© David LaChapelle Cordoliani

#Ahjeris : Marguerite au jardin

Aujourd’hui une étudiante m’a apporté l’air des bijoux du Faust de Gounod. Elle m’a expliqué que Marguerite était une fille un peu bête qui aimait bien les trucs brillants. J’ai pensé : comme une pie, mais je me suis abstenue de l’interrompre. Une fille, tu vois, superficielle, qui aime bien la mode et se regarder dans le miroir.

Comment pourrais-je en vouloir  à cette étudiante ? Comment en vouloir aux jeunes dont des années de télévisions ont truffé la tête de stéréotypes visant essentiellement à leur donner des désirs violents pour des choses qui s’achètent, en apparence avec une carte bleue, et en réalité au prix de son âme. Cette jeune chanteuse a au moins un point commun avec Faust, et c’est un début de travail.
Il convient aussi de dire que la Castafiore de Hergé a fait à cet air des bijoux une publicité qui le voue au mépris de ses interprètes, spontanément plus portées vers Tintin que vers Goethe. La vieille et replète Castafiore chantant un air de jeune fille, la plupart du temps en récital, c’est à dire hors-contexte, ont fait de cet air un manifeste pour l’Opéra désuet, ridicule, bourgeois… J’ai parfois l’impression qu’une bonne partie des lecteurs de Tintin ont oublié qu’il s’agit là d’une caricature, d’une satyre. Elle porte une critique nécessaire du milieu de l’Opéra, de l’interprétation hors sol qui s’y déroule, encore, souvent. On chante un air en récital, parce qu’il est beau. On finit par attendre ça aussi des costumes, des décors : de la beauté. Indépendamment du sens. C’est à dire avec un sens le plus banal et superficiel possible.

Je reviens à ma Marguerite et l’effeuille.  La fille a une âme alléchante pour Méphisto.  Pour la séduire ( c’est-à-dire étymologiquement,  l’entraîner hors du droit chemin ) Il met sur son passage un coffret à bijoux.  À bijoux diaboliques. Marguerite n’est pas Manon, elle n’est ni coquette, ni vénale, elle est intriguée. Ne le serions-nous pas si nous trouvions chez nous, dans un espace privé, un coffret précieux rempli de bijoux ? Nous le serions même si nous trouvions un objet beaucoup moins spectaculaire : le premier saisissement c’est l’intrusion d’un tiers dans son espace privé . Le jardin de Marguerite est un jardin clos. La symbolique mariale du lieu a déjà été célébrée par Faust dans un air précédent celui des bijoux – Salut, demeure chaste et pure -. Les deux plans se superposent du symbolique et du réel. Dans les deux cas, la présence de ce coffret est un mystère, un événement de grande importance, un sujet d’étonnement et de crainte avant tout. Ce tremblement de l’inattendu, de la sortie de route se prolonge dans tout l’air. Marguerite est stupide, oui, elle est frappée de stupeur. Écervelée, sûrement pas. Elle ne perd pas pied avec ce qu’elle est ( ni demoiselle, ni belle ) et ne considère à aucun moment  ces bijoux de hasard comme les siens. Elle va, avec gêne certaine, les essayer. Elle fait violence à une vraie décence, à une timidité et une éducation qui l’empêche de se jeter dessus, de les glisser dans sa poche après avoir vérifié qu’elle était seule. La nature du personnage, c’est cette droiture, le diable l’en écarte en ne respectant aucune règle. Dans Faust, les dés sont pipés dès le départ. Alors, à l’intérieur de Marguerite, ça tire donc, entre l’éducation et le désir, mais les bijoux ( comme l’Anneau de Sauron chez Tolkien) appellent très fort et Marguerite n’est pas la reine Galadriel pour pouvoir résister à ce qui est para-normal. C’est une jeune fille, encore proche de l’enfance et elle va jouer avec le contenu de ce coffret. C’est une expérience qui peux rappeler celle de l’île aux ânes dans Pinocchio : ça ressemble d’abord à une fête ( foraine) et puis on se réveille endiablé avec deux oreilles d’âne, esclave, prisonnier.

