Emmanuelle Cordoliani, Tiers-Livre, François Bon, Petit train

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / SE DÉPLACER

— C’est la première fois qu’une même personne m’achète trois tours d’affilée.
— J’aurais aimé pour vous qu’il en fût autrement, mais ça ne m’étonne pas.
— … C’est pas un manège, vous savez ?
—  C’est beaucoup moins monotone.
— Vous trouvez aussi !
— Les gens changent…
— Oh les gens, je n’y fais même plus attention.
— Vous regardez devant vous, c’est plus sûr.
— À peine : il y aura bientôt 7 étés que je fais le petit train.
— Et le circuit n’a jamais changé ?
— Les sites historiques, ce n’est pas comme les champignons.
— Non…
— Ça ne pousse pas dans la nuit. Sept ans que le trajet n’a pas bougé d’un pouce : on commence à la Porte Vieille, on longe les remparts…
— Oui, oui, j’ai vu…
— Ah oui, plutôt trois fois qu’une.
— Comme vous dites… Mais vous pourriez ajouter une étape, non ?
— Où ça ?
— Je ne sais pas. Dans un lieu anodin où il se serait passé quelque chose de pas banal…
— Comme un fait divers, vous voulez dire ? C’est sûr que ça plairait à la nouvelle municipalité ce genre d’horreur… Nous longeons actuellement la zone pavillonnaire où Marcel F. électricien et inventeur de son état a tenté de ramener à la vie sa défunte épouse Gabriella en détournant l’énergie de la foudre grâce à un ingénieux paratonnerre de sa confection ?
— Vous plaisantez ? C’est arrivé ?
— Évidemment. Évidemment je plaisante. Comme si j’allais raconter une histoire pareille à un touriste. J’ai une vive imagination, mais Gabriella est toujours bien de ce monde. Même si elle nous a foutu la trouille une paire de fois avec sa maladie.
— Quelle genre de maladie ?
— Ça vous intéresse, hein ?
— Je suis médecin.
— Oh pardon.
— Et puis tout m’intéresse : je viens de faire trois fois le tour de la ville dans votre petit train.
— Pas faux. Enfin, je ne suis qu’un pauvre employé communal, ce n’est pas mon train.
— Un pauvre employé avec une vive imagination…
— Bah, j’ai lu des livres… ça m’arrive encore des fois. Même si depuis l’affaire de la bibliothécaire, j’ai plus l’idée.
— L’affaire de la bibliothécaire… Agatha Christie ?
— Pierre Siniac, plutôt. Elle faisait la visite avec moi, sur le petit train. C’était une guide incroyable, d’ailleurs personne ne pouvait la croire : elle ne racontait jamais deux fois la même histoire… Au début je croyais qu’elle avait peur de m’ennuyer, que c’était pour ça qu’elle changeait tout le temps de version. Mais un jour, j’ai pris mon courage et je l’ai remerciée franco… Eh bien elle m’a répondu qu’elle n’avait jamais eu peur d’ennuyer qui que ce soit, à part elle-même. Du tac au tac. Elle ne me l’a pas envoyé dire ! On rigolait bien avec elle…
— Elle est… morte ?
— Pensez-vous ! Elle a démissionné.
— À cause des versions différentes ?
— Des versions différentes ? Ah ça tout le monde s’en fichait : les gens du coin ne prennent pas le petit train.  À part les gosses qui ont des tickets gratuits une fois l’an, mais eux, elle les captivait, alors ils n’allaient pas se plaindre. Surtout qu’elle leur faisait un peu peur, comme on aime à cet âge. Les chocottes… C’est bien pour eux qu’elle faisait les changements les plus spectaculaires : un dragon qui avait ébréché le rempart une fois qu’il avait abusé du cognac à la foire de Saint Jean D’Angely…ou une année où il aurait soi-disant neigé en juillet… mais ce qu’ils préféraient c’était le sanglier. Un gloire locale cette bête. Au point, qu’il m’arrive de me demander si je ne l’ai pas vu quand je fais la route pour rentrer le soir, avec la fatigue.
