Serail, Thief of Bagdad, flying carpet, Cordoliani

Phonoscène

C’était une de nos fêtes. À l’exception d’une comédie musicale de Hollywood, dont nous devinions les passages chantés grâce aux ballets qui soudain peuplaient l’image, nous connaissions d’avance ce qui serait projeté sur l’écran en préambule : nous, nous dans les salons, près du bar, dans les couloirs, nous en statues de sel comme pour la séance de photo annuelle et tout à coup bougeant gauchement après un écarquillement des yeux inquiets de satisfaire à l’ordre du maître d’œuvre. Nous, ne sachant plus rien faire de ce que nous avions toujours fait : arpentant les couloirs, frappant aux portes, les entrouvrant dans un empêchement d’animaux habillés, complexifiant à outrance les gestes les plus familiers, transformant la routine en marelle excentrique… Et puis plus tard, aux alentours de la septième minute, nous encore, incapables de réprimer un sourire de désarroi quand tombait le deuxième commandement : {Faites comme si je n’étais pas là !} Comment faire justement cela quand tout tournait autour de lui avec sa tignasse des longues absences et ce drôle d’engin mécanique auquel il collait son œil et qui s’interposait dans nos retrouvailles. C’était en ce temps-là une toison d’or, un mythe, une chose que nous ne connaissions que de loin, vaguement, par l’intermédiaire des grandes affiches aux décors de Sahara, de piraterie ou d’Amérique, qui ornaient le toit voisin en alternance avec des réclames pour les savons ou l’alcool. Sur le nom de cette chose qu’il avait rapporté comme un trésor, un malentendu persista durant de longs mois où nous l’appelâmes l’Obscure, ce diminutif ajoutant encore à notre fébrilité dans le temps passé sous son joug. 
Pourtant très vite après que nous avons compris son nom pour ce qu’il était, la caméra avait été cassée, ou perdue, ou peut-être qu’il en avait été déçu, que l’image qu’elle lui renvoyait de son monde semblait dérisoire à celui qui en connaissait les fondations, les secrets, les mécanismes. On dit qu’il a détruit tous les films — il le faisait des photos, en dépit du soin passionné qu’il mettait à ces prises de vues, fermant l’établissement toute une journée, nous équipant de nouvelles tenues, faisant venir de très loin parfois une photographe exigeante et excentrique qui nous menait un train d’enfer jusque tard dans la nuit pour immortaliser le Sérail — mais quelques films ont échappés à la purge et parfois, les jours fériés, on annonçait pour le soir une projection et la nouvelle, vraie ou fausse, se répandait comme le son des cloches à la Pâque, mettant en branle une armée de petites mains sans la moindre concertation préalable, comme pour éviter le mauvais œil, une censure de dernière minute dont nous ne connaissions pourtant aucun exemple : la buanderie empesait le drap de lin blanc qui servirait d’écran, le chasseur ressortait une antique fronde pour dégommer méthodiquement les lampadaires de la rue, l’air de rien, nous passions un gros coussin sous le bras qui se retrouvait négligemment oublié à même le sol de béton du toit… On n’allumait pas l’enseigne là-haut puisqu’on y accrochait le drap entre le C et le E et comme par hasard tout le monde portait ses vêtements de nuit dès la tombée du jour. Il aurait été tellement plus simple de s’installer dans un des salons clos, mais même à l’hiver parfois, c’est sur le toit que ça se passait, le cinéma, et nous nous serrions les uns contres les autres prétextant le froid en dépit de grosses couvertures que nous avions traînées là pour nous en protéger et des grands verres de vin aux épices qui passaient de main en main.
Nous avions perdu depuis longtemps tout intérêt pour le pauvre spectacle que nous offrions sur le film, mais inlassablement nous regardions, médusés, le cinéma. Et ce que le cinéma était en train de faire de nous, de faire avec nous, alors que les images avaient été prises des mois, puis des années auparavant, lui toujours au présent de notre passé, toujours en mouvement, s’activant pour donner l’illusion de la vie. Nous regardions le cinéma comme des mammifères, des omnivores devant cette technologie qu’on ne sait ni comprendre, ni reproduire, ni réparer. Et quand cette première partie était achevée, nous observions un silence superstitieux en attendant la suite, redoutant le jour où ça ne fonctionnerait plus, où la lourde mécanique de fer du projecteur aurait raison de légère transparence des films. (Nous étions loin de comprendre alors que nous pouvions tout aussi bien regarder l’écran blanc, ou la lune puisque nous portions la marque de ce cinéma dans nos regards comme nous portons la marque du Sérail dans nos voyages à présent). Ça reprenait : nous regardions le désert en noir en blanc qu’il nous avait rapporté d’une très longue absence, une photographie presque, tant la bande du ciel et celle du sable s’obstinaient à conserver leur mesure. Le silence pesait son poids d’or et toujours les larmes finissaient par monter aux yeux du Gardien — celui-là même qui en avait vu d’autres, des films, et qui quelques heures plus tôt affirmait avec aplomb qu’il fallait aimer se faire peur pour croire qu’il y avait là une locomotive, pour prendre une baraque en bois pour une gare, qu’il n’y avait pas plus de locomotive que de fée aux choux et qu’on avait mieux à faire de son temps que de s’illusionner à de pareils enfantillages —, alors une voix s’élevait et chantait une berceuse à la lune sans relation aucune avec ce désert, le zénith où il l’avait trouvé et la langue que l’on parlait dans ces pays chaud, mais qui était devenue pour nous la musique de cette image, de ce moment, si bien que s’il arrivait qu’ailleurs quelqu’un la fredonne, on s’épongeait instinctivement le front.

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Un nuage de lait

Au lieu d’habitudes, les changements glissent en pente douce. Les petites tables de la terrasse arrivées d’hier — des coccinelles rouges vraiment — , les voilà passées déjà. Ce voile laiteux du ciel entre l’arbre unique et la tour désertée, se posent sur toutes choses pour les blanchir irrémédiablement. Les avions laissent des traces de nuages de lait jusque dans la tasse de thé. La façade aussi s’est faite avaler par les ciels de traîne, mais au moindre rayon de soleil — le sourire de cet enfant à la tête plaisamment ronde — elle fait son effort pour parler des murs clairs de Tanger… ou d’une tranche napolitaine, qu’il mangerait dans une petite assiette publicitaire. Le patron est pâlot aujourd’hui : il a perdu son frère, presque jumeau, ils se relayaient infatigables du matin au soir au bar, en terrasse, tout le monde les appelait « Moi et mon frère », moquant gentiment leur tic de langage. Difficile de dire lequel est mort. L’autre, tout le monde continu de l’appeler gentiment « Moi et mon frère ». Tout blanchit irrémédiablement… il n’y a que la clientèle qui rajeunisse, qui se bariole et se chamarre. L’arbre, hier c’était un platane, ce matin, un magnolia. Et pourquoi pas un magnolia ? L’autre s’est fait attaqué par un tigre, une bien petite bête pourtant, un insecte de rien, mais elle a finalement eu le dessus et il a fallu couper et déraciner la souche. Par la même occasion, ils ont refait la terrasse qui était toute gondolée par la puissance de l’arbre inversé, autant poussé dessous qu’au-dessus, si bien que personne ne se souviendra bientôt plus de ce platane pourri, sur la dalle lisse de la terrasse. Et ce matin, un magnolia en fleurs. C’est un arbre à la mode dans les communes, on dit ça. Pourquoi pas une mode pour les arbres ? Avec le temps, il faut bien admettre qu’il y a une mode pour tout ( les sentiments, les robes, les idées, les chansons, les coupes de cheveux…). L’enfant croit si fort au cordage invisible tendu entre les plots qui séparent la terrasse de la circulation du carrefour qu’on finit par entendre l’océan du Finistère comme dans un coquillage… Si les voitures étaient un petit peu moins agressives, on pourrait se retrouver à un croisement dans Beyrouth, deux conducteurs s’invectivent, comme ça, pour la forme, sans grimper dans les tours, en guise de politesse visant à entretenir une espèce de normalité, une espèce d’humanité, dans l’attente du prochain feu du ciel. Les klaxons grégaires rident le thé, c’est dommage collatéral. Heureusement le voile laiteux finira par remplir les oreilles d’une touffe de poils blancs comme des cygnes qui amélioreront l’illusion du Liban. Tiens, les grosses fleurs blanches sur l’arbre, on dirait cette chanson sur Proust, ça faisait comment déjà ? On la jouait hier dans le bar, elle a dû encourager l’arbre à la floraison…

Sophie Standing, Sérail, La Mosaïque, Emmanuelle Cordoliani

Chemin, itinéraire, corbeau

Vu du dehors, il ne se passe rien, parce qu’il n’y a rien à voir : la porte est close sur le couloir et le mur contre mon dos leur garantit le secret. Mais à la façon dont le géant a fermé derrière lui, la légère hésitation de sa grosse main sur la poignée ou peut-être à la seconde où son grand front a été attiré vers la panneau pour une brève pause, un répit, qu’il s’est refusé net en relevant le nez, dans un mouvement fier et définitif suivant l’usage des Balkans pour dire non, je peux dire que quelque chose se joue là, entre ces-deux là, qui sort de l’ordinaire. Je devrais aller voir ailleurs, mais le mur est frais contre ma chemise, le tapis du couloir doux sous mes fesses et personne n’a dit le mot… Je serai cuisinée ensuite, à l’office. On voudra savoir ce que j’ai vu, de quoi ça avait l’air et ce qui se passe finalement pour que le géant n’ai pas pris la moindre nourriture depuis son retour, pourquoi le maître a mis trois jours à le recevoir. Il avait un air étonnement léger en entrant dans sa chambre tandis que  la balustrade tremblait sous les pas du géant à sa suite. Il avait presqu’un petit sourire… Pour le reste, je devrais broder : la musique des voix, les vibrations du sol, l’entrechoquement des objets racontent des histoires négligeables. Le géant, il est resté debout tout du long, dans les craquements identiques du plancher : un ours dansant d’un pied sur l’autre. Le maître, couché à demi, sur le tapis : sa voix glissait sous la porte, par vagues, précédée toujours par l’annonce d’un de ses grands soupirs. D’abord le géant a longtemps parlé, une tirade, vraiment, qu’il avait dû préparer et remâcher dans sa barbe, trop longue pour être honnête quand on connaît sa réputation de taiseux. Et sa voix  assez haute disait quelque chose d’un petit garçon qu’il avait été autrefois et qui avait pris possession de sa grande carcasse pour l’occasion. Et ça a duré, duré : pour un peu je me serais assoupie, si la promesse n’avait pas été si puissante sur mes sens d’une chose à savoir, à comprendre de ce qui se tramait-là… Un bruit sec, comme d’un bloc, amorti par le tapis a finalement interrompu cette comptine plaintive qui ne voulait plus finir. La danse s’est arrêtée aussi et comme s’il venait de prendre un quintal sur les épaules, le géant s’est affaissé et le plancher a craqué terriblement — un craquement d’os. Le maître a parlé : il énumérait, posément, et chaque point correspondait à un silence, de ceux articulent : tu me comprends bien. Une liste qu’il dressait pour le géant, une liste en six mots. En six noms ? Peut-être… Six c’est sûr. Puis il s’est levé et il a dû aller vers le fond de la pièce : le ton est monté d’un coup. L’éloignement semblait insupportable pour le géant et je crois qu’il a pleuré, oui, sa voix s’est fissurée et j’ai distinctement entendu : Mais je te l’ai déjà dit, Bassa !… Le maître a fait un geste pour l’interrompre, un geste de non-recevoir, un uppercut qui a traversé l’espace entre eux deux et collé le géant au mur. Sous le choc, mon dos m’a fait mal. Il y a eu encore un silence, j’ai cru qu’ils allaient s’en tenir là : je m’apprêtais à déguerpir, quand des sanglots, des sanglots comme le tocsin pour une catastrophe naturelle ont explosé dans l’air lourd. Le mur en était secoué et l’étage et je me suis dit que toute la maison allait croire  que le tremblement de terre de Van Der Lind de 1921 répliquait. Au milieu de ce chaos sourd, j’ai fini par saisir un mot ou deux, à force qu’ils les répètent et que le ton montait, suppliant d’un côté, inflexible de l’autre : chemin, itinéraire, corbeau… Le dernier est peu vraisemblable, je devrais l’ôter du récit que j’en ferai tout à l’heure à l’office, quand mon cœur aura cessé de cogner ma poitrine comme le géant a fait du mur. J’ai eu tellement peur que j’ai oublié de m’en aller, de bouger, de respirer, mais il est sorti comme une ombre, après avoir refermé la porte doucement, il a essuyé son visage, il ne voyait plus rien de ce monde. On dit déjà qu’il est reparti, emmitouflé dans le maugréement de sa  barbe sombre.

© Claude Jonas _ Tinos

Une certaine dose de poésie | intime anthologie

Aujourd’hui, égarées dans le cimetière, une sauterelle verte et une punaise. Sur les troncs, des fourmis picorées par ces petits oiseaux ultrarapides que je ne vois qu’ici. Ce pourrait être il y a dix ans, vingt ans, cette vie-là ou une autre, n’importe qui sur le banc du cimetière un peu après quinze heures, un lundi aux airs de dimanche, un dimanche intérieur. Non pas ces écureuils, mais leurs ancêtres, pareillement vifs. D’autres feuilles mises en tas par un autre jardinier. Un autre été indien. Comme aujourd’hui, il y aurait là quelqu’un qui, pour un temps, ne comprendrait plus ses désirs ni ses angoisses, n’en aurait rien à faire. Un corps vivant sous un érable, assis, entouré de corps morts allongés, invisibles. Un corps, n’importe lequel, qui ne demanderait rien, ou qui ne demanderait qu’à respirer l’odeur des feuilles en décomposition, qu’à suivre, ravi, les mouvements d’une punaise et le passage d’une mouche, le chant d’un merle, les bonds d’une sauterelle verte.

Samy Langeraert / Journal tenu sur le banc d’un cimetière (21 octobre)

Le langage, vieille bourrique
À tout faire chez les manants
Comme chez les prééminents
De Rome jusqu’en Amérique
Et dans les autres continents,
Son avenir est chimérique
Pour le spectre du numérique
Qui l’épie à tous les tournants,
Qu’on le cravache, qu’on le hue –
« Allez, hue ! »–, il renâcle, rue :
Il ne peut que suivre son train.
Cher vieil âne aux beaux yeux de fée,
Brais à la mort, toi qui, sans frein,
Saillis la cavale d’Orphée.

Jacques Réda / CODA

Quand il m’arrive d’oublier que vous êtes morts,
je vous entends venir,
comme du vent plein d’arbres,
rendre toutes ses feuilles à ma mémoire.
 
Tout ce temps que vous rapportez,
ma maison si petite aujourd’hui
le contient à peine,
 
seule s’agrandit la page,
mieux éclairée par vos ombres que par des lampes,
où j’écris ce que vous me murmurez.

Jean-François Mathé

Tout juste si, aujourd’hui, en fait d’anachorèse, nous sommes capables de mener une vie quelque peu cachée. Dans ce recoin de l’âme désertique (désertée) où brûle une maigre bougie que deux doigts mouillés suffisent à éteindre, si ce n’est déjà fait. Observez que cette vie quelque peu cachée est tout ce qui nous resterait de dignité si nous ne consentions à y faire quelques stations journalières. Ce recoin ne serait pas lieu de prières mais de massacres. On en sortirait, battu, un peu plus défiant envers soi-même, un peu plus conciliant sans doute, un peu lavé, sachant qu’il faut toujours recommencer car la crasse est journalière elle aussi. Petit recoin, petit désert d’homme naissant, fragile, épouvanté. Petit désert (déserté) pour s’éprouver homme. Un tout petit peu.
Et cachez tout cela, ne le dites pas, vous soulèveriez des tempêtes de sable. La mauvaise haleine (ou conscience) vous entoure. Restez cachés ! Travaillez avec les pierres, en harmonie. Faites des montagnes. Quand tout sera bien au point…

Pierre-Albert Jourdan / Le Fil du courant (extrait)

Je vais de l’avant, vite
Des pelles volent
puis des cris
je me dégage
l’instant d’après, Naples.

Cette pensée merveilleuse
mais quelle est donc cette pensée?

Soudain, précipice.
En bouillonnant
une eau torrentielle cascade dans le fond d’un
cañon
vive, vive, vivacissime.

Tenant fortement un grand anneau métallique
je serre, je serre

Je… pensée, voyons, c’était avant
mais quelle était donc cette pensée ?

Henri Michaux / Tapis roulant en marche (extrait)

Pour réjouir ton cœur voici dans mes paumes
Un peu de soleil et un peu de miel,
Selon la loi des abeilles de Perséphone.

Nul ne peut détacher la barque à la dérive,
Nul n’entend l’ombre bottée de fourrure,
Nul ne peut vaincre la peur au bois de la vie.

Il ne nous reste plus que des baisers
Aussi velus que les minces abeilles
Qui meurent, à peine enfuies de leur ruche.

Dans les fourrés de la nuit elles bruissent,
La forêt du Taygète est leur patrie,
Leur pâture le temps, la mélisse et la menthe…

Prends pour réjouir ton cœur mon offrande sauvage,
Ce simple collier sec d’abeilles mortes
Qui ont su changer le miel en soleil !

Ossip Mandelstam
Traduction : Henri Abril

Возьми на радость из моих ладоней
Немного солнца и немного меда,
Как нам велели пчелы Персефоны.

Не отвязать неприкрепленной лодки,
Не услыхать в меха обутой тени,
Не превозмочь в дремучей жизни страха.

Нам остаются только поцелуи,
Мохнатые, как маленькие пчелы,
Что умирают, вылетев из улья.

Они шуршат в прозрачных дебрях ночи,
Их родина – дремучий лес Тайгета,
Их пища – время, медуница, мята.

Возьми ж на радость дикий мой подарок –
Невзрачное сухое ожерелье
Из мертвых пчел, мед превративших в солнце.

Et cependant il y a
une grande chose,
la seule grande chose :
Vivre pour voir dans nos huttes et nos voyages
le grand jour qui se lève
et la petite lumière qui remplit le monde.

Kibkarjuk

And yet there is only
One great thing,
The only thing:
To live to see in huts and journeys
The grest day that daws

La pauvreté se lie tous les matins. L’hémorragie du dehors laisse nos jours inachevés. Lessive, mémoire et présence ne laissent que quelques rumeurs s’amenuiser sans cesse. Ainsi sommes-nous transportés dans un au-delà grotesque, gauches et apeurés.
Vous êtes assise, visage éternellement beau près d’un bassin de pierre, le corps saisi dans un linge d’armoisin. Je marche vers vous dans le ciel comme dans la haute neige.

Jean Maison / Le bouclier cosmique (extrait)

Un lecteur de rêves khazar, encore élève dans un monastère, reçut en cadeau un vase qu’il rangea dans sa cellule. Le soir il y déposa sa bague. Mais lorsqu’il voulut la reprendre le lendemain matin, elle n’y était plus. Vainement il enfonçait son bras dans le vase, il n’arrivait pas à en toucher le fond. Cela le surprit car le récipient semblait moins haut que son bras n’était long. Il le souleva mais, dessous, le sol était plat, et il n’y avait aucune ouverture dans le vase, pas plus que dans n’importe quel autre. Il prit un bâton et essaya d’atteindre le fond, mais toujours sans succès ; le fond du vase semblait se dérober. Il se dit : « Là où je suis, là est ma limite » et il s’adressa à son maître Mokadasa Al Safer, lui demandant d’expliquer ce que signifiait un tel phénomène. Le maître prit un caillou, le jeta dans le vase, et compta. Lorsqu’il arriva à 70, on entendit à l’intérieur du récipient un bruit de plongeon, comme si un objet était tombé dans l’eau et le maître dit :
– Je pourrais t’expliquer ce que représente ton vase, mais demande-toi d’abord si c’est bien utile. Dès que je t’aurai dit ce qu’il en est, le vase prendra, pour toi et les autres, une valeur inférieure à celle qu’il a maintenant. En effet, quelle que soit sa valeur, elle ne peut être supérieure à celle du tout. Et dès que je t’aurai dit ce qu’il est, il ne sera plus tout ce qu’il n’est pas, et donc plus ce qu’il est encore maintenant.
L’élève fut d’accord avec son maître. Mais ce dernier prit un bâton et cassa le vase. Stupéfait, le jeune homme lui demanda le motif de ce dommage et le maître répliqua :
– Le dommage aurait consisté à te dire à quoi servait ce vase avant de le casser. Mais puisque tu ne connais pas son usage, le dommage n’existe pas, car le vase te servira toujours, comme s’il n’était pas cassé…
En effet le vase khazar sert encore, bien qu’il n’existe plus depuis longtemps.

Milorad Pavic / Le dictionnaire khazar
Traduction : Marija Bezanovska

Si la nuit te surprend aux jardins murmurants d’Épicure, 
Endors-toi à la poterne – c’est une grâce qu’on te fait –  
Là où dans les feuilles les notions sont de blanches sculptures, 
Le Hasard chauve et la Nécessité.

Depuis ton cœur sinue l’extrémité d’un fil rouge, 
Une Sœur pour le dévider s’en saisira,
La deuxième d’un coup de fuseau au sacrum 
Va te pousser et te faire entrer au jardin.

Et me voici errant languissamment dans les allées, 
Lisant ce que le temps effaça à demi,
Et répétant à part moi d’heure en heure :
« Combien je suis heureuse, et combien malheureuse ! »

Des gens là-bas ont marché, ils ont admiré,
Ils ont fait, médusés, le tour des idoles,
Et d’autres, au désespoir, ont écorché le marbre,
Contre ces socles se frappant le front.

Si blanches les notions, transparentes et vierges,
Illimitée, leur forêt de pierre –
Là les idées de Platon étaient des pantins qui tournoient 
Et qui pendent du ciel comme de Parménide la sphère.

Le soleil baisse, les ombres des notions s’allongent.
Hélios, eh, attends ! Laisse-moi le temps de les comprendre.
Mais il fit sombre si vite – elles ne blanchoyaient plus que vaguement –
Soudain elles ont fui – la raison en vain voulut les retenir.

Voici le Temps – Il était là, en miettes ou bien pâmé,
Et je commençais juste à le concevoir,
Quand il a fui, a basculé, s’est effondré :
Il n’est plus notion, mais comment le nommer ?

Ô Espace ! Toi qui si simplement cédais à notre prise, 
Ô Béatitude ! – cachée sous le masque du tourment –
Comme du lait vous avez coulé, répandus tout à coup, 
Mués en écume, océan sans forme devenus.

Sauve-qui-peut des idées ! Plâtre envolé en poussière,
Marbre fendu comme se brise un verre.
Quel barbare a détruit ces tombeaux ?
Qui tenait la masse ? Qui fut l’ouragan ?

Soudain, tout près, un grondement, un cri,
Soudain, tout près, on a marché en froissant les buissons,
Un éclair dans les cieux, un œil sanglant s’éteint :
On a tué Dieu. C’est Dieu qui vient de mourir. Toi.


Elena Schwarz / Dans le jardin des idées
Traduction : Hélène Henry

Écouter. D’un côté le Heilongjiang, torrent du Dragon noir, sombre, profond, tumultueux. De l’autre le Bailongjiang, torrent du Dragon blanc, cristallin sur un fond de cailloux gris blanc, presque calme. À la confluence des deux, sur un étroit promontoire rocheux, le Quingjing, le pavillon du Son clair. Il suffit d’écouter. 

Louis Roquin / Journaux de son ( 65.)

Comment les tutoyer ? Basalte, porphyre, feldspath, granit, les nommer quand elle sont  immobiles ne dit rien de la violence qui les a projetées hors du magma originel.
Le feu n’y reprendra jamais. L’herbe ne saurait y pousser, encore moins les moissons. Leurs abîmes ne sont pas les nôtres. Elles ne sont pas les ruines de nos mondes anciens. Elles ne résument pas notre histoire, la supportent, blocs premiers, sans y prendre part. Elles sont d’un autre passage, plus lent que le nôtre. Beaucoup de temps est derrière elles, sans qu’elles nous aient attendus.
Gardent-elles mémoire de paysages que nous n’avons pas connus, que nous essayons, en fixant sur elles l’objectif, de faire reparaître sur les clichés ?
Elles n’ont pas été semées par un géant soucieux, comme le petit Poucet, de retrouver le chemin du retour chez soi. Elles ne jalonnent aucun projet d’itinéraire. Elles ne sont pas même les indices d’une errance.
Malgré tout, elles s’ancrent dans le poème et les mots se resserrent.

Françoise Hàn / Cailloux (extrait)

Lorsqu’on a la maladie du lieu
on perce un trou quelque part en son corps
et l’on y pénètre
n’ayant pour halte qu’un totem
en forme d’astérisque
alors le dedans se réduit au mandala
avec des parois en peau
et la pendule qui se remet en marche
remontée par le bec d’un oiseau.
Aussitôt on cesse de déchiffrer les mots
que l’on prononce à son insu
afin de gommer les impuretés d’un dehors
daté de l’an zéro de l’Hégire.

Nohad Salameh

Je ne suis pas d’ici
Je viens des nébuleuses
J’incise les époques
Et je joue sur les places
Des musiques douloureuses
Des chiens perdus hurlent dans l’Atlantique
Je commence un voyage
Avec les mains brulées
Et je finirai bien
Par faire de mon visage
Une île intraduisible. 

Tristan Cabral / Avec les mains brûlées

— Cette chèvre est-elle à vendre, l’ami ?
– En effet, monseigneur. Vous la voulez ?
– À combien, mon frère, vous l’estimez ?
Dites-moi son prix et je vous l’achète.
– Volontiers. La chose n’est pas secrète.
Elle vaut quatre poils de votre cul
Et cinq sous tout rond. J’ai fait le calcul 

Douin de Lavesne / Trubert (extrait)
Traduction : Bertrand Rouziès-Léonardi

La Mort viendra et elle aura tes yeux —
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil, 
sourde, comme un vieux remord
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin, 
quand sur toi seule tu te penches 
au miroir. Ô chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
 que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux. 
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir ressurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre, muets.

Cesare Pavese / La Mort viendra et elle aura tes yeux /Verrà la morte e avrà i tuoi occhi
Traduction : Gilles de Van

Verrà la morte e avrà i tuoi occhi —
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola
un grido taciuto, un silenzio.
Così li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.

Per tutti la morte ha uno sguardo.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti.

Je renaîtrai
Et, comme des radeaux
Au fil de l’eau,
Les siècles nageront
Vers ma clarté…

Daniel de Bruycker / SILEX la tombe du chasseur (extrait)

Mon amie ma berceuse entends-tu
le grabuge entre 3 et 5 heures
la discontinuité splendide sublunaire
du coup de vent qui rogne
& simultanément décoiffe dégrume
dégriffe estafile les flaques à la floche
et l’étoupe fourchue la limpidité féconde
le tamis délavé mercure et chrome
de l’aurore elle sort à peine
du bois ramu branchu
et saute à l’Est l’épaule d’une colline
à paquets de fougères où déjà file
et s’affaire l’argiope octopode

vois vois mon joli monde mon apaisante
la pierre flambe une grosse étoile fume
les oiseaux noirs et noirs
craillent à l’ossuaire
encore et toujours Alphée Aréthuse confondent
et mêlent le terne étain de leurs eaux ondoyantes
pentues vers la mer qui s’affuble et se dégonde
la houle assaille un cap à stacks* et chicots
(grès rose et dolérite)
le ressac pulvérise granulats et faluns
le rivage sent + ou -
le bétail froid le poumon bleu
l’usuel quidam ahuri mort -
né borné bientôt finitivement expatrié
gratte sa couenne et son nombril
dégoise se décarcasse épluche
sa méninge et sa mémoire
mansarde à ni plus ni moins cendre

laissons cela veux-tu mon aube mon verger
marchons notre route est la seule

Henri Droguet / Comme si comme

saints des bois saints de pierre
saints d’hiver ou d’été
dans les campagnes grises
on a perdus vos noms
et fermé vos églises

quelquefois un touriste
égaré par la pluie
s’abrite sous le porche

il contemple le soir
une prière en lui
cherche à s’insinuer

d’où vient – comment savoir -
ce marmonnement sourd
si ce n’est de la pluie

mais un autre murmure
encor semble filtrer
de l’ombre ou de l’oubli

la pluie cesse on entend
le hameau déserté
s’ébrouer doucement

l’étranger se demande
où sont les habitants
il se retourne hésite

et quoi donc le retient ?
la lumière décline
et cependant la pierre
du porche s’illumine
un instant puis s’éteint

Jean-Claude Pirotte

Je suis fatiguée
D’une fatigue qui jamais
Plus ne disparaît
Comme par la vieille magie
Des paroles douces
Ne sait plus se changer en plume
D’oreiller repu
En duvet de légèreté
Pour le lendemain
Prendre à la légère la charge
Héroïque du jour le jour
Où modestement
J’excellais du matin au soir
Aux fourneaux, aux draps
Au regain d’affection dû
Aux petites choses

J’ai oublié quand
Quand les nuits ont cessé de bénir
D’un baiser aux yeux
Clos du même soupir facile
Qu’a l’enfance tendre
Mon vieux bonhomme de sommeil
Quand une vraie nuit
M’a-t-elle bercée, dormie ?
J’ai oublié quand
Seule la fatigue me reste
Et si je pouvais
Comme dans le chaud de la neige
M’endormir en elle
Cela serait si beau, ma belle
Que, vois-tu, rien d’autre
Plus jamais ne souhaiterais

Emmanuelle Cordoliani / Dernière conversation avec Jeanne

Toutes les routes mènent à la mort.
Stupeur, puis simplement attente.
Autour de Rome, sombre ceinture verdoyante :
Rater la Ville est chose facile.
Toutes les routes mènent à la mort.
Sur toutes les routes, des autos défilent.
Forêts de sapins, frayeur justifiée :
Ce n’est pas l’orée de Rome, c’est sûr,
Sous l’autoroute, des caves habitées,
Les autos ne sont que crasse et bosselures,
Ici survint un siècle tout entier,
Ce n’est pas l’orée de Rome, c’est sûr.
L’essence tarit ou s’échappa,
Ici, faire un plein est chose impossible,
Ici fonctionne seul ce qui toujours fut là –
Un tourisme gris, à fin perceptible.
Des gamins cinglés lapident les convois
Et ce siècle repart une nouvelle fois.
Les conditions sont pires encore,
Stupeur, puis simplement attente,
Toutes les routes mènent à la mort.
Rater la Ville est chose facile.
Autour de Rome, ceinture de poison verdoyante
Jusqu’aux deux océans s’étend la Ville.

István Kemény / xxe siècle, version B
Traduction. : Guillaume Métayer

En plein midi, soudain, deux martinets très hauts dans le ciel à côté d’un nuage en forme de tour blanche, légère – comme je ne sais quelle apparition foudroyante, énigmatique, ou quelle mesure de la hauteur de l’air, quelle révélation de l’espace aérien, quelle flèche de fer dans le cœur. Une joie bizarre, d’à peine une seconde — et en me relisant, je me rappelle le gerfaut des Solitudes, « scandale bizarre de l’air » —, une lettre tracée sur le bleu puis effacée, un trait — ou le crochet d’un hameçon ? Sait-on qui a pu vous ferrer ainsi ?

Philippe Jaccottet / Autres journées (extrait)

Aux branches claires des tilleuls
Meurt un maladif hallali.
Mais des chansons spirituelles
Voltigent parmi les groseilles.
Que notre sang rie en nos veines,
Voici s’enchevêtrer les vignes.
Le ciel est joli comme un ange.
L’azur et l’onde communient.
Je sors. Si un rayon me blesse
Je succomberai sur la mousse.

Qu’on patiente et qu’on s’ennuie
C’est trop simple. Fi de mes peines.
je veux que l’été dramatique
Me lie à son char de fortunes
Que par toi beaucoup, ô Nature,
– Ah moins seul et moins nul ! – je meure.
Au lieu que les Bergers, c’est drôle,
Meurent à peu près par le monde.

Je veux bien que les saisons m’usent.
A toi, Nature, je me rends ;
Et ma faim et toute ma soif.
Et, s’il te plaît, nourris, abreuve.
Rien de rien ne m’illusionne ;
C’est rire aux parents, qu’au soleil,
Mais moi je ne veux rire à rien ;
Et libre soit cette infortune.

Arthur Rimbaud / Bannières de mai

Le mot abris, son charme dans mon enfance; son charme étymologique : du latin apricari, normal se chauffer au soleil. Quand les sirènes d’alerte retentissaient, la nuit, à Oran nous descendions en famille nous “réchauffer au soleil” dans une cave de la rue des Jardins. Les abris ne sont pas sur terre. Ils sont souterrains, ce sont les abris antiaériens, les galeries, les terriers, les caves, les cavernes. La mère des cavernes est celle de Platon. Par la suite elle se multiplient en logis apocalyptiques, lieux où couvent les livres.

Hélène Cixous / Les abris (extrait)

il n’y a plus d’attente

il n’y a plus de minuit

il n’y aura plus de point du jour.
 
Oui, l’énigme d’une telle disparition est de celles que l’on ne peut résoudre. Elle est
 
ce point

sans coordonnées 

ni l’équation ni le poème

ne peuvent le situer

dans aucune région

du visible ou de l’invisible

Françoise Hàn / Un été sans fin (extrait)

   J’ai cru qu’il allait pleuvoir. Oui j’aime cette ville
malgré tout — imprévisible douce et âpre. Tout
   le monde parle à tout le monde. Tiens je suis en
bas de ta rue (30 août 14 à 11h)… Soit.
   Dans l’opacité des éclairs de compréhension
font parfois une trouée qu’on ne peut et ne doit
   par des mots colmater. De même certaines marches
ne proposent n’inventent d’itinéraire dans
   la nuit mais font exister le petit pas si dense
qui sépare deux pensées et deux corps — pas qui peut
   être tour à tour passerelle ou bien fossé. Ce
n’est pas seulement parce que tu ne comprendrais
   pas mais dire aggraverait la disparité et 



risquerait de changer le petit pas en fossé.
(…)


Florence Pazzottu / J’aime le mot homme et sa distance (cadrage-débordement) (extrait)

Dans la maison d’une artiste, laissée à l’abandon, qu’un ami a racheté, tout était en place, juste avec un peu plus de poussières. J’ai récupéré des objets ici et là, dont deux petits lions en marbre qui sont des sceaux encreurs au nom de l’artiste.
Je les regarde souvent. Ils me rappellent le moment de la découverte de la maison, la poésie de son oubli. Je me demande aussi souvent si je devais réaliser un sceau similaire, quel serait le motif sculpté sur le dessus ? Un chêne ? Une représentation de La Grange ? Et quels caractères pour le sceau, mon nom en japonais comme le sceau actuel, ou le mot Grange (納屋). Et pourquoi y mettre un nom ? L’objet doit il être uniquement fonctionnel ou avoir le caractère d’une émotion.

Karl Dubost / Lion affranchi (extrait)

Je m’écorche de miroirs et de villes traversées 
au rythme de ton souffle à toutes frontières alpines 
un coeur différent tes passes d’eau tes rivières et galets 
je me refais ce lit comme un rituel je retrace cet angle
d’où franchissent l’extravagance de mes envies 
demain encore, il n’en demeure que le temps des pays 
parallèles en itinéraire d’ailes tes pas sur le plancher 
d’occasion 
ce nous étalé dans le tumulte indécent 
ce baiser allongé écumant à chaque ville retrouvée 
il n’en demeure que cet amour plein de portes et 
de coordonnées 
le poids de ton corps ma boussole faite chair 
Je me recroqueville comme un foetus qui a froid toute ma terre 
et mes seins prophétisent la migration entre sève et fruit 
chaque pétale est une paupière sur le monde 
le poème se déverse et blasphème février 
Dis-moi à grands coups d’espace le crissement de ton corps 
qui s’effeuille nudité des songes 
Aujourd’hui est un arbre de sable sur la nuque du matin. 

Farah-Martine Lhérisson / Itinéraire zéro (extrait)

dans le temps de l’arbre

c’était dans les montagnes de Chartreuse un jour d’été le vieux bûcheron mena le petit enfant au Roi de sa forêt il lui apprit à prendre un arbre dans ses bras poser sa tête tout contre le tronc attendre dans le silence

émerveille de l’enfant —

Miriam Gansel / Une petite fenêtre d’or

On ne quitte jamais vraiment son foyer. Je crois qu’on charrie les ombres, les rêves, les peurs et les monstres de sa maison sous la peau, qu’on les transporte, blottis dans le coin de ses yeux et jusque dans le cartilage des lobes de l’oreille.
La maison est ce terrain de jeu que seul l’enfant habite vraiment. Parents, famille, voisins apparaissent mystérieusement, vont et viennent, s’agitent à faire des choses étranges et insondables dans cet endroit où l’enfant est seul habilité à voter.

Maya Angelou / Lettre à ma fille (extrait)
Traduction : Anne-Emmanuelle Robicquet-Mengetsu

… On raconte que c’est cet homme encore qui devint quelques temps plus tard la vingtaine de nouveaux habitants de l’île qui pouvaient apparaître aussi – selon les cas – en cerise, en animal, en coquillage ou en petits garçons ou en centaines d’oiseaux volant pour se retrouver.

Pascale Petit / Nous devons attendre que le jour se lève (extrait)

Hey, m’man, dis-moi ma religion. Qui suis-je ?
Que suis-je ?
Tu n’es ni hindou ni musulman ! Tu es une étincelle abandonnée
des feux lascifs du monde
La religion ? Voilà où je me mets la religion !
Les putes n’ont qu’une religion, mon fils
Si tu veux un trou à baiser, garde
Ta queue dans ta poche !

Prakash Jadhav / Under Dadar Bridge
Traduction : Françoise Bouillot



Je ne sais pas si vous êtes vivantes ou mortes, riches
rations de mues ; tube de nourriture
pour vol spatial, abandonné ; abats — ce qui
s’évapore, fait à partir de rien près de là où l’on fait
l’amour. Tu offres une couverture au petit garçon,
à la petite fille, tu es mâle et femelle —
servant; magicien; mère; père;
dieu du possible — nous quittant, la plupart du temps
superflu, toi que notre ignorance
a méprisé. Les morceaux que tu emportes
nous effrayaient, protéines et monocytes,
glucides et macrophagocytes, atomes
de fer bivalent, autant que s’ils avaient été
des parties de nous. Ruisseau aux berges duquel
on somnole et s’embrasse, merci pour cet espoir de
survie dont tu es à l’affût comme
les premiers secours. Honneur à toi, qui coules
dans les canalisations, les stations d’épuration, les rivières,
jusqu’à la mer, puis t’en extrais pour t’élever jusqu’aux
nuages, et tombes en pluie sur ton peuple, vigoureux
élixir, manne transparente.

Sharon Ods / Ode au sang menstruel
Traduction : Guillaume Condello

Après la pluie, parfois, même le soleil
dans le ciel stupéfait paraît double
mais tu seras toujours un pays unique
tu ne ressembleras jamais à aucun autre

Nikolaï Kantchev / Comme un grain de sénevé

Les volubilis du matin se flétrissent.
Les liserons profitent des rares soleils.
Les chrysanthèmes portent de longs cheveux blancs.
Les poireaux conservent leurs feuilles vertes.
Les bambous patientent sous la neige.
Le saule pleureur se découvre de pâte de riz effilée.
Les feuilles des pins ont perdu leur rougeur.
Le concombre de mer a gelé en bloc.
L’igname a atteint sa juste taille.
Le pavot est fier de sa fleur.
Le chien trempé hurle dans la nuit.
Le chat lape la neige fondue.
Le singe voudrait aussi un petit manteau de paille.

Anne-James Chaton / Populations (extrait, manuscrit en cours d’écriture)

Il y avait quantité de livres dans les armoires de la maison TI et NÔ ; mais ceux-ci ne faisaient cas que des leurs propres, à l’exception d’un petit recueil qui se nommait : Le Trésor des œuvres et traités de Sagesse, dont les titres seuls nous ont été conservés.
Il ne reste plus à présent qu’une page de ce recueil, où l’on lit :
— Traité des Choses qui se voient les yeux fermés, et de celles sous nos yeux qui nous sont comme invisibles.
— Traités du savoir des Ignares et de l’ignorance des Savants, de l’impuissance des puissants et du pouvoir des faibles, etc.
— La Clef universelle des langages comparés de nos divers et différents organes, avec leurs transcriptions en vulgaire.
— Table complète de phrases inutiles et la vraie méthode de s’en servir à l’exclusion de toutes autres.
— L’Histoire vue du Ciel, dans laquelle chaque événement est accompagné d’une quantité d’autres qui furent également possibles.
— L’Art discret d’aimer peu et d’en jouir beaucoup.
— Le Miroir des Fautes Illustres, des Coulpes Heureuses et des plus belles Erreurs des Hommes, par l’un d’eux.
— Et enfin : les Métamorphoses du Vide…

Paul Valéry / Mauvaises pensées et autres (extrait)

Cette impression râpeuse qui nous prend
d’équivalence
entre le beau tableau et la courtepointe en patchwork.

Nous sommes râpés fin nous aussi

nous nous souvenons des doubles vitres des maisons russes

entre elles
des insectes crevés
miettes
le long des rainures

nous :
des fragments
enfermés
dans la mince atmosphère.

Marie-Claire Bancquart / Comme si le matin servait toujours (extrait)

Comme des larmes coulent en petits pelotons, rangs serrés, parallèles, ou à peu près, ou se superposent à tout ce qui ne les retient pas, les phrases se conçoivent dans l’envie de progresser, affranchies, parallèles, ou à peu près, âmes qui, vivantes, acquièrent une méthode, manifestent quelques mécaniques. 

Mathieu Nuss / Astreinte à Côme (extrait)

À travers la forêt —
je dirai ça comme ça — dessiner…

Ni je ni il, pas d’histoire, le dessin vers,

mais sans horizon :

il en va ainsi depuis Lenz —
lui, en son temps, à travers la montagne —
mais je ne vais pas remonter à la nuit des temps —
on dit parfois : au déluge :

il fait déjà assez nuit tous ces jours,
si sombre, si sombre
que toute rencontre est impossible.

Il fait si noir, si noir !
que l’obscurité ne laisse pas d’autre choix 
que de demeurer hors champ
en vivant, par exemple, de figures,
de nuées de figures
qui donnent l’impression de se déployer
sous tous les angles,
et de décider des événements
comme si de rien n’était.

Je parle d’événements, j’écris
comme si de rien n’était,
et je pense à tout un monde,
même si c’est beaucoup demander, tout un monde,
quand on n’a rien.

Mais c’est bien un monde qui se dessine
quand on aime jusqu’aux ombres, à la pointe du crayon, 
là ou pour commencer à voir 
il faut devenir aveugle.

Alain Veinstein / Forêt noire

Je voudrais simplement que nous nous rappelions 
que Dieu a créé le monde pour que celui-ci nous salisse, 
la rose, pour qu’elle raconte des histoires comiques d’escargots qui la mangent, et nous, afin que nous sortions à la rencontre 
d’une mort certaine et rentrions pour le dîner, 
à condition de ne pas trop faire attention.

Justyna Bargielska
Traduction : Isabelle Macor

nous rangions soigneusement la mort dans les animaux
les nourrissant avec de l’herbe fraîchement coupée et du foin
puis nous retirions cette même mort sans douleur
d’un seul coup tranché sous la gorge

la fourrure des lièvres était toujours accrochée sur le vieux noyer
comme un manteau trop grand
et près du costume de fourrure
les muscles que nous avions dénudés
nous regardaient intimidés
se balançaient sous les coups de vent

le corps raide de mon père ma mère
l’a trouvé près du terrier
un matin de septembre
devinant ainsi l’axiome
dont nous avions rarement conscience

la mort dont on nourrit les autres
parfois involontairement
retourne en nous  

Monika Herceg / Les morts de lièvre
Traduction : Martina Kramer

L’imperception serait alors un nom féminin. Il s’agirait d’un glissement malencontreux de la perception. Une petite collision entre le conscient et l’inconscient, entre le vécu et l’imaginaire, le perçu et le ressenti, entre un fait et un souvenir pour lesquels la mise en relation n’est ni flagrante ni impossible.

Karl Dubost

Le matin
entre dix et une heure
tu seras,
pour qui veut te voir,
à ta place habituelle
au café du trottoir est
suivant du regard
les morts
qui passent
Et le soir
entre cinq et neuf heures
tu seras,
pour qui veut te voir,
air détaché,
écrasé
à ta place habituelle
au café du trottoir ouest
mire du regard
des vivants
qui passent

Monzer Masri / Au café le matin, au café le soir
Traduction : Claude Krul

Alors que je ne voyais que mon visage
Dans la forêt du passé
Je reste sur un rivage
Pour assécher comme un drap mouillé
l’âge du fleuve.
Là l’Euphrate: larmes et falaise.
Je n’en étais que l’écho et la parole.
Je change la blessure en blessure
Et le salut en mots.
Montre-moi ma main
Pour qu’années et blessures
deviennent mains.

Abdelamir Chawki / RÊVE II

Traduction : Eugène Guillevic et Mohamed Kacimi

Azalées fleuries
La pierre que j’ai mise là
Quel bonheur

Yosa Buson
Traduction : Koumiko Muraoka et Fouad El-Etr

La terre craque autour de l’épave, plusieurs mois qu’il n’a pas plu, la poussière s’évade de la gangue primitive pour venir empoisonner l’atmosphère. L’insecte vorace en informations fait mine de s’éloigner, mais je ne doute pas qu’il ait enclenché son enregistreur à distance, des fois que j’aurais eu envie de me mettre à parler tout seul. Tu peux toujours rêver. Rêver, c’est le premier verbe dont le sens a été annulé, c’est pour cela qu’on en est là. 

Sophie Coiffier / Le Poète du futur (extrait)

Quand j’étais petite il n’y avait pas de guerre
et le monde souriait, coiffé et bien éduqué.
Un reflet iridescent nous appelait,
façonnait notre regard, en asséchait
les ombres, cela aurait toujours été ainsi.
Haute et diffuse la lumière dessinait rues et maisons,
les lieux simples de notre avenir,
jardins remplis des mystères colorés des fleurs
cousues par le bourdonnement des insectes, cette
immobilité en suspens dans les après-midis
d’été, c’est toujours le mois de mai
quand on regarde en arrière, c’est toujours
un temps de promesses, complicités sûres et légères
qui sont réelles et n’ont pas besoin d’être dites.

Giovanna Rosadini / Enfance (II)
Traduction : Francis Catalano

Da piccola non c’erano guerre, e il mondo
sorrideva, pettinato e ben educato.
Ci chiamava un riflesso iridescente,
modellava il nostro sguardo, ne asciugava
le ombre, sarebbe sempre stato così.
Luce alta e diffusa disegnava strade e case,
i luoghi semplici del nostro divenire,
giardini ricolmi dei misteri colorati dei fiori
cuciti dal ronzio degli insetti, quella
sospesa immobilità nei pomeriggi
delle stagioni di mezzo, è sempre maggio
riguardando indietro, è sempre tempo
di promesse, e complicità salde e leggere
che sono e non occorre dire.

Deux millénaires s’étant entrouverts,
un archéologue y creusa et disparut.
Depuis, en continu, sans cesse amplifié, résonne
L’indescriptible thrène de l’archéologue.
Commençons la recherche, et montons dans le train.
L’orée de la forêt est loin de la fenêtre,
entre les deux est même un village : Cro-magnon,
partout dans les labours une paisible agitation.
Descendons, la petite station est vide,
pas de bus, nous pouvons gagner la ville à pied –
les portes sont fermées. La répétition
des voyages dans le temps a rendu les gens méfiants.
Entrons à présent par la seule porte
ouverte, et épelons en larmes à l’employé
le nom à consonance étrangère
à l’époque de notre mari,
emportons dans notre sachet plastique
les outils de pierre, le bracelet-montre, la poussière
et exécutons avec horreur
à rebours aussi, la recherche.

Istvàn Kemény / La recherche
Traduction : Guillaume Métayer

La pensée que l’on est, cet être que je suis : ce qui est moi. On le porte en soi comme le brin d’herbe sous le vent dans l’indifférence bleue du ciel.
Significations présentes hors des mots, saisies dans le réel, prises par le flux du monde, étant et le flux et le monde.
Voici longtemps maintenant que je parle, vertige à mots qu’un appel inconnaissable a ouvert en moi dont la béance s’élargit à mesure que j’y réponds sans trouver de fin ou de raison à ce qui m’a mis en marche, ni à la marche elle-même.

Serge Núñez Tolin /La pensée que l’on est

Je suis un arbre voyageur
mes racines sont des amarres
Si le monde est mon océan
en ma terre je fais relâche
Ma tête épanouit ses branches
à mes pieds poussent des ancres
Loin je suis près des origines
quand je pars je ne laisse rien
que je ne retrouve au retour. 

Frédéric Jacques Temple / Arbre

Souris quand la situation ne l’impose pas. Souris quand tu es en colère, quand tu te sens malheureuse, quand tu te sens malmenée par la vie – et vois quel effet ça fait. Souris à des inconnus dans la rue. New-York peut être dangereuse, tu dois donc être prudente. Si tu préfères, ne souris qu’à des femmes ( les hommes sont des brutes, il ne faut pas leur donner d’idées fausses ).
Souris néanmoins aussi souvent que possible aux gens que tu ne connais pas. Souris à l’employé de banque qui te donnes ton argent, à la serveuse qui t’apporte ton repas, à la personne assise en face de toi dans le métro.
Vois si l’un d’eux te sourit en retour.
Comptabilise le nombre de sourires qui te sont adressés chaque jour.
Ne sois pas déçue quand les gens ne te rendent pas ton sourire.
Considère chaque sourire qu’on t’adresse comme un cadeau précieux.

Paul Auster / Gotham Handbook – Extrait du Manuel d’instructions à l’usage de S. C. concernant la façon d’embellir la vie à New-York ( à sa demande )
Traduction : Christine Le Bœuf

Dans la nef basse et voûtée
il est un chapiteau roman
où un lion caresse un homme.
Le prince affaibli s’est couché
en son lit creusé dans la pierre.
Et à sa foi rendent hommage
tous les animaux, qui sourient,
oublieux du sang et de l’ire.

Mikhail Aizenberg

Restent une peinture, un livre,
Un arpent d’herbe verte
Pour respirer, se dégourdir
À présent que les forces s’en vont ;
Une vieille demeure, c’est minuit,
Où rien ne bouge que la souris.
Silence enfin, plus de tentation.
Me voici, fin de vie en vue,
Pas plus d’imagination débridée,
Que le moulin de l’esprit occupé
À dévorer son os ou sa guenille,
Rien ne peut faire que vérité soit connue. 
Qu’on m’accorde le Délire du vieillard,
Il me faut me refaire moi-même
Jusqu’à devenir et Timon et Lear
Ou bien ce William Blake
Qui cognait sur le mur
Jusqu’à ce que Vérité obéisse et réponde ;
Un esprit à la Michel-Ange qui savait
Comment transpercer les nuages,
Ou inspiré par son délire
Secouer les morts dans leurs linceuls ;
Oublié sinon de l’espèce humaine,
L’esprit d’aigle d’un vieillard.

W.B. YEATS / Un Acre d’Herbe
Traduction inédite : Auxeméry

Picture and book remain,
An acre of green grass
For air and exercise,
Now strength of body goes; Midnight, an old house
Where nothing stirs but a mouse. My temptation is quiet.
Here at life’s end
Neither loose imagination,
Nor the mill of the mind
Consuming its rag and bone, 
Can make the truth known. 
Grant me an old man’s Frenzy, 
Myself must I remake
Till I am Timon and Lear
Or that William Blake
Who beat upon the wall
Till Truth obeyed his call;
A mind Michael Angelo knew 
That can pierce the clouds,
Or inspired by frenzy
Shake the dead in their shrouds; 
Forgotten else by mankind,
An old man’s eagle mind.


Dans les sous-sols russes, suffocants paradis
Il y a des princes de toute beauté :
Tout à fait comme des hermines
Ou des pierres précieuses.
Je les sors de leur boîte,
C’est noir-puant
Noir-diamant – 
Il y a par exemple le Terrible,
Son greffier, ses commis
Je les inspecte sous toutes les coutures.
Je les picote avec une aiguille –
Pantins minuscules,
Marionnettes
Avez-vous existé pour de vrai,
Mes petits ?
J’étendrai pour eux une fourrure blanche,
Je la sèmerai de perles et de poudre noire,
Je leur servirai une souris au raifort*, du sarrasin,
Un nectar de miel qui entête.
Ils couinent : – La Russie, elle est où ?
Ne sommes-nous pas sa semence ?
Nous avons chu dans le noir, pour qu’elle pousse.
Je les remettrai dans le coffret ouvré,
Je les recouvrirai d’un manteau de loup gris –
Qu’il fait sombre là-dessous, et qu’il est beau
Le tsar avec son sceptre (et si bénin),
Petite chimère recroquevillée.

Elena Schwarz / Le coffret de l’histoire
Traduction : Hélène Henry                                                                           

* Dans une lettre à sa femme du 30 septembre 1832, Pouchkine raconte que Nachtchokine, pour s’amuser, s’était servi d’une souris pour imiter son plat favori – le porcelet à la sauce au raifort. (Note de la traductrice.)





La vie n’est que ce qu’elle est
Et ses chemins ne mènent plus
mais les jours tombent si brutalement à genoux
devant le mur au bout du jardin
où la pierre restitue chaque soir
la clarté chaleureuse sèche
de l’enfance qu’elle a maudite
et de la maturité
qu’elle ne soupçonnait guère

Viola Fischerova
Traduction : Vivien Cosculluela

Nous reviendrons ici. La paix y règne.
Tant de maisons. Tout y a été
compté, pesé et divisé
par la simplicité du charbon.

La forfaiture
s’est imprimée sur la vitre des journaux,
infiltrée sous la fente jaune des portes,
elle a blanchi les brassards, aboli l’espace
et l’encre, alourdi les nasses.

Ah, les pensées de l’enfant, la frêle maison,
les fleuves ensablés, les montagnes de carton !

La mort n’existe pas, ni le Jugement.
Flammes et sable lèchent les fenêtres.
Selon le droit non pas juif ou romain,
mais le dernier qui nous fut donné,
nous ne sommes que des lettres, fable et légende.
Un lambeau de papier. Un peu de cendre.

Tomas Venclova / Ghetto
Traduction : Henri Abril

L’étoffe épaisse
Du silence
Nous unit
Et nous sépare
La poussière blanche
Des étoiles
Recouvre nos corps
Respirant même brise
Du voile vaporeux
Du vide
Le baiser s’envole
Pour se perdre à l’horizon
Laissant
A nos lèvres
Un parfum de lys.

Siham Bouhlal

J’ai longtemps regardé les arbres verts.
Le repos emplissait mon âme. 
C’est toujours comme avant, pas de grandes pensées globales. 
Toujours les mêmes fragments, bribes, par petits bouts. 
Soit un désir terrestre qui s’allume.
Soit la main se tend vers un livre intéressant. 
Soit brusquement, je prends une feuille de papier, 
Mais là, le doux sommeil me cogne dans la tête. 
Je m’installe à la fenêtre dans un fauteuil profond.
Je regarde la pendule, je m’allume une pipe, 
Mais, tout de suite, je bondis et me dirige vers la table, 
Je m’assieds sur une chaise dure et roule une cigarre ;
Je vois une petite araignée qui court sur le mur, 
Je la suis, elle m’aimante. 
Elle m’empêche de prendre la plume. 
La tuer, l’araignée ! 
La flemme de me lever. 
Maintenant je regarde à l’intérieur de moi, 
Mais c’est vide dans moi, c’est monotone et morne, 
Nulle part ne bat la vie intensive,
Tout est fade et somnolent, comme de la paille humide.
Bon, je suis passé à l’intérieur de moi
Et me revoilà devant vous. 
Vous attendez que je vous parle de mon voyage, 
Mais je me tais parce que je n’ai rien vu. 
Laissez-moi me reposer, regarder – les arbres verts.
Alors peut-être, le repos emplira mon âme. 
Alors, peut-être, mon âme s’éveillera, 
Et je me réveillerai aussi, et dans moi, 
La vie intensive pourra se mettre à battre. 


Daniil Harms
Traduction d’André Markowicz

Ils se rencontrèrent au bord d’un bassin
pour donner à boire à leurs montures
par nuit claire
trois Mages et trois chevaux
Mais lorsqu’ils se penchèrent
ils se multiplièrent
ils furent six dans l’eau.
Six Mages et six chevaux
voilà le premier miracle !

Or quand ils furent en selle
Mages (et chevaux) volontiers reconnurent
avoir été dupes de leurs images
par nuit claire
Ils rirent (et en convinrent)
au souvenir de l’eau.
En attendant l’Étoile avait disparu
et lorsqu’ils levèrent la tête
le ciel était brillant et absent.

L’Étoile était accrochée à un figuier
derrière une feuille
(bâillant une figue l’avait retenue).
L’arbre cette nuit fut bel et bien battu
par trois personnages barbus.
Ainsi fut délivrée l’Etoile captive
au milieu de hennissements et de cris
(et sans égards pour les vertus
d’un arbre centenaire).

L’Étoile glissa sur un rail
et reprit sa course
laissant sur le figuier transi
une laine blanche.
Devant la bonté de l’Étoile brillante
ils eurent remords d’avoir
maltraité un vieil arbre
et s’en excusèrent auprès de leurs ombres
(étant seuls et faute de mieux).

Les voilà à leur tour partis
les trois Mages
remuant leurs gros sourcils
par nuit claire
Et tandis qu’ils serraient
les riches présents de leurs coffrets
(or, encens et myrrhe)
leurs chevaux abandonnaient sur l’herbe
du beau crottin doré comme l’avarice.

Melchior dit à Gaspard
Gaspard dit à Balthazar :
« Réjouissons-nous car notre foi est la même.
« Les mêmes sont nos amours
« sur la route de Bethléem… »
Puis devant cette âme commune et nouvelle
ils se saluèrent et volontiers
reconnurent qu’ils étaient un
Un seul Mage sur trois montures.

Georges Schehadé / Récits de l’an zéro (extrait)

Dans les routes
je voulus lire
les amandes
encore le chêne et le laurier
des odéons rouges
afin d’être libre
du chagrin et de
l’attente je reçus
 l’île nocturne
l’ocre qui enlise
les citées anciennes
que recouvrent
 le bleu
le signe
 éteint.

Esther Tellermann / L’autre versant (extrait)

Un Corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l’endroit où je passe :
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal,
J’entends craqueter le tonnerre,
Un esprit se présente à moi,
J’ois Charon qui m’appelle à soi,
Je vois le centre de la terre.

Ce ruisseau remonte en sa source,
Un bœuf gravit sur un clocher,
Le sang coule de ce rocher,
Un aspic s’accouple d’une ourse,
Sur le haut d’une vieille tour
Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le Soleil est devenu noir,
Je vois la Lune qui va choir,
Cet arbre est sorti de sa place.

Théophile de Viau

Le plaisir qui vient des animaux
de leur existence
– du fait qu’ils existent –
vient d’abord de ce qu’ils ne sont pas comme nous de ce qu’ils sont différents :
ce n’est pas seulement que nous partagions le monde
avec eux
avec d’autres êtres donc, qui le regardent et le
traversent
qui y vivent et y meurent
c’est qu’ils vivent, auprès de nous ou loin de nous chats ou chauves-souris
chiens ou tigres
ou singes
dans d’autres mondes
or entre tous les animaux le singe a cette particularité
on le sait bien
d’être de nous le plus proche
et ce statut de presque-humain
d’humain non abouti, ou raté,
le prive de ce qu’il est
lui-même et pour lui-même
pas une « altérité » présentée sans fin et sans finesse
aux hommes
comme un miroir déformant mais une différence
un départ
pas un départ
mais des départs différents
des vies différentes, distinctes selon les espèces
et les individus qui les composent
ainsi, au lieu de considérer tout ce qui chez le singe s’approche
devrions-nous considérer tout ce qui chez lui s’éloigne
ainsi, au lieu de prendre la mesure de qu’il sait ou saurait faire
plus ou moins bien
plus ou moins comme nous
à savoir : compter, reconnaître des signes,
se regarder dans un miroir, se servir d’un outil, etc. devrions-nous peut-être admirer tout ce qu’il fait et que nous ne savons pas faire, pas faire du tout tout ce qui de façon certaine constitue son langage
et son monde
un monde de plaisirs et de peurs,
de bonds et de retraits
dont nous n’avons même pas idée

Jean-Christophe Bailly / Le parti-pris des animaux : Singes (extrait)

Patience ! dit le sable.
Et les pyramides se dressent
comme d’immenses cyprès
comme d’éternelles nuques de dieux
portant le poids du ciel.

Le monde dont la pierre
ressemble à celle de la lune
Le monde dont la soif d’éternel
Reflète les étoiles
Les habite

Et dans le sang des humains
se confondent dieux et
mortels.

Gunvor Hofmo
Traduction : Grete Kleppen et de Pierre Grouix

Ne sais quel oiseau
dans la fraîche broussaille du soir –
un chant qui rappelle celui du merle
mais avec plus d’allant, plus de nostalgie :
écoute, j’ai plusieurs voix,
toutes elles se fondent
en une voix qui s’élève
comme le jour se lève,
une voix qui baisse
comme le soleil baisse,
elle se confond avec les bois,
les lueurs de la nuit :
miroir de la baie, sombres rivages
et un silence créé
pour tous ces chants
qui se fondent en un
dans la fraîche broussaille du soir.
Ne sais quel oiseau.

Bo Carpelan / Quel oiseau / Visste inte vilken fågel
Traduction : Pierre Grouix
 
Visste inte vilken fågel
i de aftonsvala snåren –
sången liknade en koltrasts
men med större håg och längtan :
jag har många röster, lyssna,
smältande i en tillsammans,
stigande som dagen stiger,
sjunkande som solen sjunker
blir den ett med skog och nattljus :
vikens spegel, mörka stränder
och en stillhet gjord för sånger
smältande i en tillsammans
i de aftonsvala snåren.
Visste inte vilken fågel.

à tout prendre nous aimions mieux laisser
nous ne dirions plus que la légende de l’amour, cette idylle ou cette fable
qu’on ne nous cherche ailleurs qu’au cœur détruit de la lumière
disparaître, disparaître surtout

Pierre Grouix / appelé à disparaître (extrait)

Mon âme maintenant sommeille –
 
La tempête a fait tomber ses arbres :
Ah, mon âme était une forêt.
 
M’aurais-tu entendue pleurer ?
Tes yeux inquiets sont grands ouverts.
Les étoiles sèment la nuit
Sur mon sang répandu.
 
Mon âme maintenant sommeille,
Craintive, sur la pointe des pieds.
 
Ah, mon âme était une forêt ;
Les palmiers faisaient ombre,
Aux branches l’amour était suspendu.
Console mon âme dans son sommeil.
 
 Else Lasker-Schüler
Traduction : Jean-Yves Masson
 
Nun schlummert meine Seele –
 
Der Sturm hat ihre Stämme gefällt,
O, meine Seele war ein Wald.
 
Hast du mich weinen gehört?
Weil deine Augen bang geöffnet stehn.
Sterne streuen Nacht
In mein vergossenes Blut.
 
Nun schlummert meine Seele
Zagend auf Zehen.
 
O, meine Seele war ein Wald;
Palmen schatteten,
An den Ästen hing die Liebe.
Tröste meine Seele im Schlummer.

Ô vallée de genêt ondulant,
Ô adorable, adorable lumière,
Ô entends le monde, rouge-or !
À mi-poitrine dans les fleurs me voici debout;
Elles battent autour de moi telles les vagues
D’une mer magique, dorée.

Le cœur à nu du monde
Vivant au baiser du soleil,
Le jaune manteau de l’Eté
Passé sur une terre riant,
Chaude de la chaleur de son corps
Douce du baiser de son souffle.

Ô vallée de genêt ondulant,
Ô adorable, adorable lumière,
Ô mariage mystique de la Terre
Et du soleil passionné de l’Eté !
À son amant elle tend une coupe
Et le vin jaune déborde.
Il a allumé une petite torche
Et le monde entier est enflammé.
Prodigue richesse de l’amour !
A mi-poitrine dans les fleurs me voici debout.

Katherine Mansfield / In the Rangitāiki Valley
Traduction inédite : Luc Arnault

O valley of waving broom,
O lovely, lovely light,
O hear of the world, red-gold!
Breast high in the blossom I stand;
It beats about me like waves
Of a magical, golden sea.

The barren heart of the world
Alive at the kiss of the sun,
The yellow mantle of Summer
Flung over a laughing land,
Warm with the warmth of her body
Sweet with the kiss of her breath.

O valley of waving broom,
O lovely, lovely light,
O mystical marriage of Earth With the passionate Summer sun! To her lover she holds a cup
And the yellow wine o’erflows.
He has lighted a little torch
And the whole of the world is ablaze.
Prodigal wealth of love!
Breast high in the blossom I stand.
 

je ne suis pas tricotée serrée
une maille à l’endroit
joindre le paxil de ma grand-mère
en brodant autour de la névrose de ma tante
deux mailles à l’envers une jetée
la schizophrénie de ma cousine

un point de croix pour la fois
où elle a halluciné que sa chambre
se refermait sur elle
les murs mués en insectes
qui coulaient dans ses orifices

Chloé Savoie-Bernard / Royaume Scotch Tape (extrait)

C’est par simple devoir de faille qu’il coupe et taille dans le temps.
Dans le temps arrêté et dans le cœur du temps, les lys blancs des bouquets.
Et c’est par testament qu’il devient éclats de kaléidoscope, bouquet de pavot et de nuit où s’endort le cœur des songes.
Dans l’encorbellement des visages, un visage se transforme en l’autre et passe d’un visage à l’autre la lumière de son pastel.
Et c’est par équilibre de sel qu’il dort dans la fibrillation des nuages, un ciel dans un autre ciel et la lumière de son regard.
La tonnelle, celle des griffes roses où poussent les bougainvilliers, éclate dans les cheveux d’une petite fille à magnolias.
A Pompéi, tu t’assois sur la pierre des années. Les enfants jouent à la marelle. Le ciel est bleu d’éternité. Je sais que tu vas mourir.
Et puis il y a quelques pierres. C’est encore le temps de l’enfance. On s’amuse à y croire encore. Et dans la pierre du désir, tu chantes à voix basse, chantante, la chanson de l’autre rive, celle des poèmes oubliés, celle des chats qui sont partis sans jamais se retourner, celle du soleil sous la pluie, celle d’une berceuse de la vie.

Béatrice Bonhomme / Fiançailles de la mort

Si j’étais un arbre et toi un arbre dans la même forêt

Mes racines creuseraient la terre et les mousses, se couleraient dans les fentes des rochers, te chercheraient, te chercheraient à travers l’obscur, la lente nuit décomposée, les odeurs, les monstres sans formes, jusqu’à ce que sentant les tiennes elles frémissent de joie, d’amour si fol que la forêt entière en serait soulevée.

Corinna Bille / Cent petites histoires d’amour (extrait)

Me voici aux portes d’une Amérique sur un chemin verglacé
Comme le chapeau du diable dans les contes
Où il cuit des œufs de serpent célibataires
Avec des pincettes de bronze lourdes comme les bénitiers
Des chapelles de transatlantiques
Où les dévotes du bord vont prier les soirs de tempête
Quand le capitaine vient de tuer son lieutenant
Avec une pointe de compas pour une erreur de gastronomie
Puis a caché le cadavre dans le piano du grand salon
Peste soit de l’imbécile l’instrument jouera faux
Les valses chaloupées que les filles fatales de seconde classe
Réclament chaque soir au maestro groenlandais

*
J’ai laissé plusieurs villes peintes comme œufs de Pâques
Dans leur paysage en forme de potiron pourri
Avec leurs clochers plus stériles que l’amanite phalloïde
Qui braillent comme des fanfares dans un film muet
Leurs habitants bossus trottinent avec une enclume sur le dos
Aussi affairés que l’éléphant qui cherche un monocle
Dans une poubelle où il ne trouve que des boîtes de camembert
D’où sortent des moineaux sans pattes
Poursuivis par des serpents plats comme la bretelle
D’un soutien-gorge vide
 
*
 
J’ai rencontré le fou singulier qui veut tuer le temps
Il guette aux carrefours pourvu d’un arsenal perfectionné
Réchaud à alcool de guêpe pistolet à dépression mitraillette balsamique
Arc zygomatique poissons volants à queue prenante
Chèques sans provision tirés sur des banques éponymes
Dix-huit autres dispositifs pièges ou accordéons
Sont en réserve dans le chariot en forme de vélodrome
Qu’il traîne après soi et où il dort dit-on la nuit
Son vêtement de plumes d’autruche fait rire les enfants
Son profil de général qui va manger la grenouille
Répugne aux amoureux mais n’interdit pas aux vieillards
De croquer avec lui une gousse d’ail
Les fins d’après-midi de juin quand l’ombre
Sous les arbres est juteuse comme une mariée
 
*
 
C’est le moment de s’arrêter sur le pont
Dont la culée d’aval ressemble à un dindon
Qui vient de rater le dernier métro et cherche
Un frigidaire où cacher sa valise
Pour avoir l’allure d’un chandelier neuf
La culée d’amont plonge ses racines
Dans un terrain aussi sec que le frottement d’un chat
Contre un billet de banque un soir de clair de lune
Mais plus spongieux que la cervelle
Du professeur de rhétorique découvrant au sortir d’un cabaret
Son élève favorite qui pleure sur le trottoir d’en face
Parce qu’un autobus bondé d’hommes chauves
A froissé sa robe qui maintenant a l’air
D’un vol de pinsons dans un tonneau transparent
S’arrêter pour compter les bouteilles vides et les chevelures
De sirènes qui ornent les parapets du pont
Pour se faire à soi-même les poches
Se raser la plante des pieds attraper un papillon
Puis le relâcher en marche arrière
S’arrêter comme une toupie en bois d’ébène
Qui après avoir parcouru les couloirs d’un château bien entretenu
Trouve enfin la cuisine saute à pieds joints
Dans un plat de mayonnaise et s’endort
 
Jehan Mayoux / La rivière Aa

Tu ne sais pas si tu sauras garder longtemps vivante cette question en toi, ou s’il te faudra un jour la prendre, l’atteindre, la décrocher, la bercer, lui fermer les yeux doucement et l’enterrer au pied d’un arbre, noisetier ou prunier, près d’une vieille ruine aux pierres épaisses, aux caves noires.

Sereine Berlottier / Attente, partition (29 mars)

Je ne suis jamais allé sur le Bosphore,
Ne m’en demande pas plus sur lui.
C’est dans tes yeux que j’ai vu la mer,
Embrasée d’un feu bleu.
 
Je n’ai pas été à Bagdad avec une caravane,
À colporter la soie et le henné.
Penche-toi de toute ta belle longueur
À genoux laisse-moi me reposer.
 
Ou de nouveau, j’ai beau te supplier,
Ça ne te fait rien maintenant ni plus tard
Que dans ce nom lointain – Russie –
Je sois un poète renommé, reconnu.
 
J’ai dans l’âme un accordéon qui résonne,
Les nuits de lune j’entends aboyer.
Et si finalement, Persane,
Tu venais voir un lointain pays bleu ?
 
Si je suis ici ce n’est pas par ennui –
C’est toi, invisible, qui m’as appelé.
Tes mains, ces cygnes, autour de moi
Se sont enroulées comme deux ailes.
 
Dans mon destin de longue date je cherche le repos,
Et même sans renier ma vie passée,
Raconte-moi quelque chose
De ton pays joyeux.
 
Étouffe dans mon âme l’angoisse de l’accordéon,
Fais-lui boire le souffle frais d’un sortilège,
Que pour certaine belle du Nord
Je cesse de soupirer, de penser, de languir.
 
Et même si je ne suis jamais allé sur le Bosphore
Je l’imagine pour toi.
Qu’importe – dans tes yeux, comme sur la mer,
Clapote un feu bleu.
 
Sergei Essenine
Traduction : Pierre Daubigny

un été il y eut Ferrare
et le vif désir d’y revenir en hiver
pour accomplir
un vœu 
secret ayant avoir avec
un pêcher dans le jardin du ghetto
les Este notre hôtel
tout à côté du palais jaune d’Ettore Bugatti
« la robe par-dessus la tête » – pas
tout à fait – la robe
juste avant que tu ne l’aies enlevée
alors que tu m’invites pour la cent millième
fois ou à peu près
à convoler

Bernard Chambaz / Et (16)

Un vent avait dégagé les choses, volé les choses. Avait balayé la cage d’escalier jusqu’au bas, il se faisait sombre et tard, un champ sombre à pois tourbillonnants. Masse des étoiles d’été, fenêtre brisée, toutes pages en allées, tous stylos, toutes amulettes et listes, toutes machines sauf une. Comment vas-tu lire dans le noir maintenant ? demandait le pyrographe. Où placeras-tu tes mains, comment tiendras-tu tes bras ? Clopiner comment, comment marcher de mur en mur ? Comment recueillir sur-le-champ les images ? Comment recentrer ses yeux, se passer un peigne dans les cheveux, fixer son regard sur l’objet manquant ? Comment écouter, où habiter ? Encore une fois encore, dit Khlebnikov. Et ce fut tout. Les choses étaient des années. Idée de lumière, de chair, de pensée. Choses volées.

Michael Palmer / Langue endormie / Tongue asleep
Traduction : Jean-René Lassalle



A wind had cleared things out, stolen things. Had swept down the stairwell, it was that dark and late, dark field with swirling dots. Mass of summer stars, window shattered, all pages gone, all pens, all amulets, lists, all machines but one. How will you now read in the dark? asked the pyrographer. Where will you place your hands, how hold your arms? How hobble, how step from wall to wall? How gather in images forthwith? How focus the eyes, draw a comb through your hair, fix your gaze on the missing thing? How listen, where dwell? Once more, once more, said Khlebnikov. And that was all. Things were years. Idea of light, of flesh, of thought. Stolen things.



Je ne dis rien, je remplirai les barquettes que je pourrais. Et j’imagine que partout dans la ville portuaire, dans des hangars comme celui-ci, oui un peu partout dans Marseille, on trie, on pèse, on emballe la cargaison des bateaux Les fruits, les huiles, les piments, les épices, marchandises que l’on manipule jusqu’au dégoût. L’odeur qui s’infiltre par le nez, la bouche et la peau. L’odeur qui s’installe dedans et chasse les rêves.

Une sirène rauque annonce la pause de midi. Je suis le groupe de femmes qui s’installent à l’extérieur du hangar sur une terrasse en béton, en plein soleil. Elles se parlent en arabe tout en préparant un thé à même le sol, réchaud et casserole cabossés. J’accepte le thé qu’elles me tendent avec un geste d’invitation à me rapprocher. Mon tout premier thé à la menthe. Première fois aussi que je parle avec des Maghrébines, même si en Lorraine, ils étaient nombreux les Algériens. Ils habitaient le quartier derrière la barrière, quartier que nos mères nous interdisaient de traverser car elles craignaient ces hommes sans femmes qui s’asseyaient parfois torse nu au soleil au soleil. Nos mères avaient peur de ces immigrés à la peau basanée qui faisaient pourtant de nous des vrais Français, nous les immigrés à la peau blanche.

Je bois le sucre et l’amertume mêlés. Les femmes me questionnent avec des mots que je ne comprends pas toujours. Elles me font dire ma mère allemande et mon père polonais. Et m’appelleront ainsi, l’Allemande tout le temps de l’usine, parce qu’ici les Français sont à la direction. Elles m’offrent des gâteaux et rient de mes taches de rousseurs apparues subitement, de rester ainsi à manger au soleil. Allongée sur le béton chaud, j’écoute les mots arabes que je ne comprends pas. Le soleil est bon.

Fabienne Swiatly / Gagner sa vie (extrait)

Reviens petite musique de décembre.
Reviens berger
qui marches sur les plages
appeler deux frères en plein soleil,
reviens demander de l’eau, renverser les tables,
reviens sur un petit âne. 

Ariel Spiegler

Est-il donc vrai que se prépare
la mutinerie des gilets?

Pourquoi le Printemps à nouveau
offre-t-il ses vêtements verts?

Pourquoi voit-on l’agriculture
rire des pleurs pâles du ciel?

Qu’a fait pour se retrouver libre
la bicyclette abandonnée?

Pablo Neruda / Le livre des questions (XV)
Traduction : Claude Couffont

Tout était fait pour que ça continue toujours 
L’avant l’après c’est la question du jour. 
Comme Eve à l’origine Vénus était nue
Puis elle fut masquée rhabillée dans les rêves 
Et la peinture et les surplis de poésie.
Il n’y a crise de la poésie que
parce qu’il y a une résistance
A la nouvelle poésie, à ses stances
Nouvelles qui existent en Amérique et en France 
Mais qui « ne sont plus de la poésie »
Car il y a une crise de la langue
Et que toute écriture est de la cochonnerie,
Voilà c’est dit
Voyez, on dit aussi
« que le roman n’est plus le roman » comme avant 
Et après ?
Il y a une crise de la poésie avec la pensée,
De la mer avec le soleil,
Il y a une crise de l’éternité.

Claude Minière

Rien n’est plus simple que le linge qui sèche sur le fil tendu entre le cerisier et l’acacia. La mésange qui se pose, légère, à côté des serviettes à carreaux rouges et bleus a tout compris. Et la voilà qui s’envole avec le vent faisant un instant vraiment bouger la vie.

Le front contre la vitre, l’œil loin au-delà, on prend ainsi l’exacte mesure du temps. Toute gesticulation devient vite dérisoire quand on sait le discret travail de l’arbre, l’infinie persévérance des hautes herbes, l’ombre qu’il faut encore au jour pour lentement devenir la nuit.

Ils ne savent pas, ceux qu’une telle sagesse porte à sourire, quelle rare patience réclame chaque aube nouvelle et que vouloir forcer allure ne mène jamais nulle part.

Pierre Autun-Grenier / Sainte Catherine

« Maître, lui demanda Farid, comment peux-tu rester serein 
et ne pas te révolter contre toutes les horreurs que l’homme 
fait subir à l’homme ? » 
Le silence régna. Puis Abed parla: 
« Que ta révolte, mettant des œillères sur ton regard, ne te 
conduise pas à la soif de vengeance et à l’injustice. 
Car il n’y aurait alors plus de différence entre leur conduite 
et la tienne et tu deviendrais semblable à ceux qui sont 
aujourd’hui objet de ta réprobation … » 
Et il conclut : 
« Rajoute à l’amour, non à la haine. »
Abed Nil Gai / Dits & médits (extrait )

Bonus track : Beauté perdue Daniel Biga

A croire qu’on est là
Dans un western sur de hauts plateaux herbeux
Près de vaches couleur tourbe
A croire que les filles sortent du saloon
Celles qui s’esclaffent
Pleines de maquillage et de cellulite
Pleines de fun et de tatouages
Pleines de culottes qui dépassent des jupes en jean
Et de fric qui s’échangent entre les sacs à main
Des boucles d’oreille à pompon dodelinent vers le bas-côté
Envahi de presque valériane
Elles ne sentent rien
Pleines d’alcool et de paillettes
Dans les cheveux sur le visage
Le train passe caresse les feuilles et s’enfuit
A croire que des chevaux s’élancent à l’assaut des pouliches
Dans l’herbe haute
Ah ah ah ah ah
Piaillent les filles
Les yeux brillants de suie
Des mèches blondes
Dans leurs cheveux noirs
Devant la petite gare
On observe leur manège
Leurs lèvres gonflées à sucer les pailles
Leur coeur sans chlorophylle
La tempête se lève et le chahut des filles 
Des éclairs dans les yeux
Elles vibrent avec le tonnerre
Avec le vrombissement du tonnerre qui cherche
Leurs seins ballottent sous leurs chemises
Les arbres se courbent
Elles piaillent plus fort
Puis tout autour ça frappe sec
Ça claque les fesses des filles
Et se fendent les chênes les noyers et les charmes
Tout autour la rivière souillée s’étale comme les robes sur les genoux des garçons
Un jour de mures sauvages dans les cafés noirs de monde
Il n’y a plus rien à boire que le thé fumant ou le whisky houblon
Il n’y a plus rien à voir que la femme qui passe et ramasse les verres
Des pièces cliquètent sur le comptoir
Les filles sont en bonne compagnie
La pluie gratte les vitres
Le vent souffle entre les interstices
Des éclairs s’insinuent dans les trous des serrures
On se recroqueville un peu
Nuit de plein jour
Suspens
Soudain le monde s’ouvre
Une fille s’assoit dans sa robe de pompadour délavée
On dirait un Pavlova à la crème défraichi
Son ombrelle malmenée par le vent s’est arrachée des baleines
Elle enlève délicatement des escargots sur ses socquettes
Refuse l’écureuil à manger préfère à défaut les navets fumants du haggis
Soupirs
Dans sa poche elle prend une poire de la Saint-Jean
Creuse de son index la moisissure
et croque sec ce qui reste de la poire dure
L’orage est passé
On sort emmitouflée de laine de Tartans
On esquive les fougères humides
On enjambe les troncs brisés
S’égratigne les chevilles
Cueille une noix verte sur l’arbre terrassé
Un cri d’oiseau comme un singe
Les pieds empêtrés dans les branches
On marche indifférente aux gouttes qui tombent sur les pieds nus
Jusqu à la boue du fleuve déchainé
Un cri de feuille ou de fille
On veut en avoir le coeur net
On saute de la digue
Les poissons se coincent entre les orteils
Les cheveux se mêlent aux herbes filantes
On s’immerge dans le vivant boueux
Les seins pointent vers le ciel au milieu des remous et des cataplasmes de galets
On file sous le pont de pierres et on s’écoule entre les bulles
Dans le courant on s’étend
Les filles boivent un dernier verre au cannis man’s
Suspendue au plafond une mannequin des années
20 leur jette un regard canaille
Non loin d’un clap de film
Non loin d’un landau dégarni
Non loin des assiettes peintes et des clés des chambres closes
Mais où est le bébé
L’horloge ancienne a sorti ses rouages
Les filles s’esclaffent
Pas dans le tiroir à maman
Elles ont des pilules toutes prêtes
Et des étoiles d’encre sur les chevilles
On s’égoutte sur le rivage

Muriel Quesne / Orages

Veille toujours à avoir du temps à perdre,
traînaille avec tes habits de dévoyé,
vagabonde sans hâte,
sans hachures dans l’haleine,
par les chemins qui sinuent
et en même temps s’insinuent en toi-même.
À celui qui le contemple par incidences,
le monde se découvre sans cesse en d’autres facettes
et d’autres lentilles, multiplié à l’envi,
jamais pareil, toujours inédit,
tandis que l’on se hasarde,
devancé par quelques pensées insensées
par les grands chemins clairs.

Jean-Pierre Otte / L’âme au maquis ( extrait )

Si nous entendons la pluie, c’est non grâce à sa chute, silencieuse, mais par le biais des multiples traductions fournies par les objets qu’elle rencontre. Comme tout langage, surtout un langage qui a tant à épancher et par l’intermédiaire de tant d’interprètes, les bases linguistiques du ciel s’expriment dans une exubérance de formes : martèlement strident d’une averse sur des toits de tôle ; clapotis sirupeux sur les ailes de centaines de chauves-souris, chaque goutte explosant en gouttelettes qui retombent dans la rivière sous leur vol rasant ; nuages d’épais brouillard suspendus à la cime des arbres, mouillant les feuilles sans qu’il en tombe une seule goutte – le son d’un pinceau encré sur une page.

David George Haskell / Le chant des arbres
Traduction : Thierry Piélat

À trop enfiler ses pantoufles
on s’attire malgré nous la sympathie des fantômes sédentaires
Et l’on a beau avoir posé de grandes fenêtres
aux murs de la demeure où l’on meurt à petit feu
le peu de paysage que l’on a d’une cuisine
suffit à briser au sol la vaisselle des jours en pleurs :
ah les vieux rêves relégués aux oubliettes de la mémoire
pourtant toujours en flammes
et l’on s’étonnera d’être comme un légume
avec pour seul horizon son potager

Sylvain Grodos

À nouveau entrer dans un petit cercle (ce carnet est mon cercle) celui d’un feu mais pas question de s’y réchauffer compte tenu de la température extérieure, peut-être y dormir, une forme du sommeil quand les images se dressent et fabriquent du son, pas du chant parce qu’on en est devenu incapable, plutôt une tension avec miss destruction en veilleuse dans le dos sans cesse présente et surveillant, elle n’est qu’assoupie et parfois comme ces derniers temps son nom est ‘découragement’.

Liliane Giraudon

Pendant ce soir inerte et tendre de l’été,
Où la ville, au soir bleu mêlant sa volupté,
Laisse les toits d’argent s’effranger dans l’espace,
J’entends le cri montant et dur des trains qui passent…
— Qu’appellent-ils avec ces cris désespérés ?
Sont-ce les bois dormants, l’étang, les jeunes prés,
Les jardins où l’on voit les petites barrières
Plier au poids des lis et des roses trémières ?
Est-ce la route immense et blanche de juillet
Que le brûlant soleil frappe à coups de maillet ;
Sont-ce les vérandas dont ce dur soleil crève
Le vitrage ébloui comme un regard qui rêve ?
— O trains noirs qui roulez en terrassant le temps,
Quel est donc l’émouvant bonheur qui vous attend ?
Quelle inimaginable et bienfaisante extase
Vous est promise au bout de la campagne rase ?
Que voyez-vous là-bas qui luit et fuit toujours
Et dont s’irrite ainsi votre effroyable amour ?
— Ah ! de quelle brûlure en mon cœur s’accompagne
Ce grand cri de désir des trains vers la campagne…

Anna de Nouilles / Trains en été

Le propre de la perfection est de se perdre, l’enchantement est voué à disparaître. C’est comme ces framboises que je cueillais en forêt, au petit matin, souvenir ordinaire, certes – mais j’ai tant de nostalgie pour ces souvenirs personnels, souvenirs d’anciennes perfections perdues. En fait, je suis hanté par les nostalgies privées, et d’ailleurs aussi, d’une certaine façon, par les nostalgies collectives, qui remontent bien loin, à des temps très anciens, parce que je sais toujours quand une perfection des plus particulières se perd à jamais. On abandonne toujours quelque chose, on n’en finit jamais de dire adieu. Il faudrait peut-être essayer d’inventer de nouvelles perfections, penser à tout instant à une perfection que l’on pourrait perfectionner encore – autrement dit, le problème est permanent : il faut se construire sans cesse des perfections nouvelles, pour sans cesse nourrir en nous la nostalgie qu’elles nous laisseront.

Ettore Sottsass

Des malfaiteurs viennent de faire sauter le pont de l’estacade
Les wagons ont pris feu au fond de la vallée
Des blessés nagent dans l’eau bouillante que lâche la locomotive éventrée
Des torches vivantes courent parmi les décombres et les jets de vapeur
D’autres wagons sont restés suspendus à 60 mètres de hauteur
Des hommes armés de torches électriques et à l’acétylène descendent le sentier de la vallée
Et les secours s’organisent avec une silencieuse rapidité
Sous le couvert des joncs des roseaux des saules les oiseaux aquatiques font un joli remue-ménage L’aube tarde à venir
Que déjà une équipe de cent charpentiers appelés par télégraphe et venus par train spécial s’occupent à reconstruire le pont
Pan pan-pan
Passe-moi les clous

Blaise Cendrars / II Travail

Écoutez-moi,
ce que j’ai écrit de jour en jour
ne colle pas toujours avec la vérité,
sauf peut-être l’impression de désolation
que chacun reconnaîtra.
Mais il suffit de se mettre à la fenêtre
et de noter ce qu’on voit,
lorsqu’on remue les champs noirs,
pour que des inconnus deviennent des figures familières.
Bien malgré moi, j’ai ouvert les yeux sur père et mère
et je leur ai donné une sorte de parole
sans avoir jamais lu dans leurs pensées.
En fait, ma mère était plutôt volubile,
tout à la joie de continuer à vivre.
Mon père, lui, ne parlait pas.
Nous marchions dans le plus grand silence,
mon cœur battait contre le sien.
Je n’avais d’yeux que pour ses lèvres
espérant y voir se dessiner un hymne.
Je l’ai vérifié dans le dictionnaire,
un hymne est un chant de louange des dieux,
un poème qui célèbre une personne, une chose,
exactement ce que j’aurais voulu écrire
à force de regarder par la fenêtre

Alain

/ À n’en plus finir ( extrait )

Comme j’avais posé mon menton sur son genou
Tenant ses jambes repliées entre mes bras
Que j’étais nue comme lui et que je le regardais tranquillement
Il me dit : Tu es le sphinx, et je ris
N’étant pas le sphinx, ni mystérieuse, répondis-je
Tout ce qui passe dans mon esprit passe sur ma figure
Je ne propose pas d’énigme à ceux que je rencontre

Mais le sphinx, me dit-il, ne propose pas d’énigme
Il bricole le matin sa petite devinette
Pour engager la conversation
Pour éviter de parler – dans le désert
De la pluie, du beau temps
Par fatigue de demander l’heure
Il est bien ennuyé que personne ne trouve
L’homme, l’homme, d’habitude ils n’ont que ça à la bouche
Il aurait dû penser qu’on trouve beaucoup de choses
Lointaines et difficiles
Avant de se trouver soi-même

Tu es le sphinx, tu as des yeux qui posent une question
Et comme je baissais les yeux puis le regardais encore, il me dit
Répète, articule mieux, je n’ai pas bien compris
Et je riais, embarrassée par cette mythologie
Moi je voulais simplement lui demander pourquoi il n’avait pas joui
C’est difficile de parler de sexe depuis que la morale exige qu’on en parle librement
Je ne pus rien dire
Fermai les yeux
Quelle fatigue
Va pour le sphinx

Sophie Martin / Le Sphinx

Le jour d’hier qui m’abandonne, je ne saurais le retenir ;
Le jour d’aujourd’hui qui trouble mon cœur, je ne saurais en écarter l’amertume.
Les oiseaux de passage arrivent déjà, par vols nombreux que nous ramène le vent d’automne. Je vais monter au belvédère, et remplir ma tasse en regardant au loin.

Je songe aux grands poètes des générations passées ;
Je me délecte à lire leurs vers si pleins de grâce et de vigueur.
Moi aussi, je me sens une verve puissante et des inspirations qui voudraient prendre leur essor ; Mais pour égaler ces sublimes génies, il faudrait s’élever jusqu’au ciel pur, et voir les astres de plus près.

C’est en vain qu’armé d’une épée, on chercherait à trancher le fil de l’eau ;
C’est en vain qu’en remplissant ma tasse, j’essaierais de noyer mon chagrin.
L’homme, dans cette vie, quand les choses ne sont pas en harmonie avec ses désirs,
Ne peut que se jeter dans une barque, les cheveux au vent, et s’abandonner au caprice des flots.

Li-Taï-Pé / Offert à un ami qui partait pour un long voyage
Traduction : le marquis d’Hervey-Saint-Denys

Le ruisseau sombre, brun comme selle de cheval,
Charroyant dans la pente ses roches rugissantes,
Et sa toison d’écume en ses creux et ses combes
Vers le tréfonds du lac dévale en sa maison.

La coiffe fauve d’une mousse vol-au-vent
Tourne et se brise par dessus la boue
D’un siphon d’encre noire caché tout au fond,
Elle broie l’inespoir et le broyant le noie.

Saturés de rosée, au prisme des rosées,
Au secret des hauteurs que traverse son cours
Bruyère en maigres touffes, bouquets de fougères,
Colliers de frênes au surplomb du ruisseau.

Qu’adviendrait-il du monde, une fois dévêtu
De sa nature et de ses eaux ? Laisse-les nous,
Ô laisse-nous et la nature et l’eau ;
Vivent l’herbe sauvage et la nature intacte.


Gerard Manley Hopkins / Inversnaid
Traduction : Bruno Gaugier

This darksome burn, horseback brown,
His rollrock highroad roaring down,
In coop and in comb the fleece of his foam
Flutes and low to the lake falls home.

A windpuff-bonnet of fáwn-fróth
Turns and twindles over the broth
Of a pool so pitchblack, féll-frówning,
It rounds and rounds Despair to drowning.

Degged with dew, dappled with dew
Are the groins of the braes that the brook treads through,
Wiry heathpacks, flitches of fern,
And the beadbonny ash that sits over the burn.

What would the world be, once bereft
Of wet and of wildness? Let them be left,
O let them be left, wildness and wet;
Long live the weeds and the wilderness yet.

Bonus tracks : Tom O’Bedlam lit le poème 1′
Hopkins and Sprung Rhythm 2’18
Gerard Manley Hopkins la richesse cataclysmique du rythme / Article

Une question 
certains parmi vous
    y pensent sans doute
        qui êtes totalement dans 
        ce monde-là
que je trouve très intéressante
donc
à supposer 
    que vous visiez le corps
avec un énorme ultra-
    -violet
ou simplement 
une lumière 
    très puissante
et je crois que 
        vous 
    avez dit que 
ça n’a pas été testé
et
    vous 
allez le tester
et alors 
    je 
dis
à supposer 
    que vous apportiez la lumière 
    à l’intérieur du corps
ce que vous pouvez faire
    par exemple à travers un scanner
ou
    (toute autre voie)
et je crois que 
    vous 
avez dit que 
    vous 
alliez le tester
et ensuite 
    je vois 
        le désinfectant
qui l’envoie au tapis 
dans la minute
    dans
        la minute
on pourrait faire quelque chose
    comme ça
                        injection
    à l’intérieur
ou un petit nettoyage
parce que vous voyez
il va dans 
    les poumons
et fait son truc dans 
        les poumons
ça pourrait être intéressant 
de tester 
    ça
vous 
    allez avoir besoin 
        de docteurs en méde-
        -cine
mais 
    moi 
ça me paraît intéressant
bon
on verra
    toute cette idée de la lumière
    et la façon dont ça part 
        dans la minute
paraît assez puissante.

Donald Trump / Apporter la lumière à l’intérieur du corps
Poème de la conférence de presse du 23 avril 2020

Traduction : Joachim Séné

ils ont ripoliné le noir en jaune
dilapidé tant et plus
devant le mouton
qui n’a résisté a lapé
l’obscurité
lorgnant l’or

ne t’emporte pour rien contre le mouton
c’est toi le berger comme
dans ce jeu
le véritable mouton
depuis des années dans un étrange sommeil
soupe chaude, miche de pain, cigarette
dans un rêve paresseux
mains jointes sur la poitrine

ils ont ripoliné le noir en jaune
dilapidé tant et plus
devant le loup
qui a ricané
lapé l’obscurité
qu’il a fait rondement rejoindre son estomac 

tu es resté stupéfait, hébété
le mouton du loup accompagné dit-on
solitaire tu t’es récrié
dans les palais ta voix noyée dit-on

ne fatigue pour rien ta mâchoire
au loup nul reproche à faire
qui enfonce glouton ses dents dans sa proie
or, argent nulle différence à faire

méprisant la proie
tu ne peux être chasseur
maudissant le mouton
tu ne peux éreinter le loup

qui ripoline le noir en jaune
qui dilapide tant et plus
qui dans une seule marmite fait bouillir 
loup, mouton, agneau
qui festoie avec le diable
puis se réfugie auprès de Dieu
est ton obligé
hé ! indolent mandarin
depuis des années dans un étrange sommeil
soupe chaude, miche de pain, cigarette 
réveille-toi donc
que de nouveau nos matinées s’ensoleillent


Özge Sönmez / qui ripoline le noir en jaune / siyahı sarıya boyayanlar
Traduction inédite : Luc Champagneur. 



siyahı sarıya boyadılar
pul pul savurdular
koyunun önüne
direnmedi yaladı
karanlığı koyun
altın niyetine

boşuna kızma koyuna
çoban da sensin
bu oyunda
koyunun hası da
yıllardır bir garip uykudasın
sıcak çorba, somun ekmek, cigara
bir tembel rüyadasın
ellerin bitişik koynunda

siyahı sarıya boyadılar
pul pul savurdular
kurdun önüne
sırıttı kurt
yaladı karanlığı
bir güzel indirdi midesine

bakakaldın, çok şaşırdın
kurt, koyuna yoldaş olmuş
tek tabanca haykırdın
sesin saraylarda boğulmuş 

çeneni yorma boşuna
kurda sitem kâr etmez
dişini geçirir iştahla avına
altın, gümüş fark etmez

avı hakir görerek
avcı olamazsın
koyuna lanet ederek
kurdu yoramazsın

siyahı sarıya boyayıp 
pul pul savuranlar
kurdu, koyunu, kuzuyu
tek kazanda kaynatanlar
şeytanla halay çekip
Tanrı’ya sığınanlar
sana minnet borçlu 
ey tembel aydın
yıllardır bir garip uykudasın
sıcak çorba, somun ekmek, cigara 
uyan da
güneşi getirelim sabahımıza


Autre chose vue au retour d’une longue marche sous la pluie, à travers la portière embuée d’une voiture : ce petit verger de cognassiers protégé du vent par une levée de terre herbue, en Avril.
       Je me suis dit (et je me le redirai plus tard devant les mêmes arbres en d’autres lieux) qu’il n’était rien de plus beau, quand il fleurit, que cet arbre-là. J’avais peut-être oublié les pommiers, les poiriers de mon pays natal.
       Il paraît qu’on n’a plus le droit d’employer le mot beauté. C’est vrai qu’il est terriblement usé. Je connais bien la chose, pourtant. N’empêche que ce jugement sur des arbres est étrange, quand on y pense. Pour moi qui décidément ne comprends pas grand-chose au monde, j’en viens à me demander si la chose “la plus belle”, ressentie instinctivement comme telle, n’est pas la chose la plus proche du secret de ce monde, la traduction la plus fidèle du message qu’on croirait parfois lancé dans l’air jusqu’à nous ; ou, si l’on veut, l’ouverture la plus juste sur ce qui peut être saisi autrement, sur cette sorte d’espace où l’on ne peut entrer mais qu’elle dévoile un instant. Si ce n’était pas quelque chose comme cela, nous serions bien fous de nous y laisser prendre.
       Je regardais, je m’attardais dans mon souvenir. Cette floraison différait de celle des cerisiers et des amandiers. Elle n’évoquait ni de ailes, ni des essaims, ni de la neige. L’ensemble, fleurs et feuilles, avait quelque chose de plus solide, de plus simple, de plus calme ; de plus épais aussi, de plus opaque. Cela ne vibrait ni ne frémissait comme oiseaux avant l’envol ; cela ne semblait pas non plus commencer, naître ou sourdre, comme ce qui serait gros d’une annonce, d’une promesse, d’un avenir. C’était là, simplement. Présent, tranquille, indéniable. Et, bien que cette floraison ne fût guère plus durable que les autres, elle ne donnait au regard, au coeur, nulle impression de fragilité, de fugacité. Sous ces branches-là, dans cette ombre, il n’y avait pas de place pour la mélancolie.
 
       Vert et blanc. C’est le blason de ce verger.

Philippe Jaccottet / Un cahier de verdure ( extrait )

Je veux chanter, chanter, chanter !
Je n’offenserai ni chèvre ni lièvre.
Qui trouve encore matière à s’affliger
trouve aussi matière à sourire.

Tous nous tenons la pomme du bonheur
mais en chacun le coquin n’est pas loin.
L’automne, sage jardinier
saura bien de ma tête émonder la feuillée.

Au jardin de l’aube ne mène qu’une sente,
et le vent d’octobre avalera le petit bois.
Le poète vient en ce monde
non pour prendre, mais pour comprendre.

Sergueï Essénine / Caravelles-Haridelles ( extrait )
Traduction : Christiane Pighetti.

Même ce soir et je dois aller marcher et me clarifier
l’esprit sur ce poème sur la raison pour laquelle je ne peux pas
sortir sans changer mes vêtements mes chaussures
la posture de mon corps mon identité de genre mon âge
mon statut de femme seule dans la nuit /
seule dans les rues / seule ce n’est pas le point /
le point étant que je ne peux pas faire ce que je veux faire
avec mon propre corps parce que je suis du mauvais
sexe du mauvais âge de la mauvaise couleur de peau et
suppose que ce ne soit pas là dans la ville , mais sur la plage /
ou loin dans les bois et je voudrais aller
là-bas par moi-même penser à Dieu / ou penser
aux enfants ou penser au monde / tout cela
révélé par les étoiles et le silence :
Je ne pourrais pas y aller et je ne pourrais pas penser et je ne pourrais pas
rester là
seule
comme j’ai besoin de l’être 

Parce que je ne peux pas faire ce que je veux avec mon propre
Corps et
Qui dans l’enfer reste
Comme ça
En France ils disent si le type pénètre
Mais n’éjacule pas alors il ne m’a pas violée
Et si après l’avoir poignardée, si après avoir crié , si
Après avoir supplié le salaud et même si après avoir brisé
un marteau sur sa tête , même si après tout cela , lui
Et ses copains me baisent après ça
Alors j’ai consenti et il n’y avait
Pas de viol parce que finalement tu comprends enfin
Ils m’ont baisée parce que j’avais tort, j’avais
Tort d’être ce que j’étais, où j’étais / tort
D’être qui je suis
Exactement comme l’Afrique du Sud
Qui Pénètre Namibie pénétrant
Angola, je veux dire , comment savez-vous si
Pretoria éjacule si la preuve ressemblera à la
Preuve de l’éjaculation du monstre Jackboot sur Blackland
et si
Après la Namibie et si après l’Angola et si après le Zimbabwe
Et même si après que tous mes hommes et les femmes résistent à
L’auto-immolation des villages et si après que
Nous ignorions ce que vont dire les grands gars
Ils réclameront mon consentement :
Suivez-moi: Nous sommes les mauvaises gens de
La mauvaise peau sur le mauvais continent
Dans l’enfer tout le monde raisonne
Selon le Times cette semaine
En 1966, le C.I.A. ont décidé qu’ils avaient ce problème
Et le problème était un homme nommé Nkrumah, donc ils
L’ont tué et avant c’était Patrice Lumumba
Et avant c’était mon père sur le campus
De Ivy League mon école mon père a peur
D’entrer dans la cafétéria parce qu’il a dit qu’il
avait le mauvais âge , la mauvaise peau , le mauvais
genre et il payait mes frais de scolarité et
avant ça
C’était mon père qui disait que j’avais tout faux , disait que
J’aurais dû être un garçon parce qu’il en voulait un
Un Garçon et que j’aurais dû être plus claire et
Que j’aurais dû avoir des cheveux plus raides et que
Je ne devrais pas être si folle mais qu’ au lieu de ça je devrais
Juste être une personne / un garçon et avant cela
C’était ma mère qui implorait la chirurgie plastique pour
Mon nez et des bagues pour mes dents et me demandait
De me détacher des livres pour laisser se desserrer d’autres
mots
Je connais très bien les problèmes du C.I.A.
Et les problèmes de l’Afrique du Sud et les problèmes
D’Exxon Corporation et les problèmes de la
L’Amérique en général et les problèmes des enseignants
Et des prédicateurs et des F.B.I. et des travailleurs
Sociaux et ma Mère et mon Père / je connais bien
Les problèmes parce que les problèmes
Se révèlent
Être
Moi
Je suis l’Histoire du viol
Je suis l’Histoire du rejet de ce qui je suis
Je suis l’Histoire de l’incarcération terrorisée de
Moi-même
Je suis l’Histoire des coups et blessures et des
Armées illimitée contre ce que je veux faire de mon esprit
De mon corps et de mon âme
Qu’il s’agisse de sortir la nuit
Ou s’il s’agisse de l’amour que je ressens ou
Qu’il s’agisse de la sacralité de mon vagin ou
Celle de mes frontières nationales
Ou la sacralité de mes dirigeants ou la sacralité
De chaque désir
Ce que je connais sur mon propre et idiosyncratique cœur,
Et incontestablement le seul et l’unique, est que
J’ai été violée
Suis -
Parce que j’étais la mauvaise, j’avais le mauvais sexe, le mauvais âge
La mauvaise peau le mauvais nez les mauvais cheveux les
Mauvais besoins le mauvais rêve la mauvaise géographie
La mauvaise tenue
J’ai été le Sens du viol
J’ai été le problème que tout le monde cherche à
Éliminer par
La pénétration forcée avec ou sans la preuve de la boue et /
Mais ce poème ne trompe pas
Ce n’est pas un consentement. Je ne consens pas
À ma mère à mon père aux enseignants
Au F.B.I. à l’Afrique du Sud à Bedford-Stuy
A Park Avenue aux American Airlines aux
Durs gourmands dans les recoins, aux griffes sournoises dans
Les voitures
Je ne suis pas mauvaise : Mauvaise n’est pas mon nom
Mon nom est le mien le mien le mien
Et je ne peux pas vous dire que diable a fait les choses comme ça
Mais je peux vous dire qu’à partir de maintenant ma résistance
Mon autodétermination simple quotidienne et nocturne
Peut très bien vous coûter la vie

June Jordan / Poème sur mes droits

Even tonight and I need to take a walk and clear
my head about this poem about why I can’t
go out without changing my clothes my shoes
my body posture my gender identity my age
my status as a woman alone in the evening/
alone on the streets/alone not being the point/
the point being that I can’t do what I want
to do with my own body because I am the wrong
sex the wrong age the wrong skin and
suppose it was not here in the city but down on the beach/
or far into the woods and I wanted to go
there by myself thinking about God/or thinking
about children or thinking about the world/all of it
disclosed by the stars and the silence:
I could not go and I could not think and I could not
stay there
alone
as I need to be
alone because I can’t do what I want to do with my own
body and
who in the hell set things up
like this
and in France they say if the guy penetrates
but does not ejaculate then he did not rape me
and if after stabbing him if after screams if
after begging the bastard and if even after smashing
a hammer to his head if even after that if he
and his buddies fuck me after that
then I consented and there was
no rape because finally you understand finally
they fucked me over because I was wrong I was
wrong again to be me being me where I was/wrong
to be who I am
which is exactly like South Africa
penetrating into Namibia penetrating into
Angola and does that mean I mean how do you know if
Pretoria ejaculates what will the evidence look like the
proof of the monster jackboot ejaculation on Blackland
and if
after Namibia and if after Angola and if after Zimbabwe
and if after all of my kinsmen and women resist even to
self-immolation of the villages and if after that
we lose nevertheless what will the big boys say will they
claim my consent:
Do You Follow Me: We are the wrong people of
the wrong skin on the wrong continent and what
in the hell is everybody being reasonable about
and according to the Times this week
back in 1966 the C.I.A. decided that they had this problem
and the problem was a man named Nkrumah so they
killed him and before that it was Patrice Lumumba
and before that it was my father on the campus
of my Ivy League school and my father afraid
to walk into the cafeteria because he said he
was wrong the wrong age the wrong skin the wrong
gender identity and he was paying my tuition and
before that
it was my father saying I was wrong saying that
I should have been a boy because he wanted one/a
boy and that I should have been lighter skinned and
that I should have had straighter hair and that
I should not be so boy crazy but instead I should
just be one/a boy and before that         
it was my mother pleading plastic surgery for
my nose and braces for my teeth and telling me
to let the books loose to let them loose in other
words
I am very familiar with the problems of the C.I.A.
and the problems of South Africa and the problems
of Exxon Corporation and the problems of white
America in general and the problems of the teachers
and the preachers and the F.B.I. and the social
workers and my particular Mom and Dad/I am very
familiar with the problems because the problems
turn out to be
me
I am the history of rape
I am the history of the rejection of who I am
I am the history of the terrorized incarceration of
myself
I am the history of battery assault and limitless
armies against whatever I want to do with my mind
and my body and my soul and
whether it’s about walking out at night
or whether it’s about the love that I feel or
whether it’s about the sanctity of my vagina or
the sanctity of my national boundaries
or the sanctity of my leaders or the sanctity
of each and every desire
that I know from my personal and idiosyncratic
and indisputably single and singular heart
I have been raped
be-
cause I have been wrong the wrong sex the wrong age
the wrong skin the wrong nose the wrong hair the
wrong need the wrong dream the wrong geographic
the wrong sartorial I
I have been the meaning of rape
I have been the problem everyone seeks to
eliminate by forced
penetration with or without the evidence of slime and/
but let this be unmistakable this poem
is not consent I do not consent
to my mother to my father to the teachers to
the F.B.I. to South Africa to Bedford-Stuy
to Park Avenue to American Airlines to the hardon
idlers on the corners to the sneaky creeps in
cars
I am not wrong: Wrong is not my name
My name is my own my own my own
and I can’t tell you who the hell set things up like this
but I can tell you that from now on my resistance
my simple and daily and nightly self-determination
may very well cost you your life

ils pensent à nous
ils ont des visages
même ceux qu’on n’a pas connus
tâchent de se tourner vers nous mais
avec la poussière dans l’air à cause du temps
je ne vois pas bien
ce sont des détails
ils bougent
et cette pâle figure qui tranche
ne reviennent pas
je les sens pourtant en moi
travaillant à leur terre
déchaussant leurs dents
chacun de leurs gestes par l’intérieur lent loin
toujours si loin
si lourd
nous portent sans effort car nous pesons d’abord à nous-mêmes par notre vie
gardent d’ailleurs leur langue pour eux
j’ai de la peine à les comprendre
peine autre peine
quand on partira nous aussi
on prendra leur place
bouche et dents pieux
au cœur des restés
ils pensent :
notre attitude se fige
et nous aurons presque plus d’œil
le peu de regard qui nous reste est intérieur
et nous sommes encombrés de ceux qui nous ont précédés
[…]
j’ai mis mes fleurs en attendant, sait-on jamais
je me suis mis des fleurs devant
j’ai pris ce que j’ai pu
il n’y aurait pas grand chose en dehors des apparences
j’ai ramassé par le bas ce que l’argile m’a laissé
pavés de terre collante qui se terrent sous la chair
j’ai mis ma mémoire par dessus-les fleurs
ça fait plus joli et puis ça dure
terre dont la peau même n’imagine pas la chair
peau de terre et cieux intérieurs de bas-ventre
les morts passent d’abord
et leurs fleurs se tuent en me poussant les pieds

Ludovic Degroote / Pensées des morts

Non, je ne suis pas chauve sous ce voile
Non, je ne viens pas de ce pays
où les femmes n’ont pas le droit de conduire
Non, je n’aimerais pas quitter mon pays
je suis déjà américaine
Mais merci de me l’avoir proposé
Que voulez-vous savoir de plus
pour que je puisse souscrire une assurance
ouvrir un compte en banque
réserver un billet d’avion ?
Oui, je parle anglais
Oui, je transporte des explosifs
On les appelle des mots
Et si vous ne vous débarrassez pas vite
De vos préjugés
Ils vont vous pulvériser.

Mohja Kahf / Hijab Scène #7
Traduction : Oliv Zuretti et Megan Mc Nealy
No, I’m not bald under the scarf
No, I’m not from that country
where women can’t drive cars
No, I would not like to defect
I’m already American
But thank you for offering
What else do you need to know
relevant to my buying insurance,
opening a bank account,
reserving a seat on a flight?
Yes, I speak English
Yes, I carry explosives
They’re called words
And if you don’t get up
Off your assumptions
They’re going to blow you away

Jeune Parque aux longs yeux de Lamartine
songe à l’incertitude des poètes devant
la paysanne aux taches d’éphélides
venue d’au-delà les vents boréaux
rafraîchir notre joue sous ton ombre
Parque douze fois nommée, plurielle ou Vieille
en italique ou guillemets, en majuscule majesté
qualifiée, citée, abrégée. Compagne songe
à la tragédie des viandes crochées Toi
qui ricanais au dieu d’auschwitz et du cancer
(l’odieux qui un jour anima ces invalides
aux yeux noyés dans leurs six bières)
comme le pâle visiteur des maisons ruinées
en Gloire vêtue à pas feutrés tu t’approches
         au soupir ultime
de ta main rêche bénir le nom du corps

Jude Stéfan

Bientôt se désolant des amis perdus, il allait d’un bout à l’autre du pays, et de là dans les montagnes de Suisse, où contempler le ciel par-dessus des Alpes l’emplissait de paix. On dit que sitôt arrivé il repartait, et parfois faisait-il le voyage seul et à pied, car il avait plus que quiconque besoin de silence. Toujours il aidait qu’il lui fallait partir. Que ce qui était vrai à un moment ne l’était plus dans le moment d’après.

Michèle Desbordes / Il parlait du jour par-dessus les nuages ( extrait )

Tu n’es pas mort encore, tu n’es pas seul encore,
Tant que pour toi, pour toi et ton amie-mendiante,
Tu vis la majesté des plaines, l’immensité,
Tu vis la faim, la brume et les tempêtes de neige.
Fastueuse la pauvreté, grandiose la misère,
Tu vis seul, paisiblement et sereinement,
Tous ces jours et ces nuits entre tous sont bénis,
Et, le mélodieux labeur, si innocent.
Mais, malheureux celui qu’un aboiement effraie
Comme son ombre, et que le vent de l’hiver, fauche,
Et, misérable celui qui à peine vivant
Demande à son ombre, un peu de charité.
 
Ossip Mandelstam
Traduction : Serge Venturini

Je ne suis pas encore mort, encore seul,
Tant qu’avec ma compagne mendiante
 Je profite de la majesté des plaines,
De la brume, des tempêtes de neige, de la faim.

 Dans la beauté, dans le faste de la misère,
Je vis seul, tranquille et consolé,
Ces jours et ces nuits sont bénis
Et le travail mélodieux est sans péché.

