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LE JOURNAL D’UN MOT [ an 2 ]

31/05 [ REMARQUABLE ]
Une petite route d’eau et de forêt, une maison indécelable. Tandis que nous embarquons des fauteuils Moustaches, qui mériteraient à eux seuls une entrée dans ce journal, de l’autre côté du portail, de la route et de la rivière, un arbre immense. Il n’était pas l’à l’instant d’avant, ou peut-être dormait-il, en tous cas, il ne disait rien et voilà qu’il m’appelle par un de mes noms secrets. Je m’enquiers du sien auprès de sa voisine, Madame Moustache, après m’être extasiée sur sa présence. Elle l’ignore, et s’en trouve fort penaude car ils ‘agit d’un arbre remarquable. Ce n’est en aucun cas son avis propre, même si elle y adhère totalement, mais une appellation officielle. Cet arbre est remarquable de notoriété publique et une plaque le prouve, devant quoi elle passe chaque jour sans la lire. Plus tard dans la soirée, je me dis que j’aimerais qu’on parle de moi ainsi après ma mort : c’était une arbre remarquable. Je n’imagine pas recevoir un tel honneur de mon vivant.

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30/05 [ INTRA-MUROS ]
Ne veux plus y aller, maman. Préfère les bords, les lisières, le dehors si vaste.

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29/05 [ PLAINTES ] Certains jours, elles affluent de toutes parts, blessées en tous sens. Aucune ne déborde, où je fuirais, non, elles prennent un ticket, envoient un bristol, patientent. Elles patientent, et ce simple mot frôle leur blues d’une ombre de blouse. La mienne est noire, grise, ou bleue, jamais blanche.C’est celle des institutrices, des cousettes, des industrieuses… Il ne faut jamais l’oublier. Certains jours, la Mort d’assied dans la salle d’attente de ce parloir. Elle est incognito et lointaine. Elle est là et toutes les plaintes font mine de l’ignorer. Ces jours-là, je n’ai pas de patience pour elles.

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28/05 [ IMMATÉRIELLE ] Un petit groupe de gens dans une salle striée du soleil de la fin d’après-midi. À tour de rôle, la parole est prise et rendue. Certaines personnes croient que le pianiste dans la pièce voisine met à mal leur concentration, mais c’est tout le contraire : il l’aiguise. C’est la question des 4 dimensions de l’oeuvre immatérielle qui les réunit là. Elle avait rendez-vous depuis des mois avec la petite troupe que ce petit groupe devient, un peu plus à chaque instant, au fur et à mesure que s’élabore, à l’intérieur du château, des salles de la taille d’un château.

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27/05 [ TOTEMS ] Un petit pingouin rouge en bois ayant fait une apparition dans ma maison, suite à la visite d’une amie, je le regarde en souriant. Il a un oeil d’or. Je souris. Comme à une vraie présence. J’ai remarqué l’hiver dernier, que je n’avais jamais vu autant d’ours blancs en vitrine, en décoration grandeur nature dans les villes que depuis que nous sommes les témoins pathétiques de leur disparition. Ces animaux-héros de notre enfance et de notre passé archaïque, qui supportaient nos fantasmes de force, de douceur et de pérennité — l’ours est mort !Vive l’ours — voilà qu’il se ne trouve même plus un coin de banquise pour sauver leurs culs magnifiques, et que les villes regorgent de leurs totems. L’espèce au gros cerveau, qui n’a de cesse de bavasser sur l’expérience ( manger un yaourt, conduire une voiture, partir en voyage, s’inscrire sur un site de rencontres… ) se satisfait assez bien de ses représentations mentales de la réalité, prouvant bien qu’elle confond encore, même à l’âge de la maturité, 390g de Matière douce en peluche, remplissage coton polyester,yeux et pieds brodés, et 600 kg de matière intensément vivante. Le petit pingouin de bois rouge à l’oeil d’or, Genii loci, avec un lapin de faïence jaune et un éléphant-théière de porcelaine bleue, me rappellent que la faim ramènera les vrais ours dans les villes. Il faudra bien alors faire face, et tout porte à croire que nous ne leur ferons pas meilleur accueil qu’aux hommes, aux femmes et aux enfants que nous aimons en principe et en photo.

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26/05 [ EUROPE ]
Devant le bureau de vote, il n’y avait que trois affichages. L’espace d’un instant, matinal et fulgurant : Dans la Nièvre, c’est comme ça, on a moins le choix. Et puis, revenue aux instances d’une élection à l’échelle nationale, commence à se dessiner un pays où resteraient seulement trois partis : le Front National*, les écolos et les animaux. La fiction reste à écrire. Je me plais à croire que les Écolos et les Animaux trouveront une prairie d’entente. Dedans le bureau de vote, plus de trente listes dont celle du parti pour l’Espéranto. Depuis le vote électronique, on ne me fait plus les yeux doux pour que je vienne dépouiller. Le parti des Sorcières et des Crânes qui grattent s’en désolent. Dehors, c’est une cour d’école avec des arbres, tordus d’avoir été trop escaladés, en vrai ou en rêve, derrière la vitre, par tous les temps. Un préau pour s’abriter de la pluie, dont le crépitement se fond dans les cris. Des nichoirs ici et là. Une marelle, qui nargue les élections. * J’ai continué à dire Raider, je ferai de même pour le FN : ces changements d’emballages sont des attrape-couillons de la première heure ( j’étais jeune quand les deux doigts coupe-faim ont disparus, mais déjà vigilante ).

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25/05 [ STYLE ]
Un type avec un physique d’indien d’Amazonie, en tenue légère de guerilleros dans un des trois Jardins de Bercy. Promenant en laisse un labrador crème, il ponctue régulièrement sa marche d’un : ” Déconnectez-le le connard, c’est un espion “. Tout le monde se retient de regarder alentours : nous ne sommes plus des enfants. J’ai rêvé en mon temps d’être agent secret. Aujourd’hui je dirais plutôt agente secrète en me bagarrant avec les conservateurs de tous poils ( surtout de ceux des autres ) et le correcteur d’orthographe qui partage le même crâne de plomb et le même manque d’imagination. Après un petit tour, Jo l’Indien revient se planter devant la cinémathèque et entonne une série de variations exclamatives au seul motif de : ” Ah ! Marcello Mastroianni ( ad lib ) “. Un peu plus tard, labrador lâché, nouvelle salve : ” Tu f’ras pas plus pire que ça dans ce domaine. Et comme la gare de Perpignan est le centre du monde, il est fou du chocolat Lanvin.” ( La marque ? Gérard ? ) Le rythme des apparitions évoque irrésistiblement les Exercices de Style de Queneau, mais j’ai à faire et m’en tiens là.

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Après un long séjour dans une forêt médiévale, voilà qu’il faut retourner en talons rouge au Grand Siècle. Les mésaventures que je fais subir à mon personnage principale semble devoir d’abord passer par moi : je pensais rentrer à la maison Classique, et je m’y trouve comme une biche dans un salon. D’aucun se perde en traduction, je me translate en confusion. Les métamorphoses sont à ce prix d’instabilité stylistique, faut croire.

24/05 [ DÉPEUPLÉ ] Il y a des lieux où les femmes ne sont pas citées. Elles ont pourtant le Droit de Cité, c’est écrit dans la loi, mais les clefs de la ville ne leur ont pas été données et les portes en demeurent closes. Je suis assise dans une salle de concert, dans le public il y a des hommes et des femmes, sur scène des musiciennes et des musiciens. Mais pas de compositrices au programme. Leur absence, quand on la voit trace en creux, un triste portrait de nous… où tout est dépeuplé.

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Sur mon répondeur une amie me dit que mon message — toujours populaire, inchangé depuis 1999 — vient encore de gagner en charme. Dans cette période étrange, l’occasion d’un fond sonore de rieurs et de rieuses dans une fête double sa valeur vintage. Appelez-moi si vous voulez vous souvenir.

23/05 [ BON GOÛT ]
Notion à caractère obsessionnel dans le monde de l’opéra, le plus souvent totalement oublieux de son aspect circonstanciel. Sorte de spray désodorisant-paralysant, qui résultera à terme en une agueusie généralisée où un empereur nu fera semblant de trouver goûteuses des mignardises faites de l’air fantôme d’une époque révolue. Il est possible que le public prétende depuis trop longtemps écouter un genre qui l’indiffère, puissions-nous ne pas arriver au moment où nous prétendrons le jouer.

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Mais ça a bon goût ! cri du cœur de l’enfant qui se voit retirer n’importe quoi de sa bouche, façon d’instinctothérapeute mineur croisé avec une autruche.
Mais c’est de bon goût ! ne se crie pas (encore) dans les maisons d’opéra, mais se pense si fort que ça couvre les voix, l’orchestre, l’action et les conversations au bar de l’entracte. On est passé de mineur à majeurs, c’est la seule différence pour moi.
Le bon goût.
Ce truc nous tuera.

22/05 [ ORALITÉ ] La grande maman terrible de la pensée humaine. Éradiquée par Gutenberg, ( enfin : amoindrie, questionnée, recoiffée… ) elle persiste aux forêts, heureusement performative : ne s’use que si l’on n’en parle pas.

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Je remarque simplement que ce mot a deux entrées en moins d’un semestre dans le Journal d’un Mot, qui lui est écrit. Un micro de Damoclès est suspendu par un fil au-dessus de mes écrits, dont il aura la peau — c’est à dire la livre de chair, avec tout son sang dedans — un jour prochain.

21/05 [ RATATINANT ] Comme le grand Cric me croque, la Parle peut tout ratatiner du geste si incroyable que les bras nous en étaient tombés, ratatiner sa beauté, réduire à néant son pas de côté, être ratatinante et n’être que cela, quand on remachine les bras pour tenir un stylo, qu’on râcle sa gorge pour en sortir une voix. Dans le désarroi de la fin d’une journée de parle, je convoque pourtant l’éventualité du noir sur blanc qui sauve du bruit sinon du néant. Les fatigues pèsent des tonnes. L’angoisse suinte de certains murs frais. Mais que faire d’autre que prendre dans mes bras le risque de tout ratatiner rater bousiller, en prenant bien soin de n’être pas pour lui, au moins, ratatinante, qu’il demeure un beau risque bien risqué, bien brûlant et bien terrible qui nous fasse frissonner jusque tard dans la vie.

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De ces mots de plus de deux syllabes, tout d’assonances et d’allitération dont on fait les formulettes-fées, auxquelles personne ne comprends rien mais qui empoignent chacun par le(s) sens. Ignorer le quart du début de la moitié d’une bobinette et tout des conjugaisons mystérieuses du verbe choir, n’a jamais empêché la porte de s’ouvrir sur la maison de la grand-mère. Les répétitions et les formulettes du conte se transmettent sans même qu’on y prenne garde, comme la peste et le rire et voilà, on en sait un bout, on le fait tourner dans sa bouche, et on le dit à voix haute quand l’occasion se représente et on est conteur à son tour.
Au lieu de se ratatiner comme poltron en fauteuil, l’auditoire est invité à titre personnel à se redresser pour assister à la fabrique du conte, à participer à la métamorphose des formulettes, à entendre son regard changer.

20/05/19 [ JARDIN ] L’école dont je parle, est un jardin, régi par une temporalité saisonnière mais également mystérieuse, aléatoire et impénétrable aux yeux mêmes de ceux et de celles qui ne l’ont pas quittée, qui y poussent toujours, en tuteurs des jeunes plants. Ces arbres se rencontrent rarement, mais leur racines se touchent et leur conversation des profondeurs ne connait pas l’interruption, quand bien même ils seraient partis en misère, comme on dit des oliviers abandonnés. Le vent passe à travers les arbres secs, il passe à travers les branches feuillues et se pique de saluer la persistance des autres. Toujours souffle, toujours son, toujours silence, toujours lumière.

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Une fois j’aurai vu
Chaque jour le jardin
Au printemps
N’en ai pas dit le quart
Dit le dixième même
De l’amour

– Ce matin, un nouvel oiseau, un pinson au jardin. Son chant se tortille comme un twist, twist, twist in the tree. Les bruits sont revenus en force dans la journée qui bientôt, demain peut-être, le recouvriront. Est-ce que mon oreille saura le retrouver là-dedans ? Et ne va-t-il pas tout simplement rendre son tablier de couleur ? Et tous les ailés chanteurs avec lui ? Cela peut paraître futile de s’inquiéter des petites voix qu’on n’entendra bientôt plus. Que craindre d’autre pourtant ?

19/05 [ HUCHE ]
Dans une maison digne de ce nom, on retrouve le mot huche en même temps que l’usage du pain qui dure sans durcir. Il est si hübsch, que huché sur le toit, on aurait envie de le hucher au monde oublieux qui a mangé son pain blanc sans en laisser une miette pour la mésange à tête noire qui traverse le jardinet.

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Deux mois sans que personne n’y huche et les oiseaux junglent comme en Amazonie dans la forêt de Mormal.

18/05 [ BINBIN ]
Géant de sa ville. Autrefois il mesurait 20m de haut, il était fier et farouche. Aujourd’hui c’est un grand enfant dont le bonnet bleu touche le tympan de Saint Nicolas.

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Quand Binbin, petit, faisait de la luge, il avait peur parfois, grisé par la vitesse, sur les remparts de 20m de haut du Quesnoy. C’était l’époque où il y avait encore de la neige pour noël et probablement une mandarine et un morceau de charbon avec.

17/05 [ CAUTION ]
La fraîcheur paie rubis sur l’ongle la lourde ardoise de l’aube.

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Tourner 7 fois sa langue dans la bouche :
S’acheter du temps.

Parfois perdre la trace de ce qu’on voulait dire et s’apercevoir que ça n’avait pas une si grande importance, voire que c’est mieux ainsi. Nous produisons des pensées et si nous produisons également des enfants, nous produisons en quantité largement supérieure des déchets.

S’apercevoir que même sans couper la parole — arrêtant net un décompte de jeu télévisé imaginaire en appuyant comme une brute sur un champignon invisible, qui ressemble drôlement à la mailloche des fêtes foraines sur laquelle il convient de frapper un grand coup pour démontrer, non sa puissance de réflexion, mais sa force musculaire. D’ailleurs, des versions anciennes de ces dynamomètres avait reçu le nom de “tête de turc”… — une conversation de qualité s’élabore, améliorée encore par la qualité de notre écoute, peut-être davantage que par l’irrépressible contribution verbale que nous comptions lui apporter.

Se souvenir que quelque chose d’une action doit être mise en œuvre (la tête c’est du corps, la cavité buccale et la langue également, leur proximité avec le cerveau est un indice…) qui transformera la réaction en pensée, en opinion, en avis renseigné par ces petits tours circonspects et dansants.

S’éviter de cautionner systématiquement par une façon de parler inappropriée, inexacte — celle qu’on justifiera par : Enfin vous me comprenez / Enfin vous voyez bien ce que je veux dire / Enfin c’est la même chose… oubliant allègrement que PERSONNE ne se comprend, que les relations humaines sont un vaste malentendu qui se passe et se termine plus ou moins bien — le contraire de ce qui nous importe.

16/05 [ DEUX SOEURS ]
Anh Mat porte à ma connaissance ce thé au goût de miel et de raisins comme un bol à mes lèvres. Le réconfort qu’il en attendait lui fait défaut, mais m’enveloppe. L’un et l’autre nous écrivons en ce moment laborieusement, nous semble-t-il. Pourtant ses mots sont comme deux soeurs pour moi. Anh Mat, cordonnier le plus mal chaussé, boitille dans la ville où ses nuit s’échouent. À ce rythme, au moins, je pourrai l’y suivre.

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Deux mois de mauvais thé. Ce n’est pas cher payé en terme de privation. Mais l’occasion de penser chaque jour aux râleurs tchékoviens qui pleurnichent à longueur d’acte sur le retard du samovar et de penser à mon vieil ami Stéphane Mercoyrol qui me dit, un an avant Nuit Debout qu’il a été voir les 3 Sœurs ou La Cérisaie et que c’est merveilleux, quand on y pense, ces gens qui se parlent sans pour cela partager un dîner ni même un verre de thé, puisqu’il n’en finit pas d’arriver — le thé, c’est le Godot des russes — et de penser à Anh Mat, qui parle si bien du thé que sa prose me tient lieu de produit de substitution. Mon arrière-arrière grand-mère tenait dans le placard de sa cuisine, grand comme une grotte, une boîte en fer blanc émaillée d’une frise de petites roses sur fond crème. C’était la boîte du chocolat. Son format est idéal pour pouvoir en sortir une grande tablette sans se râper les doigts contre les arêtes un peu vives. Mais il est arrivé un moment pendant la guerre, la deuxième, la mondiale, où il n’y avait plus de chocolat. La boîte demeurait. Avec parcimonie, mon grand-père Marcel, alors âgé d’une dizaine d’années, l’ouvrait tout de même, pour en respirer l’odeur. L’odeur du chocolat, du souvenir du chocolat et de l’absence du chocolat, dans une seule inspiration. Voilà au plus proche ce que je peux dire de l’écriture de mots et d’images d’Anh Mat, Cosaque des frontières, aux nuits échouées.
Je suis ces pensées, comme l’odeur en moi de la fleur d’oranger en ouvrant le paquet neuf et sa promesse, tandis que l’eau chauffe dans la bouilloire au long bec.

15/05 [ DÉJA-VU ] La même ville. Le même hôtel. Je sais à quelle table elle prend son petit déjeuner. Elle écrit un carnet de cuir. Un lointain commencement. Elle était la corde tendue d’un violon, en son for intérieur. Vibrante, saignante, en attente. Je mange le premier abricot de l’année. Maintenant, ce n’est plus l’hiver.

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Son anniversaire tombe à trois jours du mien. Dans une famille, ça fait beaucoup de gâteaux et de vœux d’un coup. Je préconise le mois d’anniversaire. Voire l’année.

14/05 [ FAUX ] — Tu ne peux pas prendre ça au sérieux. C’est faux ! — C’est faux mais ça existe tout de même à l’endroit où s’est écrit.

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Une certaine vérité, à petites doses, je vois dans leur yeux son effet. Je pense à ma consommation personnelle. À l’heure où il est question de se faire greffer des puces, je me demande si une lampe frontale ne suffirait pas. (Le miroir est un échec : la profusion de selfies montrent bien qu’on n’y voit rien).

13/05 [ MERVEILLEUX ] Une toute petite trompette annonce l’arrivée du roi.

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Une luciole sert de projecteur dans un scénario d’Emmanuelle Schelfhout.

12/05 [ RÉCRÉATION ]

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Un arbre dans la cour de l’école.

11/05 [ LIVRE ] J’entrais dans une librairie, l’air hagard et désespéré — de l’intérieur –, je parcourais les rayonnages à la recherche du volume qui me sauverait, d’un signe, d’une porte. Une fois — la traduction des Sonnets de Pétrarque par Yves Bonnefoy — ça avait même marché. Marché dans la rue, mes tourments-babioles sur pause, le hurlement de fond enterré au 6ème sous-sol dans sa cage solide, la vie seule coulait, fluide, pure, pur fluide dans mes veines, dans la ville. Le geste est devenu précis et sûr : je suis allée chercher Le Journal de Susanna Moodie là où il se trouvait, parce qu’il m’est nécessaire pour un travail encore flou mais certain. La magie est intacte. Elle ne tient pas au décorum du hasard. Elle tient au livre et à qui l’ouvre.

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La maison de l’âme : Etat Acceptable (sans commentaire)
Le culte moderne des dieux faitiches : Etat Très bon (ça crève les yeux)
T’es pas la seule à être morte : Etat Bon (avec un haussement d’épaules)
Invisibles orphelins : Etat Bon (à croire sur parole)
Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? : Etat Très bon (tu m’étonnes)

La commande n’est jamais arrivée. L’état de la maison de l’âme en a pris coup.

10/05 [ MINUTIER ] Local affecté au dépôt des archives notariales comptant plus de 125 ans de dates, afin d’assurer leur conservation effective et leur utilisation historique ( 1936 ) Aujourd’hui tout en un clic, croirait-on et c’est bien ce qui attriste Maître Cliquet. Il bat en retraite, mais à reculons, pour ne pas tourner le dos à ce grand monstre qui l’a transformé en numéro et nous aussi, bientôt. Il ne sera plus à l’étude pour le voir et l’avouer de son empreinte rétinienne. Il aura pris avec lui ce lourd cendrier de marbre rond sur le bord duquel un lion se penche, nommant une ultime heure de tranquillité, dans la pierre. J’aurais envie d’en retirer les stylos et d’y verser de l’eau pour qu’apparaisse le reflet du lion et l’ombre de Booz. La poésie, en dépit de l’écran, de la dématérialisation des minutes, trouve l’entrée dans un fin cahier rouge, que le Maître nous fait apporter à la lueur de l’intérêt qu’il voit briller dans les yeux de ce petit comité. Un cahier d’avant, quand on prenait le temps de nommer un à un toute la lignée des acquéreurs du bien, comme des Preux, autour de cette table ronde, nous lisons à voix hautes les noms, tirant ce fil d’Ariane… Une minute n’est pas un clic. Les êtres humains aiment les histoires. Les maisons sont importantes avec les histoires qu’elles abritent, qu’elles renferment, qu’elles contiennent. Il faut réveiller ces Belles-au-Bois-Dormant. Voir la statue qui est prise dans leurs pierre. Je fais ici le serment du Minutier, avec Maître Cliquet et deux témoins, qui ne s’en sont pas encore vraiment avisé.

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Un an plus tard, le Serment du Minutier tient encore. Passant devant une boîte de nuit — l’AgOrA, dont le o a été remplacé par un omega –, qui devait être une salle de concert, qui devait être une église, mais rien n’est sûr, à part sa prochaine destination : 63 appartements et 67 places de parking — le différentiel est la porte ouverte sur les aventures sans nombre des copropriétés –, je m’avise que je n’ai pas encore revu Maître Cliquet, dont je m’étais promis de tirer les vers notariaux du nez pour… une recueil de poésie ? Une histoire de la ville à travers ses bâtiments privés ? Un guide pratique des changements de destinations immobiles et autres mutations ?… J’imagine un instant l’inviter à déjeuner, avant de me souvenir que nous ne déjeunons plus, pour un temps. Je remets encore une fois : le Serment du Minutier tiendra bien encore quelques mois.
Pendant ce temps, nous marchons dans les rues et certaines sont encore inconnues. Je reconnais ne pas les connaître au détail inoubliable d’une porte, à l’incongruité d’un nom de rue — ça se saurait encore si j’étais déjà passée par là… –.
La province me rend curieuse : chaque façade s’ouvre comme une maison de poupée, il y a mille histoires à savoir, à cancaner, à ne jamais trop bien connaître. Dans les grandes métropoles, mon désir se fige. Trop de possibles tue la possibilité de mon île et de sa gouvernance.
J’écrirai d’ici.
Enfant comme beaucoup, j’ai rêvé d’avoir été adoptée. Depuis, j’y travaille.

09/05 [ PROPRIOCEPTION ] Je ferme les yeux. Je sais exactement quelle est la position de mes membres. La magie est le plus souvent ignorée.

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Je me demande quels super-pouvoirs nous portons en gestation pendant ce confinement… Sont-ils subreptices ? Doivent-ils être considérés comme des tricheries en comparaison aux vrais super-pouvoirs, compte-tenu du cadre exceptionnel qui les aura vus s’éveiller ? Survivront-ils au déconfinement ? Hiberneront-ils dans le cas contraire, comme un virus dans le permafrost ? Et alors le réchauffement climatique pourra-t-il… Bref, quand je fermerai les yeux, pourrais-je savoir exactement où se trouvera celle qui n’aura pas été déconfinée ?

08/05 [ PROTO-PENSÉES ] Dans la forêt, particules dorées par un rai de lumière, elles vivent le temps et la manière des arbres et à terme deviennent et adviennent. Vaste ramification, entente de poignées de mains jamais desserrées et souples pourtant, racines et canopée. En ville, fugaces, rétives, froussardes et pressées, elles nous rappellent par éclair, la vie à vivre, tandis que nous la mourons, consciencieusement.

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Pendant la période où les nations du monde entier ployaient sous le triple joug du silence, des oiseaux et de la mort, personne ne pouvait plus passer à côté des proto-pensées qui se laissaient voir à l’air confiné des habitations barricadées. Suite à cette révélation, il y a fort à parier que dorénavant, les vivants du monde seront attentifs à leur existence dans l’air libre.

07/05 [ MAISON ] Lieu qui change la vie. Idéogramme habitable. Sujet. Niche. Nid. Terrier. Grotte. Mais pas cabane.

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Dans la maison qu’on ne pouvait plus quitter, il y avait :
celle où on ne pouvait pas aller, qui dormait dans sa grotte, comme une grosse bête calme et sûre,
celle qui est en gâteau pour de faux,
celle en sapin, où ma grand-mère repasse le linge blanc de l’éternité et qui a été vendue il y a longtemps pour mieux toujours m’appartenir,
celle qui s’appelle Notre Maison et qui n’est que d’une pièce pour 4 actrices et 3 acteurs, à laquelle de nombreux amis ont apporté de l’eau et du vin pour que je puisse en monter les murs,
et celle qu’on ne savait plus quitter, tant elle était inondée de lumière, qu’il fallait sans cesse écoper à la main heureuse.

06/05 [ PERSONNEL ] Le contraire de professionnel n’est pas forcément amateur.

