu ! Il crache et s’aperçoit que c’était un anneau d’or qui lui était resté en travers de la gorge. Il est si minusculement petit, si petitement minuscule. Il devine tout de suite qu’il appartient à la Peau d’âne et le cache sous son oreiller comme un talisman, persuadé qu’il va le guérir. Mais au matin, c’est bien pire. Et les jours et les nuits de tourments reprennent de plus belle. La Reine est désespérée. Elle le supplie de lui parler. Mais le Prince secoue la tête et ne dit rien, rien, rien. Une nuit qu’il est au bord de mourir, il lui vient une idée : Mère, dit-il, je voudrais me marier ! Vous marier, mon fils ? Mais quelle merveilleuse idée ! Mère, dit-il, je voudrais me marier avec celle qui pourra passer cet anneau à son doigt ! Mais tout ce que vous voudrez, pourvu que vous viviez !
Un long défilé de dames commence au château, toutes les princesses des environs viennent essayer l’anneau, mais c’est toujours non. Trop minusculement petit, si ridiculement minuscule. Qu’à cela ne tienne, on envoie chercher des princesses et des reines par delà les mers et les montagnes. Mais l’anneau ne va jamais. On convoque les duchesses, les comtesses, les marquises, les baronnes… Sans plus de succès. Le Prince commence à perdre patience, on essaie les roturières, les paysannes, les courtisanes, les marchandes de tisanes… Le Prince, le front contre la fenêtre ne regarde même plus les essayages. Enfin un jour, la Reine dit : c’est fini. Comment cela ? demande le Prince. Toutes les femmes de la terre, nous les avons vues, et passer votre anneau, aucune ne l’a pu. Toutes les femmes ne sont pas venues, rétorque le Prince. Je vous jure mon fils, que nous les avons toutes vues. Dans la gorge du Prince, quelque chose est coincé. Il n’arrive plus à respirer, ses yeux se remplissent de larmes, toute la cour est tétanisée. Puis tout à coup, il crie : celle qu’on appelle la Peau d’âne, elle n’est pas venue. Et comme si elle n’attendait que cela, elle entre, la Peau d’âne, dans la salle du Trône. Les courtisans se bouchent le nez, les belles dames s’évanouissent, la Reine ouvre des yeux comme des soucoupes. Mais le Prince, lui, se saisit de l’anneau minusculement petit, si ridiculement minuscule, posé sur un coussin de velours rouge et s’approche de la Peau d’âne avec un beau sourire. Puis, il se met à genoux devant elle, et tout le monde marmonne « Oh ! ». Et avec une infinie douceur, il lui passe au petit doigt l’anneau minusculement petit, si ridiculement minuscule, sans l’ombre d’un problème. Tout le monde s’exclame « Oh ! ». Mais le Prince dit : Mère, voilà ma femme. Et comme Peau d’âne n’est pas méchante, elle ne fait pas durer le supplice de la Reine trop longtemps et laissant glisser la peau de l’âne au sol, elle apparaît dans toute la gloire de sa robe couleur de soleil. Tout le monde murmure « Oh ! ».
Ils se marient vous pensez bien, et ils ont beaucoup d’enfants, ou ils en adoptent, ou ils jouent avec ceux de leurs amis. En tous cas, ils se débrouillent pour être très heureux et quand ils n’y arrivent pas, ils essaient au moins d’être joyeux.
Le père de la Princesse, revenu depuis longtemps de sa folie, apprenant ce mariage, la supplie de lui pardonner ses actions passées. Et Peau d’âne pardonne bien volontiers. On dit que le vieux Roi a épousé la fée des Lilas, mais ça, ça ne se peut pas : parce que les fées n’épousent pas les êtres humains. Alors, n’attendez pas d’en avoir rencontré une pour être heureux en amour.

