Cordoliani , François bon , Atelier Tiers-livre

Un Bon été / Atelier Tiers Livre / Revenir

Il entre dans la propriété où il passait, enfant, les vacances. À voir dans quel état il en revenait, alors, c’étaient plutôt les vacances qui devaient passer sur lui. Il n’a compris que très récemment que le nom de la maison signifiait “ petite barque ” — barque, en fait —, et non une abréviation du mot baraka.
Tout n’est pas beaucoup plus petit.
Tout est seulement plus neuf ou plus vieux.
Les souvenirs sont là, domestiques en rang pour l’arrivée du maître… fantômes sans dents, sous l’écriteau ATTENTION CHIEN MÉCHANT.
Le dortoir des enfants, au grenier, il l’a déjà revu ailleurs, dans d’autres maisons. Il ne monte même pas l’escalier.
L’odeur du café de sa tante Mireille, il l’a attrapé par hasard, avec un vieux pot de fer chiné à l’occasion idéale d’une foire à tout de l’autre bout de la France.
Le chêne, il le prend dans ses bras. Il ne va pas s’éterniser.

Il entre dans la maison où il jouait, enfant, aux vacances. Une maison Lego, inventée par un homme vivant qui vivait dedans. L’homme de sa tante Mireille, avant, mais remarié, avec femme et enfants, une situation simple, finalement.
Sans toile d’araignée, sans recoin, sans petitesse. Contemporaine, on disait, en articulant prudemment.
Lumineuse et minérale. Des tortues immensément patientes dans un patio de sable.
Un autre monde à 300 mètres en amont abrupt de la baraka écourtée. Là non plus, il n’y a pas à traîner.

© Margaret Keelan

Les 3 noms

Cela faisait dix ans qu’Épéios faisait le soldat, trompant l’ennuyeuse peur d’une guerre interminable en sculptant les lances de ses compagnons. Il avait oublié depuis longtemps ce qui l’avait contraint à quitter sa ville natale et sa tranquille échoppe d’ébénisterie pour s’embarquer dans cette morne aventure, mais ses mains, elles, conservaient le souvenir et l’impatience de leur art. Aussi quand Ulysse vint le trouver avec sa drôle de demande, Épéios se mit-il immédiatement au travail, soulagement au coeur, sourire aux lèvres. Le cheval serait incontestablement son chef d’oeuvre. Sa taille, au premier chef, lui conférait un caractère exceptionnel : son ventre devait contenir toute l’élite de l’armée grecque. Personne n’aurait eu l’idée de lui passer semblable commande, au pays. Ulysse lui offrait l’occasion unique de faire valoir son talent. Mais c’étaient les formes, surtout, du chanfrein et de la croupe, qui faisaient tout son orgueil. Ces longues années de servitude hébétée en valaient la peine, puisqu’elles l’avaient conduit à cet accomplissement de son art. La fierté rayonnait dans le coeur d’Epéios quand les bateaux grecs prirent le large et qu’il lui fut donné de contempler, d’une bonne distance, son cheval laissé seul sur la plage de Troie.
Quand les Troyens furent endormis autour de ce qu’ils croyaient être le cheval de leur délivrance, les Grecs mirent la ville à feu et à sang. Epéios qui n’était revenu que pour voir son cheval, dût traverser le carnage pour arriver jusqu’à lui et le but de son retour se perdit avec son esprit sur les cadavres fumants d’enfants au berceau, dans les hurlements des femmes outragées, aux portes crevées des temples profanés. Sa honte fut telle au souvenir de la victoire dont il s’était réjoui avec les autres, qu’il saisit la dépouille ensanglanté d’un troyen décapité, s’en couvrit et s’assit au milieu d’une rue de Troie en flammes, appelant la mort de ses larmes et de ses cris.
Il attendait qu’un soldat grec se méprenne sur son identité et l’abatte comme un chien, quand un homme jeune, vêtu tout comme lui et qui portait sur son dos un tout petit vieillard lui intima l’ordre de le suivre. Sans qu’il sût comment, il s’embarqua quelques heures plus tard avec une poignée de Troyens réchappés, menée par Enée vers une destination inconnue. Tous virent immédiatement qu’il était grec, mais son désespoir était tel qu’ils décidèrent de le garder avec eux. Quand on lui demanda son nom, il répondit qu’il n’en avait plus. On l’appela dès lors Celui-qui-n’a-plus-de-nom.

