Journal d'un mot, Emmanuelle Cordoliani

LE JOURNAL D’UN MOT

18/06/19 [ DIPLOMATE ]
Un ami m’offre des financiers et m’appelle diplomate.
Je crains qu’il ne se soit trompé de pâtisserie, mais n’ose lui dire. Ses rêves me plaisent. Il découvrira bien assez tôt que je ne suis pas Emma Pavlova.

17/06/19 [ CONTREBASSINE ]
Cendrillon
Toy Orchestra
Arte Povera
Rien ne se perd
On n’en perd pas une
Deux en une
Rien ne se crée
Mot-valise
Coup de balai
Massenet se transforme

16/06/19 [ BLANC ]
Dans la Rome Antique, il n’y a qu’une seule couleur : le blanc. S’il est sale, il devient le noir. S’il est teint, le rouge.

Dans la noire cathédrale de Clermont-Ferrand, le sol de pierre noir est par endroit usé à blanc.

Quelques temps avant la naissance de mon frère, j’avais lu que les nouveaux-nés ne voyaient que les couleurs vives. J’ai porté assidûment le rouge pendant dix ans.

À mon premier passage au concours d’entrée du Conservatoire de Paris, une méchante Roxanne vêtue de sombre, voix et corps, me dit : ” Moi aussi, pour mon premier concours, je m’étais habillée en blanc comme une petite provinciale “.

Lors de la grande rétrospective Soulages à Beaubourg, j’étais au point culminant du désir. Je manquai de m’évanouir dans chaque salle, comme Bergotte, mais sans les patates. Tout disait : le Noir — pas plus que la Femme — n’existe.

15/06/19 [ OUI ]
Vincent l’a dit.
Ion l’a dit.
Toute la salle a applaudi.
A pleuré de ce que le chemin soit si long qui mène à la simplicité,
Alors même que si peu de temps
Dans ce jardin
nous est donné.

14/06/19 [ CODE ]
Ce lieu dont j’oublie toujours le code, pour que toujours on m’y ouvre la porte quand je frappe à sa porte.

13/06/19 [ INDEX ]
Elle a laissé à l’index de sa main droite un anneau d’argent biseauté qui attrape la lumière comme un papillon de nuit. C’est l’anneau qui brille et l’index qui guide la main tout entière et les instruments de musique et la musique elle-même autour d’elle, la porteuse de l’anneau. C’est la main régale qui touche et guérit, qui ordonne et autorise le ” SI “. Et si l’index fut la liste des lectures interdites, il devient ici l’instrument même de la divulgation, des pages secrètes tournées de sa dernière phalange légèrement humectée, mais non noircie. Poésie et puissance, alliées ailées dans une silhouette menue et dense vêtue de noir

Je veux dire que Sora Lee dirigeait By my window II d’Alessandro Solbiati, ce soir.

12/06/19 [ CHAISES MUSICALES ]
Dans l’après-midi, mes fantômes et moi-même occupons trois chaises de la salle qui nous abrite d’ordinaire un autre jour. Des chanteurs, des chanteuses , des pianistes se succèdent sur la petite scène dans son guingois de luxe. Par instant, la pluie fait rage. D’autres sont là, vestiges parfois, camarades, collègues. Une diva met cul à terre, à défaut de trône. Elle ne s’attarde pas. Cette jeunesse en ribambelle est pleine de promesses. Certaines sont dors et déjà formulées en termes clairs. Mes fantômes en sont tout requinqués ( délavé aurait-il un contraire ? ) C’est bien assez d’étrangeté de ne pas chanter, s’il fallait qu’en plus ils déchantent.

11/06/19 [ TABLÉE ]
C’est une très grande table ovale dans une très grande pièce claire. On croirait la pièce petite, parce qu’il y a la très grande table, mais elle contient justement cette très grande table. Autour de la table, des personnes qui font le même travail autour de cette table, mais pas le même travail quand elles la quittent. Autour de cette table, ce sont des pédagogues. Certaines en sont fières, d’autre non. Comme si quelque chose de leurs autres identités allait disparaitre par l’effet de certains mots. C’est vrai que cette grande table ovale suspendue au niveau des bas nuages tente d’accréditer l’Olympe… C’est vrai qu’il fallait être autre chose qu’un pédagogue pour pouvoir s’assoir à cette table. Pourtant, nous y voilà : une tablée de pédagogues.
The Hand That Rocks the Cradle
Is the Hand That Rules the World

Let’s rock it, dudes !

10/06/19 [ INNOMBRABLE ]
En province, dans des terres oubliées, la tristesse est d’autant plus perceptible qu’elle est dénombrable. Elle a des visages, des corps qui ont pris cher, ou mangé bon, comme ces arbres torturés par un climat trop rude, où un vent persistant les a modelés dans la fixité d’un spasme définitif. Dans les mégapoles, on croit qu’on ne peut plus compter, les yeux se détournent vers un ciel pourtant trop rare.

Les équipes qui font la maraude, de nuit comme de jour, me donnent tort, chiffrant l’innombrable des grandes villes et ramassant à terre un délit de Droit Commun, pour en faire un coquelicot à leur boutonnière.

L’interdit biblique du dénombrement « garantit » lui aussi le maintien du secret des maisons ; David est puni pour avoir dénombré Israël et Juda

J’aime les maisons du nord aux fenêtres sans rideau. La tristesse y dit son nom de famille et son prénom. Elle n’est pas une ombre. Elle est assise à la même table que la Vie, la Mort, la Patience, la Simplicité et la Joie.

09/06/19 [ HERBES ]
Des mauvaises, des bonnes. Séparer le bon grain de l’ivraie. Mieux vaut laisser faire une sorcière à qui on a jadis rendu un service alors qu’on la pensait vieille femme ou fourmi. Dans une minuscule pochette en plastique, estampillée au mauvais pochoir d’une feuille dentelée, une boulette de shit oubliée entre deux pissenlits.

08/06/19 [ SANS ]
Longtemps après
Je me demande en quoi
le fait d’être sans père
me fait,
m’a faite,
m’a fait ma fête.
La Sainte Emmanuelle.
Jour de Noël
Tous les jours
Que dieu fait.
Je me demande
À quoi ça me ressemble
Vue du dehors
Rez-de-chaussée
À la façon flamande
Où chez soi
Se voit
Depuis la rue
Avec un salon
Assis sur le trottoir
Du reflet.

07/06/19 [ EFFACEMENT ]
Perdre la trace des jours… peut-on arriver à ce résultat autrement qu’en perdant également la boule ou l’ouïe des alarmes ?

06/06/19 [ INDIVISION ]
Les belles histoires d’héritages sont si rares qu’à ce jour je n’en avais entendu aucune et le mot indivision, ressemblait à un spectre administratif, de ces cauchemars à la fois ennuyeux blêmes et persistants. Mais voilà qu’à une terrasse ensoleillée, une amie apporte un témoignage qui s’inscrit en faux contre le Général qui n’existe pas et ramène le mot indivision à son union originale, celle qui fait la force. Nous nous quittons sous la bannière de la Sororité Générale, qui pourrait bien, elle, exister.

05/06/19 [ COUP DE FROID ]
Rien à voir avec le coup du lapin, ni avec le coup de rouge, ou le coup de sang. Le froid n’a pas de bâton, il est pernicieux. On ne le prend pas, on l’a pris, c’est déjà trop tard. Traîtrise du froid qui est, d’ordinaire pour moi, l’ami par excellence ? Non, il est un autre, un lointain cousin, celui qui a fait son coup dans la clim’ des transports, dans le lourd du printemps. Mon froid se voit de loin, avec son grand manteau de vent glacé et son ciel de traîne. Il est roi en son pays, et on s’habille, on se chausse en son honneur, comme pour un rendez-vous. Il tuerait plutôt que d’avoir donné un coup en douce, il gèle à pierre fendre.