FIN DE LA TROISIÈME SOIRÉE

La bonne étoile d’Orso Batomet

Au beau milieu d’un hiver bien sec naquit Orso Batomet, et toute sa famille le reçut comme le vaillant premier petit Soleil du printemps. Sans être fréquente, la naissance de garçons n’était pas rare chez les Batomet, de même que la beauté des enfants nouveaux venus, et pourtant Orso fut spontanément aux yeux de tous un être à part, et son arrivée, un évènement d’exception. En vérité, c’était un petit garçon si parfait qu’il semblait le vivant reflet de la nuit d’amour où il avait été conçu. Jusqu’à la couleur de ses yeux, un vert d’eau sombre et mouvementé, qui tapissait la chambre des époux à la lumière de la lune.
Cependant, le malheur voulut que le souvenir de cette nuit échappât peu à peu à ses parents et l’aspect d’Orso — le plus aimable du monde pourtant — leur devint une énigme indéchiffrable, si pénible dans son mystère qu’ils perdirent la vue, chacun à sa manière alors qu’il était encore un tout petit enfant. La mère devint absente, ses yeux fixant un point incertain pour tous, y compris elle-même, ne se posèrent plus jamais sur son visage. Le père, lui, devint si myope qu’aucune lunette ne parvint, ne fût-ce qu’à peine, à lui rappeler le contour de l’objet le plus usuel. Quand ils entendaient les grands-parents, les tantes, les oncles et les cousins, les amis, les voisins et les inconnus dans la rue s’extasier à la vue d’Orso, si merveilleusement rond et joyeux, ses parents éprouvaient un sentiment de malaise, semblable à celui qu’ils eussent ressenti si on les avait questionnés dans une langue étrangère et nébuleuse. Aussi gardèrent-ils Orso par-devers eux. Non pour leur plaisir, mais pour leur tranquillité jamais pleinement assurée. À force de n’être plus regardé, le visage du petit garçon devint une façade à l’abandon, aux fenêtres de laquelle on ne l’apercevait que rarement, occupé qu’il était à jouer sagement dans les pièces les plus éloignées de ce délabrement. C’est-à-dire que lui non plus ne regardait plus personne, appliquant avec une sévérité de vieillard, ce qui semblait une règle fondatrice de la société.
On l’envoya à l’école. Le plus près possible, le plus tard possible. Son institutrice avait une voix douce et une véritable vocation pour son métier, mais son nez était affublé d’une paire de culs de bouteilles qui lui dissimulaient définitivement la splendeur déjà bien cachée d’Orso. Quant aux autres enfants, ils étaient trop à leur affaire d’inventer des blagues sur le nom des Batomet pour s’intéresser à son visage.Les années passèrent derrière les rideaux tirés.
Quand il eut sept ans, on l’emmena au musée. Dans un grand musée, où il y avait beaucoup de choses à voir, de grandes salles pour les exposer et beaucoup de gens pour les admirer. Pour l’occasion, on l’avait habillé comme un petit garçon sérieux, avec des pantalons courts, une veste et une cravate. Ses souliers avaient été cirés et comme il se tenait toujours la tête penchée en avant, tout portait à croire qu’il s’inquiétait de les voir s’enfuir sans lui. Dans un brouhaha cotonneux, on distribua tickets, goûters et consignes qu’Orso semblait occupé à redire à ses chaussures, tant il se désintéressait de ce qui l’entourait. Il n’était que dix heures et il faisait déjà trop chaud pour porter une veste et une cravate, mais pour rien au monde il ne se serait départi du moindre élément de sa frêle carapace : il était parfaitement conscient de l’hostilité de l’endroit et il s’était doté en conséquence de deux boutons de manchettes à motif d’étoile qui devaient le protéger en toutes circonstances. Il s’occupait à en réexaminer le dessin lorsque la visite commença. On marchait, on s’arrêtait, on marchait, l’institutrice parlait beaucoup, mais mêlées à la rumeur des salles hautes de plafond, seules quelques bribes de son discours parvenaient à Orso, sage dernier de la ribambelle. L’heure du goûter était loin, l’heure de retrouver sa chambre n’arriverait jamais, il lui fallait en prendre son parti derrière les petits boucliers étoilés de ses poignets… Bien des années plus tard, il était incapable de décider combien de temps avait duré ce fastidieux périple quand, tout à coup, les autres enfants, l’institutrice, les visiteurs, les gardiens, le bruit des pas et des conversations et les odeurs de pique-nique en sac disparurent. Soudain, il n’y eut plus que lui, Orso. Tout seul au musée. Tranquille comme dans sa chambre à la maison avant l’heure du dîner… Il ne s’inquiéta pas, au contraire : on allait le retrouver et le ramener chez lui tôt ou tard. Il s’assit par terre et piocha une barre de chocolat dans son petit sac, qu’il mangea avec une lenteur de gastronome. Mais la double consigne de ne tacher ni son pantalon ni sa veste rendant la position assez inconfortable, il entreprit de faire un petit tour afin de se dégourdir les jambes. Il se désennuyait en traversant les salles vides sans poser le pied sur les carreaux noirs, quand se produisit la chose inenvisageable. Un regard pesait sur lui, comme une main de marbre sur sa tête. Il le sentait. Il leva le visage surpris de celui qui est ramené à la réalité après une longue distraction. Il y avait un homme à demi nu qui le fixait avec des yeux furieux. Ce regard entra en lui, comme une langue de flamme qui fit voler en éclats vitres et portes jusqu’au point le plus reculé de son âme de petit garçon. Ce n’est pas comme si cet homme avait été en colère contre lui, non, mais sa colère était si forte qu’elle prenait toute la place dont Orso disposait. Sa stupeur était telle, qu’il demeura longtemps la bouche ouverte sans qu’aucun souffle n’entrât ni ne sortit de lui. Vraiment c’était une chose incroyable que ce regard d’homme nu qui le dévisageait de telle sorte qu’il se sentait lui-même dénudé. Sous son poids, il reculait sans même s’en apercevoir et l’arrière de sa tête heurta bientôt le coin ouvragé d’un cadre monumental suspendu au mur opposé. Il se frotta vigoureusement les yeux et mille petites étoiles d’or lui apprirent que le regard de flamme était resté à l’intérieur de ses paupières closes. Quand il ouvrit à nouveau les yeux, il s’aperçut que la salle où il se trouvait était tendue de regards qui le cherchaient. À quelques mètres de là, un autre homme, plus familier avec ses bras largement ouverts et sa couronne d’épines, le regardait avec une souffrante douceur, et, à l’autre bout de la salle, de grosses femmes joufflues se moquaient en rosissant, lui jetant de petits regards par en dessous…
La petite fille ne le regardait pas. Elle dessinait en s’appliquant si fort qu’il pouvait voir la couleur du bout de sa langue au coin gauche de ses lèvres. Elle portait une vraie robe de petite fille, avec des smocks dans le dos et fermée par des nœuds sans boucle sur les épaules. On était parvenu à force de patience à faire deux tresses de ses cheveux broussailleux, mais la révolte grondait… Elle avait l’air très petite sur la grande banquette de cuir, avec ses crayons de couleur pour seule compagnie. Il avait dû changer de salle sans s’en rendre compte dans son étonnement, car il aurait juré que l’instant d’avant il était seul avec les tableaux. Faisant face à la petite fille, une très belle femme rousse extrêmement nue était posée sur une coquille Saint-Jacques. Orso sentit immédiatement l’espérance infinie qui passait de ses yeux aux siens… Dans la chambre la plus reculée, les rideaux de voile de son lit eurent un léger frémissement et son cœur lui fit un peu mal, comme si on l’avait mordu en l’embrassant. Il baissa les yeux et son regard vint se poser naturellement sur le dessin auquel s’activait la petite fille. Ce n’est pas du tout ressemblant . Orso s’étonna aussitôt d’avoir parlé le premier. Et si fort… Ce n’est pas pour ressembler, c’est pour me souvenir , répliqua-t-elle, sans délai et sans lever les yeux de sa feuille . Pour ressembler il y a les cartes postales et les anthologies de la peinture à travers les âges  ajouta-t-elle d’un ton spectaculairement pédant pour son âge. Il se sentit soudain assez malheureux et il assit une fesse inquiète à côté d’elle sur la banquette. Elle semblait ne jamais devoir finir ce dessin et c’est en vain qu’il cherchait une chose à dire qui lui eût permis de s’esquiver sans avoir l’air impoli. Finalement, sans vraiment savoir pourquoi il glissa tout doucement : je m’appelle Orso. Aussitôt, elle leva vers lui un sourire magnifique, un sourire trop grand, un sourire de confiture : je m’appelle Iris. Il n’osa pas soutenir son regard, et il ajouta très vite : j’ai déjà mangé le chocolat, mais il reste une pomme ! Et il lui tendit vivement le petit sac. Elle apprécia son geste d’un mouvement délicat de la tête et, usant d’une diction très précieuse, elle annonça : En remerciement, je vais te dessiner, Orso. Un peu mal à l’aise à l’idée de se voir malmener comme la dame à la coquille, il demanda : pour te souvenir ? Non, pour me souvenir j’ai ça !  Et elle ouvrit son petit poing sali de couleurs sur un bouton de manchette étoilé. Il constata dans l’instant qu’à son poignet droit il faisait défaut. Oh, je n’avais pas vu que je l’avais perdu, bégaya-t-il, terrorisé à l’idée qu’elle puisse vouloir le garder, merci ! À contrecœur, elle le lui rendit et il s’empressa de le remettre à sa place. Tant pis, j’oublierai ! annonça-t-elle d’une voix infiniment chagrine, comme une princesse de conte condamnée à revivre éternellement la même journée sans mémoire. Avec un gros soupir mélodramatique, elle prit son papier et fit d’Orso un portrait extrêmement fidèle. Pourtant il eut bien du mal à se reconnaître, tant le visage dessiné par la petite fille semblait celui d’un Prince de conte, avec ses cheveux noirs et drus et ses yeux d’un bleu indéfinissablement gris qui lui rappelait je ne sais quoi de triste et de passionné. Tandis qu’il examinait le dessin, il remarqua que la petite fille avait des yeux de couleurs différentes. Un œil brun et un œil vert tacheté. Quelqu’un appelait son nom au loin. Orso ! Orso ! Orso !  Il lui semblait ne s’être levé qu’un instant, pour répondre « J’arrive », mais la petite fille était partie quand il se retourna pour lui faire ses adieux. Il aurait voulu courir après elle, mais dans la masse dense des visiteurs de la dernière heure, un chat même n’aurait pu se frayer un chemin. De retour à la maison, il constata qu’une des étoiles de ses boutons de manchette avait disparu.
Orso tenta à de nombreuses reprises de retourner au musée. Il aurait souhaité y retourner le lendemain même, la semaine suivante, jour pour jour, le mois d’après… Mais le sort en décida autrement et quand Orso fut enfin conduit au musée, il s’agissait d’un autre musée et plus de deux années s’étaient écoulées. La journée précédant la visite avait été très éprouvante pour Orso : la peur de ne rien retrouver de ce sentiment étrange et suave de la première fois, la terreur d’en perdre jusqu’au souvenir l’avait questionné au cœur de la nuit et la tentation de faire le malade avait été bien grande au matin. Bien qu’il ait été finalement exaucé dans son vœu d’arborer des boutons de manchettes dépareillés, son cœur mourait dans sa poitrine quand il pénétra dans la première salle.
Au cours des deux dernières années, sa vie était insensiblement devenue très différente. Dans son entourage, personne n’avait été en mesure de s’en apercevoir, et il ne percevait pas bien lui-même la nature de ce changement. Seulement son odeur. Il lui arrivait même parfois de douter d’être bien allé un jour au musée, d’y avoir été saisi par le regard d’un homme peint et d’avoir rencontré la petite fille aux yeux dépareillés. Plus que de tout le reste il doutait du portrait qu’elle avait fait de lui. Au moment où, en désespoir de cause, il ouvrait la boîte à secret dans laquelle il tenait la paire de boutons de manchettes témoin, son cœur s’arrêtait de battre de crainte que l’étoile ne soit revenue à sa place. Et quand enfin au fond de la boîte, il trouvait l’assurance que son mystère était toujours bien là, un chagrin tout mêlé de culpabilité terrible faisait couler de grosses larmes sur ses joues de rose. Ces instants de doute s’ensuivaient d’un tel désespoir qu’Orso avait fini par éviter d’évoquer ce sujet et la boîte était restée fermée de nombreux mois, quand, non sans frémir, il en retira les boutons de manchettes au matin de la deuxième visite. Pourtant, un monde s’était mis à exister qui avait des yeux pour lui, parfois les yeux sur lui et bien qu’il lui arriva de regretter l’impunité de ses années invisibles, d’avoir peur d’être surpris ou envahi, il souhaitait ardemment vivre à nouveau ces heures inexpliquées dont il chérissait le souvenir dans le silence de son cœur. Il en allait de cela comme de ces jours de grand vent où il laissait sur sa table devant la fenêtre entr’ouverte une pile de papiers, ne sachant pas exactement si le miracle consisterait à les voir résister bravement ou s’envoler d’un coup dans sa chambre, pour recouvrir sol et meubles d’un puzzle mystérieux… En un instant, les regards bienveillants de trois rois mages calmèrent son appréhension. Tout naturellement, chacun d’eux posait sur lui ses yeux de douceur ou de sagesse et Orso Batomet relevait la tête pour s’offrir à loisir, comme un tournesol aux changeants soleils. Il parcourut de nombreuses salles, bien vite échappé de la garde distraite de la cousine Ursule, qui préférait à ce point la lecture que son nez ne semblait jamais s’éloigner de plus de quelques centimètres des pages d’un livre en quelque occasion que ce fût. La cousine Ursule lisait, lisait, lisait comme on file, lisait en marchant, en cuisinant, en parlant distraitement avec la mère d’Orso, lisait pour s’endormir, en prenant son petit-déjeuner, en attachant ses cheveux à grosses boucles qui avaient fini par prendre l’odeur sucrée du vieux papier. On trouvait des livres dans sa salle de bains, dans sa buanderie, dans sa garde-robe, dans sa cabane de jardin, sous son confiturier… Tous hérissés d’images pieuses, de coupures de journaux, de photographies, de lettres. Ils étaient rarement rangés, mais posés çà et là comme des promeneurs mesurés, goûtant le plaisir débonnaire d’une petite sieste impromptue sur le bord vert du chemin, en ayant l’assurance intuitive qu’ils seraient toujours à temps pour l’heure du dîner. C’était, il devait en convenir, un musée très différent : la plupart des tableaux exposés étaient gigantesques et très peuplés, mais dans les scènes de batailles les plus échevelées, il se trouvait toujours un petit spadassin, pour lancer à Orso un regard harassé, un cheval, pour le considérer d’un air abasourdi, un mourant, pour lui faire une dernière prière. Enfin, il arriva dans une grande salle circulaire où personne ne fit attention à lui. Les tableaux lui parurent à ce point semblable qu’il eut quelques difficultés à en trouver la sortie et l’ayant enfin différenciée de l’entrée, il se sentit tout refroidi. Cette seule pièce avait effacé d’un seul coup tout le bonheur qu’il avait connu et reconnu et il se sentit si désemparé qu’il n’aurait su dire, si on l’avait interrogé à cet instant précis, ce qu’il venait faire là, ni même à quoi ce genre d’endroit pouvait bien servir ou s’il était bon qu’ils existassent. Il regrettait amèrement d’avoir bataillé et supplié pour qu’on l’emmenât au musée. Il aurait voulu n’avoir jamais semé la cousine Ursule, qui passait une grande main douce dans ses cheveux à chaque page tournée. Il considéra ses boutons de manchettes avec le mépris réservé aux menteurs éhontés. Il regrettait jusqu’à la pomme qu’il avait donnée deux ans auparavant à cette petite fille suffisante et qui dessinait fort mal. Il se mit à pleurer de fatigue et de déception. Il mâchonnait les mots de son ressentiment en marchant à l’aveuglette de ses yeux brouillés de larmes très salées, quand il parvint dans une salle étrangement petite et sombre. Il n’y avait là qu’une toile, qu’il ne distinguait qu’à peine tant ses yeux le brûlaient, une banquette de bois et une petite femme assise, dont les cheveux blancs paraissaient presque un nuage dans cette obscurité : asseyez-vous, jeune homme.  