Elle essaie donc les bijoux. Et les bijoux essaient Marguerite. Le bracelet est comme une main, qui la menotte. Elle rit : de saisissement d’abord, de surprise, de gêne ensuite tant elle se sent peu à sa place, se reconnaissant mal dans le miroir ( cadeau de  Méphisto, lui aussi ). Ce rire de surprise, c’est celui que nous espérons du public dans la comédie. Non pas un rire convenu de reconnaissance – Ah oui, j’ai compris la référence et je le signale, tout rayonnant d’intelligence, ou pour soutenir la démonstration intellectuelle – mais un rire explosif, un jaillissement. Comme le cri de la faim que lance notre estomac. Comme un éternuement d’allergie. Marguerite est allergique aux bijoux. Ils la perturbent, ils changent son métabolisme.
Elle joue. Elle joue à être la femme de ces bijoux. Elle ne se reconnait pas. C’est amusant et troublant. Cela trouble son innocence. L’envie apparait, non pas d’une autre vie,  mais de la vie d’une autre. Il ne faut pas oublier le désarroi qu’il y a toujours à ne pas complètement reconnaître son visage, même si on peut se féliciter du travail de notre coiffeur, par exemple. Cette inquiétante étrangeté de notre voix enregistrée quand nous l’entendons, de notre visage maquillé pour un spectacle ou pour une occasion…

L’air des bijoux est une valse. Avant d’être embourgeoisée en danse de mariage, la valse a traîné une odeur de souffre dans tout le 19ème siècle. L’air des bijoux emporte Marguerite dans une danse qui peut rappeler celle du conte des Souliers Rouges. Et bien faibles sont ses chances de pouvoir s’arracher à cette étreinte.

E.C.

#Ahjeris

Le jardin de Marguerite. Au fond, un mur percé d’une petite porte. A gauche, un bosquet. A droite, un pavillon dont la fenêtre fait face au public. Arbres et massifs.
Elle se dirige vers le pavillon et aperçoit le bouquet suspendu à la porte Un bouquet! … Elle prend le bouquet.
C’est de Siebel, sans doute! Pauvre garçon!
Apercevant la cassette. Que vois-je là? … D’où ce riche coffret peut-il venir? … Je n’ose y toucher, et pourtant … – Voici la clef, je crois! … Si je l’ouvrais! … ma main tremble! … Pourquoi? Je ne fais, en l’ouvrant, rien de mal, je suppose! … Elle ouvre la cassette et laisse tomber le bouquet. O Dieu! que de bijoux! … est-ce un rève charmant Qui m’éblouit, ou si je veille? … Mes yeux n’ont jamais vu de richesse pareille! … Elle place la cassette sur une chaise et s’agenouille pour se parer.
Si j’osais seulement
Me parer un moment De ces pendants d’oreille! …
Elle tire des boucles d’oreille de la cassette
Ah! voici justement, Au fond de la cassette, Un miroir! … comment N’être pas coquette?
N° 14 – Air des bijoux Elle se pare des boucles d’oreilles, se lève et se regarde dans le miroir.
Ah! je ris de me voir,
Si belle en ce miroir!
Est-ce toi, Marguerite?
Réponds-moi, réponds vite!
– Non! non! – ce n’est plus toi!
Non! non! – ce n’est plus ton visage!
C’est la fille d’un roi,
Qu’on salue au passage!
– Ah, s’il était ici! …
S’il me voyait ainsi!
Comme une demoiselle,
Il me trouverait belle.
Elle se pare du collier.
Achevons la métamorphose!
Il me tarde encor d’essayer Le bracelet et le collier!
Elle se pare du bracelet et se lève.
Dieu! c’est comme une main qui sur mon bras se pose!
Ah! je ris de me voir
Si belle en ce miroir!
Est-ce toi, Marguerite?
Reponds-moi, reponds vite!
– Ah, s’il était ici! …
S’il me voyait ainsi!
Comme une demoiselle,
Il me trouverait belle.
Marguerite, ce n’est plus toi,
Ce n’est plus ton visage,
Non! c’est la fille d’un roi,
Qu’on salue au passage.