04/06/19 [ EXPERTISE ]
Le féminisme n’est pas un engagement, c’est une expertise. Ou comme dit Figaro : Je ne dispute pas de ce que j’ignore.

03/06/19 [ MOUCHE ]
Se représenter l’amour des Dieux, même pour rire, imaginer que tout puisse passer dans une pluie d’or, dans une course à dos de taureau blanc, dans le bourdonnement d’une mouche. Pas une métaphore, quelque chose au contraire de la transsubstantiation des catholiques.

02/06/19 [ VENT ]
Ce n’est pas une maison qu’il a acheté, c’est l’endroit où le vent, où les cris des oiseaux, où leurs chants…
Toutes le remarquent.

01/06/19 [ RÉELS ]
Les impôts sont la très rare occasion d’une plongée dans le réel, qui est frais.

31/05/19 [ REMARQUABLE ]
une petite route d’eau et de forêt, une maison indécelable. Tandis que nous embarquons des fauteuils Moustaches, qui mériteraient à eux seuls une entrée dans ce journal, de l’autre côté du portail, de la route et de la rivière, un arbre immense. Il n’était pas l’à l’instant d’avant, ou peut-être dormait-il, en tous cas, il ne disait rien et voilà qu’il m’appelle par un de mes noms secrets. Je m’enquiers du sien auprès de sa voisine, Madame Moustache, après m’être extasiée sur sa présence. Elle l’ignore, et s’en trouve fort penaude car ils ‘agit d’un arbre remarquable. Ce n’est en aucun cas son avis propre, même si elle y adhère totalement, mais une appellation officielle. Cet arbre est remarquable de notoriété publique et une plaque le prouve, devant quoi elle passe chaque jour sans la lire. Plus tard dans la soirée, je me dis que j’aimerais qu’on parle de moi ainsi après ma mort : c’était une arbre remarquable. Je n’imagine pas recevoir un tel honneur de mon vivant.

30/05/19 [ INTRA-MUROS ]
Ne veux plus y aller, maman. Préfère les bords, les lisières, le dehors si vaste.

29/05/19 [ PLAINTES ]
Certains jours, elles affluent de toutes parts, blessées en tous sens. Aucune ne déborde, où je fuirais, non, elles prennent un ticket, envoient un bristol, patientent. Elles patientent, et ce simple mot frôle leur blues d’une ombre de blouse. La mienne est noire, grise, ou bleue, jamais blanche.C’est celle des institutrices, des cousettes, des industrieuses… Il ne faut jamais l’oublier. Certains jours, la Mort d’assied dans la salle d’attente de ce parloir. Elle est incognito et lointaine. Elle est là et toutes les plaintes font mine de l’ignorer. Ces jours-là, je n’ai pas de patience pour elles.

