Alice in Wonderland

ALICE A #14

SURPRISE !!!
Une seconde plus tôt, il y avait encore un trou noir vers le fauteuil à oreilles, le silence, vers les mondes du livre posé sur le guéridon haut.
En un éclair, on y voit encore moins que dans le noir
La table crie : “ Pour Malice ! ”
Tous la fixent flûte en main… ils chantent… enfin elle suppose : son tympan siffle depuis la surprise. Personne d’aussi familier que le fauteuil à oreilles. Un sourire qui tient tout seul lui crispe la mâchoire. Elle le distingue dans la glace.
La table crie : “ Pour le Docteur ! ”
“ Vous jouez aux ressemblances … ” La Chenille s’avance avec un verre de champagne. Chenille d’ubiquité : c’est l’heure de ses consultations.
Dim… C’est mal, c’est bien…
Des soucoupes volantes distribuent les parts d’un gros gâteau.
Pourquoi ne pas avoir laissé ce salon en blanc comme il était ? Il était très bien en blanc.
Irruption d’un retardataire, les yeux veinés de rouge. Ou le vent ? La porte claque. Bousculade. La petite cuillère tombe. Elle l’entend tomber.
Dim dam dom…
Elle a soufflé les bougies, elle s’est vue le faire avec son visage d’il y a cinquante ans, une casquette vissée sur la tête, un corps de garçonnet monté en graine très haut. Mais si…
“ Buvez ça ” La chenille articule d’une façon très comique en désignant ses lèvres. Aspirine dans la flûte ?
Dim sun…
La table crie : “ Pour Sacha! ”
S’ils sont tous là, où sont les jumeaux ?
En tweed, sur la cheminée. Avec les autres. En équilibre. Presque tous.

Cranach, Luther , médiation

Faire connaissance : de l’Art de (re)médier

La fréquentation de Luther donne envie d’écrire des paraboles…

celle de l’invité mystère pour une soirée et de l’invité mystère pour un week-end. Le premier est souvent condamné à se sentir comme le con du dîner, assujetti à un espace très limité ( entrée, chaise, toilettes, au mieux balcon à cigarette ) il est assailli de nouveaux visages, de nouveaux noms, de private jokes et d’habitudes indéchiffrables. Il repartira avec une idée vague du lieu où il a passé peu temps et de ceux qui l’occupent. Finalement, son souvenir principal de ce moment restera déterminé par celui ou celle qui l’aura introduit dans cette assemblée, et qui de médiateur de la rencontre en devient également l’indispensable truchement, et ce quelque soit sa propre familiarité avec les hôtes.
L’invité mystère pour un week-end, arrivé le vendredi soir, resté dormir deux nuits, a le temps de quitter ses beaux habits pour enfiler quelque chose de confortable pour la promenade, de comprendre, entre le premier petit-déjeuner et le repas dominical, où sont les assiettes et les couverts, de se tromper de chambre, d’aider au jardin ou de lire un conte aux enfants… Il quittera ses nouvelles connaissances avec une invitation en poche et le goût de revenir, ou encore avec la ferme décision de ne jamais remettre les pieds chez de tels bonnets de nuit.


Le week-end dernier à Saint Amand-Montrond dans le cadre de Vox Aurea Via Sacra, avec ses colloques, concerts, spectacle, film autour de Luther, résonne jusqu’aux Journées de la Vallouise de l’été dernier ( 3 jours de programmation variée sur le thème de la marche ).

Deux ou trois leçons de médiation élémentaire :
Le Temps. 
Ne plus se mentir sur le temps de voisinage nécessaire à faire connaissance avec la connaissance. La médiation c’est faire connaissance, et non pas acquérir de la connaissance. L’absence de temps réduit cette rencontre à une forme de gavage, où l’essentiel passe à la trappe et avec lui la détente indispensable à l’écoute, pour un public toujours plus obnubilé par son ignorance. André Steiger dit : Le problème n’est pas de parler comme tout le monde, mais de se faire comprendre des gens que ça intéresse. Je ne reproche pas à mon garagiste d’employer des termes techniques. Comment voulez-vous qu’il désigne un “joint de culasse »?
L’explication prend du temps, pas la simplification du terme. Mais à la fin, personne ne se déplace en voiture d’enfants, même plus les enfants qui viennent aux spectacles.

Le Tout 
J’entends souvent dire au sortir d’un spectacle : Je ne suis pas sûr.e d’avoir tout compris… ? Je réponds : moi non plus, provoquant le plus souvent une réaction amusée, ou gênée. Je ne blague pas, pourtant. Ce que j’essaie de dire, c’est que je vis en paix ( avec ) mon ignorance. Et avec l’absence de tout (ce qu’il faudrait comprendre avant de classer le sujet ou de pouvoir l’aborder ).
Einstein dit : do not worry about your difficulties in Mathematics. I can assure you mine are still greater… Je m’interroge souvent sur l’assaut de modestie des gens du public qui viennent me raconter ce désarroi. Ne pas avoir TOUT compris. Sur ce que ce désarroi raconte sur le savoir, la connaissance dans notre société. L’acceptation de l’absence pour tous de ce tout – y compris pour les spécialistes – prend également du temps.