*

Elle s’appelait Djépaïra-Amallazim-Belafa.
C’était une femme décidée et brave, toujours habillée de bleu comme ceux de sa tribu. Son visage était baigné d’une douceur sans mollesse. Elle avait été choisie entre mille pour être la nourrice du premier né de la Reine de Carthage et elle attendait patiemment que celle-ci eût choisi un homme dans son coeur pour se marier elle-même. Quand elle surprit le regard de la reine Didon sur Enée s’éloignant après sa première visite, elle sut que le temps était venu et, pour ne pas trahir dans son lait l’alliance nouvelle qui s’annonçait, elle porta ses yeux sur la suite troyenne. Elle pencha d’abord pour un tout jeune homme, fort et bien fait, dont la blondeur exotique la faisait rire de joie. Mais alors qu’elle s’apprêtait à lui dire simplement sa pensée, elle le surprit un soir penché sur l’oreille d’un page de la reine à qui il s’adressait fort doucement, et elle passa son chemin. Elle n’en conçu pas la moindre rancoeur à son égard car tel était son caractère, facile et franc. Il faut également dire pour être bien honnête, qu’elle s’aperçut au même instant que son coeur s’était en fait attardé ailleurs, dans les mains de ce troyen dont elle n’arrivait pas à saisir le nom et qui toujours était vêtu de rouge. Ces mains infatigables qui du matin au soir façonnaient des babioles charmantes pour les dames de la cour, sans qu’il semblât y prendre garde.
Au cours d’une des nombreuses fêtes qui se succédaient nuit et jour depuis l’arrivée des Troyens, elle vint le trouver et sans plus de détour qu’une danse et un verre de vin sombre, elle lui fit part de ses projets. Le mariage et les enfants. Bien qu’il fût très ému de sa facile franchise, il lui avoua qu’il n’avait plus de nom à lui donner. Elle dit qu’elle avait déjà un nom à elle et que les enfants qu’elle lui donnerait seraient ses portraits vivants, sans même qu’on ait besoin de les nommer après lui. Elle ajouta après réflexion qu’un nom lui viendrait sûrement aux lèvres quand il verrait leur premier-né et qu’il pourrait lui-même se nommer d’après ce nom choisi. Il lui dit que fils de Djépaïra-Amallazim-Belafa lui semblait le plus beau nom du monde pour un enfant et époux de
Djépaïra-Amallazim-Belafa, le plus beau nom du monde pour un homme. Ils s’embrassèrent pour conclure l’accord. Une semaine plus tard, elle était enceinte.

Sans qu’il puisse en comprendre la raison, ni elle, Enée décida soudainement de quitter Carthage pour l’Italie. Celui-qui-n’a-plus-de-nom fut embarqué de force avec tous les troyens par craintes des représailles sur leur personne.
Respectant la tradition immémoriale des reines bafouées, Didon mit fin à ses jours et ses quatre-vingt seize suivantes furent immolées à sa suite. Parmi elles, Djépaïra-Amallazim-Belafa, avec l’enfant dans son ventre.
Il débarqua en Italie. Pendant le voyage ses cheveux étaient devenus tout blancs.