28/05/19 [ IMMATÉRIELLE ] Un petit groupe de gens dans une salle striée du soleil de la fin d’après-midi. À tour de rôle, la parole est prise et rendue. Certaines personnes croient que le pianiste dans la pièce voisine met à mal leur concentration, mais c’est tout le contraire : il l’aiguise. C’est la question des 4 dimensions de l’oeuvre immatérielle qui les réunit là. Elle avait rendez-vous depuis des mois avec la petite troupe que ce petit groupe devient, un peu plus à chaque instant, au fur et à mesure que s’élabore, à l’intérieur du château, des salles de la taille d’un château. 27/05/19 [ TOTEMS ] Un petit pingouin rouge en bois ayant fait une apparition dans ma maison, suite à la visite d’une amie, je le regarde en souriant. Il a un oeil d’or. Je souris. Comme à une vraie présence. J’ai remarqué l’hiver dernier, que je n’avais jamais vu autant d’ours blancs en vitrine, en décoration grandeur nature dans les villes que depuis que nous sommes les témoins pathétiques de leur disparition. Ces animaux-héros de notre enfance et de notre passé archaïque, qui supportaient nos fantasmes de force, de douceur et de pérennité — l’ours est mort !Vive l’ours — voilà qu’il se ne trouve même plus un coin de banquise pour sauver leurs culs magnifiques, et que les villes regorgent de leurs totems. L’espèce au gros cerveau, qui n’a de cesse de bavasser sur l’expérience ( manger un yaourt, conduire une voiture, partir en voyage, s’inscrire sur un site de rencontres… ) se satisfait assez bien de ses représentations mentales de la réalité, prouvant bien qu’elle confond encore, même à l’âge de la maturité, 390g de Matière douce en peluche, remplissage coton polyester,yeux et pieds brodés, et 600 kg de matière intensément vivante. Le petit pingouin de bois rouge à l’oeil d’or, Genii loci, avec un lapin de faïence jaune et un éléphant-théière de porcelaine bleue, me rappellent que la faim ramènera les vrais ours dans les villes. Il faudra bien alors faire face, et tout porte à croire que nous ne leur ferons pas meilleur accueil qu’aux hommes, aux femmes et aux enfants que nous aimons en principe et en photo. 26/05/19 [ EUROPE ] Devant le bureau de vote, il n’y avait que trois affichages. L’espace d’un instant, matinal et fulgurant : Dans la Nièvre, c’est comme ça, on a moins le choix. Et puis, revenue aux instances d’une élection à l’échelle nationale, commence à se dessiner un pays où resteraient seulement trois partis : le Front National*, les écolos et les animaux. La fiction reste à écrire. Je me plais à croire que les Écolos et les Animaux trouveront une prairie d’entente. Dedans le bureau de vote, plus de trente listes dont celle du parti pour l’Espéranto. Depuis le vote électronique, on ne me fait plus les yeux doux pour que je vienne dépouiller. Le parti des Sorcières et des Crânes qui grattent s’en désolent. Dehors, c’est une cour d’école avec des arbres, tordus d’avoir été trop escaladés, en vrai ou en rêve, derrière la vitre, par tous les temps. Un préau pour s’abriter de la pluie, dont le crépitement se fond dans les cris. Des nichoirs ici et là. Une marelle, qui nargue les élections. * J’ai continué à dire Raider, je ferai de même pour le FN : ces changements d’emballages sont des attrape-couillons de la première heure ( j’étais jeune quand les deux doigts coupe-faim ont disparus, mais déjà vigilante ). 25/05/19 [ STYLE ] Un type avec un physique d’indien d’Amazonie, en tenue légère de guerilleros dans un des trois Jardins de Bercy. Promenant en laisse un labrador crème, il ponctue régulièrement sa marche d’un : ” Déconnectez-le le connard, c’est un espion “. Tout le monde se retient de regarder alentours : nous ne sommes plus des enfants. J’ai rêvé en mon temps d’être agent secret. Aujourd’hui je dirais plutôt agente secrète en me bagarrant avec les conservateurs de tous poils ( surtout de ceux des autres ) et le correcteur d’orthographe qui partage le même crâne de plomb et le même manque d’imagination. Après un petit tour, Jo l’Indien revient se planter devant la cinémathèque et entonne une série de variations exclamatives au seul motif de : ” Ah ! Marcello Mastroianni ( ad lib ) “. Un peu plus tard, labrador lâché, nouvelle salve : ” Tu f’ras pas plus pire que ça dans ce domaine. Et comme la gare de Perpignan est le centre du monde, il est fou du chocolat Lanvin.” ( La marque ? Gérard ? ) Le rythme des apparitions évoque irrésistiblement les Exercices de Style de Queneau, mais j’ai à faire et m’en tiens là. 24/05/19 [ DÉPEUPLÉ ] Il y a des lieux où les femmes ne sont pas citées. Elles ont pourtant le Droit de Cité, c’est écrit dans la loi, mais les clefs de la ville ne leur ont pas été données et les portes en demeurent closes. Je suis assise dans une salle de concert, dans le public il y a des hommes et des femmes, sur scène des musiciennes et des musiciens. Mais pas de compositrices au programme. Leur absence, quand on la voit trace en creux, un triste portrait de nous… où tout est dépeuplé. 23/05/19 [ BON GOÛT ] Notion à caractère obsessionnel dans le monde de l’opéra, le plus souvent totalement oublieux de son aspect circonstanciel. Sorte de spray désodorisant-paralysant, qui résultera à terme en une agueusie généralisée où un empereur nu fera semblant de trouver goûteuses des mignardises faites de l’air fantôme d’une époque révolue. Il est possible que le public prétende depuis trop longtemps écouter un genre qui l’indiffère, puissions-nous ne pas arriver au moment où nous prétendrons le jouer. 22/05/19 [ ORALITÉ ] La grande maman terrible de la pensée humaine. Éradiquée par Gutenberg, ( enfin : amoindrie, questionnée, recoiffée… ) elle persiste aux forêts, heureusement performative : ne s’use que si l’on n’en parle pas. 21/05/19 [ RATATINANT ] Comme le grand Cric me croque, la Parle peut tout ratatiner du geste si incroyable que les bras nous en étaient tombés, ratatiner sa beauté, réduire à néant son pas de côté, être ratatinante et n’être que cela, quand on remachine les bras pour tenir un stylo, qu’on râcle sa gorge pour ne sortir une voix. Dans le désarroi de la fin d’une journée de parle, je convoque pourtant l’éventualité du noir sur blanc qui sauve du bruit sinon du néant. Les fatigues pèsent des tonnes. L’angoisse suinte de certains murs frais. Mais que faire d’autre que prendre dans mes bras le risque de tout ratatiner rater bousiller, en prenant bien soin de n’être pas pour lui, au moins, ratatinante, qu’il demeure un beau risque bien risqué, bien brûlant et bien terrible qui nous fasse frissonner jusque tard dans la vie. 20/05/19 [ JARDIN ] L’école dont je parle, est un jardin, régi par une temporalité saisonnière mais également mystérieuse, aléatoire et impénétrable aux yeux mêmes de ceux et de celles qui ne l’ont pas quittée, qui y poussent toujours, en tuteurs des jeunes plants. Ces arbres se rencontrent rarement, mais leur racines se touchent et leur conversation des profondeurs ne connait pas l’interruption, quand bien même ils seraient partis en misère, comme on dit des oliviers abandonnés. Le vent passe à travers les arbres secs, il passe à travers les branches feuillues et se pique de saluer la persistance des autres. Toujours souffle, toujours son, toujours silence, toujours lumière. 19/05/19 [ HUCHE ] Dans une maison digne de ce nom, on retrouve le mot huche en même temps que l’usage du pain qui dure sans durcir. Il est si hübsch, que huché sur le toit, on aurait envie de le hucher au monde oublieux qui a mangé son pain blanc sans en laisser une miette pour la mésange à tête noire qui traverse le jardinet. 