 
Malheureux celui qu’un aboiement effraie
Comme son ombre et que le vent fauche,
 Et misérable celui qui, à demi mort,
Demande à son ombre l’aumône.

Ossip Mandelstam
Traduction : Philippe Jaccottet

Еще не умер ты, еще ты не один,
Покуда с нищенкой-подругой
Ты наслаждаешься величием равнин
И мглой, и холодом, и вьюгой.
В роскошной бедности, в могучей нищете
Живи спокоен и утешен.
Благословенны дни и ночи те,
И сладкогласный труд безгрешен.
Несчастлив тот, кого, как тень его,
Пугает лай и ветер косит,
И беден тот, кто сам полуживой
У тени милостыню просит.

Ne sors pas de ta chambre, ne fais pas cette erreur.
Quel besoin de soleil, si tu fumes une « Chipka »[1] ?
Derrière la porte, rien n’a de sens, et encore moins un cri de bonheur.
Va seulement aux cabinets et reviens-en tout de suite.

Oh, ne sors pas de ta chambre, ne mets pas de moteur en route.
Parce que ton espace est un couloir
avec, au bout, un compteur. Mais si ta chérie entre, amoureuse,
qu’elle ouvre tout grand la bouche, mets-la dehors sans la dévêtir.

Ne sors pas de ta chambre ; pense bien que tu vas prendre froid.
Quoi de plus intéressant au monde que les murs et la chaise ?
Pourquoi sortir d’où tu reviendras le soir
tel que tu étais, ou mutilé davantage encore ?

Oh, ne sors pas de ta chambre. Tiens, danse une bossa-nova,
nu sous ton manteau, pieds nus dans tes chaussures.
Dans le couloir, ça sent le chou et le fart pour les skis.
Tu en as écrit des lettres d’alphabet ! Une de plus serait trop.

Ne sors pas de ta chambre. Oh, laisse seule ta chambre 
savoir à quoi tu ressembles. Et d’ailleurs, incognito
ergo sum, comme faisait remarquer la substance en colère à la forme.
Ne sors pas de ta chambre ! Dans la rue, du thé, c’est pas la France.

Ne sois pas stupide ! Sois ce que les autres n’ont pas été.
Ne sors pas de ta chambre ! C’est-à-dire libère les meubles,
fonds-toi dans le papier peint. Enferme-toi et barricade-toi
de ton armoire contre chronos, cosmos, éros, race, virus.

Joseph Brodsky / Ne sors pas de ta chambre / Не выходи из комнаты
Traduction inédite : Chantal Bizzini

Не выходи из комнаты, не совершай ошибку.
Зачем тебе солнце, если ты куришь “Шипку”?
За дверью бессмысленно все, особенно — возглас счастья.
Только в уборную — и сразу же возвращайся.

О, не выходи из комнаты, не вызывай мотора.
Потому что пространство сделано из коридора
и кончается счетчиком. А если войдет живая
милка, пасть разевая, выгони не раздевая.

Не выходи из комнаты; считай, что тебя продуло..
Что интересней на свете стены и стула?
Зачем выходить оттуда, куда вернешься вечером
таким же, каким ты был, тем более — изувеченным?

О, не выходи из комнаты. Танцуй, поймав, боссанову
в пальто на голое тело, в туфлях на босу ногу.
В прихожей пахнет капустой и мазью лыжной.
Ты написал много букв; еще одна будет лишней.

Не выходи из комнаты. О, пускай только комната
догадывается, как ты выглядишь. И вообще инкогнито
эрго сум, как заметила форме в сердцах субстанция.
Не выходи из комнаты! На улице, чай, не Франция.

Не будь дураком! Будь тем, чем другие не были.
Не выходи из комнаты! То есть дай волю мебели,
слейся лицом с обоями. Запрись и забаррикадируйся
шкафом от хроноса, космоса, эроса, расы, вируса.

[1] Les « Chipka » sont des cigarettes bulgares d’excellent tabac turc et sans filtre, que l’on fumait dans les années soixante-dix.

Dans le rêve ensommeillé
Nous sommes enterrés
Nous devenons cette part la plus amère
De la lumière que nous partageons
Sur ce bout de terre

Ces souvenirs doux amers entrecroisés
Peut-être
Réapparaîtront-ils dans la mémoire de quelqu’un d’autre

Lo Chih-ch’eng / Période bleue   ( X )
Traduction : Alain Leroux

Qui veult fuir la persécucion
Et le péril d’épidémie avoir,
Vivre le fault en consolacion ;
Du lieu régnant le convient remouvoir ;
Pain cuit d’un jour, bon vin cler recevoir
Poucins, chapons eu rost, chars de pourccaulx,
[Ne de chevres, lievres ne de toreaux]
De cerfs, de buefs ne mangiez nullement,
Oés , cannes , ne poissons lymonneaulx,
Se vous voulez vie avoir longuement.

Usez d’un mès sanz prolongation
De longuement à la table seoir ;
Fuiez gros air, toute corrupcion ;
Vinaigre usez, osille à vo povoir,
En voz sausses ; et si vous faiz sçavoir
Gingembre fault, safren est bons et beaux,
La canelle , vergus , oingnons , poreaulx ,
Les aulx aussi. Fuiez généralment
Potaiges , choulz , laiz , fruiz viez et nouveaux ,
Se vous voulez vie avoir longuement.

Suiez les lieux de délectacion,
Soiez joieux sanz le cuer esmouvoir ;
Feu net et cler de genèvre en saison,
Ou jeune bois, faictes en chambre ardoir ;
D’eaues roses vous devez pourveoir,
Odeurs porter, robes plaisans, joyaulx ;
Joye mener, converser entre ceaulx
Que vous amez, et eulx vous ensement,
Et vous gardez des faiz luxuriaux,
Se vous voulez vie avoir longuement.

Prince, encor fault faire purgacion
Sanz différer l’évacuacion
Que chascun doit avoir naturelment,
User d’eaue de bonne région,
Ou flums courans, par modéracion ,
Se vous voulez vie avoir longuement.

Eustache Deschamps / Ballade des remèdes contre l’épidémie


marine au midi en avion des amériques

                                                                                   D’abord la sombre meer
commence doucement à respirer dans le vert
dans la lumière et le vert clair
jusqu’à en bleu vertébrer 

des côtes dessus les eaux. le rêve
et ces côtes couleur d’eau sont branchies
du premier poisson qui respira
la première terre l’originaire œ-il

-île
jusqu’à ce qu’arrive ce qui ne devrait être ici
sur les eaux
blanches

empreintes de sable depuis le fond de l’océan
mènent à la fine route d’Éleuthéra
longues & minces marchant sur les eaux
jusqu’à buter sur une pierre noire

une sombre
kabbale voilée entourant de spires
vénérantes des pétoncles d’eau verte
qui se rétractent en souples

pierreries le premier gigantesque poisson
sorti de la création
avec ses côtes et veines esquisse
d’une queue & profonds canaux interstitiels

où grandiront crêtes & monts
& villages & couchants azur indigo d’oz
en lapis-lazuli & sel blanc délinéant ses bordures ondulées
& se tendant en mille langues. lieues

de molles labiales flottantes. comme un amour pellucide
sur l’eau. ce poisson
par l’air de tant démêle tant
& dix mille ans plus tard voici les arbres

la brillante lumière solaire & la pluie attentive & les blanches rues
& les maisons & les gens musardant & discutant dessus les eaux & à travers
son bleu écho
& pensant aux chevaux & maisons & là peu après midi sont de vastes et ob

-longues flaques comme une éclaboussure
lactée & une grande araignée qui s’étire le long du pâle fond vitrifiant de
l’eau. puis cette formidable planète qui avance ascendante vers nous
hors du silence & dérivant & bénédiction des eaux


Edward Kamau Brathwaite / Bermudes 
Traduction : Jean-René Lassalle.




marine to noon on AméricasAirplane

First the dark meer
begins to breathe gently into green
into light & light green
until there are like blue

ribs upon the water. dreaming
and the ribs of water’s colour are the gills
of the first fish breathing
the first land the first eye

-lann
until there is what shd not be here
on the water
white

footsteps of sand from the bottom of the ocean
become the thin road to Eleuthera
long & thin upon the water walking
until there is suddenly a black stone

a dark
veil kabala surrounding by whorls
of worship green water scallops
folding into themselves like soft

jewels the first huge fish
out of creation
w/ribs veins glimpse
of a tail & deep channels in between

where they will be mountains & ridges
& villages & ozure indigo sunsets
of lapis lazuli & white salt marking its finely corrugated edges
& stretching out into thousands of tongues. miles

of soft drifting labials. like pellucid love
on the water. this fish
from the air of so many so many untangles
& 10 thousand years later there are trees

glistening sunlight & listening rain & white streets
& houses & people walkin bout & talkn to each other on the water & across
its blue echo
& thinking of horses & houses & now soon after midday there are great ob

-long blotches like a stain
of milk & a great spider spreading itself along the pale glazing bottom of
the water. and this great planet passing upwards towards us
out this silence & drifting & blessing of the water

Quand j’étais mort
les lavoirs fraîchissaient, à l’heure rance,
l’aube dans Brocéliande mordait
le ciel crachait sur les collines ses laines bleues et blanches
des saisons avariées
suivaient d’autres saisons
et je rêvais
que je rêvais
que je rêvais…
Quand j’étais mort, à nuit fanée
la mer douceâtre ventilée pataugeait
dans des rades perdues
et les oiseaux corps à corps dormaient
dans le caquet noirâtre des haubans
et l’odeur de fraîchin.
Les soleils dévalaient lentement
les sévères parages.

Quand j’étais mort
je n’avais pas de temps à perdre.

Henri Droguet / Fantaisie en Fa mineur

Ils n’ont pas de voix. Ils sont à peu de chose près paralytiques. Ils ne peuvent attirer l’attention que par leurs poses. Ils n’ont pas l’air de connaître les douleurs de la non-justification. Mais ils ne pourraient en aucune façon échapper par la fuite à cette hantise, ou croire y échapper, dans la griserie de la vitesse. Il n’y a pas d’autre mouvement en eux que l’extension. Aucun geste, aucune pensée, peut-être aucun désir, aucune intention, qui n’aboutisse à un monstrueux accroissement de leur corps, à une irrémédiable excroissance.

Ou plutôt, et c’est bien pire, rien de monstrueux par malheur : malgré tous leurs efforts pour

L’on ne peut sortir de l’arbre par des moyens d’arbre.

« Ils ne s’expriment que par leurs poses. »

Pas de gestes, ils multiplient seulement leurs bras,
leurs mains, leurs doigts, — à la façon des bouddhas. C’est ainsi qu’oisifs, ils vont jusqu’au bout de leurs pensées. Ils ne sont qu’une volonté d’expression. Us n’ont rien de caché pour eux-mêmes, ils ne peuvent garder aucune idée secrète, ils se déploient entièrement, honnêtement, sans restriction.

Oisifs, ils passent leur temps à compliquer leur propre forme, à parfaire dans le sens de la plus grande complication d’analyse leur propre corps. Où qu’ils naissent, si cachés qu’ils soient, ils ne s’occupent qu’à accomplir leur expression : ils se préparent, ils s’ornent, ils attendent qu’on vienne les lire.

Ils n’ont à leur disposition pour attirer l’attention sur eux que leurs poses, que des lignes, et parfois un signa] exceptionnel, un extraordinaire appel aux yeux et à l’odorat sous forme d’ampoules ou de bombes lumineuses et parfumées, qu’on appelle leurs fleurs, et qui sont sans doute des plaies.

Cette modification de la sempiternelle feuille signifie certainement quelque chose.

*

Le temps des végétaux : ils semblent toujours figés, immobiles. On tourne le dos pendant quelques jours, une semaine, leur pose s’est encore précisée, leurs membres multipliés. Leur identité ne fait pas de doute, mais leur forme s’est de mieux en mieux réalisée.

*

La beauté des fleurs qui fanent : les pétales se tordent comme sous l’action du feu : c’est bien cela d’ailleurs :

une déshydratation. Se tordent pour laisser apercevoir les graines à qui ils décident de donner leur chance, le champ libre.

C’est alors que la nature se présente face à la fleur, la force à s’ouvrir, à s’écarter : elle se crispe, se tord, elle recule, et laisse triompher la graine qui sort d’elle qui l’avait préparée.

*

Le temps des végétaux se résout à leur espace, à l’espace qu’ils occupent peu à peu, remplissant un canevas sans doute à jamais déterminé. Lorsque c’est fini, alors la lassitude les prend, et c’est le drame d’une certaine saison.

Comme le développement de cristaux : une volonté de formation, et une impossibilité de se former autrement que d’une manière.

*

Parmi les êtres animés on peut distinguer ceux dans lesquels, outre le mouvement qui les fait grandir, agit une force par laquelle ils peuvent remuer tout ou partie de leur corps, et se déplacer à leur manière par le monde, — et ceux dans lesquels il n’y a pas d’autre mouvement que l’extension.

Une fois libérés de l’obligation de grandir, les premiers s’expriment de plusieurs façons, à propos de mille soucis de logement, de nourriture, de défense, de certains jeux enfin lorsqu’un certain repos leur est accordé.

Les seconds, qui ne connaissent pas ces besoins pressants, l’on ne peut affirmer qu’ils n’aient pas d’autres intentions ou volonté que de s’accroître mais en tout cas toute volonté d’expression de leur part est impuissante, sinon à développer leur corps, comme si chacun de nos désirs nous coûtait l’obligation désormais de nourrir et de supporter un membre supplémentaire. Infernale multiplication de substance à l’occasion de chaque idée ! Chaque désir de fuite m’alourdit d’un nouveau chaînon!

*

Le végétal est une analyse en acte, une dialectique originale dans l’espace. Progression par division de l’acte précédent. L’expression des animaux est orale, ou mimée par gestes qui s’effacent les uns les autres. L’expression des végétaux est écrite, une fois pour toutes. Pas moyen d’y revenir, repentirs impossibles : pour se corriger, il faut ajouter. Corriger un texte écrit, et paru, par des appendices, et ainsi de suite. Mais, il faut ajouter qu’ils ne se divisent pas à l’infini. Il existe à chacun une borne.

Chacun de leurs gestes laisse non pas seulement une trace comme il en est de l’homme et de ses écrits, il laisse une présence, une naissance irrémédiable, et non détachée d’eux.

*

Leurs poses, ou « tableaux-vivants » : muettes instances, supplications, calme fort, triomphes.

L’on dit que les infirmes, les amputés voient leurs facultés se développer prodigieusement : ainsi des végétaux : leur immobilité fait leur perfection, leur fouillé, leurs belles décorations, leurs riches fruits.

*

Aucun geste de leur action n’a d’effet en dehors d’eux-mêmes.

*

La variété infinie des sentiments que fait naître le désir dans l’immobilité a donné lieu à l’infinie diversité de leurs formes.

*

Un ensemble de lois compliquées à l’extrême, c’est-à-dire le plus parfait hasard, préside à la naissance, et au placement des végétaux sur la surface du globe.

La loi des indéterminés déterminants.

*

Les végétaux la nuit.

L’exhalaison de l’acide carbonique par la fonction chlorophyllienne, comme un soupir de satisfaction qui durerait des heures, comme lorsque la plus basse corde des instruments à cordes, le plus relâchée possible, vibre à la limite de la musique, du son pur, et du silence.

Francis Ponge / Flore

Un jour enfin l’accès on quitte le jardin savamment agencé aux allées bien tracées
on pénètre dans la forêt on avance dans l’inconnu
d’un espace non quadrillé, sans ordre,
jusqu’à ce que voix et vent se confondent
et qu’une vie insoupçonnée jaillisse
au milieu de soi, au centre d’une forêt

Béatrice Marchal

Dans l’ennuyeux patelin où il besogne –
employé dans un grand magasin ;
très jeune – il lui reste deux trois mois à passer,
deux trois mois avant que sa servitude fasse la pause,
et qu’il puisse enfin aller en ville
se dégourdir et passer du bon temps ;
dans l’ennuyeux patelin où il ronge son frein –
le voilà abattu sur son lit en souffrance d’amour,
toute sa jeunesse en attente du désir de la chair :
on ne peut plus tendue, toute sa jeunesse.
Et c’est dans le sommeil que le plaisir lui vient ;
dans le sommeil il voit et possède le visage, et la chair qu’il désirait…

Constantin Cavafy
Traduction inédite : Auxeméry

Στό πληκτικό χωριό
Στό πληκτικό χωριό πού ἐργάζεται –
υπάλληλος σ’ ἕνα κατάστημα
ἐμπορικό· νεότατος – καί πού ἀναμένει
ἀκόμη δυό τρεῖς μῆνες νά περάσουν,
ἀκόμη δύο τρεῖς μῆνες για νά λιγοστέψουν ἡ δουλειές, κ’ ἔτσι νά μεταβεῖ στήν πόλιν νά ριχθεῖ
στήν κίνησι καί στήν διασκέδασιν εὐθύς·
στό πληκτικό χωριό ὃπου ἀναμένει –
ἔπεσε στό κρεββάτι ἀπόψι ἐρωτοπαθής,
ὃλ’ ἡ νεότης του στόν σαρκικό πόθο ἀναμένη,
εἰς ἔντασιν ὡραίαν ὃλ’ ἡ ὡραία νεότης του.
Καί μές στόν ὕπνον ἡ ἡδονή προσῆλθε· μέσα
στόν ὕπνο βλέπει κ’ ἔχει τήν μορφή, τήν σάρκα πού ἤθελε…

J’ai senti devant moi
à travers la distance instantanée
que devait franchir mon œil
pour se poser sur les choses
j’ai senti frissonner la trace errante
instable indéchiffrable
d’un arrière-monde
inscrite en filigrane
dans l’étoffe du monde.
J’ai senti le temps
soudainement refluer
au cœur de la présence exacerbée. 

Jean-Pierre Chambon

Comme d’habitude
Ma cellule m’a sauvé du trépas,
De l’engourdissement de la pensée et des ruses
Pour venir à bout d’une idée éculée.
À son plafond, j’ai vu le visage de ma liberté,
Le jardin d’orangers,
Et les noms de ceux qui, hier, égarèrent leurs noms
Dans la tourbe des champs de bataille.

Je le confesse ici,
L’aveu est si beau,
Ne sois pas triste le dimanche,
Et annonce aux gens du village
Le report de nos noces
Aux premiers jours de l’année.

Les oiseaux s’échappent de mon poing,
L’astre s’éloigne de moi…et le jasmin.
Les danseurs se font moins nombreux
Et ta voix se fane trop tôt.
Mais comme d’habitude
Ma cellule
M’a sauvé du trépas.
Ma cellule…
À son plafond, j’ai vu le visage de ma liberté
Et ton front a resplendi sur ses murs…

Mahmoud Darwich / Cellule sans murs

Dans un livre à la couverture rouge, ce peu de terre,

brille quand on tourne les pages.

une histoire de petites voix, les enfants comme des oiseaux.

leurs noms sont méconnaissables.

leur plumage, bleu et vert.

cette passion pour la fourmi rouge c’est aussi le crépitement d’un feu

dans une histoire

on referme le livre sans avoir saisi la lettre, sans avoir su.

encore le battement du jour. On se demande.

quelle parole sera entendue, quel fil de voix

sera tissé

Stefanu Cesari

Ma vie avait la taille de ma vie.
Ses pièces avaient la taille d’une pièce,
son âme avait la taille d’une âme. 
Au fond, les mitochondries bourdonnaient,
au-dessus, soleil, nuages, neige,
le passage des étoiles et des planètes.
Elle prenait ascenseurs, TGV,
divers avions, montait à dos d’âne. 
Elle portait chaussettes, chemises, ses propres oreilles, son propre nez.
Elle mangeait, dormait, ouvrait
et fermait ses mains et ses fenêtres.
D’autres, je le sais, avaient des vies plus larges.
D’autres, je le sais, avaient des vies plus courtes.
La profondeur des vies varie aussi.
Parfois ma vie et moi faisions des blagues ensemble,
parfois du pain.
Une fois, je suis devenue lunatique, distante.
J’ai dit à ma vie que j’aimerais un peu de temps,
que j’aimerais essayer d’en voir d’autres. 
Au bout d’une semaine, ma valise vide et moi sommes retournées.
J’avais faim alors, et ma vie,
ma vie avait faim aussi, nous ne pouvions garder
nos mains hors                                nos vêtements sur
nos langues de

Jane Hirshfield
Traduction : Geneviève Liautard

My life was the size of my life.
Its rooms were room-sized,
its soul was the size of a soul.
In its background, mitochondria hummed, above it sun, clouds, snow,
the transit of stars and planets.
It rode elevators, bullet trains,
various airplanes, a donkey.
It wore socks, shirts, its own ears and nose. It ate, it slept, it opened
and closed its hands, its windows.
Others, I know, had lives larger.
Others, I know, had lives shorter.
The depth of lives, too, is different.
There were times my life and I made jokes together. There were times we made bread.
Once, I grew moody and distant.
I told my life I would like some time,
I would like to try seeing others.
In a week, my empty suitcase and I returned. I was hungry, then, and my life,
my life, too, was hungry, we could not keep our hands off our clothes on our tongues from

couché sous le petit matin comme au revers de main
j’attends          rêve somnole rabrouant jusqu’au cœur
le participe inquiet factotum du petit jour lorsque le
corps s’ébroue j’aime             les mondes qui bégaient je 
tiens ma force d’un tilleul comme d’autres d’un ouragan
route qui vagabonde et dans l’étroit passage qui lie le
crâne au cou je ré dessine      mes cartes intérieures
mondes enfouis à naître à coup de pics à coup de pelles
remblais de langues et d’histoires – trop de chance !-
les lieux me comment aux pieds comme en bouche on
ressasse un arôme perdu       je connais quelques cols 
et leur étroit passage et qu’il faut monter haut pour
passer l’autre bord     parfois plus simplement au
ras du sol j’attends qu’une énergie mystérieuse en ma
conscience nègre mette le temps en mouvement le temps
            qui en moi exaspère l’espace et le concentre
auge lilliputienne taillée dans le granit qui capte les
reflets de lune abreuvoir de l’oiseau avant que le socle
ne la sèche      pierre qui doucement conquiert le sens
du temps et de l’histoire pierre étonnée de devenir
sable et de couler tranquille entre des mains d’enfants. 

Monique Domergue

Tout ce qui fait qu’on vit
Tout ce qui fait qu’on meurt
Et ce rien d’obscur
Dans les nuits sans lumière
Le langage : ses roses noires,
La parole blanche d’un corps nu
Qui se couche dans l’herbe,
Ne nous autorisent à dire :
” J’aime
Je veux l’ombre des cils
Sur ton visage
Et ton cri dans la chambre
Qu’éclaire la neige. ”
Car l’hiver est bien là
Et venu tôt, avec le givre,
Sur ses terres sans mémoire
Et le mot sera seul
Comme une cerise oubliée
Dans l’hiver des granges

Et je n’ai rien à dire
Si tu t’absentes
Si tu vas fleurir ailleurs,
Si tu vas t’ouvrir
Sous la bouche sans histoires
Des sources :
Il est tard ici.

Claude de Burine

Le temps présent et le temps passé
sont tous deux présents peut-être dans le temps futur
et le temps futur contenu dans le temps passé.
Si tout temps est éternellement présent
tout temps est irrémissible.
Ce qui aurait pu être est une abstraction
qui ne demeure un perpétuel possible
que dans un monde de spéculation.
Ce qui aurait pu être et ce qui a été
tendent vers une seule fin, qui est toujours présente.
Des pas résonnent en écho dans la mémoire
le long du corridor que nous n’avons pas pris
vers la porte que nous n’avons jamais ouverte
sur le jardin de roses. Mes paroles font écho
ainsi, dans votre esprit.
Mais à quelle fin
troublent-elles la poussière d’une coupe de roses,
qu’en sais-je ?
D’autres échos
habitent le jardin. Les suivrons-nous ?
Vite, dit l’oiseau, vite, trouve-les, trouve-les
au détour de l’allée. Par le premier portail,
dans notre premier monde, allons-nous suivre
le leurre de la grive ? Dans notre premier monde,
ils étaient là, dignes et invisibles,
se mouvant sans peser parmi les feuilles mortes,
dans la chaleur d’automne, à travers l’air vibrant,
et l’oiseau d’appeler, en réponse
à la musique inentendue dissimulée dans le bosquet,
et le regard inaperçu franchit l’espace, car les roses
avaient l’air de fleurs regardées.
Ils étaient là : nos hôtes acceptés, acceptants.
Et nous procédâmes avec eux en cérémonieuse ordonnance,
le long de l’allée vide et dans le rond du buis,
pour plonger nos regards dans le bassin tari.
Sec le bassin, de ciment sec, au rebord brun,
et le bassin fut rempli d’eau par la lumière du soleil,
et les lotus montèrent doucement, doucement,
la surface scintilla au cœur de la lumière,
et ils étaient derrière nous, se reflétant dans le bassin.
Puis un nuage passa et le bassin fut vide.
Va, dit l’oiseau — les feuilles étaient pleines d’enfants
excités, réprimant leurs rires dans leurs cachettes.
Va, va, va, dit l’oiseau : le genre humain
ne peut pas supporter trop de réalité.
Le temps passé, le temps futur,
ce qui aurait pu être et ce qui a été
tendent vers une seule fin, qui est toujours présente.

Thomas Stearn Eliot / Burnt Norton I
Traduction : Pierre Leyris

Time present and time past
Are both perhaps present in time future,
And time future contained in time past.
If all time is eternally present
All time is unredeemable.
What might have been is an abstraction
Remaining a perpetual possibility
Only in a world of speculation.
What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.
Footfalls echo in the memory
Down the passage which we did not take
Towards the door we never opened
Into the rose-garden. My words echo
Thus, in your mind.
But to what purpose
Disturbing the dust on a bowl of rose-leaves
I do not know.
Other echoes
Inhabit the garden. Shall we follow?
Quick, said the bird, find them, find them,
Round the corner. Through the first gate,
Into our first world, shall we follow
The deception of the thrush? Into our first world.
There they were, dignified, invisible,
Moving without pressure, over the dead leaves,
In the autumn heat, through the vibrant air,
And the bird called,in response to
The un heard musichidden in the shrubbery,
And the unseen eyebeam crossed, for the roses
Had the look of flowers that are looked at.
There they were as our guests, accepted and accepting.
So we moved, and they, in a formal pattern,
Along the empty alley, into the box circle,
To look down into the drained pool.
Dry the pool, dry concrete, brown edged,
And the pool was filled with water out of sunlight,
and the lotos rose, quietly, quietly, quietly,
The surface glittered out of heart of light,
And they were behind us, reflected in the pool.
Then a cloud passed, and the pool was empty.
Go, said the bird, for the leaves were full of children,
Hidden excitedly, containing laughter.
Go, go, go, said the bird: human kind
Cannot bear very much reality.
Time past and time future
What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.
.

Le firmament est plein de la vaste clarté ;
Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté.
Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure ;
Le champ sera fécond, la vigne sera mûre ;
Tout regorge de sève et de vie et de bruit,
De rameaux verts, d’azur frissonnant, d’eau qui luit,
Et de petits oiseaux qui se cherchent querelle.
Qu’a donc le papillon ? qu’a donc la sauterelle ?
La sauterelle à l’herbe, et le papillon l’air;
Et tous deux ont avril, qui rit dans le ciel clair.
Un refrain joyeux sort de la nature entière;
Chanson qui doucement monte et devient prière.
Le poussin court, l’enfant joue et danse, l’agneau
Saute, et, laissant tomber goutte à goutte son eau,
Le vieux antre, attendri, pleure comme un visage ;
Le vent lit à quelqu’un d’invisible un passage
Du poëme inouï de la création ;
L’oiseau parle au parfum; la fleur parle au rayon ;
Les pins sur les étangs dressent leur verte ombelle ;
Les nids ont chaud ; l’azur trouve la terre belle,
Onde et sphère, à la fois tous les climats flottants ;
Ici l’automne, ici l’été ; là le printemps.
O coteaux ! ô sillons ! souffles, soupirs, haleines !
L’hosanna des forêts, des fleuves et des plaines,
S’élève gravement vers Dieu, père du jour;
Et toutes les blancheurs sont des strophes d’amour ;
Le cygne dit: Lumière! et le lys dit: Clémence
Le ciel s’ouvre à ce chant comme une oreille immense.
Le soir vient ; et le globe à son tour s’éblouit,
Devient un oeil énorme et regarde la nuit ;
Il savoure, éperdu, l’immensité sacrée,
La contemplation du splendide empyrée,
Les nuages de crêpe et d’argent, le zénith,
Qui, formidable, brille et flamboie et bénit,
Les constellations, ces hydres étoilées,
Les effluves du sombre et du profond, mêlées
A vos effusions, astres de diamant,
Et toute l’ombre avec tout le rayonnement !
L’infini tout entier d’extase se soulève.
Et, pendant ce temps-là, Satan, l’envieux, rêve.

Victor Hugo

La question est : Comment attrape-t-on une pomme 
Quand on aime les pommes 
 
Et comment manipule-t-on  
Les détritus ? La question est 
 
Comment attrape-t-on mentalement 
Quelque chose que l’on cherche 
 
À saisir et comment le marchand 
Attrape-t-il une fanfreluche qu’il cherche 
 
À vendre ? La question est 
Quand cessera-t-il d’y avoir une centaine 
 
De poètes prêts à prendre ce geste 
Pour un style 
 

 
George Oppen / 5 poèmes sur la poésie ( 1. Le geste )
Traduction : Yves di Manno
 

 
The question is: how does one hold an apple 
Who likes apples 
 
And how does one handle 
Filth? The question is 
 
How does one hold something 
In the mind which he intends 
 
To grasp and how does the salesman 
Hold a bauble he intends 
 
To sell? The question is 
When will there not be a hundred 
 
Poets who mistake that gesture 
For a style. 
 
 

Traverse le poème de ton poème,
Oublie les nombres et les blasons,
Défait les mots de flammes et de reflets.

Ne réponds qu’au silence
Par un autre silence
En un chemin d’éloignement,
Ne conservant entre tes mains
Que ce très peu de terre,
De mousse et de rosée
Parmi la brume.

Épouse le paysage
De tes non lieux
Successivement donnés,
Marchant selon l’absence
Et la buée du monde errant
Qui te ressemble.

Te suis et te précède
Le fin présage de la rivière
Cernée de rochers nus
Aux jeux de neige.

Un arbre seul
En haut du vide
Attend que tu rejoignes
Sa ligne d’ascension.

Salah Stétié

Goût du silence, tel qu’il est imposé dans un monastère ? – Mais ce silence-là dit bien de quoi il parle, rebattu de prières, enveloppé de chants…

Ailleurs le silence qui inquiète : hargne ou mépris ? Silence de la mort ? 

Mais au-delà de la menace, une paix, la paix demeure, avidement appelée par la terre et le monde. Qui sait si elle ne va pas naître bientôt ? Juste quelques jours… Juste parce qu’elle est inconnue…Comme la joie universelle, comme le bonheur est total…

Marie Claire Bancquart

Le vent t’offre un lit de brume
et une barque pour franchir le fleuve
l’enfance de l’autre côté
danse dans sa robe de neige
et dresse une table pour toi
l’invitée des abeilles
tu rejoins le passé
dans le marc séché
d’un bol de faïence ébréchė

Cécile Ouhmani / Passeurs de rives

Les règles se brisent comme un thermomètre
Le mercure se répand sur les systèmes tracés
Nous sommes dehors dans un pays qui n’a pas de langue
Pas de lois, nous chassons le corbeau et le roitelet
Par des gorges inexplorées depuis l’aube
Quoi que nous fassions ensemble est pure invention
Les cartes qu’ils nous ont données sont dépassées
Depuis tant d’années…Nous roulons dans le désert
en s’interrogeant si l’eau suffira
Les hallucinations se révèlent de simples villages
La musique de la radio parvient claire —
Ni Rosenkavalier ni Götterdämmerung
Mais une voix de femmes chantant de vieilles chansons
Avec des mots nouveaux, une basse discrète, une flûte
Pincée et jouée des doigts de femmes en dehors de la loi

Adrienne Rich / 21 poèmes d’amour ( XIII )
Traduction perfectible : Emmanuelle Cordoliani

The rules break like a thermometer,
Quicksilver spills across the charted systems,
We’re out in a country that has no language
No laws, we’re chasing the raven and the wren
Through gorges unexplored since dawn
Whatever we do together is pure invention
The maps they gave us were out of date
By years…we’re driving through the desert
wondering if the water will hold out
the hallucinations turn to simple villages
the music on the radio comes clear—
neither Rosenkavalier nor Götterdämmerung
but a woman’s voice singing old songs
with new words, with a quiet bass, a flute
plucked and fingered by women outside the law

Une femme sombre, la tête penchée, écoute quelque chose
— une voix de femme, une voix d’homme ou
l’appel de l’autoroute, nuit après nuit, du métal fi le le long de la côte, vers le sud,
au-delà des eucalyptus, des cyprès, les empires agro-alimentaires,
LE SALADIER DU MONDE, le brrr des petits avions
qui vaporisent les fraises, chaque baie cueillie par une main
en étroite communion, du sang de fraise sur le poignet,
du malathion dans la gorge, une communion

Adrienne Rich /
Traduction : Chantal Bizzini


Trois objets ratés complètement ratés
à plat sur cette table
morceaux d’images encombrées de texte
l’artiste libre est un Amateur professionnel
un poème n’existe jamais seul
« Boudin aux pommes » au menu du jour
en nécessite bien plus qu’une seule
élément de base point de départ
une Compote
ici nous avons fixé
notre résidence pour l’hiver.
 
Liliane Giraudon / La Poétesse ( 23 )

Les carrières du ciel d’hiver s’éboulent et les nuages descendent sur la terre pour se fixer aux branches nues et laissent le vide bleu s’installer à leur place. Ici des nuages blancs et roses font un fruitier ; là des nuages lilas, mauves et couleur de chair, font un jardin d’agrément ; ici des nuages noirs font une forêt ; là des nuages de pur soleil font une bande d’ajoncs.
Je veux écrire l’éloge de quelques arbres :
Premièrement, du pêcher. — Il est pareil à un essaim d’abeilles qui seraient roses et aussi parfumées que leurs rayons. C’est pourquoi son fruit, velu comme l’abeille, a la couleur du miel.
Deuxièmement, du pommier. — Il est rond. Son fruit est rond et rose et blanc comme est blanche, rose et ronde la joue de ce petit enfant maraudeur qui saute le mur du verger.
Troisièmement, de l’amandier. — Les doigts de Dieu ont aplati l’amande et laissé sur l’écorce un peu d’encens et dans la coque un peu de lait caillé.
Quatrièmement, du poirier. — Il est comme un pèlerin vêtu d’une robe conique, appuyé sur un bâton noueux, et qui assiste à ce miracle que ses gourdes puisent leur eau fraîche dans le feu du soleil.
Cinquièmement, du prunier. — La peau de ses fruits est si fine, que lorsqu’on la détache, elle forme des lanières transparentes. Et la chair mise à vif est toute saignante de soleil.
Sixièmement, du cerisier. — Le cerisier est le corail de la mer céleste. Et un rameau chargé de cerises est plus lourd qu’on ne pourrait croire.
Septièmement, du néflier. — Ses fleurs sont des églantines blanches. La peau de son fruit rond, creusé au sommet en couronne, est lisse, rousse et parfois argentée comme la jeune branche de chêne ; la chair acide et douce, couleur de tan, contient plusieurs noyaux osseux. La nèfle ne se mange que décomposée, en décembre. On dirait d’une crème de feuilles mortes, et elle porte la bure parce qu’elle demeure solitaire dans le verger.
Huitièmement, du lilas. — L’azur s’enflamme au bout de ses branches et la jeune fille qui tient ces torches parfumées sur son cœur qu’elles dévorent pense que tout le ciel brûle aussi.
Neuvièmement, du marronnier d’Inde. — Ses mains d’ombre ridées entourent mille thyrses saumon ou blancs tachés de rose. Ses boules vertes puis brunes, hérissées comme des masses d’armes, tombent et s’ouvrent en laissant échapper d’une peau blanche et glissante les marrons rebondissants, vernis comme de vieux meubles.
Dixièmement, du citronnier. — Sa canne, veinée comme une noix muscade, s’élève d’une caisse verte et carrée. Feuilles et fleurs sont roides, et ces dernières si parfumées que l’on dirait de grains d’encens que le soleil liquéfie et qui s’égouttent dans l’allée. Le fruit, d’un jaune clair, si on le coupe transversalement, a la forme et la transparence d’une rosace d’église.
Onzièmement, de l’acacia-boule. — Sa forme est celle d’un grand bilboquet. Il n’indique que la présence d’une administration des ponts et chaussées. Il ne fleurit jamais. Planté au bord des routes, il se sent assimilé à une borne kilométrique.
Douzièmement, du peuplier. — Quand Sully, qui les fit planter au long des avenues de France, encourageait les travaux des campagnes, les fuseaux des fileuses aimaient les quenouilles des peupliers. Ensemble ils chantaient ou ronflaient. Ici le fil avait un nœud et là le feuillage un nid d’oiseau. Les fuseaux et les peupliers tombent sans que personne les relève.
Treizièmement, de l’ormeau. — C’est la fête du village. Sur la place quatre ménétriers font danser des couples. Une bouteille de limonade luit sur la table devant l’auberge. Les branches des ormeaux, qui sont tordues comme des éclairs, retiennent un tel amas de feuillage que l’on dirait des blocs de nuit en plein jour.
Quatorzièmement, du saule pleureur. — C’est une averse de verdure.
Quinzièmement, du bouleau. — Les feuilles triangulaires et très mobiles du bouleau font un bruit de pluie. Le tronc, qui pèle finement, a la blancheur de la chaux avec, çà et là, des cicatrices noires qui ressemblent à des yeux d’après des méthodes de dessin.
Seizièmement, du charme. — Il ne faut le considérer que taillé, creusé, dirigé. Les amoureux ne s’enfoncent pas dans ses couloirs, faits de petits cœurs plissés, sans une secrète angoisse. La jeune fille qui, avant d’y pénétrer, est pâle comme la moitié d’une cerise, est souvent, lorsqu’elle en sort, rouge comme l’autre moitié.
Dix-septièmement, du platane. — Son écorce, qui s’enlève par plaques, donne au tronc l’aspect d’un serpent moucheté. Ce tronc, à l’endroit où il se ramifie, représente souvent un torse humain dont la peau se plisse dans un effort. La feuille est trilobée, à pans aigus, parcheminée, large, plane, et les chatons forment des pompons de bourre tondue. Aux jours des fortes chaleurs le mendiant bénit l’avenue de platanes. Elle donne beaucoup d’ombre et promet quelque belle fontaine dont l’eau lumineuse jaillit gaîment. Une allée de platanes ne se rencontre guère que dans une ville bien entretenue.
Dix-huitièmement, du figuier. — La feuille trilobée, à pans arrondis, d’un vert profond, donne aux doigts l’impression d’une joue rasée. Et, détachée de la branche très flexible dont elle couronne l’extrémité de ses frais bouquets, elle laisse perler un âcre lait. La figue mûre est, à l’extérieur, verte ou vineuse selon l’espèce ; à l’intérieur, plus ou moins couleur de chair et de miel. Elle a l’air d’un petit animal obèse dont la tête et les pattes se seraient atrophiées jusqu’à disparaître.
Dix-neuvièmement, du noisetier. — Il y a des nids d’oiseaux, des nids de fleurs et des nids de fruits. On surprend les nids de noisettes au bord des eaux, sur quelque branche flexible, et soudées entre elles par la base de leurs collerettes vertes et acides. Dépouillée de sa collerette, la coque de bois clair de la noisette a la forme et la grosseur d’un œuf de petit oiseau.

Francis Jammes / Notes sur quelques arbres

Quitter la solitude pour la foule, les chemins verts et déserts pour les rues encombrées et criardes où circule pour toute brise un courant d’haleine chaude et empestée ; passer du quiétisme à la vie turbulente, et des vagues mystères de la nature à l’âpre réalité sociale, a toujours été pour moi un échange terrible, un retour vers le mal et le malheur. À mesure que je vais et que j’avance dans le discernement du vrai et du faux dans la société, mon inclination à vivre, non pas en sauvage ni en misanthrope, mais en homme de solitude sur les limites de la société, sur les lisières du monde, s’est renforcée et étendue.

Maurice de Guérin / Le cahier vert ( extrait )

Écrire un poème sur rien,
où toutes les transparences peuvent flotter,
ce qui n’a jamais connu la condamnation de l’être,
ce qui l’a abandonné déjà,
ce qui est sur le point de commencer
et ne commencera peut-être jamais.

Et l’écrire avec rien ou presque rien,
avec l’ombre des mots,
les espaces oubliés,
un rythme qui se détache à peine du silence,
et un silence marqué dans un point
de l’autre côté de la vie.

Un poème sur rien et avec rien.
Peut-être que tous les poèmes
passés, futurs ou impossibles
pourraient tenir en lui,
au moins un instant chacun
comme s’ils se reposaient dans sa forme,
dans sa forme ou son rien.

Roberto Juarroz / Quatorzième poésie verticale
Traduction : Roger Munier

maggie milly molly may pour faire un tour
sont descendues à la plage (jouer un jour)

et maggie a trouvé un coquillage qui chantait
si gentiment qu’elle en a perdu le souvenir de ses emmerdements, et

milly a fait amie-amie avec l’étoile sur l’estran
les rayons en formaient cinq doigts nonchalants;

et molly fut poursuivie par un horrible bidule
qui courait à côté tout en soufflant des bulles: et

may est rentrée chez elle avec une lisse pierre à meule
petite comme un monde et grande comme elle toute seule.

Pour cecicelapeuimporte qu’on va perdre (toioumoi)
ce qu’on trouve dans la mer c’est toujours moioutoi

e.e.cummings / maggie et milly et molly et may
Traduction inédite : Auxeméry

maggie and milly and molly and may
went down to the beach (to play one day)

and maggie discovered a shell that sang
so sweetly she couldn’t remember her troubles,and

milly befriended a stranded star
whose rays five languid fingers were;

and molly was chased by a horrible thing
which raced sideways while blowing bubbles:and

may came home with a smooth round stone
as small as a world and as large as alone.

For whatever we lose(like a you or a me)
it’s always ourselves we find in the sea

Parcourir l’Arbre
Se lier aux jardins
Se mêler aux forêts
Plonger au fond des terres
Pour renaître de l’argile

Peu à peu

S’affranchir des sols et des racines

Gravir lentement le fût

Envahir la charpente

Se greffer aux branchages

Puis dans un éclat de feuilles
Embrasser l’espace
Résister aux orages
Déchiffrer les soleils
Affronter jour et nuit

Evoquer ensuite
Au cœur d’une métropole
Un arbre un seul
Enclos dans l’asphalte Éloigné des jardins
Orphelin des forêts

Un arbre

Au tronc rêche

Aux branches taries

Aux feuilles longuement éteintes

S’unir à cette soif
Rejoindre cette retraite
Ecouter ces appels

Sentir sous l’écorce
Captives mais invincibles
La montée des sèves
La pression des bourgeons
Semblables aux rêves tenaces
Qui fortifient nos vies

Cheminer d’arbre en arbre
Explorant l’éphémère
Aller d’arbre en arbre
Dépistant la durée.

Andrée Chédid / Destination : arbre

je bois à l’âme inconsolable de la poésie au monde
énorme au petit jour aux fleuves impassibles je bois
à ton nom sur ma peau comme autre peau je sédimente
            je bois à l’avènement à la traque buvard posé
sur les yeux des mots douce lèvre tannée des présences
je bois à la confiance qui enfante le jour aux nuits
aux axiomes aux violettes je bois      aux tristes sires
et aux joyeux lurons aux parents aux amis à tous ceux
qui sont morts qui viendront aux petits tout
petits et plus petits encore je bois tout au fond du
gosier digues ouvertes à l’émotion au flot qui vient 
            je bois  seul à seul et à ma confrérie celle des
indigents des teigneux des hagards celle des innocents
que la simple rencontre en sa lumière bouleverse
tous les visages que je n’ai pas croisés et qui me
manquent le dehors est mon dedans            le dehors
m’habite et me comprends comme la plaine reçoit la
pluies je buvarde seul l’autre me réconcilie quand
j’aurai levé un à un tous les voiles tous les manteaux
superposé qui m »ont sauvé du froid que la question
sans réponse possible enfin me baignera que j’aurai
rendu ce qu’à d’autres je dois           muscles et sang
vérités et tanières lumières et enfants jusqu’à la trace 
tout que je serai rendu à mon expression la plus
simple un point un rien un espace peut-être
l’espace d’un instant              serai-je encore           serai-je
enfin qui je serai »

Monique Domergue /  ce qu’à d’autres ( extrait )

Seul
Pour retrouver le juste mot
Il faut passer où nul ne passe
Jours sans recours
Nuits sans sursis
Aubes sans réponse

Paul Valet

Nous sommes habitués aux machines, aux cultures et à faire des listes de plantes, et peut-être nous ignorons que certains incidents ne rentrent pas dans nos listes parce que nous ne savons plus estimer la finesse des apparences.  

André Dhôtel / Je ne suis pas d’ici ( extrait )

L’automne mange sa feuille dans ma main : 
                              nous sommes amis.
Des noix que nous cassons nous retirons
le temps et nous lui apprenons à marcher :
le temps s’en retourne aux coquilles.

Au miroir c’est dimanche,
en rêve c’est qu’on dort,
la bouche parle vrai.

Mon œil s’en va là-haut au ventre de ma bien
                                                                      aimée :
nous nous regardons,
nous nous disons des choses sombres.
nous nous aimons comme pavot et mémoire,
nous dormons comme le vin dans les coquil-
                                                                        lages,
comme la mer dans le rai sanglant de la lune.

Nous nous tenons là, étreints dans la croisée,
          ils nous regardent depuis la rue :
il est temps que l’on sache !

Il est temps que la pierre veuille fleurir,
qu’un cœur palpite pour l’inquiétude.
Il est temps qu’il soit temps.
Il est temps.

Paul Celan / Corona
 Traduction : Valérie Briet

Aus der Hand frisst der Herbst mit sein Blatt :
                                                wir sind Freunde.
Wir schälen die Zeit aus den Nüssen und
                                                lehren sie gehn :
die Zeit kehrt zurück in die Schale.

Im Spiegel ist Sontag,
im Traum wird geschlafen,
der Mund redet wahr.

Mein Aug steigt hinab zum Geschlecht der
                                                           Geliebten :
wir sehen uns an, 
wir sagen uns Dunkles,
wir lieben einander wie Mohn und Gedächtnis,
wie schlafen wie Wein in den Muscheln,
wie das Meer in Blutstrahl des Mondes.

Wir stehen umschlungen im Fenster, sie sehen 
                                            uns zu von der Straße :
es ist Zeit, dass man weiß !

Es ist Zeit, dass der Stein sich zu blühen bequemt,
dass der Unrast ein Herz schlägt.
Es ist Zeit, dass es Zeit wird.

Es ist Zeit.

Et chaque soir à la tombée du jour tu descends au sous-sol, et là, dans un renfoncement sous l’escalier, tu allumes trois lanternes de métal posées sur la pierre, elles disent les départs les relais dans la nuit, leurs flammes tremblent derrière les petites vitres et découpent les silhouettes des trois malles debout sur les dalles, l’une haute et massive du temps des longues traversées en paquebot, et sur chacune de lointaines traces d’étiquettes et trois initiales en noir, et à côté, une petite valise vert pâle en fibre vulcanisée les coins en métal en métal terni un peu cabossés, et devant, deux chaises en paille, comme pour attendre veiller et à voix basse tu dis « elles étaient là quand on est arrivés elles appartenaient à un grand musicien ainsi de notre vie elles sont l’âme de la maison. » -


Mireille Gansel

J’ai dû laisser l’enfant dormir
quelque part
l’éloigner du soleil
le poser sur un limon très doux
qu’il tête en paix
mon absence

Dans les douves
dorment les renards tendres

Au dortoir, une femme crie
qu’elle veut les voir

Chaque jour elle caresse le vieux balai des pissotières
elle rêve
moi pas

Les renards sont doux
loin du bruit des hommes

Paola Pigani / L’Hiver n’aura pas ma peau ( extrait )

China était prodige de chanson
Quand de China on vit le visage élever son aura,
en gloire appréciée, China
n’était déjà plus assise ici, mais lointaine
se tournant pour dire en un adieu paisible
les dernières phrases de la nuit :
celles de trouvères, conteurs et chenapans
demoiselles et  monstres, elle se montrait
capable de réciter :
modeste coupoles, déjà maison de l’esprit,
d’un espoir que la ville de Castille
n’entendait plus.
 
*
 
 Elle mourut, trahit, éclata, se défit, disparut
on ne put jamais savoir, mais cela fit comprendre
que China était prodige en chanson
ravissante créature dans la clarté,
un fleuve de sereine vertu –
joie du corps nourriture de l’esprit – ange
à la caresse des enfants sauvés dans la rivière
au cours de son existence,
froment pain de vertus jamais écloses, 
conscience du monde, son récit.

Maria Pia Quintavalla
Traduction : Viviane Ciampi

China era prodigio di canzone
 
Quando di China si vedette il volto salire in aura,
in benvoluta gloria, China
già più non era là seduta, ma distante
volgersi e dire in addio serena
le ultime care frasi della notte :
quelle che di cantari, gesta e sacripanti
donzelle e mostri, essa mostrava
sé capace a recitare :
modeste cupole, già case per la mente,
di una speranza che la villa di Castiglia
più non udiva.
 
*
 
Morì. Tradì, scoppiò, dissolse sé, disparve
 
non fu mai dato di sapere, ma servì a capire
che China era prodigio di canzon
meravigliosa creatura in luogo chiaro,
corso di virtù serena –
gioia nel corpo cibo della mente – angelo
al tocco dei bambini salvi nel fiume
corso della sua esistenza,
frumento pane di virtù mai sorte,  
sentimento del mondo, sua dizione.
 

 
 
 
Et cetera desunt – et ce qui reste manque ce – [les choses]
disent les dictionnaires
mais davantage encore les êtres
disparus
en singulière disparition
à tout jamais
– beaucoup au premier tiers de juillet – l’été –
par un soleil éclatant

Bernard Chambaz

L’île a des lis
Et des lilas
Pour les délices il y a des lits là.
Pas de soucis,
Cent liserons
Viens tes soucis vite s’enliseront.
Un cycle amène
Cycle centaure,
Sous les lilas où j’oublie tes cent torts,
Un cyclamen
Des centaurées
Et des pensées pour le temps dépensé.
L’île à délices
A des lilas,
Avec des lis j’ai porté ton lit là.

Louise Vilmorin

La femme sans paroles appelle un verbe
à la consistance de fer et de plomb
pour ressusciter la fulgurance de l’épée
l’art des rosaces
Un verbe tendre et fragile
comme l’envers des paupières
où renaisse l’enfance du monde

Dans l’orage du silence
comme dans la jungle des bruits
les jardins s’abolissent
les forêts brûlent
les semences se perdent

Claire Malroux

Ce pain n’a aucun goût, on dirait de l’ouate, 
ce café est mauvais, mais qu’est-ce qui se passe ? 
pourquoi donc ce matin tout me paraît infect ? 
serait-ce pour n’avoir pas été à la messe ?

C’est vrai que jadis tous les matins de dimanche,
on allait à la messe même si la blanche
neige glacée couvrait le gravier de la route,
et on allait à pied à cause qu’alors toute

la gent humaine était dépourvue de voiture, 
l’on marchait résolument sur la terre dure 
et l’on était à jeun, c’était obligatoire 
si l’on voulait recevoir l’hostie du ciboire.

Ça papotait beaucoup, l’on se disait bonjour 
avant d’entrer dans la chapelle des maristes 
où l’on s’entassait aux effluves méfitiques du peuple 
qui puait de toutes ses vêtures.

Et pendant qu’on chantait le Kyrie eleyson
on voyait arriver encor quelques personnes
qui s’étaient attardées et dérangeaient beaucoup
le père Billmeyer harnaché jusqu’au cou. 

Quant au père Flamengh, un gros Luxembourgeois,
assis à l’harmonium il agitait ses doigts,
il pédalait et suait pour produire l’air
et que le grégorien remplisse l’univers.

Parfois quelqu’un tombait évanoui alors 
l’on ouvrait un carreau pour que l’air du dehors 
vienne un peu oxigéner l’atmosphère épaisse 
pendant que lentement pieuse la grand-messe

avançait, avançait jusqu’à la communion 
où l’on se bousculait mais pas en rangs d’oignons : 
c’est par de longs détroits qu’il nous fallait atteindre 
le banc pour recevoir l’hostië sacro-sainte.

Enfin l’on arrivait à L’Ite missa est,
le prêtre bénissait la foule, alors c’était
une autre cohue pour sortir de la chapelle
où le peuple en coulant de partout s’interpelle :

on s’arrête, on se parle et ça n’en finit pas 
de fort s’entrechoquer et de marquer le pas, 
et pourtant l’on eût dit que toute cette foule 
jouissait d’avoir été prise par la houle

formidable qui a rompu pour ce dimanche 
le cours inexorable de son existence. 


William Cliff / La messe du dimanche

En attendant quelqu’un ou quelque chose
Nous étions assis, deux poètes, devant le théâtre, sur les marches de l’escalier,
Nous causions et fumions.

Nous causions et regardions
Les voitures, traversant la place devant le théâtre ;
Nous regardions aussi les bâtiments :
La maison, l’ école musicale et la banque.

Nous suivions du regard les pigeons, qui
De temps en temps s’ envolaient de la place,
S’ envolaient et se dispersaient.

Nous causions et regardions
La haute muraille d’ un vieux palais,
Très mystérieuse et si patiente
Dans toute cette ville, petite et jolie.
Nous étions assis, deux poètes, devant le théatre, sur les marches de l’ escalier
Non loin de nous, à gauche,
Un chien de couleur et de race inconnue
Dormait.

Temour Chkhetiani / Une image d’un jour
Traduction : Ketevan Kokozashvili

Parfois on regarde
personne
on regarde dans
le vide
le vide nous
regarde
et
soudainement
un camion de
Hector Larivée
traverse notre
regard.

Patrice Desbiens

Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.
Avant cela, nous marchions ensemble dans la forêt ;
Nous regardions, écoutions tout avec joie.
Regardions les arbres et les fleurs,
écoutions le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles,
nous étions si heureux de l’air frais, de l’eau claire et  l’un de l’autre…
Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.
La pluie nous a suivis pas à pas et nous a  mouillés,
Mais elle est restée à la porte
Et n’est pas entrée
Avec nous
Où notre rire battait
Contre les murs.
Puis nous nous essuyions
les cheveux, les yeux, les visages avec une seule serviettes.
Il  pleuvait encore et la pluie faisait du bruit sur le toit de notre cabane
Et  claquait à la porte.
Après cela, la nuit tombait mais nous pouvions toujours nous voir l’un  l’autre…  
Mais enfin  en pleine  obscurité
Tes épaules, tes seins, tes hanches éclairaient les ténèbres.
Il faisait frais, mais tes bras étaient chauds
Et tes lèvres étaient brûlantes,
Et dans la cabane le lit  étroit en bois
Était large et doux…
Peu à peu, la pluie s’est tue.
La pluie nous a quittés et s’ en est allée.
Et  nous nous écoutions nous respirer dans ce silence.
Et  nous sentions battre nos cœurs 
Et ensuite, peu à peu, il a commencé à  s’éclaircir,
A travers une petite fenêtre de notre cabane, la lune baissa les yeux
Et chuchotant elle a partagé avec nous ce secret :
“-Il n’y a rien de mieux ni de plus important
Sur la terre”…
Maintenant nous nous réveillons dans des villes différentes,
Eloignées  par des centaines de kilomètres,
Dans deux villes différentes.
.
Nous nous  réveillons au même moment, mais seuls :
Nous ouvrons les yeux sans joie.
Nous levons nos têtes d’un oreiller sans joie,
nous nous levons sans joie.
Et nous nous habillons.
Dans le même temps mais loin l’un de l’autre
Nous ouvrons nos fenêtres dans des villes différentes.
C’est une journée ensoleillée dans les deux.
Nous regardons par la fenêtre
Et voyons de différentes images
Dans deux villes éloignées  par des centaines de kilomètres,
Nous voyons  différentes choses,
Mais nous  pensons à la même chose,
Nous nous sentons les mêmes,
Et nous nous rappelons les mêmes choses :
Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.

Temour Chkhetiani / La cabane
Traduction : Ketevan Kokozashvili

 

Il y a de la neige
partout ce matin

C’est comme être
dans une
enveloppe

Ça fait du bruit
quand on
respire

Patrice Desbiens

Quand je serai mort
fourrez mon corps
dans un sac de paille,
je vous prie.

Je n’ai jamais aimé le froid
et ne l’apprécierai pas plus
quand je ne serai plus.

Ah mais quel bonheur
quand se réveillent
les fleurs de colza !

Seigetsu
Traduction : Makoto Kemmoku & Patrick Blanche.

Je veux courir en Bièvre et je boucle mes guêtres
Mais, quand je poursuivrai l’ase ou la perdrix grise,
Viendrez-vous pas ici chasser la Peine, assise
Au seuil empoussiéré de la maison sans maîtres ?

Je vous réserverai – vous connaissez les aîtres –
Cette chambre carrée où vous plaît une frise
Multipliant la nymphe hostile à l’entreprise
– Où le rosier grimpant a cerné la fenêtre.

Vous aurez le miroir qui sait votre visage
Depuis longtemps déjà, le lit, le paysage
Et le jardin noyé, ce soir, de brume basse.

Vous aurez le verger, les raisins de septembre.
Et la maison, le parc, la cueilleuse, la chambre
Enchanteront mon rêve aux loisirs de la chasse.

Jean Pellerin / Sonnet


Un poulain blanc
sort du brouillard
et disparait
dans le brouillard

Abbas Kiarostami

mon dos : tasse de thé en / porcelaine / dans des mains tremblantes 

Jacques Roubaud / tridents  ( 1 sur 4000 )

Je voudrais me glisser dans une forêt où les plantes se refermeraient et s’étreindraient derrière nous, forêt nombre de fois centenaire, mais elle reste à semer. C’est un chagrin d’avoir, dans sa courte vie, passé à côté du feu avec des mains de pêcheur d’éponges. “Deux étincelles, tes aïeules” raille l’alto du temps, sans compassion.

René Char / Lettera amorosa

Allô allô vous m’entendez ? Allô
j’appelle de loin. On ne m’entend pas
comment, la distance est déchargée ?
Vous parlez depuis un espace mobile ?
Taper le zéro ? Encore ?
Maintenant vous m’entendez ?
Oui pouvez-vous me passer s’il vous plaît ma mère ?
Quel numéro j’ai appelé ? Le ciel
c’est lui qu’on m’a passé. Elle n’est pas là ?
Je peux lui hurler un message ?
J’ai besoin d’elle absolument dites-lui
j’ai rêvé qu’elle mourait et moi
tout enfant m’étant fait pipi dessus plaintive
la peur trempée jusqu’en haut
qui ne sèche toujours pas.

Qu’elle vienne la changer

Si elle ne peut pas, dites-lui encore
qu’a mûri son ancienne menace
comme quoi le vieux me mangera si
je ne termine pas ma soupe.

Elle a mûri je suis devenue repas de la vieillesse.
Non dans un petit restaurant du rêve.
Dans une gargote ouverte
par le miroir.

Kiki Dimoula / Je t’ai laissé un message

Je me suis toujours demandé
Pourquoi nous aimons supporter
Plus que tout autre bruit
Le bruit que font les arbres, sans répit,
Si près de nos demeures.
Nous les souffrons heure après heure
Et nous en perdons notre sens
Du mouvement et de la permanence
Des joies ; nous écoutons et nous semblons autre part.
Ils parlent de départ
Et ne partent jamais,
Ils parlent, bien qu’ils sachent,
Devenus vieux et sages,
Qu’ils sont là à jamais.
Mes pieds se cramponnent au sol
Et ma tête oscille sur mes épaules,
Quelques fois, quand, de la fenêtre ou de la porte,
Je vois les arbres osciller.
Je partirai pour quelque part,
Je ferai témérairement ce choix
Un jour où ils seront en voix
Et s’agiteront au point d’effrayer
Et de faire se sauver
Les grands nuages blancs.
Je parlerai moins qu’eux,
Mais moi je partirai.
 
 
Robert Frost / Le bruit des arbres / The Sound of trees
Traduction : Roger Asselineau

I wonder about the trees.
Why do we wish to bear
Forever the noise of these
More than another noise
So close to our dwelling place?
We suffer them by the day
Till we lose all measure of pace,
And fixity in our joys,
And acquire a listening air.
They are that that talks of going
But never gets away;
And that talks no less for knowing,
As it grows wiser and older,
That now it means to stay.
My feet tug at the floor
And my head sways to my shoulder
Sometimes when I watch trees sway,
From the window or the door.
I shall set forth for somewhere,
I shall make the reckless choice
Some day when they are in voice
And tossing so as to scare
The white clouds over them on.
I shall have less to say,
But I shall be gone.

te Mangaroa
est le grand requin
connu sous le nom de Voie lactée

Patiki est le flet1
une autre constellation d’étoiles
je suis stupéfait d’admiration et de joie

quand je vois ces merveilles
car voilà des millions d’années
que le grand requin nage
à travers la galaxie

alors que Patiki le flet
attend à jamais dans les estuaires à marée basse
de la nuit

Apirana Taylor / Stupéfaction
Traduction : Manuel van Thienen et Sonia Protti

1. flet : poisson plat en forme de losange de la famille des pleuronectidés.

Une rien du tout, une pas grand-chose
cette miette d’éternité
cette seconde où nos mains se rejoignent
chaque soir pour souhaiter bonsoir…

Même si nous, nous ne savons pas vraiment
ce qu’éternité voudrait dire sur la Terre
puisque vieille en millions d’années
elle en mettra autant pour ne plus être à la fin.

La seconde au moins
nous y croyons
nous la tenons
entre nos deux mains
chaque soir.

Marie-Claire Bancquart

Je peux entendre les bribes nuageuses du contralto d’Angelica, légèrement brisé par le temps, mais finalement la voix est plus claire que prévu, on peut reconnaître le fameux vibrato qui fit d’elle une référence pour la Callas — dont elle avait le même corps mince, silhouette audacieuse de prima donna, à l’époque des chanteuses baleines

Lors d’une cession spirite je m’adresse à Angelica :
— Angelica qui es-tu ?
— Peux-tu réécrire mon histoire et la placer dans un autre contexte, à une autre époque ou est-ce déjà foutu ?
— Je ne suis pas ta doublure, je ne serai jamais ta doublure

je suis ton miroir je serai toujours ton miroir…
et ainsi de suite, dans l’entonnoir strident qui sert de sortie au phonographe


Sandra Moussempès / Fréquence Pandolfini



« Il n’y aura bientôt plus le moindre oiseau. »
dit le vieil homme assis sur le banc
qui domine l’estuaire où une dizaine de courlis
ravaudent en rond un ourlet effiloché de soie bleue.
Ç’avait été un jour si calme, si tranquille.
Peut-être est-il mon visiteur mythique
venu porteur de terribles et sombres nouvelles.
Je suis à son côté. Ce qu’il a pu lire
le tourmente déjà, il en a l’encre
au bout des doigts. Nous parlons des heures
jusqu’à la marée gris argent du soir qui vient
glisser à nos pieds. Je rêve cette nuit
du dernier vol de courlis sur l’estuaire,
de traînées d’encre se diluant dans l’eau.
Je m’éveille, inspecte le pays de mes mains,
les voyant comme ferait un oiseau de mer ou un drone,
si faibles, si petites, si lointaines.

Pat Bonan / Estuaire /Estuary
Traduction : Emmanuel Malherbet

‘Soon there will be no birds left at all,’
says the elderly man on the bench
overlooking the estuary where a dozen curlews
bend to stitch the frayed edge of blue silk.
It has been so calm, so still a day.
Maybe he is my myth visitor,
come to impart some unwanted darker news.
I sat beside him. Whatever he has read
is already haunting him, the ink
on his fingertips. We talk for hours,
until, silver-grey, the evening tide slips in
around our feet. Tonight I dream
of the last curlew flying across the estuary,
of ink stains unfolding slowly through the water.
I wake to inspect the landscape of my hands,
seeing them, as might a seabird or a drone,
so powerless, so small, so far away.


On marche dans la fêlure intime du monde
Ces soubresauts nés de la douleur primitive

Quelle est la voix qui le dira ? Quel sera
ce corps qui saura mener jusqu’à son terme la

Valse triste ? Une voix s’élève à l’intérieur
De nous-même – voix chère –exprimant ce qui s’

Apparente à l’expression de la plainte première
Je suis cet homme-là qui, tant et tant, crut aux ver-

Tiges et qui, désormais, dans la déchirure du lan –
gage se tient, regard clair, miné toutefois, blessé

Dans la fêlure du monde où les plaies suintent

Franck Venaille / La descente de l’Escaut ( extrait )

Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change,
Le Poëte suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !

Eux, comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne
 
Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.

Stéphane Mallarmé / Le tombeau d’Edgar Poe

Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. – Ô Rumeurs et Visions !
Départ dans l’affection et le bruit neufs !

Arthur Rimbaud

Chacun lève les yeux vers le grand livre de pierre,
livre de verre en ses vitraux.
Recueil vertical,
poème dressé au-dessus du langage ordinaire,
que je tente de traduire.
 
˗ Poète, comme Maître d’œuvre, est un haut-métier
qui ne va pas sans le devoir d’être Homme,
ne s’accommode pas d’une existence banale.
La responsabilité des mots nous incombe ˗

Chantal Dupuy-Dunier / Cathédrale ogivale

Tu m’as jeté un citron, si amer,
d’une main si chaleureuse et pure,
que j’ai pu en goûter toute l’amertume,
à travers son corps intact.

Avec ce coup jaune, mon sang
est passé d’une douce léthargie à une fièvre
anxieuse et a ressenti la morsure
d’une pointe de sein long et dur.

Mais en te regardant toi et ce sourire
né d’un événement fait de citron,
si contraire à mon humeur vorace,

mon sang s’est endormi dans la chemise,
et ma poitrine poreuse et dorée s’est fait
une peine éblouissante et pointue.

Miguel Hernández
Traduction : Alejandro Rojas Urrego et Jean-Louis Giovannoni

Me tiraste un limón, y tan amargo,
con una mano cálida, y tan pura,
que no menoscabó su arquitectura
y probé su amargura, sin embargo.

Con el golpe amarillo, de un letargo
dulce pasó a una ansiosa calentura
mi sangre, que sintió la mordedura
de una punta de seno duro y largo.

Pero al mirarte y verte la sonrisa
que te produjo el limonado hecho,
a mi voraz malicia tan ajena,

se me durmió la sangre en la camisa,
y se volvió el poroso y áureo pecho
una picuda y deslumbrante pena.

Je suis dans une lenteur si lente que je me dis que ce n’est 
plus une lenteur, c’est une lenteur au-dessous de la len-
teur, et cela affecte la mécanique des gestes autant que la 
connexion des neurones, et je pense même, et c’est cela 
qui est si alarmant, que cela affecte aussi les molécules infi-
niment fines de l’âme, molécules si fines qu’elles sont, en 
fait, presque immatérielles, mais pour être presque imma
térielles, elles n’en sont pas moins en mouvement, le climat 
de l’âme, en fait, est régi par le mouvement des molécules 
de l’âme, mouvement certes presque imperceptible mais 
permanent & crucial, l’âme par le mouvement de ses molé-
cules génère le très complexe et composite sentiment de 
l’existence, dans lequel oscillent sans cesse les ingrédients 
fondamentaux que sont la joie et la tristesse, or, quand la 
tristesse prend trop de place et même risque de prendre 
toute la place, les molécules de l’âme risquent de s’immo-
biliser et de ne plus vibrer comme elles devraient le faire, 
et cela suscite une lenteur généralisée qui se propage aux 
neurones ainsi qu’aux gestes, quand tu essayes d’ouvrir 
les yeux, c’est si lent que tu continues à ne plus rien voir.

Lambert Schlechter / Je n’irai plus jamais à Feodossia, proseries ( Extrait : 
75 )

C’est l’heure du réveil… Soulève tes paupières… 
Au loin la luciole aiguise ses lumières, 
Et le blême asphodèle a des souffles d’amour. 
La nuit vient : hâte-toi, mon étrange compagne, 
Car la lune a verdi le bleu de la montagne, 
Car la nuit est à nous comme à d’autres le jour. 

Je n’entends, au milieu des forêts taciturnes, 
Que le bruit de ta robe et des ailes nocturnes, 
Et la fleur d’aconit, aux blancs mornes et froids, 
Exhale ses parfums et ses poisons intimes… 
Un arbre, traversé du souffle des abîmes, 
Tend vers nous ses rameaux, crochus comme des doigts. 

Le bleu nocturne coule et s’épand… À cette heure, 
La joie est plus ardente et l’angoisse est meilleure, 
Le souvenir est beau comme un palais détruit… 
Des feux follets courront le long de nos vertèbres, 
Car l’âme ressuscite au profond des ténèbres, 
Et l’on ne redevient soi-même que la nuit.

Renée Vivien / La Nuit est à nous

Le soir du grand bal, la bonne marraine,
Qui avait longtemps travaillé chez
Dior,
Fit de deux chiffons une robe à traîne
D’un goût infini, toute brodée d’or.
Mais, entre sa machine à laver la vaisselle
Et son frigidaire, en son antre blanc,
La pauvre
Cendrillon sanglotait de plus belle,
Dans sa belle robe, en se lamentant :
«
Mes sœurs préférées ont une voiture,
Elles sont parties en quatre-chevaux ;
Les taxis font grève; avec ma coiffure
Et ma robe d’or, irai-je en métro ? »
«
C’est bien, dit la fée, qu’à cela ne tienne;
On n’a pas toujours fée comme marraine ;
Trouve une citrouille et dix-neuf souris ;
Ta dix-neuf chevaux, marque américaine,
Sera bientôt là.
Maintenant, souris ! »
(Ravalant sa peine,
Cendrillon se fit un léger raccord,
Redevint jolie.)
Mais ce qui fut fort
Ce fut, étant donné les progrès de l’hygiène,
De trouver dix-neuf souris dans le
Seizième.
Il fallut aller jusqu’au quai aux
Fleurs.
Pour la citrouille aussi on eut quelques malheurs
Enfin on en trouva,
Dieu merci, en conserve.
Une fée marraine, il faut que ça serve
Un soir de bal à l’Opéra!
Pauvre
Cendrillon !
Pauvre petit rat,
Qui n’avait pas tout, malgré son toutou
Sa télévision, sa belle cuisine,
Et son barbecue (on prononce quiou),
Ce qu’on dit qu’il faut dans les magazines
Aux petites dames pour être elles-mêmes…
Tout ça pour trois sous.
(Soyez ingénieuse : faites tout vous-même!
Fouillez le grenier.
Vous en avez un ?
Ce bon vieux panier,
Deux coups de peinture
Le tour est joué :
C’est une commode.)
Bouche et yeux du jour, conforme à la mode,
Cendrillon partit, comblée, en voiture.
(On n’avait pas pu dénicher de rat :
Elle conduisait.)
Mais, vers l’Opéra,
Commença bientôt l’affreuse aventure.
C’est très beau d’aller à un bal paré,
D’avoir tout ce qu’on pouvait désirer,
Une robe à traîne
Une fée marraine
Des souliers dorés :
Il faut se garer.
La pauvre
Cendrillon jusqu’à minuit sonnant
L’heure prévue, hélas ! pour le prince charmant,
Prise au labyrinthe sournois des rues obscures;
Tourna et retourna sans quitter sa voiture.
Sens interdit; les clous; jours pairs et jours
impairs;
En pleurs, son fard coulant, cernée par des
patrouilles,
L’aube pointait, lorsqu’étouffant de gros sanglots,
Elle téléphona de
Richelieu-Drouot
A sa marraine : «
Rechangez-la-moi en citrouille ! »

Jean Anouilh

Pourquoi si rouge comme le cœur brillant de la mère
La mère rouge au cœur dans une maison rouge
Pourquoi veinules et artères d’arbres et de maisons
Dans le cœur des contes
Petit farceur violé par le sang des ogres.

Pourquoi posée sur des piliers de fissures et de temps
Avec la blessure et la faille
Et la cicatrice noircie dans le rouge
Pourquoi éclatée de terrasses et de vérandas 
Comme des sanglots qui laissent échapper un sang noir.

Pourquoi si rouge la maison du cœur et de l’enfance
Avec au centre son cercueil amarré
Et les morts entourés de linceul
Dans le froid humide des tombes.

Béatrice Bonhomme / Les Boxeurs de l’absurde ( extrait )

La poésie est-elle morte ? Les guerres, l’Age des Robots, l’effondrement de la civilisation
Tout cela dérange et fâche, il est vrai

– Mais seulement à la façon dont le pêcheur, après que la poule d’eau a pris son envol dans les éclaboussures,
Pendant une minute ou deux voit fuir le poisson qui remontait à la surface !

Hugh MacDiarmid / L’avenir de la poésie
Traduction. : Paol Keineg

On ne s’ennuie jamais avec sa peine, la porte grande ouverte sur le Styx intérieur. Regarder l’étang noir et y lancer des mots pour voir jusqu’où ils vont, ce qu’ils deviennent, ce qu’ils y font.
Nourrir l’eau avec des syllabes : zurück – zurück –zurück –
Des canards traversent l’écho.
Les nénuphars ont voilé le miroir.
Présence des oiseaux de dialogues et d’ailes. 
Saule solide en son miroir. 

(…)
Anne- Marie Soulier

Aussi, désormais, j’essaie de vivre au-delà (jenseits) des tampons verts, rouges, bleus et des “listes de convoi”, et je vais de temps à autre rendre visite aux mouettes, dont les évolutions dans les grands ciels nuageux suggèrent l’existence de lois, de lois éternelles d’un ordre différent de celles que nous produisons, nous autres hommes. Jopie – qui se sent malade comme un chien et “vidé” (erledigt) en ce moment – et sa petite “sœur d’armes”, Etty, sont restés cet après-midi un bon quart d’heure à contempler un de ces oiseaux noir et argent, à suivre son vol parmi les puissants nuages bleu sombre gorgés de pluie, et soudain nous avons eu le cœur moins lourd.

Etty Hillesum / Une vie bouleversée ( extrait )
Traduction : Philippe Noble

Deux femmes aussi ont connu la disparition du monde en leurs rétines lentement obscurcies.
Et l’on ne parle pas d’elles parce que leur beauté les désignait pour la mort ignominieuse que donne la harde bestiale des révoltés.

Renée Dunan / La Culotte en jersey de soi ( extrait )

Souviens-toi du ciel sous lequel tu es né,
connais l’histoire de chaque étoile
souviens-toi de la lune, sache qui elle est.
Je l’ai rencontrée une fois dans un bar à Yowa City.
Souviens-toi de la naissance du soleil à l’aube,
c’est le moment le plus fort.
Souviens-toi du crépuscule et de l’abandon de la nuit.
Souviens-toi de ta naissance, comment ta mère a lutté
pour te donner forme et souffle.
Tu es le témoignage de sa vie, de celle de sa mère,
et tu es elles toutes.
Souviens-toi de ton père. Il est aussi ta vie.
Souviens-toi de la terre, de qui tu es la peau
terre rouge, terre noire, terre jaune, terre blanche,
terre brune, nous sommes terre.
Souviens-toi des plantes, des arbres, des animaux
qui ont tous leurs tribus, leurs familles,
leurs histoires, eux aussi. Parle-leur,
écoute-les. Ils sont des poèmes vivants.
Souviens-toi du vent. Souviens-toi de sa voix.
Elle connaît l’origine de l’univers.
Une fois, j’ai entendu son chant Kiowa
pour la danse de la guerre à l’angle
de la Quatrième Rue et de la Rue Centrale.
Souviens-toi que tu es tous les hommes
et que tous les hommes sont toi.
Souviens-toi que tu es cet univers et que cet
univers est toi.
Souviens-toi que tout est mouvement, tout grandit,
tout est toi.
Souviens-toi que le langage vient de ceci.
Souviens-toi du langage qu’est la danse, la vie.
Souviens-toi.

Joy Harjo
Traduction : Manuel Van Thienen

Remember the sky you were born under,
know each of the star’s stories.
Remember the moon, know who she is.
Remember the sun’s birth at dawn, that is the
strongest point of time. Remember sundown
and the giving away to night.
Remember your birth, how your mother struggled
to give you form and breath. You are evidence of
her life, and her mother’s, and hers.
Remember your father. He is your life, also.
Remember the earth whose skin you are:
red earth, black earth, yellow earth, white earth
brown earth, we are earth.
Remember the plants, trees, animal life who all have their
tribes, their families, their histories, too. Talk to them,
listen to them. They are alive poems.
Remember the wind. Remember her voice. She knows the
origin of this universe.
Remember you are all people and all people
are you.
Remember you are this universe and this
universe is you.
Remember all is in motion, is growing, is you.
Remember language comes from this.
Remember the dance language is, that life is.
Remember.

Je veux une gouine comme Présidente. Je veux qu’elle ait le sida, je veux que le Premier ministre soit une tapette qui n’a pas la sécu, qu’il ait grandi quelque part où le sol est tellement plein de déchets toxiques qu’il n’a aucune chance d’échapper à la leucémie. Je veux une présidente de la République qui a avorté à 16 ans, une candidate qui ne soit pas la moindre des deux maux ; je veux une présidente de la République dont la dernière amante est morte du sida, dont l’image la hante à chaque fois qu’elle ferme les yeux, qui a pris son amante dans ses bras tout en sachant que les médecins la condamnent.

Je veux une présidente de la République qui vit sans clim, qui a fait la queue à l’hôpital, à la CAF et au Pôle Emploi, qui a été chômeuse, licenciée économique, harcelée sexuellement, tabassée à cause de son homosexualité, et expulsée. Je veux quelqu’une qui a passé la nuit au trou, chez qui on a fait brûler une croix et qui a survécu à un viol. Je veux qu’elle ait été amoureuse et blessée, qu’elle ait du respect pour le sexe, qu’elle ait fait des erreurs et en ait tiré des leçons.

Je veux que le président de la République soit une femme noire. Je veux qu’elle ait des dents pourries et un sacré caractère, qu’elle ait déjà goûté à à cette infâme bouffe d’hôpital, qu’elle soit trans, qu’elle se soit droguée et désintoxiquée. Je veux qu’elle ait pratiqué la désobéissance civile. Et je veux savoir pourquoi ce que je demande n’est pas possible; pourquoi on nous a fait gober qu’un président est toujours une marionnette: toujours un micheton et jamais une pute. Toujours un patron et jamais un travailleur. Toujours menteur, toujours voleur, et jamais puni.

Zoe Leonard ( 1992 )

Racontez, racontez, vous étiez seuls au funérailles, vous / Racontez, racontez… J’en sais plus que vous pourtant, moi qui sais le commencement / De mes yeux j’ai lu l’avis, le Conseil de la communauté / Lui-même a signé la sentence… Oui, on le lui a ordonné et il s’est exécuté — Six mille par jour ! Je sais le commencement… Vous, vous savez le dénouement. /Racontez, je ne sais que le commencement… Le commencement n’est pas tout, je veux / Savoir la fin, racontez… Vous êtes gênés par mes pleurs ?
Racontez-moi la fin, vous, racontez, moi je saurai écouter et pleurer en silence / Racontez, je suis un roc que l’on frappe et qui ruisselle, l’eau s’égoutte de ma pierre
Racontez, racontez !Sinon c’est moi qui vais parler… Oui, moi seul raconterai / Et moi seul pleurerai… Pleurez, mes yeux, pleurez sur ce que vous avez vu / Ô cercueils, muets cercueils, vous auriez tant à révéler sur cette fi de partie / Mais savez-vous comment, de six mille Juifs par jour, on est passé à dix ?Avant-hier, vous en avez déporté six mille ! Six mille Juifs en tout et pour tout / Emmenés et conduits à la mort, tous… Pourquoi hier un tel changement ? / Dix mille ! Dix mille tout rond ! Et qu’il ne manque pas un cheveux surtout ! / Et dès le lendemain, après les premiers six mille, écoutez, un tel bond en avant !/ Comme des bêtes sauvages on a fait irruption à la Communauté / Chez le doyen des juifs, Czerniakow, le président du Conseil juif, on lui a annoncé : Ce n’est plus six que nous voulons ! Six mille Juifs, ce n’est pas assez / Nous en voulons dix !Dix! Dix !Voilà ce qu’on lui a dit, tout net et tout cru. / Et qu’aujourd’hui même soit placardé pour tous les Juifs cet avis : Dix mille, dès demain on ramassera dix mille des vôtres ! Sur ce, on est parti / Les président, blême retombe au fond de son fauteuil, devant la table au tapis vert… Tu souscris ? Tu vas signer pour dix ? En quoi dix sont plus que six ?
Czerniakow ? Ingénieur Czerniakow ? Adam ? Écoute, tu entends ? / Dix mille ? C’est bien plus oui… Écoute, écoute, Adam… / Quoi ? Quelle idée te prend ? / Tu y songes vraiment ? Hein ? C’est ta secrétaire… Elle ne sait pas à quoi tu penses / Pourquoi la fais-tu sortir, Adam ? Ah, mais tu pleures, tu pleures, tu pleures… /
Pourquoi pleurer ? Oh, tu es malgré tout un honnête homme… / Mais entre nous soit dit / Un piètre Juif… Tu te soucie pour dix ? Mais pour six, là, tu consens ? / Te voilà en rage — contre qui, dis ? Ah contre toi… Tu bas ta coulpe, Adam / Tu prends le poison… Ah, fais vte, vite… Bientôt le Conseil tout entier sera ici !/ Tu es un piètre Juif, Adam, tu t’empoisonnes, tu veux toi-même t’ôter la vie ? / Un Juif, on lui prend la vie… Ah, se faire tuer exige plus grand courage… / Mais rien…Rien… Tu bois ? Tu veux te laver, Adam, blanchir ta conscience ? / Ta vie, oui, ta vie — graine de conversion… Ta mort a déjà plus de consistance /Pour quel résultat ? Toi, non, tu n’aurais pas signé — mais la Communauté / Le Conseil Juif, lui, va plier… Cela dépend-il même de lui ? / C’est pure formalité… / Ils veulent dix… Que faire ? Les mêmes pauvres doutes que toi, Adam / Pour six… Que faire… Le même misérable ver les taraude et leur ronge le coeur…
Adam…Tss…Il est mort. Le président siège sur son fauteuil et attend, mort / Les yeux clos sur son visage ouvert , la tête renversée, assis à la place d’honneur / Le Conseil arrive, frappe à la porte — pourquoi s’est-il enfermé à l’intérieur Le Président ? Il a convoqué d’urgence une séance plénière… / Frappez, frappez fort !
Il leur a semblé entendre quelqu’un à l’intérieur dire : entrez ! / Il leur a semblé seulement… Oui, le président est assis, mort, dans son fauteuil / Oh ! Président ! Toi ? Tu nous a pourtant convoqués ? La réunion doit avoir lieu/ Nous sommes là… Nous nous sommes présentés, tous, au grand complet !
Et maintenant ? Que faire maintenant ? Téléphoner — non… ils seront en colère…/ Ils pourraient… Ne dites rien, rien surtout ! Tout mort qu’il est, il vit… Et à présent ? / À présent, tenir la réunion — dix mille ! Oui, dix mille !… Et sans un mot / Dans un silence, une pâleur de mort, le Conseil s’installe autour du tapis vert.
Ils se sont assis, le Président à la place d’honneur, puis eux, les membres du Conseil… / Leurs cheveux se dressent sur la tête, dans leurs veines le sang s’est figé / L’un deux prend la parole — la langue dans sa bouche tremble comme un feuille / Et tous écoutent… Le défunt président préside la séance — comme il l’aurait dirigée

Yitskhok Katzenelson / Chants du peuple juif assassiné ( V : Réunion au Conseil de la Communauté, au sujet des dix mille… )
Traduction : Batia Baum

L’agneau aime la fragilité du loup, et le loup aime la force du frêle. Le loup est maintenant l’agneau de l’agneau et l’agneau a dompté le loup. L’amour noircit l’agneau.
Loup qui aimes-tu ?
Si je savais !…
L’amour c’est : ça. Ça même. Et Ça m’aime. Et la fable s’appelle « Le Loup est l’Agneau ».

Hélène Cixous / L’amour du loup et autres remords ( extrait )

À travers la forêt —
je dirai ça comme ça — dessiner…

Ni je ni il, pas d’histoire, le dessin vers,

mais sans horizon :

il en va ainsi depuis Lenz —
lui, en son temps, à travers la montagne —
mais je ne vais pas remonter à la nuit des temps —
on dit parfois : au déluge :

il fait déjà assez nuit tous ces jours,
si sombre, si sombre
que toute rencontre est impossible.

Il fait si noir, si noir !
que l’obscurité ne laisse pas d’autre choix 
que de demeurer hors champ
en vivant, par exemple, de figures,
de nuées de figures
qui donnent l’impression de se déployer
sous tous les angles,
et de décider des événements
comme si de rien n’était.

Je parle d’événements, j’écris
comme si de rien n’était,
et je pense à tout un monde,
même si c’est beaucoup demander, tout un monde,
quand on n’a rien.

Mais c’est bien un monde qui se dessine
quand on aime jusqu’aux ombres, à la pointe du crayon, 
là ou pour commencer à voir 
il faut devenir aveugle.

Alain Venstein / Forêt Noire

Je dis non aux miasmes et marasmes et à tout ce qui rampe et glisse et se décompose. Je dis non aux paroles en beurre avec tous les honneurs, prix des prix, médailles, promotions, nomenclatures, carrières diverses et de sable. Je dis non aux nargues et venargues et subardes à l’air conditionné. Je dis non aux cabotons pieds de biche, archivoltes, croupions et portails, jarretelles et jarretières et collants intégraux. Et je dis non au gros, au détail, aux tarifs, aux clients, au débit, au crédit, aux factures et l’escompte. Je dis non aux affaires fructueuses, au lugubre, à la lie. Pas d’argent, pas de sang. Je dis non à tout ce qui se dérobe clandestinement à la folie naturelle. Je dis non à la suie, à l’axonge et la panne et la glu et le lard et l’anus et les écoulements-excréments et les boucheries des animaux innocents. Je dis non à la basse-cour, à la Haute Cour, les bombyx, les bombements. Je dis non aux concubinages et mariages et lois contre les trigames, adultères en babouches, en culottes trop serrées pour femmes en état de grossesse.
Je dis non aux regards fuyants et aux bouches suçoirs.
Je dis non aux stratégies amoureuses, aux ogives nucléaires, aux missiles et fusées mortuaires. Je dis non aux duplicatas.
Je dis non à l’Etat.
La culture ou l’ordure ? Je suis contre. Je dis non aux manies cérébrales, aux visages détournés, aux rivières desséchées.
Je dis non aux écorcheurs, procureurs, professeurs, ordinateurs, aux musées et aux rateliers. Il y a oui pour le non. Il y a poésie et poésie. Il y a eau minérale et eau minérale. Il y a cérémonies. Il y a tout le fourbi. Il y a le roussi. Il y a la folie.
 
Poète maudit par le monde, je marche sur cette terre, sur ma terre, humiliée, estropiée, condamnées, et mes jambes tremblent d’effroi.
 
Paul Valet / Et je dis non

Il n’est de trame que ce mot
que j’écris sans cesse le même

que le tracé du mot
quel qu’il soit

que l’écrit du mot
le calligraphié

que le dessin du mot qui se plaît à nous fuir

curieuses calligraphies d’été
comme le parcours d’un oiseau
ou bien le ballet des feuillages

dessins d’éclaboussures et d’or
tu resteras dans l’étoile
ce papier plié sur ton coeur
aux courbes des calligraphies silencieuses

Béatrice Bonhomme / Après la pluie

Un ami vif vint à la dame morte,
Et par prière il la cuida tenter
De le vouloir aimer de même sorte,
Puis la pressa jusqu’à la tourmenter ;
Mais mot ne dit, donc, pour se contenter,
Il essaya de l’embrasser au corps.
Contrainte fut la Dame dire alors :
” Je vous requiers, ô Ami importun,
Laissez les morts ensevelir les morts,
Car morte suis pour tous, sinon pour un. ”

Marguerite de Navarre

Ô captif innocent qui ne sais pas chanter
Écoute en travaillant tandis que tu te tais
Mêlés aux chocs d’outils les bruits élémentaires
Marquent dans la nature un bon travail austère
L’aquilon juste et pur ou la brise de mai
De la mauvaise usine soufflent la fumée
La terre par amour te nourrit les récoltes
Et l’arbre de science où mûrit la révolte
La mer et ses nénies dorlotent tes noyés
Et le feu le vrai feu l’étoile émerveillée
Brille pour toi la nuit comme un espoir tacite
Enchantant jusqu’au jour les bleuités du site
Où pour le pain quotidien peinent les gars
D’ahans n’ayant qu’un son le grave l’oméga

Ne coûte pas plus cher la clarté des étoiles
Que ton sang et ta vie prolétaire et tes moelles
Tu enfantes toujours de tes reins vigoureux
Des fils qui sont des dieux calmes et malheureux
Des douleurs de demain tes filles sont enceintes
Et laides de travail tes femmes sont des saintes
Honteuses de leurs mains vaines de leur chair nue
Tes pucelles voudraient un doux luxe ingénu
Qui vînt de mains gantées plus blanches que les leurs
Et s’en vont tout en joie un soir à la male heure
Or tu sais que c’est toi toi qui fis la beauté
Qui nourris les humains des injustes cités
Et tu songes parfois aux alcôves divines
Quand tu es triste et las le jour au fond des mines

Guillaume Appolinaire / Au prolétaire


Quand le chaos commence à ployer l’homme du siècle, c’est alors que le poème relève la tête

Les fleurs sont faites pour frémir et la lune pour mourir. Entre les deux, passent les hommes aux idées fixes et croulantes. Chacun porte son destin dans une valise en plastique, cachée dans sa voiture.

Quel est l’adjectif pour dénoncer l’innommable ?

Paul Valet

les moires que produit
à Maintenon la rivière font
tsétsétsé tant qu’il y a du soleil sur la pierre
de l’aqueduc en fond de parc où nous avons libéré nos pieds
des sandales ils
s’ébattent dans l’eau par cette journée splendide

jadis la chasse d’amour était le fait
de la déesse
elle choisissait un homme et se lançait à sa
poursuite dans la forêt
le dieu a pris le pas sur la déesse et la chasse d’amour
est devenue [viol]

ma barque file sous l’arche je lève mes yeux sur
des statues colossales des falaises les rives
sont infestées d’[Uruk-hai]* 1 mais le milieu
du fleuve est sûr
je passe les moires sans les troubler

on dirait deux paires d’os
de seiches une grande / une petite — les sortir
ils se réchauffent dans l’herbe et remuent la peau
en est un peu fripée

1. Terribles guerriers créés par le magicien Saroumane, dans Le Seigneur des anneaux, Tolkien.

Sophie Loizeau / Les contrées


Comme un vent insufflant la chevelure
qui déjà jouet du rêve ondulait,
bourdonnant il tourbillonne.
Une torpeur me désoriente
et tambourine à la magie vouée
une marche de cavalcade bigarrée.
Lanternes tournoyantes enluminent
cavaliers barbus qui me restent inconnus.

Chaude éclaboussure l’écume des dentures,
sauvages les chevaux surplombent les cygnes,
gueule traque gueule.
Se boursouflant les animaux pâlissent,
des arbres transparaissent derrière une eau,
un jardin qui pourchasse, enchevêtrement vert.
Qui me crochète aux jambes,
râcle dans les cordages.

Déserts aux grands yeux de jument
qui éblouissent, absorbent
m’arrachant à chair et présent.
Emportés à tous vents les passagers,
tandis que trompettes et limonaire 
embrasent mon galop.
Le marchepied s’érode aux pierres,
leurs chemins me sont inconnus.

Sur nous s’abattent des corbeaux et s’enfuient,
ludionnent vides les selles d’enfants,
les sacoches sans provende.
Montagne qui sombre entre alpages et glaciers,
tourniquent les savanes et derrière palmeraies
dégringole du ciel le bleu dans la mer :
sur un versant infini éclate
une armée d’ombres aux chardons brillants.

Ces ombres sur la montagne aux chardons
étaient auparavant cavaliers, nautoniers.
Des étoiles pointues les éclairent
plus nettement : inconnus ils demeurent.

Oskar Loerke / Manège / Das Karussell
Traduction : Jean-René Lassalle.




Wie Windes Anhauch in den Haaren,
Die schon Gespiel des Traumes waren,
Schwirrt es vorbei.
Dann bin ich an den Schlaf verloren,
Und in mir paukt, magieverschworen,
Ein Marsch der bunten Reiterei.
Kreisende Laternen bescheinen
Bärtige Reiter, ich kenne keinen. 

Warm trifft mich Schaum der Zähne,
Wild überholen Pferde Schwäne,
Maul hetzt an Maul.
Aufschwellend werden die Tiere blasser,
Die Bäume scheinen wie durch Wasser,
Der Garten jagt, ein grüner Knaul.
Es greift mich an den Beinen,
Es schleift mich in den Leinen.

Die Wüsten großer Stutenaugen
Blenden, saugen
Mich fort aus Fleisch und Gegenwart.
Alle Passagiere verwehten,
Aber Orgel und Trompeten
Befeuern mir die Fahrt.
Das Trittbrett schleift an Steinen,
Ich kenne der Wege keinen.

Uns fliegen Raben an, entschlüpfen,
Die leeren Kindersättel hüpfen,
Die Taschen ohne Reisezehr.
Gebirge sinkt mit Eis und Almen,
Savannen drehn, und hinter Palmen
Rollt himmelab das Blau ins Meer:
Am Hang der Unendlichkeit bricht
Ein Schattenheer Disteln aus Licht.

Die Schatten am Distelberge
Waren eben noch Reiter und Ferge.
Zackige Sterne bescheinen
Sie heller: ich kenne keinen.




J’aime ces journées trop courtes, l’apparition du ciel dans les flaques et le parfum des ronciers quand la pensée poursuivie se méjuge Ô la route d’automne un autre jour en d’autres temps
            Le soir me mettait un goût de thé dans la bouche
            Je savais lire
            Je savais voir
                        un miroir dans une main nue le verre
d’eau des voix dans l’ombre

Cœur écureuil au bord du bois d’enfance
On fait de tout des feux au fond du parc
On clame
            – les magazines glacés -
la découverte d’un insecte près du pôle
mais l’âme
            les musiciens demain se mettront au travail
vous dites que ma tête fait ombre à l’étoile aujourd’hui
vous riez comme dans les salles sombres
            
            Je suis pourtant de vous si près
Je vous regarde
                        les mots sans nombres

un coude sur le ciment frais


Pierre Lartigue / L’hiver noir sur blanc

 
Île ivre de lucidité, je suis des nuits d’alcool avec des yeux qui flottent dans un bain d’acide. 
Quand je ne suis pas en cause, je suis en crise…Voilà mon âge qui prend la forme d’un cri archivé dans la cendre quand j’allume une ride flambant neuve. En moi demeurent des larmes incisées par des pluies de météores. Mouillé jusqu’aux trous de mes cratères, mes yeux sans semelle préfèrent marcher dans nuits brisées à chaque orteil. Je n’ai pas de lieu de naissance de résidence mais de dissidence. Plaies des autres, chaque jour est une lutte sans merci et je contemple les étoiles qui tombent dans des puits d’histoires par quête d’anonymat.
Chaque jour, l’océan s’approche de mes villes bleutées endormies au milieu de deux  vils naufrages qui se frottent les yeux au fond des mers. Esclave de cette beauté-là, seules les chaînes témoignent de notre liberté quand on les a brisées. 

Ar Guens / En guise de biographie

« – Une fois de plus, le même émerveillement en regardant le tableau qui se découpe sur ma fenêtre. En aurais-je assez parlé de ces arbres, de ces lumières ! J’y reviens, sans craindre de me répéter, comme certains peintres d’autrefois revenaient sans cesse sur le motif. L’un d’eux, que j’aime particulièrement : François-Auguste Ravier, lyonnais de la fin du 19ème siècle est devenu aveugle sur le tard à force de contempler le soleil se coucher sur le paysage d’étangs et de sous-bois dont il ne s’éloignait jamais. Toute la beauté du monde dans un mouchoir ! Sans besoin de bouger, de courir en tous sens pour la capturer, sans prendre de photos… Surtout ne pas la fixer ! La laisser s’épanouir et se perdre. Car ce que je vois, varie sans fin :  les lumières voyagent, les branches de l’arbre s’agitent ou reposent, un peu de patience voit revenir l’oiseau. Le bonheur c’est d’assister à ces passages, à ces nuances infimes, jamais les mêmes. Comme je comprends ces artistes qui, rentrés le soir, posaient leur toile contre un mur et ne pensaient plus qu’à ce que dirait l’arbre le lendemain au soleil, à ces reflets, encore jamais vus, qui jailliront sur l’eau noire dès les premiers rayons de l’aube. Je me dis ce soir que la lumière d’hiver est peut-être la plus belle. Dans l’or pâle du crépuscule tout n’est que transparence et offrande d’une paix souveraine. Je pense – et j’ose l’écrire –, à la coupe du Graal, que chacun poursuit pour apprendre à mourir ; celle qui cautérise la plaie du roi pêcheur, mélancolique, inguérissable. Un crépuscule parmi tant d’autres, mais chacun est unique. Devant cette fenêtre dont j’abuse, j’ai découvert la joie d’être au monde. Je l’écris et l’écrirai probablement encore, comme les moines récitent sans fin les mêmes psaumes pour rendre grâce à la Lumière incréée, celle qui se diffuse à travers les branches mortes du grand sapin noir. Ce n’est pas la nuit, mais le jour qui s’éteint dans un rougeoiement de braises. Image banale, mais quels mots trouver pour décrire ce feu mourant dans les plus basses branches, cependant que dans le ciel bleu-gris, la lune en son premier quartier commence sa ronde. Et voici que tout feu éteint, insensiblement, tombe le rideau silencieux de la nuit. Cependant, tout n’est pas encore fini. Il faut pour que la nuit advienne que le jour s’illumine. A l’instant où tout semble épuisé, le ciel entier se couvre à nouveau de rose et d’or. Cela monte de la terre comme un dernier chant d’action de grâce, la reconnaissance d’une promesse accomplie. Puis la clarté lentement se retire.
En me relisant je pense au dénouement de la Traviata, au chant extatique de l’amoureuse comme arrachée à elle-même, à ce dernier cri qui efface tout, pardonne tout. Fin du jour qui consent à sa nuit. »
Jacques Robinet / inédit

Nous, chercheurs de la connaissance, nous sommes pour nous-mêmes des inconnus  – pour la raison que nous ne nous sommes jamais cherchés… Quelle chance avions-nous de nous trouver quelques jours ? Notre trésor est là où sont les ruches de notre savoir. Abeilles nées, toujours en quête collecteur du miel de l’esprit, une seule chose nous tient vraiment à cœur : ramener quelque chose à la maison. Pour le reste, quant à la vie, aux prétendues « expériences vécues » lequel d’entre les prend seulement aux sérieux ? Lequel en a le temps ? Dans cette affaire, je le crains, nous n’avons jamais été vraiment  « à notre affaire » : le cœur n’y était pas – ni même l’oreille! Bien plus, comme un homme divinement distrait , absorbé en lui même, aux oreilles duquel vient de retentir à grand bruit les douze coups de midi, et qui, brusquement éveillé, se demande « qu’est ce qui vient au juste de sonner ? » – ainsi arrive-t-il que nous nous frottions les oreilles après coup en nous demandant, tout étonné, « qu’est ce donc que nous avons au juste vécu ? » – ou même « qui sommes nous au juste ? »  Et nous essayons alors – après coup comme je viens de le dire  – de faire les comptes des douze sons de cloche vibrant, de notre expérience, de notre vie, de notre être – hélas ! Sans trouver de résultat juste … Nous restons nécessairement étranger à nous-mêmes, nous ne nous comprenons pas, nous ne pouvons faire autrement que de nous prendre pour autre chose que ce que nous sommes, pour nous vaut toute l’éternité la formule : « chacun est à soi même le plus lointain », à notre propre égard nous ne sommes pas des « chercheurs de connaissance ».

Friedrich Nietzsche / La généalogie de la morale (extrait )


Ô âme joyeuse, en partance, j’essaie de capter
Ton appel par-delà l’éloignement
Bien que ta voix soit pleine d’échos, 
Peut-être brouillée par le bruit
Qui me traverse – ou bien est-ce
Toi qui orchestres cela maintenant,
Toi qui rirais à l’idée
Que tu chanterais en moi
Et me dicterais gentiment ce chant.
Ce n’est pas comme t’entendre vivre.
C’est ce que tu dis en moi,
Gai, affirmatif, à propos de ce qui reste.

Denise Riley / Un chant d’adieu XII
Traduction : Guillaume Condello



Alors ces dames commencèrent à parler entre elles. Et comme on voit tomber l’eau mêlée de belle neige, il me sembla entendre leurs paroles sortir mêlées de soupirs. Et après qu’elles eurent conversé ensemble, cette dame qui m’avait auparavant parlé me dit encore : « Nous te prions de nous dire où réside ta béatitude ». Et moi, lui répondant, je dis simplement : « Dans ces mots qui louent Madame ». Alors celle qui me parlait me dit : « Si tu nous disais vrai, ces mots que tu nous as adressés à ce propos en décrivant ta condition, tu les aurais autrement formulés ». Alors, y réfléchissant, je les quittai presque honteux et me disais à moi-même : « Puisque tant de béatitude réside dans ces mots qui louent Madame, pourquoi mes propos ont-ils été autres ? » Aussi décidai-je de prendre pour sujet de mes discours toujours ce qui serait une louange de cette très noble dame. Et, y pensant fort, je me dis que c’était un sujet trop élevé pour moi, de sorte que je n’osai commencer. Et je demeurai ainsi avec le désir de dire, mais la peur de commencer.

Dante / La vita nuova et autres poèmes ( extrait )
Traduction : René de Ceccatty

Je connais un poète qui est mort dans l’escalier, le jour où il partait dans un pays où il n’était plus plus jamais revenu. Tous ces pays dont on ne revient pas où on ne revient pas où on va revenir où on revient tellement en pensée qu’il est difficile de faire la différence entre aller, ne pas aller, et aller ne pas aller, on passe des années dans la lumière lunaire de l’aéroport. On y est attaché par le pacte le plus antique et le bien moins connu, le pacte d’être un né ou un mort de ce pays. Il n’y a pas d’explication. Il y a un cordon ombilical. C’est une ombre de cordon, un cordon immatériel dont on sent l’effet planté dans le cervelet. Nous sommes des conséquences. Il y a les cellules, dit mon aimé. Moi, je songe à aller à Alger depuis une dizaine d’années. Par précaution j’utilise le verbe ” aller”. Mes cellules ne suivent pas. Elles font comme si je disais : “retourner”. J’attends.

Hélène Cixous / Si près ( extrait )

C’est une question de tour de main. Je ne peux m’empêcher de venir ici, d’aller là, j’ai oublié d’ailleurs le froid et l’humidité ces dernières semaines. Je parle comme une paysanne qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d’or. Comme une aile de papillon. Je sais ce que vous voulez dire. Il n’y a que cela. Les chemins désertés. Le soleil s’est caché, le vrai ciel est gris. Les ombres terribles au milieu de ce qu’elles ont été. Le vide inhumain de la forêt désaffectée. D’ailleurs on ne revient plus que très tard. Traverser la rue dans un état incertain de chagrin aboutit beaucoup plus loin. Les incidents sont juxtaposés en une interminable série. On commence à construire. Le monde verdoie au milieu de la ville grisâtre, presque devant chaque porte, comme un défilé pratiqué par un tailleur d’images gothiques à même la pierre.

Pierre Ménard / Le quartainier ( extrait )

Il arrive que le seuil
d’une demeure inconnue
donne une sensation furtive
de déjà-vue
on croit arriver
à l’endroit où l’on manque

Souad Labbize / Je franchis les barbelés ( extrait )

Sans cesse, Ratatosk, court le long du tronc d’Ygdrasil, monte et descend. Sans cesse, il monte des racines à la cime porter à l’aigle les paroles de haines de Nidhoog, le serpent; Et sans cesse il descend de la cime aux racines pour rapporter à Nidhogg les paroles de mépris de l’aigle. Et tant que durera la course de Ratatosk, dureront dans les neuf mondes la haine et la guerre.

Louis Espinassous / Les colonnes du monde ( extrait )

Ô femmes, c’est pour vous que j’accorde ma lyre ! 
Ô femmes, c’est pour vous qu’en mon brûlant délire, 
D’un usage orgueilleux, bravant les vains efforts, 
Je laisse enfin ma voix exprimer mes transports. 
Assez et trop longtemps la honteuse ignorance 
A jusqu’en vos vieux jours prolongé votre enfance ; 
Assez et trop longtemps les hommes, égarés, 
Ont craint de voir en vous des censeurs éclairés :  
Un siècle de justice à nos yeux vient de naître ; 
Femmes, soyez aussi ce que vous devez être.    

Si la nature a fait deux sexes différents, 
Elle a changé la forme, et non les éléments. 
Même loi, même erreur, même ivresse les guide ; 
L’un et l’autre propose, exécute ou décide ; 
Les charges, les pouvoirs entre eux deux compensés, 
Par un ordre immuable y restent balancés ; 
Tous deux pensent régner, et tous deux obéissent ; 
Ensemble ils sont heureux, séparés ils languissent ; 
Tout à tout l’un de l’autre enfin guide et soutien, 
Même en se donnant tout ils ne se doivent rien. 

  [...] 

Mais déjà mille voix ont blâmé notre audace ; 
On s’étonne, on murmure, on s’agite, on menace ; 
On veut nous arracher la plume et les pinceaux ; 
Chacun a contre nous sa chanson, ses bons mots ; 
L’un, ignorant et sot, vient, avec ironie, 
Nous citer de Molière un vers qu’il estropie ; 
L’autre, vain par système et jaloux par métier, 
Dit d’un air dédaigneux : Elle a son teinturier. 
De jeunes gens à peine échappés du collège 
Discutent hardiment nos droits, leur privilège ; 
Et les arrêts, dictés par la frivolité, 
La mode, l’ignorance, ou la futilité, 
Répétés en écho par ces juges imberbes, 
Après deux ou trois jours sont passés en proverbes.  
En vain, l’homme de bien, qui toujours nous défend,  
Contre eux, dans sa justice, éclate hautement, 
Leur prouve de nos cœurs la force, le courage, 
Leur montre nos lauriers conservés d’âge en âge, 
Leur dit qu’on peut unir grâces, talents, vertus ; 
Que Minerve était femme aussi bien que Vénus ; 
Rien ne peut ramener cette foule en délire ; 
L’honnête homme se tait, nous regarde et soupire. 
Mais, ô dieux, qu’il soupire et qu’il gémit bien plus 
Quand il voit les effets de ce cruel abus ! 
Quand il voit le besoin de distraire nos âmes 
Se porter, malgré nous, sur de coupables flammes ! 
Quand il voit ces transports que réclamaient les arts 
Dans un monde pervers offenser ses regards, 
Et sur un front terni la licence funeste 
Remplacer les lauriers du mérite modeste !  
Ah ! détournons les yeux de cet affreux tableau ! 
Ô femmes ! reprenez la plume et le pinceau. 
Laissez le moraliste, en sa folle colère, 
Restreindre nos talents au talent de lui plaire ; 
Laissez-le, tourmentant des mots insidieux, 
Dégrader notre sexe et vanter nos beaux yeux ; 
Laissons l’anatomiste, aveugle en sa science, 
D’une fibre avec art calculer la puissance, 
Et du plus et du moins inférer, sans appel, 
Que sa femme lui doit un respect éternel. 
La nature a des droits qu’il ignore lui-même : 
On ne la courbe pas sous le poids d’un système ; 
Aux mains de la faiblesse elle met la valeur ; 
Sur le front du superbe, elle écrit la terreur ; 
Et, dédaignant les mots de sexe et d’apparence, 
Pèse dans sa grandeur les dons qu’elle dispense.  `
Constance de Salm / Épître aux femmes ( extraits )

L’herbe dites-vous
Ne fait aucun bruit pour pousser
L’enfant pour grandir
Le temps pour passer
Vous n’avez vraiment pas l’oreille fine.

Pierre Albert-Biro / 110 gouttes de poésie ( extrait )

 Ce qui faut pour que Miracle advienne : 
Beaucoup de temps. Otium : le temps vide méditant de Montaigne, on fait rien, le rien grandit, emplit tout, menace, cultive l’angoisse, rien. Rien. RIEN : un beau mot, vole. 
On regarde les arbres qui palabrent. 
L’évènement : l’incursion batifolle d’un beau brun, grand écureuil noir, le patron, le vif. 
Aucune visite intime, rêves paresseux, rêves ! On se lève ? Paresseux ! On fusionne avec l’Océan, céan, éan, c’est an, néant, an
Un rêve qui s’est fait prier : rien que l’Océan. On y arrive (ma fille et moi) par la gauche du monde, on voit tour de suite qu’il est glacé : on dirait une immense feuille bleu pâle immobile, étalée jusqu’au bout, on y entre d’un bond, si froid soit-il, une transparence stupéfiante, d’une pureté admirable, on s’extasie
Quand dedans (moi) c’est bien désert, céans néant
Quand sont bien mortes les graines, les enfants, les amants, alors poussent parmi les feuilles et les herbes naturalisées, embaumées
le poème rouge, le résumé de ton âme. 

Hélène Cixous / Mon cahier et moi ( extrait )

Griffe muette du froid sur la plaine
Sa main de laque
Indifférente, superbe
Toisant le temps qu’elle soumet
Sous elle
Plus rien ne coule, ni ne vente
Une cape d’or blanc est plaquée sur les airs.

Elsa Moatti / Froid ( à Mickaël )

je suis debout j’avance et le sol me répond
j’ai devant moi l’espace immense
je vois que tout est neuf je recommence
à mettre un signe sur chaque chose comme autrefois

je trébuchais contre un caillou je m’émerveille
qu’il soit si dur et si durable dans le temps
je ne crains plus la violence du vent
je ne crains plus qu’une fleur se fane

ai-je douté du monde ai-je pleuré
je ne reconnais plus les blessures anciennes
ni la douleur présente à chaque pas

je suis debout les astres m’accompagnent
une chenille est là qui me guide sur le chemin
je sens déjà l’odeur des roses sur mes mains

Claude Esteban

Il y eut promesse de mariage entre le vent et la neige. La neige et le vent échangèrent leurs anneaux et le navire, ganté de givre, entra lentement dans la cérémonie des amours. Il entra lentement dans la saison des attendrissements.

Le bonheur est immobile sur la crème d’un nuage, c’est une lumière qui gèle et qui casse. C’est un buisson de lis avec des serpents violets qui se glissent entre le crépuscule et la mer, qui se glissent dans l’herbe sanglante du crépuscule.

Le fouet claque et déchire la neige du premier amour. Le repas du fauve s’achève dans le sang des orchidées.

Maurice Blanchard / Noces

Mardi 21. Paris-sur Grève. Une ville paralysée et plus vivante que jamais. Parce que ce qui est paralysé est ce qui, en temps ordinaire, paralyse. Le métro étouffe, il n’y a plus de métro ; l’université façonne, il n’y a plus d’université ; l’usine broie, il n’y a plus d’usines ; nombre de bureaux retournent à leur poussière. Paris respire et n’en croit pas ses bronches. Jusqu’au pas des gens qui est différent, on dirait plus léger. En même temps qu’à parler, ils réapprennent à marcher. On repart à zéro. Cette fois, en sortira-t-il des hommes ? À quelques sales gueules près, et pas seulement les casquées, ils ont l’air plus heureux aussi. Quelque chose d’enfantin, quelque chose de nouveau. Fin de l’hibernation.

Pierre Peuchmaurd / Plus vivant que jamais ( extrait )

On entre dans un tableau 
comme dans un paysage, par le détail 
que la lumière ou le regard illumine : 
cette main levée, gantée 
gracieusement qui se replie pour un oiseau 
dans un geste que l’on dirait de fauconnerie. 
Peut-être bien que l’amant jadis qui se penchait 
sur une main pour un baiser 
préservait, lèvres sur la peau, le souvenir 
de l’oiseau apprivoisé doucement qui se pose… 

Judith Chavanne

Et qu’est-ce que tu croyais ,ricaniez-vous quand je me plaignais d’un passage particulièrement ardu, qu’on allait t’envoyer dans des hôtels et des sentiers bien signalés avec le logo du pèlerin, et peut être aussi le secours de belles cartes géographiques toute prêtes , ou bien te faire déambuler en compagnie de bonnes âmes avec qui débattre du sens de la vie ? Que non , mon cher ami , ce serait trop facile.
Et quand épuisé , je vous mettais devant l’évidence d’une barrière de broussailles épineuses ou d’un mur qui barrait le passage: tu t’en contrefous de tout ça , me murmuriez-vous à l’oreille, trace ta ligne à toi , franchis l’obstacle et passe, aucune importance si les gens te regardent de travers. Aller à pied est un acte subversif et c’est dans cette subversion que résident ton orgueil et ta force.

