Journal d'un mot, Emmanuelle Cordoliani

LE JOURNAL D’UN MOT

23/04/19 [ FIXER ]
Dans une grande chambre, éclairé au rouge, les visages vieillis des derniers poilus vivants baignent dans des bacs, images révélées mais non fixées. Un flash de lumière blanche et tous les visages se surexposent avant de s’effacer. C’est une installation d’Alan Fletcher que Georges me raconte — Georges n’est pas son nom mais celui de son chat, croyez-moi sur parole : l’histoire serait trop longue à consigner ici et Georges n’est pas le sujet, mais le narrateur ). Cette installation à fait le tour du monde dans les années 90, mais les flashs des appareils photos du public ont eu raison de son principe. Les poilus ont disparu, plutôt deux fois qu’une : corps et visage. Mais pas corps et âme, puisque voilà leur présence fantomatique dans la chambre rouge, leur effacement dans un éclair de lumière, fixés en moi, bien solidement, par l’évocation de Georges.

Et je raconte cette histoire, et l’amour vient, à chaque fois, comme l’avait annoncé le Baal Shem Tov.

22/04/19 [ GLINGLIN ]
En s’interrogeant sur l’origine de Trifouillie-Les-Oies, je m’engage dans vers l’infini — Saint Loin-Loin de Pas Proche du Québec — et au-delà — Bümpliz-derrière-la-lune pour les Suisses –. Pitchipoï, qui serrait le coeur sans que je sache dire pourquoi, raconte son histoire d’enfants perdus. Lieux et époques se confondent dans cette quête utopique, comme dans les contes, où jusqu’où dit combien de temps ( en l’occurence : celui d’user trois paires de souliers de fer ). Il n’y a rien de déglinguer dans cette approche où le ciel se lie étroitement à la terre, une sagesse encore floue, au contraire.

21/04/19 [ OPALE ]
On raconte que Marc-Antoine voulut acquérir l’opale que le Sénateur Nonius portait à la main gauche pour l’offrir à Cléopâtre. Mais le Sénateur Nonius préféra l’exil avec sa pierre plutôt que de la céder.

En littérature, opale est pour dire ce qui échappe aux mots, parce que changeant et beau. Portant pareil mot à son doigt, comment échapper à l’instant?

20/04/19 [ LABYRINTHE ] Ne sais pas écrire autrement qu’enfermée dedans, apparemment.

Le labyrinthe était une prison où il n’y avait rien
d’autre à craindre que l’impossibilité de s’enfuir,
une fois qu’on y était enfermé.

Plutarque / Thésée, 16,1.

19/04/19 [ JAUNE ] Couleur du merle.

18/04/19 [ SOUHAIT ] Des choses que l’on désire vivre, que l’on a vues en rêve — éveillé ou non –, qu’on ne cesse de voir et d’entendre, qui nous appellent d’un nom secret qui est le nôtre, que nous ne connaissions pas pourtant et qui prennent corps sur un plateau de théâtre. La mise en scène est une œuvre-fée. Parfois, dans nos langues différentes, la même chose se dit à plusieurs voix et on croit bien sentir les âmes résonner par sympathie autour d’une idée modeste et flamboyante comme un brasero sur un parking d’hiver.

17/04/19 [ TOAST ] Le verre se lève et tous les corps à sa suite. Les oreilles se dressent et nous entrons dans la solennité de l’instant présent, qui ailleurs se dérobe le plus souvent, comme une porte invisible devant laquelle nous passons en courant. En Géorgie, le toast peut durer plus d’une heure. Qui parle sait qu’il en va de son honneur de tenir son auditoire en haleine, je veux dire : respirant, vivant, dans cet instant et de le nourrir avec la chair de la langue. Il boit les paroles avant le contenu du verre et le vin scelle l’instant, de son cachet rouge ou doré. Nous nous sommes de si près tenu.e.s autour d’une table ronde. L’un ou l’autre a parlé pour tout le monde, visible et caché, mais présent. Omniprésent.

16/04/19 [ OR ] Dans la conception de L’Enlèvement au Sérail, l’esthétique “ papillote orientale ” était d’emblée bannie. Les petits brillants au ventre nu des femmes, les coussins dorées, les voilages légers ne nous faisaient même pas sourire. De tout le souk traditionnel nous n’avons gardé que la Lune — qui est à tout le monde — et les pantalons amples et confortables pour profiter des assises basses. Le farsi s’est substitué au turc d’opérette, Omar Khayyam est venu boire du vin imaginaire avec le Pierrot lunaire et son frère de la face cachée.
Or — qui est le plus bel outil de coordination du français, qui roule sur la langue comme l’alcool en bouche — , l’or n’a cessé d’irriguer ma pensée depuis et les écrits hors-sérail se noient dans cette suavité infinie.
À la réflexion, c’est l’effet d’une incubation lente: Salammbô de Flaubert et l’Or de Cendrars, m’avaient très tôt inoculé cette fièvre qui fabuleusement enrichit.

15/04/19 [ COLLOQUE ] Au féminin : occasion de partager un logement avec des universitaires, pour une durée comprise entre 25 minutes et deux jours. Au masculin : Hoquet collé de loquacité.

14/04/19 [ VACHE ] Sa robe moutarde lui allait “ comme un coup d’éventail dans l’oeil ” est l’alternative élégante du “ tablier à une vache ”, et dit mieux la maladresse qu’il y a à ne pas savoir s’habiller soi-même passé l’âge de 7 ans, pour le côté pratique et de 21, pour l’esthétique.

13/04/19 [ LOGEUSE ] Je constate parfois que l’aventure de la Dose de Poésie s’exfiltre dans mon travail. Elle est l’invitée, la chérie, l’attendue, la petite fille qu’on appelle Aimée ou Bénédicte à sa naissance. Elle agit sans moi et m’agite parfois sans ménagement, déroute mes beaux projets de cohérence dramaturgique, de justice rendue à l’œuvre ou à l’histoire. Elle est ma chuchoteuse : je ne comprends pas ses mots et voilà que tout est pourtant réinventé. Je loge en la poésie une confiance sans limite — ce que je me garde bien de faire subir à mes proches —. Et voilà qu’en ce jour de fatigue, je reviens dans une petite rue où j’enseignais il y a tout juste vingt ans. La façade de l’hôtel borgne qui s’y trouvait a été repeinte en blanc et ornée d’ombres de ramures chantantes qui caressent presque ma joue au passage. L’enseigne d’alors, je l’ai oubliée, mais à présent, l’hôtel s’appelle Poème.

12/04/19 [ ASSUMER ] Je porte le chapeau de Gardefeu qui allait si bien à Gontran. C’est à dire que je l’emporte, sur ma tête, une fois le spectacle remis dans sa boîte d’où il ne sortira plus jamais. Je prends toute la responsabilité de ce qu’ il a changé change et changera la vie de ceux et de celles qui l’ont fait et qui l’ont vu, même de manière infime, invisible… car bien qu’intraçable, la Cellule Pontévédrine Infiltrée, demeure une cellule : vivante et apte à se reproduire sous les formes les plus inattendues. En cette heure où tout le monde se bouscule pour dire j’assume à la moindre occasion, j’emporte le chapeau.

11/04/19 [ DANTESQUE ] Trois classes lilliputiennes en gilet jaune au bord du carrefour-monstre de la Porte de la Villette, sous le périphérique rugissant, avec leur frêle garde d’adultes prête à mourir pour elles. Une institutrice, vaillante et virgilante, lance : Là, ça va être dantesque, mais ensuite le pire sera passé. Dans le petit matin péri-parisien, ce mot comète dans le ciel des petits, surgit en épiphanie. Comme j’ai pu Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire , j’entre dans la capitale en suivant les 7 cercles de l’Enfer, au milieu du chemin de ma vie parisienne.

10/04/19 [ QUESTION ] J’ai une micro-question. J’ai une toute petite question. Les élèves craignent de me déranger. J’ai montré les grosses dents pour avoir la paix pendant que je faisais de la lumière. Mais surtout pour les inciter à chercher avec leur tête comme dit Mère-Grand quand un objet s’est perdu. J’ai une dernière question, dit l’un d’eux. Oh non ! Mon coeur fond. Plus de question : fin de la conversation. Mais finaud, il nuance : une dernière question, pour l’instant. La douzième des fées, celle qui n’avait pas encore formé son vœu, s’avança alors. Et comme elle ne pouvait pas annuler le mauvais sort, mais seulement le rendre moins dangereux, elle dit : « Ce ne sera pas une mort véritable, seulement un sommeil de cent années dans lequel sera plongée la fille du roi. »

09/04/19 [ EXIL ] Le partage d’une utopie est à la fois voyage et usage. Ce lieu qui n’a jamais existé, ceux et celle qui l’ont connu, créé, en porte une part, simultanément tout et partie. Leurs rencontres occasionnelles comme leurs retrouvailles exceptionnelles, superposent ces cartes précieusement conservées ou oubliées et ce faisant, en ravivent les couleurs d’une façon saisissante, poignante, à tout dire. Mais l’on dit peu. On se dit : Je suis de là, mais seulement à soi-même. Il est si délicat le sol de l’utopie, quand on frôle l’idée d’un retour possible.

08/04/19 [ L'UNE ] Les chinois ont aluni sur la face cachée. Nous connaissions l’autre.

07/04/19 [ HEURTOIR ] De retour à la maison-mère, un cadeau m’attendait. À l’instant où le papier de soie découvre l’objet, la Reine-Maman m’annonce : C’est une boîte en os ! Frisson d’horreur monté des profondeurs — soudain, c’est l’été à Porquerolles et mes parents, toujours soucieux de mon instruction du monde, tente de mettre dans ma main un os de sèche. rien n’égale la terreur de cet instant de plein soleil, sur une roche surplombant l’eau turquoise. On se doute que les occasions pourtant ne manqueront pas dans la vie de cette petite fille friable. Mais par la suite, la sidération l’emportera, ou la colère, ou le rire. — Ma mère m’avait assurée d’avance : Si ça ne te plait pas, on peut l’échanger. Et sans attendre, elle m’emmène dans cette curieuse petite boutique de chinoiseries, presqu’intrigante dans cette morne petite ville de province. Mais passé le seuil, ce rendez-vous avec le mystère est irrémédiablement raté. Mon oeil passe sur tout leur stock, — on peut l’échanger — et pour une main d’or articulée sur un montant, servant communément à frapper aux portes, afin d’en obtenir l’entrant. Je n’avais à cette époque aucune porte mienne où la fixer, mais l’échange se fit, de la boîte en os à la main d’or. Depuis, j’ai reçu une bourse ( d’or ) de la Fondation Beaumarchais pour mon adaptation à l’opéra de La jeune Fille sans mains. des Grimm — dont le nom sent assez son châtiment –. Mais c’est hier seulement, en passant devant une porte discrète ornée d’un heurtoir, que le nom a enfin échangé une poignée de mains avec l’os.