18/05/19 [ BINBIN ] Géant de sa ville. Autrefois il mesurait 20m de haut, il était fier et farouche. Aujourd’hui c’est un grand enfant dont le bonnet bleu touche le tympan de Saint Nicolas. 17/05/19 [ CAUTION ] La fraîcheur paie rubis sur l’ongle la lourde ardoise de l’aube. 16/05/19 [ DEUX SOEURS ] Anh Mat porte à ma connaissance ce thé au goût de miel et de raisins comme un bol à mes lèvres. Le réconfort qu’il en attendait lui fait défaut, mais m’enveloppe. L’un et l’autre nous écrivons en ce moment laborieusement, nous semble-t-il. Pourtant ses mots sont comme deux soeurs pour moi. Anh Mat, cordonnier le plus mal chaussé, boitille dans la ville où ses nuit s’échouent. À ce rythme, au moins, je pourrai l’y suivre. 15/05/19 [ DÉJA-VU ] La même ville. Le même hôtel. Je sais à quelle table elle prend son petit déjeuner. Elle écrit un carnet de cuir. Un lointain commencement. Elle était la corde tendue d’un violon, en son for intérieur. Vibrante, saignante, en attente. Je mange le premier abricot de l’année. Maintenant, ce n’est plus l’hiver. 14/05/19 [ FAUX ] — Tu ne peux pas prendre ça au sérieux. C’est faux ! — C’est faux mais ça existe tout de même à l’endroit où s’est écrit. 13/05/19 [ MERVEILLEUX ] Une toute petite trompette annonce l’arrivée du roi. 12/05/19 [ RÉCRÉATION ] 11/05/19 [ LIVRE ] J’entrais dans une librairie, l’air hagard et désespéré — de l’intérieur –, je parcourais les rayonnages à la recherche du volume qui me sauverait, d’un signe, d’une porte. Une fois — la traduction des Sonnets de Pétrarque par Yves Bonnefoy — ça avait même marché. Marché dans la rue, mes tourments-babioles sur pause, le hurlement de fond enterré au 6ème sous-sol dans sa cage solide, la vie seule coulait, fluide, pure, pur fluide dans mes veines, dans la ville. Le geste est devenu précis et sûr : je suis allée chercher Le Journal de Susanna Moodie là où il se trouvait, parce qu’il m’est nécessaire pour un travail encore flou mais certain. La magie est intacte. Elle ne tient pas au décorum du hasard. Elle tient au livre et à qui l’ouvre. 10/05/19 [ MINUTIER ] Local affecté au dépôt des archives notariales comptant plus de 125 ans de date, afin d’assurer leur conservation effective et leur utilisation historique ( 1936 ) Aujourd’hui tout en un clic, croirait-on et c’est bien ce qui attriste Maître Cliquet. Il bat en retraite, mais à reculons, pour ne pas tourner le dos à ce grand monstre qui l’a transformé en numéro et nous aussi, bientôt. Il ne sera plus à l’étude pour le voir et l’avouer de son empreinte rétinienne. Il aura pris avec lui ce lourd cendrier de marbre rond sur le bord duquel un lion se penche, nommant une ultime heure de tranquillité, dans la pierre. J’aurais envie d’en retirer les stylos et d’y verser de l’eau pour qu’apparaisse le reflet du lion et l’ombre de Booz. La poésie, en dépit de l’écran, de la dématérialisation des minutes, trouve l’entrée dans un fin cahier rouge, que le Maître nous fait apporter à la lueur de l’intérêt qu’il voit briller dans les yeux de ce petit comité. Un cahier d’avant, quand on prenait le temps de nommer un à un toute la lignée des acquéreurs du bien, comme des Preux, autour de cette table ronde, nous lisons à voix hautes les noms, tirant ce fil d’Ariane… Une minute n’est pas un clic. Les êtres humains aiment les histoires. Les maisons sont importantes avec les histoires qu’elles abritent, qu’elles renferment, qu’elles contiennent. Il faut réveiller ces Belles-au-Bois-Dormant. Voir la statue qui est prise dans leurs pierre. Je fais ici le serment du Minutier, avec Maître Cliquet et deux témoins, qui ne s’en sont pas encore vraiment avisé. 09/05/19 [ PROPRIOCEPTION ] Je ferme les yeux. Je sais exactement quelle est la position de mes membres. La magie est le plus souvent ignorée. 08/05/19 [ PROTO-PENSÉES ] Dans la forêt, particules dorées par un rai de lumière, elles vivent le temps et la manière des arbres et à terme deviennent et adviennent. Vaste ramification, entente de poignées de mains jamais desserrées et souples pourtant, racines et canopée. En ville, fugaces, rétives, froussardes et pressées, elles nous rappellent par éclair, la vie à vivre, tandis que nous la mourons, consciencieusement. 07/05/19 [ MAISON ] Lieu qui change la vie. Idéogramme habitable. Sujet. Niche. Nid. Terrier. Grotte. Mais pas cabane. 06/05/19 [ PERSONNEL ] Le contraire de professionnel n’est pas forcément amateur. 05/05/19 [ TESTAMENT ] Véritablement, je n’ai à léguer que des histoires. Comme la théière bleue, elles ne font que passer par moi. Elles ( se ) sont confiées à ma bonne garde, c’est à dire à la promesse tacite de les dire. 04/05/19 [ POISSON ] Joseph Poisson était incapable de mentir. Il y a des livres que j’aurais aimé avoir écrits. Rien de bien mirobolant dans ce constat, mais ce qui m’intrigue, c’est qu’il y en a d’autres, que j’admire tout autant, voire davantage et qu’il m’indiffère de ne pas avoir écrits. Il est bien difficile de savoir pourquoi j’aurais aimé avoir écrits tous les livres de Nicolas Bouvier et notamment, le Poisson Scorpion, que j’ai lu avec une grande difficulté, peut-être parce qu’il relate une période particulièrement aride des voyages de Bouvier. L’impression gardée d’un survol, d’un oublie, mais non, le Poisson Scorpion persistait, quelque part, comme j’ai pu en rendre conte l’hiver dernier. Peut-être ces livres que j’aurais aimé avoir écrits, ai-je l’impression de les avoir pensés, de les avoir rêvés avant même de les lire. Avant même qu’ils aient été écrits. Quel était votre visage avant votre naissance ? Mais en lisant la phrase de Nodier dans La Fée aux Miettes : Joseph Poisson était incapable de mentir, elle touche si bien mon coeur — et j’aurais tant aimé l’avoir écrite — que je me demande si les poissons ne sont pas la clé de ce mystère obsédant. Les poissons d’or qui se laissent prendre dans les filets de misère et accordent trois voeux … 03/05/19 [ IDOINE ] Le mot qui convient pour ce qui convient. Notre première rencontre : j’avais 15 ans, je lisais Lolita de Nabokov ( avec un dictionnaire ). Je ne sais pas trop ce qui convenait là-dedans. Mais tout de suite, il prit la couleur des chardons bleus. Nous tenons assez de pièces probantes, − ou probables, − ou au moins suffisamment idoines à former la conviction de ce gracieux tribunal Charles Nodier / La Fée aux Miettes 02/05/19 [ CHEVET ] On n’ose plus quitter le chevet d’une personne sur le départ. 01/05/19 [ DÉFETS ] Feuillets dépareillés d’un ouvrage d’édition, qui ne peuvent servir à former des exemplaires complets mais qui peuvent servir à compléter des exemplaires défectueux. Voilà longtemps que je lorgnais ce nom. Il n’était pas de mise dans une entreprise collective : la superstition pouvait le rendre défaitiste. Mais il me va comme un gant à mes écrits, avec son incomplétude, son non-pareil, son bricolage et sa réparation de rustine. Dorénavant m’y voilà : défets, rien que défets. 30/04/19 [ ATTRIBUT ] Je suis à la montagne. La montagne n’est pas un complément circonstanciel de lieu. Je suis l’attribut de ce sujet. De ces sujets : J’étais convenue de dire “ aller aux montagnes ”, “ être aux montagnes ”. Je à tribu des montagnes. 