Orso ne put s’empêcher de jeter un regard machinal autour de lui. Vous, oui, vous voyez bien : nous sommes seuls ici. Il vint s’asseoir près d’elle. Sa voix sonnait claire et ferme. Elle se tenait très droite sur le siège de bois. Aussi fut-il bien surpris de constater qu’elle devait être au moins aussi âgée que son arrière-grand-mère déjà morte. Elle lui tendit un petit mouchoir brodé en lui intimant d’arrêter de renifler : jeune homme, il se peut que vous ayez un jour une bonne raison de verser sur vous vos larmes, alors mettez-les de côté jusque là. Le ton était peu amène et Orso aurait pu espérer plus de douceur de la cousine Ursule ou même de la distraction de sa mère et, cependant, ses larmes s’épuisèrent d’un coup dans le mouchoir de la dame et la cause de son chagrin lui devint absolument étrangère. Comment vous appelez-vous ? Orso Batomet. Bien, va pour Orso. Je suis Mademoiselle Proux. Elle lui tendit une main sèche et fine qu’il serra avec tout le sérieux dont il était capable. C’est alors qu’il constata qu’elle portait des lunettes rectangulaires à verres sombres. Il eut un frisson dans le dos. Ils restèrent un moment silencieux, face au tableau à peine visible. La vieille dame eut un profond soupir : vous voyez bien : j’ai besoin de vous, Orso.  Orso regarda la vieille dame au profil impeccable, sa bouche s’ouvrit pour lui répondre, mais rien n’en sortit vraiment. Quel âge avez-vous, Orso Batomet ? Neuf ans ? Dix ? Neuf ans depuis décembre, mademoiselle, lâcha-t-il d’une voix étranglée par l’inquiétude. Neuf ans, ça n’est pas beaucoup… Orso étouffa un retour de larmes dans le mouchoir… Mais ça devrait aller. Orso Batomet, auriez-vous la gentillesse de bien vouloir me dire ce qu’il y a en face de vous ? Sur le… Orso plissa les yeux. Cette dame était visiblement dans l’embarras, mais il ne voyait pas en quoi il pouvait l’aider ni ce que le fait d’avoir neuf ans et de s’appeler Orso avaient comme rapport. Dans un souffle, il demanda : vous êtes perdue ?  La vieille dame eut un soupir exaspéré : si j’étais perdue, j’aurais besoin d’un chien et non d’un jeune homme embué comme vous l’êtes. Je vous demande de me dire ce que vous voyez en face de vous, de me le décrire de me le raconter. Vous voyez ? Oui, je crois, répondit-il d’une voix mal assurée. Eh bien pas moi !  En disant cela, elle tourna franchement son visage vers lui. Avec timidité Orso jeta un coup d’œil aux lunettes sombres. Il avait un peu peur de distinguer les deux yeux morts qui se cachaient derrière. Peut-être étaient-ils crevés ou tout blancs, révulsés pour l’éternité… Mais non, les verres opaques reflétaient tranquillement son petit visage d’Orso Batomet légèrement arrondi, comme une vague petite lune flottant sur la brume. La vieille dame s’impatientait : jeune homme vous avez sans doute la vie devant vous, mais c’est, en ce qui me concerne, chose peu sûre. Auriez-vous l’amabilité de me dire ce que vous voyez sur ce carton ? Avec une bonne volonté qui l’étonna lui-même, Orso s’exécuta. Il plissa les yeux afin d’être bien certain de ne pas faire d’erreur et annonça d’une voix chantante : il y a un petit garçon qui me regarde et qui aimerait bien que je sois son compagnon de jeu. Puis il poussa un soupir d’aise, tant sa joie était grande d’avoir été ainsi choisi par cet autre petit garçon, sans tergiversation ni marchandage, attitude commune aux autres enfants qu’il avait connus jusque là. Mademoiselle Proue eut un sourire, ce qui accentua encore la joie d’Orso, animé d’un grand désir de bien faire, bien qu’il ne sache pas toujours comment. Bien des années plus tard, quand Orso se rappelait ce sourire, il se rendait parfaitement compte qu’il ne s’agissait en rien d’un sourire exprimant la satisfaction, comme le bon point qu’il avait cru y voir du haut de ses neuf ans. C’était l’étonnement qui ondulait la grande ligne horizontale de la bouche de Mademoiselle Proue sur son visage et le désarroi qui en couvrait ses alentours de petites lignes verticales, profondes comme à l’instant où le stylo va transpercer la feuille. Mais pour l’heure, Orso était simplement heureux et réconforté par ce sourire. Aussi est-ce avec un violent sentiment d’injustice qu’il accueillit la remarque qui le ponctuait : c’est tout ? Il lâcha un oui bourru. Non sans douceur cette fois, Mademoiselle Proue se fit confirmer : un petit garçon qui vous regarde ? Orso se contenta de grogner. Le sourire n’avait pas quitté le visage de Mademoiselle Proue, mais il se faisait plus entendu et Orso le prenant pour une moquerie, s’en fâcha, croisa les bras sur son torse et rentra sa tête dans les épaules. Avec une adresse déroutante, la vieille Demoiselle posa sa main sur son poignet. Voyons voir, reprit-elle avec plus de douceur encore, il vous regarde… Et vous ?  Orso voyait très bien où elle voulait en venir, mais quelque chose se refusait à l’intérieur de lui avec l’entêtement d’une mule. De toute façon, on n’y voit rien ici, s’exclama-t-il, il fait trop noir, et les traits sont à peine dessinés. Je peux très bien vous dire ce que je vois s’il y a quelque chose à regarder. Allons dans une autre salle plus éclairée et vous verrez bien…  Il se mordit la langue, mais Mademoiselle Proue ne releva pas. Elle ajouta légèrement : dans la salle circulaire, par exemple ?  Rien n’égala jamais le désarroi d’Orso dans cette minute. Il se sentit profondément humilié pendant une seconde, mais il ne put dissimuler la vérité bien longtemps : il était perdu. Trouver la part de lumière dans l’ombre, c’est la tâche du peintre, l’espoir laborieux de l’aveugle, le seul travail des hommes… et des petits enfants qui la porte avec eux, comme une étoile au front le jour de leur naissance. Allons, dites-moi ce que vous voyez. J’ai vraiment besoin de votre aide. Et elle serra sa petite main moite dans sa vieille main sèche, avec de petites pressions pour tenter de le ranimer. La voix sortit d’Orso, avec le débit minuscule, mais régulier d’une source depuis longtemps négligée : Il y a une femme très grande, très claire avec des yeux doux qui tient l’enfant sur ses genoux, mais à peine. Il doit faire bon, ils sont très peu habillés. Une autre femme assise à côté d’elle, plus sombre, qui la fixe doucement. Ce doit être la mère de l’autre petit garçon, celui qui se tient debout près d’eux. Un petit garçon plus âgé, neuf ans peut-être… C’est à lui que l’enfant assis fait le signe de venir jouer avec lui… et pourtant j’avais vraiment cru qu’il m’appelait, moi, et encore maintenant… La déception le disputait dans son cœur à l’étonnement. C’est comme le regard de la femme claire sur le petit enfant… il est si tendre qu’il va peut-être jusqu’à l’autre garçon. Ils ont une façon de regarder, ces deux là, on ne sait pas très bien où leurs regards s’arrêtent… Pour la mère sombre et son fils, c’est plus net. Ils ont l’air d’attendre tous les deux une chose précise. Mais comme le dessin n’est pas fini, je ne peux pas dire quoi… Il se sentit très fatigué. Il eut peur de ce que la vieille dame allait encore exiger de lui, mais elle dit simplement « merci » en serrant sa main plus fermement. Ils restèrent assis un long moment, silencieux. Orso gardait les yeux fixés sur l’image, sans plus d’effort. Il se passait là une chose qui le concernait et qui ne le concernait pas et cela produisait dans son cœur le plus étrange mélange de douleur diffuse et de soulagement. Cette bataille lente se livrait en lui sans qu’il ne sache ni ne veuille s’y soustraire et il n’envisageait plus de quitter un jour cette petite pièce obscure, quand Mademoiselle Proue se leva. Vous voilà bien perplexe, jeune monsieur Batomet, dit-elle d’un ton sautillant. Orso ne put rien répondre, mais il tourna son regard vers elle. Avec une volonté de fer elle semblait avoir domestiqué une souffrance physique sans répit, et elle ne manquait pas d’élégance avec sa canne, à la manière des souriantes petites danseuses à la sinueuse colonne vertébrale et aux pieds en lambeaux. Si mes souvenirs sont bons, ajouta-t-elle toujours guillerette, la femme sombre est également la mère de la femme claire, voyez-vous ? À la suite de Mademoiselle Proue, Orso retraversa le musée, sans qu’il n’en reconnût une seule salle tant il semblât qu’il avait été rincé de lumière. Finalement il aperçut la cousine Ursule, et comme il s’apprêtait à faire les présentations, la vieille dame lui demanda tout à trac : aimez-vous l’Art abstrait, jeune monsieur Batomet ? Les yeux d’Orso Batomet s’élargirent devant cette colle de dernière minute. Il bredouilla qu’il ne savait pas de quoi il s’agissait. Si nous avons le temps, nous devrions aller voir quelques toiles abstraites ensemble… Enfin vous les verrez et vous me rappellerez les avoir vues ou rêvées… Qu’en pensez-vous, Orso ? Oui, mademoiselle…  Vous pensez oui, conclut-elle en riant, très bien, c’est une très bonne pensée ! Je suis bienheureuse de vous avoir connu, monsieur Batomet. Comme elle lui serrait la main, Orso réussit à articuler : Quand ?  Elle proposa une semaine plus tard, jour pour jour et après avoir touché légèrement le beau front blanc de l’enfant, elle marcha vers la sortie d’un pas fier et décidé.
Orso n’eut aucun mal à convaincre la cousine Ursule de l’emmener dès la semaine suivante dans un musée où l’on pouvait voir des toiles abstraites. La cousine était pour les auteurs vivants, pour la poésie surréaliste, pour les nouvelles tentatives d’écriture et son enthousiasme englobait sans mal tout ce qui pouvait de près ou de loin y ressembler, en peinture, en musique… bien qu’elle n’eût pas eu la moindre idée de ce dont il s’agissait au juste, et qu’elle ne courût pas grand risque de l’apprendre, plongée comme elle le fut tout au long de l’après-midi dans le premier roman salé d’un jeune américain qui vivait à Paris avec assez peu de religion, semblait-il. Orso arpenta les salles sans prendre le temps de ne rien regarder, à la recherche de Mademoiselle Proue. Ce nouveau musée n’était pas si grand, mais le rendez-vous était vague. Il commença peu à peu à se repérer dans les salles étranges, encombrées parfois d’objets en leur milieu, mis en parc à l’aide de petites cordelettes. Il n’y avait là aucun carreau noir ni blanc au sol qui pût lui prédire l’arrivée imminente ou différée de la vieille dame, mais du plancher et après avoir traversé trois fois le musée dans sa longueur sans l’avoir aperçue, il se laissa tomber sur une banquette qui ne semblait qu’une ligne pour l’attendre. Il avait eu le temps pendant la semaine de repenser à la famille représentée délicatement sur le carton, et pendant les repas du soir qu’il prenait depuis peu avec ses parents, d’incongrues comparaisons lui avaient traversé l’esprit. La journée aussi, elles avaient pointé leur drôle de nez curieux dans la cour de récréation et Orso avait commencé à envier de plus en plus franchement cette chose qu’il avait vue sans pouvoir bien la nommer. Il sentait dans son cœur que cela aurait été un grand soulagement de les revoir, tous les quatre, mais il avait l’espoir d’obtenir de mademoiselle Proue d’autres indices les concernant, qui lui permettrait à terme de tirer au clair cette envie qui le tiraillait. Cependant, Mademoiselle Proue n’était toujours pas là. Orso occupa quelques minutes en se demandant si la petite fille aux yeux différents était revenue un jour au musée et en imaginant combien il serait cocasse de la rencontrer ce jour-là par hasard… Il leva le visage sans y prendre garde et fut aussitôt saisi par la sarabande qui se déroulait devant lui : des mètres d’une agitation folle qui prenait ses yeux, comme s’ils n’étaient plus que les derniers de cette farandole de couleurs et de traits. C’était une fête extraordinaire, frénétique et gaie. Orso souriait sans s’en apercevoir. Il souriait jusqu’aux oreilles…
Mademoiselle Proue ne se montra pas ce jour-là et bien qu’il en conçut une déception cruelle, Orso décida de mentir à ce sujet à la cousine Ursule et s’inventa un autre rendez-vous avec la vieille dame dès la semaine suivante. Il mâchonna quelque chose pour expliquer que les deux femmes ne s’étaient pas entrevues, mais la cousine Ursule, inquiétée surtout de ce qu’il aurait pu lire par-dessus son épaule ne sembla guère s’en préoccuper. Et Orso, habitué depuis longtemps à être distraitement négligé par son entourage y trouva enfin une compensation dont il pouvait mesurer la valeur : la paix.