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Comment le personnel est-il devenu chose publique ?
Pourquoi nous gargariser du mot passion alors même que nous sommes acteurs, actrices, actant et non subissant ? Notre choix est tout le contraire du choix de la passivité, pourquoi nous laissons nous y être crucifié.es ?
Qu’avons-nous besoin de ce vocable qui traîne sa croix quand il y en a tant d’autres, plus exacts, plus justes, plus singuliers ?
Pourquoi faudrait-il que nous parlions de plaisir ? Faut-il appeler de ce nom la puissante intimité qui se crée sur les plateaux, comme dans les ascensions longues et périlleuses ? Et alors pourquoi ne parlerions-nous pas également de nos déplaisirs, des rencontres manquées, des projets bâclés, par manque de rigueur, d’ambition artistique, de moyens, de respect… ? N’y a-t-il pas quelque chose de simplement pornographique dans cette position de ne communiquer que sur le plaisir de l’artiste ? Quelque chose vouée à la simulation et à la honte ?
Pourquoi ne pourrions-nous pas plutôt parler de ce dont nous avons l’art et les mots de l’expertise ? De ce geste qui vient au cœur de la contrainte, non parce que nous sommes demeurés des enfants, mais parce que nous travaillons chaque jour à l’être à nouveau, tout en payant un loyer et des impôts, parce que ce geste doit infailliblement venir et que l’artisanat seul assure de sa présence ?

Gardons notre cœur secret bien au chaud pour ceux et celles qui savent et souhaitent en prendre soin. Le soldat se mord les doigts une fois son petit violon vendu.

05/05 [ TESTAMENT ] Véritablement, je n’ai à léguer que des histoires. Comme la théière bleue, elles ne font que passer par moi. Elles ( se ) sont confiées à ma bonne garde, c’est à dire à la promesse tacite de les dire.

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Trois marrons dans mes poches
Les histoires, il faudra vite les dire à l’oreille avant de partir
Ah mais, je les ai déjà dites et redites
Passons à la vie
Si j’ai un oubli, il sera toujours temps de le réparer
Moi ou quelqu’un d’autre
Depuis un côté ou l’autre
Un ami qui se demande
De quel côté ça commence
Cette histoire de porte
Une amie qui fait du thé et se souvient
D’une théière bleue
Mais d’où ?
Deux amis qui regardent
Tout l’hiver tomber
Quelqu’un dit dans un rêve
Mais où donc l’ai-je rangé
Ce cigare invisible qu’elle m’avait donné
Un livre qui tombe ente leurs mains
On verra bien

04/05 [ POISSON ] Joseph Poisson était incapable de mentir. Il y a des livres que j’aurais aimé avoir écrits. Rien de bien mirobolant dans ce constat, mais ce qui m’intrigue, c’est qu’il y en a d’autres, que j’admire tout autant, voire davantage et qu’il m’indiffère de ne pas avoir écrits. Il est bien difficile de savoir pourquoi j’aurais aimé avoir écrits tous les livres de Nicolas Bouvier et notamment, le Poisson Scorpion, que j’ai lu avec une grande difficulté, peut-être parce qu’il relate une période particulièrement aride des voyages de Bouvier. L’impression gardée d’un survol, d’un oublie, mais non, le Poisson Scorpion persistait, quelque part, comme j’ai pu en rendre conte l’hiver dernier. Peut-être ces livres que j’aurais aimé avoir écrits, ai-je l’impression de les avoir pensés, de les avoir rêvés avant même de les lire. Avant même qu’ils aient été écrits. Quel était votre visage avant votre naissance ? Mais en lisant la phrase de Nodier dans La Fée aux Miettes : Joseph Poisson était incapable de mentir, elle touche si bien mon coeur — et j’aurais tant aimé l’avoir écrite — que je me demande si les poissons ne sont pas la clé de ce mystère obsédant. Les poissons d’or qui se laissent prendre dans les filets de misère et accordent trois voeux …

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Finalement, mine de rien, la Jeanne se débrouillait toujours pour faire du poisson le vendredi. Une façon de faire passer des hosties en douce dans nos corps mécréants — je m’aperçois qu’hostie prend un H, alors que dans une idée péplum et martyrs chrétiens, je l’aurais plutôt écrit sans, comme le port de la Rome antique… à moins que ce ne soit l’influence mi-évangélique mi-gaypride de Pasolini, main dans la main dans le soleil couchant avec mon ami Vincent, latiniste émérite de la classe de seconde du Lycée Jean-Moulin, qui marchait à mes côtés sur la voie poudroyante et rigolarde d’un voyage d’étude ruineux –.

03/05 [ IDOINE ] Le mot qui convient pour ce qui convient. Notre première rencontre : j’avais 15 ans, je lisais Lolita de Nabokov ( avec un dictionnaire ). Je ne sais pas trop ce qui convenait là-dedans. Mais tout de suite, il prit la couleur des chardons bleus. Nous tenons assez de pièces probantes, − ou probables, − ou au moins suffisamment idoines à former la conviction de ce gracieux tribunal Charles Nodier / La Fée aux Miettes

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02/05/19 [ CHEVET ] On n’ose plus quitter le chevet d’une personne sur le départ.

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Depuis quelques jours, nous sommes au chevet d’une tourterelle turque. Elle arpente doucement le jardin, avec de longues pauses épuisées sur les pierres qui marquent un chemin dans l’herbe. On dirait qu’elle s’est froissée une aile. Elle a une couleur terriblement tendre, un ciel annonçant un orage à la tombée du jour, et son oeil est parfaitement rond, petite bille précieuse qu’elle glisse dans une aumônière de soie grise, pour un instant las.
Chaque soir, mon grand-père prend des nouvelles de sa santé. Il me dit que si elle revient sans cesse, c’est qu’elle attend de moi quelque chose. Du réconfort. Je n’ose pas la toucher, de peur de la contaminer de mon odeur d’humaine qui lui vaudrait, j’imagine, un bannissement irrémédiable de la part de siens. Je viens lire à côté d’elle, je lui parle avec une voix de caresse. Chaque matin, elle a notre premier regard. Est-elle encore là ? S’est-elle envolée ? Cachée ? Aujourd’hui, nous ne la voyons pas. Nous faisons des vœux en forme d’hypothèses légères pour sa santé. Peut-être s’est-elle requinquée ? Il fallait sûrement un peu de tranquillité… L’assiette creuse en porcelaine blanche et bleue pour son eau, nous la laissons dans l’herbe. Personne ne parle des chats, de pies, ni de la mort.

01/05/19 [ DÉFETS ] Feuillets dépareillés d’un ouvrage d’édition, qui ne peuvent servir à former des exemplaires complets mais qui peuvent servir à compléter des exemplaires défectueux. Voilà longtemps que je lorgnais ce nom. Il n’était pas de mise dans une entreprise collective : la superstition pouvait le rendre défaitiste. Mais il me va comme un gant à mes écrits, avec son incomplétude, son non-pareil, son bricolage et sa réparation de rustine. Dorénavant m’y voilà : défets, rien que défets.

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Nous écrivons beaucoup dans cette période. Mais même au coeur bourgeonnant du printemps, le confinement constitue un temps de germination, pas de création. Et ce sont les mots que nous échangeons, en bas des envois, les commentaires, les petits messages sortis du bleu qui me semblent remarquables. La vie vibre dans ces marges, plus sûrement que sur nos pages. Il faut tuer ses chéris, oui, mais chérir ses défets, leur laconisme, leur incomplétude, leur incapacité à se constituer en œuvre, à être partagés, composites qu’ils sont, tout mêlés de ce qui n’y apparaît pas (les cours qu’ils commentent, l’enthousiasme chaleureux qu’ils viennent souligner, ce moment que nous avions passé au café dans l’hiver en arrière-plan de notre conversation, les chants des oiseaux que nous avons appris à reconnaître depuis, le rappel entre les lignes d’une blague qui court depuis des années, nos lectures tues, la vue que nous avons depuis notre fenêtre… ). Ils ne peuvent servir à former des exemplaires complets mais ils complétent l’exemplaire irrémédiablement défectueux ce cette étrange période (la vie, je veux dire).

30/04 [ ATTRIBUT ] Je suis à la montagne. La montagne n’est pas un complément circonstanciel de lieu. Je suis l’attribut de ce sujet. De ces sujets : J’étais convenue de dire “ aller aux montagnes ”, “ être aux montagnes ”. Je à tribu des montagnes.

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Parfois je me demande comment j’apparaîtrais dans ma forme gréco-divine, quels seraient mes attributs. Parfois mes bras débordent d’outils, que je retiens avec peine calés sous mon menton. Parfois mes mains sont vides.
Rassurez-vous, je me pose la même question à votre sujet.

29/04 [ FARAMINE ] Animal fabuleux et féroce. La bête faramine, monstre certainement très horrifique, mais dont la forme et l’activité sont laissées au caprice de l’imagination. Pour ma part, l’ayant rencontrée ce jour, j’atteste son goût nouveau et dubitatif pour le Vittel-Fraise. La férocité et l’horreur étaient probablement dissimulées par la vitalité communicative de la bête. D’où, peut-être, le choix de sa boisson…

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Il n’est pas certain que tous ce qui a été annulé, rendu nul, retourné à sa condition précédente ne soit pas en train d’avoir lieu, dans ce zéro même, contracté du zéphirum médiéval. Et je sens le vent que la bête faramine et ses consœurs déplacent se déplaçant dans le vide magistral des couloirs et des salles du beau corps de bâtiment rêvé par un architecte corbeau, comme si c’était hier.
Pour la beauté du couvent à naître, bien sûr. Mais surtout pour la signification de cette beauté. Il était nécessaire de montrer que la prière et la vie religieuse ne sont pas liées à des formes conventionnelles et qu’un accord peut s’établir entre elles et l’architecture la plus moderne.
Le frère D. Belaud répondant à la question : pourquoi faire appel au Corbusier ?

28/04 [ SALTIMBANQUE ] Passer une soirée à entendre ce mot, dix fois, cent fois redit, avec toutes ses connotations ( péjoratives, familières , corporatives… ) et ne penser qu’à manger. Des saltimbocca, idéalement préparés par Sandro un jour de relâche dans une maison du sud où trop de saltimbanques — vrais ou faux — cohabitaient. Attendre des heures pour qu’ils nous sautent en bouche, ensaugés. S’en souvenir encore 15 ans plus tard.

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On entend sale, dans saltimbanques et nous croyons que c’est à nous de laver plus blanc. Et j’en vois tant courber l’échine et donner en plein dans le panneau de leur propre inutilité, du superflu qui leur est tendu, et parlant à tue-tête de leur plaisir à jouer, à être vu.es, entendu.es, lu.es, remerciant inlassablement du peu d’attention, de temps et d’argent qu’on leur accorde, tout occupé.es d’une modestie qui a plus à voir avec la pièce de dentelle joliment ouvragée qui ferme un décolleté qu’avec l’humilité qui nous tient sur la paille. Et comment leur en vouloir de vouloir comme des enfants donner exactement ce qu’on fait semblant de leur demander et comment ne pas leur en vouloir de tendre avec ce sourire photoshopé au mieux de leurs moyens des bâtons qui nous laisseront pour mort.es.
Adsum ! La bonne vieille devise de théâtre des Coûfontaines, Adsum ! Debout ! Je finirai par la hurler croyant à mon exaspération alors que j’espérerai encore réveiller les mort.es.

27/04 [ EXIGENCE ] À toi seule, Musique, mon exigence et ma sévérité. Le Vice-Roi de Naples in Le Soulier de Satin de Paul Claudel

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Le mot monte à ma bouche en regardant les élèves se débattre avec la matière et le temps. : tu n’es pas assez exigent.e. Mais je ne le dis pas. Il serait pris pour une brimade. Alors qu’il dit la confiance, la marge de manœuvre, la terra incognita qui pourrait se parcourir, à pied, à cheval en voiture ou en bateau à voile, qui est là, qui attend comme la belle de Jaufré Rudel que commence ce voyage qui rapproche de l’amour de loin.

26/04 [ LARIMAR ] Avec de l’argent de sorcière, s’acheter la paix, sous la forme d’une eau irrésistible, qui a noyé d’une larme le regard du tigre. Être choisi.e. procède de la magie. Walter Benjamin dit quelque part que la première expérience que l’enfant a du monde “n’est pas que les adultes sont plus forts, mais qu’il est incapable de magie”. Cette affirmation, faite sous l’effet de la mescaline, n’en est pas moins exacte. Il est probable en effet que l’invincible tristesse dans laquelle sombrent parfois les enfants naisse précisément de cette prise de conscience qu’ils sont incapable de magie. Ce qu’il nous est donné d’atteindre à travers nos mérites et nos efforts ne peut nous rendre véritablement heureux. Seule la magie en est capable. C’est ce qui n’avait pas échappé au génie infantile de Mozart. Dans une lettre à Bulliger, il indique avec précision la secrète solidarité qui lie la magie et le bonheur : “ Vivre bien et vivre heureux sont deux choses différentes, et la seconde, sans magie, ne m’arrivera certainement pas. Pour que je sois heureux, il faudrait qu’arrive quelque chose de vraiment extérieur à l’ordre naturel.” Les enfants, comme les créatures des fables, savent parfaitement que pour être heureux, il faut mettre le génie de la bouteille de son côté et avoir chez soi l’âne qui produit chaque matin des pièces d’or ou bien la poule aux œufs d’or. Et il n’est pas une occasion où connaître le lieu et la formule ne vaut pas mieux que de s’efforcer d’atteindre un objectif par des moyens honnêtes. La magie signifie précisément que personne ne saurait être digne du bonheur, que le bonheur, comme le savait si bien les Anciens, est toujours un hybris si on le rapporte à l’homme, qu’il est toujours démesure et excès. Mais si quelqu’un arrive à plier la fortune par la ruse, et si le bonheur dépend non de ce qu’il est mais d’une noix enchantée ou d’un “ sésame-ouvre-toi ”, alors et alors seulement, il peut se dire vraiment heureux. Contre cette sagesse puérile qui soutient que le bonheur ne saurait être le fruit du mérite, la morale a toujours brandi ses objections. (…). Mais nous ( ou l’enfant qui est en nous ) nous n’avons que faire d’un bonheur dont nous pourrions être digne. Tristesse d’être aimé par une femme parce que nous le méritons. Et puis quelle barbe que ce bonheur que ce bonheur qu’on remporterait comme un prix ou comme la récompense d’un travail bien fait ! Giorgio Agamben / Profanations

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Cette bague était venue à moi, usant d’un long charme qui avait su chasser la pensée d’une opale très désirée. Avec la pierre, venait un petit mot d’explication qui m’avait paru dérisoire, m’avait fait sourire de pitié et que j’ai conservé pourtant, ou pour ces raisons-même, toujours méfiante envers ma suffisance. Une petite bande de papier sortie d’un fortune-cookie:
Larimar :
Couleur : bleu azur et blanc (et c’est bien cette indécision, ce mélange qui m’avait rebutée d’abord, femme de l’unie que je suis et la puérilité de ces couleurs de layette, cet absence totale de mystère)
Numérologie : 3
Composition : dioxyde de silicium
Chakra correspondant : tous les chakras.
(La légende du nom, je l’ai sue d’une autre source. Là encore, consternation première face à l’histoire de ce père qui nomme sa trouvaille moitié du nom de sa fille, moitié de celui de la mer).
Venait ensuite ce petit texte :
Pierre proclamée mondialement la ” Pierre de la paix “. Elle amène la paix intérieure, l’acceptation de soi, altruisme bonté et amour inconditionnel. Elle nous guide sur le bon chemin d’évolution spirituel.
Ma vie, me semblait-il alors, était en paix. Quant à moi, j’étais drôlement en paix, nom d’un petit bonhomme en bois. Néanmoins, j’ai poursuivi mes recherches, jusqu’au site de Saint Domingue, premier producteur mondial de Larimar. Et là, cette phrase :
Si vous êtes à un tournant décisif de votre vie, ou si vous faites face à une situation délicate, elle peut être une option.
La route était bien droite et le tournant décisif avait été pris plusieurs années auparavant.
Quelle option ? En quoi une option ?
Mais en dépit de toutes ces préventions, je n’ai pas réussi à contourner le charme et j’ai acheté la bague pour mon anniversaire.
Voilà un an que je la porte. Tous les jours, sans trop m’occuper de savoir si elle va avec autre chose que mon doigt ( qui n’est pas vraiment à la hauteur de son chaton d’argent, orientalisé sur le contour deux petites franges de triangles, dont les billes évoquent la grappe minuscule d’un pampre effeuillé) .
L’occasion m’a vite été donnée, comme une cuillère d’amère potion de considérer l’option en question. Un ami malade, soudain gravement, et plus soudainement encore incurable et tout à coup mort avant même que l’été ait dit sa deuxième lettre, un ami qui avait tout de suite salué la présence à mon doigt de cette pierre qui allait si bien à celle qu’il avait toujours connue, et que moi, j’ignorais encore avec application.
La paix, depuis, chacun de notre côté de l’anneau, nous y travaillons.

25/04 [ RECLUSE ] La veille, la Reine-Mère m’avait raconté comment elle s’était faite piquer dans l’hiver par “ on ne sait pas quoi ”, qui lui a valu une grande marque rouge, un tibia en bois et un mois d’antibiotiques. Moi, j’aurais dit mordre. Sans hésiter. Mordre par une araignée. Elle ne le dit pas, pour mieux m’effrayer : l’ombre est toujours plus grande que l’araignée, et ces contes de bonnes femmes, une monnaie d’échange familière entre sorcières. Aujourd’hui Cindy, qui n’est pas une mauviette dans mon genre, me demande si j’ai un loup pour les araignées. Double surprise : comment peut-elle croire que j’inciterais quiconque à les confronter à mains nues ? Comment peut-elle envisager, si elle redoute vraiment les bestioles à huit pattes, de les dégager à l’aide d’un balai qui nécessitera un nettoyage à la main ensuite ? Nous échangeons nos trucs de guerrières des plafonds, comme des petites filles à la récréation, qui n’ont pas peur du loup, mais retroussent le nez en songeant à tout ce qui se cache dans ses poils. En fin d’après-midi, dans une gare, Quand sort la Recluse, tombe dans mon escarcelle. Il y a toujours une certaine fierté à avoir attendu la sortie en poche des Vargas. Non, ça va, vous voyez, je ne suis pas sujette aux effets d’annonce, je ne consomme pas la littérature, je n’ai pas d’addiction aux romans noirs post-médiévalistes… Je me jette dessus : est-ce que je ne l’aurais pas déjà lu ? Tandis que je parcours les 50 premières pages, je visite en tâche de fond tous les recoins où j’aurais pu déniché l’édition originale sans l’avoir achetée… Bibliothèques ( les livres empruntés me laissent un souvenir fantomatique. Empruntés ? Feuilletés sans emprunt ? Regrettés ?…), logements de hasard ( les livres lus à toute blinde pour tenir dans le temps de la location ), relais H ( lecture verticale fractionnée ). Ça finit par être agréable de ne pas savoir si je relis ou non. Lire c’est relire dit Barthes, mais il ne parle pas des polars addictifs. Tout occupée de cette double activité je pars vite et ne comprends que très tard que la recluse est le mot du soir — espoir –. Fred Vargas confirme quelque chose dès longtemps connu : les araignées sont des trouillardes qui m’effraient. Mais ses descriptions sont si poétiques et frileuses, qu’il va bien falloir reconsidérer cette longue inimitié.

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Notre immobilité d’araignée, le tissage étrange qui en résulte, ce qui sort de nous quand nous ne sortons plus… J’avais cru perdre le fil de ce texte dit Fil que j’écrivais l’été dernier dans ce même recoin, mais à bien observer les petites bestioles se lancer en mission commando du fil à linge pour mieux y revenir en surfant sur la première lame de brise qui passe, et les toiles sur toiles de la discrète aux toilettes, je me persuade de pouvoir tout raccommoder ensemble : le bleu, le neuf, l’ancien, l’emprunté…

24/04 [ POINT COMMUN ] Le point commun peut-il être imaginaire ? Vous écrivez : tout est imaginaire.

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Des animaux et des mortes qui parlent, à la fois dans la Blanche Biche et dans Quand je menai les chevaux boire. Il y a quelque chose à gratter dans la terre à cet endroit-là, à ce point commun. Quelque chose qui me dépasse et que je ne sais pour l’instant que flairer, le nez au vent, ou la truffe en l’air, ou encore le groin…

23/04[ FIXER ] Dans une grande chambre, éclairé au rouge, les visages vieillis des derniers poilus vivants baignent dans des bacs, images révélées mais non fixées. Un flash de lumière blanche et tous les visages se surexposent avant de s’effacer. C’est une installation d’Alan Fletcher que Georges me raconte — Georges n’est pas son nom mais celui de son chat, croyez-moi sur parole : l’histoire serait trop longue à consigner ici et Georges n’est pas le sujet, mais le narrateur ). Cette installation à fait le tour du monde dans les années 90, mais les flashs des appareils photos du public ont eu raison de son principe. Les poilus ont disparu, plutôt deux fois qu’une : corps et visage. Mais pas corps et âme, puisque voilà leur présence fantomatique dans la chambre rouge, leur effacement dans un éclair de lumière, fixés en moi, bien solidement, par l’évocation de Georges. Et je raconte cette histoire, et l’amour vient, à chaque fois, comme l’avait annoncé le Baal Shem Tov.

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Seule une toute petite voix dans cette cacophonie de douleur et de confusion peut dire : ce que j’ai là, comment le fixer ? Comment empêcher que cela disparaisse aussi sûrement que disparaitra le chant des oiseaux de nos oreilles dès que nous serons rendus à notre propre bruit ? Pourrais-je alors en conserver autre chose qu’une photo, comme celle de ce jour de soleil et de cerises dans le jardin de mon ami Bruno, polaroïd pour les nostalgiques des polaroïds, aux couleurs déjà passées dès la prise — nous renvoyons au jardins de nos enfances dans les années 70, gommant le temps qui passe au profit fixateur d’un instant sans cesse — ?

22/04 [ GLINGLIN ] En s’interrogeant sur l’origine de Trifouillie-Les-Oies, je m’engage dans vers l’infini — Saint Loin-Loin de Pas Proche du Québec — et au-delà — Bümpliz-derrière-la-lune pour les Suisses –. Pitchipoï, qui serrait le coeur sans que je sache dire pourquoi, raconte son histoire d’enfants perdus. Lieux et époques se confondent dans cette quête utopique, comme dans les contes, où jusqu’où dit combien de temps ( en l’occurence : celui d’user trois paires de souliers de fer ). Il n’y a rien de déglinguer dans cette approche où le ciel se lie étroitement à la terre, une sagesse encore floue, au contraire.

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Le père de Boris Vian plante des choux pas loin de Saint Cucufa. Depuis un bail, Boris, un beau bébé de 100 ans doit lui prêter la main de temps en temps. Il est difficile d’imaginer une complète reconversion maraîchère cependant pour l’esprit caustico-rigolard du Tabou. Mais même l’esprit du Tabou ne dura que ce que durent les roses, à en croire Bison Ravi : Très vite, le Tabou est devenu un centre de folie organisée. Disons-le tout de suite, aucun des clubs qui suivirent n’a pu recréer cette atmosphère incroyable, et le Tabou lui-même, hélas ! ne la conserva pas très longtemps, c’était d’ailleurs impossible. Alors, oui, sinon les roses, pourquoi pas les choux. D’ailleurs la mort est peut-être une forme de confinement et propice, donc, à une invention de soi libérée des habituels obstacles (regard d’autrui et manque de temps). À moins que la mort ne soit une sorte de confinement et donc contraignant par corps et nécessité économique à une réinvention de soi assujettie encore plus durement aux lois d’un marché sans contact. Dans un cas comme dans l’autre Saint Cucufa retourne la question du déconfinement (Quand c’est où ? ), pour la rapprocher dans une géopoétique de Saint Glinglin, qui nous demande inlassablement : Où c’est quand ?.

21/04 [ OPALE ] On raconte que Marc-Antoine voulut acquérir l’opale que le Sénateur Nonius portait à la main gauche pour l’offrir à Cléopâtre. Mais le Sénateur Nonius préféra l’exil avec sa pierre plutôt que de la céder. En littérature, opale est pour dire ce qui échappe aux mots, parce que changeant et beau. Portant pareil mot à son doigt, comment échapper à l’instant?

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Une des côtes françaises porte ce nom de beauté floue, d’innommable. C’est un choronyme, soit un nom de lieu ou de région issu d’une caractéristique géographique physique ou d’une particularité environnementale. Or les habitant.es que j’en connais sont pour la plupart si bien ancré.es dans le sol que d’abord, on croit à une mauvaise plaisanterie, un sarcasme de géographe dans cette dénomination. Erreur, s’il en allait autrement, si mettons, la population y était majoritairement composée d’âmes aériennes et poétiques, il y aurait beau temps que toute la côte, comme on le voit trop bien chez la friable Albâtre, sa voisine, se serait détachée, emportée dans l’eau de là. Je salue donc la robuste et décapante poésie de Franck Palmer, qui tient tout ça ensemble au Grenier de la Cave.

20/04 [ LABYRINTHE ] Ne sais pas écrire autrement qu’enfermée dedans, apparemment. Le labyrinthe était une prison où il n’y avait rien d’autre à craindre que l’impossibilité de s’enfuir, une fois qu’on y était enfermé. Plutarque / Thésée, 16,1.

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Pourquoi voir comme un lieu d’où on ne peut pas sortir, un lieu dont il est en réalité extrêmement difficile de sortir ? Comment en vient-on à rendre les armes ? L’attention aux mots, à leur façon, à leurs parcours, montre bien que tout s’arrête à la démission de la pensée. Les significations dérivent, le sens est perdu, on prend pour impossible ce qui est pourtant possible et pour agent comptant, l’or du pauvre de la novlangue.
Du labyrinthe, nous connaissons au moins deux défaites : par air et par fil. Tâchons de nous en souvenir et de mieux tenir les contes du courage.
19/04 [ JAUNE ] Couleur du merle.

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En chaque chose nous sommes : j’entendais le ministre de l’intérieur aux premiers temps du mouvement des Gilets Jaunes dire, sans bien sûr s’en apercevoir, Gilets Jeunes. Comme dit le psychanalyste pour clore la séance : nous allons nous arrêter là.

18/04 [ SOUHAIT ] Des choses que l’on désire vivre, que l’on a vues en rêve — éveillé ou non –, qu’on ne cesse de voir et d’entendre, qui nous appellent d’un nom secret qui est le nôtre, que nous ne connaissions pas pourtant et qui prennent corps sur un plateau de théâtre. La mise en scène est une œuvre-fée. Parfois, dans nos langues différentes, la même chose se dit à plusieurs voix et on croit bien sentir les âmes résonner par sympathie autour d’une idée modeste et flamboyante comme un brasero sur un parking d’hiver.