Je parle d’un temps incompressible pour passer du passe-temps au passage du temps, ce bâton qui peut nous battre à mort ou devenir cet objet d’art dans une épreuve de relais qui a couru sur des milliers de générations d’êtres humains. Libre à nous de nous saisir du bâton, en connaissance de cause.

Écrivain fantôme de soi

Alice A #13

C’est par hasard que j’ai appris que le Professeur V. écrivait. Sans la révélation de Normand Lalonde, croisé au service d’Oncologie du CHUM ( 1 ), j’aurais continué à guetter ses rares publications médicales, qui me laissaient sur ma faim. Le Professeur V. était l’icône fantôme de ma jeunesse : il s’était intéressé de près à un cousin de mon père, un de ses cas cliniques les plus célèbres. Le dit cousin avait été persuadé jusqu’à sa mort qu’il avait eu un jumeau et que depuis le décès de ce dernier — qu’il datait à leur 52ème année — tout le monde le prenait pour son frère ( 2 ). Tout naturellement, ma famille eut recours au Professeur quand l’identité de grand-mère Alice flancha à l’annonce de la réapparition de mon grand frère Sacha. Cette période, le Professeur, sa thérapie peu orthodoxe et son relatif succès, sont autant de sujets tabous pour les miens. Pour ma part, je n’en ai qu’un souvenir nébuleux, sorte de long rêve à épisodes. C’est dans l’espoir de faire la lumière que j’ai épluché dès l’adolescence les publications médicales du Professeur, puis entrepris de suivre son parcours professionnel. En disciple.

Normand Lalonde, paix à ses cendres, avait très bien connu le Professeur — La Chenille, disons ça comme ça, puisque les avatars littéraires qui brouillent sa piste sont autant de variations sur ce surnom : Pilar Carter, Schöne Hilde, Yves Lejeune C. Laguenille… dans six ou sept langues européennes, indifféremment féminins et masculins — . C’est sous le nom de Walter Hesias que j’ai fini par trouver Alice A, petit volume portant sur la période des soins à ma grand-mère et à son premier petit-fils, paru chez Allia. C’est une forme de récit morcelé, polyphonique où il est difficile de faire la part de l’étude de cas, de la poésie et du théâtre. De surcroit, il est traversé de part en part des notes intimes de la Chenille sur sa mutation. En effet, c’est à la même période que les opérations et la médication relatives à son changement de sexe étaient les plus lourdes. Les effets secondaires du traitement nimbent les descriptions prosaïques de la thérapie de ronds de fumée concentriques.

Normand Lalonde, quant à lui, affirmait que La Chenille n’avait pas entièrement abdiqué de sa virilité et qu’un pénis en forme de crocus lui était resté… Ce qui ressort indubitablement des discussions que nous avons eues au CHUM, c’est que la Chenille écrivait, avait toujours écrit et écrirait probablement encore. Mais mettre la main sur ses écrits relevait d’un faisceau de compétences dont beaucoup, alors m’échappaient. On peut parler, au sujet de la Chenille, d’une littérature de l’instant, c’est-à-dire d’une forme mouvante, où le présent ( intime, professionnel, politique, poétique…) vient s’agglomérer à une structure de vieilles pierres au fondement archaïque. Pour le dire clairement : le cauchemar de l’éditeur. Les ennuis ont commencé quand Allia a voulu rééditer Alice A. La Chenille a alors exigé un tel appareil critique et de si nombreux aménagements du texte, que les pauvres ont bientôt renoncé à leur projet. Une autre de ses marottes étant l’Anthologie, l’ampleur des sources rendait la question des droits insoluble et aucun éditeur sensé ne voulait s’aventurer dans ce labyrinthe à fonds perdus. J’ai cru un moment que la rencontre avec les pionniers de la web-littérature avait été la réponse attendue par la Chenille. En suivant la piste des noms à consonance lépidoptérienne, j’ai pu retrouver quelques textes, notamment sur remue.net Cette nouvelle piste n’eut pas le succès que j’en escomptais. François Bon, consulté en sa qualité de précurseur de la littérature en ligne, me révéla que la Chenille, après une brève et intense implication dans ce domaine, avait repris à son compte l’aphorisme de Lalonde : « Maintenant que la Toile recouvre la Terre, voyons voir l’araignée. ».