*

Des années passèrent, durant lesquelles Celui-qui-n’a-plus-de-nom ne trouva jamais de besogne assez dure pour lui permettre plus d’une heure de sommeil la nuit. Il logeait dans une cabane de planches, dormait à même le sol et trompait son insomnie en sculptant toutes sortes de petites figures, animaux, bonnes femmes… Jamais de cheval. Il faisait peur aux enfants et aux chiens avec son odeur, la taille de ses mains augmentée par les rudes travaux, la couleur de sang de son vieil habit et son nom absent. Il les observait en cachette et sculptait de petits bonshommes à leur image, dont se peuplaient sa cabane et ses rêves entêtants. Il pensait sans cesse à la robe bleue comme la nuit de Djépaïra-Amallazim-Belafa. Il pensait sans cesse à l’enfant qu’elle attendait et qui portait son nom secret.
Quand il sortait de chez lui, les petits enfants du quartier se pressaient à sa fenêtre pour contempler les centaines de petites créatures entreposées dans la crasse merveilleuse. Comme sorties de la terre. Une fois qu’il avait neigé, Celuiqui-n’a-plus-de-nom vit à son retour des dizaines d’empreintes de pieds minuscules autour de sa cabane et il comprit qu’il intriguait les enfants autant qu’ils l’intriguaient. Il réfléchit longtemps à la manière de les aborder. Avec sa barbe qui couvrait son ventre, ses cheveux en broussaille et son odeur de bouc, il abandonna bien vite l’idée d’une approche directe. À la faveur de la nuit, il parcourut les rues de la ville, un gros sac sur son épaule et, devant chaque porte
sans exception, il laissa une de ses petites créatures, que la neige de l’aube coiffa d’un bonnet blanc. Rentré chez lui, Celui-qui-n’a-plus-de-nom dormit tout le jour qui suivit et la nuit et un autre encore. Il fut enfin réveillé par des coups sur sa porte. Délicats et insistants. Il ouvrit et vit une femme très jeune qui portait un petit enfant dans ses bras. Elle n’avait pas l’air de s’effrayer de son odeur ni de son apparence et elle lui souriait avec une sérénité qui l’enveloppa d’un coup, comme un voile bleu. Les mains de l’enfant jouaient avec une petite créature de bois, une des siennes, sans aucun doute possible, mais dont il ne gardait pas souvenir de l’avoir sculpté un jour. Une licorne. Bien que trop petit pour parler, l’enfant demanda comment il s’appelait. Il allait répondre “ Celui-qui-n’a-plusde-nom ”, mais sa bouche dit “ Djepetto ”.

Sérail Cordoliani Entführung

Sérail Hors-Série : La lune et le C

Dans le mot Sérail, Selim a caché le Palais royal de Mari. Il n’a pas pu sauver son M de la destruction aveugle, misérable et bête. Mais il est peut-être plus encore en sécurité ainsi : méconnaissable avec sa lettre manquante, dans le grand néon du Sérail Cabaret qui brille sous les étoiles, où le C remplace la lune quand elle se voile. L’enseigne nous rassemble, c’est son rôle. Si nous en sommes éloigné.e.s, c’est la lune qui à son tour remplie le C du cabaret, et nous savons lire les lettres manquantes, dans le ciel autour du croissant pailleté. Bien vite nos paupières se referment sur cette apparition et l’iris les grave de ce Sésame.
Selim passe ses nuits sur le toit-terrasse du Sérail. Il y dort à même le sol sur un tapis troué et tâché, que l’usure a rendu plus fin que les plus fines chemises en baptiste de Selim. S’il dort… son sommeil est un mystère. Les plus anciens ici racontent qu’il l’a perdu comme un trousseau de clefs et qu’il doit depuis le pénétrer par effraction avec l’aide du méchant petit couteau qu’il garde dans sa manche, ou de l’épingle à cheveux d’une femme aimée.
L’hiver, Osmin l’enroule dans une peau d’ours, dont la tête fait chapeau, afin qu’il puisse tenir la nuit sur le toit. Là-haut l’air est glacial, mais Selim suffoque à l’intérieur quand le sommeil s’approche. Un matin, Osmin a dû briser avec un petit marteau la peau d’ours qui avait gelé pour en libérer Selim. On dit qu’il était si brûlant de fièvre que son empreinte était calcinée à l’intérieur de la peau.
Le Palais de Nimrud, Selim n’a pas pu le cacher dans le mot Sérail. Ni dans la lune. La culpabilité le ronge. Le regret rend son breuvage amer. L’impuissance résonne dans ces muscles. C’est pourquoi il fonde un grand espoir sur cette conteuse rousse et muette dont il a entendu parler à plusieurs reprises, la nuit, dans le palais de Mari.

