Sérail Matin ( Édition spéciale ) 10/12/17

Le journal me taraude, ce n’est pas d’hier, à chaque jour sa dose de poésie, parfois son étirement matinal, sa lecture, à chaque saison son Atelier de François Bon… La régularité c’est la pratique et réciproquement et si quelque chose doit couler de source un jour, alors je préfère ne pas attendre à côté du robinet, mais plutôt remonter le long chemin de la mer à la montagne sans trop m’écarter de l’eau vernaculaire.

Tenir le journal d’une production d’opéra, je l’ai déjà fait une paire de fois, mais toujours pour une audience restreinte. C’est une technique sûre pour éviter de commettre l’incident diplomatique ou de se commettre dans la vile propagande, qui se situent chacun à une extrémité de ce type de lignes.
Pour vivre heureux, vivons cachés, certes, mais est-ce bien cela qu’on vient chercher sur ce chemin qui va de Vienne à Reims en passant par Clermont-Ferrand, Avignon, Massy, Rouen et l’Orient, le bonheur ? Je ne crois pas. Dans le train qui m’emmène vers le premier jour de répétition, c’est plutôt le mot aventure qui clignote comme une enseigne dans l’hiver. Il est naïf. Il me va bien comme ça.
Il faut dire que dans le monde de l’opéra, ce n’est pas tous les jours qu’on embarque à quatorze, pendant douze mois, pour une journée de cinq lieux.

Cette fois-ci plus que toutes les précédentes, il y a lieu d’associer au geste de la mise en scène, celui de l’écriture. Le livret, je l’ai remanié, retranché, augmenté. Au lieu de renvoyer la dramaturge à ses chères études, associons-la à ce chantier : un journal pour la mémoire, pour le tracé et pour l’instantanéité.
Dans cette exigence, il faut faire face à la fatigue, aux imprévus chronophages, au casse-tête de la polyphonie des répétitions qui ressemblent à une blague linguistique (c’est l’histoire d’une Français, d’une Américaine, d’un Malgache, d’une Italienne et d’un Suédois…) et qui affadit la langue unique de l’écrit, à la tristesse de ne pouvoir partager ces récits avec leurs protagonistes pour la même raison, à l’agacement des tentatives de polissages des évènements et des pensées… Bref, j’ai souvent capitulé quand la machine-opéra s’emballait dans le peu de temps qui lui est accordé.

Pourtant, cette fois-ci, avec cette solide équipe de maîtres d’œuvre, cela me semble sinon possible, du moins tentant. Protéger celle qui écrit, comme le guerrier protège le griot, c’est une étape dont mon travail ne peut plus faire l’économie.

Les modalités de Matin Sérail, renoueront avec les beaux jours de la résidence d’écriture à Sofia : chaque matin, écrire succinctement le journal de la veille, à la main si possible. Ou plutôt le laisser s’écrire, accepter son refus borné de parler de ce qui brille, son goût pour la digression, abandonner les traits d’esprit au profit de cette régularité dont je fais si grand cas. Pour les jours de trop peu d’espace, car il y en aura, je peux conter là-dessus : un modus operandi de trois questions et éventuellement de leur réponse.
C’est arrivé demain.

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