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Je suis fatiguée
D’une fatigue qui jamais
Plus ne disparaît
Comme par la vieille magie
Des paroles douces
Ne sait plus se changer en plume
D’oreiller repu
En duvet de légèreté
Pour le lendemain
Prendre à la légère la charge
Héroïque du jour le jour
Où modestement
J’excellais du matin au soir
Aux fourneaux, aux draps
Au regain d’affection dû
Aux petites choses

J’ai oublié quand
Quand les nuits ont cessé de bénir
D’un baiser aux yeux
Clos du même soupir facile
Qu’a l’enfance tendre
Mon vieux bonhomme de sommeil
Quand une vraie nuit
M’a-t-elle bercée, dormie ?
J’ai oublié quand
Seule la fatigue me reste
Et si je pouvais
Comme dans le chaud de la neige
M’endormi en elle
Cela serait si beau, ma belle
Que, vois-tu, rien d’autre
Plus jamais ne souhaiterais

17/04 [ TOAST ] Le verre se lève et tous les corps à sa suite. Les oreilles se dressent et nous entrons dans la solennité de l’instant présent, qui ailleurs se dérobe le plus souvent, comme une porte invisible devant laquelle nous passons en courant. En Géorgie, le toast peut durer plus d’une heure. Qui parle sait qu’il en va de son honneur de tenir son auditoire en haleine, je veux dire : respirant, vivant, dans cet instant et de le nourrir avec la chair de la langue. Il boit les paroles avant le contenu du verre et le vin scelle l’instant, de son cachet rouge ou doré. Nous nous sommes de si près tenu.e.s autour d’une table ronde. L’un ou l’autre a parlé pour tout le monde, visible et caché, mais présent. Omniprésent.

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Drôles de poèmes
Brefs, têtus dans ce temps si long
Ponctuation ?
Pas de pas hors de la maison
Pas de vers non plus
D’humeur à se promener loin
Flemme ? Endurance ?
De l’étroit cadre japonais
Net, minimaliste
Pas de verre hors de la maison
Les habitants trinquent
Contre les écrans, les cristaux
Liquident l’échange
Des fluides au mot Santé !
Or les vers eux savent
Creuser des tunnels de crystal
De bouche à oreille
Où les courants passent et repassent
Sans regarder l’heure
Sans masque, nus comme naïade
Je tiens pour voir
La salive des longs baisers
Le vin des débats
Pétiller de mon vers aux vôtres

16/04 [ OR ] Dans la conception de L’Enlèvement au Sérail, l’esthétique “ papillote orientale ” était d’emblée bannie. Les petits brillants au ventre nu des femmes, les coussins dorées, les voilages légers ne nous faisaient même pas sourire. De tout le souk traditionnel nous n’avons gardé que la Lune — qui est à tout le monde — et les pantalons amples et confortables pour profiter des assises basses. Le farsi s’est substitué au turc d’opérette, Omar Khayyam est venu boire du vin imaginaire avec le Pierrot lunaire et son frère de la face cachée. Or — qui est le plus bel outil de coordination du français, qui roule sur la langue comme l’alcool en bouche — , l’or n’a cessé d’irriguer ma pensée depuis et les écrits hors-sérail se noient dans cette suavité infinie. À la réflexion, c’est l’effet d’une incubation lente: Salammbô de Flaubert et l’Or de Cendrars, m’avaient très tôt inoculé cette fièvre qui fabuleusement enrichit.

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Qui entrait au Sérail par la porte basse, Selim le couvrait de son or. L’éclat de bienveillance fatale qui dansait dans le flacon scellé de ses yeux, rayonnait d’or pur. En un éclair vous saviez que vous étiez, enfin, arrivé. La certitude de ne plus jamais vouloir repartir vous ceignait la taille d’un collier d’or sans fermoir, ou le doigt d’un anneau précieux qui ne se pouvait plus retirer, ou l’oreille d’une boucle infinie. Ce bijou, qu’il vous attribuait, si fin soit-il, vous couvrait d’or des pieds à la tête. Enfin, il posait sa main sur vous, sa main d’or souple et chaud, et toutes les noces, toutes les bénédictions fondaient ensemble sur votre âme.
Personne, cette règle a déjà été ici évoquée et transgressée, personne n’entrait jamais dans la chambre de Selim, que la Soigneuse et très rarement Osmin. Le Pacha préférait recevoir, une fois le cabaret fermé, dans les coussins encore marqués des corps lourds et éprouvés des invités, qui tremblaient de froid et d’épuisement, robes malmenées, smokings chiffonnés sur le trottoir, dans cette heure d’avant l’aube en attendant que leurs chauffeurs, qui dormaient d’un bienheureux sommeil artificiel, viennent les tirer de ce mauvais pas de trop, de ce mauvais calcul qu’avait fait leur orgueil en s’aventurant au Sérail par la porte haute.
L’or est tendre, malléable, compréhensif, il garde la mémoire des larmes et des rires et la plupart des bijoux dont nous soulagions les clients devaient être refondus, tant ils suintaient la misère et la méchanceté.
On racontait dans les murmures du Sérail, une histoire d’or que je raconte à mon tour sans avoir la moindre preuve de sa véracité, mais qui me trouble encore aujourd’hui. Il se disait qu’Osmin avait à plusieurs reprises — qui se comptaient sur les doigts d’une main de voleur –, conduit jusqu’à Selim l’un ou l’une d’entre nous dans le cabaret désert. Il convenait de se dévêtir entièrement, ne conservant que l’or qui ne pouvait plus se retirer. Alors d’un coffre que personne n’a jamais vu, Selim sortait tout l’or de ce monde, le réchauffait dans ses mains et vous en couvrait, jusqu’à ce qu’il ne reste au fond du coffre qu’une minuscule clé de vil métal. Ensuite… ensuite, il ne se passait rien. Mais toute la perplexité du monde, emplissait les yeux du Pacha, jusqu’à étouffer complètement leur étincelle d’or. Cela pouvait durer des heures. Il est dit qu’une fois Selim aurait soupiré si fort que les colliers et les bagues avaient tremblé sur le corps qui les supportait, resserrant autour de lui leur étreinte d’angoisse. Mais il se raconte également qu’il pouvait parfois rire très doucement, chantant pour lui seul une chanson ancienne et qu’en une seconde l’éclat d’or envahissait son oeil jusqu’à devenir un fruit jaune du jardin des merveilles. La chaleur de l’été vibrait alors dans les bijoux et l’enfance du soleil inondait le corps qui les supportait.
Osmin, même nu, dans les bains de vapeurs, ne laissait voir aucun or qui ne se puisse retirer. Il ne souriait jamais. Il gardait jalousement au fond de sa bouche les énormes dents de sagesse que Selim lui avait offertes.
– L’or, si tu en as besoin, il est toujours avec toi.
– Je n’ai besoin de rien, Bassa, je suis toujours avec toi.
Quand à sa plus grande surprise l’un ou l’une d’entre nous arrivait à vouloir quitter le Sérail, Selim lui retirait le bijou. Simplement.
Tu reprends ta liberté, je garde ta captivité.
Mais la nuit, bien loin du Sérail, on pouvait encore boire à grands traits le vin de lune de ses yeux d’or. Et le tatouage invisible de sa main nous protégeait du froid et de la peur.

15/04 [ COLLOQUE ] Au féminin : occasion de partager un logement avec des universitaires, pour une durée comprise entre 25 minutes et deux jours. Au masculin : Hoquet collé de loquacité.

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Des mois après les faits, on me demande de réaliser pour deux mois plus tard, un article de mon intervention dans un colloque. L’espace d’un instant, je suis tentée d’écrire ce qu’il m’en reste. Le bon sourire d’un ami de longue date, l’enthousiasme d’un béotien drôlement bien renseigné, l’absence de ma source principale — une grande honorable vieille dame –, la rareté de mes pairs dans l’assemblée, l’incertitude d’avoir fait entendre que les règles de la vie en société s’appliquent dans les relations des personnages de comédie, les questions à feu nourri toutes dirigées vers l’autre intervenante, ayant eu le malheur de plancher sur un sujet identifié comme jeu de massacre par une grande partie des spécialistes en présence.
Ce bilan peut sembler bien sombre, il n’en est rien : il est un grand avantage dans la partie à bien connaître les forces en présence. On peut dès lors choisir de ne plus travailler qu’avec un bon sourire et renvoyer le reste à ses chères études.

14/04 [ VACHE ] Sa robe moutarde lui allait “ comme un coup d’éventail dans l’oeil ” est l’alternative élégante du “ tablier à une vache ”, et dit mieux la maladresse qu’il y a à ne pas savoir s’habiller soi-même passé l’âge de 7 ans, pour le côté pratique et de 21, pour l’esthétique.

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J’ai ce souvenir de mon amie Julie me racontant qu’au début du XIXe siècle un peintre français avait réalisé un tableau de vaches qui plut tant que par la suite elles étaient devenues le modèle de référence en matière bovine. On les copiait et plus personne n’allait au champs pour en voir de vraies, pour peindre d’après nature. Cependant, quand on les regarde de près, quand on les regarde vraiment, non pas seulement le signe vache qu’elles donnent, mais bien comment elles sont faites, non pas peintes, mais montées, ficelées, fabriquées, on s’aperçoit vite qu’elles ne tiennent pas debout. Littéralement : si un dieu cruel et blagueur s’amusait à leur souffler une incarnation, comme à Pinocchio, elles ne pourraient pas tenir debout, ni vivre. C’est un souvenir flou, il devrait être mieux étayé, pour être crédible, à moins que ce ne soit un rêve… J’y pense souvent. Notamment en regardant des personnages que créent les interprètes sur les plateaux d’opéras. Un nombre certain ne tiendrait pas debout une minute si on les sortait dans la rue, à l’air libre.

13/04 [ LOGEUSE ] Je constate parfois que l’aventure de la Dose de Poésie s’exfiltre dans mon travail. Elle est l’invitée, la chérie, l’attendue, la petite fille qu’on appelle Aimée ou Bénédicte à sa naissance. Elle agit sans moi et m’agite parfois sans ménagement, déroute mes beaux projets de cohérence dramaturgique, de justice rendue à l’œuvre ou à l’histoire. Elle est ma chuchoteuse : je ne comprends pas ses mots et voilà que tout est pourtant réinventé. Je loge en la poésie une confiance sans limite — ce que je me garde bien de faire subir à mes proches —. Et voilà qu’en ce jour de fatigue, je reviens dans une petite rue où j’enseignais il y a tout juste vingt ans. La façade de l’hôtel borgne qui s’y trouvait a été repeinte en blanc et ornée d’ombres de ramures chantantes qui caressent presque ma joue au passage. L’enseigne d’alors, je l’ai oubliée, mais à présent, l’hôtel s’appelle Poème.

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La terre s’est ébrouée une bonne fois comme pour se débarrasser de tous ses parasites. Cette bonne veille planète-chien en a eu marre de nous trimballer. Sa grosse carcasse s’est fatiguée de nous, après cette longue histoire d’amour égoïste.
Si incroyablement vite.
Je n’ai pas l’intention de devenir l’historienne des Catastrophes.

J’avais 19 ans quand j’ai écrit un texte qui commençait par ces quelques lignes. J’avais il faut dire un problème de logeuse à petite échelle qui avait le mérite de m’interroger sur la notion d’habitat et d’hospitalité. La dame en question était une descendante en ligne directe des Ténardier. Petite, sèche et mauvaise comme la gale, elle extorquait des étudiantes en mal de logement en louant à prix d’or des chambres dans un pavillon excentré, qu’elle venait de racheter à une voisine mourante et qu’elle faisait semblant de retaper avec pour seule aide une pauvre fille de la DASS, qui à 25 ans avait déjà morflé pour toute une vie et qui lui servait par surcroît de maîtresse. Il y avait une salle de bain pour deux étages bien remplis, c’est-à-dire une pièce où se laver, et qui était également le seul point d’eau. Ma chambre, comme à peu près toutes les autres, était meublée d’un lit à ressort d’un inconfort de purgatoire et d’un micro-canapé en velours chocolat râpé et défoncé comme pas permis, dans lequel j’ai lu l’intégralité des pièces de Marivaux, du Journal d’Anaïs Nin, des romans de Flaubert en buvant du thé au caramel que je faisais chauffer sur le petit réchaud qui tenait à chacune lieu de cuisine et de chauffage d’appoint. Le plus chanceuses avaient une table. C’était loin de la Fac à flanc de montagne, des cinémas, des bars et de la moindre épicerie, dans une sorte de faubourg résidentiel qu’on ne pouvait rejoindre qu’en longeant le stade en n’en menant pas large à la nuit tombée. Comment avais-je échouée là ?… eh bien par la fenêtre de ma chambre, on voyait un cerisier magnifique qui aux premiers jours de septembre avait emporté le morceau.
La logeuse l’avait fait couper moins de deux semaines après mon installation.

12/04 [ ASSUMER ] Je porte le chapeau de Gardefeu qui allait si bien à Gontran. C’est à dire que je l’emporte, sur ma tête, une fois le spectacle remis dans sa boîte d’où il ne sortira plus jamais. Je prends toute la responsabilité de ce qu’il a changé change et changera la vie de ceux et de celles qui l’ont fait et qui l’ont vu, même de manière infime, invisible… car bien qu’intraçable, la Cellule Pontévédrine Infiltrée, demeure une cellule : vivante et apte à se reproduire sous les formes les plus inattendues. En cette heure où tout le monde se bouscule pour dire j’assume à la moindre occasion, j’emporte le chapeau.

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Il faut bien comprendre qu’à présent quand une personne dit qu’elle assume, elle ne prend en aucun cas sur elle tous les péchés du monde. Elle ne fait pas non plus allusion, plus modestement, à la moindre intention de se prendre en charge, non plus que les conséquences de son inconséquence. Elle ne consent pas lucidement à ce qu’elle est du point de vue psychique, moral, social, etc… Si tel était le cas nous pourrions régulièrement être très très en colère, puisque passée la déclaration ( “Mais j’assume” ) nous ne voyons, comme sœur Anne, rien venir. Bref, nous pourrions nous sentir floué.es, méprisé.es, joué.es, en associant ce mot aux définitions qui précèdent. Mais pas du tout, c’est à une autre que ce “J’assume” d’apparence fanfaron, condescendant et vain se réfère : Prendre ou accepter, mais sans le faire sien, c’est-à-dire se donner ou recevoir à titre d’hypothèse comme base d’une recherche d’un raisonnement ( CNRTL ). Sans le faire sien. C’est plus clair comme ça non ? Quant au “raisonnement”, ne cherchez pas, c’est purement ornemental.

11/04 [ DANTESQUE ] Trois classes lilliputiennes en gilet jaune au bord du carrefour-monstre de la Porte de la Villette, sous le périphérique rugissant, avec leur frêle garde d’adultes prête à mourir pour elles. Une institutrice, vaillante et virgilante, lance : Là, ça va être dantesque, mais ensuite le pire sera passé. Dans le petit matin péri-parisien, ce mot comète dans le ciel des petits, surgit en épiphanie. Comme j’ai pu Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire , j’entre dans la capitale en suivant les 7 cercles de l’Enfer, au milieu du chemin de ma vie parisienne.

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S’adjectiver pour le poète, est une forme de consécration. Hugolien, rabelaisienne, rimbaldienne… Dantesque : relatif à la poésie de Dante, donc repérée, reconnaissable entre mille. S’adjectiver c’est être reconnu d’utilité publique, linguistique, langagière, stylistique. Cette fameuse utilité après laquelle (dés)espère les artistes en occident… Dantesque fait bien entendre le complet chaos, la toute petite taille de l’humain face à la catastrophe, au cosmos, à ce qui échappe, du froncement de ses propres sourcils au saccage de ce qui protégeait son espèce, et qui s’est retourné comme un gant que quelques nantis jettent sans plus s’en apercevoir aux visages de la multitude, depuis longtemps à terre, incapable de le relever, d’en parer le coup, d’en mordre la main.Oui, je m’égare sûrement, mais que faire d’autre une fois sommé ce labyrinthe concentrique ?

10/04 [ QUESTION ] J’ai une micro-question. J’ai une toute petite question. Les élèves craignent de me déranger. J’ai montré les grosses dents pour avoir la paix pendant que je faisais de la lumière. Mais surtout pour les inciter à chercher avec leur tête comme dit Mère-Grand quand un objet s’est perdu. J’ai une dernière question, dit l’un d’eux. Oh non ! Mon coeur fond. Plus de question : fin de la conversation. Mais finaud, il nuance : une dernière question, pour l’instant. La douzième des fées, celle qui n’avait pas encore formé son vœu, s’avança alors. Et comme elle ne pouvait pas annuler le mauvais sort, mais seulement le rendre moins dangereux, elle dit : « Ce ne sera pas une mort véritable, seulement un sommeil de cent années dans lequel sera plongée la fille du roi. »

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C’est devenu une rareté, la question. La vraie question. Celle qui attend une réponse ou une autre, qui n’est pas déjà contenue dedans. Pour excuser du peu ( d’intérêt ) on dit : c’est une question réthorique, mais la rhétorique, justement semble être le cadet des soucis des lieux où pullulent ce type de questions, pré-mâchées, pré-vomies. Ces questions zombies contaminent la langue par l’oreille et bien vite, on ne trouve plus une personne en capacité de demander vraiment quelque chose… C’est-à-dire d’écouter la réponse qui lui sera faite, d’en accepter la main tendue et sûre alors qu’elle s’est lâchée dans le vide en admettant son ignorance, son besoin, son urgence, son désir. Et il n’en va pas autrement de ce que nous ferions bien de bien nous demander à nous-même.

09/04 [ EXIL ] Le partage d’une utopie est à la fois voyage et usage. Ce lieu qui n’a jamais existé, ceux et celle qui l’ont connu, créé, en porte une part, simultanément tout et partie. Leurs rencontres occasionnelles comme leurs retrouvailles exceptionnelles, superposent ces cartes précieusement conservées ou oubliées et ce faisant, en ravivent les couleurs d’une façon saisissante, poignante, à tout dire. Mais l’on dit peu. On se dit : Je suis de là, mais seulement à soi-même. Il est si délicat le sol de l’utopie, quand on frôle l’idée d’un retour possible.

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Nous sommes loin du Pontévédro. Tou.tes ses ressortissant.es croient dur comme fer être expatrié.es. Et de reconstituer à grand renfort d’alcool, de rituels et d’imagination le parler du pays et les fêtes nationales, en pensant chaque jour, — qui avec envie, qui avec terreur, mais tou.tes avec une sévère nostalgie, qui leur fait couler le nez et les yeux et embrume leurs esprits d’airs traditionnels dont les couplets échappent obstinément — à la mère patrie, sont en réalité en exil. Pas de retour possible : le Pontévédro n’existe pas, mais ses ressortissant.es, bel et bien.

08/04 [ L'UNE ] Les chinois ont aluni sur la face cachée. Nous connaissions l’autre.

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La grande Hune au petit perroquet… La femme d’Attila aimait les couleurs. Quant à celle promise de la super lune… auprès de qui peut-on déposer une réclamation ?

07/04 [ HEURTOIR ] De retour à la maison-mère, un cadeau m’attendait. À l’instant où le papier de soie découvre l’objet, la Reine-Maman m’annonce : C’est une boîte en os ! Frisson d’horreur monté des profondeurs — soudain, c’est l’été à Porquerolles et mes parents, toujours soucieux de mon instruction du monde, tente de mettre dans ma main un os de sèche. rien n’égale la terreur de cet instant de plein soleil, sur une roche surplombant l’eau turquoise. On se doute que les occasions pourtant ne manqueront pas dans la vie de cette petite fille friable. Mais par la suite, la sidération l’emportera, ou la colère, ou le rire. — Ma mère m’avait assurée d’avance : Si ça ne te plait pas, on peut l’échanger. Et sans attendre, elle m’emmène dans cette curieuse petite boutique de chinoiseries, presqu’intrigante dans cette morne petite ville de province. Mais passé le seuil, ce rendez-vous avec le mystère est irrémédiablement raté. Mon oeil passe sur tout leur stock, — on peut l’échanger — et pour une main d’or articulée sur un montant, servant communément à frapper aux portes, afin d’en obtenir l’entrant. Je n’avais à cette époque aucune porte mienne où la fixer, mais l’échange se fit, de la boîte en os à la main d’or. Depuis, j’ai reçu une bourse ( d’or ) de la Fondation Beaumarchais pour mon adaptation à l’opéra de La jeune Fille sans mains. des Grimm — dont le nom sent assez son châtiment –. Mais c’est hier seulement, en passant devant une porte discrète ornée d’un heurtoir, que le nom a enfin échangé une poignée de mains avec l’os.

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Une jeune femme en turban, assise sur un gros pouf de cuir sombre au milieu des icônes, au mur, au sol d’une petite cour de lumière fraîche. Lasse, faussement débraillée : le décolleté qui baille promet plus qu’il ne tient. J’envoie ce tableau à une amie de Grèce, photographe de merveilles dont je réalise d’un coup que je n’ai plus de nouvelles depuis… des semaines, des mois. La poésie de ses images accompagnent chacun de mes projets — elle sait débusquer une bête dans un rideau de dentelle, sauver les dernières miettes des offrandes de Pâques dans des petits paniers à napperons, dévoiler le ciel, cette chambre bleue de l’amour
 comme on ouvre un lit — mais le femme autour de l’œil, je l’avais perdue de vue.
Pour mon tableau, elle m’envoie la photographie récente d’un heurtoir, en tout point semblable à celui que le mot du jour tient dans sa poigne d’acier depuis un an. C’est le même heurtoir, il n’y a probablement qu’un à présent qui sert à toutes les histoires.

06/04 [ EMBÂCLE ] Legs du poète Yves Préfontaine, dont l’art peut-être consiste à embâcler le temps d’écrire un poème les facettes versicolores de son existence — anthropologie, jazz et liberté — en une sorte de creuset liquide, de pré-fontaine vraiment, car rien n’y coule de source qui ne soit retenu un instant de longs mois dans ses glaces et ses bois flottés. Le croiser plus tôt, eut été tromperie, déception… embarras, en un mot, déverbal de l’ancien verbe embâcler, tandis qu’à présent me voilà riche de ce curieux filet à papillons d’hiver, qui s’entend mâle ou femelle, chapeauté ou non de son accent circonflexe. Le poète a tenu ( sa ) parole de toutes les manières.

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Quelque part, des gens en hiver contemplent cette catastrophe enneigée depuis leur fenêtre. Le virus crée des embâcles humaines devant les commerces d’alimentation et de médicaments, le Gosplan a encore connu un gros loupé, alors même que le bloc de l’Est a fondu et liquidé ses stocks de chaussures en taille 43 et de boîtes de petits pois depuis 30 ans déjà. Chacun cherche son masque, pour certains une excuse en forme de cache-misère pour leur honneur perdu bien avant la bataille, pour d’autres, un outil de travail indispensable à la survie.

05/04 [ QUAND ] Ces espaces où le comment n’a plus de place, et le où même se retire, puisque la seule question qui vaille c’est quand ? Quand sommes-nous ?

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Quand s’est effacé. Il va nu sans ses jours, à peine un chiffre en sautoir, qui n’est pas sa date, mais son âge depuis que Où n’a plus qu’une réponse. Quand la Jeanne est entrée à la maison de retraite, je lui est apporté un petit calendrier dont on arrache chaque jour une feuille. Il sert de décoration : même si les femmes qui s’occupent d’elle le mettent quotidienne à la page, il est trop loin de ses yeux, et de son cœur pour qu’elle en saisisse le détail de la date. Et finalement nous voilà sur la même longueur d’ondes : c’est la semaine des 4 jeudis pour toutes les deux.

04/04 [ TONNERRE ] Ce sont toujours les élèves qui travaillent le plus qui font le plus de progrès. Isabelle de Charrière écrit vraiment bien. Et j’en suis surprise, encore et encore, courbement, comme d’une attaque au coin d’un bois. Ces étonnements donnent la mesure de croyances désespérément vivaces en moi : celle qu’il existerait un être doué d’un don s’épanouissant de lui-même. Celle que l’écriture des femmes est médiocre. C’est un crève-cœur de porter encore ce genre de reliquat. Il faut que les injonctions soient bien puissantes pour résister après tant d’années à l’épreuve des faits. Je suis cette malade trop bien portante dont la vigueur nourrit la tumeur. Et comment m’assurer qu’en dépit de toute mes précautions, je ne suis pas contagieuse ?

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Le tonnerre gronde
Muselé encore un moment
Par les chants d’oiseaux.

03/04 [ DEADLINE ] Difficile de penser à péremption, — ça me rappelle qu’il y a un vieux pot de houmous entamé dans le fond du frigo… –. Mais ligne de mort, simplement pour évoquer une échéance qui n’a rien de fatal, sonne vraiment mélodramatique. Je suis en train de courir le 500 mètres haies — si tant est que ça existe, je ne cours jamais –, un dossier dans les bras. Il y a photo à l’arrivée. Un flash. Et je tombe raide morte. Les feuilles s’envolent dans le ciel du stade… Enfin, c’est une fois de plus passé, sans quoi je n’aurais pas le loisir de disséquer et disserter.

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Au début du confinement, nous avons mangé tous les yaourts qui s’ennuyaient dans le frigo depuis l’automne. À présent que je mesure à quel point le temps nous est donné, je regrette de ne pas avoir poussé l’expérience plus avant.

02/04 [ OBSERVATRICE ] Inlassablement.

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Mais au monde se superposent, la carte des Villes Invisibles, des milliers d’histoires chuchotantes, le brocart des souvenirs ou leur pellicule mal vieillie, les rêves de la nuit qui pourtant échappent, le désir d’aller voir ailleurs si…
Mais si le regard est assez aiguisé, assez pris dans le présent, alors tout cela s’assied en cercle et écoute aussi.