© Victor Duclos Sérail Cordoliani

Sérail hors-série : du tapis

Le soleil et l’alcool ne font pas bon ménage, mais c’était là pourtant la chaleur vive de mon foyer, alors. Dernier de ma lignée, j’étais resté trop tôt, trop seul et trop grand pour ce pays où mon nom de dieu scandinave faisait rire les enfants, comme un gros mot dans une bouche adulte. Ma mère tenait ensemble toutes nos différences, dans un petit jardin clos d’expatriée grillagé d’une discipline de fer. Les autres étaient de l’autre côté du mur, et toutes les fois où je l’avais escaladé, les fesses m’en avaient cuit. Elle buvait en cachette une liqueur à tête de cerf, qui arrivait par avion chaque trimestre. Quand elle est morte, il en restait deux caisses. J’ai mis un point d’honneur à me les liquider dans les plus brefs délais. Je ne suis pas revenu de l’enterrement. J’ai erré de cimetière en cimetière, cap au nord. Je sentais mon cerveau bouillir dans l’eau de vie sous le lance-flammes du soleil. Je marchais toujours. Mon ombre était immense, divine. Quand je m’écroulais, la terre tremblait sous mon poids. Dieu riait de mes chutes, comme un enfant. Regarde, lui disais-je tout bas, regarde comme on va l’amocher, ta grande poupée, et je me relevais, plus ivre encore.

J’ai fini par arriver au milieu de nulle part, près d’une petite maison en destruction. Impossible de dire si elle avait été achevée un jour, ou interrompue dans sa construction par une foudre, une faillite, un deuil… Le morceau de toit restant faisait de l’ombre dans l’unique pièce au sol de terre. Il y avait des inscriptions sur les murs. Des malédictions à n’en plus finir, des injures, du sang. Un tapis roulé abandonné dans un coin. J’ai posé ma tête dessus. J’ai senti le traversin frais sous ma nuque des jours blanchis de la maison de l’enfance. Comme j’ai dormi !
Une nuit, je me suis réveillé. J’étais sobre pour la première fois. Le tapis saignait. Un amas de chair humaine avait été roulé dedans. Un cigare à la viande comme en préparait la cuisinière, autrefois. C’était un mort qui geignait et divaguait. Il était encore plus étranger que moi. Ses rêves, plus violents que les lacérations dont il était couvert. J’ai rincé les plaies avec l’alcool qui me restait. Je l’ai cautérisé au feu, l’homme-blessure. Je l’ai veillé en gardant un œil sur les étoiles qui trouaient le plafond. Au matin, j’ai lavé son corps avec de l’eau froide. Sous le masque tuméfié de son visage rayonnait une beauté qui m’a fait venir les larmes. J’ai eu honte, même dans ma solitude, mais j’ai su que jamais plus je ne pourrais m’éloigner de ce soleil. J’ai lavé le tapis et, quand il a été sec, j’ai enveloppé l’homme dedans, comme un nouveau-né et je l’ai porté dans mes bras de colosse jusqu’à la ville voisine. Je l’ai soigné et nourri. Dans le secret de mon cœur inquiet, pour conjurer le mauvais sort, je le nommai Selim, le pur, l’intact.

Sérail © Émilie Roy

Sérail Matin 09/01/18

Hier, c’était la pré-générale, mais je ne m’en suis presque pas aperçue, parce que j’avais dû faire un aller-retour à Paris et que plusieurs vies loin du Sérail s’étaient écoulées en moins de 48h. J’avais soigneusement planifiée cette seule absence, après un mois de présence continue, comme un pas de côté de 425 km. Hier soir, en voyant mon Barnum depuis le balcon, je me sentais toute proche du Pacha Selim, l’arpenteur de l’envers du décor, le maître de cérémonies de fêtes de plus en plus privées, de plus en plus secrètes jusqu’à n’être plus que la sienne sous l’oeil unique de la lune.
Ça tourne sans moi. C’est étrange mais pas désagréable. Dans ce grand mikado, je suis la première à pouvoir retirer ma petite baguette magique de bois peint. Je disparais dans un nuage de fumée, convenue et pourtant surprenante… pour moi : je disparais si bien que ça ne peut pas se voir à l’œil nu et maquillé de ceux qui sont au Sérail Cabaret jusqu’à lundi prochain. Sur aucun de nos précédents spectacles je n’avais ressenti aussi puissamment l’écriture sympathique imprégner l’air. — Et ce journal même, il est écrit sur le papier flash de la toile — .
La mise en scène donne corps à nos rêves. Aux miens, d’abord, mais très vite tout mêlés de ceux du chorégraphe, de la scénographe, de la costumière et de l’éclairagiste. On fait ça pour voir quelque chose qu’on n’a pas vu, pas encore, pas bien, pas vraiment ou pas du tout, pour voir quelque chose qu’on désire voir. Éprouver ces rêves à l’échelle du plateau… Les échelles qui sont au Sérail l’instrument double de la liberté et de la réclusion. À l’heure de la pré-générale, ce qui peut cruellement faire défaut c’est l’intimité de la salle de répétition, la sans-retour, la toujours déjà perdue. Manque également partagé entre les interprètes sur scène et les maîtres d’œuvre en salle. Inutile d’ouvrir toutes les fenêtres du monde / Il est tard / Tu ne la trouveras plus
Ne pas trouver la sortie d’un rôle peut être une torture pour son interprète — le désarroi de Mère Marie de l’Incarnation qui échappe à la guillotine alors qu’elle avait appelée elle-même ses Carmélites à prononcer le voeu du martyre — . Pour la mise en scène aussi, il faut trouver la sortie, qui pourtant n’est pas la fin du travail. Le travail comme l’amour ne finit pas, je crois. Hier soir, il n’y avait pas de confusion possible : j’étais bien assise dans la salle pendant que Sélim dansait sa fête privée, celle qui n’est qu’à lui et qu’à l’instant, celle qu’il laisse voir. J’étais là et déjà partie, différente revenue. Bien placée pour voir encore.