29/04/19 [ FARAMINE ] Animal fabuleux et féroce. La bête faramine, monstre certainement très horrifique, mais dont la forme et l’activité sont laissées au caprice de l’imagination. Pour ma part, l’ayant rencontrée ce jour, j’atteste son goût nouveau et dubitatif pour le Vittel-Fraise. La férocité et l’horreur étaient probablement dissimulées par la vitalité communicative de la bête. D’où, peut-être, le choix de sa boisson… 28/04/19 [ SALTIMBANQUE ] Passer une soirée à entendre ce mot, dix fois, cent fois redit, avec toutes ses connotations ( péjoratives, familières , corporatives… ) et ne penser qu’à manger. Des saltimbocca, idéalement préparés par Sandro un jour de relâche dans une maison du sud où trop de saltimbanques — vrais ou faux — cohabitaient. Attendre des heures pour qu’ils nous sautent en bouche, ensaugés. S’en souvenir encore 15 ans plus tard. 27/04/19 [ EXIGENCE ] À toi seule, Musique, mon exigence et ma sévérité. Le Vice-Roi de Naples in Le Soulier de Satin de Paul Claudel 26/04/19 [ LARIMAR ] Avec de l’argent de sorcière, s’acheter la paix, sous la forme d’une eau irrésistible, qui a noyé d’une larme le regard du tigre. Être choisi.e. procède de la magie. Walter Benjamin dit quelque part que la première expérience que l’enfant a du monde “n’est pas que les adultes sont plus forts, mais qu’il est incapable de magie”. Cette affirmation, faite sous l’effet de la mescaline, n’en est pas moins exacte. Il est probable en effet que l’invincible tristesse dans laquelle sombrent parfois les enfants naisse précisément de cette prise de conscience qu’ils sont incapable de magie. Ce qu’il nous est donné d’atteindre à travers nos mérites et nos efforts ne peut nous rendre véritablement heureux. Seule la magie en est capable. C’est ce qui n’avait pas échappé au génie infantile de Mozart. Dans une lettre à Bulliger, il indique avec précision la secrète solidarité qui lie la magie et le bonheur : “ Vivre bien et vivre heureux sont deux choses différentes, et la seconde, sans magie, ne m’arrivera certainement pas. Pour que je sois heureux, il faudrait qu’arrive quelque chose de vraiment extérieur à l’ordre naturel.” Les enfants, comme les créatures des fables, savent parfaitement que pour être heureux, il faut mettre le génie de la bouteille de son côté et avoir chez soi l’âne qui produit chaque matin des pièces d’or ou bien la poule aux œufs d’or. Et il n’est pas une occasion où connaître le lieu et la formule ne vaut pas mieux que de s’efforcer d’atteindre un objectif par des moyens honnêtes. La magie signifie précisément que personne ne saurait être digne du bonheur, que le bonheur, comme le savait si bien les Anciens, est toujours un hybris si on le rapporte à l’homme, qu’il est toujours démesure et excès. Mais si quelqu’un arrive à plier la fortune par la ruse, et si le bonheur dépend non de ce qu’il est mais d’une noix enchantée ou d’un “ sésame-ouvre-toi ”, alors et alors seulement, il peut se dire vraiment heureux. Contre cette sagesse puérile qui soutient que le bonheur ne saurait être le fruit du mérite, la morale a toujours brandi ses objections. (…). Mais nous ( ou l’enfant qui est en nous ) nous n’avons que faire d’un bonheur dont nous pourrions être digne. Tristesse d’être aimé par une femme parce que nous le méritons. Et puis quelle barbe que ce bonheur que ce bonheur qu’on remporterait comme un prix ou comme la récompense d’un travail bien fait ! Giorgio Agamben / Profanations 25/04/19 [ RECLUSE ] La veille, la Reine-Mère m’avait raconté comment elle s’était faite piquer dans l’hiver par “ on ne sait pas quoi ”, qui lui a valu une grande marque rouge, un tibia en bois et un mois d’antibiotiques. Moi, j’aurais dit mordre. Sans hésiter. Mordre par une araignée. Elle ne le dit pas, pour mieux m’effrayer : l’ombre est toujours plus grande que l’araignée, et ces contes de bonnes femmes, une monnaie d’échange familière entre sorcières. Aujourd’hui Cindy, qui n’est pas une mauviette dans mon genre, me demande si j’ai un loup pour les araignées. Double surprise : comment peut-elle croire que j’inciterais quiconque à les confronter à mains nues ? Comment peut-elle envisager, si elle redoute vraiment les bestioles à huit pattes, de les dégager à l’aide d’un balai qui nécessitera un nettoyage à la main ensuite ? Nous échangeons nos trucs de guerrières des plafonds, comme des petites filles à la récréation, qui n’ont pas peur du loup, mais retroussent le nez en songeant à tout ce qui se cache dans ses poils. En fin d’après-midi, dans une gare, Quand sort la Recluse, tombe dans mon escarcelle. Il y a toujours une certaine fierté à avoir attendu la sortie en poche des Vargas. Non, ça va, vous voyez, je ne suis pas sujette aux effets d’annonce, je ne consomme pas la littérature, je n’ai pas d’addiction aux romans noirs post-médiévalistes… Je me jette dessus : est-ce que je ne l’aurais pas déjà lu ? Tandis que je parcours les 50 premières pages, je visite en tâche de fond tous les recoins où j’aurais pu déniché l’édition originale sans l’avoir achetée… Bibliothèques ( les livres empruntés me laissent un souvenir fantomatique. Empruntés ? Feuilletés sans emprunt ? Regrettés ?…), logements de hasard ( les livres lus à toute blinde pour tenir dans le temps de la location ), relais H ( lecture verticale fractionnée ). Ça finit par être agréable de ne pas savoir si je relis ou non. Lire c’est relire dit Barthes, mais il ne parle pas des polars addictifs. Tout occupée de cette double activité je pars vite et ne comprends que très tard que la recluse est le mot du soir — espoir –. Fred Vargas confirme quelque chose dès longtemps connu : les araignées sont des trouillardes qui m’effraient. Mais ses descriptions sont si poétiques et frileuses, qu’il va bien falloir reconsidérer cette longue inimitié. 24/04/19 [ POINT COMMUN ] Le point commun peut-il être imaginaire ? Vous écrivez : tout est imaginaire. 23/04/19 [ FIXER ] Dans une grande chambre, éclairé au rouge, les visages vieillis des derniers poilus vivants baignent dans des bacs, images révélées mais non fixées. Un flash de lumière blanche et tous les visages se surexposent avant de s’effacer. C’est une installation d’Alan Fletcher que Georges me raconte — Georges n’est pas son nom mais celui de son chat, croyez-moi sur parole : l’histoire serait trop longue à consigner ici et Georges n’est pas le sujet, mais le narrateur ). Cette installation à fait le tour du monde dans les années 90, mais les flashs des appareils photos du public ont eu raison de son principe. Les poilus ont disparu, plutôt deux fois qu’une : corps et visage. Mais pas corps et âme, puisque voilà leur présence fantomatique dans la chambre rouge, leur effacement dans un éclair de lumière, fixés en moi, bien solidement, par l’évocation de Georges. Et je raconte cette histoire, et l’amour vient, à chaque fois, comme l’avait annoncé le Baal Shem Tov. 22/04/19 [ GLINGLIN ] En s’interrogeant sur l’origine de Trifouillie-Les-Oies, je m’engage dans vers l’infini — Saint Loin-Loin de Pas Proche du Québec — et au-delà — Bümpliz-derrière-la-lune pour les Suisses –. Pitchipoï, qui serrait le coeur sans que je sache dire pourquoi, raconte son histoire d’enfants perdus. Lieux et époques se confondent dans cette quête utopique, comme dans les contes, où jusqu’où dit combien de temps ( en l’occurence : celui d’user trois paires de souliers de fer ). Il n’y a rien de déglinguer dans cette approche où le ciel se lie étroitement à la terre, une sagesse encore floue, au contraire. 21/04/19 [ OPALE ] On raconte que Marc-Antoine voulut acquérir l’opale que le Sénateur Nonius portait à la main gauche pour l’offrir à Cléopâtre. Mais le Sénateur Nonius préféra l’exil avec sa pierre plutôt que de la céder. En littérature, opale est pour dire ce qui échappe aux mots, parce que changeant et beau. Portant pareil mot à son doigt, comment échapper à l’instant? 