06/04/19 [ EMBÂCLE ] Legs du poète Yves Préfontaine, dont l’art peut-être consiste à embâcler le temps d’écrire un poème les facettes versicolores de son existence — anthropologie, jazz et liberté — en une sorte de creuset liquide, de pré-fontaine vraiment, car rien n’y coule de source qui ne soit retenu un instant de longs mois dans ses glaces et ses bois flottés. Le croiser plus tôt, eut été tromperie, déception… embarras, en un mot, déverbal de l’ancien verbe embâcler, tandis qu’à présent me voilà riche de ce curieux filet à papillons d’hiver, qui s’entend mâle ou femelle, chapeauté ou non de son accent circonflexe. Le poète a tenu ( sa ) parole de toutes les manières.

05/04/19 [ QUAND ] Ces espaces où le comment n’a plus de place, et le où même se retire, puisque la seule question qui vaille c’est quand ? Quand sommes-nous ?

04/04/19 [ TONNERRE ] Ce sont toujours les élèves qui travaillent le plus qui font le plus de progrès. Isabelle de Charrière écrit vraiment bien. Et j’en suis surprise, encore et encore, courbement, comme d’une attaque au coin d’un bois. Ces étonnements donnent la mesure de croyances désespérément vivaces en moi : celle qu’il existerait un être doué d’un don s’épanouissant de lui-même. Celle que l’écriture des femmes est médiocre. C’est un crève-cœur de porter encore ce genre de reliquat. Il faut que les injonctions soient bien puissantes pour résister après tant d’années à l’épreuve des faits. Je suis cette malade trop bien portante dont la vigueur nourrit la tumeur. Et comment m’assurer qu’en dépit de toute mes précautions, je ne suis pas contagieuse ?

03/04/19 [ DEADLINE ] Difficile de penser à péremption, — ça me rappelle qu’il y a un vieux pot de houmous entamé dans le fond du frigo… –. Mais ligne de mort, simplement pour évoquer une échéance qui n’a rien de fatal, sonne vraiment mélodramatique. Je suis en train de courir le 500 mètres haies — si tant est que ça existe, je ne cours jamais –, un dossier dans les bras. Il y a photo à l’arrivée. Un flash. Et je tombe raide morte. Les feuilles s’envolent dans le ciel du stade… Enfin, c’est une fois de plus passé, sans quoi je n’aurais pas le loisir de disséquer et disserter.

02/04/19 [ OBSERVATRICE ] Inlassablement.

01/04/19 [ FILIGRANE ] Si délicat qu’il ne peut même pas supporter la jambe du m dont le gratifie l’enfance — mais qu’il laisse encore deviner cependant. Également : une chose qui est aussi son empreinte.

31/03/19 [ TOURISME ] Ce qui est difficilement supportable dans le devenir de la capitale, c’est qu’il condamne ses habitant.e.s à y vivre comme des touristes. Le pronostic de Gardefeu dans La Vie parisienne est prophétique : il est bien probable que Paris devenant de plus en plus une ville d’étrangers, dans la suite des temps, le Grand-Hôtel finira par envahir la ville tout entière. Alors, on ne demeurera plus à Paris, mais selon la fortune qu’on aura, on viendra y passer quelque temps pour faire de bons dîners, aller au théâtre …

30/03/19 [ ORALITÉ ] J’écris beaucoup pour une qui ne croit qu’en ce qui se voise.

29/03/19 [ RÊCHE ] Le frottement de mes deux mains quand elles ont caressé toute la surface de la maison. Elle m’adopte et mes empreintes qui la recouvrent disparaissent de mes doigts.

28/03/19 [ BLUES ] — Ils me font porter une blouse. Elle me serre. C’est un problème pour vous si je ne la mets pas ? Le chant de travail de Cindy me serre le cœur qu’elle a sur la main.

27/03/19 [ MAQUIS ] Pour vivre heureux, vivons comme des sangliers — dans une forêt toute leur, sans route qui tienne –.

26/03/19 [ ENLÈVEMENT ] Certaines personnes ont une fonction onirique, qui double, par l’intérieur, celle qu’elles exercent parfois au quotidien à nos côtés. Elles portent en elles l’attrape-rêve qui nous correspond… ou plutôt qui correspond avec nous à travers elles. Quand elles traversent notre sommeil, elles n’ont plus rien à voir avec le Pierre-Paul-Jacques de notre connaissance et malgré tout, il est difficile au matin de croire que toute cette puissance de couleurs, de scénario, de présences mise à notre disposition nuitamment le soit à leur insu. Libre à nous cependant de vérifier en les interrogeant avec tact. Voire de les informer de ce qu’elles trament, au besoin.

25/03/19 [ ŒIL DE BOEUF ] Dans la Vie parisienne, pour qualifier le stratagème de Raoul de Gardefeu ( faire croire à un couple de touristes suédois que son appartement est un des petits hôtels du Grand Hôtel et se faire passer pour guide dans l’espoir de conclure avec la dame ), Madame de Quimper Karadec dit : “ Ça sent assez son oeil de bœuf ”. Il n’y a pas de limite aux spéculations en cours pour interpréter cette expression, depuis le dégoût des élèves véganes, jusqu’au souvenir de Marcel Proust monté sur un tabouret pour se rincer l’oeil par le hublot au dessus de la porte de la chambre d’un bordel très gay dans le film de Raul Ruiz… Mais pourtant, celle qui a ma préférence, c’est que nous n’en savons rien : Madame de Quimper Karadec est le vestige d’un monde disparu, dont elle porte la parole perdue avec la loufoquerie de rigueur en pareilles circonstances. Elle est comme cette machine quelque part au fond du musée du lacet d’une petite ville bretonne, dont personne ne sait plus l’usage. Elle intrigue une seconde à peine, mais bien des années plus tard, elle est le seul souvenir qui demeure d’un été tragiquement oisif.

24/03/19 [ CLIQUETIS ] Depuis que j’ai changé de clavier, mon écriture cliquète. Ce n’est pas un cri, plutôt un pas. C’est assez distrayant : je pense aux gâteaux secs d’Indiana Jones et une foule de petits insectes laborieux se précipitent pour charrier les mots de ma tête à l’écran en fourmillant par les doigts. Ils ne peuvent porter plus d’une lettre chacun et pour ajouter un accent circonflexe ou supprimer une majuscule au saut de ligne, ils doivent s’y mettre à plusieurs. C’est assez distrayant : je pense à toutes les couleurs de carapaces disponibles pour les scarabées de par le monde et à Wajdi Mouawad. La vélocité des cliquetis ne compense pas ces fréquentes sorties de route, et je dois composer quand je retrouve un type dans le coma au milieu d’un Voyage dans la Lune et que le ciel de la Vie parisienne s’assombrit sur des cafards, tout ça à cause de ces petits martellements qui mortellement agacent mon entourage. Si j’écrivais à la plume, mes travaux seraient traversés de reptiles peut-être. Indiana serai encore là, avec Marlon Brando, cette fois. Ou d’otaries incessantes traçant leurs chemins sur l’eau de la page…

23/03/19 [ ZOO ]
Magnifiques aux
Bras infinis et queue pareille
Gibbons corps de l’air

22/03/19 [ ACCROCHAGE ] Lors d’un accrochage d’aquarelles, aucun mot grossier n’est prononcé. J’en fais cependant un constat.

21/03/19 [ BOUTURE ] Ce caoutchouc offert nain, mais déjà monstre dans l’appartement minuscule où j’avais logé la fin de mes études, voilà que vingt ans plus tard, il décline dans l’immense Fabrique. C’est un chagrin de voir que ce n’est pas dans son vieux pot qu’il fait sa meilleure soupe, ce vieux compagnon encore vert, malgré tout. Un de ses congénères, croisé lors d’un voyage dans les Alpes, m’a révélé le secret de son immortalité, comme le perroquet du conte soufi apporte à son lointain cousin encagé celui de la liberté. Il faut mourir et puis renaître, ici et là. Il en va finalement des arbres comme de la cuisine infinie de cette soupe toujours réinventée à partir du reste de la veille. Mais pour nous autres, alors, qu’en est-il ?

20/03/19 [ CALCIFIÉ ] Il m’apparait que si les femmes ne postulent pas en masse pour des postes qui ont toujours été tenus par des hommes, c’est notablement parce que ces postes ont été conçus et faits à leur mesure par ces mêmes hommes et que la seule proposition qui leur est faite est de s’insérer dans cet habitacle calcifié, quitte à s’atrophier, à s’estropier, à s’attrister. En aucun cas, on ne leur propose de perestroïquer, de construire à côté quelque chose à forme humaine et non pas mâle uniquement. Qui voudrait prendre la place d’Atlas, sachant qu’il y a une autre façon de faire que porter héroïquement seul le poids du monde sur ses épaules, mais qu’il lui serait interdit de mettre en pratique, par exemple, la dynamique légère de la charge justement répartie ?

19/03/19 [ MANQUÉ ] Le rendez-vous des nuages, dans La Vie parisienne, pour être manqué n’en est pas moins beau. D’ailleurs il tire même de son évitement la seule beauté possible dans un tel entrelacs de faux-semblants, d’illusions, de croyances et de traquenard. Pauline et le Baron, à l’amble un instant, n’avancent pas plus avant : vite, vite, le nuage s’est retiré et le plancher des vaches briserait leurs pantoufles de verres. Un biscuit de Savoie, confectionné chez un célèbre pâtissier du siècle dernier, ne gonfle pas au four: il est manqué. Toutefois, le chef du «laboratoire» (…) ne voulant pas qu’il soit perdu, y ajoute du beurre fondu et une couche de pralin. Ainsi repris, le manqué plut si bien qu’on lui laissa ce nom (Ac. Gastr.1962). Le manqué est si réussi qu’on lui fabrique un moule pour être sûr de rater convenablement à chaque fois : le moule à bords hauts, dit moule à manquer

18/03/19 [ AQUEUSE ] La goutte d’eau qui fait déborder le vase, je m’interroge sur sa teneur en sel. Est-ce une larme ? Un reste de salive mal employée ? Ou bien encore la trace infime d’un lointain orage, sorte d’effet papillon-boomerang, temporel plutôt que spatial, qui enfin parvient ?