Paolo Rumiz / Appia ( extrait )
Traduction : Béatrice Vierne


Que faire des choses de toujours ? Les choses lourdes et les choses légères, les pierres grises du château, les punitions de grand-mère qui n’aimait pas les filles, le hêtre aux gros pieds de mousse humide, les vaches qui se lutinent, les taupes qui creusent leurs galeries sous le pommier. On voudrait les faire parler, on les regarde, on les nomme, on les rumine. On ne comprend pas encore qu’elles ont déjà disparu. Les choses de toujours sont là et elles ont disparu. Elles sont là mais je n’en suis pas. Les choses de toujours ne sont pas des choses de toujours.

Nathalie de Courson / A bout (extrait )

Un vol d’oiseaux sur les plaines d’Europe
Telle est la blanche migration d’hiver
J’allume un feu doux à mes doigts
Comme autrefois dans les cabanes
Sous la mince lune des bois.

Je vois, j’écris, les flammes tracent
Pour toi des mots qui vont sur l’eau,
Des mots salés du Sud dans les sables des Rois
Avec leur prisme blond, leur éclat de raisin,
Leur signe d’or de la droite romaine,
Leurs stigmates
O New-York
Du masque de Mycènes…

Frédéric Jacques Temple / Les œufs de sel ( extrait )

  Nuit apatride, le sommeil mort tel un troupeau sans sel, et moi, rédimée par l’astre mûr, préférée par la bruyance des bistrots de musique.

            Jadis, j’avais le front soucieux de désir, de déraison. Ma passion tacite étreignait les jardins de grilles. Les brumes dépeçaient le ciel. La nuit avait mes regards, mes pleurs de sable, mes nuages ennemis. Maintenant m’est obscur, je luis d’huile froide.
            Je réserve mon rire aux enfants dévoilés, aux mères aux genoux maigres dans le clair de lune, à celle qui m’accompagne nue.

Béatrice Douvre / III. Passante du péril, journal d’une anorexique


 En été, les jours de grosse chaleur, les parents envoyaient leurs enfants au cimetière arroser les fleurs en fin de soirée. Par groupes de deux ou trois, nous allions de tombe en tombe, en arrosant vite. Puis, bien serrés contre les autres sur les marches de la chapelle nous regardions les traînées de vapeur qui montaient de la plupart des tombes. Elles volaient un peu dans l’air noir et se volatilisaient. Pour nous, c’étaient les âmes des morts : des silhouettes d’animaux, des lunettes, des flacons et des tasses, des gants et des chaussettes. Et, çà et là, un mouchoir blanc avec le noir liseré de la nuit. 

Herta Müller / Conférence de réception du Prix Nobel ( extrait )
Traduction : Claire de Oliveira

 ‟On nous a trompés”, s’écria Castor qui avait été au village avec Grand-Père. ‟Grand-Père a payé pour une douzaine de chanterelles, mais la vendeuse au marché”, s’emporta-t-il, ‟ne lui en a donné que douze…”
‟Et en plus”, se plaignit-il, lorgnant, sceptique, sur les champignons jaunes qui étaient étalés sur la table sous le grand sapin, ‟en plus, il est clair que ce ne sont pas des chanterelles, mais”, et il se mit à sangloter, ‟des girolles !”
‟On voit bien, une fois de plus”, conclut Castor, amer, ‟que les gens sont mauvais.”
‟Les champignons”,
répondit l’homme des bois à Grand-père qui lui demandait s’il avait aimé les chanterelles, ‟fondent sur la langue, ou plus exactement : ils fondent entre mes dents, non”, se corrigea-t-il encore une fois, ‟ils fondent sur ma langue comme des…”, il s’arrêta, regarda en direction du ciel, reprenant difficilement son souffle, haleta, devint bleu, déglutit…
‟Comme des mots ?” demanda Castor, en lui apportant (et à toute la tablée de midi) la délivrance. 

Andreas Unterweger / Le livre jaune ( extrait )
Traduction : Laurent Cassagnau.

vieux géants du parc
les écureuils enjoués
vous les ignorez

André Duhaime

Que de joie me procure ce rayon de soleil ouvert sur le papier blanc de ma table ! Le regardant, il semble que tous les livres alentour veuillent en être. Et j’aime ce rayon qui tremblote, au fur et à mesure qu’il se rétrécit.

            Il semblerait que mes souvenirs aussi en soient transpercés ; mes souvenirs que je ne regrette pas, même s’ils me fendent le cœur. 

Federigo Tozzi / Les Choses Les Gens
Tradution : Philippe di Meo

À l’infini je lis parmi la feuillaison la même syllabe ânonnée, comme si l’œil du silence demeurait halluciné par la trace du premier terme infranchissable, toujours recommencé… Un bégaiement retient la fable entre des lèvres qui se fanent… Mais au sein des feuillets jaunis réside un grain noir, et c’est la charge de tout l’obscur de la terre qui se manifeste là, au cœur navré des héliotropes, dans l’éblouissement du miracle, dans la splendeur éphémère…

Ces grésillements de braise, ces copeaux d’ombre, ces gerbes, ces écailles, ces cristaux concassés, la lumière en ployant voudrait les rendre à une égalité opaque… les tenir à une distance sans heurt, une confusion sans distance… Où tout serait enfin dilué en une cohue de pigments, dans la traînée errante du pollen…

D’hallucinants disques de toupies, de grands squelettes nimbés de feux follets, des lambeaux d’ailes membraneuses comme les mues d’étranges espèces nocturnes égarées dans le jour… C’est encore trop dire, approcher avec des images trop fermes ce qui échappe à tout contact… Ce qui évoque une si âpre sécheresse et qui, de si loin, ressemble pourtant au mouvement d’une eau contenue…

Une mer grise où tremblent des lampes… On y navigue à l’estime… Mille soleils miroitent sur les eaux surnaturelles, des méduses aux visages d’enfant viennent se nourrir du lait de la lumière… Puis ce sont des vieillards aux traits effondrés, des têtes de rois qu’on brandit au bout de piques… Tout est vu à travers la buée qu’exhale la bouche sitôt qu’elle forme les mots de la vision.
Jean-Pierre Chambon / Champs de tournesols, embrasements et ténèbres 
 ( extrait )

À présent que tout s’est tu, nos mains voudraient combler la fissure, notre foyer. À la place, elles font des bruits de feu dans les cendres, un aigle en forme de femme tourne et chute au-dessus de nous comme une rivière. À travers la fissure, nous regardons la mer nous emporter 

Julia Lepère / Je ressemble à une cérémonie

Notre avant-dernier mot
Serait un mot de misère
Mais devant la conscience-mère
Le tout dernier sera beau.

Car il faudra qu’on résume 
Tous les efforts d’un désir
Qu’aucun goût d’amertume 
Ne saurait contenir.

Rainer Maria Rilke

 Je lève mon verre
faisant signe de tous côtés,
pour saluer mes amis.
Que l’un d’eux connaisse encore mon nom,
ce serait bienveillance de sa part.
De telles choses, je les dis
en toute modestie. 

Johannes Kühn / J’ai mesuré ma vie à l’aune de l’herbe
Traduction : Vincent Joël

Car nous avons pensé les pensées les plus longues
Et pris le chemin le plus court.
Nous avons dansé sur les airs de diables
Et sommes rentrés frissonnant pour prier ;
Afin de servir un maître la nuit,
Un autre le jour.

Ernest Hemingway / Titre de chapitre / Chapter heading

For we have thought the longer thoughts
    And gone the shorter way.
And we have danced to devils’ tunes,
    Shivering home to pray;
To serve one master in the night,
    Another in the day.

Et d’un coup en descendant
dans la vallée les oreilles s’ouvrent
les maisons de bois dorment
dans un assourdissant silence
la neige est blanche comme l’invisible
nous sommes debout dans le temps
comme les pierres dans le torrent

Gérard Pfister / Le temps ouvre les yeux ( extrait )


Au-delà du tournant de la route
Il y a peut-être un puits et peut-être un château,
Ou peut-être simplement la route qui continue.
Je ne le sais pas ni ne pose la question.
Et quand je suis sur la route avant le tournant
Je ne regarde que la route avant le tournant,
Parce que je ne peux voir que la route avant le tournant.
Cela ne me servirait à rien de regarder au-delà,
Vers ce que je ne vois pas.
Préoccupons-nous seulement de l’endroit où nous sommes.
Il y a assez de beauté à être ici et non quelque part ailleurs.
S’il y a quelque chose au-delà du tournant de la route,
Que d’autres s’interrogent sur ce qu’il y a au-delà du tournant
de la route,
C’est bien là ce qu’est la route pour eux.
Si nous devons arriver là-bas, nous le saurons quand nous
y arriverons.
Pour l’instant tout ce que nous savons c’est que nous n’y sommes pas.
Ici, il n’y a que la route avant le tournant et avant le tournant
Il y a la route sans aucun tournant.

Fernando Pessoa / Poèmes jamais assemblés, d’Alberto Caeiro ( extrait )

Le vaisseau du désert : 

telle est la montre. 

Je préfèrerais me défaire
de la montre, et faire
naufrage sur une page
qui me ramène dans la bonne voie, 

que de renoncer au désert
parce que possédais une montre. 


Hans Faverey

Celui qui écrit pose la main sur un grand son. Cette simple et plate feuille de papier est déjà traversée de roulements sonores, de batailles passées et d’appels insoupçonnés. L’horizon des événements. Bien souvent, ça commence sans dessein, comme par inadvertance ; mais une phrase vous entraîne, jetée, et elle tire. On connaît les débuts, même s’ils sont venus par hasard ; on n’en connaît pas la fin. Alea acta est…
Pas trop vite, la « magie » ne doit pas être brisée, cette première phrase demande à être exposée mais aussi à ne point être trop tôt exténuée. On la garde un temps, sans mesure préjugée, sous le manteau pour la laisser vivre sa vie…
Certes, le petit d’homme est promis au jour et à la mort, vie et mort lui sont données du même coup. Entre les deux, entre la naissance et l’arrêt : “grand son”. Mouvement, éclaircies, chiffres, résonances, ratures, inventions, révélations.

Claude Minière / Un coup de dés ( début )

Quand je
pense à

nos corps
ensemble,

je pense à
la cathédrale

de Majorque.
S’aimer, c’est

comme juxtaposer
trois verres ayant

chacun le visage
d’une couleur

primaire, en
prenant (bien)

soin de varier
l’épaisseur du

cristal afin que
puisse être graduée

l’intensité de la lumière. 

Matthieu Gosztola

 J’ai “réfugié” mon pays natal du Faucigny entre deux petites départementales peu fréquentées des Causses du Quercy, dans une de ces maisons sorties d’une vie antérieure et qui vous dit : “c’est ici ”. Au moment précis où je commence ce livre, le 30 juin, 9h38, un Troglodyte mignon est à peu près le seul de sa classe à percer le silence. Son chant, qui alterne les modes majeur et mineur, est rythmé par les gouttes d’une pluie continue dont le timbre varie selon leur densité et le support qui les accueille, feuilles de frêne ou de tilleul, gravier, friche, vitre ; variations que le petit enregistreur peine à distinguer, chaque goutte d’eau, tombant sur la bonnette, ayant plutôt tendance à exploser dans l’oreille en mini-grenade sans subtilité sonore à l’échelle du tympan. (…) 

Fabienne Raphoz / Parce que l’oiseau ( extrait )

Combien dans les chambres nocturnes
Ecartent de leurs mains fragiles
Les draps de plomb
.
L’œil de la pendule est aveugle
La solitude
S’est pendue à l’espagnolette
Et le volet
Bat comme l’aile d’un ange blessé
.
Ceux qui ne dorment pas attendent
Ils attendent le vent
Ils attendent la fin du monde
.
Ah voici l’aube aux couleurs de framboise :
La vie reprend le goût âcre du sang 

Yvan Goll / Les amants de la solitude

J’ai planté des comètes
Et semé la graine d’étoiles
Dans les champs vierges
.
J’ai bâti ma maison d’aérolithes
Et regardé par la lucarne
Tourner le monde autour de moi
.
J’ai bu le vin tonique de midi
Et rôti sur les branches du bouleau
Les fines alouettes
Assaisonnées aux cœurs d’œillets
Les prairies rendaient l’âme
Les pivoines pâmées éparpillaient leur sang
La rose des vents s’effeuillait
Les truites roses captivées se suicidaient
.
J’ai longtemps attendu le plus grand jour
Où la moisson des astres
M’élèverait au rang des dieux
.
Mais déjà durcissent mes mains
Mes yeux se vident
Mes dents pourrissent
La terre tourne en moulant sa poussière 

Yvan Goll / Le cultivateur

La nuit ouvre ses yeux en nous.
 
Rien ne retient plus le regard.
 
On fait corps avec le coeur.
 
L’onde est porteuse.
 
Juste à l’angle du temps.
 
La survie peut être célébrée.
 
On puise, mais avec une telle précision.
 

Zeno Bianu
 
Sombres jours amnésiques de rêves censurés
forêts où nous passons
où nos aïeux sont eux-mêmes passés
où nos enfants  et leurs enfants
eussent aussi du passer
en passe de devenir souvenirs
irréels, fabuleux et mythiques.

Un pied dans le songe
le funambule sur le faîte du toit
en équilibre déambule
l’autre pied dans la tombe 
bras tendus
vers l’infini
ce tunnel de rêve éveillé
où il se sent tomber
avec au cœur un vertige d’enfant
puis, s’en revient à la vie oubliée.

Cee Jay / 1032 New world III ( Repos du maquis )

L’oiseau-pipirite chante
            quand le soleil se lève

            Lorsque le soleil se couche
            le jour n’est pas fini
            la nuit ne fait que commencer

            Le soleil se lève
            le soleil se couche
            Quand le coq chante
            la poule grimpe à l’arbre
            La nuit n’est pas finie
            Le jour ne fait que commencer

            De l’autre côté de la mer
            Commence le ciel
            La mer n’est pas finie
            quand le ciel commence
            De l’autre côté de la mer
            l’horizon s’éloigne toujours

            De l’autre côté de la mer
            commence un long voyage
            un voyage qui n’est jamais fini

            J’ai traversé la mer
            J’ai traversé les mornes
            Derrière les mornes
            il y a toujours des mornes

  Le jour n’a pas de limites
  L’océan n’a pas de frontières
  Qu’on le veuille ou non
  derrière les mornes
   il y aura toujours des mornes …
Lélio Brun / Derrière les mornes…encore des mornes.. / Dèyè mòn gen mòn

 Pipirit chanté
           Lò soley lévé
            
            Lò soley couché
            La jounen pa fini
            La nwit fek comansé

            Soley lévé
            Soley couché
            Lò Kok la chanté
            Poul monté bwa
            Lan nwit pa fini
            Jou fek comansé

            Lòt bò lanmè
            Syèl la comansé
            Lanmè pa fini
            Lò syel la comansé
            Lòt bò lanmè
            Lorizon toujou pi lwen

            Lòt bò lanmè
            Wayaj la comansé
            woyaj la pa jam fini

            Mwen travèsé lanmè
            Mwen travèsé mòn
            Déyè mòn gen mòn
        
            
  Jou pa gen limit
            Loséan pa gen fontiè
            Vlé ou pa vlé
            Déyè mon toujou gen mòn…..
             

… et peut-être que je n’écris que pour me rapprocher un peu plus d’« eux », c’est-à-dire de toi, sachant que tu resteras toujours à distance que tu parles « ma » langue ou que tu sois, apparemment, muet. 

Fabienne Raffoz / Parce que l’oiseau ( extrait )

longtemps avant au fond
du jardin fut un cimetière pour chats
dispersion des cendres
trois kilos à répandre autour dans les poires
chues et les noix en présence de l’âne qui avait passé sa tête
par-dessus la clôture
à la maison j’ai dit ton maître est mort il avait bien fallu
la prévenir
avec la crémation pas de fantasme cada
vérique : sur le dossier de chaise
les jambes vides du pantalon

Sophie Loizeau / Les loups ( extrait )

  loin des rues
qui sur les routes droites
    s’enfilent des rails
      partout comme
          des rêves

        tu t’envoles
       vers le néant
comme si c’était ta joie 



Heike Fiedler /  rail road song

Traduction : Jean-René Lassalle.




 weg von den straßen
die auf  rechten wegen
    liegen die gleise
        herum wie
          träume

        du fliegst
dem nichts entgegen
als wär es dein glück


Q : Croyez-vous aux fantômes ?
R : Quel rapport ?
Q : Rapport étendu.
R : Pas besoin de ne pas y croire.
Q : Vous croyez ?
R : Vous y croyez vous ?
Q : J’en connais plein
R : le fantôme est toujours du côté du plein.
Q : Ce serait un genre de « plat unique » ?
R : Oui un fantôme c’est la totale.

Carla Demierre / Autoradio ( extrait )

la mort aiguise un bout de bois
une dague de bois, un bois de tambour, un cheval de bois
une cuiller.
la mort travaille à la vue de tout le monde.

la vie aiguise un bout de bois,
une canne, un bâton, une croix.
la vie travaille à la vue de tout le monde.

Quelle différence y a-t-il entre les deux?

la vie fabrique des os avec les os.
la mort fabrique des os avec les os.

Jorge Boccanera / Broutilles / Menudencias
Traduction : Jean Portante

La muerte afila un palo,
una daga de palo, un  palo de tambor, un caballo de palo,
una cuchara.
La muerte trabaja a la vista de todo el mundo.

La vida afila un palo,
un bastón, una vara, una cruz.
La vida trabaja a la vista de todo el mundo.

¿Qué diferencia hay entre las dos?

La vida fabrica huesos con los huesos.
La muerte fabrica huesos con los huesos.

Engendré dans la partie enchantée d’un pays
Aux frontières tournées vers l’intérieur, il était habitué aux contes,
À la cruauté. Que le ciel fût accroché trop haut,
Cause des fièvres enfantines, il en restait baba.
Plus tard, cela le laissa froid. hermétique comme les fenêtres,
Il résistait à l’espace extérieur – sans perspective.
Derrière les collines, fantomatique, nul horizon ne mettait
De limite : juste une clôture rouillée.
Vers l’intérieur du pays… un vide bien gardé. Très tôt, son
biotope
Fut une montagne de déchets érigée
Par des bulldozers en bordure de la ville. Un champ de manœuvres,
Du sable humide et froid jonché de pneus et de ferraille,
Avec en plus un étang chatoyant, les abords d’une piste d’atterrissage,
une petite forêt desséchée. lui si près du sol, il regardait le vol des alouettes avec la perspective du ver de terre.
Bientôt, il sut lire. Et il aima
Tous les lilienthal* qui lui prouvaient qu’il était normal
D’être plus léger que l’air. Pour toute la durée du rêve
Par les plus fines tuyères le temps filait pour lui une barbapapa
D’hydrogène, inaccessible à tout chasseur d’interception, silencieuse, un blanc objet volant.
Souvent, en pensée, il était tout là-haut où un réacteur fraisait les nuages.
Que tout écart fût sa propre proximité
Donnait un appui à ses regards.

Durs Grünbein / Plis et replis ( 2 )
Traduction : Jean-Yves Masson

*Otto lilienthal (1848-1896), premier homme à avoir été photographié en vol sur un « plus lourd que l’air », est l’inventeur du planeur. il fit dresser à lichterfeld près de berlin une colline artificielle du haut de laquelle il était toujours sûr de trouver un vent favorable pour s’élancer.

Gezeugt im verwunschenen teil eines landes
Mit Grenzen nach innen, war er Märchen gewöhnt,
Grausamkeit. Daß der Himmel zu hoch hing,
Grund für die Kindheitsfieber, machte ihn platt.
Später ließ es ihn kalt. Dicht wie die Fenster
Hielt er dem Außenraum stand, – ohne Ausblick.
Hinter den Hügeln, gespenstisch, zog den Schluß-
Strich kein Horizont, nur ein rostiger Sperrzaun.
Landeinwärts … gehegte leere. Sein Biotop, früh
War ein riesiger Müllberg, von Bulldozern
Aufgeworfen, am Stadtrand. Ein Manöverfeld,
Naßkalter Sand, übersät mit Autoreifen und Schrott,
Dazu ein schillernder Teich, eine Einflugschneise,
Ein dürres Wäldchen. So bodennah sah er
Den Lerchenflug aus der Perspektive des Wurms.
Bald konnte er lesen. Und jeder lilienthal
War ihm lieb, der bewies: leichter als luft zu sein,
War normal. für die Dauer des Traums
Spann aus feinsten Düsen ihm Zeit eine Zuckerwatte
Aus Wasserstoff, unerreichbar für jeden
Abfangjäger, lautlos, ein weißes Flugobjekt.
Er war oft in Gedanken dort oben, wo ein Triebwerk
Die Wolken fräste. Daß jedes abseits sich selbst
Das nächste war, gab seinen blicken halt.

Les mots du poème sont comme l’eau
qui s’épaissit en nuage, tombe en pluie, en neige,
s’élève en rosée.

Elle atteint les eaux souterraines qui alimentent les sucs de l’arbre.

Elle se vaporise sur les feuilles du vieil aulne et prolonge sa vie.

Il suffit que les mots du poème, comme l’eau, réfléchissent tout ce qui est.
Tout ce qui s’éloigne pour se transformer
en une chose plus grande.

Alors une brume légère
dévoilera les contours d’un autre continent. Le ciel propre et profond,
sans écueils ni haut-fonds, guidera vers le rivage.

Puisse-t-il y avoir dans les poèmes un peu de ressac,
des jeux de lumière et d’ombre au fond de l’eau, nos corps lumineux
nageant sous les écailles scintillantes de la baie.

À la fin, les eaux rassemblées en rivières reviendront aux mers
dont nous sommes issus.

Dont elles s’évaporèrent, laissant le sel

Marzanna Bogumila Kielar / X X X
Traduction : Alice-Catherine Carls

Je suis toutes les jeunes filles qui volent au-dessus des herbes.
Les prairies crépitent d’élytres, de graines et d’épis tranchants,
elles parfument et brûlent, elles guérissent, elles donnent la mort.
 
Je serai pour toi, l’unique. Je serai ton amour car tu es mon Amour.
Avant toi il n’y eut personne, après toi, il n’y aura que la Mort.
 
De tout temps je t’ai connu et je ne le savais pas. Maintenant je sais.
 
Je n’ai pas trouvé de mots pour te parler, tu n’as pas inventé de mots
pour m’aimer. Mais il a suffi d’un regard.
 
Nous nous sommes vus et nous avons souri.
Il n’y eut qu’une vision, un seul sourire.

Corinna Bille
 

Je viens d’un lieu archaïque, immobile, dédié aux oiseaux, où tout s’use et se répare. Je n’ai rien cherché à améliorer de ma langue, formée de bâtons, de bases simples. Rien dépassé non plus dans les gestes, peu d’outils, la terre pour mesure et matière. Suis restée à ma place au pied de tout. Ici le silence se détaille, se découpe en alphabet de couleurs. Une dentelle entre les êtres.

Stéphanie Ferrat / Côté ciel, Notes d’atelier ( extrait )

Pourquoi le ciel est-il bleu ?” – une assez bonne question, dont j’ai appris la réponse à plusieurs reprises. Pourtant, à chaque fois que j’essaye de la restituer à quelqu’un ou de me la remémorer, elle m’échappe. 
Désormais, j’aime me souvenir uniquement de la question, parce qu’elle me rappelle que mon esprit est avant tout une passoire, que je suis mortelle.

Maggie Nelson / Bleuets

parfois
je séjourne comme
les morts
la tête obstinément fixée vers un ciel
alors animé
d’astres vertigineux
d’autres fois
je m’essaye à rester debout

Florence Noël / L’étrangère ( extrait )

Voué à n’être dit
que par détour
à se perdre
dans le dédale des images

Gérard Pfister / Ce qui n’a pas de nom ( 403 )

Une chose demeure : un geste
dans les tendons de notre main rabougrie.
Une effusion inachevée
dans la rouille de notre peau.
Quelque chose qui est de la race
des minéraux, incorruptible
au-delà de l’amer et de l’aimable
de ce qui dure – et de ce qui passe.

Hélio Pellegrino

Un chant s’étire indéfiniment dans le soir, chemine, dans le dos, sa clarté fait froid. 
Il va droit dans le noir du sang. 
Non, surtout ne pas allumer, laisser les mains trouver le grain, les touches blanches et noires, les sons qui les allument. 
Dans toute cette rigueur, tes doigts éperdus de tâtonnements. 
Maintenant que tu as touché le fer, te reste-t-il une larme ? 

Loránd Gáspár

Bonus track : https://poezibao.typepad.com/poezibao/2019/10/hommage-à-loránd-gáspár-par-alexis-pelletier.html

Il est interdit d’utiliser le mot liberté,
lequel sera supprimé des dictionnaires
et du marais trompeur des bouches.

À partir de cet instant,
la liberté sera quelque chose de vivant et transparent
comme un feu ou un ruisseau,
et sa demeure sera toujours
le cœur de l’homme.

Amadeu Thiago de Mello /  Les statuts de l’humanité  ( article final ) /
Os estatutos do homem ( Artículo final ),

Queda prohibido
el uso de la palabra libertad,
la cual será suprimida de los diccionarios
y del pantano engañoso de las bocas.

A partir de este instante
la libertad será algo vivo y transparente,
como um fuego o un río,
o como la semilla del trigo
y su morada será siempre
el corazón del hombre.

Temps de guerre
C’est cela mon temps
Chevaux de haine
Dans la pensée.

José de Adelmo Oliveira

Dans ma robe africaine
il y a un cœur que la douleur elle-même englobe,
et qui oscille, comme un pendule qui marque
toute cette angoisse de la tragédie humaine.

Eduardo de Oliveira

Il n’y avait que dix soldats de plomb
plantés entre la Perse et le sommeil
profond, l’espace de ma table étant
plus grand, sans doute, que le monde entier.

Hospitaliers sont ces monts matinaux
avec leurs gradins dessinés au vent,
mais à travers la plaine de la joie
court le féroce fleuve de l’oubli.

Gamins, matins et souvenirs serrés,
le temps les contamine jusqu’aux os,
faisant de la mémoire un seau vidé

dans le noir de mon puits. Ainsi choiront,
tour à tour terrassés, les vieux gamins,
les beaux matins et les soldats de plomb.

Antonio Carlos Secchin

Le dimanche arrive
avec de petits oiseaux.
Les fourmis transportent
une énorme feuille vert jade.

Il y a longtemps
que ce robinet fuit.
Je n’ai pas encore entendu
ses gouttes tomber.

Le son d’un violon coupe, aigu, les airs,
mais il n’y a plus de pensées : il n’y a plus rien
tout autour,
aucune douleur qui déflagre.

Et ce fut alors
que ma vie se brisa en éclats,
comme un verre se brise
contre un mur…

Fut-elle émiettée,
transformée en poudre, ma vie,
ou tout simplement remplacée
comme un mot superflu ?

Eunice Arruda / Paroles – III

Le centre d’affaires, commandé par les Saoudiens et construit par les Chinois. 
Les tout petits oiseaux rouges.
Le fil de fer barbelé arrondi que l’on trouve dans les prisons et les maisons particulières, aussi au CCFN, qui n’est pas le « cheval de frise ».
La bouilloire en plastique dont on se sert pour se laver les fesses, les mains. 
Le turban que portent les hommes du Nord, et le nom précis de leur boubou. 
Entre deux noms j’hésite : la Poudrière (quartier) ou Zabarkan (cinéma et par extension quartier), je ne voudrais pas être en retard.
Les légumes vendus au bord de la route, dont un est coupé pour qu’on en apprécie le mûrissement et la qualité, la chair est jaune, la peau est épaisse, brune et comme martelée.
Les arbres qui donnent une ombre épaisse et d’autres une ombre clairsemée. 
L’oiseau qui chante sur trois tons, comme s’il soufflait dans une flûte de pan à trois cannes (et je ne sais même pas à quoi il ressemble).
La bassine, le plus souvent en plastique et parfois en métal, agrémentée ou non d’un lacet pour la passer autour du cou, servant aux enfants à mendier.

Cécile Riou / Choses dont je ne connais pas le nom ( poème adressé à Hadiza Hassan )

Première chose. L’avantage de dormir seul est qu’on peut gueuler sa détresse. Moi je ne dors pas seul, ou rarement ( et alors je gueule comme on n’a pas gueulé depuis François Villon ). L’avantage de ne pas dormir seul est que, contre elle ou dans son corps, l’on peut vérifier à tout instant que la terre existe. Celui qui connaît quelque chose d’autrement fondamental, qu’il se lève.

Deuxième chose. J’écoute le quintette en si mineur de Brahms, opus 115, pour clarinette et cordes; vient en surimpression la figure du vase Song à décor de pivoines de la collection Rockefeller à Asia House. Ce meiping est sans doute le plus beau de cette famille Tz’u-chou, et s’il s’impose à cette heure, c’est que se joue là aussi une rude partie de clarinette. Je pleure, et il est normal que je pleure — quiconque sous l’effet d’une pareille charge pleurerait. Mais il n’est pas facile d’essuyer des larmes d’acier sans emporter une partie de son visage.

Troisième chose. On peut s’exprimer par éclats — éclats de nous dans le monde. Et, par rapport au tout, les éclats en disent d’autant plus qu’ils peuvent contenir le
tout. En somme, le corps percutant et le corps percuté sont un, et cela ouvre à une infinité d’opérations poétiques. Je tiens cela de mon grand frère, mon aîné merveilleux. Quand j’ai lu pour la première fois de sa poésie je n’avais pas vingt ans, je n’en croyais pas mes yeux, il m’a fallu deux pages pour comprendre et
franchir des années-lumière. Aujourd’hui encore, la beauté de son smash me laisse pantois. Il y a donc une systématique de la foudre, parfaitement légitime, même
absolument irremplaçable. Grande déchireuse, illuminante entre toutes et très particulièrement déchirante. Mais pour l’espace entre les éclats, le continuum
mélodique et spacieux où ils sont — tissu vibrant et lumineux qui les lie, assure et conditionne leur interprétation avant laquelle leur existence ne commence pas —
pour être à même de percevoir cet espace il m’a fallu attendre. Le percevoir était en même temps voir que les vides comptaient autant que les pleins ; ne plus jamais pouvoir ne pas le voir. Rilke et Matisse, qui en étaient investis, ont, les tout derniers, traduit le profil mélodique du monde, et je suis allé à eux dès que possible, à la maturité. À y regarder de près, la mélodie qui relie une chose et une autre dans leur simultanéité existentielle, et fait être une chose et une autre dès lors qu’elle les relie dans la continuité fondatrice de leur rapport — à y regarder durement cette mélodie est, en permanence, doublée d’autres mélodies qui vont à diverses hauteurs et sur des instruments qui n’ont pas pour vocation de concorder. Elles prennent leur départ séparément, et en des points différents de l’événement sans histoire ; elles ne vont se rejoindre nulle part, ni ne s’arrêtent ensemble. Elles ne se relaient pas précisément, clairement elles dissonent, on ne sait ce que durera leur contact, mais il semble qu’une nécessité inouïe le détermine. L’existence de toute réalité leur est suspendue. Et elles, les mélodies, disjointes ou non, forces internes de la mélodie, ne tiennent qu’au destin de l’être-parole du monde. Monde comme monde, cela veut être dit, c’est la fondamentale violence mélodique — elles sont là, sans préméditation ni complices, les unes sur les autres, les unes dans les autres.

Quatrième chose sur la commode et partout ailleurs dans la maison et hors de la maison.
O monde de grès
Va la mélodie sous une couverte transparente
Découpant l’engobe noir sur engobe blanc avec un naturel dont rien ne nous avait été dit dans l’enfance file la mélodie découpant l’existence de la chose- monde
Pivoines du plus haut épanouissement pivoines du frémissant épouses de l’
Une et le corps mélodique du vase et la couverte et le monde enfin dit seule même forme
Incassablement belle
Jamais de ta semence
La mélodie
Tubulaire et laquée
Savaient cette mélodie l’épervier sous la grêle l’épervier et la grêle se battaient au point fixe et permutaient sous les morsures sachant la mélodie
Comme les degrés savent
Mâle et femelle
L’être simultanément

Dominique Fourcade / Trois choses sur la commode

[…]
moi, quand je suis dans le mot
le treuil
du deuil
me descend loin
toi tu montes avec lui dans un rapport d’alouette
et suivent trois minutes de poussière argentée

Dominique Fourcade / Citizen Do ( 15. )


Un soir,
Avant de manger mon orange,
Je serai tuée ;
Il est aussi possible
Qu’avant de prendre un peigne
Pour mes cheveux légers,
Condamnée,
Je serai coupée en morceaux ;

Quand arrive la guerre,
Elle me reconnaît à l’odeur,
Et de loin, pousse un cri.
C’est la petite fille en blanc
Dans le feu, qui se moquait de mes idées.

Terze Caf / Je serai tuée avant de manger mon orange  ( extrait )
Traduction : Henri Deluy 


selon Varron
qui fut le bibliothécaire de César
negantur animae
sine cithara posse
ascendere
aux âmes il est refusé
de pouvoir remonter
sans cithare
(étrange panneau)
il faut bien dire
pour tout comprendre
que nous tombons
et que cette chute a pour nom
tombe
(d’où ici indéniablement, sur l’image
ton côté TOMB RAIDER
celui du Persée de Laforgue
or la tortue est animal
de résurrection belle
qui enterre ses œufs pour qu’ils éclosent
et hiberne seule et reclose
(il suo nome è Tartaruga
From Tartarea)
pour revenir – salut c’est moi.
Tortue et lyre sont instruments
de lutte contre la mort
et de retour de voix sauvage sur le seuil
et toi au moment de descendre
n’oublie pas s’il te plaît
de me rappeler
Trattenerti, volessi anche, non posso
Le Brun distingue trois types de lumière
souveraine glissante perdue
souveraine     glissante       perdue

Martin Rueff / La jonction

Les poèmes sont trop volontaires
Comme si je devais toujours
Me représenter intérieurement la chose, jongler
Avec ce que j’ai sous la main, à quoi bon toutes ces inventions
Alors que je pense simplement aux rives, aux silhouettes
Des hommes et des animaux
Sur les rives silencieuses.

Georges Oppen / Les Phonèmes
Traduction : Yves di Manno

Les mots ordinaires
portent finalement
tout le sens

D’une certaine façon j’existe par les mots, j’oublie les mots

Georges Oppen / Les Phonèmes
Traduction : Yves di Manno

Je veux dormir du sommeil des pommes,
et m’éloigner du tumulte des cimetières.
Je veux dormir le sommeil de cet enfant
qui voulait s’arracher le coeur en plein mer
 
Je ne veux pas que l’on me répète
que les morts ne perdent pas de sang ;
que la bouche demande encore de l’eau.

Je ne veux rien savoir des martyres que donnent l’herbe,
ni de la lune avec sa bouche de serpent,
qui travaille que l’aube naisse.

Je veux dormir un instant,
un instant, une minute, un siècle ;
mais que tous sachent bien que je ne suis pas mort;
qu’il y a sur mes lèvres une étable d’or ;
que je suis le petit ami du vent d’ouest ;
que je suis l’ombre immense de mes larmes.

Couvre-moi d’un voile dans l’aurore
car elle me lancera des poignées de fourmis,
et mouille d’une eau dure mes souliers
afin que glisse la pince de son scorpion.

Car je veux dormir du sommeil des pommes
pour apprendre un sanglot qui de la terre me nettoie
car je veux vivre avec cet enfant obscur
qui voulait s’arracher le coeur en pleine mer. 

Federico Garcia Lorca

Connaissez-vous la rue Jacob à la hauteur de l’Hôpital de la Charité ? C’est lugubre. J’habite là depuis dix ans. Toutefois il y a l’envers : mon appartement du quatrième s’ouvre sur un grand jardin prisonnier. Il est plus profond que grand, et ses hauts marronniers mettent leurs branches élevées dans ma main quand je suis à ma fenêtre. C’est mon jardin.

Pierre-Jean Jouve / Hécate ( extrait )

Dans la cour des écoles, sinueuse traîne de cerfs-volants
l’écharpe des enfants voltigeait dans leur course,
.
La scintillante buée de leur haleine esquissait de légers spectres
dans la fine brume côtière de fin d’hiver
et leurs cris appelaient celui des hirondelles.
.
Le ciel molletonné
est vide encore du triangle des grues dans leur vol printanier.
et répercute comme étouffée la rumeur de la ville.
.
On pressentait dans l’air peut-être le parfum des fleurs,
et l’attente rose des pétales fleurissait les nuages
teintant le ciel où bientôt ils flotteraient
.
comme des milliers de papillons

Marilyne Bertoncini / La Noyée d’Onagawa

1.
L’ourse allait aussi très souvent à un poste d’observation qui était à l’extrémité d’un replat herbu, sur une pente rocheuse, et qu’elle atteignait par une sente scabreuse, et qui était une de ses places préférées, située près d’une caverne en laquelle elle allait toujours hiberner, et qui possédait, en son extrême limite, un vieux foyard au tronc écorcé presqu’en sa totalité, et contre lequel elle venait régulièrement se frotter le dos, et sur la vieille écorce plissée duquel elle faisait ses griffes, et c’était par ces causes que le vieux fou était désormais presque dépourvu d’écorce, et d’où l’ourse pouvait, en enfilade, voir toute la vallée, au printemps luxuriante et verte, et paraissant plus verte encore par comparaison avec le schiste couleur anthracite qui la fondait, et toujours autant verte l’été, mais d’un vert profond et mat, presque bleu, avec tout l’azur immense par-dessus, et rousse et jaune à l’automne, flamboyante, comme déjà dit, et intégralement blanche l’hiver, quand elle était couverte d’un tapis de neige d’au moins six coudées de hauteur, quand ce n’était pas dix, voire même quinze coudées de hauteur, et, par les jours de grand beau temps, grandement scintillant dans les rayons vifs du soleil hivernal, et l’ourse s’asseyait en cette place et restait longtemps à songer en écoutant tous les bruits domestiques qui remontaient de la vallée, et en observant la vie de la vallée.

2. 
Elle voyait bien la rivière serpenter dans le fond de la vallée et la rivière fluait sur d’immenses tables de schiste noir qui se chevauchaient à mesure que la vallée baissait, abondée en amont par les biefs qui descendaient des sommets, de part et d’autre de la vallée, et qui charriaient beaucoup de graviers noirs, et qui faisaient des saignées noires aux flancs boisés de la vallée, et, à l’amont, la rivière était torrentueuse et turbide, et très bruyante, avec le grondement du torrent parvenant jusqu’à l’ourse installée sur son séant, et son eau limoneuse, et grise par ce fait, roulait, en même temps qu’elle les celait par son opaque couleur, des galets plats et noirs, mais, vers l’aval, son eau devenait bleue, et les pierres noires qu’elle charriait devenaient bien visibles, puis le cours de la rivière s’accoisait et s’assagissait avant de faire un grand saut, et son onde se clarifiait considérablement en cette place, avec des cincles plongeurs chassant dans le courant, et ne charriait plus rien d’autre que des débris de mousse et une multitude d’insectes, piégés sur son film ou vivant en sa profondeur, notamment cette larve s’enrobant, pour se protéger, d’une coque faite de grains de sable et de débris de bois, et, pour cette raison, justement dénommée porte-bois.

Marc Graciano / Embrasse l’ours et porte-le dans la montagne / Le promontoire ( extrait )

Elle lira sans doute ce texte
Que je ponds là dans son dos […]
Elle trouvera que je ne l’aime pas
Puisque j’écris ces choses
Elle pensera que je regrette
Ma salope de solitude ma chère et tendre ma pourrie
Elle me dira tu es libre
Elle ne comprendra pas tout à fait
L’amour est plus fort que la vie
L’amour est plus fort que la mort
L’amour est plus fort que l’amour 

Georges Perros / Poèmes Bleus ( extrait )

Je suis née sous une bonne étoile
Puisque Amour m’a conduite
Et donnée
Au meilleur qu’on pût choisir.
Je ne pourrais décrire
Ni totalement dire
Ses grandes qualités. Il n’a pas son pareil
Et veut en toute occasion
Ce que je veux.
Ah ! Quel plaisant destin
Joyeuse fortune m’a apporté
Cette année
Ainsi qu’Amour – Dieu le lui rende –
Puisque de mon amour j’ai fait seigneur,
Sans m’en dédire,
Celui qui me procure une grande joie
Et à qui plaît, sans conteste,
Ce que je veux. 
          J’ai décidé de l’aimer
Et jamais ne sera aboli
Ni fini
L’amour qui me suffit
Pleinement, car je me mire
Et admire
En sa beauté sans orgueil
Et il fait en tout
Ce que je veux.
Prince, je suis sur le seuil
De joie quand j’aperçois
          Ce que je veux.

Christine de Pizan / Le Livre du duc des vrais amants
Traduction : Dominique Demartini et Didier Lechat

De bonne heure fus je nee
Quant Amours m’a assenee
Et donnee
Au meilleur qu’on peust eslire.
Je ne pourroie descripre
Ne tous dire
Ses grans biens. Il n’a pareil
Et veult en tout appareil
Ce que je vueil.
Ha ! quel plaisant destinee
M’a joyeux eur amenee
Cest annee
Et Amours – Dieu le lui mire –
Quant de m’amour ay fait sire,
Sans desdire,
Tel que grant joye en recueil
Et a qui plaist sans desveil
Ce que je vueil.
Si me suis toute ordonnee
A l’amer, ne deffinee
Ne finee
N’iert ja l’amour, qui souffire
Me doit bien, car je me mire
Et remire
En sa beauté sans orgueil,
Et il fait, en tout accueil,
Ce que je vueil.
Prince, je suis sur le sueil
De joye quant voy a l’ueil
Ce que je vueil.

Tu ne me remarques pas
Je marche en toi comme un sentier dans la forêt,
je songe à la lueur de tes rives rocheuses,
l’union absolue de l’ombre et de la lumière.

Dans les sources des marécages aux couleurs de rouille
tu parles sans ambage de tes entrailles,
tu répands le parfum enivrant du romarin sauvage.

Dans les forêts de pins dorées, le sous-bois
se peuple de passereaux vifs
qui font tinter les clochettes de l’air.

Les blaireaux et les renards se terrent dans leurs trous
par-dessous les rochers pansus, ils comptent
calmement les pas des passants.

Dans tes vallées comme dans les plis de tes membres
il pousse des fougères et des sapins,
la pensée de la mort a bâti là son logis,
la trace du sabot de l’élan ne s’efface pas dans la mousse.

Je m’avance donc de souche en rocher, par le marécage.
Car je suis de toutes formes et de tous âges,
trace du pas de mes ancêtres autant que de mes descendants.

Je t’aimerai toujours, puisqu’on ne peut séparer
le sentier de la forêt sans détruire
le sentier, même quand la forêt demeure.

Tu n’as guère besoin de moi. L’arbre n’a pas besoin
du chant des oiseaux sur ses branches, mais
comme une mélodie têtue, je chante ta louange.

En toi je loue l’être même.
Tu as pacifié l’humeur rageuse de l’univers
pour tracer le sourire durable d’un après-midi sans fin,
la salle très solennelle de l’humaine beauté
que je compare à la forêt
pour te prendre et me perdre.

Un sentier dans la forêt
Traduction : Gabriel Rebourcet

Je nouerai ton sourire
Dans un coin de ma mémoire
Pour le humer pendant les jours crépusculaires.
Je romprai le jeûne avec sa lactescence
Et étancherai ma soif avec la cassure des larmes.
Je me jetterai dans la rime de ton regard
Entre le minaret de tes iris et l’alcôve de ton âme
Pour répudier la solitude
Et te dire:
C’est ici que je veux vivre,
Sur la dune pastel de ton cœur.

Farès Babouri / À toi

Homme soluble. Problèmes insolubles.

Salah Stétié / Carnet du mendiant ( extrait )
 
Le monde de lumière est carrelé
Comme une église, de fumée et d’encens ;
Et les hommes par les cieux subjugués,
En habits de prophètes se balancent.
 
Froide et fragile, nouvelle et virginale,
La lumière tient le monde dans son pan
Et de ses doigts d’azur lui met au cou
Ainsi qu’à l’âme, des atours, des bijoux.
 
Le gravillon rouge – grains du jardin,
Reflète les grappes du raisin.
De lourds tapis s’ourdissent peu à peu
Pour que les feuilles y trouvent leur repos.
 
Les chevreuils des souvenirs viennent boire
De l’âme de la source et, vers le soir,
Sur le chant cristallin des oiseaux
Les chatons jouent avec les chevreaux.
 
Dans le vent on devine l’appel d’un enfant,
De la terre se lève une sorte de doux chant.
L’enfant qui naît en moi reste enfant. Moi,
La gerbe de lumière, je la pose dans ses bras.

Tudor Arghezi / Vent d’automne / Vânt de toamnă
Traduction : Paula Romanescu

E pardosita lumea cu lumina,
Ca o biserica de fum si de rasina,
Si oamenii, de ceruri beti,
Se leagana-n stihare de profeti.
Rece, fragila, noua, virginala,
Lumina duce omenirea-n poala,
Si pipaitu-i neted, de atlaz,
Pune gateli la suflet si grumaz.
Pietrisul rosu, boabe, al gradinii,
Ii sunt, batuti si risipiti, ciorchinii.
Plocate grele se urzesc treptat
In care frunzele s-au ingropat.
Din invierea sufletului, de izvor,
Beau caprele-amintirilor,
Si-n fluierul de sticla al cintizii
Se joaca matele cu iezii.
Deosebesti chemarea pruncului in vant
Cantata de o voce din pamant.
Nascut in mine, pruncul, ramane-n mine prune
Si sorcova luminii in brate i-o arunc.

La musique même était noire
c’est la nuit qui par elle criait
si longue et sans étoiles
semblable aux entrailles d’une bête qui nous aurait mangés.

Et le jour serait de la même soie s’il revenait
et maille à maille de la même soie serait la vie.

Maille à maille de la même soie
une seule longue vie noire
avec dans l’air l’aile de la chauve-souris
dont le grand vent de sage espoir
est l’unique fraîcheur pour nos fronts.

Les marionnettes tombent des mains mortes
mortes deux fois
maille à maille de la même soie
la vie des marionnettes passées de main en main,

Mais nous, aucune main ne viendra nous reprendre
quand le poulpe du sang sera pétrifié
qui nous retient debout à l’avant du théâtre.

Maille après maille de la même soie
sable à sable du même gravier
grain par grain du même blé noir
choc par choc du même cœur vide

Quand le dernier laurier aura brûlé ses feuilles
en l’hiver blanc comme l’iris de nos rêves
quel fantôme de bois pourra nous accueillir
sous un soleil enfin sans arrêt ni blessure.

Alain Borne

Ce mauvais crépuscule est revenu, banlieue malsaine de la journée. Cherche une petite voiture qui te conduira plus vite en la ville nocturne. Voici dans le lointain un aboiement de chien, comme sur la mer une bouée beuglante. Mais laisse, laisse l’assassin te frapper dans cette brume, afin que ton sang dans le ciel ressuscite un beau crépuscule.

Georges Limbour / D’un chien ( extrait )

 je continuerai à te chercher et à te perdre
toi qui as été le lieu d’amour
mais c’est dans le grand vent que je me reconstitue

Marie Froidefond

Je suis née rouge
incandescente
je suis née dans un brasier

je me suis allongée sur une petite plage
souvent je m’y suis baignée dans la méditerranée
à l’écart des familles
le soleil m’a dorée
le soleil m’a séchée
le soleil m’a hébétée

dès que j’ai pu,
dès que j’en ai eu la force
je me suis échappée
l’air m’a fait du bien j’ai flotté
flotté, flotté sans savoir où j’allais
sans avoir même l’idée que j’allais quelque part,
que je flottais

j’ai bu du vin des alcools forts
quand je pouvais
j’ai vomi le reste

je flottais comme une étincelle incandescente
qui saute ailleurs
qui allume le feu ailleurs, ravivée par le vent
je n’ai pas de corps
je vis comme un fantôme

je nage dans la mer, le sel brûle la peau de mes bras
je nage la brasse, le crawl
j’aime cette image de moi fendant la mer salée
un, deux, trois, mes bras s’appuient sur l’eau salée pour avancer.
Je fume tel un fer incandescent plongé dans l’eau froide

Un : expérimenter – deux : éprouver – trois : acquérir.
J’ai progressé avec des palliers
j’ai avancé par poussées douloureuses
On m’a appris les langues étrangères
à commencer par le latin
on m’a convaincu du charme de l’ancien
j’ai parlé sans penser
Pendant des années, je ne me suis pas exprimée. Je suis restée muette.
Je n’ai pas interféré tel un objet dont ils ont parlé
sans que je me reconnaisse
je suis allée à l’école paroissiale tout en haut de ma rue
je me suis laissée remplir des mythes exotiques de la religion.
Je les ai intégrés, je les ai rejetés. Ils font encore partie de moi.

J’ai été transfusée. J’ai du sang universel.
On m’a transfusé du sang non infecté par le V.I.H.
Ce qui ne te tue pas te rend plus forte

On m’a tapée violemment contre un mur
tapée, tapée violemment
j’ai été heurtée, j’ai été secouée,
on m’a bousculée sans répit
j’ai fait des retours en moi-même
je me suis recroquevillée comme une tortue qui rentre la tête
car la violence était partout
on m’a agressée, on m’a arraché la peau, écorchée,
je ne suis pas arrivée à me guérir.
Les écorcheurs ont brûlé mon bras qui ne guérit pas.
J’ai acheté un coffre ancien sculpté qui contient mes peines, je ne l’ouvre pas.
Non, on me l’a donné sculpté à la main, à l’opinel, dans le monde sombre des montagnes.

Dans les profondeurs de la mer méditerranée, il y a des coquillages roses parfumés.
Je nage dans la mer méditerranée jusqu’à Istanbul, ma ville préférée.
Istanbul est venue à moi. Je suis rentrée dans Istanbul en voiture au sons des klaxons
et des appels à la prière des muezzins stambouliotes.
J’ai été envoûtée. J’ai été séduite.
J’ai échappé à un tremblement de terre à Istanbul
avec l’homme que j’aimais, qui me charmais.
Je l’ai aimé comme une enfant
dont on a brûlé le bras
un bras qui ne guérit pas.

Je n’ai peur de rien et tout m’effraie
Avec mon bras stigmatisé, je nage dans la mer méditerranée
je nage la brasse le crawl
l’eau salée crâme ma peau incandescente
Parfois, le frottement de ma peau crie comme une lame de couteau
renvoie le reflet du soleil
Parfois, je flotte sans corps comme une étincelle dans la mer méditerranée,
incandescente.

Marie Barthélémy

Avec ses larges corbillards
Ornés de plumes majuscules,
Par les matins et les brouillards,
La mort circule.

Parée et noire et opulente,
Tambours voilés, musiques lentes,
Avec ses larges corbillards,
Ornés de pâles lampadaires,
La Mort s’étale et s’exagère.

Sous les porches illuminés,
Pareils aux nocturnes trésors,
Les gros cercueils écussonnés
— Larmes d’argent et blasons d’or —
Écoutent l’heure éclatante des glas
Que les cloches cassent, là-bas ;
L’heure qui tombe, avec des bonds
Et des sanglots, sur les maisons,
L’heure qui meurt sur les demeures,
Avec des bonds et des sanglots de plomb.

Parée et noire et opulente,
Au cri des orgues violentes
Qui la célèbrent,
La mort toute en ténèbres
Règne, comme une idole assise,
Sous la coupole des églises.

Des feux tordus comme des hydres,
Buissonnent clairs, autour du catafalque immense,
Où des anges, tenant des faulx et des clepsydres,
Dressent leur véhémence,
Clairons dardés, vers le néant.
Le vide en est grandi sous le transept béant ;
De pâles voix d’enfants
À l’infini crient l’agonie,
Par à travers ces ironies.
Tandis que les hautes murailles
Montent, comme des linceuls blancs,
Autour du bloc formidable et branlant
De ces coupables funérailles.

Drapée en noir et familière,
La Mort s’en va le long des rues
Longues et linéaires.

Drapée en noir, comme le soir,
La vieille Mort agressive et bourrue
S’en va par les quartiers
Des boutiques et des métiers,
En carrosse qui se rehausse
De gros lambris exorbitants,
Couleur d’usure et d’ancien temps.

Drapée en noir, la Mort
Cassant, entre ses mains, le sort
Des gens méticuleux et réfléchis
Qui s’exténuent, en leurs logis,
Vainement, à faire fortune ;
La Mort soudaine et importune
Les met en ordre dans leurs bières
Comme des fardes régulières.

Et les cloches sonnent péniblement
Un malheureux enterrement,
Sur le défunt, que l’on trimballe,
Par les églises colossales,
Vers un coin d’ombre, où quelques cierges,
Pauvres flammes, brûlent, devant la Vierge.

Vêtue en noir et besogneuse,
La Mort gagne jusqu’aux faubourgs,
En chariot branlant et lourd,
Avec de vieilles haridelles
Qu’elle flagelle
Chaque matin, vers quels destins ?
Vêtue en noir,
La Mort enjambe le trottoir
Et l’égoût pâle, où se mirent les bornes,
Une à une, qui vont là-bas, vers les champs mornes ;
Et leste et droite et dédaigneuse
Gagne les escaliers et s’arrête sur les paliers
Où l’on entend pleurer et sangloter,
Derrière la porte entr’ouverte,
Des gens laissant l’espoir tomber, inerte.

Et dans la pluie indéfinie,
Une petite église de banlieue,
Très maigrement, tinte un adieu,
Sur la bière de sapin blanc
Qui se rapproche, avec des gens dolents,
Par les routes, silencieusement.

Telle la Mort journalière et logique
Qui fait son œuvre et la marque de croix
Et d’adieux mornes et de voix
Criant vers l’inconnu leurs espoirs liturgiques.
Mais d’autres fois, c’est la Mort grande et sa légende,
Avec son aile au loin ramante,
Vers les villes de l’épouvante.

Un ciel en fusion plombe la terre moite ;
Des tours noires s’étirent droites
Telles des bras, dans la terreur des crépuscules ;
Les nuits tombent comme épaissies,
Les nuits lourdes, les nuits moisies,
Où, dans l’air gras et la chaleur rancie,
Tombereaux pleins, la Mort circule,

Ample et géante comme l’ombre,
Du haut en bas des maisons sombres,
On l’écoute glisser muette et haletante.
La peur du jour qui vient, la peur de toute attente,
La peur de tout instant qui se décoche
Persécute les cœurs, partout,
Et redresse, soudain, en leur sueur, debout,
Ceux qui, vers les minuits, songent au matin proche.

Les hôpitaux gonflés de maladies,
Avec les yeux fiévreux de leurs fenêtres rouges,
Fixent le ciel nocturne, où rien ne bouge
Ni ne répond aux détresses brandies.

Les égouts roulent le poison
Et les acides et les chlores,
Couleur de nacre et de phosphore,
Vainement tuent sa floraison.

De gros bourdons résonnent
Pour tout le monde, pour personne ;
Les églises ont barricadé leur seuil,
Devant la masse des cercueils.

Comme des bateaux noirs que repousse le havre,
La pourriture, elle est, là-bas,
Numérotée en tas ;
Et la prière même a peur de ces cadavres.

Et l’on entend, en galops éperdus,
La mort passer et les bières que l’on transporte
Aux nécropoles, dont les portes,
Ni nuit ni jour, ne ferment plus.

Tragique et noire et légendaire,
Les pieds gluants, les gestes fous,
La Mort balaie en un grand trou
La ville entière au cimetière.

Émile Verhaeren / La mort ( in Les Villes tentaculaires )

Soudain, cette défaite.
Cette pluie.
Les bleus devenus gris
et les marrons devenus gris
et le jaune
une ambre terrible.
Ton corps chaud
dans les rues froides.
Dans n’importe quelle chambre
ton corps chaud.
Parmi tous les gens
ton absence
les gens qui ne sont jamais
toi.
 
J’ai été modéré avec les arbres
trop longtemps.
Trop familier avec les montagnes.
La Joie a été une habitude.
Et maintenant,
soudainement,
cette pluie.

Jack Gilbert
Traduction : E. Dupas

Suddenly this defeat.
This rain.
The blues gone gray
And the browns gone gray
And yellow
A terrible amber.
In the cold streets
Your warm body.
In whatever room
Your warm body.
Among all the people
Your absence
The people who are always
Not you.

I have been easy with trees
Too long.
Too familiar with mountains.
Joy has been a habit.
Now
Suddenly
This rain.

Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent,
La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit,
Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,
Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent…

Les marronniers, sur l’air plein d’or et de lourdeur,
Répandent leurs parfums et semblent les étendre ;
On n’ose pas marcher ni remuer l’air tendre
De peur de déranger le sommeil des odeurs.

De lointains roulements arrivent de la ville…
La poussière, qu’un peu de brise soulevait,
Quittant l’arbre mouvant et las qu’elle revêt,
Redescend doucement sur les chemins tranquilles.

Nous avons tous les jours l’habitude de voir
Cette route si simple et si souvent suivie,
Et pourtant quelque chose est changé dans la vie,
Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir…

Anna de Noailles

Maintenant
c’est moi qui tiendrai compagnie aux hommes
et aux femmes de mauvaise volonté
Je me constituerai leur prisonnier
Je m’installerai dans leur mensonge dans leur souvenir
dans les chambres variables de leur vie
Je m’insinuerai dans leur disgrâce
Je débrouillerai leurs ressentiments
Je soufflerai sur leur colère
Je les pousserai sur la place
Je me tiendrai derrière leur dos
Ils ne reconnaîtront ni leurs gestes ni leur cri
Ils trahiront fidèlement leur parole

Paul Nougé

Jaune et sèche
comme les déserts
fut notre vie.
Aride aussi,
sera notre mort.
Il ne restera ni os ni poussière d’os
de notre orgueil,
votre vanité,
notre appétit,
votre ruine,
notre rancune
votre avidité indécente
d’être pire que les autres
c’est-à-dire, nous.

Soyons reconnaissants
à l’art d’imaginer
l’existence possible d’autres mondes.
Peut-être seulement là
trouve-t-on couleur, lumière, eau et repos.

On ne meurt qu’une fois.
Nous,
nous sommes morts deux fois.

Harold Alvarado Tenorio / Colline castillane
Traduction : Stéphane Chabrières

Oh ! cette fumée jaune, jaune comme le souvenir d’une maladie. Oh ! ce chien hurlant dans le jardin gris. Mais déjà j’oublie que je m’ennuie. Ce n’est pourtant pas dimanche aujourd’hui, non c’est jeudi. « Dimanche, mets ta robe blanche, etc. » II y avait un petit gamin qui chantait ça un jour sous les hauts arbres d’une belle avenue. Où est ce gamin ? Où est cette avenue ? Dans le souvenir qu’on ne revit plus.
J’aimerai pouvoir m’endormir en répétant: « La vie est un oignon que l’on pèle en pleurant. » Quand je parle d’oignon, je vois inévitablement et tout de suite un petit garçon avec un bonnet de coton blanc, assis sur un bahut de chêne dans une salle basse éclairée par une seule fenêtre. La fenêtre a des vitraux à pois bleus serrés. Le petit garçon avec un grand couteau coiffé d’une croûte de pain rassis pèle un gros oignon au-dessus d’une terrine blanche et de temps en temps, du revers de sa manche, il essuie une larme au coin de son œil bleu.
Ce que je raconte n’est pas intéressant, dites-vous? Ce n’est ni une histoire, ni un poème ?
Non, bien sûr, c’est mon histoire.
Vous ne saviez pas que j’étais un petit garçon.
Vous n’avez pas encore vu sur ma tête ce bonnet de coton ?
Oh ! que vous me connaissez mal !
Je m’appelle Jean. Mon âme a la forme d’un triangle d’argent. J’ai un joli pantalon à carreaux rouges et bleus que je perds de temps en temps, parce que j’attends toujours que l’oncle Stanislas m’achète ces bretelles que j’ai vues à la foire de Triel.
Qu’ai-je encore que vous n’avez vu.
Ah ! ces oreilles, de grandes oreilles et des cheveux paillasson comme Angélique, ma petite sœur Angélique… Vous ne la connaissez pas non plus. Oh ! tas d’hurluberlus qui ne voyez rien, qui ne savez rien voir. Allez donc dans la rue peler vos oignons en forme de poire.

Mireille Havet / Découverte


Tout est toujours là, comme si tout toujours tout avait
été là, à ce point de commencement obscur. 

Resté sourd, sur cette route, à la foudre – 
Ai-je, aujourd’hui, la sévérité d’un nuage ? 


Papillon un instant replié. Papillon qui presse
entre ses ailes le souvenir de la fraîcheur des
trèfles.
Comme lui je me souviens à l’aveuglette.

Philippe Denis

donc une ligne droite 
sculptée dans du bois d’angles 
me plaisait davantage qu’une 
volute creusée dans une arête 
ce qui revient à dire :  
un poème one poem 
 : 
qui s’écrirait tout le temps 
y compris, c’est connu, dans les nœuds du sommeil 
ce rêve-là 
d’une suite sans fin, fugue 
le O de la surprise ouvert et aplati, devenant ligne 
errante – ou orbite 
station à n dimensions 
toile d’araignée constructiviste dans la tour 
je n’ai pas vu la maison de Dylan Thomas 
au bord de la mer 
l’appentis qu’il avait à Laugharne 
– pourquoi ce bois lacté de poètes de langue anglaise ? 
moi qui viens d’Allemagne en Saône 
– à cause de la mer je te dis 
oui – ils l’ont tous au cœur, leur langue a toujours 
assez près d’elle un goût d’écume, celui 
que Conrad buvait avec une paille – 
peut-être, mais me tient la coulée, l’en allé 
de fleuves doux, pleins de saules 
et la Loire que je vois chaque semaine 
sous le nouveau pont de Blois 
roulant une lumière qui se creuse 
Goethe a écrit dans un poème singulier 
« Amérique ton sort est meilleur 
(…)tu n’es pas troublé(…) par d’inutiles souvenirs » 
et ce qu’il visait là, lui, si ancien, si porté au drapé 
chacun le sait maintenant 
dans la vieille Europe 
mais ce sort, nous ne pouvons pas l’envier 
plongés comme nous le sommes 
dans ce qui nous sauve 
soit cette pente où l’évasion 
(le coup de dés) 
inscrit sa loterie – et telle est ma tour 
que je reprends, mais pour produire un écart 
en la plantant ici 
au droit de la feuille blanche 
telle celle, dorée, d’une célèbre bouteille de vin 
trop chère pour pouvoir être bue 
et surmontée d’un lion mal fichu, à tête humaine 
Château !  
 
 
revenait donc de l’ancien temps 
la nouveauté 
assise sur un char fleuri de comice agricole 
tiré par un tracteur sous les tilleuls 
dans quelque coin d’enfance 
- vomi rose de ma sœur qui m’effraya 
ayant bu trop de limonade 
- mon cher Goethe les inutiles souvenirs 
en Amérique aussi ils les ont maintenant 
tout revient l’appui de la montagne s’évapore 
la traîne du ciel est identique 
sur le maïs où elle se pose 
 
Jean-Christophe Bailly / 13

Sur la cotte de maille
Du soldat embusqué
Un papillon

Yosa Buson
Traduction : Koumiko Muraoka et Fouad El-Etr

La jeune fille avec un amant prit la fuite
le village accusa sitôt les Bohémiens
et la gendarmerie se mit à leur poursuite
de son côté et moi du mien.

Rejoignant la roulotte, par les petits rideaux
je n’aperçus dedans qu’une misère noire
malgré tous les larcins et les biens illégaux
que les gendarmes faux prétendirent y voir.

Ils fouillèrent ; jetant aux talus des guenilles
où ils reconnaissaient la vieille d’un village
qui se plaignit de vol – et mille autres verbiages,
tandis que j’y voyais s’enrouler des jeunes filles.

Le forain dut prouver que lui-même avait fait
les marmots couchés à l’ombre sous la voiture
et qui souillés puaient le manque d’aventures
si bien qu’à ce soupçon je pus que m’esclaffer.

Alors qu’elle riait à corps perdu la belle
de qui l’amour venait de dénouer la longe,
cachée sous un vieux reste de Bohême irréelle,
derrière le buisson infouillable du songe.

Georges Limbour / Motifs

Tout ce vert, tout ce vert qui m’entre dans les yeux,
La folie du feuillage, au temps du gai solstice,
Je m’en nourris autant que du ciel blanc et bleu.

Je respire les foins, la sauge et la mélisse,
Je mords l’herbe des champs, la feuille du sorbier,
La fraîche menthe sombre et le rude genêt.

Tout ce vert à l’âcre goût secret
Que la terre songeait durant les mois de neige :
Sn triomphe d’après la mort. Notre mystère.

Tout ce vert qui m’entre dans les yeux. Tout ce vert.

Frédéric Kiesel / Green

Salut aux migrants aux hivernants
Aux nicheurs aux visiteurs
Aux réveilleurs aux bigarrés
Salut aux passereaux
Poèmes hissés haut
Un tohu-bohu d’écritures jetées
Sur le pont
Salut aux moineaux qui hèlent la lumière
Avant le grand fracas juste cela :
Peu importe la fin
Chez nous qui vivons
On allume chaque fois que la mort éteint

Véronique Wautier

Cette maigre fumée
dessine sur le miroir un nuage
Aujourd’hui, comme hier, il n’y a pas de pluie
Il n’y a pas sur le ventre de la terre
une fleur pour séduire l’abeille
et le silence n’est pas digne de la prière.
Une mouche vient de terminer sa randonnée
autour du globe terrestre.
Je veux dire que par-delà des mers virtuelles
il doit y avoir des jeunes virtuels
ils sont très pris par un jeu
comme s’ils venaient de le découvrir
ses rôles sont simples :
des poitrines nues
des armées
et des balles
L’armée tire des balles
et les jeunes courent pour tomber par terre
et leurs ailes
palpitent vers le ciel
sans que soit coupé
leur long cri de liberté.

Nada Menzalji / La paix virtuelle ( extrait )
Traduction : Maram al-Masri

Je suis allé

je ne me suis pas laissé enchaîné

Je me suis détaché de mes liens.

Et je suis allé vers des plaisirs de mon esprit

à moitié réels, à moitié imaginaires.

dans la nuit étoilée je suis allé

et j’ai bu des vins très forts,

Comme ceux que boivent les hommes

tout entier donnés au plaisir

Constantin Cavafy
Traduction : Esprits Nomades

Dans le bras ou dans le pied – jusqu’à cet éboulis de crânes.


Passages. Passages. Passages dans l’obstacle, dans le nerf.


Dans l’amitié de l’infini, il n’y a pas de surnuméraire.

Philippe Denis

Pour vivre, il faut planter un arbre, il faut
faire un enfant, bâtir une maison.

J’ai seulement regardé l’eau
qui passe en nous disant que tout s’écoule.

J’ai seulement cherché le feu
qui brûle en nous disant que tout s’éteint.

J’ai seulement suivi le vent
qui fuit en nous disant que tout se perd.

Je n’ai rien semé dans la terre
qui reste en nous disant : je vous attends.

Liliane Wouters

Chopin a murmuré son cœur
Dans ses valses lentes et tristes,
Et sur les gammes pessimistes
Il a déversé sa douleur.

Aux accents doux et nostalgiques
De sa Marche, ami du cercueil,
J’ai vu frissonner un linceul
Sous les bouquets mélancoliques.

C’était un rêve, un pâle rêve
Non exempt de suavité,
Où, dans ton sépulcre habité
J’ai vu ta forme qui se lève…

À tâtons, tes doigts desséchés
(Tes doigts fins jadis, doigts de femme,
Remplis de vie et de douce âme…)
Ont caressé les nœuds cherchés…

Et tu croyais toucher la corde
De ton adorable instrument,
Mais tu tombas éperdûment
Après ton pitoyable exorde…

Fantôme, à ton cercueil ! couche-toi, couche-toi !
Abrite ton squelette, ô fantôme, il fait froid !
Rêve les yeux fermés dans leur cave hideuse,
Songe à tes jours passés, à ta nuit ténébreuse ;
La terre n’a plus de lieu pour te recevoir,
Et l’œil humain, craintif, ne veut plus t’entrevoir.
Ta place n’est donc pas dans nos riantes villes,
Ni dans les verts bosquets où, toi, tu te faufiles :
Tes os n’ont plus leur chair, ton œil n’a plus de larmes,
Ton âme plus d’élans, ton esprit plus d’alarmes ;
Or, il faut tout cela pour se compter vivant,
Il faut rire et pleurer, craindre la nuit, le vent.
La lumière est trop claire à tes yeux tout pleins d’ombre ;
Retourne à ta tombe, à ton séjour vide et sombre,
Et quelque indifférent que tu sois, crains le froid
Et la lumière humaine où je vis loin de toi !
Couche-toi ! le sommeil est bon pour les squelettes,
Leur passage a fané les petites fleurettes…
Dors, douce ombre de paix, et ne cherche à venir…
La vie a pour les morts un coin de souvenir…

Le spectre a murmuré sa plainte
Dans les gémissements du vent,
Voilà pourquoi, la nuit, souvent
L’on tremble d’horreur et de crainte…

Isis Copia aka May Ziadé / Spectre

Mon cœur ressemble à un oiseau qui chante
Dont le nid se trouve sur un rameau trempé de rosée ;
Mon cœur est comme un pommier
Dont les branches se plient sous le poids du fruit ;
Mon cœur ressemble à un coquillage arc-en-ciel
Qui patauge dans une mer paisible ;
Mon cœur est plus heureux que tout cela,
Parce que mon amour est venu à moi.

Dressez-moi un dais de soie et de plume ;
Décorez-le de vair et de teintures pourpres ;
Sculptez-le de colombes et de grenades,
Et de paons aux cent yeux ;
Façonnez-le de raisins d’or et d’argent,
De feuilles et de fleurs-de-lys argentées ;
Parce que l’anniversaire de ma vie
Est venu, mon amour est venu à moi.

Christina Rossetti / Un anniversaire / Birthday
Traduction : Lydia Padellec

My heart is like a singing bird
Whose nest is in a watered shoot ;
My heart is like an apple-tree
Whose boughs are bent with thick-set fruit ;
My heart is like a rainbow shell
That paddles in a halcyon sea ;
My heart is gladder than all these,
Because my love is come to me.

Raise me a dais of silk and down ;
Hang it with vair and purple dyes ;
Carve it in doves and pomegranates,
And peacocks with a hundred eyes ;
Work it in gold and silver grapes,
In leaves and silver fleurs-de-lys ;
Because the birthday of my life
Is come, my love is come to me.

Des essais ? – Allons donc, je n’ai pas essayé !
Étude ? – Fainéant je n’ai jamais pillé.
Volume ? – Trop broché pour être relié…
De la copie ? – Hélas non, ce n’est pas payé !

Un poëme ? – Merci, mais j’ai lavé ma lyre.
Un livre ? – …Un livre, encor, est une chose à lire !…
Des papiers ? – Non, non, Dieu merci, c’est cousu !
Album ? – Ce n’est pas blanc, et c’est trop décousu.

Bouts-rimés ? – Par quel bout ?… Et ce n’est pas joli !
Un ouvrage ? – Ce n’est poli ni repoli.
Chansons ? – Je voudrais bien, ô ma petite Muse !…
Passe-temps ? – Vous croyez, alors, que ça m’amuse ?

– Vers ?… vous avez flué des vers… – Non, c’est heurté.
– Ah, vous avez couru l’Originalité ?…
– Non… c’est une drôlesse assez drôle, – de rue –
Qui court encor, sitôt qu’elle se sent courue.

– Du chic pur ? – Eh qui me donnera des ficelles !
– Du haut vol ? Du haut-mal ? – Pas de râle, ni d’ailes !
– Chose à mettre à la porte ? – …Ou dans une maison
De tolérance. – Ou bien de correction ? – Mais non !

– Bon, ce n’est pas classique ? – À peine est-ce français !
– Amateur ? – Ai-je l’air d’un monsieur à succès ?
Est-ce vieux ? – Ça n’a pas quarante ans de service…
Est-ce jeune ? – Avec l’âge, on guérit de ce vice.

… ÇA c’est naïvement une impudente pose ;
C’est, ou ce n’est pas çà : rien ou quelque chose…
– Un chef-d’œuvre ? – Il se peut : je n’en ai jamais fait.
– Mais, est-ce du huron, du Gagne, ou du Musset ?

– C’est du… mais j’ai mis là mon humble nom d’auteur,
Et mon enfant n’a pas même un titre menteur.
C’est un coup de raccroc, juste ou faux, par hasard…
L’Art ne me connaît pas. Je ne connais pas l’Art.

Tristan Corbière / Ça ( Préfecture de police, 20 mai 1873 )

La main
qui aurait écrit
ces mots qui sont moi
- elle est coupée, blanchie.
C’est un cygne
qui boit les brouillards du lac
en volant.
Ses ailes chantantes
font le bruit d’un langage
qui s’enfuit.

Gunnar Harding

Le poète vient avec du poivre et des œillets, avec des cerfs-volants de papier. Avec des cierges consumés et un peu de sel.
Il écoute battre le pouls de la danse dans la forêt humide du soir.
Il s’éveille au lever du soleil et entend les lourdes roues qui tournent, comme d’un moulin profondément dans la terre.

Le poète connaît l’angoisse et la joie côte à côte.
Nul lien n’attache le poète. Il connaît la même paix que l’herbe qui pousse et la neige qui dort.
Il sait que quelque chose l’attend quelque part. Quelque chose qui n’a pas de place dans les maisons. Quelque chose qui fuit sur le paysage, plus invisible que la fumée.
Non pas la concrétisation qui étouffe le possible et effeuille l’espoir.
Non pas la bouche qui mange sa propre rose.

Quelque chose de plus muet et de plus irréfutable. Quelque chose de plus léger et de plus pénétrant. Quelque chose.

Artur Lundkvist
Traduction : Jean-Clarence Lambert

Ma femme est un buisson vivant de moire

la mer un grand drapeau tombé

le feu est le rêve de l’arbre

le vent un grand drapeau décoloré

mais la guerre n’est pas la paix.

Il ne suffit pas de parler à l’envers

d’être langouste à longue langue

pour que nous rêvions.

Il ne suffit pas de parler du beau temps

en ouvrant un parapluie

ni d’ouvrir un parapluie

pendant que nous préparons le printemps.

Il ne suffit pas de graisser au beurre les canons

de mettre aux armes des faveurs d’oliviers.

Un mensonge nous réveille

nous ne rêvons que vérité

le petit bout de votre oreille

fait du bruit à réveiller

les morts que nous avons dans la mémoire

et notre rêve ne dort pas

et notre mémoire ne dort pas

nous sommes debout dans nos leçons

et debout dans notre rêve….

Christian Dotremont / Être ensemble

A qui est cette maison ?
A qui est la nuit qui chasse la lumière
D’ici ?
Dis, à qui appartient cette maison ?
Ce n’est pas la mienne.
J’ai rêvé d’une autre, plus douce, plus claire,
Avec vue sur des lacs sillonnés de bateaux peints ;
Sur des champs larges comme des bras ouverts pour moi.
Cette maison est étrange.
Ses ombres mentent.
Dis, dis-moi, pourquoi sa serrure correspond-elle à ma clé ?

Toni Morrison
Traduction : Murièle Camac

Whose house is this?
Whose night keeps out the light
In here?
Say, who owns this house?
It’s not mine.
I dreamed another, sweeter, brighter
With a view of lakes crossed in painted boats;
Of fields wide as arms open for me.
This house is strange.
Its shadows lie.
Say, tell me, why does its lock fit my key?

Jusque là homme du peuple au marché, dans ses affaires,
lorsqu’il a découvert soudain la poésie.
Dès lors il a pris l’eau par tous les bouts.
Sa femme l’a quitté un soir.
Regardez-le maintenant dormir.
Au dessus de sa tombe volent des oiseaux.

Yorgòs Markòpoulos
Traduction : Michel Volkovitch

Aucun homme n’est une île,
un tout, complet en soi
Tout homme est un fragment du continent
Une partie de l’ensemble
 
Si la mer emporte une motte de terre
L’Europe en est amoindrie
Comme si les flots avaient emporté un promontoire
Le manoir de tes amis ou le tien
 
 
La mort de tout homme me diminue
Parce que j’appartiens au genre humain
 
Aussi n’envoie jamais demander
pour qui sonne le glas :
C’est pour toi qu’il sonne

John Donne / Meditation XVII

No man is an island
entire of itself;
every man is a piece of the continent,
a part of the main;
 
if a clod be washed away by the sea,
Europe is the less,
 
as well as if a promontory were,
as well as any manner of thy friends or of thine own were;
 
 
any man’s death diminishes me,
because I am involved in mankind.
 
And therefore never send to know
for whom the bell tolls;
it tolls for thee.

Landwehrkanal*, le pont, grilles de fer. 
C’est donc ici qu’elle mourut, tard dans la nuit, d’une mort de chat.  
Assommée et évacuée comme une ordure de la pelle.  
Pas un frisson ne parcourut les marronniers dans le gel. 
Les uniformes gris recouvrirent la moindre tache rouge 
De terre. Après l’hallali, 
Son visage était défiguré par les coups de crosses de carabines, 
Méconnaissables, ses hautes pommettes et la bouche 
D’où, en ces jours, venait le danger.  
Pour effacer toute trace, on traîna le corps dénudé 
Lesté de pierres au fond de l’eau.  
Là, près des carpes, l’ignominie allemande 
Fut bien gardée jusqu’à la Chute. 
Des gueules vulgaires se disputèrent la légende 
D’une Jeanne d’Arc juive, qui chante l’insurrection… 
Mauvais présage, une femme meurt avant que cesse 
La bêtise qu’engendre une grande faim.  
Sa façon d’aimer, était-ce là le scandale ?  
 
Durs Grünbein
Traduction : Françoise David-Schaumann et Joël Vincent

Un jour viendra où le jeune dieu sera un homme,
sans souffrance, avec le sourire mort
de l’homme qui a compris. Le soleil lui aussi glisse au loin,
en rougissant les plages. Un jour viendra où le dieu
ne saura plus où étaient les plages de jadis.

On s’éveille un matin : l’été est déjà mort,
dans les yeux grondent encore des splendeurs,
comme hier, et à l’oreille le fracas du soleil
devenu sang. Le monde a changé de couleur.
La montagne ne touche plus le ciel ; les nuages
ne s’amoncellent plus comme les fruits ; dans l’eau
pas un galet n’affleure. Un corps d’homme
se courbe pensif, où respirait un dieu.

C’est la fin du grand soleil d’été et de l’odeur de terre
et de la route libre, animée par un peuple
qui ignorait la mort. On ne meurt pas l’été.
Si quelqu’un venait à disparaître, il y avait le jeune dieu
qui vivait pour les autres et ignorait la mort.
Sur lui, la tristesse n’était que l’ombre d’un nuage.
Son pas étonnait la terre.

Maintenant,
la lassitude pèse sur les membres de cet homme,
sans souffrance : la calme lassitude d’une aube
ouvrant un jour de pluie. Les plages assombries
sur lesquelles jadis il n’avait qu’à poser son regard
ne connaissent plus le dieu. Et l’océan de l’air
ne revit plus au souffle. Les lèvres de l’homme
se plissent résignées, pour sourire devant la terre.

Cesare Pavese / Mythe / Mito
Traduction : Gilles de Van

Verrà il giorno che il giovane dio sarà un uomo,
senza pena, col morto sorriso dell’uomo
che ha compreso. Anche il sole trascorre remoto
arrossando le spiagge. Verrà il giorno che il dio
non saprà piú dov’erano le spiagge d’un tempo.

Ci si sveglia un mattino che è morta l’estate,
e negli occhi tumultuano ancora splendori
come ieri, e all’orecchio i fragori del sole
fatto sangue. È mutato il colore del mondo.
La montagna non tocca più il cielo; le nubi
non s’ammassano più come frutti; nell’acqua
non traspare più un ciottolo. Il corpo di un uomo
pensieroso si piega, dove un dio respirava.

Il gran sole è finito, e l’odore di terra,
e la libera strada, colorata di gente
che ignorava la morte. Non si muore d’estate.
Se qualcuno spariva, c’era il giovane dio
che viveva per tutti e ignorava la morte.
Su di lui la tristezza era un’ombra di nube.
Il suo passo stupiva la terra.

Ora pesa la stanchezza su tutte le membra dell’uomo,
senza pena: la calma stanchezza dell’alba
che apre un giorno di pioggia. Le spiagge oscurate
non conoscono il giovane, che un tempo bastava
le guardasse. Né il mare dell’aria rivive
al respiro. Si piegano le labbra dell’uomo
rassegnate, a sorridere davanti alla terra.

Chus dans le puits creusé sous les cristaux du ciel,
nous revêtons au monde une tunique rouge
tissée avec la glaise opaque de l’oubli.

Si le cœur aimant parle au cœur
il n’a nul besoin d’une bouche:
l’oreille ouverte lui suffit.

Comme un noyau de feu pulsant dans l’ombre verte,
j’écoute rire encore au plus vif de ma chair
la source rayonnante et noire de tous les moi.

Qu’est donc lire un poème ? C’est voir danser ma voix
pour entendre tes yeux chanter avant les mots
en miettes d’autrefois, dans nos lettres muettes.

Par le chant nous brisons l’amère nuit d’attente :
mais il sera toujours temps de nous taire
quand nos bouches béantes seront bourrées de terre.

Lorsque Satan déchu rêve d’amour au bagne,
il joue à qui perd gagne son âme d’ange triste
que brûle, en la glaçant, le feu de l’améthyste.

« Qui me détruit, sinon autrui ?
Je ne suis qu’un vieux clown rieur,
trop plein de pleurs à l’intérieur.

Mon esprit souterrain, en quête de l’éveil,
dans l’épaisseur sourde du roc souffre
et creuse sa nuit ».

Claude Vigée / Le défi du poète

Je veux d’autres ombres d’or, d’autres palmiers,
d’autres vols d’oiseaux étrangers,
je veux des rues distinctes, dans la neige,
une boue différente lorsqu’il pleut ;
je veux l’ardente odeur d’autres bois ;
je veux un feu aux flammes singulières,
d’autres chansons, d’autres aspérités,
qui ne sauraient rien de mes tristesses.
 
 
Silvina Ocampo / Vœux / Ruego
 Traduction : Silvia Baron Supervielle
 
Quiero otras sombras de oro, otras palmeras
con otros vuelos de aves extranjeras,
quiero calles distintas, en la nieve,
un barro diferente cuando llueve,
quiero el férvido olor de otras maderas,
quiero el fuego con llamas forasteras,
otras canciones, otras asperezas,
que no hayan conocido mis tristezas.

L’homme seul écoute la voix calme
et ses yeux sont mi-clos, comme si une haleine
effleurait son visage, une haleine amicale
qui remonte, incroyable, depuis le temps passé.
 
L’homme seul écoute l’antique voix
que ses pères ont entendue jadis, limpide
et recueillie, une voix qui pareille aux tons verts
des étangs et des coteaux, devient sombre le soir.
 
L’homme seul connaît une voix d’ombre,
caressante, qui jaillit calmement modulée
telle une source secrète : attentif il la boit,
les yeux clos, mais on ne dirait pas qu’elle est tout près de lui.
 
C’est la voix, qui un jour a arrêté le père
de son père, et tous ceux du sang mort.
C’est une voix de femme qui résonne secrète
au seuil de la maison, quand vient l’obscurité.

Cesare Pavese / La maison / La casa
Traduction : Gilles de Van

L’uomo solo ascolta la voce calma 
con lo sguardo socchiuso, quasi un respiro 
gli alitasse sul volto, un respiro amico 
che risale, incredibile, dal tempo andato. 
 
L’uomo solo ascolta la voce antica 
che i suoi padri, nei tempi, hanno udito, chiara 
e raccolta, una voce che come il verde 
degli stagni e dei colli incupisce a sera. 
 
L’uomo solo conosce una voce d’ombra, 
carezzante, che sgorga nei toni calmi 
di una polla segreta: la beve intento, 
occhi chiusi, e non pare che l’abbia accanto. 
 
E’ la voce che un giorno ha fermato il padre 
di suo padre, e ciascuno del sangue morto. 
Una voce di donna che suona segreta 
sulla soglia di casa, al cadere del buio.

Je parle avec Rafaniello, aujourd’hui nous avons le temps, je lui demande si son pays ne lui manque pas. Son pays n’existe plus, il n’y est resté ni vivants ni morts, on les a fait disparaître tous ensemble : « Je ne sens pas le manque, dit-il, mais la présence. Dans mes pensées ou quand je chante, quand je répare un soulier, je sens la présence de mon pays. Il vient souvent me trouver, maintenant qu’il n’a plus une place à lui. Dans le cri du marchand d’eau qui monte avec son charreton à Montedidio pour vendre de l’eau sulfureuse dans des pots de terre cuite, de sa voix aussi me parviennent quelques syllabes de mon pays. » Il se tait un moment, ses petits clous dans la bouche et la tête penchée sur une semelle. Il voit que je suis resté à côté et il continue : « Quand tu es pris de nostalgie, ce n’est pas un manque, c’est une présence, c’est une visite, des personnes, des pays arrivent de loin et te tiennent un peu compagnie. » Alors don Rafaniè, les fois où il me vient la pensée d’un manque, je dois l’appeler présence ? « C’est ça, et à chaque manque tu souhaites la bienvenue, tu lui fais bon accueil. » Alors quand vous serez envolé, je ne dois pas sentir votre manque, moi ? « Non, dit-il, quand il t’arrive de penser à moi, moi je suis présent. » J’écris sur le rouleau les paroles de Raffaniello qui ont mis le manque sens dessus dessous et il est mieux comme ça maintenant. Lui, avec les pensées, il fait comme avec les chaussures, il les retourne sur sa caisse et les répare.

Erri De Luca, Montedidio,
Traduction : Danièle Valin

Parlo con Rafaniello, oggi abbiamo tempo, non vi viene la mancanza del paese vostro, chiedo. Il suo paese non c’è più, non ci sono rimasti i vivi e neppure i morti, li hanno fatti sparire tutt’insieme: ” Non sento la mancanza, dice, sento la presenza. Nei pensieri o quando canto, quando aggiusto una scarpa, sento la presenza del mio paese. Mi viene a trovare spesso, ora che non ha più un posto suo. Dentro la chiamata dell’acquaiolo che sale col carretto sopra Montedidio a vendere l’acqua zurfegna, solforosa nelle terracotte, pure dalla sua voce mi arriva qualche sillaba del paese mio”. 
Se ne sta zitto per un poco coi chiodini in bocca e la testa china sopra una suola. Vede che sono rimasto vicino e continua: “Quando ti viene una nostalgia, non è mancanza, è presenza, è una visita, arrivano persone, paesi, da lontano e ti tengono un poco di compagnia”. Allora don Rafaniè, le volte che mi viene il pensiero di una mancanza la devo chiamare presenza? “Giusto, così ad ogni mancanza dai il benvenuto, le fai un’accoglienza.” Così quando sarete volato io non devo sentire la mancanza vostra? “No, dice, quando ti viene di pensare a me io sono presente.” Scrivo sul rotolo le parole di Rafaniello che hanno rivoltato la mancanza sottosopra e ora sta meglio così. Lui fa coi pensieri come con le scarpe, le mette capovolte sul bancariello e le aggiusta.

 
parce qu’ils avaient pris la vieille habitude de cacher leurs peurs
leurs mains déformées restaient dans leurs poches
                                                           
entre les conduits élancés et toxiques des cheminées d’usines
posant délicatement leurs pieds
sur le vide des morts ce jour-là
 
dans le quartier A à coup sûr
dans le pays B un de ces jours
 
buvant du rakı
parce qu’ils étaient tous attablés
 
les magasines valent bien les livres d’Histoire
les vents doux ici brassent la mer lointaine
l’été du printemps, l’automne de l’été
 
parfois platonique comme les premières amours
cette demi-lune qui nous accompagne sur les longs chemins de notre enfance
parfois c’est une étoile filante vagabonde que l’on attend avec impatience
et ce vœu
que je n’ai pas toujours pas oublié
 
N’étions-nous pas encore des enfants lorsque nous avons fait nos premiers pas ?

Efe Duyan / La marche
Traduction : Célin Vuraler

Je n’ai les mots ni la langue
qui tue et chante tout à la fois.
Je n’ai, clouée sous les ongles,
aucune rumeur d’enfance
comme celle de l’orphelin tombé des convois,
et qui ne s’apprend pas,
ni ce legs agrippé pour toujours
aux barbelés de Pologne.
 
Je n’ai voix assez rauque
assez exténuée, assez trouée,
je parle par défaut sans m’écorcher
si profond que cela,
gorge à sec à force  de recoudre
l’écho du marteau à briser les tympans, l’écho
du ressac de ballast qui ne sait plus s’il frappe
au dehors ou au-dedans des dents, l’écho
de ce qui chuinte au coin de vieilles lèvres
jusqu’à ne plus faire bouche,
quand on a oublié note à note la musique,
lettre à lettre le sens du dernier cantique.
 
Comment se peut-il
que sans être incurable
on ne veuille pas guérir ?
 
On retourne à la ritournelle
qui broie du silence
et du rouge et du noir
sur les écrans du monde.
 
Où est cette tombe dans un souffle d’air
qui attend des suppliciés
dont il ne reste pas même un nom,
pas même une ombre à la face lisse du ciel ?
 
Monte du sol une buée grise
qui masque les lointains, c’est
de la cendre ou peut-être pas,
un petit jour qui ne fait pas une aube,
quelque chose comme de la poussière d’âmes
qui monte et monte, stagne et approche
avec son escorte de corbeaux.
 
La mort n’est plus seulement un maître d’Allemagne
il y a tant de dialectes maintenant où lâcher les molosses,
jouer avec les serpents, hurler qu’il faut
creuser et creuser l’interminable fosse commune,
tant de prénoms qui sortent des enfers
sans leurs Eurydice de fumée,
tant de poids morts à porter,
à traduire, à cracher
dans toutes les langues blessées à mort
qui disent qu’un homme habite la maison
et que c’est un bourreau,
plus seulement un maître à l’oeil bleu
mais un milicien de partout
 
Comment se peut-il
que sans être incurable
on ne veuille pas guérir ?
 
On retourne à la ritournelle
qui broie du silence
et du rouge et du noir
sur les écrans du monde.
 
Où est cette tombe dans un souffle d’air
quand manque jusqu’au souffle
que l’infini est à l’étroit et l’absence
serrée dans un cadre vide ?
 
Monte du sol une fumée
qui n’a pas d’horizon, c’est
du soufre ou peut-être pas,
une maladie qui ne fait pas de flamme,
quelque chose comme du feu froid
qui monte et monte, stagne et approche
avec sa garde de potences.
 
La botte écrase la montre et le poignet,
l’heure est la même Sulamith, Margarete,
pour tous les maîtres d’Allemagne
qui donnent de la mâchoire en serbe ou en chinois,
en russe, turc, anglais, arabe, français, coréen,
l’heure est la même Leïla, Tséring, Marina,
pour tous les chiens qui aboient
après cette tombe qui ne retient pas un nom,
pas une ombre dans un souffle d’air.
 
Les langues blessées à mort disent qu’un homme
habite la maison et qu’il siffle
par-dessus les corps jetés aux corbeaux
alors que pour creuser et creuser
il ne reste personne.
 
Comment se peut-il
que sans être incurable
on ne veuille pas guérir ?
 
On retourne à la ritournelle
qui broie du silence
et du rouge et du noir
sur les écrans du monde.
 
Je n’ai ni les mots ni la langue
qui tue et chante tout à la fois.
Je n’ai voix assez rauque
assez exténuée, assez trouée…
Un homme qui ressemble à un autre
habite la maison.
Le maître d’Allemagne engrange en tous pays.
Il y a dans le décor des cadavres sans cause.
La mort est un bourbier recouvert d’oiseaux noirs.
 
Comment se peut-il
que sans être incurable
on ne veuille plus guérir ?
 
D’un bouteille jetée à la Vistule
sur le chemin de la chambre à gaz
remonte le message d’un anonyme
après quoi tout se tait :
                                       Le mot chien aboie-t-il ?
 

 
André Velter  / Ein Grab in der Luft*

(1) « une tombe dans un souffle d’air ». Citation extraite du poème de Paul Celan : « Todesfuge » 

J’honore les vivant, j’ai face parmi vous.
Et l’un parle à ma droite dans le bruit de son âme
et l’autre monte les vaisseaux,
le Cavalier s’appuie de sa lance pour boire.
(Tirez à l’ombre, sur son seuil, la chaise peinte du vieillard.)

J’honore les vivants, j’ai grâce parmi vous.
Dites aux femmes qu’elles nourrissent,
qu’elles nourrissent sur la terre ce filet mince de fumée…
Et l’homme marche dans les songes et s’achemine vers la mer
et la fumée s’élève au bout des promontoires.

J’honore les vivants, j’ai hâte parmi vous.
Chiens, ho ! mes chiens, nous vous sifflons…
Et la maison chargée d’honneurs et l’année jaune entre les feuilles
sont peu de choses au coeur de l’homme s’il y songe :
tous les chemins du monde nous mangent dans la main !

Saint-John Perse / Chanson du présomptif

Quand j’étais au milieu du cours de notre vie,
je me vis entouré d’une sombre forêt,
après avoir perdu le chemin le plus droit.

Ah ! qu’elle est difficile à peindre avec des mots,
cette forêt sauvage, impénétrable et drue
dont le seul souvenir renouvelle ma peur !

À peine si la mort me semble plus amère.
Mais, pour traiter du bien qui m’y fut découvert,
il me faut raconter les choses que j’ai vues.

Je ne sais plus comment je m’y suis engagé,
car j’étais engourdi par un pesant sommeil,
lorsque je m’écartai du sentier véritable.
 
Dante / L’Enfer : Chant I ( extrait )
Traduction anonyme

Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura
ché la diritta via era smarrita.
Ahi quanto a dir qual era è cosa dura esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura!
Tant’è amara che poco è più morte; ma per trattar del ben ch’i’ vi trovai, dirò de l’altre cose ch’i’ v’ho scorte.
Io non so ben ridir com’i’ v’intrai, tant’era pien di sonno a quel punto che la verace via abbandonai.

Si je me demande pourquoi j’écris sur les lacs
(encore et encore l’obligation d’aller jusqu’au bout),
je pense à la façon dont le lac vire et vire, toujours à gauche –
je commence comme ça, la terre massée à ma droite
pour assurer ma main plus valide, l’oeil et l’autre
gourde main encore sensible, sans contrainte vers l’eau,
à demi-entraînée, formant et effaçant des intervalles sur l’enroulement
de cordes qui sonnent dans ma tête jusqu’à ce que la main droite
reprenne et fasse sa musique. La vue depuis la route du lac.
 
Les spécialistes nous disent que sans repère dans l’espace vierge, les marcheurs
tournent en rond, j’ai oublié, sur la gauche où la droite. La rive d’un lac, contournant
un lac oublié qui oublie l’eau. J’avance
sur ce rivage déboussolée. je pourrais descendre
plus bas que les bords qui se défont, là où les motifs naissent et se diffusent
et une autre intimité commence. Le lac appelle le parcours,
je voudrais ne pas me détourner de ce qu’il offre à voir, de ce qu’il est, pas plus
que de l’indésirable se dressant incertain au coin de mon oeil.
Je le dépasse, ce qui vit dans une imprécise présence.
 
Il y a de la place pour l’esprit dans un lac, ce moule mortel.
Une autre rive est tapie hors de vue, elle et son climat.
On peut marcher autour du lac en un laps de temps que l’esprit
peut mesurer, adapté à un poème, penser un lac contenu dans la vie.
Courir autour en plein jour avec l’ombre qui raccourcit
jusqu’à la rive plus lointaine et surgir, en courant vers le soleil levant
 
Judith Rodriguez / Écrire le lac / Lake writing
Traduction : Marilyne Bertoncini

If I ask myself why I write about lakes
(again and again the task of keeping on course)
I think how the lake veers and veers, always left –
I start that way, land bulked on my right
for my abler hand to be sure, eye and the witless
other hand still feeling, open to water,
half-trained, shaping and stopping intervals on rounded
strings sounding in the mind till the right hand
takes and makes it music. The view from the lake road.
 
Orienteers tell us walkers in the unmarked wild
circle, I forget, left or right. Lakeside, circling
a forgotten lake that forgets water. I am walking
ahead on that shore uncompassed, I could go down
past the fraying edge, where patterns rise and spread
and another togetherness begins. Lake calls the course,
I will not turn from all it views and is, nor
from the unsought arising unsure at the corner of my eye.
This I walk by, that lives in unfocussed attending.
 
Lake-room is mind enough, a mortal mould.
Another side waits out of sight, it and its weather.
You can walk the lake’s ring in measurable time
mind-size, poem-fit, think a lake inside living.
Run by daylight round it with shortening shadow
to the further shore and surge, running to sunrise.

L’hôpital paraissait vide ce matin. De nombreux patients ont dû s’absenter pour des raisons de santé.

Normand Lalonde

Cette part de silence
qui nous couvre le visage. Le parc
ouvert et noir au fond de la rue
au fond de ce que tu fais. Sur ton visage
il y a quelqu’un qui s’arrête, à l’instant
brise une vitre, contre les murs
un ciel tombe et tout
devient temps blessé, limpide
halo entre les cheveux, le vêtement. Comme tranche
dans l’herbe cette lumière qui laisse
seuls dans le dialogue

Tommaso di Dio / Tua e di tutti / la Tienne et à tous ( extraits )

Traduction : Joëlle Gardes

Quella parte di silenzio
che ci copre il viso. Il parco
aperto e nero in fondo alla strada in fondo alla strada
in fondo alla cosa che fai. Sul tuo viso
c’è qualcuno che smette, all’istante
rompe un vetro, cade
un cielo addosso alle pareti e tutto
è tempo ferito, limpido
alone fra i capelli, il vestito. Come taglia
questa luce nell’erba e lascia
soli nel dialogo.

J’ai oublié la mécanique des thèmes,
Les catéchismes récités depuis quinze ans.
J’ai oublié l’huile rance d’hier.

La mer des prés m’attend,
La mer verte et son odeur de rosée,
La mer fleurant des baisers d’enfants.
Et m’appelle
Le plongeon dans l’herbe
Rejaillissant en rires sonores.

Mon corps
Où s’ouvrent des bouches neuves
Filtre les courants des fraîcheurs,
Des sons, des couleurs, des senteurs,
Toutes les voluptés païennes
Loin de la rancœur des livres d’hier.

Léopold Sédar Senghor / Oubli 

Je larguerai les amarres sur un fleuve amical,
En partance vers mon ombre natale,
Pour revivre les passions oubliées des troubadours !

J’allumerai cent mille soirs
Pour pétrir l’amour
Presque à notre image !

Je voyagerai en souriant
Sans escale
Dans les coins du monde
Les plus noctambules
Pour que les marins, aviateurs et explorateurs
Bêlent comme des brebis aux savanes du regard !

Abdul Kader El Janabi

Ici ne poussent ni racines d’arbre, ni couverture de saxifrages verts,
ni carapace de mousse.

Vous seules existez – altières colonnes, bastions en promontoire,
chaires de basalte brisées – roches en lutte meurtrière avec l’océan.

Vous semblez éternelles,
comme si la mort expirait en vous et à travers vous
dans les anneaux du ressac.

Comme si la mort, vorace comme le sel, ne pouvait
imposer la fugacité en choisissant à loisir d’un nid
son butin printanier : les heures où croît la lumiere, où s’ouvre le creux des vagues,
et où brillent les mots
et les poissons.

Elle se mesure à son ombre. Rapidité de coursier.
Elle se compose, se ramasse
et atteint son but. Elle s’enivre de son élan.

Elle emporte la maison et le jardin couvert de chardons duveteux, elle noie
la joie d’une hirondelle diurne. Encore, la terrasse ambrée de l’été
se couvre de chèvrefeuille. Le café fume encore et personne n’a balayé les miettes
de la nappe, et voici que tout près elle
infuse de sang le rideau de nuages et anéantit le monde
dans la ronde des cycles immémoriaux.

Son pouce tend la corde
de l’arc d’essai — témoins indifférents : les muscles des mains et des épaules ; monte
la marée rouge

Marzanna Bogumila Kielar / Marée montante

 ce n’était qu’une lueur
                    Jouant sur les ondulations de l’eau ;
                              Il diminuait de taille à mes yeux,
                    Simple galet en train de disparaître ;
          Ce ne fut bientôt qu’une tache blanche,
                              Joyau englouti défiant la vue ;
          Maintenant ses secrets cachés sommeillent,
                    Connus des seuls Génies des profondeurs
          Qui, tremblant dans leurs grottes de corail,
                    N’osent pas les chuchoter à la houle. 

Lord Byron / Le Giaour / Fragment d’un conte turc ( extrait )
Traduction. : Jean Pavans

Un string a beau être un string
Ce n’est pas parce qu’il sonne à la porte
Qu’il faut forcément lui ouvrir.

Hervé Delabarre / Du String ( extrait )

J’aurai beau me crever au travail, porter des chevaux sur les épaules, faire tourner les meules des moulins, de toute façon je ne serai jamais un travailleur. Mon travail, quelque forme qu’il puisse prendre, il n’est perçu que comme pur caprice, espièglerie, hasard. Mais telle est bien ma volonté, j’accepte. Je signe des deux mains.
Deux façons de voir les choses: pour moi, dans le pain couronne, ce qui compte, c’est le trou. Et la pâte de la couronne? La couronne, on la mange – le trou, il reste.
Le travail authentique – c’est une dentelle de Bruges. Ce qui compte dedans, c’est ce qui tient le motif: l’air, le vide, les ajours.
Moi, les gars, le travail, il ne me rapporte rien – pas un point de retraite.

Ossip Mandelstam

Ma vie est une trajectoire.
Je me suis affranchi de ce langage
qui fait unité de temps
de lieu et d’événement.
Tout ce qui est être en moi
ne veut pas habiter le monde,
le prolonger tel quel.
Délié,
libre de vivre sur terre
mes pas font corps
avec ce qui n’est pas encore
de l’ordre du mot.
 
 Daniel Van de Velde / Distance est prise

UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
suffisamment d’argent à elle pour quitter la maison
et se louer un hébergement,
au cas où elle le souhaiterait ou en aurait besoin…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
quelque chose de parfait à se mettre sur le dos au cas où son employeur, ou l’homme de ses rêves
voudrait la rencontrer dans une heure…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
une jeunesse qu’elle est heureuse de laisser derrière elle…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
un passé suffisamment juteux pour avoir hâte de le raconter durant son grand âge…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
un tournevis, une perceuse sans fil, et… un soutien-gorge en dentelle noire…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
une amie qui la fait toujours rire et une autre qui la laisse pleurer…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
un beau meuble qui n’a pas déjà appartenu à une personne de sa famille…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
huit assiettes assorties, des verres à vin sur tige,
et une recette en vue d’un repas
qui donnera à ses invités le sentiment d’être honorés…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
le sentiment de maîtriser sa destinée…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
comment tomber en amour sans se perdre elle-même
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
comment quitter un emploi,
rompre avec un amant,
et confronter une amie
sans gâcher l’amitié…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
quand il faut faire des efforts…
et QUAND IL VAUT MIEUX PARTIR…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
qu’elle ne peut pas changer la longueur de ses jambes,
la largeur de ses hanches, ou la nature de ses parents.
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
que son enfance n’a peut-être pas été parfaite, mais qu’elle est terminée…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
ce qu’elle est prête à faire ou non… pour l’amour ou autre chose…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
comment vivre seule… même si ça ne lui plaît pas…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
en qui elle peut avoir confiance
ou non,
et pourquoi elle ne devrait pas s’en tenir responsable…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
où aller…
que ce soit à la table de la cuisine de sa meilleure amie.
ou dans une charmante auberge au fond des bois…
quand son âme a besoin de paix…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
ce qu’elle peut accomplir ou non dans une journée…
dans un mois… et dans une année…

Maya Angelou

Quand tant de gens te veillent
faut-il que tu souffres encore ?
quand je marche dans ce monde crépusculaire
loin de la force que procure une grande foi
toute pureté est moindres vertus perdues
faut-il que tu empreintes seule
le chemin qui t’est destiné ?
quand moi, ton seul compagnon de foi
j’erre dans la plaine sombre aux plantes vénéneuses
et champignons phosphorescents
triste et las du chemin aveuglant et glacial de la purification
où vas-tu donc, seule ?

Kenji Miyazawa / Sanglot silencieux
Traduction : Ryoko Sekiguchi

Là où s’enchevêtrent
toutes choses
l’une dans l’autre
et déposées.
Maintenant s’exhale
     de vos poumons
une journée humaine.
Tenez-vous droit
Il restera l’offrande
     et les jacinthes
et la cambrure odorante

elle continue vos sanglots

Esther Tellermann / Inquiétude fixe

On disait d’elle :
— À cinq ans : ” La petite mâtine. ”
— À seize ans : ” C’est d’la graine de traînée.”
— À vingt ans : ” Quelle petite denrée. ”
— À trente ans : “Une vraie catin. ”
— À quarante-cinq ans : ” Une sacrée noceuse. ”
— À soixante-dix ans : ” La vieille toupie.”
Elle avait mal tournée

Fabienne Renault

L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues
Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter » Je crois que c’est une des phrases les plus belles les plus vraies et les plus dures qui aient jamais été dites sur la condition ouvrière
Ces moments où c’est tellement indicible que l’on n’a même pas le temps de chanter
Juste voir la chaîne qui avance sans fin l’angoisse qui monte l’inéluctable de la machine et devoir continuer coûte que coûte la production alors que
Même pas le temps de chanter

Joseph Ponthus / À la ligne ( extrait )

I

Que tes mains soient bénies, car elles sont impures !
Elles ont des péchés cachés à toutes les jointures ;
Leur peau blanche s’est trempée dans l’odeur âpre des caresses
Secrètes, parmi l’ombre blanche où rampent les caresses,
Et l’opale prisonnière qui se meurt à ton doigt,
C’est le dernier soupir de Jésus sur la croix.

II

Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides !
Ils sont pleins de fantômes et pleins de chrysalides,
Comme dans l’eau fanée, bleue au fond des grottes vertes,
On voit dormir des fleurs qui sont des bêtes vertes,
Et ce douloureux saphir d’amertume et d’effroi,
C’est le dernier regard de Jésus sur la croix.

III

Que tes seins soient bénis, car ils sont sacrilèges !
Ils se sont mis tout nus, comme un printanier florilège,
Fleuri pour la caresse et la moisson des lèvres et des mains,
Fleurs du bord de la route, bonnes à toutes les mains,
Et l’hyacinthe qui rêve là, avec un air triste de roi,
C’est le dernier amour de Jésus sur la croix.

IV

Que ton ventre soit béni, car il est infertile !
Il est beau comme une terre de désolation ; le style
De la herse n’y hersa qu’une glèbe rouge et rebelle,
La fleur mûre n’y sema qu’une graine rebelle,
Et la topaze ardente qui frissonne sur ce palais de joie,
C’est le dernier désir de Jésus sur la croix.

V

Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère !
Elle a le goût des roses nouvelles et le goût de la vieille terre,
Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux ;
Quand elle parle on entend comme un bruit perfide de roseaux,
Et ce rubis cruel tout sanglant et tout froid,
C’est la dernière blessure de Jésus sur la croix.

VI

Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes !
Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fête,
Ils ont mis leurs talons sourds sur l’épaule des pauvres,
Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les plus pauvres,
Et la bouche d’améthyste qui tend ta jarretière de soie,
C’est le dernier frisson de Jésus sur la croix.

VII

Que ton âme soit bénie, car elle est corrompue !
Fière émeraude tombée sur le pavé des rues,
Son orgueil s’est mêlé aux odeurs de la boue,
Et je viens d’écraser dans la glorieuse boue,
Sur le pavé des rues, qui est un chemin de croix,
La dernière pensée de Jésus sur la croix.

Rémy de Gourmont / Oraisons mauvaises

Je suis sorti
du cycle
des semaines –
au jour le jour
les siècles absorbés
– stellaires –
déteignent
lentement,
un retour
archéologique
sur les événements.
La poésie implique
une mue.

Daniel Van de Velde / Sortir


 
J’ai mangé de la cendre au petit-déjeuner, la noire 
Poussière qui tombe des journaux, des colonnes 
fraîchement imprimée 
Là où un putsch ne fait pas tache et l’ouragan est fixé. 
Et il me sembla les entendre mastiquer, les Parques 
discoureuses.  
 
Quand dans la rubrique sportive la guerre éclata, 
cautionnée par le cours des actions. 
j’ai mangé de la cendre au petit-déjeuner. Mon régime 
du jour. 
Et de Clio, comme d’habitude, pas un traître mot….Alors, 
en les repliant,  
j’eus, au froissement des pages, comme un frisson à fleur de peau.  
 
 
Durs Grünbein / (De la presse quotidienne) 
Traduction : Françoise David-Schaumann et Joël Vincent

Il m’a semblé que j’échappais à la bataille
Par quelque tunnel profond et sombre, creusé depuis longtemps
Dans des granits qu’avaient voûtés des guerres titanesques.

Mais là aussi, couchés en tas, des dormeurs grognaient
Trop enfoncés dans leurs pensées ou leur mort pour s’émouvoir.
Alors, tandis que je tâtonnais, l’un d’eux bondit et me lança
Un regard fixe où se lisaient reconnaissance et pitié
Et dans ses mains, levées comme pour bénir, la détresse.
A son sourire, je reconnus ce lugubre séjour –
A son sourire mort, je sus qu’ici était l’Enfer.

Mille souffrances dardaient la face de cette apparition,
Mais aucune goutte de sang ne coulait plus ici,
Aucun canon ne cognait, ni ne faisait gémir aucun conduit.
« Étrange ami, dis-je, pour quelle raison te lamentes-tu ?
– Aucune, dit l’autre, sauf les années perdues,
Le désespoir. Quelle que puisse être ton espérance,
Ma vie en était faite aussi. Je chassais gaiement
La plus sauvage beauté du monde
Loin des yeux calmes et des cheveux tressés,
Celle qui méprise le cours régulier des heures
Et quand elle pleure, c’est avec plus de faste qu’ici.
Car par ma joie beaucoup d’hommes auraient ri.
Et de mes sanglots quelque chose est resté,
Qui doit mourir à présent. J’entends la vérité celée,
L’horreur de la guerre, l’horreur qu’elle distille.
Maintenant les hommes se satisferont de notre gâchis
Ou, mécontents, laisseront parler le sang et sront répandus.
Ils seront vifs comme la tigresse.
Aucun ne rompra les rangs, les nations fuiraient-elles le progrès.
J’avais le courage et j’avais le mystère,
J’avais la sagesse et j’avais la maîtrise :
J’aurai manqué le départ en ce monde en retraite
Pour de vaines citadelles auxquelles manquent les murs.
Alors, beaucoup de sang ayant bloqué les roues de leurs chariots,
Je me serais levé, je les aurais lavées à l’eau douce des puits,
A coups de vérités trop profondes pour qu’on les souille.
J’aurais versé mon âme sans hésiter,
Mais pas par mes blessures, pas sur le fumier de la guerre.
Les fronts des hommes ont saigné sans plaies.

Je suis l’ennemi que tu as tué, mon ami.
Je t’ai reconnu dans cette obscurité : car ton regard fut pareil
Hier quand tu me perças, me tuas.
Je parai, mais mes mains étaient lasses et froides.
Dormons, maintenant… »

Wilfred Owen / Étrange rencontre / Strange Meeting

It seemed that out of battle I escaped
Down some profound dull tunnel, long since scooped
Through granites which titanic wars had groined.

Yet also there encumbered sleepers groaned,
Too fast in thought or death to be bestirred.
Then, as I probed them, one sprang up, and stared
With piteous recognition in fixed eyes,
Lifting distressful hands, as if to bless.
And by his smile, I knew that sullen hall,—
By his dead smile I knew we stood in Hell.

With a thousand fears that vision’s face was grained;
Yet no blood reached there from the upper ground,
And no guns thumped, or down the flues made moan.
“Strange friend,” I said, “here is no cause to mourn.”
“None,” said that other, “save the undone years,
The hopelessness. Whatever hope is yours,
Was my life also; I went hunting wild
After the wildest beauty in the world,
Which lies not calm in eyes, or braided hair,
But mocks the steady running of the hour,
And if it grieves, grieves richlier than here.
For by my glee might many men have laughed,
And of my weeping something had been left,
Which must die now. I mean the truth untold,
The pity of war, the pity war distilled.
Now men will go content with what we spoiled.
Or, discontent, boil bloody, and be spilled.
They will be swift with swiftness of the tigress.
None will break ranks, though nations trek from progress.
Courage was mine, and I had mystery;
Wisdom was mine, and I had mastery:
To miss the march of this retreating world
Into vain citadels that are not walled.
Then, when much blood had clogged their chariot-wheels,
I would go up and wash them from sweet wells,
Even with truths that lie too deep for taint.
I would have poured my spirit without stint
But not through wounds; not on the cess of war.
Foreheads of men have bled where no wounds were.

“I am the enemy you killed, my friend.
I knew you in this dark: for so you frowned
Yesterday through me as you jabbed and killed.
I parried; but my hands were loath and cold.
Let us sleep now. . . .”

Dans le jardin vide, un buisson de forsythia
vorace fleurit et flambe d’un feu jaune sur le gazon grisaille
à l’orée de mars.

À l’entour, un glossaire effeuillé de vieilles plantes raidies. Muets
le sorbier et le cognassier regardent cet embrasement. Remuent en silence
les branches du prunier nu, les lèvres
du hêtre rouge –

comme si tout le langage travaillait à donner un sens
à un seul mot, quelque part

au-delà de la parole.