01/04 [ FILIGRANE ] Si délicat qu’il ne peut même pas supporter la jambe du m dont le gratifie l’enfance — mais qu’il laisse encore deviner cependant. Également : une chose qui est aussi son empreinte.

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Dans le calme de la fenêtre ouverte
Par instant on croit
Distinguer du jour étrange
Le filigrane
Puis un oiseau chante
Et cette croyance
S’envole

31/03 [ TOURISME ] Ce qui est difficilement supportable dans le devenir de la capitale, c’est qu’il condamne ses habitant.e.s à y vivre comme des touristes. Le pronostic de Gardefeu dans La Vie parisienne est prophétique : il est bien probable que Paris devenant de plus en plus une ville d’étrangers, dans la suite des temps, le Grand-Hôtel finira par envahir la ville tout entière. Alors, on ne demeurera plus à Paris, mais selon la fortune qu’on aura, on viendra y passer quelque temps pour faire de bons dîners, aller au théâtre …

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Ces mots en -isme avec leur tête de dogme, de religion ou de maladie parasitaire endémique, forment une famille peu fréquentable.

30/03 [ ORALITÉ ] J’écris beaucoup pour une qui ne croit qu’en ce qui se voise.

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Dans les échanges par écran, les nouvelles sont en train de se tarir. Même les mauvaises nouvelles ont mauvaise mine, en dépit de leur estampille “inédites”. Elles ont une gueule de chute libre, de course inexorable contre la montre et d’endurance. Si on est au chaud, nos routines font péniblement des recettes, difficilement des anecdotes. Le temps des histoires revient. Entre hier et aujourd’hui une amie m’en a racontée deux : le chiffre 30 de Pasternak et les jours fériés de Ray Bradbury. Elle m’a également raconté un film, après avoir pris la précaution de savoir si j’allais le regarder. Quand bien même : je préfère quand tu racontes. Dans le temps, elle et moi nous partagions le même appartement bisangouin et aucun spectacle bon ou mauvais n’était à la hauteur du récit qu’elle m’en faisait le lendemain matin au petit-déjeuner dans notre cuisine penchée ( une fois nous en avions lessivé les murs et les visites familières croyaient que nous les avions repeints, tant il faisait clair tout à coup dans ce boyau ). En ce moment étrange, nous nous voyons par tous les deux jours, un rendez-vous du matin et nous nous racontons des histoires, en bonnes sorcières 2.0, chacune d’un côté de l’écran, toutes les deux dans la langue des histoires. D’ailleurs, je ne lui ai pas encore dit celle du doigt de l’ermite et celle du guerrier de l’enfant et des cibles

29/03 [ RÊCHE ] Le frottement de mes deux mains quand elles ont caressé toute la surface de la maison. Elle m’adopte et mes empreintes qui la recouvrent disparaissent de mes doigts.

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Nos mains très lavées.
Celles de la Jeanne, toujours douces en dépit des décennies de lessive, de vaisselles, de lavage des planchers à grande eau — celui du bar dont elle décollait le gris pour le faire passer dans la bassine et qui de nouveau avait l’air tout d’arbre –.
– C’est parce que je mets de la crème. Tous les soirs, comme les cent coups de brosse dans les cheveux.
– Tu ne te donnes pas cent coups de brosse dans les cheveux.
– Non, mais toi tu ferais bien d’y penser avant qu’on retrouve un nid dans ta tignasse.

28/03 [ BLUES ] — Ils me font porter une blouse. Elle me serre. C’est un problème pour vous si je ne la mets pas ? Le chant de travail de Cindy me serre le cœur qu’elle a sur la main.

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Reste au foyer petit grillon… Le blues de Cendrillon, presque tout le monde le porte en ce moment. Et les autres ne sont pas à la fête non plus. Je ne pensais pas que le travail expérimental de l’atelier annuel des élèves nous emmènerait aussi loin. Les fées ont sûrement dépassé la mesure.

27/03 [ MAQUIS ] Pour vivre heureux, vivons comme des sangliers — dans une forêt toute leur, sans route qui tienne –.

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Ai-je jamais pensé ailleurs ? Je ne parle pas d’être pensée, ça se fait très bien dans les lieux communs, dans les villes, dans les jardinières des balcons, dans les clichés des cartes postales, ces minces barrières de carton pour seule défense du temps “ libre ”, autant dire buvards assoiffés des journées ouvrables à quelques pas de là. Peut-on penser ailleurs que dans le maquis ?
Le maquis, étymologiquement : la tache. Les pensées s’écrivent en transparence dans le mouvement sans retour des nuages de son ciel — qu’on contemple coucher, le dos dans l’herbe sèche et caillouteuse, qui travaille la peau et les muscles, refusant du tout du repos hormis son apparence –, avant de se fixer dans sa flaque d’encre en noir sur noir. Les pensées là vivent, criminelles en cavale, chevaux sauvages, sages sorcières à sauge, amoureuses enfuies…
Aux courbatures, à la difficulté à voir bien clair, on se rappelle le coût de la pensée. Son absence de livreurs, sauf ailés. Sa solitude. Son inconfort qui saute au corps sitôt qu’on l’installe dans un canapé moelleux, qui paradoxalement le dézingue, lui tasse les vertèbres, lui bousille tout ce qu’il a de sacrum.
Ai-je jamais enseigné ailleurs que dans le maquis, dans cette école buissonnante à peine dissimulées sous quelques faux branchages de protocole ?
La continuité pédagogique peut-elle avoir lieu dans le Dark Web ?

26/03 [ ENLÈVEMENT ] Certaines personnes ont une fonction onirique, qui double, par l’intérieur, celle qu’elles exercent parfois au quotidien à nos côtés. Elles portent en elles l’attrape-rêve qui nous correspond… ou plutôt qui correspond avec nous à travers elles. Quand elles traversent notre sommeil, elles n’ont plus rien à voir avec le Pierre-Paul-Jacques de notre connaissance et malgré tout, il est difficile au matin de croire que toute cette puissance de couleurs, de scénario, de présences mise à notre disposition nuitamment le soit à leur insu. Libre à nous cependant de vérifier en les interrogeant avec tact. Voire de les informer de ce qu’elles trament, au besoin.

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Tu es si jolie, on va sûrement t’enlever.
Un dit de ma grand-mère Jeanne qui amenait instantanément les égyptiens voleurs d’enfants des Fourberies de Scapin ou du Mariage de Figaro à ma porte. Je les attendais de pied ferme, parée justement pour l’aventure, car tout vaut mieux que de rester à la maison à qui à l’âme intrépide. Ils ne sont jamais venus. J’ai dû me rabattre sur les atlas. Puis sur Les Carnets d’un Disparu, l’histoire d’un petit gars qui se fait bien joli pour qu’on l’enlève de là.

25/03 [ ŒIL DE BŒUF ] Dans la Vie parisienne, pour qualifier le stratagème de Raoul de Gardefeu ( faire croire à un couple de touristes suédois que son appartement est un des petits hôtels du Grand Hôtel et se faire passer pour guide dans l’espoir de conclure avec la dame ), Madame de Quimper Karadec dit : “ Ça sent assez son oeil de bœuf ”. Il n’y a pas de limite aux spéculations en cours pour interpréter cette expression, depuis le dégoût des élèves véganes, jusqu’au souvenir de Marcel Proust monté sur un tabouret pour se rincer l’oeil par le hublot au dessus de la porte de la chambre d’un bordel très gay dans le film de Raul Ruiz… Mais pourtant, celle qui a ma préférence, c’est que nous n’en savons rien : Madame de Quimper Karadec est le vestige d’un monde disparu, dont elle porte la parole perdue avec la loufoquerie de rigueur en pareilles circonstances. Elle est comme cette machine quelque part au fond du musée du lacet d’une petite ville bretonne, dont personne ne sait plus l’usage. Elle intrigue une seconde à peine, mais bien des années plus tard, elle est le seul souvenir qui demeure d’un été tragiquement oisif.

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Dans ma rue de nombreux chien-assis parfois de guingois, mais pas un œil de bœuf à l’horizon ( qui est tout proche au temps du confinement citadin ). Reste ces fenêtres, qu’on peint dans le bureau d’en bas, donnant sur le littoral ou vues de l’extérieur, pour créer une sorte de courant d’air de mer. Le double E dans l’O du mot, évoque d’ailleurs une baignade en bassine, une pour chaque pied, avec du sel.
Jean-Marie Pontévia ( Professeur d’esthétique à l’Université de Bordeaux ) qualifie l’Œuvre de Robert Desnos d’Œil-de-bŒuf ironique — occasion immanquable de tripler les bassines, même si, à bien y réfléchir ces trois E dans l’O font davantage penser au pique-nique sur la plage, aux œufs durs salés au sable… –. Comment regarder ? nous demande-t-il…

24/03 [ CLIQUETIS ]
Depuis que j’ai changé de clavier, mon écriture cliquète. Ce n’est pas un cri, plutôt un pas. C’est assez distrayant : je pense aux gâteaux secs d’Indiana Jones et une foule de petits insectes laborieux se précipitent pour charrier les mots de ma tête à l’écran en fourmillant par les doigts. Ils ne peuvent porter plus d’une lettre chacun et pour ajouter un accent circonflexe ou supprimer une majuscule au saut de ligne, ils doivent s’y mettre à plusieurs. C’est assez distrayant : je pense à toutes les couleurs de carapaces disponibles pour les scarabées de par le monde et à Wajdi Mouawad. La vélocité des cliquetis ne compense pas ces fréquentes sorties de route, et je dois composer quand je retrouve un type dans le coma au milieu d’un Voyage dans la Lune et que le ciel de la Vie parisienne s’assombrit sur des cafards, tout ça à cause de ces petits martellements qui mortellement agacent mon entourage. Si j’écrivais à la plume, mes travaux seraient traversés de reptiles peut-être. Indiana serai encore là, avec Marlon Brando, cette fois. Ou d’otaries incessantes traçant leurs chemins sur l’eau de la page…

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Le Cliquetis est en possession de toutes les clefs du Sérail. Il importe que leur entrechoquement soit audible et cristallin — l’idée de prison n’a pas besoin de démonstration, elle flotte comme l’encens lourd dès que la porte d’entrée se referme sur les invités. Le Cliquetis arpente tranquillement le Sérail, disponible pour quiconque l’appelle d’un geste discret, pressant l’index contre le pouce dans un quart de tour délicat — comme on ferait d’une clef minuscule dans une fine serrure d’argent —. À la ceinture du Cliquetis pendent cependant quelques clefs monstres qu’il faut tourner à deux mains dans les grosses serrures rouillées des portes basses, mais celles-là même rendent un son clair quand le balancement de sa marche égale les envoie contre leurs petites consœurs. Dans les rares instants d’immobilité du Cliquetis, les sens aiguisés par la nuit du Sérail s’hérissent comme des chevaux cabrés de la délectation insupportable de ces tintements incessants et l’on croit voir un tunnel vertigineux dans la succession des anneaux des clés, qui s’engouffre par les caves avant de courir sous la ville, offrant geôles et retraites sûres, au besoin. C’est une illusion. Le tunnel existe. Selim seul en a la clé.

23/03 [ ZOO ]
Magnifiques aux Bras infinis et queue pareille Gibbons corps de l’air

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Dans le livre de Pâcome Thiellement, un passage sur le zoo. Un rêve, noté deux fois, à 20 ans d’écart. Une histoire de lama qui tire la langue à heure fixe, de sa transformation en biche, de Tintin au Tibet et de grands-parents… je ne retiens rien : tout cela me tire vers mes propres travaux. Un cerf blanc ne rentrant qu’à mi-corps dans le four, rêve mien traverse la page. Mais soudain je vois tous ces zoos humains ou presque qui émaillent mes mises en scène. De l’Italienne à Alger à L’Enlèvement au Sérail en passant par Alcina et même Fortunio, avec son jardin d’âmes captives, j’ai collectionné les collections étranges, les cages à chanteurs, les îles sans départ, l’amour maladif des collectionneurs, des collectionneuses, pour leur petit monde en serre.

22/03 [ ACCROCHAGE ]
Lors d’un accrochage d’aquarelles, aucun mot grossier n’est prononcé. J’en fais cependant un constat.

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À un croisement dans Beyrouth, deux conducteurs s’invectivaient, comme ça, pour la forme, sans grimper dans les tours, en guise de politesse visant à entretenir une espèce de normalité, une espèce d’humanité, alors qu’ils attendaient le prochain feu du ciel.

21/03 [ BOUTURE ]
Ce caoutchouc offert nain, mais déjà monstre dans l’appartement minuscule où j’avais logé la fin de mes études, voilà que vingt ans plus tard, il décline dans l’immense Fabrique. C’est un chagrin de voir que ce n’est pas dans son vieux pot qu’il fait sa meilleure soupe, ce vieux compagnon encore vert, malgré tout. Un de ses congénères, croisé lors d’un voyage dans les Alpes, m’a révélé le secret de son immortalité, comme le perroquet du conte soufi apporte à son lointain cousin encagé celui de la liberté. Il faut mourir et puis renaître, ici et là. Il en va finalement des arbres comme de la cuisine infinie de cette soupe toujours réinventée à partir du reste de la veille. Mais pour nous autres, alors, qu’en est-il ?

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Nous sommes parti.es chacun, chacune, avec une bouture de Cendrillon. Dans chacune des 14 petites fenêtres ouvertes, elles prennent déjà.

20/03 [ CALCIFIÉ ] Il m’apparait que si les femmes ne postulent pas en masse pour des postes qui ont toujours été tenus par des hommes, c’est notablement parce que ces postes ont été conçus et faits à leur mesure par ces mêmes hommes et que la seule proposition qui leur est faite est de s’insérer dans cet habitacle calcifié, quitte à s’atrophier, à s’estropier, à s’attrister. En aucun cas, on ne leur propose de perestroïquer, de construire à côté quelque chose à forme humaine et non pas mâle uniquement. Qui voudrait prendre la place d’Atlas, sachant qu’il y a une autre façon de faire que porter héroïquement seul le poids du monde sur ses épaules, mais qu’il lui serait interdit de mettre en pratique, par exemple, la dynamique légère de la charge justement répartie ?

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Les inventions, les trouvailles, les triples salto que cette période hors-norme, extra-ordinaire, engendre déjà et engendrera, combien de temps faudra-t-il au gouvernement pour les calcifier en règle générale, pour les amoindrir en les banalisant, pour nous les faire regretter ?

19/03 [ MANQUÉ ]
Le rendez-vous des nuages, dans La Vie parisienne, pour être manqué n’en est pas moins beau. D’ailleurs il tire même de son évitement la seule beauté possible dans un tel entrelacs de faux-semblants, d’illusions, de croyances et de traquenard. Pauline et le Baron, à l’amble un instant, n’avancent pas plus avant : vite, vite, le nuage s’est retiré et le plancher des vaches briserait leurs pantoufles de verres. Un biscuit de Savoie, confectionné chez un célèbre pâtissier du siècle dernier, ne gonfle pas au four: il est manqué. Toutefois, le chef du «laboratoire» (…) ne voulant pas qu’il soit perdu, y ajoute du beurre fondu et une couche de pralin. Ainsi repris, le manqué plut si bien qu’on lui laissa ce nom (Ac. Gastr.1962). Le manqué est si réussi qu’on lui fabrique un moule pour être sûr de rater convenablement à chaque fois : le moule à bords hauts, dit moule à manquer

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En entendant le chiffre 45, dans la petite cuisine qui jouxte le salon où les belles filles battent les cartes, les larmes me montent. Nous n’allons rien manquer de décisif, dans cette séparation, puisqu’il n’y a rien à voir sinon rien à vivre, mais les parties de rami, les conversations et le contact osseux et poupins tout ensemble de ces grands corps pensant, nous aura bien manqué, quand viendront les retrouvailles.

18/03 [ AQUEUSE ]
La goutte d’eau qui fait déborder le vase, je m’interroge sur sa teneur en sel. Est-ce une larme ? Un reste de salive mal employée ? Ou bien encore la trace infime d’un lointain orage, sorte d’effet papillon-boomerang, temporel plutôt que spatial, qui enfin parvient ?

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La goutte d’eau qui fait déborder le vase est un postillon.

17/03 [ DUCHESSE ]
Les pommes duchesse sont des choux romanesco en patate.

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Pomme à Dine, pomme à Chine, pomme à Suzette et Martine, pomme à la belle Lison, à la Comtesse de Montbazon, pomme à Madeleine,
Orange à la Du Maine.
Comptine retenue plutôt qu’apprise dans l’enfance… la nature tout à fait gaillarde de l’affaire m’échappant, n’en connaissant que le refrain. Elle vient toujours chantonner à mon oreille en réponse au mot Duchesse…
Après étude, il semble que la duchesse de Montbazon fut chassée de la Cour par Louis XIII, et Anne de Bourbon-Condé, devint duchesse du Maine par son mariage avec le fils bâtard de Louis XIV et de Mme de Montespan.
Il semble que cette comptine à deux duchesses ait également taraudé Gérard de Nerval et Alexandre Dumas

16/03 [ DOUÉE ]
… de raison, je me suis rendue à l’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai. Je m’en félicite grandement.

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L’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai est reportée sine die. Ma pratique magique n’est pas tout à fait au point si je déclenche une pandémie internationale, souhaitant simplement être disponible pour ce moment d’importance et d’amitié. Le temps m’est donné de voir si je suis plus douée pour les cours en visioconférence.

15/03 [ CHIFFONNER ]
Histoire singulière de quelques vieux Habits : faire dans la dentelle façon Henry James.

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Le même verbe pour dire froisser ou arranger avec goût. De notre temps, de notre humeur, de notre peur, pareillement.

14/03 [ PARISIENNE ]
Mythe de deuxième zone.

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En temps ordinaire, Paris m’est depuis longtemps devenu un mal nécessaire. En passant rapidement dans les rues, j’y vois ce que j’y voyais, étudiante, jeune femme, sous la forme résiduelle de la couche de peinture écaillée d’un décors de mauvaise facture. De ceux qui ne tiennent pas les reprises.

Si nous habitions la même ville, ce ne pourrait être qu’une petite ville, de celles qui font dire “ c’est où ? ”juste après leur nom, nom qui garde son secret, comme ces villages magiques qui n’apparaissent qu’une seule fois par siècle ou qui se dérobent au regard de l’ennemi, bien loin du Secret de Paris, dont on a vendu le vide et le plein tant et tant de fois qu’il n’a plus que la matérialité de la croyance — et je me souviens de quelques lieux que j’aimais et qui ressemblent à présent à leur caricature, comme Chirac avait fini par se confondre avec sa marionnette, bénéficiant au passage de sa sympathique maladresse au point qu’à heure de la Justice, il ne soit plus resté de lui qu’un enfant oublieux.
La même Ville / E.C

13/03 [ HARPE ] La harpiste m’effraie délicieusement. Avec sa harpe. Tout le temps je pense à La jeune Parque, sans avoir relu le poème, je sais qu’il tombera, comme les mains de la harpiste, juste, à l’endroit de ce délicieux effroi. J’ai envie d’en réunir trois. Elles seraient maternelles comme les araignées de Louise Bourgeois, industrieuses comme Pénélope tissant et détissant un arpège ici et là, patientes comme la mort, leurs ciseaux toujours cachés dans leur cheveux. En un éclair, elles déploient leur grandes ailes noires, et reprennent leur morceau. Ces harpistes.

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Une drôle de musique joue, elle est douce et légère comme un mois de grève en mai, un instant d’inattention et on oublierait que ce sont les Parques qui s’amusent à la harpe.

12/03 [ BROC ] On entend BRO, non ? BRO D’O. On voit un chat qui se rebiffe à l’idée d’une douche. Ou son frère. Ce journal est vraiment fait de bric et de broc. Va, Bro’ comme je me pousse !

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2 août 1914 : L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. – Après-midi piscine
Frantz Kafka
C’est ça un journal. Même si on a envie de se saouler à plein brocs en entendant les nouvelles. Pas un bric-à-brac, qui suggèrerait une présentation favorable à la vente, mais de bric et de broc.

11/03 [ FOURRÉ ] Au chocolat. Un cri du coeur. Ou une veste, non, des petites bottes russes de contes. Ou un coup. Mais un coup en renard, en douce. Impossible de couper le cordon d’avec l’enfance. Comme ces moufles attachées l’une à l’autre par un épais fil de laine qui court — un furet — dans l’intérieur de l’anorak, le long des manches, derrière la nuque… La moufle de droite, on l’appellera le Minotaure, celle de gauche portera le nom de l’ennemi n°1.

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La très légère grimace sur le visages des élèves, quand j’évoque le petit pois fourré avec une dinde, devant leur tentative de faire tenir tout un opéra dans un air. Rien que de très normal, ajouterait mon très cher ami Victor Duclos : une vache après l’autre. Elle m’en rappelle une autre cette grimace, proprement horrifiée celle-là, d’un élève peu au fait des expressions imagées, du seconde degré en général et d’autres subtilités de la langue, en m’entendant le prier de ne pas “ jeter le bébé avec l’eau du bain ”…

10/03 [ GOBELET ] — Aaaaaah! Comme des verres en plastique ? ( Vision très ancienne de ma chienne Roxanne gobant une mouche au passage ). Je voulais dire gobelets. Je ne voulais pas dire plastique. — Finalement, je vais prendre des verres en verre, mais très solides. Comme un pied d’éléphant qui se pose dessus sans le casser. — Un pied d’éléphant… Comme la plante ? — Non, comme la bête. — Je ne vois pas. — Ce n’est pas de votre âge. Arcoroc un défi aux chocs ?… Laissez tomber. Il devait y avoir un trucage, de toutes façons. Ou non. Et alors le pied d’éléphant aura ouvert la voie à la voûte sans colonnes de l’Architecte Mâhyar, comme un passage à travers les alpes, après avoir arrosé la pierre de vinaigre . Mais s’il y a un truc, c’était peut-être de la pisse, après tout et Pétrarque s’est fait rouler.

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Premier des sept offices de la maison du roi, correspondant au service de la table (l’une des fonctions principales de l’échanson étant de présenter le gobelet au roi). Chef, officier du gobelet.
Cet honnête homme n’a jamais fait d’autres voyages que ceux de Compiègne à Fontainebleau, pour le service du gobelet, dont il était officier
Etienne de Jouy / Hermite

La coupe de Thulé du roi Pausole appartient à cette catégorie dite “ du chien de Heiner Müller ”. Comme on la fout par terre, elle est toute bosselée, certes, mais c’est la même coupe que celle des Faust ( Berlioz, Gounod…).
Quant aux autres invité.es du bal, on leur donnera ces petits gobelets mignons en plastiques extérieur argent intérieur or qui ont fait si bien pour le vin herbé des fées dans le Jardin des Miroirs du Parc en janvier dernier. Comme les gobelets de quasi, ils ont des propriétés pharmacologique — ici, celle de rappeler la nuit, le froid, l’extérieur, l’aventure –

09/03 [ GENOUX ] Pour aller du je au nous, il suffirait d’un nudge, croit-on, mais ce coup de coude qui n’a pas le cran de dire son nom et se cache derrière un pouce politiquement correc’ ne nous emmènera pas si loin. Petit.e, on a nounou et de je peu ou prou. Petit.e, on a mal au je-nous, quand le parent s’en va vadrouiller et nous laisse en plan, mal au gène où, mais où ? Mais grand.e.s nous voilà, qui savons tout cela. Ça doit être tendineux Cette fois. Cette foi qu’on a. Me fais pas rire j’ai mal.

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– Quand je dis je suis à vos genoux, je me mets à ses genoux ?
– Ben non, tu lui dis.
– Je ne me mets pas à genoux ?
– Non, c’est elle qui te mets à genoux. Enfin, c’est ce que tu lui dis.
– Je lui mens ?
– Non, tu présentes les choses sous ce jour.
– Le jour des genoux ? Je ne comprends pas pourquoi je ne tombe pas à ses genoux.
– D’abord parce que tu te casserais les genoux en te laissant tomber dessus. Pas maintenant mais après 15 ans de vie de ténor. Et puis, quand tu lui diras : je suis hors de moi, comment feras-tu ?

08/03 [ ADELPHITÉ ] Liberté, Égalité, Aldelphité ? On casse si fort les pieds des féministes qui veulent ranimer des mots oubliés ayant pourtant existé en toute légitimité : matrimoine, autrice… Que celui-là, qui n’existe dans nul dictionnaire est par avance bien tentant. L’impossibilité du savoir absolu autorise le poème Jean Starobinski

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Il y a des mondes inconnus qui ne devraient éveiller que notre curiosité. La chance d’avoir à inventer, de prendre un chemin autre, encore d’herbes hautes, que les sentiers battus et rebattus à plates coutures de la domination omniprésente des uns sur les autres. Hélas le 10 de der double toujours les points de ceux qui ont déjà toujours eu gain de cause. Nous nous croyons, un instant, semblables aux déesses, mais nous sommes sempiternellement Achille derrière la tortue. Quittons la course.

07/03 [ PATIENCE ] Dans les livres de Jane Austen, une patience de la plus belle eau se tient. Probablement pour les austiniens. Les autres… on les plaint. Elle fait du temps, de l’espace, entre les villes et la campagne, entre les lignes où le monde — cette boule à neige — se retourne d’un coup. On ne comprend rien, on s’agace ? C’est que la vie est à l’envers tant qu’on tient le reflet pour le modèle. Mais deux phrases longuement muries, tombent dans la paume ouverte de Madame Austen : ordo ab chaos et tempo giusto.

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Les italiens sont tout à Bocacce — part vite et reviens tard –, Cristina Comencini m’est une cousine à la mode de Jane Austen. Par-delà l’ombre de la mort, et l’assiduité de sa vieille servante, la maladie, c’est bien l’intimité, cette promiscuité avec les nôtres qui va devenir le centre de notre attention. Contraint.es forcé.es, parfois jusqu’au tragique comme le rappelle #NousToutes : Être confinée chez soi avec un homme violent est dangereux. Il est déconseillé de sortir. Il n’est pas interdit de fuir. Besoin d’aide ? Appelez le 3919. Plus généralement, nous devrons user de patience, avec les cher.es, avec nous-même. Un vaste sujet pour le roman épistolaire à inventer avec tout.es nos cousin.es de par le monde.