17/03/19 [ DUCHESSE ] Les pommes duchesse sont des choux romanesco en patate.

16/03/19 [ DOUÉE ] … de raison, je me suis rendue à l’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai. Je m’en félicite grandement.

15/03/19 [ CHIFFONNER ] Histoire singulière de quelques vieux Habits : faire dans la dentelle façon Henry James.

14/03/19 [ PARISIENNE ] Mythe de deuxième zone. 13/03/19 [ HARPE ] La harpiste m’effraie délicieusement. Avec sa harpe. Tout le temps je pense à La jeune Parque, sans avoir relu le poème, je sais qu’il tombera, comme les mains de la harpiste, juste, à l’endroit de ce délicieux effroi. J’ai envie d’en réunir trois. Elles seraient maternelles comme les araignées de Louise Bourgeois, industrieuses comme Pénélope tissant et détissant un arpège ici et là, patientes comme la mort, leurs ciseaux toujours cachés dans leur cheveux. En un éclair, elles déploient leur grandes ailes noires, et reprennent leur morceau. Ces harpistes.

12/03/19 [ BROC ] On entend BRO, non ? BRO D’O. On voit un chat qui se rebiffe à l’idée d’une douche. Ou son frère. Ce journal est vraiment fait de bric et de broc. Va, Bro’ comme je me pousse !

11/03/19 [ FOURRÉ ] Au chocolat. Un cri du coeur. Ou une veste, non, des petites bottes russes de contes. Ou un coup. Mais un coup en renard, en douce. Impossible de couper le cordon d’avec l’enfance. Comme ces moufles attachées l’une à l’autre par un épais fil de laine qui court — un furet — dans l’intérieur de l’anorak, le long des manches, derrière la nuque… La moufle de droite, on l’appellera le Minotaure, celle de gauche portera le nom de l’ennemi n°1.

10/03/19 [ GOBELET ] — Aaaaaah! Comme des verres en plastique ? ( Vision très ancienne de ma chienne Roxanne gobant une mouche au passage ). Je voulais dire gobelets. Je ne voulais pas dire plastique. — Finalement, je vais prendre des verres en verre, mais très solides. Comme un pied d’éléphant qui se pose dessus sans le casser. — Un pied d’éléphant… Comme la plante ? — Non, comme la bête. — Je ne vois pas. — Ce n’est pas de votre âge. Arcoroc un défi aux chocs ?… Laissez tomber. Il devait y avoir un trucage, de toutes façons. Ou non. Et alors le pied d’éléphant aura ouvert la voie à la voûte sans colonnes de l’Architecte Mâhyar, comme un passage à travers les alpes, après avoir arrosé la pierre de vinaigre . Mais s’il y a un truc, c’était peut-être de la pisse, après tout et Pétrarque s’est fait rouler.

09/03/19 [ GENOUX ] Pour aller du je au nous, il suffirait d’un nudge, croit-on, mais ce coup de coude qui n’a pas le cran de dire son nom et se cache derrière un pouce politiquement correc’ ne nous emmènera pas si loin. Petit.e, on a nounou et de je peu ou proue est-ce dont l’une ou l’autre double ? fromage ou deux fois dessert ? Petit.e, on a mal au je-nous, quand le parent s’en va vadrouiller et nous laisse en plan, mal au gène où, mais où ? Mais grand.e.s nous voilà, qui savons tout cela. Ça doit être tendineux Cette fois. Cette foi qu’on a. Me fais pas rire j’ai mal.

08/03/19 [ ADELPHITÉ ] Liberté, Égalité, Aldelphité ? On casse si fort les pieds des féministes qui veulent ranimer des mots oubliés ayant pourtant existé en toute légitimité : matrimoine, autrice… Que celui-là, qui n’existe dans nul dictionnaire est par avance bien tentant. L’impossibilité du savoir absolu autorise le poème Jean Starobinski

07/03/19 [ PATIENCE ] Dans les livres de Jane Austen, une patience de la plus belle eau s’y tient. Probablement pour les austiniens. Les autres … on les plaint. Elle fait du temps, de l’espace, entre les villes et la campagne, entre les lignes où le monde — cette boule à neige — se retourne d’un coup. On ne comprend rien, on s’agace ? C’est que la vie est à l’envers tant qu’on tient le reflet pour le modèle. Mais deux phrases longuement muries, tombent dans la paume ouverte de Madame Austen : ordo ab chaos et tempo giusto.

06/03/19 [ FANTÔMES ] Ils sont là. Insistants et discrets tout à la fois. Immanquables. Le premier m’avait tant effrayée : alors, il va falloir tous les porter, nos morts ? Je ne savais pas qu’ils apportaient la force nécessaire à ce portage, qu’ils apportaient l’espace suffisant pour leur faire de la place, qu’ils passaient à travers les murs de nos vies sans effondrement. Ils n’ont de cesse de nous dire : la mort, c’est banal.

05/03/19 [ JARDIN ] Antoine Emaz traverse furtivement mon gros jardin, par le ciel. Le chemin de pierres plates mangées par l’herbe où je m’avançais s’étonne de son ombre et s’égare un instant.

04/03/19 [ COLOMBAGES ] Aux maisons qui prennent sous leur aile, des oiseaux.

03/03/19 [ SENT-BON ] C’est un mot de vieille, de savon au chèvrefeuille, de petit flacon tarabiscoté de Violettes de Narbonne. Je tiens son corps de fauvettes dans mes bras endormi, confiant. Le temps l’a transforme en petit oiseau. Plus de dents du tout, c’est normal et la peau si fine sur son squelette volatile. Elle sent toujours bon son petit parfum de sucre chaud.

02/03/19 [ JAVELLES ] Il avait neigé en septembre. Sur la route de nuit, nous nous sommes arrêtés : les lièvres c’étaient rassemblées autour des javelles à moitié ensevelies — perdues pour perdues, pas perdues pour tout le monde ! — et ils dînaient de grains, sous la lune. C’était… spectaculaire, tu vois ? #papillotes Notre corps est comme de l’herbe, dit-il. Voilà que nous sommes dans le demi-cercle de la faux. Les pieds de l’archange marchent déjà sur nos compagnons tombés en javelle ( Jean Giono / Batailles dans la montagne, 1937 ).

01/03/19 [ ENFANTS ] — Et toi qui n’en a pas… Quand tu seras vieille… Tu vas être seule… — … Non. Pas davantage que celles qui en ont, en tous cas.

28/02/19 [ SOSIE ] Charlie Chaplin arriva en troisième place d’un concours de sosie de Charlot. Je tourne et retourne cette information dans ma tête depuis 24 heures et elle me semble la chose la plus sensée que j’ai jamais entendue.

27/02/19 [ GOUTTE ] Ni crise, ni accès depuis deux mois, la goutte ne déborde plus mon grand-père. Il y a bien assez d’autres emmerdements, commente-t-il, philosophe ( de la mouvance papillotes ).

26/02/19 [ PIRATES ] Certaines personnes adultes retrouvent le moyen d’y jouer grâce à l’appel à l’aide, balisé de fautes d’orthographe, d’un ami otage d’un pays lointain. Se faire pirater… un peu de haute-mer dans un monde de villes.

25/02/19 [ KAKI ] Couleur de la poussière aux Indes. Le fruit jaune orangé juteux à chair molle fait bien voir la limite du déterminisme.

24/02/19 [ RAVI.E ] Le kidnapping qui fait sourire. À se demander ce qu’on abandonne quand on est enlevé.e pour être si léger.e.

23/02/19 [ SUBSUMER ] Tristesse à ces mots qui échappent, non par leur puissante nature poétique, mais parce c’est notre vue qui est trop faible.

22/02/19 [ ANOURE ] Pour faire l’amour, féminin, masculin, singulier ou pluriel, ça n’a pas trop d’importance mais il faudra une jambe de plus, tout de même, sinon ça ne tient pas debout. Si personne ne m’avait dit que c’était l’amour, j’aurais pensé que c’était une épée nue. ( Texte attribué par Rudyard Kipling à un ancien poète indien et cité par Jorge Luis Borges ) Le curé est embarrassé. L’éléphant et la souris veulent qu’il les marie. Avec d’infinies précautions, il tente de leur faire entrevoir les incompatibilités incontournables de leurs natures, à terme. La petite souris, justement, honteuse et rougissante, dit dans un souffle, ses yeux pleins de larmes : Je vous en prie, monsieur le Curé, il faut nous marier, c’est pressé.

21/02/19 [ MOT ] Son émis par quelqu’un qui ne sait pas parler. De la même racine indo-européénne, l’arbre au tronc double porte le fruit Muet et son frère Motus, qui croit dans l’ombre.

20/02/19 [ HURLETTE ] — Je voulais vous crier bonnes vacances de l’autre côté de la rue, à la hurlette, avant d’aller retrouver des zozos par là-bas.

19/02/19 [ PAIN ] — 20 centimes, ça fait quelques tranches de baguette. Pragmatique et gourmand, le chauffeur de taxi fait fi de ma gêne à arrondir si chichement le prix de la course. En prime, il m’offre un bon sourire et un accent des Balkans. Avec quoi je ne pourrais pas plus que lui avec mes 20 centimes, acheter une maison de campagne, mais qui se mangent comme du pain blanc.

18/02/19 [ RUPTURE ] C’est compliqué, violent, sans pitié, amer, cruel, épuisant. Même pour qui porte un nom amusant comme Gardefeu ou Metella.

17/02/19 [ JOURNAL ] N’en reviens pas d’en tenir un. Plutôt l’impression de lui mettre du sel sur la queue — technique apprise dès l’enfance pour attraper les oiseaux –.

16/02/19 [ FRÈRE ] Ici, on devient un homme quand on donne, sincère et libre, son amour à un enfant, et on devient bon quand un enfant nous donne, sincère et libre, son amour. ( DOA / Le Cycle clandestin ) Tu valais la peine d’attendre. Elle s’est envolée d’un coup avec ta venue au monde. Je suis devenu un être humain en voyant ta petite tête extra-terrestre sur la photo, avant même notre première rencontre. Tu ressemblais au chanteur de Fine Young Cannibals et tu avais un regard sage et hardi — On y va ? –. On y est allé. Et un soir, au bord de ton petit lit de 5 ans, comme nous nous faisions part de notre peur réciproque d’être oublié l’un par l’autre lors de nos trop longues séparations, tu m’as dit expliqué que tu me reconnaîtrais toujours — parce que tu mets du rouge –. J’étais devenue, hélas sans m’en rendre compte, un bon être humain. Tu m’as toujours considérée d’égal à égale, puisque j’étais ta sœur, j’étais encore une enfant et nos 19 ans de différence n’y changeraient jamais rien. Tu as bien des héros.ïne.s dans ta vie aujourd’hui. Avoir été l’une d’entre eux.elles est un honneur qui me caparaçonne aux jours les plus maussades. Hasta la vista, baby.