Décortiqué du froid matinal, le mot sorti de terre brille
d’une crinière dorée dans laquelle se nichent les moineaux.

Marzanna Bogumila Kielar / Post Tenebras
Traduction : Alice-Catherine Carls

Tu te manèges des coins des refuges secrets
Où que tu ailles trouves des cachettes pour t’éviter
Le découragement général de ta personne
Tu escalades une girafe le sourire est en haut
C’est un chat infidèle qui sait où se percher
Dans le petit tracteur tu rêves tout un quart d’heure
Puis sur l’éléphant bleu tu te dis presque adieu
Tu as le coeur plus nu plus lourd qu’un nouveau-né
Et la tête qui tourne comme un chef désarmé…

Valérie Rouzeau / Sens averse ( extrait )

Où que tu sois,
A l’ombre, en liberté, en classe, à ton pupitre,
Marche en avant,
Crache au visage du bourreau,
De l’opportuniste, du  corrupteur, du traître.
Tiens bon le livre
Tiens bon le travail
De tous tes ongles, de toutes tes dents,
De tout ton espoir, de tout ton amour, de tout ton rêve,
Tiens bon, ne me fais pas honte.

Ahmed Arif
Traduction : Ali Demir

Choses immatérielles, choses matérielles. — Il est des torches
qui, transmises, se dédoublent ; de sorte que plus elles sont trans-
mises, plus la terre des hommes s’illumine.

    Il est des torches qui, transmises, ne se dédoublent pas ; de
sorte qu’on ne peut les transmettre sans s’en priver. Pas de trans-
mission sans privation. Pas de privation sans guerre. Ce sont les
torches éteintes. Leur lumière ne résiste pas au premier vol.

    Les torches éteintes occupent les mains de l’homme, mais
n’éclairent pas son visage.

Flora Bonfanti / Lieux exemplaires / Le fenouil le feu ( extrait )

Le dictionnaire a chaud a soif buvons désaltérons les mots.
Le dictionnaire des mots de soif appelons-le le frictionnaire.
Le dictionnaire des mots de grain appelons-le le granidaire.
Le dictionnaire des orges humides appelons-le l’orgiastidaire.
Le dictionnaire des dictionnaires appelons-le le purgatoire.
La bière est eau la bière est feu la bière nous purge nous tempère.
Buvons les mots buvons les moûts par les levures élevons-nous
Nous flotterons le ventre en l’air à la surface d’une grande rivière.

Jacques Darras / Van Eyck et les rivières dont la Maye

Sur quel pied tu danses ici-là ?
Parce que, quand même, qu’est-ce qu’on est bougés
Ancrés, mal arrimés à nos langues tordues
Crochetées dans du ciment mou – ça bougeait moins avant
On croyait aux pommiers

Encordés pour ne pas partir, juste remués
Et tous ces brouillards collants

Sur quelles plumes on y va
– tu y vas toi, là-haut ?
Parce que, qu’est-ce qu’on n’est pas rendus…

Les planètes, quand même, belles et calmes et fixes
Les étés parallèles, les étoiles bien rangées
C’est pas là-ici encore
Et je suis pas nocher, pas nocher ailé

D’autres sont dans des pirogues

On n’en peut plus des fois, alors on se tient aux panneaux
Aux mains des murs, avec nos bouches pliées sous le ventre
D’où tombe un gros colis de silence avalé

Après, on peut toujours presser l’encre de la peau, souvent
Et la faire dégouliner, chaque jour
Dans le coeur blanc des arbres

Et les regarder, les arbres
Pousser longtemps
Dans du ciment mou, la mer noire
Parmi les panneaux, ici-là
Longtemps et vers là-haut

Des arbres
Des arbres comme des nochers.

Raphaël Rouxeville / Les nochers

Le sonnet passe
de l’affirmation à l’interrogation,
du panorama au gros plan,

La consultation chez le médecin,
passe de la corvée au verdict.

Le bébé passe sa première semaine
protégé par son berceau de bois,
sur un tapis kurde tissé

d’une plume de cigogne qui lui dévide
sa lointaine berceuse tout le matin.
 
Marilyn Hacker / Calligraphies : IV ( extrait )
Traduction : Jean Migrennes

 

Un matin, j’ai ouvert les portes de la maison
et j’ai invité le nuage le plus animal à entrer. Puis
j’ai décroché ta petite robe noire de son cintre de 
bois clair dans l’armoire cirée où dorment encore
toutes tes enveloppes.
 
∗∗∗∗

Mais un matin
le manque m’a chuchoté
cette porcelaine
d’une phrase
Si tu laisses la robe
dans le lit d’herbe de ton jardin
elle va germer
et les contours du paysage
lui dessineront
des seins
des hanches
le manque de l’homme
que tu as été.
 
∗∗∗∗
 
J’ai attendu sous la coque nocturne du bateau de
cendre, là où on avait tant navigué, là où la houle
de nos caresses griffe encore la poussière de cette
fièvre noire, épaisse comme le néant sous le lit, j’ai
attendu que ton corps me murmure, me supplie de 
te serrer dans mes bras.
 
∗∗∗∗
 
Où vont les robes la nuit
quand les femmes
les déposent en offrande
à leur chaise ?
Où va l’âme des femmes
endormie dans le cri de l’herbe
 
∗∗∗∗
 
Un jour les phrases rejoignent exactement ce 
qu’elles ont appris à dire. C’est ce que ta main a
rendu à la mienne en la serrant très fort.

Dominique Sampierro / Où vont les robes la nuit ? ( extrait )

oh mbo pourquoi, mbo

pourquoi le thot est dans toi déjà

pourquoi l’eau noire dans ton ventre
et ta peau fendue
haut d’en haut foudroyée
oh là là
et pourquoi le battement
ô ‘hh ‘hh ! ô mbo !
et le sang sur tes lèvres
et la division des animaux
vois : deux par deux
qui descendent l’ouémé
vois qui viennent
de l’autre bord du ciel
ici où c’est fini le ciel

ils viennent ils reviennent
vois : essoufflés déjà
et faibles faibles
et fuyant déjà
le feu mauvais
vois tu ne vois pas
ils mâchent ta cendre
et le schlecht premier
ils errent dans ta cendre, mbo
et la remâchent en pleurant
ô mbo mbo !
maa’n mbo
m’hallaj dou aana mbo
m’haana oun
m’haana èch
m’haana ‘hh
ô ‘hh ! ô mbo!
vois remourant déjà deux
par deux et demandant

ils demandent maintenant 
le rassemblement et la prairie

ils demandent le ‘hèm premier
là-bas où sont l’herbe et le lait
répandu au commencement
et l’enclos de la lumière
oh là là
où la mort n’est pas
où la mort n’est pas
où paissaient les bisons
autrefois et vont les images
à la fin avec les manquants
ô mbo mbo !

vois : foudroyés maintenant
haut d’en haut le mâle
puissant & la femelle
de chaque espèce deux
par deux foudroyés

ceux du fleuve

ceux des étangs et des eaux hantées

ceux qui appartiennent à la forêt
vois qui habitent les ténèbres
et ceux de la prairie

ceux qui s’allaitent
et les mangeurs de chair

ceux qui tuent

ceux qui rampent
ceux qui parcourent le ciel 
et ceux des trous sous la terre
et des grottes peintes
vois : mâle & femelle
tout ce qui respire
vois insauvables tous les vivants
et les morts avec à porter

l’aï gardeur des fantômes 
et le caïman mauvais le moquifi 
et l’iguane et l’araignée originaire 
deux par deux foudroyés

le hurleur noir
et le hurleur rouge

l’aigle nourricier
pourvoyeur du soleil
et l’indicateur de miel
foudroyés

la manne dite éphémère
foudroyée

la mante prie-dieu
et le diable de tasmanie
foudroyés

le panagée à grande croix
foudroyé

le grand labbe et la louvette

l’anthrène des musées dit amourette 
et la grande vrillette dite horloge 
de la mort & celle des bibliothèques foudroyés

le grand paon de nuit 
le grand mars changeant 
le grand porte-queue 
foudroyés

la pipistrelle
et l’ouistiti pygmée
foudroyés
(…)



chaque autre : le saluer
comme si c’était un dieu
chaque fois qui nous fait
signe en passant


Gérard Haller / mbo ( extrait )

Et j’ai beau avaler sept gorgées d’eau
trois à quatre fois par vingt-quatre heures
me revient mon enfance
dans un hoquet secouant
mon instinct
tel le flic le voyou

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m’en

Ma mère voulant d’un fils très bonnes manières à table
Les mains sur la table
le pain ne se coupe pas
le pain se rompt
le pain ne se gaspille pas
le pain de Dieu
le pain de la sueur du front de votre Père
le pain du pain
Un os se mange avec mesure et discrétion
un estomac doit être sociable
et tout estomac sociable
se passe de rots
une fourchette n’est pas un cure-dents
défense de se moucher
au su
au vu de tout le monde
et puis tenez-vous droit
un nez bien élevé
ne balaye pas l’assiette

Et puis et puis
et puis au nom du Père
du Fils
du Saint-Esprit
à la fin de chaque repas

Et puis et puis
et puis désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m’en

Ma mère voulant d’un fils mémorandum

Si votre leçon d’histoire n’est pas sue
vous n’irez pas à la messe
dimanche
avec vos effets des dimanches

Cet enfant sera la honte de notre nom
cet enfant sera notre nom de Dieu
Taisez-vous
Vous ai-je ou non dit qu’il vous fallait parler français
le français de France
le français du Français
le français français

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m’en

Ma mère voulant d’un fils
fils de sa mère

Vous n’avez pas salué voisine
encore vos chaussures de sales
et que je vous y reprenne dans la rue
sur l’herbe ou la Savane
à l’ombre du Monument aux Morts
à jouer
à vous ébattre avec Untel
avec Untel qui n’a pas reçu le baptême

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m’en

Ma mère voulant d’un fils très do
très ré
très mi
très fa
très sol
très la
très si
très do
ré-mi-fa
sol-la-si
do

Il m’est revenu que vous n’étiez encore pas
à votre leçon de vi-o-lon
Un banjo
vous dîtes un banjo
comment dîtes-vous
un banjo
vous dîtes bien
un banjo
Non monsieur
vous saurez qu’on ne souffre chez nous
ni ban
ni jo
ni gui
ni tare
les “mulâtres” ne font pas ça
laissez donc ça aux “nègres”

Léon-Gontran Damas / HOQUET ( Pour Vashti, et Mercer Cook )

Nous voici une fois de plus
assis devant le public de la poésie
qui est assis devant nous menaçant
il nous regarde et attend la poésie

à vrai dire le public de la poésie n’est pas menaçant
il n’est peut-être pas tout assis
il y en a même qui sont debout
vu qu’ils sont venus enthousiastes et en si grand nombre

ou peut-être y a-t-il un peu de sièges vides
mais ceux qui sont venus sont les meilleurs
ils ont fait ce grand effort spécialement pour nous
et pourquoi devraient-ils nous menacer

le public de la poésie ne menace vraiment personne
au contraire il est clément généreux attentif
prudent intéressé dévot
glouton créateur un peu inhibé

plein de bonnes intentions de faux problèmes
de mauvaises habitudes de très mauvaises fréquentations
de mamans agressives de désirs non-réalisables
de lectures douteuses et d’élans profonds

il n’est absolument pas crétin il n’est pas
sourd indifférent méchant il n’est pas
insensible prévenu sans scrupules il n’est pas méprisable
opportuniste prêt à se vendre au premier venu

ce n’est pas un public tranquille bien-pensant crédule
sans trop de prétention
qui s’en lave les mains
et porte des jugements à la hâte

plutôt c’est un public qui poursuit déguste apprécie
long à réchauffer mais qui après le rend bien
comme dirait Pimenta
et surtout c’est un public qui aime

le public de la poésie est infini varié insaisissable
comme les ondes d’un océan profond
le public de la poésie est beau vigoureux avide téméraire
il regarde devant lui intrépide et intransigeant

il me voit ici en train de lui lire ces choses-là
et il croit que c’est de la poésie
parce que ceci est notre pacte secret
parce que ceci nous sied à tous les deux

comme toujours je n’ai rien à lui dire
comme toujours le public de la poésie le sait très bien
mais il se le tient pour dit et ne le dit pas à voix haute
parce qu’il est aimable plein de bonne volonté et bien disposé

et au fond aussi prudent optimiste affable
mais surtout parce qu’il aime
aime d’un amour profond sincère irrésistible
d’un amour tenace exclusif déchirant

qui
aime le public de la poésie
vous faites semblant de le demander quoi que vous le sachiez très bien
mais vous jouez le jeu car vous êtes délurés et sympathiques

le public de la poésie ce n’est pas moi qu’il aime
tout le monde le sait il aime quelqu’un d’autre
dont je ne suis qu’un des nombreux valets
disons messagers si nous voulons vraiment faire dans la dentelle

le public de la poésie l’aime
elle et
seulement elle et
toujours elle

elle qui est toujours si imprévisible
elle qui est toujours si impraticable
elle qui est toujours si imprenable
elle qui est toujours si implacable

elle qui traverse toujours au feu rouge
elle qui est toujours contre l’ordre des choses
elle qui est toujours en retard
elle qui ne prend jamais rien au sérieux

elle qui fait du tapage toute la nuit
elle qui ne respecte jamais rien
elle qui se dispute souvent et de bonne grâce
elle qui est toujours sans le sous

elle qui parle lorsqu’il faut se taire
et qui se tait lorsqu’il faut parler
elle qui fait tout ce qu’il ne faut pas faire
et ne fait pas tout ce qu’il faut faire

elle qui se trouve toujours tellement sympathique
elle qui aime le chahut pour le chahut
elle qui s’accroche à des thèses indéfendables
elle qui adore la fuite vers l’avant

elle qui a un pseudo-nom
elle qui est sucrée comme une brioche
et féroce comme un labyrinthe
elle la plus belle chose qui soit

le public de la poésie l’aime
qui
voilà elle la poésie
et comment pourrait le public de la poésie ne pas l’aimer

pourquoi aime-t-il la poésie vous vous demanderez
peut-être parce que la poésie fait du bien
change le monde
divertit

sauve l’âme
met en forme
illumine relaxe
ouvre les horizons

chacun de vous qui sait a certainement de bonnes raisons
sinon vous ne seriez pas ici
mais il vaut mieux ne pas être trop curieux des affaires des autres
si on veut éviter que les autres fourrent leur nez dans nos affaires

que soit donc loué le public de la poésie
louanges à son juste noble grand amour pour la poésie
dans lequel reflet nous pâles et humbles messagers
vivons reconnaissants et bénisseurs

il se tait et se lève
une feuille tombe de la table
il se penche devant les applaudissements
elle ramasse la feuille et lit

TRÈS SECRET
À NE PAS RÉVÉLER
ABSOLUMENT JAMAIS
AU PUBLIC DE LA POÉSIE

le public de la poésie aime la poésie
parce qu’il veut être aimé veut être aimé
parce qu’il s’aime profondément et veut être rassuré
sur son profond amour de lui-même

heureusement pour lui le public de la poésie
ne fait que croire qu’il écoute de la poésie
car s’il l’écoutait vraiment il comprendrait
son impossibilité désespérée et l’inutilité de son amour

et il se giflerait du matin au soir
il brûlerait tous les livres sur les places publiques
il se jetterait dans un canal
ou finirait ses tristes jours dans un couvent

CONCLUSION
LA POÉSIE FAIT MAL
MAIS HEUREUSEMENT POUR NOUS
PERSONNE NE VOUDRA JAMAIS LE CROIRE

Nanni Balestrini / piccola lode al pubblico della poesia
Traduction : Francis Catalano

Eccoci qui ancora una volta
seduti di fronte al pubblico della poesia
che è seduto di fronte a noi minaccioso
ci guarda e aspetta la poesia

in verità il pubblico della poesia non è minaccioso
forse non è neanche tutto seduto
forse c’è anche qualcuno in piedi
perché sono venuti così entusiasti e numerosi

o forse ci sono un po’ di sedie vuote
ma quelli che sono venuti sono i migliori
hanno fatto questo grande sforzo proprio per noi
perché poi mai dovrebbero minacciarci

il pubblico della poesia non minaccia proprio nessuno
è invece mite generoso attento
prudente interessato devoto
ingordo imaginifico un po’ inibito

pieno di buone intenzioni di falsi problemi
di cattive abitudini di pessime frequentazioni
di mamme aggressive di desideri irrealizzabili
di dubbie letture e di slanci profondi

non è assolutamente cretino non
è sordo indifferente malvagio non è
insensibile prevenuto senza scrupoli non è vile
opportunista pronto a vendersi al primo venuto

non è un pubblico tranquillo benpensante credulone
senza troppe pretese
che se ne lava le mani
e giudica frettolosamente

è invece un pubblico che persegue degusta apprezza
lento da scaldare ma che poi rende
come direbbe Pimenta
e soprattutto è un pubblico che ama

il pubblico della poesia è infinito vario inafferrabile
come le onde dell’oceano profondo
il pubblico della poesia è bello aitante avido temerario
guarda davanti a sé impavido e intransigente

mi vede qui che gli leggo questa roba
e la prende per poesia
perché questo è il nostro patto segreto
e la cosa ci sta bene a tutti e due

come sempre io non ho niente da dirgli
come sempre il pubblico della poesia lo sa benissimo
ma se lo dice tra sé e sé e non a alta voce
non solo perché è cortese volonteroso bendisposto

e in fondo anche cauto ottimista trattabile
ma soprattutto perché ama
ama di un amore profondo sincero irresistibile
di un amore tenace esclusivo lacerante

chi
ama il pubblico della poesia
fingete di chiedere anche se lo sapete benissimo
ma state al gioco perché siete svegli e simpatici

il pubblico della poesia non ama mica me
questo lo sanno tutti lui ama qualcun altro
di cui io non sono che uno dei tanti valletti
diciamo messaggeri se proprio vogliamo farci belli

il pubblico della poesia ama lei
lei e
solo lei e
sempre lei

lei che è sempre così imprevedibile
lei che è sempre così impraticabile
lei che è sempre così imprendibile
lei che è sempre così implacabile

lei che attraversa sempre col rosso
lei che è contro l’ordine delle cose
lei che è sempre in ritardo
lei che non prende mai niente sul serio

lei che fa chiasso tutta la notte
lei che non rispetta mai niente
lei che litiga spesso e volentieri
lei che è sempre senza soldi

lei che parla quando bisogna tacere
e tace quando bisogna parlare
lei che fa tutto quello che non bisogna fare
e non fa tutto quello che bisogna fare

lei che si trova sempre così simpatica
lei che ama il casino per il casino
lei che si arrampica sugli specchi
lei che adora la fuga in avanti

lei che ha un nome finto
lei che è dolce come una ciambella
e feroce come un labirinto
lei che è la cosa più bella che ci sia

il pubblico della poesia ama lei
chi
bravi lei la poesia
e come potrebbe il pubblico della poesia non amarla

perché ama la poesia vi chiederete
forse perché la poesia fa bene
cambia il mondo
diverte

salva l’anima
mette in forma
illumina rilassa
apre orizzonti

chissà ognuno di voi ha certamente i suoi buoni motivi
se no non sarebbe qua
ma meglio non essere troppo curiosi dei fatti degli altri
se si vuole evitare che gli altri ficchino il naso nei nostri

sia dunque lode al pubblico della poesia
lode al suo giusto nobile grande amore per la poesia
nel cui riflesso noi pallidi e umili messaggeri
viviamo grati e benedicenti

lui tace e si alza
un foglio cade giù dal tavolo
lui s’inchina agli applausi
lei raccoglie il foglio e legge

SEGRETISSIMO
DA NON RIVELARE
ASSOLUTAMENTE MAI
AL PUBBLICO DELLA POESIA

il pubblico della poesia ama la poesia
perché vuole essere amato vuole essere amato
perché si ama profondamente e vuole essere rassicurato
del suo profondo amore per se stesso

per sua fortuna il pubblico della poesia
crede solo di ascoltare la poesia
perché se la ascoltasse veramente capirebbe
la disperata impossibilità e inutilità del suo amore

e si prenderebbe a schiaffi dalla mattina alla sera
brucerebbe tutti i libri sulle piazze
si butterebbe in un canale
o finirebbe i suoi tristi giorni in un convento

CONCLUSIONE
LA POESIA FA MALE
MA PER NOSTRA FORTUNA
NESSUNO CI VORRÀ CREDERE MAI

Le 17 juillet 2014 un Boeing 777-200 affrété par la compagnie Malaysia Airlines explosait en vol au-dessus du village de Grabove, dans la région de Donetsk (Ukraine). La commission d’enquête a indiqué que l’avion « s’était disloqué en vol, en raison probablement de dégâts structurels causés par un grand nombre de projectiles à grande vitesse qui ont pénétré dans l’avion depuis l’extérieur ». 298 personnes sont mortes. (N.d.l.r)

L’espèce humaine s’est déshabillée de son nez comme l’a vu Gogol. La souris sent pour vivre court dès qu’elle sent, sentir, courir, vivre encore sentir courir vivre, elle sent elle court, son nez sentant sauve sa vie de courses. Mille exactement capteurs habitent son nez parce que le nez a phylogénétiquement, c’est-à-dire moléculairement et millénairement peur des urines prédatrices. La peur la vie la peur la vie je sens donc je vis dit la souris cogito. Le site archaïque de la peur humaine se soutient par l’amygdale moléculaire millénaire distincte aussi en son site d’espèce. Son signal d’alerte loge l’alarme dès la chair en décomposition (ce ni nom ni langue mais absolument non abstrait). « C’était une pluie d’humains ! Une pluie d’humains ! » a t-elle dit en russe et en ukrainien. Les odeurs au-delà de laides tombées du ciel vivent très loin du nez narratif russe et des souris cosmopolites. Sans offrande de la figure une géométrie même non quelconque ne forme pas de récit.

Impacts sans nombre, huit lieux distincts, débris, conception ultraphysique de morceaux atrocement physiques, kilomètres de zones, espace sans la raison visible vue, effroi de démesure démesurante, rien d’articulable au milieu d’une paix de blés, vastes étendues de blé non moissonnées encore se jouxtant accueillant les trous.

Charbon et blé blond visages noircis écartant les blés, le fond de la mine remonté par le fond du ciel et des corps dans le jardin. Deux trous dans le blé, un trou vide du rebond et un autre accueillant des restes de robe et la tête repliée sous le buste. Mais je n’ai pas vu cette chose humaine mais non chose car humaine de mes yeux réels de non témoin parlant.

Un singe en peluche, cahier de notes en néerlandais, tee-shirt avec inscription, cinq wagons gris et sans fenêtres, frigorifiques et glaçants, une gare, les gares ont déjà beaucoup servi. Blé, ciel bleu, chaleur sèche, la vache broute, la potager pas loin, le chien, il aboie, le silence très tranquille reste tranquille un moment, deux moments, et à la suite des moments sans début un autre. Il n’y a pas de raison dans la matière de l’air. La chaleur, les bêtes sauvages les chiens, donc les wagons.

Gaz inodore épouse chairs lointaines si affinités c’est ce qu’on ne peut pas lire tous les jours ni voir et tout l’existant quand même le ni vu lu compte double. Et puent et chantent les corps écraniques. Le cogito a pensé l’espèce sans même avoir eu à penser la négation du nez. L’animal politique perd son nez d’olfaction dans le temps qu’il fabrique la mort inodore juste avant la mort odorante suivante mort. non mortelle de la mort mortelle. La seule formule du xxe siècle qui a été démétaphorisée jusqu’au-delà de son état est un des états de la matière. Fumée, cheminée, chimie, un seul appareil : gaz historial.

Le schiste veut la vitesse de ceux qui veulent le schiste parce que le schiste ne veut rien. La vitesse ne contredit jamais ceux qui veulent la vitesse douce et véritable douce et visitable au vouloir. Le capital fossile meurt en plein jour (fumée) tous les jours (nuit aussi). La capital labile opérant par substitutions et transformations de proche en lointain se métaphorise lui-même et se transporte en tout point muni de son propre monde d’accidents d’espace unique. La masse fossile est plus lente que la masse labile parce que ses strates répondent au matérialisme de la matière intrinsèque mais pas les flux du dopage labile qui ne répondent qu’à la propension autocéphale. L’homonymie des extrinsèques ne se prouve jamais photographiquement.

Calquer le vivant sur le vivant exprime sans décrire l’opération révérente de l’invisible puissance. Les électrodes ne peuvent plus figurer la procession des puces cellules artificielles d’amplification forte et accentuable. La procession gagnante est celle de l’impulsion unique à répercussions infinies par division cellulaire. Une cellule semblable n’existe que de devenir une cellule dissemblable à identité différente et fonction distincte de l’autre semblable à elle-même qu’elle n’est plus dans l’après où elle devient. Les opérations non naturelles se mettent en copie naturelle du vivant autant de fois que nécessaire. Les puces à pouce et à clic évincent et devancent les circuits induits prédisposés naturellement si l’on peut admettre la prédisposition purement biochimique comme ressemblante à la nature. Voilà à quoi par quelle barre en quoi se tient l’ultra prose d’outre nature.

Le fût aide la matière, le trou aide le fût, qui aidera le trou ? Aider le fût dans le trou pour la faible activité à vie courte ou à très haute activité à vie longue revient à faire face à la même difficulté non empathique. Le plein sans plainte irradiant ne réclame pas et se tait sous chiffres grandis par graphiques s’ajoutant. Les corridors de sécurité augmentent et vont se toucher sur toute la surface de terre et d’air. Le poulpe de puissance évacue ses déjections en fêtant sa puissance.

Le pétrole noir d’offshore ultra profond est au fond de la mer où c’est ultra noir alors le voir n’existe pas. Trente ans pour qu’un pétrole léger se dégrade, mais pas sa couleur, son chimisme et leur queue d’effets, là c’est un lent donc long. Les plantes buvards marines absorbent transforment rendent produisent leur propre fixation sans bouger. Les oiseaux bougent mais reviennent aux lieux, bernaches cravants à ventre pâle et gravots à collier interrompu. Le nom de l’oiseau est plus long que l’oiseau, la plate-forme offshore Mad Dog 2 est plus longue que son nom et plus haute. Les cinq cents Marx en plastique de l’artiste varient leur rouge clair jusqu’à l’orange mais n’offrent pas d’autre couleur devant la distance certifiée entre les noms longs et les noms courts. Où est le document ?

Jean-Patrice Courtois / Théorèmes de la Nature ( extrait )

Chamanologues s’occupent d’Apparence
heureuse. Heureuse :
qui a du maintien exact.
Apparence heureuse dans le camp
ou la Vaste Etendue, Steppe
où se chamanisent les cris,
c’est-à-dire Secteur de transformation
des Refus en Viabilité chantée.
Solutions dans l’oxygène, le vert et le blanc.
Chamanologues s’efforcent
de tracer la silhouette statique
des ” postes frontière ” qui doivent empêcher
déséquilibre
et répondre à malheur insupporté.
Or, Secteur Froid diffère du Grand Frigo Inconscient
où les yeux en pannes
traversent le toit du hêtre,
l’arbre monétaire visible :
le poteau aux 10 000 écus actualisés ici.
Quand la nuque s’incline en arrière,
elle est le manche de l’oeil prometteur.
En haut, il y a les pièces éclairées
comme la description.

Philippe Beck / Dans la nature
 
Je jouais à l’ombre, j’étais petite fille. J’ai grandi
j’ai délaissé la maison, défait le destin
La lumière du soleil sur le pré
coupe la pensée
sans savoir qui je suis je me laisse porter
par le vent
 
Je me repose sur la rive gauche de la rivière,
affectueuse, rouge de coquelicots
qui ne poussent pas de ce côté-ci de l’Atlantique
Imaginaire n’est pas
la soie des pétales sur les doigts
J’avance dans le tourbillon sans mouiller mes pieds
mystère des eaux
J’ai vieilli pour redevenir enfant
pour retrouver la maison
où habite l’ombre
de ce que je suis.

Regina Alonso / Permis de démolition / Alvará de demolição
Traduction : Stéphane Chao

 
Brincava na sombra, era menina. Cresci
abandonei a casa, desfiz a velha sina
A luz do sol no descampado
corta o pensamento
sem saber quem sou deixo-me levar
ao vento
Pouso no rio à margem esquerda
afetiva, vermelha de papoulas
que não brotam deste lado do Atlântico
Imaginária não é
a seda das pétalas nos dedos
Vou no redemoinho sem molhar os pés
mistério das águas
Envelheci para voltar a ser criança
procurar a casa
onde mora a sombra
do que sou
 
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes herbes sont des cils trempés de larmes claires
Et mes liserons blancs s’ouvrent comme des paupières.
Voici les bourraches bleues dont les yeux doux fleurissent
Pareils à des étoiles, à des désirs, à des sourires,
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes lierres sont les lourds cheveux et mes viournes
Contournent leurs ourlets, ainsi que des oreilles.
Ô muguets, blanches dents ! églantines, narines !
Ô gentianes roses, plus roses que les lèvres !
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes saules ont le profil des tombantes épaules,
Mes trembles sont des bras tremblants de convoitise,
Mes digitales sont les doigts frêles, et les oves
Des ongles sont moins fins que la fleur de mes mauves,
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes sveltes peupliers ont des tailles flexibles,
Mes hêtres blancs et durs sont de fermes poitrines
Et mes larges platanes courbent comme des ventres
L’orgueilleux bouclier de leurs écorces fauves,
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Boutons rouges, boutons sanglants des pâquerettes,
Vous êtes les fleurons purs et vierges des mamelles.
Anémones, nombrils ! Pommeroles, aréoles !
Mûres, grains de beauté ! Jacinthes, azur des veines !
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes ormes ont la grâce des reins creux et des hanches,
Mes jeunes chênes, la forme et le charme des jambes,
Le pied nu de mes aunes se cambre dans les sources
Et j’ai des mousses blondes, des mystères, des ombres,
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

Rémy de Gourmont / La Forêt blonde

Par la toile et les fleurs et l’ombre de ta robe
Par tes sandales blanches et l’étoile de terre
Tu seras là.
 
Tes mains retrouveront la vigueur des pivoines
Rouges dans les matins juteux.
tes mains retrouveront la chaleur des lessives.
Des voix s’appelleront de jardin en jardin.
 
La chair d’un long été naîtra de leur accord
Et toi tu seras là peut-être encore vivante.
Un poisson de soleil glissera dans tes yeux.
 
Les voix s’appelleront de jardin en jardin.

Françoise Collin

Nous emmenions en esclavage
Cent chrétiens, pêcheurs de corail ;
Nous recrutions pour le sérail
Dans tous les moûtiers du rivage.
En mer, les hardis écumeurs !
Nous allions de Fez à Catane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.

On signale un couvent à terre.
Nous jetons l’ancre près du bord.
A nos yeux s’offre tout d’abord
Une fille du monastère.
Près des flots, sourde à leurs rumeurs,
Elle dormait sous un platane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.

- La belle fille, il faut vous taire,
Il faut nous suivre. Il fait bon vent.
Ce n’est que changer de couvent.
Le harem vaut le monastère.
Sa hautesse aime les primeurs,
Nous vous ferons mahométane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.

Elle veut fuir vers sa chapelle.
- Osez-vous bien, fils de Satan ?
- Nous osons, dit le capitan.
Elle pleure, supplie, appelle.
Malgré sa plainte et ses clameurs,
On l’emporta dans la tartane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.

Plus belle encor dans sa tristesse,
Ses yeux étaient deux talismans.
Elle valait mille tomans ;
On la vendit à sa hautesse.
Elle eut beau dire : Je me meurs !
De nonne elle devint sultane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.

Victor Hugo / Chanson de Pirates

Et lui dort-il sous les voiles
il écoute le vent son complice
il regarde la terre ferme son ennemie sans envie
et la boussole est près de son cœur immobile
Il court sur les mers
à la recherche de l’axe invisible du monde
Il n’y a pas de cris
pas de bruit
des chiffres s’envolent
et la nuit les efface
Ce sont les étoiles sur l’ardoise du ciel
Elles surveillent les rivières qui coulent dans l’ombre
et les amis du silence les poissons
mais ses yeux fixent une autre étoile
perdue dans la foule
tandis que les nuages passent
doucement plus fort que lui
lui
lui

Philippe Soupault / Le Pirate

Quand je mordrai
les mots,
de grâce;
ne me bousculez pas,
je veux mastiquer,
rompre entre mes dents,
la peau, les os, la moelle
du verbe,
afin de diversifier ainsi
le cœur des choses.

Quand mon regard
se perdra dans le néant,
de grâce,
ne m’éveillez pas,
je veux retenir,
au cœur de l’iris,
l’ombre moindre du
mouvement infime.

Conceição Evaristo / Poèmes de la Mémoire et autres Mouvements
( Extrait )

Dans notre vie
repose une autre vie
non expérimentée
mais existante
qui nous suivra
jusque dans les ténèbres
de la mort

Anise Koltz / Pressée de vivre ( extrait )

…je marche dangereusement
A la cueillette des étoiles.
Nous
qui avons fait la route 
Que nous reste-t-il
La nuit marâtre
nos cœurs blessés
La mer qui rêve d’odeur
Que nous reste-t-il
Nous
Déchus. 

Jean-Watson Charles / Plus loin qu’ailleurs ( Extrait )

Mon mari marche dans le champ couvert de givre,
un X, un concept
défini contre un blanc;
il oscille, entre dans la forêt
et s’y efface.

S’il n’est défini par mon regard
en quoi se transforme-t-il
quelle autre forme
se fond avec les pousses
souterraines, ondule à travers les eaux,
camouflée aux animaux attentifs
du marécage

À midi il
reviendra; ou peut-être
ne reviendra
que mon idée de lui
lui se cachant derrière.

Il se peut qu’il me transforme aussi
avec l’oeil du renard, l’oeil
du hibou, l’oeil aux huit
facettes de l’araignée

Je ne peux pas imaginer
ce qu’il verra
quand il ouvrira la porte

Margaret Atwood / L’homme-garou /The Wereman
Traduction : Christine Évain

My husband walks in the frosted field
an X, a concept
defined against a blank;
he swerves, enters the forest
and is blotted out.

Unheld by my sight
what does he change into
what other shape
blends with the under
growth, wavers across the pools
is camouflaged from the listening
swamp animals

At noon he will
return; or it may be
only my idea of him
I will find returning
with him hiding behind it.

He may change me also
with the fox eye, the owl
eye, the eightfold
eye of the spider

I can’t think
what he will see
when he opens the door

 

Il est des lieux
qui nous rencontrent
sans nous chercher

des lieux où voyageaient
ces bancs de lumière
parmi les eaux et les arbres
entre ta main et la mienne que tu pris
soudain
comme la flamme prend dans dans la branche
l’éclaircie prend dans le ciel

Il est des lieux
que les mots ont envie de garder

comme un prénom protège un enfant de la foule
un petit nom préserve un amour de l’oubli
et qui surgissent de ta mémoire
comme l’odeur de l’herbe
toujours
s’échappe de la pluie

Yvon Le Men / Quand la rivière se souvient de la source ( extrait )

L’eau est trop froide pour étancher la soif.
Les vipères viennent boire le lait dans la gorge des tout petits laissés sur la hotte au pied du talus.
Les mulets noirs écrasent la poitrine de leur maître, d’un coup de sabot.
La faux entraîne le faucheur penché sur le vide…
Mais l’herbe est faite de milliers de fleurs.
Le foin coupé saoule comme l’absinthe.
Les aiguilles des mélèzes sont amères dans la bouche et douces contre les joues.
C’est le pays cruel où l’on veut revenir.
 
Corinna Bille / Là haut

Assise au pied de l’arbre tu te sens petite forêt, tes racines en toi tu pourvoies à ta faim, mais tu sais que la quête ne cesse en appétit, cœur saignant sans nom. Des sons, substances explosions, chaos et mélanges, émergent, se fondent en toi.  Sans réponses les questions tuent.  Sans partages les réponses tuent. Être et ne pas comme, comme lui, elle, nous…  Avoir, de la faiblesse des beautés civilisées, des mots trop lourds, le poids de la déclinaison des siècles.  La pesée du  non-dit se dit.

Annie Molin Vasseur / Panser le monde (extrait )

Dans mon âme a fleuri le miracle des roses.
Pour le mettre à l’abri, tenons les portes closes.

Je défends mon bonheur, comme on fait des trésors,
Contre les regards durs et les bruits du dehors.

Les rideaux sont tirés sur l’odorant silence.
Où l’heure au cours égal coule avec nonchalance.

Aucun souffle ne fait trembler le mimosa
Sur lequel, en chantant, un vol d’oiseaux pesa.

Notre chambre paraît un jardin immobile
Où des parfums errants viennent trouver asile.

Mon existence est comme un voyage accompli.
C’est le calme, c’est le refuge, c’est l’oubli.

Pour garder cette paix faite de lueurs roses,
O ma Sérénité ! tenons les portes closes.

La lampe veille sur les livres endormis,
Et le feu danse, et les meubles sont nos amis.

Je ne sais plus l’aspect glacial de la rue
Où chacun passe, avec une hâte recrue.

Je ne sais plus si l’on médit de nous, ni si
L’on parle encor… les mots ne font plus mal ici.

Tes cheveux sont plus beaux qu’une forêt d’automne,
Et ton art soucieux les tresse et les ordonne.

Oui, les chuchotements ont perdu leur venin,
Et la haine d’autrui n’est plus qu’un mal bénin.

Ta robe verte a des frissons d’herbes sauvages,
Mon amie, et tes yeux sont pleins de paysages.

Qui viendrait, nous troubler, nous qui sommes si loin
Des hommes ? deux enfants oubliés dans un coin ?

Loin des pavés houleux où se fanent les roses,
Où s’éraillent les chants, tenons les portes closes….

Renée Vivien / Intérieur

Certains jours je rumine dans les recoins de ma
maison. Je passe entre les bras des mots,
dialoguant avec moi-même —  récits recomposés
du passé, scénarios imaginaires —  conversations
à voix basse avec les morts. 
Un épuisant bavardage. Ne me laisse pas de répit. 
Je m’enfonce au profond des images. Une image
après l’autre. Se forment comme les nuages,
modèlent toute une ménagerie au ciel. 
Un épuisant défilé. Ne me laisse pas de répit.
Je m’égare.
Ces jours-là je n’entends pas l’appel du dehors. Je
ne vois pas le balancement de l’arbre derrière ma
fenêtre. Il m’appelle pourtant, me fait signe de ses
grands bras mouvants, tandis que je vacille
doucement.

Barbara Le Moëne / Maisons ( Extrait )

Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;
Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui d’une main distraite et légère caresse
Avant de s’endormir le contour de ses seins,

Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l’azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
Un poète pieux, ennemi du sommeil,

Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
Aux reflets irisés comme un fragment d’opale,
Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil.

Charles Baudelaire / Tristesses de la lune

Voyant perdue ma route droiturière, 
me radinai-je lors au Luxembourg 
pour voir les mines pétrifiées et fières 
des Lettres de la France avec les bour- 
geois et les geoises gros derrière. 
Un flic bleuit sur la pelouse, lourd 
de tradition, l’enfance hurle et court ; 
geulé-je russe – tête sur la pierre. 
Et toi, Mary, « Ça va ? – Ça va. Sankiou. » ; 
cernée par tes copines de caillou, 
tu trônes chez les capétiens imberbes. 
Muette. Un moinillon faisant « piou-piou » 
sur la coiffette ( ?)…Déjeunons sur l’herbe 
avec Pan-Panthéon. Métrique acerbe 
 
Joseph Brodsky / Vingt Sonnets à Marie Stuart ( III )
Traduction : André Markowicz

A mi-chemin déjà de ma route sur terre 
dans le jardin du Luxembourg je suis venu 
regarder les cheveux pétrifiés et chenus 
des maîtres à penser, des gloires littéraires.  
 
Des dames et messieurs marchent dans la poussière, 
un gendarme bleuit dans  le vert, moustachu, 
et le bruit des jets d’eaux se mêle aux cris aigus 
des enfants. A qui donc dirais-je : « Va te faire… » 
 
Et toi, Marie, et toi, sans répit ni repos 
tu demeures parmi les reines, tes amis 
françaises qui te sont fidèle compagnie, 
 
en silence, portant sur la tête un moineau. 
Et le jardin ressemble au « Déjeuner sur l’herbe » 
où se serait glissé le Panthéon, superbe 
 
Traduction de Claude Ernoult 
 
 
I, who have traveled half my earthly road, 
make my appearance in the Luxembourg 
and contemplate the petrified gray curls 
of thinkers and of scribblers. Gents and broads 
are strolling to and fro ; a whiskered 
blue copper glistens from the thicket ; 
the fountain purrs, the children laugh 
and not a soul to greet with “Bugger off”.  
And you, untiring, Mary, stand and stand, 
in the stone garland of your girl-friends –stunned 
French queens of once-upon-has-been, 
in silence, with a sparrow in your hair. 
You’d think the garden was a cross between 
The Pantheon and Déjeuner sur l’herbe.  
Traduction Peter France et de Joseph Brodsky
 
 
 

Erik Satie m’accompagne. 
Art nouveau, organique, végétal. 
Une sève urbaine irrigue mes organes, les sédiments donnent le La. 
Un parc en miniature a poussé rue de la Roquette. 
Les familles le traversent comme elles ont traversé leurs vies,
comme elles se sont pardonnées. 
Ceux qui croient tout savoir le transpercent de rires idiots. 
Le gardien a disparu sous le sable et des années de coupes budgétaires. 
Les enfants ne jouent plus sur les toboggans,
à quoi bon glisser sur des objets qui ne sont même pas connectés. 
Ils ne tombent plus sur les sols mous. 
Les points d’eau ne coulent plus. 
Pourtant, cette fois-ci,
la mélancolie perd la partie. 
Le printemps joue au prozac. 
Un loulou sur son vélo roule enfin sans les petites roues. 
L’orchestre s’accorde,
la baguette est levée, en suspension, 
les dièses, triolets et appoggiatures s’apprêtent à rhabiller les foules
et rallumer les cellules. 
Le blues devient majeur.
Allons goûter au bonheur.

Guillaume Simon / Au parc

Voilà que pendent les restes du monde 
défroqués jusques à la moelle

voilà ces faux visages
qui ne disent même plus rien 
et transpirent de regards morts

et puis voilà ce qu’on ne voit plus 
de brefs sourire miteux
comme des oiseaux en cage

et puis
le vent n’a pas tout dit 
il reste de quoi pleurer 
il reste de quoi frémir

et peut-être qu’au fond
ce ne serait que ça
un peu d’air frais dans les cheveux 
un peu de vide dans la caboche
un brin de rien au fond des yeux

Tom Viry / Déchirer la nuit (extraits)

Alors que là-haut
Me revenait le rêve
J’étais seul
Oiseau à l’orée de la nuit.
Sans me faire verbe
Il a légué à l’encre ses éléments
Et à mon sang
Un peu de ses forêts et de ses mystères.
J’ai appris comment le vent
Peut devenir un heaume pour ses voyages,
J’ai appris comment laisser dans son viatique
Mon nuage
Les talismans de mon siècle
Et un ciel qui troquait
Les maximes contre les jours.
De ce rêve je ne connais que ces mains
Qui étreignent des arbres
Gorgés d’absence, de peine
Et d’une pluie pourpre
Qui purifie mon chant.
Une nuit s’interpose
Entre cette aube jaillie comme un goéland éclairé
Par l’incendie et moi,
Elle me pare d’une heure incertaine.
La nudité grosse d’effroi est son domaine
Elle me somme de dissimuler
L’exsangue corps du temps alerte.
Entre le mur et moi
Du rêve je déploie le visage
Comme un écran de lointaines contrées.
Quand toutes les orbites se confondent
J’ai encore ta voix qui invente la caravane.
Je vois
Je me vois
Je vois le rêve
Je vois un matin qui regagne son village,
Je vois dans mon âme une forêt d’oiseaux captifs.
J’effleure les confins
Et je les peuple de frontières
La ville se dépouille de ses arbres
Elle émigre à travers les champs gris.
Quelle fontaine fera de moi
Une parure de poussière?
Quel miroir en le brisant me sera une porte
Dans la solitude de la nuit?
Qui, bec et griffes,
Se désaltérera de ma plaie ouverte
Au poignard de l’azur?
Le rêve m’a dit:
- Je tire orgueil
De m’abreuver au bout des cimes.
Le vent est l’enfance d’un chant
Qui ne saurait vieillir.
- Je n’avais soif que de mon eau.
Ma bannière était patrie et exils.
Je la plante dans les terres de l’errance
Et lui fais don de ma nudité
Mais je lui ai choisi la berge
Où traverser mes âges.
Braise je lui ai appris à n’être que braise.
Pour un chant sur ta plaie
Comme cendre incandescente
Pour cette voix recouvrant ta voix diffuse
Pour une banderole qui ne fut que mon feu
Pour un silence qui est visage
Venu hisser les années
Sur la selle de mon attente
Je recueillerai les villages-forêts de l’hier
Ou je me dissoudrai en arbres entre des mains.
Arbres à venir
Sang luxuriant
Entre deux pouces.

Abdelamir Chawki / Paroles du rêve

Traduction : Eugène Guillevic et Mohamed Kacimi

J’habite le Possible —
Maison plus belle que la Prose —
Aux Croisées plus nombreuses —
Aux Portes — plus hautes —

Des Salles comme les Cèdres —
Imprenables pour l’OEil —
Et pour Toit impérissable
Les Combles du Ciel —

Pour Visiteurs — les plus beaux —
Mon Occupation — Ceci —
Déplier tout grands mes Doigts étroits
Pour cueillir le Paradis —

Emilie Dickinson
Traduction : Claire Malroux

I dwell in Possibility —
A fairer House than Prose —
More numerous of Windows —
Superior — for Doors —

Of Chambers as the Cedars —
Impregnable of eye —
And for an everlasting Roof
The Gambrels of the Sky —

Of Visitors — the fairest —
For Occupation — This —
The spreading wide my narrow Hands
To gather Paradise —
 
j’essaie de capter son regard
entre les étagères en inox
 
j’en ai la tête qui tourne
je suis crevé pas rasé
 
heather t’aurais pas quelque chose de bon pour moi ?
tu veux que je te serre dans mes bras ?
je sais pas
tu sais pas ce que ça veut dire serrer dans les bras ?
 
elle  le fait à l’autre gâte-sauce pour me montrer
je fais le tour de la cuisine un bond
de quelques mètres et je suis à son côté
 
elle me serre bien fort
contre sa poitrine j’ai les os qui craquent
je sens que tout se remet en place

Andrei Dósa / au bout de deux mois et trois jours (bonus 2) /dupã douã luni şi trei zile (bonus 2)
Traduction : Anne Talvaz
 
încerc sã-i prind privirea
printre rafturile de inox
 
ameţesc şi de la atât
sunt rupt nebãrbierit
 
heather vreau ceva bun
vrei o îmbrãţişare ?
nu ştiu
nu ştii ce e aia o îmbrãţişare ?
 
se îmbrãţişeazã cu cealaltã bucãtãreasã sã îmi arate
înconjor staţia mã arunc spre ea
de la câţiva metri
 
mã ţine strâns
la piept
simt cã îmi pune oasele la loc

Ça a commencé par comment on écrit : hippopotame ? avec deux p après le i ? Ou après le o ? À cause de ça, se sont viandés, déballé les vieux sacs, ta soeur c’est une pute je l’ai baisée, salaud je vais te niquer ta mère tu vas voir. Le rouge, le soleil, le coup de poing, le sang. Les hommes.

Aziz Chouaki / Les oranges ( extrait )

Pour toute chose, nous eûmes les mêmes yeux :
le jardin d’autrefois et celui d’aujourd’hui,
le jardin immobile.
Nous avançâmes au milieu de ce qui porte un nom
et que nous avions appris à nommer ;
Nous progressâmes dans les livres
au milieu de ce que nous apprenions,
L’arbre vivant et l’arbre mort au même titre,
songeant peut-être qu’une telle coïncidence
Ne durerait pas toujours car sa croissance serait sa mort
et la pensée du modèle sa fin.
Notre amour n’eut pas d’autres lieux
Qu’une succession de regards sur des lieux de fortune,
morceaux de choix ravis aux circonstances,
Une alternance de mémoire et d’oubli pour les choses connues
et puis l’indifférence aux choses sues.
Le temps de l’amour fut cette suspension du temps de tous les jours,
une brèche délibérée dans le temps des paroles.
Et là nous ressentîmes ce que d’autres à notre place
auraient également éprouvé,
Un contentement certain, quoique tempéré,
d’être parvenus là où nous étions parvenus
Et déjà pourtant le vague désir de nous en retourner.
Une telle coïncidence ne pouvant pas durer
puisque sa croissance serait sa fin.

Emmanuel Hocquard / Élégie IV

Quand vient la nuit
Je reste sur le perron et j’écoute
les étoiles fourmillant dans le jardin
Et moi je reste dans l’obscurité
Ecoute ! une étoile est tombée dans un tintement !
Ne sors pas pieds nus dans l’herbe
Mon jardin est plein d’éclats d’étoiles

Edith Södergran

Une foule de gens vit en moi,
imbéciles, amants, ermites, danseurs.
Ma vie est un édifice vibrant
Je suis un fourmillement, une place de marché.
Je dérange mes propres moments de dévotion
avec mes pas bruyants.
J’interfère avec la diversité de la malédiction.
Oh, les roses grimpantes vont éclore un matin
avant que le miroitement devienne jour.
Je bois cette minute avant la floraison
Seules mes roses coupées,
mes contes coupés,
peuvent me donner
un verre de silence
et garder nos humbles mains ensemble

Sara Sand aka Stina Aronson
Traduction : Catherine Smits
 
I mig bor en skara människor,
narrar, kärlekskranka, eremiter, danserskor.
Mitt liv är en byggnad av liv.
Jag är som ett vimmel, ett smutsigt marknadstorg. Jag stör mina egna andaktsstunder med mina larmande steg.
Jag stör mig med förbannelsens mångfald.
Ack då slår klängrosorna ut en morgon innan skimret har förvandlats till dag.
Jag dricker denna enda minut före blomningen som ännu är bara en aning.
Intet annat än mina skära klängrosor,
mina skära sagor,
kan skänka mig och jagen
en dryck stillhet
och hålla våra händer andaktsfullt tillsammans.

Mes collègues de travail m’appelaient Cassandro
Car, pareil à la prophétesse troyenne,
Je prédisais au cours d’années d’amertume
La détresse mortelle qui attendait le peuple et l’Etat.
 
On avait beau célébrer par ailleurs mon grand savoir,
Nul ne voulait entendre mes avertissements,
Ils se mettaient en colère parce que j’osais les déranger
Quand je les adjurais de penser à l’avenir.
 
Toutes voiles dehors, ils conduisirent le navire
En pleine tempête vers des détroits semés d’écueils
En criant prématurément victoire avec exaltation.
 
Voici qu’ils font naufrage – et nous aussi. En dernier recours,
Une tentative de prendre la barre a échoué.
Maintenant, nous attendons que la mer nous ait engloutis. 

Albrecht Haushofer / Sonnets de la prison de Moabit ( LX )
Traduction : Jean-Yves Masson,

Kassandro hat man mich im Amt genannt,
weil ich der Seherin von Troja gleich,
die ganze Todesnot von Volk und Reich
durch bittre Jahre schon vorausgekannt.

So sehr man sonst mein hohes Wissen pries,
von meinem Warnen wollte keiner hören,
sie zürnten, weil ich wagte, sie zu stören,
wenn ich beschwörend in die Zukunft wies.

Mit vollen Segeln jagten sie das Boot
im Sturm hinein in klippenreiche Sunde,
mit Jubelton verfrühter Siegeskunde –

nun scheitern sie – und wir. In letzter Not
versuchter Griff zum Steuer ist mißlungen. –
Jetzt warten wir, bis uns die See verschlungen.

       I
Épouse du repos, que nul encore n’a ravie, 
Sœur de lait du silence et du Temps qui traîne, 
Historienne sylvestre, qui plus douce que notre rime 
Peux avec ce relief créer un conte mêlé de fleurs, 
Quelle légende à franges de feuilles hante tes formes 
De dieux ou de mortels ou de tous deux ensemble, 
A Tempé ou dans les vallées d’Arcadie ? 
Que sont ces hommes ou ces dieux ? Ces reculs de jeunes filles ? 
Cette poursuite démente ? Cette lutte pour s’enfuir ? 
Ces flûtes ? Ces tambourins ? Cette extase sauvage ?

                                 II 
Les mélodies que l’on entend sont douces, plus douces 
Celles que nul n’entend ; c’est pourquoi, tendres flûtes, jouez encore 
Non pour l’oreille des sens, mais, plus aimées, 
Murmures pour l’esprit des refrains du silence : 
Beau jeune homme, sous les arbres, tu ne peux délaisser 
Ta chanson, ni jamais ces arbres se dénuder ; 
Amant hardi, jamais, jamais tu n’auras ton baiser, 
Bien que tu triomphes près du but, — mais ne t’afflige pas ; 
Elle ne peut te fuir, bien que tu restes sans ta joie, 
Pour toujours tu l’aimeras, pour toujours elle sera belle.

                                 III 
Oh! heureuses, heureuses branches, qui ne pouvez répandre 
Vos feuilles, ni jamais dire adieu au printemps ; 
Et heureux, ce musicien, à jamais sans lassitude, 
Pour toujours chantant des airs pour toujours nouveaux ! 
Amour encore plus heureux, heureux, plus heureux amour, 
Pour toujours chaud, paisible objet de joie, 
Pour toujours palpitant et pour toujours jeune ; 
Bien au-dessus de toutes les passions qui respirent
Et nous laissent un coeur satisfait où la tristesse monte, 
Un front brûlant, une langue desséchée.

                                 IV 
Qui sont ces hommes venant au sacrifice ? 
A quel autel printanier, ô prêtre mystérieux 
Mènes-tu cette génisse qui mugit aux cieux 
Avec cet habit de guirlandes sur ses flancs lisses ? 
Quelle bourgade, assise près de sa rivière ou de sa grève 
Ou construite en colline avec sa calme citadelle, 
Est restée vide de son peuple en matin pieux ? 
O, petite bourgade, pour toujours tes ruelles 
Resteront silencieuses; et pas un esprit pour te dire 
Pourquoi tu es si désolée, jamais ne pourra revenir ?

                                 V 
O formes attiques! attitudes splendides ! Avec une dentelle 
Ciselée d’hommes et de jeunes filles de marbre, 
Avec des branches de forêt, avec l’herbe foulée, 
Toi, forme silencieuse, tu nous empoignes et jettes loin de la pensée 
Comme le fait l’Eternité : Pastorale froide ! 
Lorsque le vieux temps saccagera cette génération, 
Toi, tu resteras au milieu d’autres malheurs 
Que les nôtres, comme une amie de l’homme à qui tu dis : 
La Beauté, c’est la vérité ; la vérité, c’est la Beauté ; sur la terre 
Voilà tout ce que vous savez, tout ce que vous avez besoin de savoir.

John Keats / Ode à une urne grecque / Ode on a Grecian Urn
Traduction : Armand Robin

Thou still unravish’d bride of quietness,
       Thou foster-child of silence and slow time,
Sylvan historian, who canst thus express
       A flowery tale more sweetly than our rhyme:
What leaf-fring’d legend haunts about thy shape
       Of deities or mortals, or of both,
               In Tempe or the dales of Arcady?
       What men or gods are these? What maidens loth?
What mad pursuit? What struggle to escape?
               What pipes and timbrels? What wild ecstasy?

Heard melodies are sweet, but those unheard
       Are sweeter; therefore, ye soft pipes, play on;
Not to the sensual ear, but, more endear’d,
       Pipe to the spirit ditties of no tone:
Fair youth, beneath the trees, thou canst not leave
       Thy song, nor ever can those trees be bare;
               Bold Lover, never, never canst thou kiss,
Though winning near the goal yet, do not grieve;
       She cannot fade, though thou hast not thy bliss,
               For ever wilt thou love, and she be fair!

Ah, happy, happy boughs! that cannot shed
         Your leaves, nor ever bid the Spring adieu;
And, happy melodist, unwearied,
         For ever piping songs for ever new;
More happy love! more happy, happy love!
         For ever warm and still to be enjoy’d,
                For ever panting, and for ever young;
All breathing human passion far above,
         That leaves a heart high-sorrowful and cloy’d,
                A burning forehead, and a parching tongue.

Who are these coming to the sacrifice?
         To what green altar, O mysterious priest,
Lead’st thou that heifer lowing at the skies,
         And all her silken flanks with garlands drest?
What little town by river or sea shore,
         Or mountain-built with peaceful citadel,
                Is emptied of this folk, this pious morn?
And, little town, thy streets for evermore
         Will silent be; and not a soul to tell
                Why thou art desolate, can e’er return.

O Attic shape! Fair attitude! with brede
         Of marble men and maidens overwrought,
With forest branches and the trodden weed;
         Thou, silent form, dost tease us out of thought
As doth eternity: Cold Pastoral!
         When old age shall this generation waste,
                Thou shalt remain, in midst of other woe
Than ours, a friend to man, to whom thou say’st,
         ”Beauty is truth, truth beauty,—that is all
                Ye know on earth, and all ye need to know.”

Pour celles d’entre nous qui vivent sur le rivage
debout, sur le dur rebord de la décision
cruciale et seule
pour celles d’entre nous qui ne peuvent pas s’abandonner
aux rêves fugaces du choix
qui aiment dans l’embrasure des portes, allant et venant,
aux heures d’entre deux aubes
regardant à l’intérieur et à l’extérieur
à la fois avant et près
cherchant un maintenant qui pourrait engendrer des futurs
comme le pain dans la bouche de nos enfants
pour que leurs rêves ne reflètent pas la mort des nôtres.

Pour celles d’entre nous
sur qui on a imprimé la peur
comme une ligne fine au milieu de nos fronts
une peur apprise dans le lait de nos mères
car par cette arme
cette illusion d’une certaine sécurité à trouver
les pieds lourds espéraient nous faire taire
Pour nous toutes
ce moment et ce triomphe
Nous n’étions pas censées survivre.

Et quand le soleil se lève nous avons peur qu’il ne reste pas
quand il se couche
qu’il ne se lève pas le lendemain
quand notre ventre est plein nous avons peur
de l’indigestion
quand notre ventre est vide nous avons peur
de ne plus jamais manger
quand nous sommes aimées nous avons peur
que l’amour disparaisse
quand nous sommes seules nous avons peur
que l’amour ne revienne jamais
et quand nous parlons nous avons peur
que nos mots ne soient pas entendus
ni bienvenus
mais si nous nous taisons
nous avons toujours peur

Il vaut donc mieux parler
sachant que
nous n’étions pas censées survivre.

Audre Lorde / Une litanie pour la survie

For those of us who live at the shoreline
standing upon the constant edges of decision
crucial and alone
for those of us who cannot indulge
the passing dreams of choice
who love in doorways coming and going
in the hours between dawns
looking inward and outward
at once before and after
seeking a now that can breed
futures
like bread in our children’s mouths
so their dreams will not reflect
the death of ours;
 
For those of us
who were imprinted with fear
like a faint line in the center of our foreheads
learning to be afraid with our mother’s milk
for by this weapon
this illusion of some safety to be found
the heavy-footed hoped to silence us
For all of us
this instant and this triumph
We were never meant to survive.
 
And when the sun rises we are afraid
it might not remain
when the sun sets we are afraid
it might not rise in the morning
when our stomachs are full we are afraid
of indigestion
when our stomachs are empty we are afraid
we may never eat again
when we are loved we are afraid
love will vanish
when we are alone we are afraid
love will never return
and when we speak we are afraid
our words will not be heard
nor welcomed
but when we are silent
we are still afraid
 
So it is better to speak
remembering
we were never meant to survive.

Ancien manoir d’Elbë, maintenant en ruine, solitaire,
Maison où la voix de la vie jamais plus ne s’en reviendra,
Salles sans couvert, désolées, où croissent la ronce et le lierre,
Fenêtres aux cintres brisés où les vents de nuit mènent deuil,
Demeure des défunts, des défunts d’un temps révolu.

Emily Brontë
Traduction : Pierre Leyris

Un chemin de pierre traverse le jardin. Sur les
dalles où se posent mes pas me sont apparus
fugitivement les traits d’un visage naïf, puis deux
poissons, aussitôt enfuis. 
Je scrute à nouveau la pierre, mais cette fois-là je
ne vois rien. 
C’est que tu cherches, dis-tu, à percevoir quelque
chose. 
Ta soif est trop grande. 
Ignores-tu que chercher précède parfois perdre ?

Barbara le Möene / Maison ( extrait )

aux yeux de John Maynard Keynes l’accumulation de l’argent
pour l’argent, l’obsession du taux d’intérêt relèvent d’une
attitude morbide dont rien de valable ne
peut émerger. Il appelait de ses vœux un FM
I dont la monnaie supérieure serait le bancor
indexé sur le cours de l’or et distribué aux
états en fonction des puissances éco
nomiques respectives. Il était soucieux
de redistribuer des richesses aux
plus pauvres — pour soutenir la
consommation tout en en contenant
les tentations spéculatives
car une fois que les flux é
conomiques seraient
bien maîtrisés il pen
sait que nous n’aurions
plus qu’à nous consa
crer à la beau
té et puis
à l’a
mo
ur

François Rannou / Camera oscura ( 5 )

Oh ! être un oiseau bleu
Se blottir dans l’or fauve des feuilles
La tête dans le doux et la tiédeur des plumes
Fermer les paupières du jour

Oublier le froid qui mord
Le vent qui ploie
L’arbre et le nid

Être
Un reposoir d’ailes à déployer
Un rêve d’ailleurs d’îles sous le vent
Une boule de vie duveteuse
Un atome léger et dense
L’esquisse d’un destin migrateur
Tracé dans la fulgurance du ciel

Un envol en suspens
Entre deux mondes…

Dominique Bergougnoux

J’aimais comme frère étrange ce dur astre blond
     par dessus les lacs en glace
Frère profond tel un trop grand froid sur la chair neigeuse
     de l’épouse

J’aimais de mort en moi ce pays aux silences épais
     sous tant de givre
et roche vitreuse
et blizzards qui font hiverner
la lucidité cruelle de la braise

 Je vivais sous l’empire des noroîts

 Était-ce vivre  que de parler aux sources du gel ennemi
     parmi notre blafarde étrangeté
Car je vivais aussi d’une mort immobile
au milieu d’un désastre silencieux

Notre naufrage était sans théâtre

Certes il y avait l’orgie des matières   le cri lent et violent
     en décembre des couleurs où l’espace
     devant nous basculait
Mais surtout le hurlement fixe d’un paysage inconquis
     dans mes veines et dans nos yeux

L’homme ici fut sillage pur et ténu au seuil des totems
Or son ordre était voué à l’enchevêtrement des forêts
     oublieuses et voraces

Il fallait dire en langage mien la beauté de ce chaos glacial
     avant que tarisse en nous le murmure d’origine

Maintenant le regard a changé comme le visage
     du Fleuve incessant
     l’automne ou l’hiver
hier et demain

Mais une géographie de cristal continue d’incruster
dans mes os ses aiguilles et ses aurores

Or mon dessein s’affine de conquérir une planète folle
     qui pulse à ma porte
     à l’autre face du froid
là où mes paroles ne seraient plus qu’un mince bruissement
     de bleu sur la neige

Avant
     mais avant
il y aura le cognement obstiné de mes poings
     dans l’embâcle énorme à notre seuil

Yves Préfontaine / Boréal II

Du pain sur les genoux
Les étoiles au loin, très loin.
Je mange du pain en regardant les étoiles.
Je suis si absorbé, ô oui, tellement
Que parfois je me trompe, au lieu de pain
Je mange les étoiles.

Oktay Rifat
Traduction Tahsin Saraç

L’eau invariable et variable (mais existante) pratique un morphing plus lent (mais existant) que celui de la terre variable. Leur déchetterie commune se distribue selon la règle des trois lieux : atmosphère pour les déplacements, pluies pour l’abondance, sols pour le lessivage. Les loutres de montagne sont plus touchées par le DDT interdit que celles des zones estuariennes et des marais qui nous sauveront si on les garde par raison de beauté documentée. La biologie animale a besoin de temps intégralement réel pour lire la totalité de l’œuvre chimique régionale et donner au théorème sa géographie vraie sans devinette.

Jean-Patrice Courtois

Les vieilles femmes ne volent pas sur des baguettes magiques
ni ne font des prophéties obscures
depuis des forêts menaçantes.
Elles sont juste assises sur des bancs de parc inoccupés
pendant les soirées calmes
appelant les colombes par leur nom
les charmant avec des grains de maïs.

Ou bien, tremblant comme des vagues
elles se tiennent debout dans des queues sans fin
dans des hôpitaux gouvernementaux
ou s’installent comme des nuages stériles
dans des bureaux de poste attendant du courrier
de leurs fils installés à l’étranger,
morts depuis longtemps

Elles murmurent comme une bruine
quand elles errent dans les rues
avec un regard perdu comme si
quelque chose qu’elles avaient lancé en l’air
n’était jamais retombé sur terre.

Elles frissonnent comme les nuits de décembre
dans leur sommeil sans rêves
sur des terrasses de magasin.
Il y a encore des balançoires
dans leurs yeux à moitié aveugles,
des lys et des Noëls
dans leurs mémoires défaillantes.

Il y a un conte populaire
pour chaque ride de leur peau.
Leurs seins affaissés
ont encore assez de lait pour nourrir
trois générations
qui ne le voudraient jamais.

Toutes les aurores passent
les laissant dans le noir.
Elles ne craignent pas la mort
elles sont mortes il y a longtemps déjà.

Les vieilles femmes autrefois
étaient des continents.
Elles avaient en elles des bois profonds,
des lacs, des montagnes, et même des volcans,
même des golfes enragés.

Quand la terre était en chaleur
elles fondaient, rétrécissaient,
laissant seulement leurs cartes.

Vous pouvez les plier
et les garder sous la main :
qui sait, elles pourraient vous aider à trouver
votre chemin pour rentrer chez vous.

Koyamparambath Satchidanandan
Traduction de l’anglais : Roselyne Sibille

Old women do not fly on magic wands
or make obscure prophecies
from ominous forests.
They just sit on vacant park benches
in the quiet evenings
calling doves by their names
charming them with grains of maize.

Or, trembling like waves
they stand in endless queues in
government hospitals
or settle like strile clouds
in post offices awaiting mail
from their sons abroad,
long ago dead.

They whisper like a drizzle
as they roam the streets
with a lost gaze as though
something they had thrown up
had never returned to earth.
They shiver like December nights
in their dreamless sleep
on shop verandahs.

There are swings still
in their half-blind eyes,
lilies and Christmases
in their failing memory.
There is one folktale
for each wrinkle on their skin.

Their drooping breasts
yet have milk enough to feed
three generations
who would never care for it.
All dawns pass
leaving them in the dark.
They do not fear death,
they died long ago.

Old women once
were continents.
They had deep woods in them,
lakes, mountains, volcanoes even,
even raging gulfs.
When the earth was in heat
they melted, shrank,
leaving only their maps.
You can fold them
and keep them handy :
who knows, they might help you find
your way home.

Mon calme est celui d’une vieille femme
rassemblant les morceaux qui lui restent.
Et avec le crachat épais de sa salive,
un mélange aigre-doux,
la déesse artisane colle, recolle,
lime et câline son corps brisé en mille 

Conceição Evaristo
Traduction : Rose Mary Osorio et Pierre Grouix

La ville parle pour elle-même. La ville déplace dans le soir de petites figurines humides. Je repose
la lampe. De l’autre côté du fleuve, la route progresse rapidement, en lacets. L’âme est silencieuse, logée dans quelque cendre, les nuages grisonnants, sans cesse, d’autres nuages. Peut être l’âme, peut-être rien. J’arrête d’un geste la route, je referme la main, étonnante prière.

Le balancement de l’arbre répondait à l’achèvement du corps. Et cette pensée éclairait, on ne savait
quoi. 
 
Anne-Cécile Causse / Stabat Mater ( extrait )

M’a, comme une rivière fait rebrousser chemin.

On m’a imposé une autre vie. Elle coulait

Dans un autre lit, auprès d’un autre,

Je ne connais plus mes rives.

Oh ! j’ai manqué bien des spectacles,

Le rideau s’est levé sans moi,

Puis il est tombé. Combien d’amis

Vrais je n’ai jamais rencontrés,

Combien de profils de villes,

Auraient pu m’arracher des larmes :

Et je ne connais qu’une ville au monde,

Je m’y oriente à tâtons dans mes rêves.

J’ai écrit beaucoup de vers,

Et, comme un chœur mystérieux,

Ils rôdent autour de moi, et peut-être

Un jour m’étoufferont…

Je connais les débuts et les fins,

Et la vie après la fin, et aussi

Quelque chose que je ne peux pas me rappeler.

Une femme (laquelle ?) a occupé

La place qui était pour moi la seule,

Elle porte mon nom le plus officiel,

Elle m’a laissé un sobriquet, dont

J’ai fait tout ce que j’ai pu.

Ce n’est pas dans mon tombeau,

Hélas ! que je dormirai.

Mais quelquefois un vent espiègle de printemps

Ou le choc de deux mots au hasard dans un livre

Ou le sourire de quelqu’un m’entraîne

Dans une vie qui n’existe pas.

Telle année, il s’est passé telle chose,

Telle autre, ceci… Voyager, voir, penser,

Se souvenir, entrer

Dans un nouvel amour comme dans un miroir

Avec le vague sentiment d’être infidèle,

Avec une ride qui, hier,

N’était pas là.

…………………………………………………….

Mais si de je ne sais où

Je jetais un regard sur ma vie d’aujourd’hui,

Je connaîtrai enfin l’envie…

Anna Akhmatova / Troisième Élégie du Nord

Traduction : Jean-Louis Backès

Le rire sardonique explose par saccades
Dans la gorge du volcan
Réveil
Féerie glorieuse du carnage
L’idée fixe se noie dans le lavabo
L’herbe noire baisse la grille
Seul le spasme est destructeur
Le rire est le feu de l’homme 

Joyce Mansour / Hommage à Henri Michaux ( suite inédite )

C’était comme si je m’éveillais
après un sommeil de sept années

pour trouver de la dentelle durcie, religieuse
noirceur moisie
par la terre et les forts courants

et à la place sur ma peau ont poussé
une écorce et des racines aux poils blancs

Mon visage, bien de famille apporté avec moi,
coquille d’œuf écrasée
parmi d’autre débris :
l’assiette en porcelaine en mille morceaux
sur la route de la forêt, le châle,
indien décomposé, des fragments de lettres

et le soleil ici m’avait marquée
de sa couleur barbare

Les mains raidies, les doigts
aussi frêles que des brindilles
le regard interdit après
sept années, et presque
aveugle / bourgeons quine peuvent voir
que le vent

la bouche qui s’ouvre
dans un craquement comme une pierre dans le feu
essayant de dire

Qu’est-ce que c’est

( tu ne trouves que
la forme que tu as déjà
mais que faire
si tu l’as oubliée
ou si tu découvres que tu
ne l’as jamais connue )

Margaret Atwood / En regardant dans le miroir / Looking in a mirror
Traduction : Christine Évain

It was as if I woke
after a sleep of seven years

to find stiff lace, religious
black rotted
by earth and the strong waters

and instead my skin thickened
with bark and the white hairs of roots

My heirloom face I brought
with me a crushed eggshell
among other debris:
the china plate shattered
on the forest road, the shawl
from India decayed, pieces of letters

and the sun here had stained
me its barbarous color

Hands grown stiff, the fingers
brittle as twigs
eyes bewildered after
seven years, and almost
blind/buds, which can see
only the wind

the mouth cracking
open like a rock in fire
trying to say

What is this

(you find only
the shape you already are
but what
if you have forgotten that
or discover you
have never known)

j’attends d’être sûr
de mon bon droit
du droit au texte
 
parfois
une minute
on peut l’étirer
 
le reste du temps
je suis douloureusement absent
 
durant l’attente
je cesse d’attendre
on dirait même que je n’ai plus besoin
de ce que j’attends
c’est ainsi que je finis par l’obtenir
 
devant des gens qui me sont étrangers
je ne peux parler
ni vivre
 
ce qui me distingue
de beaucoup d’autres auteurs
c’est que je connais personnellement
tous ceux qui me lisent

Ivan Akhmetiev

Traduction : Christine Zeytounian-Beloüs

“Je regardais le plafond et j’ai vu le ciel” dit quelqu’un et un opéra emporte la phrase dans ses caves. Le tremblement de terre en phrase opère ailleurs, de syntaxe sans ratures, d’accueil strictement ou parce que de strict événement perçu collé à l’œil alors d’accueil coopératif. La phrase réglée sur la plus mince surface possible de la plus projetée profondeur avance en relief. Une musique va plus vite que la langue pratiquante du morphing d’âme mais un autre musicien pensait la musique du camion qui passe. Le camion et la terre sont des temps lents d’événement pour musique et des phrases sans parents. La phrase s’intervalle sans trembler pour la terre et la langue perçoit la conséquence avant la cause.

Jean-Patrice Courtois

Dis-moi, fera-t-il beau demain ?
Demain te verrai-je, ma vie ?
Un beau jour te fait-il envie ?
Tu te tais en quittant ma main…
Il ne fera pas beau demain.

Ta gloire te demande un jour :
Hélas ! que ta gloire est heureuse !
Elle rompt ta vie amoureuse.
Pour moi, dans un siècle d’amour,
La gloire n’aurait pas un jour.

Demain, nous ne pouvons nous voir :
Que n’es-tu dans un sort vulgaire !
Content de m’aimer, de me plaire,
L’amour serait ton seul devoir,
Et demain nous pourrions nous voir !

Heureux, dis-tu, qui n’aime pas !
Toi qui fuis, quelles sont tes chaînes ?
Seule dans mes brûlantes peines,
Sais-tu ce que je dis tout bas ?
« Que je te plains ! Tu n’aimes pas. »

Marceline Desbordes-Valmore

Moi aussi, je la déteste
Mais en la lisant, avec un total
mépris, on découvre en
elle, somme toute,
une place pour l’authentique.

Marianne Moore / Poésie / Poetry
Traduction : Violaine Huisman.

I, too, dislike it
Reading it, however, with a perfect
contempt for it, one discovers in it,
after all,
a place for the genuine.

Elle est libre comme l’air
Belle et célibataire
Cheveux souples au vent
Adèle a dix-neuf ans
Adèle est éternelle
Et ce jardin pour elle
Si carré, si soigné
Est son lieu préféré
Elle aime se promener
Très légèrement vêtue
Surtout en plein été
Et en talons pointus
Elle balade son cœur
Près des parterres de fleurs
Elle dégage un parfum
Un parfum de jasmin
Mêlé à des embruns marins
Et les fleurs du jardin
En sont toutes ébaubies
En sont toutes éblouies
Ce parfum éthéré
C’est Adèle en été
Jardin vaste et propret
Meublé de ses statues
Joliment décoré
Aux très larges allées
Pour elle la liberté
Est une première nature
Ce décor ordonné
Lui offre la structure
Elle sait qu’elle papillonne
Et elle est si mignonne
Personne ne lui résiste
Adèle est une artiste
De la séduction
Elle force l’admiration
Sur le haut vase de pierre
Un corbeau s’est perché
Digne maître des terres
Qu’elle ne peut qu’admirer
L’oiseau l’a regardée
Et d’un vol malicieux
S’élevant vers les cieux
Il vole pour atterrir
Où le Centaure Nessus
Enleva Déjanire
Là se trouve Cyrius
Qui vole le cœur d’ Adèle
Le souffle de la belle
Vient aviver le feu
Et la braise des yeux
D’un Cyrius amoureux
Le jardin des Tuileries
Sera leur lieu fétiche
Où ils se promèneront
Leur amour baladeront
Et au cours des années
Les talons s’allongeront
Les robes s’épaissiront
Comme le ventre d’ Adèle
Qui deviendra tout rond.

{ 2août 2017, 16h00
jardin des Tuileries
Latitude 48°N86
Longitude 2°E32
Paris 1er
Une belle journée d’été }

Sofia San Pablo / Parisiennes d’ici et d’ailleurs / Libre comme l’air
Illustration : Veronique Durruty

Syntaxe difficile de ce monde
avec toutes les actualités de l’habitude, 
incendies, attentats, tornades, 
exilés, offensés, meurtriers éclatants. 

Tout va comme si la terre profonde
se révoltait contre l’idée d’un dieu singulier ou pluriel

comme si
la terre
haletait d’impuissance

un très, très peu d’amour
mendie et rôde
surpris
de sa propre survie.

Marie-Claire Bancquart

Son portrait par lui-même : la colonne sans fin
Le poisson, roi-géant des silex nageant dans un nuage
Le fils prodigue qui monte l’escalier en descendant
Les pingouins qui pondent l’œuf du nouveau-né
Un fontaine raconte ces fables plastiques

Jean Arp ( Sur Brancusi )

 
Le corps n’y est pas
c’est cela le soleil
la France
rassie
brûlée
au néon
colon
collant
ma peau
ma chair
ma fessée
ma voix
ma canicule organique
rompue de règle
du grand Ogre de Barbarie
écris
dans nos contes à dentelles
décousues
j’apaise les fibres verticales
l’immaîtrisée des salutations intersexuelles ci-jointes
horizontales
signées ci-contre
le sexe
oui le sexe
« je » est le sexe
« je » est le mâle
de la séduction massive 3D papier glacé
sur les seins lactoses
arrivez mes cordons
arrivez
à l’ombilic des limbes
où naît folie ménagère
branchée électrique
vinaigre et lait
coulé des flancs estuaires
à vos vestiaires non-mixte
et b’habillez vos crrrotte-creuv-crravate de Femme
car tu me nommes « fatale »
maquillée ou sans clown
les hanches mesurées au cannabis patronal
largue mon reflet natal
largue mes pattes en caoutchouc truqué
largue ma mémoire d’ancre
écrite avec des poils
noirs
durcis
humains
toujours des poils
partout des poils
la cire existentielle
L’Oréal
et saine
dans l’auréole
sous le bras
nous sommes les poilues du siècle
les barbes d’ assises
la parole moine
monnayable
dans les édifices cul-culturels
cul de ci et cul de ça
je lève mon doigt en l’honneur du ciel habité
car où t’habite
si « elle » phallique
j’habite au ventre de l’humanité
la gestation de mes questionnements
coupés au scalpel de l’excision
mentale
CAR-MEN tu es une femme

Siham Mehazmi / « La Femme n’existe pas »

Tout est retourné comme l’aiguille du scorpion du temps
comme le mât qui ne sait pas se courber
Les marges sont au premier rang
L’étonnement a perdu ses verres grossissant
Il a pris du repos dans l’ombre au milieu des petites choses
Les reptiles ont cessé de mendier les trottoirs
à l’insu du temps, il leur est venu des ailes
Les dinosaures ont rétréci plus que les angles de la photo
Les statues se sont agenouillés devant les doigts du sculpteur
Le poème s’est collé à la rue
Les masques se sont envolés
Alors les rires se sont envolés aussi

Fatma Al-Shidi
Traduction : Maram al-Masri

Avant que tout s’effondre,
Les banquises et les cités.
Avant que la terre engloutisse les boulangeries et les toboggans.
Avant que la mer avale ours et supérettes
Que le vert dévore l’asphalte
que le lierre éclate les tableaux noir des écoles.
Avant que le désert ne gagne les yeux des hommes
Que les vautours tournoient au dessus de nous jusque dans nos cœurs
Avant que les enfants grandissent et partent
Que leurs grandes chaussures foulent d’autres planètes
Que leurs villes souterraines préparent des guerres contre les insectes
Et qu’on s’aime en scaphandre
Avant que l’amour ploie et se fane
Avant que l’oubli recouvre tout de son voile cotonneux
Avant que j’oublie tout de toi, ta peau et ta voix,
Ton odeur et ton rire
Avant que tout ne disparaisse
La gentillesse et la beauté,
Dans la nuit douce j’écoute le rossignol

Emma de Négri

il
avait mis quelques poèmes dans sa
main, comme on attire les pigeons.
Elle était jeune, elle n’a rien vu,
Trop près s’est approchée.

elle
lentement enfonce ses doigts dans
le sable de la plage, voudrait se
rappeler le goût du sucre roux,
sur l’étagère de la cuisine

elle 
quand il dort, se sent si seule.
hésite à prendre son carnet, pour
une fois voudrait ne pas écrire


il
dort à côté d’elle, allongée qui
écrit. Lequel des deux fait de beaux
rêves ?

Albane Gelée / je te nous aime ( extraits )

Nous sommes les montagnes parallèles, bleues,
Inébranlables sous les feux de l’été, sous le gel,
Nous sommes l’embrassement primordial,
Le rêve inconnu de l’enfance
Devenu vide,
Obsession,
Maladie.

Nous sommes la respiration saccadée
Toujours à contretemps,
Le gémissement sauvage
Réverbéré à travers les couloirs de la mémoire,
Les roches blanches
Avec la face taillée
A la recherche de l’autre partout, toujours,
Les végétations rabougries, pleurant
Sans larmes,
Les forêts des cactus hautains
Avec des arbres oubliés au bord de la route
Imitant la mort.

Nous-
L’éternité et la non-existence
Mêlées l’une à  l’autre,
Les nuages sauvages
Entrecroisés sur la voûte céleste,
Les sentiers impénétrables de la pensée
Rebelle

Flavia Cosma / Nous

Maison d’os :
un squelette
dans les vieux cachots
de la langue.

Je repousse
à travers les styles
les dais élisabéthains ,
les dessins normands,
les primevères érotiques
de Provence
et le latin recouvert de lierre
des hommes d’église

jusqu’au nasillement
du barde, l’éclair
métallique des consonnes
fendant le vers

Seamus Heaney / Rêves d’os II / Bone dreams II
Traduction : Guy Chain

Bone-house:
a skeleton
in the tongue’s
old dungeons.
I push back
through dictions,
Elizabethan canopies.
Norman devices,
the erotic mayflowers
of Provence
and the ivied latins
of churchmen
to the scop’s
twang, the iron
flash of consonants
cleaving the line.

​Puisque je ne sais que faire de mes mains
je serre un panier de figues contre ma poitrine
pendant qu’il s’éloigne du jardin de la joie
ayant boutonné le dernier rayon de soleil
sur sa pomme d’Adam.

Demain il va encore enfermer à clef
dans le tiroir le plus bas de son quotidien
une aquarelle figurant le désir de changer sa vie,
il va secouer mes odeurs de sa peau
comme une abeille le pollen d’acacia
collé sur ses pattes
et regagner sa place parmi les statues
qui étalent des manuscrits au-dessus de leurs têtes
en guise de ciel.

Je croyais que j’avais planté en lui une fleur.

Aksinia Mihaylova / Ciel à perdre ( extrait )

Tu es pour moi le feu, je suis pour toi le feu.
Je suis pour moi le fer, noir, tu es pour toi le fer, noir.
Tu me touches, je deviens le fer blanc, et le rouge.
Je te touche, tu deviens le fer blanc, et le rouge.
Je reste fer, tu restes fer, et cependant 
moi j’acquiers : tes qualités 
de feu, feu de ton feu,
toi tu acquiers : mes qualités 
de feu, feu de mon feu,
et lumineux et chaleureux.

Brice Bonfanti / CHANTS D’UTOPIE, troisième cycle, Chant XXIV

Avec tout ça je fais du vent,
Des petites brises, des courants
D’air vague.
Qu’on verlainise ou qu’on charrie,
Poètes à la démence aiguë,
On drague
Un mot par-là un mot par-ci,
Pour ne pas crever on di-
vague.
On fait des océans de nôs,
Spongieuse, la mort nous laisse nos
Vagues.

Jean Sénac

Chaque fois que je frôle ce ressort
une sonnette sonne
et un homme vient sortir d’une cage ponctuel et bien affûté
tout comme nous et il m’apporte du fromage.
Comment a-t-il fait pour tomber
en mon pouvoir ?

Carl Rakosi / L’expérience et le rat
Traduction : Jean-Paul Auxeméry

Avant que tombe la nuit totale
Nous allons étudier les taches sur le mur :
Certaines ressemblent à des plantes
D’autres simulent des animaux mythologiques.
Hippogriffes,
                 dragons,
                            salamandres.

Mais les plus mystérieuses de toutes
Sont celles qui ressemblent à des explosions atomiques.

Dans le cinématographe du mur
L’âme voit ce que ne voit pas le corps :
Des hommes agenouillés
Des mères avec leurs enfants dans les bras
Des monuments équestres
Des prêtres qui élèvent l’hostie.

Des organes génitaux qui s’unissent.

Mais les plus extraordinaires de toutes
Sont
    sans l’ombre d’un doute
Celles qui ressemblent à des explosions atomiques.

Nicanor Parra / Taches sur le mur / Manchas en la pared
Traduction : Bernard Pautrat avec la contribution de Felipe Tupper



Antes que caiga la noche total
Estudiaremos las manchas en la pared:
Unas parecen plantas
Otras simulan animales mitológicos.

Hipogrifos,
                dragones,
                            salamandras.

Pero las más misteriosas de todas
Son las que parecen explosiones atómicas.

En el cinematógrafo de la pared
El alma ve lo que el cuerpo no ve:
Hombres arrodillados
Madres con criaturas en los brazos
Monumentos ecuestres
Sacerdotes que levantan la hostia.

Órganos genitales que se juntan.

Pero las más extraordinarias de todas
Son
   sin lugar a duda
Las que parecen explosiones atómicas.



bienvenue
pour revenir au jour où vous avez fait la connaissance de vos amis de classe
veuillez appuyer sur votre chiffre porte-bonheur
pour les jours où vous courriez inlassablement dans le jardin
appuyez au hasard sur tous les numéros
pour les vitres embuées des gargotes à camionneurs
composez les chiffres de l’année de vos dernières vacances d’été en famille
 
tout le monde traine son lot de honte
n’en dévoilez le code à personne
pour le thé et les brioches des petits déjeuners sur la pelouse de l’université
posez le combiné et sortez sur le balcon
si vous souhaitez faire une réclamation concernant la vitesse folle à laquelle le temps s’écoule
veuillez appuyer de toutes vos forces sur zéro
si vous vous apercevez que vous ne savez plus exactement à quoi ressemblait votre grand-père
veuillez je vous prie vous regarder dans une glace
 
pour l’odeur des livres poussiéreux des bouquinistes
prononcez la troisième lettre du nom
d’un ouvrier analphabète
pour le tailleur de votre quartier retrouvé mort en loques 
veuillez patienter s’il vous plaît
 
pour l’instant suspendu
où dans votre sommeil vous avez caressé le cou de cette femme
appuyez en boucle sur le même numéro
après le biip
 
le lendemain de son départ
écrivez cent fois dans votre cahier je ne tomberai plus jamais amoureux.
 
biiiip

Efe Duyan / Centre d’appel
Traduction : Célin Vuraler

Regarde les méfaits de cette voute céleste,
et vois ce monde vide..puisque les amis sont partis.
Autant que tu le peux, vis un moment pour toi même;
Ne goûte qu’au présent…le passé a l’odeur des morts

Omar Khayyam

attendu qu’un enfant
se baigne dans la langue
avec tant de jouissance
que même les débris
du sens et ses mélanges
éclairent et font vibrer
de rires même en hiver
les maigres promenades

attendu qu’inouïe
est toujours la parole
(qu’elle soit prose ou vers
- flèche précise – vraie 
elle est apocalypse
pour nos moi défensifs)
qui ouvre le pas-ça
- je vers l’inattendu

attendu que sacri
fice ce poème est
non le cri des anciens
crucifiés (secousses 
sauvant l’ordre) mais ce
saut – tranché précis –
d’un vivre inconnu (joie)
d’un oui donné pour rien

attendu que le manque
est cette amerveilleuse
chance – l’inachevé
pour qui se moque bien
d’avoir d’être comblé
et même de la plaie
étant flèche soi-même

Florence Pazzottu / L’inadéquat ( extrait )

Beaux délices dissimulés
comme lécher le sucre d’un biscuit
gratter de l’ongle un savon odorant
lire un poème
par hasard
dans une revue ouverte en catimini. 

On prend revanche, si mince soit-elle, 
de tant de mauvaises minutes
qui nous ont menacés, détournés,

revanche qui nous lie d’un élan partagé
avec les conquérants et les grands séducteurs. 

Marie-Claire Banquart

Dans votre petit crâne
est enfermée une guêpe
folle furieuse
qui grille et vrombit.
- :- :-
Mon crâne est ouvert
battu par le vent.
Ô vent combien de pensées
apportes-tu en moi et en chasses-tu
rapide à tout moment,
Ô vent.
Ô pluie, je suis sans
couvercle
et ma tête est une conque.
Tu la laves et débordes.
Ô pluie.
J’ai la tête pleine de pluie
et de vent et de soleil et de mer.
Ô vent.
Si tu pouvais suspendre une pensée.
Si tu pouvais la suspendre un moment.
Ô vent.
Mais mon crâne est sans paroi
C’est le monde.
- :- :-
Dans votre petit crâne
il n’y a de la place
que pour une guêpe méchante
folle furieuse
qui vrombit
et se cogne la tête
contre les parois aveugles.

Italo Calvino / Crâne / Cranio
Traduction : Martin Rueff

Nel vostro piccolo cranio
c’è chiusa una vespa
pazza furiosa
che sfrigola e ronza.
- :- :-
Il mio cranio è aperto
battuto dal vento.
O vento, quanti pensieri
Mi porti e quanti ne spazzi
ogni veloce momento,
O vento.
O pioggia, io sono senza
Coperchio
e la mia testa è una conca.
Tu la lavi e trabocchi.
O pioggia.
Ho la testa piena di pioggia
e di vento e di sole e di mare.
O vento.
Potessi fermare un pensiero.
Potessi fermarlo un momento.
O vento.
Ma il mio cranio è senza pareti.
È il mondo.
- :- :-
Nel vostro piccolo cranio
C’è posto soltanto
per una vespa cattiva
pazza furiosa
che ronza
e picchia la testa
contro le chiuse pareti.

Quand l’enfant était enfant
il allait les bras ballants,
voulait que le ruisseau soit un fleuve,
que le fleuve soit un torrent,
et cette flaque la mer.

Quand l’enfant était enfant,
il ne savait pas qu’il était enfant,
tout pour lui avait une âme,
et toutes les âmes n’en étaient qu’une.

Quand l’enfant était enfant,
il n’avait d’opinion sur rien,
n’avait pas d’habitudes
il s’asseyait en tailleur,
s’en allait à l’improviste,
avait un épi dans les cheveux,
et ne faisait pas de mine quand on le photographiait.

Quand l’enfant était enfant,
c’était l’époque des questions suivantes :
Pourquoi moi je suis moi et pourquoi pas toi ?
Pour quoi moi je suis là et pourquoi pas là-bas ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
Est-ce que la vie sous le soleil n’est qu’un songe ?
Est-ce que ce que je vois et entends et renifle
n’est pas que le reflet d’un monde avant le monde ?
Est-ce que le mal existe réellement, et des gens
qui sont vraiment mauvais ?
Comment est-ce possible que moi qui suis moi,
avant que je n’existe, je n’existais pas,
et qu’un jour moi qui suis moi,
je ne serai plus celui que je suis ?

Quand l’enfant était enfant,
lui répugnaient les épinards, les petits pois, le riz au lait
et la purée de chou-fleur.
et maintenant il en mange même sans être obligé.

Quand l’enfant était enfant,
il se réveilla un jour dans un lit étranger,
et cela arrive encore
beaucoup de personnes lui semblaient belles,
et cela arrive encore quand il a de la chance
il se représentait clairement un paradis
et maintenant il ne peut qu’au mieux le deviner
il ne pouvait pas s’imaginer le néant
et maintenant il tremble quand il y pense.

Quand l’enfant était enfant,
il jouait avec enthousiasme
et maintenant, tout à son affaire, cela n’arrive
que quand cette affaire est son travail.

Quand l’enfant était enfant,
il se contentait de manger des pommes et du pain,

et c’est toujours le cas.

Quand l’enfant était enfant,
les baies lui tombaient dans la main comme seules les baies le font
et c’est toujours le cas,
les noisettes fraîches lui rendaient la langue rêche
et c’est toujours le cas,
sur chaque montagne
il se languissait d’une montagne encore plus grande,
et dans chaque ville
il se languissait d’une ville encore plus grande,
et c’est toujours comme ça,
Il attrapait jubilant au sommet de l’arbre les cerises
comme encore aujourd’hui,
la timidité devant chaque inconnu
il l’a toujours,

il attendait la première neige,
et il l’attend toujours.
Quand l’enfant était enfant,
il a lacé un bâton contre un arbre comme une lance,
et elle tremble là aujourd’hui encore.

Peter Handke / Chanson sur l’enfance /Lied Vom Kindsein
Traduction : Claire Placial

Als das Kind Kind war,
ging es mit hängenden Armen,
wollte der Bach sei ein Fluß,
der Fluß sei ein Strom,
und diese Pfütze das Meer.

Als das Kind Kind war,
wußte es nicht, daß es Kind war,
alles war ihm beseelt,
und alle Seelen waren eins.
Als das Kind Kind war,
hatte es von nichts eine Meinung,
hatte keine Gewohnheit,
saß oft im Schneidersitz,
lief aus dem Stand,
hatte einen Wirbel im Haar
und machte kein Gesicht beim fotografieren.

Als das Kind Kind war,
war es die Zeit der folgenden Fragen:
Warum bin ich ich und warum nicht du?
Warum bin ich hier und warum nicht dort?
Wann begann die Zeit und wo endet der Raum?
Ist das Leben unter der Sonne nicht bloß ein Traum?
Ist was ich sehe und höre und rieche
nicht bloß der Schein einer Welt vor der Welt?
Gibt es tatsächlich das Böse und Leute,
die wirklich die Bösen sind?
Wie kann es sein, daß ich, der ich bin,
bevor ich wurde, nicht war,
und daß einmal ich, der ich bin,
nicht mehr der ich bin, sein werde?

Als das Kind Kind war,
würgte es am Spinat, an den Erbsen, am Milchreis,
und am gedünsteten Blumenkohl.
und ißt jetzt das alles und nicht nur zur Not.

Als das Kind Kind war,
erwachte es einmal in einem fremden Bett
und jetzt immer wieder,
erschienen ihm viele Menschen schön
und jetzt nur noch im Glücksfall,
stellte es sich klar ein Paradies vor
und kann es jetzt höchstens ahnen,
konnte es sich Nichts nicht denken
und schaudert heute davor.

Als das Kind Kind war,
spielte es mit Begeisterung
und jetzt, so ganz bei der Sache wie damals, nur noch,
wenn diese Sache seine Arbeit ist.

Als das Kind Kind war,
genügten ihm als Nahrung Apfel, Brot,

und so ist es immer noch.

Als das Kind Kind war,
fielen ihm die Beeren wie nur Beeren in die Hand
und jetzt immer noch,
machten ihm die frischen Walnüsse eine rauhe Zunge
und jetzt immer noch,
hatte es auf jedem Berg
die Sehnsucht nach dem immer höheren Berg,
und in jeder Stadt
die Sehnsucht nach der noch größeren Stadt,
und das ist immer noch so,
griff im Wipfel eines Baums nach dem Kirschen in einem Hochgefühl
wie auch heute noch,
eine Scheu vor jedem Fremden
und hat sie immer noch,
wartete es auf den ersten Schnee,
und wartet so immer noch.

Als das Kind Kind war,
warf es einen Stock als Lanze gegen den Baum,
und sie zittert da heute noch.

je t’appelle chérovsky
n’a-t-on pas appris à aimer dans les romans russes
 
le premier soir où tu t’es allongée près de moi
est  gravé dans ma mémoire en cunéiforme
non, non : une peinture des  cavernes
 
je t’ai fait un peu attendre au début
pardonne-moi
 
j’ai caché ton nom pendant un temps
tu ne sais pas pourquoi
 
remets à l’hiver prochain
l’écharpe que tu as laissée à moitié tricotée -
avec ta moitié de solitude, c’est mieux comme ça
 
tu m’as donné une pomme un matin avant de partir
faisons-en notre mot de passe
 
et puis laisse pousser tes sourcils
les artifices m’effraient
même parfois dans l’architecture et la poésie
 
tes jambes recouvertes des blessures de ton enfance
l’amour que nous faisons au pas de course
l’amour patient comme tes cheveux qui poussent
 
j’ai toujours confondu
les interminables surnoms dans les romans russes

EFE DUYAN / Amourusse
Traduction : Célin Vuraler



Le silence – rugueux et bosselé comme un mur de vieilles pierres. Le silence – lisse et léger comme la pâleur du rayon nocturne qui vient s’y poser. Le silence – imperceptible comme le grain des voix éteintes.
Le silence n’est pas de la terre –il n’a ni âge ni visage, silence des commencements, silence d’un premier monde devenu le cœur et le noyau de ce monde.
Nous le recevons en héritage, il est notre mémoire la plus ancienne, la fraîcheur d’un matin encore à venir, que nous mûrissons dans la paix des soirs, auprès des fenêtres aux clartés fuyantes.
Il n’habite nulle part qu’en nos cœurs, lové au creux de notre âme, tendu à la fine pointe de l’esprit, vaste dans le regard égal ou ponctuel comme l’étoile et la goutte de rosée où l’univers tout entier se reflète.
Nous en sommes les ignorants dépositaires – les vases fêlés et la moisson engrangée – la partition et la musique inaudible – le rouleau précieux et le scribe aveugle – les lecteurs en même temps que le poème qui s’écrit dans le secret, les lèvres muettes, le grand mystère et la langue tout contre qui se tait.
Le silence n’est pas seulement l’envers du monde –sa trame autant que son appui – son socle inattingible, ses invisibles soubassements, sa géologie secrète, son noyau de feu et de glace, ou encore sa lumière aveuglante, sa vertigineuse transparence, son condensé, sa toile comme sa mémoire toujours vivante, son principe, son point d’origine – mais son unique réalité, le réel le plus pur et le plus dense que l’on puisse atteindre – l’être en sa puissance, son nom imprononçable – sa suprême vibration.

C’est sa main, cette nuit – le frisson de sa présence, tout ce grand ciel qui glisse – le frôlement des airs, le vent qui soulève la peau et la fait battre comme une voile, trois oiseaux, trois petites ombres sur l’ombre plus grande, sautillant d’une branche à l’autre, et tout le silence de la terre remontant comme une sève chaude, la nuit sur l’herbe, le baiser de l’infini et l’étoile qui s’allume comme un œil au fond de la chair tranquille, répandue loin avec l’espace étale, l’air invisible qui circule sans bruit.

Nous entendons mais du réel nous n’écoutons rien. Nous écoutons mais nous n’entendons pas. Parce que le cœur n’est pas tourné vers le silence. Parce que la parole ne penche pas vers le cœur. Parce que la bouche n’est pas cette oreille qui lui répond et la rejoint d’un même mouvement. Le regard se brouille d’un fourmillement de bruits décousus et insatiables. La vérité ne s’y trompe pas et n’a pas voulu de mot. Elle les décourage tous. Un petit reste renaîtra de cette exigence nouvelle.
(extrait de « Demeures du silence »)

Philippe Mac Leod / Variations sur le silence ( XVI )

 

 
Je suis retenue par les bras
de tous mes amis, retenue
par les histoires de famille
et de maison des taxis indiens,
par les souriants vendeurs de nourriture
par des yeux brillants soudain revus
à des rencontres. Retenue, je suis tenue.

Judith Rodriguez / Je suis soutenue / I am held up

I am held up in the arms
of all my friends, held up
by the Indian taxi-drivers’
tales of family and home,
by the smiling sellers of food,
by bright eyes suddenly remet
at encounters. Held up, I am held.

la poupée voyageant avec moi.

je partirai avec ton amour en bandoulière.

une ardoise magique, même passée et repassée, laissant apparaître des traces.

écrit à l’encre sympathique ne cherche qu’un révélateur pour réapparaître.

c’était venu sans rime ni raison.

je n’ai qu’une vie. je n’ai qu’un ami. je n’ai qu’un je t’aime.

j’espère que tu as bien fait ta chasse au trésor.

ce petit dessin d’un chapeau de fête.

mes journées qui étaient tes nuits.

en me promenant juste dans les rues ou les petits parcs j’ai croisé plusieurs écureuils, un raton laveur et une loutre.

me retrouver à t’envoyer une vraie lettre d’un aéroport.

c’est curieux de t’écrire autre chose que ces messages arrachés à l’urgence et au temps, ces signes qui sont comme des cris, comme des appels, comme des écorchures de l’âme, et d’avoir un espace pour te dire mon amour comme un peu plus tendrement que d’habitude.

te parler toujours dans le silence de ta réponse.

être assujettie à ce rituel de ces mots vers toi.

te dire je t’aime par l’intermédiaire de ces mots écrits qui se poseront sur toi comme des plumes, des flocons, des miettes de vie, si précaires et si nues.

Béatrice Bonhomme / Tes nuits sont devenues mes jours

nous habitons dans le scalp de ta dernière ex
je brasse la soupe avec ses cheveux raidis de larmes
tu l’aimes toujours alors je l’aime aussi

les clefs de toutes les pièces ont été avalées
les portes s’ouvrent d’elles-mêmes
pourtant je ne sors plus dehors

tu cherches sa peau blanche
dans celle des filles de youporn
ses décalcomanies ouvrent grand leurs jambes
elles sont vastes et nous entrons en elles

des ombres crient oh crient ah ah ah
pareilles les unes aux autres et s’embrassent entre elles
sortent de l’écran pour s’asseoir sur les étagères
côte à côte s’alignent puis s’emmêlent

sortie de la farandole je les époussète
me borde de leur peau le soir
et durant le jour me promène dans le musée intime
de tes amours jamais mortes

lorsque les tapisseries s’animent pour me parler de toi
les organes des femmes claquent au vent
raidie d’arthrite statue de sel
castagnettes mes genoux déchirent
mais ce n’est pas grave
tu aimes la musique

Chloé Savoie-Bernard / Au travers de ses cheveux

J’avais
mal à vivre
ô
que j’eus peine
à trouver mon chemin
parmi
ronces et broussailles
tous ces fruits rouges que je
cueillais
avec élégance
avant
de leur confier
écrasé dans ma paume
mon
désespoir d’enfant.

Franck Venaille

Le peuple est une bête variable et grosse,
qui ignore ses forces ; aussi reste-t-il
sous le poids et les coups de bois et de pierres,
mené par un enfant de faible puissance
qu’il pourrait mettre à terre d’un soubresaut ;
mais il le craint et le sert en ses outrances.
Et ne sait que lui, est craint, car les féroces
ont jeté un sort qui ses sens obnubile.

Chose étonnante ! il se pend et s’emprisonne
de ses propres mains, s’occit, se fait la guerre,
pour un carlin, de tous ceux qu’il donne au roi.
Tout est à lui, entre le ciel et la terre,
mais il n’en sait rien, et si quelque personne
vient l’en aviser, il la tue et fossoie. 

Tommaso Campanella / de la Plèbe
Traduction : Jean-Charles Vegliante

Je bois à la source
Oubliant que je porte
Du rouge à lèvres

Chiyo-Ni

 dans ce monde incertain qui grouille comme au creux de mon crâne dans une indécision de limbes ce qui est dit aussi qu’autre chose pourrait être que toute chose pourrait être autre évidemment puisque je pourrait être l’autre ou un autre

dans ce monde comme au creux de mon crâne ou au creux du crâne autre au cœur du plexus des viscères ce qui remue est indécis c’est dedans dit-on mais dedans dit aussi que toute chose pourrait être du dedans ou du dehors comme je qui pourrait être cet l’intime ou l’ailleurs et l’en dehors de soi comme l’est ce crâne multiple dans lequel chaque je infiniment baigne immensément la langue nos langues

dans les limbes espace creux qui n’est ni vie ni mort ni salut ni perdition « ce qui n’est pas » déjà  grouille comme allant être ce qui fut n’est pas encore dissout mais déjà autre ou pas encore là mais déjà créant le vide de sa non encore apparition c’est cet espace dont on dit qu’il est l’innocence là où le pas encore est déjà où le déjà plus remue encore

c’est d’avant tout espace ou d’en dehors du temps l’art se faisant dans son espace et dans son temps propres l’artiste poussant de la main des doigts des épaules même l’aiguille de plomb ou d’acier le rameau de charbon ou la touffe de poils orientant les ruisseaux et les torrents fugaces qui charrient les poudres de pierres d’arbres de fleurs ou de fruits dans la tension et le projet de l’œil comme rivé aux doigts et aux circonvolutions du cerveau du dedans du cerveau du dehors

tout comme on suit la piste d’un animal il a laissé sa trace on ne sait quand elle est là lui ailleurs et la projection de ma vision est telle qu’il est à la fois la permanence de lui même dans la trace et le surgissement de son futur dans mon projet ou même comme on voit aux ridules de l’eau l’effacement de l’animal dans le silence des eaux et je dans ce silence encore enfant sans voix mais déjà désirant et déjà projetant

c’est suivre la piste du possible quand au creux de mes crânes limbes grouille le monde et du monde ce que je pourrait dire et autrement que dire je l’art comme une forme toujours autre et ni vie ni mort mais sans cesse projet actant infiniment possible projet

Raphaël Monticelli / Fantaisie dans la mangrove

Dans une autre vie
je reviendrai en oiseau
dans un bois si profond
que je ne verrai pas d’humains
sauf quand une jeune fille
s’y enfoncera  délaissée
et perdue et mon chant l’accompagnera
vers sa demeure et sa petite soeur

Judith Rodriguez / Vie d’oiseau / Bird life
Traduction : Marilyne Bertoncini

In another life
I shall return as a bird
in a part of the wood so deep
I shall see no human
except when a girl
wanders there forlorn
and lost till I sing her home
to her little sister.

Et je me suis assis parmi la foule tapageuse,
Et j’ai assisté à leur jeu agité
Je me suis redressé et très fort j’ai crié
Aussi grossier qu’eux et aussi peu scrupuleux.

J’ai fait un pacte avec la vulgarité
Et suis irrémédiablement marqué de son baiser déchu,
Mesquin j’ai vécu d’aumônes désinvoltes
Impatiemment buvant la lie de la félicité

James Joyce
Traduction : Philippe Blanchon

J’aimerais atteindre
ce bout de plaine enneigée
Sans être rappelée

Takako Hashimoto

Maintenant que l’indigo
est une lame argentée au fil de la nuit
je peux me promener seul,
monter sur la tonnelle, me transformer en berceau de treilles
ou en bougainvillier qui ensorcelle de son vol lent
et couvrir avec pudeur toutes mes ivresses
en rampant jusqu’à l’embrasure où se penchent les dieux
afin de dérober les secrets du pigment.
 
Je dois chasser la tristesse des après-midi,
le plomb impitoyable du ciel de la Lorraine,
faire ondoyer au vent les feuilles vertes
symbole de mes rêves de pergola
qui lèchent les entrailles du désert
et les bassins mystérieux de l’âme,
danses d’une eau furtive
se filtrant dans le fleuve de mes veines.
 
Je devrais comploter avec le silence
de la fleur qui attend l’insecte
prisonnier de la résille des branches,
pour redevenir l’enfant secret
qui craint qu’on découvre ses méfaits
et ainsi m’élever léger entre les tiges
jusqu’à l’azur ardent des flammes
où s’embrassent tous les désirs.
 
Maintenant que l’indigo
devient pacte clandestin avec les dieux
je dessine mon silence sur la toile,
humble reflet de mes efforts,
et je laisse ma mémoire vénérée
dans la haie luxuriante de mon verger
où œuvrent le miracle et l’étincelle
du bleu fleurissant de mon exil.
 
William Navarrete / Conversion indigo de Majorelle / Conversión añil de Majorelle
Traduction par l’auteur
 
Ahora que el añil
es lámina argentada al filo de la noche
puedo pasearme a solas,
subir al cenador, volverme parra
o hechicera bunganvilla de lento vuelo
que cubra con pudor mis embelesos
y trepe hasta el alféizar de los dioses
para robarles el secreto del pigmento.
 
Debo ahuyentar las tardes tristes,
el plomo despiadado de Lorena,
ondear al viento las hojas verdes
de mis sueños de pérgola
que lamen las entrañas del desierto,
las albercas misteriosas de su alma,
danzas de agua escurridiza
filtrándose en el río de sus venas.
 
Tendré que complotar con el silencio
de la flor a la espera del insecto
atrapado en el redil de la enramada,
volver a ser el niño sigiloso
que teme le descubran las andanzas
para ascender ligero entre las ramas
hasta el azur ardiente de la llama
donde se abrasan todos mis deseos.
 
Ahora que el añil
es pacto clandestino con los dioses,
estampo mi silencio sobre el lienzo
reflejo baladí de mis denuedos
y dejo que veneren la memoria
en los cercos frondosos de mi huerto
donde obran el milagro y el destello
del azul floreciente del destierro.

À l’intérieur d’un crâne déterré, l’abeille essaie de
construire son propre lotissement :
Dieu
Ciel
La ferme comme le crépuscule debout sur la colline.
Le coucher du soleil glisse dans son sceau de sang.
Autour de la fenêtre du salon, les cheveux du défunt pressés entre les pages de livres,
un portrait de Quanah Parker 8 avec Jésus en oiseau aquatique.
Basse-cour avale les mouches.
La grange, elle-même, une question. Foin et feu s’accouplent.
Lèvres en surface pour goûter la cendre. Chevaux désorientés à cause de la fumée.
L’unique porc fourre ses affaires dans son chapeau à bords flottants.
Ils font une expérience dans un champ de plus en plus sombre.
Le bourdonnement pour épingler tout ça :
ce en quoi l’abeille croît
ce qu’elle espère
ce qu’elle abandonne.
Le crâne en roulant parcourt le comté.
A demi-endormie, l’abeille décide le crâne à choisir quelle éternité brouter.

[8] Quanah Parker (1845-1911) était l’un des chefs Comanches les plus connus (et qui se battit contre les exterminateurs de bisons
[9] Peut-être une allusion aux squelettes et cadavres de bisons qui jonchaient les plaines à l’époque où la politique d’extermination des troupeaux fut décidée afin d’affamer les Indiens pour les réduire à se rendre sur les réserves et abandonner leurs territoires.

Sy Hoahwah / Le dernier lotissement Comanche du monde / The Last Comanche alottement in the world
Traduction : Béatrice Machet

Inside an unearthed skull, the bee tries to construct its own allotment :
God
Sky
Farmhouse stands like dusk on the hill.
Sunset slides back into its blood bucket.
Around the living room window, the deceased’s hair pressed inside books,
a portrait of Quanah Parker with Jesus as a water bird.
Barnyard swallows the flies.
The barn, itself, a question.  Hay and fire have sex.
Lips surface to taste the ash.  Horses confused with smoke.
The one hog packs its belongings into its floppy hat.
They are having one experience in a darkening field.
The buzzing to pin all of this :
what the bee believes in
what it hopes for
what it leaves behind.
Through the county the skull rolls.
Half asleep, the bee convinces the skull of what eternity to graze.
 

La parole chargée de guérir a dressé cette ruine
de quelques chardons bleus, de poussière et de vent ;
ce chemin où la mort, empoignée par tant de mots,
comme un figuier portant ses fruits dans un vieux mur
et l’embellie de lierre sur la porte fanée,
se referme sur le devenir joyeux,
le lointain, très lointain murmure
d’un pin amoureux.

Pierre-Albert Jourdan / À la rencontre d’un pin


Mourir. Il ne faut pas faire cela à un chat.
Que peut-il faire dans un appartement vide ?
Grimper aux murs ?
Se frotter contre les meubles?

Apparement rien n’a changé
et pourtant rien n’est pareil.
Rien n’a été déplacé
et pourtant rien n’est en place.
Et le soir, pas de lampe allumée.

Un bruit de pas dans l’escalier
mais ce n’est pas le bon.
Une main met le poisson dans l’assiette
mais ce n’est pas la bonne.

Quelque chose ne commence pas
à l’heure habituelle,
quelque chose ne se passe pas
comme cela devrait.
Quelqu’un était là depuis toujours
et soudain n’est plus
s’obstinant à rester disparu.

On a fureté dans les armoires
fouillé les étagères
on s’est faufilé sous le tapis pour vérifier.
On a même bravé l’interdit en allant au bureau
et en mettant les papiers en désordre

Que faire maintenant ?
Dormir et attendre.

Attendre qu’il revienne
s’il ose.
Et lui faire savoir qu’on ne fait pas ça à un chat.

On avancera vers lui
l’air détaché, un peu hautain
en faisant semblant de ne pas le voir.
On marchera très lentement
la patte boudeuse
et surtout, pas un bond, pas un ronron,
du moins au début.

Wislawa Szymborska
Traduction : Piotr Kaminski

Mon premier enlèvement de mère
survint une nuit d’été
quand un fou me prit
et m’allongea sur l’herbe
et me fit concevoir un fils.
Oh ! Jamais la lune ne cria autant
contre les étoiles offensées,
et jamais ne crièrent autant mes viscères,
et le Seigneur ne détourna jamais la tête
comme en cet instant précis
en voyant ma virginité de mère
soumise à l’offense et à la risée.
Mon premier enlèvement de femme
survint dans un coin obscur
sous la chaleur impétueuse du sexe,
mais naquit une enfant aimable
au sourire très doux
et tout fut pardonné.
Mais moi je ne pardonnerai jamais
on enleva cet enfant à mon sein
et on le confia à des mains plus « saintes »,
mais c’est moi qui fus outragée,
moi qui montai aux cieux
pour avoir conçu une genèse.

