Chemin, itinéraire, corbeau
Vu du dehors, il ne se passe rien, parce qu’il n’y a rien à voir : la porte est close sur le couloir et le mur contre mon dos leur garantit le secret. Mais à la façon dont le géant a fermé derrière lui, la légère hésitation de sa grosse main sur la poignée ou peut-être à la seconde où son grand front a été attiré vers la panneau pour une brève pause, un répit, qu’il s’est refusé net en relevant le nez, dans un mouvement fier et définitif suivant l’usage des Balkans pour dire non, je peux dire que quelque chose se joue là, entre ces-deux là, qui sort de l’ordinaire. Je devrais aller voir ailleurs, mais le mur est frais contre ma chemise, le tapis du couloir doux sous mes fesses et personne n’a dit le mot… Je serai cuisinée ensuite, à l’office. On voudra savoir ce que j’ai vu, de quoi ça avait l’air et ce qui se passe finalement pour que le géant n’ai pas pris la moindre nourriture depuis son retour, pourquoi le maître a mis trois jours à le recevoir. Il avait un air étonnement léger en entrant dans sa chambre tandis que la balustrade tremblait sous les pas du géant à sa suite. Il avait presqu’un petit sourire… Pour le reste, je devrais broder : la musique des voix, les vibrations du sol, l’entrechoquement des objets racontent des histoires négligeables. Le géant, il est resté debout tout du long, dans les craquements identiques du plancher : un ours dansant d’un pied sur l’autre. Le maître, couché à demi, sur le tapis : sa voix glissait sous la porte, par vagues, précédée toujours par l’annonce d’un de ses grands soupirs. D’abord le géant a longtemps parlé, une tirade, vraiment, qu’il avait dû préparer et remâcher dans sa barbe, trop longue pour être honnête quand on connaît sa réputation de taiseux. Et sa voix assez haute disait quelque chose d’un petit garçon qu’il avait été autrefois et qui avait pris possession de sa grande carcasse pour l’occasion. Et ça a duré, duré : pour un peu je me serais assoupie, si la promesse n’avait pas été si puissante sur mes sens d’une chose à savoir, à comprendre de ce qui se tramait-là… Un bruit sec, comme d’un bloc, amorti par le tapis a finalement interrompu cette comptine plaintive qui ne voulait plus finir. La danse s’est arrêtée aussi et comme s’il venait de prendre un quintal sur les épaules, le géant s’est affaissé et le plancher a craqué terriblement — un craquement d’os. Le maître a parlé : il énumérait, posément, et chaque point correspondait à un silence, de ceux articulent : tu me comprends bien. Une liste qu’il dressait pour le géant, une liste en six mots. En six noms ? Peut-être… Six c’est sûr. Puis il s’est levé et il a dû aller vers le fond de la pièce : le ton est monté d’un coup. L’éloignement semblait insupportable pour le géant et je crois qu’il a pleuré, oui, sa voix s’est fissurée et j’ai distinctement entendu : Mais je te l’ai déjà dit, Bassa !… Le maître a fait un geste pour l’interrompre, un geste de non-recevoir, un uppercut qui a traversé l’espace entre eux deux et collé le géant au mur. Sous le choc, mon dos m’a fait mal. Il y a eu encore un silence, j’ai cru qu’ils allaient s’en tenir là : je m’apprêtais à déguerpir, quand des sanglots, des sanglots comme le tocsin pour une catastrophe naturelle ont explosé dans l’air lourd. Le mur en était secoué et l’étage et je me suis dit que toute la maison allait croire que le tremblement de terre de Van Der Lind de 1921 répliquait. Au milieu de ce chaos sourd, j’ai fini par saisir un mot ou deux, à force qu’ils les répètent et que le ton montait, suppliant d’un côté, inflexible de l’autre : chemin, itinéraire, corbeau… Le dernier est peu vraisemblable, je devrais l’ôter du récit que j’en ferai tout à l’heure à l’office, quand mon cœur aura cessé de cogner ma poitrine comme le géant a fait du mur. J’ai eu tellement peur que j’ai oublié de m’en aller, de bouger, de respirer, mais il est sorti comme une ombre, après avoir refermé la porte doucement, il a essuyé son visage, il ne voyait plus rien de ce monde. On dit déjà qu’il est reparti, emmitouflé dans le maugréement de sa barbe sombre.
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