15/02/19 [ VICTIME ] “ Je suis allée porter plainte parce que je ne voulais pas être une victime. ” Personne ne veut être une victime. Porter plainte nous permet justement de nous faire reconnaître en tant que victime. Une victime n’est pas une petite chose nullarde et incapable. C’est quelqu’un.e à qui il arrive / est arrivé quelque chose de violent, dont la vie est / a été traversé par la violence. Parfois les victimes sont grand.e.s et baraqué.e.s. Parfois les victimes de viol sont très âgé.e.s. Parfois les victimes sont des enfants. Parfois les victimes sont blanches, plus souvent d’une autre couleur. Parfois les victimes sont des hommes, plus souvent des femmes. Parfois les victimes sont riches, plus souvent pauvres. Jamais les victimes n’étaient au préalable frappées d’une malédiction qui expliquerait, voire justifierait, les violences qu’elles ont subi. Le péché originel n’est pas notre affaire. C’est un mythe polluant, pas une règle de trois. En aucun cas, être une victime ne s’entend sans complément de temps et d’objet. J’ai été victime d’une agression, ça s’est passé tel jour à telle heure. Cette agression ne s’effacera pas. Elle ne cessera pas d’avoir exister. Mais en aucun cas elle ne fait de moi autre chose que la victime de cette agression. Il n’y a pas à en avoir honte, ni à en être fier.e. Il ya une plainte à porter, qui n’est pas un gémissement mais procédure pénale, un acte nécessaire pour que justice soit faite, en reconnaissant notamment que j’ai été la victime d’une agression, ce qui n’est pas acceptable dans la société où nous vivons.

14/02/19 [ ABBÉ ] Avec l’humilité d’un qui ne saurait qu’épeler, l’Abbé a passé sa vie à traverser les écritures comme d’autres la mer rouge. Il en est à présent et pour l’éternité tout mêlé. L’Abbé c’est D. Ou plutôt l’Abbé c’était D., qui est décédé jour pour jour comme il était né, dans le souci de simplifier la vie de ses ouailles jusque dans sa mort. Ses ouailles, vraiment, nous autres, oui, aïe. Quant à nos vies compliquées, elles demeurent intriguées du passage de cet homme, si bon, il faut bien le dire, adieu.

13/02/19 [ TALONS ] Tu auras des jambes, mais plus de voix. Et chaque pas sera comme un coup de poignard, petite sirène. Les grandes douleurs seront muettes, ahahahah. À la fin, on coupe les pieds de la jeune fille épuisée, faute de pouvoir en ôter les souliers du diable. Ultra solution. Les talons sont fragiles, Achille, allez de l’avant. Là où ça tombe sans tomber dedans. Enfin, pas avant l’heure.

12/02/19 [ REMARQUÉ ] Marqué et remarqué. Au fer rouge, d’une croix blanche, tracée au sang de belette — faute de mieux –. Je vous avais remarqué, choisi entre tous, et j’avais discrètement appliqué ma petite marque à la pointe de mes yeux, comme on donne un coup de canif pour signaler pour sien en objet en métal — un pot d’étain –, comme on trace un signe à la craie dans un dos brechtien, comme on colle une vignette rouge sur une œuvre d’art. Marqué, remarqué et dix de der. Le QK entrelacé de fleurs de lys des Quimper-Karadec rougit sur le cul. #lavieparisienne

11/02/19 [ LIMACE ] – Elle nous trompait ! – Ça pourrait être plus pénible à dire ? – Elle nous trompait … – Comme si chaque mot était une limace dans votre bouche ? – … – Merci.

10/02/19 [ ARÉNOPHILE ] Elle a toujours eu un grain ça fait le vide autour d’elle un grain de chaque Tous les déserts du monde pris dans la doublure de son cache-poussière

09/02/19 [ PICKPOCKET ] C’est indolore. Et puis quelque chose n’est plus là. Comme si on l’avait égarée… dans une chambre de la taille de la ville, ou du monde.

08/02/19 [ SOCQUETTE ] Un tout petit enfant noir essaie d’enfiler comme un grand sa socquette sale. Tout aussi consciencieusement, les longs ongles rouges de sa mère pianotent sur son téléphone. Il est extraordinairement habile, mais ça ne suffit pas. Elle est ordinairement indifférente, mais ça ne suffit pas non plus. Quand la vente ambulante immobilisée sera accessible, je prendrai deux cafés allongés.

07/02/19 [ BAIN ] Chacun des interprètes Bagouet a été tour à tour plongé dans un “bain” qui l’a imprégné d’une “matière première”, sorte d’état postural de base, commun à tous et à toutes. Victor caresse d’un mot emprunté notre impuissance bienheureuse à nommer ce qui nous est arrivé, ces derniers mois, ces dernières années, au Sérail, au Café, tout ce à quoi nous avons travaillé. Comment le dire ? Non. Comment en parler. Comment le savoir, avec un sourire.

06/02/19 [ MODE ] Nous retravaillerons ensemble : les femmes sont à la mode en ce moment. Amusant de voir des hommes transformés en fashion victimes institutionnelles. Il nous faut absolument cette tenue — en peau humaine–, sinon, de quoi aurons-nous l’air ? Il est suave de regarder un bateau couler quand on est sur la rive. J’aime cette phrase de Sénèque. Tout aussi suave, le spectacle de ceux qui se retrouvent à promouvoir des droits dont ils sont persuadés qu’ils les dépossèdent, non pas des leurs, mais de leur pouvoir, de leur moyens. Quelle ambiguïté dans leurs signes ! Quelle maîtrise de l’obsolescence programmée de leurs gestes ! Gestes symboliques… au point de n’être aucunement une action. Dans une mode, qui investira plus d’une saison ? Au triste son de ces déclarations, bêtement violentes, je me sens très hiver-hiver, sur ma rive.

05/02/19 [ MILONGA ] Tu lis le texte un fois. Tu caches le texte et tu joues la scène. Une fois. Ce qui reste. Et puis tu relis le texte une nouvelle fois. Tu rejoues la scène… Et ainsi de suite, jusqu’au par coeur. Ils appellent ça faire une Milonga. Ah. Toutes ces choses familières, éprouvées, pratiquées qui un jour se retrouvent flanquées d’un nom ( autre ). Un collectif, la transversalité, le vivre-ensemble, les bars à manger… Mais j’aime bien Milonga. Et puis on a bien rit pendant la répétition.

04/02/19 [ PHRASER ] Boire du noir du bout des lèvres qui se brisent. Phraser la Vie Parisienne, broyer du texte à remettre là. Enfiler de longs tunnels enténébrés de verbes et de noms, jusqu’au bleu de ciel, qui n’est pas le bleu du ciel, mais son papier peint raffiné.

03/02/19 [ CHANCE ] Les Hobbits sont sauvés in extremis par l’arrivée des sécessionnistes du Rohan. L’adolescente râle, — comme d’habitude… ils ont toujours de la chance –. Dans sa bouche, ça sonne comme une injustice, une invraisemblance… Et pourtant, elle et moi, nous connaissons la chance. Nous sommes nées dans un pays où les filles ne sont pas jetées à la poubelle à la naissance, dans un pays où le travail des enfants est interdit, dans une famille où l’on n’a pas fait commerce de nous… et je ne parle de tous les miracles invisibles ou presque, cette fois où nous avons traversé la rue distraite par notre livre et où la voiture a pilé, cette fois où la maladie — la vieille servante de la mort — a pris la sente bégnine au lieu de la route tragique, laissant aux médecins la possibilité de faire leur travail… La chance et la mort tutoient nos possibles dans une conversation ininterrompue, elles tiennent leur place dans chaque quadrille. Aussi justes et injustes avec nous qu’avec les petites créatures aux pieds poilus.

02/02/19 [ ÉPANORTHOSE ] J’ai toujours été mal à l’aise avec les gens qui nomment les figures de styles. — Ah oui, ce ne serait pas une litote / asyndète / prétérition… ? — réflexion toujours faite sur un petit ton… Je parle, d’une chose, vivante, essentielle, de la lune, j’utilise une figure de style pour en parler et on regarde mon doigt. Tuant. Tuant le désir de parler. Ça doit venir du judo. Ceux qui savaient par coeur le nom des prises et moi qui étouffais sous leur poids. Il y a prescription. Pour épanorthose, c’est différent : je l’ai appris en lisant Ultra-Proust de Nathalie Quintane que j’aime sans la connaître, mais pour de bon. Dans une note en bas de page elle explique : c’est une figure de style qui consiste à immédiatement corriger ce que l’on vient d’écrire, par exemple : “ Ta baraque, je veux dire, ta propriété ”. Vous comprenez maintenant. Pourquoi je l’aime.

01/02/19 [ MOSAÏQUE ] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits ( hors ) du Sérail, un ami m’a offert ce mot. À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude.

31/01/19 [ EMPUISSANCEMENT ] “Un centimètre carré de bleu n’est pas aussi bleu qu’un mètre carré du même bleu “, rappelait justement Matisse à Aragon. L’empowerment,chéri des communiquant.e.s trempe les femmes dans la potion magique, pour en faire des Wonder Woman à petit short d’or. Je lui préfère l’empuissancement. Il met mathématiquement les femmes au carré, rendant leur bleu plus ostensiblement bleu. Il ne dit pas mieux, mais plus, pas magie, mais surface, quantité. La juste proportion pour cette minorité qui compte la moitié de la population mondiale.

30/01/19 [ FRANGIPANE ] Sous les ciels et les lustres rase-képis, le Général ( croix de bois ) croix de fer, nous le jure : le marathon de la frangipane est bientôt terminé. Comme il fait le bilan de “ l’année 1918-2018 ”, faut-il en croire ses croix, ou bien faire une croix sur ses choix ? Un autre aura la fève et la haute couronne dorée — Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent –. Alors, en considérant ce sac à blagues de Général blanchit sous le harnais et médaillé comme LE sauveur, on se demande : a-t-il donc donné et hasardé tout ce qu’il avait ?