06/03 [ FANTÔMES ]
Ils sont là. Insistants et discrets tout à la fois. Immanquables. Le premier m’avait tant effrayée : alors, il va falloir tous les porter, nos morts ? Je ne savais pas qu’ils apportaient la force nécessaire à ce portage, qu’ils apportaient l’espace suffisant pour leur faire de la place, qu’ils passaient à travers les murs de nos vies sans effondrement. Ils n’ont de cesse de nous dire : la mort, c’est banal.

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Personne ne croit aux fantômes avant de les voir. Nous croyons à la littérature des fantômes, mais jusqu’à les voir, qui voudrait y croire ? Et parfois même en les voyant, on leur trouve mille prétextes pour qu’ils n’existent pas.
The master came back unforeseen ?
Some servant -
no! I know them all.
Who is it who?
Who can it be?
Some curious stranger?
But how did he get in?
Who is it, who?
Some fearful madman
locked away there?
Adventurer? Intruder?

Nous ne pensons pas davantage pouvoir croiser un dragon qu’un fantôme. Les mot existent, il sont beaux, étranges, ils ornent le quotidien. Nous jouons avec leur beauté, avec la peur délicieuse qui les environne. Bien longtemps après leur apparition, ils demeurent incroyables. Et même ensuite, on ne sait pas quoi faire de cette croyance. Comme la gouvernante du Tour d’Écrou ou l’assassin royal de Robin Hobb.

05/03 [ JARDIN ]
Antoine Emaz traverse furtivement mon gros jardin, par le ciel. Le chemin de pierres plates mangées par l’herbe où je m’avançais s’étonne de son ombre et s’égare un instant.

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Une fois par an, on installe un jardin d’œuvres dans le hall des salles publiques du conservatoire. Cette année, il y a des fées. Il s’agit maintenant d’arranger l’exfiltration de l’une d’entre elles vers cet autre jardin : l’atelier annuel des élèves et son chêne enchanté. Quelle vie que la nôtre !

04/03 [ COLOMBAGES ]
Aux maisons qui prennent sous leur aile, des oiseaux.

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Au moment du fait divers qui inspira Mérimée pour sa nouvelle, Colomba avait 57 ans. L’âge vient et je déplore encore que mes parents ne m’aient pas choisi ce prénom de douceur et de sang. Schioppetto, stiletto o strada … Je devrais peut-être songer à m’en venger.

03/03 [ SENT-BON ]
C’est un mot de vieille, de savon au chèvrefeuille, de petit flacon tarabiscoté de Violettes de Narbonne. Je tiens son corps de fauvette dans mes bras endormi, confiant. Le temps l’a transformée en petit oiseau. Plus de dents du tout, c’est normal et la peau si fine sur son squelette volatile. Elle sent toujours bon son petit parfum de sucre chaud.

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Du fond du sommeil, dans l’obscurité de la chambre, je sens l’odeur d’un gâteau et sa couleur caramel. Mes yeux s’entrouvrent : c’est l’effluve de ton parfum flottant dans la pièce alors que tu la quitte en coup de vent.

02/03 [ JAVELLES ]
Il avait neigé en septembre. Sur la route de nuit, nous nous sommes arrêtés : les lièvres c’étaient rassemblées autour des javelles à moitié ensevelies — perdues pour perdues, pas perdues pour tout le monde ! — et ils dînaient de grains, sous la lune. C’était… spectaculaire, tu vois ? #papillotes Notre corps est comme de l’herbe, dit-il. Voilà que nous sommes dans le demi-cercle de la faux. Les pieds de l’archange marchent déjà sur nos compagnons tombés en javelle ( Jean Giono / Batailles dans la montagne, 1937 ).

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Dans un restaurant folklorique de Vézelay, une envoutante et rigolarde chanteuse ( Claron McFadden, puisqu’à ces seuls mots de portrait plus d’anonymat possible ), m’avait raconté un opéra créé quelques temps auparavant à Lyon. Le livret évoquait un temps après la mort où les arrivant.es pouvaient choisir lequel de leurs souvenirs deviendrait leur éternité. J’imagine, plus que je ne me rappelle, que le librettiste avait interrogé des vivant.es pour se faire une idée. Il me semble qu’à l’étonnement général, ce n’étaient jamais des souvenirs tels que : rencontres amoureuses, naissances, gloire, qui étaient évoqués. Cet opéra, je ne veux pas le voir : j’aime par trop le récit de la flamboyante Claron McFadden et l’intimité incongrue qu’il nouait entre nous en cet instant. Un instant de conteuses. De sorcières. De passeuses d’âmes.

Ce souvenir de mon grand-père des lièvres surpris nuitamment dans leur assemblée autour des javelles, je crois qu’il souhaitera y passer son éternité.

01/03 [ ENFANTS ]
– Et toi qui n’en a pas… Quand tu seras vieille… Tu vas être seule… — … Non. Pas davantage que celles qui en ont, en tous cas.

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Et pour dire vrai, je sais
Que je n’aurai jamais d’autre enfant que moi.

29/02 [ ÉVITEMENT ]
L’an dernier, la question ne s’était pas posée. Mettons ça dans la boîte à on-y-pensera-plus-tard, dans quatre ans, en l’occurrence.

28/02 [ SOSIE ] Charlie Chaplin arriva en troisième place d’un concours de sosie de Charlot. Je tourne et retourne cette information dans ma tête depuis 24 heures et elle me semble la chose la plus sensée que j’ai jamais entendue.

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Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble.
L’EHPAD semble rempli des sosies de celle que je viens voir. La vieillesse nous brouille les yeux, comme la toute petite enfance avec ces bébés confondus sans leur bracelet, interchangeables, comme tout ce qui est étranger et dont on ne sait distinguer qu’une couleur, qu’un trait…
Il y aussi de vieilles femmes affreuses et qui pourraient être inquiétantes — de méchantes vieilles, je ne veux pas manger avec elle — mais elles ne le sont pas, inquiétantes, elles sont déboussolées, cabossées, carabossées, souffrantes, absentes… et puis même déboussolée, délestée de son dentier et de sa mémoire immédiate, sans doute échevelée, la Jeanne ne sera jamais autre pour moi que la relation qui nous lia.

27/02 [ GOUTTE ]
Ni crise, ni accès depuis deux mois, la goutte ne déborde plus mon grand-père. Il y a bien assez d’autres emmerdements, commente-t-il, philosophe ( de la mouvance papillotes ).

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La salade, il n’en mange plus, c’est pas bon pour la goutte. En fait, c’est le contraire : la goutte prospère en cas de salade.
– Donne m’en tout de même deux feuilles.
Nous mâchons bien la nostalgie de son jardin.

26/02 [ PIRATES ]
Certaines personnes adultes retrouvent le moyen d’y jouer grâce à l’appel à l’aide, balisé de fautes d’orthographe, d’un ami otage d’un pays lointain. Se faire pirater… un peu de haute-mer dans un monde de villes.

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J’ai des affaires de piraterie, un corsaire en mer ( Dylan Corlay ) tandis que je suis tranquillement installée dans mon bureau d’armatrice en attendant les coffres d’or. Bref, Dylan Corlay et notre équipage joue le Concerto pour Pirate ici, là et partout et la SACD m’en donne des nouvelles. Un pirate avec un solide code d’honneur que ce Mordicus.

25/02 [ KAKI ]
Couleur de la poussière aux Indes. Le fruit jaune orangé juteux à chair molle fait bien voir la limite du déterminisme.

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Les kakis et les grenades. Nature morte paramilitaire.

24/02 [ RAVI.E ] Le kidnapping qui fait sourire. À se demander ce qu’on abandonne quand on est enlevé.e pour être si léger.e.

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Patelin pour l’exemple, il me confie : moi, tu me connais, j’ai pris ma tête de ravi et je lui ai dit que c’était une idée merveilleuse…

23/02 [ SUBSUMER ] Tristesse à ces mots qui échappent, non par leur puissante nature poétique, mais parce c’est notre vue qui est trop faible.

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Déconcertant de regarder les empreintes de mes bottes de sept lieues aller de pair avec mes pas de fourmis. Et puis le sur-place longue durée qui semble une éternité. Bref, un an plus tard, je ne saurais toujours pas dire ce que subsumer veut dire. ( On ne m’aide pas beaucoup pour ce cas précis ).

22/02 [ ANOURE ] Pour faire l’amour, féminin, masculin, singulier ou pluriel, ça n’a pas trop d’importance mais il faudra une jambe de plus, tout de même, sinon ça ne tient pas debout. Si personne ne m’avait dit que c’était l’amour, j’aurais pensé que c’était une épée nue. ( Texte attribué par Rudyard Kipling à un ancien poète indien et cité par Jorge Luis Borges ) Le curé est embarrassé. L’éléphant et la souris veulent qu’il les marie. Avec d’infinies précautions, il tente de leur faire entrevoir les incompatibilités incontournables de leurs natures, à terme. La petite souris, justement, honteuse et rougissante, dit dans un souffle, ses yeux pleins de larmes : Je vous en prie, monsieur le Curé, il faut nous marier, c’est pressé.

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Quelques instants avant le départ du train pour Thomery, je lis dans Nullipare de Jane Sautière, une phrase sur le doux muffles des vaches de Rosa Bonheur. Un peu plus tard, je me dis qu’elle était sans enfant elle aussi. Une théorie fantasque s’échafaude des liens exacerbés qui uniraient les femmes nullipares à leur animalité, leur permettant de mieux savoir traiter d’égales à égales avec les chats, les lions et les vaches écossaises à poils longs. Peut-être ai-je simplement pris un coup de lumière en lisant le dernier passage du livre, où elle se déshabille sur la plage, si présente qu’elle est offerte…
La propriétaire du château de Rosa Bonheur accepte gracieusement le don du livre “pour mention du nom” dans sa bibliothèque. Je sens que Jane Sautière serait heureuse de le savoir là-bas. Enfin, je le flaire.

21/02 [ MOT ]
Son émis par quelqu’un qui ne sait pas parler. De la même racine indo-européénne, l’arbre au tronc double porte le fruit Muet et son frère Motus, qui croit dans l’ombre.

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Ce qui devait arriver arriva ( et rapidement encore ): la tenue du Journal d’un Mot décupla le goût des mots, leur intérêt, la curiosité, la familiarité et l’audace à leur endroit.
Dans mon souvenir de Moon Palace de Paul Auster, un jeune homme au service d’un vieux monsieur aveugle apprend à lui décrire minutieusement tout ce qui croise leurs promenades. Il prend l’exemple, je crois, d’une borne d’incendie et de la vingtaine de minutes qu’il peut passer à la raconter, à l’expliquer, à la faire sentir.
Les mots sont devenus ma borne d’incendie.

20/02 [ HURLETTE ] — Je voulais vous crier bonnes vacances de l’autre côté de la rue, à la hurlette, avant d’aller retrouver des zozos par là-bas.

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Quelle paresse nous frappe pour inventer si peu de mots nouveaux ? D’où mon grand-père sort-il le mot stapano ? Tout le monde l’utilise là-haut, et si je le tape sur internet, des pelles à neiges apparaissent mais aucune mention directe du mot. Marcel précise: y’en a qui disent stapanos, avec un s sonore et une petite moue.

19/02 [ PAIN ] — 20 centimes, ça fait quelques tranches de baguette. Pragmatique et gourmand, le chauffeur de taxi fait fi de ma gêne à arrondir si chichement le prix de la course. En prime, il m’offre un bon sourire et un accent des Balkans. Avec quoi je ne pourrais pas plus que lui avec mes 20 centimes, acheter une maison de campagne, mais qui se mangent comme du pain blanc.

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Un copain, m’avait-on expliqué, c’est quelqu’un avec qui on partage le pain. Mais un lapin, me demandais-je alors.

18/02 [ RUPTURE ] C’est compliqué, violent, sans pitié, amer, cruel, épuisant. Même pour qui porte un nom amusant comme Gardefeu ou Metella.

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Parfois, une feuille qui tombe.

17/02 [ JOURNAL ]
N’en reviens pas d’en tenir un. Plutôt l’impression de lui mettre du sel sur la queue — technique apprise dès l’enfance pour attraper les oiseaux –.

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Pour écrire chaque jour, il faut de la méthode, peu importe laquelle, mais savoir ce qu’on vient faire là. Pas forcément dans le mobile, dans la fin espérée du journal, mais dans sa forme.
La recherche du carnet autrefois pouvait occuper des jours entiers : c’était — je l’ignorais — l’étape 1 condamnée à durer jusqu’à ce que se montre l’étape 2 : sur quoi j’écris. Sur ce cahier et sur moi, sur autour de moi, sur en face de moi, ce qui est saillant, ce que je sens le besoin de consigner.
De l’urgence et de la méthode.

Le terme d’ intime a une histoire en littérature: Saint Augustin y recourt dans ses Confessions, qui ne sont pas un journal au sens où il ne s’agit pas d’une écriture journalière, mais qui se livrent à une investigation du for intérieur. L’instrospection spirituelle constitue l’ancêtre du journal intime; il s’agit d’une quête de Dieu, effectuée au fil des jours, et qui conduit à un examen de conscience au plus profond de soi-même:

Je te cherchais à l’extérieur de moi-même, mais toi tu étais plus intérieur à moi que ce que j’ai de plus intérieur (tu autem eras interior intimo meo).

Saint Augustin, Confessions, III, 1

Pierre Pachet / Les Baromètres de l’âme

16/02[ FRÈRE ]
Ici, on devient un homme quand on donne, sincère et libre, son amour à un enfant, et on devient bon quand un enfant nous donne, sincère et libre, son amour. ( DOA / Le Cycle clandestin ) Tu valais la peine d’attendre. Elle s’est envolée d’un coup avec ta venue au monde. Je suis devenu un être humain en voyant ta petite tête extra-terrestre sur la photo, avant même notre première rencontre. Tu ressemblais au chanteur de Fine Young Cannibals et tu avais un regard sage et hardi — On y va ? –. On y est allé. Et un soir, au bord de ton petit lit de 5 ans, comme nous nous faisions part de notre peur réciproque d’être oublié l’un par l’autre lors de nos trop longues séparations, tu m’as dit expliqué que tu me reconnaîtrais toujours — parce que tu mets du rouge –. J’étais devenue, hélas sans m’en rendre compte, un bon être humain. Tu m’as toujours considérée d’égal à égale, puisque j’étais ta sœur, j’étais encore une enfant et nos 19 ans de différence n’y changeraient jamais rien. Tu as bien des héros.ïne.s dans ta vie aujourd’hui. Avoir été l’une d’entre eux.elles est un honneur qui me caparaçonne aux jours les plus maussades. Hasta la vista, baby.

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Souvent on me demande de préciser : c’est votre frère ou votre demi-frère ? Pas l’administration, non, des gens, dans d’anodines discussions. On ne peut pas avoir de demi frère autrement que pour l’administration. La preuve : mon frère est mon frère et le sont également d’autres, très intimement frères, alors que pour l’administration rien ne nous lie. Je dis : les frères s’en faire sans trop s’en faire ni s’enfermer dans les petites cases à noter aller plutôt musiquer et poétiser comme ça nous chante à la bonne heure.

15/02 [ VICTIME ]
“ Je suis allée porter plainte parce que je ne voulais pas être une victime. ” Personne ne veut être une victime. Porter plainte nous permet justement de nous faire reconnaître en tant que victime. Une victime n’est pas une petite chose nullarde et incapable. C’est quelqu’un.e à qui il arrive / est arrivé quelque chose de violent, dont la vie est / a été traversé par la violence. Parfois les victimes sont grand.e.s et baraqué.e.s. Parfois les victimes de viol sont très âgé.e.s. Parfois les victimes sont des enfants. Parfois les victimes sont blanches, plus souvent d’une autre couleur. Parfois les victimes sont des hommes, plus souvent des femmes. Parfois les victimes sont riches, plus souvent pauvres. Jamais les victimes n’étaient au préalable frappées d’une malédiction qui expliquerait, voire justifierait, les violences qu’elles ont subi. Le péché originel n’est pas notre affaire. C’est un mythe polluant, pas une règle de trois. En aucun cas, être une victime ne s’entend sans complément de temps et d’objet. J’ai été victime d’une agression, ça s’est passé tel jour à telle heure. Cette agression ne s’effacera pas. Elle ne cessera pas d’avoir exister. Mais en aucun cas elle ne fait de moi autre chose que la victime de cette agression. Il n’y a pas à en avoir honte, ni à en être fier.e. Il ya une plainte à porter, qui n’est pas un gémissement mais procédure pénale, un acte nécessaire pour que justice soit faite, en reconnaissant notamment que j’ai été la victime d’une agression, ce qui n’est pas acceptable dans la société où nous vivons.

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Weinstein avec son déambulateur, Domingo avec ses excuses.

14/02 [ ABBÉ ]
Avec l’humilité d’un qui ne saurait qu’épeler, l’Abbé a passé sa vie à traverser les écritures comme d’autres la mer rouge. Il en est à présent et pour l’éternité tout mêlé. L’Abbé c’est D. Ou plutôt l’Abbé c’était D., qui est décédé jour pour jour comme il était né, dans le souci de simplifier la vie de ses ouailles jusque dans sa mort. Ses ouailles, vraiment, nous autres, oui, aïe. Quant à nos vies compliquées, elles demeurent intriguées du passage de cet homme, si bon, il faut bien le dire, adieu.

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Tant que l’Abbé D. était là mourir valait le coup. Il savait faire la messe des morts aussi bien que celle des survivants. Il n’oubliait pas ce qui lui avait confié, secrets infimes et souhaits pour l’ultime poignée de main à ce monde-ci. ( Quelque soit le tragique du moment, Bye bye Baby des Hommes préfèrent les Blondes finissait toujours pas me traverser l’esprit. Il savait y faire pour que la terre soit légère. Voilà un an qu’il a tiré sa révérence pour aller poursuivre sa foi in situ. Depuis son départ, on s’est aperçu que la mort était très surévaluée, qu’elle ne vaut plus vraiment le coût. Tout ça pour dire qu’en toute logique ma grand-mère a récemment préféré la résurrection à l’enterrement.

13/02 [ TALONS ]
Tu auras des jambes, mais plus de voix. Et chaque pas sera comme un coup de poignard, petite sirène. Les grandes douleurs seront muettes, ahahahah. À la fin, on coupe les pieds de la jeune fille épuisée, faute de pouvoir en ôter les souliers du diable. Ultra solution. Les talons sont fragiles, Achille, allez de l’avant. Là où ça tombe sans tomber dedans. Enfin, pas avant l’heure.

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Récemment, un pauvre type riche, un usurpateur de souliers rouges a sorti cette sorte de tautologie, qui fait plutôt mine de totologie : Une femme porte des talons hauts parce qu’elle a envie de porter des talons hauts. Dans une vie bien faite, nous pourrions nous assoir en face de notre miroir chaque jour pour demander : de quoi ai-je vraiment envie ? Qu’est-ce que je veux au fond ? Vers quoi penche mon cœur ? Mais d’après le monde du Monde, la seule question au miroir que l’on nous tend resterait : Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ? Nous traînons dans la galerie des glaces, scrutons nos déformations, tandis qu’on sature nos oreilles de logique à Toto, de blagues d’école primaire sur les rôles des unes et des autres, de fadaises sur le tango inexistant de la liberté, du désir et de la consommation. Passons de l’autre côté et portons des chaussures de marche, des bottes de sept lieux ou de petites pantoufles fourrées bien commodes pour l’hiver et l’aventure, la vraie.

12/02 [ REMARQUÉ ]
Marqué et remarqué. Au fer rouge, d’une croix blanche, tracée au sang de belette — faute de mieux –. Je vous avais remarqué, choisi entre tous, et j’avais discrètement appliqué ma petite marque à la pointe de mes yeux, comme on donne un coup de canif pour signaler pour sien en objet en métal — un pot d’étain –, comme on trace un signe à la craie dans un dos brechtien, comme on colle une vignette rouge sur une œuvre d’art. Marqué, remarqué et dix de der. Le QK entrelacé de fleurs de lys des Quimper-Karadec rougi sur le cul. #lavieparisienne

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Qu’est-ce qui me marque quand je remarque ? Je remarque donnant-donnant : je grave une initiale dans ton bois, oui, la mienne sûrement, ou celle de cet instant, mais également une dans le mien.

11/02 [ LIMACE ]
- Elle nous trompait ! – Ça pourrait être plus pénible à dire ? – Elle nous trompait … – Comme si chaque mot était une limace dans votre bouche ? – … – Merci.

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Il y a un simulacre de l’empoisonnement particulièrement théâtral chez les enfants contraints de manger ( du céleri, des abricots secs, des graines de courges, du lait… parfois de manger tout court ). Il renseigne parfaitement sur le dérisoire des expériences de l’âge adulte, en matière de matériau dramatiques.

10/02 [ ARÉNOPHILE ]
Elle a toujours eu un grain ça fait le vide autour d’elle un grain de chaque
Tous les déserts du monde pris dans la doublure de son cache-poussière

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Combien en faudrait-il de grains pour une collection exhaustive ?

09/02 [ PICKPOCKET ]
C’est indolore. Et puis quelque chose n’est plus là.

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Si seulement nous pouvions toujours être allégés de ce que nous perdons. Si seulement nous ne pouvions perdre qu’en étant volés.Nous pourrions alors nous dire pour nos proche ce que j’ai pensé l’an dernier en me faisant déposséder de mon passeport : il sera sûrement utile à quelqu’un d’autre. Et leur absence me ferait pareillement rêver.

08/02 [ SOCQUETTE ]
Un tout petit enfant noir essaie d’enfiler comme un grand sa socquette sale. Tout aussi consciencieusement, les longs ongles rouges de sa mère pianotent sur son téléphone. Il est extraordinairement habile, mais ça ne suffit pas. Elle est ordinairement indifférente, mais ça ne suffit pas non plus. Quand la vente ambulante immobilisée sera accessible, je prendrai deux cafés allongés.

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Sur la table du dîner, le chausson d’apparat de Lélio-3 mois. L’autre est comme la pantoufle de Cendrillon : ailleurs, manquant. Une convive demande comment on fait pour transformer le vair en verre. Pour ma part c’est plutôt la transformation de la pantoufle en escarpin qui m’intrigue : du cousu au soufflé, de la main à la bouche. Pendant ce temps-là, le tout petit garçon a métamorphosé notre chambre en confortable terrier par la grâce animal de son menu ronflement de loir douillet.

07/02 [ BAIN ] Chacun des interprètes Bagouet a été tour à tour plongé dans un “bain” qui l’a imprégné d’une “matière première”, sorte d’état postural de base, commun à tous et à toutes. Victor caresse d’un mot emprunté notre impuissance bienheureuse à nommer ce qui nous est arrivé, ces derniers mois, ces dernières années, au Sérail, au Café, tout ce à quoi nous avons travaillé. Comment le dire ? Non. Comment en parler. Comment le savoir, avec un sourire.

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Hors de ce bain, manière de Bain-Bagouet, je ne veux plus travailler. C’est le lieu même du travail, favoriser cette rencontre de personnes, d’idées et d’atmosphères, l’entremettre. Le reste n’est que mise en place et blablabla. Le temps de répétition est toujours trop juste, serrer aux entournures comme un maillot de l’été d’avant, alors autant en faire quelque chose d’autre que de compter sa rareté quantitative. Cette ligne qui file du premier jour au dernier, je la tire dans les profondeurs, ou bien j’y attache un cerf-volant. À quoi bon organiser la répétition s’il n’y a pas de jeu ? À quoi bon s’évertuer à tenir une comptabilité du rien ? Il faut régler des entrées et des sorties, choisir un parti pris, des costumes, mais c’est la couleur d’une feuille collée à notre manteau dans une grande errance en forêt qui seule peut dire de quelle lumière nous parlerons pour Hansel et Gretel. Et le thé chez le Lièvre de Mars, garni des chefs d’oeuvre du concours de pâtisserie de tous les gâte-sauces de l’équipe, rôles-titres, accessoiriste, chef, compositeur, éclairagiste, librettiste, est la seule nourriture pour la pensée qui tienne aux corps.

06/02 [ MODE ] Nous retravaillerons ensemble : les femmes sont à la mode en ce moment. Amusant de voir des hommes transformés en fashion victimes institutionnelles. Il nous faut absolument cette tenue — en peau humaine–, sinon, de quoi aurons-nous l’air ? Il est suave de regarder un bateau couler quand on est sur la rive. J’aime cette phrase de Sénèque. Tout aussi suave, le spectacle de ceux qui se retrouvent à promouvoir des droits dont ils sont persuadés qu’ils les dépossèdent, non pas des leurs, mais de leur pouvoir, de leur moyens. Quelle ambiguïté dans leurs signes ! Quelle maîtrise de l’obsolescence programmée de leurs gestes ! Gestes symboliques… au point de n’être aucunement une action. Dans une mode, qui investira plus d’une saison ? Au triste son de ces déclarations, bêtement violentes, je me sens très hiver-hiver, sur ma rive.

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Petite-fille de cuisinière, le bœuf mode par sa préséance m’interdit à tout jamais de devenir une fashion victime

05/02 [ MILONGA ] Tu lis le texte un fois. Tu caches le texte et tu joues la scène. Une fois. Ce qui reste. Et puis tu relis le texte une nouvelle fois. Tu rejoues la scène… Et ainsi de suite, jusqu’au par coeur. Ils appellent ça faire une Milonga. Ah. Toutes ces choses familières, éprouvées, pratiquées qui un jour se retrouvent flanquées d’un nom ( autre ). Un collectif, la transversalité, le vivre-ensemble, les bars à manger… Mais j’aime bien Milonga. Et puis on a bien rit pendant la répétition.