Sérail © Victor Duclos

Sérail Dimanche

Dans le Conte, un motif tronqué ou motif aveugle désigne “ un surplus d’images sans véritable fonction narrative, et qui semble à première vue contraire à l’économie traditionnelle du récit populaire” ( cf. Nicole Belmont ).
Nous connaissons tous des contes, mais plus forcément par ouïe dire, alors cette notion de motif tronqué, aveugle pourra sembler étrange, nouvelle. En effet, dans les contes retranscrits sur papier ou sur pellicule, on simplifie ordinairement la trame pour la faire tenir dans un format horaire et sémiologique propre à son public. Son nouveau public : les enfants. Et, je dois ajouter, une certaine vision récente des enfants. Je prends un exemple : Cendrillon. Nous nous sommes si bien habitués à la pantoufle de Walt Disney, que chacun répugne à présent à la décrire en vair ( fourrure ) et non en verre ( ding ding ). Pourtant on trouve la première trace de ce conte en chine, 4 siècles avant JC. Il nous est aisé d’imaginer les différences entre ces deux narrations, Disney vs dynastie Qin. Celle du format horaire d’abord. Un bon conte, se conte très souvent en trois soirées, afin de laisser à ses auditeurs le temps d’assimiler et de questionner le voyage initiatique qu’il propose. Un bon conte délie les langues, il faut donc prévoir le temps de conteur et le temps des auditeurs dans le temps du Conte. Si on veut le faire tenir dans un spectacle d’une heure, ou dans un livre pour enfant, on devra sauter des étapes. On pourra faire ça proprement, en faisant totalement disparaître un personnage secondaire ou une action. C’est la tendance actuelle. Mais lorsqu’on en fait le récit, lorsqu’on le dit, bien souvent, on laisse entrevoir ce passage supprimé. Consciemment ou non. Cela peut faire penser au repentir du peintre. On laisse une pierre blanche sur le bord du chemin initiatique, on ne s’y arrête pas, mais l’auditeur, même le plus naïf, sent qu’il y a là une autre histoire, une chose non-dite, un signal. Un signal qui résonne dans l’imaginaire de l’auditeur jusqu’à ce qu’il trouve sa résolution. Peut-être jamais.
Ainsi donc, cet élément qui ne sert à rien, qui n’a pas de passé, à peine un présent et apparemment pas d’avenir aura tout de même une existence. Et Nicole Belmont d’ajouter “ le motif tronqué est peut-être l’un des agréments sournois du merveilleux. Cette prodigalité procèderait d’une sorte de mémoire propre au conte, indépendante de celle des conteurs, qui tendrait à garder tout élément appartenant à tel récit, même si le jeu
de la variation permanente le rend inutile. Le conte serait, sans en avoir l’air, un récit si rigide qu’il résisterait à la manipulation de celui qui s’en empare.”
Une autre circonstance d’apparition d’un motif tronqué ou aveugle dans une narration est la familiarité des auditeurs avec l’histoire. On a vu le match, on n’a pas besoin de se le raconter, mais un profond soupir, ou une paire d’yeux levée au ciel, viendront prendre naturellement la place de l’abus d’arbitrage omis, du changement de joueur inespéré. Le motif tronqué devient un élément connivent, une complicité.
Dans le même ordre d’idée, parfois, on ne rentre pas dans tous les détails, parce qu’on ne veut pas choquer de chastes oreilles. Mais on veut tout de même raconter l’histoire à ceux qui peuvent l’entendre, comment faire ? Avec les tout petits enfants, on peut toujours épeler le mot scabreux ou interdit S-E-X-E, C-H-O-C-O-L-A-T. Mais, un jour on sait lire et écrire, alors il faut un autre stratagème. On a une histoire désagréable à transmettre à quelques unhappy few, mais le foyer des artistes est rempli d’âmes innocentes qui font du thé en croquant des biscuits ? Dans ce cas, une insinuation, un détail, invisible pour certain.e.s sera sombrement lumineux pour d’autres. Le plus habile consistant toujours à nommer un objet symbolique, à le déposer bien en vu au milieu de son récit, comme la lettre volée dans la corbeille à papier du boudoir royal de Lacan, puis de Derrida, et à ne pas s’y attarder.
Une dernière circonstance d’apparition d’un motif tronqué ou aveugle, se produit quand un objet perd sa force symbolique au profit d’un autre. Ce qui n’est pas improbable dans un monde où les objets agissent comme des vivants. ( Pensons par exemple au Bottes de 7 lieues et à leur remarquable faculté d’adaptation ). Si on reste au rayon chaussures magiques, je parlais précédemment de Cendrillon, eh bien il existe des versions de ce conte où la pantoufle ne sert pas au prince à retrouver la belle inconnue. Il la retrouve grâce à un anneau, comme dans Peau d’âne. Mais Cendrillon continue néanmoins de perdre sa pantoufle en quittant le bal. On considère que “ la qualité fonctionne comme un être vivant. Par conséquent les êtres vivants, les objets et les qualités doivent être considérées comme des valeurs équivalentes. L’objet magique est une forme partielle de l’Auxiliaire magique ”, c’est à dire du personnage. La Pantoufle de verre = Cendrillon. Mais la pantoufle de verre montre la vérité magique de Cendrillon, sa richesse intérieure visible à l’œil nu, son secret. Tronquer ce motif, ce n’est pas privé le personnage de son secret, c’est le replier dans la doublure de sa veste comme font les passeurs et les résistants, l’enterrer en lieu sûr. Dans les contes, quand on enterre un objet, un haricot magique, une citrouille, il a tendance à se transformer. A grandir, à ressurgir des entrailles de la terre. Quand on cache, à l’heure terrible, une robe couleur de soleil qui pourrait en dire trop long sur sa véritable identité, on la voit réapparaître à l’heure de la liesse. L’objet de beauté devient l’objet de joie, pendant son enfermement dans le secret. Quand on confie un bébé au Nil…
Bref, nous allons tronquer le n°17 de notre Sérail. Jusqu’à une autre fois. Mais la marque restera visible, kern sur le chemin vers le n°18, et le parfum du n°17 de Sérail, entêtant…