20/04/19 [ LABYRINTHE ] Ne sais pas écrire autrement qu’enfermée dedans, apparemment. Le labyrinthe était une prison où il n’y avait rien d’autre à craindre que l’impossibilité de s’enfuir, une fois qu’on y était enfermé. Plutarque / Thésée, 16,1. 19/04/19 [ JAUNE ] Couleur du merle. 18/04/19 [ SOUHAIT ] Des choses que l’on désire vivre, que l’on a vues en rêve — éveillé ou non –, qu’on ne cesse de voir et d’entendre, qui nous appellent d’un nom secret qui est le nôtre, que nous ne connaissions pas pourtant et qui prennent corps sur un plateau de théâtre. La mise en scène est une œuvre-fée. Parfois, dans nos langues différentes, la même chose se dit à plusieurs voix et on croit bien sentir les âmes résonner par sympathie autour d’une idée modeste et flamboyante comme un brasero sur un parking d’hiver. 17/04/19 [ TOAST ] Le verre se lève et tous les corps à sa suite. Les oreilles se dressent et nous entrons dans la solennité de l’instant présent, qui ailleurs se dérobe le plus souvent, comme une porte invisible devant laquelle nous passons en courant. En Géorgie, le toast peut durer plus d’une heure. Qui parle sait qu’il en va de son honneur de tenir son auditoire en haleine, je veux dire : respirant, vivant, dans cet instant et de le nourrir avec la chair de la langue. Il boit les paroles avant le contenu du verre et le vin scelle l’instant, de son cachet rouge ou doré. Nous nous sommes de si près tenu.e.s autour d’une table ronde. L’un ou l’autre a parlé pour tout le monde, visible et caché, mais présent. Omniprésent. 16/04/19 [ OR ] Dans la conception de L’Enlèvement au Sérail, l’esthétique “ papillote orientale ” était d’emblée bannie. Les petits brillants au ventre nu des femmes, les coussins dorées, les voilages légers ne nous faisaient même pas sourire. De tout le souk traditionnel nous n’avons gardé que la Lune — qui est à tout le monde — et les pantalons amples et confortables pour profiter des assises basses. Le farsi s’est substitué au turc d’opérette, Omar Khayyam est venu boire du vin imaginaire avec le Pierrot lunaire et son frère de la face cachée. Or — qui est le plus bel outil de coordination du français, qui roule sur la langue comme l’alcool en bouche — , l’or n’a cessé d’irriguer ma pensée depuis et les écrits hors-sérail se noient dans cette suavité infinie. À la réflexion, c’est l’effet d’une incubation lente: Salammbô de Flaubert et l’Or de Cendrars, m’avaient très tôt inoculé cette fièvre qui fabuleusement enrichit. 15/04/19 [ COLLOQUE ] Au féminin : occasion de partager un logement avec des universitaires, pour une durée comprise entre 25 minutes et deux jours. Au masculin : Hoquet collé de loquacité. 14/04/19 [ VACHE ] Sa robe moutarde lui allait “ comme un coup d’éventail dans l’oeil ” est l’alternative élégante du “ tablier à une vache ”, et dit mieux la maladresse qu’il y a à ne pas savoir s’habiller soi-même passé l’âge de 7 ans, pour le côté pratique et de 21, pour l’esthétique. 13/04/19 [ LOGEUSE ] Je constate parfois que l’aventure de la Dose de Poésie s’exfiltre dans mon travail. Elle est l’invitée, la chérie, l’attendue, la petite fille qu’on appelle Aimée ou Bénédicte à sa naissance. Elle agit sans moi et m’agite parfois sans ménagement, déroute mes beaux projets de cohérence dramaturgique, de justice rendue à l’œuvre ou à l’histoire. Elle est ma chuchoteuse : je ne comprends pas ses mots et voilà que tout est pourtant réinventé. Je loge en la poésie une confiance sans limite — ce que je me garde bien de faire subir à mes proches —. Et voilà qu’en ce jour de fatigue, je reviens dans une petite rue où j’enseignais il y a tout juste vingt ans. La façade de l’hôtel borgne qui s’y trouvait a été repeinte en blanc et ornée d’ombres de ramures chantantes qui caressent presque ma joue au passage. L’enseigne d’alors, je l’ai oubliée, mais à présent, l’hôtel s’appelle Poème. 12/04/19 [ ASSUMER ] Je porte le chapeau de Gardefeu qui allait si bien à Gontran. C’est à dire que je l’emporte, sur ma tête, une fois le spectacle remis dans sa boîte d’où il ne sortira plus jamais. Je prends toute la responsabilité de ce qu’ il a changé change et changera la vie de ceux et de celles qui l’ont fait et qui l’ont vu, même de manière infime, invisible… car bien qu’intraçable, la Cellule Pontévédrine Infiltrée, demeure une cellule : vivante et apte à se reproduire sous les formes les plus inattendues. En cette heure où tout le monde se bouscule pour dire j’assume à la moindre occasion, j’emporte le chapeau. 11/04/19 [ DANTESQUE ] Trois classes lilliputiennes en gilet jaune au bord du carrefour-monstre de la Porte de la Villette, sous le périphérique rugissant, avec leur frêle garde d’adultes prête à mourir pour elles. Une institutrice, vaillante et virgilante, lance : Là, ça va être dantesque, mais ensuite le pire sera passé. Dans le petit matin péri-parisien, ce mot comète dans le ciel des petits, surgit en épiphanie. Comme j’ai pu Marcher dans Londres en suivant le plan du Caire , j’entre dans la capitale en suivant les 7 cercles de l’Enfer, au milieu du chemin de ma vie parisienne. 10/04/19 [ QUESTION ] J’ai une micro-question. J’ai une toute petite question. Les élèves craignent de me déranger. J’ai montré les grosses dents pour avoir la paix pendant que je faisais de la lumière. Mais surtout pour les inciter à chercher avec leur tête comme dit Mère-Grand quand un objet s’est perdu. J’ai une dernière question, dit l’un d’eux. Oh non ! Mon coeur fond. Plus de question : fin de la conversation. Mais finaud, il nuance : une dernière question, pour l’instant. La douzième des fées, celle qui n’avait pas encore formé son vœu, s’avança alors. Et comme elle ne pouvait pas annuler le mauvais sort, mais seulement le rendre moins dangereux, elle dit : « Ce ne sera pas une mort véritable, seulement un sommeil de cent années dans lequel sera plongée la fille du roi. » 09/04/19 [ EXIL ] Le partage d’une utopie est à la fois voyage et usage. Ce lieu qui n’a jamais existé, ceux et celle qui l’ont connu, créé, en porte une part, simultanément tout et partie. Leurs rencontres occasionnelles comme leurs retrouvailles exceptionnelles, superposent ces cartes précieusement conservées ou oubliées et ce faisant, en ravivent les couleurs d’une façon saisissante, poignante, à tout dire. Mais l’on dit peu. On se dit : Je suis de là, mais seulement à soi-même. Il est si délicat le sol de l’utopie, quand on frôle l’idée d’un retour possible. 08/04/19 [ L'UNE ] Les chinois ont aluni sur la face cachée. Nous connaissions l’autre. 