Durant les semaines qui suivirent, Orso revint très ponctuellement au Musée de l’abstraction, mais jamais il ne revit la vieille dame. Il souffrit d’abord beaucoup en pensant qu’elle l’avait oublié. Et chaque semaine lui apportait son petit morceau amer de désillusion, qu’il retournait dans sa bouche comme un caillou jusqu’à la visite suivante. Peu à peu cependant, en attendant Mademoiselle Proue, Orso s’était pris d’affection pour ces tableaux si francs qu’ils ne prenaient pas même la peine de s’habiller d’un visage ou d’une histoire. Chaque visite le rapprochait du point où le temps n’existe pas et il fut plus d’une fois reconduit vers la sortie par un gardien mi-amusé de ce jeune garçon lunaire. Il avait découvert une salle où de grandes toiles rouges marquées d’un rectangle rouge ou noir se faisaient face et semblaient autant de portes et de fenêtres ouvertes, laissant passer entre elles un grand courant d’air rouge qui le prenait tout entier et lui soufflait l’idée des mondes rouges qu’il devinait tapis derrière elles. Dans cette salle par excellence, le temps filait comme un bolide. Sur le chemin du retour, les mots se bousculaient dans sa tête. Mademoiselle Proue lui manquait, il aurait voulu lui raconter, la consoler de ses yeux morts…
Lors de la visite suivante, il voulut revoir la toile de la farandole, mais lorsqu’il entra dans la salle, elle ne s’y trouvait plus. Il questionna le gardien à son sujet et il apprit que cette fête n’appartenait pas au musée, qu’elle n’était que de passage et qu’elle était partie faire un long voyage afin de retourner chez elle. C’est à ce moment qu’Orso commença à s’inquiéter de ce qui était advenu de Mademoiselle Proue. En rentrant à la maison, il expliqua avec beaucoup d’aplomb à la cousine Ursule que la semaine suivante, Mademoiselle Proue viendrait le chercher directement à la maison en voiture pour l’emmener dans un musée éloigné dont le nom lui échappait. Il dit tout cela d’un trait, sans respirer au milieu, en fixant un point éloigné sur la route. La cousine Ursule répondit par un « ah ! » enthousiaste, dont il ne sut dire s’il venait de la perspective de s’épargner d’autres après-midi au musée — la cousine Ursule se plaignait de la mauvaise qualité des sièges et de l’éclairage de la cafétéria depuis un moment déjà — ou du dénouement satisfaisant de son roman policier. Il n’en fut plus parlé, et c’était là le plus important pour Orso. Il n’eut pas de mal à retrouver la trace de Mademoiselle Proue : elle l’attendait dans le livre du téléphone avec son adresse. Un détail le chagrinait cependant : Mademoiselle Proue de l’annuaire s’appelait Proux, N. Cette orthographe parut d’emblée fantaisiste à Orso qui vivait dans l’attente d’une Mademoiselle Proue depuis des semaines, mais comme l’adresse suivait le nom et qu’il n’y avait aucune Proue sur la liste, il décida que le mieux à faire serait de vérifier de ses propres yeux. Cette incertitude pourtant l’amena à reconsidérer sa relation avec la vieille dame, et il fut presque surpris de se rappeler qu’il ne l’avait vue qu’une fois, tant elle lui était devenue familière. Il ne connaissait pas son prénom, il n’avait jamais vu ses yeux — c’était peut-être mieux ainsi —, mais il aurait bien aimé savoir de quelle couleur ils avaient été, et pourquoi ils ne voyaient plus. La semaine suivante, à l’heure habituelle de sa sortie avec la cousine Ursule, Orso se glissa hors de la maison, équipé d’un plan, d’un goûter et d’un peu d’argent de sa tirelire. Il faisait beau et la route jusqu’à la mystérieuse Proux était bordée d’arbres, de petits squares et de belles maisons un peu vieilles. Quand il arriva devant le numéro de la rue qu’il avait pris soin de noter dans son carnet, bien qu’une plaque de pierre scellée au mur indiquât sobrement Famille Proux, Orso sut immédiatement qu’il s’agissait bien de la maison de sa Mademoiselle Proue. Le portail était clos, mais le muret d’enceinte si bas qu’il pouvait sans mal voir le jardin. Un beau jardin un peu à l’abandon où de grosses roses mélancoliques balançaient mollement leurs têtes délicatement décolorées. Ça et là le gazon faisait de petites touffes vivaces, dans un retour annoncé à l’état de nature. Orso se sentit tout revigoré de voir un tel endroit et sans hésiter une seconde, il sonna. Personne ne répondit. Il sonna à nouveau, pensant par-devers lui qu’à force d’être aveugle, Mademoiselle Proue commençait peut-être à devenir sourde. Mais cette fois encore, personne ne répondit. Les volets de la maison étaient tous fermés et en se mettant sur la pointe des pieds, Orso s’aperçut que la porte avait été cachetée comme une lettre ancienne. Il était sur le point de s’en retourner, quand il décida de sonner une troisième fois pour en avoir le cœur net… Mais rien de plus ne se produisit. Il s’assit sur le bord du muret et sortit une barre de chocolat de ses provisions pour s’aider à réfléchir sur la meilleure conduite à tenir. Il aurait préféré être assis dans le jardin. Il se sentait très découragé et pour ainsi dire trahi par le sort. Les vieilles roses lointaines lui chatouillèrent le nez de leur lourd et doux parfum. Il décida que le mieux à faire était encore de laisser son doigt sur la sonnette jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose. Et il resta ainsi pendant de longues minutes, sans même savoir si la sonnette produisait ou non un son dans la maison de Mademoiselle Proux. Ce faisant, une inquiétude terrible l’avait pris, au point qu’il lâcha bientôt le bouton et se mit à appeler « Mademoiselle Proue ! Mademoiselle Proue ! Mademoiselle Proue ! » de toutes ses forces, ses mains pleines de chocolat en cornet autour de sa bouche. Oh ! Va, ce n’est pas la peine de crier si fort, mon petit. Un vieux monsieur à l’air doux et au gros nez lui avait mis la main sur l’épaule. Qu’est-ce que tu lui veux à Mademoiselle Proux ? Orso prit l’air le plus digne qu’il connût : lui parler, dit-il. Et devant le silence du vieux monsieur, il ajouta : c’est urgent et personnel. Le vieux n’essaya pas de cacher son sourire et lui passa la main dans les cheveux. Urgent et personnel, hein ! ? Je vais voir ce que je peux faire. Il sortit de sa poche une grosse clé avec laquelle il ouvrit le portail. Ils entrèrent dans le jardin. Orso avait déjà entendu toutes sortes d’histoires sur les inconnus qu’il ne fallait pas suivre, et quand le vieux sortit de sa poche un couteau à lame dans le manche, il commença à se rappeler chacune d’entre elles. Le vieux se dirigea directement vers les roses et il en coupa trois avec précaution, inquiet qu’il était d’éparpiller leurs lourds pétales d’un geste trop brusque. Puis il rangea son couteau et il se retourna vers Orso qui lui faisait un sourire tout penaud. Tu dois savoir à ton âge, qu’on ne peut pas compter sur les roses. On peut seulement compter sur la beauté des roses, ce n’est déjà pas si mal.Oui, monsieur,  répondit Orso à tout hasard. Tu veux voir Mademoiselle Proux ? Oui, monsieur. J’imagine que tu as tes raisons… Oui, monsieur. Comment tu t’appelles ? Orso Batomet. J’ai bien connu un Batomet. Achille Batomet. C’était le grand-père de mon père, monsieur. Alors, ça, ce vieux grizzli d’Achille Batomet… Et toi tu es… Orso. Orso Batomet. Laisse-moi te dire que tu as l’air d’un Orso bien mal léché et qu’on ne peut pas se présenter comme ça devant les dames quand on est un jeune homme d’une famille aussi insigne que celle des Batomet. Et riant tout seul de sa plaisanterie, il lui tendit un grand mouchoir à carreaux. Puis il attendit patiemment qu’Orso eût essuyé le chocolat de ses mains et de son visage. Tandis qu’Orso faisait sa toilette de chat, il remarqua que le vieux monsieur le considérait avec tristesse et que ses épaules se voûtaient au point de donner aux roses qui pendaient dans sa main un air désolé de vieilles filles à la noce. Allez, suis-moi, petit, dit-il finalement en prenant le chemin qui contournait la maison. Orso s’étonna de ce qu’il ne le menât pas directement à l’intérieur et il demanda poliment : Mademoiselle Proue est au jardin ?  Le vieux s’arrêta, le regarda un moment et, comme si cette pensée avait ramené son sourire, il dit gaiement : oui, c’est exactement cela, Mademoiselle Proux est au jardin. Derrière la maison s’étendait un petit parc désordonné, planté d’arbres très vivants et d’herbes folles. Ça et là, de petites stèles de pierre de guingois, aux inscriptions rongées par le temps, qui dans ce cadre parurent à Orso tranquilles comme des maisons d’été. Le vieux monsieur marchait d’un bon pas vers un très gros hêtre qui surveillait le parc avec grandeur. Il s’arrêta à son pied, devant une stèle blanche un peu plus droite que les autres. Il se pencha et dit d’un ton jovial :bonjour, Nelly, voilà des roses que j’ai trouvées dans ton jardin et un garçon qui s’y trouvait aussi, bien que tu n’aies jamais fait pousser de choux.  Puis il s’éloigna de quelques pas, en guettant Orso du coin de l’œil. Celui-ci s’approcha timidement et à la suite d’une série de lettres à demi effacée, il put lire la vraie orthographe du nom de Mademoiselle Proue, suivi de son prénom, Nelly, suivie d’un autre nom à consonance allemande, qui avait été le sien quand elle était née, de l’année de sa naissance et de l’année en cours. En lisant, les yeux d’Orso s’étaient gonflés de larmes, si bien qu’il lui avait fallu presque un quart d’heure pour venir à bout de l’inscription. Ses larmes coulaient sur son visage, sur ses habits, sur ses mains, sur les roses. Le vieux monsieur se désolait de rester là à regarder ce petit dos tout secoué de sanglots, mais qu’aurait-il pu faire de mieux ? Tout à coup Orso se calma et se retourna orné d’un ineffaçable sourire au visage. Il remercia chaleureusement le vieux monsieur et lui demanda la permission d’utiliser à nouveau le grand mouchoir à carreaux et celle de revenir voir Mademoiselle Proux en enjambant le muret. Après son départ, le vieil homme considéra longtemps la tombe de sa vieille amie, sans parvenir à comprendre ce qui avait si bien réchauffé le cœur du petit garçon, tout en larmes l’instant d’avant. Il se dit que Nelly avait sans doute raison quand elle l’assurait qu’elle serait toujours là, même après, et qu’il aurait mieux fait de ne pas la chicaner comme un vieux cartésien sentimental qu’il était… Puis il se remémora leurs nombreuses réconciliations et il ne regretta plus rien de ce qui avait pu se passer entre eux. De retour chez lui, Orso Batomet ouvrit la boîte aux boutons de manchette. Il les considéra longtemps et s’avoua sa préférence pour celui où l’étoile avait disparu. Il pensa à Mademoiselle Proue, dont le vrai nom s’écrivait Proux et se finissait par une étoile. C’était, il est vrai, une étoile à six branches au lieu de huit, comme celle du bouton de manchette, mais puisqu’il manquait deux yeux à Mademoiselle Proux, cela faisait le compte.