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Au tango les principes de la danse s’expliquent en trois leçons et un enfant peut s’en saisir. Les dix années qui suivent suffisent à peine à savoir mener la danse en toute circonstance — partenaires, salles, fréquentation du bal… –. Celui ou celle des deux qui recule, peut rapidement faire illusion entre des bras expérimentés. L’inverse n’est pas vrai. Au théâtre, quel que soit le sens de la marche, on ne peut pas donner depuis la scène l’illusion d’une maîtrise, ni sa joie, à celui ou celle qui y fait ses premiers pas. Mais comme je le disais à une amie qui s’extasiait des talents — hélas rares — d’une interprète dans un de mes spectacle : on peut arranger les pingouins autour. ( Allusion à un metteur en scène qui ne parvenant pas à établir un dialogue avec un ténor, aurait menacé de faire passer 30 pingouins en fond de scène pendant son air.)

04/02 [ PHRASER ] Boire du noir du bout des lèvres qui se brisent. Phraser la Vie Parisienne, broyer du texte à remettre là. Enfiler de longs tunnels enténébrés de verbes et de noms, jusqu’au bleu de ciel, qui n’est pas le bleu du ciel, mais son papier peint raffiné.

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Heureuse rencontre de bibliothèque, La Fabrique du Vers de Guillaume Peureux. Je l’emprunte persuadée d’être dans les limbes au bout de trois pages trop chiffrées et absconses. Tout le contraire ! Il ne s’agit pas d’un progrès personnel — comme il en advient dans le côtoiement quotidien de la Dose de Poésie — mais de sa qualité de pédagogue. Expliquer de façon simple des choses complexes, au lieu de prétendre qu’elles sont simples comme trop souvent on l’attend de la médiation. L’incipit : Départ dans l’affection et le bruit neufs !, l’accord pluriel de l’adjectif qui lie les deux éléments, le sentiment et le son, le son et le rythme, Rimbaud des sentiers, tout cela met le cœur en joie comme aux meilleures heures de la découverte du Jeu verbal de Michel Bernardy dans la bibliothèque du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique et plus tard, dans les rues, dans les ateliers … Guillaume Peureux fait d’emblée apparaître la périodicité qui seule permet d’identifier des mots comme étant des vers. Et de loin, discrète comme une actrice démaquillée quittant le théâtre pour se rendre à une autre nuit, l’idée que le Journal d’un Mot dans sa périodicité répond peut-être à cette définition…

03/02 [ CHANCE ] Les Hobbits sont sauvés in extremis par l’arrivée des sécessionnistes du Rohan. L’adolescente râle, — comme d’habitude… ils ont toujours de la chance –. Dans sa bouche, ça sonne comme une injustice, une invraisemblance… Et pourtant, elle et moi, nous connaissons la chance. Nous sommes nées dans un pays où les filles ne sont pas jetées à la poubelle à la naissance, dans un pays où le travail des enfants est interdit, dans une famille où l’on n’a pas fait commerce de nous… et je ne parle de tous les miracles invisibles ou presque, cette fois où nous avons traversé la rue distraite par notre livre et où la voiture a pilé, cette fois où la maladie — la vieille servante de la mort — a pris la sente bégnine au lieu de la route tragique, laissant aux médecins la possibilité de faire leur travail… La chance et la mort tutoient nos possibles dans une conversation ininterrompue, elles tiennent leur place dans chaque quadrille. Aussi justes et injustes avec nous qu’avec les petites créatures aux pieds poilus.

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Les Noces de Figaro, musicales, transforment définitivement l’essai du Mariage du même : d’une dramaturgie de savonnette au théâtre, déjà difficilement saisissable, se refusant à toute empoignade, on accède à l’opéra à une pure dramaturgie de bonneteau. Les gogos et les badauds restent persuader qu’avec un peu de chance, ils comprendront tout.

02/02 [ ÉPANORTHOSE ] J’ai toujours été mal à l’aise avec les gens qui nomment les figures de styles. — Ah oui, ce ne serait pas une litote / asyndète / prétérition… ? — réflexion toujours faite sur un petit ton… Je parle, d’une chose, vivante, essentielle, de la lune, j’utilise une figure de style pour en parler et on regarde mon doigt. Tuant. Tuant le désir de parler. Ça doit venir du judo. Ceux qui savaient par cœur le nom des prises et moi qui étouffais sous leur poids. Il y a prescription. Pour épanorthose, c’est différent : je l’ai appris en lisant Ultra-Proust de Nathalie Quintane que j’aime sans la connaître, mais pour de bon. Dans une note en bas de page elle explique : c’est une figure de style qui consiste à immédiatement corriger ce que l’on vient d’écrire, par exemple : “ Ta baraque, je veux dire, ta propriété ”. Vous comprenez maintenant. Pourquoi je l’aime.

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Corriger immédiatement ce qu’on vient d’écrire, biffer : le geste incessant de la parole qui ne cesse de vouloir dire, mieux, plus. Cette rectification qui avance plus avant le mot couteau dans les chairs, comme dans l’argot “ rectifier le portrait ”, comme dans l’épreuve de purification alchimique. Sans retour.

01/02 [ MOSAÏQUE ] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits ( hors ) du Sérail, un ami m’a offert ce mot. À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude.

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https://www.serailcontinuum.com

31/01 [ EMPUISSANCEMENT ]
“Un centimètre carré de bleu n’est pas aussi bleu qu’un mètre carré du même bleu “, rappelait justement Matisse à Aragon. L’empowerment,chéri des communiquant.e.s trempe les femmes dans la potion magique, pour en faire des Wonder Woman à petit short d’or. Je lui préfère l’empuissancement. Il met mathématiquement les femmes au carré, rendant leur bleu plus ostensiblement bleu. Il ne dit pas mieux, mais plus, pas magie, mais surface, quantité. La juste proportion pour cette minorité qui compte la moitié de la population mondiale.

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À la cafétéria, une élève en accueille une autre. Elle glisse sa main à la taille, sans l’embrasser, en soutien. Tu veux que j’aille te chercher un café ? Elle lui avance une chaise, s’assied en face d’elle, l’écoute, en posant une main sur son genoux, en se penchant vers elle, afin qu’elle n’ait pas besoin d’élever la voix. Elle prend la forme d’une conque à secrets. Elle n’a aucune conscience de l’attention multipliée dans chacun de ces gestes. C’est inutile : ils se font. Je ne sais pas de quoi elles parlent. Je ne vois jamais qu’un visage de cette conversation. La sororité infuse la pièce.

30/01 [ FRANGIPANE ]
Sous les ciels et les lustres rase-képis, le Général ( croix de bois ) croix de fer, nous le jure : le marathon de la frangipane est bientôt terminé. Comme il fait le bilan de “ l’année 1918-2018 ”, faut-il en croire ses croix, ou bien faire une croix sur ses choix ? Un autre aura la fève et la haute couronne dorée — Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent –. Alors, en considérant ce sac à blagues de Général blanchit sous le harnais et médaillé comme LE sauveur, on se demande : a-t-il donc donné et hasardé tout ce qu’il avait ?

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À quelle moment certaines douceurs deviennent-elles écœurantes ? La frangipane était à elle seule épiphanie dans les galettes, dans les croissants aux amandes, comme le loukoum pour Taor, prince de Mangalore et voilà que depuis plusieurs années je ne voudrais plus que ces plates brioches saturées de sucre et d’anis qu’on faisait dans le Sud de mon enfance. Ou encore la Provençale, disponible deux jours par an, et encore, sur commande dans une boulangerie parisienne, avec ses larges tranches de fruits confits rouges et vertes et ses petits cailloux blancs. On s’étonne presque d’y trouver une fève, d’être couronnée à nouveau de papier d’or dans le petit salon chaleureux d’un ami niçois de la Capitale où l’on trône soudain, alors que dans les cantines la profusion des mêmes décorations les rend obsolètes, vaines, impotentes.

29/01 [ VERMILLON ]
Dans la journée malvoyante du ciel neigeux sale de la ville, un manteau vermillon. Kermès d’un instant. Combien d’hivers écoulés depuis que cette couleur a été à la mode ? Le souvenir d’une marinière très douce bat des ailes une seconde contre ma joue. Très vite plus rien que le mur de froid blafard.

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Rouge intense
Rouge très beau ( au vitriol )
Safran de Mars ou Crocus
Pourpre transparente à l’or ( dissoudre l’or dans “ l’eau régale ” )
Pourpre à l’or
Oranger, Oranger-rouge
Rouge cerise
Rouge-oranger flammé

28/01 [ CROISSANT ]
Les élèves sont partis pour la lune
Les chinois.e.s sont partis sur la lune
Tout au bout du grand cimetière
Que je longe à la nuit
Les tombes sont ornées d’un croissant d’or

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Je lis désemparée qu’ils ( ceux qu’on déteste, qui sont véritablement le diable, les cavaliers de l’apocalypse, la mort du théâtre, les brûleurs de livres, les tueurs d’enfance… ) pourront bientôt couvrir le ciel étoilé d’affiches publicitaires. Combien de temps la lune pourra-t-elle faire de l’ombre à cette hérésie ?

27/01 [ DIMANCHE ]
Dans sa forme divine — le repos –, le dimanche tombe usuellement la semaine des quatre jeudis. Il en est ainsi depuis que l’organisation du temps n’est plus l’affaire de Julien ni de Grégoire. Par un jeu de dupes, la Mauvaise Conscience a accédé à ce poste. Sous le joug du principe de Peter, elle ne prend que de rares vacances, où elle se dévore elle-même dans un centre de thalassothérapie mal isolé. Elle y rêve, avec Sysiphe et Prométhée, à la fin de l’échéance sans cesse renouvelée. Elle regrette l’intelligence magistrale qui régnait aux temps de Julien et Grégoire, qui a su faire mourir Cervantès et Shakespeare le 26 avril 1616, en dépit de leur calendriers divergents.

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Le dimanche tombe dorénavant chaque fois que le travail a été fait. Pour une soirée, où l’on peut lire trop tard, une journée de marche et de parole, le temps d’une chanson oubliée à juste titre qui fait irruption dans une pizzéria, une nuit merveilleusement dormie…
Le dimanche est dorénavant une sensation ( un délassement inattendu des épaules, une respiration plus ample, un petit sourire secret façon “ On les a bien eus, hein Médor ? ” ). Dorénavant, je ne dirais plus qu’il tombe d’ailleurs, tant il est volatile.

26/01 [ EAUX TROUBLES ]
Les aléas de l’opérette font succéder à l’année pontévédrine, une année brésilienne. Après avoir passer des mois à s’interroger sur la crise grecque, les élèves ravi.e.s vont naviguer entre le fleuve aux crocodiles de la présidence de Bolsonaro et la France antarctique à bord de leur coquille de noix : le ” Charles Trénet “.

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Les Villes Invisibles de Calvino, je les apprends dans le village de mes grands-parents — antique méthode mnémotechnique –, vaste terrain de jeu de hérité de l’enfance — preuve que le temps ne coule pas toujours dans le sens qu’on croît –. Les yeux tournés vers l’intérieur je sillonne cette familiarité, où les montagnes environnantes, les rivières, les arbres et les couleur font corps avec le mien, du mien, comme les pépins poussés en fruitier à l’intérieur des pommes et des poires parfois. Le legs est double : à ma guise maintenant, usufruit de mon regard renseigné, mais toujours porteur des lectures de la petite-au-nom-d’ailleurs. Bref, les torrents sont boueux dès qu’il pleut et fond, mais simultanément mousseux : en chocolat chaud.

25/01 [ BUBBLE-GUM ]
Il y avait un agréable parfum de Malabar fraise dans le garage.C’était une surprise renouvelée, chaque fois que j’allais y chercher du bois. Je sentais sous mes dents la résistance costaude de l’épaisseur du chewing-gum un peu froid, la musculature de ma petite mâchoire en CP… Une jeune femme en visite vient de crever la bulle de mes illusions : comme elle s’extasiait sur l’odeur de l’entrée de la maison, je l’ai invitée à une visite impromptue du garage. Elle a pressé sa main mouflée sur son nez et sa grimace dégoûtée a laissé mon Malabar KO : dans le garage, ça sent la pisse de chat.

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Il vaut mieux coller au bubble-gum et s’éviter la dérive bovine et mollassonne du chewing-gum qui occupe toute la bouche pour ne rien dire.

24/01 [ TAIE ]
Sur les taies repose
Le silence du sommeil
Ses ronflements eux
Emplissent tout l’espace
Mars grince des dents
Jupiter a tué le clin de ses paupières
Par inadvertance et parricide
Sur la face cachée de la lune
Blanche fesse de Venus
Le lapin frotte sa joue pelucheuse
Et soupire d’aise

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Journée de taie-travail
Commencée avant l’aube
Dans ce petit monde de la chambre
Sur l’île du lit

23/01 [ ÉQUIPÉE ]
Il neigera fréquemment. Nous serons emportés par des blizzards impossibles. Nous n’arriverons pas au bout de nos périples. Nous travaillerons dans des trains. Tout sera blanc autour de nous. Novitchok saisira simultanément des compte-rendus et de bouleversants éclairs de poèmes informels. Chapka en tête, nous pousserons des autos avec enthousiasme sur des routes barrées par des camions sans queue ni tête. Ou nous patienterons dans des bus bulgares en attendant qu’ils se désengagent à l’aube — le lapin bleu proposera de leur jeter un saut d’eau, pour ne pas être en retard –. Nous verrons des flamands roses dans le ciel au lieu de vaches dans les champs — mais l’allure du train rendra tout délicatement incertain, en sorte que jamais nous ne nous froisserons –. Je me souviendrai des histoires des uns et des autres, mais pas forcément exactement — lettre au lieu de dessin –, mais grâce à l’effort de tous, le monde y trouvera son conte. Et quoi encore? Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique. C’est toi qui dit ça ? Non, c’est toi, plus tard.

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Les marraines ont bandé les yeux de celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon avec des foulards prévus à cet effet — deux mois de complot — et puis deux groupes se sont formés les emportant dans des directions différentes à travers la nuit tombante et l’odeur de l’herbe. Il y a eu des chansons, une jeunesse à grandes enjambées semblable à l’Irlande maquisarde de Ken Loach ( l’un d’eux portait une casquette, un autre une veste kaki, nous faisons avec peu ), des murmures, des sifflets, des oiseaux, une fée entre les deux… Sur une passerelle longeant l’eau, les deux groupes se sont croisés : mais ni le Prince ni Cendrillon n’avait vraiment compris qu’il ya fait deux groupes. Des échanges ont eu lieu et nous sommes repartis dans des directions différentes, sur des passerelles, en faisant sciemment bruisser les branches inlassablement feuillues des bambous. Enfin, nous nous sommes retrouvé.es dans le jardin des miroirs. Nous avons prie les mains des aveuglé.es et nous les avons posées sur nos visages, tour à tour. Parfois celui qui fait le Prince et de celle qui fait Cendrillon nous reconnaissaient, parfois non : il y avait eu des invitations surprises et la face de lune de celle qui fait la leçon reste méconnue, unheimlich. Nous leur avons rendu la vue. Celle qui fait Cendrillon portait dans son regard la surprise éblouie de son long chemin sur ce parcours. Celui qui fait le Prince avait pensé que nous allions l’abandonner dans le noir, les yeux bandés, dehors. Mais jamais nous n’y avions pensé : la douleur, le mal-être ne sont pas envisageables dans l’équipée qui nous lie. Inutiles d’ailleurs : ce que nous mettons en place c’est le terrain favorable à ce que quelque chose advienne. Dans mon travail cette fondation est la joie. Dans le détail des œuvres, on invente des circonstances, des jeux, un rituel qui prend à son compte l’essentiel. Ici : l’extérieur, la nuit, la nature, le groupe et son mystère, le groupe et sa chaleur, le chemin.
Nous avons bu chaud, du jus de pommes aux épices qui fumait dans le noir, puis nous nous sommes séparé.es… enfin, c’est une façon de parler.

22/01 [ GENRE ]
Le chantier est immense, je me décourage souvent, autant que je m’engage. Les chiffres sont toujours trop mauvais pour dire égal.e même à peu près. Même à trois vaches près. Je sais comme on me parlerait si j’étais un homme ( je serais capitaine d’un bateau vert et blanc, ce qui facilite le commerce ). Je ne peux plus ne pas le savoir. C’est une misère de trop bien voir : ça éblouit et puis, le noir. Mais au fond du puit, où je suis sotte, on m’envoie la corde, non pour me pendre, pour me reprendre. En trois ho ! hisse ! que voilà, me revoilà. Déboutée mais debout. Au matin, un estimé collègue remarque qu’on ne peut plus enseigner comme avant, comme il y a 15 ans, sans faire cas du genre, sans travailler à la visibilité de ce qui est si facilement soluble dans le patriarcat. Et comment parler de ce XIXè Siècle, et du Romantisme, où seules ont survécu — et survivre, ce n’est pas vivre — celles qui avaient un couteau entre les dents ? Nous ne savons pas, mais pas encore, pas très bien. La question se pose cependant, et ce qui n’était qu’une périphérie est devenu un prisme, au moins entre les murs de sa salle de cours. Quatre jeunes femmes vives et inspirées au déjeuner. Nous parlons de la Fin du Temps où elles m’ont invitée à les rejoindre et c’est une promenade de santé de les respirer. Leur force, et leurs révoltes, leur clairvoyance et leurs enthousiasmes; ces risques qu’elles courent, comme dans un champs. Le thé, en l’hôtel de Quimper-Karadec, la potacherie accueillante de mes élèves, parmi lesquel.le.s les femmes se comptent sur les doigts d’une main qui ne les aurait pas tous, remet les pendules à l’heure. Tout théâtre est travestissement, Frick c’est le Bottier et le Major et des choeurs de petites vieilles de la Violette de Narbonne, des assemblées de séminaristes ou des supporters de l’OM naissent sous leurs voix pas bégueules. Quand à Urbain, il pose déjà en Comtesse assez Régence.

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Le genre sert à tout.e.s, c’est à dire à tout puis à tous et à toutes. Euh… Genre, euh… tu as vraiment cru qu’il ya avait une théorie du genre ??? Eh ben non, dans le genre de-quoi-j’me- mêle, il y a surtout des gens qui feraient mieux de s’occuper de la pédocriminalité dans les soutanes que des ovaires dans les femmes.

21/01 [ CROCODILES ]
Pour savoir lequel viser, observer l’écart entre les yeux : plus il est important, plus la bête est grosse. La nature sauvage de ce jeune ténor doux et dynamique originaire du Paraguay m’avait jusqu’ici échappé… mais cette année, il chante le Brésilien dans la Vie Parisienne et un pont inattendu se déploie entre la salle de cours de nos vies parisiennes et l’Amérique du Sud, par son truchement.

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Un chat avec des ailes de papillons, un renard debout sur ses pattes arrières la tête tournée dans son dos pour contempler l’extrémité pointue de sa queue, un dragon-chien bifide à pattes tigrées… Les alebrijes ont fait un long voyage pour succéder aux crocodiles paraguayens dans l’imaginaire de la troupe immuable et toujours nouvelle des élèves qui chantent et jouent — à la nuit tombante, au-dessus de l’eau ce soir, aux fées de la forêt –.

20/01 [ LÉGITIMITÉ ]
Maintenant, Valjean, vous êtes libre.

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Aujourd’hui je te le dis : personne n’entend ce qui te passe par la tête. Et personne ne l’entendra et c’est un cruel renoncement. Ta connaissance de l’œuvre, du poème, de la musique, tu la feras visiter nuitamment en indiquant chaque chose remarquable ou dangereuse, risquée avec ta lampe de poche, ouvreur, ouvreuse, de tombeaux, de bals, de consciences, de fenêtres, de disputes, de jeux. Je te le dis aujourd’hui en enfant légitimée par l’usage et le long voyage.

19/01 [ FRANCHE ] Dans le cas d’une balle, sur les terres du Freischütz : affranchie de tout autorité à l’ordre naturel, vouée au diable. Ailleurs, ici, maintenant, également.

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Et parfois, s’entendre dire une chose tout aussi vraie, mais douce, bonne, simple et qui durera autant qu’un caillou.

18/01 [ MITAINES ] La vie propre qui anime mes mitaines — mais à quoi bon ce “ S ” quand elles n’ont de cesse d’aller chacune son petit bonhomme de chemin ? — complique et enrichie la mienne. Rencontres, discussions, échanges, enquêtes, perplexité, retour d’où je me croyais partie… Sans compter sur mes doigts les innombrables efforts de mémoires pour retracer mes pas dans le but de recouvrir mes mains… Je refuse de croire dans l’étymologie qui donne “ gifle, injure ” pour mitaine : croque, croque, mon amy ceste mitaine Nous faisons corps, au contraire, elles et moi, pour la jouer fine avec le Croque-mitaines jusqu’au printemps. Enfin, j’espère qu’elles s’en rendent compte, où elles finiront comme le chaperon.

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De la couleur des mauves, montant jusqu’au biceps, crochetées. Un vêtement de fée.

17/01 [ COURTOISIE ]
- Mesdames et messieurs… – Oui ? – Un incident sur la ligne 11 retarde actuellement les trains sur cette ligne – C’est pas grave. – Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour ce désagrément. – C’est rien je vous dis. Sortie 4 chemins, un monsieur courtois avec la voix off. Je me demande s’il en entend d’autres qui ne me parviendraient pas… Je pense à la douleur provoquée par l’ostéo, plus tôt dans la journée, qui s’est si agréablement substituée à celle qui était l’objet du rendez-vous… Lui aussi m’a prévenue et j’ai répondu, de bonne foi, que ce n’était pas grave.

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Dans une grande masse de peuple, des transports urbains : un mot d’excuse d’un passager soudain encore plus près, l’adresse du conducteur aux messieurs, aux dames et aux enfants.

16/01 [ TRISTES ]
Elles sont tristes les marquises. Tristes comme dans la chair et triste hélas et j’ai lu tous les livres.. Tristes comme pas baisantes. Tristes comme un repas triste : incolore, inodore et sans saveur. Et la compassion tu l’écris sur un papier dont tu fais une petite boulette pour amuser leur chat. Qu’elles soient tristes de nous voir fuyant leurs salons, ne change rien à l’affaire.

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Les choses qui me semblent tristes appellent une liste infinie, et pourtant on pourrait en faire une brève, sur le modèle des Notes de l’Oreiller de Sei-shônagon, qui dirait mieux la chose.

15/01 [ SOUFFLE ]
Ce mouvement si léger qui soulève la toile peinte d’un bateau quand Osmin ouvre les portes du Sérail en réponse au mot : Sésame ! Ce soupir de sirocco de moi seule audible après le dernier accord, quand tous les bras se lèvent vers le ciel invisible.

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Il y a des murmures à l’oreille. Comment les appâter ? Comment faire pour qu’ils adviennent ? Qu’y a-t-il de meilleur que de noter rapidement, encre mouillée sur le papier , leur dictée qui ne semble jamais reprendre son souffle ? Sinon, calme plat, on s’applique en désespérant du vent.
Autrefois, il fallait être épuisée, idiote de fatigue, pour que ça prenne le relais, pour que ça travaille en ma place. Mais avec les années, on apprend à fabriquer les attrape-rêves qui dénoncent la moindre brise. Patiemment. Impatiemment.

14/01 [ SEMBLANT ]
Dans le délai qui nous était imparti et comme il l’avait précédemment stipulé par écrit, il a fait semblant de faire de la lumière et j’ai fait semblant de faire de la mise en scène. Cependant, la présence d’une lampe d’architecte d’exceptionnelle facture et la solidité des liens de rires et de vieux papiers au sein du Bureau Européen des Chimères, ont fait de l’abandon du soldat Harold un moment non dénué de romantisme.

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Sur scène, la question de la confiance en soi n’entre pas directement en ligne de compte. Il s’agit plutôt de faire semblant, notamment d’avoir confiance en soi. Le semblant c’est l’apparence extérieur. Il peut être faux. Il n’en reste pas moins présent.

13/01 [ INCONSISTANTE ]
Car telle je me sentais hier, oui, ectoplasmique de fatigue, à peine un contour, une fantomatique fourmi d’un minimètre avec trop de chapeaux sur la tête… Et plutôt que de démentir avec une véhémence louche, un ami du dimanche — le même qui avait apporté, la semaine dernière, le bouquet du fréquentatif — me rappela que c’était là notre nature première : These our actors, As I foretold you, were all spirits, and Are melted into air, into thin air: And like the baseless fabric of this vision, The cloud-capp’d tow’rs, the gorgeous palaces, The solemn temples, the great globe itself, Yea, all which it inherit, shall dissolve, And, like this insubstantial pageant faded, Leave not a rack behind. We are such stuff As dreams are made on; and our little life Is rounded with a sleep. Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air, en air subtil ; et, pareils à l’édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu’il reçoit de la succession des temps ; et comme s’est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d’un sommeil.

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Dans son plus simple appareil.

12/01 [ RÔDER ]
Deux verbes, un chapeau de différence, des années de malentendus. [ Rôder ] : Errer, flâner sans but, au hasard… et [ Roder ] : User, polir une pièce par frottement afin qu’elle s’adapte parfaitement à une autre pièce. Mettre progressivement au point ou à l’épreuve, acquérir une expérience dans un domaine. Roder est le mot le plus récent. En perdant son chapeau, il est devenu tout technique, tout carré clair net et précis. Mais bien avant lui, on pouvait librement rodder un endroit : le parcourir à l’aventure… Il est fréquent et souhaitable de faire des rôdages dans le milieu du spectacle. J’obtiens cette orthographe à l’accent circonflexe en me bataillant avec le correcteur… Pourtant, il s’agit bien de faire un bout de road avec quelques connaissances triées sur le volet et disponibles pour assister avant l’heure à ce que nous faisons. Il semble donc judicieux de garder la tête près du bonnet et de conserver son “ ^ ”. Comment en est-on venu à croire qu’il s’agissait pour ces âmes charitables de procéder à un rodage, de venir mécaniquement participer à l’ajustage des pièces… ? Comment une vision aussi rétrécie de ce qui se passe dans ces moments d’échange particuliers est-elle devenue l’usage ? Comment ces spectateurs occasionnels ont-ils été amenés à croire qu’une autre expertise que celle d’être assis dans cette salle entrouverte était de rigueur ? Le rôdage, c’est le moment de la répétition sur scène avec des gens dans la salle. Leur présence donne une perception nouvelle du temps, de l’acte aux artistes. Et voilà. Dans le cas contraire, il y a de quoi manger son chapeau.