07/04/19 [ HEURTOIR ] De retour à la maison-mère, un cadeau m’attendait. À l’instant où le papier de soie découvre l’objet, la Reine-Maman m’annonce : C’est une boîte en os ! Frisson d’horreur monté des profondeurs — soudain, c’est l’été à Porquerolles et mes parents, toujours soucieux de mon instruction du monde, tente de mettre dans ma main un os de sèche. rien n’égale la terreur de cet instant de plein soleil, sur une roche surplombant l’eau turquoise. On se doute que les occasions pourtant ne manqueront pas dans la vie de cette petite fille friable. Mais par la suite, la sidération l’emportera, ou la colère, ou le rire. — Ma mère m’avait assurée d’avance : Si ça ne te plait pas, on peut l’échanger. Et sans attendre, elle m’emmène dans cette curieuse petite boutique de chinoiseries, presqu’intrigante dans cette morne petite ville de province. Mais passé le seuil, ce rendez-vous avec le mystère est irrémédiablement raté. Mon oeil passe sur tout leur stock, — on peut l’échanger — et pour une main d’or articulée sur un montant, servant communément à frapper aux portes, afin d’en obtenir l’entrant. Je n’avais à cette époque aucune porte mienne où la fixer, mais l’échange se fit, de la boîte en os à la main d’or. Depuis, j’ai reçu une bourse ( d’or ) de la Fondation Beaumarchais pour mon adaptation à l’opéra de La jeune Fille sans mains. des Grimm — dont le nom sent assez son châtiment –. Mais c’est hier seulement, en passant devant une porte discrète ornée d’un heurtoir, que le nom a enfin échangé une poignée de mains avec l’os. 06/04/19 [ EMBÂCLE ] Legs du poète Yves Préfontaine, dont l’art peut-être consiste à embâcler le temps d’écrire un poème les facettes versicolores de son existence — anthropologie, jazz et liberté — en une sorte de creuset liquide, de pré-fontaine vraiment, car rien n’y coule de source qui ne soit retenu un instant de longs mois dans ses glaces et ses bois flottés. Le croiser plus tôt, eut été tromperie, déception… embarras, en un mot, déverbal de l’ancien verbe embâcler, tandis qu’à présent me voilà riche de ce curieux filet à papillons d’hiver, qui s’entend mâle ou femelle, chapeauté ou non de son accent circonflexe. Le poète a tenu ( sa ) parole de toutes les manières. 05/04/19 [ QUAND ] Ces espaces où le comment n’a plus de place, et le où même se retire, puisque la seule question qui vaille c’est quand ? Quand sommes-nous ? 04/04/19 [ TONNERRE ] Ce sont toujours les élèves qui travaillent le plus qui font le plus de progrès. Isabelle de Charrière écrit vraiment bien. Et j’en suis surprise, encore et encore, courbement, comme d’une attaque au coin d’un bois. Ces étonnements donnent la mesure de croyances désespérément vivaces en moi : celle qu’il existerait un être doué d’un don s’épanouissant de lui-même. Celle que l’écriture des femmes est médiocre. C’est un crève-cœur de porter encore ce genre de reliquat. Il faut que les injonctions soient bien puissantes pour résister après tant d’années à l’épreuve des faits. Je suis cette malade trop bien portante dont la vigueur nourrit la tumeur. Et comment m’assurer qu’en dépit de toute mes précautions, je ne suis pas contagieuse ? 03/04/19 [ DEADLINE ] Difficile de penser à péremption, — ça me rappelle qu’il y a un vieux pot de houmous entamé dans le fond du frigo… –. Mais ligne de mort, simplement pour évoquer une échéance qui n’a rien de fatal, sonne vraiment mélodramatique. Je suis en train de courir le 500 mètres haies — si tant est que ça existe, je ne cours jamais –, un dossier dans les bras. Il y a photo à l’arrivée. Un flash. Et je tombe raide morte. Les feuilles s’envolent dans le ciel du stade… Enfin, c’est une fois de plus passé, sans quoi je n’aurais pas le loisir de disséquer et disserter. 02/04/19 [ OBSERVATRICE ] Inlassablement. 01/04/19 [ FILIGRANE ] Si délicat qu’il ne peut même pas supporter la jambe du m dont le gratifie l’enfance — mais qu’il laisse encore deviner cependant. Également : une chose qui est aussi son empreinte. 31/03/19 [ TOURISME ] Ce qui est difficilement supportable dans le devenir de la capitale, c’est qu’il condamne ses habitant.e.s à y vivre comme des touristes. Le pronostic de Gardefeu dans La Vie parisienne est prophétique : il est bien probable que Paris devenant de plus en plus une ville d’étrangers, dans la suite des temps, le Grand-Hôtel finira par envahir la ville tout entière. Alors, on ne demeurera plus à Paris, mais selon la fortune qu’on aura, on viendra y passer quelque temps pour faire de bons dîners, aller au théâtre … 30/03/19 [ ORALITÉ ] J’écris beaucoup pour une qui ne croit qu’en ce qui se voise. 29/03/19 [ RÊCHE ] Le frottement de mes deux mains quand elles ont caressé toute la surface de la maison. Elle m’adopte et mes empreintes qui la recouvrent disparaissent de mes doigts. 28/03/19 [ BLUES ] — Ils me font porter une blouse. Elle me serre. C’est un problème pour vous si je ne la mets pas ? Le chant de travail de Cindy me serre le cœur qu’elle a sur la main. 27/03/19 [ MAQUIS ] Pour vivre heureux, vivons comme des sangliers — dans une forêt toute leur, sans route qui tienne –. 26/03/19 [ ENLÈVEMENT ] Certaines personnes ont une fonction onirique, qui double, par l’intérieur, celle qu’elles exercent parfois au quotidien à nos côtés. Elles portent en elles l’attrape-rêve qui nous correspond… ou plutôt qui correspond avec nous à travers elles. Quand elles traversent notre sommeil, elles n’ont plus rien à voir avec le Pierre-Paul-Jacques de notre connaissance et malgré tout, il est difficile au matin de croire que toute cette puissance de couleurs, de scénario, de présences mise à notre disposition nuitamment le soit à leur insu. Libre à nous cependant de vérifier en les interrogeant avec tact. Voire de les informer de ce qu’elles trament, au besoin. 25/03/19 [ ŒIL DE BOEUF ] Dans la Vie parisienne, pour qualifier le stratagème de Raoul de Gardefeu ( faire croire à un couple de touristes suédois que son appartement est un des petits hôtels du Grand Hôtel et se faire passer pour guide dans l’espoir de conclure avec la dame ), Madame de Quimper Karadec dit : “ Ça sent assez son oeil de bœuf ”. Il n’y a pas de limite aux spéculations en cours pour interpréter cette expression, depuis le dégoût des élèves véganes, jusqu’au souvenir de Marcel Proust monté sur un tabouret pour se rincer l’oeil par le hublot au dessus de la porte de la chambre d’un bordel très gay dans le film de Raul Ruiz… Mais pourtant, celle qui a ma préférence, c’est que nous n’en savons rien : Madame de Quimper Karadec est le vestige d’un monde disparu, dont elle porte la parole perdue avec la loufoquerie de rigueur en pareilles circonstances. Elle est comme cette machine quelque part au fond du musée du lacet d’une petite ville bretonne, dont personne ne sait plus l’usage. Elle intrigue une seconde à peine, mais bien des années plus tard, elle est le seul souvenir qui demeure d’un été tragiquement oisif. 24/03/19 [ CLIQUETIS ] Depuis que j’ai changé de clavier, mon écriture cliquète. Ce n’est pas un cri, plutôt un pas. C’est assez distrayant : je pense aux gâteaux secs d’Indiana Jones et une foule de petits insectes laborieux se précipitent pour charrier les mots de ma tête à l’écran en fourmillant par les doigts. Ils ne peuvent porter plus d’une lettre chacun et pour ajouter un accent circonflexe ou supprimer une majuscule au saut de ligne, ils doivent s’y mettre à plusieurs. C’est assez distrayant : je pense à toutes les couleurs de carapaces disponibles pour les scarabées de par le monde et à Wajdi Mouawad. La vélocité des cliquetis ne compense pas ces fréquentes sorties de route, et je dois composer quand je retrouve un type dans le coma au milieu d’un Voyage dans la Lune et que le ciel de la Vie parisienne s’assombrit sur des cafards, tout ça à cause de ces petits martellements qui mortellement agacent mon entourage. Si j’écrivais à la plume, mes travaux seraient traversés de reptiles peut-être. Indiana serai encore là, avec Marlon Brando, cette fois. Ou d’otaries incessantes traçant leurs chemins sur l’eau de la page… 23/03/19 [ ZOO ] Magnifiques aux Bras infinis et queue pareille Gibbons corps de l’air 22/03/19 [ ACCROCHAGE ] Lors d’un accrochage d’aquarelles, aucun mot grossier n’est prononcé. J’en fais cependant un constat. 