— En petit train ?
— Non, en voiture, par le marais . C’est d’ailleurs ça qui a mis le feu aux poudre avec la municipalité …
— Le sanglier ?
— Non, le marais. La bibliothécaire — encore que c’est une licence de l’appeler comme ça, parce c’était celle de l’ancienne bibliothèque qu’est fermée depuis que la nouvelle médiathèque a ouvert, mais bon, ça aussi c’est local — en tous cas, la bibliothécaire, elle en connait un bout sur les marais. Elle a fait des pieds et des mains pour obtenir un changement d’itinéraire qu’aurait ajouter une étape là-bas. Mais la mairie a jamais voulu en entendre parler.
— Pourquoi ?
— Bah, ils ont dit que c’était “ glauquy ”.
— Pardon  ?
— Glauquy. Vous avez bien entendu. Ils ont dit glauquy. Soit disant les histoires du marais, que ça n’intéressait personne, les gens qui s’y cachaient, les femmes qui allaient y accoucher, les parpaillots et les criminels qui espéraient trouver un passage vers l’Amérique, parce qu’ici ça sentait le roussi. Que c’était glauquy.
— Mais vous dites qu’ils auraient rien contre un bon fait divers ?
— La bibliothécaire, elle vous dirait que “ le paradoxe doit être vécu, pas résolu ”. Je l’ai assez entendu, celle-là ! On rigolait bien. 
— Vous voulez dire…
— qu’ils se mettraient leur culotte sur la tête pour qu’on parle d’eux sur Touitterre, qu’il n’y a pas de crétinerie assez géante à faire figurer dans le Guinness des records à leur goût, mais qu’ils ne veulent surtout pas qu’on traverse vraiment la ville avec le petit train, parce qu’il y a des gens moins bien lotis et puis un campement de Roms. Et ça, ils le diront pas, mais c’est ça le glauquy.
— Et ça a suffit à faire capoter le projet, le… glauquy ?
— Oh non, ça n’est pas un argument, elle a insisté. Mais ils ont fait comme d’habitude.
— La sourde oreille ?
— Non, les raisons de sécurité. Dans notre beau pays de France, on peut à peu près tout interdire pour des raisons de sécurité. Il faut pas trop aller voir de près de la sécurité de qui on parle.
— Alors elle a démissionné.
— Elle a toujours été raide comme la justice, c’est pas pour s’embarrasser avec ces … Qu’est-ce que vous me faites dire ? Faudrait pas aller…
— N’ayez pas peur, cette conversation restera strictement confidentielle.
— Comme au cabinet.
— Pardon ?
— Vous êtes médecin, vous avez dit.
— Ah oui ! Secret professionnel. 
— Bien.
— Et cette maladie de la femme de l’électricien, dont vous avez parlé ?
— Gabriella. Une sorte de somnanbulisme. On la retrouvait dans les marais, justement, la nuit. Mais toujours à sec.
— Et son mari, il est vraiment…
— Inventeur ? Oui et électricien. Mais ça n’a pas de rapport. Il a consulté la terre entière pour soigner Gabriella. Si ça vous intéresse tant que ça, vous pouvez aller faire du secret professionnel avec le Docteur Ledoux, c’est le médecin de famille.
— Où se trouve son cabinet ?
— Vous êtes passé trois fois devant : après l’ancienne corderie, au premier étage d’un tout petit immeuble blanc, avec une pizza qui s’est installée au rez-de chaussée d’à côté… Mais ça vous fait une belle jambe : il est à vendre depuis trois mois.
— …
— Le docteur habite une maison presqu’en face. Une sacrée belle baraque avec deux échauguettes. Il y est né, il y mourra. Vous ne pouvez pas la manquer. Lui non plus d’ailleurs. C’est une gloire locale.
— Comme le sanglier.
— Vous ne croyez pas si bien dire. Un quatrième tour ?
— Ça ira.