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L’annuel échange ERASMUS avec ma collègue de Stuttgart tient à la fois du rodage et du rôdage. La planification des cours, l’absence de connaissances à visiter là-bas fait la part belle à une certaine errance. Marche dans la ville, longs temps d’écriture dans des lieux où ma pratique est observée avec bénignité et surprise, heures de silence complet, ma parole en dedans, hibernant.
Dans le temps de la classe, au contraire, on rode, cent fois sur le métier. Rien de tel que le déplacement d’un corps dans l’espace pour changer de point de vue. Certains pans du répertoire se présentent dans un dénuement exotique, une fois débarrassés de leur préjugés alla francese au profit de draperies teutonnes. Je reconsidére certaines alliances dramaturgiques, l’urgence de ce qui se joue. J’entreprends la constitution de ” sommes ” par opéra, par air parfois, où j’additionne — comme disait Dullin à ses élèves outré.es par ses apparentes contradictions sur une même scène d’un jour à l’autre — ces petits éblouissements d’une ligne.

11/01 [ PARADIGME ]
Nous sommes profs de français, nous faisons de la lecture à haute voix, mais quand un acteur lit à haute voix… Ce matin, quand Stéphane a lu… C’est tellement plus… profond… les mots… la profondeur ( geste de pelleteuse avec sa main, qui ramène le minerai à la surface ) … Quand il lit, on change de paradigme. Voilà. C’est ça. On change de paradigme. A dit ce jeune prof primesautier, tandis que nous faisions la 5ème mi-temps de leur semaine de PAF ( Prof Art Formation ? ) debout dans les ors du foyer du public. Dorénavant, nous appellerons ça un CAP ( Changement Artistique de Paradigme ).

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Depuis quelques mois j’appelle de mes vœux un changement de paradigme. Ce mot, qui me filait entre les doigts, voilà qu’il ouvre une chambre avec vue. Un instrument à vent qui devient une percussion, un instrument à cordes dans lequel on souffle, ou bien encore avec lesquels il se passe quelque chose d’autre. Mile Davis et sa trompette. Chet Backer et sa voix. Une autre conception des choses donnant naissance à des choses nouvelles.

10/01[ BAIGNEUSE ]
Un pli réalisé dans l’intérieur d’une manche trop longue. La manche d’une chemise en l’occurence, la chemise d’un des deux gardes du corps de Selim Bassa, pour être précise. Sans y prendre garde, je furète dans les définition d’À bras raccourcis, expression toujours associée à la lecture, chérie et répétée jusqu’à l’usure des reliures, d’Astérix. Synonyme, alors, du ridicule des hommes infatués de leurs petits pouvoirs. Mais la figure bonhomme du gros chef sur bouclier m’a induite en erreur… À bras Raccourcis : D’une manière non mesurée, de toute sa force, de toute son autorité ( cnrtl ). La prévenance de la costumière a dégagé notre garde du corps de la malédiction de n’être qu’un fier-à-bras, pour en faire un Rabalan. Le voilà remparré de sa baigneuse contre les Djinns qui flottent dans les coulisses du Sérail où il officie : Il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : “ Sorcier, je te rends le mal ”. — (Octave Mirbeau, Rabalan,)

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Julie Scobeltzine est la costumière la plus habile et la plus délicate que je connaisse. Comme le diable elle réside dans les détails. Elle ne néglige jamais les petites choses et ce n’est pas chez elle effet de maniaquerie, mais respect panthéiste. Dans Un Conte d’Hiver, elle a trouvé pour la mère un chemisier en soie qui raconte autant avec ses qualités ( matière de lumière, tombé… ) qu’avec son apparent défaut : son décolleté a quelque chose d’excessif, de débraillé sur le personnage de la reine-mère et ses seins, qui tirent un peu sur le tissu deviennent un sujet. Ils nous tirent l’oeil. Ils sont dans le champ. Et avec eux, le lait noir de la maternité de Junon.

09/01 [ NEIGE ] Depuis le début de cette entreprise — le Journal d’un Mot — je m’interroge : un nom — propre s’entend, de ceux qui souffrent mal, en tragédie, les liaisons — est-il un mot ? Et ce matin, — par un de ces longs sentiers sinueux que dessine librement l’Association des Idées, que ravinent les petits faits et qu’ombre les grands arbres — une réponse est arrivée ( Komorebi comme on dit ). Le poète Francis Catalano, dont les écrits météorologiques me touchent au coeur de l’hiver, m’a amicalement transmis l’intégralité de son recueil, enregistré par ces soins. En entendant sa voix, j’ai pensé à Normand Lalonde. Simplement parce que Normand Lalonde est un poète québécois. J’ai relayé son présent sur Une certaine dose de poésie et plusieurs commentaires sont venus laisser leurs traces dans cette neige. Plus tard, Francis Catalano a répondu en précisant : C’est ce qu’il fait aujourd’hui, à Montréal!… Il neigeait, et je pensais à Normand Lalonde qui n’est plus et qui apparait souvent dans mes propres écrits à son insu. À Normand Lalonde, qui est confondu avec l’ami très cher parti tôt du même mal que lui et tout aussi empreint de poésie. — Enfant le nez collé à la vitre du bar familial les jours d’innombrables flocons, je dit : C’est tout l’hiver qui tombe ! –. Quand nous mourrons, notre nom devient le mot de ce que nous étions.

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Je m’attends à vous trouver là. Chez Marilène. Il doit avoir un nom ce café, comme un costume qu’on ne porte que deux fois. Je m’attends à vous trouver, voisins de neige, là où il y a de la neige. Dès qu’il y a de la neige c’est l’endroit où nous pourrions vivre, être, nous retrouver comme de vieilles connaissances, ce que nous sommes, malgré l’enfance et les autres temps qui ont précédés notre rencontre : ces époques proches, lointaines où la neige déjà nous composait, l’eau froide des torrents, la brume pensée par les arbres.
Les tables en bois longues et étroites supportent nos conciliabules, ce secrets que nous échangeons avec simplicité, cartes d’une partie sans points et sans argent.
Les plantes vertes prolifèrent, vaguement inquiétantes, elles sucent la lumière blanche en continu dans la petite annexa à flanc de rocher qui s’est bravement accolée à l’épicerie-café, doublant sa superficie d’un coup, la dotant d’une vue. L’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe dans l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins…
Vous n’êtes jamais venus ici et pourtant je ne cesse d’y être avec vous. La familiarité de ce lieu est nôtre, pareille à celle de la nuit clermontoise où frère Bleu a donné dans le panneau, tandis que nos chapkas s’égayaient quelques pas en arrière — Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique — . Pareille à celle du train des steppes et l’exaltant voyage “pour rien”, rien d’autre que le blanc qui avait tout englouti.
Il n’y a qu’un objet à ce voyage. Notre amitié. L’amitié des gens de neige.

08/01/19 [ VIENNE ]
J’en reviens toujours là. Advienne que pourra, mais tout, justement, dans ce grand carrefour du milieu de l’Europe, qui n’est plus qu’une idée, une géographie qui taille la route à dos de taureau blanc.

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Un ami me demande comment va la Mittel Europa. À Stuttgart seulement, j’oubliais que j’étais déjà encore passée à l’Est. Des années à entendre chez Beethoven des marches dans la neige et passer à côté de cette géographie familière !
Je remarque avec un autre que, surprise et fierté, je me vois offrir l’hospitalité de la confiance par des slaves de tous bords quand nos routes se croisent. Enfant, on s’imagine qu’on a été adopté, porte du rêve ouverte sur le vaste monde.

07/01 [ OPÉRA ]
Chose difficile à réaliser; chose excellente, oeuvre admirable, chef d’oeuvre. Faire Opéra : Gagner tout ce qu’il y a au jeu. Consiste le plus souvent aujourd’hui à amener un public silencieux assis dans le noir à s’intéresser 3h de rang à une oeuvre initialement conçue pour un public causant et pavanant sous les lustres et les ors, dans un raffut certain. Peut être avantageusement ingéré sous forme de gâteau ( deux couches de crème au beurre au café et une de ganache au chocolat, tout cela pris en sandwich entre des biscuits “ joconde ” punchés au sirop de café ).

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… n’est jamais que le passé simple d’opérer.

06/01 [ FRÉQUENTATIF ] Lors d’une visite qu’on me rend, on m’apporte ce mot, un peu comme une boîte de chocolats : à l’intérieur, des chocolats, de formes et de parfums différents, emballés ou non, et le cas échéant, plusieurs couleurs de papier métallisé. On m’appâte avec le verbe penser, prétendument fréquentatif de pencher. Renseignement pris, c’est également le fréquentatif de peser, panser et pendre. Lourde déception en découvrant que fréquentatif fait référence à la fréquence et non à la visite épatante où il est apparu. Si ce n’était pas une boîte de chocolats, je pencherais pour un bouquet de fleurs très légèrement coruscantes.

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Avec ce journal, une passion inavouée pour la grammaire se fait jour. Tout son saint-frusquin de figures de styles, de formes… un vrai petit nécessaire de toilette dans le baise-en-ville de la vieille dame au-dessus de tout soupçon.

05/01 [ RETROUVAILLES ]
Dans certains cas, assez rares, le -re réussit à doubler la puissance merveilleuse de la trouvaille — ce trésor de l’île, ce dessin magique découvert au fond de la poche d’un manteau de deuxième main.

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Pour une fois, j’ai voulu rentrer tôt. Faire face à la ville. La marcher. Et puis habiter là à nouveau.

04/01 [ SIMPLICITÉ ]
Dans l’amour, la simplicité vient par surcroit.

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Après un certain retrait, il apparaît que la simplicité n’est pas compliquée, mais demeure un long voyage à portée de main. Par instant, on saurait quoi faire : dans un café, dans une gare, dans un parc, les vieilles valises qu’on se traîne et dont seul le poids a encore une fonction, — nous occuper, nous charger, nous lester, nous entraver — on les a laissées. D’autres les récupèreront peut-être pour en faire des luges, des nids pour les hérissons, des objets de décorations. Avec ce qu’elles contenaient, ils caleront des portes, surélèveront des armoires, ou nourriront un bon feu de gaufres. À moins que la vigilance n’explose contenant et contenu dans les plus brefs délais, personne ne les réclamant plus. Ailleurs, je marche les mains dans les poches. On sait comment faire au plus simple.

03/01 [ NOURICE ]
La nourrice fuit. Je ne suis pas Phèdre. Je fais venir un plombier. Il note nourice sur le devis. Les plombiers manquent d’r dans tant d’eau. Il demeure pour moi la colombe du déluge. La nouvelle nourrice est de dur métal… Une Walkyrie-cantinière.

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Derrière la gueule de balafre de la faute d’orthographe outrancière — pas ces fautes d’accord ou d’inattention, mais ces croyances d’un autre monde, avec leurs étymologies qu’on dirait extra-terrestres, mais qui tout bien considéré sont enfantines, confusion d’une poésie sidérante plutôt que simplification d’une règle trop éloignée, acoquinage de sons et de concepts qui sans cette personne qui les écrit par erreur mais en toute bonne foi, ne se seraient jamais rencontrés — la nécessité d’écrire est tapie.

02/01 [ POST BAD ]
Un mouvement nietzschéen par delà le bien et le mal, sorte de post-structuralisme de Mickaël Jackson. Sinon, beaucoup de bouches refaites et de lunettes sans verre pour cause de faux cils aggravés, prenant des poses de Saintes-Nitouches à 50 € la passe sur Instagram. Heureusement que j’ai appris de la même source à dire whatever avec mes doigts, ça dédommage. Je vais m’en tenir à ma version initiale.

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En relisant ce mot-concept cache-misère du tape à l’œil, c’est un autre qui vient : [ POST BAC ].

01/01 [ GIRAFE ]
J’avais déjà une blague avec deux girafes — les girafes à l’opéra, ça ne s’écrit pas, il faut entendre ça — et depuis la nouvelle année, une autre, — couic-couic la girafe, ça parle de soi, mais qu’il ne faut pas confondre avec couine-couine : la girafe Sophie –. Il y en a encore une, celle qu’on peigne. Girafe fait parti des mots rares, qu’on trouve plus facilement en Europe dans les livres pour enfants — qu’on accoutume à la rareté — que dans les conversations à la Sélecta des adultes — qui se sont fait au mauvais café et à l’échange de clichés –. Girafe tout le monde voit bien de quoi je parle — en tous cas chez les adultes qui peuvent y faire quelque chose — et pourtant bientôt, le mot sera définitivement privé de sa chose : cette bête improbable, à l’apparence chimèrique, long cou, tâches rouquines, chaussettes blanches, regard de star hollywoodienne des années trente… Dans une réserve du Kenya, deux personnes, croisées à un déjeuner chic, observe une trentaine de girafes pour mieux pouvoir les préserver, parce qu’en plus on s’est aperçu en essayant de les déplacer, pour repeupler l’Afrique en girafes, qu’on y comprenait strictement rien à ces animaux. Bref, ça fait 2 girafes à l’opéra, une couic-couic et Sophie, une à peigner et les 30 kenyanes : 35 girafes à ma connaissance. Tout ce qui manque, le langage le totémise.Mais il va falloir aiguiser nos langues de contes et de poèmes pour pouvoir dire choses aussi fantasques que girafe et être sinon cru.es du moins écouté.es.

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J’ai peur que les girafes d’aujourd’hui ne deviennent les dragons de demain. Et de tout ce qui alors pourra être appelé girafe : êtres ou choses, magnifiques, mystérieuses, faisant corps avec ce qui se trouvait alentours et désormais disparues au point d’être mythe devenues.

31/12 [ HOAX ]
Bestiole en plastique visqueux — non biodégradable, potentiellement cancérigène — affublé de longs bras et d’un tronc creux dans lequel on peut glisser un stylo, un doigt, une main jusqu’au coude… Ridicule et pourtant vaguement inquiétant, ressemblant en lointain cousin au bidule qui fait rire aux éclats Serge et Jane dans la 4L décapotable de Slogan. La chasse à l’hoax est devenu un sport ordinaire des dîners en famille, il y revient au galop, n’étant, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait une autre. Consternation de voir les siens se faire avoir jusqu’à l’hoax. Bel exemple de saison : la nouvelle année.

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Une discussion brève mais sérieuse avec Léa, la serveuse de l’Envers me conforte dans ce point : solstice oui, nouvel an, non.
Les communautés de sorcières sont assez occupées cet hiver par les abus de langage du Président états-unien, ( “Si l’enquête Mueller était réellement une ‘chasse aux sorcières’, alors Donald Trump serait suspendu nu dans une grange froide, perdue au milieu de nulle part, torturé pour qu’il admette avoir pactisé avec Satan, avant d’être brûlé sur un bûcher. Au lieu de ça, il joue au golf à Mar-a-Lago”, philosophe Kitty Randall ), cependant on peut espérer que dès sa destitution, elles s’attaqueront aux fameux hoax du 31 décembre.

30/12 [ PAR EXEMPLE ] Cette toute petite fille dans le wagon, qui lorgnait mes tartines de truite fumée comme un chaton, voilà qu’elle dit : par exemple. Et je me demande quand ce système de troc a pu se mettre en action dans son jeune cerveau. Par exemple, le monde par équivalence. Et “ peut-être ” et “ si ” qui suffisent à le tenir dans une petite poigne.

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Par exemple, je n’aurais pas renoncé à cet étrange point de vue qu’on a sur le monde à trois pommes de hauteur.

29/12 [ SEMI-BOURGEOISE ] Pour parler d’une maison recelant des signes ostensibles de bourgeoisie ( hauts plafonds, moulures, parquet… ) mais en quelque sorte égarés dans un voisinage ou une petitesse qui lui refusent le titre de bourgeoise complète. Rien à voir avec cependant avec une dégénérescence consanguine, tout le contraire : un métissage joyeux.

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Il y a un an nous visitions cette maison, avec son titre à moitié plein, on dirait Cendrillon et son soulier perdu. Un jour, un émissaire royal sonnera sans doute à la porte avec une épreuve de nature à faire s’incliner la balance d’un côté ou de l’autre, rendant la maison tout à fait bourgeoise ou tout à fait semi. La seconde occurrence laisse entrevoir davantage de possibilités.
J’avais vu à Bray-Dunes, deux semi-bourgeoises mitoyennes qui avaient tourné bien différemment. L’une s’appelait ” Les Myosotis “, l’autre ” Les Ronces “. Elles étaient comme deux sœurs. J’hésite à repasser dans leur rue, tant elles m’ont fait forte impression.

28/12 [ RUDIMENTAIRE ]
Parfois un mot vient sans qu’on l’ait sonné. Ce n’est pas le bon, mais il est là et aucun de meilleur ne se présente. Il a l’air de l’invité douteux . On appelle d’autres mots pour le job, on demande autour de soi : et toi tu dirais quoi pour dire… ? Pour dire la sensation d’un château fruste, un lieu où personne ne veut habiter, où on campe. D’autres mots sont proposés et c’est terrible parce qu’on s’est déjà attaché à rudimentaire, comme si c’était Rudy Mentère, un petit gars plein de bonne volonté, qui n’a pas rechigné devant la tâche, même s’il n’était pas vraiment taillé pour. Bref je l’ai gardé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, puisqu’ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague

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Qui se trouve à l’état d’ébauche ou de vestige — ainsi, Armille, la Ville Invisible de Calvino, dont on ne sait si elle est démantelée ou –, dans un état d’impossible différenciation entre ce qui nait et ce qui disparait. Quelque chose des confins, des solstices, de la parole perdue. On dit rudimentaire celui ou celle qui écrit des ouvrages contenant les principes de la grammaire latine. Là, que je voudrais aller : aux principes, à l’entre-deux d’un ambitus grand comme un jardin muré, au balbutiement. C’est un souhait. Un souhait véritable.

27/12 [ DRAME ]
Inutile en dehors des heures de bureau,( précise la femme de scène).

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Nous sommes assis dans le public. Ce qui se joue a été noué au préalable et sans nous. Notre seule véritable variable d’ajustement tient dans le coussin sous nos fesses.

26/12 [ RATIONNEL ]
De raison et pas de ration. Tristesse de ces petites bêtes étymologiques qu’on va chercher pour se tenir au plus juste. Une attitude rationnelle devient d’un coup la portion congrue de l’existence privée du rêve. Jusque là, Nelle, étant mon petit surnom d’enfant, la ration de Nelle ne pouvait être, elle, que de peu de raison. Une ration sans rationnement, sans ticket plus valable au-delà d’une limite ou alors pour jouer, avec la peur au ventre d’être dénoncée par la manifestation d’un petit dieu scrupuleux ( celui des bords du carrelage blanc, ou l’autre, des noirs ), mais sans les prendre trop au sérieux, tous les deux et les autres. Une ration double, de celles qui font les super-héroïnes de le fantaisie. Jour de deuil de vouloir toujours savoir… et ardoise magique du sens de l’enfance, effacée seulement en apparence.

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L’histoire d’un petit garçon qui a des problèmes en calcul. Une maitresse spécialiste des problèmes de et avec les maths lui apprend à compter jusqu’à 5 sur les doigts de sa main. Tant qu’il compte sur sa main à elle, pas de problème, 1, 2, 3, 4, 5. Mais quand elle lui demande de le faire tout seul, avec ses doigts à lui : 1, 2, 3, 4. Il essaie, réessaie. La maitresse spécialiste pose sa main contre la sienne : Tu vois bien, nous avons tous les deux le même nombre de doigts. Pouce, index, majeur, annulaire, auriculaire. Pourquoi n’arrives-tu pas à 5 quand tu comptes tes doigts à toi ? Ça ne te semble pas bizarre ? Il hausse les épaules, fataliste : Oh vous savez, à la maison c’est pareil, il y en a toujours moins pour moi.

Je n’abdique pas ma déception, concernant cette étymologie qui renvoie non à la ration mais à la raison. Cependant, le Journal d’un mot est riche en étymologies contrariées, voire contraires qui cohabitent sans mal dans un grand laps de temps.

25/12 [ MONTAGNE ] Je dirai désormais : aller aux montagnes. Le singulier n’a pas sa place dans cette assemblée.

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Vue sur l’opulente poitrine d’une géante étendue là, couverte d’une fourrure résineuse, la brume coule en écharpe à l’entre-sein et cache son visage perdu dans les confins…

24/12 [ INTRÉPIDE ]
Le mot plein d’enthousiasme — y sonne un pas de claquettes et les sabots d’un cerf — pointe son nez à chaque évocation de ma jeunesse, comme dans l’aventure de la vieillesse de ma grand-mère.Tout petite déjà, j’étais intrépide sur la plage, puis en forêt, en patins, en voyages lointains… La Jeanne s’est faite, sur le tard, intrépide en appartement. “ Si on se couche, c’est terminé ”, cette formule à moins de 15 ans dans la bouche de mes grands-parents, mais moins latéralement, elle fait pour moi son office dès à présent, manière modeste du “ Adsum ! ” des Coufontaines. Pendant dissymétrique mais plein d’élégance de l’épitaphe que je m’administre de mon vivant : “ Se non è vero è bene trovato ”

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Dans le bruit d’intrépide, le beat du mot l’emporte sur son préfixe négatif. Sans trembler, oui, mais jamais sans mon tactus. One , two, one two three four : allons-y !

23/12 [ AMERTUME ]
L’histoire de l’homme qui avait la tête comme une orange. Il raconte son histoire à une passante dévorée de curiosité à son apparence : un génie délivré, trois vœux accordés. D’abord la fortune incommensurable. Ensuite l’amour indéfectible. Enfin… avoir une tête comme une orange. La blague laisse perplexe ( de celles que je préfère ), mais à bien y réfléchir, elle est tout à fait sage : l’amertume dans son dosage subtil, si nécessaire au goût. Pourquoi en avoir si peur ?

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J’ai fait du poisson. J’ai oublié le citron. Ma grand-mère Jeanne a dit : le problème aurait été que tu prennes le citron et que tu oublies le poisson.

22/12 [ FAIRE-PART ]
Une femme est morte. DENISE. Une vieille dame semble-t-elle à la lecture de l’avis de décès. Très convenable, l’avis. Rien n’y manque. Ni ses 4 enfants, ni ses 14 petits-enfants, ni ses 9 arrières-petits enfants. Croissez et multipliez. Pas de plaque ni de fleurs. On ne fait plus ça. Mais une petite ligne pour conclure dans toute cette solennité : elle a rejoint son mari DÉDÉ. In extremis, faire la part des choses.

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Accoutumés à lire l’horoscope avec 24h de retard, l’achat exceptionnel du journal du jour lui confère une véritable aura divinatoire.

21/12 [ AVERTISSEMENT ]
Quelque chose de biblique s’était perdu dans ce mot, depuis qu’on avait pris un averto. Qu’est-ce qu’on avait fait au juste ? On avait gardé ses patins aux pieds ? Séché un cours pour aller manifester contre Devaquet alors qu’on était pas encore au lycée — comme si ça n’allait pas finir par arriver — ? Et depuis, une femme avertie en valait deux et l’autre c’était une petite bonne au bord du renvoi à chaque fois que le mot se formulait dans la petite tête toute seule. Heureusement, le curé du village y a mis bon ordre en fracassant la sienne sur la glace. Il avait déjà eu un avertissement. Tout comme la femme énergique et pleine d’entrain qui fait tourner les lessives de la sacristie et les décorations de la liturgie. Ces deux-là ont eu des avertissements. Un ange a croisé leur route. Un brise-glace aurait mieux valu ? Pas sûre : le curé à la tête dure et qui dure. Dorénavant, j’entends entendre comme un chuchotis divins mes mésaventures nécessaires.

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Prends garde à la douceur des choses
Comment savoir dans quel sens se tricote ce vers, quel avertissement il contient ? Méfie-toi ou protège ? Ou plus simplement : regarde.
La visite d’une amie dans la famille, ses yeux accoutumés à ce paysage, la nouveauté renouvelé de sa présence parmi nous, l’autre lien qu’elle incarne à elle seule, comme une ambassadrice d’un pays richement peuplé et bienveillant, tout cela fait voir d’ailleurs, autrement, plus vaste.

20/12 [ BONNET ]
Par extension, nom préféré pour tout ce dont je me couvre la caboche. Bonnet est plein de bénignité et contient, en plus de mon crâne, la simplicité du benêt, de l’enfantin. Car la tête à protéger c’est la petite tête, celle qui n’a jamais grandi, dont la fontanelle s’est refermée si tard qu’elle a laissé entrer tous les esprits qui traînaient les couloirs et les parcs. Le bonnet me cache avec bénévolence du regard des dieux et autres curieux et tient au chaud mes pensées secrètes et si indépendantes qu’elles auraient cours sans moi si je n’y prenais pas garde. Hier, je l’ai perdu dans une voiture d’occasion. L’air très concerné du conducteur m’a tout de suite fait savoir qu’il connaissait, lui aussi, les multiples usages des bonnets, bien que rien dans la pauvre apparence du mien n’ait pu le renseigner. Il a d’ailleurs fait diligence pour m’informer qu’il l’avait retrouvé et proposait de me le renvoyer par la poste. J’irai le quérir en main propre, c’est plus responsable.

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Dans un sens vieilli, prendre quelque chose sous son bonnet signifie : Imaginer quelque chose qui n’a aucun fondement. Dans un sens moderne : agir de sa propre initiative. Le bonnet, souple, se retourne. L’imagination hors-sol, les châteaux dans les airs dans le voisinage du bonnet. L’air qui circule entre la tête et l’étoffe protège et réchauffe. Comment pourrait-on agir de notre propre initiative sans imaginer des choses qui n’ont aucun fondement ? Si on est poète par exemple ? Ou simplement en vie ? Fouiller les mots, leur sens vieilli et moderne, leurs cousinages, leurs antipodes : pour écrire, mariage par excellence, il faut, j’en suis convaincue quelque chose de neuf, quelque chose d’ancien, quelque chose de bleu et quelque chose d’emprunté. Et tout cela dans chaque mot. Je le dis comme je le pense, sans autre fondement que celui de mon bonnet.