Alda Merini
Traduction : Franck Merger

Dans la cuisine
ma mère recousait des ailes
rapiéçait des membres
ma mère était une magicienne
elle faisait des costumes
des armures avec des pattes
des pyjamas pour chiens
des abris pour les âmes

Un jour
par une chaude journée d’été
elle est disparue
devant le barbecue
les instruments à la main
aspirée par un nuage de fumée
et d’assaisonnements exotiques

Et moi assise à la table de jardin
je pressais des citrons
pour la limonade
dans la cour inondée de lumière

Carole David

Collée à son samovar
grand-mère fait l’eau bouillir

Mère
étend sur le fil
les chemises qu’elle a lavées

De ce côté de la fenêtre les chemises
taches blanches privées de bras
de vent s’emplissent
s’emplissent et se dévident. 

Maryam Fathi
Traduction : Iraj Valipour, aidé de Gita et Avaz

Des mille enfants que j’eus naguère sur la terre Adélie
Aucun n’a survécu
C’est un désastre sans exemple
Un cataclysme
Propre à roidir dans la mémoire
Le nerf des extases glaciaires
Ancien tango, graisse de phoque
La neige à même
Des visages de natives oubliées
Et avec eux cet à-la-chaîne
Ethnographique plutôt qu’ethnologique

(J’y tiens
En toute chose plus du côté graphie que du côté logie
Prédilection au logographe
Inconnu qui m’obsède – que fais-tu, que fais-tu, toi, pour ma défense ?)
Inconnu introuvé
Moi béant de mille deuils

Convaincu que lui seul il m’aiderait à assouplir cette banquise
A m’y voir plus finement, plus végétal aussi
Mousse ou lichen
Un peu de vie drossée parmi les aubes
Et regarder en face dans leur gangue de cristal
Les mille fruits de mes parades

Depuis l’errance où je vous parle maintenant
Sur des cargos mal fréquentables, des océans peu fréquentés,
farouches,
L’époque s’épaissit
Complique par courroies
Moyeux machine à battre épis de vagues
Gerbes jaillies sans fin
Elle parle régulier monotone comme une aire de foulage en octobre
Sous les mouches du septentrion
Le raclement des comportes
Elle parle elle rêve son rêve mécaniciste
Et mes centaines de petits morts, là-bas,
Elle s’en nourrit l’ogresse
En fait son vin l’ivresse

Ah ! Chaleur des éclairs nonchalants
Autant d’orages qui tanguent, nous tracent
Mollement, fatalement,
Charmés par la gouverne magnétique
La caresse des turbines
Tous puissants artefacts qu’un jour ils relaieront dans la continuité
Ce jour qu’ils suffisent à notre propulsion

Alors, mes trébuchés, mes icebergs, affranchie votre incessante
énigme, dépliés la rumeur et le craquement des os
Refroidiront les forges descendance
Se rallumera, mille feux !, au cœur du noir du mauvais temps le corps
unique sans destinée des long-courriers transpacifique

Christian Doumet / Sur la Terre Adélie

Dans ces poches d’étoffe à votre hanche vous m’apportez le pain et même quelques poignées de sucres pour l’enfant.
Entrez si l’ombre d’une chambre où balança la mort ne vous accable pas, mes sœurs accoutumées à la marche et au vent.
Entrez. Cette ombre a des rayures. Vous qui me souriez du lointain de la porte, en transparence,
Laissez-moi retenir vos robes dans ma main et vous savoir humaines.
Prenez place un instant.
Ici j’ai cru laver des nuits de barbarie mettant au monde un cri qui arrache le temps. Mais les murs me repoussent lentement vers la nuit, vers celle que je fus.
Et vous vous êtes venues. Vos visages allument des rouets de lumière où je file un espoir de revivre, de me lever sans fièvre et de suivre un instant votre chemin
Parmi les orties blanches dans votre souffle où je prendrai le mien.
Racontez-moi des histoires de femmes aux jambes libres qui courent à travers champs pour garder le sillage de leurs bêtes,
Des histoires de femmes qui nouant leurs cheveux dans un mouchoir de toile dressent des flambées de paille sur leur fourche. Et qui le soir vont s’accouder aux murs.
Vous êtes de celles-là. Vous secouez vos nappes sur la rosée. Vous allez recueillir dans un tablier bleu quelque oseille sauvage que féconde la mare.
Femmes reportez-moi à l’âge de la terre. Vos paroles sont lentes à dérouler leur cours mais leur goût à lui seul me ranime le sang.
Dans les paniers de l’aube je dénicherai aussi les œufs de caille, dites-le-moi.
Venez demain quand vous vous en irez à travers bois avec les hommes.
 
Je serai prête, forte et sérieuse de cette main que vous tendrez, forte du vent.
Et soudain si légère de cet enfant criant dans le soleil.
 
Françoise Collin 

Je n’aurais jamais cru
que l’on puisse à ce point
jouir d’une intimité
à perdre ses frontières

*
Le toucher si velours
l’aiguillon du désir si calme
la fontaine d’un plaisir
sans heure

*
ouvrent une étendue
de temps et d’espace
à l’amble facile de nos corps
car ici et maintenant

*
sont devenus un ailleurs
.
.
Eve Lerner / Pour danser un rêve ( extrait )

Il est difficile de croire que le trille suave traversant
les jardins en vitesse
pourra être  seulement un signal sonore, un cri solitaire
un oiseau poussant des cris, cherchant sa contrepartie,
demandant de l’aide.

Ce que fait sa beauté, tout comme une mélodie divine,
est un mélange mystérieux de solitude,
de fragments de prière, l’ivresse des nues, une extase
mystique
un cœur languissant après les étoiles à l’aube,
une attente prolongée, la non réalisation,
la transhumance cachée en son cœur fragile.

Ou c’est peut-être l’attraction magnétique de la lune,
devenue son,
les mers, les vallées, les hautes montagnes, la vie poursuivant
son destin
la nostalgie parcourant avec courage la distance jusqu’au loin,
en bouleversant l’horizon, en arrivant
jusqu’à la fin du monde.

Flavia Cosma

Allume la première lumière du soir, comme dans une chambre
Où nous nous reposons et sans trop de raison, pensons
Que le monde imaginé est le bien ultime.

Voici, donc, le plus intense des rendez-vous.
C’est dans cette pensée que nous nous recueillons,
Hors de toutes les indifférences, en une chose :

Dans une seule chose, un seul châle
Enroulé étroitement autour de nous, puisque nous sommes pauvres, une chaleur,
Une lumière, un pouvoir, l’influence miraculeuse.

Ici, maintenant, nous nous oublions l’un l’autre et nous-mêmes. Nous sentons l’obscurité d’un ordre, un tout,
Une connaissance, ce qui a fixé le rendez-vous,

À l’intérieur de ses frontières vitales, dans l’esprit.
Nous disons Dieu et l’imagination sont un…
Comme elle est haute cette très haute bougie qui éclaire le noir.

Hors de cette même lumière, hors de l’esprit central,
Nous bâtissons une demeure dans l’air du soir,
Où être là ensemble est suffisant.

Wallace Stevens / Dernier soliloque de l’amante intérieure / Final Soliloquy of the Interior Paramour

Light the first light of evening, as in a room
In which we rest and, for small reason, think
The world imagined is the ultimate good.

This is, therefore, the intensest rendezvous.
It is in that thought that we collect ourselves,
Out of all the indifferences, into one thing:

Within a single thing, a single shawl
Wrapped tightly round us, since we are poor, a warmth,
A light, a power, the miraculous influence.

Here, now, we forget each other and ourselves.
We feel the obscurity of an order, a whole,
A knowledge, that which arranged the rendezvous.

Within its vital boundary, in the mind.
We say God and the imagination are one…
How high that highest candle lights the dark.

Out of this same light, out of the central mind,
We make a dwelling in the evening air,
In which being there together is enough.

Nous jetâmes les fourrures les bonnets
En pleine neige dans le coffre et changeâmes
En un tournemain le paysage. Il jaillit
Des ruisseaux à nos côtés, l’autre soleil
Se prodigua, plein de fleurs rouges
Ondulaient au-dessus des prairies à la renverse et les portes
Aux montagnes de cuivre s’ouvrirent.

Sarah Kirsch / Descente
Traduction : Jean-Paul Barbe ?

Une matinée couverte, en Juillet. Un goût de cendres vole dans l’air ; — une odeur de bois suant dans l’âtre, — les fleurs rouies, — le saccage des promenades, — la bruine des canaux par les champs — pourquoi pas déjà les joujoux et l’encens ?

J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.

Le haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc ? Quelles violettes frondaisons vont descendre ?

Pendant que les fonds publics s’écoulent en fêtes de fraternité, il sonne une cloche de feu rose dans les nuages.

Avivant un agréable goût d’encre de Chine, une poudre noire pleut doucement sur ma veillée. — Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et, tourné du côté de l’ombre, je vous vois, mes filles ! mes reines !

Arthur Rimbaud / fragments du feuillet 12

Ce n’est pas grand chose, au fond, que mon existence 
J’observe la stricte tenue musulmaniaque
Car si je laissais sortir les mots de mon sac
Tout le monde pourrait voir sur quelles braises je danse
C’est une imposture, je n’ai crainte de le dire.
Est-ce que je ne crée pas le monde chaque matin ?
Son corps nu est vautré sur mes draps de satin.
Mais à travers les steppes j’emporte mon désir 
Aussi bien enfermé que ce tableau : Courbet
Clos par le gel, voici le château de Blonay.
 
                                               (Paris, Musée d’Orsay)

Volker Braun / L’homme caché / Der Verborgene
 Traduction : Alain Lance et Jean-Paul Barbe

Nicht viel  ist das, was ich mein Leben nenne
Und strikt verkleidet bin ich musel-manisch
Denn hüte ich nicht meine Worte panisch
Verriete ich, daß ich in Gluten brenne.
Ist es Betrug: so ist er mir bewußt.
Erschaff ich nicht die Welt an allen Tagen?
Ihr nackter Leib fotzt breit auf meinem Laken.
Doch durch Steppen stehl ich meine Lust.
So zugenagelt wie dies Bild: Courbet.
Und zugefrorn seht ihr das Schloß Blonay.
 

Il neige tandis que nous hibernons dans un autre monde et que quelqu’un rêve qu’il neige alors qu’en fait, il neige à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du rêve. Dans les paniers en osier, les pommes ont les épaules carrées et savent tels les Indiens attendre la bête dans la beauté. Nous tendons l’oreille à plusieurs couches de silence à l’angle où l’ombre portée, l’herbe coupée se mêlent aux objets, aux sujets, également recouverts de neige. Reconnaître la nature du pas qui avance dans le crépitement des enjambements.
 
 
Sourde, la neige s’engendre depuis un fond
plus bas que celui du ciel
et sans dire mot tournoie
à l’intérieur d’une image du tournoiement,
en des élans renouvelés à s’attacher à la terre
où elle ne se rend pas unique,
À force de refaire le même manège toujours et toujours
sinon à rebours jusqu’au retour à l’enfance.
La page s’amoncelle blanche
au coin du feu,

Francis Catalano / Météo ( extrait )

Tu ramasses avec tes enfants des petites images, des coquillages
des timbres-poste et des cartes postales,
vous les rangez soigneusement dans des tiroirs et des boîtes.
Tu souris lorsque ta femme te dit :
“vous ne ramassez que des déchets”,
et tu ne sais pas que brusquement viendra le jour
ou plutôt la nuit de ce jour
où, éperdu, en caleçon, dans l’escalier de secours en acier trempé
tu tituberas en tremblant dans une direction opposée à ta demeure,
les mains aussi vides qu’une tombe creusée
et les poings noircis par les flammes.
Tu chancèles hors du diamètre de la volonté divine,
tu regardes derrière toi, mais ils ne sont plus là, cri lointain et ténèbres,
nu et petit sous le jet qui te ramène vers la vie
alors que tu le repousses dans le sens opposé,
mourir, c’est tout ce que tu veux,
expirer sous la couverture derrière le buisson.
Ils sont morts.
Tu te traînes jusqu’au container
où hier tu as jeté les derniers déchets.
Les doigts engourdis, tu tries dans cette puanteur,
voici le sachet vert avec les pelures d’oranges,
avec les enveloppes des petits chocolats
que tu avais achetés en rentrant du travail,
avec un morceau de la dernière tranche de salami
et les petites briques écrasées de jus de fruits
que les enfants ont bu avant de se coucher,
tout ce qui est resté de vous, de ta vie où tu es maintenant seul,
tu les renifles, tu les embrasses,
tu recomposes les pelures d’oranges pour reconstituer un tout
tu ramasses les miettes de chocolat dans le papier alu,
le petit bout de salami t’étourdit en te ramenant à cette familière vie domestique,
les pailles des briques de jus de fruit ont conservé la salive de tes enfants
ce sachet vert avec des déchets est à présent tout ce qui est à toi.
“Il faut commencer du commencement”, te dit-on.
Alors que toi, tu saurais si bien commencer par le milieu,
tu saurais comment transformer l’ancien
le rendre meilleur, plus beau, plus chaleureux.
Mais lorsque les morts ne sont plus vivants,
personne ne sait commencer ni par la fin ni par le commencement.
Tu sais, tu sais très bien comment la vie peut se transformer en déchets
mais tu ignores comment transformer ces déchets en vie.

Lidija Dimkovska / Les déchets
Traduction : Harita Wybrands

À chaque fête
pend à mon cou
La clé de ta porte
Inutile de préciser que
Ni je n’ose dans la serrure tourner la clé
Ni toi changer la serrure. 

Sârâ Mohammadi Ardehâli

L’ombre s’émiette —
C’est à nouveau comme un jour du temps des Druides.
Seule créature vivante, un étrange et sardonique rat
Évite ma main d’un bond,
Tandis que je cueille le coquelicot du parapet
Pour le glisser à mon oreille.
Curieux rat, ils te fusilleraient s’ils connaissaient
Tes sympathies cosmopolites.
Tu viens de toucher cette main anglaise
Et tu feras de même pour une allemande,
Bientôt sans doute, si ton plaisir commande
De traverser la prairie assoupie entre eux et nous.
On dirait bien, étrange créature, que tu ricanes quand tu dépasses Ces yeux vifs, ces beaux membres, ces hautains athlètes,
Que la vie a moins gâtés que toi,
Tous voués aux caprices du meurtre,
Vautrés dans les entrailles de la terre,
Dans les champs déchirés de France.
Que vois-tu dans nos yeux
Quand le fer et la flamme hurlent,
En traversant le ciel paisible ?
Quel frisson, quel cœur frappé d’horreur ?
Les coquelicots qui poussent dans les veines des hommes
Tombent toujours et encore,
Mais à mon oreille le mien est sauf,
La poussière le blanchit à peine.

Isaac Rosenberg / Point du jour dans les tranchées / Break of Day in the Trenches

The darkness crumbles away.
It is the same old druid Time as ever,
Only a live thing leaps my hand,
A queer sardonic rat,
As I pull the parapet’s poppy
To stick behind my ear.
Droll rat, they would shoot you if they knew
Your cosmopolitan sympathies.
Now you have touched this English hand
You will do the same to a German
Soon, no doubt, if it be your pleasure
To cross the sleeping green between.
It seems you inwardly grin as you pass
Strong eyes, fine limbs, haughty athletes,
Less chanced than you for life,
Bonds to the whims of murder,
Sprawled in the bowels of the earth,
The torn fields of France.
What do you see in our eyes
At the shrieking iron and flame
Hurled through still heavens?
What quaver—what heart aghast?
Poppies whose roots are in man’s veins
Drop, and are ever dropping;
But mine in my ear is safe—
Just a little white with the dust.

C’est vers toi que je tends tout en comprenant
jamais je ne t’enlacerai à satisfaire mon cœur
car tu es le ciel brillant et sans nuage
et je suis un oiseau captif dans la cage.

Derrière les ternes barreaux de fer froid
étonnée mélancolique j’observe ton visage,
dans une rêverie survient une main magique
libérant l’oiseau qui s’élève vers toi.

Échappant en rêve à la volière
dans l’instant feutré de l’inattention
je ris sur le gardien et m’engage
vers une vie de clarté en ta compagnie.

Mais ceci n’est que songe, je sais que le bonheur
de quitter cette cage je n’en ai la force,
même si le veilleur me laissait fuir
mon souffle est trop court pour survoler la terre.

Au-delà de la grille l’œil gai
d’un enfant me sourit au matin lumineux
et ses lèvres chaque fois miment un baiser
quand j’intone mes trilles limpides.

Si un jour je parvenais à étendre les ailes
m’évader de cette suffocante ténèbre
que dire, ô ciel, à l’enfant attristé ?
« oublie l’oiseau car il est parti vivre ».

Je suis la chandelle dans la sombre ruine
que j’illumine par la flamme en mon sein
et si je choisissais de m’éteindre
j’emplirais de cendres la demeure.

Forough Farrokhzad / captivité / Asīr
Traduction : Jean-René Lassalle

Turā mēxwāham o dānam ki hargiz
Ba kām-i dil dar āghōšat nagīram
Toī ān āsmān-i sāf o rawšan
Man īn kunj-i qafas, murghē asīram

Zi pušt-i mīlahā-i sard o tīra
Nigāh-i hasratam hayrān barōyat
Dar īn fikram ki dastē pēš āyad
Ba man nāgah gušāyam par basōyat

Dar īn fikram ki dar yak lahza ghaflat
Az īn zindān-i xāmuš par bigīram.
Ba čašm-i mard-i zindānbān bixandam.
Kanārat zindagī az sar bigīram

Dar īn fikram man o dānam, ki hargiz
Marā yārā-i raftan zīn qafas nēst.
Agar ham mard-i zindānbān bixwāhad
Digar az bahr-i parwāzam nafas nēst

Zi pušt-i mīlahā har subh-i rawšan
Nigāh-i kōdakē xandad barōyam
Ču man sar mēkunam āwāz-i šādī
Labaš bā bōsa mēāyad basōyam

Agar, ay āsmān, xwāham ki yak rōz
Az īn zindān-i xāmuš par bigīram.
Ba čašm-i kōdak-i giryān či gōyam
Zi man bigzar, ki man murghē asīram.

Man ān šam’am ki bā sōz-i dil-i xwēš
Furōzān mēkunam wērānaērā
Agar xwāham ki xāmōšī guzīnam
Parēšān mēkunam kāšānaērā

S’enfoncer calmement dans le mur de brouillard.
Les bras rament repliés mais régulièrement.
Selon les indications du papier au-dessus du précipice
L’explosif dans la sacoche
Le présent
Pas à pas, comme le hasard
Offre au pied un mince point d’appui
Dans le matériau. Chère Madame, le vrai risque
Serait de ne pas partir.
D’après la montre / une halte au bout de cinq lignes.
Des champs où ne pousse que la folie. 
Progressant, hache plantée en tête 
Je n’ai rien à dire. A montrer seulement. 
Dans le plus petit segment précisément découpé.
Sans regarder à gauche ou à droite vers
L’horreur
J’y arriverai en suivant la méthode.
La vigne ruisselle, dévale à la verticale
Pleine de grappes sombres sucrées presque mûres.
Le plus important, c’est la sacoche ! Le corps entre les ceps
Respiration difficile, le cœur
Lutte, le moment critique :
Quand le statu quo risque de durer.
Squelette sous moi au-dessus de moi les vautours.
Plus courtes enjambées, pauses plus longues.
Ma patience me rend indépassable.
Hisser les voiles des concepts. Chère Madame,
Puis-je me servir ? Au sommet
Soudain comme prévu la violence

Du coup d’œil. Bleu profond des mers :
D’un seul coup j’en vois deux. Côtes de cinabre.
Sous les falaises, la liberté
…

À Port-Bou on ne passe pas. Mais nous les apatrides
Avons la dose mortelle
Voudriez-vous garder la sacoche — sur nous.

Sans doute pensa-t-il ne pas pouvoir faire une nouvelle ascension. Au matin les douaniers ont trouvé le cadavre dans mon texte. La construction suppose la destruction. La lourde sacoche de cuir, échappée à la Gestapo, UNOS PAPELES MAS DE CONTENIDO DESCONOCIDO, a été perdue. Trop rapide, le trait final, monsieur, à votre vie. La vie, si je puis dire, porte l’oeuvre sur cette pente abrupte.
Dans chaque œuvre on trouve cet endroit où le vent frais nous souffle au visage, comme l’aube qui vient.

Volker Braun / Walter Benjamin dans les pyrénées /Benjamin in den pyrénäen
Traduction : Alain Lance et Jean-Paul Barbe

Ruhig schreiten in die Nebelwand.
Die Arme rudern eckig, aber gleichmäßig.
Exakt nach dem Papier über dem Abgrund.
In der Aktentasche Ekrasit, d.i.
Die Gegenwart

Schritt vor Schritt, wie der Zufall
Dem Fuße einen schmalen Stützpunkt bietet
Im Material. Gnädige Frau, Nichtgehn
Wäre das eingentliche Risiko.
Nach der Uhr / nach fünf Zeilen rastend.

Felder, auf denen nur der Wahnsinn wuchert.
Vordringen mit der Axt im Kopf
Ich habe nichts zu sagen. Nur zu zeigen.
Im kleinsten scharf umschnittenen Segment.
Ohne nach rechts und links zu sehen ins
Grauen

Nach der Methode werde ich es schaffen.
Der Weinberg rieselt, rutscht in die Senkrechte
Voll von fast reifen süßen dunklen Trauben.
Die Tasche ist das allerwichtigste! der Leib zwischen
    Rebstöcken
Schwer atmend, das Herz
Kämpft, der kritische Augenblick:
wenn der Status quo zu dauern droht.
Skelette unter über mir Aasgeier.
Kürzere Schritte, längere Pausen.

Meine Geduld macht mich unüberwindlich.
Die Segel der Begriffe setzen. Gnädigste
Darf ich mich bedienen? Auf dem Gipfel
Plötzlich wie erwartet die Gewalt

Des Ausblicks. Tiefblaue Meere:
Auf einmal seh ich zwei. Zinnoberküsten.
Unter den Klippen Freiheit.

Kein Durchlaß in Port Bou. Wir Apatriden
Haben aber die tödliche Dosis
Würden Sie die Tasche halten, bei uns.

Er dachte vermutlich, den Aufstieg nicht noch einmal zu
schaffen. Am Morgen fanden die Grenzbeamten den
Leichnam in meinem Text. Die Konstruktion setzt De-
struktion voraus. Die schwere Ledertasche, gerettet vor
dem Zugriff der Gestapo, UNOS PAPELAS MAS DE
CONTENIDO DESCONOCIDO, ging verloren. Zu rasch
der Schlußstrich, Herr, in Ihr Leben. Das Leben trägt das
Werk, wenn ich das sagen darf, an diesem Steilhang.
In jedem Werk gibt es die Stelle, an der es uns kühl anweht
wie die kommende Frühe

Le poème
entre
comme le choc
de l’océan
dans ma tête
et sort comme un modèle réduit
dans le monde
sentant bon comme la rose,
 nooon… ? 

Carl Rakosi / Le poème
Traduction : Philippe Blanchon et Olivier Galon

En roulant sur l’autoroute
j’avais pensé vous l’écrire
tout uniment
quand du ciel à la terre
elle se jette sur nous
nous effleure
ou nous tempête
rien ne ressemble plus à l’amour
que toutes les neiges

de fraîches superstitions
pour une tonnelle
de rosiers et de vignes
quelle rose quel raisin

la main d’un homme
est multiple

Denise Boucher / Boîte d’images ( extrait )

Indépendamment
Des desseins de l’Eglise Catholique
Je me déclare pays indépendant.

La vérité c’est que je suis heureux
A l’ombre de ces mimosas en fleur
Faits à la mesure de mon corps.
Extraordinairement heureux
A la lumière de ces papillons phosphorescents
Qui paraissent découpés aux ciseaux
Faits à la mesure de mon âme.
Que le Comité Central me pardonne.

À Santiago du Chili
Le 29 novembre
De l’an 1973

Pleinement conscient de mes actes

Nicanor Parra / Acte d’indépendance / Acta de independencia
Traduction : Bernard Pautrat avec la collaboration de Felipe Tupper

Independientemente
De los designios de la Iglesia Católica
Me declaro país independiente.
 
A los cuarentaynueve años de edad
Un ciudadano tiene perfecto derecho
A rebelarse contra la Iglesia Católica.
Que me trague la tierra si miento.
 
La verdad es que me siento feliz
U A la sombra de estos aromos en flor
Hechos a la medida de mi cuerpo.
 
Extraordinariamente feliz
A la luz de estas mariposas fosforescentes
Que parecen cortadas con tijeras
Hechas a la medida de mi alma.
 
Que me perdone el Comité Central.
 
En Santiago de Chile
A veintinueve de noviembre
Del año mil novecientos sesenta y tres:
 
Plenamente consciente de mis actos.

“Je suis comme l’eau qui s’écoule et tous mes os sont disjoints ; mon coeur est comme de la cire, il se fond dans mes entrailles” (Psaumes, 22, 15). Pour apercevoir la vérité, il ne suffit pas d’avoir de bons yeux, d’être attentif, sur le qui-vive, etc. il faut encore être capable du plus extrême renoncement, mais non dans le sens où l’on prend ce mot d’ordinaire. Il ne suffit pas que l’homme consente à vivre dans le froid, la faim, la saleté, qu’il accepte de brûler dans le taureau de Phalaris. Il faut encore suivre l’exemple de l’auteur des psaumes : fondre intérieurement et briser, détruire le squelette de son âme, ce que l’on considère comme la base de notre être, tout ce qui est stable en nous, déterminé une fois pour toutes et en quoi nous voyons les veritates aeternae. Il faut se sentir coulant, liquéfié, il faut se rendre compte que les formes ne sont pas fixées à l’avance en vertu d’une loi éternelle, mais que l’on doit à chaque instant les créer soi-même.

Léon Chestov / Le chemin de vérité ( extrait )
Traduction : Boris de Schloezer

Au sud du bastingage
il n’y plus rien jusqu’à la Terre Antarctique
Léviathans et sirènes labourent ces prés marins
ce portulan gaufré de vagues
où d’immenses pans de ciel
s’abattent en averses fourbues
sans que Dieu lui-même
en soit informé

Chaque soir tu regardes la timbale du soleil
plonger en hurlant dans la mer pommelée
clins d’oeil des forts matous lovés dans les cordages
Les espadons bleus filent devant l’étrave
bande de bijoutiers en fuite

Au delà des mois que tu n’as pas reçu de lettres
tu es le dernier des parias à bord de ce navire
le coeur rendu, un torchon d’étoupe à la main
tout noir de souvenirs déjà
tu t’abolis dans le tremblement des hélices
tu écoutes le chant ancien du sang dans tes oreilles

Caillots ensoleillés de la mémoire
et dénombrement des merveilles
quand tu savais vivre de peu
ta vie t’accompagnait comme un essaim d’abeilles
et tu payais sans marchander
le prix exorbitant de la beauté.

Nicolas Bouvier / Ulysse

Qu’est-ce que ça peut bien être, cette petite lumière ? Je me demande encore. Pourquoi parfois elle apparait plus grande, plus intense, et tout de suite après on dirait qu’elle rapetisse jusqu’à disparaître ? Est-ce que ce serait autre chose ? Est-ce que ce serait un genre de manifestation lumineuse causée par une activité magnétique d’origine tellurique ?
On entend aucun bruit, pas un seul cri d’animal nocturne, de terre, d’air. Ils doivent tous être immobiles qui sait où, pétrifiés, après que le tremblement de terre a fait vibrer la terre et le ciel sous leurs pattes et sous leurs ailes.
Il faut que j’aille là-bas…, je me dis encore, en continuant à regarder cette petite lumière, la couverture sur les épaules. Il doit bien y avoir une route, un chemin pour arriver là-haut !

Antonio Moresco / La petite lumière ( extrait )
Traduction : Laurent Lombard

“ Che cosa sarà quella lucina ?” mi domando ancora. ” Perché in certi momenti appare più grande, più intensa, e subito dopo sembra rimpicciolirsi fina a scomparire ? Che sia qualcosa d’altro ? Che sia una qualche parvenza luminosa causata da attività magnetiche di origine tellurica ? ”
Non si sente une suono, non un verso di animale notturno, della terra, dell’aria. Devono starsene tutti immobili chissà dove, impietriti, dopo che il terremoto ha fatto vibrare la terra e il cielo sotto le loro zampe e le loro ali.
“ Devo andare là…” mi dico ancora, continuando a guardare quella lucina con la coperta sulle palle. “ Ci sarà pure qualche strada, qualche stradina per arrivar lassù ! ”

Après le vent, la cage. Et Fabien des barreaux. Après la valse des neiges et les rêves en joues libres, Césarine des loques, des ourlets, et des balades en ville gentiment promenée. Mords-toi les doigts. Mords-toi les dents, la queue, le têtard à douze membres, rogne-toi les ongles, polis. Après la berge, les fouets d’un vent rouge. Mort de Fabien léger. Naissance de Fabien cuit. Du jumeau écroué.

Antoine Wauters / Césarine de nuit / Extrait

66 – Le pain arrivait dans des sacs de jute hissés dans les étages à dos d’hommes. Son odeur, la bonne odeur du pain, familière, familiale, le pain rompu pour l’amitié. Tout cela venait rappeler combien cet univers était anormal et inhumain. 
Le même sentiment m’a assaillie lorsque j’ai vu ma collègue enceinte dans les coursives. Ce n’était pas elle l’élément d’étrangeté, mais le reste qui paraissait monstrueux, hors de la vie.

Jane Sautière / Fragmentation d’un lieu commun ( extrait )

Nous ne savons rien de ce départ qui ne partage rien
avec nous. Nous ne devons ni haine,
ni admiration, ni amour à cette mort, rien
qu’une bouche de masque tragique

étrangement déformé. Le monde est rempli encore
de rôles que nous jouons.
Tant qu’il nous importe de plaire, la mort
jouera aussi son jeu même s’il ne plaît point.

Pourtant comme tu marchais, un rayon de réalité
pénétra sur la scène, à travers cette faille
par où tu t’en allais : vert d’un vert vrai,
du vrai soleil, une vraie forêt.

Nous continuons de jouer. Récitant, inquiets,
des choses apprises avec peine,
cueillant des visages d’ici, de là ; mais ta présence
si lointaine, arrachée à notre rôle

peut nous surprendre parfois, comme une connaissance
qui sombre vers nous de cette réalité,
au point qu’un instant, emportés par l’élan
nous jouons la vie, sans penser aux applaudissements.

Rainer Maria Rilke / L’expérience de la mort / Todeserfahrung
Traduction : Lorand Gaspar

Wir wissen nichts von diesem Hingehn, das
nicht mit uns teilt. Wir haben keinen Grund,
Bewunderung und Liebe oder Hass
dem Tod zu zeigen, den ein Maskenmund

tragischer Klage wunderlich entstellt.
Noch ist die Welt voll Rollen, die wir spielen.
Solang wir sorgen, ob wir auch gefielen,
spielt auch der Tod, obwohl er nicht gefällt.

Doch als du gingst, da brach in diese Bühne
ein Streifen Wirklichkeit durch jenen Spalt
durch den du hingingst: Grün wirklicher Grüne,
wirklicher Sonnenschein, wirklicher Wald.

Wir spielen weiter. Bang und schwer Erlerntes
hersagend und Gebärden dann und wann
aufhebend; aber dein von uns entferntes,
aus unserm Stück entrücktes Dasein kann

uns manchmal überkommen, wie ein Wissen
von jener Wirklichkeit sich niedersenkend,
so dass wir eine Weile hingerissen
das Leben spielen, nicht an Beifall denkend.

……………..[...] Et qu’est-ce que c’est 
cette lumière de la vérité si tu ironises? Rien d’autre
que la pauvre gage tu eus de mon coeur déchiré.
Jamais je ne saurai te regarder en face; ce que
je désirais dire s’en est allé par la fenêtre,
ce que tu étais c’était un autre bataillon que
je ne sais plus guerrer; donc quelle nouvelle liberté
cherches-tu parmi des mots usés? Pas la suave tendresse
de qui reste à la maison bien rencardé par ses hauts
murs et pense à lui-même. Pas l’oublivion usée
du géant qui sait ne pouvoir rimer qu’à l’intérieur
du cercle fermé de ses fréquentations désolées;
la lumière est une récompense de Dieu, et lui préféra la revendre à la
revoir salie par tes mains oublivionnées.
Je ne sais ce que je dis, tu ne sais ce que tu cherches,
moi je ne sais pas te chercher.[…]…………………….

Amelia Rosselli / La libellule / La libellula / Extrait
Traduction : Marie Fabre 

……………………….[...] E cos’è quel
lume della verità se tu ironizzi? Null’altro
che la povera pegna tu avesti dal mio cuore lacerato.
Io non sapro mai guardarti in faccia; quel che
desideravo dire se n’è andato per la finestra,
quel che tu eri era un altro battaglione che
io non so più guerrare; dunque quale nuova libertà
cerchi fra stancate parole? Non la suave tenerezza
di chi sta a casa ben ragguagliato dalle alte
mura e pensa a sé. Non la stancata oblivione
del gigante che sa di non poter rimare che entro
il cerchio chiuso dei suoi desolati conoscenti;
la luce è un premio di Dio, ed egli preferi vendersela
che vedersela sporcata dalle tue oblivionate mani.
Non so cosa dico, tu non sai cosa cerchi, io
non so cercarti. […]…………………….

 

Et la tourneuse langue des saints tombés avec les
allumettes ont failli incendier le vrai ciel tellement
déchiré de sermons bien administrés à la meilleure
jeunesse. Non que l’obstructionnée jeunesse sache
dire qui sera son père, qu’elle hait, mais elle sait
reconnaître sa mère, qui l’allaite. Je vivrai avec
une multitude tout en restant bien clair, dit alors
ce requin qui n’est plus en vie. Dans le caractère
c’est, de survoler les étoiles, que ma volonté soit
la reine des étoiles et des nuits. Je n’ai aucune espèce
d’appel et aucun credo par où commencer mon long
appel, aussi, silencieux soyez royales nuits comme la
fleur qui défleurit.
    Il parle de lui-même en un lugubre monotonage,
je fleuris les vers d’autres altitudes, les externes
ennuis, élucubrations, automobiles ; qu’est-ce qui
m’a pris ce jour dans la fine poussière d’un après-midi
pluvieux ? Sous le rideau le poisson chante, sous le cœur
le plus pur chante la libre mélodie de la haine. La vengeance
salée, l’intellect assoupi, les rimes dénonciatoires seront mes
plus fidèles lecteurs assidus, créateurs dessous l’espoir rebelle ;
d’inégaux enchantements se fera ta plainte, à moi, qui prête serai –
te recevoir avec toutes les dues intelligences avec l’ennemi, comme
l’est la voiture trop légère pour toutes les vïolences. Alors il sera
temps toi et moi nous retirions dans nos tentes, et rythmiquement
alors tu opposeras ton pied contre mon avant-bras, et ténuement
peut-être moi, je t’enduirai de mon sourire à peine intelligible,
si tu sais le saisir, mais si tu ne sais que banqueter, siffler au
bec du vin e de l’ambitieuse plus sévère même que cette aspiration
que j’ai vers ta partie la plus sévère, alors détends-toi seulement
parmi tes planètes. Je ne sais si moi oui ou non je me mourrai
de faim, peur, les yeux trop ouverts pour miraculeusement
manger, la terre qui enveloppe et soutient toute l’eau bien
trop noire pour la légèreté du ciel. Combien est étrange
ce rire de chauve-souris que j’ai, combien étrange est cet
extravagant délire mien sans oreilles, combien extravagant
cet étrange délire mien sans oiselles. Combien étrange est cet
aimer les amères oisivetés de la vie.
    Et si les soldats qui firent irruption dans la tente de
Dieu furent cette désespérée dispute qu’est la haine ;
alors j’avance le poignard dans un poing bien serré,
et je te tue. Mais l’univers c’est tout pareil et tu le
sais ! L’air, l’air pur, la maladie, et le somniolent
adieu. L’air, l’air pur, le bon bifteck pourri,
et l’ultime vert de l’été. Et la graine de l’ultime
violence de l’été.
    La veste de tous les tours d’adresse me prenait
fort sur mon côté faible : oh moi j’aime plus peut-être
les collines et les fraîches brises et les vert sombre
pinèdes, que les géants pas de l’homme : je rêve
le soleil d’hiver et voici que les fraîches brises
m’éveillent l’été ! C’est pas pour toi ! que je crie
hors de toute limite, mon souffle court contre
le léger et secret souffle des étoiles ; ce n’est
pour aucune main terrestre. Mais qui me fit donc
si aveugle ? Si ce n’est pas pour moi, que ce soit
pour toi ! N’ai pas le temps entre les mains : lumières
et terrains, visages et foules impitoyables, visages agonisants,
vous vous poussez en direction du clair avec un regard de la
lune.
    Je ne sais pas si ta figure sait répéter une
fissure en toi ou si mes sentiments savent mieux
que cette tête virile mienne que c’est vrai, ou si est
faux celui qui est beau, beau parce que semblable à.
Ou beau parce que bon ? Je cherche et cherche, tu cours
et cours. Et je cours ! et tu ris aux foules épouvantées !
Ne sais quelle grandeur nous fut préparée : Dieu
ne pardonne pas à qui porte du bout des lèvres seulement
son difficile nom, son don de sang en héritage, sa
jaune forêt. J’aplanis un terrain pour le recevoir,
mais je m’enfuis avant que les tambours ne résonnent.
Comme ça tu sauras qui je suis ; la sotte abeille qui bourdonne
pour un point fixe, en le cherchant Lui, cette jungle aux
arbres de fer forgé.
    Et la voix rhétorique du bellâtre que je
vois sans amertume m’implique magiquement
et par luxure dans ses braves bras grands ouverts.
De blancs et bruns Anges survoleront, et le temps
et le chantage des vieux et le chantage de la musique
et le lieu de toute la beauté. Si je te vends le joug
léger de mon esprit malade cependant qu’entre
les deux rideaux des impossibles cercles qui
se sont tendus entre nos âmes, dans l’air, lequel
palpite entre ta révolte et la mienne, et qui pousse
et gémit devant la grand’porte, dans le grenier ouvert
à la plus profonde tristesse qui m’unissait à tes rêves
rappelle les mots écrits sur les murs des plus grandes
forteresses des Égyptiens. Je suis une femme qui fait
des expériences avec la vie et ne peut laisser aucun
rival lui toucher le cœur, les membres insatiables.
Je suis une femme qui laisse volontiers la gloire
aux autres mais se désole d’être retenue par les
malheureux nœuds de sa gorge. Je suis une parmi
tant de voraces comme moi mais par Dieu je forgerai
si je peux un autre canal pour mon besoin et mes
envies seront d’une autre trempe ! Et si assurée
je triomphe sur de ces peines, triomphante et pénitente
je poursuis le pardon total, et que Dieu permette
ma présomptueuse discordance d’avec les guides
du ciel perlé. Souviens-toi que je fus parmi les plus
fatigués des cavaliers de nos imperfections. Souviens-toi
que nous tous fûmes mis au monde pour présenter toutes
les fatigues. Rappelle-toi cette vie par moi-même attachée
à l’inconnu déguster goutte à goutte de tes pupilles. Repose
durement jusqu’à la fin – et qu’éclatants soient tes clairs
jours sans repos.
    Je ne sais pas si entre le sourire du vert été
et ta verte différence il existe une différence
je ne sais pas si je rime par charme ou tourmenteuse
peine. Je ne sais si je rime par charme ou par raison
et je ne sais si tu le sais que je rime entièrement
pour toi. Trop de soleil a imbibé la mer dans son
tranquille emprisonnement, où le fleurage de la
mer ne veut pas mettre la main aux bâtiments coulés.
L’aube lointaine se meut à des grisailles. Je ne sais
si parmi les pâles roches je rencontrais le regard,
je ne sais si parmi les monotones cris je rencontrais
ton regard, je ne sais si entre la montagne et la
mer, il existe quand même un fleuve. Je ne sais
si entre côte et désert revient à soi un fleuve accosté,
je ne sais si parmi la brume tu accostes. Je ne
sais si tu tombes ou trembles, tu ne sais si je pleure
ou désespère. Désespérer, désespérer, désespérer,
c’est toujours un fabriquer. Tu ne sais si je pleure
ou désespère, tu ne sais si je ris ou désespère. Je
ne sais si parmi les pâles roches ton sourire.

Amelia Rosselli / La libellule. Panégyrique de la liberté
Traduction : Jean-Charles Vegliante

Je suis la plus heureuse quand le plus loin possible
Mon âme s’éloigne de son foyer d’argile
Dans une nuit venteuse quand la lune est brillante
Et que l’œil peut vagabonder dans les mondes de lumière-

Quand je ne suis plus et quand plus rien n’existe,
Ni la terre ni la mer ni le ciel sans nuages –
Mais errant, seul, un esprit
Dans l’immensité infinie.

Emily Brontë
Traduction : Jacky Lavauzelle

I’m happiest when most away
I can bear my soul from its home of clay
On a windy night when the moon is bright

And the eye can wander through worlds of light—
When I am not and none beside—
Nor earth nor sea nor cloudless sky—
But only spirit wandering wide
Through infinite immensity.

« La vie de l’homme est comme un cheval blanc sautant un fossé et soudain disparu », dit Tchouang-tseu. Le fossé est de tous les jours. Tous les jours le cheval blanc saute et disparaît. Autant déjà sauter le fossé chaque jour à titre d’exercice salutaire, humer les exhalaisons de la terre, autant s’asseoir sur le fossé et contempler cet espace qui est là, posé comme une incitation à disparaître. Tout l’exercice est là : disparaître. Laver la vaisselle chaque jour, chaque jour, sauter le fossé : il n’y a pas tellement de différence. La différence est introduite par l’esprit qui refuse ce tour de passe-passe dont il se sait pourtant le jouet.(…)

(…) Et alors, direz-vous, où cela nous mène-t-il ? – Nulle part. « Ton corps même n’est pas en ta possession… » (Lie-tseu). La terre est nue, la patience infinie. L’arpenteur, sur un fil d’herbe. A mesure que les pouvoirs s’agrandissent, le monde rétrécit. Minuscule, sa leçon est une boule énorme qui enfonce tout le jeu mais c’est toi seul qui est renversé. Fort heureusement !

Tu sors dans le jardin répandre les cendres encore tièdes, elles vont nourrir une plante. Le feu est maintenant plus vif. L’ombre de la fumée passe sur la terre. Comme tout est en ordre soudain ! (…)

Pierre-Albert Jourdan / Le bonjour et l’adieu / Deuxième volet ( extrait )

Venue de L’imperceptible
convexité de l’œil
– ce par quoi on sait que la terre est ronde –
l’éternité est circulaire
mais plate
 
le coussin est (montagne) érosion
le tapis pénéplaine
il n’y a plus de déchirure
dans l’espace ni dans le moi
: le monde avant qu’il ne se
plisse, une ondulation d’herbes
entre l’est et l’ouest
 
Une ligne imaginaire va parcourir
ce balancement oblique
on sait que les eaux
s’y partageraient s’il y avait
de l’eau
mais il y a seulement
cette soif de pliure
 
des silhouettes se superposent
le long de cette arête fictive
immobiles dans leur mouvement
chaque instant est persistance et mémoire
 
l’horizon dans son absence
est une hésitation émoussée
la préfiguration tremblante
du corral
où se tapit sa catastrophe

Georges Perec / L’Éternité

Un homme marche avec une porte
dans une rue de la ville ;
il cherche sa maison.

Il a rêvé
de sa femme, de ses enfants, de ses amis
entrant par cette porte.
Maintenant il voit un monde entier
passant par cette porte
de sa maison jamais-bâtie :
des hommes, des véhicules, des arbres,
des bêtes, des oiseaux, tout.

Et la porte, son rêve
s’élevant au-dessus de la terre,
se languit d’être la porte dorée du ciel ;
imagine nuages, arc-en-ciels
démons, fées et saints
passant par elle.

Mais c’est le propriétaire de l’enfer
qui attend la porte.
A présent elle désire seulement
être son arbre, plein de feuillage
ondulant dans la brise,
juste pour donner de l’ombre
à son transporteur sans abri.

Un homme marche avec une porte
Le long d’une rue de la ville
une étoile marche avec lui.

Koyamparambath Satchidanandan / Un homme avec une porte / A man with a door back
Traduction : du malayalam vers l’anglais par le poète, puis de l’anglais par Roselyne Sibille

A man walks with a door
along the city street ;
he is looking for its house.

He has dreamt
of his woman, children and friends
coming in through the door.
Now he sees a whole world
passing through this door
of his never-built house :
men, vehicles, trees,
beasts, birds, everything.

And the door, its dream
rising above the earth,
longs to be the golden door of heaven ;
imagines clouds, rainbows,
demons, fairies and saints
passing through it .

But it is the owner of hell
who awaits the door.
Now it just yearns
to be its tree, full of foliage
swaying in the breeze,
just to provide some shade
to its homeless hauler.

A man walks with a door
along the citystreet
a star walks with him.

  
“Avant que ne tombe la nuit complète nous étudierons les taches sur le mur :
   Certaines semblent des plantes, d’autres des animaux mythologiques”
                                                                                                                            Nicanor Parra
Les augures tombent avec un parachute de paupières
Sur la poussière qui ne doit plus être réveillée chaque matin
Elles font un pas explosif qui nourrit les pierres tombales
Un rythme arachnéen hiverne dans nos syllabes
Quelque chose nous regarde de l’intérieur et ce n’est pas de la poussière
Car la poussière a déjà fait son ultime voyage
C’est quelque chose qui vient tel un volume quelconque
De ce ciel empêtré dans tant de dieux
Tel un volume quelconque depuis que nous avons emplumé l’anonymat
Les modistes tirent le meilleur parti de cette détention du rayon vestibulaire
Des machines renversées frappent le ciel
Dieu emporte sur son dos toute cette brume
Les augures tombent avec des parachutes de paupières
On leur a offert des porte-avions de quartz
On leur a offert les machines renversées où notre âme est vue avant notre naissance
Eux, ils ont commandé aux modistes un parachute de paupières
Elles, qui ont tiré le meilleur parti de cette détention du rayon vestibulaire
Ont exécuté la commande
Et voilà que les augures tombent
Sur cette poussière qui n’est pas ce qui nous regarde de l’intérieur
Ce ne sont pas les restes du jour qui frappent le ciel
Portés ensuite par les machines renversées dans une décharge
Oh vibration sans ciel,
Les cieux sont issus de cette beauté
Quelque chose nous regarde de l’intérieur et ce n’est pas de la poussière
Ce n’est pas non plus cette pureté qui ne s’est pas encore habituée à son arc
La poussière ne doit plus être réveillée chaque matin
Les augures s’approchent maintenant avec leur parachute de paupières
Une fois encore le travail des modistes est impeccable
Voyez comme ils planent dans l’air
Voyez le rythme arachnéen hivernant dans nos syllabes
Il se fait tard déjà et l’on doit montrer si les abîmes furent légitimes pour la nuit
On leur a offert un porte-avions de quartz  qu’ils pouvaient parfaitement porter en guise de ceinturons
Et planer aussi avec eux
Aujourd’hui c’est une tanière de machine renversée à l’intérieur des arbres
Gardons le silence
Nos âmes vont dévorer les arbres
Puis nous boirons à cette coupe de gros nuages où notre présence préserve du zèle des huiles
Préserve des expulsions et des disparitions
Nous boirons à cette coupe de gros nuages qui noircissent plus encore pour que nous buvions
Nous boirons tandis que les visages pleurent et ces larmes aussi nous les buvons
Ô dieu toute cette brume que tu portes sur ton dos
Pourquoi cet éclat veut-il  sacrifier à la mer?
Dieu tu portes sur ton dos toute cette brume et cette brume court sur ce qui ne peut pas te blesser
Regarde nos machines renversées dans une tanière à l’intérieur des arbres
Regarde les augures tombant avec leurs parachutes de paupières
Sur cette poussière qui ce matin ne devra pas être réveillée
Les pierres tombales nourries de pas explosifs
Qui sait pourquoi je pose des feuilles mortes sur toutes les syllabes
Je ne puis extraire tout le rythme arachnéen qui en elles hiverne
Je ne puis t’extraire de tout ce dans quoi tu as plongé, je ne puis laisser cette ombre épouvanter toute histoire
N’importe quel volume vient de ce ciel, oh ce ciel empêtré dans tant de dieux
Oh modistes, vous pouvez faire quelque chose de ce volume
Dans la mesure du possible quelque chose de semblable à ce parachute de paupières que vous avez impeccablement fabriqué pour ces augures
Vous qui avez tiré le meilleur parti de cette détention de rayon vestibulaire
Dites-moi quel prix vous demanderez et pour quand ce pourrait-il être prêt
N’attendez pas que ces machines renversées cessent de se retirer à l’intérieur des arbres  
Ni que les augures foulent la poussière, ni qu’ils nourrissent des pierres tombales de leurs pas explosifs
Je ne veux pas finir en portant une telle brume sur mes épaules
Je ne veux pas de ces restes du jour qui frappent le ciel en demandant à dieu de se blesser où il ne peut se blesser
Ni en me mettant des porte-avions de quartz pour le retour des machines renversées
Ni en emplumant l’anonymat
Ni en regardant de l’intérieur sans savoir
Si je suis poussière qu’on ne réveillera pas ce matin
Ou son dernier voyage.
 
Rodrigo Verdugo Pizarro / Quatre-vingtième annonce :  À la mémoire de Patricio Valera
Traduction :  Denise Peyroche

Quel nagori nous affecte le plus durement,
La séparation avec les fleurs
Ou la séparation avec le printemps?

Fushimi’in
Traduction : Ryoko Sekiguchi

À pieds nus tu ravines
Mes souvenirs sans vie.
Ils saignent d’un sang neuf,
Clair et chaud.
Ils renaissent d’un temps
Que je n’oubliais pas.
Ensachés, prisonniers,
Promis à la mort lente
Des alcools délaissés,
Montres molles d’une heure
En décomposition.
Ton pas les a sortis
D’une torpeur morbide.
Ils palpitent, ils pleurent,
Ils revendiquent enfin
Une place qu’alors
On leur ôta d’un trait.

Bruno Rossignol / Ravines

La nuit a été longue. Au jour nous voilà,
essayant de ne pas pleurer sur nous-mêmes.
Une fleur, une flamme éclatante, un simple
cri jaune feu, vacillante vie surprise
par l’aube : hibiscus du 14 novembre.
La nature nous console indifférente ?
Les humains se serrent autour comme avant.
L’eau coule lustrale maternelle (ma’ !)
sur le corps vieilli, couturé çà (et las),
mais vivant – vivant – et si reconnaissant
par son simple cri, la peau, son goût de cendre.
Tout est un ‘bis’ pour ce jour de plus, commun.
(Ne te retourne pas, n’essaie pas d’entendre
le souffle profond d’Hadès, le noir suspens.)

Jean-Charles Vegliante

Nous avons besoin de riz, de sel,
de piment, de bois de chauffage ;
nous pouvons nous débrouiller sans poésie.
Toutefois la poésie reviendra
comme le riz,
le grain de la terre,
bouilli et nettoyé de la balle et du son,
débordant chaque mesure
chaque grange et chaque grenier ;
comme le sel,
la mémoire de la mer,
mouillant nos bouches,
nous brûlant douloureusement
afin de cicatriser nos blessures,
nourrissant nos racines ;
comme le piment,
le désir de l’argile,
rendant chauds nos lèvres, nos langues,
seins, tailles, veines et nerfs ;
comme le bois de chauffage,
les os de la forêt,
leur moelle fondant et crépitant
brûlant doux avec des flammes minuscules,
psalmodiant, dans un unique souffle,
riz sel piment bois de chauffage poésie.

Koyamparambath Satchidanandan / La poésie reviendra / Poetry will come back
Traduction : du malayalam vers l’anglais par le poète, puis de l’anglais par Roselyne Sibille

We need rice, salt,
chilly, firewood ;
we can do without poetry.
Yet poetry will come back
like rice,
the seed of the earth,
boiled and cleaned of husk and bran,
overflowing every measure
every granary and godown ;
like salt,
the memory of the sea,
watering our mouths,
burning us with pain
in order to heal our wounds,
nourishing our roots ;
like chilly,
the lust of the clay,
turning hot our lips, tongues,
breasts, waists, veins and nerves ;
like the firewood,
the bones of the forest,
their marrow melting sizzling
burning slow with tiny flames,
chanting, in a single breath,
rice salt chilly firewood poetry.

Je serai toujours un peu moins que celui que je suis,
et même, beaucoup moins. Poussière. J’ai beaucoup perdu.
Ce que l’on perd est irrécupérable, et si on le récupère il
est désormais dispersé, il ne rentre plus dans l’ordre préétabli
des choses. Je suis content
s’il ne reste de moi qu’une légère
enveloppe. J’ai perdu
beaucoup. Dans cette légèreté,
ce qui importe le plus est l’absence des aigus,
que tout soit rond et recueilli. Cela
suffit. Tout ce qui est dévasté peut devenir rond,
rond encore. Comme un vase. C’est encore possible.
La poussière peut être récupérée. La poussière était autrefois
décombres. La poussière n’est pas décombres désormais,
elle est lente friable. La poussière
est un peu moins, mais elle peut être
rassemblée. Les blessures peuvent devenir poussière, recueillie
et ramassée sur elle-même. Je suis content
de ne pas comprendre les choses. Leur
raison. Il y a des choses que j’ignore, et je suis
content. Elles apparaissent comme des mystères,
tranquilles. Par exemple,
la jeune femme que je vois toujours, m’aime-t-elle
ou non? Je ne le sais pas. Je suis content
de ne pas le savoir. Je suis content de ne pas savoir
si je l’aime, ou mieux, je sais que je ne l’aime pas, que je pourrais
l’aimer; je suis content
de ne pas savoir si j’aurais pu l’aimer. Ce mystère
me rassure plus que son amour.
Il est beau de ne pas savoir. Ne pas savoir, par exemple,
combien je vivrai,
ou combien vivra la terre.
Cette suspension
remplace l’éternité. 
(…)
Carlo Bordini / Poussière ( extrait )
Traduction : Olivier Favier
Sarò sempre un po’ meno di quello che sono,
e anzi, molto meno. Polvere. Ho perso molto.
Ciò che si perde è irrecuperabile, e se lo si recupera esso
è ormai disperso, non rientra più nell’ordine prestabilito
delle cose. Sono contento
se di me non rimane che un lieve
involucro. Ho perso
molto. In questa levità,
ciò che più importa è l’assenza di acuti,
che tutto sia tondo e raccolto. Basta
questo. Tutto ciò che è devastato può divenire rotondo,
ancora rotondo. Come un vaso. È ancora possibile.
La polvere può essere recuperata. La polvere era una volta
detriti. Ora la polvere non è detriti,
è lenta friabile. La polvere
è un po’ meno, ma può essere
tenuta insieme. Le ferite
possono diventare polvere, raccolta
e conchiusa. Sono contento
di non capire le cose. La loro
ragione. Vi sono cose che ignoro, e sono
contento. Appaiono come misteri,
tranquille. Ad esempio,
la ragazza che incontro sempre, mi ama
o no? Non lo so. Sono contento
di non saperlo. Sono contento di non sapere
se l’amo, o meglio, so che non l’amo, che potrei
amarla; sono contento
di non sapere se avrei potuto amarla. Questo mistero
mi rassicura più del suo amore.
È bello non sapere. Non sapere, ad esempio,
quanto vivrò,
o quanto vivrà la terra.
Questa sospensione
sostituisce l’eternità.

Une sorcière jaune mâche
une cigarette,
Ces feuilles d’automne

Jack Kerouac
Traduction : Bertrand Agostini

A yellow witch chewing
a cigarette,
Those Autumn leaves

Les oiseaux volent vers le Nord
Où sont les écureuils ?
Voilà un avion pour Boston

Jack Kerouac

Birds flying north -
Where are the squirrels?
There goes a plane to Boston

Petit insecte humain qui rampes sur la terre,
dont l’incertain destin te désole et t’atterre,
quand par un soir d’été tu t’en vas plein de doute
écoutant la rumeur qui vient d’une autoroute,

et qu’elle te semble extraordinaire quand même
et palpitante l’existence que tu mènes
malgré les cruautés qui sévissent parfois
entre quelques cités travaillées par des voix

méchantes qui font que comme des sales bêtes
les hommes s’entretuent pour d’ineptes prétextes,
oui par ce soir magique qui s’intensifie,
tu dis merci de pouvoir vivre cette vie

et dans le matin déjeuner assis dehors
recevant du soleil ses merveilleux trésors.

William Cliff

Peu de gestes suffisent à éloigner
la pénurie. Mais ce peu a du poids
qu’elle soulève sans répit
du matin jusqu’au soir

José-Flore Tappy

la mémoire commence par soi-même
il n’y a pas d’échappatoire
ce qui se passe te concerne
peu importe où tu vis
tu es impliqué
par toute injustice
témoin qui doute
témoin indigné
témoin qui craint
de se rebeller témoin
qui veut se rebeller témoin
qui ne peut trouver la paix tant
qu’il se tait témoin
qui essaye de lutter pour trouver
les mots qui reflètent sa
perception et tu cherches
une voix tu la cherches pour
les hommes qui ne sont
pas entendus tu essaies
d’écrire contre
l’oubli dans la conscience

Eva-Maria Berg

das erinnern beginnt bei sich selbst
es gibt keine ausflucht
was geschieht geht dich an
ganz gleich wo du lebst
du bist mitbetroffen
von jeglichem unrecht
ein zeuge der zweifelt
ein zeuge der empört ist
ein zeuge der angst hat
sich aufzulehnen ein zeuge
der sich auflehnen will ein zeuge
der keine ruhe findet solange
er schweigt ein zeuge
der versucht um worte
zu ringen die seine wahrnehmung
wiedergeben und du suchst
eine stimme suchst sie für
die menschen die kein
gehör finden versuchst
zu schreiben gegen
das vergessen im bewusstsein

L’histoire s’accélère
nous rattrape et
vite nous dépasse.
Nous voyons l’ère glaciaire,
la Grèce,
Rome, la Révolution française,
la nuque de Staline, la voiture d’Hitler
et ses feux arrière.
Curieux comme elle ne se fatigue
ni ne tombe.
Elle se retourne parfois,
nous montre son visage,
bouche ouverte,
les dents pourries.

Michael Krüger / Discours de l’homme lent /Rede des Langsamen

Die Geschichte wird schneller,
bald holt sie uns ein und
läuft uns im Eilschritt voran.
Dann sehen wir die Eiszeit
Von hinten, Griechenland,
Rom, die Französische Revolution,
Stalins Nacken, die Rücklichter
von Hitlers Auto.
Seltsam, daβ sie nicht müde wird
und fällt.
Manchmal dreht sie sich um
und zeigt uns ihr Gesicht
mit dem offenen Mund
und den verfaulten Zähnen.

Comme dans l’éponge il y a dans l’orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l’épreuve de l’expression. Mais où l’éponge réussit toujours, l’orange jamais : car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. Tandis que l’écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son élasticité, un liquide d’ambre s’est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfum suaves, certes, — mais souvent aussi de la conscience amère d’une expulsion prématurée de pépins.

Faut-il prendre parti entre ces deux manières de mal supporter l’oppression? — L’éponge n’est que muscle et se remplit de vent, d’eau propre ou d’eau sale selon : cette gymnastique est ignoble. L’orange a meilleur goût, mais elle est trop passive, — et ce sacrifice odorant… c’est faire à l’oppresseur trop bon compte vraiment.

Mais ce n’est pas assez avoir dit de l’orange que d’avoir rappelé sa façon particulière de parfumer l’air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre l’accent sur la coloration glorieuse du liquide qui en résulte, et qui, mieux que le jus de citron, oblige le larynx à s’ouvrir largement pour la prononciation du mot comme pour l’ingestion du liquide, sans aucune moue appréhensive de l’avant-bouche dont il ne fait pas se hérisser les papilles.

Et l’on demeure au reste sans paroles pour avouer l’admiration que mérite l’enveloppe du tendre, fragile et rose ballon ovale dans cet épais tampon-buvard humide dont l’épidémie extrêmement mince mais très pigmenté, acerbement sapide, est juste assez rugueux pour accrocher dignement la lumière sur la parfaite forme du fruit.

Mais à la fin d’une trop courte étude, menée aussi rondement que possible, — il faut en venir au pépin. Ce grain, de la forme d’un minuscule citron, offre à l’extérieur la couleur du bois blanc de citronnier, à l’intérieur un vert de pois ou de germe tendre. C’est en lui que se retrouvent, après l’explosion sensationnelle de la lanterne vénitienne de saveurs, couleurs et parfums que constitue le ballon fruité lui-même, — la dureté relative et la verdeur (non d’ailleurs entièrement insipide) du bois, de la branche, de la feuille : somme toute petite quoique avec certitude la raison d’être du fruit.

Francis Ponge / L’orange

Il y a en moi un animal aux yeux noirs
Qui se raidit dans son étroite stalle. Comme si un oiseau
Pouvait grandir sans briser sa coquille.
Comme si le fracas d’un millier de noirs
Oiseaux, battant des ailes dans la tempête, pouvait tenir
Dans une coquille. Il y a en moi un énorme taureau
Noir, roulé en une boule aussi petite qu’une
Perle sur un piercing de téton. Je compte laisser
Une archive de mes extases. J’ai été élevé
Par un bel homme. J’aimais sa compréhension du temps.
Ma mère a façonné ma compréhension de l’espace.
Est-ce que tu préfères passer le reste de l’éternité,
Les ailes furieuses, à secouer ta cage ou bien
Les quatre pattes bien plantées dans un lopin de terre ?

Terrance Hayes / Sonnets américains pour mon assassin ( passé et à venir ) / American Sonnet for My Past and Future Assassin / Extrait.
Traduction Guillaume Condello

Inside me is a black-eyed animal
Bracing in a small stall. As if a bird
Could grow without breaking its shell.
As if the clatter of a thousand black
Birds whipping in a storm could be held
In a shell. Inside me is a huge black
Bull balled small enough to fit inside
The bead of a nipple ring. I mean to leave
A record of my raptures. I was raised
By a beautiful man. I loved his grasp of time.
My mother shaped my grasp of space.
Would you rather spend the rest of eternity
With your wild wings bewildering a cage or
With your four good feet stuck in a plot of dirt?

Je ne recevrai plus tes lettres
J’ai prises toutes celles qui me restaient
et j’en ai fait une boule serrée
comme un ballon
car ensemble nous aimions jouer
au foot

Ainsi ce matin le soleil roule
dans le caniveau comme un ballon
Mais nous en avons l’habitude
notre partie est infinie
et nous reconstituons chaque jour
notre équipe avec de nouveaux joueurs
que nous ne connaissons pas

Nous jouons sans spectateurs pour nous applaudir
Sans calendrier
Sans récompense
Sans cris et sans sifflet
Sans coupe ni trophée

Les cages de buts sont toujours là
Jamais on ne les enlève
même si nos stadium sont souvent remplis
de nos camarades fusillés

Mais nous jouons partout
dans les rues et les usines

Notre espérance est souvent un ballon crevé
et nous n’avons presque jamais gagné
une seule partie
et quand nous la gagnons
on nous dit que nous ne l’avons jamais gagnée

Mais camarade crois moi
si tu n’es plus là
tu fais toujours partie de l’équipe
car la particularité de cette équipe
est d’être composée
qui n’existent plus
de joueurs
qu’on voit et de joueurs
qu’on ne voit pas

Tu appartiens désormais
à cette dernière catégorie
qui est la plus forte
C’est toi qui fais passer maintenant
la balle dans nos pieds
jusqu’au dernier but

L’équipe adversaire est composée uniquement
d’arbitres qui changent les règles du jeu
chaque fois que nous marquons
et que dans notre camp
nous avons parfois des joueurs qui tombent
ou qui quittent le terrain

C’est pour cette raison
que ta présence à nos côtés
est toujours indispensable pour gagner la partie
car les arbitres ne te voient pas
et que c’est nous seulement qui te voyons

C’est notre force à nous :
voir les morts qui nous donnent la main
pour marquer le dernier but
même si la cage des buts
recule sans cesse chaque fois que nous avançons

Serge Pey /Poème pour Sophie Oudin Bensaid
écrit le jour de sa mort le 21 novembre 2018

Quand donc pourrai-je parler de mon bonheur ?
Il n’y a dans mon bonheur aucune paille, aucune trace, aucun sable.
Il ne se compare pas à mon malheur (autrefois, paraît-il dans le
Passé, quand?).
Il n’a pas de limite, il n’a pas de…, pas de.
Il ne va nulle part.
Il n’est pas à l’ancre, il est tellement sûr qu’il me désespère.
Il m’enlève tout élan, il ne me laisse ni la vue, ni l’oreille, et plus il… et moins je…
Il n’a pas de limites, il n’a pas de…, pas de.
Et pourtant ce n’est qu’une petite chose.
Mon malheur était beaucoup plus considérable, il avait des propriétés, il avait des souvenirs, des excroissances, du lest.
C’était moi.
Mais ce bonheur!
Probablement, oh oui, avec le temps il se fera une personnalité, mais le temps, il ne l’aura pas.
Le malheur va revenir.
Son grand essieu ne peut être bien loin.
Il approche.

Henri Michaux / Bonheur bête

26.
 
20 kilos dodu de tambalacoques
Au bord de la mare aux songes Cucul
Latus Raphus (le dodo qu’onc ne croque
Aucun prédateur) portait nœud au cul
De plumes salut au cubique œufant
De la dinde et du dinosaure avant  
Que viennent la philosophie féroce 
Et le commerce en meute les molosses
Conscrits d’Anthropos l’Exterminant aux
Îles (cent ans après : zéro dodo)
 
Christian Prigent 
 
27.
 
Oui, la vie commença dans l’océan 
et c’est bien depuis les eaux encoraillées et
les estuaires à goélands que nous rampâmes 
vers les prairies sous l’œil des vaches pâmées, 
jusqu’aux verts arbres que nous descendîmes
en bateaux, retournant (en mocassins à glands) 
en mer dégazer le Dieu mystérieux, 
le pétrole flasque, l’électricité picotante, 
et la télévision merveilleuse qui nous rappelle 
que nous exterminâmes les dodos.
 
28.
 
Le dodo, animal de comédie, 
ressemble à l’amant du placard —
procédant à d’autres arrangements,
la nature joue aux chaises musicales et
la pollution n’est pas un problème 
moral dans un monde livré aux char
ognards, où mort et merde sont terreaux 
d’amour et vie ; mais quel confort tirer, 
en attendant les charognards, de 
la transformation de tout en néant ?
 
29.
 
La roussette de Nouvelle-Guinée 
se cogne sur des cadavres de pipistrelles,
l’aigle royal laisse le saxifrage, 
la tortue imbriquée n’émeut plus le pygargue, 
la gazelle de Dama indiffère le cacatoès, 
le thon rouge sanglote, le gavial du Gange 
sombre, le fugu s’imagine en vie, 
le gypaète barbu blanchit, le kangourou 
arboricole tressaute, la chenille crâne de mort 
va pour crever se cacher dans son blaze.
 
30.
 
Contrairement aux hérissons à gland,
aux martins-pêcheurs chauves, aux requins 
napoléon 3, aux cachalots de Garonne, 
aux vers de terre à pied ; contrairement 
à l’éléphant basque, au gorille pen
du, à la tortue née de cochon, à l’abeille 
de Thélème ; aux frères Pandava de Pandan 
et à l’alouette de chanson, à la déesse 
précieuse et aux dieux colériques ;
contrairement au grand hamster d’Alsace,
 
31.
 
à la vipère péliade, à l’œil-de-bouc
au lapin de Garenne (à moins que
ça ne soit le poulet de Bresse ?) au tigre 
du Bengale, et à la tortue luth ; contraire
ment à la salamandre géante, à l’éléphant 
de Sumatra, au marsouin de Californie,
à la baleine franche et à l’ours blanc ;
contrairement au papillon monarque,
et au loup rouge, au cerf-cochon de Bawean,
y a encor pas mal de gros fils de chiennes. 
 
32.
 
Le muriqui, l’axolotl et l’olm, 
le kanchil, le quokka, le saïga et le talève 
takahé, le solenodon, le rhinopithecus, le stri
gops kakapo et le larvatus à gros pif, 
le markhor, le sousouc, le zaglossus,
et tous leurs noms, rejoignent l’éternel 
dodo, laissant nos vaches trop grasses 
s’effondrer sur un tapis de libellules 
mortes, dans l’herbe silencieuse, bleue,
qu’agite seul le bruit des batteries.
 
33.
 
Qui protéger ? puisque les espèces 
n’en finissent pas d’apparaître, muter, per
muter, se laisser aller hors leur spécialité ? 
si de la terre le très-haut fit des bêtes enfuies 
et des oiseaux stupidement envolés avant 
qu’Adam pût les river aux clous ? allez ! 
puissent au moins ces noms muets comme 
des cailloux qui m’attendraient sur leur dépouille 
servir à éclater les vitres et déclencher l’alarme 
de vos magasins de pompes funèbres.
 
34.
 
Une minorité qu’il faut défendre ?
caricaturées comme des fourrés ineptes, 
obscurs, échouant de leur débilité muette, 
comme des cadavres planqués derrière 
la signification, les dernières forêts
cachent encore dans des touffes humides
les cuicuis des derniers oiseaux : bientôt, nous 
n’aurons plus que les tweets des conducteurs 
en google cars rendus oisifs, et pour poésie
l’imitation des poètes morts.
 
35.
 
Vois ce poème ; il n’empêche le crime
ni ne ranime les mammifères morts, 
c’est notoire — pour cette apostrophe, 
l’ordinateur rame, l’imprimeur fait tomber 
une forêt, un cerf s’enfuit, affolé, en bramant
sur le bitume où il laisse son ombre noire,
le lourd camion du diffuseur l’a percuté : 
ce n’est qu’un poème, il a la beauté friable 
du carbone dont il cherche l’excuse froide
pour nous rapprocher de la catastrophe.

Pierre Vinclair / La Sauvagerie ( Recueil de 500 dizains dont 50 écrits par d’autres poètes que l’auteur (tous inédits) )

Un animal traverse la forêt.
Sur les paupières la poussière se dépose.

L’orage se trame entre quatre vents.
Sur les murs les fissures soupirent.

La parole s’arrête. Une étoile tombe.

Mieux vaut faire silence.

L’éternité est courte.

Natalia Litvinova
Traduction : Stéphane Chaumet

Je suis d’une race tapageuse qui préfère à toute chose les après-midi affairés d’une ville de grand luxe, avant un gala d’opéra solennisant la plus longue pente
de la journée, les après-midi torrides où le soleil bourdonne derrière les futaies épaisses des stores déployés sur la façade de l’hôtel comme une
fête nautique, un pavoisement blanc et orgueilleux de régates au-dessus de l’huile noire de l’asphalte où le reflet tout mangé de flaques des feuillages se fait grêle
irréellement.
Je ne saurais sans dommage faire grâce au luxe d’aucun de ces détails de mauvais goût qui mystérieusement le poétisent : fourrures estivales, cascades
mélancoliques des pourboires sonnant au long des escaliers de pierres tombales, fumoirs aux voix empanachées assommées par les cuirs de
Cordoue, bars-nickels de garde-malades d’où l’horizon fuit vers les jetées — mais le luxe c’est surtout, pelotonné au fond de la voiture dans les coussins au cœur
d’une soirée chaude, d’un horizon merveilleusement vert et dilaté de musiques proches, la face renversée contre le ciel vert comme des prairies, tout uni le long du visage le
vent délicieux de la vitesse coûteuse, comme la belle simplicité retrouvée, la largesse princière, le dénûment antique de l’or pur coulant entre les doigts.

Julien Gracq / Grand Hôtel

Je t’embrasse les yeux fermés
L’amour rend ta voix plus enfantine
Ta bouche s’entrouvre peu à peu
Maintenant je connaîtrai ta langue
mais pas le nom
perdu dans ta bouche
Mords ma propre langue
arrache-moi à la condamnation de la parole
fais-moi venir sur ta peau sombre
qui tremble et gémit de peur
qui frémit se donne résiste
et s’offre encore aux doigts
rythmiques tendus
sur l’âme qui brûle
fébrile dans le calme
pour ne pas mourir
pour devenir légère

Fabio Scotto
Traduction / Bernard Noël

Ti bacio gli occhi chiusi
L’amore ti fa la voce più bambina
La bocca poco a poco si dischiude
Ora saprò la tua lingua
non il nome
perduto nella gola
Mordi la mia
strappami alla condanna del dire
fammi venire sulla tua pelle scura
che trema e geme di paura
che freme e viene e tiene
viene ancora alle dita
ritmiche protese
sull’anima che brucia
febbrile nella quiete
per non morire
per divenire lieve

Dans la septième vidéo la décision fut irrévocable :
des remises sur les moquettes seulement pour les asthmatiques.
Et l’on respira avec des poumons artificiels
mais tendres, colorés, éclatants et
presque émouvant fut l’effort collectif
de respirer tous ensemble y compris pour son prochain.
Nous laissâmes derrière nous les réserves d’animaux
de rivière. Nous ne savions pas encore refuser, dans l’inorganique
nous étions habitués à inspirer et respirer, un exercice
qui nous fut imposé par les leçons matinales d’aérobic
une nouvelle discipline, à laquelle l’on obéissait sans peur.
Le frisson fut celui de l’auteur qui écrivait notre histoire.
Un autographe s’il vous plaît, et une remise pour mon fils

Lidia Riviello / Septième vidéo / Settimo video
Traduction : Ada Tossati

Nel settimo video la decisione fu improrogabile :
moquettes in sconto solo per gli asmatici.
E si respirò con polmoni artificiali
ma teneri, colorati, abbaglianti e
quasi commovente fu lo sforzo collettivo
di respirare tutti insieme anche per il prossimo.
Ci lasciammo alle spalle le scorte di animali
di fiume. Non sapevamo ancora rifiutare, nell’inorganico
eravamo abituati a inspirare e respirare, un’esercizio
che ci fu imposto dalle lezioni della mattina di aerobica
una nuova disciplina,  alla quale si obbediva senza paura.
Il brivido fu dell’autore che scriveva la nostra storia.
Un autografo per favore, e lo sconto per mio figlio

Ils s’en retournent chez eux, tristes,
en boitant légèrement,
le défilé boiteux,
et en vérité très fatigués,
quand le défilé vient de passer,
avec leur démarche majestueuse, triste,
avec dignité car
même si le défilé est
déjà mort, sa démarche reste encore magique.
Dans le silence et
dans la solitude,
en pleurant,
boitant légèrement, déjà dans l’obscurité du soir,
car la dignité se voit
quand il n’y a pas de spectateurs

Carlo Bordini / Défilé / Corteo
Traduction : Francis Catalano

Se ne tornano a casa, mesti,
con una leggera zoppìa,
il corteo zoppo,
e invero molto stanchi,
quando il corteo è già terminato,
con il loro incedere regale, mesto,
con grande dignità perché
anche se il corteo è
già morto, l’incedere è ancora magico.
Nel silenzio e
nella solitudine,
piangendo,
con una lieve zoppìa, nel buio già della sera,
perché la dignità si vede
quando non ci sono spettatori

Poésie du sens des mots
Nouée à l’univers

Je crois qu’il n’y a pas de lumière en ce monde
sinon ce monde

Et je crois que la lumière est

Georges Oppen / Le poème / The poem
Traduction : Yves di Manno

A poetry of the meaning of words
And a bond with the universe

I think there is no light in the world
but the world

And I think there is light

Ce sont les cendres d’un trésor –
Tant de pertes, tant d’offenses
Quel roc ne s’effrite et s’abat
Devant de telles cendres.

La colombe éclatante et nue
A nulle autre appariée.
La sagesse de Salomon
Sur toutes les vanités.

Redoutable blancheur, craie
D’un temps sans déclin.
Mais si le feu brûlait mes murs
Dieu se tenait à mon seuil!

Délivré de tous les fatras,
Maître des songes et des jours,
Flamme née de ce blanc précoce
L’esprit monte droit !

Non vous ne m’avez pas trahie,
Années, ni prise de revers!
En ces cheveux déjà blancs
C’est l’éternité qui l’emporte.

Marina Tsvétaïéva / Cheveux blancs
Traduction de Sylvie Técoutoff

Petite mésange à tête noire
que tant d’yeux observent
se pose en temps réel sur une fontaine sans mémoire
près d’un jet d’eau dématérialisée
sautille de-ci de-là sans être
inquiétée de ce rien.
Surdité qui comme un gaz remonte la ligne ascendante du tronc.

C’est l’approche de l’Halloween à pas de loup.
Dans les médias déchaînés, on surnomme Frankenstorm la mégatempête qui frappe aux barricades roussies de l’automne.
À côté, disent-ils en surlignant leur projection
Irène était à peine un grain de sable
dans un œil dépressionnaire.

Une fois le boyau d’arrosage et les gardiens du jardin remisés
la mésange apparaît en un seul coup de dés vers d’autres ailleurs
usant des méandres urgents de l’air.

Une feuille suivie d’une autre et d’une autre défaille
se balance dans sa chute légère dans le brouillard.
Font montre de leurs os nus arbres, arbrisseaux, feuillus, vignes.

Le cœur qui bat dans la poitrine de l’oiseau fait se gonfler les charnières de l’été. Dans le giron des saisons
s’installe sitôt une flèche irrépressible.
Elle n’y reste aucunement. 
 
Francis Catalano / Les quatre demi-vérités ( l’automne indien )

Ceux qui pieusement…
Ceux qui copieusement…
Ceux qui tricolorent
Ceux qui inaugurent
Ceux qui croient
Ceux qui croient croire
Ceux qui croa-croa
Ceux qui ont des plumes
Ceux qui grignotent
Ceux qui andromaquent
Ceux qui dreadnoughtent
Ceux qui majusculent
Ceux qui chantent en mesure
Ceux qui brossent à reluire
Ceux qui ont du ventre
Ceux qui baissent les yeux
Ceux qui savent découper le poulet
Ceux qui sont chauves à l’intérieur de la tête
Ceux qui bénissent les meutes
Ceux qui font les honneurs du pied
Ceux qui debout les morts
Ceux qui baïonnette… on
Ceux qui donnent des canons aux enfants
Ceux qui donnent des enfants aux canons
Ceux qui flottent et ne sombrent pas
Ceux qui ne prennent pas Le Pirée pour un homme
Ceux que leurs ailes de géant empêchent de voler
Ceux qui plantent en rêve des tessons de bouteille sur la grande muraille de Chine
Ceux qui mettent un loup sur leur visage quand ils mangent du mouton
Ceux qui volent des oeufs et qui n’osent pas les faire cuire
Ceux qui ont quatre mille huit cent dix mètres de Mont-Blanc, trois cents de Tour Eiffel, vingt-cinq de tour de poitrine et qui en sont fiers
Ceux qui mamellent de la France
Ceux qui courent, volent et nous vengent, tous ceux-là, et beaucoup d’autres, entraient fièrement à l’Elysée en faisant craquer les graviers, tous ceux-là se bousculaient, se dépêchaient, car il y avait un grand dîner de têtes et chacun s’était fait celle qu’il voulait.
L’un une tête de pipe en terre, l’autre une tête d’amiral anglais ; il y en avait avec des têtes de boule puante, des têtes de Galliffet, des têtes d’animaux malades de la tête, des têtes d’Auguste Comte, des têtes de Rouget de Lisle, des têtes de sainte Thérèse, des têtes de fromage de tête, des têtes de pied, des têtes de monseigneur et des têtes de crèmier.
Quelques-uns, pour faire rire le monde, portaient sur leurs épaules de charmants visages de veaux, et ces visages étaient si beaux et si tristes, avec les petites herbes vertes dans le creux des rochers, que personne ne les remarquait.
Une mère à tête de morte montrait en riant sa fille à tête d’orpheline au vieux diplomate ami de la famille qui s’était fait la tête de Soleilland.
C’était véritablement délicieusement charmant et d’un goût si sûr que lorsque arriva le Président avec une somptueuse tête de Colomb ce fut du délire.
« C’était simple, mais il fallait y penser», dit le Président en dépliant sa serviette, et devant tant de malice et de simplicité les invités ne peuvent maîtriser leur émotion ; à travers des yeux cartonnés de crocodile un gros industriel verse de véritables larmes de joie, un plus petit mordille la table, de jolies femmes se frottent les seins très doucement et l’amiral, emporté par son enthousiasme, boit sa flûte de champagne par le mauvais côté, croque le pied de la flûte et, l’intestin perforé, meurt debout, cramponné au bastingage de sa chaise en criant : « Les enfants d’abord ! »
Etrange hasard, la femme du naufragé, sur les conseils de sa bonne, s’était le matin même, confectionné une étonnante tête de veuve de guerre, avec les deux grands plis d’amertume de chaque côté de la bouche, et les deux petites poches de la douleur, grises sous les yeux bleus.
Dressée sur sa chaise, elle interpelle le président et réclame à grands cris l’allocation militaire et le droit de porter sur sa robe du soir le sextant du défunt en sautoir.
Un peu calmée elle laisse ensuite son regard de femme seule errer sur la table et, voyant parmi les hors-d’oeuvre des filets de hareng, elle en prend un machinalement en sanglotant, puis en reprend, pensant à l’amiral qui n’en mangeait pas si souvent de son vivant et qui pourtant les aimait tant. Stop. C’est le chef du protocole qui dit qu’il faut s’arrêter de manger, car le Président va parler.
Le Président s’est levé, il a brisé le sommet de sa coquille avec son couteau pour avoir moins chaud, un tout petit peu moins chaud.
Il parle et le silence est tel qu’on entend les mouches voler et qu’on les entend si distinctement voler qu’on n’entend plus du tout le Président parler, et c’est bien regrettable parce qu’il parle des mouches, précisément, et de leur incontestable utilité dans tous les domaines et dans le domaine colonial en particulier.
« … Car sans les mouches, pas de chasse-mouches, sans chasse-mouches pas de Dey d’Alger, pas de consul… pas d’affront à venger, pas d’oliviers, pas d’Algérie, pas de grandes chaleurs, messieurs, et les grands chaleurs, c’est la santé des voyageurs, d’ailleurs… »
Mais quand les mouches s’ennuient elles meurent, et toutes ces histoires d’autrefois, toutes ces statistiques les emplissant d’une profonde tristesse, elles commencent à lâcher une patte du plafond, puis l’autre, et tombent comme des mouches, dans les assiettes… sur les plastrons, mortes comme dit la chanson.
« La plus noble conquête de l’homme, c’est le cheval, dit le Président… et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là .»
C’est la fin du discours : comme une orange abîmée lancée très fort contre un mur par un gamin mal élevé, la MARSEILLAISE éclate et tous les spectateurs éclaboussés par le vert-de-gris et les cuivres, se dressent congestionnés, ivres d’Histoire de France et de Pontet-Canet.
Tous sont debout, sauf l’homme à la tête de Rouget de Lisle qui croit que c’est arrivé et qui trouve qu’après tout ce n’est pas si mal exécuté et puis, peu à peu, la musique s’est calmée et la mère à tête de morte en a profité pour pousser sa petite fille à tête d’orpheline du côté du Président.
Les fleurs à la main, l’enfant commence son compliment : « Monsieur le Président… » Mais l’émotion, la chaleur, les mouches, voilà qu’elle chancelle et qu’elle tombe le visage dans les fleurs, les dents serrées comme un sécateur.
L’homme à tête de bandage herniaire et l’homme à tête de phlegmon se précipitent, et la petite est enlevée, autopsiée et reniée par sa mère, qui, trouvant sur le carnet de bal de l’enfant des dessins obscènes comme on n’en voit pas souvent, n’ose penser que c’est le diplomate ami de la famille et dont dépend la situation du père qui s’est amusé si légèrement.
Cachant le carnet dans sa robe, elle se pique le sein avec le petit crayon blanc et pousse un long hurlement, et sa douleur fait peine à voir à ceux qui pensent qu’assurément voilà bien là la douleur d’une mère qui vient de perdre son enfant.
Fière d’être regardée, elle se laisse aller, elle se laisse écouter, elle gémit, elle chante :
« Où donc est-elle ma petite fille chérie, où donc est-elle ma petite Barbara qui donnait de l’herbe aux lapins et des lapins aux cobras ?»
Mais le Président, qui sans doute n’en est pas à son premier enfant perdu, fait un signe de la main et la fête continue.
Et ceux qui étaient venus pour vendre du charbon et du blé vendent du charbon et du blé et de grandes îles entourées d’eau de tous côtés, de grandes îles avec des arbres à pneus et des piano métalliques bien stylés pour qu’on n’entende pas trop les cris des indigènes autour des plantations quand les colons facétieux essaient après dîner leur carabine à répétition.
Un oiseau sur l’épaule, un autre au fond du pantalon pour le faire rôtir, l’oiseau, un peu plus tard à la maison, les poètes vont et viennent dans tous les salons.
« C’est, dit l’un d’eux, réellement très réussi. » Mais dans un nuage de magnésium le chef du protocole est pris en flagrant délit, remuant une tasse de chocolat glacé avec une cuillère à café.
« Il n’y a pas de cuillère spéciale pour le chocolat glacé, c’est insensé, dit le préfet, on aurait dû y penser, le dentiste a bien son davier, le papier son coupe-papier et les radis roses leurs raviers. »
Mais soudain tous de trembler car un homme avec un tête d’homme est entré, un homme que personne n’avait invité et qui pose doucement sur la table la tête de Louis XVI dans un panier.
C’est vraiment la grande horreur, les dents, les vieillards et les portes claquent de peur.
« Nous sommes perdus, nous avons décapité un serrurier», hurlent en glissant sur la rampe d’escalier les bourgeois de Calais dans leur chemise grise comme le cap Gris-Nez.
La grande horreur, le tumulte, le malaise, la fin des haricots, l’état de siège et dehors, en grande tenue, les mains noires sous les gants blancs, le factionnaire qui voit dans les ruisseaux du sang et sur sa tunique une punaise pense que ça va mal et qu’il faut s’en aller s’il est encore temps.
« J’aurais voulu, dit l’homme en souriant, vous apporter aussi les restes de la famille impériale qui repose, paraît-il, au caveau Caucasien, rue Pigalle, mais les Cosaques qui pleurent, dansent et vendent à boire veillent jalousement leurs morts.
« On ne peut pas tout avoir, je ne suis pas Ruy Blas, je ne suis pas Cagliostro, je n’ai pas la boule de verre, je n’ai pas le marc de café. Je n’ai pas la barbe en ouate de ceux qui prophétisent. J’aime beaucoup rire en société, je parle ici pour les grabataires, je monologue pour les débardeurs, je phonographe pour les splendides idiots des boulevards extérieurs et c’est tout à fait par hasard si je vous rends visite dans votre petit intérieur.
« Premier qui dit : « et ta soeur, » est un homme mort. Personne ne le dit, il a tort, c’était pour rire.
« Il faut bien rire un peu et, si vous vouliez, je vous emmènerais visiter la ville mais vous avez peur des voyages, vous savez ce que vous savez et que la Tour de Pise est penchée et que le vertige vous prend quand vous vous penchez vous aussi à la terrasse des cafés.
« Et pourtant vous vous seriez bien amusés, comme le Président quand il descend dans la mine, comme Rodolphe au tapis-franc quand il va voir le chourineur, comme lorsque vous étiez enfant et qu’on vous emmenait au Jardin des Plantes voir le grand tamanoir.
« Vous auriez pu voir les truands sans cour des miracles, les lépreux sans cliquette et les hommes sans chemise couchés sur les bancs, couchés pour un instant, car c’est défendu de rester là un peu longtemps.
« Vous auriez vu les hommes dans les asiles de nuit faire le signe de la croix pour avoir un lit, et les familles de huit enfants «qui crèchent à huit dans une chambre» et, si vous aviez été sages, vous auriez eu la chance et le plaisir de voir le père qui se lève parce qu’il a sa crise, la mère qui meurt doucement sur son dernier enfant, le reste de la famille qui s’enfuit en courant et qui, pour échapper à sa misère, tente de se frayer un chemin dans le sang.
« Il faut voir, vous dis-je, c’est passionant, il faut voir à l’heure où le bon pasteur conduit ses brebis à la Villette, à l’heure où le fils de famille jette avec un bruit mou sa gourme sur le trottoir, à l’heure où les enfants qui s’ennuient changent de lit dans leur dortoir, il faut voir l’homme couché dans son lit-cage à l’heure où le réveil va sonner.
« Regardez-le, écoutez-le ronfler, il rêve, il rêve qu’il part en voyage, rêve que tout va bien, rêve qu’il a un coin, mais l’aiguille du réveil rencontre celle du train et l’homme levé plonge la tête dans la cuvette d’eau glacée si c’est l’hiver, fétide si c’est l’été.
« Regardez-le se dépêcher, boire son café-crème, entrer à l’usine, travailler, mais il n’est pas encore réveillé, le réveil n’a pas sonné assez fort, le café n’était pas assez fort, il rêve encore, rêve qu’il est en voyage, rêve qu’il a un coin, se penche par la portière et tombe dans un jardin, tombe dans un cimetière, se réveille et crie comme une bête, deux doigts lui manquent, la machine l’a mordu, il n’était pas là pour rêver et, comme vous pensez, ça devait arriver.
« Vous pensez même que ça n’arrive pas souvent et qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, vous pensez qu’un tremblement de terre en Nouvelle-Guinée n’empêche pas la vigne de pousser en France, les fromages de se faire et la terre de tourner.
« Mais je ne vous ai pas demandé de penser ; je vous ai dit de regarder, d’écouter, pour vous habituer, pour ne pas être surpris d’entendre craquer vos billards le jour où les vrais éléphants viendront reprendre leur ivoire.
« Car cette tête si peu vivante que vous remuez sous le carton mort, cette tête blême sous le carton drôle, cette tête avec toutes ses rides, toutes ces grimaces instruites, un jour vous la hocherez avec un air détaché du tronc et, quand elle tombera dans la sciure, vous ne direz ni oui ni non.
« Et si ce n’est pas vous, ce sera quelques-uns des vôtres, car vous connaissez les fables avec vos bergers et vos chiens, et ce n’est pas la vaisselle cérébrale qui vous manque.
« Je plaisante, mais vous savez, comme dit l’autre, un rien suffit à changer le cours des choses. Un peu de fulmicoton dans l’oreille d’un monarque malade et le monarque explose. La reine accourt à son chevet. Il n’y a pas de chevet. Il n’y a plus de palais. Tout est plutôt ruine et deuil. La reine sent sa raison sombrer. Pour la réconforter, un inconnu, avec un bon sourire, lui donne le mauvais café. La reine en prend, la reine en meurt et les valets collent des étiquettes sur les bagages des enfants. L’homme au bon sourire revient, ouvre la plus grande malle, pousse les petits prince dedans, met le cadenas à la malle, la malle à la consigne et se retire en se frottant les mains.
« Et quand je dis, Monsieur la Président, Mesdames, Messieurs : le Roi, la Reine, les petits princes, c’est pour envelopper les choses, car on ne peut pas raisonnablement blâmer les régicides qui n’ont pas de roi sous la main, s’ils exercent parfois leurs dons dans leur entourage immédiat.
« Particulièrement parmi ceux qui pensent qu’une poignée de riz suffit à nourrir toute une famille de chinois pendant de longues années.
« Parmi celles qui ricanent dans les expositions parce qu’une femme noire porte dans son dos un enfant noir et qui portent depuis six ou sept mois dans leur ventre blanc un enfant blanc et mort.
« Parmi les trente mille personnes raisonnables, composées d’une âme et d’un corps, qui défilèrent le Six Mars à Bruxelles, musique militaire en tête, devant le monument élevé au Pigeon-Soldat et parmi celles qui défileront demain à Brive-la-Gaillarde, à Rosa-la-Rose ou à Carpa-la-Juive, devant le monument du Jeune et veau marin qui périt à la guerre comme tout un chacun… »
Mais une carafe lancée de loin par un colombophile indigné touche en plein front l’homme qui racontait comment il aimait rire. Il tombe. Le Pigeon-Soldat est vengé. Les cartonnés officiels écrasent la tête de l’homme à coups de pied et la jeune fille, qui trempe en souvenir le bout de son ombrelle dans le sang, éclate d’un petit rire charmant. La musique reprend.
La tête de l’homme est rouge comme une tomate trop rouge, au bout d’un nerf un oeil pend, mais sur le visage démoli, l’oeil vivant, le gauche, brille comme une lanterne sur des ruines.
« Emportez-le », dit le Président, et l’homme couché sur une civière et le visage caché par une pèlerine d’agent sort de l’Elysée horizontalement, un homme derrière lui, un autre devant.
« Il faut bien rire un peu », dit-il au factionnaire et le factionnaire le regarde passer avec ce regard figé qu’ont parfois les bons vivants devant les mauvais.
Découpée dans le rideau de fer de la pharmacie une étoile de lumière brille et, comme les rois mage en mal d’enfant Jésus, les garçons bouchers, les marchands d’édredons et tous les hommes de coeur contemplent l’étoile qui leur dit que l’homme est à l’intérieur, qu’il n’est pas tout à fait mort, qu’on est en train peut-être de le soigner et tous attendent qu’il sorte avec l’espoir de l’achever.
Ils attendent, et bientôt, à quatre pattes à cause de la trop petite ouverture du rideau de fer, le juge d’instruction pénètre dans la boutique, le pharmacien l’aide à se relever et lui montre l’homme mort, la tête appuyée sur le pèse-bébé.
Et le juge se demande, et le pharmacien regarde le juge se demander si ce n’est pas le même homme qui jeta des confetti sur le corbillard du maréchal et qui, jadis, plaça la machine infernale sur le chemin du petit caporal.
Et puis ils parlent de leurs petites affaires, de leurs enfants, de leurs bronches ; le jour se lève, on tire les rideaux chez le Président.
Dehors, c’est le printemps, les animaux, les fleurs, dans les bois de Clamart on entend les clameurs des enfants qui se marrent, c’est le printemps, l’aiguille s’affole dans sa boussole, le binocard entre au bocard et la grande dolichocéphale sur son sofa s’affale et fait la folle.
Il fait chaud. Amoureuses, les allumettes-tisons se vautrent sur leur trottoir, c’est le printemps, l’acné des collégiens, et voilà la fille du sultan et le dompteur de mandragores, voilà les pélicans, les fleurs sur les balcons, voilà les arrosoirs, c’est la belle saison.
Le soleil brille pour tout le monde, il ne brille pas dans les prisons, il ne brille pas pour ceux qui travaillent dans la mine,
ceux qui écaillent le poisson
ceux qui mangent de la mauvaise viande
ceux qui fabriquent des épingles à cheveux
ceux qui soufflent vides les bouteilles que d’autres boiront pleines
ceux qui coupent le pain avec leur couteau
ceux qui passent leurs vacances dans les usines
ceux qui ne savent pas ce qu’il faut dire
ceux qui traient les vaches et ne boivent pas le lait
ceux qu’on n’endort pas chez le dentiste
ceux qui crachent leurs poumons dans le métro
ceux qui fabriquent dans les caves les stylos avec lesquels d’autres écriront en plein air que tout va pour le mieux
ceux qui en ont trop à dire pour pouvoir le dire
ceux qui ont du travail
ceux qui n’en ont pas
ceux qui en cherchent
ceux qui n’en cherchent pas
ceux qui donnent à boire aux chevaux
ceux qui regardent leur chien mourir
ceux qui ont le pain quotidien relativement hebdomadaire
ceux qui l’hiver se chauffent dans les églises
ceux que le suisse envoie se chauffer dehors
ceux qui croupissent
ceux qui voudraient manger pour vivre
ceux qui voyagent sous les roues
ceux qui regardent la Seine couler
ceux qu’on engage, qu’on remercie, qu’on augmente, qu’on diminue, qu’on manipule, qu’on fouille qu’on assomme
ceux dont on prend les empreintes
ceux qu’on fait sortir des rangs au hasard et qu’on fusille
ceux qu’on fait défiler devant l’Arc
ceux qui ne savent pas se tenir dans le monde entier
ceux qui n’ont jamais vu la mer
ceux qui sentent le lin parce qu’ils travaillent le lin
ceux qui n’ont pas l’eau courante
ceux qui sont voués au bleu horizon
ceux qui jettent le sel sur la neige moyennant un salaire absolument dérisoire
ceux qui vieillissent plus vite que les autres
ceux qui ne se sont pas baissés pour ramasser l’épingle
ceux qui crèvent d’ennui le dimanche après-midi parce qu’ils voient venir le lundi
et le mardi, et le mercredi, et le jeudi, et le vendredi
et le samedi
et le dimanche après-midi.

Jacques Prévert / Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France

 
Peut-être un soir, un
soir peut-être tard

Un verre plein d’anis et
une voix qui pleure

Peut-être qu’une voix
pleure

Un verre, le soir
peut-être tard

Je ne vais pas, plus
très loin

Très, trop, plus
trop loin

Michael Donhauser
Traduction : Laurent Cassagnau

Vielleicht an einem Abend, an
einem Abend spät vielleicht

Ein Glas gefüllt mit Anis und
eine Stimme, die weint

Vielleicht, daβ eine Stimme
weint

Ein Glas an einem Abend spät
vielleicht

Ich gehe nicht, nicht mehr
sehr weit

Zu sehr, zu sehr, nicht mehr
zu weit

1
Moi, Bertolt Brecht, je suis des forêts noires.
Ma mère m’a porté dans les villes
Quand j’étais dans son ventre. Et le froid des forêts
En moi restera jusqu’à ma mort
2
Je suis chez moi dans la ville d’asphalte
Depuis toujours muni des sacrements des morts ;
De journaux, de tabac, d’eau-de-vie
Méfiant, flâneur et finalement satisfait.
3
Je suis gentil avec les gens
Je fais comme eux, je mets un chapeau dur.
Je dis : ce sont des animaux à l’odeur très particulière,
Puis je dis : ça ne fait rien, je suis l’un d’eux.
4
Sur mes chaises à bascule parfois
J’assieds avant midi deux ou trois femmes.
Je les regarde sans souci, et je leur dis :
Je suis quelqu’un sur qui vous ne pouvez pas compter.
5
Le soir j’assemble chez moi quelques hommes
Et nous causons, nous disant « gentleman ».
Ils posent les pieds sur ma table et déclarent :
Pour nous bientôt, ça ira mieux. Jamais je ne demande : Quand ?
6
Le matin les sapins pissent dans l’aube grise
Et leur vermine, les oiseaux, commencent à crier.
C’est l’heure où dans la ville, je siffle mon verre, je jette
Mon mégot, je m’endors plein d’inquiétude.
7
Nous nous sommes assis, espèce légère
Dans des maisons qu’on disait indestructibles.
(Ainsi nous avons élevé les longs buildings de l’île Manhattan,
Et ces minces antennes dont s’amuse la mer Atlantique.)
8
De ces villes restera celui qui passait à travers elles : le vent !
La maison réjouit le mangeur : il la vide.
Nous le savons, nous sommes des gens de passage ;
Et qui nous suivra ? Rien qui vaille qu’on le nomme.
9
Dans les cataclysmes qui vont venir, je ne laisserai pas, j’espère,
Mon cigare de Virginie s’éteindre par amertume,
Moi, Bertolt Brecht, jeté des forêts noires
Dans les villes d’asphalte, quand j’étais dans ma mère, autrefois.

Berthold Brecht / Le pauvre B.B. / Vom armes B.B.
Traduction : Gilbert Badia & Claude Duchet
1
Ich, Bertolt Brecht, bin aus den schwarzen Wäldern.
Meine Mutter trug mich in die Städte hinein
Als ich in ihrem Leibe lag. Und die Kälte der Wälder
Wird in mir bis zu meinem Absterben sein.
2
In der Asphaltstadt bin ich daheim. Von allem Anfang
Versehen mit jedem Sterbsakrament:
Mit Zeitung. Und Tabak. Und Branntwein.
Misstrauisch und faul und zufrieden am End.
3
Ich bin zu den Leuten freundlich. Ich setze
Einen steifen Hut auf nach ihrem Brauch.
Ich sage: Es sind ganz besonders riechende Tiere
Und ich sage: Es macht nichts, ich bin es auch.
4
In meine leeren Schaukelstühle vormittags
Setze ich mir mitunter ein paar Frauen
Und ich betrachte sie sorglos und sage ihnen:
In mir habt ihr einen, auf den könnt ihr nicht bauen.
5
Gegen Abend versammle ich um mich Männer
Wir reden uns da mit “Gentlemen” an.
Sie haben ihre Füße auf meinen Tischen
Und sagen: Es wird besser mit uns. Und ich frage nicht: Wann?
6
Gegen Morgen in der grauen Frühe pissen die Tannen
Und ihr Ungeziefer, die Vögel, fängt an zu schrein.
Um die Stunde trink ich mein Glas in der Stadt aus und schmeiße
Den Tabakstummel weg und schlafe beunruhigt ein.
7
Wir sind gesessen, ein leichtes Geschlechte
In Häusern, die für unzerstörbare galten
(So haben wir gebaut die langen Gehäuse des Eilands Manhattan
Und die dünnen Antennen, die das Atlantische Meer unterhalten).
8
Von diesen Städten wird bleiben: der durch sie hindurchging, der Wind!
Fröhlich machet das Haus den Esser: er leert es.
Wir wissen, daß wir Vorläufige sind
Und nach uns wird kommen: nichts Nennenswertes.
9
Bei den Erdbeben, die kommen werden, werde ich
hoffentlich Meine Virginia nicht ausgehen lassen durch Bitterkeit
Ich, Bertolt Brecht, in die Asphaltstädte verschlagen
Aus den schwarzen Wäldern in meiner Mutter infrüher Zeit.

Depuis que les forêts
s’étendent au-delà des fleuves
s’est répandu
le romarin
sur le pays sec.

Le romarin
protecteur de la fiancée et
gardien de la tombe
couvre les champs
de son souffle,
qui a le goût du midi.

Mais l’homme solitaire
parle aux étoiles,
ces chasseurs et producteurs d’énergie,
situés à des années lumière,
et il attend leur jugement.

Des télescopes gigantesques
ne parlant que
des chiffres concernant
les astres.

On n’entend pas
leur parole
au royaume du romarin.

Aucun arbre ne s’arrête au rivage
pour jeter un regard en arrière.
On souhaite l’au-delà,
La délivrance du présent.

Tout comme le romarin règne,
s’étend -
l’aridité,
l’aridité de l’esprit.

Seul l’œil,
délivré de la pensée aveugle,
voit
le rosier en feu
qui s’enroule
au parfum
des aiguilles vertes
et des petites labiées bleues.
 
Jochen NEUHAUS / Royaume du romarin /Reich des Rosmarins
Traduction : Hannelore Hermening

Seitdem die Wälder
über die Flüse gehen,
hat sich ausgebreitet
Rosmarin
auf dem trockenen Land.

Rosmarin,
Brautbeschützer und
Grabeswächter,
überzieht die Felder
mit seinem Atem,
dem Geschmack des Südens.

Der Einsame aber
Redet mit den Sternen,
den lichtjahreentfernten
Energiejägern und -erzeugern,
und wartet auf ihr Urteil.

Gewaltige Teleskope
plaudern nur aus
Das Nummerngeschwätz
der Gestirne.

Nicht zu hören
ist ihr Wort
im Reich des Rosmarins.

Kein Baum hält am ufer,
um zurückzuschauen.
Ersehnt wird das Jenseits,
die Erlösung vom Hier.

Da Rosmarin herrschet,
breitet sich aus -
Dürre,
die Dürre des Geistes.

Nur das Auge,
befreit von der Blindheit des Denkens,
erblickt
den feuergleißenden Rosenstock,
der sich windet
im Wohlgeruch
der grünen Nadeln
und der blauen Kleinlippchen.
 

Si je ne perds pas mes forces,
Si je puis dire quelque chose,
C’est que tu es ma volonté et ma force.

Là est le sens de mon chant,
Là est l’accusation de mes mots
Et le simple secret de mon être.

Tu conduis mon âme
Par la mer et par la terre,
Les plantes et les bêtes.

Tu me protèges des balles,
Juillet tu me le ramènes
À la place des décembres éternels.
Tu cherches le bon passage,
Tu portes l’eau fraîche
À ma bouche toute sèche.

À toi je suis lié,
Par toi irradié,
Je vais sans peur dans les ténèbres. 

Varlam Chalamov / Pour la poésie

     I

       Oranger

Je suis restée longtemps. 
Longtemps dans leurs sourires 
Dans la danse des voix.
Longtemps après le silence qui faisait vibrer ces ondes.
Ils sonnaient rires, ils sonnaient joie
La nuit continuait leurs sourires et leur charme tendre et clair, 
Coloré,
comme les jardins d’ici : bleus, 
Blancs, orangés.

                II

        Te pleurer 

Les larmes étaient des baies
Des myrtilles 
Ou de petites mirabelles 
Selon la lumière,
Et qui roulaient. 
Les pleurs seraient des fruits
Et nous serions 
Des arbres.

                 III

           L’olivier 

Ton visage éclairait
Quelque chose invisible 
L’innocence retrouvée 
Et quelque part,
Sous le sommeil,
Des ailes s’ouvraient. 

Elsa Moatti

Mon histoire est un peu géographique.

J’étais en pension La ville nostalgique

Que baigne l’Océan vous tous la connaissez;
Ses sables sont toujours par les flots caressés…
Et c’est Beyrouth… Beyrouth la porte de Syrie,
Dont l’azur est riant et la rive fleurie.

Et c’était l’examen qu’on dit semestriel.
Notre examinateur, un excellent mortel,
Avait mis de côté tout intérêt de science
Et n’agissait qu’avec une extrême indulgence;
Devant lui l’élève à l’autre se succédait,
Écoutait tous ses mots, pensait, y répondait.

Arrivait le beau tour d’une enfant. Fort à l’aise
En face d’un dessin de la terre Française,
Elle attendait un geste, un mot, une question.
“Où sont les Alpes ?” dit-il d’un aimable ton.
Le doigt fier, esquissant un fort immense geste,
D’une voix qui voudrait être toute céleste
Elle répondit…
“Les Alpes sont dans la mer Méditerranée !”

May Ziadeh sous le pseudonyme d’Isis Copia / Avis

Nous partons avec les vents contraires

les plus longues des marées

et de toutes parts revient le sel

par l’arbre et la neige

Ô je revois la campagne et ses épis

par myriades dorées

et par dessus les monts

les parfaites étoiles

que l’âge a recueillies

– que l’âge a assemblées

Christiane Saleh / Chants d’automne ( extrait )

Quand le moment viendra, tu diras que les souvenirs imités sont plus nombreux que les originaux. Que le poème préfère simuler le désir, et qu’avec une drogue de jeunesse il dupe la langue, rarement gratifiée d’une érection authentique. Tu diras qu’un travail accompli demande du temps avant qu’on ne découvre qu’il s’agit d’un faux, et que c’est le pari du poème. Quand viendra le moment, tu diras qu’on ne peut pas faire le tri dans une mémoire contaminée, et qu’il sera diffi cile d’en extraire les mouches. Tu diras que les viscères s’enchevêtrent à l’intérieur, et qu’on ne voit pas bien à de telles profondeurs. L’expérience brûle là-bas dans une fumée noire, le reste se transforme en bêtise rose, et l’on ne voit pas bien à de telles profondeurs.

Abbas Beydoun

Le récit ne sera pas perdu
n’en déplaise aux trafiquants
d’histoire et de temps
Nos cœurs-tambours l’ont confié
aux vents
qui le dispersent avec les graminées
Les abeilles en font leur miel
au milieu des champs de blé
Dans les fournils le pain lève
et la parole avec
Nos cœurs-tambours l’ont confié
aux vents

Olivia Elias / Coeurs-tambours

La paix, je la demande à ceux qui peuvent la donner
Comme si elle était leur propriété, leur chose
Elle qui n’est pas colombe, qui n’est pas tourterelle à nous ravir,
Mais simple objet du cœur régulier,
Mots partagés et partageables entre les hommes
Pour dire la faim, la soif, le pain, la poésie
La pluie dans le regard de ceux qui s’aiment
 
La haine. La haine.
Ceux qui sont les maîtres de la paix sont aussi
les maîtres de la haine
Petits seigneurs, grands seigneurs, grandes haines toujours.
L’acier est là qui est le métal gris-bleu
L’acier dont on fait mieux que ces compotes
Qu’on mange au petit déjeuner
Avec du beurre et des croissants
 
Les maîtres de la guerre et de la paix
Habitent au-dessus des nuages dans des himalayas,
des tours bancaires
Quelquefois ils nous voient, mais le plus souvent
c’est leur haine qui regarde :
Elle a les lunettes noires que l’on sait
 
Que veulent-ils ? Laisser leur nom dans l’histoire
À côté des Alexandre, des Cyrus, des Napoléon,
Hitler ne leur est pas étranger quoi qu’ils en disent :
Après tout, les hommes c’est fait pour mourir
Ou, à défaut, pour qu’on les tue
 
Eux, à leur façon, qui est la bonne, sont les serviteurs d’un ordre
Le désordre, c’est l’affaire des chiens – les hommes, c’est civilisé
Alors à coups de bottes, à coups de canons et de bombes,
Remettons l’ordre partout où la vie
A failli, à coups de marguerites, le détraquer
 
À coups de marguerites et de doigts enlacés, de saveur de lumière,
Ce long silence qui s’installe sur les choses, sur chaque objet,
sur la peau heureuse des lèvres,
Quand tout semble couler de source comme rivière
Dans un monde qui n’est pas bloqué, qui est même un peu ivre,
qui va et vient, et qui respire…
 
Ô monde… Avec la beauté de tes mers,
Tes latitudes, tes longitudes, tes continents
Tes hommes noirs, tes hommes blancs, tes hommes rouges,
tes hommes jaunes, tes hommes bleus
Et la splendeur vivace de tes femmes pleines d’yeux et de seins,
d’ombres délicieuses et de jambes
Ô monde, avec tant de neige à tes sommets et tant de fruits
dans tes vallées et dans tes plaines
Tant de blé, tant de riz précieux, si seulement on voulait
laisser faire Gaïa la généreuse
Tant d’enfants, tant d’enfants et, pour des millions
d’entre eux, tant de mouches
Ô monde, si tu voulais seulement épouiller le crâne chauve
de ces pouilleux, ces dépouilleurs
Et leur glisser à l’oreille, comme dictée de libellule,
un peu de ta si vieille sagesse
 
 
La paix, je la demande à tous ceux qui peuvent la donner
Ils ne sont pas nombreux après tout, les hommes
violents et froids
Malgré les apparences, peut-être même ont-ils encore
des souvenirs d’enfance, une mère aimée,
un très vieux disque qu’ils ont écouté jadis
longtemps, longtemps
 
Oh, que tous ces moments de mémoire viennent à eux
avec un bouquet de violettes !
Ils se rappelleront alors les matinées de la rosée
L’odeur de l’eau et les fumées de l’aube sur la lune.

Salah Stétié / Poème inédit pour l’Orient Littéraire

Les deux amants d’hier dorment en bonne terre

Leurs quatre pieds plantés dans un jardin de pommes

Pour nourrir en été les oiseaux du village

Et fournir de l’ombrage aux vagabonds du ciel

Leurs bras laissés dans l’air au jeu des tourterelles

Et leur voix et leur souffle ajoutés à la mer

Tous les moyens d’amour de luxe et de tendresse

Leur manquent dans la tombe ou le nouveau berceau

Leur jeunesse est partie aux œuvres du printemps

L’appareil lacrymal aux yeux bleus de l’automne

Et l’éclat de la neige aux doigts noirs de l’hiver

Et libre de la soif la fleur à deux pétales

Reste dans la fontaine à jamais effeuillée

Tous les moyens d’amour de luxe et de tendresse

Leur manquent dans la tombe ou le nouveau berceau

Excepté leurs beaux yeux qui rallumés dans l’ombre

Sont quatre chandeliers tout ravagés de pleurs

Fouad Gabriel Naffah / Les deux amants

Fêtons
les premières noces de notre jeune histoire
celles qui verront l’union de l’étranger
avec le natif de ce pays.
Cadmos avec Harmonie !
Fêtons !
Et nous qui savons que les dieux n’existent pas
faisons semblant un instant qu’ils existent
et pour une fois
pour la seule fois
pour l’unique fois
invitons ce qui n’existe pas à se joindre à nous qui existons pour que l’illusion et la réalité
ensemble réunies
puissent se retrouver attablées autour de la même noce
et célébrer la grande joie des hommes.

Faites entrer les dieux.

Wajdi Mouawad / Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face ( extrait )

Je t’aimais, aussi je pris ces marées d’hommes entre mes mains
et écrivis ma volonté en étoiles à travers le ciel
Pour te gagner la Liberté, la digne maison aux sept piliers
afin que tes yeux puissent briller sur moi
Quand nous arriverions.
 
La Mort semblait ma servante sur la route, jusqu’à ce que nous fussions proches,
te voyant qui attendais ;
Alors tu souris et, d’envie chagrine, elle me dépassa et
t’emporta sans moi ;
Dans sa quiétude.
 
L’amour, fatigué du chemin, chercha à tâtons ton corps, notre gage éphémère
nôtre pour l’instant,
Avant que la main molle de la terre n’explore ta forme et que les vers
aveugles ne s’engraissent de
Ta substance.