Belmonte rôde autour de l’enceinte du Liesbespalast. Il attend son heure, comme Osmin l’avait prédit. Avec la lune, dans le silence du sommeil des autres, ne voit les yeux, n’entendent les oreilles, Selim sort par la grande porte. Il n’y a qu’un seul amour, celui des vivants et celui des morts. Le soleil est son reflet, l’homme qui veille est l’homme qui dort, un instant de flamme : tout est réuni. Selim meurt ce soir, comme tous les soirs, son dos hurle et son corps resplendit. Il va son chemin et Belmonte — Celui-qui-a-vu-trop-tôt — ne peut le suivre et s’égare en tristesse insensée.
Send in the clowns. Pedrillo entre pour la fin du numéro 17 et tombe dans le trou du motif tronqué. Celui-qui-a-vu-trop-tôt ne peut le voir, lui, si clown, si rien, avec sa valise et son petit manteau de voyage qui fait sa fierté, même un peu râpé. *
Il s’approche. Il vient tout près. Il observe si fort, celui qui ne le regarde pas qu’il le tire de son absence. Les deux hommes se regardent. Belmonte revient. Ils règlent leur montre.

* Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement « de fil en aiguille ».
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.

CLOWN, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert
à tous
ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
à force d’être nul
et ras…
et risible…

Henri Michaux

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