Cordoliani Emmanuelle, Sérail, Sélim

Sérail Hors-série / des traversées

Il s’était réveillé dans une ville déserte. Combien de temps sans connaissance ? Combien de temps restait-il ? Seuls les toits étaient encore habités de bandes de charognards et de tireurs isolés. Les seconds dérangeaient régulièrement l’interminable bombance des premiers par un coup de feu hasardeux. Les oiseaux lourds préféraient alors venir se ranger au plus près de la source du tir.
Tu t’ennuies, nous sommes là. Rien ne nous presse dans le festin de tes frères humains. Tandis que tu t’aigris et t’engourdis ici, ceux d’en bas s’attendrissent et fondent sous le soleil qu’ils sentent encore d’une odeur enivrante. Oiseaux, bientôt, ils faisandent. Bientôt, toi aussi. Tu n’as plus assez de balles pour danser avec chacun d’entre nous. Tu comptes et tu t’embrouilles : combien de temps avant la relève ? Tu es tombé bien bas du haut de ton toit. Nous te dégoutons, nous les gloutons, qui découpons en lambeaux ton œuvre. Nous crevons les yeux que tu as éteints. Tout autour de toi, il y en a un autre comme toi, ici et là, isolé sur son toit. Nous chargeons en bande organisée, mais toi, tu ne peux plus traverser la rue pour rejoindre l’autre toit. Il n’y a presque plus de balles, mais combien encore pourrait venir se perdre dans ta carcasse de traître ?…

Comme les nettoyeurs entretenaient les rues et les snipers esseulés, Selim traversa la ville d’immeuble en immeuble, par les murs mitoyens béants sur les séjours abandonnés. Chaque passage le donnait à un petit monde doux dont il ne restait plus que la coquille : un tableau accrochait un coucher de soleil au crochet, le wagon d’un petit train en rade sur un tapis de chien, une théière sans chapeau au milieu de bris de verre colorés… Les volets toujours tirés laissaient passer suffisamment de jour pour sentir l’odeur de la vie quotidienne, d’une banalité de robinet, fantôme indifférent à l’empoisonnement des puits. Le silence avait recouvert les hurlements des femmes en couches, des amputations, des viols de guerre, plus rien ni personne ne tressaillait à l’horloge déréglée des détonations lasses. De chaque pièce traversée, il emporta quelque chose, une couleur, une ombre, le fil d’un tapis, la poussière uniforme d’un buffet… Charger sa mémoire est parfois plus risqué encore que d’alourdir inutilement ses poches.
Quand les immeubles s’espacèrent, sa course s’abrita dans les buissons de menthe ensauvagée, sous l’ombre propice d’immenses caoutchoucs placides. Derrière lui, la putréfaction des cadavres et les gorges déployées des charognards. Après la dernière ruine, le désert lui sembla mouillé comme une aquarelle.