29/01/19 [ VERMILLON ] Dans la journée malvoyante du ciel neigeux sale de la ville, un manteau vermillon. Kermès d’un instant. Combien d’hivers écoulés depuis que cette couleur a été à la mode ? Le souvenir d’une marinière très douce bat des ailes une seconde contre ma joue. Très vite plus rien que le mur de froid blafard.

28/01/19 [ CROISSANT ] Les élèves sont partis pour la lune Les chinois.e.s sont partis sur la lune Tout au bout du grand cimetière Que je longe à la nuit Les tombes sont ornées d’un croissant d’or

27/01/19 [ DIMANCHE ] Dans sa forme divine — le repos –, le dimanche tombe usuellement la semaine des quatre jeudis. Il en est ainsi depuis que l’organisation du temps n’est plus l’affaire de Julien ni de Grégoire. Par un jeu de dupes, la Mauvaise Conscience a accédé à ce poste. Sous le joug du principe de Peter, elle ne prend que de rares vacances, où elle se dévore elle-même dans un centre de thalassothérapie mal isolé. Elle y rêve, avec Sysiphe et Prométhée, à la fin de l’échéance sans cesse renouvelée. Elle regrette l’intelligence magistrale qui régnait aux temps de Julien et Grégoire, qui a su faire mourir Cervantès et Shakespeare le 26 avril 1616, en dépit de leur calendriers divergents.

26/01/19 [ EAUX TROUBLES ] Les aléas de l’opérette font succéder à l’année pontévédrine, une année brésilienne. Après avoir passer des mois à s’interroger sur la crise grecque, les élèves ravi.e.s vont naviguer entre le fleuve aux crocodiles de la présidence de Bolsonaro et la France antarctique à bord de leur coquille de noix : le ” Charles Trénet “.

25/01/19 [ BUBBLE-GUM ] Il y avait un agréable parfum de Malabar fraise dans le garage.C’était une surprise renouvelée, chaque fois que j’allais y chercher du bois. Je sentais sous mes dents la résistance costaude de l’épaisseur du chewing-gum un peu froid, la musculature de ma petite mâchoire en CP… Une jeune femme en visite vient de crever la bulle de mes illusions : comme elle s’extasiait sur l’odeur de l’entrée de la maison, je l’ai invitée à une visite impromptue du garage. Elle a pressé sa main mouflée sur son nez et sa grimace dégoûtée a laissé mon Malabar KO : dans le garage, ça sent la pisse de chat.

24/01/19 [ TAIE ]
Sur les taies repose
Le silence du sommeil
Ses ronflements eux
Emplissent tout l’espace
Mars grince des dents
Jupiter a tué le clin de ses paupières
Par inadvertance et parricide
Sur la face cachée de la lune
Blanche fesse de Venus
Le lapin frotte sa joue pelucheuse
Et soupire d’aise

23/01/19 [ ÉQUIPÉE ] Il neigera fréquemment. Nous serons emportés par des blizzards impossibles. Nous n’arriverons pas au bout de nos périples. Nous travaillerons dans des trains. Tout sera blanc autour de nous. Novitchok saisira simultanément des compte-rendus et de bouleversants éclairs de poèmes informels. Chapka en tête, nous pousserons des autos avec enthousiasme sur des routes barrées par des camions sans queue ni tête. Ou nous patienterons dans des bus bulgares en attendant qu’ils se désengagent à l’aube — le lapin bleu proposera de leur jeter un saut d’eau, pour ne pas être en retard –. Nous verrons des flamands roses dans le ciel au lieu de vaches dans les champs — mais l’allure du train rendra tout délicatement incertain, en sorte que jamais nous ne nous froisserons –. Je me souviendrai des histoires des uns et des autres, mais pas forcément exactement — lettre au lieu de dessin –, mais grâce à l’effort de tous, le monde y trouvera son conte. Et quoi encore? Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique. C’est toi qui dit ça ? Non, c’est toi, plus tard.

22/01/19 [ GENRE ] Le chantier est immense, je me décourage souvent, autant que je m’engage. Les chiffres sont toujours trop mauvais pour dire égal.e même à peu près. Même à trois vaches près. Je sais comme on me parlerait si j’étais un homme ( je serais capitaine d’un bateau vert et blanc, ce qui facilite le commerce ). Je ne peux plus ne pas le savoir. C’est une misère de trop bien voir : ça éblouit et puis, le noir. Mais au fond du puit, où je suis sotte, on m’envoie la corde, non pour me pendre, pour me reprendre. En trois ho ! hisse ! que voilà, me revoilà. Déboutée mais debout. Au matin, un estimé collègue remarque qu’on ne peut plus enseigner comme avant, comme il y a 15 ans, sans faire cas du genre, sans travailler à la visibilité de ce qui est si facilement soluble dans le patriarcat. Et comment parler de ce XIXè Siècle, et du Romantisme, où seules ont survécu — et survivre, ce n’est pas vivre — celles qui avaient un couteau entre les dents ? Nous ne savons pas, mais pas encore, pas très bien. La question se pose cependant, et ce qui n’était qu’une périphérie est devenu un prisme, au moins entre les murs de sa salle de cours. Quatre jeunes femmes vives et inspirées au déjeuner. Nous parlons de la Fin du Temps où elles m’ont invitée à les rejoindre et c’est une promenade de santé de les respirer. Leur force, et leurs révoltes, leur clairvoyance et leurs enthousiasmes; ces risques qu’elles courent, comme dans un champs. Le thé, en l’hôtel de Quimper-Karadec, la potacherie accueillante de mes élèves, parmi lesquel.le.s les femmes se comptent sur les doigts d’une main qui ne les aurait pas tous, remet les pendules à l’heure. Tout théâtre est travestissement, Frick c’est le Bottier et le Major et des choeurs de petites vieilles de la Violette de Narbonne, des assemblées de séminaristes ou des supporters de l’OM naissent sous leurs voix pas bégueules. Quand à Urbain, il pose déjà en Comtesse assez Régence.

21/01/19 [ CROCODILES ] Pour savoir lequel viser, observer l’écart entre les yeux : plus il est important, plus la bête est grosse. La nature sauvage de ce jeune ténor doux et dynamique originaire du Paraguay m’avait jusqu’ici échappé… mais cette année, il chante le Brésilien dans la Vie Parisienne et un pont inattendu se déploie entre la salle de cours de nos vies parisiennes et l’Amérique du Sud, par son truchement. 20/01/19 [ LÉGITIMITÉ ] Maintenant, Valjean, vous êtes libre. 19/01/19 [ FRANCHE ] Dans le cas d’une balle, sur les terres du Freischütz : affranchie de tout autorité à l’ordre naturel, vouée au diable. Ailleurs, ici, maintenant, également.

18/01/19 [ MITAINES ] La vie propre qui anime mes mitaines — mais à quoi bon ce “ S ” quand elles n’ont de cesse d’aller chacune son petit bonhomme de chemin ? — complique et enrichie la mienne. Rencontres, discussions, échanges, enquêtes, perplexité, retour d’où je me croyais partie… Sans compter sur mes doigts les innombrables efforts de mémoires pour retracer mes pas dans le but de recouvrir mes mains… Je refuse de croire dans l’étymologie qui donne “ gifle, injure ” pour mitaine : croque, croque, mon amy ceste mitaine Nous faisons corps, au contraire, elles et moi, pour la jouer fine avec le Croque-mitaines jusqu’au printemps. Enfin, j’espère qu’elles s’en rendent compte, où elles finiront comme le chaperon.

17/01/19 [ COURTOISIE ] – Mesdames et messieurs… – Oui ? – Un incident sur la ligne 11 retarde actuellement les trains sur cette ligne – C’est pas grave. – Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour ce désagrément. – C’est rien je vous dis. Sortie 4 chemins, un monsieur courtois avec la voix off. Je me demande s’il en entend d’autres qui ne me parviendraient pas… Je pense à la douleur provoquée par l’ostéo, plus tôt dans la journée, qui s’est si agréablement substituée à celle qui était l’objet du rendez-vous… Lui aussi m’a prévenue et j’ai répondu, de bonne foi, que ce n’était pas grave.

16/01/19 [ TRISTES ] Elles sont tristes les marquises. Tristes comme dans la chair et triste hélas et j’ai lu tous les livres.. Tristes comme pas baisantes. Tristes comme un repas triste : incolore, inodore et sans saveur. Et la compassion tu l’écris sur un papier dont tu fais une petite boulette pour amuser leur chat. Qu’elles soient tristes de nous voir fuyant leurs salons, ne change rien à l’affaire.

15/01/19 [ SOUFFLE ] Ce mouvement si léger qui soulève la toile peinte d’un bateau quand Osmin ouvre les portes du Sérail en réponse au mot : Sésame ! Ce soupir de sirocco de moi seule audible après le dernier accord, quand tous les bras se lèvent vers le ciel invisible. 14/01/19 [ SEMBLANT ] Dans le délai qui nous était imparti et comme il l’avait précédemment stipulé par écrit, il a fait semblant de faire de la lumière et j’ai fait semblant de faire de la mise en scène. Cependant, la présence d’une lampe d’architecte d’exceptionnelle facture et la solidité des liens de rires et de vieux papiers au sein du Bureau Européen des Chimères, ont fait de l’abandon du soldat Harold un moment non dénué de romantisme.

13/01/19 [ INCONSISTANTE ] Car telle je me sentais hier, oui, ectoplasmique de fatigue, à peine un contour, une fantomatique fourmi d’un minimètre avec trop de chapeaux sur la tête… Et plutôt que de démentir avec une véhémence louche, un ami du dimanche — le même qui avait apporté, la semaine dernière, le bouquet du fréquentatif — me rappela que c’était là notre nature première : These our actors, As I foretold you, were all spirits, and Are melted into air, into thin air: And like the baseless fabric of this vision, The cloud-capp’d tow’rs, the gorgeous palaces, The solemn temples, the great globe itself, Yea, all which it inherit, shall dissolve, And, like this insubstantial pageant faded, Leave not a rack behind. We are such stuff As dreams are made on; and our little life Is rounded with a sleep. Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air, en air subtil ; et, pareils à l’édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu’il reçoit de la succession des temps ; et comme s’est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d’un sommeil.