Le coup de semonce que représentait la décision de Donald Trump d’interdire l’exercice de la médecine aux personnes transgenres, la régression évolutive des libertés individuelles en Occident et la suspicion grandissante à l’encontre des gens de Paroles et de Lettres, ont achevé de persuader la Chenille de la nécessité de sa disparition. Depuis plus de 10 ans, elle s’ingénie à gommer toute trace visible susceptible d’être utilisée à mauvais escient — notamment contre ses patients, ses amis et ceux et celles qui hébergent sa pratique —. Avec l’aide d’un stalker du dark web, j’ai pu mettre la main sur 21 saisons du Journal d’un mot ( Un mot par jour. Chaque jour. Un seul ) ainsi que sur un étrange guide de Randonnée Ultra-légère, Imago ( 3 ), qui ressemble à s’y méprendre à une version des 36 Stratagèmes à l’intention des pèlerins des années 2020. La Chenille écrit toujours. L’écart se creuse entre nous, ses déplacements sur la surface du globe semblent aléatoires, dictés seulement par l’intérêt des cas qui lui sont proposés par des voies de plus plus discrètes. J’ai au moins 3 ans de retard quand j’arrive par bonheur à mettre mes pieds dans ses pas. Cependant, depuis quelques temps, il m’arrive de trouver d’épais carnets de papier brun, écrits et dessinés dans les lieux où elle a demeuré — maisons à l’abandon, loin des villes le plus souvent… récemment pourtant une petite chambre dans un immeuble frappé d’alignement… — . Je les apprends par coeur, la vigilance est contagieuse. Ils sont peut-être encore où elle les avait laissés. Et moi, après elle.

R. DEWHITE

( 1 ) Centre Hospitalier Universitaire de Montréal ( 2 ) I and my brother. Mai 2001. Journal of Neurology, Neurosurgery and Psychiatry (3) À l’heure où je reprends ces lignes, vieilles déjà de deux lustres, il m’apparaît de plus en plus clairement qu’Imago n’est pas le nom d’un volume, mais du volume de l’entièreté des écrits de la Chenille. Intuition plus qu’hypothèse, cependant…

Alice in Wonderland, caterpillar

Alice A #12

Pas Chenille… La Chenille… oui, LA Chenille bien sûr … bien sûr que non… ce n’est pas son nom… enfin son vrai nom, parce qu’à force… depuis le temps… et plus encore depuis le… Couic !… enfin, ça parle plus que Claude ou Dominique… la Chenille… Il y a eu la drôle de spécialité en botanique après des études brillantes de neuro-chirurgie… Une lubie, encore une… tatour, on dit tatour chez moi, pour désigner semblables engouements…ses parents sont belges… ça n’explique pas tout non plus… oui, bon, il a fait une thèse de botanique… une de plus… pour ce que cela lui coûte, avec ses facilités… pas de quoi s’extasier non plus… mais la Chenille, ça venait d’avant… d’avant la botanique… on se connait depuis un bail… même si on se voit plus qu’à toutes les morts d’évêque… depuis son passage dans l’équipe de gymnastique du collège… dire si ça remonte… championnats et tout… pour quelqu’un qui détestait le sport… à part pour le travail, mais ça ne compte pas, se voir au travail, ce n’est pas vraiment se voir… en tous cas, la Chenille au travail, c’est quelqu’un d’autre…. beaucoup plus… prévisible… toujours un pas sur le recul… hésitant, tergiversant… déformation professionnelle… pas avec la botanique, la botanique, ça n’était qu’un moment… un moment de plus… pas une profession… pas question de se cantonner à ce genre de pratique d’herbier… on tient à être dans le vent… même qu’on se fait fort de conserver une pratique en cabinet deux jours par semaine… généraliste, encore… au tarif sécu… oui, c’est très généreux… enfin, la générosité aussi à son spectacle.. oui, des pauvres… ou des riches… je ne suis pas sa secrétaire… mais pendant ce temps, à la clinique… qui c’est qui se débrouille ?…Enfin à l’époque, très bien pour la gymnastique… avec un goût prononcé pour les accessoires… ruban, cerceau… et le troisième que j’oublie… ah, c’est un monde… de toutes façons, plutôt ruban… en fait, essentiellement ruban… un vrai talent pour le ruban, mais ce n’était pas ce qu’on lui demandait… alors le surnom, bon, la taille, bien sûr… son physique reste impressionnant, malgré tout… enfin quelque soit… avec des talons, aujourd’hui, ça frise les 2m de haut… d’ailleurs je ne vois pas pourquoi j’insiste avec ça… la Chenille, ce n’est pas que son surnom… ça ne vous aidera pas beaucoup à mieux cerner le personnage quand vous le rencontrerez… ah, oui, j’oublie toujours que vous connaissez la bête… C’est comme pour les quilles, voilà, les quilles… le troisième accessoire…l’oublie… les quilles à la vanille…  mais vous pensez, le ruban tout le monde s’en foutait dans l’équipe des gars au chocolat… enfin, c’est un peu facile… ce raccourci… couic ! … si on ne peut plus rire… Pardonnez-moi… c’est quelqu’un de bien… une sommité dans son domaine… un cerveau exceptionnel… fume trop, mais ça… des anglaises… des Craven A… A… A… A… on dirait que des A lui sortent de la bouche avec la fumée… vous saviez qu’on les appelait Black Cat à l’origine… Pas question de lui en toucher deux mots… la superstition voyez-vous… le mauvais oeil… c’est une autre de ses lubies… des ses tatours, oui… et puis maintenant on ne sait plus trop comment dire, alors la Chenille, c’est bien commode… en tous cas, on n’a toujours pas vu le papillon.

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