Nicoletta Ceccoli, Emmanuelle Cordoliani, féminisme

Charlotte à la rose

Le serveur m’a vue venir. Il me tend un porte clé avec un petit ours en peluche. D’habitude, il me voit trop tard et me fait des remontrances quand je reviens des toilettes. Parce qu’il y a des toilettes pour femmes, avec une clé. Une clé qui pourrait être celle d’un appartement dans les immeubles modernes alentours. Plate, large, compliquée. L’ours et moi, nous descendons les hautes marches étroites de l’escalier. Pour quelles enjambées des marches pareilles ont-elle créées ? Ni pour une femme ni pour un homme. Pour un géant filiforme, éventuellement. J’ouvre la porte avec une drôle d’émotion. J’ai un peu peur qu’un homme sorte des toilettes d’à côté : je me trouverais bête avec ma clé spéciale, comme une personne spéciale qui nécessiterait un cabinet spécial. Une réponse de Charlotte Gainsbourg à la question “ Quel pouvoir magique aimeriez-vous posséder ? ” me traverse l’esprit… C’était il y a plus de 20 ans, dans un magazine féminin, elle avait répondu : “ Que mon pipi sente la rose ”… Voilà le genre de chose qu’il faudrait que j’explique à un usager masculin des toilettes de ce bar, s’il me voyait avec ma clé. J’ai une clé parce que je suis très différente de vous, je suis délicate, mon pipi sent la rose. J’ouvre. Bon, même cuvette, même lunette, même décor qu’à côté. C’est propre, mais de toutes façons, ici c’est propre. Pas de verrou, puisqu’il y a une clé. Je m’enferme. Étrange impression d’uriner dans le placard à balais, du coup.
En remontant, je rends le nounours. Je remercie. Dans ce café, il y a des autocollants sur les vitres “ Ici , on accueille aussi les femmes ”. Ça fait râler ma mère qui vit bien loin de là et quelques amies qui se demandent comment on en est arrivé là. À préciser l’évidence, comme s’il y avait une autre éventualité dans notre République. Moi, je pense à toutes les rues, à toutes les institutions, à tous les conseils d’administration où j’aimerais bien pouvoir lire ce message. Ici, on accueille aussi les femmes … Je pense à tous les lieux où non seulement je n’ai pas une clé spéciale, mais où je ne peux même pas prétendre à utiliser les toilettes des hommes. Je pense à la prochaine Assemblée Générale du Mouvement Hommes / Femmes Égalité où les chiffres seront mauvais pour cette cause toute simple. Je pense à Marguerite Yourcenar qui avait des toilettes avec son nom sur la porte, au cas où elle n’est pas assez ressenti le caractère exceptionnel de sa nomination à l’Académie Française.
Dans ce café de la périphérie, il y a une délicatesse en mouvement, sans condescendance, parce qu’on sait à quel point c’est difficile pour qui est en minorité. Même symbolique.
Je vais reprendre un thé à la rose. On ne sait jamais, Charlotte.

Beaux-Arts, Atelier d'écriture, formation des formateurs, écoles Emmanuelle Cordoliani

Écoles / La plume est encore à l’oiseau

Attraper la parole , les idées, les sentiments, les désirs, — le volatile, le subtil, visible  un instant seulement dans le prisme d’un certain soleil — et le matérialiser sur le papier, avec son volume, sa vitesse, sa surprise. Écrire. Peindre, sculpter, filmer … tracer c’est simultanément retracer et terrasser pour la suite.
Théoriser son geste, pour quoi faire ? 
Pour le faire
Apparaître 
À ses propres yeux
Le voir se matérialiser
On pense d’abord, trop souvent, trop sévèrement à l’article, aux comptes rendus à tous ceux à qui on a peur d’en devoir, à la critique / coup de trique. 
Pourtant il y aussi le journal, cette maison de vacances où l’on peut revenir quand le besoin s’en fait sentir, quand l’occasion se trouve d’une vacance d’où regarder le travail du temps dans le temps. Il y a le poème avec ses pieds qui se prêtent au pas de côté pour mieux reconsidérer ce qui s’est passé. Il y a une fois le conte et ses motifs merveilleux et sans moral qui nous relie à l’oral. Il y a le théâtre du dialogue avec soi-même où le passé, le présent et l’avenir peuvent s’entretenir… 
Théoriser son geste, le ramener à la parole, à la langue qui contient, qui précède. Passer son geste par l’écrit  comme par le feu :  alchimie !  Faire de sa parole une boîte à matière, à couleurs qui le métamorphose en le réduisant aux cendre d’un peu de noir sur blanc. Pouvoir alors considérer ce phénix, autre à nouveau, ancien et neuf dans le même battement d’aile. Théoriser son geste, l’écrire sans que jamais la plume ne cesse d’être à l’oiseau.

Emmanuelle Cordoliani

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