12/01/19 [ RÔDER ] Deux verbes, un chapeau de différence, des années de malentendus. [ Rôder ] : Errer, flâner sans but, au hasard… et [ Roder ] : User, polir une pièce par frottement afin qu’elle s’adapte parfaitement à une autre pièce. Mettre progressivement au point ou à l’épreuve, acquérir une expérience dans un domaine. Roder est le mot le plus récent. En perdant son chapeau, il est devenu tout technique, tout carré clair net et précis. Mais bien avant lui, on pouvait librement rodder un endroit : le parcourir à l’aventure… Il est fréquent et souhaitable de faire des rôdages dans le milieu du spectacle. J’obtiens cette orthographe à l’accent circonflexe en me bataillant avec le correcteur… Pourtant, il s’agit bien de faire un bout de road avec quelques connaissances triées sur le volet et disponibles pour assister avant l’heure à ce que nous faisons. Il semble donc judicieux de garder la tête près du bonnet et de conserver son “ ^ ”. Comment en est-on venu à croire qu’il s’agissait pour ces âmes charitables de procéder à un rodage, de venir mécaniquement participer à l’ajustage des pièces… ? Comment une vision aussi rétrécie de se qui se passe dans ces moments d’échange particuliers est-elle devenue l’usage ? Comment ces spectateurs occasionnels ont-ils été amenés à croire qu’une autre expertise que celle d’être assis dans cette salle entrouverte était de rigueur ? Le rôdage, c’est le moment de la répétition sur scène avec des gens dans la salle. Leur présence donne une perception nouvelle du temps, de l’acte aux artistes. Et voilà. Dans le cas contraire, il y a de quoi manger son chapeau.

11/01/19 [ PARADIGME ] Nous sommes profs de français, nous faisons de la lecture à haute voix, mais quand un acteur lit à haute voix… Ce matin, quand Stéphane a lu… C’est tellement plus… profond… les mots… la profondeur ( geste de pelleteuse avec sa main, qui ramène le minerai à la surface ) … Quand il lit, on change de paradigme. Voilà. C’est ça. On change de paradigme. A dit ce jeune prof primesautier, tandis que nous faisions la 5ème mi-temps de leur semaine de PAF ( Prof Art Formation ? ) debout dans les ors du foyer du public. Dorénavant, nous appellerons ça un CAP ( Changement Artistique de Paradigme ).

10/01/19 [ BAIGNEUSE ] Un pli réalisé dans l’intérieur d’une manche trop longue. La manche d’une chemise en l’occurence, la chemise d’un des deux gardes du corps de Selim Bassa, pour être précise. Sans y prendre garde, je furète dans les définition d’À bras raccourcis, expression toujours associée à la lecture, chérie et répétée jusqu’à l’usure des reliures, d’Astérix. Synonyme, alors, du ridicule des hommes infatués de leurs petits pouvoirs. Mais la figure bonhomme du gros chef sur bouclier m’a induite en erreur… À bras Raccourcis : D’une manière non mesurée, de toute sa force, de toute son autorité ( cnrtl ). La prévenance de la costumière a dégagé notre garde du corps de la malédiction de n’être qu’un fier-à-bras, pour en faire un Rabalan. Le voilà remparré de sa baigneuse contre les Djinns qui flottent dans les coulisses du Sérail où il officie : Il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : “ Sorcier, je te rends le mal ”. — (Octave Mirbeau, Rabalan,)

09/01/19 [ NEIGE ] Depuis le début de cette entreprise — le Journal d’un Mot — je m’interroge : un nom — propre s’entend, de ceux qui souffrent mal, en tragédie, les liaisons — est-il un mot ? Et ce matin, — par un de ces longs sentiers sinueux que dessine librement l’Association des Idées, que ravinent les petits faits et qu’ombre les grands arbres — une réponse est arrivée ( Komorebi comme on dit ). Le poète Francis Catalano, dont les écrits météorologiques me touchent au coeur de l’hiver, m’a amicalement transmis l’intégralité de son recueil, enregistré par ces soins. En entendant sa voix, j’ai pensé à Normand Lalonde. Simplement parce que Normand Lalonde est un poète québécois. J’ai relayé son présent sur Une certaine dose de poésie et plusieurs commentaires sont venus laisser leurs traces dans cette neige. Plus tard, Francis Catalano a répondu en précisant : C’est ce qu’il fait aujourd’hui, à Montréal!… Il neigeait, et je pensais à Normand Lalonde qui n’est plus et qui apparait souvent dans mes propres écrits à son insu. À Normand Lalonde, qui est confondu avec l’ami très cher parti tôt du même mal que lui et tout aussi empreint de poésie. — Enfant le nez collé à la vitre du bar familial les jours d’innombrables flocons, je dit : C’est tout l’hiver qui tombe ! –. Quand nous mourrons, notre nom devient le mot de ce que nous étions.

08/01/19 [ VIENNE ] J’en reviens toujours là. Advienne que pourra, mais tout, justement, dans ce grand carrefour du milieu de l’Europe, qui n’est plus qu’une idée, une géographie qui taille la route à dos de taureau blanc.

07/01/19 [ OPÉRA ] Chose difficile à réaliser; chose excellente, oeuvre admirable, chef d’oeuvre. Faire Opéra : Gagner tout ce qu’il y a au jeu. Consiste le plus souvent aujourd’hui à amener un public silencieux assis dans le noir à s’intéresser 3h de rang à une oeuvre initialement conçue pour un public causant et pavanant sous les lustres et les ors, dans un raffut certain. Peut être avantageusement ingéré sous forme de gâteau ( deux couches de crème au beurre au café et une de ganache au chocolat, tout cela pris en sandwich entre des biscuits “ joconde ” punchés au sirop de café ).

06/01/19 [ FRÉQUENTATIF ] Lors d’une visite qu’on me rend, on m’apporte ce mot, un peu comme une boîte de chocolats : à l’intérieur, des chocolats, de formes et de parfums différents, emballés ou non, et le cas échéant, plusieurs couleurs de papier métallisé. On m’appâte avec le verbe penser, prétendument fréquentatif de pencher. Renseignement pris, c’est également le fréquentatif de peser, panser et pendre. Lourde déception en découvrant que fréquentatif fait référence à la fréquence et non à la visite épatante où il est apparu. Si ce n’était pas une boîte de chocolats, je pencherais pour un bouquet de fleurs très légèrement coruscantes.

05/01/19 [ RETROUVAILLES ] Dans certains cas, assez rares, le -re réussit à doubler la puissance merveilleuse de la trouvaille — ce trésor de l’île, ce dessin magique découvert au fond de la poche d’un manteau de deuxième main.

04/01/19 [ SIMPLICITÉ ] Dans l’amour, la simplicité vient par surcroit.

03/01/19 [ NOURICE ] La nourrice fuit. Je ne suis pas Phèdre. Je fais venir un plombier. Il note nourice sur le devis. Les plombiers manquent d’r dans tant d’eau. Il demeure pour moi la colombe du déluge. La nouvelle nourrice est de dur métal… Une Walkyrie-cantinière.

02/01/19 [ POST BAD ] Un mouvement nietzschéen par delà le bien et le mal, sorte de post-structuralisme de Mickaël Jackson. Sinon, beaucoup de bouches refaites et de lunettes sans verre pour cause de faux cils aggravés, prenant des poses de Saintes-Nitouches à 50 € la passe sur Instagram. Heureusement que j’ai appris de la même source à dire whatever avec mes doigts, ça dédommage. Je vais m’en tenir à ma version initiale.

01/01/19 [ GIRAFE ] J’avais déjà une blague avec deux girafes — les girafes à l’opéra, ça ne s’écrit pas, il faut entendre ça — et depuis la nouvelle année, une autre, — couic-couic la girafe, ça parle de soi, mais qu’il ne faut pas confondre avec couine-couine : la girafe Sophie –. Il y en a encore une, celle qu’on peigne. Girafe fait parti des mots rares, qu’on trouve plus facilement en Europe dans les livres pour enfants — qu’on accoutume à la rareté — que dans les conversations à la Sélecta des adultes — qui se sont fait au mauvais café et à l’échange de clichés –. Girafe tout le monde voit bien de quoi je parle — en tous cas chez les adultes qui peuvent y faire quelque chose — et pourtant bientôt, le mot sera définitivement privé de sa chose : cette bête improbable, à l’apparence chimèrique, long cou, tâches rouquines, chaussettes blanches, regard de star hollywoodienne des années trente… Dans une réserve du Kenya, deux personnes, croisées à un déjeuner chic, observe une trentaine de girafes pour mieux pouvoir les préserver, parce qu’en plus on s’est aperçu en essayant de les déplacer, pour repeupler l’Afrique en girafes, qu’on y comprenait strictement rien à ces animaux. Bref, ça fait 2 girafes à l’opéra, une couic-couic et Sophie, une à peigner et les 30 kenyanes : 35 girafes à ma connaissance. Tout ce qui manque, le langage le totémise.Mais il va falloir aiguiser nos langues de contes et de poèmes pour pouvoir dire choses aussi fantasques que girafe et être sinon cru.e.s du moins écouté.e.s. 3

31/12/18 [ HOAX ] Bestiole en plastique visqueux — non biodégradable, potentiellement cancérigène — affublé de longs bras et d’un tronc creux dans lequel on peut glisser un stylo, un doigt, une main jusqu’au coude… Ridicule et pourtant vaguement inquiétant, ressemblant en lointain cousin au bidule qui fait rire aux éclats Serge et Jane dans la 4L décapotable de Slogan. La chasse à l’hoax est devenu un sport ordinaire des dîners en famille, il y revient au galop, n’étant, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait une autre. Consternation de voir les siens se faire avoir jusqu’à l’hoax. Bel exemple de saison : la nouvelle année.

30/12/18 [ PAR EXEMPLE ] Cette toute petite fille dans le wagon, qui lorgnait mes tartines de truite fumée comme un chaton, voilà qu’elle dit : par exemple. Et je me demande quand ce système de troc a pu se mettre en action dans son jeune cerveau. Par exemple, le monde par équivalence. Et “ peut-être ” et “ si ” qui suffisent à la tenir dans une petite poigne.

29/12/18 [ SEMI-BOURGEOISE ] Pour parler d’une maison recelant des signes ostensibles de bourgeoisie ( hauts plafonds, moulures, parquet… ) mais en quelque sorte égarés dans un voisinage ou une petitesse qui lui refusent le titre de bourgeoise complète. Rien à voir avec cependant avec une dégénérescence consanguine, tout le contraire : un métissage joyeux.