Dans les années qui suivirent, Orso se rendit régulièrement au musée, mentit avec soin à la cousine Ursule et visita à de nombreuses reprises Mademoiselle Proux au jardin. Le fait d’avoir appris à l’école un peu avant l’anniversaire de ses dix ans qu’une étoile à six branches comme celle qu’il pouvait voir gravée dans la pierre de la dernière demeure de son amie, s’appelait une étoile de David et quelle était sa signification pour le reste du monde le laissa inchangé dans sa tranquille certitude d’avoir reçu un signe, un signe personnel et urgent de sa part. Non qu’il nia ou méprisa l’autre signification, au contraire elle s’additionnait parfaitement à ce qu’il croyait profondément. Il faut dire qu’il avait eu à de nombreuses reprises l’occasion de voir des sculptures au cours des derniers mois et il lui était naturellement apparu que les choses n’avaient jamais qu’une seule face en ce monde. Il était désormais parfaitement à l’aise dans les musées. Il n’éprouvait plus le besoin de porter les boutons de manchettes dépareillés : il lui était suffisant de se rappeler qu’ils l’attendaient sagement dans la boîte à secret, ou d’avoir à l’esprit l’étoile en désinence de Mademoiselle Proux, pour qu’il se sentît tranquille et protégé. En vérité, le temps qu’il passait à arpenter les salles des collections était devenu le seul auquel il s’intéressât vraiment. L’école l’ennuyait, il n’avait pas d’ami de son âge, ni d’un autre d’ailleurs, personne à qui raconter un secret ou demander conseil que Mademoiselle Proux, qui ne lui répondait jamais d’une façon bien nette. Il envisageait avec bonheur de devenir gardien de musée, ainsi il n’aurait plus jamais besoin d’en sortir, de faire des choses tristes ou inintéressantes. Ce qui l’enthousiasmait le plus était le poste de gardien des salles interdites au public. Là où l’on conservait des toiles si anciennes et si fragiles qu’un nombre trop important de regards eut précipité leur ruine inexorable. Il s’était renseigné sur l’âge minimum requis pour exercer cette noble fonction, et, depuis, il attendait l’été de sa seizième année avec impatience. Il s’était ouvert de son projet à sa vieille amie qui n’avait rien trouvé à y redire et dès lors il l’entretenait régulièrement de l’avenir radieux qui l’attendait dans les petites salles obscures. Il venait d’avoir treize ans. Quand il passait dans le jardin, les branches des rosiers s’accrochaient à ses cheveux bruns et drus comme une couronne. Il avait grandi et forci, mais les après-midi de musées toujours plus nombreuses lui conservaient un teint d’enfant de sanatorium et une paresse des muscles qui donnait à sa démarche des allures de lassitude en mouvement, un spleen s’accordant étrangement avec son facile sourire. Un jour qu’il était à s’entretenir de ses projets d’avenir assis dans l’herbe humide contre la stèle de Mademoiselle Proux, se félicitant d’avoir su, grâce à son ingéniosité et sa maturité exceptionnelle pour un enfant, s’acquitter par avance de tous les problèmes de l’âge adulte, un chat se mit à miauler dans le jardin. Cela n’avait rien d’étonnant en soi, puisque le jardin en était infesté et on pouvait les voir courir après les taupes, les papillons ou les mouches, maigres et efflanqués, l’oreille souvent mordue et le poil nerveux des chats de gouttière. D’ordinaire, ils ne miaulaient que pour se battre, affichant le reste du temps un mépris sans second pour Orso qui ne portait jamais la moindre chose intéressante à manger avec lui. Mais ce jour-là, un des chats miaulait si fort et avec une telle insistance qu’Orso en fut dérangé dans sa confidence et qu’il se vit dans l’obligation, après plusieurs interruptions, d’abandonner son refuge pour jeter un œil alentour. Tout d’abord, il ne vit rien, mais les miaulements s’interrompirent tout net. Il se réinstalla plus confortablement, étalant son petit blazer bleu sur l’herbe pour protéger ses fesses de l’humidité qui gagnait du terrain. Mais à peine s’était-il assis que les miaulements reprirent de plus belle. Il se rappela soudain que la cousine Ursule, lorsqu’il était petit, faisait apparaître et disparaître son visage derrière son livre pour le faire rire aux éclats. Depuis combien d’années n’y avait-il plus songé ? Depuis combien d’années la cousine Ursule avait-elle cessé de jouer à cache-cache avec lui ? À présent c’était lui seul qui se cachait d’elle, s’abritant derrière une forêt de petits mensonges accumulés depuis des années déjà… Avec plus de précautions cette fois-ci, il se releva en s’essayant à déterminer la provenance des miaulements. Mais sitôt qu’il fut debout, ils cessèrent à nouveau. D’un pas nonchalant, Orso se dirigea vers le hêtre tout proche qui ombrageait la tombe de Mademoiselle Proux et s’y adossa. Il n’entendait plus un bruit alentour. Décidément, se dit-il, voilà un chat bien timide qui ne miaule que si je parle… Et il reprit sa conversation avec la vieille Demoiselle, sans plus faire attention à ce qu’il lui disait, mais en s’efforçant de maintenir un débit régulier de mots, de sons, de manière à inciter le chat à se manifester. Il parla ainsi longtemps sans pour autant entendre le moindre miaulement. Il raconta tout depuis le début sans y prendre garde. Il raconta tout ce qu’il savait d’Orso Batomet. Il parla de la petite fille du musée avec une grande douceur et un certain enthousiasme à l’imaginer plus grande à présent. Il parla de la cousine Ursule et des jeux de cache-cache dont il venait de se souvenir. Il parla du vieux monsieur au gros nez qui l’intriguait beaucoup bien qu’il l’eût rarement revu. Il se demandait quel était le tableau qu’il regretterait le plus s’il venait un jour à perdre l’usage de la vue, quand il sentit contre ses mollets un frôlement vrombissant. Il parvint à réprimer un mouvement de surprise, puis un mouvement de dégoût à la pensée d’être couvert de puces de chat en rentrant à la maison, et il baissa lentement son visage vers l’animal toujours occupé à ses bas de pantalons. C’était une petite chatte à trois couleurs, qui paraissait avoir été jusque là assez bien nourrie et dont le blanc était encore passablement blanc pour un chat du jardin de Mademoiselle Proux. Ce n’était sûrement pas un chat sauvage, ni un chat de gouttière, ni rien de mal famé comme animal. Le plus gentiment possible, en espérant que ses genoux ne craqueraient pas, Orso s’accroupit et appliqua une caresse délicate sur le dos de la petite bête qui ronronnait par anticipation depuis un moment déjà. Son pelage était très doux, Orso risqua une caresse sous le menton. Il y avait là une sorte de boule de poils qui ne présageait rien de bon — une tique sûrement —, mais la petite chatte redoubla son ronronnement et lança à Orso un regard enamouré de ses yeux vairons. Un petit oh de surprise lui échappa. Peut-être s’était-elle perdue… Peut-être avait-elle fui de mauvais traitements… Peut-être le cherchait-elle, lui, Orso… Il décida derechef de la ramener à la maison, de la soigner, de lui donner du lait, de lui faire un bon panier dans le tiroir des pulls d’hiver de sa commode. Il la souleva comme une plume et l’emballa dans sa veste pour son plus grand plaisir, prit rapidement congé de Mademoiselle Proux et rentra chez lui avec la discrétion fébrile d’un voleur d’enfants néophyte. Les premiers jours de leur cohabitation se passèrent de manière idyllique aux yeux d’Orso : la cousine Ursule à qui on avait confié sa garde pour une quinzaine de jours en l’absence de ses parents ne fit pas mine de s’intéresser à ses manigances de soucoupes de lait et d’escamotage d’une partie de ses repas vers sa chambre. Quant à la petite chatte, elle semblait avoir de nombreuses heures de sommeil à rattraper et attendait placidement son retour de l’école dans son tiroir sans avoir, semblait-il, bougé d’un poil depuis le moment de son départ. Le jour même où il l’avait ramenée chez lui, Orso avait entrepris de la débarrasser de la vilaine boule de poils qu’elle avait sur la gorge et dans laquelle il suspectait depuis la première heure la maligne présence d’une tique. Armé d’une toute petite paire de ciseaux à ongles et terrorisé à l’idée que l’un d’entre eux puisse faire un faux mouvement, il avait dégarni lentement et patiemment les poils en bataille de sa gorge, espérant de la sorte voir plus du parasite et le retirer sans s’emmêler avec un peu d’éther. Lors, quelle ne fut pas sa surprise quand il aperçut au lieu du dos gonflé de sang de la tique attendue, un petit morceau de métal doré. La petite chatte n’appréciait que moyennement la séance de travaux manuels dont elle était l’objet, son œil marron et son œil vert s’étaient significativement assombris au cours des dernières minutes et ses griffes étaient depuis longtemps passées au travers de la toile demi-saison du pantalon du praticien en herbe. Se remémorant avec fierté les aventures de Champollion que la cousine Ursule lui avait offert pour Noël et n’écoutant que sa curiosité Orso persista dans l’opération jusqu’à mettre au jour une minuscule plaque rectangulaire d’or fin, bosselée et mordillée. Point n’était besoin d’une pierre de Rosette pour déchiffrer l’inscription gravée dessus et cependant Orso eut un peu de mal à en croire ses yeux. La petite chatte s’appelait Stella. À peine avait-il lu son nom qu’elle s’échappa de lui avec des bruits très grossiers pour manifester son mécontentement. Ce n’est que beaucoup plus tard dans la nuit, quand ils se furent réconciliés à force de biscuits trempés et de petits morceaux du gigot de midi qu’il put enfin passer ses doigts dans la profondeur des poils de sa nuque et sentir la minuscule chaînette cachée qui retenait la petite plaque qui brillait à son cou. Quand il l’appelait, il était bien heureux de voir qu’elle réagissait à son nom, avec un petit miaulement étrange et des regards alentour, comme s’il lui avait fait une blague. Cette nuit-là, Orso la laissa jouer avec les trésors de sa boîte à secret, étalés pour elle sur le tapis, jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Depuis l’apparition de Stella, Orso n’allait plus au musée, il n’allait plus voir Mademoiselle Proux dans son jardin, il passait tout le temps dont il disposait à l’observer, à la soigner, à jouer avec elle et à faire mille rêves sur l’endroit d’où elle était venue jusqu’à lui avec son nom comme mot de passe. Cependant, un soir qu’il remontait dans sa chambre après le dîner, il ne la trouva pas dans son tiroir ni sur le lit ni dessous ni nulle part et son cœur s’arrêta de battre une minute entière. Il faisait doux, la fenêtre qui donnait sur les toits voisins était restée ouverte… À quelques mètres de là, tranquillement assise sur une cheminée il vit en contre-jour la silhouette élégante de Stella, qui contemplait la lune presque pleine. Sans oser parler trop fort dans la nuit il l’appela : « Stella, Stella, Stella… ». Mais à peine