Sérail Cordoliani Marché des Vacillants

Sérail Hors-Série : le Marché des Vacillantes

Une grande conteuse rousse et muette. Une joueuse de ney, dont la colonne vertébrale se terminait par un arbre. Sa cousine, qui par son apparence passait pour un homme dans la force de l’âge.
Voilà ce que le marchand d’esclaves avait en réserve pour Osmin, cette fois-là. En vérité, rien de cela, de celles-là ne l’intéressait, mais Selim, lui, serait étrangement content. Le marchand ne connaissait pas Selim, mais il le devinait à force, derrière la large carrure de son commissionnaire, comme un commissaire priseur en vient à la longue à identifier la personne invisible qui, à l’autre bout de la ligne, donne ses ordres par téléphone à l’acheteur assis dans la Salle des Ventes.
Le Maître sera content. C’était la formule rituelle qui concluait chacune de leurs transactions. Trois fois par an, Osmin faisait le grand voyage, qui ramenait plus loin dans le temps que dans l’espace, jusqu’au Marché des Vacillantes. Son intuition avait été intoxiquée par sa jalousie, de sorte qu’il s’en remettait entièrement aux conseils du marchand, se bornant à lui préciser lesquel.les des esclaves acheté.e.s précédemment avaient donné satisfaction. Le marchand lui prêtait en imagination un sérail immense, spéculant sur la régularité des visites et des achats d’Osmin. Le marchand s’imaginait qu’Osmin parcourait le monde à la recherche de raretés avant de revenir à son échoppe, trois fois l’an. Il ignorait que le Marché des Vacillantes était le seul qu’Osmin visitait.
Il était heureux de se débarasser de la joueuse de ney. Elle ne lui inspirait aucune confiance et pourtant il avait incapable de lui confisquer sa flûte, quelque redoutable qu’elle lui sembla. Il négocia âprement sa cousine, la femme à la barbe rétractable comme des griffes de chat. Il était fasciné par son pouvoir érotique, au point qu’il n’avait pas remarqué qu’elle était à tu et à toi avec tous les dieux et déesses existants encore, avec qui elle débattait en murmurant jusque tard dans la nuit. Sans qu’il put dire pourquoi, il vendit la conteuse à regret. Mais une conteuse muette était un meuble inutile, seule sa rousseur lui conférait un peu de valeur.
Osmin paya, comme à l’ordinaire, moitié en or, moitié en secrets.
Selim finissait toujours par libérer les esclaves qu’il lui rapportait. Certain.e.s refusaient cependant de quitter le Sérail, prenant pour de la gratitude, ce qui n’était le plus souvent que du désarroi, de la couardise, de la paresse et parfois, de l’affection, ou plus rarement, la curiosité.
Au contact de Selim, il s’avéra que l’arbre qui prolongeait la colonne vertébrale de la joueuse de ney, était en fait astucieusement planté dans un tout petit sac de terre qu’elle gardait bien serré dans son dos. D’où venait cette terre, comment un arbre si puissant pouvait-il y pousser et son bois servait-il à faire les flûtes ? Voilà trois questions qui restent sans réponse. Ce qui est certain, c’est que les conversations divines de sa cousine barbue étaient en fait des palabres où le son de la flûte et l’ombre de l’arbre jouaient un rôle essentiel.
Pour la conteuse, elle parlait en fait le double langage des signes et du cygne et savait en conséquence chanter toutes les ultimes histoires des êtres humains qui avaient traversé sa route. Par élégance, plus que par superstition, elle tenait à les garder secrètes jusqu’à ce que celui ou celle dont émanait ce chant du cygne ait disparu de son horizon. De bonne foi, cependant, elle ignorait quel serait celui de Selim Bassa. Purement et simplement.

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