 
Les hommes m’ont prié d’ériger notre œuvre, la maison inviolée,
en ton mémorial.
Mais, pour que le monument convînt, je le fracassai, inachevé ;
et, maintenant,
Les petites choses sortent en rampant pour s’arranger des
baraques dans l’ombre gâchée
De ton offrande.

T. E. Lawrence / Poème dédicace à S.A.
Traduction : Julien Deleuze

I loved you, so I drew these tides of men into my hands and wrote my will across the sky in stars
To earn you Freedom, the seven-pillared worthy house, that your eyes might be shining for me
When we came.
Death seemed my servant on the road, till we were near and saw you waiting:
When you smiled, and in sorrowful envy he outran me and took you apart:
Into his quietness.
Love, the way-weary, groped to your body, our brief wage ours for the moment
Before earth’s soft hand explored your shape, and the blind worms grew fat upon
Your substance.
Men prayed me that I set our work, the inviolate house, as a memory of you.
But for fit monument I shattered it, unfinished: and now
The little things creep out to patch themselves hovels in the marred shadow
Of your gift.

Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
À part ça je porte en moi tous les rêves du monde.

Fenêtres de ma chambre,
Ma chambre où vit l’un des millions d’êtres au monde dont personne ne sait qui il est
( Et si on le savait, que saurait-on ? ),
Vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
Une rue inaccessible à toutes pensées,
Réelle au-delà du possible, certaine au-delà du secret,
Avec le mystère des choses par-dessus les pierres et les êtres,
Avec la mort qui moisit les murs et blanchit les cheveux des hommes,
Avec le Destin qui mène la carriole de tout par la route de rien.
 
Fernando Pessoa / Bureau de tabac ( extrait )
Traduction : par Rémy Hourcade

Não sou nada.
Nunca serei nada.
Não posso querer ser nada.
À parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo.

Janelas do meu quarto,
Do meu quarto de um dos milhões do mundo.
que ninguém sabe quem é
( E se soubessem quem é, o que saberiam?),
Dais para o mistério de uma rua cruzada constantemente por gente,
Para uma rua inacessível a todos os pensamentos,
Real, impossivelmente real, certa, desconhecidamente certa,
Com o mistério das coisas por baixo das pedras e dos seres,
Com a morte a por umidade nas paredes
e cabelos brancos nos homens,
Com o Destino a conduzir a carroça de tudo pela estrada de nada.

le trou dans la ville était un nid de corbeaux
et mon père celui aux plumes noires
volait jusqu’à la corniche de l’hôtel
puis vers les tuiles brisées
pour piailler à son aise
pendant que moi j’allais parmi les rues
pareilles à des peaux d’orange
avec le bitume fissuré par les morts en partance
mais mon père toujours le corbeau préféré
de la nichée
m’observe comment y renoncer puisqu’il le voulait
comment empêcher mon père d’ouvrir le bec
depuis la plus haute fenêtre de l’hôtel
pour descendre à hauts cris ses ailes comme un filet autour de mes cheveux
et hurler maudite rentre à la maison
comment y renoncer puisqu’il le pouvait et qu’il était mon père et ma mère
et ma famille
puisque l’hôtel était son royaume et qu’il était là-bas
tel un grand maître de la ville
à édicter des lois à coups de griffes
fuir cette peau en courant ou à marche forcée était bien inutile
il était déjà sur moi
et répétait les choses si souvent entendues sur l’héroïsme
des villes
sur les nègres les femmes nues dans le métro
les homeless aux mains tendues
qui avaient un dollar de plus que moi dans la poche
je ne sais pas si j’ai dit que le seuil de cet hôtel était sa tombe
son petit palais son règne
et personne moi moins que quiconque
ne pouvait exercer là-bas le pouvoir
surtout pas moi chez les corbeaux fille de corbeau sans ailes
assez grandes
pour m’enfuir
 
ma mère mon père les rues de cette ville crachent haut et fort
sur la loi de la gravité et mes gestes hypnotiques pour rester calme
supplier ne sert à rien
il faut seulement baisser les yeux
passer devant le monument funéraire d’un hôtel
et regarder le père dans les yeux dans le troisième œil qui lui est venu en tête
comme une fleur du premier jour
marcher mais sans fuir la ville comme une peau
où les corbeaux picorent quelques douceurs d’un autre monde
où moi aussi je m’évertue à ouvrir le bec
et emporter ma part jusqu’à la plus haute fenêtre de l’hôtel
pour ensuite trembler et mourir tout là-haut
une tempête de plumes quasi bleues
tombera sur la foule des rues
sans applaudissements ni scénarios
seul un œuf survivra
au troisième hiver

Elaine Vilar Madruga / Nichée / Nidada
Traduction : Dominique Boudou
 
el agujero de la ciudad era un nido de cuervos
y mi padre el de las plumas negras
volaba hasta el reborde del hotel
hasta las tejas rotas
para piar a gusto
mientras yo caminaba entre las calles
iguales a hollejos de naranja
con su asfalto roto por los muertos al partir
pero mi padre siempre el predilecto
cuervo de la nidada
me observa cómo no hacerlo si quería
cómo impedir que mi padre abriera el pico
desde la ventana más alta del hotel
y bajara entre chillidos y plumas a enredar mi pelo
y gritarme maldita vuelve a casa
cómo no hacerlo si podía si era mi padre y mi madre
y mi familia
si el hotel era su reino y ahí estaba
como el gran gobernador de la ciudad
que dictaba leyes con las garras
no importaba correr caminar rápido el intento de huir de aquel
hollejo
él estaba sobre mí
y decía aquellas cosas que escuché antes sobre la heroicidad
de las ciudades
sobre los negros las mujeres desnudas en el metro
los homelessde manos extendidas
que tenían un dólar más que yo en el bolsillo
no sé si he dicho que el umbral de aquel hotel era su tumba
su palacete su reinado
y nadie menos yo que nadie
podía ejercer poder allí
menos yo entre los cuervos hija de cuervos pero sin plumas
suficientes
para una huida
 
madre padre las calles de esta ciudad escupen alto
contra la ley de la gravedad contra la hipnótica manera de quedarme
quieta
no vale suplicar
solo es preciso bajar la mirada
pasar frente a la estatua mortuoria de un hotel
y mirar a padre en el ojo en el tercer ojo que le ha nacido en la cabeza
como una flor del primer día
avanzar pero no huir de la ciudad como un hollejo
donde los cuervos picotean ciertos dulzores de otro mundo
donde también yo me afano en abrir el pico
y llevar mi parte hasta la ventana más alta del hotel
para temblar luego y morir arriba
un ventisquero de plumas casi azules
caerán sobre el púlpito en las calles
sin aplausos ni escenarios
solo un huevo sobrevivirá
al tercer invierno.

 
Papa, tu m’as trop parlé,
            ça suffit, à partir de maintenant c’est moi qui vais te parler.
                       Pas en rêve, mais pour de vrai.

Et je te le dis franchement, d’entrée de jeu :
            peu importe combien j’aime ton suicide,
                       je ne me suiciderai pas.

Peu importe combien la mort est technicolore,
            peu importe comme nous serions beaux tous les deux
                       dans le film de nos suicides, réalisé

par le diable en personne, peu importe combien
            de poésie à l’état pur on trouve dans les manuels de suicidologie –
                       je ne me suiciderai pas.

Moi aussi, avec une lame, je me suis entaillé les bras,
            j’y ai plus de cicatrices
                       que de photos avec nous deux, ou juste avec toi.

J’ai bu de l’alcool méthylique à la bouteille,
            dans l’espoir, terrifié, de mourir pour de bon,
                       de ne pas me réveiller aveugle le lendemain.

Tu penses que je ne sais pas avec quelle douceur
            la lame s’enfonce dans la chair
                       de l’avant-bras, descendant toujours plus profond

dans les rainures juteuses de sang
            par lesquelles passera, éclaboussant tout autour de lui,
                       le char de Dieu aux roues dorées ?

Tu crois que je ne vois pas comme les cicatrices deviennent
            lumineuses telles des enfants gâtés
                       lorsque je pense à toi ?

J’ai été jaloux – je suis encore jaloux à en crever –
            des morts si profondément enfoncés dans leur tranquillité,
                       car ils sont des roses se humant elles-mêmes.

Mais, papa, les roses sont sans pourquoi,
            elles fleurissent comme les hommes se suicident.
                       Elles n’ont pas le choix. Tout comme moi :

Après avoir tranché le fil qui t’entourait le cou,
            tu n’avais pas d’autre regard à soutenir que le mien.
                       Moi je dois soutenir le regard de Sebastian.

Et maintenant, seul au milieu de tes roses,
            tu n’as pas d’autre regard à soutenir que celui de Dieu.
                       Tandis que moi je dois soutenir le regard de Sebastian.

Alors, comprends et pardonne, papa –
           je ne me suiciderai pas.
                       (Et en fait, c’est ça le suicide.)
 
Radu Vancu / Canto XXVI
Traduction : Stéphane Lambion

La petite fille est installée à la table sous la fenêtre de ciel. Toutes les fenêtres de la mansarde donnaient sur le ciel. Et tout en bas, la pergola de roses et le jardin où les enfants n’avaient pas le droit de descendre jouer.
C’était une table avec juste assez de place pour son premier cahier. Je veux dire sa première forêt de mots avec de grands arbres et ses taillis et des enfants ils tentent d’avancer.
Et c’est devenu un peu obscur. Et quand elle a voulu lire son histoire à voix haute il y a eut tout à coup cette phrase du père . Une de ces phrases que tu emportes dans la vie. Sans en saisir tout le sens. “ Tu ne peux pas écrire si tu ne sais pas où tu vas ” —

Mais un pays intérieur n’a pas de racines —
Il n’a que des traces —

Mireille Gansel / Fenêtre de ciel

fond de siège
lancés et brodés liés en sergé et taffetas
pour la reine mathilde
au château des tuileries
lampas fond de satin
tandis que le roi louis-philippe
envoie son fils et vingt mille hommes en armes
mater la révolte des ouvriers de la soie
ce fut en novembre
ce 22 en l’an 1831
sur la colline des canuts
soie — filé et frisé métallique dorés
puisque pour la maison royale

en avril ne te découvre pas d’un fil
laize à bouquets de roses
et oiseaux des îles
satin liseré et broché
ce 15 en l’an 1834
sur la colline les compagnons
fusillés prisonniers déportés
taffetas liseré et lancé
liage repris sur l’envers en sergé

et dans l’hiver 1848
ce 25 février
velours au sabre
le massacre et l’écrasement
sur la colline des compagnons
laize à décors de nuages
étoffe tissée à disposition
éclats de soleil et l’ombre des orages

qui sait encore les noms
de si belle ouvrage
qui sait encore les noms
des compagnons au drapeau noir :
            « vivre en travaillant
              mourir en combattant »

lé à décor de passiflores
broderie en peinture à l’aiguille
passé empiétant

c’était hier c’est encore demain
Mireille Gansel /    maison des canuts sur la croix-rousse

Bon appétit ! messieurs ! —
…………………………….Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !
Donc vous n’avez pas ici d’autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
— Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,
Tout s’en va. — Nous avons, depuis Philippe Quatre,
Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg ;
Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
De côte, et Fernambouc, et les Montagnes Bleues !
Mais voyez. — Du ponant jusques à l’orient,
L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme,
La Hollande et l’Anglais partagent ce royaume ;
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu’à demi
Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
La Savoie et son duc sont pleins de précipices ;
La France pour vous prendre, attend des jours propices ;
L’Autriche aussi vous guette. — Et l’infant bavarois
Se meurt, vous le savez. — Quant à vos vice-rois,
Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres,
Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.
Quel remède à cela ? — L’état est indigent ;
L’état est épuisé de troupes et d’argent ;
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,
Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères !
Et vous osez ! … — Messieurs, en vingt ans, songez-y,
Le peuple, — j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! —
Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,
A sué quatre cent trente millions d’or !
Et ce n’est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! … —
Ah ! j’ai honte pour vous ! — Au dedans, routiers, reîtres,
Vont battant le pays et brûlant la moisson.
L’escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c’était peu de la guerre des princes,
Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;
L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’œuvres.
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L’Espagne est un égout où vient l’impureté
De toute nation. — Tout seigneur à ses gages
A cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
Génois, Sardes, Flamands, Babel est dans Madrid.
L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit.
La nuit on assassine et chacun crie : à l’aide !
— Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède ! —
La moitié de Madrid pille l’autre moitié.
Tous les juges vendus ; pas un soldat payé.
Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes
Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes.
Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,
S’habillant d’une loque et s’armant de poignards.
Aussi d’un régiment toute bande se double.
Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble
Où le soldat douteux se transforme en larron.
Matalobos a plus de troupes qu’un baron.
Un voleur fait chez lui la guerre au roi d’Espagne.
Hélas ! Les paysans qui sont dans la campagne
Insultent en passant la voiture du roi ;
Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d’effroi,
Seul, dans l’Escurial, avec les morts qu’il foule,
Courbe son front pensif sur qui l’empire croule !
— Voilà ! — L’Europe, hélas ! écrase du talon
Ce pays qui fut pourpre et n’est plus que haillon !
L’État s’est ruiné dans ce siècle funeste,
Et vous vous disputez à qui prendra le reste !
Ce grand peuple espagnol aux membres énervés,
Qui s’est couché dans l’ombre et sur qui vous vivez,
Expire dans cet antre où son sort se termine,
Triste comme un lion mangé par la vermine !
— Charles-Quint, dans ces temps d’opprobre et de terreur,
Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur ?
Oh ! Lève-toi ! Viens voir ! — Les bons font place aux pires.
Ce royaume effrayant, fait d’un amas d’empires,
Penche… Il nous faut ton bras ! Au secours, Charles-Quint !
Car l’Espagne se meurt, car l’Espagne s’éteint !
Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde,
Soleil éblouissant qui faisait croire au monde
Que le jour désormais se levait à Madrid,
Maintenant, astre mort, dans l’ombre s’amoindrit,
Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore,
Et que d’un autre peuple effacera l’aurore !
Hélas ! Ton héritage est en proie aux vendeurs.
Tes rayons, ils en font des piastres ! Tes splendeurs,
On les souille ! — ô géant ! Se peut-il que tu dormes ? —
On vend ton sceptre au poids ! Un tas de nains difformes
Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi ;
Et l’aigle impérial, qui, jadis, sous ta loi,
Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme,
Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme !

Victor Hugo / Ruy Blas ( Acte III, Scène 2 )

Un jour, il faut partir et l’on ne sait
plus rien de ce qui fut à l’origine
du feu, ni comment ni pourquoi
les choses tout à coup

se sont mises à tourner de travers
et le feu s’est éteint, le rosier changé
en épines, l’amour en terre brûlée,
et ce qui reste avec

le bruit de nos pas à la place du cœur
est peu de choses : des mots sur le papier
qui ne disent plus rien sinon qu’ils furent
écrits, lus et relus

par un aveugle dansant dans l’incendie.

Guy Goffette / Élégie pour un ami

Haute et souveraine dame,
Le piqué au vif des pointes de l’absence, le blessé dans l’intime région du cœur, dulcissime Dulcinée du Toboso, te souhaite la bonne santé dont il ne jouit plus. Si ta beauté me dédaigne, si tes mérites cessent d’être portés en ma faveur, et si tes rigueurs entretiennent mes angoisses, bien que je sois passablement rompu à la souffrance, mal pourrai-je me maintenir en une transe semblable, qui n’est pas seulement forte, mais durable à l’avenant.
Mon bon écuyer Sancho te fera une relation complète, ô belle ingrate, ô ennemie adorée, de l’état où je me trouve en ton intention. S’il te plaît de me secourir, je suis à toi ; sinon, fais à ta fantaisie, car, en terminant mes jours, j’aurai satisfait à mon désir et à ta cruauté.
À toi jusqu’à la mort,
Le chevalier de la Triste-Figure.

Miguel de Cervantes Saavedra / Don Quichotte ( extrait )

crinière à contre vent
tête rauque
pour rut sans fioriture
rimes bramant leurs apogées
verbe haut
et bois de velours
aux moments sauvages
de l’éphémère
un poète

Claude Luezior / Fureur

Mes nuits sont tressées de rêves
Doux comme le vin nouveau
J’ai rêvé que les fleurs des arbres tombaient
M’enveloppaient, me recouvraient.
Et toutes ces fleurs devenaient des baisers
Brûlants comme le vin rouge
Et tristes comme des papillons de nuit qui savent
Qu’ils devront s’éteindre dans le faux-semblant de la mort

Mes nuits sont tressées de rêves
Lourds comme le sable fatigué
J’ai rêvé que, des arbres mourants,
Les feuilles tombaient dans ma main.
Et toutes ces feuilles devenaient des mains
Qui caressaient comme un sable mouvant
Et étaient fatiguées comme des papillons qui savent
Qu’ils finiront avant le rayon du soleil

Mes nuits sont tressées de rêves
Bleus comme le mal d’amour
J’ai rêvé que de tous les arbres tombaient
Des flocons de neige qui tintinabulaient
Et tous ces flocons devenaient des larmes
Que j’ai pleurées chaudement –
Comprends mes rêves, mon amant,
Ils sont tous pleins de désir pour toi.Mes nuits sont tressées de rêves

Selma Meerbaum
Traduction : Marc Sagnol

Comme un cheval d’os de poil et de feu sera toujours au cavalier préférable à toute monture fictive
De même à celui qui ne se soucie aucunement de cavalcade et que n’émeut ni la sueur de la robe ni le hennissement
Un cheval de pierre est plus grand là debout sur son socle à tout jamais qui se cabre
Plus enivrant dans cette inutilité de la crinière qui bouge avec la lenteur du soleil
Et cette couleur blafarde aux ombres variables
Que la bête chaude et glacée entre les cuisses de l’homme qui s’envole
La bête à qui le poignet fait mal où la main la retient
Ainsi les mots dans ma bouche sont le cheval de pierre
Et ils sonnent de tous ces grelots mis aux harnais imaginaires
Ils sont le cuir férocement qui arrête l’élan de la pensée
Ils entrent dans la chair de ce que je dis
Et c’est moi qui souffre où la raison me blesse déjà dépassant ce qu’elle permet d’entendre
Déjà mis en sang par la bride et chaque parole n’est plus
Ce qu’elle était mise en branle
Elle dit autre chose que ce qu’elle dit
Que ce qu’elle disait
Je m’enivre
De l’emploi que je fais des vocables humains et tremble
Je ne sais trop moi-même de quelle profanation commise de quel forfait
Que je signe de quelle dénonciation du langage
Et pourtant quand le caillou roule et m’échappe et tombe et rebondit
Ce n’est point le sens qui meurt mais autre chose qu’il devient
Qu’un autre que moi ne lui aurait point donné licence d’être
Autre chose que ce galop suivant les règles du pavé que cette course
D’ici à là et pas plus loin
Autre chose qu’une liaison de poste avec son horaire et la ville à chaque bout nommée
Autre chose que le cheminement de la pensée autre chose
Que midi forcément à la fin de la matinée
Autre chose autre chose n’en fût-il point d’autre et je m’entends
Moi-même avec étonnement moi-même dans l’écho redoublé des syllabes
Comme celui dans la montagne qui avance le pied sur l’éboulis
Et sent fuir à peine posé toute la terre sous sa semelle en vain prudente
Les mots l’un l’autre qui s’entraînent dans la chute et on ne peut plus rien arrêter
Ni le bond des blocs et leur presse et le déclenchement du vertige
Ni l’énorme suintement de poussière fuyante fine affolée
Ni l’écho sauvage qui répond de falaise en falaise comme une image de miroir en miroir
Et plus rien ne se borne à soi désormais mais tout vocable porte
Au delà de soi-même une signification de chute une force révélatrice
Où ce que je ne dis pas perce en ce que je dis
Où plus fort est l’entraînement des paroles que le rêve qui les précède
Où je suis emporté comme un fétu de paille sur une mer démontée
Où je suis le jouet qui ne- se peut retenu- d’une nécessité nouvelle
Nouvellement dans sa marche inventée
Et je n’ai plus maîtrise de ma langue à la fois torrent et ce qu’il roule
Je n’ai plus le choix de ne point proférer ces sons chargés d’ivresse comme les grains d’un raisin noir
Je ne puis faire que je ne les ai point prononcés
Avec toute la violence de l’élocution surhumaine qui me roule me tourne me renverse
Et que vous expliquez bien mal avec ce pauvre mot de poésie
Auquel on en fait voir de toutes les couleurs
Le récitant s’arrête et l’on voit que c’est un vieil homme déjà dans une chambre des  Espagnes sans doute où les plafonds cloisonnés d’ors déteints sont hauts et soutenus de milliers de lances ou de piques tandis que des chauves-souris s’accrochent à des baldaquins des courtines des manches de fantômes
et
l’absence du feu se fait sentir au manque de reflets sur les meubles lourds et sourds alors à quoi bon la parole et cette admonestation grandiloquente des ténèbres mais qu’y faire
elle reprend la parole elle reprend comme si de rien n’était comme si
rien n’était au monde qu’elle et son déroulement de parole rien à faire pour l’arrêter
Je suis arrivé sans avoir eu le temps de me retourner au bout si proche de ma longue vie
Comme au bout d’une phrase inconsidérément prononcée
C’était hier l’enfance et je n’ai pas eu plus tôt mis les gants de velours de mon printemps
Que déjà me voilà cette loque édentée incapable à présent d’escalader les montagnes
De fendre de mon ventre fléché l’espace marin qui se prostituait à moi pour aucun autre argent que celui de ses vagues
De faire gémir sous moi la beauté
Je suis arrivé sans même le remarquer à cette extrémité de moi-même
À ce point d’où tu ne peux que regarder en arrière parce qu’il n’y a plus rien devant toi
Et qu’y vois-tu bavard qui vraiment te réjouisse
Il faut reconnaître que ce n’était que cela que cela rien d’autre et tu ne pourras rien y changer
Corriger recommencer raturer refaire travailler comme une prose
Rien
Tout ce que tu fus sera tu ne peux plus rien rattraper
La barque est larguée et du reste
Cela fait belle lurette qu’elle se balade hors de ton pouvoir
Tu regardes ton passé de cet air désespéré que je t’ai toujours connu devant les miroirs
Tu ne peux plus rien pour lui tout est irréversible
Et tu n’auras au bout du compte dit que cela
Que cela que cela répète-le car il n’est pas pour ton ombre prochaine
De pire glas que cela pauvre homme que cela
Te voilà sur le môle de ton langage
Phare à jamais éteint dans un ciel sans étoiles
Et rien à ses pieds que le ressac monotone du temps
Te voilà qui comptes les quatre sous de ce que tu te trouveras finalement avoir dit
Et l’abominable de la misère n’est point la faim présente
Mais que ce ne fût que cette misère et la place pour toujours de ce dénuement
Comme une maison où le ménage n’est point fait
Ce sont donc là tous ces miracles dont il me semblait mener grand bruit
Cet assourdissement de mon sillage et ce claquement d’ailes
Des mouettes à l’oreille avec à main gauche pour mieux m’accompagner
Le plongeon sonore des dauphins
Ah tu peux rire
Regarde combien tout cela semble chauve
Ta poésie ah tu peux rire à perte de vue
Rire et sangloter dans la grande chambre nue et froide
Où personne que toi-même ne t’entend
Eh bien parlons-en de ta poésie

II s’est levé car il y a des mots comme cela qui font qu’il se lève et je l’avais remarqué tout à l’heure quand il a pour la première fois je ne sais plus dans quel contexte prononcé le mot de poésie il avait eu cette cabrure des reins ce petit sursaut de la fesse sur son siège un rebondissement passager mécanique inexplicable par la phrase qui tenait du réflexe une sorte de
Babinski moral et je me disais que personne et pas moi surtout ne l’avait frappé du plat de la main personne ou du marteau précis qui décèle un invisible cheminement du mal dans le secret appareil de la pensée ses chaînes à fins rameaux ses moelles les circonvolutions du génie oui du génie car il faut bien c’est au théâtre affaire de convention que personne dans la salle ne doute un instant qu’il s’agit ici d’un génie ou bien je vous le demande où serait donc le drame
Mais chut écoutez-le

Ta poésie ah ah
Tu me fais mal
Ta poésie entends-toi bien seulement dire ça l’enflure
La bouche ronde et la joue on croirait les
Tritons de la mythologie
Ta poésie il y a dans ta façon de balancer la tête à cette idée
Et de faire l’œil vague et le regard à l’infini quelque chose
Dont tu ne mesureras jamais sans doute la grotesque immensité
Ta poésie ô naïf ce petit bœuf sur ta langue
Ce mot qui fait de toi tout au plus un vague professeur de
Cinquième  A
Ce mot lucarne sur le ciel de ta sottise ce mot clé
De la prodigieuse simplicité de ton âme
Mais ne t’écorche-t-il pas les lèvres en passant quand en éclate le buccin
Ta poésie où donc as-tu la tête
Va
Tu ne seras jamais qu’un peintre du dimanche dans le meilleur des cas
Triste comme un peintre du dimanche
Mal réveillé de sa semaine et qui retrouve sèches les couleur d’il y a huit jours
Égaré comme un peintre du dimanche
Qui ne peut mettre la main ni sur ses pinceaux ni sur sa pensée
Consterné devant la toile ébauchée où il croyait avoir fixé l’invisible
Malheureux comme un peintre du dimanche qui mesure sa journée
Et tu ne peux te débarrasser de ta semaine qui te suit comme une ombre dans le dimanche
Comme une maîtresse exigeante avec laquelle c’est trop long de s’expliquer
C’est toute ta vie à la fin qui n’aura été qu’une longue semaine
Et il n’y a pas de dimanche à vrai dire autre que le dimanche à la fin de ta mort
Tu parles de ta poésie et soudain te redresses devant
Un général passant sur le front des lignes car toi tu veux lui faire bonne impression
Tu parles de ta poésie on dirait vraiment qu’elle existe
Tu parles de ta poésie on jurerait qu’elle est à ton bras et toi tu nous présentes
Madame
Mon cher le temps est passé des réceptions à la sous-préfecture
Personne m’entends-tu personne n’écrit poète après son nom sur l’Annuaire des
Téléphones
Même la malédiction attachée à ce mot ne le sauve pas du ridicule
Comme une casserole d’émail bleu qu’un chien trimbale sur les pavés et elle s’écaille et l’on voit aux cassures le fer noir
Celui qui se présenterait dans une caserne avec cette étiquette tu imagines
La dérision dans les escaliers et les cours ou même avant
Représente-toi ce jeune homme dans un simple appareil
Qui répond ainsi quand on l’interroge au
Conseil de
Révision
Mais que dire alors du vieillard ayant fait l’interminable chemin de sa vie
Quand il n’a plus rien à apprendre et simplement ses vieilles lettres à ficeler
Pour qui se nommer poète est la chose la plus naturelle du monde
Persiste et signe
Tais-toi ne parle pas de ta poésie

Il s’est rassis la tête dans ses mains le malheur dans ses araignées
Les oreilles lui tintent ou peut-être ce ne sont pas des imaginations mais le pas au loin dans la maison d’une servante un enfant qui crie dans la cour
II n’est pas facile à l’homme de distinguer sa mémoire de ce qui se passe en réalité dans ces parties invisibles de sa demeure les corridors ou le grenier
Les sons facilement se confondent se fondent
Pour un rien ils suivent des cadences
C’est alors qu’on dit que les oreilles vous tintent
Cela commence de façon tout à fait insinuante une obsession machinale à peine ou pas remarquée
Une syllabe de plénitude qui revient et se gorge de musique si pas encore de sens une variation d’abord infime dans les lèvres entrebâillées un goût on dirait que recèle moins qu’un mot une part de ce mot soudain vivante mûre animée une odeur de ce mot un goût profond de fruit dans sa pulpe et la langue avec le noyau joue
Mon Dieu quel est ce mai des mots ce retour cette reverdie il semble qu’on entend la balle sur un sol d’école qui bondit
Il la guette et la main l’attend tout le corps à la relancer s’apprête on dirait on dirait aussi bien le choc des agathes
On dirait à ce jeu retrouvé non point le jeu comme on l’entend mais cette angoisse de gagner cette réévaluation de toute chose par le jeu qui donne à tout son sens tragique et fait d’un pile ou face toujours question de vie ou de mort
Il s’est rassis la tête dans ses mains il écoute des cloches
je crois au moins que ce sont des cloches
des cloches qui sont désormais toute sa rumeur le dedans de ses prunelles le pouls de son être le pas de sa vie et de sa mort
Attention ne toussez pas il va parler il parle

Je parlerai de ma poésie

Aussitôt cette résolution prise il s’établit un grand silence et peu à peu le décor s’efface ou s’estompe au moins les livres sur le coin de la table et l’encrier renversé les griffonnages de l’usure aux parois les papiers déchirés comme des lys retombant les pivoines de l’humidité la poussière de la nuit tout se remplit d’une musique à moins que ce ne soit une lumière on dirait l’eau fraîche dans la bouche après une longue marche la jeunesse de la lèvre une fois la fièvre tombée une guitare qui s’accorde une voix qui s essaye et le genou tremble sous l’instrument le pouce au-dessus de la corde encore étonné du la qu’il éveille du parfum révélant quelque part des fleurs dans un vase et qui d’autre les eût jamais apportées si bien qu’on ne peut plus comprendre qui vraiment parle ni d’où vient la chanson
et
l’univers est pur comme peut être pur un visage

Louis Aragon / La chambre de Don Quichotte

Le chevalier de l’éternelle jeunesse
Suivit, vers la cinquantaine,
La raison qui battait dans son coeur.
Il partit un beau matin de juillet
Pour conquérir le beau, le vrai et le juste.
Devant lui, c’était le monde
Avec ses géants absurdes et abjects
Et sous lui c’était la Rossinante
Triste et héroïque.
 
Je sais,
Une fois qu’on tombe dans cette passion
Et qu’on a au coeur un poids respectable
Il n’y a rien à faire, mon Don Quichotte, rien
Il faut se battre avec les moulins à vent.
 
Tu as raison,
Dulcinée est la plus belle femme du monde
Bien sûr qu’il fallait crier celà
A la figure des petits marchands de rien du tout
Bien sûr qu’ils devaient se jeter sur toi
Et te rouer de coups,
Mais tu es l’invincible chevalier de la soif
Tu continueras à vivre comme une flamme
Dans ta lourde coquille de fer
Et Dulcinée sera chaque jour plus belle.

Nazim Hikmet / Don Quichotte

Les doigts lents de l’épreuve ont effeuillé les roses
Et dispersé l’espoir promis aux jours futurs,
Ô mon âme, le ciel est sourd, les temps sont durs,
Fais que ton rêve monte, au-dessus, loin des choses.

Les clairons de la gloire ont fini de sonner ;
Le dernier feu s’éteint sur la lande embrumée…
Cherche, pour y bâtir ton palais de fumée,
Une étoile inconnue, un astre abandonné.
Les vents ont renversé la bannière et la tente ;
Don Quichotte a fermé ses beaux yeux de héros,
Et son âme, échappant aux ruses des bourreaux,
S’ouvre maintenant comme une rose éclatante.

L’oiseau bleu, descendu sur le drap du cercueil,
Mêlait sa chanson triste aux cantiques funèbres,
Et dans l’air gris, par des prés noirs, vers les ténèbres,
Les Muses ont mené l’irréparable deuil.

Calliope au bras fort et pur portait l’épée
Et l’armure d’airain couvrait son corps nerveux,
Et son front clair disait des projets et des vœux
D’aventure héroïque et d’ardente épopée.

Erato dont la robe est d’or, le pied vermeil,
Offrait sa gorge fraîche aux dents âpres du Rêve,
Et l’enfant déchirait les seins gonflés de sève.
Comme un Bacchus nimbé des pampres du sommeil.

Polymnie aux yeux fins, en robe surannée,
Pressait contre son cœur heureux le lys d’argent,
Symbole harmonieux du culte intelligent
Que le noble hidalgo vouait à Dulcinée. —

Et le morne cortège allait vers l’Occident :
Des glas psalmodiaient dans les cloches lointaines ;
Des sanglots se mêlaient au bruit doux des fontaines,

Un chœur de mort chantait sur un rythme strident.
Le chœur disait la mort des heures éphémères
Et la fin du voyage épique de Jason
Vers l’île où resplendit l’éternelle toison,
Et la fuite éperdue et sombre des chimères.

Le chœur disait le mal profond, l’esprit rendu,
Le doute moissonnant le blé blanc des pensées.
Les flambeaux consumés, les coupes renversées
Et le vin merveilleux dans l’herbe répandu.
Et le cortège allait vers la nuit. — Ô mon âme,
Don Quichotte a vécu, le poème est fini,
Disparais dans le deuil du désir infini ;
Au banquet de l’oubli, voici qu’on te réclame.

Les cœurs sont clos, le ciel est sourd, les temps sont durs.
Ô mon âme, fuyons les hommes et les choses ;
Les doigts lents de l’épreuve ont effeuillé les roses
Et dispersé l’espoir promis aux jours futurs

Louis Duchosal / La mort de Don Quichotte

Après la tribulation de la sombre lutte,
Et tous les maux de la terre, pleurant ma libération.

Pourquoi est-elle si cachée la vérité et si loin le pays des rêves,
Que le pied du grimpeur achoppe au plus haut du chemin;
Même si à l’horizon violet brûle une étoile rouge et or.
Il y a des ronces sur la montagne, les pieds fatigués ont saigné.
Les terres et l’euphorbe orangée lui offrent de rester :
Et le fardeau de son corps est un fardeau plombé.

James Joyce

LECHY ELBERNON
Je suis actrice, vous savez. Je joue sur le théâtre. Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c’est ?
MARTHE
Non.
LECHY ELBERNON
Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant.
MARTHE
Quoi ? Qu’est-ce qu’ils regardent, puisque tout est fermé ?
LECHY ELBERNON
Ils regardent le rideau de la scène. Et ce qu’il y a derrière quand il est levé. Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c’était vrai.
MARTHE
Mais puisque ce n’est pas vrai ! C’est comme les rêves que l’on fait quand on dort.
LECHY ELBERNON
C’est ainsi qu’ils viennent au théâtre la nuit.
THOMAS POLLOCK NAGEOIRE
Elle a raison. Et quand ce serait vrai encore, qu’est-ce que cela me fait ?
LECHY ELBERNON
Je les regarde, et la salle n’est rien que de la chair vivante et habillée.
Et ils garnissent les murs comme des mouches, jusqu’au plafond.
Et je vois ces centaines de visages blancs.
L’homme s’ennuie, et l’ignorance lui est attachée depuis sa naissance.
Et ne sachant de rien comment cela commence ou finit, c’est pour cela qu’il va au théâtre.
Et il se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux.
Et il pleure et il rit, et il n’a point envie de s’en aller.
Et je les regarde aussi, et je sais qu’il y a là le caissier qui sait que demain.
On vérifiera les livres, et la mère adultère dont l’enfant vient de tomber malade.
Et celui qui vient de voler pour la première fois, et celui qui n’a rien fait de tout le jour.
Et ils regardent et écoutent comme s’ils dormaient.
MARTHE
L’œil est fait pour voir et l’oreille
Pour entendre la vérité.
LECHY ELBERNON
Qu’est-ce que la vérité? Est-ce qu’elle n’a pas dix-sept enveloppes, comme les oignons ?
Qui voit les choses comme elles sont ? L’œil certes voit, l’oreille entend.
Mais l’esprit tout seul connaît. Et c’est pourquoi l’homme veut voir des yeux et connaître des oreilles.
Ce qu’il porte dans son esprit, – l’en ayant fait sortir.
Et c’est ainsi que je me montre sur la scène.
MARTHE
Est-ce que vous n’êtes point honteuse ?
LECHY ELBERNON
Je n’ai point honte ! mais je me montre, et je suis toute à tous.
Ils m’écoutent et ils pensent ce que je dis ; ils me regardent et j’entre dans leur âme comme dans une maison vide.
C’est moi qui joue les femmes :
La jeune fille, et l’épouse vertueuse qui a une veine bleue sur la tempe, et la courtisane trompée.
Et quand je crie, j’entends toute la salle gémir.

Paul Claudel / l’Échange (1ère version) extrait

Là, sous mon pied
Au clair de la lune improbable
Et d’un réverbère jaune
Dans un carré de vert urbain
Rencontre insolite
Métaphoriquement assortie
Un hérisson tout apeuré
Et mon chagrin en boule
Bardé de piquants.

Dominique Bergougnoux

Parfois je me réveille avec un goût d’écorce
en bouche, un goût qui vient de la montée des sèves.
Peut-être ai-je connu un grand bonheur là-haut
et dormi dans la cérémonie des branchages
quand se faisait l’accouplement des eaux du ciel
après l’hiver velu dans le tronc paternel.
Peut-être dans l’enfance ou sa vaine poursuite
peut-être en ce délaissement de la lumière
ai-je entendu cela qui me dit à voix basse :
n’espère plus. Tiens-toi ferme dans le silence.
Alors de rien, ainsi qu’un saut de truite à l’aube
je bondirai dans l’espérance, un bel instant.
Peut-être étant sorti du cercle de la lampe
dormeur, ai-je touché la trame de la nuit.
Peut-être ai-je entendu celle qui m’a guidé
depuis l’eau tendre et maternelle, par les fleuves
du temps griffu, vers le lieu où l’on doit se rendre,
disant : il ne faut plus vouloir. À quoi bon !
Être ou vouloir, telle est la question qui se pose.
Arrête enfin cette machine, si tu veux
entendre l’être et l’épouser aux très profondes
noces. Alors dans cette aire bien nettoyée
vide et sans rien que les beaux présents de la terre
les forêts deviendront la volonté de l’arbre.

Henry Bauchau

DE L’USURE. DES QUESTIONS. DES MATINS sans lumière. Des journées qui s’empilent comme des mauvais Lego. Nos yeux se rapprochent du sol. Parfois nos bouches restent closes et le silence court comme une petite lame de rasoir sur la langue que nous inventions. Nous en perdons l’usage, jusqu’au lendemain, quand un nouveau soleil grimpe encore sur les troncs. On se mouche. On s’embrasse. Il fait trop froid pour ne pas mettre un pantalon. La course recommence. Le bébé pleure. Il est bientôt sept heures. Tu me souris lorsqu’il te mord la joue. Tu me fais un café. Mes yeux demandent pardon. C’est lundi et on s’aime. Demain c’est septembre. Le temps nous marche dessus. Sous ses semelles une nouvelle semaine.

Thomas Vinau / Comme un lundi ( carnet de bord assis tout au bord du temps ) extrait.

c’était en revenant du marché aux fleurs soudain au coin du quai et de la passerelle de l’île Saint-Louis sous les hautes fenêtres où passe l’ombre de Jankélévitch et d’Edmond Fleg cette mélodie des Balkans sur son accordéon le temps juste en passant d’échanger des paroles sur ici et son pays et quand il fait trop froid ce café brûlant qu’il prend а deux mains il dit, il partage une cave, et aussi, non, pas un endroit pour des fleurs, et il rit presque, et reprend la mélodie des Balkans –

Mireille Gansel / La maison des âmes ( extrait )

 
Je marchais sur la route de mon âme
Je marchais vers le flot de mes peines
Je marchais sur le chemin de ma douleur,
A la rencontre de mon être.
Dans la brume du matin
Lorsque s’ouvrait la gerbe de maïs
Et que tombait la rosée
A l’aube de la pleine matinée
Lorsque se formait la boule rose
A l’endroit où ciel et terre semblent se toucher
Au réveil des pies féeriques
Quand s’élevaient les voix des chrétiens vers les cieux
Et que raisonnait l’angélus dans les chapelles
Lorsque s’ouvraient les pétales des fleurs
Et que les gerçait le vent
Lorsque mon corps sortait de l’engourdissement nocturne
Et que ma marmite bouillante s’accouplait avec mon esprit moribond
Le pas léger et les gestes fébriles
Je marchais vers le flot de mes peines
A la rencontre de mon être.
A un détour du chemin je le croisai
Il me tint par la main et me conta :
Je suis la coque roulante l’épais brouillard
Qui voile l’entrée de ton être
Je suis la folle avoine du champ qu’a cultivée ta mère
Je suis la joie furtive
Le sourire amère
Les sombres matinées de pleurs
De terreur
D’erreur
De malheur
Les pâles couchers de soleil de soupirs
De durs souvenirs
De brumeux avenirs
De vains repentirs
Les douloureux levers de soleil d’inquiétude
De lassitude
De quémande de mansuétude
A Celui qui promet les béatitudes…
Je suis le mort qui fait sa propre veillée.
Je suis le gris-gris à la force anéantie
Je suis la rame à la puissance affaiblie
Je suis la mine boudeuse
Les envies dédaigneuses
La morsure venimeuse
Je suis la nuit houleuse de baisers
La femme que nul homme ne peut caser.
Je suis le roc séculaire
Je suis sans force musculaire
Je suis les mânes des ancêtres réincarnés
Je suis les yeux de l’au-delà et même leur nez
Je suis une hors-la loi
Je suis une sans foi
Un séide de l’absolu
J’ai grossi les coups de bâton.
Je suis parfois aussi vulgaire qu’une putain
Mais serviable comme un bon samaritain…
Et maintenant,
Je ronge de songe ma vie d’éponge
Je danse la danse des sens en transe
Je marche sur les marches de l’arche des patriarches
Je mange les anges des âges sages
Et je danse la danse des sens en transe.
Et mon être me disait :
J’aligne les roulis de mes lits avant le midi de ma vie
J’anime mes nuits des cris venant des nids de hiboux
Je décime les cimes de la gloire de cygnes sans soucis
Et j’aligne les roulis de mes lits avant le midi de ma vie
J’assiste à la maison des gazons
Je dors sur la toison des boissons
J’ovationne les matrones qui désillusionnent
Et j’assiste à la moisson des gazons
Et j’attends patiemment le jour de mon déferrement.

Anne Rachel Aboyoyo Aboyoyo / Face à face

l’oiseau perché
sur l’arête de la falaise
est suspendu entre deux vides
et les matérialise
 
de l’un et de l’autre
il ne sait pourtant rien
 
en lui nous marquons un point aveugle
comme une tache
dans le miroir
où s’enfonce notre vertige

Arnoldo Feuer

Ce matin la fille de la montagne tient sur ses genoux
un accordéon de chauves-souris blanches
Un jour un nouveau jour cela me fait penser à un
objet que je garde
Alignés en transparence dans un cadre des tubes en
verre de toutes les couleurs de philtres de liqueurs
Qu’avant de me séduire il ait dû répondre peu importe
à quelque nécessité de représentation commerciale
Pour moi nulle œuvre d’art ne vaut ce petit carré fait
de l’herbe diaprée à perte de vue de la vie
Un jour un nouvel amour et je plains ceux pour qui
l’amour perd à ne pas changer de visage
Comme si de l’étang sans lumière la carpe qui me tend
à l’éveil une boucle de tes cheveux
N’avait plus de cent ans et ne me taisait tout ce que
je dois pour rester moi-même ignorer
Un nouveau jour est-ce bien près de toi que j’ai dormi
J’ai donc dormi j’ai donc passé les gants de mousse
Dans l’angle je commence à voir briller la mauvaise
commode qui s’appelle hier
Il y a de ces meubles embarrassants dont le véritable office est de cacher des issues
De l’autre côté qui sait la barque aimantée nous pourrions partir ensemble
A la rencontre de l’arbre sous l’écorce duquel il est dit
Ce qu’à nous seuls nous sommes l’un à l’autre dans la grande algèbre
Il y a de ces meubles plus lourds que s’ils étaient emplis de sable au fond de la mer
Contre eux il faudrait des mots-leviers
De ces mots échappés d’anciennes chansons qui vont au superbe paysage de grues
Très tard dans les ports parcourus en zigzag de bouquets de fièvre
Écoute
Je vois le lutin
Que d’un ongle tu mets en liberté
En ouvrant un paquet de cigarettes
Le héraut-mouche qui jette le sel de la mode
Si zélé à faire croire que tout ne doit pas être de toujours
Celui qui exulte à faire dire
Allô je n’entends plus
Comme c’est joli qu’est-ce que ça rappelle
Si j’étais une ville dis-tu
Tu serais
Ninive sur le
Tigre
Si j’étais un instrument de travail
Plût au ciel noir
tu serais la canne des cueilleurs dans les verreries
Si j’étais un symbole
Tu serais une fougère dans une
nasse
Et si j’avais un fardeau à porter
Ce serait une boule
faite de têtes d’hermines qui crient
Si je devais fuir la nuit sur une route
Ce serait le
sillage du géranium
Si je pouvais voir derrière moi sans me retourner
Ce serait l’orgueil de la torpille
Comme c’est joli
En un rien de temps
Il faut convenir qu’on a vu s’évanouir dans un rêve
Les somptueuses robes en tulle pailleté des .arroseuses
municipales
Et même plier bagage sous le regard glacial de l’amiral
Coligny
Le dernier vendeur de papier d’Arménie
De nos jours songe qu’une expédition se forme pour
la capture de l’oiseau quetzal dont on ne possède
plus en vie oui en vie que quatre exemplaires
Qu’on a vu tourner à blanc la roulette des marchands
de plaisir
Qu’est-ce que ça rappelle
Dans les hôtels à plantes vertes c’est l’heure où les charnières des portes sans nombre
D’un coup d’archet s’apprêtent à séparer comme les oiseaux les chaussures les mieux accordées
Sur les paliers mordorés dans le moule à gaufre fracassé où se cristallise le bismuth
A la lumière des châteaux vitrifiés du mont
Knock-Farril dans le comté de
Ross
Un jour un nouveau jour cela me fait penser à un objet que garde mon ami
Wolfgang
Paalen
D’une corde déjà grise tous les modèles de nœuds réunis sur une planchette
Je ne sais pourquoi il déborde tant le souci didactique
qui a présidé à sa construction sans doute pour une
école de marins
Bien que l’ingéniosité de l’homme donne ici sa fleur
que nimbe la nuée des petits singes aux yeux
pensifs
En vérité aucune page des livres même virant au
pain bis n’atteint à cette vertu conjuratoire rien
ne m’est si propice
Un nouvel amour et que d’autres tant pis se bornent
à adorer
La bête aux écailles de roses aux flancs creux dont
j’ai trompé depuis longtemps la vigilance
Je commence à voir autour de moi dans la grotte
Le vent lucide m’apporte le parfum perdu de l’existence
Quitte enfin de ses limites
A cette profondeur je n’entends plus sonner que le
patin
Dont parfois l’éclair livre toute une perspective
d’armoires à glace écroulées avec leur linge
Parce que tu tiens
Dans mon être la place du diamant serti dans une vitre
Qui me détaillerait avec minutie le gréement des
astres
Deux mains qui se cherchent c’est assez pour le toit
de demain
Deux mains transparentes la tienne le murex dont
les anciens ont tiré mon sang
Mais voici que la nappe ailée
S’approche encore léchée de la flamme des grands vins
Elle comble les arceaux d’air boit d’un trait les lacunes des feuilles
Et joue à se faire prendre en écharpe par l’aqueduc
Qui roule des pensées sauvages
Les bulles qui montent à la surface du café
Après le sucre le charmant usage populaire qui veut
que les prélève la cuiller
Ce sont autant de baisers égarés
Avant qu’elles ne courent s’anéantir contre les bords 0 tourbillon plus savant que la rose
Tourbillon qui emporte l’esprit qui me regagne à
l’illusion enfantine
Que tout est là pour quelque chose qui me concerne
Qu’est-ce qui est écrit
Il y a ce qui est écrit sur nous et ce que nous écrivons
Où est la grille qui montrerait que si son tracé extérieur
Cesse d’être juxtaposable à son tracé intérieur
La main passe
Plus à portée de l’homme il est d’autres coïncidences
Véritables fanaux dans la nuit du sens
C’était plus qu’improbable c’est donc exprès
Mais les gens sont si bien en train de se noyer
Que ne leur demandez pas de saisir la perche
Le lit fonce sur ses rails de miel bleu
Libérant en transparence les animaux de la sculpture
médiévale
Il incline prêt à verser au ras des talus de digitales
Et s’éclaire par intermittence d’yeux d’oiseaux de
proie
Chargés de tout ce qui émane du gigantesque casque emplumé d’Otrante
Le lit fonce sur ses rails de miel bleu
Il lutte de vitesse avec les ciels changeants
Qui conviennent toujours ascension des piques de
clôture des parcs
Et boucanage de plus belle succédant au lever de
danseuses sur le comptoir
Le lit brûle les signaux il ne fait qu’un de tous les
bocaux de poissons rouges
Il lutte de vitesse avec les ciels changeants
Rien de commun tu sais avec le petit chemin de fer
Qui se love à
Cordoba du
Mexique pour que nous ne
nous lassions pas de découvrir
Les gardénias qui embaument dans de jeunes pousses
de palmier évidées
Ou ailleurs pour nous permettre de choisir
Du marchepied dans les lots d’opales et de turquoises
brutes
Non le lit à folles aiguillées ne se borne pas à dérouler
la soie des lieux et des jours incomparables
Il est le métier sur lequel se croisent les cycles et
d’où sourd ce qu’on pressent sous le nom de musique
des sphères
Le lit brûle les signaux il ne fait qu’un de tous les
bocaux de poissons rouges
Et quand il va pour fouiller en sifflant le tunnel charnel
Les murs s’écartent la vieille poudre d’or à n’y plus
voir se lève des registres d’état-civil
Enfin tout est repris par le mouvement de la mer
Non le lit à folles aiguillées ne se borne pas à dérouler
la soie des lieux et des jours incomparables
C’est la pièce sans entractes le rideau levé une fois pour toutes sur la cascade
Dis-moi
Comment se défendre en voyage de
Parrière-pensée
pernicieuse
Que l’on ne se rend pas où l’on voudrait
La petite place qui fuit entourée d’arbres qui diffèrent
imperceptiblement de tous les autres
Existe pour que nous la traversions sous tel angle
dans la vraie vie
Le ruisseau en cette boucle même comme en nulle
autre de tous les ruisseaux
Est maître d’un secret qu’il ne peut faire nôtre à la volée
Derrière la fenêtre celle-ci faiblement lumineuse entre bien d’autres plus ou moins lumineuses
Ce qui se passe
Est de toute importance pour nous peut-être faudrait-il revenir
Avoir le courage de sonner
Qui dit qu’on ne nous accueillerait pas à bras ouverts
Mais rien n’est vérifié tous ont peur nous-mêmes
Avons presque aussi peur
Et pourtant je suis sûr qu’au fond du bois fermé à clé qui tourne en ce moment contre la vitre
S’ouvre la seule clairière
Est-ce là l’amour cette promesse qui nous dépasse
Ce billet d’aller et retour éternel établi sur le modèle de la phalène chinée
Est-ce l’amour ces doigts qui pressent la cosse du brouillard
Pour qu’en jaillissent les villes inconnues aux portes
hélas éblouissantes
L’amour ces fils télégraphiques qui font de la lumière
insatiable un brillant sans cesse qui se rouvre
De la taille même de notre compartiment de la nuit
Tu viens à moi de plus loin que l’ombre je ne dis
pas dans l’espace des séquoias millénaires
Dans ta voix se font la courte échelle des trilles
d’oiseaux perdus
Beaux dés pipés
Bonheur et malheur
Au bonneteau tous ces yeux écarquillés autour
d’un parapluie ouvert
Quelle revanche le santon-puce de la bohémienne
Ma main se referme sur elle
Si j’échappais à mon destin
Il faut chasser le vieil aveugle des lichens du mur
d’église
Détruire jusqu’au dernier les horribles petits folios
déteints jaunes verts bleus roses
Ornés d’une fleur variable et exsangue
Qu’il vous invite à détacher de sa poitrine
Un à un contre quelques sous
Mais toujours force reste
Au langage ancien les simples la marmite
Une chevelure qui vient au feu
Et quoi qu’on fasse jamais happé au cœur de toute
lumière
Le drapeau des pirates
Un homme grand engagé sur un chemin périlleux
Il ne s’est pas contenté de passer sous un bleu d’ouvrier les brassards à pointes acérées d’un criminel célèbre
A sa droite le lion dans sa main
Voursin
Se dirige vers l’est
Où déjà le tétras gonfle de vapeur et de bruit sourd les airelles
Voilà qu’il tente de franchir le torrent les pierres qui
sont des lueurs d’épaules de femmes au théâtre
Pivotent en vain très lentement
J’avais cessé de le voir il reparaît un peu plus bas sur
l’autre berge
Il s’assure qu’il est toujours porteur de l’oursin
A sa droite le lion ail right
Le sol qu’il effleure à peine crépite de débris de faulx
En même temps cet homme descend précipitamment un escalier au cœur d’une ville il a déposé sa cuirasse
Au dehors on se bat contre ce qui ne peut plus durer
Cet homme parmi tant d’autres brusquement semblables
Qu’est-il donc que se sent-il donc de plus que lui-même
Pour que ce qui ne peut plus
durer ne dure plus
Il est tout prêt à ne plus durer lui-même
Un pour tous advienne que pourra
Ou la vie serait la goutte de poison
Du non-sens introduite dans le chant de l’alouette au-dessus des coquelicots
La rafale passe
En même temps
Cet homme qui relevait des casiers autour du phare
Hésite à rentrer il soulève avec précaution des algues
et des algues
Le vent est tombé ainsi soit-il
Et encore des algues qu’il repose
Comme s’il lui était interdit de découvrir dans son ensemble le jeune corps de femme le plus secret
D’où part une construction ailée
Ici le temps se brouille à la fois et s’éclaire
Du trapèze tout en cigales
Mystérieusement une très petite fille interroge
André tu ne sais pas pourquoi je résédise
Et aussitôt une pyramide s’élance au loin
A la vie à la mort ce qui commence me précède et m’achève
Une fine pyramide à jour de pierre dure
Reliée à ce beau corps par des lacets vermeils
De la brune à la blonde
Entre le chaume et la couche de terreau
Il y a place pour mille et une cloches de verre
Sous lesquelles revivent sans fin les têtes qui m’enchantent
Dans la suspension du sacre
Têtes de femmes qui se succèdent sur tes épaules quand tu dors
Il en est de si lointaines
Têtes d’hommes aussi
Innombrables à commencer par ces chefs d’empereurs à la barbe glissante
Le maraîcher va et vient sous sa housse
Il embrasse d’un coup d’œil tous les plateaux montés cette nuit du centre de la terre
Un nouveau jour c’est lui et tous ces êtres
Aisément reconnaissables dans les vapeurs de la campagne
C’est toi c’est moi à tâtons sous l’éternel déguisement
Dans les entrelacs de l’histoire momie d’ibis
Un pas pour rien comme on cargue la voilure momie d’ibis
Ce qui sort du côté cour rentre par le côté jardin momie d’ibis
Si le développement de l’enfant permet qu’il se libère du fantasme de démembrement de dislocation du corps momie d’ibis
Il ne sera jamais trop tard pour en finir avec le mor-celage de l’âme momie d’ibis
Et par toi seule sous toutes ses facettes de momie d’ibis
Avec tout ce qui n’est plus ou attend d’être je retrouve l’unité perdue momie d’ibis
Momie d’ibis du non-choix à travers ce qui me parvient
Momie d’ibis qui veut que tout ce que je puis savoir
contribue à moi sans distinction
Momie d’ibis qui me fait l’égal tributaire du mal et
du bien
Momie d’ibis du sort goutte à goutte où l’homéopathie dit son grand mot
Momie d’ibis de la quantité se muant dans l’ombre en qualité
Momie d’ibis de la combustion qui laisse en toute
cendre un point rouge
Momie d’ibis de la perfection qui appelle la fusion
incessante des créatures imparfaites
La gangue des statues ne me dérobe de moi-même
que ce qui n’est pas le produit aussi précieux de
la semence des gibets momie d’ibis
Je suis
Nietzsche commençant à comprendre qu’il
est à la fois
Victor-Emmanuel et deux assassins
des journaux
Astu momie d’ibis
C’est à moi seul que je dois tout ce qui s’est écrit
pensé chanté momie d’ibis
Et sans partage toutes les femmes de ce monde je
les ai aimées momie d’ibis
Je les ai aimées pour t’aimer mon unique amour
momie d’ibis
Dans le vent du calendrier dont les feuilles s’envolent
momie d’ibis
En vue de ce reposoir dans le bois momie d’ibis sur
le parcours du lactaire délicieux
Ouf le basilic est passé tout près sans me voir
Qu’il revienne je tiens braqué sur lui le miroir
Où est faite pour se consommer la jouissance humaine
imprescriptible
Dans une convulsion que termine un éclaboussement
de plumes dorées
Il faudrait marquer ici de sanglots non seulement
les attitudes du buste
Mais encore les effacements et les oppositions de la tête
Le problème reste plus ou moins posé en chorégraphie
Où non plus je ne sache pas qu’on ait trouvé de mesure
pour l’éperdu
Quand la coupe ce sont précisément les lèvres
Dans cette accélération où défilent
Sous réserve de contrôle
Au moment où l’on se noie les menus faits de la vie
Mais les cabinets d’antiques abondent en pierres
d’Abraxas
Trois cent soixante-cinq fois plus méchantes que le
jour solaire
Et l’œuf religieux du coq
Continue à être couvé religieusement par le crapaud
Du vieux balcon qui ne tient plus que par un fil de lierre
Il arrive que le regard errant sur les dormantes eaux
du fossé circulaire
Surprenne en train de se jouer le progrès hermétique
Tout de feinte et dont on ne saurait assez redouter
La séduction infinie
A l’en croire rien ne manque qui ne soit donné en
puissance et c’est vrai ou presque
La belle lumière électrique pourvu que cela ne te
la fane pas de penser qu’un jour elle paraîtra jaune
De haute lutte la souffrance a bien été chassée de
quelques-uns de ses fiefs
Et les distances peuvent continuer à fondre
Certains vont même jusqu’à soutenir qu’il n’est pas
impossible que l’homme
Cesse de dévorer l’homme bien qu’on n’avance guère
de ce côté
Cependant cette suite de prestiges je prendrai garde
comme une toile d’araignée étincelante
Qu’elle ne s’accroche à mon chapeau
Tout ce qui vient à souhait est à double face et fallacieux
Le meilleur à nouveau s’équilibre de pire
Sous le bandeau de fusées
Il n’est que de fermer les yeux
Pour retrouver la table du permanent
Ceci dit la représentation continue
Eu égard ou non à l’actualité
L’action se passe dans le voile du hennin d’Isabeau de
Bavière
Toutes dentelles et moires
Aussi fluides que l’eau qui fait la roue au soleil sur les glaces des fleuristes d’aujourd’hui
Le cerf blanc à reflets d’or sort du bois du
Châtelet
Premier plan de ses yeux qui expriment le rêve des chants d’oiseaux du soir
Dans l’obliquité du dernier rayon le sens d’une révélation mystérieuse
Que sais-je encore et qu’on sait capables de pleurer
Le cerf ailé frémit il fond sur l’aigle avec l’épée
Mais l’aigle est partout
sus à lui
il y a eu l’avertissement
De cet homme dont les chroniqueurs s’obstinent à rapporter dans une intention qui leur échappe
Qu’il était vêtu de blanc de cet homme bien entendu qu’on ne retrouvera pas
Puis la chute d’une lance contre un casque ici le musicien a fait merveille
C’est toute la raison qui s’en va quand l’heure pourrait être frappée sans que tu y sois
Dans les ombres du décor le peuple est admis à contempler les grands festins
On aime toujours beaucoup voir manger sur la scène
De l’intérieur du pâté couronné de faisans
Des nains d’un côté noirs de l’autre arc-en-ciel soulèvent le couvercle
Pour se répandre dans un harnachement de grelots et de rires
Eclat contrasté de traces de coups de feu de la croûte qui tourne
Enchaîné sur le bal des
Ardents rappel en trouble de l’épisode qui suit de près celui du cerf
Un homme peut-être trop habile descend du haut
des tours de
Notre-Dame
En voltigeant sur une corde tendue
Son balancier de flambeaux leur lueur insolite au
grand jour
Le buisson des cinq sauvages dont quatre captifs
l’un de l’autre le soleil de plumes
Le duc d’Orléans prend la torche la main la mauvaise
main
Et quelque temps après à huit heures du soir la main
On s’est toujours souvenu qu’elle jouait avec le gant
La main le gant une fois deux fois trois fois
Dans l’angle sur le fond du palais le plus blanc les
beaux traits ambigus de
Pierre de
Lune à cheval
Personnifiant le second luminaire
Finir sur l’emblème de la reine en pleurs
Un souci
Plus ne m’est rien rien ne m’est plus
Oui sans toi
Le soleil

André Breton / Fata Morgana

Le royaume est le nirvana
le nirvana est le royaume
la voie est la suppression du chemin
la vie est la vie
la mort est une noyade
le néant est pure conscience

Dana Shishmanian / Définitions

Des nuits du blond et de la brune
Pas un souvenir n’est resté
Pas une dentelle d’été,
Pas une cravate commune ;

Et sur le balcon où le thé
Se prend aux heures de la lune
Il n’est resté de trace, aucune,
Pas un souvenir n’est resté.

Seule au coin d’un rideau piquée,
Brille une épingle à tête d’or
Comme un gros insecte qui dort.

Pointe d’un fin poison trempée,
Je te prends, sois-moi préparée
Aux heures des désirs de mort.

Germain Nouveau ou Arthur Rimbaud ou Paul Verlaine ou Octave Mirbaud / Poison perdu

nous amassons

en essaims

des écritures

écaillées

illisibles

silencieuses

persistantes

ce qui bruisse en nous

nous bouscule

ce qui dépasse en nous

nous déplace

heureux qui ignorez

avez-vous payé

à l’aube humaine

notre souffle uni

où allons-nous

devinez

Claude Enuset

Quand je serai moins vieille,
un soir, je ne rentrerai plus
par les rues, je partirai
la peur pointue me griffera le foie
dans un puisard je jetterai
mes clés une par une
ce sera le début de l’été
avec sa petite herbe verte
un loup sur les yeux
je me coucherai dessus
les utopies bien placées
entre les plis de ma jupe
j’accumulerai des années
rien qu’à tenir la beauté entre mes doigts

Denise Boucher

D’un passé écorché ont éclos des îles
Magiques aux seins de Cannes et d’indigo
Métisses allumeuses chaudes
Ces îles aux âmes créoles
Ces îles aux pas de danses folles
Ces îles aux voix rauques
Ces îles noires et blanches
Ces îles qui chantent fort
De la morsure des chaînes
De sa bouche à ma bouche
De sa langue à ma langue
Par l’entrechoc
De nos mots
Une chanson douce, une poésie
Rêve, crée, métisse
D’un souffle solaire
D’un jeu de lumière
Sous l’arbre
Qui chante
Au cœur du vent
Des fesses charbon
Des corps coton
Ces îles aux ventres d’alcool
Ces îles aux queues de sermon
Ces îles aux cœurs d’enfant
Ces îles en peloton.

Claude Sybille / Cœur des îles

Les pavots du vent
dressent leur cœur échevelé
à toucher le ciel 

Cécile A. Holdban

Ô doux regards, ô yeux pleins de beauté,
Petits jardins pleins de fleurs amoureuses
Où sont d’Amour les flèches dangereuses,
Tant à vous voir mon oeil s’est arrêté !

Ô coeur félon, ô rude cruauté,
Tant tu me tiens de façons rigoureuses,
Tant j’ai coulé de larmes langoureuses,
Sentant l’ardeur de mon coeur tourmenté !

Doncques, mes yeux, tant de plaisir avez,
Tant de bons tours par ces yeux recevez ;
Mais toi, mon coeur, plus les vois s’y complaire.

Plus tu languis, plus en as de souci,
Or devinez si je suis aise aussi,
Sentant mon oeil être à mon coeur contraire.

Louise Labé

C’est à l’ombre ajourée de ses jupes que je fis mes premières siestes. C’est là que je fis mes premiers pas, en touchant son bois. J’ai grandi dans L’odeur puissante de ses feuilles, l’éclat tremblant de ses fleurs, l’érection de ses fruits.
A son pied, j’ai poussé avec mon grand-père une boule de neige plus grosse que moi, j’ai tracé des routes pour faire rouler mes billes et j’ai dispersé la dînette de ma mère avec une fille.
 Mon grand-père fixa deux cordes à une branche. Je m’y suis balancé des heures durant. J’ai plongé mes pieds, mes jambes entières et mon visage décoiffé dans la frondaison. C’est là que j’ai scandé longtemps et à tue-tête des airs que je chante encore aujourd’hui, là que j’ai carillonné aux oreilles du voisinage des choses impossibles à dire les pieds sur terre.
Etreignant son écorce lisse, me frottant à ses gommes, c’est là que je me suis élancé. Et là que j’ai trouvé mon repaire tout en haut, invisible. Mon corps léger calé entre deux rameaux, j’ai séjourné là en compagnie des merles. Je surplombais les toits. Je verdissais mon short en rêvant. Ma grand-mère me cherchait et ses cris me parvenaient de loin. Un jour, mon grand-père sortit de sa plate-bande une fourche à la main, pour m’ordonner de quitter mon perchoir. Je revois en contrebas son visage courroucé et l’agitation des dents de sa fourche.
C’est là que j’ai pris goût aux cerises et là que j’ai connu – face à une multitude de bouchées rouges – le sentiment étrange de pouvoir dévorer sans m’apaiser.

Richard Soudée / J’ai grandi près d’un cerisier

J’aime le thé prolétaire
J’aime les pauvres gens
Qui n’ont rien
Qui n’ont même pas
D’histoire
Ni de quoi se payer un voyage
J’aime aussi ceux
Qui n’ont pas une épaule
Sur laquelle
Reposer leur tête le soir
J’aime les gens qui n’ont rien
Dans leurs poches
Souvent personne
Dans leurs lits
Et qui vous tendent un grand sourire
Comme un soleil
En plein hiver
 
Leilah Beani Yamine

Chacun a vu un jour (encore qu’aujourd’hui
on cherche à nous cacher jusqu’à la vue du feu)
ce que devient la feuille de papier près de la flamme,
comme elle se rétracte, hâtivement, se racornit,
s’effrange… Il peut nous arriver cela aussi,
ce mouvement de retrait convulsif, toujours trop tard,
et néanmoins recommencé  pendant des jours,
toujours plus faible, effrayé, saccadé,
devant bien pire que du feu.
 
Car le feu a encore une splendeur, même s’il ruine,
il est rouge, il se laisse comparer au tigre
ou à la rose, à la rigueur on peut prétendre,
on peut s’imaginer qu’on le désire
comme une langue ou comme un corps ;
autrement dit, c’est matière à poème
depuis toujours, cela peu embraser la page
et d’une flamme soudain plus haute et plus vive
illuminer la chambre jusqu’au lit ou au jardin
sans vous brûler – comme si, au contraire,
on était dans son voisinage plus ardent, comme s’il
vous rendait le souffle, comme si
l’on était de nouveau un homme jeune devant qui
l’avenir n’a pas de fin…
 
C’est autre chose, et pire, ce qui fait un être
se recroqueviller sur lui-même, reculer
tout au fond de la chambre, appeler à l’aide
n’importe qui, n’importe comment :
c’est ce qui n’a ni forme, ni visage, ni aucun nom,
ce qu’on ne peut apprivoiser dans les images
heureuses, ni soumettre aux lois des mots,
ce qui déchire la page
comme cela déchire la peau,
ce qui empêche de parler en autre langue que de bête.

Philippe Jaccottet / Parler ( 2 )

 
Personne ne se souvient des gels qui crépitaient, des arbustes d’aubépine, des fauvettes qui tissaient leur nid sous le plafond. Les caisses en bois se sont vidées, les martres ont sorti les derniers kaftans et les chemises repassées avec soin. Quelqu’un a essayé de monter sur le toit de la boulangerie mais l’échelle s’est cassée et il n’est resté que quelques photographies sales. Sur l’une d’elles un vieux rabbin se voile la face avec le Livre tandis que la fumée s’élève au-dessus des branches chauves. La neige a fondu sous les bottes et le soleil, dans la maison du melamed les bougies brillaient tard dans la nuit. Chaque année les marchands grattaient les rides bleues des murs, des tapis s’écoulaient le pavot et le sable. Les fauvettes revenaient toujours au printemps bien qu’on ne les voie sur aucune des photographies. Ni les biches et les blocs de glace sur le fleuve. Les pompiers qui arrivaient de localités voisines éteignaient le feu. Ils avaient de grandes mains chaudes et des yeux noirs.

Jakub Kornhauser / La maison du mélamed I
Traduction : Isabelle Macor 

Nikt nie pamięta trzaskających mrozów, krzewów głogu, piegż, które założyły gniazdo pod sufitem. Drewniane skrzynie opustoszały, kuny wyniosły ostatnie chałaty i starannie wyprasowane koszule. Ktoś próbował wejść na dach piekarni, ale drabina złamała się i pozostało tylko kilka brudnych fotografii. Na jednej z nich stary rabin zasłania twarz Księgą, a dym wznosi się ponad łysymi konarami. Śnieg topniał pod butami i słońcem, w domu mełameda do późna płonęły świece. Każdego roku handlarze wydrapywali błękitne zmarszczki w ścianach, z dywanów sypały się mak i piasek. Piegże zawsze wracały wiosną, chociaż nie ma ich na żadnej fotogra i. Ani saren i lodowych kier na rzece. Ogień gasili strażacy, którzy przyjechali z okolicznych miejscowości. Mieli duże, ciepłe dłonie i czarne oczy.
 
Les gens qui nous connurent avant qu’on n’évolue
pèlent l’ombre que nous portons
dans les poches vides de nos parkas.
Ils assistent à nos expériences,
nous humilient sans y penser.
Parfaitement inutile mais réconfortant,
aucun aveu ne peut être fait
à ceux qui nous connurent avant qu’on n’évolue,
ceux que nous portons secrètement encore.
Pour autant que je pèle  les couches de tes habits,
je ne parviens pas à  voler notre intimité.
Les gens qui nous connaissent bien après qu’on évolue
font avec la chaleur de leur corps l’ombre de notre nudité.

Gili Haimovich / Avant qu’on n’évolue
Traduction : Marilyne Bertoncini

The people who knew us before our becoming
peel the darkness we carry
in the hollow pockets of our parka.
They witness our novelties,
quietly shaming.
Useful for nothing but heartwarming, 
no confessions can be made
to the people who knew us before our becoming,
the ones we still secretly carry.
As much as I’m peeling your layers of clothes away,
I’m unable to take away our familiarity.
The people that know us much after becoming
let the heat of their body shade our bareness. 
 

Il arrive quelquefois, au promeneur fatigué, de s’appuyer sur un arbre : il pose la main sur son tronc et, reprenant son haleine, il paraît se gorger de cette calme puissance qui le soutient pour l’instant. Ce n’est qu’un préambule, il faut aller plus loin.
En fait, celui qui ne s’est jamais adossé contre un arbre, sa colonne vertébrale communiant du pilier, comme si le fût de ce hêtre, de ce chêne, de ce pin devenait sa colonne et transformait sa halte en un moment de rêve, d’intense méditation, d’abandon à la force qui se développe sous son corps et frémit sous l’écorce que sa main, lentement, caresse – celui-là ne sait pas ce qu’est vraiment un arbre…

… non, quand bien même saurait-il tout ce que les livres en disent, sa science ne serait rien devant la seule expérience de celui qui, un jour, a fait confiance à cet arbre, qui s’y est comme fondu et y a découvert un univers tout entier…

… Il faut aimer les arbres.

Michel Cazenave / Arbres

C’est ici, dit-on, que tu gis.
Au cours de toutes ces années,
pourtant, qui nous ont séparés,
chaque jour je vois ton visage.
Non pas ici. Mais dans les pierres,
les arbres, les herbes, les houx,
les blés qui tout autour de nous
grouillaient de vifs coléoptères,
dans la forêt, dans les herbages,
ton couteau, ton vélo, ton chien,
dans la maison où tu m’as dit :
oui, je vais mourir, ce n’est rien.
 
Hubert van Herreweghen / Tombe
Traduction : D. Cunin

Le passereau est un passer-moineau, un petit oiseau de l’ordre de ceux qui passent et traversent, fuselés, la vie précaire.
Le passereau est éphémère, il est passe-fleur, passiflore, passionné comme l’anémone qui vibre en plein vent d’étincelles.
Ses poumons sont d’oiseau éphémère, les bronchioles se ramifient dans le tissu pulmonaire, le traversent et se prolongent par des sacs aériens qui sont tissus d’or et de songes dans le souffle des nuages.
Le passereau passe le souffle dans le syrinx de son chant comme message d’un ciel si proche et comme essor de passage.
Volatilia, matière volatile évaporée dans la fibre du monde, il vole dans l’obscurité de la nuit comme dans la clarté du jour.
Il taille dans les ailes et les airs jusqu’à trouver la forme juste d’un anniversaire de feuilles.
Il est le souffle de la nuit qui se heurte contre la paroi des fleurs.
Il tourne tout autour de la table des morts et, en veillée funéraire, s’inscruste dans le vitrail.
Son oeil de verre rouge irise la couleur.
Sur la neige ne demeure que l’étroite empreinte de sa fine patte de passereau posée sur le mouron des tombes.
Il passe oiseau éphémère comme la précarité de l’amour.


Pour moi, le passereau est bleu, mais je ne sais pas trop sa couleur. Il est bleu comme l’oiseau d’enfance et souffre douleur d’amour.
Pour moi, le passereau est rouge, mais je ne sais pas sa couleur, ensanglanté des stigmates de pluie, il traverse les larmes.
Pour moi le passereau est gris, car je sais trop bien sa couleur. Il passe en glissade légère les ailes étendues, discret, il passe dans la vie précaire.
Et dans les plantes aromatiques, la myrrhe d’un étrange berceau, il passe et renaît, passereau, oiseau de cendre et de lumière.

Béatrice Bonhomme/ Passage du passereau

andromeda polifolia

femme des murailles
ondulée de bravoure
et défi qu’importun
 
ne s’approche garde
les yeux ouverts la
bête t’a offert son
 
cuir protecteur tes
boucles te sont des
talismans tu règnes

( l’original est en vers justifiés )

Maryse Hache


Laissez-moi vivre dans l’obscurité. Dis-je aux Dames de Compagnie. 

L’obscur !

L’ami de la nuit. Notre bien à tous.

L’obscur c’est ce qui me reste lorsque j’ai payé mon Denier du culte. Il pénètre à mes côtés dans la vaste pièce. Il rompt le temps. Il en fait l’atelier de larges tranches de sommeil.

Participa-t-il et sous quelle forme à ce qui m’est arrivé ? Çà ! Je n’en peux plus de mal respirer, mal de respirer mal en respirant.

S’impose dès lors la nécessité de dire toute la vérité. Je vous demande simplement de laisser vos rêves tenir la place qui leur est due dans la pièce obscure.

Mais il est plus que temps de se mettre d’accord sur le sens que nous lui donnons. Je lui demande : Que faites-vous là ? Êtes-vous simple d’esprit ? L’esprit simple : 

Celui qui ne craint pas de vivre dans

ce qui est plus sombre que le noir.

Ainsi je vais dans l’obscur, me répétant ces psaumes que, pour vous, 
je viens de composer. Éloignez de moi les pensées du petit jour. C’est peut-être grâce à cela que j’ai pu tordre le coup à ce (ceux) que vous savez. 

L’obscur est notre pain quotidien.

C’est la nuit, dans la matière même du rêve, que nous mesurons le mieux son poids de détresse. 

/

Ce sont les mots

qui sortent de ma bouche.

Je pourrais dire qu’il

s’agit d’un bruit nocturne

ma nuit est définitivement blanche

tandis que je suis dans la terreur

née de mes cauchemars adultes et de ce qu’ils montrent de moi-même,
enfant

grand’pitié, c’est ce que je vous demande

grand’pitié ! 

/

Avec ivresse profonde les mots m’ont accueilli.

Il ne suffisait pas seulement de prendre la parole.

mais me tenir avec eux dans les marges du texte

fut désormais possible. 

Possible également de montrer à tous

ce qui se cache dans la caverne du langage. 

Voyez ô voyez ! Comme les mots tremblent

et geignent ! Orphelins qui dans le noir

cherchent une autre famille


Franck Venaille / Requiem de guerre

Si ton itinéraire te désavoue
accepte de tomber sans précaution. La chute
est humaine. Ne pleure pas. Elle est le témoin
de la traversée des sentiers. Ne pleure pas. L’expérience
est au prix
de la marche éternelle.
            
verse des larmes si
ton coeur mordu par la douleur
te le réclame
mais ne pleure pas
             
Gabriel Mwéné Okoundji / L’âme blessée d’un éléphant noir (Extrait)

Je regardai ce visage, qui avait été à moi. de la manière la plus extrême.
Certains, en de semblables moments, ont pensé invoquer le repos, ou la mer de la sérénité, cela leur fut peut-être de quelque secours, pas moi.
Ta jambe droite s’était relevée, et écartée un peu. comme dans ta photographie titrée la dernière chambre.
Mais ton ventre cette fois n’était pas dans l’ombre, point vivant au plus noir, pas un mannequin, mais une morte.
Cette image se présente pour la millième fois, avec la même insistance, elle ne peut pas ne pas se répéter indéfiniment, avec la même avidité dans les
détails, je ne les vois pas s’atténuer.
Le monde m’étouffera avant qu’elle ne s’efface.
Je ne m’exerce à aucun souvenir, je ne m’autorise aucune évocation, il n’y a pas de lieu qui lui échappe.
On ne peut pas me dire : « sa mort est à la fois l’instant qui précède et celui qui succède à ton regard, tu ne le verras jamais».
On ne peut pas me dire : « il faut le taire ».

Jacques Roubaud / Méditation du 21/7/85

C’est aujourd’hui que c’est arrivé
Je guettais l’événement depuis le début de la traversée
La mer était belle avec une grosse houle de fond qui nous faisait rouler
Le ciel était couvert depuis le matin
Il était 4 heures de l’après-midi
J’étais en train de jouer aux dominos
Tout à coup je poussai un cri et courus sur le pont
C’est ça c’est ça
Le bleu d’oultremer
Le bleu perroquet du ciel
Atmosphère chaude
On ne sait pas comment cela s’est passé et comment
définir la chose
Mais tout monte d’un degré de tonalité
Le soir j’en avais la preuve par quatre
Le ciel était maintenant pur
Le soleil couchant comme une roue
La pleine lune comme une autre roue
Et les étoiles plus grandes plus grandes
Ce point se trouve entre
Madère à tribord et
Casablanca
à bâbord
Déjà

Blaise Cendrars / 35° 57′ LATITUDE NORD 15° 16′ LONGITUDE OUEST

Première fille
Quand ce grimaud s’en viendra baguenaudant,
Aiguisant son égoïne,
Je courrai à sa rencontre
Répandant les odeurs parmi les plus civiles
Prises aux géraniums, aux fleurs irrespirées.
Cela le tiendra en échec.

Deuxième fille
Je courrai à sa rencontre
Arquant des étoffes aux semis de couleurs
Fines comme un frai.
Les fils
L’interloqueront.

Troisième fille
*Oh, la … le pauvre !*
Je courrai à sa rencontre
En pouffant étrangement.
Il abaissera alors son oreille.
Je murmurerai
D’édéniques labiales en un monde de gutturales.
Cela le défera.

Wallace Stevens / Le complot contre le géant

L’eau coule sous le pont
y en a t-il assez pour laver nos visages

Les oiseaux se dirigent
en diagonale vers la montagne
devant nous un grand arbre qui cache
ce qui nous reste humainement de forêt

au loin un chant accidenté de camionneur
c’est sûrement le vent

qui le ramène jusqu’à nous
en oiseau de mauvaises circonstances

l’eau coule sous le pont
y en a t-il encore pour laver nos visages

James Noël / Circonstances

J’avais toujours rêvé d’éternelles amours.
Les nôtres ont duré trois mois et quatre jours.
C’est beaucoup. J’aurais pu ne jamais te connaître.
Ainsi tournons la page et fermons la fenêtre
Ouverte sur la plaine immense du bonheur.
Ce soir, nous passerons chez le camionneur.

Pourquoi chausser ici le tragique cothurne
Et blasphémer l’azur d’une bouche nocturne ?
Quittons-nous sans soupirs, sans larmes, sans discours.
Terre ! Nous achevons un voyage au long cours.
Débarquons ! Tu t’en vas. Je m’en vais. Il faut rire
Et ne prendre pas l’air de goujons mis à frire.

Et, tout bas, je sanglote en te parlant ainsi,
Et tu baisses la tête et tu pleures aussi.

Tristan Derème

L’homme pour s’achever ailleurs
Ne compte pas sur le parcours par lui de son espace,
C’est de l’intérieur, par son parcours d’heures,
Qu’il use son corps et que son corps l’efface. 

Roland Dubillard / Dernière usure

Le soir, quand les rivières redeviennent granit, les louves me parlent de toi, elles défrichent les chemins que tu as emprunté, font fuir les couleuvres curieuses, et accroupies sous des écorces de chêne chantent des psaumes et des élégies dont tu es le refrain.
Elles psalmodient ton nom, invoquent ton pardon pour ce qu’elles vont commettre, et dans un râle long crachent des prières comme on lance des haches.

J’ai ton odeur sur les lèvres, les louves me l’on offert dès que j’ai su t’appeler.

Elles veillent et me guident.
Elles construisent des radeaux, des tunnels et des tranchées pour qu’à la pluie tombée je ruisselle jusqu’à toi.
Les nuages sont bas, les nuages sont lourds, ils vont pleuvoir des fleuves dont tu seras le pont, la rive et l’embouchure, la force et la destination.

Franck Mas

Le vent des ombres m’a porté
la maison le sait-elle ?
Les poires dans le buffet
répandent une odeur mûre de vieil été.
Là où le fléau sifflait
le blé volait en tas.
Là où au bord du lit, la lampe s’éteignait
les draps étaient étendus.
 
Comme je grimpais dans les sapins
les cheveux enduits de résine
toit et chambre résonnaient encore
de l’année des hirondelles.
Le carillon de la nuit souffle autour de la maison.
Et par la porte froide
sortent en silence les amis
depuis longtemps perdus.
 
Le chaudronnier aussi
longtemps oublié
qui, assis près du feu, martelait
dans la fumée de la cuisine,
devant moi il est accroupi, vieux, voûté
et gitanesque,
il sortait la nuit de la forêt aux corneilles
Cherchant table et foyer.
 
Avant qu’elle apporte le goûter
et coupe la miche
la servante entaillait le pain d’une croix,
y joignait la foi.
Quand le jour point, vert dans le ciel,
Court-elle aux champs,
toujours dévouée, la grise servante
sais-je où elle demeure ?
 
Et le valet, perdu dans ses pensées,
à peine le jour levé,
scrutant ce que tissait l’araignée
rapide, elle parcourait la toile
et nouait ses fils
la tempête éclatait
la pluie s’attardait dans les branchages
et elle traînait le pas.
 
Tous vivent encore dans la maison
amis, qui n’est plus ?
Je vide encore votre cruche
je mange votre pain.
Et à travers gel et ténèbres
vous m’accompagnez.
Lorsque sur les pierres il neige
j’entends alors vos pas.

Peter Huchel / Origines
Traduction : Emmanuel Moses

Pierre et poussière du chemin,
homme désagrégé, homme comblé
tout entier dans cette image de son sang,
de son avenir de silence ;
lente et lourde pierre poussiéreuse
qui dévale le sang abrupt,
long cri se délivrant
de l’étouffant tableau de calme inaccessible

le corps soudain se connaît cible,
se fait violence
à portée de la masse obscure
qui l’étreint.

Pierre-Albert Jourdan / Marcher

Quand le vivant s’endort, il s’établit immédiatement une communication entre son lit et sa tombe. Tout corps couché prend la ligne de l’horizon de l’âme. L’endormi devient le réveillé de l’ombre; il n’est pas immobile, il vole dans l’immensité; il n’est pas aveugle, il voit dans l’infini; il n’est pas sourd, il entend dans l’espace; il n’est pas muet, il parle dans la mort; il n’est pas couché, il est ailé; il n’est pas étendu, il est planant; il n’est pas tombé, il est ressuscité. L’endormi est l’assaillant de la nuit; tout sommeil fait le siège du mystère; tout gravas est une brèche du sépulcre; les rêves sont les projectiles des étoiles; le jour, tu vis, la nuit, tu meurs; les millions de soleils percent ton plafond et se mettent à éclairer ta chambre : ta veilleuse est éteinte, un astre s’y allume; ta lampe pendant toute cette nuit va consommer une des gouttes de la Voie lactée; les cierges de l’ombre vont scintiller autour de tes funérailles nocturnes; l’infini va prendre tes draps de lit et t’ensevelir jusqu’à demain dans la fosse commune du sommeil; ta chair va sentir ta cendre; tes membres vont sentir tes os; ta tête va sentir ton crâne; ton squelette est ton formidable vêtement de guerre de la nuit, ô assiégeur de la forteresse obscure ! Mets, ô vivant, cette armure d’ivoire devant le donjon d’ébène et vois ! Rêves, venez, tombez sur l’endormi, vous êtes les visions douces ou terribles; vous jaillissez de Vénus souriante ou de Saturne irrité, vous êtes le baiser de l’archange ou le coup de couteau du spectre, vous êtes les amours ou les crimes; vous êtes les revenants de l’âme; vous êtes le rendez-vous de la femme adorée; vous êtes le retour de la fille chérie; vous êtes aussi le guet-apens de la victime et vous poignardez le sommeil des assassins, et vous agitez tous les linceuls de la tombe dans les rideaux de l’alcôve effarée, pendant que, dans la chambre ténébreuse, le cadran vertigineux, boussole du vaisseau de l’endormi, tourne éternellement son aiguille vers la mort.

Victor Hugo / André du Bouchet / 7 / L’oeil égaré dans les plis de l’obéissance au vent

Tout est calme
les animaux
font semblant d’être plantes
Si tu vas bien
trouve-toi une place sous le soleil
étire-toi pour deux
retire-moi aussi
je me trouve à la fin
du temps réapporté
Attrapez les voleuses dans le feu

Vole une pierre d’oiseau
jetée par inadvertance
Les plumes, Sancho, les plumes
dans la pierre affamée

L’écritoire
éclate de rire :
après toute cette
énormité d’efforts
la distance entre
la surface et le fond
va rester la même
Je prends kéva et je me sauve

Gonfle le front du cœur
qui a avalé avec une croyance paranormale
la pilule médiévale « Ma chère Bulgarie »
et il se dispute avec
une bonne électronique :
Clique : les petits crapauds paludéens
effacent nos traces
avec leurs petits abdomens
progressivement

Kéva Apostolova /Un texte provisoire ( extrait )
Traduction : Anélia Véléva

Cпокойствие :
животните се правят на растения
Ако си добре
намери си място
изтегни се за двама
и мен изтегли:
аз съм в қрая
на привнесеното време
Дръҗте қрадлите в пламъқа

Лети птичи қамъқ
ҳвърлен по невнимание
Перата Санчо перата
в қамъқа гладен

Трeсе се писалището
в собствен смях:
след цялата тази
грамада усилия
разстоянието между
ловърхността и дъното
ще си остане същото
Взимам қева и бягам

Издува се челото на сърцето
глътнало с паранормална
вяра старовековно-
то хапче ,,Българио мила’’
и се разправя с едно
добро електронно:
Цъкай си: блатните җабки
с коремчета трият следите ни
еволюционно

Ô cet ennui bleu dans le cœur!
Avec la vision meilleure,
Dans le clair de lune qui pleure,
De mes rêves bleus de langueur!

Cet ennui bleu comme la serre,
Où l’on voit closes à travers
Les vitrages profonds et verts,
Couvertes de lune et de verre,

Les grandes végétations
Dont l’oubli nocturne s’allonge,
Immobilement comme un songe,
Sur les roses des passions;

Où de l’eau très lente s’élève,
En mêlant la lune et le ciel
En un sanglot glauque éternel,
Monotonement comme un rêve.

Maurice Maeterlinck / Serre d’ennui

Si nous ne pouvons pas créer la voûte céleste,
c’est parce que nous ignorons
les mystérieux arrangements des lettres
avec lesquelles les cieux et la terre furent conçus.

Si nous ne pouvons empêcher la lumière de s’éteindre,
c’est parce que la combinaison des lettres qui la sauverait des ténèbres,
nous est inconnue.

Si nous ne pouvons, ô mort, que te considérer comme l’absurde
et douloureuse échéance de toute existence,
c’est parce que nous ne savons grouper selon la vie,
les lettres qui feraient de toi, non point son achèvement,
mais son levain.

Edmond Jabès / Les mystérieux arrangements des lettres

Longtemps les mots frappent à la porte
le chiendent ne veut pas céder

la route se perd qui se garde farouche
une pie longe le silence à travers champs


Là, comme une ombre
et le vent se ferait porteur
d’étranges nouvelles

heureux celui qui se contente de son pas
maudit celui qui les entend

Pierre-Albert Jourdan / Déséquilibre

Mais je vous préviens :
Je vis une dernière fois.
Ni l’hirondelle, ni l’érable,
Ni le roseau ou l’étoile,
Ni l’eau de source,
Ni le tintement de la cloche —
Je ne troublerai personne
Ni ne visiterai les songes
Avec ma plainte inapaisée.
 

Anna Akhmatova / [7 novembre] 1940
Traduction : Christian Mouze

si tu entends une voix
c’est la boue qui fait chant
il y a longtemps
que le mât des cœurs s’est couché
pour compléter la poussière
 
les fleurs sous l’orage des ombres
de vies et de rêves débordent les sébiles du néant
comptées ne peuvent être les plaies
pour une ville élue au bal des charognes
si tu entends une voix
c’est la boue qui fait chant
c’est la boue qui dicte
la tombée d’une dernière étoile
 
le petit point bleu là-bas
on veut bien encore l’appeler ciel
le petit point bleu là-bas
c’est l’espoir
nom vaillant de la lumière à venir par les routes barbelées
météo de l’aube prochaine à sortir des touffes d’épines
le petit point bleu là-bas
c’est l’espoir
regarde autour
les balles gravitent

Jean d’Amérique / Notes sur un chant

Quand on vous dit — “La beauté est terrible” —
Indolente, sur vos épaules
Vous jetez un châle espagnol.
Dans vos cheveux — une rose rouge.
 
Quand on vous dit — “La beauté est simple” —
Vous couvrez, un peu maladroite,
L’enfant d’un châle bigarré.
La rose rouge a chu par terre.
 
Mais, indifférente à ces mots
Qui résonnent autour de vous,
Vous resterez pensive et triste
Tout en répétant pour vous-même :
 
“Je ne suis ni terrible ni simple :
Pas assez terrible pour tuer
Tout simplement ; ni assez simple
Pour ignorer que la vie est terrible.”

Alexandre Block /À Anna Akhmatova
Traduction : Pierre Léon

Chant des robes légères

Et le ventre la bouche
les robes légères parfois sont le feuillage des arbres
l’amour danse dessous.

Chant des fruits rouges

A pleine main à pleine bouche
comme on mange les plaisirs gourmands
sur un chemin buissonnier des fruits rouges
avec des aubépines leur éclat
dans le retour nouveau des jours
on mêle les saisons
tout se gorge de salive
qui coule dans les mots
ô les mots comme les beaux jours
ça fait le corps plus grand
et de grands repos dedans

Patricia Cottron-Daubigné / Paysage avec Roms, fleur sauvage et chemin d’horizon (extrait )

Redresse-toi et va parmi ceux à genoux
parmi ceux qui se détournent parmi les effondrés
tu n’as pas été préservé pour vivre
tu as très peu de temps il te faut témoigner
ose même lorsque la raison défaille ose
dans le bilan final cela seul comptera.
que ta Colère impuissante soit comme la mer
chaque fois que tu entendras les humiliés les battus…
et ne pardonne pas en vérité il ne t’appartient pas 
de pardonner au nom de ceux qui furent trahis à l’aube…
garde-toi de la sécheresse du cœur aime la source matinale
l’oiseau au nom inconnu le chêne d’hiver
la lumière au mur la splendeur du ciel
ils n’ont pas besoin de ta chaude haleine
ils sont là pour te dire : il n’y a pas de consolation
veille- et quand la lumière sur les monts te donne
le signal- lève-toi et va
tant le sang fait tourner dans ta poitrine la sombre étoile
Redis les exorcismes anciens des hommes les légendes les contes
tu conquerras ainsi le bien que tu ne conquerras pas… Va..
Sois fidèle. Va !

Zbigniew Herbert /Monsieur Cogito : L’envoi ( extrait )
Traduction : Jacques Burko

Les oiseaux
se dépouillent
de leurs voix
sous les feuillages
la pluie
sur l’herbe
écrit tendrement la tulipe
dans les hautes lucarnes
où pousse l’hirondelle
un jour lointain
des larmes blanches
tressées comme une coiffure
une odeur
retire l’étoile
du nid

Saleh Diab / Un jour lointain

Tête brûlée.
De ma fenêtre, le matin, je voyais les collines
en traduisant
Lysias.
Tu fumais des
Camel et conduisais toi-même une
Nash vert eau
aux essuie-glaces rapides ;
Et on disait que tu avais pour maîtresse
une femme de mauvaise vie :
Aurélia
Orestilla.
Mais après tout cela ne regardait que vous : elle et toi.
Où donc avais-tu pris ce goût de conspirer?
Est-ce dans la pièce attenante à la salle de chant,
Au milieu des archives, des masques et des vieux décors
qui sentaient le moisi et la colle
Que te vint cette idée de soulever les
Allobroges ?
Déjà tu avais mis à rude épreuve la patience
des professeurs,
Marcus
Portius,
Marcus
Tullius surtout, dont la toge blanche
dissimulait une cuirasse.
Pourquoi t’en être pris aussi aux promoteurs
Qui rasent les montagnes pour construire sur
Avec le nom que tu portais
Et quelques solides appuis du côté du
Sénat,
tes dettes remboursées, tu aurais aujourd’hui
Un cabinet prospère sur les
Champs-Elysées
et tu parlerais de
César au passé,
Celui, tu te souviens, qui tirait les ficelles depuis son banc derrière le poêle.
Tout cela, pour finir, t’a conduit au milieu des collines
avec cet air farouche que tu avais de ton vivant.
Et maintenant,
Catilina, ça te fait une belle jambe.

Emmanuel Hocquard / Élégie II

Ne crois pas que je t’aie aimée. Je t’ai mangée comme une figue mûre, je t’ai bue comme une eau ardente, je t’ai portée autour de moi comme une ceinture de peau.

« Je me suis amusée de ton corps, parce que tu as les cheveux courts, les seins en pointe sur ton corps maigre, et les mamelons noirs comme deux petites dattes.

Comme il faut de l’eau et des fruits, une femme aussi est nécessaire, mais déjà je ne sais plus ton nom, toi qui as passé dans mes bras comme l’ombre d’une autre adorée.

Entre ta chair et la mienne, un rêve brûlant m’a possédée. Je te serrais sur moi comme sur une blessure et je criais : Mnasidika ! Mnasidika ! Mnasidika !

Pierre Louÿs / À Gyrinno
.

Le temps présent et le temps passé
sont tous deux présents peut-être dans le temps futur
et le temps futur contenu dans le temps passé.
Si tout temps est éternellement présent
tout temps est irrémissible.
Ce qui aurait pu être est une abstraction
qui ne demeure un perpétuel possible
que dans un monde de spéculation.
Ce qui aurait pu être et ce qui a été
tendent vers une seule fin, qui est toujours présente.
Des pas résonnent en écho dans la mémoire
le long du corridor que nous n’avons pas pris
vers la porte que nous n’avons jamais ouverte
sur le jardin de roses. Mes paroles font écho
ainsi, dans votre esprit.
__________________Mais à quelle fin
troublent-elles la poussière d’une coupe de roses,
qu’en sais-je ?
___________D’autres échos
habitent le jardin. Les suivrons-nous ?
Vite, dit l’oiseau, vite, trouve-les, trouve-les
au détour de l’allée. Par le premier portail,
dans notre premier monde, allons-nous suivre
le leurre de la grive ? Dans notre premier monde,
ils étaient là, dignes et invisibles,
se mouvant sans peser parmi les feuilles mortes,
dans la chaleur d’automne, à travers l’air vibrant,
et l’oiseau d’appeler, en réponse
à la musique inentendue dissimulée dans le bosquet,
et le regard inaperçu franchit l’espace, car les roses
avaient l’air de fleurs regardées.
Ils étaient là : nos hôtes acceptés, acceptants.
Et nous procédâmes avec eux en cérémonieuse ordonnance,
le long de l’allée vide et dans le rond du buis,
pour plonger nos regards dans le bassin tari.
Sec le bassin, de ciment sec, au rebord brun,
et le bassin fut rempli d’eau par la lumière du soleil,
et les lotus montèrent doucement, doucement,
la surface scintilla au cœur de la lumière,
et ils étaient derrière nous, se reflétant dans le bassin.
Puis un nuage passa et le bassin fut vide.
Va, dit l’oiseau — les feuilles étaient pleines d’enfants
excités, réprimant leurs rires dans leurs cachettes.
Va, va, va, dit l’oiseau : le genre humain
ne peut pas supporter trop de réalité.
Le temps passé, le temps futur,
ce qui aurait pu être et ce qui a été
tendent vers une seule fin, qui est toujours présente.

Thomas Stearn Eliot /Burnt Norton I
Traduction : Pierre Leyris
.
Time present and time past
Are both perhaps present in time future,
And time future contained in time past.
If all time is eternally present
All time is unredeemable.
What might have been is an abstraction
Remaining a perpetual possibility
Only in a world of speculation.
What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.
Footfalls echo in the memory
Down the passage which we did not take
Towards the door we never opened
Into the rose-garden. My words echo
Thus, in your mind.
But to what purpose
Disturbing the dust on a bowl of rose-leaves
I do not know.
Other echoes
Inhabit the garden. Shall we follow?
Quick, said the bird, find them, find them,
Round the corner. Through the first gate,
Into our first world, shall we follow
The deception of the thrush? Into our first world.
There they were, dignified, invisible,
Moving without pressure, over the dead leaves,
In the autumn heat, through the vibrant air,
And the bird called,in response to
The un heard musichidden in the shrubbery,
And the unseen eyebeam crossed, for the roses
Had the look of flowers that are looked at.
There they were as our guests, accepted and accepting.
So we moved, and they, in a formal pattern,
Along the empty alley, into the box circle,
To look down into the drained pool.
Dry the pool, dry concrete, brown edged,
And the pool was filled with water out of sunlight,
and the lotos rose, quietly, quietly, quietly,
The surface glittered out of heart of light,
And they were behind us, reflected in the pool.
Then a cloud passed, and the pool was empty.
Go, said the bird, for the leaves were full of children,
Hidden excitedly, containing laughter.
Go, go, go, said the bird: human kind
Cannot bear very much reality.
Time past and time future
What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.

La nuit se penche vers nous
Par-dessus votre épaule
En nous tendant la main.
Les mots que vous prononcez s’ accrochent  à vos cheveux.
J’ aimerais en cueillir quelques-uns avant qu’ils disparaissent
À jamais

Mais je n’oserais pas les dissimuler dans ma paume
Ce serait vous faire offense
Le temps ne le permettrait pas.
La nuit avale doucement nos  pensées
Au rythme de nos pas.
Je voudrais inscrire notre rencontre dans
Les battements de mon cœur.

La nuit se penchait vers nous.
Grâce à vous
J’oubliais la face tuméfiée
Du monde

Denis Emorine

Il arrive, mais rarement
que l’un de nous voie vraiment l’autre :
quelqu’un apparaît un instant
comme sur une photographie, mais plus distinctement,
avec, à l’arrière-plan,
quelque chose de plus grand que son ombre.
Il se tient debout devant une montagne.
C’est davantage une coquille d’escargot qu’une montagne.
C’est davantage une maison qu’une coquille d’escargot.
Ce n’est pas une maison, mais cela a beaucoup de chambres.
C’est indistinct mais subjuguant.
II naît dans cette coquille, et elle naît en lui.
C’est sa vie, c’est son labyrinthe.

Tomas Tranströmer
Traduction : Jacques Outin

Si j’étais le diable
j’expliquerais aux médecins 
aux pharmaciens
et aux chirurgiens plastiques
ce que c’est
vraiment
le commerce des âmes
je leur dirais “asseyez vous les gars, faut qu’on cause”
je leur dirais ” en fait vous pigez rien “
je leur dirais ” les gars, je vous ai apporté des clous, des cafards “
si j’étais le diable 
je vendrais des armes mystiques
aux enfant qui s’ennuient
aux enfants qui n’aiment personne
ni les chats ni rien
et qui disent
c’est possible d’étouffer un père Noël avec sa propre barbe
faut lui faire croire 
en lui brouillant sa cervelle
que c’est de la crème chantilly qui lui pends au bec
t’as des oiseaux trop cons 
tu vois
qui avancent à pieds
( je sais je sais … sont complets débiles ! )
si j’étais le diable
il me faudrait leurs coudre les ailes avec du gros fil noir
leurs coudre les ailes pardessus leurs paupières d’oiseaux malades
et les clouer pour de bon
si j’étais le diable
je n’écouterais que les prières adressées à dieu
aux anges
aucune autre !
alors je ne regarderais plus jamais la TV
alors je ne lirai plus de littérature érotique
si j’étais le diable
je n’aurais jamais envie de pleurer
je lècherais passionnément 
des bosses de vieilles femmes
des courbées comme des C
et je dirais très sérieusement 
aux innocents assoiffés
” tenez ! elle sont là, vos glaces au citron 
celles là que vous avez toujours rêvé
goutez gouttez ! avec la langue les gars”
oui si j’étais le diable
moi aussi j’enverrais des gentils et des moins gentils
au paradis
si j’étais le diable j’allumerais des radios 
au beau milieu de la nuit
quand tu serais déjà endormi
volume max
et je t’enverrais des signaux brouillés
des : frrrssshhhh …. frrrssshhhh ….. frrrssshhhh ….. croustillant
de la grosse friture satanique
le genre tu vois
qui sépare sur les ondes
les voix d’homme du chant des mouches
des prières quoi …
tu comprends ?
des prières qui tâchent les chemisiers, les pantalons, 
si j’étais le diable je ferais croire aux jolies filles
celles avec de jolies hanches de jolis yeux
que les animaux écrasés, prisonnier des roues de voiture
agrafés aux pneus, scellés au caoutchouc
sont des mécanos très experimentés
capables d’effectuer des réparations très complexes
sur des voitures en mouvement
si j’étais le diable je ferais chanter la pluie d’une voix drôle
et genre une chanson qu’on comprendrait tous
je la ferai chanter cette conne
mais d’une voix drôle
cette fois
d’une voix
de président peut être
celle de Giscard 
ou De Gaulle si je veux
si j’étais le diable je dirais que le diable n’existe pas
je dirais
aux idiots agenouillés à l’endroit 
et à ceux agenouillés 
à l’envers ( les retourneurs de croix, les qui croient que la nuit
c’est l’heure pour faire des bêtises en toute quiétude et d’insulter 
les ombres les miroirs)
je leur dirais aux idiots
vous êtes des idiots

Kenny Ozier La Fontaine / Si j’étais le diable

mes mains, mes yeux, mes pieds
sont tout poisseux
je ne bouge plus
mes pieds, mes yeux, mes mains
sont noirs
et ils me demandent dans l’obscurité 
qui a « posé la colle » pour toi
qui ?
qui t’a sali comme ça ?
je leur réponds : 
la langue 
la langue m’a empoissé
la langue m’a effacé 
elle a collé ma peau
elle a collé ma main
sur le papier blanc
jusqu’au cœur de sa trame

                    ***
ne me demandez pas de traduire, je n’y arriverai pas
dans ma tête, il y a deux oiseaux
l’un est blanc, l’autre est noir
ils pépient du matin jusqu’au soir
parfois tout est clair, d’autres fois non
les deux oiseaux empêchés cherchent à s’échapper
de mes lèvres, dans ma voix
mais ni vous ni moi 
ne pourrons nous saisir de ça
 
                    ***
ne croyez pas que ces oiseaux habitent là depuis longtemps
le nid était vide, les œufs étaient blancs 
dans ma bouche cela sentait la mort
tous les mots posés étaient comme un décor
je ne faisais pas semblant
je me demandais seulement qui
qui m’avait mis dans la tête
que les oiseaux les blancs, les noirs
ne pouvaient vivre ensemble
ne pouvaient chanter ensemble
ne pouvaient emmêler
le mot effacer avec le mot « gomer »
qui ?
toi-même, petite fille
toi même
et tant pis si ta langue n’est pas normée
tu es
toi, petite fille
toi

Murièle Modély / Petite fille poisseuse

mon main mon zyé mon pié
tout’ lé gomé
mi avance pu
mon pié mon zyé mon main
tout’ lé noir
dans lo fénoir zot i domand a moin
kissa la pose la kolle pou ou ti fille ?
kissa ?
kissa la gome a ou kom ça ?
mi répond a zot
la lang
la lang la gome a moin
la lang la efface a moin 
la cole mon peau
la cole mon main
sul papié blanc
dodan son grain
                    ***
demand pa moin tradui, mi gingnra pas
dan mon tet, nana deux zoizo
un lé blan, lot’ lé noir
zot i tuit tuit matin lo soir
un coup i vien, un coup i vien pas
lé deux colé i rod chaper 
dossu mon lèv dodan mon voix
ni ou ni moin i sa atrape sa
 
 
                    ***
kroi pas zoizo la i habite ladan depui lontan
le nid té vide le zeuf té blan
dodan mon bouche té sen la mort
tout’ mot posé té fé décor
mi té fé pas semblant
mi té domand solment kissa
kissa la mét dan mon tet
que lo zoizo, lo blan lo noir
té gingn pa viv ensemb
té gingn pa chant ensemb
té gingn pas emmailler
mot effacer avec mot gomé
kissa ?
ou mém ti fille, ou mém
débrouill’ si out langage lé pas normé
ou lé
ou même ti fille
ou même
           

Le chien de mon for intérieur
est là
couché devant
le chenil de la vie
Nu
tel le nourrisson
Qui attend tout de nous

Abdourahman Waberi /Tours de chapelet pour Tombouctou ( extrait )

Il lui dit : « j’ai pas les cheveux gris »
Elle le rassure en répondant le « si »

La mort est proche se disaient-ils à même neuf ans.
Faudrait qu’on se réconcilie,
Il lui dit…
Il lui dit depuis leurs naissances, mais ? l’une et l’autre se sont
accrochés à leurs vies.
Ils sont frère et sœur,
Ne rajoutez rien à leurs douleurs…
Merci.

Marc Ferrand

Nous avions tant de vices de trous et de défauts
d’arêtes de débris d’œdipes mal engoncés
tant de timidités de pudeurs d’opacités
de secrets de chaleurs de prières et d’orages
de forces et de souples volontés
qu’il est bon de nous étonner ensemble
d’avoir pu couler dans autant de rivières
fondre dans autant de hautes neiges
à travers des hivers si gros et plus puissants que nous
d’avoir vu venir des printemps
en entendant nous audaces vitales
dans des fracas de débâcles
en tenant des sacs de semences
prêts à inventer la ville d’été
en nous forgeant des chances
en déconcertant la crainte liée à nos totems
en nous poussant dans des lits
où nous avons l’honneur le plaisir du rachat
le pardon l’abondance l’arbre vert le lilas
l’amour pondant l’amour
des langues troublantes
avec la permission ultime bienvenue
de nous défaire et de nous refaire

Denise Boucher

Nous sommes de petites haches
à fendre l’immensité
d’avant notre naissance,
d’après notre mort.
 
Et nous dirons de chaque vie
qu’elle est un pore de l’éternité.
 
Monique Rosenberg

Ta main sur mon cœur
un nid dans les ronces rougies
pour l’oiseau craintif 

Cécile A.Holdban

Nos bottes se fraient un chemin
à travers le silence
les pies observent, une

au sommet de chaque épicéa
dans sa couette de neige.
Les pies—

des oiseaux mécaniques,
trois silhouettes de fer-blanc
comme des girouettes à la pointe d’un trio

d’épicéas. Violons, alto, vent.
Élégantes
dans leur chemise amidonnée

et leur queue bleu métallique
elles nous invectivent,
nous ou les chiens

où ce monde négligé en général.

Beverley Bie Brahic
Traduction : Marilyne Bertoncini

Our boots tromp a path
through silence
the magpies watch, one

from the top of each spruce
in its quilt of snow.
Magpies—

mechanical birds,
three tin cut-outs
like vanes on the peaks of a trio

of spruce. Violin, alto, wind.
Dapper
in their starched shirts

and metallic blue tails
they rail at us,
us or the dogs

or the untidy world at large.

C’est la mi-août déjà. Sur les talus,
le soir, des châles légers se promènent.
Il est temps pour les nobles guêpes
de jouer les pique-assiettes en cuisine.
 
Comme les femmes lisent le sort des confitures -
vigilante paresse, aveugle attention -,
je regarde par la fenêtre où habite le temps,
masqué en écoulement finissant de l’été.
 
Seule une image littéraire s’offre
au festin des guêpes: point de fruits au sucre.
Une mixture plus puissante mijote ici,
qui d’un œil innocent vous dévore tout vif.
 
Un tel été jamais ne m’arriva.
- Ça n’arrivera plus! m’assure quelqu’un.
Je sursaute: une pomme est tombée
pour consolider ce verdict.
 
Mon cœur effarouché part au trot de la vie,
le pauvre: il bat si minutieusement.
Se pourrait-il que le néant si proche
soit bavard comme une sotte voisine?
 
Mais non, c’est août, et les pommes qui tombent.
Je n’ai pas reconnu le sens de cette chute.
Au refus de comprendre répond, agacé,
l’incontestable martèlement contre le toit.
 
Qu’il en soit donc ainsi. Mieux vaut faire court.
Je veille la nuit de la chute des pommes.
Croquante, piétinant la terre féconde,
la vie gentille rentre de promenade.

Bella Akhmadoulina / La nuit où les pommes tombent
Traduction : Christine Zeytounian-Beloüs

On s’assiéra à la cuisine tous les deux,
La lampe à pétrole sentira un peu.

Un couteau affûté, une miche de pain…
Gonfle à fond le primus, si tu veux bien,

On ramasse encore de la ficelle pour
Mieux fermer le cabas avant le jour,

Lorsque nous voudrons aller à la gare,
Là où l’on peut échapper aux regards.

Ossip Mandelstam
Traduction : Christiane Pighetti

Allons à la cuisine un moment.
Douce l’odeur du pétrole blanc.

Une miche de pain, un couteau…
Actionne, si tu veux, le réchaud,

Ou cherche de la ficelle, assez
Pour attacher notre vieux panier,

Et nous irons dès l’aube à la gare,
Où nul ne peut nous trouver, nous voir.

Traduction : Henri Abril

Le trajet qui va de l’inconnu, dit “ grenier des semences ” de vie, à la matrice du vivant sur la terre “ mère ”, appelée aussi “ champ de l’incarnation ”, est fait de méandres dangereux plongés dans les ténèbres épaisses. La parole, mesurée et bien scandée, peut seule éclairer cette voie.

Amadou Hampaté Ba / Textes sacrés d’Afrique Noire ( extrait )

si vous êtes mis en défaut par un texte, par son étrangeté,
par ses codes, par sa graphie, par sa syntaxe, par ses
registres, par ses ruptures, et à condition qu’il conserve le
minimum d’indices comme quoi il est bien écrit dans une
langue que vous connaissez (par exemple le français), alors
dites-vous immédiatement que l’auteur n’est pas plus avancé
que vous sur la question. Mieux : considérez dès à présent
que toute page que vous gravirez sera l’exact reflet de
l’heureux calvaire vécu par l’auteur 

Tanguy Viel / Naviguer par temps de brouillard

Je te dirai les absides bleues des nefs à l’orée du voyage je te dirai le silence des étoiles et la rumeur de la mer au bord des mots je te dirai le ressac des paroles nées du sommeil je te dirai les jungles ombrées sauvages où se perdent les rêves les champs de coquelicots rouges comme les larmes de l’ aurore je te dirai la lumière orpheline des réverbères et la voûte nimbée des forêts je te dirai les blessures blanches du matin et l’apaisement des crépuscules d’ été je te dirai les éclats de la mémoire la brisure des miroirs les coupures opaques et l’or des souvenirs retrouvés je te dirai la douleur du vent quand les arbres se tordent et l’aile de l’oiseau comme un soupir de l’air je te dirai que le bonheur peut survenir quand tout parait fini je te dirai le hautbois blanc de la lune et le violoncelle qui vibre en ce début d’automne je te dirai l’inclinaison des chevelures d’enfants et leurs rires en cascades claires je te dirai les fièvres de l’amour et la force insoumise du désir le parfum de tant de livres et tant de découvertes toujours plus vives je te dirai que l’amitié est ce jour grand ouvert sur les paupières de nos nuits je te dirai les voix qui jamais ne s’enfuiront jusqu’à mon dernier souffle je te dirai la joie plus forte que la peine je te le dirai mon ami, je te le dirai mon amie.

Laurence Millereau

Je ferai mon poème         en forme de citron         qu’il roule sous la main         qu’il offre aux lèvres         sa pointe charnue         j’ai des anciens sultans         la faim terrible         et l’œil égaré         et je vois         sous le volet         ma favorite         un souple rameau         aux fruits         aigrelets
 
Le cloître est sombre         seize vierges         dans leurs cages         chantent en bas latin         dans l’aurore je vois         à la branche vernie         pendre un astre froid         ce citron         est mon cœur         un soleil au-dehors         triomphant         disgracié au-dedans         et gorgé d’amertume
 
Le ciel paraît         la terre est un jardin         seul         sur un banc écarté         j’appelle mon amie         et j’aigris         suscitant         dans l’éclat du verger         un simulacre         louant en silence         celle qui se dérobe         un citron         pour la bouche         et pour la main         une ombre…

Gérard Cartier / Du désir ainsi que d’un fruit

L’amour c’est le garçon sur le pont qui brûle
essayant de réciter “ Le garçon debout sur
le pont qui brûlait ”. L’amour c’est le fils
debout et bégayant
alors que le pauvre vaisseau en flammes sombrait.