vit-il sa queue dessiner des points d’interrogation dans l’air. Il appela plus fort et elle consentit à tourner vers lui sa jolie tête avec un miaulement patient. Il tenta alors mille manœuvres de biscuits pour la faire rentrer, mais elle lui tourna le dos avec indolence et reprit son conciliabule lunaire sans plus s’occuper de lui. À bien les regarder, elles semblaient deux dames au Salon de Thé, dont l’une, obèse et outrée, approchait tout près son énorme visage de la minuscule oreille fine de l’autre pour lui chuchoter ses secrets sidérants. Orso les observa longtemps. Il se sentait triste et seul et il en voulait beaucoup à Stella. Mais le lendemain matin, quand il la trouva roulée en boule tout contre lui si jolie, il n’eut pas le courage de lui faire la tête. Cependant il ferma la fenêtre pour plus de sécurité. Stella le regarda faire en ouvrant à demi ses doux yeux vairons, puis se rendormit comme si de rien n’était. Quand il remonta dans sa chambre, après le dîner ce soir là, il la retrouva postée devant la fenêtre, faisant une bosse sous le rideau fin, son petit nez humide collé à la vitre. Dès qu’il fut entré, elle se mit à miauler si mélancoliquement qu’Orso se sentit misérable dans son cœur. Il lui proposa pourtant de petites choses à manger pour l’amadouer, ses dernières rapines de la journée. Les miaulements s’arrêtèrent aussitôt, mais Stella ne toucha à rien. Elle regardait Orso avec un air déçu et outragé de reine antique. Honteux, il ouvrit la fenêtre et elle s’échappa aussitôt. Il était amer en la voyant partir, mais dès qu’elle fut arrivée sur le toit voisin, elle se tourna vers lui et miaula avec insistance, comme une baigneuse au beau milieu frais de l’eau interpelle les hésitants du bord des rives, à la fois moqueuse, fière, inquiétante et encourageante. Pour la première fois Orso regarda vraiment par sa fenêtre : il s’agissait d’abord d’atterrir, comme Stella venait de le faire, sur le rebord du toit situé environ deux mètres en contrebas, puis de longer la gouttière, sans regarder en bas et de grimper ensuite quelques échelons de métal fixés dans le mur d’en face pour accéder au toit voisin. La faible pente du toit des Batomet rendait la chose possible, et pour le retour il pourrait emprunter le point de rencontre le plus haut des deux toits et se laisser glisser jusqu’à ce que sa fenêtre soit à portée de main. Quand il se retrouva pendu du bout des bras à son rebord de fenêtre, il ne lui resta plus qu’à se lâcher d’une cinquantaine de centimètres. Toute l’opération lui parut tellement simple qu’il ne parvint pas à s’expliquer comment il n’y avait jamais pensé auparavant. Il s’assit à côté de Stella, qui ronronnait comme un tonnerre, sur la cheminée des voisins. La lune était pleine et bienveillante. Son gros visage plus près encore chuchotait comme la veille des secrets pour ceux qui ne dormaient pas. Orso se dit qu’il était bien naturel qu’elle eût cet air outré, et qu’elle fut cancanière, elle qui voyait tout ce qui se passait la nuit sur la terre depuis des centaines d’années. Plus tard dans la nuit elle s’éloigna comme pour les laisser un peu seuls. Voilà qu’ils étaient bien heureux tous les deux à contempler les étoiles et Orso se demandait pourquoi on acceptait en toute saison d’avoir un toit au-dessus de sa tête, qui nous cachait la moitié du monde jusqu’à nous faire oublier que cette moitié existait, et prendre la moitié des choses visibles pour la totalité des choses existantes… Stella plus familière avec la belle étoile et ayant depuis longtemps fait la part des choses entre la liberté de la nuit et les coussins confortables du jour, philosophait moins qu’Orso, se contentant d’apprécier la qualité de l’air en le peignant de quelques mouvements connaisseurs de la queue. Ils rentrèrent à potron-minet, comme il se doit. Orso dormit toute la journée du lendemain et manqua l’école. La nuit suivante il fit le rêve le plus étrange. Stella était là qui jouait dans un carré de lune, quand tout à coup, son corps se mettait à se transformer radicalement. Elle grandissait et sa peau tombait. Bien qu’elle gardât toujours son visage de chat, son corps devenait celui d’une jeune fille lisse et blanche, avec de petits seins hauts et des poils roux sous les bras et entre les cuisses. Elle portait à son cou une étoile à huit branches qui semblait incrustée dans la peau même sous la pomme d’Adam bruissant d’un ronronnement surpuissant qui faisant vibrer tout l’air environnant avec lui. Elle se frottait aux jambes d’Orso avec passion, comme elle avait l’habitude de le faire avec son corps de chatte, et ses ronronnements l’ébranlaient au plus profond de lui-même. Il la soulevait du sol et elle se laissait faire, en désossant un peu ses épaules quand il la prenait sous les bras, pesant encore, à peine le poids d’un chat, dans son grand corps de jeune fille. Il la prenait dans ses bras avec un amour incommensurable, un amour dont il n’avait jamais eu idée, lui semblait-il. Mais ce qui étonnait le plus Orso était cette douceur qu’il n’avait jamais connue d’elle, une douceur à son contact qui lui faisait répéter sans arrêt son nom, une douceur qui l’emmenait quelque part comme si elle l’avait pris par la main, dans sa main… Il dansait avec elle une danse étrange dont il ne connaissait pas le nom, une danse étroitement enlacés sur un fil tendu entre la terre et la lune. Il regardait dans son œil vert et il voyait son visage de prince, il regardait dans son œil marron et il voyait son visage d’Orso Batomet à cet instant de l’année de ses treize ans. Autour d’eux les étoiles explosaient en gerbes de feu et d’étincelles. Il était nu à présent dans le ciel, sur le fil tendu, Stella se roulant et s’enroulant encore et toujours autour de son corps, jusqu’à ce que la tête lui tourne comme la terre. Le poids plume de la douceur devenait insoutenable pour le fil qui les portait au ciel. Il céda tout à coup et avec une lenteur délicieuse Orso et Stella tombèrent, tombèrent, tombèrent dans la lune, qui n’était qu’un reflet dans un lac de lait tiède et épais. Orso se réveilla d’un coup la tête à l’envers. Il était trempé et Stella dormait dans son tiroir. À partir de cette nuit-là, il arriva fréquemment qu’Orso regardât Stella par en dessous, en cachette presque, espérant apercevoir subrepticement un nouveau signe de son existence magique. Alors qu’il avait cru la protéger en la ramenant chez lui, il se persuadait que c’était elle finalement qui le couvrait d’un grand manteau de protections occultes. Il lui laissait une entière liberté dans ses mouvements, bien qu’il souffrit de ses disparitions nocturnes quand elle l’entraînait là où il ne pouvait plus la suivre. Mais ces nuits-là, des rêves étranges, troubles et doux le consolaient bien souvent de son premier chagrin. Stella l’intriguait à un point tel que son esprit tout occupé des mystères de la petite chatte les lui prodiguait sans même qu’il eût besoin de les convoquer. Il apprit cependant à le faire et quand la présence tranquille de Stella lui en laissait le loisir, il lui arrivait de rêver à loisir de Mademoiselle Proux, de la petite fille du musée ou des tableaux qu’il préférait, selon son humeur et sa fantaisie.
Un jour, en rentrant de l’école, il trouva sa porte entr’ouverte et Stella, disparue à nouveau. La fenêtre de sa chambre étant restée fermée à cause de la pluie, il s’inquiéta rapidement de l’endroit où elle avait bien pu aller se nicher. Avec toute la discrétion d’un rat d’hôtel, il parcourut la maison de la cave au grenier sans toutefois la trouver. Il se résolut à l’attendre. Patiemment d’abord, puis impatiemment jusqu’à ce que, incertain et désœuvré, il s’en alla retrouver la cousine Ursule qui trônait tout le jour dans la grande bibliothèque familiale depuis le départ de ses parents. La fréquentation contemplative de Stella avait fini par rendre ses manières félines et c’est d’un pas feutré qu’il entra, sans être remarqué par l’insatiable lectrice. La cousine Ursule lui tournait le dos, assise dans un grand fauteuil couvert de velours vert pâle qui faisait face à la fenêtre et ne laissait voir d’elle qu’un approximatif chignon souple, un menton délicat et timide, l’épaule et l’ourlet d’une robe claire et la main qui tenait le livre. Orso la regardait avec d’autant plus d’attention qu’elle ignorait sa présence. Elle lui rappelait un tableau, une autre lectrice, une jeune femme anglaise du siècle passé… et il aurait parié qu’à cet instant elle ne lisait pas, mais qu’elle rêvait plutôt de l’histoire qu’elle lisait, comme sur ce tableau plus généreux qui laissait entrevoir un œil de son personnage. D’ordinaire, la cousine Ursule affectait des poses de vieille fille qui la dérobaient au regard des autres et l’on oubliait bien vite sa présence au profit de celle de son livre qu’elle tenait comme un éventail. Orso se remémora un regard de femme au-dessus d’un éventail, la franchise du regard et le mystère du reste du visage. Un autre tableau. Il se demanda pourquoi la cousine Ursule ne s’était jamais mariée. Cela devait être une histoire intéressante, de celles qu’elle retrouvait dans les livres dont elle s’entourait. Un chat pour tes pensées, Orso qui me fait la grâce d’une visite. La cousine Ursule avait parlé sans élever la voix, mais la surprise avait secoué Orso d’un spasme. Un chat ! Il restait sans voix. Sans se retourner, la cousine Ursule lui demanda s’il était mal luné pour ne pas vouloir jouer avec elle. Orso comprit son erreur : il avait mal entendu et pris un chat pour un sou. La cousine Ursule et lui avaient souvent joué à « Un sou pour tes pensées » quand il était petit et elle lui avait constitué une solide cagnotte, au fil des années. Mais il y avait bien longtemps qu’ils n’y jouaient plus. Sans prendre le temps de se remettre et bien qu’il n’eût que faire d’un sou, il avoua :je me demandais pourquoi vous ne vous étiez jamais mariée. Et en disant cela, il eut l’impression de s’adresser à la jeune femme anglaise du tableau. La cousine Ursule eut un petit rire gai qui le surprit plus encore. Comme tu dis cela ! On dirait que ma dernière heure de vieille fille a sonné ! Je n’ai jamais que trente-cinq ans, sais-tu ? Orso restait muet de stupeur : trente-cinq ans lui semblant un âge passablement avancé où l’être humain se devait de se consacrer aux choses de la sagesse et non plus de l’amour, que s’il n’avait pas goûté avant, il ne pourrait plus lui être donné de connaître après. La cousine Ursule avait un fin sourire : d’ailleurs, qui te dit que je ne me sois jamais mariée ? À cet assaut, la stupeur d’Orso atteignit son comble. C’était bien l’idée la plus saugrenue qu’elle pouvait avancer. Il se sentit honteux pour elle d’user d’un argument pareil, quand tout montrait qu’elle avait toujours été seule et probablement très malheureuse. Il tenta cependant de se défendre en bredouillant :