28/12/18 [ RUDIMENTAIRE ] Parfois un mot vient sans qu’on l’ait sonné. Ce n’est pas le bon, mais il est là et aucun de meilleur ne se présente. Il a l’air de l’invité douteux . On appelle d’autres mots pour le job, on demande autour de soi : et toi tu dirais quoi pour dire… ? Pour dire la sensation d’un château fruste, un lieu où personne ne veut habiter, où on campe. D’autres mots sont proposés et c’est terrible parce qu’on s’est déjà attaché à rudimentaire, comme si c’était Rudy Mentère, un petit gars plein de bonne volonté, qui n’a pas rechigné devant la tâche, même s’il n’était pas vraiment taillé pour. Bref je l’ai gardé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, tellement ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague

27/12/18 [ DRAME ] Inutile en dehors des heures de bureau,( précise la femme de scène).

26/12/18 [ RATIONNEL ] De raison et pas de ration. Tristesse de ces petites bêtes étymologiques qu’on va chercher pour se tenir au plus juste. Une attitude rationnelle devient d’un coup la portion congrue de l’existence privée du rêve. Jusque là, Nelle, étant mon petit surnom d’enfant, la ration de Nelle ne pouvait être, elle, que de peu de raison. Une ration sans rationnement, sans ticket plus valable au-delà d’une limite ou alors pour jouer, avec la peur au ventre d’être dénoncée par la manifestation d’un petit dieu scrupuleux ( celui des bords du carrelage blanc, ou l’autre, des noirs ), mais sans les prendre trop au sérieux, tous les deux et les autres. Une ration double, de celles qui font les super-héroïnes de le fantaisie. Jour de deuil de vouloir toujours savoir… et ardoise magique du sens de l’enfance, effacée seulement en apparence.

25/12/18 [ MONTAGNE ] Je dirai désormais : aller aux montagnes. Le singulier n’a pas sa place dans cette assemblée.

24/12/18 [ INTRÉPIDE ] Le mot plein d’enthousiasme — y sonne un pas de claquettes et les sabots d’un cerf — pointe son nez à chaque évocation de ma jeunesse, comme dans l’aventure de la vieillesse de ma grand-mère.Tout petite déjà, j’étais intrépide sur la plage, puis en forêt, en patins, en voyages lointains… La Jeanne s’est faite, sur le tard, intrépide en appartement. “ Si on se couche, c’est terminé ”, cette formule à moins de 15 ans dans la bouche de mes grands-parents, mais moins latéralement, elle fait pour moi son office dès à présent, manière modeste du “ Adsum ! ” des Coufontaines. Pendant dissymétrique mais plein d’élégance de l’épitaphe que je m’administre de mon vivant : “ Se non è vero è bene trovato ”

23/12/18 [ AMERTUME ] L’histoire de l’homme qui avait la tête comme une orange. Il raconte son histoire à une passante dévorée de curiosité à son apparence : un génie délivré, trois vœux accordés. D’abord la fortune incommensurable. Ensuite l’amour indéfectible. Enfin… avoir une tête comme une orange. La blague laisse perplexe ( de celles que je préfère ), mais à bien y réfléchir, elle est tout à fait sage : l’amertume dans son dosage subtil, si nécessaire au goût. Pourquoi en avoir si peur ?

22/12/18 [ FAIRE-PART ] Une femme est morte. DENISE. Une vieille dame semble-t-elle à la lecture de l’avis de décès. Très convenable, l’avis. Rien n’y manque. Ni ses 4 enfants, ni ses 14 petits-enfants, ni ses 9 arrières-petits enfants. Croissez et multipliez. Pas de plaque ni de fleurs. On ne fait plus ça. Mais une petite ligne pour conclure dans toute cette solennité : elle a rejoint son mari DÉDÉ. In extremis, faire la part des choses.

21/12/18 [ AVERTISSEMENT ] Quelque chose de biblique s’était perdu dans ce mot, depuis qu’on avait pris un averto. Qu’est-ce qu’on avait fait au juste ? On avait gardé ses patins au pieds ? Séché un cours pour aller manifester contre Devaquet alors qu’on était pas encore au lycée — comme si ça n’allait pas finir par arriver — ? Et depuis, une femme avertie en valait deux et l’autre c’était une petite bonne au bord du renvoi à chaque fois que le mot se formulait dans la petite tête toute seule. Heureusement, le curé du village y a mis bon ordre en fracassant la sienne sur la glace. Il avait déjà eu un avertissement. Tout comme la femme énergique et pleine d’entrain qui fait tourner les lessives de la sacristie et les décorations de la liturgie. Ces deux-là ont eu des avertissements. Un ange a croisé leur route. Un brise-glace aurait mieux valu ? Pas sûre : le curé à la tête dure et qui dure. Dorénavant, j’entends entendre comme un chuchotis divins mes mésaventures nécessaires.

20/12/18 [ BONNET ] Par extension, nom préféré pour tout ce dont je me couvre la caboche. Bonnet est plein de bénignité et contient, en plus de mon crâne, la simplicité du benêt, de l’enfantin. Car la tête à protéger c’est la petite tête, celle qui n’a jamais grandi, dont la fontanelle s’est refermée si tard qu’elle a laissé entrer tous les esprits qui traînaient les couloirs et les parcs. Le bonnet me cache avec bénévolence du regard des dieux et autres curieux et tient au chaud mes pensées secrètes et si indépendantes qu’elles auraient cours sans moi si je n’y prenais pas garde. Hier, je l’ai perdu dans une voiture d’occasion. L’air très concerné du conducteur m’a tout de suite fait savoir qu’il connaissait, lui aussi, les multiples usages des bonnets, bien que rien dans la pauvre apparence du mien n’ait pu le renseigner. Il a d’ailleurs fait diligence pour m’informer qu’il l’avait retrouvé et proposait de me le renvoyer par la poste. J’irai le quérir en main propre, c’est plus responsable.

19/12/18 [ TABAC ] Un pot à tabac, sa rondeur, son utilité, son couvercle. Tourné à l’effigie d’un personnage, souvent masculin, avenant et rieur qui rappelle immanquablement Sganarelle dont la Tirade du Tabac se confond avec ses méfaits tchékhoviens dans un même nuage de fumée. La jovialité de l’objet, sa stabilité, l’artisanat de ses traits simples et expressifs sont autant de qualités qui peuvent faire choisir ” petit pot à tabac ” pour croquer une personne replète et appréciée. Là encore, on ajoute petit, pour dire notre affection, en oubliant que ce mot mignon était fait d’abord pour l’enfance. La robustesse et la rondeur de ce corps ramassé, émaillé, font oublier la fragilité de sa matière première, les fêlures et éclats de précédents méchants usages, maladresses et accidents… et la dangerosité toxique des plaisirs de ce dont on l’a rempli, le tabac, cette laisse pour sortir le chien à la promenade. Le couvercle cache à nos regards aussi bien le tabac que l’absence.

18/12/18 [ DELICATESSE ] Que la quintessence de subtilité du mot ne s’emploie que “ dans le style léger et familier ” avec l’expression ” Être en délicatesse “, ne laisse pas de m’étonner. La définition du Littré accentue mon trouble : “ Nous ne sommes pas brouillés, nous sommes en délicatesse, c’est-à-dire chacun de nous craint de manquer à sa propre dignité en faisant des avances à l’autre”… C’est pour moi l’exemple parfait de la situation sans plus de familiarité et d’un certain poids. Peut-être la clé de ce paradoxe se trouve-t-elle dans le remplacement du mot par un de ses synonymes, plus ou moins éloignés. Je risque de me retrouver dans une épicerie fine avec vous si vous ne prenez pas les mesures nécessaires au plus vite.

17/12/18 [ PERSONNEL ] Et non petit personnel, comme on l’avait — tête faible — appelé jusque là. Une rébellion qui lui vaut sans barguigner ce galon. Le personnel du Sérail. Voire le Personnel du Sérail.

16/12/18 [ SACRIFICE ] 30 ans plus tard, toujours rien compris au clip d’Elton John

15/12/18 [ CÉSARÉE ]

14/12/18 [ LIAISON ] L’après-midi. La porte est fermée sur le monde. À nouveau.

13/12/18 [ MÉTAPHORE ] — Quand on connait les codes, on peut enlever les petites roues. Nuit tombée au Carrefour City, la caissière pourtant débrouille ouvre des yeux ronds sur son jeune collègue. Un jeune. Sur son visage il porte l’Asie des îles. — Comme pour le vélo… c’est une métaphore… les petites roues qu’on ôte quand on sait faire le mouvement… c’est une métaphore ! Deux papillons siamois volent autour de son visage ravi.

Benoit Riou, François Bon, Tiers-Livre, Emmanuelle Cordoliani, Arsene Kuang, Sérail