L’amour c’est le garçon obstiné, le vaisseau,
même les marins à la nage, qui
aimeraient une estrade de salle de classe, aussi,
ou une excuse pour rester
sur le pont. Et l’amour, c’est le garçon qui brûle.

Elizabeth Bishop / Casabianca

Love’s the boy stood on the burning deck
trying to recite `The boy stood on
the burning deck.’ Love’s the son
stood stammering elocution
while the poor ship in flames went down.

Love’s the obstinate boy, the ship,
even the swimming sailors, who
would like a schoolroom platform, too,
or an excuse to stay
on deck. And love’s the burning boy.

Je ne suis plus là pour personne,
Ô solitude ! Ô mon destin !
Sois ma chaleur quand je frissonne,
Tous mes flambeaux se sont éteints.

Tous mes flambeaux se sont éteints,
Je ne suis plus là pour personne
Et j’ai déchiré ce matin
Les cartes du jeu de maldonne.

Solitude, ô mon éléphant,
De ton pas de vague marine
Berce-moi, je suis ton enfant,
Solitude, ô mon éléphant.

Couleur de cendres sarrasines,
Le chagrin me cerne de près,
Emmène-moi dans la forêt
Dont les larmes sont de résine.

Si j’évite la mort, c’est que je veux pleurer
Tout ce qui me fut proche et ce qui m’a leurré.
Allons dans la forêt sous la sombre mantille
Que trame de tout temps la vertu des aiguilles.

Je ne veux plus revoir dans l’océan du ciel
La lune voyager en sa blondeur de miel,
Ni sa barque en croissant me priver d’une idylle
Qu’elle emporte à son bord parmi d’autres cent mille !

Louise de Vilmorin

Aimez sans espoir, comme le jeune oiseleur
Enleva son haut chapeau devant la fille du seigneur :
Ainsi s’échappèrent les alouettes prisonnières,
Elles chantaient autour d’elle, qui cheminait altière.

Robert Grave / Aimez sans espoir

Love without hope, as when the young bird-catcher
Swept off his tall hat to the Squire’s own daughter,
So let the imprisoned larks escape and fly,
Singing about her head, as she rode by.

Mais où diable étais-tu pas­sée ?
Je ne t’ai pas vu par­tir !
Tu aurais vou­lu que je t’appelle par ton nom ?
Que je te dise que « je t’aime ! » 
Que je ne cesse de pen­ser à toi –mais je ne pense qu’à toi !–
Que tu es toute ma vie ! Et plus encore !
Nous ne nous quit­te­rons plus jamais !

Tu ne dis rien ?
Moi aus­si je serai silen­cieux
Va-t-en !
Non !
Reste
Où es-tu ?
Dis-moi quelque chose
Il n’y a ici que le bos­quet de noi­se­tiers
les trilles des oiseaux
le ron­ron du réfri­gé­ra­teur
le pas per­cu­tant du pas­sant dans la rue
le vent dont les branches
aux bour­geons rou­geoient
Où es-tu ?
                 Dans les brous­sailles, les ronces ?
                 la sel­va oscu­ra qui occulte la mémoire ?
                 Entre ces rhi­zomes impro­bables où tu tisses ton refuge ?
Mystère
Tu es mys­tère
C’est ta manière de me dénon­cer
de m’arracher au buis­son ardent
                       où cré­pitent les braises du songe
que je retourne len­te­ment avec les pierres noires, les runes
que tu as lais­sées jadis
Je dois conti­nuer
Il me faut te retrou­ver

Fulvio Caccia / Fugue

Elle se penche sur moi
Le cœur ignorant
Pour voir si je l’aime
Elle a confiance elle oublie
Sous les nuages de ses paupières
Sa tête s’endort dans mes mains
Où sommes-nous
Ensemble inséparables
Vivants vivants
Vivant vivante
Et ma tête roule en ses rêves.

Paul Éluard

 
Quand désolé je marche… derrière
le souffle des collines, dans la nuit
tiède et noire, étendu sur une motte
est peut-être un garçon, les yeux ouverts.
Chacun est seul, mais d’un coeur changeant
regarde toujours les mêmes étoiles.

Sandro Penna
Traduction : Bernard Simeone

Se desolato io cammino… dietro
quel soffio di colline, nella notte
tepida e buia, steso su una zolla
è forse un giovanetto ad occhi aperti.
Ognuno è solo, ma con vario cuore
riguarda sempre le solite stelle.

Je reste émerveillée
Du clapotis de l’eau
Des oiseaux gazouilleurs
Ces bonheurs de la terre
Je reste émerveillée
D’un amour
Invincible
Toujours présent

Je reste émerveillée
De cet amour
Ardent
Qui ne craint
Ni le torrent du temps
Ni l’hécatombe
Des jours accumulés

Dans mon miroir
Défraîchi
Je me souris encore
Je reste émerveillée
Rien n’y fait
L’amour s’est implanté
Une fois
Pour toutes.
De cet amour ardent je reste émerveillée.

Andrée Chedid

Tous les matins du monde
sont sans retour
disait la mère d’un poète

Mais aussi tout les soirs et les midis aussi
et l’eau souveraine des fleuves
et les grains de sable dans le vent
tous les baisers dans la bouche
et sans soutien les seins dressés

Tous les serments sous les soleils
les longues plages au ras des rêves
et les victoires pour nous mentir

Tout est sans retour sauf
la douleur et la terreur
de l’enfant abandonné.

Jean Pérol

Quand tu t’en vas derrière tes yeux,
ce n’est ni pour dormir ni pour oublier.
C’est pour t’égarer dans la nuit où
l’on ne trouve ce qu’on cherche qu’en s’égarant.
Les chemins de l’ombre sont plus nombreux
que ceux du jour, et eux tu les as parcourus
sans jamais rencontrer personne
capable de t’offrir des mots
auxquels tu aurais aimé répondre.
L’ombre, elle, aime que ton silence
réponde au sien.

Jean-François Mathé

Maison poreuse
Les murs n’ont pas gardé la voix des objets
La gardienne des lieux recoud les débris de la jarre morte de soif et ceux du miroir qui s’obstine à multiplier le même mur
qu’importe si l’envers n’est pas conforme à l’endroit
les objets recomposés répètent le même bruit fêlé quand ils n’ont rien à se reprocher
l’eau transvasée reste de l’eau

Vénus Khoury-Gata / Gens de l’eau ( extrait )

Stupéfiant, effrayant, comme ce soleil de l’aube aurait tôt fait de m’anéantir
Si, constamment, je ne savais le contrer par les rayons de mon propre soleil !
 
Nous aussi, comme lui, éblouissons, étonnons,
Trouvons puissance, ô mon âme, dans la calme fraîcheur du jour naissant.
 
Ma voix poursuit ce que mes yeux ne peuvent atteindre,
Dans la boucle de ma langue j’embrasse par volume les univers.
 
J’ai parole jumelle de ma vision, incommensurable à elle-même,
Qui me provoque sans répit, qui me lance par sarcasme,
Walt, toi qui contient tout, qu’attends-tu pour l’exprimer ?
 
Pas question ! je ne me laisserai pas tenter, tu fais trop de cas du pouvoir
     du langage, Parole !
Ne sens-tu pas tous ces bourgeons repliés sous toi ?
Protégés par l’abri, par l’ombre du gel,
Et la boue qui se craquelle devant mes cris de prophète,
 Et moi, cause profonde de leur éclosion finale,
Et mes organes vifs, alertes au sens des choses du monde, ma joie,
Ma science (quiconque, homme, femme, m’entend, qu’il se rue dès
     aujourd’hui à cette recherche !)
 
 
Je te refuse ma dignité suprême, te refuse de me dépouiller de ce qui me
     fait être réellement :
Si tu comprends les univers ne prétends pas me comprendre,
D’un seul rayon de l’œil sur toi je désordonne tes plus belles élégances
 
Ma preuve n’est pas dans l’écume ou la parole,
Je porte son plénum et mieux encore sur mon visage
Du silence de mes lèvres j’humilie le sceptique à plate couture.

Walt Whitman / Chant de moi-même #25

Dazzling and tremendous how quick the sun-rise would kill me,
If I could not now and always send sun-rise out of me.
We also ascend dazzling and tremendous as the sun,
We found our own O my soul in the calm and cool of the day- break.
My voice goes after what my eyes cannot reach,
With the twirl of my tongue I encompass worlds and volumes of worlds.
Speech is the twin of my vision, it is unequal to measure itself,
It provokes me forever, it says sarcastically,
Walt you contain enough, why don’t you let it out then?
Come now I will not be tantalized, you conceive too much of articulation,
Do you not know O speech how the buds beneath you are folded?
Waiting in gloom, protected by frost,
The dirt receding before my prophetical screams,
I underlying causes to balance them at last,
My knowledge my live parts, it keeping tally with the meaning of all things,
Happiness, (which whoever hears me let him or her set out in search of this day.)
My final merit I refuse you, I refuse putting from me what I really am,
Encompass worlds, but never try to encompass me,
I crowd your sleekest and best by simply looking toward you.
Writing and talk do not prove me,
I carry the plenum of proof and every thing else in my face,
With the hush of my lips I wholly confound the skeptic.

Je pense à toi dans la planche de bois traversée chaque matin comme un pont sur l’exil dans la jungle où il pleut comme pour la toute dernière fois à fermer les yeux dans l’odeur de rhum vieux et de poussière l’eau remplit la pièce le lit se soulève et part à la dérive dans la forêt de café de serpents et de cacao pas tout à fait rouge je t’écris de cette maison sur le vide que personne ne s’est jamais donné la peine de finir ma porte est tombée ce matin comme une coupure dedans dehors le paysage saignait par cette encadrure trop blanche ma peau le bois blessé s’accroche à ma main un couple de chauve-souris me réveille parce qu’il est l’heure du manque je t’écris même quand je ne t’écris pas je t’écris c’est aussi je te mets en mots je te prends à ma guise je te couche ici c’est souvent c’est toujours ton absence qui me pousse à dire cette vie invisible que je ranime pour toi avec la sauvagerie de croire qu’on peut seule aimer pour deux dans la touffeur suave des fleurs finissantes je t’efface dans des pays imaginaires je t’écris dans l’odeur d’allumette craquée je te crie d’un parquet violé par des vies plus humbles je t’écris jusqu’à ce que la pluie enfin entre dans la chambre

Ada Mondès

Le temps passe. Écoute. Le temps passe.
Rapproche-toi.
Tu es le seul à pouvoir entendre le sommeil des maisons, dans les rues, dans la nuit lente profonde salée et noire de silence, la nuit en bandelettes. Toi seul peux voir, dans les chambres aveuglées de jalousies, les combinaisons culottes et les jupons sur les chaises, les brocs et les cuvettes, les verres à dentiers, le Nième Commandant au mur et les portraits jaunissants des morts attendant le petit oiseau qui va sortir. Toi seul peux entendre et voir, derrière les yeux des dormeurs, les mouvements et les pays et les labyrinthes et les couleurs et les constellations et les arcs-en-ciel et les airs de chansons et les désirs et les envolées et les chutes et les désespoirs et les mers immenses de leurs songes…

Dylan Thomas / Au bois lactée ( extrait )

Time passes. Listen. Time passes.
Come closer now.
Only you can hear the houses sleeping in the streets in the slow deep salt and silent black, bandaged night. Only you can see in the blinded bedrooms, the combs and petticoats over the chairs, the jugs and basins, the glasses of teeth, Thou Shalt Not on the wall, and the yellowing, dickybird-watching pictures of the dead. Only you can hear and see, behind the eyes of the sleepers, the movements and countries and mazes and colours and dismays and rainbows and tunes and wishes and flight and fall and despairs and big seas of their dreams.

Un si long silence
Dans le son la piste fantôme
Peine ancienne et vieille

De notre douleur
Il s’agissait et s’assagit
Nôtre ici et loin

Emmanuelle Cordoliani / Rompu.e.s ( extrait )

Dis-moi,
il y a un mort auquel tu penses parfois ?
il te visite ?
tu lui parles de temps en temps ?
connais-tu le nom de tes ancêtres ? 
tu te sens relié à tes ancêtres ? 
un disparu habite en toi ? 
une partie de toi a disparu avec lui ? 
tu le déterres parfois ? 
Tu lui chantes une chanson ? 
tu pries ? tu le remercies ? 
tu le pares de ses plus beaux habits ? 
que lui sacrifies-tu ? 
est-ce que tu lui élèves un petit autel ? 
que déposes-tu sur l’autel ? 
où se trouve l’autel ? 
tu dépoussières une photo ? 
tu cherches un cadre pour l’encadrer ? 
vous vous parlez dans tes rêves ? 
inventes-tu une cérémonie particulière pour honorer son temps de vie ? 
gardes-tu quelques objets de l’ancien vivant ? 
où les gardes-tu ? 
offres-tu tes larmes ? 
qu’est-ce qui te fait rire quand tu penses à lui ? 
cherches-tu à retrouver son odeur ? 
penses-tu à lui un jour particulier de l’année ?
te retires-tu pour penser à lui ? 
te rappelles-tu une phrase qu’il te disait ? 
une phrase qui te donne de la force ? 
qu’est-ce qui te donne de la force quand tu penses à lui ? 
quel geste fais-tu pour le saluer ? 
quel lieu choisis-tu pour lui parler ? 
désires-tu parfois tout gommer tout effacer ? 
cela t’est parfois difficile d’avancer, l’absence à fleur de peau ? 
aimes-tu être solitaire pour le retrouver ou partages-tu 
ce moment avec d’autres ? 
tu t’arrêtes et tu bois un verre d’eau, un verre de vin ? 
tu fumes une cigarette ? 
tu lui écris une lettre que tu brûles au milieu d’une forêt ? 
quel arbre lui ressemble ? 
l’entoures-tu de tes bras ?

Laurence Vielle / Ancêtres

Sache que le monde tout entier est miroir,
dans chaque atome se trouvent
cent soleils flamboyants.
Si tu fends le cœur d’une seule goutte d’eau,
il en émerge cent purs océans.
Si tu examines chaque grain de poussière,
mille Adam peuvent y être découverts…
 
Un univers est caché dans une graine de millet ;
tout est rassemblé dans le point du présent…
De chaque point de ce cercle
sont tirées des milliers de formes.
Chaque point, dans sa rotation en cercle,
est tantôt un cercle,
tantôt une circonférence qui tourne.
 
Mahmûd Shabestarî

Le rosier porte sept roses,
Six appartiennent au vent,
L’une reste pour que moi
J’en trouve encore une aussi.
 
Sept fois je t’appellerai,
Six fois tu ne viendras pas,
Mais la septième, promets
Qu’au premier mot tu viendras.
 
 
Bertold Brecht / Chansons d’amour ( extrait )
Traduction : Guillevic

Sieben Rosen hat der Strauch
Sechs gehör’n dem Wind
Aber eine bleibt, daß auch
Ich noch eine find.

Sieben Male ruf ich dich
Sechsmal bleibe fort
Doch beim siebten Mal, versprich
Komme auf ein Wort.

J’ai tenté de faire sans toi
mais je me flétrissais
le ciel se plombait
plum-cake plastique
les jours n’assuraient plus les virages
même mon rapport avec les chats
devenait difficile
il me semblait que tout
manquait de soutien
que les arbres s’affaissaient
et que les voitures les voitures
traînaient d’un air lassé
j’ai tenté de faire sans toi
mais je me flétrissais
je ne comprenais pas la fonction du gravier
et je continuais oui je continuais
sans raisons à y penser
 
Max Ponte / Ping-Pong ( 3 poèmes bilingues )
Traduction : Camilla Gastaldi

Ho provato a star senza di te
ma poi mi appassivo
il cielo diventava
plumbeo plumcake plastico
i giorni non sterzavano più in curva
anche il mio rapporto con i gatti
diventava difficile
mi pareva che tutto
mancasse di sostegno
che gli alberi si afflosciassero
e anche le auto le auto
se ne andassero in giro stancamente
Ho provato a star senza di te
ma poi mi appassivo
non capivo la funzione della ghiaia
e continuavo sì continuavo
a pensarci senza motivo

Par quoi sommes-nous dans ce face à face retenus effrités seules quelques paroles qui n’ont plus de ciment tu veux partager ce qui nous départage ce qui nous départit ce qui fuit dans nos mains alors que je viens juste de me refermer sur Werther juste après Tristan et Iseult
laisse-moi fixer mes dents sur quelques paroles s’il me plaît empiéter déborder tu
me rappelles que comment je m’appelle je ne sais plus comment
 
je prends à peine la place d’un gourmand sur un tronc pendant que se secouent les feuilles je hume il vaut mieux se taire sous l’ombre se faire petite un moment et pas plus j’attends le corps à crocs d’un jour avec l’orage pas le temps de déguster avec l’orage pressé mais s’il revient s’il se retourne c’est jamais au même lieu jamais là où on l’attend comme un poème
 
des regards de biche tu n’en veux pas tu as raison on les chasse et leurs yeux de se fermer n’ont pas le temps
 
j’entends une flûte c’est pas une pastorale
dans mes tempes se percutent des cuivres et des marteaux
 
tronc blessé par la roche acérée avec mon œil je le gravis je me glisse dans sa faille m’y frotte je deviens bête croire me laisse lasse je t’invente sous le cadran solaire sine sole sileo sans soleil tout se tait je traduis pour toi
 
je me perds encore quelquefois dans les yeux du chasseur
 
on m’attrape par le cou exactement comme on fait au chaton après la bêtise aux bords des lèvres il y a un reflet quelque chose d’ironique avec du citron
 
du bleu jusqu’à par-dessus la tête s’invite il s’impose quand on voudrait toucher la couleur de la pluie et que la buée sur la vitre en prive par-dessus la tête même s’il décline se dégrade jusqu’aux doigts de l’ennui puis rien à cultiver
 
sinon le culte du rien étalé sur le champ des brumes chroniques les folles herbes ne barrent pas la route elles brouillent les pistes saupoudrent les anciens chemins de l’oubli qu’il faut deviner à présent comme tout ce qui pousse dans les ruines pousse les ruines ou pousse vers le grand bleu faute de le trouver il faut en inventer un chemin tracé à sa mesure ou peut-être un simplement bien large pour laisser passer les idées
 
tout ce que je vois dans ce paysage de papier je le vois avec tes yeux à toi je suis toi qui loges en moi pensionnaire de passage
 
si les feuilles regardent les yeux tombent
 
les fleurs jouent aux cartes un enfant pousse avec ce qu’il arrose le soleil se fane le printemps se couche sans hasard
on ne dit rien de ce que nous pensons
 
ça doit taper là derrière la tête toc-toc je cogne c’est moi coucou ça pourrait s’écrire comme à la fin d’une lettre de jeunesse discret en bas de page sur les montagnes où tout glisssssse avec les mauve c’est comme ça que je le dirais tout glisse infiniment avec la gamme des bleus c’est ici que le soleil emporte la lumière et de la journée les derniers hématomes
 
plus rien à te dire aujourd’hui tu es trop là à m’envahir in absentia
 
m’envoler vers le bleu en plongeant dans ses entrailles
 
le temps se détend le vent se distend le temps s’étend et je m’étire dans le vent tu
ris pour cette pirouette de la langue toi qui lis
moi pas
 
double salto l’enfant veut des crêpes il saute il faut y aller presto sans se retourner s’accorder se réaccorder avec les œufs le lait la farine et la fleur d’oranger c’est le bouquet
 
je froisse les herbes derrière moi les arbres on dirait qu’ils chuchotent les sapins une langue les mélèzes une autre concerto pour le pas se pose tellement haché que l’on se mettrait à compter à battre la musique avec les mains mais qui dit que la poésie n’est pas dans le vent qui ose dans la forêt entre les branches tressées le dos courbé
 
marcher sans chercher à redresser la tête à puiser la lumière que les nombreuses
cimes épuisent sine sole sileo pas de soleil je me tais
 
dans l’album du bleu le blanc est un nuage qui balance avec le blues
 
le ciel rassemble ses moutons l’œil faible du soleil paupières baissées attendre une bête explorer son territoire pour faire connaissance la surprendre laisses traces à quatre pattes doigts poils duvet ou plumes ou poing
 
je ne vous chasse pas je m’éloigne
ancolie oui mélancolie non
 
sur la neige les étoiles traînent pour ne pas regagner la nuit je guette tant le renard que je crois le voir je le vois ça y est je le vois je vous dis je me le suis si raconté comme dans l’enfance les fantômes qui flânent jusqu’à midi
 
c’est toujours par la cuisine sa fenêtre que les mots arrivent du lointain avec les bêtes et sans un bruit c’est toujours de la musique tu dis
 
attendre l’anima l’attendre au tournant comme cet étrange soi-même que l’on
cherche ou que l’on fuit
 
s’il n’est pas là le soleil tout meurt sine sole sileo
 
dans le bleu de la fin des nuages il y a des lettres des mots entendus dans le sens giratoire et ascensionnel ou linéaire des transparences d’adjectifs comme ceux que tu voudrais m’inventer en boucles en voie d’effacement où les corbeaux laissent tomber quelques virgules ils sont dans l’espace aérien les points qui se déplacent dans la phrase impossible comme si en prononçant bleu tu entendais jaune
 
l’herbe et la mer ici sont à l’unisson ondulent sous l’injonction du vent claquent piquent lèvres sel et poivre la mer sans réticence à rouler des hanches quand l’herbe apporte la mer à la mémoire on oublie le bleu du ciel
 
tu tires la couverture des brumes mais le paysage ne dormira pas
 
qu’a donc à dire mon baromètre intérieur quand la météo n’y parle pas qui a peint le trop plein de bleu le trop bleu du ciel celui qui résonne en mon noir le si bleu insupportable pour qui voit l’au-delà du bleu et le sous-bleu qui a peint le puits des couleurs devine le sur-bleu réveille mon sur-noir si sournois là où je m’engouffre
 
enfin
 
le bleu arrive là où je m’étais accrochée aux nuages suspendue à un cheveu d’azur et sur le sol herbleux porter en l’air le plus clair de la terre
 
le bleu se déroule il ne reste rien de l’arc-en-ciel dans lequel j’étais assise pas la
 
moindre cicatrice les coups d’en haut peuvent encore pleuvoir mais à cette heure ils sont loin derrière seule une vieille souche sur laquelle je m’assois à moins qu’elle ne s’effrite sous l’acide lumière il est midi
enfin
 
sine sole sileo
sans le soleil silence mais il est là
à brûler
les paroles qui ne sont pas dites
et sous les langues mille fois tournées
elles fondent
 
et tes yeux pardonne-moi je ne les ai pas bien regardés
ils ont si peu de bleu au fond
que je me l’invente

Sophie Braganti / Ce que le bleu soulève

De syllabe en syllabe elles élaborent l’antique
Epreuve du sens rivé aux désirs autonomes
Et couvrent l’œil infirme d’un invisible baume
Fait des sons sibyllins dans leur bouche éclectique
Ces femmes                         je veux les retenir
                      claires obscures
Non point comme d’amusantes fables tant s’en faut
Ni pour mettre à mal l’injuste glose du héraut
De l’Un pénétrable           
                                  malaimé  
                                                    à bannir
Sans pitié pour celles qui détiennent le la
Du faux chant des hommes n’y entendant que le glas
De la perpétuation
                                Ces femmes sans loi
                                                    Je veux les faire revenir
Au lieu de la vague prose
Qu’elles arrachèrent à sa cause et qui encore osent
Hanter dans nos chapelles les mâles souvenirs

Marianne Braux / Le Sonnet des Sybilles

Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d’enfants : huit
Et le neuvième… arrivera après l’été !
Et te voilà furieux !

Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j’ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d’écolier
Je les tire des rochers…
Oh ! je n’irai pas quémander l’aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !

Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille – je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines…
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l’effusion de la durée
Avant le cyprès et l’olivier
…avant l’éclosion de l’herbe
Mon père… est d’une famille de laboureurs
N’a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan – être
Sans valeur – ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis – cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.

Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux… couleur du charbon
Mes yeux… couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
…elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c’est
L’huile d’olive et le thym

Mon adresse :
Je suis d’un village isolé…
Où les rues n’ont plus de noms
Et tous les hommes… à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !

Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as raflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
…à ce que l’on dit !

DONC

Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n’ai pas de haine pour les hommes
Que je n’assaille personne mais que
Si j’ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur

Mahmoud Darwich
Traduction : Elias Sanbar

J’ai souvent vu la terre
Et parfois aussi l’ai comprise ;
La mort, le silence et la résurrection,
Le blé et les lichens, la chute des feuilles,
Les marais aussi, là où ils se trouvaient.
Mais à quoi ressemble la terre pour celui-là :
« Viens dans notre maison noyée de fleurs ? »

Un cri d’allégresse montant du Sud, un essaim d’amour
Des mauves sur les marches
Menant à la salle, au jardin, les fontaines chaudes,
Les cigales roussies de soleil appellent
Autour du charme des villas.
La terre est-elle ainsi pour Celui-là :
« Viens dans notre maison noyée de fleurs ? »

Je l’ignore, je ne peux me confier
Ni au Nord ni au Sud.
Je crois que c’est seulement quand l’espace se brise, Seulement quand parle l’heure des rêves Qu’apparaissent lauriers-roses et paons.
Alors la terre est pour Celui-là :
« Viens dans notre maison noyée de fleurs ? »

Gottfried Benn / Celui-là
Traduction : Jean-Charles Lombard

« quand j’y pense, que le temps est passé,
à ces mères anciennes qui nous ont portés
et puis aux jeunes filles qui furent nos idylles
et puis aux femmes, aux filles et à ces belles filles
si je pense féminin, je pense à la joie :
que je pense masculin, je pense rabat-joie :

quand j’y pense, que le temps est venu,
à cette résistante qui a combattu,
à celle qui fut touchée, à celle qui fut blessée
à celle qui est morte et qu’on a enterrée,
si je pense féminin, je pense à la paix :
que je pense masculin, et penser ne me plaît :

quand j’y pense, que le temps retourne,
que le jour arrive et que le jour ajourne
je pense au giron qu’un ventre de femme enrobe
maison ce ventre qui porte une robe,
ce ventre une caisse qui va finir,
quand arrive le jour, on va tous dormir

parce que la femme n’est pas ciel, elle est terre
une chair bien en terre, qui refuse la guerre :
en cette terre, où je fus semé
j’ai vécu ma vie et j’ai planté,
ici je cherche la chaleur que le cœur ressent,
la longue nuit qui devient un néant

je pense féminin, si je pense à l’humain :
viens ma compagne, je te prends par la main ; »

Edoardo Sanguineti / La ballade des femmes
Traduction : Martin Rueff

« quando ci penso, che il tempo è passato,
le vecchie madri che ci hanno portato,
poi le ragazze, che furono amore,
e poi le mogli e le figlie e le nuore,
femmina penso, se penso una gioia:
pensarci il maschio, ci penso la noia:

quando ci penso, che il tempo è venuto,
la partigiana che qui ha combattuto,
quella colpita, ferita una volta,
e quella morta, che abbiamo sepolta,
femmina penso, se penso la pace:
pensarci il maschio, pensare non piace:

quando ci penso, che il tempo ritorna,
che arriva il giorno che il giorno raggiorna,
penso che è culla una pancia di donna,
e casa è pancia che tiene una gonna,
e pancia è cassa, che viene al finire,
che arriva il giorno che si va a dormire:

perchè la donna non è cielo, è terra
carne di terra che non vuole guerra:
è questa terra, che io fui seminato,
vita ho vissuto che dentro ho piantato,
qui cerco il caldo che il cuore ci sente,
la lunga notte che divento niente

femmina penso, se penso l’umano
la mia compagna, ti prendo per mano »

Quand on m’a déjà plongé dans le détachement et la transgression,
pris par les bras, fait sortir de ta maison
cachée par le voile céleste –
Comment aurais-je pu savoir si c’était pour longtemps ?
Ne me reconnaissant pas moi-même après les faits accomplis
Je te suis revenu, mais tu ne m’as permis de te toucher
Et je ne me suis pas fait chercher.
Une échelle étroite, un navire solide, et j’étais au large,
Avant que je n’aie pu d’un cri raccourcir la nouvelle distance,
T’atteindre, ô Lumineuse.
Sur l’océan impétueux, par îles et terres étrangères,
Vers ce désert de non-sens où je feuillette les visages de l’histoire,
Où tantôt de frissons transi – Mais comment? Comment?
Tantôt humble, d’un murmure je répète –
c’est mérité, c’est mérité
Et entre nous je vois
Tantôt des pluies indomptables,
Tantôt la chaleur solaire tournant tout en cendres.
Je dois quérir un triple pardon
Et je serai avec toi, de nouveau.

Xenia Savina / fragment 15
Traduction : Mariam Traoré

Là où les Hommes oublient d’aller
les montagnes sont criblées de fleurs et de trous de serrures
orbites creuses de géants
bouche de la fée pétrifiée dans le sel
des enfants d’argile
des galeries pour l’âme
Si je marche là-bas
ma clé imaginaire m’ouvre toutes les portes
les sanctuaires dans la roche
La poésie toujours a sa demeure dans le ventre des montagnes
là où toutes les pierres ont un visage

Ada Mondès

J’aime l’homme 
au dos vaste comme une steppe
dans les profondeurs de sa terre
j’écoute 
le bruit du troupeau de buffles
qui le traverse. 

Anise Koltz

Lorsque la mort et moi nous nous rencontrerons
Extrêmes ennemies qu’un seul hasard accole,
Elle, non lasse de m’attendre et sans affront,
Moi, dans ce corps à corps, profondément frivole,

On ne saura laquelle est descendue au fond
De la terrasse bleue où les oiseux s’envolent,
Laquelle en ce linceul ne pleure ni ne rompt,
Qui sera la racine, et qui sera couronne.

De l’absence cruelle, un croisement fleuri
Sans calvaire et sans dieu, mon univers chéri !
J’ai peu pensé vraiment à cette simple ornière

Et vouée à l’amour, ce tombeau résumé,
Pour te savoir déjà, mon amour sur la terre,
De la morte ou la vive également aimé.

Yanette Delétang-Tardif

1-
ne plus penser qu’à la lumière
ne laisser qu’un battement
un rythme rayonnant
sur le bord du monde
2- 
ne plus s’exposer qu’au rayonnement
de la lumière
et demeurer au creux du monde
dans un rayon de flamme vive
où va s’embraser la couleur

Béatrice Bonhomme / Précarité de la lumière (extrait)

« Terre et population inhospitalières »
                     Guide des Îles d’Aran

 
J’y étais allée voir les veuves,
ou leur tradition de veuvage,
leur concentration sur cette île
qui envoyait les hommes pêcher dans l’Atlantique nord
en solitaire, parce que la terre n’offrait que cailloux
à empiler. Chacun dans son coracle, à la rame – –
des jours entiers parfois – – tandis que les femmes
attendaient leur retour. Pour repartir.
Un coin à rendre folle.

                                 J’y étais allée
voir des stèles de péris en mer
dressées au bord des routes, histoire de veuves
gravée dans la pierre. Atavisme
de crainte – – hommes présents, puis non – –
transmis de mère en fille. Ces femmes
qui tricotent sur le pas des portes. Maille à l’endroit,
maille à l’envers. Des points
aux noms de terroir : graine, mousse,
mûre. Les pulls prennent forme.

                                 J’y étais allée,
veuve, quand les femmes tricotaient encore,
mais seulement pour les touristes, ces mêmes motifs
différents de famille en famille. (Sinon comment
reconnaître le cadavre rejeté à la côte ?) Ces femmes
qui tenaient des aiguilles) à la façon de leur mère
– – et de sa mère avant elle – – qui donnaient forme
à leurs prières, faisaient de chaque rang
un chapelet, une litanie du cadavre.
                                 J’y suis restée
une semaine, mais je ne parlais pas
comme elles. Dans le temps, on coupait
le bout de la langue à quiconque
se faisait prendre à parler gaélique.
Cette terreur – – qu’y a-t-il à perdre si
le cœur s’exprime – – transmissible, peut
réduire un peuple au silence, faire qu’une pierre
( moi, veuve ) se sente chez elle.
 
Moira Linehan / Refuge
Traduction : Jean Migrenne

Inhospitable land, inhospitable people.
—Guidebook, Aran Islands

I was going there for its widows
or its history of widows,
concentration of them on that island
where men once fished the North Atlantic
alone, only work there was with the land
stone. Each in his curragh, rowing—
sometimes for days—while the women waited
for them to return. To go back out.
A woman could go mad in that place.
                            I was going there
where monoliths to men lost at sea
line roads, the history of widows
cut in stone. In the soul
patterns of dread—men present, then not—
passed mother to child. These women
who knit in doorways. At row’s end,
turning the piece to purl. Stitches
named for things of land: seed, moss,
blackberry. Sweaters taking shape.
                                  I went there
a widow, the women still knitting
though now for tourists, same family
patterns, no two alike. (How else
know the body washed up?) These women
holding needles the way their mothers—
and their mothers before them—did,
giving shape to their prayers, each row
a rosary, naming the body.
                                            I stayed
a week though I could not speak
the language. In earlier times
those caught using Gaelic
had the tips of their tongues cut off.
That terror—what could be lost if
the heart spoke—can be passed down,
silence a people, make a stone
( widow that I am ) feel at home.

Il ne sait plus
Pourtant c’était hier
Sa mémoire plonge
C’est vertigineux la vitesse à laquelle elle va
L’arbre s’éteint les branches tombent
Reste un morceau de bois
Beau sec droit puis
Quelques rondes
1.2.3
Encore un petit tour
Puis s’en va

Jean-Paul Rouvrais

Même si je suis une femme faible (plus chétive qu’une bibitte а patate), même si ce monde est loin d’être parfait et que les gens ne sont pas ce qu’ils paraissent, je suis quand mкme arrivée jusqu’à toi. Regarde, sans aucun guide, je suis arrivée jusqu’à toi. 

Doina Ioanid

Dans la nuit profonde, je suis assis sous l’auvent du sud
la lune brillante éclaire mes genoux
un coup de vent soudain semble renverser la Voie lactée
un rayon de soleil filtre déjà sur le toit
toutes les créatures, après avoir dormi
volent, se meuvent, en groupes ou par paires
moi aussi, j’aiguillonnerai mes fils
afin qu’ils ne travaillent que dans leur propre intérêt
par temps froid, les voyageurs sont rares
à la fin de Tannée, les jours et les nuits s’écoulent vite
le monde est un essaim d’insectes dévorants
les hommes ont été saisis par la passion du succès
bien avant les débuts de l’histoire
ayant rempli leur ventre, les hommes étaient satisfaits
pourquoi sont-ils enchaînés à présent
tombés dans un filet de colle, de glu et de vernis ?
lorsque les hommes connurent le feu, ce fut le premier fléau
mais ce fut pire lorsqu’on se mit à distinguer le bien et le mal
lorsqu’on allume les lampes et les chandelles
elles attirent des centaines de phalènes
si votre esprit s’élève au-dessus de l’univers
vous n’y verrez que solitude et calme
comprendre l’unité de la naissance et de la mort
n’est-ce pas saisir le secret de l’immortalité ?

Du Fu
Traduction : Georgette Jaeger

Gémissent les rivières et murmurent les vents
Frais sur les Alpes savoyardes.
Voici des sons de fer, et des accents de fureur.
C’est Madame de Lamballe, à l’Abbaye.

Elle gît, au milieu de ses cheveux d’or flottants
Corps nu au milieu de la rue ;
Et un perruquier examine ses membres encore tièdes
Et fouille avec ses mains ensanglantées.

Combien elle est tendre et blanche, comme elle est fine !
Son cou semble un lys et au milieu du muguet
Un œillet cette bouche enfantine.

Allons, beaux yeux couleur de mer,
Allons, ma belle, au Temple! À la reine,
Le bonjour de la mort, nous allons donner.

Giuosuè Carducci / La mort de Madame de Lamballe


 Gemono i rivi e mormorano i venti
Freschi a la savoiarda alpe natia.
Qui suon di ferro, e di furore accenti.
Signora di Lamballe, a l’Abbadia.

E giacque, tra i capelli aurei fluenti,
Ignudo corpo in mezzo de la via;
E un parrucchier le membra anco tepenti
Con sanguinose mani allarga e spia.

Come tenera e bianca, e come fina!
 Un giglio il collo e tra mughetti pare
Garofano la bocca piccolina.

Su, co’ begli occhi del color del mare,
Su, ricciutella, al Tempio! A la regina
Il buon dí de la morte andiamo a dare.

Des bouddhas verts
Sur l’étal des fruits
On mange le sourire
On crache les dents.

Charles Simic / Pastèques

Combien de tempêtes me sont passés dessus
combien de fois mon cœur a reçu de ta grêle
combien de fois mes cris en frappant les montagnes
sont restés suspendus à un ciel gris et bas
Et mes cellules périssent une à une
de ma colère et mon chagrin aussi
j’ai peur d’aller mourir dans la ville aux brigands
Sirène Ephtalia
sors donc de la prison où te tiennent mes rêves
guide-moi sur la voie faisant parler ta voix
amène-moi ainsi au pays enchanté
se trouvant à sept pieds au fond de la mer
et rencontrons le songe au seuil du réel
Employant ta douceur touche donc mes blessures
lave alors mes songes avec de l’eau salée
relâche ton secret
extrais mon miel, prépare-moi
car la tempête va, à nouveau, se lever
 
Hasan Erkek / Sirène
Traduction par Jean-Louis Mattei

Kaç kar-boran geçti üstümden
kaç kez dolu yedi yüreğim
çığlıklarım yankılandı dağlardan
gri bir göğe asılıp kaldı
Bir bir ölüyor hücrelerim
kahrından, öfkesinden
korkuyorum haramiler şehrinde yitip gitmekten
Denizkızı Eftelya
çık düşlerimin hapsinden
kılavuz et sesini yoluma
götür o masal ülkesine
yedi kat denizin dibindeki
buluşalım düşle gerçeğin eşiğinde
Yumuşaklığınla dokun yaralarıma
tuzlu sularda ruhumu yıka
gizini esirgeme
sağılt beni, hazırla
çünkü yeniden başlayacak fırtına

Toi, à qui je ne confie pas
mes longues nuits sans repos,
Toi qui me rends si tendrement las,
me berçant comme un berceau ;
Toi qui me caches tes insomnies,
dis, si nous supportions
cette soif qui nous magnifie,
sans abandon ?
Car rappelle-toi les amants,
comme le mensonge les surprend
à l’heure des confessions.
 
Toi seule, tu fais partie de ma solitude pure.
Tu te transformes en tout : tu es ce murmure
ou ce parfum aérien.
Entre mes bras : quel abîme qui s’abreuve de pertes.
ils ne t’ont point retenue, et c’est grâce à cela, certes,
qu’à jamais je te tiens.

Rainer Maria Rilke / Chanson
Traduction : Rainer Maria Rilke

Du, der ichs nicht sage, daß ich bei Nacht
weinend liege,
deren Wesen mich müde macht
wie eine Wiege,
du, die mir nicht sagt, wenn sie wacht
meinetwillen:
wie, wenn wir diese Pracht
ohne zu stillen
in uns ertrügen ?
Sieh dir die Liebenden an,
wenn erst das Bekennen begann,
wie bald sie lügen.

Du machst mich allein. Dich einzig kann ich vertauschen.
Eine Weile bist du’s, dann wieder ist es das Rauschen,
oder es ist ein Duft ohne Rest.
Ach, in den Armen hab’ ich sie alle verloren,
du nur, du wirst immer wieder geboren:
weil ich dich niemals anhielt, halt’ ich dich fest.

Du nur, einzig du bist.
Wir aber gehn hin, bis einmal
unsres Vergehens so viel ist,
dass du entstehst: Augenblick,
schöner, plötzlicher,
in der Liebe entstehst oder,
entzückt, in des Werkes Verkürzung.

Dein bin ich, dein; wieviel mir die Zeit auch
anhat.   Von dir zu dir
bin ich befohlen.   Dazwischen
hängt die Guirlande im Zufall, dass aber du sie
auf- und auf- und aufnimmst:
siehe: die Feste!

Celui qui s’en va emporte sa mémoire,
sa façon d’être fleuve, d’être air,
d’être adieu et jamais.

Jusqu’au jour où un autre l’arrête, le retient
et le réduit à voix, à peau, à surface
offerte, livrée, tandis qu’à l’intérieur de soi
la solitude cachée attend et tremble.

Rosario Castellanos

Mon cher Ulysse,
il n’est plus possible
mon époux
que le temps passe et vole
et que je ne te dise rien
de ma vie à Ithaque.
Il y a bien des années déjà
que tu es parti
ton absence fut douloureuse
pour ton fils et pour moi.
Des prétendants
ont commencé à m’encercler
ils étaient si nombreux
et leur cour si pressante
qu’un dieu a eu pitié
de ma peine
et m’a conseillé de tisser
une toile fine
interminable
qui te servirait
de suaire.
Si je parvenais à l’achever
je devrais sans délai
choisir un époux.
L’idée m’a captivée
au lever du soleil
je me mettais à tisser
et défaisais mon ouvrage la nuit.
J’ai ainsi passé trois ans
mais désormais, Ulysse,
mon cœur soupire pour un jeune homme
aussi beau que toi dans ta jeunesse
aussi habile à l’arc
et de sa lance.
Notre maison est en ruines
et j’ai besoin d’un homme
qui sache la gouverner.
Télémaque est encore un enfant
et ton père est un vieil homme.
Il est préférable, Ulysse
que tu ne reviennes pas
de mon amour pour toi
ne restent que des cendres
Télémaque va bien
il ne réclame même pas son père
mieux vaut pour toi
que nous te considérions mort.
J’ai su par les voyageurs
pour Calypso
et pour Circé.
Profite, Ulysse,
si tu choisis Calypso,
tu retrouveras la jeunesse
si Circé est l’élue
tu seras parmi ses pourceaux
le plus auguste.
J’espère que cette lettre
ne t’offensera pas
n’invoque pas les dieux
ce serait en vain
souviens-toi de Ménélas
et d’Hélène
à cause de cette guerre folle
les meilleurs de nos hommes
ont perdu la vie
et te voilà là où tu es.
Ne reviens pas, Ulysse,
je t’en supplie.
Ta discrète Pénélope

Claribel Alegría / Lettre à un exilé
Traduction : Sandra Gondouin

Mi querido Odiseo:
ya no es posible más
esposo mío
que el tiempo pase y vuele
y no te cuente yo
de mi vida en Ítaca.
Hace ya muchos años
que te fuiste
tu ausencia nos pesó
a tu hijo y a mí.
Empezaron a cercarme
pretendientes
eran tantos
tan tenaces sus requiebros
que apiadándose un dios
de mi congoja
me aconsejó tejer
una tela sutil
interminable
que te sirviera a ti
como sudario.
Si llegaba a concluirla
tendría yo sin mora
que elegir un esposo.
Me cautivó la idea
al levantarse el sol
me ponía a tejer
y destejía por la noche.
Así pasé tres años
pero ahora, Odiseo,
mi corazón suspira por un joven
tan bello como tú cuando eras mozo
tan hábil con el arco
y con la lanza.
Nuestra casa está en ruinas
y necesito un hombre
que la sepa regir.
Telémaco es un niño todavía
y tu padre un anciano.
Preferible, Odiseo,
que no vuelvas
de mi amor hacia ti
no queda ni un rescoldo
Telémaco está bien
ni siquiera pregunta por su padre
es mejor para ti
que te demos por muerto.
Sé por los forasteros
de Calipso
y de Circe.
Aprovecha, Odiseo,
si eliges a Calipso,
recobrarás la juventud
si es Circe la elegida
serás entre sus cerdos
el supremo.
Espero que esta carta
no te ofenda
no invoques a los dioses
será en vano
recuerda a Menelao
con Helena
por esa guerra loca
han perdido la vida
nuestros mejores hombres
y estás tú donde estás.
No vuelvas, Odiseo,
te suplico.
Tu discreta Penélope

Il n’y a plus que la route
et ce pays qui ne veut pas de moi
voyageur sans bagage

Aux jeux de la fortune
j’ai pourtant gagné
le temps infini de l’attente
du commencement
d’un commencement de lendemain

L’attente la demeure
où je me réinvente
mutant-cabossé
aux friches de vos vies

Olivia Elias / Voyageur sans bagage

Ma vue me trahit, je n’ai que mes petites
choses, je ne suis plus qu’un arbre de veines,
une « demeure vide » aux coups de boutoir
des ans… Tu ne sais pas combien. Et j’aspire
à tant de choses ! de nouvelles antennes,
et puis je ne sais plus ce qu’on me voulait.
Je ne veux presque rien mais rien ne remplit
Cette vacance, ce froid où je me perds.
Les matins semblent voler avec les merles.
Les soirs me crient : tu devrais chercher ailleurs,
oublier ce qui t’a soutenue, rêvée…

Lis : « perdre sa vie après les oiselets »…
 
(Purgatoire, XXIII, 3)
 
Jean-Charles Vegliante / L’étourdie
 
 
 

 

il est encore temps
de tout prendre en dérision
les hommes et les gouttes de pluie
les femmes et les flocons de neige

il est sain de rire des étoiles du marché
des plans à trois des astres du Top 50
des solos de guitare de la lune
des plans d’épargne de l’arc-en-ciel

on peut même prendre en ballon le globe
les ambitions du soleil
et les sourires niais de l’univers
tant qu’on y est

mais il ne faut jamais
se moquer des nuages
des nuages
qui nous habitent

Radu Bata / se payer la tête du pôle monétaire

Quand je regagne la chambre, j’entends grincer le vieil escalier de l’enfance, celui qui me fit tout comprendre, sans ajouter le moindre mot, la moindre phrase, m’ouvrant d’un seul coup à la vie immense, celle qui naît ici, à partir du point le plus minuscule : une ruelle, un visage, une façade, un oubli, un souvenir, quelques lignes, une phrase, des voix, oui, surtout des voix dont ma vie fut d’écrire un chapitre façonné par le lointain et le proche, l’aventure de l’inconnu. Je ne saurai jamais tout ce que ces voix m’ont dit, murmuré, mais monte en moi leur inoubliable musique, une forme de secret dont le cœur, seul, peut toucher la vérité, comme l’aile d’un oiseau qui nous frôlerait le visage, s’envolant dans l’azur, emportant avec lui ce que l’on ne saura jamais dire. Je reste là, sur le seuil d’un jardin, muet dans la lumière du soir. 

Joël Vernet / La vie buissonnière ( extrait )

Voilà ce que je voudrais voir dès le premier
vers : une porte de verre 
surmontée de l’invitation
à entrer. En confiance.
Passé le seuil, trotter
à mon rythme, sautant d’une ligne à
une pelote, riant ou tordant le nez entre
pensées parasites et puits noirs.
Puis trouver parmi les pièces tant de chemins
de fuite : une fissure, une lucarne 
sur le ciel bleu, un  sordide tuyau 
d’écoulement. Glisser ou voler
parfois dans une impasse.
 
 Daniel Beghè / Déroulement 
Traduction : Marilyne Bertoncini
 

Ecco cosa vorrei vedere al primo 
verso : una porta di vetro
con una scritta in alto che invita ad
entrare. Fiducioso.
Passata la soglia trotterellare
col mio ritmo, saltando tra un rigo
ed un gomitolo, ridendo o tirando su col naso, tra
esuli pensieri e pozzi neri.
E poi trovare tra le stanze tante vie di
fuga : una crepa, un abbaino sul cielo
azzurro, un lurido tubo 
di scarico. Sgattaiolando o volando, a
volte in un vicolo cieco.

Je ne parlais qu’aux chèvres
je ne parlais qu’aux livres
l’ombre pour seul compagnon
ce sont les jalons de ma guerre
l’hiver droit comme une tombe
juillet courbé sur le chaume
escalades feuillues de silence
ni âme ni fille en embuscade

L’école elle-même m’étant close
je grabouillais sur l’eau de pluie
à certaines ondées je prenais feu
l’œil de la lucarne pour mappemonde
je jouais à la défaite à la survie
des épingles sur une Russie au mur
en retraite de Toula à Voronej
m’avançant de Vilnius à Kichinev
le halo de la lune pour icône…

Gabriel Garran

 
1
C’était par un beau jour du bleu septembre, 
Silencieux, sous un jeune prunier, 
Entre mes bras comme en un rêve tendre, 
Je la tenais, la calme et pâle aimée. 
Par dessus nous, dans le beau ciel d’été, 
Il y avait tout là-haut un nuage, 
Toute blancheur, longuement je le vis,
Et quand je le cherchai, il avait fui.
2
Depuis ce jour, beaucoup, beaucoup de mois, 
Avec tranquillité s’en sont allés. 
On a sans doute abattu les pruniers 
Et si tu viens à me dire: Et l’aimée? 
Je répondrai: je ne me souviens pas. 
Bien sûr, je sais ce que tu as pensé, 
Mais son visage, il n’est plus rien pour moi, 
Ce que je sais, c’est que je l’embrassai.
3
Et ce baiser serait en quel oubli, 
Si n’avait pas été là ce nuage! 
Je me souviens et souviendrai de lui 
Toujours, de lui très blanc qui descendait. 
Les pruniers peut-être ont encor fleuri
Et la femme en est au septième enfant, 
Mais ce nuage, lui, n’eut qu’un instant 
Et quand je le cherchai, mourait au vent.

Bertold Brecht /  Souvenir de Marie A.
Traduction de Maurice Regnaut

« Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.
 « Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
 « Aux pays poivrés et détrempés ! — au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.
 « Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant, route ! »

Arthur Rimbaud / Démocratie

Chaque individu est un élément isolé en état de non-communication permanente, toujours inconnu, jamais découvert en fait.
Au cours de la vie, dans l’existence, ce fait brut est adouci par l’expérience partagée qui appartient à tout le domaine de l’expérience culturelle. Au coeur de chaque personne se trouve un élément de non-communication qui est sacré et dont la sauvegarde est très précieuse. [...]
A mon avis, un élément essentiel au développement du moi se situe dans la sphère de la communication de l’individu avec des phénomènes subjectifs, car c’est uniquement cette communication-là qui donne le sentiment du réel.
Dans le cas où les circonstances sont les plus favorables possible, le développement s’effectue et l’enfant dispose alors de trois modes de communication : une communication qui ne cessera jamais d’être silencieuse, une communication qui est explicite, indirecte, et est source de plaisir, et cette troisième forme intermédiaire qui du jeu passe à la vie culturelle quelle qu’elle soit.
La communication silencieuse a-t-elle un lien avec le concept du narcissisme primaire ?
[...]

Donald Woods Winnicott / La capacité d’être seul ( extraits )

Je quitte la ville, comme Thésée
son Labyrinthe, laissant Minotaure
puer et Ariane roucouler
dans les bras de Bacchus.
Belle victoire !
Apothéose pour le champion. Dieu
toujours manigance le rendez-vous
quand le haut fait est accompli, et nous
traînons déjà la proie aux alentours,
nous retirant à jamais de tels lieux
où ne nous est plus donné le retour.

Un meurtre est un meurtre, il faut bien le dire.
Mortel, tu dois lutter contre les monstres
mais qui donc les prétendait immortels ?
et pour que nous ne nous figurions pas
avoir sur les vaincus la préséance
Dieu nous ravit chaque récompense,
nous tient à l’écart des foules en joie
et nous contraint au secret. Nous partons.

C’est pour de bon maintenant, pour jamais.
Car si l’homme peut encore retourner
au lieu de son crime, il ne saurait
revenir là où il fut humilié.
Vraiment sur ce point le dessein divin
et notre propre sentiment de honte
ont si absolument coïncidé
qu’il n’y a plus derrière nous que : nuit,
bête puante, foules excitées,
maisons et feux. Et dans l’espace sombre
Ariane et Bacchus se mignotant.
Un jour sans doute, il faudra revenir…
Chez soi. À la maison. Dans nos foyers.
Ma route alors croisera cette ville.
Fasse Dieu que je n’aie pas avec moi le glaive aux deux tranchants !
Car si la Ville pour ceux qui l’habitent, commence au centre,
au château – pour nous errants et maudits
elle commence au premier taudis.

Joseph Brodsky / À LYCOMEDE, ROI DE SCYROS
Traduction : Georges Nivat

Я покидаю город, как Тезей –
свой Лабиринт, оставив Минотавра
смердеть, а Ариадну — ворковать
в объятьях Вакха.
Вот она, победа!
Апофеоз подвижничества! Бог
как раз тогда подстраивает встречу,
когда мы, в центре завершив дела,
уже бредем по пустырю с добычей,
навеки уходя из этих мест,
чтоб больше никогда не возвращаться.

В конце концов, убийство есть убийство.
Долг смертных ополчаться на чудовищ.
Но кто сказал, что чудища бессмертны?
И — дабы не могли мы возомнить
себя отличными от побежденных –
Бог отнимает всякую награду
(тайком от глаз ликующей толпы)
и нам велит молчать. И мы уходим.

Теперь уже и вправду — навсегда.
Ведь если может человек вернуться
на место преступленья, то туда,
где был унижен, он прийти не сможет.
И в этом пункте планы Божества
и наше ощущенье униженья
настолько абсолютно совпадают,
что за спиною остаются: ночь,
смердящий зверь, ликующие толпы,
дома, огни. И Вакх на пустыре
милуется в потемках с Ариадной.

Когда-нибудь придется возвращаться.
Назад. Домой. К родному очагу.
И ляжет путь мой через этот город.
Дай Бог тогда, чтоб не было со мной
двуострого меча, поскольку город
обычно начинается для тех,
кто в нем живет, с центральных площадей
и башен.
А для странника — с окраин.

Ce travail étrange
au cœur de ma vie
mot après mot
pierre après pierre
– au cœur du monde
On est si fort avec deux
grains de sable
en poche 

Emmanuelle Le Cam

Prends dans ta paume les grains de sable
Apportés par le souffle du vent
Et laisse-les couler au gré du temps

Ils peuvent raconter ce qu’ils veulent
Comme toi ami
Habité par la spirale du vent
Qui n’attend pas la cuisson des carottes
Pour applaudir la victoire des bons gagnants

Les grains de sable sont sans attache
Comme les amis de ce jour
Qui ignorent la valeur de l’amitié
Qui partent dans l’air du temps
Oubliant la proximité dans la distance

Pour toi poète au verbe flamboyant
Le bonjour amical et fraternel
Est un rituel qui s’épuise dans le sable
Loin très loin de l’oasis du partage

Les dunes de l’amitié se meuvent
A l’ombre du jour où se tissent
Les fils d’Ariane pour chaque grain
Clamant son ego la brillance de sa peau

Prends dans ta paume le sable qui vient
Et qui part sans attache
Oubliant les mots du partage

Tanella Boni

Les saisons vont et vont
La neige fond, fond, fond,
Si la laine est rêche
C’est qu’elle est épaisse
Si la laine n’est pas la soie
C’est tant mieux quand il fait froid

La vie sème
La vie pousse
La vie croît
Gueux ou rois
La vie même
La vie douce
La vie cueille
Berceau, cercueil

Les saisons vont et vont
La neige fond, fond, fond,
Le thé est brûlant
Le vers est manquant
Les coeurs et les doigts sont glacés
Le secret c’est de souffler

La vie sème
La vie pousse
La vie croît
Gueux ou rois
La vie même
La vie douce
La vie cueille
Berceau, cercueil

Les saisons vont et vont
La neige fond, fond, fond,
Les enfants grandissent
Les parents vieillissent
Pour contempler l’oeuvre des fées
L’âge est le prix à payer

La vie sème
La vie pousse
La vie croît
Gueux ou rois
La vie mord
La vie dort
La vie attend
C’est le printemps

Emmanuelle Cordoliani / La chanson dans la tête de la Belle

Ma non-arrivée dans la ville N
s’est passée à l’heure ponctuelle

Je te l’avais annoncé
par une lettre non envoyée.

Tu as eu tout le temps
de ne pas arriver à l’heure

Le train est arrivé quai trois
un flot de gens est descendu.

La foule en sortant emporta
l’absence de ma personne

Quelques femmes s’empressèrent
de prendre ma place dans la foule

Quelqu’un que je ne connaissais pas
courut vers une d’entre elles
qui la reconnut immédiatement.

Ils échangèrent un baiser
qui n’était pas pour nos lèvres.
Entre temps une valise disparut
qui n’était pas la mienne

La gare de la ville N a passé
son examen d’existence objective

Tout était parfaitement en place
et chaque détail avançait
sur des rails infiniment bien tracés.

Même le rendez-vous a eu lieu.

Mais sans notre présence.

Au paradis perdu
de la probabilité

Ailleurs
ailleurs.
Combien résonnent ces mots.

Wislawa Szymborska / La gare
Traduction : Christophe Jezewski

Après avoir lu le livre des mythes, chargé l’appareil photo,
et vérifié le tranchant du couteau, j’ai revêtu
l’armure de caoutchouc noir
les palmes absurdes
le masque grave et malcommode.
Je dois le faire,
non comme Cousteau et son
équipe zélée
à bord du schooner inondé de lumière mais ici, seule.
Il y a une échelle.
L’échelle est toujours là
qui pend innocemment contre le bord du schooner. Nous savons à quoi elle sert, nous qui l’avons utilisée. Sinon c’est aussi
une pièce de floche marine un article quelconque.
Je descends.
Barreau après barreau et l’oxygène
me submerge encore
la lumière bleue
les atomes limpides
de notre atmosphère.
Je descends.
Mes palmes m’handicapent,
je descends de l’échelle en rampant comme un insecte et il n’y a personne
pour me dire quand l’océan
va commencer.
D’abord l’air est bleu et puis
devient plus bleu, puis vert et puis
noir je m’évanouis dans ce noir
mon masque est fort
il pompe mon sang avec force
la mer, c’est une autre histoire
la mer n’est pas une question de force je dois apprendre seule
à faire pivoter mon corps sans violence dans l’élément profond.
Et maintenant, il est facile d’oublier pourquoi je suis venue
parmi tant d’êtres qui ont toujours vécu ici
agitant leurs éventails crénelés entre les récifs
d’ailleurs

1

on respire différemment ici-bas.
Je suis venue pour explorer l’épave.
Les mots sont des intentions.
Les mots sont des cartes.
Je suis venue pour constater les dommages et les trésors qui prévalent.
Je caresse le rayon de ma lampe lentement le long du flanc d’une chose plus permanente qu’un poisson ou qu’une algue
j’étai venue pour cela :
le naufrage et non l’histoire du naufrage
cela même et non le mythe
le visage noyé regardant toujours
vers le soleil
l’évidence des dommages
usé par le sel et le balancement pour cette beauté râpée les membrures du désastre
arrondissant leur témoignage
parmi ceux qui rôdent timidement.
C’est bien ici.
Et j’y suis, l’ondine dont la chevelure sombre coule noire, l’ondain dans son corps en armure nous tournons silencieusement
autour de l’épave,
nous plongeons dans la cale.
Je suis elle : je suis lui
dont le visage noyé dort les yeux ouverts
dont les seins portent encore la contrainte
dont la cargaison d’argent, de cuivre et
de vermeil repose
obscurément dans des tonneaux
à demi enfoncés et abandonnés à la rouille nous sommes les instruments à demi détruits qui autrefois indiquions une direction
les bûches mangées par l’eau
le compas faussé
Nous sommes, je suis, vous êtes par lâcheté ou courage
celui qui trouve son chemin
de retour vers cette scène
muni d’un couteau, d’un appareil photo, d’un livre de mythes

nos noms ne figurent pas.

Adrienne Rich / Plongée dans le naufrage
Traduction : Chantal Bizzini

Bonjour, c’est simple comme Van Gogh.
Au nom du fils du taureau en or et de la chatte à la voisine, il faut que ça soit original.
Bonjour, vous voulez que ça soit beau, donc ça ne sera pas du tout orignal.
Bonjour, vous voulez que ça soit fort mais la faiblesse d’un texte est toujours originale.
Bonjour, vous voulez un thème, malheureusement il existe, et un jour ça ne sera pas du tout orignal.
Bonjour, voilà, vous comprenez maintenant pourquoi
Au nom du fils du premier gorille et de la chatte de madame, il faut un premier problème.
Bonjour, Je suis un singe sage et le sourire c’est la rage, voilà, vous comprenez maintenant pourquoi tout ça se passe dans une cage…personne ne sait si c’est à cause de moi ou juste comme ça…ne cherchez surtout pas à comprendre car ça ne sera pas du tout original, c’est la nature.
Au nom du fils de quelqu’un et la chatte original, je cache le soleil dans mon dos et je dis que je m’appelle Bélial
Bonjour, je suis comme une fleur, celle qui ne ressemble à rien, celle qui ressemble à un fantôme dont on sent la présence, dont on entend la voix mais dont on ne comprend pas le sens.
Bonjour, pour ce que ça soit original, il faut que j’assassine l’idée d’être… c’est le premier problème, il faut que j’assassine mes pensées.
Bonjour, pour que ça soit original, j’étais là, il y avait du bruit et chaque jour c’était à cause de… et je ne savais pas que j’étais toujours là.
Bonjour, si je meurs, ça sera original, vous comprenez maintenant comment ça va se passer et une fois que j’ordonne aux sens de ne rien dire et de partir apprendre à danser, ça ne sera pas du tout original.
C’est simple comme Van Gogh, c’était moi depuis le début.

Khalid EL Morabethi

Et maintenant cette évidence, cette évidente évidence qui arrive,
tombe, monte maintenant, que maintenant, mais maintenant, ce
n’est pas passer la montagne qu’il faut, c’est entrer dans la monta-
gne qui est nécessaire, y aller en taupe avisée et obstinée, autant
que possible, en coureur de fond, en boulet de canon que ni la fa-
tigue ni le découragement ni le doute ne guettent, être le vivant
avisé, ne pas baisser la tête, ne pas la rentrer dans les épaules, se
présenter droit, bras écartés, poitrine exposée, tous les sens ou-
verts, tous les désirs offerts, être vif sur le chemin vif ; être vif puis-
que c’est cela qui rend le chemin vif, qui permet au chemin d’ac-
céder aux vœux, de sortir de la montagne et d’entrer dans l’ébloui-
ssement, l’écarquillement, même si en nous fatigue, même si corps
usé, cœur rapiécé

Rémy Ceccheto

L’exil est la terre des hommes.
Ce n’est pas grave, bien sûr !
Nous ne sommes pas comme les arbres, qui croissent
Tel que les branches et la lumière
S’élèvent en brindilles d’air, en feu bleu-ciel, ajouré.

Non les hommes
Poussent en se consumant dans l’espace
Comme une branche que lèche la flamme,
Un arbre tombé
Que le temps étreint jusqu’à la cendre.

Les hommes : un feu de branches mortes,
Un feu d’exil, qui troue la terre.

C’est un peu Ulysse quand il sort de la mer,
Ivre de vent, il brille d’une eau salée, tumultueuse,
Se couche et s’endort dans les ronces.

Les voitures fourmillent droites, brillantes,
Parmi les arbres du boulevard, le brouillard…
C’est un peu comme se retourner sans cesse, éperdu,
Les yeux creusés et leur lourde hâte
Dans les reflets des vitrines, puis en l’air !

Recoudre, tisser contre l’exil, faire marche arrière ;
C’est là la distance du marcheur,
Là le chemin où les orties, l’herbe haute,
Balancent entre les pierres silencieuses.

Là, aussi, où fuient les rues entre les toits et les fleurs ;
On y plonge un regard rapide, on passe
Comme le long de portes entrouvertes.

Il y luit de douces ombres,
Un chien dont le museau pointe plus loin que notre élan peut-être…

On s’immisce dans les trous d’oiseaux,
Le tranchant de l’air nous guide
Jusqu’à ramper avec les insectes, dans les coins d’araignées,
Sous les draps et les rêves reptiliens.

On ouvre les livres, les aventures,
On aime les histoires, les contes ;
On marche, on suit la transhumance en mots,
La trace laissée par le pas des héros.

On aura cherché, dans la poussière proche,
Comment se glisser, serpents, dans l’embrasure des choses mortes.

Louison Delomez / La distance et l’exil (extrait)
 

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton coeur s’émeuve,
Laisse tes dents poser leur sourire de loup.
 
Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne,
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.
 
Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Ni les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir.
 
Ô viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.
 
Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.
 
Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre tes portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.
 
Ô traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.
 
Jean Genet / Le condamné à mort (extrait )

Si j’étais peintre, je mettrais dans mon tableau :
ma signature, en bas à droite de la toile blanche, commençant
par la fin, puis au centre un arbre renversé, de telle sorte
qu’il retourne ses racines vers un ciel de tourmaline, avec ses doutes
irisés en suspension, auquel je fixerais quelques étoiles mortes
comme un feu pour attiser la nostalgie et mieux souligner le silence ;
sur le côté un indien en charge de la lune (hors du cadre),
guetteur stoïque, bras croisés, cerclés par le réel, témoin
muet de ma suffisance ; à sa gauche un livre ouvert à la page
du crime ou des réconciliations, issue ou échappatoire de l’esprit,
parce qu’il est la seule fenêtre peinte ;
plus loin sur sa droite, un miroir brisé dont les morceaux épars gisent
au sol (ou est-ce le ciel ?), au cas où il lui prendrait
cette envie barbare de déchirer l’espace pour s’arracher à l’ennui ;
et dans un dernier coup de pinceau, lorsqu’une fois lancé
le geste ne peut arrêter son élan d’oiseau qui l’emporte,
(comme ces bouquets de phalanges chez Garouste
si démultipliées qu’elles semblent s’échapper des mains),
– comment ne pas tordre les figures et noyer absolument le paysage ?
 
Samuel Martin-Boche / Autoportrait d’après nature

Nous n’avions rien
et nous n’avions besoin de rien
nous avions mieux
et le cœur sauvage des choses
tout était aussi vrai même le ciel mauvais
et le chat enfui faisait mine de rien
Mine Mine Mine Monsieur Mine
nous appelions en nous tenant le corps par la main
maintenant plus rien ne nous intoxiquait
le chat nous reviendrait bien et le soleil aussi
la confiance nous faisait chahuter
dans le vert des ambiances
où nul ne songe aux lendemains
nous avions trouvé ce que nous n’avions pas perdu
comme on découvre le Mexique
c’était déjà beaucoup les mots de l’enfance
celui du jacaranda
le continuel apprentissage de l’amour humain
nous étions deux et nous le savions
nos pas appartenaient à la neige

Denise Boucher

 
Je suis enivré sans arrêt
par le parfum de tes cheveux.
Je suis détruit, à chaque instant,
par tes magiques, traîtres yeux.
Après d’aussi longue patience,
mon Dieu ! verrai-je enfin la nuit
Où j’allumerai ma chandelle
dans l’arcade de tes sourcils ?
Ma clairvoyance est une ardoise
que je chéris matin et soir,
Car elle est comme le miroir
qui reflète ta mouche hindoue.
Si tu veux embellir ce monde
pour autant que l’éternité,
Dis au vent d’écarter ton voile
de ta face, pour un instant.
Si tu veux abolir la loi
qui rend ce monde périssable,
Crève l’écran de tes cheveux :
il s’en répandra mille vies.
Le vent et moi sommes deux gueux,
des vagabonds, des inutiles.
Nous sommes enivrés tous deux
par ton parfum et par tes yeux.
 
Bravo ! Hâfez s’est libéré
de ce monde comme de l’autre.
L’humble poussière de ton seuil
est la seule chère à ses yeux.

Hâfez Shirâzi / L’odeur des cheveux

Et j’ai recommencé
Tous les dix ans
J’y reviens –

Un miracle vivant, ma peau
Luisante comme un abat-jour nazi;
Mon pied droit, c’est

Un presse-papier,
Mon visage, une fine
Toile juive,

Arrache ce linge
O mon ennemi.
Suis-je bien terrifiante? –

Le nez, les orbites, la denture parfaite?
L’haleine en un jour
Perdra toute son aigreur.

Bientôt, bientôt la chair
Sera
Chez elle chez moi

En moi, jeune femme souriante.
Je n’ai que trente ans
Et comme les chats, j’ai neuf fois pour mourir.

C’est la troisième fois.
Quelle dérision
Que de vouloir abolir chaque décade.

Ces millions de filaments!
La foule croquant des noisettes
Se bouscule pour les voir

Me déballer pieds et poings –
C’est le grand strip-tease.
Messieurs, mesdames

Voilà mes mains
Mes genoux.
Je n’ai que la peau sur les os

Et pourtant, je suis la même femme identique à moi-même.
La première fois, j’avais dix ans.
C’était un accident.

La seconde fois, je voulais vraiment en finir
Ne plus jamais en revenir.
Je me suis refermée

Comme un coquillage.
On a dû appeler, appeler
Et m’arracher les vers comme des perles gluantes.

Mourir
Est un art, comme tout le reste.
Je le fais exceptionnellement bien.

Je le fais et c’est l’enfer.
Je le fais et c’est la vérité.
C’est le retour

Le retour théâtral en plein jour
Au même endroit, au même visage, au même cri
Amusé et brutal :

« Un miracle! »
Qui me terrasse.
Il faut payer

Pour scruter mes cicatrices, payer
Pour entendre mon cœur –
Il bat vraiment bien.

Il faut payer et payer gros
Pour un mot, un contact
Ou un peu de sang

Une mèche de cheveux, un bout de ma robe.
Tiens tiens Herr Doktor
Ah tiens, Herr ennemi.

Je suis votre grand’œuvre,
Je suis votre trésor,
Le beau bébé d’or pur

Qui fond en un seul cri.
Je roule et je brûle.
Mais bien sûr que j’y crois à votre grand tourment.

Cendres, cendres –
Vous fouillez et vous remuez.
De la chair, de l’os, rien de rien –

Si! Un morceau de savon,
Une alliance,
Une dent en or.

Herr Dieu, Herr Lucifer
Prenez garde.
Oui, prenez garde.

Je sors de mes cendres
Avec mes cheveux rouges
Et je dévore les hommes comme l’air.

Sylvia Plath / Lady Lazare
Traduction : Laure Vernière

Et sans haine, sans violence,
puisque le Prince est mort ce matin,
il se saisit des clés de la ville,
ancien étudiant en prédication,
par la parole il exhorte,
dans la nuit sous un réverbère,
déclare qu’aucune contrefaçon
ne lui plaît et qu’il s’ennuie,
qu’il n’attend rien en vérité de personne
et appelle au schisme sans hésiter.
 

Pierre Andréani

 
L’homme  a rentré son bois,
coupé son pain. Ouvert son cahier.
 
Quelque chose attend.
Se creuse en lui.
Se voûte.
 
L’instant se vide.
 
La journée n’a pas été facile.
 
Thierry Metz

Le chemin rocailleux menant à ma maturité sexuelle est marqué par la mort de dictateurs communistes.
Ma première expérience sexuelle eut lieu le jour de la mort de Mao Tse Tung: j’ai été mordu par
une petite fille du nom de Diana à la maternelle. J’ai commencé à muer à la mort de Tito, et j’ai éjaculé
pour la première fois à celle de Brejniev. Ils ont joué de la musique classique à la radio pendant trois jours,
j’ai trouvé qu’ils en faisaient un peu trop, ils ont même donné congé dans certaines écoles. Ensuite,
il ne s’est plus passé grand-chose pendant longtemps, j’ai invité une fille au cinéma pour voir, mais le film
était trop bon, et j’ai été pris d’une crampe à la main. Les événements se sont ensuite précipités au lycée,
le premier baiser n’a été séparé de la première nuit de folie que de quelques mois. Cernienko
a aussi rendu le tablier quelques mois après Andropov. Enver les a suivis à quelques semaines près,
je vous passe les détails. J’ai fait connaissance avec le point G au moment de l’exécution de Ceausescu.
Kim Ir Szen regroupa mes connaissances selon de nouvelles perspectives. heureusement
le tribunal a abandonné l’accusation. Fidel. La Terre s’inclinera au pôle…

Peter Zilahy /Dictateurs
Traduction : Kinga Dornacher

Nemi érésem göröngyös útját kommunista diktátorok halála övezte.
Elsõ szexuális élményem egybeesett Mao Ce Tung halálával, megharapott
egy Diána nevű lány az oviban. Tito halálakor kezdtem mutálni, Brezsnyevnél
volt az első magömlésem. Három napig komolyzene ment a rádióban, egy kicsit
túlzásnak tartottam, volt ahol még iskolai szünetet is elrendeltek. Aztán sokáig
nem történt semmi, kísérletképpen elvittem egy lányt moziba, de túl jó volt a film,
és görcs állt a kezembe. A gimiben felgyorsultak az események, az első csókot
az első viharos éjszakától csak néhány hónap választotta el. Andropov után
Csernyenko is beadta a kulcsot. Néhány hétre rá követte őket Enver, azt
nem mesélem el. Ceausescu kivégzésekor ismerkedtem meg a G-ponttal.
Kim Ir Szen új szempontok szerint csoportosította ismereteim, szerencsére
a bíróság ejtette a vádat. Fidel. A Föld fog sarkából kidőlni…

un drap graphique

La ligne rejoint sa trace de l’autre côté de la feuille. Au péril de
l’air anonyme, une lenteur

la lumière ploie dans une direction imprévue

un plan de silence, et elle apparaît

David Lespiau / équilibre libellule niveau ( extrait )

En rêve je les revois
La mort sera plus familière
Dans les arbres la bise.

Kaneko Tota


 Étonnantes performances de l’esprit, lorsqu’il tente, par exemple, de penser l’infini, la question des étoiles et des galaxies, la question tout élémentaire des nombres, de la suite des nombres, comment ils ont fait, au tout début, dans leur tête, en Mésopotamie ou dans la vallée du Nil, raisonner à partir de la trigonométrie d’un champ, après le reflux de la crue, essayer de construire le concept d’un champ qui n’aurait pas de bords, d’une province qui n’aurait pas de bornes, d’un pays qui n’aurait pas de frontières, parmi les médiévaux, plus tard, il y en avait qui disaient qu’on peut penser l’infini, dans la mesure où il est possible de penser qu’on peut compter sans jamais s’arrêter de compter, ce qui, évidemment n’est pas possible, puisqu’on meurt et donc s’arrête de compter, et du coup aussi de penser, mais si on ne mourait pas on ne s’arrêterait jamais de compter, et donc on pense cette pensée-là, la pensée de l’infini, et elle reste valable, même si on meurt, je ne me suis jamais lancé dans des spéculations de ce genre, j’admire Duns Scot, infiniment, mais ne le comprends pas, mon esprit est bien trop infantile & fantassin, moi ce qui me passionne, c’est les files de rouges fourmis, spiar le file di rosse formiche, qui vont sans cesse nulle part, avec une solennellité désarmante, si j’avais vécu en Mésopotamie, je n’aurais pas eu de prénom, mais vu ma mine, on m’aurait appelé le Minable du bord des champs.

Lambert Schlechter / Les dépêches de Kliphuis ( 10. )

Que dirons-nous à la terre ?
Que dirons-nous à la mer ?
Que leur sable, leur écorce, ont été notre peau ?
Leur fracas dans la nuit, leur quiétude baltique, leurs branches, leurs sabres, leurs lunes : nos bras, nos racines ?
  – Je connais ton combat.
  – Y aura-t-il une adresse pour continuer à s’écrire ?
Pourrons-nous dire comme leurs tempêtes, leurs ciels changeants, leurs déserts de neiges, ce qu’on ne pouvait voir, ce qui était piétiné, ce qui était tu, leurs moussons, leurs pages froissées, ce qui était déjà atteint, leurs grêles, leurs frères, leurs lierres entêtés, leurs immensités, leurs coins de larmes, leurs graines, leurs morsures,
Ont été nos musiques, notre sang ?

Elsa Moatti

Matin de printemps -
Mon ombre aussi
Déborde de vie !

Issa

Le froid de la nuit de la mi-hiver est dur,
les étoiles scintillent et tremblotent.
Tous endormis dans la ferme isolée
profondément à minuit.
La lune parcourt sa trajectoire silencieuse,
la neige brille de blanc sur pins et sapins,
la neige brille de blanc sur les toits.
Seul le Tomte est éveillé. 

Viktor Rydberg / Le Tomte ( extrait )

Midvinternattens köld är hård,
stjärnorna gnistra och glimma.
Alla sova i enslig gård
djupt under midnattstimma.
Månen vandrar sin tysta ban,
snön lyser vit på fur och gran,
snön lyser vit på taken.
Endast tomten är vaken.

Personne ne se souvient des gels qui crépitaient, des arbustes d’aubépine, des fauvettes qui tissaient leur nid sous le plafond. Les caisses en bois se sont vidées, les martres ont sorti les derniers kaftans et les chemises repassées avec soin. Quelqu’un a essayé de monter sur le toit de la boulangerie mais l’échelle s’est cassée et il n’est resté que quelques photographies sales. Sur l’une d’elles un vieux rabbin se voile la face avec le Livre tandis que la fumée s’élève au-dessus des branches chauves. La neige a fondu sous les bottes et le soleil, dans la maison du melamed les bougies brillaient tard dans la nuit. Chaque année les marchands grattaient les rides bleues des murs, des tapis s’écoulaient le pavot et le sable. Les fauvettes revenaient toujours au printemps bien qu’on ne les voie sur aucune des photographies. Ni les biches et les blocs de glace sur le fleuve. Les pompiers qui arrivaient de localités voisines éteignaient le feu. Ils avaient de grandes mains chaudes et des yeux noirs.

Jakub Kornhauser / La maison du mélamed I
Traduction : Isabelle Macor

Nikt nie pamięta trzaskających mrozów, krzewów głogu, piegż, które założyły gniazdo pod sufitem. Drewniane skrzynie opustoszały, kuny wyniosły ostatnie chałaty i starannie wyprasowane koszule. Ktoś próbował wejść na dach piekarni, ale drabina złamała się i pozostało tylko kilka brudnych fotografii. Na jednej z nich stary rabin zasłania twarz Księgą, a dym wznosi się ponad łysymi konarami. Śnieg topniał pod butami i słońcem, w domu mełameda do późna płonęły świece. Każdego roku handlarze wydrapywali błękitne zmarszczki w ścianach, z dywanów sypały się mak i piasek. Piegże zawsze wracały wiosną, chociaż nie ma ich na żadnej fotogra i. Ani saren i lodowych kier na rzece. Ogień gasili strażacy, którzy przyjechali z okolicznych miejscowości. Mieli duże, ciepłe dłonie i czarne oczy.

Booz s’était couché de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d’orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n’avait pas de fange en l’eau de son moulin ;
Il n’avait pas d’enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril.
Sa gerbe n’était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
- Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu’il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’oeil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;
Près des meules, qu’on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d’Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l’homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu’il voyait,
Etait mouillée encore et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s’étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu’au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l’âme :
” Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n’ai pas de fils, et je n’ai plus de femme.

” Voilà longtemps que celle avec qui j’ai dormi,
O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l’un à l’autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

” Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j’eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d’une victoire ;

Mais vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l’eau. ”

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l’extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu’une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l’herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C’était l’heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l’oeil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.

Victor Hugo / Booz endormi

Lors qu’avecque deux mots que vous daignâtes dire,
Vous sûtes arrêter mes peines pour jamais,
Et qu’après m’avoir fait endurer le martyre,
Vous m’ouvrîtes les Cieux, et me mîtes en paix.

Mille attraits, dont encor le souvenir me touche,
Couvrirent à mes yeux vôtre extrême rigueur,
Tous les charmes d’Amour furent sur vôtre bouche,
Et tous ses traits aussi passèrent en mon coeur.

Vous prîtes tout à coup une beauté nouvelle,
Toute pleine d’éclat, de rayons, et de feux ;
Bons Dieux ! ha que ce soir mes yeux vous virent belle,
Et que vos yeux ce soir me virent amoureux !

Le Pasteur qui jugea les trois Déesses nues,
Ne vit point à la fois tant de charmes secrets,
De divines beautés, de grâces inconnues,
Que j’en vis éclater en vos moindres attraits.

Je crois qu’en ce moment la Reine de Cythère,
Sans pas un de ses fils se trouva dans les Cieux,
Et que tous les Amours abandonnant leur Mère,
Etaient dedans mon âme, ou bien dedans vos yeux.

Ils brillaient dans vos yeux, et brûlaient dans mon âme,
Perçant d’un si beau feu les ombres d’alentour.
Que je vivais heureux au milieu de la flamme !
Et que j’avais de joie aussi bien que d’amour !

Depuis, ils ont toujours gardé la même place,
Admirant vos beautés et mon extrême foi ;
Et quoi que vous fassiez, Aminte, ou que je fasse,
Je les vois tous en vous, et je les sens en moi.

Eux qui faisaient brûler le Ciel, la Terre et l’Onde,
Avecque tous leurs feux embrasent mon désir,
Et laissent en repos tout le reste du monde,
Pour me faire la guerre avec plus de loisir.

Tandis qu’ils vont doublant mes peines rigoureuses,
Tous les autres captifs ont du soulagement,
Et l’air n’est plus troublé de plaintes amoureuses,
De pleurs, ni de regrets, que par moi seulement.

Echo ne languit plus d’une flamme inutile,
Daphné ne brûle plus le bel Astre du jour,
Et si le cours d’Alphée est encore en Sicile,
Ce n’est que par coutume, et non pas par amour.

Diane aux yeux de Pan n’a plus rien d’estimable,
Neptune n’aime plus les Nymphes de la mer,
Et comme en l’Univers vous êtes seule aimable,
Je suis le seul aussi qui sache bien aimer.

Vincent Voiture

Un voile clair, un voile épais
Recouvre notre destinée
Mais l’étoile qui nous est née
Demeure une étoile de paix.

Peuvent-ils nous mentir, les astres
Ou se trompent-ils de cent ans ?
Et confondent-ils les désastres
Dans la perspective du temps ?

Étoiles, faites des mensonges !
Je crois mon amour et mes songes.

Jean Cocteau

pour écrire il me faut entrer en moi
en me projetant dehors

je quitte la lumière du jour
la rengaine des voix préfabriquées
m’aventure sous terre

je voyage telle une pensée
le calme règne par ici
complètement coupé
en sécurité intime

je sonde les murs
ramasse à la ronde dans l’obscurité
du terreau
   pour trouver ma voix
entendre le son du poème
le vers qui jaillit en douceur

La mise en écrit naît du combat contre soi-même
(à la surface
m’attend l’homme que j’aime
les dimanches il affronte la Tête de Lion
la lumière du soir creuse le rocher
l’espace qui n’est pas
n’existe pas, dit-il)

cela rend problématique la mise en écrit
et je me combats à mort

Antjie Krog / Ode à l’écriture
Traduction : Georges-Marie Lory

Ce poème est contre l’intellectualisme
sous toutes ses formes.

Il rejette les conclusions
de l’analyse et du raisonnement abstraits,
qui vont souvent à l’encontre du simple bon sens
acquis dès la naissance par la plupart des gens.

Il se méfie extrêmement
de quiconque ou de quoi que ce soit
qui n’est pas immédiatement et clairement
compréhensible
et reste sur ses gardes quant aux explications,
élucidations et démonstrations
de toute espèce.

Il préfère la scolarisation à domicile à l’école laïque,
la foi au savoir,
l’opinion à l’évidence,
le divertissement à l’information,
tirer le premier plutôt que poser des questions,
les cowboys aux indiens,
Oprah à l’opéra,
le ketchup au kimchi
et nous à eux.
Par son égocentrisme inconséquent
et sa suffisance sans fondement,
il s’oppose viscéralement
à tout ce qui n’est pas aussi manifestement évident
que ce poème.

Guy Bennet / Poème anti-intellectuel
Traduction : Frédéric Forte

Vous êtes toutes nues dans mes bras
          la ville la nuit et toi
votre clarté illumine mon visage
         et puis le parfum de vos cheveux
A qui ce cœur qui bat
au-dessus du murmure de nos souffles palpitants
           est-ce ta voix, celle de la ville, celle de la nuit
           ou bien la mienne ?
Où finit la nuit, où commence la ville
Où finit la ville, ou commences-tu toi
                  Où est ma fin, où est mon commencement ?

Nazim Hikmet / La ville, le soir et toi
Traduction : Münevver Andaç et Güzin Dino

Si tu as brisé une fois un cœur
Ta prière ne sera pas une prière
Même soixante-dix-huit nations
Ne pourront nettoyer tes mains et ton visage
Si tu as réconcilié un cœur
Si tu as aidé quelqu’un
Si tu as une fois fait la charité à quelqu’un
Ce sera un sur mille, ce n’est pas peu
Yunus prononce ces paroles
Comme s’il mélangeait le miel au beurre
Il vend sa marchandise
Son poids est la substance, pas le sel.

Yunus Emre

Que ce monde demeure,
Que les mots ne soient pas
Un jour ces ossements
Gris, qu’auront becquetés,

Criant, se disputant,
Se dispersant,
Les oiseaux, notre nuit
Dans la lumière.
Que ce monde demeure
Comme cesse le temps
Quand on lave la plaie
De l’enfant qui pleure.
Et lorsque l’on revient
Dans la chambre sombre
On voit qu’il dort en paix,
Nuit, mais lumière.

Yves Bonnefoy

J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie :

Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité !

Ça a l’air simple. Pourtant, il y a vingt ans que j’essayais ; et je n’eusse pas réussi, voulant commencer par là. Pourquoi pas ? Je me serais cru humilié peut-être, vu sa petite taille et sa vie opaque et lente. C’est possible. Les pensées de la couche du dessous sont rarement belles.

Je commençai donc autrement et m’unis à l’Escaut.

L’Escaut à Anvers, où je le trouvai, est large et important et il pousse un grand flot. Les navires de haut bord, qui se présentent, il les prend. C’est un fleuve, un vrai.

Je résolus de faire un avec lui. Je me tenais sur le quai à toute heure du jour. Mais je m’éparpillai en de nombreuses et inutiles vues.

Et puis, malgré moi, je regardais les femmes de temps à autres, et ça, un fleuve ne le permet pas, ni une pomme ne le permet, ni rien dans la nature.

Donc l’Escaut et mille sensations. Que faire ? Subitement, ayant renoncé à tout, je me trouvai…, je ne dirai pas à sa place, car, pour dire vrai, ce ne fut jamais tout à fait cela. Il coule incessamment (voilà une grande difficulté) et se glisse vers la Hollande où il trouvera la mer et l’altitude zéro.

J’en viens à la pomme. Là encore, il y eut des tâtonnements, des expériences ; c’est toute une histoire. Partir est peu commode et de même l’expliquer.

Mais en un mot, je puis vous le dire. Souffrir est le mot.

Quand j’arrivai dans la pomme, j’étais glacé.

Henri Michaux / Magie ( extrait )
 
Tu étais clos comme une péniche noire
A la surface du canal.
 
Pourtant je pris demeure sur ta vie.
 
Ma tête de fenouil enflée de fourmis rouges,
Fourmis ailées, fourmis sans cesse remuantes,
Mon vêtement
Tu y as mis le feu dans un bois de jonquilles,
 
Et notre amour s’habilla de fumée.
 
La grande feuille plate de ton corps
Luisait comme une palme sur l’étang,
Luisait comme un poisson dans des nœuds de lumière,
Ta peau mettait un goût de pain
Dans mes narines.
 
Tu me fis don de robes neuves
Et d’espadrilles lacées de violettes,
Car nul encore n’avait lu sur la couture de ta bouche.
 
Je ne t’apportais rien
Qu’une soupière d’argent
Et le vin chaud de ma poitrine.
Mais tu tendis ta passerelle`
Quand l’hiver dénoua ses vieux chevaux haleurs.
 
Je pris demeure sur ta vie.
 
Et tu m’ouvris l’arbre secret de ta mémoire
Enfant de mort et de folie dans des maisons frappées d’orage
Où glissait l’aile du hibou sur des fantômes de noyé.
 
Et je t’ouvris l’arbre secret de ma mémoire.
 
Histoires sans douceur que tu taisais couché
Au milieu de la nuit dans la cabine chaude
Où le feu s’éteignait.
 
Françoise Collin

Je préfère
goûter le sang, le mien ou le vôtre
coulant d’une vive entaille, que couper chaque jour
avec des ciseaux émoussés des lignes prédécoupées
comme nous l’a dit le professeur

Adrienne Rich

I’d rather
taste blood, yours or mine, flowing
from a sudden slash, than cut all day
with blunt scissors on dotted lines
like the teacher told

Ta petite science, docteur Weiss…petite, trop petite, penser qu’elle pourrait devenir grande ! Vaste comme un panorama qu’aucune terre ne pourrait contenir. Mais vous ne savez que décrire vos propres peurs. Vous cherchez des solutions, vous n’êtes même pas surpris. Très mauvais, ça, et spirituellement pauvre. Le très doux Schubert, lui, était toujours dans l’étonnement. Sa musique, si pure, se dénoue prolixe et sublime dans les sentiers et les vallons, ses phrases ont toujours l’étonnement musical du wanderer  qui s’arrête dans une clairière enchantée de clarté : ce que vous n’avez jamais eu et que je n’oublie pas. Je vais, heureux marcheur, malgré mon âge. Les ciels d’orage m’émeuvent. Je crois qu’écrire vient de la peur de les regarder pour de vrai.

Marco Ercolani / Dialogues avec Robert Walser
Traduction : Sylvie Durbec

pour ceux qui se refusent à lire une prière, la poésie offre une intéressante voie médiane. Spirituelle sans être prosélyte ou dogmatique, la poésie permet de lutter efficacement contre le silence. Les organismes de pompes funèbres l’ont compris qui distribuent gracieusement de petites anthologies où l’athée pourra puiser quelques paroles de réconfort. Le choix est laissé entre une bonne douzaine de poètes où l’on reconnaîtra les noms de Victor Hugo, Claude Roy ou Paul Eluard. Certains entrepreneurs vont plus loin et proposent de véritables poèmes inédits à compléter soi-même. Des blancs dans les vers permettent de personnaliser chaque lecture. Ces poèmes-là usent d’images apaisées, la douleur rime avec la douceur, la grandeur s’ouvre du plus profond de nos cœurs. L’ange voltige comme une mésange. Il est également question de temps qui passe et d’années qui s’effacent. Tutoyé à chaque vers, le défunt demeurera à jamais à nos côtés.
Il convient de s’entraîner au moins une fois à la lecture de ces poèmes afin de ne pas buter sur un mot lors de l’ultime cérémonie. Une fois les espaces laissés en blancs complétés, il convient également de s’assurer que l’on a accordé les adjectifs au sexe du défunt. C’est très facile mais cela nécessite un minimum d’attentions.
Pour toi (insérer ici le prénom du défunt) qui fut notre attentif(tive) compagnon(gne) ; etc…
Ces plaquettes sont sévèrement copyrightées et réservées au strict usage des obsèques. Leurs auteurs anonymes ne se sont pas gênés pour chaparder quelques bonnes idées à des ouvrages antérieurs. Ainsi, le vers libre débutant par « Je me souviens » demeure un classique du genre.
Je me souviens de tes cheveux (insérer ici la couleur des cheveux du défunt), de tes yeux (insérer ici la couleur des yeux du défunt) et de ton sourire radieux.
Lu d’une voix ferme ou tremblante, le poème que personne n’écoutera réellement, contribuera par son étrangeté lexicale à renforcer la sensation de communion et de recueillement. Il est de bon ton d’élargir, dans les derniers vers, le propos strictement personnel de la récitation pour délivrer un message plus universel.
Ainsi, la vie qui fut soufflée comme une chandelle peut augurer d’une terre devenue fraternelle

Eric Pessan / Dépouilles

Le mystère des choses, où donc est-il ?
Où donc est-il, qu’il n’apparaisse point
pour nous montrer à tout le moins qu’il est mystère ?
Qu’en sait le fleuve et qu’en sait l’arbre ?
Et moi, qui ne suis pas plus qu’eux, qu’en sais-je ?
Toutes les fois que je regarde les choses et que je pense à ce que les hommes pensent d’elles,
je ris comme un ruisseau qui bruit avec fraîcheur sur une pierre.
.
Car l’unique signification occulte des choses,
c’est qu’elles n’aient aucune signification occulte.
Il est plus étranges que toutes les étrangetés
et que les songes de tous les poètes
et que les pensées de tous les philosophes,
que les choses soient réellement ce qu’elles paraissent être
et qu’il n’y ait rien à y comprendre.
.
Oui, voici ce que mes sens ont appris tout seuls : –
les choses n’ont pas de signification : elles ont une existence.
Les choses sont l’unique sens occulte des choses.

Fernando Pessoa ou Alberto Caeiro
Traduction : Armand Guibert

passe quand
s’entend le battement de ses ailes
d’un geste sûr
il repousse la couverture
ça fait dix-neuf ans
que chaque nuit
il retourne mon lit
de fond en comble
enfin s’installe sur mon dos
pour réfléchir
arrange ses pieds froids
si je bouge il s’envole
s’il s’envole je bouge

Peter Zilahy / un ange
Traduction : Kinga Dornacher

akkor jön
hallani szárnysuhogását
biztos mozdulatokkal
húzza le a takarót
már tizenkilenc éve
hogy minden éjjel
feldúlja az ágyam
alaposan végigkutat
végül a hátamra ül
és töpreng
rakosgatja hideg lábait
ha megmozdulok elrepül
ha elrepül megmozdulok

Il faut apprendre à sourire
même quand le temps est gris
Pourquoi pleurer aujourd’hui
Quand le soleil brille

C’est demain la fête des amis
Des grenouilles et des oiseaux
des champignons des escargots
n’oublions pas les insectes
Les mouches et les coccinelles

Et surtout à l’heure à midi
j’attendrai l’arc-en-ciel
violet indigo bleu vert
jaune orange et rouge
et nous jouerons à la marelle

Philippe Soupault / C’est demain dimanche

« J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. / Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant… » – Desnos

Elle empoigne son ombre, elle s’égare se déchire se contemple
qu’il fait froid dans la nuit bleue
ce serait son visage d’avant, là-bas qui regarde
l’envers du temps, l’écart entre ce que le cœur désirait
et ce qu’il a obtenu
il n’y a plus de promesse qui tienne plus de caresses
rien que souvenances – remembrances.

Adeline Baldacchino /Treize petits tableaux diogéniques / Tableau n°5 / Absence

 

Des lieux aimés,
on se défait
de surprenante manière,

ils étaient création, abri,
une peau plus sûre
que notre chair,

et voilà qu’ils sont comme
des vêtements trop mis
posés sur le dossier d’une chaise,

et voilà que tout vole
en éclats, la chaise, les murs, les vitres,
tout ce qui vêtaient nos jours,

et que nous sommes déjà plus loin,
sans ecchymoses, sans écorchures,
bâtisseur d’un nouveau monde.

Danièle Corre

Couvert de gloire et de poussière
un gars des champs s’en revenait

— de gloire
on ne dirait guère,
de poudre
on n’en doutera pas —

La fleur des champs aux lèvres
s’en revenait le gars

— champs de bataille
n’en doutez guère
champ de blé naguère
qu’on a bien piétiné —

Il a fort moissonné
sous les ordres du roi
des gerbes d’habits rouges
là-bas sur la frontière
de jeunes gars comme lui
couchés le nez dans l’herbe
et mordant la poussière

Dans son manteau bleu-roi
d’un régiment de Flandres
et sifflotant un air
chez lui il s’en revient
dépité, morfondu
avec la croix d’honneur
et la gueule de travers

Qu’elle est loin
Qu’elle est loin
la maison de mon père !

Il va
traînant la jambe
la manche est vide du côté droit
de l’autre il tient la timbale
de fer blanc que le dimanche
il tend aux marches de l’église

avec la croix d’honneur
et la gueule de travers.

Claude Vercey / Chanson de route 1

Persistance de l’écho au réveil
Qui alimente l’illusion d’un firmament
Ton image se dédouble à l’infini
Dans la constellation du désoubli

Laurent Maindon

À  Xanadu, Kubla Khan
Fit bâtir un majestueux dôme de plaisir :
Où Alphée, la rivière sacrée, coulait
A travers des cavernes sans mesure pour l’homme
Pour se livrer à une mer sans soleil.
Deux fois cinq miles de terrain fertile
Par des murs et par des tours furent entourés.

Ce fut des jardins lumineux où étincelaient de sinueux ruisseaux
Où s’épanouissaient tant d’arbres porteurs d’encens ;
D’antiques forêts sur d’antiques collines,
Caressaient les verdures ensoleillées.

Mais oh ! Ce profond gouffre romantique profond dérivait
Au fond de la verte colline, à travers la canopée de cèdres !
Lieu sauvage ! Lieu sacré et d’envoûtement
Comme jamais sous la lune en déclin ne fut hanté
Par femme lamentant pour son divin amant !
Et de ce gouffre, aux incessants tumultes,

Comme si cette terre respirait en souffles saccadés,
Une puissante fontaine par moment s’évadait ;
Au cœur de ces éclats à demi étouffés
De monstrueux fragments éructaient comme la grêle

Comme le grain sous le fléau de la batteuse :
Et à mi-hauteur de ces roches dansantes
Se découvrait la rivière sacrée.
Sur cinq miles serpentait nonchalamment
Au cœur des forêts et du vallon, courait la rivière sacrée,
Pour se cacher dans les cavernes sans mesure pour l’homme,
Et couler ensuite dans un océan sans vie :
Et au milieu de ce tumulte, Kubla entendit de loin
Des voix ancestrales prophétisant la guerre !

L’ombre du dôme de plaisir
Flottait à mi-chemin sur les vagues ;
Où s’entendaient les mesures emmêlées
De la fontaine et des grottes.

C’était une vision miraculeuse et rare,
Un dôme de plaisir ensoleillé avec des grottes de glace !

Une Demoiselle au Tympanon
Dans une vision m’apparut :
C’était une fille d’Abyssinie,
Et sur son Tympanon elle jouait,
En chantant le mont Abora.
Si je pouvais revivre en moi
Sa symphonie et sa chanson,
Je serais ravi en des délices si profondes,
Qu’avec musique grave et longue,
Je bâtirais ce palais dans l’air :
Ce palais de soleil ! ces abîmes de glace !
Et tous ceux qui entendraient les verraient là,
Et tous crieraient : Arrière ! arrière !
Ses yeux étincelants, ses cheveux flottants !
Tissez un cercle autour de lui trois fois ;
Fermez vos yeux frappés d’une terreur sacrée :
Il s’est nourri de miellée ;
Il a bu le lait de Paradis.

Samuel Taylor Coleridge / Kubla Khan

Or, a vision in a dream. A Fragment.

In Xanadu did Kubla Khan
A stately pleasure-dome decree:
Where Alph, the sacred river, ran
Through caverns measureless to man
   Down to a sunless sea.
So twice five miles of fertile ground
With walls and towers were girdled round;
And there were gardens bright with sinuous rills,
Where blossomed many an incense-bearing tree;
And here were forests ancient as the hills,
Enfolding sunny spots of greenery.

But oh! that deep romantic chasm which slanted
Down the green hill athwart a cedarn cover!
A savage place! as holy and enchanted
As e’er beneath a waning moon was haunted
By woman wailing for her demon-lover!
And from this chasm, with ceaseless turmoil seething,
As if this earth in fast thick pants were breathing,
A mighty fountain momently was forced:
Amid whose swift half-intermitted burst
Huge fragments vaulted like rebounding hail,
Or chaffy grain beneath the thresher’s flail:
And mid these dancing rocks at once and ever
It flung up momently the sacred river.
Five miles meandering with a mazy motion
Through wood and dale the sacred river ran,
Then reached the caverns measureless to man,
And sank in tumult to a lifeless ocean;
And ’mid this tumult Kubla heard from far
Ancestral voices prophesying war!
   The shadow of the dome of pleasure
   Floated midway on the waves;
   Where was heard the mingled measure
   From the fountain and the caves.
It was a miracle of rare device,
A sunny pleasure-dome with caves of ice!

   A damsel with a dulcimer
   In a vision once I saw:
   It was an Abyssinian maid
   And on her dulcimer she played,
   Singing of Mount Abora.
   Could I revive within me
   Her symphony and song,
   To such a deep delight ’twould win me,
That with music loud and long,
I would build that dome in air,
That sunny dome! those caves of ice!
And all who heard should see them there,
And all should cry, Beware! Beware!
His flashing eyes, his floating hair!
Weave a circle round him thrice,
And close your eyes with holy dread
For he on honey-dew hath fed,
And drunk the milk of Paradise.

 
Il y a des jardins qui n’ont plus de pays
Et qui sont seuls avec l’eau
Des colombes les traversent bleues et sans nids

Mais la lune est un cristal de bonheur
Et l’enfant se souvient d’un grand désordre clair

Georges Schehadé
 
la pensée pousse
dans la promesse d’une voix
siècles et fleuves l’écoutent
depuis une aube de paupières
l’indignation du temps,
à la source, la berge des lèvres
embaume sur son passage

Luigia Sor­ren­tino / Figure de l’eau ( extrait )
Tra­duction : Angèle Paoli

il viola cresce
nella promessa di una voce
secoli e fiumi l’ascoltano
da un’alba di palpebre
lo sdegno del tempo,
alla fonte, la riva della labbra
atoma nel suo transito

Le jardinier regarde le ciel
pour voir d’où vient le vent.
Il suit la course des nuages.
Il attend la pluie.
Il sème ses graines
en fonction de la lune
Il a la tête en l’air
Toujours.
Le jardinier caresse les plantes.
Ôte le bois mort.
Couvre le sol de paille
et de feuilles séchées.
Il protège les racines et les vers.
Il a les mains dans la terre
Toujours.
Le jardinier accompagne le temps.
Il ne s’y heurte pas.
Il suit les saisons et les heures
mais ne les attend pas.
Il est patient.
Toujours.
Le jardinier plante, sème, taille, récolte.
Pour cela il prévoit.
Il fait une offre à la nature
Mais c’est elle qui dispose. Elle invente.
Chaque matin il s’étonne.
Toujours.
Le jardinier n’est sûr de rien.
Son territoire est celui de l’espoir.
Quand on met une graine en terre
c’est pour demain.

Gilles Clément

Je laisse tout de même une fenêtre ouverte,
Juste un peu 
Au cas où tu aimerais entrer quand je dors,
Passer, 
Quand je ne suis pas là
Quand je n’y pense pas
Ou quand je fais ma toilette
Ou la vaisselle, de dos.
Au cas où tu voudrais faire entrer
Un peu de ce ciel,
De ce nuage-ci, cette trace rose, là,
Un peu d’aurore qui sait ?
Quelque chose d’ici ou de là-bas,
Une musique peut-être, ou rien,
Ou ce que tu veux.
Je laisse cette fenêtre entrouverte.

Elsa Moatti

La nuit, auprès du feu,
Les couleurs des buissons
Et des feuilles tombées,
Se répétant soi-même,
Tournoyaient dans la chambre
Comme les feuilles mêmes
Tournoyant dans le vent.
Oui: mais la couleur des sapins massifs
S’en vint à grands pas.
Alors je me suis souvenu du cri des paons.

Les couleurs de leur traîne
Étaient comme les feuilles
Tournoyant dans le vent,
Le vent du crépuscule.
Elles jonchaient la chambre
Sitôt que, s’envolant des branches des sapins,
Ils se posaient à terre.
J’ai entendu crier — les paons.
Était-ce un cri contre le crépuscule,
Ou cri contre les feuilles elles-mêmes
Tournoyant dans le vent
Tournoyant comme au feu
Les flammes tournoyaient,
Tournoyant tel la roue des paons
Tournoyaient au feu tapageur,
Tapageur comme les sapins
Où résonnait le cri des paons;
Ou bien cri contre les sapins ?

Par la fenêtre alors je vis
Comment s’assemblaient les planètes
Comme les feuilles elles-mêmes
Allant tournoyant dans le vent.
Je vis comment venait la nuit,
Venait à grands pas comme la couleur des sapins massifs.
Je pris peur.
Alors je me suis souvenu du cri des paons.

Wallace Stevens / Domination du noir
Traduction : Gilles Mourier

At night, by the fire,
The colors of the bushes
And of the fallen leaves,
Repeating themselves,
Turned in the room,
Like the leaves themselves
Turning in the wind.
Yes: but the color of the heavy hemlocks
Came striding.
And I remembered the cry of the peacocks.

The colors of their tails
Were like the leaves themselves
Turning in the wind,
In the twilight wind.
They swept over the room,
Just as they flew from the boughs of the hemlocks
Down to the ground.
I heard them cry — the peacocks.
Was it a cry against the twilight
Or against the leaves themselves
Turning in the wind,
Turning as the flames
Turned in the fire,
Turning as the tails of the peacocks
Turned in the loud fire,
Loud as the hemlocks
Full of the cry of the peacocks?
Or was it a cry against the hemlocks?

Out of the window,
I saw how the planets gathered
Like the leaves themselves
Turning in the wind.
I saw how the night came,
Came striding like the color of the heavy hemlocks
I felt afraid.
And I remembered the cry of the peacocks.

Voulons-nous cacher le jour dans le calice de la nuit,
alors nous aspirons vers la nuit.
Nos corps sont étoiles d’or,
qui veulent s’embrasser-s’embrasser.
 
Sens-tu le parfum des roses ensommeillées
sur les herbes sombres -
ainsi devra être notre nuit.
Nos corps d’or veulent s’embrasser.
Toujours je sombre de nuit en nuit.
tous les cieux fleurissent denses de notre amour flamboyant.
 
S’embrasser veulent nos corps, s’embrasser – s’embrasser.
 
Else Lasker-Schüler / Quand tu viens

L’encre verte éveille des jardins, des forêts, des prés,
des feuillages où chantent les lettres,
des mots qui sont des arbres,
des phrases qui sont de vertes constellations.

Laisse mes paroles descendre, te couvrir
comme une pluie de feuilles sur un champ de neige,
comme la statue sous le lierre,
comme l’encre sur cette page.

Bras, taille, gorge, seins,
le front pur comme la mer,
la nuque, forêt d’automne,
lèvres mordillant un brin d’herbe.

Ton corps se constelle de signes verts
comme le corps de l’arbre.
Que t’importe cette petite cicatrice lumineuse :
regarde le ciel — son vert tatouage d’étoiles.

Octavio Paz / Écrit à l’encre verte
Traduction : Jean-Clarence Lambert et Jean-Claude Masson

La tinta verde crea jardines, selvas, prados,
follajes donde cantan las letras,
palabras que son árboles,
frases que son verdes constelaciones.

Deja que mis palabras, oh blanca, desciendan y te cubran
como una lluvia de hojas a un campo de nieve,
como la yedra a la estatua,
como la tinta a esta página.

Brazos, cintura, cuello, senos,
la frente pura como el mar,
la nuca de bosque en otoño,
los dientes que muerden una brizna de yerba.

Tu cuerpo se constela de signos verdes
como el cuerpo del árbol de renuevos.
No te importe tanta pequeña cicatriz luminosa:
mira al cielo y su verde tatuaje de estrellas.

Va attraper une étoile filante,
Fais qu’une racine de mandragore enfante,
Dis-moi où sont les jours d’antan passés,
Ou qui fit fourcher des Diables les piés,
Enseigne-moi à ouïr chanter Sirènes,
Me prémunir des piqûres de la haine,
Et m’apprends
Quel vent
Sert à pousser esprit honnête en avant.

Si tu es né pour des paysages impossibles,
Voir des choses invisibles,
Chevauche mil et une nuit, chevauche le Temps,
Jusqu’à ce que l’âge sur toi neige des cheveux blancs,
Toi, tu me diras, quand tu seras rentré,
Toutes les merveilles étranges qu’auras rencontrées,
Et jureras que nulle part
Ne vit la chose rare
D’une femme honnête, et belle aussi.

Si tu en trouves une, préviens moi; je gage
Que serait doux tel pèlerinage;
Et puis non, je n’irais point,
Même si par aventure, nous pussions nous voir non loin,
Bien que, lorsque tu l’as vue, elle parut sincère être
Au moins jusqu’au moment ou tu écrivis ta lettre
Déjà elle, je crois,
Sera
Infidèle, le temps que je vienne, à deux ou trois.

John Donne / Chanson
Traduction: Gilles de Seze

Goe, and catche a falling starre,
Get with child a mandrake roote,
Tell me, where all past years are,
Or who cleft the Divels foot,
Teach me to heare Mermaides singing,
Or to keep off envies stinging,
And finde
What winde
Serves to advance an honest minde.

If thou beest borne to strange sights,
Things invisible to see,
Ride ten thousand daies and nights,
Till age snow white haires on thee,
Thou, when thou retorn’st,wilt tell mee
All strange wonders that befell thee,
And sweare
No where
Lives a woman true, and faire.

If thou findst one, let mee know,
Such a Pilgrinage were sweet;
Yet doe not, I would not goe,
Though at next doore wee might meet,
Though shee were true, when you met her,
And last, till you write your letter,
Yet shee
Will bee
False, ere I come, to two, or three.

Je fus celui dont on disait : « Voici le plus heureux du monde ! »
Ainsi Fortune se défait, nul ne peut la saisir, et nul ne s’en délie.
Elle fuit l’esprit, elle fuit la plume, pour se donner en loterie.
Terre féconde ou stérile, à ce médiocre, elle sourit,
Mais se refuse au valeureux.
Viens, Mort, la vie est indigne,
Si l’autour au sol est cloué, alors que s’envole le cygne.
Ici la vertu crie misère, et le vaurien se déguise
En son royaume. L’oiseau de haut vol s’épuise
D’Orient en Occident, tandis que le serin en cage de douceurs se nourrit.
Foin de ce monde s’il ne nous offre que la souffrance et le malheur !
La vie à son aube est limpide, au soir son fiel est à douleur.
Je fus celui dont on disait : « Voici le plus heureux du monde ! »

Les mille et une nuits ( extraits )

Une pluie fine
Peut-être les fleurs des orangers jonchent-elles le sol
Peut-être le corps a-t-il fait attention
Ce soir est un jardin comme moi
Comme toi
Il se réveille sans patrie
Nulle terre au grenadier
Nul fleuve à mon ombre
Ou à la tienne
Personne
Une pluie fine pour les racines
Et une brise qui passe
Furtivement
Entre les feuilles du corps

Najwan Darwich / Ce soir
Traduction : Antoine Jockey

هذا المساء
مطرٌ خفيفٌ
ربمـا انتثرت ْ زهور ُ البرتقال ِ
وربمـا انتبه الجسد ْ
هذا المساء ُ حديقة ٌ مثلي
ومثلك ِ
يستفيق ُ بلا بلد ْ
لا أرض َ للرمّـان ِ
لا نهرا ً لظلي
أو لظلّك ِِ
لا أحد ْ
مطر ٌ خفيف ٌ للجذور ِ
ونسمـة ٌ مرّت
سريـعا ً
بين أوراق ِ الجسـد ْ

Au fil du temps,
peut-être bientôt, dans pas longtemps,
tes mains découvriront mon chant,
secrètement,
à la lumière du jour ou à celle de l’aura.
Tu me réciteras et de moi tu diras :
Était-ce une saga
ou sa vie d’ici-bas ?
Puis toutes mes poésies
mais tout le reste aussi,
tu les oublieras.

Papusza

Moi un homme
moi Nâzim Hikmet poète turc moi
ferveur des pieds à la tête
des pieds à la tête combat
rien qu’espoir, moi.

Le défi, c’est justement
de chanter
même en terre étrangère,
de tourner le regard vers le second horizon
de prononcer le vide
l’indicible
d’entonner une berceuse bien nette
des choses perdues et retrouvées
sur cette terre.

Candelaria Romero / Tov

Viens, Aimé, ouvre mon cœur, pour voir ce qu’il y a dedans

Il y en a qui se permettent de rire de nous ouvertement.

 
C’est un long chemin à maintes étapes

Avec des impasses, des eaux profondes.

 
Nous nous sommes engagés dans cette voie, avec amour

Or, il y en a qui nous envoient en terre lointaine!

 
A tous les braves de monter sur la scène!

Que personne mais personne ne cache sa dextérité!

 
Ne tente pas de monter sur la scène, Yunus

Il s’y trouve déjà bien des braves.

 
Yunus Emre

Comme un soleil dans un désert glacé,
comme un orage d’été dans un vallon étroit
tu viens vers moi et, le souffle coupé,
assoiffé, je t’accueille dans mes bras.

Un tourbillon de désir nous emporte
là où tout est fougue et émoi
Qui a dit que dans une vie
on peut aimer une deuxième,
une troisième, une quatrième fois ?

Non ! Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai !
Je ne suis pas ton deuxième amour,
tu n’es pas ma troisième bien-aimée.

Tout amour brûle d’une flamme
qui n’a encore jamais brûlé,
Tout amour brille d’une lumière
qui n’a encore jamais brillé.
Tout amour est un air
que personne n’a encore joué.
Tout amour est un chemin
que personne n’a encore emprunté.
Une vérité nouvelle, un monde sans pareil.

Allons, marchons, marchons, marchons.
Les horizons s’embrasent et nous appellent
Vers ce chemin tout neuf et lointain.

Mon amour, généreux et unique,
Mon premier amour…

Dobri Jotev / Confidences
Traduction : Ralitsa Mihailova-Frison-Roche

Юлско слънце над ледна пустиня.
Ураган над притихнал боаз.
Ти пристигаш при мене – и жаден,
и задъхан посрещам те аз.
 