Mais… Parce que… On me l’aurait dit… Peut-être me suis-je mariée en cachette, l’année de mes seize ans… Peut-être ai-je uni mon sort à un être scandaleux que la Sainte Famille des Batomet désapprouvait jusqu’à la moelle ? Peut-être étais-je incapable de me décider jamais entre un héros de la dernière guerre et son ennemi juré et me suis-je réconciliée avec moi-même en me rendant coupable de polyandrie sous le manteau d’un complaisant capucin ? La cousine était rieuse, mais sérieuse et Orso, qui avait le plus grand mal à accepter de comprendre le mot polyandrie, objecta dans un hoquet que c’était impossible, qu’il l’aurait su. Tu serais donc le seul dans cette maison à avoir des secrets ? objecta gentiment la cousine Ursule avec ce même sourire qu’elle avait en le tirant de son sommeil de la sieste quand il était petit. Orso rougit violemment. Elle lui fit signe d’approcher, lui désignant l’autre fauteuil vert, adossé à la fenêtre. Sur les genoux de la cousine Ursule, roulée en boule avec bonheur, Stella n’avait même pas ouvert l’œil. Orso ne savait plus que dire. Il est important de préserver ses secrets. Mais tu es trop grand à présent pour croire que personne ne te voit quand tu te caches derrière tes mains. Ne prive pas les autres de leurs mystères en pensant conserver les tiens. J’ai peut-être l’air d’une vieille taupe, mais la vie coule aussi intensément en moi qu’elle court dans ce petit corps de jeune homme, dit-elle en allongeant le bras jusqu’à le toucher au nombril. Orso sourit maladroitement : les livres c’est comme des éventails ? Ursule sourit d’un beau sourire qu’il ne lui connaissait pas. Elle prit Stella encore groggy dans ses mains et la déposa sur les genoux d’Orso. Tes parents seront là dans quatre jours. Mon frère est allergique aux poils de chat dès qu’il sait qu’il y en a un dans les parages. Si tu ne peux pas mieux garder Stella, il serait préférable de l’installer chez moi. Je te donnerai une clé. Orso hocha gravement la tête. La cousine Ursule allait quitter la pièce, quand se retournant vers lui avec un sourire malicieux, elle ajouta : depuis l’arrivée de cette jeune demoiselle nous ne sortons plus beaucoup, n’est-ce pas ? J’aimerais retourner au musée à l’occasion avec toi… Orso caressa pensivement Stella dans la bibliothèque jusqu’à l’heure du dîner.
Le surlendemain de cette édifiante conversation, Orso se rendit directement au jardin de Mademoiselle Proux après l’école. Il avait eu soudain le sentiment d’avoir délaissé sa vieille amie et il avait un grand désir de lui raconter ses dernières aventures. Surtout, il voulait lui faire part d’un changement radical de ses plans concernant le futur. Il avait renoncé à son avenir de gardien de musée : il lui paraissait dorénavant plus sage et plus digne d’un homme de suivre sa destinée en suivant Stella dans ses escapades, et même de prévenir ses moindres désirs en voyageant dans le monde entier. Bien qu’il redoutât de blesser Mademoiselle Proux par ce changement d’orientation professionnelle, il avait à cœur de lui dire la vérité sans rien lui cacher, lui témoignant ainsi son attachement une nouvelle fois en dépit des apparences de séparation qu’apportait cette décision. Il n’eut cependant pas le temps d’arriver jusqu’au jardin : sur ce trajet qu’il empruntait rarement, il eut la surprise de voir que les arbres et les réverbères avaient été encollés d’affiches de petit format qui attirèrent immédiatement son œil. C’était des dessins d’enfant, représentant un chat tricolore aux yeux vairons, tous différents, mais accompagnés d’une légende manuscrite identique. D’une manière gentille, on expliquait qu’une petite chatte répondant au nom de Bille avait été perdue, qu’on en était triste et qu’on la cherchait partout depuis plusieurs semaines sans succès. Il y avait une adresse où l’on donnerait une récompense en échange de l’animal ou d’un quelconque renseignement à son sujet. Orso observa attentivement les dessins à la craie grasse. Ils étaient maladroits et la couleur débordait par endroits des contours. Ils ne lui rappelaient aucun tableau qu’il avait pu voir sur les chats, ni ceux de Monet, ni ceux de Degas, ni ceux de Toulouse Lautrec. Mais ils lui rappelaient Stella qui l’attendait dans son tiroir à pulls. Il reconnaissait chacune des postures de la petite chatte : Stella au Papillon, Stella rêvant dans son sommeil, Stella quémandant un gâteau, Stella feignant l’indifférence, Stella enroulée dans les jambes… Il sentait comme une boule dans sa gorge. Il avait relu cent fois le petit texte : cette chatte-là s’appelait Bille et non Stella, mais son malaise allait croissant sans qu’aucune raison grincée entre ses dents ne pût l’apaiser. Après avoir vérifié avec soin que personne ne faisait attention à lui, il décolla une demi-douzaine de dessins et les rapporta chez lui, le cœur lourd. Il s’apprêtait à monter directement dans sa chambre, mais ses pas le conduisirent à la bibliothèque. Elle était inoccupée et la boule dans sa gorge doubla soudainement de volume. Par la fenêtre, enfin, il aperçut la cousine Ursule, qui profitait de la belle journée pour lire au jardin. Il vit aussi Stella au papillon qui lui tenait compagnie. Il les rejoignit en hâte et étala sans mot dire les dessins devant la cousine Ursule. Elle les considéra longtemps, puis leva vers lui un œil interrogateur, là où il avait espéré un mot d’exclamation. Le silence entre eux durait plus qu’il ne pouvait le supporter dans l’état de détresse où il se trouvait. D’un ton qu’il voulait dégagé, il dit : elle fait penser à Stella, mais elle s’appelle Bille. La cousine Ursule hocha lentement la tête : il doit y avoir un enfant bien triste dans cette ville… Oui, mais je ne peux rien faire : ma chatte s’appelle Stella, c’est son nom, c’était son nom avant que je ne la trouve, je ne l’ai pas choisi. Toi aussi tu l’as lu sur sa médaille. Si ce n’est pas Stella, qu’est-ce donc qui te chagrine ? demanda Ursule le plus légèrement possible, affectant de voir là toute l’affaire résolue. Orso ne répondit pas tout de suite. Une inquiétude sourde l’étouffait et c’est avec peine qu’il poursuivit : c’est que… Ce n’est pas le nom de Stella, c’est sûr, mais c’est son image. On voit tout de suite que c’est Stella… Une fois au Grand Musée, à côté d’un grand cheval piaffant sur fond gris, il y avait une étiquette qui disait « Le songe d’Hérode ». Je me suis bien demandé pourquoi Hérode rêvait sur fond gris d’un cheval. J’avais même fini par penser que c’était par culpabilité, parce qu’il avait fait massacrer tous ces enfants qu’il ne voyait plus que du gris à l’horizon et qu’il rêvait d’un cheval qui l’emporterait, un cheval fringant qui courrait plus vite que le gris… Stella vint se frotter contre les jambes d’Orso. Les larmes lui montèrent aux yeux d’un coup. Elle jaugea la distance et bondit souplement sur ses genoux. La cousine Ursule relança Orso d’un coup d’œil interrogateur… Ils s’étaient trompés en accrochant les tableaux… Elle passa sa grande main dans les cheveux d’Orso, tout en pleurs à présent. Stella appuya ses deux pattes de devant sur sa clavicule et s’appliqua à lécher ses larmes. Sa langue faisait l’effet précautionneux d’un minuscule mouchoir en papier de verre. La semaine d’après ils avaient corrigé l’erreur… Il renifla bruyamment. Il n’y a qu’un moyen de savoir si Stella est celle-là, dit la cousine Ursule en montrant les dessins. Mais cela ne se peut pas ! s’écria Orso. Alors, restons-en là… lâcha placidement la cousine Ursule. Orso la regarda retourner à son livre comme si de rien n’était et une colère sourde s’empara de lui. Si elle préférait une autre maison pourquoi n’y retournait-elle pas ? Si elle aime ta maison, qui te dit qu’elle ne reviendra pas ?… On ne peut pas m’obliger à la rapporter à des étrangers à cause d’un mauvais dessin. Non, on ne peut pas, répondit Ursule d’un ton conciliant, en tournant sa page. Ils restèrent sans parler un fort long temps. Le jour commençait à tomber quand Orso murmura : c’est mon chat. Qui dit le contraire à part ta petite voix ?
Orso ne dormit pas cette nuit-là. Il suivit Stella sur les toits, le cœur broyé à l’idée que c’était peut-être la dernière fois. Ou pas. Il ne pouvait voir ni la lune, ni les toits, ni la ville, ni Stella : le doute prenait tout l’espace, gâchait le paysage, éteignait une à une les étoiles dans le ciel. Quand ils rentrèrent, un peu avant l’aube, Orso l’informa de son désir d’en avoir le cœur net. Elle et lui se rendraient là-bas, à l’adresse des dessins, sans attendre le lendemain. Elle s’endormit sur son oreiller, son nez froid contre sa joue. Au petit déjeuner, Orso fit savoir à la cousine Ursule qu’il emmènerait Stella dès son retour de l’école en visite chez les gens qui cherchaient leur chat. Ursule ne fit aucune remarque à ce sujet, mais elle constata qu’il avait mis ses plus beaux habits et que ses poignets de chemise étaient ornés d’une paire de boutons de manchette dépareillés. Elle se proposa d’aller en subtiliser une autre dans la chambre du père d’Orso, mais il refusa poliment, avec un sourire complice à Stella. Ursule alla chercher un petit sac pratique pour qu’il puisse la transporter sans se couvrir de poils. Orso se tenait très courageusement à sa décision, même si la cousine Ursule pouvait lire l’inquiétude sur son beau petit visage. Pour l’en distraire, elle se mit à lui parler de l’Égypte, où l’on avait longtemps considéré les chats comme des dieux. On pouvait encore y voir d’immenses statues les représentant, noirs, lisses, souverains. Il y avait fort à parier que Stella se rappelait cette gloire passée et imprenable toutes les fois qu’elle adoptait les positions dans lesquelles ses illustres ancêtres avaient été immortalisés. Contre toute attente, elle vit l’œil d’Orso s’illuminer : la curiosité l’avait pris si facilement qu’elle lui demanda s’il n’avait jamais songé à faire de grands voyages. Oui, répondit-il avec une bonne caresse pour la tête de Stella. J’y pense depuis quelque temps…
Au retour de l’école, Stella ne voulut rien savoir du sac et après quelques essais infructueux, Orso se résolut à la porter contre son beau costume. Mais elle ne voulut pas plus de ses bras que du sac. L’espoir qu’elle ne voulût pas l’accompagner traversa le cœur d’Orso comme un éclair. Après tout, il pouvait fort bien y aller sans elle, il n’en jugerait que mieux de la situation… Mais déjà Stella miaulait contre la porte : c’était une promenade qu’ils allaient faire ensemble, marchant côte à côte comme prince et princesse et non un transport de marchandise vers une destination peu sûre. L’éventualité qu’elle puisse s’enfuir lui traversa l’esprit, mais vers où ? Et pour quoi ? Ils allèrent ainsi par les rues tranquilles de la ville, pour une marche plus longue qu’Orso n’en avait jamais faite seul. Stella le précédait très légèrement, de manière à pouvoir de loin se retourner vers lui une seconde en lui lançant un regard doux aux paupières câlines de ses yeux vairons. Ils arrivèrent dans un quartier résidentiel, bien plus récent que celui de Mademoiselle Proux, aux larges allées bien nettes et aux grandes maisons sans fioritures. Orso s’aperçut alors qu’il s’était imaginé autre chose ou qu’il l’avait vue en rêve et il se sentit déçu sans bien savoir pourquoi. Quelques mètres encore et ils seraient arrivés à destination : l’assurance du pas de Stella lui serrait le cœur. Ils s’arrêtèrent aux premiers barreaux de la grille du jardin qu’une glycine sans fleurs enjolivait, leur offrant du même coup un abri sûr pour observer sans être vus. La petite chatte s’emmêla dans ses jambes, sans marquer beaucoup d’intérêt pour ce qu’il y avait à voir de l’autre côté de la grille. Une petite fille était là assise dans l’herbe sur une couverture de coton rouge. Ses cheveux blondis par le soleil tombaient en mèches brouillonnes jusqu’à ses reins. Autour d’elle, un bazar d’enfant, des crayons, les oripeaux d’une panoplie de fée malmenée par l’usage, deux coussins déplumés, un pot à confiture d’eau sale où trempait des pinceaux dégarnis. D’un cerisier tout proche partait une cordelette en droite ligne jusqu’au pignon de la maison. Sur cette installation, trop précaire pour supporter du linge, on avait accroché une série de peintures à l’eau très imbibées qui séchaient tranquillement dans la faible brise. Nombre d’entre elles représentaient une petite chatte tricolore aux yeux vairons. Une petite chatte nommée Bille qu’on ne pouvait apercevoir nulle part dans le jardin. La vue de ce désordre qui semblait une fête rassura Orso. Il songea un instant à Mademoiselle Proux, à l’époque où elle n’était qu’une petite Nelly dans le jardin d’une maison neuve… Un jour, ces maisons seraient regagnées par la nature et le temps ferait son ouvrage étrange qui confère aux choses la douceur au moment même où leur mort s’annonce. Il fut tiré de sa rêverie sans ménagement par une voix qui appelait d’on ne sait où : Stella ! Stella ! Stella ! Comme résigné par avance, Orso baissa son regard vers la petite chatte, mais celle-ci ne semblait prêter aucune attention à ces appels. Elle se frottait contre lui en ronronnant très fort, laissant trois couleurs de poils sur ses bas de pantalons. La voix reprit de plus belle. La petite fille lui tournant le dos, il crut un instant que ces appels lointains étaient en fait sa voix très douce. Mais non, elle dessinait, et rien dans son corps ne trahissait le moindre usage d’une parole. Elle semblait n’entendre aucune voix, prise dans une concentration studieuse à l’excès pour une si petite fille. Orso se demanda s’il n’était pas en train de rêver la voix qu’il entendait, comme il avait rêvé le jardin de la petite Nelly Proux avant de l’entendre. Mais la voix appela une troisième fois, avec un rien de gentille impatience et un visage de femme parut à la fenêtre du rez-de-chaussée. Avec un ton de doux reproche, de celui qu’on emploie de guerre lasse avec les êtres lunaires elle répéta : Stella… La petite fille leva la tête et répondit comme si elle entendait son nom pour la première fois :j’arrive Maman ! Elle partit en courant vers la maison, bientôt suivie par la chatte Bille qui en un instant avait déserté les jambes d’Orso et s’était familièrement glissée entre grilles et glycine dans le jardin.
Avec une grâce toute féline, Orso Batomet sortit de cette histoire rapidement et sans bruit.