19/12 [ TABAC ]
Un pot à tabac, sa rondeur, son utilité, son couvercle. Tourné à l’effigie d’un personnage, souvent masculin, avenant et rieur qui rappelle immanquablement Sganarelle dont la Tirade du Tabac se confond avec ses méfaits tchékhoviens dans un même nuage de fumée. La jovialité de l’objet, sa stabilité, l’artisanat de ses traits simples et expressifs sont autant de qualités qui peuvent faire choisir ” petit pot à tabac ” pour croquer une personne replète et appréciée. Là encore, on ajoute petit, pour dire notre affection, en oubliant que ce mot mignon était fait d’abord pour l’enfance. La robustesse et la rondeur de ce corps ramassé, émaillé, font oublier la fragilité de sa matière première, les fêlures et éclats de précédents méchants usages, maladresses et accidents… et la dangerosité toxique des plaisirs de ce dont on l’a rempli, le tabac, cette laisse pour sortir le chien à la promenade. Le couvercle cache à nos regards aussi bien le tabac que l’absence.

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J’avais demandé qu’on ne fume pas dans le théâtre !
Comment peut-elle le sentir ? au troisième balcon, le régisseur-lumière au clopeau interroge son collègue, sidéré.
Ma lecture régulière des Privilèges de Stendhal me vaut sûrement ce nouveau super-pouvoir.

18/12 [ DELICATESSE ]
Que la quintessence de subtilité du mot ne s’emploie que “ dans le style léger et familier ” avec l’expression ” Être en délicatesse “, ne laisse pas de m’étonner. La définition du Littré accentue mon trouble : “ Nous ne sommes pas brouillés, nous sommes en délicatesse, c’est-à-dire chacun de nous craint de manquer à sa propre dignité en faisant des avances à l’autre ”… C’est pour moi l’exemple parfait de la situation sans plus de familiarité et d’un certain poids. Peut-être la clé de ce paradoxe se trouve-t-elle dans le remplacement du mot par un de ses synonymes, plus ou moins éloignés. Je risque de me retrouver dans une épicerie fine avec vous si vous ne prenez pas les mesures nécessaires au plus vite.

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La période est dure, le siècle se démasque, les illusions salutaires — celles adoucissent la norme, qui prennent dans les bras pour consoler d’un bobo qui est en réalité une injustice sans réparation possible — sont tombées sur le carrelage, elles ressemblent à nos téléphones, fêlés de toutes parts, mais que nous refusons de changer, encore et encore, d’aller encore alimenter un système qui fonctionne à plein régime : elles marchent encore, mais elles sont laides et coupantes, impossible de ne pas le savoir. La délicatesse, les marques de délicatesses, légères comme le pli du drap soulignant la grosse joue d’un enfant, légères comme les plumes des oreillers qui volent toujours, s’agrègent en contrepoint merveilleux. Nous nous faisons doucement signe(s).

17/12 [ PERSONNEL ]
Et non petit personnel, comme on l’avait — tête faible — appelé jusque là. Une rébellion qui lui vaut sans barguigner ce galon. Le personnel du Sérail. Voire le Personnel du Sérail.

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Au Conservatoire des acteurs, j’ai su très vite jouer les vieilles bêtes, je les appelais comme ça, les servantes sans âges, illettrées, dures à la tâche. Les vieilles bêtes. Une sous-caste de la domesticité. La servitude faite femme. C’est Catherine Hiégel qui m’a montré comment, ou plutôt qui m’a dit que j’étais comme elle, que je saurais le faire. Mais j’y suis arrivée trop rapidement pour qu’un autre crédit lui revienne que de m’avoir bien vue, ce qui est peut-être la meilleure chose qu’un.e pédagogue puisse faire, finalement. Un temps, j’ai cru que cette connaissance me venait de ma grand-mère, qu’elle me rapprochait d’elle. Mais cette illusion s’est déchirée bientôt. C’est quelque chose de plus ancien, de beaucoup plus ancien qui souffle dans ces grandes carcasses solides et rompues tout à la fois.

16/12 [ SACRIFICE ]
30 ans plus tard, toujours rien compris au clip d’Elton John.

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La fumée pour les dieux, la viande pour les pauvres. Ces bons gros dieux dupes, tout maigres en fait, qui mangent leur rôt à la fumée.

15/12/18 [ CÉSARÉE ]
Longtemps j’errais seul dans Césarée vient souvent se substituer au vers racinien, si étrangement beau. Je demeurais longtemps errant dans Césarée.
Une connaissance au nom tout proche vient également peupler cette solitude depuis quelques années. Un jeune homme. Quand il aura forci, il fera peut-être un Antiochus désarmant de douceur.

14/12 [ LIAISON ]
L’après-midi. La porte est fermée sur le monde. À nouveau.

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Ces deux-là ont une liaison. Entre eux, il y a “ et ”. Une aventure, peut-être, une affaire, comme on dit, parties visibles, rassurantes, moqueuses un peu et péjoratives souvent de la liaison, cette façon d’aller ensemble, de se fondre presque en un même moi. Souvent j’incite, en diction française : moi, je la ferais, discrète, brève, peut-être, mais je la maintiendrais ou bien nous passons à côté du sens profond de ce qui se dit, entre les mots, de ce que les mots se disent, se racontent, à notre insu presque, leurs chuchotis qu’il convient de respecter, comme autrefois les mystères des adultes.

13/12 [ MÉTAPHORE ] — Quand on connait les codes, on peut enlever les petites roues. Nuit tombée au Carrefour City, la caissière pourtant débrouille ouvre des yeux ronds sur son jeune collègue. Un jeune. Sur son visage il porte l’Asie des îles.
– Comme pour le vélo… c’est une métaphore… les petites roues qu’on ôte quand on sait faire le mouvement… c’est une métaphore ! Deux papillons siamois volent autour de son visage ravi.

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Depuis l’entreligne
Tes yeux observent ma lecture
Persans chaleureux

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Principes des Corps-songeants / Inventaire convexe et concave

[ J’ai observé strictement la consigne : je me suis perdu.e pour les perdre. Je ne me suis en aucune occasion écarté.e de plus d’un pas de côté de la voie, afin que jamais le parfum du vrai ne fasse défaut au corpus. Cependant, l'accumulation de ces erreurs volontaires nous auront emmené.es très loin… à moins que nous ne soyons revenu.es au point de départ. Là réside ma crainte : je ne suis plus en mesure de reconnaître la nature exacte de ce que je vais leur transmettre. Il m’est cependant impossible de sursoir plus avant. Le document vous parvient dans son intégralité : vous pourrez prendre les précautions nécessaires dans le cas où l’invention carambolerait la vérité, comme cela s’est produit lors de la remise du rapport de B.… ] 

 

Conformément à la requête qui m’a été adressée le 6 septembre jour-monde, je vais tenter de faire ici un rapport détaillé de l’avancée des travaux d’analyse de l’ensemble des sources et documents relatifs aux Principes des Corps-songeants.
En préambule, il est de mon devoir de tempérer l’impression générale de progrès dans notre compréhension du processus, comme dans notre appréciation exacte du déroulé des évènements, qui semble se dégager de ce rapport. Trop nombreux sont les intérêts qui nous plongent dans l’incertitude et dans l’embarras : nous redoutons qu’à l’issue de la lecture de ce document par l’Académie du Probable et l’Éminence Scientifique, un vote trop favorable ne nous condamne paradoxalement à abandonner nos travaux, tout ou partie. Mais plus inquiétant encore, les pouvoirs quasi-illimités de la Censure des Regrets [1] mettent chaque jour en péril l’intégrité de la recherche, en menaçant les expert.es qui sont amené.es, par force, et non, est-il besoin de le rappeler, par esprit de sédition, à côtoyer au quotidien une matière où le monde ancien est constamment présent. Pour ce qui concerne la rédaction du document, nous avons privilégié, dans la mesure du possible et de nos connaissances, un classement chronologique. Je remercie par avance Votre Haute Autorité Collégiale pour l’attention portée à ces réserves préliminaires.

 

Principes des Corps-songeants / Inventaire convexe et concave au 21 septembre jour-monde du 40ème cycle.

 

Publications visibles du Professeur Walter Hesias

 

Alice A, Ed. Allia, 1989
Dans le Carnet dématérialisé du Docteur R. Dewhite ( CdDD ), la note suivante : petit volume portant sur la période des soins à ma grand-mère et à son premier petit-fils. C’est une forme de récit morcelé, polyphonique où il est difficile de faire la part de l’étude de cas, de la poésie et du théâtre. De surcroît, il est traversé de part en part des notes intimes de la Chenille [2] sur sa mutation. En effet, c’est à la même période que les opérations et la médication nécessaires à son changement de sexe étaient les plus lourdes. Les effets secondaires du traitement nimbent les descriptions cliniques de la thérapie de ronds de fumée concentriques.
Le corpus Gabriella
[3]. 527 publications scientifiques dans des revues médicales spécialisées, pour une part en son nom propre, pour d’autres, sous différents avatars [4]. Pour l’essentiel, études de cas cliniques, mais dont l’approche laissait l’ensemble du Corps de l’Art extrêmement perplexe : il reste à ce jour impossible de savoir si les résultats brillants de ses méthodes à la marge ( contesté.e.s aujourd’hui par l’Académie du Probable et l’Éminence Scientifique ) représentaient une fin en soi ou un moyen pour le Professeur d’accéder à autre chose ( argent, passage, cachette, information, savoir, expérience… ). Dans cette somme, l’article I and my brother. Journal of Neurology, Neurosurgery and Psychiatry May 2001, est généralement considéré comme le premier pas vers la découverte des Corps-songeants. Cette théorie reste cependant douteuse : même si le cas clinique fait apparaître, sans équivoque possible, la première rencontre entre le Professeur Hesias et l’entourage élargi du docteur Dewhite, leur différence d’âge — le docteur Dewhite n’était même pas né — en fait surtout matière à littérature.
Différents recueils de poésie / REmuE.net Impossible à détailler pour l’instant sans déchaîner la Censure des Regrets, qui a miné le site.

 

Publications invisibles du Professeur Hesias ou alias

 

21 saisons du Journal d’un mot ( Un mot par jour. Chaque jour. Un seul )
Cet ouvrage de poésie présentant un vocabulaire archaïsant est violemment stigmatisé par la Censure des Regrets. Il est pourtant impératif et urgent qu’il soit mémorisé par les agents des Brigades de Normalisation. Il est démontré que le vocabulaire du Journal d’un mot est un moyen de reconnaissance entre les pratiquant.es du rêvoyage et un outil de moquerie chez les dissident.es, qui s’amusent à lancer un de ses mots en l’air, chaque fois que leur anonymat est garanti dans une assemblée ( soirée masquée, coupure de courant, extinction des feux… ) tandis qu’un.e autre répondra par un autre mot de même provenance en vue d’établir un trait d’esprit. Rappelons que l’énigmatique théorie formulée par le Groupe Alias Initial, soutenant que l’ouvrage était en réalité un outil d’encryptage, n’a pas survécue à l’exil de ses membres.
Imago Un étrange guide de randonnée ultra-légère, sorte de remaniement des 36 Stratagèmes à l’intention des pèlerin.es des années 2020. Ce qui en fait implicitement un ouvrage para-militaire. [5]
Écrits-Traces de la Chenille
Nous sommes dans l’obligation scientifique d’acquérir tous les documents se proposant sous l’entrée Écrits-traces de la Chenille, afin de les authentifier : ces transactions ne pouvant s’effectuer que dans un cadre d’opacité légale où les termes ne sont jamais à notre convenance, les consulter préalablement à l’achat est impossible. Ce budget est régulièrement critiqué par la Cour des Crédits, qui n’a pas la moindre idée de ce à quoi il est consacré, du fait de même de son opacité. En dépit de nos efforts, nous ne possédons à ce jour aucun document matériel ou dématérialisé appartenant à la catégorie des Écrits-traces. Le CdDD apporte néanmoins la preuve formelle qu’ils ont existé [6] Il est impératif que des missionné.es de terrain poursuivent cette quête. Cette pratique serait moins coûteuse et plus prolixe en renseignements fiables que les dégradantes transactions à l’aveugle auxquelles nous sommes contraint.es de nous livrer actuellement.
CdDD
Je rappelle que ce carnet est encore en élaboration dans les Abysses. Ses ramifications et leur retentissement sont observés 24/7 jours-monde par une équipe dédiée. Cette observation ne nous a pas permis ce jour de localiser l’auteur avec précision. Depuis peu de sérieuses interrogations pèsent sur la stricte paternité de R. Dewhite pour ces écrits [7]. En effet, il semble plausible que ce carnet dématérialisé soit alimenté par de nombreuses contributions extérieures. Cette thèse expliquerait en partie notre incapacité à localiser l’auteur. Ce système de relais est également susceptible de nous leurrer sur l’étendue de la propagation de la pandémie du Sang Noir ( ce qui concerne, au premier chef ,les Brigades de Normalisation,et dans un second temps les décrypteurs-anatomistes :la multiplication des membres leur fournissant potentiellement davantage de sujets d’étude ), mais également sur la longévité des rêvoyageur.euses. En dépit de toutes ces inconnues, il importe de rappeler que le CdDD demeure une mine de renseignements, qui ont permis d’éviter, et ce à de nombreuses reprises, des crises majeures pour nos financeurs.
Les Carnets de R. Dewhite
Le classement de cette somme est des plus complexes. Nombre de ces carnets [8] ont d’abord été pris pour des écrits-traces de la Chenille, mais depuis deux ans, nous avons la certitude que R. Dewhite est l’auteur de récits fictifs mettant en scène le quotidien de la Chenille en fuite [9], soi-disant pour se distraire. Ce qui nous apparaît comme un subterfuge assez grossier. Cependant, l’équipe constituée sous le nom de  I and my brother, qui s’attache plus particulièrement aux questions d’ubiquité dans le cadre des Corps-songeants, insiste pour que soit pris en compte une étrange familiarité avec certains faits alors inconnus de lui, dans ses carnets [10]. Ces considérations restent à relativiser : les techniques de réécriture et d’augmentation perpétuelles de ses propres carnets par l’auteur – ajoutées à l’encre tout à fait singulière qu’il utilise pour leur rédaction – en rendant la datation des coïncidences extrêmement hasardeuse. Enfin, R.Dewhite consacre une partie non négligeable de ses Carnets [11] à son enfance. Ils forment un récit complémentaire à Alice A. [12], sans permettre toutefois d’authentifier les faits présentés par le Professeur Hélias, ni d’établir précisément la succession des faits, ni même la liste des personnes présentes. En effet, le style extrêmement particulier dans lequel sont rédigés ces passages nous donne à penser qu’ils sont des retranscriptions de rêves, ou de séances d’auto-hypnose. [13] L’allégation de la Critique des Regrets qui voit là une forme de poésie ne peut être retenue. Par contre, la confrontation des sources en notre possession relatives à l’enfance de Dewhite nous a révélée que le Carnet 1 ne peut être qu’un plagiat. S’il renferme l’évocation d’un retour à la maison natale, il ne peut s’agir de celui de Dewhite. Cette découverte nous oblige à porter un regard nouveau sur l’ensemble des Carnets et par extension sur ce que recouvre le terme et le concept d’enfance pour l’auteur.
Les carnets de voyages
Presque intégralement dessinés, ils sont la source la plus fiable que nous puissions, à l’heure actuelle, mettre en correspondance avec l’élaboration des Principes des Corps-songeants.Pour ces carnets, les pistes de recherche se limitent à une alternative : soit ils sont des aide-mémoire pour les rêvoyages, soit des souvenirs. L’équipe constituée sous le nom de Point de Fuite, responsable de l’évaluation et de l’étude de ces carnets, insiste sur la possibilité de rêvoyage à l’intérieur même d’un dessin. Cette théorie est appuyée par la Fraction Sauveterre, pour qui les domaines propices aux rêvoyures / retrouvailles ne seraient pas uniquement des lieux géographiquement connus des voyageur.euses [14], mais également des “ utopies littéraires ”. Une des expertes de la Fraction Sauveterre avait poussé l’hypothèse jusqu’à soutenir qu’une figure de style pourrait accueillir un rêvoyage[15] Cette théorie met évidemment la Fraction Sauveterre en délicatesse avec la Censure des Regrets et il nous est impossible de dire si elle sera encore active à l’heure où vous lirez ce rapport, et si, conséquemment, les Point de Fuite persisteront dans leur propos.

 

Les archives du Squat Sang Noir ( SNN )
Le cadastre  Grâce à ce document les géologues et les acousticien.e.s de la Fraction Sauveterre ont fait de considérables progrès dans la compréhension de l’élection de la Villa Sang Noir pour la découverte et l’expérimentation empirique du rêvoyage[16], mais la menace constante d’une saisie de ce document et de tous les travaux connexes par La Censure du Regret rend l’atmosphère de leur laboratoire difficilement respirable et occasionne de nombreux accidents. Littéralement, il semble que les archives du SSN réagissent mal à l’angoisse de l’équipe qui les étudie : leur papier s’effrite ou moisit, épaississant l’air au point de contraindre les expert.es à travailler masqué.es, puisque les images de reproduction sont systématiquement surexposées et, par conséquent, inutilisables … Quant aux séances de médiations préconisées en pareilles circonstances par le SSN lui-même, elles sont impossibles à mettre en place sous l’ épée de Damoclès de la Censure des Regrets.
Les interviews
Nombreuses et peu fiables, elles s’apparentent à des récits cryptés pour égarer le lecteur. Leur audition laissent un sentiment d’amusement très déstabilisant pour les équipes qui les ont ouvertes. Ne perdons pas de vue que ces interviews restent des sources à risque de contamination majeur. Le personnel manque, en nombre et en qualification, pour analyser une pareille somme.

 

En conclusion, trois questions cruciales pour notre pénétration des Principes des Corps-songeant et leur utilisation par nos financeurs restent en suspens :
La première concerne la nature de la relation entre Sacha et R. Dewhite : fraternelle ou fictionnelle ? Et le cas échéant, doit-on envisager l’équation Sacha Dewhite = R. Dewhite ? Dans cette occurrence, qui était le deuxième patient du Professeur Hesias dans le cas dit “ Alice A ” ?
La seconde interrogation est relative aux Évaporées du marais  : Ce recueil disparu est constamment évoqué dans les interviews, ainsi que dans certains Carnets. Bien qu’il fasse référence à des faits très largement antérieurs aux Corps-songeants et qu’il soit entaché des pires références du Monde ancien ( magie, métempsycose, conversation avec les défunts… ), sa récurrence et ses similitudes sémantiques avec les rêvoyages, ne peuvent être ignorées. Bien que cela nous déplaise, les pionnier.es en matière de Corps-songeants vivaient dans la marge des livres et se considéraient eux-mêmes comme des esprits poétiques. Visiter les impasses qui nous sont proposées pourrait à terme donner les meilleurs résultats.
La troisième question porte sur les plagiats mémoriels de Dewhite dans ces carnets. Nous émettons l’hypothèse qu’il ne s’agit pas d’ajouts fictionnels, mais bel et bien d’emprunts à d’autres membres du mouvement. Doit-on y voir une forme d’hommage pour ceux et celles qui tendent à disparaître du monde visible ? Un genre de cannibalisme ? Une perpétuation ou une assimilation ? L’apparition de ces détournements dans le CdDD nous donne à penser qu’ils sont acceptés par l’ensemble des membres fantômes. Mais le but, lui, nous échappe.

 

[1] Depuis la parution de ce rapport le nom Censure des Regrets a été changé en Investigation du Regret

[2] Surnom dont la communauté médicale affuble le Professeur Hesias dès son internat, et qu’il semble revendiquer. Le Docteur Dewhite lui préfère parfois par le terme de Grand D’ombre. Cf Annuaire des Avatars

[3] Le corpus est nommé d’après le article dernier identifié retrouvé à ce jour

[4] Pilar Carter, Schöne Hilde, Yves Lejeune C. Laguenille… dans 6 ou 7 langues européennes, indifféremment féminins et masculins.

[5] À l’heure où je reprends ces lignes, vieilles déjà de deux lustres, il m’apparaît de plus en plus clairement qu’Imago n’est pas le nom d’un volume, mais du volume de l’entièreté des écrits de la Chenille. Intuition plus qu’hypothèse, cependant… in CdDD

[6] La Chenille écrit toujours. L’écart se creuse entre nous, ses déplacements sur la surface du globe semblent aléatoires, dictés seulement par l’intérêt des cas qui lui sont proposés par des voies de plus plus discrètes. J’ai au moins 3 ans de retard quand j’arrive par bonheur à mettre mes pieds dans ses pas. Cependant, depuis quelques temps, il m’arrive de trouver d’épais carnets de papier brun, écrits et dessinés dans les lieux où elle a demeuré — maisons à l’abandon, loin des villes le plus souvent… récemment pourtant une petite chambre dans un immeuble frappé d’alignement… — . Je les apprends par coeur, la vigilance est contagieuse. Ils sont peut-être encore où elle les avait laissés. Et moi, après elle. in CdDD

[7] Une réflexion est un cours sur une autre dénomination de l’objet.

[8] Carnets 2 à 6, 8 à 10, 13 et 14, 20,23, 27 et la série dite Cardinale

[9] cf CdDD :  Entre deux visites sur ses traces, ces vacances absurdes à l’aveuglette dans des trous, en province, ou dans les pays qui sont la province du centre monde, j’écrivais comment il y vivait, ce qu’il y avait vécu, pour m’en débarrasser , pour que cette vie, minuscule, planquée qu’il avait mené ici ou là, c’était sûr, dans un but qui souvent m’échappait complètement et d’autre fois partiellement, mais en sachant toujours que je ne voyais pas le grand tableau, comme lorsqu’on assiste à une éclipse de lune, en sachant toujours qu’il y avait des coulisses, des tiroirs secrets, des prologues, à ses intentions, quelque part, j’écrivais pour que cette vie se sépare de la mienne, fasse encore une différence, quitte ma pensée, un instant, pour me débarrasser de ses ramifications vivaces qui, je le croyais dur comme fer, envahissaient mon esprit et mon corps et puisaient dans sa substance pour croître. J’écrivais ses moindres journées, ses instants, ses repas, sa solitude et ses illuminations, minutieusement, jusqu’à ce que j’ai compris, dans des circonstances intimement déroutantes, que jamais il n’avait envahi mon esprit et mon corps, que jamais il ne m’avait privé de mon temps et de ma matière, mais, tout à rebours, combien il m’avait augmenté, combien ses ramifications en leur vivacité prolongeaient mon corps et mon esprit dans l’espace et dans le temps. Tout ma vie avait été placée sous le signe d’un très grand amour, inédit et méconnaissable, mais oui, quel autre mot ? Un très grand amour. Le jour où je l’ai compris, j’ai cessé d’écrire ses journées, ses manquements, ses blancs et ses doutes, ses absences, son mystère et ses cachotteries pour les

[10] Le Syndrome Vert émeraude Très framboise, ainsi nommé d’après la description de l’appartement de Sauveterre dans lequel la Chenille s’est caché.e de nombreux mois et que R.Dewhite décrit dans le Carnet 42

[11] 1,18, 21,22, 32 et 44

[12] Cf Publications visibles du Professeur Walter Hesias. Paragraphe 1 section 1

[13] Ce style est familièrement désigné par l’auteur comme “ le parler du petit gnou ”.

[14] Comme par un fait exprès, les rêvoyages les plus satisfaisants en terme de stabilité ont pris place dans des lieux extrêmement proches du SSN et familiers de leurs membres, soit par une connaissance personnelle ( Appartement de fonction du Lycée Jean Hypp, après rénovation, cabinet du Docteur Ledoux, pavillons de l’Atlantide étêtés par la grande tempête ), soit par un ouï-dire local très puissant ( la cave à souterrains de l’ancienne bibliothèque ). In Principes des Corps-songeant / Le Cas du Squat Sang Noir / Notes préliminaires et vrac

[15] Certain.e.s expert.e.s de la Fraction avaient poussé l’hypothèse jusqu’à soutenir qu’une figure de style pourrait accueillir un rêvoyage. Ces extrémistes ont été isolé.e.s.

[16] Le SSN se délectait de l’homonymie avec une agence de voyages de Sauveterre dans les années 90. Ce détail nous donne une mesure de la pratique de l’humour au sein du mouvement

Hercule Emmanuelle Cordoliani, Jardine des Hespérides

Blason

J’avais oublié
Que l’épaule-pomme attendait
À portée de main

Si elle est touchée
Tout peut rentrer dans l’ordre ancien
Du Nouvel Amour

Comme l’or usé
Aux pieds des statues de bronze
Naît sous la caresse

Répétée au jour
Le jour et la nuit, ardemment
Frôlante, amicale

Inquiète, légère
Inconsciente, adoratrice
Des passants qui passent

En douceur avide
Ma paume a effacé la peau
De l’épaule-pomme

Elle est d’Hespéride
À présent et moi, sa passante
Légère, oublieuse

land art hivernal Sonja Hinrichsen

Sinon en flamme

S’il neige à ma mort
Je voudrais que mon lit soit fait
Sous la courtepointe
Toujours déjà familière
Sol couleur de ciel
Sans autre couleur que l’épais
Chaleureux et frais
De l’enfance bercée d’hiver
Qui se joue du froid
Tout en boules de feu nourri
S’en frotte les joues
S’en larme les yeux de vitesse
Fous grisés des luges

S’il neige à ma mort
Je voudrais les yeux grands ouverts
Ne plus rien y voir
Ne plus sentir le poids de plume
De la vie de l’air
Du ciel du cosmos par-dessus
Ces grands édredons
J’en serai princesse
Au petit poids de ton sourire
Sa tête d’épingle
Seule traversera encore
Toute l’épaisseur
À sa vitesse de lumière

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