И от пориви смерч ни завърта.
Всичко става повеля и зов.
Кой е казал, че може да има
втора, трета, четвърта любов?
Кой е казал? Пак нека си казва!
Ни съм втори, ни трета си ти! -
Всяка обич гори негоряла,
със лъчи неблестели блести.
Всяка обич е звън непрозвънвал,
нова истина, цвят нецъфтял.
Всяка обич е свят неизследван,
първо раждане, ек неечал.
Погледни, необятното мами,
в път ни мами, далечен и нов.
Моя млада любов неживяна,
моя първа любов.

L’amitié silencieuse de la lune
( je cite mal Virgile ) t’accompagne
depuis, cette nuit, aujourd’hui perdue
dans le temps, cette soirée où tes yeux
vagues l’ont déchiffrée pour toujours dans
un jardin, un patio qui sont poussière.
Pour toujours ? Je sais qu’une fois quelqu’un
pourra te dire en toute vérité :
Tu ne verras plus la lune claire.
Tu viens d’épuiser la somme des chances
que t’accorde le destin. Inutile
d’ouvrir toutes les fenêtres du monde.
Il est tard. Tu ne la trouveras plus.
Nous vivons découvrant et oubliant
cette douce coutume de la nuit.
Regarde. C’est peut-être la dernière.

Jorge Luis Borges / Le chiffre
Traduction : Jacques Ancet

La amistad silenciosa de la luna
(cito mal a Virgilio) te acompaña
desde aquella perdida hoy en el tiempo
noche o atardecer en que tus vagos
ojos la descifraron para siempre
en un jardín o un patio que son polvo.
¿Para siempre? Yo sé que alguien, un día,
podrá decirte verdaderamenta:
“No volverás a ver la clara luna,
Has agotado ya la inalterable
suma de veces que te da el destino.
Inútil abrir todas las ventanas
del mundo. Es tarde. No darás con ella.”
Vivimos descubriendo y olvidando
esa dulce costumbre de la noche.
Hay que mirarla bien. Puede ser última.

The silent friendship of the moon
(I miquote Virgil) has accompanied you
since that night or evening,
now lost in time, when your restless
eyes uncovered her forever
in a garden or a patio that now is dust.
Forever? I know that someone, one day,
will be able to tell you this truth:
“You’ll never (again) see the clear moon.
You’ve already exhausted the unalterable
amount of time granted you by destiny.
It’s useless to open every window
of the world. It’s late. You won’t find her.”
We live discovering and forgetting
that sweet habit of the night.
Look at her well. It may be the last time.

Doucement se déchire les lèvres du vent.
Le bruit d’un livre qui s’ouvre font tes pas dans la neige

Et je te vis comme une poésie au dos du cœur

Malgré la vieillesse et le gel.

Mathias Enard / Dernière communication à la société proustienne de Barcelone ( extrait )

Devant le Sphinx, celle qui a vu le jardin d’en haut saura répondre. Elle aura connaissance du passé, du présent et de l’avenir comme si elle avait tenu un instant dans ses mains les allées claires des bosquets, les rênes du char solaire, et accompli l’intégralité de sa course. Elle pourra rapporter l’histoire et rendre l’oracle. Par le bruissement des feuilles dans le vent, par le goût de la source, que les Muses soient avec nous, qu’elles nous accompagnent.

Céline Minard / Grenouilles en grands manteaux (extrait )

L’homme est coupé de ses frères
par de simples corps le sien le leur.
Il en a comme un orage dans le coeur.
Même la Création nous est intérieure.
Suprême
Imposture
Cosmique.

Abdelmajid Benjelloun
Traduction : Nasser-Edine Boucheqif

Et les enfants grandissent, le regard profond,
ne sachant rien, ils grandissent, et meurent,
Et tous les êtres vont leur chemin.
    
Et les fruits sucrés naissent des fruits amers,
Et tombent, la nuit venue, comme des oiseaux morts,
Et gisent là quelques jours et se décomposent.
          
Et le vent souffle sans trêve ni repos
Et nous percevons et prononçons tant de mots,
Et sentons le plaisir et la fatigue de nos corps.
         
Et des routes sillonnent les prés et il y a
Des villages emplis de flambeaux, d’arbres et d’étangs
Et d’autres, menaçants et desséchés, comme morts…
     
Pourquoi les a -t-on bâtis? Pourquoi sont -ils si nombreux et divers?
Pourquoi les rires alternent avec les larmes, et avec la pâleur livide?
             
A quoi bon tout cela, et tous ces jeux,
Pour nous, qui sommes adultes et éternellement seuls,
Et qui marchons sans jamais chercher aucun but?
             
A quoi bon avoir vu tant de choses?
Et pourtant, quiconque prononce le mot « Soir », dit beaucoup,
Un mot d’où s’écoule tant de sens et tant de tristesse,
Comme un miel lourd coulant des alvéoles vides.

Hugo von Hofmannsthal /Ballade de la vie extérieure.

Und Kinder wachsen auf mit tiefen Augen
Die von nichts wissen,wachsen auf und sterben
Und alle Menschen gehen ihre Wege.

Und süsse Früchte werden aus den herben,
Und fallen nachts wie tote Vogel nieder
Und liegen wenig Tage und verderben.

Und immer weht der Wind, und immer wieder
Vernehmen wir und und reden viele Worte
Und spüren Lust und Müdigkeit der Glieder
       
Und Strassen laufen durch das Gras, und Orte
Sind da und dort, voll Fackeln, Bäumen, Teichen,
Und drohende, und totenhaft verdorrte…
            
Wozu sind diese aufgebaut? Und gleichen
Einander nie? Und sind unzählig viele?
Was wechselt Lachen, Weinen und Erbleichen?
             
Was frommt das alles uns und diese Spiele,
Die wir doch gross und ewig einsam sind
Und wandernd nimmer suchen irgend Ziele?
    
 Was frommt’s, dergleichen viel gesehen haben?
Und dennoch sagt der viel, der « Abend » sagt,
Ein Wort, daraus Tiefsinn und Trauer rinnt
Wie schwerer Honig aus den hohlen Waben.

Mon tablier déborde de prières. Enfants les glissent dans les plis du tissu.

Leur exigence est si fertile qu’à démesure il en naît d’autres. Et d’autres encore. Étrange petite famille…

À mes pieds grandissent falaises de désirs péremptoires.

J’ai ma parole pour l’escalade.

Dans la maison désertée des babils, des vœux gravissent les sédiments.

Le génie de la lampe aurait bien de l’ouvrage à m’exaucer. Ses oreilles, son cœur restés si longtemps dans la nuit.

Si les contes étaient vrais, comme je frotterais ! Le souffle chaud, la buée, le sable à me faire la peau douce. Comme je frotterais ! Qu’il voie un peu le jour. Et n’oublie pas ma vie prudente.

D’enfants dévoreurs de rêves je suis mère.

Estelle Fenzy

Chemins perdus
Pareils aux inquiets, aux longs velléitaires
Qui n’auront jamais su choisir un seul chemin,
Tous ceux que j’aperçois, lorsque je passe en train,
Filer à travers bois, dans l’épaisseur des terres,
Me paraissent chacun devenir, tour à tour,
Celui que j’aurais dû suivre sans aucun doute.
Je me dis : la voici, c’est elle, c’est la route
Certaine qu’il faudra revenir prendre un jour.
Mais aussitôt après, sous la viorne et la ronce,
Un sentier couleur d’os ou d’orange prononce
Sa courbe séduisante au détour d’un bosquet,
Et c’est encore un des chemins qui me manquaient.
Puis le bord d’un canal donne une autre réponse
À ce perpétuel élan vers le départ.
Mais je vous aime ainsi, chemins, déserts et libres.
Et tandis que les rails me tiennent à l’écart,
Vous venez vous confondre au réseau de mes fibres.


Jacques Réda

Je te regarde : allongée, fatiguée, ravagée, toi, l’oublieuse, 
la ténébreuse, toi. 
Je te regarde. Je suis à tes côtés. 

Je fais le chemin avec toi. Je te parle d’elles, de nous, 
de ce fleuve premier qui me conduit vers tes poèmes. 

De cet écart entre toi et toi. 

Toi, solaire 
Toi, séductrice 
Toi, guerrière 

J’ouvre ton livre de vie et ton livre de mots. Je ne peux 
m’empêcher de trembler. 

Je ne pleure pas. Je parcours. 

De toi à moi, ma raison d’exister 
De toi à moi, ma raison de chuter 
De toi à moi, ma raison d’aimer 
De toi à moi, ma raison de tuer 

De toi à moi, ma raison d’ajouter une fleur au poème dernier

Une parole à la comète 
Une dérive à la tempête 

Offrant un seuil à la possibilité du souffle 
Une rive à l’écluse 
De l’eau à l’océan

Jeanine Baude

On s’est endormis,
on était partis
pour je ne sais quelle terre lointaine

on avait au cœur
bien trop de candeur,
mon dieu, que le meilleur de nous revienne.

Claude Esteban

Puisque je ne sais que faire de mes mains
je serre un panier de figues contre ma poitrine
pendant qu’il s’éloigne du jardin de la joie
ayant boutonné le dernier rayon de soleil
sur sa pomme d’Adam.

Demain il va encore enfermer à clef
dans le tiroir le plus bas de son quotidien
une aquarelle figurant le désir de changer sa vie,
il va secouer mes odeurs de sa peau
comme une abeille le pollen d’acacia
collé sur ses pattes
et regagner sa place parmi les statues
qui étalent des manuscrits au-dessus de leurs têtes
en guise de ciel.

Je croyais que j’avais planté en lui une fleur.

Aksinia Mihaylova

à ceux qui parlent de lendemains qui chantent
mais qui n’apprennent pas de chansons
à ceux qui construisent des murs autour des cimetières 
parce qu’ils ont peur que les morts s’évadent
à ceux qui ne croient plus au père noël 
parce qu’ils ont passé la soirée avec lui
à ceux qui ont fait une fois dans leur vie une transgression et en sont devenus les anciens combattants
à ceux qui se disent psychologues 
mais ne s’intéressent pas aux âmes
à ceux qui se disent politiques 
mais n’ont pas étudié l’idée du bonheur
à ceux qui se croient poètes 
parce qu’ils disent bonjour en faisant la gueule
à ceux qui sont devenus virils 
en écoutant le journal parlé
à celles qui se servent de féminisme 
pour oublier d’être femme
aux prêtres qui ont croisé dieu 
mais ne l’ont pas reconnu
aux anarchistes 
qui se sont inscrits à une fédération
à ceux qui se mettent au coin tout seuls
à ceux qui ne se rappellent leurs désirs 
que s’ils en consultent la liste
à ceux qui parlent de fraternité 
dans des voitures blindées
à ceux qui parlent de sagesse
sans avoir eu l’expérience de la douleur
à ceux qui ont peur de leur ombre
même quand il pleut
à ceux qui croient que pour créer la paix
il suffit de faire la guerre
à ceux qui croient que la maitrise 
c’est le droit de ne plus rien apprendre
à ceux et celles qui pratiquent l’amour
comme une tentative de meurtre
à ceux qui aboient
quand les chiens leur parlent
aux orphelins de toute obédience
aux fétichistes sans accessoires
aux racistes qui aiment les arcs-en-ciel
aux magistrats dyslexiques
aux utopistes paresseux
aux vieillards sans courtoisie
aux fillettes sans chocolat
ohé les mecs
salut les filles
alléluia et vigilance
c’est aujourd’hui que ça s’arrange

Pierre Debauche / Message Urgent

Le soleil émerge et te tend la main
au bout d’un rayon comme sur les fresques des tombeaux égyptiens. Toi, tu le regardes illuminer les façades à l’est,
les platanes roux, les fumées translucides mais tu caches tes mains. Alors lui retire
peu à peu la sienne en montant ; il éclaire seulement le monde, et ton cœur reste obscur.

Jean-Pierre Lemaire / Soleil d’hiver

Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit,
rien de ce tourment qui m’épuisait
comme la poésie qui portait mon âme,
rien de ces mille crépuscules, de ces mille miroirs
qui me précipiteront dans l’abîme.
Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit
que j’ai dû traverser à gué comme le fleuve
dont les âmes sont étranglées depuis longtemps par les mers,
et tu ne sais rien de cette formule magique
que notre Lune m’a révélée entre les branches mortes
comme un fruit du printemps.
Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit,
qui me chassait à travers les tombeaux de mon père,
qui me chassait à travers les forêts plus grandes que la terre,
qui m’apprenait à voir des soleils se lever et se coucher
dans les ténèbres malades de ma tâche journalière.
Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit,
du trouble qui tourmentait le mortier,
rien de Shakespeare et du crâne brillant
qui, comme la pierre, portait des cendres par millions,
qui roulait jusqu’aux blanches côtes,
au-delà de la guerre et de la pourriture avec des éclats de rire.
Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit,
car ton sommeil passait par les tronc fatigués
de cet automne, par le vent qui lavait tes pieds comme la neige.

Thomas Bernhardt
Traduction : Suzanne Hommel

Demain la guerre se termine
ma fille oublie ta voix métallique
et oublie les crosses de fusils qui font saigner son père
à un poste de contrôle de l’armée
Demain
la guerre se termine
nous nous guérissons des souvenirs ;
je cache sous ma chemise les cicatrices des cigarettes et de l’électricité
Toi, tu enlèves ton uniforme
tu mets un jean
pour, demain, cacher ton monstre humain
Demain
sur le chemin vers les souvenirs
nous nous retrouvons par hasard ou à un arrêt de bus
tu me regardes
et tu caches tes yeux derrière le journal
tu caches derrière ta toux
l’écho de ta voix métallique
Et si
ma fille s’approche de toi pour te donner à boire
et me demande soudain qui tu es
Je murmure pour que tu n’aies pas peur :
un ami comme les autres.

Hassan Ibrahim al-Hassan.

Traduction : Mahmoud el Hajj

Passer une nuit blanche
en s’obstinant à dévoiler les couleurs à venir
de ce ciel étranger et capricieux
mais ne récolter que les cris des corbeaux
et le roucoulement des pigeons
au petit matin.

C’est comme si tu poussais en vain la porte
pour entrer dans mon hiver
sans avoir jamais ressenti le goût
des flocons de neige sur ta langue.

Aksinia Mihaylova / Gris clair

Je frappe à la porte de la pierre
- C’est moi, laisse-moi entrer.
Je veux pénétrer dans ton intérieur,
y jeter un coup d’œil,
te respirer à fond.
- Va-t’en, dit la pierre
Je suis fermée à double tour.
Même brisée en mille morceaux
nous serons encore fermés.
Même broyés en poussière
nous ne laisserons entrer personne.
 
Je frappe à la porte de la pierre.
- C’est moi, laisse-moi entrer.
Je viens par pure curiosité.
La vie en est l’unique occasion.
Je tiens à me promener dans ton palais,
avant de visiter la feuille et la goutte d’eau.
Je n’ai pas beaucoup de temps pour tout cela.
Ma mortalité devrait t’émouvoir.
 
- Je suis de pierre, dit la pierre.
Je suis bien obligée de garder mon sérieux.
Va-t’en, je n’ai pas de zygomatiques.
 
Je frappe à la porte de la pierre.
- C’est moi, laisse-moi entrer.
On me dit qu’il y a en toi des salles grandes et vides,
jamais vues, aux beautés qui s’épanouissent en vain,
sourdes, où aucun pas ne retentit jamais.
Avoue maintenant que tu n’en sais pas davantage.
 
- Des salles grandes et vides, dit la pierre,
je veux bien, mais de place il n’y en a guère.
Belles, peut-être, mais hors d’atteinte
de tes six misérables sens.
Tu peux me connaître, mais m’éprouver jamais.
Toute mon apparence te regarde en face,
mais ce qui est intérieur te tourne à jamais le dos.
 
Je frappe à la porte de la pierre.
- C’est moi, laisse-moi entrer.
je ne cherche pas en toi un refuge pour l’éternité.
Je ne suis pas malheureuse.
Je ne suis pas sans abri.
Le monde qui est le mien mérite qu’on y retourne.
Je te promets d’entrer et sortir les mains vides,
et pour preuve de ma présence véritable en ton sein

je n’avancerai que des paroles
auxquelles personne n’ajoutera foi.
 
- Tu n’entreras pas – dit la pierre.
Il te manque le sens du partage.
Aucun sens ne remplace le sens du partage.
Même la vue affûtée jusqu’à l’éblouissement
ne te serait d’aucun secours sans le partage.
Tu n’entres pas, tu n’as que le désir de ce sens,
que son germe, son image.
 
Je frappe à la porte de pierre.
- C’est moi, laisse-moi entrer.
Je ne puis attendre deux mille siècles
pour pénétrer sous ton toit.
 
- Si tu ne me crois pas, dit la pierre,
va voir la feuille, elle t’en dira de même.
ou la goutte d’eau qui le confirmera.
Tu peux même t’adresser à un cheveu de ta tête
Je sens monter en moi un grand éclat de rire,
un rire immense, que je ne sais pas rire.
 
Je frappe à la porte de pierre.
- C’est moi, laisse-moi entrer.
- Je n’ai pas de porte, dit la pierre.

Wisława Szymborska / Conversation avec la pierre
Traduction : Piotr Kaminski

 
Dans la froide bourrasque, ce n’est pas un hasard
Si tu me regardes comme un homme
Mort pendant des années et des mois et maintenant
     comme
Ressuscité — un solitaire évadé
 
Qui croit qu’il rêve le mélancolique
Retour de la pluie, persuadé
Que ce n’est pas la liberté, mais une phrase
Anticipée de ce temps-rêve
 
Pensé dans l’avenir. Une hâte aveugle
Du monde semble m’avoir privé
De la conscience du changement. Bien sûr, c’est une
     sale
 
Affaire : et ma vie ne l’accepte pas,
Comme il y a un an : pour moi t’avoir aimé
Un peu, mais exclusivement, est tout.
 
 Pier Paolo Pasolini / Sonnet 109
 Traduction : René de Ceccatty
 
Nella fredda burrasca non è un caso
che guardi me stesso come un uomo
morto per anni o mesi e ora come
resuscitato — un solitario evaso
 
che crede di sognare il malinconico
ritorno della pioggia, persuaso
che non sia libertà, ma una fase
anticipata di quel tempo-sogno
 
pensato nel futuro. Una cieca fretta
del mondo pare avermi privato
della coscienza del mutare. Certo è un brutto
 
affare : e la mia vita non l’accetta,
come un anno fa : per me averti amato
un poco, ma esclusivamente, è tutto.
 
 
 

Ce que j’ai voulu, je l’ignore. Un train
file dans le soir : je ne suis ni dedans
ni dehors. Tout se passe comme si
je logeais dans une ombre
que la nuit roule comme un drap
et jette au pied du talus. Au matin,
dégager le corps, un bras puis l’autre
avec le temps au poignet qui bat. Ce que j’ai voulu, un train
l’emporte : chaque fenêtre éclaire
un autre passager en moi
que celui dont j’écarte au réveil
le visage de bois, les traverses, la mort.
Dans un monde à bout de souffle à bout d’amour
figé d’effroi il édifie des terrains vagues où l’on peut se caresser dans les orties du désir. Il reste acteur de ses songes. Un jour un jour grâce à ses poèmes nous serons l’un contre l’autre dans la même goutte d’eau à nous raconter tous nos sortilèges, serrés l’un contre l’autre nous verrons le temps tomber dans une cruche bleue. Nous aurons lu Goffette et nous pourrons rêver notre vie encore une fois, encore une fois.

Guy Goffette

Chacun lui a confié son horloge
chacune indiquait une heure différente.
Mais laquelle est exacte, laquelle fausse
dans ce lieu sans soleil, quelle heure est-il vraiment ?
Disant en éloignant de la fenêtre du conte lointain coucou
coucou coucou coucou au début de chaque minute —
Réglant le Temps qui gâche l’ouvrage délicat
ses petits rouages mordent à chaque instant vos mains.
Ou bien c’était l’enfant de l’horloge à eau qui remontait en avance en plongeant
un Fils de la mer Fils-mer
même si tu es maître tu resteras apprenti dans le monde
si tu n’obtiens pas des Heures la permission
de t’éloigner même une minute vers toi-même
coucou coucou toi enfant-oiseau fruit vert-fleur-dans le siècle.
Père et mère âgés, parents bigots
monté de province dans les rues reculées tous les soirs ouvrables
menace, corvée ou bien sévices sexuels …
C’était le temps qui le faisait vivre dépendant des autres
surtout selon le temps passé [selon les horloges qui l'emprisonnaient]
il était obligé de régler
toutes les horloges du quartier.

coucou

Mehmet Yashin / L’enfant horloger

Ton nom – un oiseau dans la main,
Ton nom – sur la langue un glaçon.
Un seul mouvement de lèvres.
Quatre lettres.
La balle saisie au bond,
Dans la gorge un grelot d’argent.

Une pierre jetée dans l’étang
Sangloterait ainsi quand on t’appelle.
Dans le piaffement léger des sabots la nuit
Ton nom, son éclat retentit.
Le chien du fusil qui claque à la tempe
Le dit.

Ton nom – ah impossible !
Ton nom – le baiser sur les yeux,
Sur le tendre froid des paupières.

Ton nom – le baiser sur la neige.
Gorgée d’eau bleue qui sourd, glaciale.
Avec ton nom – le sommeil est profond

Marina Tsvétaïéva / Poème à Blok

Имя твое — птица в руке,
Имя твое — льдинка на языке.
Одно-единственное движенье губ.
Имя твое — пять букв.
Мячик, пойманный на лету,
Серебряный бубенец во рту.

Камень, кинутый в тихий пруд,
Всхлипнет так, как тебя зовут.
В легком щелканье ночных копыт
Громкое имя твое гремит.
И назовет его нам в висок
Звонко щелкающий курок.

Имя твое — ах, нельзя! —
Имя твое — поцелуй в глаза,
В нежную стужу недвижных век.
Имя твое — поцелуй в снег.
Ключевой, ледяной, голубой глоток…
С именем твоим — сон глубок.

Ich’ai longtemps cru qu’il avait le droit de vie ou de mort sur nous, les enfants, alors ich me le tenais pour dit. Il a la figure de l’emploi, une certaine massivité du corps, le visage d’un centurion implacable, colère retenue, regard sévère, ne parlant pas beaucoup, taciturne, n’exprimant pas ses sentiments, terrorisant la marmaille, au bénéfice de tous.
 
– Ah ! s’écria la Bûcheronne, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants ? Le Petit Poucet

Paul de Brancion / L’ogre du Vaterland

I

Pour finir de conquérir tout mon être
Amour agença un doux ennemi ;
Ses deux beautés veulent à mort me mettre
Et leur union est fatale harmonie :
Tandis que des yeux mon cœur elle ploie
Elle saisit mon esprit de sa voix

II

J’aurais pu fuir une simple beauté :
Mon âme, déprise, se sauverait,
Brisant de ses cheveux les rets bouclés ;
Mais comment échapper à son décret
Quand, subtile et invisible, elle tisse
Mes fers de cet art qui fait mes délices !

III

La combattre eût été facile en plaine
Où la victoire est neutre dans ses vœux.
Mais tout résistance, ici, est vaine ;
Elle a pour atout sa voix et ses yeux.
La défaite est pour mes forces, l’issue :
Déjà soleil et vent lui sont sont échus.

Andrew Marvel / La gente chanteuse
Traduction : Gérard Gacon

O make a final conquest of all me,
Love did compose so sweet an enemy,
In whom both beauties to my death agree,
Joining themselves in fatal harmony;
That while she with her eyes my heart does bind,
She with her voice might captivate my mind.

I could have fled from one but singly fair,
My disentangled soul itself might save,
Breaking the curled trammels of her hair.
But how should I avoid to be her slave,
Whose subtle art invisibly can wreath
My fetters of the very air I breathe?

It had been easy fighting in some plain,
Where victory might hang in equal choice,
But all resistance against her is vain,
Who has th’advantage both of eyes and voice,
And all my forces needs must be undone,
She having gained both the wind and sun.

Je songeais que Phyllis des enfers revenue,
Belle comme elle était à la clarté du jour,
Voulait que son fantôme encore fît l’amour
Et que comme Ixion j’embrassasse une nue.

Son ombre dans mon lit se glissa toute nue
Et me dit : cher Tircis, me voici de retour,
Je n’ai fait qu’embellir en ce triste séjour
Où depuis ton départ le sort m’a retenue.

Je viens pour rebaiser le plus beau des Amants,
Je viens pour remourir dans tes embrassements.
Alors quand cette idole eut abusé ma flamme,

Elle me dit : Adieu, je m’en vais chez les morts,
Comme tu t’es vanté d’avoir foutu mon corps,
Tu te pourras vanter d’avoir foutu mon âme.

Théophile de Viau

J’étais en train
de lire un livre
quand tout à coup
je vis ma vitre
emplir son œil absent d’oiseaux légers et ivres
 
Oui, il neigeait.
La folle neige !
Elle tombait
tranquille et fraîche
dans le cœur tout troué comme un filet de pêche.
 
C’était si bon !
et j’étais ivre
de ces flocons
heureux de vivre
que ma main oublieuse, laissa tomber le livre !
 
En ai-je vu
neiger la neige
dans le cœur nu !
Ah Dieu ! Que n’ai-je
su garder dans mon cœur un peu de cette neige !
 
Toujours en train
de lire un livre !
Toujours en train
d’écrire un livre !
Et tout à coup la neige tranquille dans ma vitre
 
Benjamin Fondane

Jusqu’où peut aller la danse,
Dans le tumulte d’un tapis nocturne ?
Qu’accompagne, au juste,
Cette lumineuse euphorie ?
Les mains, semblables à des fruits aveugles,
A des fruits de questions,
Froissent la page d’éther
Qu’entretient le quiet phénix.
Et la robe, de ses flammes, enveloppe
La danse qui se lave à l’ivresse de l’éphémère.
Tant que semblent durer
Cette nuit, cette barque,
Ce port, ce pont, ce phare,
Je chanterai cette lune aux arabesques fœtales.

Mokhtar El Amraoui

 
Si le sexe était tout, alors chaque main tremblante
Pourrait nous arracher, comme aux poupées, les mots désirés.
Mais voyez la déraisonnable trahison du destin
Qui nous fait pleurer, rire, grogner et grommeler, crier
De dolentes épopées, soutirant des gestes
À la folie ou à la volupté, sans tenir compte
De cette première et capitale loi. Heure de tourment !
Hier soir, nous nous tenions au bord d’un étang rose,
Dont des voiliers de lis fendaient les chromes brillants,
D’un vif de clarté stellaire, pendant qu’une grenouille
Beuglait, tirant de son ventre d’horribles accords.

Wallace Stevens / Le monocle de mon oncle
Traduction : Claire Malroux

 
If sex were all, then every trembling hand
Could make us squeak, like dolls, the wished-for words.
But note the unconscionable treachery of fate,
That makes us weep, laugh, grunt and groan, and shout
Doleful heroics, pinching gestures forth
From madness or delight, without regard
To that first, foremost law. Anguishing hour!
Last night, we sat beside a pool of pink,
Clippered with lilies scudding the bright chromes,
Keen to the point of starlight, while a frog
Boomed from his very belly odious chords.
 
 
 
 

Et les châteaux du commerce mondial
Où luisent les chaînes de la misère
Avec sur le visage joie mauvaise et enthousiasme,
Un jour tu les réduiras en cendres.
Toi qui t’es épuisé dans d’antiques querelles
Dont la geôle est là-bas dans les étoiles,
Apporte dans ta main une poudre grondante
Appelle le palais à voler en l’air.
Et si dans la lueur des flammes
Le tourbillon de fumée bleu-gris a déjà plongé,
De ta main ensanglantée en guise de drapeau
Lance au destin le gant d’un défi.
Et si le foyer a été bien allumé
Et que la voile de la fumée bleue a bien lancé son tourbillon
Marche vers la tente qui brûle.
Tu portes la flamme en ton sein, sors-la.
Dans un étui de verre, là où est le château impérial
Les voies de l’explosion sont bonnes
Et même les chicanes de femelles sensées.
Quand dieu lui-même ressemble à une chaîne,
Esclave des riches, où est ton couteau ?
 
Vélimir Khlebnikov / Ladomir
Traduction : Claude Frioux.
 

Dans l’ombre puis dans la clarté, le rouge-gorge 
Apparaît, avant-courrier de l’hiver, merveille
Qui surprend la vue à chaque apparition.
Abréviation du feu, il ne consume
Pas le bois dont il fait son bref abri. La forge
Qu’il allume, le fer qu’il forge, ont habité
La mémoire depuis si longtemps que la braise
Là-bas dans l’huis par où passe le froid nous reste
Une surprise immémoriale. Regarde
Comment il offre à l’air encore teint de roses
De l’automne son plastron : il annonce ainsi
La neige, lui qui en aime les fleurs, qui marque
De son passage la nappe cristallisée,
Puis se tient en haut avec la dernière pomme.

Robert Marteau

Je pense à toi quand le rayon solaire
Brûle les flots ;
Je pense à toi quand la lueur lunaire
Se peint sur l’eau.

Tu m’apparais quand monte de la route
Un poudroiement
Ou bien la nuit, quand le passant redoute
Le pont tremblant.

J’entends ta voix quand la vague s’éveille,
Meurt et renaît.
Je vais souvent au bois prêter l’oreille,
Quand tout se tait.

Si loin sois-tu, l’espace ne sépare
Jamais nos pas !
Le soir descend, l’étoile se prépare,
Que n’es-tu là !

Goethe / L’amant toujours proche

Ich denke dein, wenn mir der Sonne Schimmer
Vom Meere strahlt ;
Ich denke dein, wenn sich des Mondes Flimmer
In Quellen malt.

Ich sehe dich, wenn auf dem fernen Wege
Der Staub sich hebt ;
In tiefer Nacht, wenn auf dem schmalen Stege
Der Wandrer bebt.

Ich höre dich, wenn dort mit dumpfem Rauschen
Die Welle steigt.
Im stillen Haine geh ich oft zu lauschen,
Wenn alles schweigt.

Ich bin bei dir, du seist auch noch so ferne,
Du bist mir nah !
Die Sonne sinkt, bald leuchten mir die Sterne.
O wärst du da !

I

Écriture rends-nous la mémoire avant que

L’oubli n’enfouisse nos songes comme dans

Un jardin abandonné le tohu-bohu

Des lilas et des herbes mouillées où se bousculent

Des odeurs je pense à toi ami maintenant

Que la rumeur t’a enseveli je

Me retrouve seul dans l’attente des roses

Que tu aimais égorger avec des ciseaux

D’argent Ô comme le temps me manque au milieu

De la rie comme au bord d’une tombe à qui

Parlé-je donc devant ce miroir brisé Ô

J’ai avalé les ombres et leurs flammes de cendre

J’appelle au secours les morts me répondent comme

En écho et les vivants ne m’entendent pas

Charognards regardez j’ai un trou dans le cœur

Une étoile y est tombée un soir de
Noël

Creusant un cratère où le feu a la couleur

Du sang.

II

C’était dans la nuit du vingt et trois au vingt et

Quatre en décembre avant que le jour ne se rende

À la ténèbre dans la chambre aux volets clos

Depuis combien de jours obstiné gardais-tu

Les yeux fermés semblait-il sourd à nos paroles

Des femmes te veillaient attentives et douces à

Tes lèvres un jeune homme presqu’un enfant encor

Tout l’après-midi avait cherché sur ton corps

Des veines enfouies comme des violettes

Dans un miroir où l’ombre flamboie le cœur

À ton poignet ne tresse plus de collier

Ô vagues comme des perles une à une chues

Et ma main dans ta main je t’appelle et ma bouche

Contre ton oreille je veux te retenir

Ne t’en va pas ne t’en va pas reviens vers nous

Egarés comme des enfants dans la forêt

Des ombres aiguisées comme des couteaux

O père à qui toute parole est refusée

Quel roc dans ta gorge retient le souffle qui

Porte les mots quel enchantement nous dérobe

À ta vue déjà les jambes bleuissent et

Le ventre alors elles se sont penchées vers

Toi dans la clarté des lampes baissées mais

Rien n’y faisait pas même la tendre prière

De chasser l’intrus dans ta poitrine et tes vains

Efforts ponctués par les sourcils comme des

Virgules c’est la fin murmura-t-elle en se

Retirant alors je me suis agenouillé

Comme le passeur je t’ai pris par la main et

Je me suis nommé ami et nous ne savions

Plus à quelle rive tu nous attendais ni

S’il fallait encore espérer te rejoindre et

Nous nous regardâmes sans oser nommer ce

La qui allait venir Ô j’ai dans les yeux soudain

Lorsque je me retournai cette suspension

De la respiration ce halètement

Interrompu le silence enfin de l’éclair

Et l’attente de la foudre qui allait te

Rendre à tes habits d’opéra Ô mon ami

Farouche te voilà terrassé et son pied

Sur ta bouche elle te brise arrache la langue

Libère les vents turbulents qui t’habitaient

Alors la terreur nous jeta contre le mur

Et tremblant j’ai entendu ce courant d’air rompre

Tes os t’abattre par deux fois comme un volcan

Crache les haleines de feu qui obscurcissent

Le soleil et les pestilences qui dorment dans

Le ventre des nuages par deux fois j’ai vu

L’antre de la mort se refermer sur ta gorge

Aux battements d’oiseau blessé mordue.

III

Alors elles t’habillèrent en grande hâte et

Je ne te voyais plus miroir éclaté corps

Livré à la charogne dont les plaies suintaient

Comme un mur de salpêtre après la chute des

Astres sur ta peau marqués comme au bagnard

La lettre rougie cratère où le

Sang sèche à la commissure des lèvres
O

Voici la longue patience de la nuit

Les draps défaits du ciel et le désordre des

Étoiles renversées comme un jeu de quilles

Les tiroirs éventrés et les livres ouverts les

Chasseurs de trésor et les pilleurs d’épaves
O

Comme le temps me manque pour vaincre l’oubli

Maintenant que dans mes mains le feu s’éteint im

Mobile

IV

Et comme elles s’affairaient autour de toi je

Fermai la porte de la chambre derrière elles

J’entrai dans la cuisine je m’assis je me

Levai je bus je marchai dans l’appartement

Il soufflait dans ma gorge un grand vent de sable et

Je hâtais le pas traversant les pièces puis

Elles m’appelèrent à voix basse
O te voici

Paré de noir et de blanc le cou offert à

La signature d’une cravate que je

Nouai
O comme tu es calme et beau dans le

Silence du sommeil et comme ta peau est

Douce
O vase pourquoi craignais-je alors de te

Briser
O cygne aux ailes couchées sur

Les draps comme des nuées
O corps découpé

Dans l’ombre comme je t’appelais tu ne me

Répondis pas comme je baisais tes lèvres
O

Tu ne tressaillis point miroir de suie où les

Larmes comme des corbeaux sur le ciel d’hiver

S’effacent.

Jean Ristat / Tombeau de monsieur Aragon

C’était le froid parler des mouettes qu’il aimait
et la pluie chuchotant à la fenêtre de l’ouest
les longs jours, les longues nuits
où il avançait
dans ce qui demeurait sans nom
(malgré les cartes épinglées aux murs
et en bas
toute une bibliothèque de sciences)
              
dehors
à la fin de ce sombre hiver
il voyait des fumées bleues, des eaux vertes
comme jamais il n’en avait vu
celui lui suffisait
un corbeau affairé sur une branche
le faisait rire aux éclats
la forme de la moindre feuille
excitait son esprit
son intelligence
dansait parmi des mot adéquats.
            
Kenneth White / Le méditant

« Le monde va finir »
Charles Baudelaire
 
Le monde a fini par finir. Vers la fin l’apocalypse avait démarré sans qu’ils s’en aperçussent. Quittant les mondes de la terre et leurs langues, puis le monde et son langage espéré, ils renoncèrent au jugement, au bénéfice du « logiciel ».
Révélée, ç’avait été la révélation de la parole à elle-même. A la fin ils effectuèrent « la sortie du langage ».

La traduction était une question de vie ou de mort ! Il eût fallu traduire kalupteïn et apotreptique, lanthanesthaï et alêtheia. Le combat intestin du Lêthé avec Thaumas, du ventre et du renard, fut oublié. Le « self » obnubilait ; sa cataracte éteignit la clairvoyance au dehors.

Même les écolos se leurraient, faisant confiance à « la planète », bolide stellaire indifférent qui poursuivait son orbe éternelle. « Le naturel », génétiquement modifié, s’effaça. Son clonage hypertechno s’y substitua, installant les prothèses en tout point. « Physio » et « organisme » donnaient le change ; tandis que l’homonymie (« la nature », donc) recouvrait de son voile d’ignorance (celui du pareil au même) la mutation implacable.

Le monde qui tenait à la terre et par le terrestre des choses (« nourritures », pour d’anciens auteurs), cessant de mondoyer, émondé, s’immonda, réduit à des « réserves » par le géocide, et finalement à « rien ». L’hominicide (génocidaire et terroriste) et l’assistance à la procréation installèrent le logiciel eugéniste. L’ordinateur fut réglé sur le contraire de l’apocalypse : la nuée atomique.
Ils disparurent sans s’en apercevoir.
 
Michel Deguy / Un récit d’apocalypse

Comme je me promenais tout seul, j’entendis deux corbeaux se parler ; l’un dit à son camarade : « où irons-nous dîner aujourd’hui ? »

Derrière ce vieux mur en terre gît un chevalier nouvellement tué, et personne ne sait qu’il gît dans ce lieu, excepté son épervier, son chien et sa dame.

Son chien est allé à la chasse ; son épervier lie pour un autre maître les ; et sa dame a pris un autre serviteur ; ainsi nous pourrons faire un bon dîner.

Toi, tu percheras sur sa blanche poitrine ; moi, je lui arracherai avec mon bec ses beaux yeux bleus et des boucles de ses cheveux blonds nous boucherons les fentes de nos nids.

De ses amis plus d’un mène grand deuil, mais nul ne saura jamais où il est tombé ; et sur ses os dépouillés et blanchis, les vents souffleront toujours.

Walter Scott / Les deux corbeaux
Traduction : M. Artaud

As I was walking all alane,
I heard twa corbies making a mane,
The tane unto the t’other say
« Where sall we gang et dine to-day ? »

« In behint yon auld fail dyke,
I wok there lies a new slain knight ;
And nae body kens that his lies there,
But his hawk, his hound, and lady faire.

« His hound is to the hunting gane,
His hawk to fetch the wild-fowl hame,
His lady’s ka’en another mate,
So we may mak our dinner sweet.

« Ye’ll sit on his white hause bane,
And I’ll pike out his bonny blue een ;
Wi’ ae lock o’ his gowden hair,
We’ll theek our nest when it grows bare.

« Mony a one for him makes mane,
But nane sall ken where hi sis gane ;
O’er his white banes, when they are bare,
The wind sall blaw for evermair

Tu es venue à moi et je t’ai aimée tout
          de suite Un langage comme une barque,
             crécelle, boite à musique, un théâtre
          d’ombres, un manège ou un kiosque Un
            langage qui m’a fait chercher toute ma
           vie qui était derrière la chair parlée des
           choses Qui était vivant dans les petites
           lettres sous la rature et leur mur ébloui
             d’infini La vie n’est pas une option et
             on ne peut pas rétrécir jusqu’à pauvre
             fil sans mémoire Je suis resté celui qui
             t’attend L’éternel étudiant des voix qui
            persuadent et qu’on ne traduit pas J’ai fait
            porte étroite de mes rêves à la passion des
            ponts du soupir Je pourrais même donner
                des dates à mes intervalles et longs
               silences Un nom à cette chambre entre
             le rêve spontané et ton corps Un parfum
             têtu de chèvrefeuille au nu de tes épaules
                         À la manière des amants

Patrick Laupin / 1er poème du Dernier Avenir

 
Reste immobile, dors dans l’accalmie, souffrant avec la blessure
Dans la gorge, qui brûles et fais retour. Toute la nuit à flot
Sur l’océan de silence nous avons perçu le son
Qui venait de la blessure enveloppée dans le drap de sel.
 
Sous la lune d’un mille au-delà nous avons tremblé écoutant
Le bruit de l’océan couler comme sang de la blessure criante
Et quand le drap de sel se rompit en un ouragan de chants
Les voix de tous les noyés nagèrent dans le vent.
 
Ouvre un chemin à travers la triste voile,
Ouvre grandes au souffle les portes du bateau errant
Pour que commence mon voyage vers la fin de ma blessure,
Nous avons entendu le bruit de l’océan chanter, et vu le drap de sel scander.
 
Reste immobile, dors dans l’accalmie, cache la bouche dans la gorge,
Ou nous devrons obéir, et chevaucher avec toi entre les noyés.
 
Dylan Thomas
Traduction : Alain Suied

Lie still, sleep becalmed, sufferer with the wound
In the throat, burning and turning. All night afloat
On the silent sea we have heard the sound
That came from the wound wrapped in the salt sheet.

Under the mile off moon we trembled listening
To the sea sound flowing like blood from the loud wound
And when the salt sheet broke in a storm of singing
The voices of all the drowned swam on the wind.

Open a pathway through the slow sad sail,
Throw wide to the wind the gates of the wandering boat
For my voyage to begin to the end of my wound,
We heard the sea sound sing, we saw the salt sheet tell.
Lie still, sleep becalmed, hide the mouth in the throat,
Or we shall obey, and ride with you through the drowned.

A ton premier champignon, ta première découverte,
regarde autour de toi : ils ne poussent jamais seuls.
George Pólya
 
 
Il avait, c’est vrai, l’air quasi liquéfié.
Trop d’années passées à feuilleter les anciennes voies,
fouiller son creuset, sa bauge,
tenter de changer la pisse en or. Pouah ! Que des embrouilles. Les faits
le contredisent. La pisse, c’est la pisse. Et
sa femme supportait cette infection ! Les voisins regimbaient, mais lui soumettaient leur pot, craignant son regard de biais, bleu, de fou.
Un jour, il en imbiba la paille,
la laissa pourrir, l’enflamma. PFFUIT! C’est alors qu’on dit : suffit.
Mais il continua en secret, utilisant son pipi et tout autre « flot de fortune »
coulant par là : d’un colporteur, d’un cheminot, jusqu’au pisse-dru de ses juments, jusqu’à ce qu’un jour, il note que d’une quantité bouillie
n’émanait pas de l’or mais un « éclat diabolique ». Alors, on les a tous trois chassés de la ville, l’alchimiste, sa triste épouse, leur bébé
au visage si angélique,
fossettes, sourire rosé, si douces boucles d’or.
 
Roìsin Tierney /Découverte
Traduction : Bernard Turle

Look around when you have got your first mushroom
or made your first discovery: they grow in clusters.
George Pólya
 
He, though, had an almost melted look.
Too many years spent thumbing the ancient tracts,
fumbling with his crucible and pen,
trying to turn piss into gold. Pah!
He was nothing but trouble. The facts
do not uphold. Piss is what it is. How
his wife put up with the stink! Neighbours
grumbled, yet surrendered their pisspots,
afraid of his squinny, his mad blue stare.
Once he dampened some straw with the stuff,
let it rot down, set it alight. POUF!
That’s when we said it was time to stop,
but he kept on secretly, using his own dribble
and whatever other ‘streams of fortune’
came his way; the odd pedlar’s or wayfarer’s,
even his mares’ great gush, until one day
he noticed that a quantity boiled down
gave up not gold, but a ‘devilish light’.
We drove all three of them out of town,
the alchemist, his sad wife, their baby,
which had the most angelic face, dimples,
pink grin, the softest golden curls.
 
 
 

 
 
 

Et que faut-il penser 
De ces pommes jaunes ?
Hier, elles étonnaient, d’attendre ainsi, nues
Après la chute des feuilles,
 
Aujourd’hui elles charment
Tant leurs épaules
sont, modestement, soulignées
D’un ourlet de neige.
 
 
Yves Bonnefoy / Les pommes

Supposons trois araignées
Et puis n’en parlons plus

Dans l’arbre la nuit s’émiette
Ce n’est pas tant qu’il fait froid
Que la lune morte en plein vol

Mario Brassard / À soleil donné

J’ai vu le parc : vert jaune, vert bleu, vert rouge,
vert mauve, vert soleil et vert tremblé –
et j’ai écouté les fleurs d’oranger épanouies.
Puis je me suis attaché à la muraille ovale du
parc
et j’ai écouté les enfants aux pieds frêles,
ceux, mouchetés de bleu et tigrés de gris,
avec des noeuds roses.
Les arbres colonnes traçaient des lignes vers
là-bas
quand ils se sont assis avec une grâce sensuelle
en un large cercle,
j’ai songé à mes visions de portraits couleurs
et il m’a semblé
que je n’avais parlé qu’une seule fois
avec eux tous.
 

Egon Schiele / Vision (extrait
Traduction : Henri Christophe

Elle portait un prénom étrange qui la rendait inaccessible. Un prénom de fleuve mâle. Un fleuve de Sicile irradié d’une aimantation mythique dont le sens nous échappait. Elle s’appelait Alfea. Elle était l’amant éconduit de la nymphe Aréthuse. Condamné par Diane à fuir dans des eaux volubiles. Inlassablement. Alfea souffrait d’un mal inconnu et secret. Tu respectais son silence. Ensemble, vous vagabondiez en riant, défiant les mamelons des collines. Je vous voyais courir jusqu’au petit bois de pins stridulant, crissant du grésillement des cigales. La nuit, vous rêviez encore le long de sentiers odorants qui vibraient du scintillement des lucioles. Elle te parlait de l’île d’Elbe où elle séjournait pendant ses vacances. Tu lui parlais de la Corse où tu terminerais les tiennes. L’idée d’une séparation prochaine attisait votre désir. Inutilement. Avec notre départ, Alfea disparut. Des lettres passionnées restèrent sans réponse.
 
 
Bien des années plus tard, à Syracuse, je m’en souviens comme si c’était hier, tu t’es rendue auprès d’une source tapie au creux des joncs. C’était à Ortygia. La source de la nymphe Aréthuse. Tu es restée là, longtemps, absorbée dans la contemplation des reflets d’eau. De cette onde à peine mouvante a surgi le visage d’Alfea. Intact. Tu as murmuré des mots d’adieu que la nymphe a emportés avec elle.
 
 
Une écharde, à peine.
Parmi les lys d’eau.

Angèle Paoli / Italies Fabulæ (extrait )
 

fatigué de dessiner mes rêves
dans le sable du bout de mes doigts
fatigué d’attendre une pluie qui ne viendra pas

autant dire d’entrée que je n’ai pas voulu
je n’ai pas demandé à être là
les pieds dans des souliers qui n’ont pas été faits pour moi
tout comme leur humour et leurs filles à marier

un jour je suis parti sans trop savoir pourquoi
j’ai fait comme tous ceux de chez moi
qui sont allé chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvaient plus là-bas

j’ai défait mes amours, j’ai défait mes amis
j’ai tout laissé derrière et c’est tant pis
tout ce que je n’ai jamais su y faire avec ma vie
et tous ces souvenirs qui ne sont plus les miens

tant pis que l’exil c’est moi qui l’ai choisi
tant pis que l’exil étranger où que j’aille
tant pis

j’ai suivi mon chemin de papier
longues files d’attente et de portes fermées
d’abord j’ai été humble et puis je n’ai plus rien été

j’ai travaillé et j’ai fait de mon mieux
gratté la terre jusqu’au milieu
et puis j’ai attendu le corps cassé en deux
j’ai appris à me taire appris à résister

étouffé par les fumées mauvaises
d’un feu qu’on a éteint depuis bien longtemps
une vieille tempête qui ne change rien au temps

je ne reçois plus les lettres du pays
qui me parlaient toujours des cheveux gris
et des vents d’ouest qui un jour m’emporteraient là-bas
où tout ressemble encore à ce que j’ai aimé

Gabriel Yacoub / Tant pis que l’exil

Il venait de livrer le secret du soleil
et voulut écrire le poème de sa vie

pourquoi des cristaux dans son sang
pourquoi des globules dans son rire

il avait l’âme mûre
quand quelqu’un lui cria
sale tête de nègre

depuis il lui reste l’acte suave de son rire
et l’arbre géant d’une déchirure vive
qu’était ce pays qu’il habite en fauve
derrière des fauves devant derrière des fauves

son fleuve était l’écuelle la plus sûre
parce qu’elle était de bronze
parce qu’elle était sa chair vivante

c’est alors qu’il se dit
non ma vie n’est pas un poème

voici l’arbre voici l’eau voici les pierres
puis ce sacerdoce du devenir

il vaut mieux aimer le vin
et se lever matin
on le lui conseilla
mais plus d’oiseaux dans la tendresse des mères

Tchicaya U Tam’si / Natte à tisser ( extrait )

Du val aux montagnes
Des montagnes aux monts
Cheval sombre
Moine chevalier
Par maisons et par landes,
Par domaines et par sources,
Unis, vous cheminez

Du val aux montagnes
Des montagnes aux monts
Cheval sombre
Moine chevalier
Par des falaises noires,
Par derrière et par devant,
Secrets, vous cheminez

Du val aux montagnes
Des montagnes aux monts
Cheval sombre
Moine chevalier
Par des landes désertes
Sans aucun horizon,
Libres, vous cheminez

Du val aux montagnes
Des montagnes aux monts
Cheval sombre
Moine chevalier
Par des chemins impossibles
Par des rivières sans ponts,
Seuls, vous cheminez


Du val aux montagnes
Des montagnes aux monts
Cheval sombre
Moine chevalier
Dans un temps infini
Que personne ne raconte,
En moi, vous cheminez

Fernando Pessoa / Moine chevalier

Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por casas, por prados,
Por quinta e por fonte,
Caminhais aliados.

Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por penhascos pretos,
Atrás e defronte,
Caminhais secretos.

Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por plainos desertos
Sem ter horizontes,
Caminhais libertos.

Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por ínvios caminhos,
Por rios sem ponte,
Caminhais sozinhos.

Do vale à montanha,
Da montanha ao monte
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por quanto é sem fim,
Sem ninguém que o conte,
Caminhais em mim.

Toute ressemblance avec des événements passés, des personnages réels ou des contrées connues, est totalement illusoire et, en quelque sorte, doit être considérée comme regrettable.

Mongo Beti / ( l’avertissement du futur Remember Ruben )

A la mort, le monde ne change pas, mais cesse (6.431).

La mort n’est pas un événement de la vie. On ne vit pas la mort.
Si l’on entend par éternité, non pas une durée indéfinie, mais l’intemporalité, alors on peut dire que celui qui vit dans le présent, vit éternellement.
Notre vie est aussi infinie que notre champ de vision (6.4311).

L’immortalité temporelle de l’âme, c’est-à-dire sa survie éternelle après la mort, non seulement n’est garantie en aucune façon, mais surtout sa supposition ne procure même pas ce qu’on voudrait obtenir par elle. Une énigme est-elle résolue, parce que je survis éternellement? Cette vie éternelle n’est-elle pas aussi énigmatique que la vie présente? La solution de l’énigme de la vie dans l’espace et dans le temps se trouve en dehors de l’espace et du temps.
(Ce ne sont pas des problèmes de la nature que nous ayons à résoudre) (6.4312).

Le comment du monde est parfaitement indifférent pour ce qui est supérieur. Dieu ne se révèle pas dans le monde (6.432).

Les faits appartiennent tous au problème, non à la solution (6.4321).

Ce n’est pas le comment du monde, qui est le « mystique », mais le fait qu’il soit (6.44).

La vision du monde sub specie aeterni est sa vision comme tout limité.
Le sentiment du monde comme tout limité, est le sentiment mystique (6.45).
Pour une réponse inexprimable, on ne peut exprimer non plus la question.
Il n’y a pas d’énigme.
Si on peut poser une question, on peut aussi y répondre (6.5).

Le scepticisme n’est pas irréfutable, mais il est manifestement dépourvu de sens, car il veut douter, là où l’on ne peut poser de questions.
Car il ne peut y avoir de doute que là où il y a une question ; il ne peut y avoir une question que là où il y a une réponse, et il ne peut y avoir de réponse que là où quelque chose peut être dit (6.51).

Nous sentons que même si toutes les questions scientifiques sont résolues, nos problèmes de vie ne sont même pas touchés. Sans doute, il n’y a plus alors de question ; et justement, c’est la réponse (6.52).

On reconnaît la solution du problème de la vie, dans le fait que ce problème s’évanouit.
N’est-ce pas la raison pour laquelle les hommes pour qui le sens de la vie devient clair après des doutes prolongés, ne peuvent dire alors en quoi consiste ce sens? (6.521).

Il y a sans aucun doute un inexprimable. Il se montre ; c’est là le mystique (6.522).

Mes propositions sont clarificatrices en ce que, quiconque me comprend, les reconnaît à la fin, pour des non-sens, quand il a sauté au travers d’elles – sur elles – au-delà d’elles. ( il doit pour ainsi dire rejeter l’échelle, après qu’il s’en est servi pour monter).
Il doit dépasser ces propositions, alors il a la juste vision du monde (6.54).

Au sujet de ce dont on ne peut parler, on doit se taire (7).

Ludwig Wittgenstein / Tractacus logico-philosophicus ( extraits )
Traduction : Pierre Hadot

La feuille d’appel s’est envolée
trente détenus virevoltent
entre voie ferrée et nuages

Lutz Bassmann / Haïkus de prison

 
 
J’aime les rivières et la musique qu’elles font.
Et les ruisseaux, dans les clairières et les prairies, avant
qu’ils aient pu devenir des rivières.
Peut-être même que je les aime plus que tout
parce qu’ils sont secrets. J’oubliais presque
de dire un mot de leur naissance !
Est-il chose plus merveilleuse qu’une source ?
Mais les gros cours d’eau sont aussi dans mon coeur.
Et les lieux où ils se jettent dans les fleuves.
L’embouchure des fleuves où ils vont à la mer.
Ces lieux où l’eau s’unit
avec l’eau. Ces lieux se distinguent
dans mon esprit comme des lieux sacrés.
Mais ces fleuves côtiers !
Je les aime comme certains aiment les chevaux
ou les jolies femmes. J’ai le béguin
de cette eau froide et vive.
Rien qu’à la regarder mon sang bouillonne
et ma peau fourmille. Je resterais assis
à contempler ces fleuves pendant des heures.
Pas un qui ressemble à l’autre.
J’ai 45 ans aujourd’hui.
Qui me croirait si je disais que
j’en ai eu 35 autrefois ?
Mon coeur vide et tari à 35 ans !
Il a fallu cinq années
pour qu’il se remette à couler.
Je prendrai tout le temps qu’il me plaira cet après-midi
avant de quitter ma place au bord de ce fleuve.
Je suis content d’aimer les fleuves.
De les aimer tout du long en remontant
jusqu’à leur source.
D’aimer tout ce qui m’accroît.
 
Raymond Carver / Où l’eau s’unit avec l’eau
Traduction :Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso

Pendant des années
Pour chaque Noël
Et pour chaque anniversaire
elle leur a offert un calendrier des P.T.T

C’était absurde
Plusieurs calendriers
Chaque Année
pour chaque anniversaire
Pour chaque Noël

un calendrier des P.T.T
Qui représentait
Invariablement
La montagne

LA montagne
Qu’on voyait par leur fenêtre
Ou une autre
Mais toujours un peu la même
Toujours la montagne

Elle avait commencé
Elle avait commencé…
Quand ils s’étaient mariés
Comme une blague
Elle leur a offert un calendrier
Des P.T.T

C’était modeste
C’était drôle
C’était comme offrir une petite montagne
C’était comme offrir une boule à neige
Mais en moins encombrant
Avec la neige pourtant

Et puis elle avait continué
Chaque année
Pour l’anniversaire
De Mariage

Et quand les enfants étaient nés
Elle avait insisté
C’était toujours drôle
Parfois un peu pesant
Toujours drôle…

Ensuite, après,
Elle n’avait pas voulu
Déroger
Elle n’avait pas osé
Et, je crois, que ça les avait bien arrangés

Elle avait continuer
Cela faisait simplement
Un tout petit peu moins
De Calendriers

Il s’était vraiment énervé
Lui, une fois
Cette montagne, là
Il ne pouvait plus la voir
En peinture
En photo…

Il s’était énervé
Il avait fermé les volets
Mais il n’avait pas décroché
Le calendrier

Le calendrier était resté
Sur la porte de la cuisine
Sur la porte des WC
Sur la porte de la cave
Sur la porte du grenier

Le calendrier n’avait pas bougé
Personne n’entourait plus les dates
D’un coup de stylo
Bleu
Bille
Bille bleue…

Personne ne lisait plus les dates non plus
Personne n’en parlait plus
Mais tous voyaient…
Toujours la montagne

Et puis, un jour,
une fois
Ils ont oublié
De tourner la page du calendrier
Et les calendriers
Se sont déréglés

Alors,
Un moment, un instant
On ne s’est plus rappelé
Un jour
On a oublié
La date

… et c’était bien

Emmanuelle Cordoliani

La lune était pleine ; et le chien du maraîcher et le lapin, séparés par le fil barbelé, entrèrent calmement en pourparlers. Le lapin dit : “Les légumes, toi tu ne les manges pas ; le maître te traite avec gamelles de son et coups de pied. La nuit tu pourrais dormir en toute sérénité, me laisser un peu en paix parmi les verdures et les melons. Tu peux bien me faire peur, va, cela ne veut pas dire que ta condition soit meilleure que la mienne. Nous devrions nous tenir pour frères”. Le chien l’écoutait, paresseusement allongé, et le museau sur les pattes. Et puis : “Ce que tu dis est vrai ; mais pour moi rien ne vaut le plaisir de te faire peur”. 

Leonardo Sciascia / Fables de la dictature
Traduction : Jean-Noël Schifano

 C’era luna grande ; e il cane dell’ortolano e il coniglio, divisi dal filo spinato, quietamente parlamentarono. Disse il coniglio : “Gli ortaggi tu non li mangi ; il padrone ti tratta a crusca e calci. La notte potresti serenamente dormire, lasciarmi un po’ in pace tra le verdure e i meloni. Che tu mi faccia paura, non vuol dire che la tua sia migliore condizione della mia. Dovremmo riconoscerci fratelli”. Il cane lo ascoltava, pigramente disteso, e il muso sulle zampe. E poi : “Quello che tu dici è vero ; ma per me non c’è niente che valga il gusto di farti paura”. 

Nous aurions un chien
ça n’irait pas plus mal
moi je me chargerais de le caresser
et tu pourras le faire aussi
lui se chargerait d’aboyer
on lui montrera comment faire
s’il ne sait pas
s’y prendre avec douceur
il viendrait se blottir près du lit
ah oui ce chien je l’imaginerais bien
au pied du lit
de ton côté ou du mien
c’est comme tu veux
bon ok plutôt du mien alors
pendant que je lirais quelques pages
d’un poète qui finirait
de me remplir d’amour
un truc qui y ressemble et rassasie
et tu t’endormirais
shootée comme à l’accoutumée
sans sexe ni tendresse
en rêvant dieu sait quoi
d’en finir
d’un ailleurs
de ton père
d’hommes plus virils que moi
d’une autre vie
en somme
depuis le wagon de tête de
l’Orient-Express
sans me dire si
j’y suis à bord

Thierry Roquet / le wagon de tête (décembre 2011)

Où commence la mise à flot,
Dans la tête ou sur la page ?
Dans l’eau puisée du désert
Ou dans ce temps où survivre
Défie les parages du vivre ?
Inhabitables sont les désirs

Qui veulent ressusciter les veilles.
À la frontière, la requête est veine.
La marge roule son tapis
Dès lors que le mot de passe
Se perd dans l’ombre.
Mais au-delà de l’incubation,
Comment dire la capture

D’un coup de vent entre les côtes ?

Charles Akopian

Nous portons le destin des mots
du ciel et de l’enfer

Les mots du nord
sont enveloppés de fourrures de
rennes

Les mots du sud
gonflés d’un soleil de plomb

Dans ces hémisphères
Dieu et Lucifer
se sont perdus
l’aube est sans prophètes

Anise Koltz

Personne dans la famille n’est mort d’amour.
C’était comme c’était, rien de mythique.
Des Romeo et des Juliette de la dyphtérie ?
Certains ont atteint un âge canonique.
Aucune victime par absence de réponse
A une lettre parsemée de larmes !
Toujours il se trouvait quelque voisin
Avec des roses et des binocles.
Aucun étouffé dans une armoire d’époque,
Surpris par le mari d’une maitresse !
Peut-être quelqu’un, jadis, avant le daguérotype
Mais parmi ceux de l’album, personne, que je sache.
Les tristesses se dissipaient, les jours se suivaient,
Et eux, consolés, mouraient de la grippe.

WYSLAWA SZYMBORSKA / L’Album de Famille

Nikt w rodzinie nie umarl z milosci.
Co tam bylo, to bylo, ale nic dla mitu.
Romeowie gruzlicy ? Julie dyfterytu ?
Niektorzy wrecz dozyli zgrzybialej starosci.
Zadnej ofiary braku odpowiedzi
Na list pokropiony lzami !
Zawsze w koncu zjawiali sie jacys sasiedzi
Z rozami i binoklami.
Zadnego zaduszenia sie w stylowej szafie,
Kiedy to raptem wraca maz kochanki !
Moze ktos, dawniej, przed dagerotypem –
Ale z tych, ci w albumie, nikt, o ile wiem.
Rozsmieszaly sie smutki, lecial dzien za dniem,
A oni, pocieszeni, znikali na grype.

Il y a longtemps, les troubadours, les poètes,
les ratés, les saltimbanques, les somnambules,
les pyromanes, les schizophrènes, les inventeurs
de tout
et de rien,
les apôtres, les disciples de Dieu (en quelque sorte)
allaient par des chemins interdits, ils allaient ouvrant
les bras (les disciples), ils allaient
sans savoir quand ni comment ni pourquoi, ils allaient
tout simplement ainsi en marchant, ils allaient
par des chemins de croix, il y a longtemps, longtemps,
ils allaient
comme si on allait
à l’abattoir, risquant leur vie chaque jour sur la corde
raide,
les troubadours, les poètes, il y a longtemps, allaient
par des chemins tracés par le vent, il y a longtemps,
le ciel comme chapeau, le soleil sous les nuages,
et tout cela sans rien dire, mais oui, sans rien dire
sur la corde raide, ils allaient
les troubadours, les poètes, les ratés, les saltimbanques,
les pyromanes, les schizophrènes, les inventeurs
de tout
et de rien, en ouvrant leurs bras, bien sûr, en ouvrant leurs bras.

Patricio Sanchez Rojas / Les disciples

 
je suis de ceux qui foulèrent
le saint parvis
de la mosquée Omari
de ceux qui
passionnés
convaincus
remplirent les avenues
de mille slogans têtus
jeunes optimistes
démocrates utopistes
de ceux qui
révolutionnaires éphémères s’abouchèrent
et bouchèrent
les canons des blindés
qui recouvrèrent de fleurs idylliques
bucoliques
les métalliques chars de la terreur
fils de Deraa l’ancienne
nous étions
invincibles
indéfectibles
insubmersibles
nous portions dans nos âmes
et nos cœurs
la haine de l’infâme
et le droit vainqueur
fils de la liberté
nous fustigions
l’oppression
la corruption
nous réclamions
à cor et à cri
l’abdication
sans délai
du potentat zélé
fêlé
notre voix retentit
résonna
jusqu’à Homs et Hama
jusqu’à Banias et Kamichli
dans les détours du faubourg d’Harasta
notre voix traversa
les pieds secs
la rivière Barada
s’engouffra
sans crime
dans le vaste selamkik
du Palais Azim
nous étions les bourgeons confiants
d’un éternel printemps
nous fûmes décimés
par le Sort et l’armée
le pays tout entier
suffoqua
dans l’odeur des charniers
des hauteurs de Kerak
s’exhalèrent
des relents de cloaque
il fallait vivre
il fallut fuir
les chars et les Bachars
et laisser derrière soi
le tendre émoi
d’une mère en pleurs
mater dolorosa
il fallait cheminer
en terrain miné
Liban Turquie Égypte
déserts plaines et cryptes
passer du tendre émoi
d’une mère en pleurs
au pâle effroi
d’une mer de douleurs
mare nostrum
rejoindre Ankara
trouver un passeur
et pourquoi pas
tenter sa chance
et dans une juvénile ardeur
atteindre le rivage
de l’Eldorado France
puis tout se mêle
et s’emballe
tout se précipite
et me presse
et m’excite
et m’irrite
le temps l’espace
autour
le vent les traces
les vautours
tout se condense
et danse
et concourt
et conspire
à ma fuite
les agents de voyage
en dernière classe
les grossistes
en mirages
les marchands de soleil
en éveil
les pourvoyeurs d’espoir
les promoteurs
des quarts d’heure de gloire
les courtiers en espérance
puis
l’argent dépensé
l’essor des pensées
les rêves prodigues
brisant les digues
puis
les tentatives avortées
les projets emportés
les vedettes italiennes
à l’affût
telles des chiennes
encerclant assiégeant
le chalutier bondé
peuplé
de Syriens
d’Africains
d’Iraniens
jetés sur les flots
par la misère
et les maux
sans fin
tyrannies avanies
conscriptions abjections
pléthorique foule
malmenée par la houle
il fait noir
tout est noir
et sombre
tout n’est qu’ombre
et reflets d’ombre
quelques lampes de poche
dessinent des fantoches
des murmures obscurs
abscons
frissonnent
et se défont
dans le silence
sans fond
les vagues s’amassent
en montagnes
en masses
les hydres maritimes
guettent leurs victimes
l’embarcation d’infortune
tangue éperdue
perdue
sous un ciel sans lune
nous flottons
secoués par le vent
nous pleurons
survivants
nous prions tous les dieux
nous fermons les yeux
puis
survient la trombe
un homme
se cogne et tombe
est-il mort
le paquebot
pour tombeau
mausolée désolé
est-ce qu’il dort
la conscience
en partance
je crie je prie
dans mes litanies
vont et viennent
l’Italie
Vintimille
Alpes
et scalps
massacres et simulacres
je revois
Maman
les mains tendues
mon frère de sang
parmi les pendus
je tremble
de froid
de faim
de peur
l’angoisse m’étreint
m’embrasse
m’écœure
m’enserre les reins
alors
je grave
je trace
de mes ongles écarlates
je griffe à la hâte
mes initiales
sur un tabouret
bancal
le navire prend l’eau
ma raison chavire
des hélicoptères survolent
les passagers s’affolent
qui se souviendra
qui témoignera
qui racontera
dans un jour
dans un mois
le calvaire
le naufrage
dans quelques années
l’asphyxie
de nos vies
de nos âges
en pleine
Méditerranée

Hans Limon / Traversé(e)

( En sous-titre de chaque poème,
                                une concrétion littérale des poèmes eux-mêmes, en italiques. )

pris d’un doute
le vigile crève l’alvéole noire
d’un coup d’ergot, tac
 
qui demeurerait en sa larve
à touiller un sang d’encre ?
aussitôt elle s’envole, hilare
vers une cime d’air
avec sa mort acrobatique

(meurhil)

Tristan Félix / Augure

La forêt en son sommeil se rassemble après toi. Son œil fugitif mord les cimes. Superpose les rayons.
Ce sont de muettes effusions. Dans une lumière en sourdine.
Et tout à coup – la nuit.
La forêt pleine à nouveau. Unie, mousse et rideau. Espace éperdu, écheveau de légendes.
Comme, au fond de soi, l’entière origine du cœur animal. Délesté de ses peurs.
 
***
 
Automne indien.
Comme elles sont hautes les fougères. Vagues rousses, mille doigts. Danse du sang.
Comme tu es petite mon enfant. Naufragée docile dans ton châle de laine. Tu n’es pas perdue – ou c’est sans un cri.
Tu as la forêt à vivre. Qui doucement te mange.
 
***
 
Tu te caches les yeux avec les mains. Existe-t-il un mot pour ce geste ?
Tu gardes le monde à l’intérieur. Bleus, les yeux le monde, sous les mèches de cheveux qui bougent.
Tu sais déjà les défauts de présence. Le vent qui court à sa perte. La lumière arrêtée dans les choses. Les longs abîmes où le corps tombe en s’endormant.
Tu dis c’est dans le noir les plus belles rencontres. Puisque tout est fragile à présent.
 
***
 
Après la neige – à peine.
A vingt centimètres du sol, des champs de lunes consumées. Crépuscule accroché aux aigrettes.
Déjà les prés bruissent. Les petites bêtes de la nuit s’ébrouent.
Patrie du souffle au bout des doigts, tu fais des vœux d’étoiles filantes. De boutons d’or.
L’asile, la fête. Une explosion de lucioles, de fleurs traversées.
 
***
 
Ma douce ma joliette, pourquoi couds-tu ta robe sur ta peau transparente ? Tu te tiens close. Ton visage se tait.
Il y a pourtant comme un bruit de porcelaine. De tasse ébréchée dans l’évier. Est-ce ta collection de coquillages, remuée sur le couvre-pieds de laine ?
Ou tes plumes d’argile blanche, tombées une à une sur le carrelage et tes pieds nus.
 

Estelle Fenzy / Norwegian wood

Les poètes tiennent bon.
Pas facile de se débarrasser d’eux,
Dieu sait qu’on a essayé.
On les dépasse sur la route,
ils se tiennent là, sébile à la main,
une vieille habitude.
De nos jours la sébile est vide,
que des mouches mortes et des sous troués. Ils regardent droit devant eux.
Ils sont morts, ou bien quoi ?
Pourtant ils énervent avec leurs airs
d’en savoir plus que nous.
Plus de quoi ?
Qu’est-ce qu’ils ont la prétention de savoir ? Accouchez, qu’on leur crache.
Parlez clairement.
Si vous essayez d’obtenir une réponse simple, alors ils font semblant d’être dingues,
ou bourrés, ou pauvres.
Il fut un temps
où ils portaient un déguisement,
pull-over noir et guenilles ;
ils ne peuvent plus s’en passer.
Et ils ont des problèmes de dents.
C’est un de leurs soucis.
Ils auraient besoin de passer chez le dentiste.
Ce n’est pas tout, ils ont un problème d’ailes.
On ne peut plus trop compter sur eux
du côté de la navigation aérienne ces temps-ci. Plus de vol majestueux, plus de lumière radieuse, plus d’acrobaties.
Pour quoi qu’on les paie, nom de Dieu ? (À supposer qu’ils soient payés.)
Ils n’arrivent même pas à décoller, Leurs ailes crottées et eux.
Et quand ils volent, c’est pour s’écraser
sur la terre humide et grise.
Dégagez, qu’on leur dit – délivrez-nous de vos tristes figures.
On n’a pas besoin de vous ici.
Vous ne savez plus nous dire
combien nous sommes sublimes. Comment l’amour est la seule réponse : nous avons toujours raffolé de celle-là. Vous ne savez plus lécher les bottes. Vous n’êtes plus capables de sagesse. Vous avez perdu de votre splendeur.
Mais les poètes tiennent bon.
On dira ce qu’on voudra, ils sont tenaces.
Ils ne chantent pas, ils ne volent pas.
Ils sautillent et ils croassent
et se cognent à l’air
comme on se cogne aux barreaux,
et ils racontent la même vieille blague usée. Quand on les interroge, ils répondent
qu’ils ont l’obligation de dire ce qu’ils disent. Zut alors, quel tas de prétentieux.
Pourtant ils savent quelque chose. Ils savent quelque chose.
Un truc qu’ils chuchotent,
un truc qu’on n’entend pas bien. S’agit-il de sexe ?
De poussière ? D’amour ?

Margaret Atwood / Les poètes tiennent le coup
Traduction : Paol Keineg

The poets hang on.
It’s hard to get rid of them,
though lord it’s been tried.
we pass them on the road
standing there with their begging bowls, an ancient custom.
Nothing in those now
But dried flies and bad pennies.
They stare straight ahead.
Are they dead, or what?
Yet they have the irritating look
of those who know more than we do.
More of what?
What is it they claim to know?
Spit it out, we hiss at them.
Say it plain!
If you try for a simple answer,
that’s when they pretend to be crazy,
or else drunk, or else poor.
They put those costumes on
some time ago,
those black sweaters, those tatters;
now they can’t get them off.
And they’re having trouble with their teeth. That’s one of their burdens.
They could use some dental work.
They’re having trouble with their wings, as well.
We’re not getting much from them in the flight department these days. No more soaring, no radiance,
no skylarking.
What the hell are they paid for? (Suppose they are paid.)
They can’t get off the ground, them and their muddy feathers. If they fly, it’s downwards,
into the damp grey earth.
Go away, we say –
and take your boring sadness. You’re not wanted here.
You’ve forgotten how to tell us how sublime we are.
How love is the answer:
we always liked that one. You’ve forgotten how to kiss up. You’re not wise any more. You’ve lost your splendor.
But the poets hang on.
They’re nothing if not tenacious. They can’t sing, they can’t fly. They can only hop and croak
and bash themselves against the air as if in cages,
and tell the odd tired joke.
When asked about it, they say
they speak what they must.
Cripes, they are pretentious.
They know something, though. They do know something. Something they’re whispering, something we can’t quite hear. Is it about sex?
Is it about dust? Is it about love?

Nous marchons sur vos pas

Nous ne vous quitterons jamais,
nous vous suivrons partout comme une ombre,
douces et tenaces comme de la glu.

Nous n’avions pas de voix
nous n’avions pas de nom
nous n’avions pas de choix
fille sans renom
et sans visage.
Nous avons subi votre rage
Ô injustice
Mais nous sommes ici
Nous sommes ici, nous aussi
Au même titre que vous.
Hou Hou Hou Hou! 

Margaret Atwood

Tu as beaucoup de cheveux
D’odeurs et de jambes nues
Toujours un peu trop
Pour que je ne sois pas perdue

Il n’y a plus rien dans mes mains
Sous mes côtes, sur mes yeux
Qui me protège étroitement
De l’Homme ou de Dieu

Il n’y a plus que moi
Et le fauteuil percé
Assise dedans
Qui te regarde m’échapper

S’il y a une issue
Elle traverserait la pierre
Mais il y a le trou dans ce fauteuil
Qui m’aspire vers

La texture des paroles
Le revêtement de l’absence
Mélange étriqué
De mouvement en silence

La réalité à 1 millimètre de ma peau
Le cosmos à un pas de chez moi
Ton âme qui me colle
Rien ne t’éloignes de moi

Alors que tout ça me sort par les yeux
Me sort par la bouche
Je ne sais plus ce que je veux,
Des fleurs ? Des cailloux ?

Les chiffres du chômage,
Une collection d’invertébrés ?
La règle qui dit si oui ou non
J’ai correctement coupé le cordon ?

Je devrais calculer la distance exacte
Qu’il y a entre toi et moi
Sauf que je ne sais pas où tu es
Et que tu ne me vois pas.

Je suis dans le monde
Le monde est en moi
Je vois autant de limites
Que d’espace en soi

Theodora Mayer / Vers à soi

J’aime d’un amour clandestin.
Ce que de toi nul n’a aimé :
Le sourd battement enfermé
De ton coeur et de ton instinct.

Nul n’a songé avec douleur
À ces beaux secrets écorchés
Du mouvement intérieur,
Puissant, indomptable et caché !

- Mais moi je sais que c’est ton sang
Qui te fait net, pur, précieux,
Et mon rêve en ton corps descend
Comme vers de plus sombres cieux…

Anna de Noailles

Toujours j’aurai aimé ce coteau solitaire,
     et cette haie qui dérobe au regard
     une grande partie de l’extrême horizon.
     Mais assis je contemple, et en pensée
     me crée des espaces illimités
     au-delà d’elle, des silences surhumains,
     et une quiétude profonde.
     Peu s’en faut qu’alors mon cœur ne s’effraie.
     Et quand j’entends le vent bruire dans ces feuillages,
     à cette proche voix le silence infini
     je vais mesurant : et l’éternité
     en moi advient, et les mortes saisons,
     et celle-ci, vivante, et sa rumeur.
     Dans cette immensité s’abîme ma pensée,
     et naufrager m’est doux dans cette mer.

Giacomo Leopardi / L’infini
Traduction : Arlette Estève

    Sempre caro mi fu’ quest’ermo colle,
     E questa siepe, che da tanta parte
     Dell’ultimo orizzonte il guardo esclude.
     Ma sedendo e mirando, interminati
     Spazi di là da quella, e sovrumani
     Silenzi, e profondissima quiete
     Io nel pensier mi fingo; ove per poco
     Il cor non si spaura. E come il vento
     Odo stormir tra queste piante, io quello
     Infinito silenzio a questa voce
     Vo comparando: e mi sovvien l’eterno,
     E le morte stagioni, e la presente
     E viva, e il suon di lei. Cosi’ tra questa
     Immensità s’annega il pensier mio:
     E il naufragar m’è dolce in questo mare.

Le monde est bleu le soir
quand la clarté s’affaisse
au-delà des ravins
tous les bleus de la mort
s’accrochent aux collines
comme un manteau sur des épaules
un dernier cri traverse nos paupières
nous buvons l’eau qui glisse entre les arbres
et la lumière fond entre nos doigts
les ombres longues des pierres
désignent le matin
où nous prendrons dans le chemin
un destin reposé.

Lucien Guérinel / Le monde est bleu

On voudrait nous faire croire que notre existence n’est constituée que des événements pourtant extérieurs à elle qui affectent la marche du monde, mais nous n’écoutons que très distraitement, en gratouillant entre ses oreilles le crâne de notre chat, le discours ininterrompu du narrateur qui, de sa voix vibrante de tous les drames, s’imagine raconter notre vie à la télévision.

Le cadavre fut découvert par un chasseur et son chien, dans un taillis de la forêt. Il était encore chaud et portait au cou une plaie sanglante visiblement causée par une arme à feu. Son âge exact restait difficile à déterminer, mais il s’agissait de toute évidence d’une biche encore jeune.

Notre poubelle au soir est pleine d’espoirs réalisés.

Eric Chevillard / Autofictif 3442

Debout palmiers
Dans le vent d’ouest qui vous jette vers l’orient
 
Nous avons faim dans la tête
Et nous lançons nos mains et nos regards
Par-dessus la mer étale
Aux millions d’écailles d’or
Vers un rivage futur
Une ligne indécise
Un contre-jour du soleil levant.
 
Nous avons faim.
Pas de blé, pas de chair, pas de fruits.
L’eau qui gonfle vos barrages
Et vos fleuves artificiels,
Tous vos canaux dans les cotonniers,
Nous n’en voulons plus.
 
Nous avons faim et soif
D’un amour humain.
Ne nous parlez pas de Dieu,
C’est inutile.
Vous mentez.
Pour parler de lui sans mensonges,
Il faut d’abord être un homme.
Et vous n’êtes plus des hommes,
Mais des machines effroyables d’intelligence
Au service du meurtre.

Jean Amrouche

Dans la cuisine la fille s’essuie les mains sur ses hanches.
On ne vient que pour réclamer
Alors elle ne tourne pas toujours la tête
Front essuyé au creux du coude
Quand la porte s’ouvre seulement du bruit 
Le travail fait marcher presque danser
Une robe tâchée peut être une robe de bonheur 
Parce qu’en elle
La sueur n’empêche pas les yeux clairs
Quand on souhaite de pied ferme
Rendre heureux qui on sait
Et qui est tout près d’ici

Ce ne sont pas les rois qui font les reines.

Ariane Dreyfus / L’homme qui tua Liberty Valence

Toi qui ameutes et qui passes entre l’épanouie et le voltigeur, sois celui pour qui le papillon touche les fleurs du chemin.
Reste avec la vague à la seconde où son cœur expire.
Tu verras.
Sensible aussi à la salive du rameau.
Sans plus choisir entre oublier et bien apprendre.
Puisses-tu garder au vent de ta branche tes amis essentiels.
Elle transporte le verbe, l’abeille frontalière qui, à travers haines ou embuscades, va pondre son miel sur la passade d’un nuage.
La nuit ne s’étonne plus du volet que l’homme tire.
Une poussière qui tombe sur la main occupée à tracer le poème, les foudroie, poème et main.

René Char / Le risque et le pendule

Entends, c’est jour, la forme aimantée du point.
Signe bref casse les phrases comme route, ses cailloux brisés font des éclats de lune et nous écrivons.
Prends l’outil. Tranchant. L’heure va son signe ascendant. Nous coupons les vers, martelés. Prononçons, voix des novices, le poème à demi consumé. Ta voix porte l’arme blanche qui divise les haillons du passé. J’ai hâte. Il faudra bien passer soupir, ses pas feront des ponts, engloutis. Nous ne garderons pas la chair de nos pensées. Trop lourdes, feraient des traces et nous aurions vite regret de sombrer. Enjamber, leste parcours. Accroître raison du plus fort et tomber pour que Phénix invite à dresser des tentes sur les années. Triangles simples. Cours remonté, piquet de garde, cheville stable.
Commencer. Celui qui
Écrit visite le désastre d’un œil noir, trop à rester.
L’encre immiscée pointe un seuil

où le poème existe.

Isabelle Lévesque

J’avais un fantôme dans le cœur
Sans cesse je murmurais son nom
Une prière pour nous exorciser
Je le traînais tout le temps
Du lit au bar j’essayais en vain
De le noyer dans l’alcool la fête
La luxure les voyages
Il restait toujours là
De l’autre côté du miroir
À me narguer
Souvenir virtuel tellement live
Alors j’ai décidé d’essayer de vivre avec
Mes yeux comme des valises fermées
Sur son image tatouée à l’envers des paupières
Mais je ne m’habituais pas à sa présence continue
Où était donc le corps tant convoité ?
La chaleur de ses yeux le parfum de sa voix ?
Et la douceur oh ! la douceur de ses lèvres ?
Les années ont passé
Comme dans une chanson de Dalida
Il restait là
Occupant toutes les chambres de mon cœur
Je ne savais plus où aller
Pour goûter un peu de répit
Il me dictait des poèmes
Que les autres s’appropriaient
Il était l’ombre grise de ma solitude
La nef d’une cathédrale infernale
Parfois l’écho rose de son rire me surprenait
Quand nous étions dans la douche
Moi qui chantais Gigi l’Amoroso
Comment le rejoindre ?
Traverser le Styx ?
Pourtant ce fantôme-là existait
Ailleurs dans une chair triomphante
À chaque battement de cœur la folie me menaçait
Alors les dépressions se manifestèrent
Avec leur cortège d’émotions maudites
Son fantôme restait là
Fidèle au poste à me tourmenter
J’étais devenu une crypte digne de Roméo
Puis un jour le fantôme disparut
Pour réapparaître à mes côtés
Plus arc-en-ciel qu’un collage de chakras
L’enfer s’était éteint
Le ciel dehors devenu mien
Comme lui
À en douter de la réalité

Jean-Paul Daoust / Fantôme

Me voici dans le royaume du monde, à mi-chemin entre le Moyen Âge et l’an trois mille,
cette époque me plaît, je suis une personne de haut rang, vêtue de cuir, rituelle, aux épaules minces,
je contrôle l’armada et mon style de commandement diffère de celui des généraux : hésitant,
prêt à temporiser. Je fais des pauses fréquentes, j’ouvre et referme sans vrai motif un écrin de laque rouge, joue avec mes clefs, avec le Grand Plan, frotte encore et encore un morceau d’ambre clair et me laisse distraire par l’idée que Botticelli lui aussi se conduisait avec élégance, qu’il peignait la lumière exactement comme elle venait se planter dans un atrium de sa ville natale ou s’enchevêtrer dans la chevelure ornée de fleurs du Printemps – cette lumière qui a anticipé mon siècle, qui est absolument immuable, et je tends l’oreille lorsqu’on parle des batailles navales célèbres, d’Atlas, de force brute, du jour où le fils d’un petit-fils a englouti une pleine assiettée de millet. Je surveille les instincts, ces petits points lumineux dans le noir cosmos du corps, mais tout vient à son heure et je termine par un appel, veillez bien sur nous : des ratios, des ratios, toujours des ratios ! Les secours ne manquent pas : tailleurs de pierre, tisserands, ingénieurs laser, je les rassemble autour de moi, distribue des lits de camp. Dormons sous le ciel ouvert, fêtons ensemble la Saint-Jean, soyons amis.

Torild Wardenær / Rapport de déesse
Traduction : Anne-Marie Soulier

Jeg er i verdensriket nå, er midt imellom middelalderen og år tre tusen
det er en fin tid, jeg har en høy rang, er skinnkledd, rituell, smalskuldret har kontroll over armadaen og lederstilen min er ulik generalenes; den er vinglete avventende. Jeg tar ofte pauser, åpner og lukker et rødt lakkskrin nokså umotivert fikler med nøklene, fikler med hovedplanen, gnir og gnir på et stykke lyst rav og lar meg avlede av at Botticelli også førte seg med stil, at han malte lyset nøyaktig slik det så ut da det kilte seg fast i et atrium i hjembyen hans eller viklet seg inn i Floras blomstersmykkede hår – dette lyset som har foregrepet min tidsalder, som er aldeles uforanderlig og jeg hører etter når det fortelles om de kjente sjøslagene, om Atlas, om rå styrke, om den gang et barnebarns barn spiste opp en hel tallerken hirse. Jeg vokter på instinktene, lysende flekker i det mørke kroppskosmos, men alt til sin
tid, nå gjør jeg omsider anrop, stå vakt om oss: Ratio, ratio og ratio! Det er så mange hjelpere; steinhoggerne, veverne og laseringeniørene, jeg samler dem om meg, deler ut feltsenger. La oss sove under åpen himmel, la oss feire midtsommer sammen, la oss være venner.
Titanporten, Gyldendal, Oslo 2001

C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;

Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;

- C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

- Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.

Arthur Rimbaud / Le buffet

personne n’est lié personne ne se libère
juste la compréhension d’un instant
que tu laisses là dans l’abîme
suspendue
sans toi
tu n’y seras pas
tu souffriras ton martyre dans ta chair
sans aucune issue
seulement tu sauras
et c’est cela le salut –
il n’y a pas de sauvé pas de sauveur
seulement le savoir

Dana Shishmanian / Révélation

Cinq mille années
que nous sommes au fond d’un cachot.
Nos barbes sont longues,
nos monnaies hors cote,
nos yeux havres des mouches.
Amis,
essayez d’enfoncer les portes,
de laver vos pensées, vos habits !
Amis,
essayez de lire,
d’écrire,
de cultiver lettres, grenadiers, vignes,
de voguer vers des contrées de glace et de brouillard.
Sortez du cachot : les gens se méprennent,
vous tiennent pour espèce de loups…

Nizâr Qabbânî / Notes dans le cahier de la défaite ( 13 )
Traduction : Claude Krul

Tu comptes les pilules,
les pierres pour
revenir à
ta maison-four,
à quand tu étais
seulement petite
qui reposait.
 
 Elisa Biagini / G. Gretel

Conti le pillole,
i sassi per
ritornare alla
tua casa-forno,
a quando eri
solo impasto
a riposare.
 

L’aïeul des grottes; il apprivoise les dieux; il les hospitalise : aïeul des grottes, thaumaturge : il cite les dieux à paraître dans le temple des masques; il miraculé
l’invisible.
Une fois accueillis, prétendant les servir, il les laisse périr lentement ;
il pend aux murs les dépouilles ; il en confie le soin aux cérémoniaires ;
de son côté il vaque : « il déserte les autels ».
Son dernier petit-fils : il mourut faute de pouvoir se rendormir, après dix jours et dix nuits de fuite dans un espace à chaque heure plus giboyeux en cadavres.
L’insomnie acharnée rouillait ses joues.
Il mourut les yeux brûlés, la peau rouge, les cheveux fumants ; aveugle et salé.
Sa sœur, ultime aussi, avait été une citadine fameuse par l’énormité de ses seins. Les guides la signalaient d’une étoile, et beaucoup de touristes désiraient
la visiter.
Ses prix n’étaient pas provinciaux. Pour le, demi-tarif cependant on pouvait obtenir qu’elle ouvrît la serre et parfois qu’elle tolérât qu’on caressât les plus beaux
fruits de son jardin.
Elle soulevait les cloches de soie où couvait la maturation splendide. Les jumeaux considérables oscillaient, mats, poreux, coiffés de figues. Le voyageur croyait entendre la
douce musique de ces sphères.

Michel Deguy / Généalogie du vivant

sur un chemin impraticable
ils avancent au soir, la canne
soutient le pas ferme ou trébuchant
au long de taillis oubliés
par le remembrement
— ces solitudes prêteraient attention
aux marcheurs des confins du monde ?
les moustiques s’en chargent,
leurs essaims bourdonnants
les enveloppent sans que personne
leur ait jamais appris les séduisantes
formations en boule, venues de nulle
part et sans but non plus, qu’ils présentent
au-dessus de la terre crevassée —
le panicaut [1] apporte une touche de verdure,
des herbes qui montent à la hauteur
du genou et vivent de rien voisinent
avec la luxuriance de tapis de fleurs
enserrés entre des arbustes sauvages
à nouveau maîtres de territoires dont
les brûlis les ont jadis spoliés,
aucun bruit n’atteint depuis
le vieux village loin en contrebas,
avec ses tuiles rouges et son damier  
de toits, ces espaces ensauvagés,
un paradis hérissé de chardons
domine le flot des épis, la récolte
d’orge et de blé est imminente,
soir d’été dans d’épais halliers, — où traîne
donc la charogne à l’odeur fétide ? —
lisière abandonnée à la nature,
au creux du sentier, deux marcheurs résolus
— leur traversée surprise révèle
la physionomie du paysage.

Wulf Kirsten / La physionomie du paysage
Traduction : Stéphane Michaud

1. Sorte de chardon, encore appelé « chardon-Roland ».

Quelques gouttes de pluie ont frappé à la vitre
et j’ai soudain senti combien tu me manquais;
Nous habitons pourtant la même ville
Sans pour ainsi dire nous voir jamais.

Ce matin j’ai l’impression que l’automne
débute avec de drôles d’idées :
pas de cigognes dans le ciel morne,
pas d’arcs-en-ciel après l’ondée.

Une phrase d’Héraclite, il me semble,
m’est revenue je ne sais trop comment :
«Les gens éveillés vivent ensemble ;
ceux qui dorment, séparément.»

En quel mauvais rêve avons-nous été engloutis
pour ne plus pouvoir nous réveiller ?
À la vitre ont frappé quelques gouttes de pluie
et j’ai soudain senti combien tu me manquais.

Ismaïl Kadaré / Absence

Je sens que je suis je sais seulement que je suis
Que je foule la terre non moins morne et vacant
Sa geôle m’a glacé de sa ration d’ennui
A réduit à néant mes pensées en essor
J’ai fui les rêves passionnés dans le désert
Mais le souci me traque — je sais seulement que je suis
J’ai été un être créé parmi la race
Des hommes pour qui ni temps ni lieux n’avaient de bornes
Un esprit voyageur qui franchissait l’espace
De la terre et du ciel comme une idée sublime —
Et libre s’y jouait comme mon créateur
Une âme sans entraves — comme l’Éternité
Reniant de la terre le vain le vil servage
Mais à présent je sais que je suis — voilà tout
 

John Clare
Traduction : Pierre Leyris

I feel I am, I only know I am,
And plod upon the earth as dull and void;
Earth’s prison chilled my body with its dram
Of dullness, and my soaring thoughts destroyed.
I fled to solitude from passion’s dream,
But strife pursued: I only know I am.
I was a being created in the race
Of men, disdaining bounds of place and time:
A spirit that could travel o’er the space
Of earth and heaven like a thought sublime;
Tracing creation, like my Maker free,
A soul unshackled like eternity:
Spurning earth’s vain and soul-debasing thrall —
But now I only know I am, that’s all.
 

l’amour a le goût clandestin de la nuit
nébuleux et secret
tant de soleils craintifs
voltigent au loin comme des lucioles
les anneaux de Saturne tintent froids
aux poignets des amants
ils dorment
les mains dans des rivières d’étoiles
leurs doigts ne démêleront jamais les
eaux rebelles de leurs songes

Nicolas Waquet /Paroles de la nuit et du jour

Et si la profondeur n’était que la surface au bout des doigts et de la langue
dans le contact de la main avec l’écorce de l’arbre et la peau qui se réchauffe contre le mur ?

La voix intime n’est qu’un écho la phrase qui naît sur la page a pris sa source au loin et se gonfle de toutes les paroles du monde

Ni souffle venu des abîmes du songe ou du divin
ni envol sur les ailes du sublime
mais le contact de la main avec le tronc rugueux et la chaleur de la pierre au soleil
les livres appris par cœur les mots chuchotés

La main attrape un papillon et se couvre de sa poussière dorée

Joëlle Garde
 
Je dépose tous mes artifices toutes mes armes de séduction
je me retire de tous mes visages
j’assèche les racines de mes actes
je plante mes pieds dans le vide
dans ma tête s’enfonce le pilier de reconnaissance
de la vérité première

Dana Shishmanian / Le renoncement de Prakriti

Voici Damas, voici le verre et le vin
J’aime… et l’amour est parfois assassin
Je suis le Damascène… Si vous autopsiez mon corps
En couleraient des grappes de raisin et des pommes
Et si vous m’ouvriez les veines avec votre poignard
Vous entendriez dans mon sang les cris de ceux qui nous ont quitté.
La greffe du cœur soigne quelques uns de ceux qui ont aimé
Mais pour mon cœur, lorsque j’aime, aucun chirurgien.
La demeure de Fatima va-t-elle toujours bien ?
Le sein est en alerte… et le kohol chante.
Le vin ici… est un feu parfumé
Les yeux des femmes de Cham sont-ils des verres ?
Les minarets de Damas pleurent quand ils me serrent dans leurs bras
Les minarets, comme les arbres, ont des âmes.
Les jasmins ont des droits dans nos maisons
Le chat, chez nous, sommeille là où il se sent bien
Le moulin à café est une partie de notre enfance
Comment oublier ? Quand le parfum de la cardamome est partout
Ici sont mes racines, mon cœur, et ma langue
Comment expliquer ? L’amour peut-il être expliqué ?
Combien de femmes de Damas ont vendu leurs bracelets
Afin que je leur fasse la cour… La poésie est une clé…
Je viens, ô saule pleureur, te demander pardon
Mais Haïfa et Waddah pardonneront-ils ?

Nizar Kabbani / Le poème damascène
Traduction: Éric Gautier 

Étant assis aux rives aquatiques,
De Babylon, pleurions mélancoliques,
Nous souvenant du pays de Sion,
Et au milieu de l’habitation,
Où de regrets tant de pleurs épandîmes,
Aux saules verts, nos harpes nous pendîmes.
 
Lors ceux qui là captifs nous emmenèrent
De les sonner fort nous importunèrent,
Et de Sion les chansons réciter.
Las, dîmes-nous, qui pourrait inciter
Nos tristes cœurs à chanter la louange
De notre Dieu en une terre étrange ?
 
Or toutefois puisse oublier ma dextre
L’art de harper, avant qu’on te voie être,
Jérusalem, hors de mon souvenir.
Ma langue puisse à mon palais tenir
Si je t’oublie et si jamais ai joie
Tant que, premier, ta délivrance j’oie.
 
Mais donc, Seigneur, à ta mémoire imprime
Les fils d’Édom qui sur Jérosolyme
Criaient au jour que l’on la détruisait :
Souvienne-toi que chacun d’eux disait,
À sac, à sac, qu’elle soit embrasée,
Et jusqu’au pied des fondements rasée.
 
Ainsi seras, Babylon, mise en cendre :
Le très heureux qui te saura bien rendre
Le mal, dont trop de près nous viens toucher :
Heureux celui qui viendra arracher
Les tiens enfans d’entre tes mains impures,
Pour les froisser contre les pierres dures.
 
Clément Marot

L’oiseau libre sautille / Sur le dos du vent / Et flotte en aval / Jusqu’à ce que s’achève cet élan / Et plonge ses ailes / Dans les rayons orange du soleil / Et ose défier le ciel.

Mais un oiseau qui piétine / dans sa cage étroite / peu rarement voir à travers / ses barreaux de rage / ses ailes sont entravées et / ses pattes sont liées / alors il ouvre sa gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante / avec un trémolo de peur / des choses inconnues / mais espérées encore / et sa mélodie se fait entendre / sur la colline lointaine / parce que l’oiseau en cage / chante la liberté.

L’oiseau libre pense à une autre brise / et aux alizés doux à travers les arbres soupirants / et aux vers tout gras l’attendant sur une pelouse luisante à l’aube / et il désigne le ciel comme sien.

Mais un oiseau en cage s’assoit sur la tombe de ses rêves / son ombre piaille d’un cri de cauchemar / ses ailes sont coupées, ses pattes liées / alors il ouvre sa gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante / avec un trémolo de peur / des choses inconnues mais désirées encore / et sa mélodie se fait entendre / sur la colline lointaine parce que l’oiseau en cage/ chante la liberté.

Maya Angelou / Je sais pourquoi l’oiseau en cage chante
Traduction : Mathilda & Samuel Légitimus
© Collectif James Baldwin

Free bird leaps /on the back of the win /and floats downstream / till the current ends and dips his wings / in the orange sun rays / and dares to claim the sky.
But a bird that stalks / down his narrow cage / can seldom see through /his bars of rage his wings are clipped and / his feet are tied / so he opens his throat to sing.
The caged bird sings / with fearful trill / of the things unknown / but longed for still / and his tune is heard / on the distant hill / for the caged bird / sings of freedom
The free bird thinks of another breeze / and the trade winds soft through the sighing trees / and the fat worms waiting on a dawn-bright lawn / and he names the sky his own.
But a caged bird stands on the grave of dreams / his shadow shouts on a nightmare scream / his wings are clipped and his feet are tied / so he opens his throat to sing
The caged bird sings / with a fearful trill / of things unknown / but longed for still / and his tune is heard / on the distant hill / for the caged bird / sings of freedom.

On se garde de toucher,
on fuit,
si on est sage,
le poète maniaque.
Les enfants
lui donnent
la chasse, et, imprudemment,
le suivent.
Si,
déclamant ses vers
la tête haute
et allant au hasard,
il tombe par mégarde
dans un puits ou une fosse
comme l´oiseleur
qui piste les merles,
il peut bien crier
sur tous les tons :
Au secours! holà!
citoyens!,
nul ou quasiment
ne va le tirer de là.
D´ailleurs,
comment savoir
s´il n´est pas tombé
au trou
sciemment
et s´il  acceptera
de l´aide?

Empédocle
Veut passer
pour un dieu :
il se jette
de sang-froid
dans l´Etna qui chauffe,
et laisse avec vista
derrière lui,
au bord du feu
des sandales parlantes.

Sauver un poète
malgré lui,
c´est le tuer,
s´il s´est
pour de bon
intoxiqué
d´une mort magnifique
et historique.

Philippe Beck / Stance d’après Horace, Epître aux Pisons

Certaines histoires durent des siècles,
d’autres seulement un instant.
Tout s’altère au fil d’une vie comme le galet de verre, s’éloigne et s’embellit avec le sel.
Cependant, même aujourd’hui, regarder un arbre,
réclamer son histoire par un Qui es-tu ?, c’est se transformer.
Il y a une étape en nous où chaque être, chaque chose, est un miroir.
Puis les abeilles de l’ego surgissent de la ruche,
avides de pénétrer la douceur des orties et des chardons en fleur.
Ensuite arrive la résonance d’une pierre, d’un violon ou d’un baquet vide –
le chant continu de l’insondable ,
avant qu’il ne redevienne histoire, émotion.
A Bornéo, il y a des palmiers qui marchent sur leurs hautes racines.
Lentement, avec effort, ils lèvent une jambe puis une autre.
J’aimerais me joindre à cette transmigration d’échassier, pour sentir ma propre peau verticale comme la leur : route de fourmi, autoroute pour scarabées.
J’aimerais ne pas m’inquiéter, peu importe ce qui traverse mon cœur.
Pour l’accompagner dans sa transformation en feuille, rouleau d’écorce, toucher de racine, et puis continuer à avancer plus loin, jusqu’à l’inconcevable.

Jane Hirshfield /  Métempsychose
Traduction : Geneviève Liautard et Delia Morris
Metempsychosis
Some stories last many centuries,
others only a moment.
All alter over that lifetime like beach-glass,
grow distant and more beautiful with salt.
Yet even today, to look at a tree
and ask the story Who are you? is to be transformed.
There is a stage in us where each being, each thing, is a mirror.
Then the bees of self pour from the hive-door,
ravenous to enter the sweetness of flowering nettles and thistle.
Next comes the ringing a stone or violin or empty bucket gives off—
the immeasurable’s continuous singing,
before it goes back into story and feeling.
In Borneo, there are palm trees that walk on their high roots.
Slowly, with effort, they lift one leg then another.
I would like to join that stilted transmigration,
to feel my own skin vertical as theirs
an ant road, a highway for beetles.
I would like not minding, whatever travels my heart.
To follow it all the way into leaf-form, bark-furl, root-touch, and then keep walking, unimaginably further.
 

Tu vois comme les versants du mont Almias et les crêtes de Bilborough
Bornent la plaine de leur énorme barrière.
Celui-là se dresse indompté, entouré de toute part de rochers couronnés de tours,
Et un frêne altier ceint sa tête éclatante.
Un roc menaçant branle sur sa nuque roidie,
Et son souple col agite une verte crinière.
Cette roche-ci soutient les cieux de sa tête d’Atlas;
Mais voici une colline qui prête ses épaules d’Hercule.
Celle-ci, par le moyen d’une forêt, sert comme de prison au regard;
Et cette autre-là attire les yeux comme une borne.
En voilà une qui surgit comme Ossa et Pélion des Géants;
Et celle-ci mène ses sommets comme une nymphe des danses sur le Pinde.
Abrupte, rocailleuse, escarpée se dresse celle-là,
En pente paisible, douce, amène est celle-ci.
Une nature dissemblable s’est unie sous un seul maître,
Et les deux monts tremblent pareillement sous la domination de Fairfax.
Et tandis qu’il parcourt les terres sur son char de triomphe,
Sa roue impartiale rase l’un et l’autre mont en passant devant.
Rude envers les ennemis, en même temps doux envers ceux qui cèdent;
De sorte que l’on pourrait croire que c’était les monts qui l’avaient animé.
Ici, ce sont assurément les Colonnes de l’Alcide boréal,
Eux que sépare de son détroit médian une ombreuse vallée;
Ou plutôt à la façon dont leurs sommets inclinés font signe de loin,
Ils souhaitent vivement, Maria, être ton Parnasse.

Andrew Marvell / Épigramme contre les deux montagnes d’Almias et de Bilborough. Dédiée à Fairfax.

Epigramma in Duos montes Amosclivum Et Bilboreum. Farfacio.
Cernis ut ingenti distinguant limite campum
Montis Amosclivi Bilboreique juga!
Ille stat indomitus turritis undique saxis;
Cingit huic laetum Fraxinus alta Caput.
Illa petra minax rigidis cervicibus horret:
Huic quatiunt virides lenia colla jubas.
Fulcit Atlanteo Rupes ea vertice coelos:
Collis at hic humeros subjicit Herculeos.
Hic ceu carceribus visum sylvaque coercet:
Ille Oculos alter dum quasi meta trahit.
Ille Giganteum surgit ceu Pelion Ossa:
Hic agit ut Pindi culmine Nympha choros.
Erectus, praeceps, salebrosus, & arduus ille:
Acclivis, placidus, mollis, amoenus hic est.
Dissimilis Domino coiit Natura sub uno;
Farfaciaque tremunt sub ditione pares.
Dumque triumphanti terras perlabitur Axe,
Praeteriens aequa stringit utrumque Rota.
Asper in adversos, facilis cedentibus idem;
Ut credas Montes extimulasse suos.
Hi sunt Alcidae Borealis nempe Columnae,
Quos medio scindit vallis opaque freto.
An potius longe sic prona cacumina nutant,
Parnassus cupiant esse Maria tuus.

Pendant que nous nous mariions. Tu étais transfigurée.

SI mince, si neuve et si nue.

Un petit bouquet de lilas humide, tête penchée.

Tu tremblais, tu sanglotais de joie, tu étais

Toute la profondeur de l’océan

Débordant de Dieu.

Tu as dit avoir vu le ciel s’ouvrir

Et dévoiler ses richesses, prêtes à se répandre sur nous.

En lévitation à tes côtés, je me sentais soumis

A une étrange tension : le futur, envoûté.

Dans ce chœur de jour de semaine, déserté, rempli d’échos,

Je te vois

Luttant pour contenir les flammes

S’échappant de ta robe de tricot rose.

Et de la pupille de tes yeux – des joyaux de grand prix

heurtant leurs larmes de feu. Des joyaux

Agités dans un cornet à dés, remis entre mes mains.

Ted Hughs / Birthday Letters ( extrait )

Dehors flottent les pages d’un lourd grimoire, feuillets offerts à tous les vents
tiens, en voilà un, envolé tout là-haut sous le faîte. Il se colle contre le mur et
je le récupère à grand-peine, le fais sécher devant le poêle, lis
cette recette à demi effacée :

Préparation d’une poudre pour adoucir les flétrissures du temps

Presse sur ta poitrine un portrait de la reine Nefertiti.
Ne pense pas à sa peau douce,
ni à l’arc de sa bouche, à ses hautes pommettes, à sa coiffe de jade
ferme les yeux c’est tout et presse-le sur ta poitrine.
Si tu sens tomber quelque chose, c’est la poudre – à ingérer ou à répandre.

Je ferme les yeux, les rouvre, regarde de près, cela est-il vraiment écrit
ou bien me suis-je encore trompée.

Le temps, mieux vaut lui faire confiance, se confier même à lui, compter nos héritages 

Torild Wardenær / Rapport de déesse
Traduction : Anne-Marie Soulier

Su Tung po resta assis une nuit entière près d’un cours d’eau sur les pentes du mont Lu.
Le lendemain matin, il montra ce poème à son maître :
Le torrent bruyant sa large et longue langue
Les couleurs de la montagne son clair et pur corps
en une nuit quatre-vingt mille versets
plus tard comment évoquer cela à autrui ?
Le vieux maître Chang Tsung l’approuva.
Deux siècles plus tard, Dôgen dit :
“Les sons de la vallée, la forme des montagnes
Les sons ne cessent jamais, la forme toujours reste.
Doit-on parler de l’éveil de Su,
ou de celui des montagnes et des eaux ?
Des milliards d’êtres voient l’astre du matin
et tous deviennent Bouddhas!
Mais, si vous n’êtes pas capable de montrer
ces vallées et ces montagnes
pour ce qu’elles sont,
qui pourra,
vous amener à percevoir que vous êtes ces vallées et ces montagnes ?”

Gary Snyder
 
Sommes-nous aujourd’hui ou hier, demande ma mère.
Calme, flottant légère sur son lit blanc.
Toujours aujourd’hui, dis-je. Elle sourit vaguement
Et dit : Sommes-nous à Roden où à La Haye ?
Plus tard : mon enfant, je deviens bien trop vieille.
Je la console, ma très chère astronaute en blanche-neige
Déjà emportée si loin de la terre,
Si courageusement descendue à l’arrêt et planant dans l’espace
Hors cadre et ici et là.
Elle cherche – c’est un s.o.s.-
Son origine et son être d’enfant
Et personne, personne qui puisse la trouver
Telle qu’elle était. Elle répète sa leçon de français
À l’époque où elle avait 8 ans :
« bijou, chou, croup, trou, clou, pou, òu,
Cette première demoiselle,
Cette fausse vieille mademoiselle
Comme s’appelle-t-elle encore. Je suis si fatiguée. »
 
Si seulement j’avais connu l’enfant
Qui est ma mère maintenant.

Maria Vasalis
Traduction : Eddy Devolder

Is het vandaag of gistren, vraagt mijn moeder,
bladstil, gewichtloos drijvend op haar witte bed.
Altijd vandaag, zeg ik. Ze glimlacht vaag
en zegt: zijn we in Roden of Den Haag ?
Wat later: kindje ik word veel te oud.
Ik troost haar, dierbare sneeuwwitte astronaut
zo ver al van de aarde weggedreven,
zo moedig uitgestapt en in de ruimte zwevend
zonder bestek en her en der.
Zij zoekt – het is een s.o.s. -
haar herkomst en haar zijn als kind
en niemand niemand, die haar vindt
zoals zij was. Haar franse les
herhaalt zij: van haar 8e jaar:
‘bijou, chou, croup, trou, clou, pou, òu,
die eerste juffrouw, weet je wel
die valse ouwe mademoiselle
hoe heet ze nou. Ik ben zo moe.’
 
Had ik je maar als kind gekend,
die nu mijn moeder bent .

 

Il est agréable d’écouter ces tonalités,
à l’aurore: elle s’éveille, m’embrasse tendrement
croyant me voir endormi, se faufile
doucement hors du lit pareille à un poisson
tout en tachant de ne pas m’effleurer,
se chausse avec douceur, ouvre la porte
et entre dans la salle de bain,
j’écoute ce magnifique bruissement
lorsqu’elle urine abondamment dans la cuve,
puis le murmure de la chasse d’eau,
je l’entends qui s’éclabousse le visage,
j’écoute encore somnolent
le slalom de la brosse sur le clavier des dents,
le craquement des petits cristaux argentés
lorsqu’elle se brosse les cheveux
( rien que pour la musique ce brossage est important )
la manière soyeuse qu’elle a de se dévêtir,
le froufrou de ses collants,
le cliquetis des jarretières sur ses cuisses,
le parfum d’ozone de sa combinaison,
la senteur suave du déodorant sous ses aisselles,
le claquement de ses lèvres lorsqu’elle met son rouge,
le tintement de ses bracelets, puis -
avant qu’elle ne parte travailler – elle m’offre une caresse,
comme ça, doucement, avec la main, et m’imprègne
un baiser aussi tendre et mystérieux
qu’un cachet sumérien, ouvre discrètement la porte
et s’en va – oh! l’écho étouffé de ses talons
dans un couloir aussi long qu’une année, ces tintements
suite auxquels rien ne reste sinon un océan de silence tonitruant -
non, non, je ne rêve pas – ce que je voudrais dire, simplement -
c’est que, voilà, ce serait Elle,
sans qu’elle n’eut à dire un seul mot.

Dragan Jovanović Danilov / Doucement, avec la main
Traduction : Boris Lazić

Est-ce vraiment l’heure du grand désastre ?
Ici et là, on trouve encore des refuges.
Certaines forêts sont des refuges :
celles où les chênes, les charmes et les bouleaux
foisonnent.

Je connais une chambre
qui a tout d’une forêt.
Un poète vit là.

Passez un jour
– une heure seulement –
à ses côtés ;
vous tituberez un peu.

Il faut dire que le poète
n’est pas n’importe quel chêne ;
il est majestueux,
il a plusieurs siècles.

Il est à la fois
forteresse et cabane,
grotte et promontoire,
nuit profonde et aube claire.

Il est foule et flot :
une farandole d’enfants et de vieillards ;
des jongleurs devenus troubadours.
Anima, animus,
tour à tour.

Fatalement, arrivera le moment
de lui tourner le dos,
de quitter sa forêt.

Vous vous imaginerez
passer bientôt
un jour à ses côtés,
une heure seulement.

Pascale Trück / Encore des refuges

Tout à coup
 
J’étais en train
de lire un livre quand tout à coup je vis ma vitre
 
emplir son œil absent d’oiseaux légers et ivres.
 
Oui, il neigeait.
La folle neige !
Elle tombait tranquille et fraîche
 
dans le cœur tout troué comme un filet de pêche.
 
C’était si bon ! et j’étais ivre
de ces flocons heureux de vivre
 
que ma main, oublieuse, laissa tomber le livre !
 
En ai-je vu
neiger la neige
dans le cœur nu! Ah! Dieu que n’ai-je
 
su garder dans mon cœur un peu de cette neige !
 
Toujours en train de lire un livre ! Toujours en train d’écrire un livre !
 
Et tout à coup la neige tranquille dans ma vitre !

Claude Esteban

Soudain. Cependant. Cette heureuse
phrase m’est arrivée. Comme un pré.

Et je marchais à travers. En cueillant
les épis de lavande fleurie.
D’après leur ramification
fourchue j’ai su que bientôt
ils produiraient davantage.

L’entier hémisphère des pensées dangereuses
s’est penché sur l’autre
qui semble un nuage avant la pluie.

Sous mes doigts les dictionnaires du paysage
se sont amassés. Tout à fait invisibles.

Grêleux. Le temps
annonciateur du mauvais temps.

En moi une femme inconnue
souriait. Elle parlait de douces. Mes paroles.
Que je n’ai jamais entendues.

Elle a dit qu’elle resterait.

Jusqu’à ce que je lui raconte au moins
une histoire. Une destinée.
Jusqu’à ce que je lui donne un nom.

Tanja Kragujević / La Phrase
Traduction : Slobodan Ivanovic, avec l’aide de  Marilyne Bertoncini
 

Fête foraine assourdissante et floue
Des fous passent partout
Tu es face à moi, on ne s’entend pas
Tu me cries ” quoi qu’est-ce que tu dis ?
Et on se marre.
Abrutis par les bruits
Tu marches dans la foule devant moi 
J’essaye de ne pas te perdre
Ici sont des miroirs déformants
Là les tirs aux fusils percutants
Encore des nounours immenses de tendresses solitaires
Un complet bleu de banquier passe
Des rais ban de frimeur brillent
Un homme en fauteuil roulant hurle
Une blonde traverse en courant la piste des autos tampon
La chenille sonne 
Tu es calme comme un jeu de l’oie
Je t’offre une fleur en plastique
Dérisoire jeu à pièces de billard
On rit dans les tilts électroniques et tu repars
Courant presque, abreuvée de lumières clignotantes
Tu es joie pétillante, tu es sauts qui m’enchantent
Tu t