© Victor Duclos

FIL

Fil solidement tenu et qui tient solidement les escalades des grimpeurs et des belles ascensionneuses de l’histoire telle qu’elle se raconte : en file indienne des mille histoires qui la précèdent et la suivront fil tendu au dessus des ravins où se précipitent et s’entrechoquent les terreurs sourdes des chutes tandis que l’esprit file en funambule avide vers le mot d’après, le mont suivant dans le droit fil des conteuses ces araignées inlassables productrices du fil de soi sitôt entrelacé aux récits qui flottent dans le vent et les emportent — bestioles, voix et mots — aux confins à l’Outremonde fil invisible pris dans la trame des habits usés et retournés comme enveloppes des voyages sans tourisme de l’exil embarquant sans le savoir le dit avec la diseuse fil rouge serpentant noueux labyrinthe entre les corps enseignant humain animaux rivière pourpre et fluide des vaisseaux prêts pour notre fuite ou saignée à quatre déveines familiales fil maudit des fils et des filles maudites des Atrides mythiques ou minables domestiques quotidiennes d’un cœur cousu d’un ruban gâté par l’infection de son secret fil sclérosé virant au noir suture vouée à tomber d’elle-même que la greffe ait pris ou non quand les lèvres de la plaie se réunissent dans un baiser boursouflé et brûlant avant de n’être plus que le fil satiné d’une vieille histoire de coups de pelles et d’enfance de rivalités cousues de fil blanc emmaillotée dans ce laçage antédiluvien depuis avant la naissance prise dedans comme l’était le fils Blanc de la famille des pâles lisible comme un bâti lâche sur la serge noire d’un vêtement que personne ne portera à son coeur ou contre son coeur ni dans ses bras jamais achevé même dans la mort sans pour autant toucher à l’infini, mal dégrossi dans sa croyance qu’il suffirait de couper le fil rouge au lieu du vert pour échapper à la Catastrophe avec son grand pont de Cé mais dont le cordon ombilical faisait depuis toujours office de fil pour la marionnette à grosse tête creuse à laquelle il s’était réduit à petit feu fil qu’on usera comme ça sans qu’il ne se rompe jamais et qui tisse le suaire d’amertume tout au long d’une vie humaine débobinée sans rime ni raison avec cette patience inexorable pour le déplaisir conjugué à tous les temps et par tous les temps dévidé jusqu’au rien de l’absence même d’un cylindre de bois ou de carton sans qu’un enfant un chat ou un artiste déglingué n’ait peu ou prou mis la main ni la patte à cette débandade lui conférant matière de jeu manière de grâce quelque chose qui serait resté au bout du rouleau — un cœur, un centre, un noyau — quand on ouvre la pelote de fil blanc — un bon coup de machette sur un cocon, sur une coco — emmêlée épaisse et grossière dans les journaux dans les réunions du travail dans les repas de famille il n’y a rien de rien dedans et ces fils perdus forment une formidable constellation d’absents à force même de ce rien qui occupe bruyamment tout l’espace sans jamais se découvrir d’un fil bien calfeutrés dans cette haine de soi qui ne dit jamais son nom mais répète à tue-tête celui de l’Autre proche ou lointain qu’on serre à la gorge avec un fil de fer barbelé d’agressivité pure non distillée bientôt 8000 ans d’âge servie à la pression et trinquée sur le comptoir d’un bar où on liquide tout puisque rien ne va … Mais si si si on tirait un fil de ce monde tout viendrait avec comme d’un grand pull aux mailles molles la laideur et la peur, mais aussi ce qui ne s’oppose pas dos à dos : les roses l’ambiguïté la lecture les ciels le désir ravageur des mères pour leurs fils qui leur rendent encore mieux mal les grands arbres centenaires où se tiennent les esprits cois le merveilleux et incompréhensible sommeil l’étrange vie animale… Ce fil-là qui défait le tout électrise alerte et guide tour à tour de couleur aux multiples brins brodés à points comptés sur l’étoffe dont on fait les vivants aux motifs d’étoiles et de labyrinthe qui impriment les cœurs afin d’entreprendre, le long du fil à plomb la descente jusqu’au fond où tout se lave en fusion à grande eau forte où tout s’alchimise de concert noir rouge blanc jusqu’au fil d’or qui pointe vers ailleurs puisque le haut et le bas sont abolis fil ténu qui relie l’ostinato des secrets chuchotés dans deux boîtes de conserves que des années lumières séparent par les bouches énormes des déesses primordiales et des dieux fondateurs — grandes têtes noires du livre de Contes Africains, réclamés soir après soir dans une petite chambre lambrissée comme un chalet, dans une contrée qui ne savait rien du Continent Noir que les zouaves en culottes rouges et les boîtes de cacao aux blancs sourires, et la patience curieuse d’une très jeune grand-mère à la blondeur peroxydée de starlette pour lire et relire sans jamais perdre la page ni le fil de ces histoires bien éloignées de sa petite pension de famille, de la neige, de la station de ski où elle était mariée en étrangère avec un de l’autre vallée, où elle faisait la dame à présent, sans jamais perdre non plus l’autre fil de ces histoires bien proches de son enfance des champs, du peu mais probe, de l’école à 5km à pied ça use ça use, de la terre qui lui collerait pour toujours aux escarpins et de la présence tellurique des montagnes dont le fil des crêtes est éclair du ciel figé pour l’instant dans la pierre — fil de cuivre grésillant de ces incessantes conversations divines à travers les mondes brodés d’étoile déjà filées encore visibles où dieux et déesses jouent à chas dans les trous noirs tandis que l’aiguille infime de la brodeuse traverse ici et là le lambeau de toile rêche d’une ancienne chemise de nuit trouée au soir des noces par un aïeul trop intimidé par le corps puissant de sa jeune épousée pour le dénuder fil à fil à coudre, non pas, mais à orner fil magique d’une boutonnière autour de la déchirure porte puit passage entre tous les temps tous les éléments et les endroits du fil envers dépliant les lectures comme l’origami d’une carte exhaustive des univers fil échappé des Parques fleurs et oiseaux continués longtemps après soi ou de son vivant dans d’autres chants essaimés dans d’autre voix dans d’autres soies fil de raphia fil de l’eau pêche miraculeuse bouts de ficelles…

© Victor Duclos

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ALORS | Ne pas laisser de trace

Chez des artificiers chinois. Le plus loin possible de Vienne. Pas un bang. Ni le fizz des fusées. Surtout pas. Plutôt un son en creux, qui s’absente, qui s’avale lui-même. Un puff et surtout son écho. Un très long écho de fumée. À Londres, à Paris également, des boutiques pour ce genre de nécessités. Au comptoir, les personnes les plus patientes, compréhensives et désintéressées qui se puissent trouver. Une détonation, légère, mais une détonation tout de même est inévitable. Un clac, lointain coup de fouet, juste avant le puff et tous les f qui s’ensuivent, presque simultanément. C’est à Shanghai qu’il trouve finalement le système le plus concluant.

Ne pas laisser de trace, c’est forcément admettre certaines personnes dans la confidence, mais une confidence morcelée, fragmentaire, menteuse. Les essais sont effectués au vu et au su de tout le personnel. Qui s’ébahit, qui trouve l’artifice grossier, qui rit d’avance de la surprise des invités, de la frayeur des dames dont les nerfs surchauffés feront de ce petit claquement une explosion, de la paranoïa des grands patrons déboussolés par une soirée d’errance, suffoquant dans ce petit nuage de fumée…

Ne pas laisser de trace : l’éther de la routine est essentiel. Soir après soir, en haut de l’escalier, clac, pffffff, Selim disparaît derrière l’écran de fumée. Il est déjà parti quand le détonateur s’enclenche, mais l’illusion joue en sa faveur, la mémoire immédiate du parterre réécrit la sortie sous sa dictée. La partie était perdue d’avance : quand le carton d’invitation est arrivé, c’était déjà trop tard et la fumée le leur révèlent, dernière épiphanie de cette interminable nuit. Combien de temps leur faudra-t-il encore pour réaliser qu’ils n’ont même pas eu l’occasion de jouer cette partie ? Dès lors qu’ils ont eu vent de l’existence du Sérail, dès que le désir les en a effleurés, bouche-à-oreille, allusion vague, regards entendus, les jeux étaient faits déjà.
Après leur départ, Selim se tient toujours en coulisse avec son cigare, pour féliciter le personnel, souhaiter la bonne nuit, serrer la main…

Ne pas laisser de trace c’est endormir la méfiance du Cliquetis avec les herbes de la Soigneuse et la vigilance de la Soigneuse avec des vœux de longévité qui l’accaparent depuis des semaines. Soir après soir, pendant des mois, la détonation, l’écran de fumée, la disparition, le jeu consterné des complices, l’effarement des invités, la fin de partie en coulisse après leur départ. Soir après soir avec une régularité pendulaire : chaque fois, la détonation du lendemain s’écarte imperceptiblement de l’horaire de celle de la veille. On ferme boutique bien après trois heures du matin, mais l’hiver est en marche et c’est toujours davantage la nuit.

Enfin, une seule fois, à la Saint-Jean de décembre, clac, pffffffffff… Toutes les portes sont fermées, les coulisses, vides. Le personnel ne s’en apercevra que dans quelques minutes, pour l’instant, il est occupé à jouer la disparition de Selim dans un nuage de fumée.

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