Hors-Sérail | Vies brèves

Dans l’intérieur de l’habit du Pacha Selim, attendent cinquante lames. Il serait plus juste de dire qu’il garde cinquante triomphes contre son coeur. L’une et l’autre formule sont également inappropriées pourtant : le Tarot Mantegna, — dont jamais il ne sépare, dont sa vêture même est l’étui autant que le fourreau de son corps d’épée — le Tarot dit de Mantegna n’est pas un Tarot, et toutes les appellations relatives à ses cartes sont, par conséquent, usurpations, à peu près, faux-semblants … Le Mantegna ne sert à rien. Il est inopérant dans la divination de l’avenir, ou la divulgation des secrets. N’importe : la tentation de l’avenir s’est écoulée de Selim avec le pus des blessures. Les cicatrices marquent la chair de son dos d’une croix blanche, qui l’inscrit dans le présent irrémédiable. Le Mantegna n’est pas non plus un jeu. Mais il y a beau temps que le Pacha se contente de regarder les joueurs jouer et d’encaisser leurs pertes dans le tiroir sans fond du Gardien du Chiffre. Il souffre parfois la société d’une seule personne, dans la partie unique d’un jeu où les pièces, pourtant différentes initialement dans leur forme et leur mouvement sont remplacées par des noyaux d’olives. Cette condition n’étant pas discutable, et la réputation du Pacha, effroyable, rare sont ceux qui s’y risquent. Selim ne mise lui-même jamais d’argent — sauf avec les petits enfants qui le plument dans sa perplexité — . Les parties aux noyaux d’olives sont autrement intéressées et leurs enjeux, déraisonnablement élevés. On ne compte qu’une exception à cette règle des jeux : la partie dont le nombre de manches ressemble à un 8 alangui et qu’il dispute sans discontinuer avec la Constance — comme il nomme l’odalisque changeante qui coupe son cœur en deux — et dont les coups peuvent être espacés de plusieurs jours, mois, années.
Le Mantegna, faux jusqu’à son nom, ravit Selim, le tient dans la permanence du Sérail, où qu’il soit, quoiqu’il fasse. Deux fois l’an, il dispose les arcanes devant Osmin, toutes les cinquante, fraction d’une armée invincible, en ordre de bataille. Quand la dernière arcane est posée, il revient à la première — les manches de sa chemise blanche, largement retroussées, dégageant ses poignets — et la retourne face contre le tapis, d’un geste serpentin de prestidigitateur. Il sourit, le Pacha et son géant mordille sa moustache. Osmin est doté d’une mémoire respectable, mais il manque de méthode et il aime l’alcool. À chaque fois, il croit retenir cinq figures, il en oublie deux, une revient inopinément d’une fois précédente. Chargé de cette commande fragile comme feuilles de physalis, il prend la route incertaine qui mène au Marché des Vacillantes.
Selim a dû évoquer le Mantegna en trois occasions — il ne l’appelle jamais par ce nom d’imposture, il n’en parle pas non plus autrement. Dans les cas d’extrême nécessité, il désigne de l’index de la main droite la poche de son habit, et il murmure , comme s’il avait peur de réveiller une de ses figures. Ce faisant, il montre son coeur —. Il a été contraint de le prononcer à voix haute, ce nom de carnaval, pour entrer en possession de l’objet. Nécessité fait loi. Un jeune homme chinois, très élégant, l’avait engagé pour recouvrer la somme nécessaire à ce qui nous semblerait d’extravagants débours vestimentaires en Europe. Lourdement endetté auprès d’un chineur d’un genre très particulier, — pour un manteau —, il n’avait eu d’autre choix que de se défaire du jeu. Le dandy affirmait qu’il était l’original des Estate. Mantegna de la série E. Et l’âge vénérable des cartes, la facture de leur gravure et la puissance de leur ensemble n’auraient pu échapper au plus novice des prêteurs. Il y eut des âmes naïves pour croire qu’il avait voulu acquérir ce manteau somptuaire pour paraître au mariage forcé qui le rappelait en Orient. Il mourut des poumons quelques mois après ses noces, fauché en pleine jeunesse par une vieillotte maladie d’opéra. — En Chine, les acteurs ont conservé l’habitude d’incarner indifféremment les hommes et les femmes et l’on raconte que le dandy s’était un jour montré une Cendrillon bouleversante devant quelques occidentaux subjugués à jamais par la pureté de cette vision — . Conformément à sa volonté, consignée par écrit auprès d’un notaire français, on l’avait enterré dans le manteau, sans boîte, à même la terre de ses ancêtres. Avec un chapeau melon, qu’il avait ramené très banalement de Londres et ses chaussures de Monsieur Parfait. Jamais de sa vie il n’était venu au Sérail, mais en plusieurs occasions son visage s’est superposé à celui d’Arsène, le fleuriste. Une fois, il liait ensemble asphodèles et amarantes. Une autre, il regardait — un oeil de lumière, un oeil d’ombre — le numéro de la robe-cage depuis la coulisse. Selim ne l’avait jamais rencontré de son vivant, mais il le reconnaissait à chaque fois que la vie les mettait en présence l’un de l’autre, depuis qu’il était mort. Fréquemment, au sortir des ascenseurs d’hôtels de luxe de la vieille Europe.
Je veux le jeu. L’usurière était borgne et faisait mine d’être sourde. Selim Bassa avait dû préciser : le Mantegna. Il est très cher… Elle était tranchante sur les T. Je suis très riche. Elle souriait comme les gouvernantes avec les petits enfants menteurs : Il ne s’agit pas de cela. Sur son visage ridé et pâle, le cache-oeil noir faisait l’effet d’une porte ouverte sur un couloir sombre… ou du trou d’une serrure assez grande pour s’y engager à mi-corps… J’ai quelque chose que vous désirez. La présomption de Selim éclaira le visage de la femme d’un sourire doux : si seulement…Si, vraiment : j’ai quelque chose que vous désirez… savoir. Son oeil unique brilla d’un éclat d’or.
Selim avait parlé tout un jour et toute une nuit. Osmin gardait la porte de l’échoppe, effrayant les passants curieux des trésors de la vitrine et les joueurs aux abois, pressés d’engager leur dernier bien pour un ultime coup de dés. Il raconta à l’usurière, sans omettre le moindre détail, ce que cet oeil, qu’on lui avait pris dans sa cinquième année, avait vu depuis. Combien puissant et mauvais il était devenu. Craint de celui-là même qui l’avait énucléée. Comment il avait cru ainsi pouvoir échapper à la malédiction des yeux vairons de cette petite fille du déshonneur. Allant jusqu’à ambitionner d’en détourner le cours à son avantage en conservant l’œil d’émeraude dans un petit flacon, qu’il gardait autour de son cou. Il s’est très lourdement trompé… L’oeil de l’usurière fixait déjà un autre horizon.
Le jeu était entré en possession de Selim. Il s’était substitué à sa mémoire du présent.  Au Sérail, les fonctions demeuraient inchangés, et leur exercice transformait à ce point ceux et celles qui les endossaient que tôt ou tard, leur allégorie les touchait de l’aile. Grâce aux arcanes, Selim pouvait retrouver chacun des visages qui s’y était succédé. Mais bientôt, il s’aperçu que certains rôles n’avaient pas encore été joués, les cartes appelaient leur joueur, leur joueuse. Sa curiosité grandissait. Selim attendait, l’oeil grand ouvert. Mais deux fois l’an, à bout de patience, il bousculait le hasard et Osmin partait pour le Marché des vacillantes.

Ciel, poème, poésie, Emmanuelle Cordoliani

La préférence

Ce que tu aimes
Ce n’est pas le ciel des merveilleux nuages
au-dessus de cette ville
C’est le ciel

Ce que tu aimes
Ce n’est pas la lumière qui dore les illustres bâtiments
dans cette ville
C’est la lumière

Ton temps est venu :
Prends les ciels, l’or et la lumière
Et va-t’en loin
Là ou demeure ton amour

Vie parisienne, Comédie, Tragédie, Emmanuelle Cordoliani, Bobinet, Gardefeu, Offenbach, Metella

Écoles / Être drôle ( Vie Parisienne )

Nous répétons depuis quelques semaines La Vie parisienne d’Offenbach. Un élève me dit pendant une répétition : En fait, il ne faut pas chercher à faire rire. Sur le moment, j’ai un geste d’impuissance. Son épiphanie méritait mieux que ça.
Techniquement, nous ne pouvons pas chercher à faire rire, parce que nous n’avons pas le temps de faire ça. Dans la comédie, où tout va si vite, où les calamités pleuvent sur les protagonistes, il n’y a rien à faire, qu’à se laisser porter, traverser par ce flot. L’image terriblement amusante d’un personnage qui essaie de colmater une fuite avec sa main, puis ses mains, puis ses pieds, et sa tête. Le héros tragique, lui, attend le Sort, il lui offre son poitrail dénudé, tout en courage ou en soumission. Le personnage comique ne reconnait pas d’autorité supérieure pour présider à son destin — le mot d’ailleurs le ferait rire comme une sottise ou un trait d’esprit — à part, éventuellement, la faute-à-pas-d’chance, cousine de province du Fatum, et il aggrave son cas à chaque pas. Avec obstination, talent, science. En lieu et place d’un meurtre, d’un inceste, d’un cannibalisme… le personnage comique a une idée à la con, à laquelle rien ne le contraint. Cette idée va faire rire. Et le point d’honneur que le personnage comique va mettre à la suivre jusqu’au bout. Donc, il n’y a rien à jouer, à part la détermination de l’amener à son terme, alors que dès le départ elle lui semble formidablement mauvaise. Ou pour le moins douteuse. J’aime particulièrement la représentation sur le théâtre de ce moment très humain où l’on fait exactement ce qu’il ne faut pas faire, non parce que les Dieux nous tiennent dans une ignorance cruelle, mais parce que nous ne voulons obstinément pas le savoir. Dans la vacuité de la vie de bâtons de chaises de Bobinet et de Gardefeu, la trahison de Metella est insupportable et pour combler le vide qu’elle ouvre, ils vont prendre la première idée à la con qui se présente. La trahison de Metella ? Enfin l’ infidélité, c’est-à-dire l’exercice de son métier de prostituée ( comme son nom l’indique ), qui rappellons-le consiste à gagner sa vie en couchant avec des hommes. On a tendance à considérer que si Metella n’offre pas d’exclusivité à Gardefeu, ou à Bobinet, c’est principalement pour fournir un prétexte au livret, et par extension à l’oeuvre. Un prétexte pour faire rire, sans nul doute. Pourtant, si on considère la condition des courtisanes au XIXè comme de nos jours, force est de constater que ce n’est pas un métier d’avenir et que le présent y est fort court. Metella, si par un hasard proprement extraordinaire, elle échappait à la tuberculose, à la vérole et à la syphillis, aux avortements et aux violences fantaisistes de certains de ses clients, n’a pas dix ans pour se faire un bas de laine, dans une ville où elle doit mener grand train pour rester la perle des maitresses. Où trouver le temps de chercher à faire rire quand on est prise dans cette course à l’abîme et que le peu de temps que nous laisse les répétitions est consacré à la lecture attentive de Grandeur et Misères des Courtisanes de Balzac ? D’autant que tout ça n’empêche pas le sentiment. Une scène de rupture reste une scène de rupture, avec sa médiocrité, son amertume, son reviens-y, sa rage, bref : sa violence. Devoir admettre qu’on n’a plus les moyens de paraître au bras d’une femme convoitée de tous, qu’on est plus que ce gandin / Qui, plein de chic, mais / indigent / Au fond de la loge se cache / Et dit, en mordant sa moustache /Où diable trouver de l’argent ? , c’est la honte ou l’angoisse. Comprendre que sous la tenue d’un domestique, d’un guide, on n’est pas même regardé par une femme qui autrement rougirait à l’énoncé de votre nom, quel bûcher pour la Vanité. Alors on peut toujours chercher à jouer l’encanaillement général sous prétexte de légèreté, oublier qu’Offenbach était le seul compositeur français joué en URSS tant on estimait sa satyre sociale, sa critique du capitalisme. On peut toujours chercher à faire rire. Mais je professe qu’il vaut accepter d’ être drôle. Drôle comme disent nos voisins Belges. Drôle, étrange, inquiété, loin de chez soi, l’acteur et le personnage, sans filet, fétu de rien sur la Seine en crue.

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