21/03/19 [ BOUTURE ] Ce caoutchouc offert nain, mais déjà monstre dans l’appartement minuscule où j’avais logé la fin de mes études, voilà que vingt ans plus tard, il décline dans l’immense Fabrique. C’est un chagrin de voir que ce n’est pas dans son vieux pot qu’il fait sa meilleure soupe, ce vieux compagnon encore vert, malgré tout. Un de ses congénères, croisé lors d’un voyage dans les Alpes, m’a révélé le secret de son immortalité, comme le perroquet du conte soufi apporte à son lointain cousin encagé celui de la liberté. Il faut mourir et puis renaître, ici et là. Il en va finalement des arbres comme de la cuisine infinie de cette soupe toujours réinventée à partir du reste de la veille. Mais pour nous autres, alors, qu’en est-il ? 20/03/19 [ CALCIFIÉ ] Il m’apparait que si les femmes ne postulent pas en masse pour des postes qui ont toujours été tenus par des hommes, c’est notablement parce que ces postes ont été conçus et faits à leur mesure par ces mêmes hommes et que la seule proposition qui leur est faite est de s’insérer dans cet habitacle calcifié, quitte à s’atrophier, à s’estropier, à s’attrister. En aucun cas, on ne leur propose de perestroïquer, de construire à côté quelque chose à forme humaine et non pas mâle uniquement. Qui voudrait prendre la place d’Atlas, sachant qu’il y a une autre façon de faire que porter héroïquement seul le poids du monde sur ses épaules, mais qu’il lui serait interdit de mettre en pratique, par exemple, la dynamique légère de la charge justement répartie ? 19/03/19 [ MANQUÉ ] Le rendez-vous des nuages, dans La Vie parisienne, pour être manqué n’en est pas moins beau. D’ailleurs il tire même de son évitement la seule beauté possible dans un tel entrelacs de faux-semblants, d’illusions, de croyances et de traquenard. Pauline et le Baron, à l’amble un instant, n’avancent pas plus avant : vite, vite, le nuage s’est retiré et le plancher des vaches briserait leurs pantoufles de verres. Un biscuit de Savoie, confectionné chez un célèbre pâtissier du siècle dernier, ne gonfle pas au four: il est manqué. Toutefois, le chef du «laboratoire» (…) ne voulant pas qu’il soit perdu, y ajoute du beurre fondu et une couche de pralin. Ainsi repris, le manqué plut si bien qu’on lui laissa ce nom (Ac. Gastr.1962). Le manqué est si réussi qu’on lui fabrique un moule pour être sûr de rater convenablement à chaque fois : le moule à bords hauts, dit moule à manquer 18/03/19 [ AQUEUSE ] La goutte d’eau qui fait déborder le vase, je m’interroge sur sa teneur en sel. Est-ce une larme ? Un reste de salive mal employée ? Ou bien encore la trace infime d’un lointain orage, sorte d’effet papillon-boomerang, temporel plutôt que spatial, qui enfin parvient ? 17/03/19 [ DUCHESSE ] Les pommes duchesse sont des choux romanesco en patate. 16/03/19 [ DOUÉE ] … de raison, je me suis rendue à l’assemblée générale de la Société des Études Marceline Desbordes-Valmore à Douai. Je m’en félicite grandement. 15/03/19 [ CHIFFONNER ] Histoire singulière de quelques vieux Habits : faire dans la dentelle façon Henry James. 14/03/19 [ PARISIENNE ] Mythe de deuxième zone. 13/03/19 [ HARPE ] La harpiste m’effraie délicieusement. Avec sa harpe. Tout le temps je pense à La jeune Parque, sans avoir relu le poème, je sais qu’il tombera, comme les mains de la harpiste, juste, à l’endroit de ce délicieux effroi. J’ai envie d’en réunir trois. Elles seraient maternelles comme les araignées de Louise Bourgeois, industrieuses comme Pénélope tissant et détissant un arpège ici et là, patientes comme la mort, leurs ciseaux toujours cachés dans leur cheveux. En un éclair, elles déploient leur grandes ailes noires, et reprennent leur morceau. Ces harpistes. 12/03/19 [ BROC ] On entend BRO, non ? BRO D’O. On voit un chat qui se rebiffe à l’idée d’une douche. Ou son frère. Ce journal est vraiment fait de bric et de broc. Va, Bro’ comme je me pousse ! 11/03/19 [ FOURRÉ ] Au chocolat. Un cri du coeur. Ou une veste, non, des petites bottes russes de contes. Ou un coup. Mais un coup en renard, en douce. Impossible de couper le cordon d’avec l’enfance. Comme ces moufles attachées l’une à l’autre par un épais fil de laine qui court — un furet — dans l’intérieur de l’anorak, le long des manches, derrière la nuque… La moufle de droite, on l’appellera le Minotaure, celle de gauche portera le nom de l’ennemi n°1. 10/03/19 [ GOBELET ] — Aaaaaah! Comme des verres en plastique ? ( Vision très ancienne de ma chienne Roxanne gobant une mouche au passage ). Je voulais dire gobelets. Je ne voulais pas dire plastique. — Finalement, je vais prendre des verres en verre, mais très solides. Comme un pied d’éléphant qui se pose dessus sans le casser. — Un pied d’éléphant… Comme la plante ? — Non, comme la bête. — Je ne vois pas. — Ce n’est pas de votre âge. Arcoroc un défi aux chocs ?… Laissez tomber. Il devait y avoir un trucage, de toutes façons. Ou non. Et alors le pied d’éléphant aura ouvert la voie à la voûte sans colonnes de l’Architecte Mâhyar, comme un passage à travers les alpes, après avoir arrosé la pierre de vinaigre . Mais s’il y a un truc, c’était peut-être de la pisse, après tout et Pétrarque s’est fait rouler. 09/03/19 [ GENOUX ] Pour aller du je au nous, il suffirait d’un nudge, croit-on, mais ce coup de coude qui n’a pas le cran de dire son nom et se cache derrière un pouce politiquement correc’ ne nous emmènera pas si loin. Petit.e, on a nounou et de je peu ou proue est-ce dont l’une ou l’autre double ? fromage ou deux fois dessert ? Petit.e, on a mal au je-nous, quand le parent s’en va vadrouiller et nous laisse en plan, mal au gène où, mais où ? Mais grand.e.s nous voilà, qui savons tout cela. Ça doit être tendineux Cette fois. Cette foi qu’on a. Me fais pas rire j’ai mal. 08/03/19 [ ADELPHITÉ ] Liberté, Égalité, Aldelphité ? On casse si fort les pieds des féministes qui veulent ranimer des mots oubliés ayant pourtant existé en toute légitimité : matrimoine, autrice… Que celui-là, qui n’existe dans nul dictionnaire est par avance bien tentant. L’impossibilité du savoir absolu autorise le poème Jean Starobinski 07/03/19 [ PATIENCE ] Dans les livres de Jane Austen, une patience de la plus belle eau s’y tient. Probablement pour les austiniens. Les autres … on les plaint. Elle fait du temps, de l’espace, entre les villes et la campagne, entre les lignes où le monde — cette boule à neige — se retourne d’un coup. On ne comprend rien, on s’agace ? C’est que la vie est à l’envers tant qu’on tient le reflet pour le modèle. Mais deux phrases longuement muries, tombent dans la paume ouverte de Madame Austen : ordo ab chaos et tempo giusto. 06/03/19 [ FANTÔMES ] Ils sont là. Insistants et discrets tout à la fois. Immanquables. Le premier m’avait tant effrayée : alors, il va falloir tous les porter, nos morts ? Je ne savais pas qu’ils apportaient la force nécessaire à ce portage, qu’ils apportaient l’espace suffisant pour leur faire de la place, qu’ils passaient à travers les murs de nos vies sans effondrement. Ils n’ont de cesse de nous dire : la mort, c’est banal. 05/03/19 [ JARDIN ] Antoine Emaz traverse furtivement mon gros jardin, par le ciel. Le chemin de pierres plates mangées par l’herbe où je m’avançais s’étonne de son ombre et s’égare un instant. 04/03/19 [ COLOMBAGES ] Aux maisons qui prennent sous leur aile, des oiseaux. 03/03/19 [ SENT-BON ] C’est un mot de vieille, de savon au chèvrefeuille, de petit flacon tarabiscoté de Violettes de Narbonne. Je tiens son corps de fauvettes dans mes bras endormi, confiant. Le temps l’a transforme en petit oiseau. Plus de dents du tout, c’est normal et la peau si fine sur son squelette volatile. Elle sent toujours bon son petit parfum de sucre chaud. 02/03/19 [ JAVELLES ] Il avait neigé en septembre. Sur la route de nuit, nous nous sommes arrêtés : les lièvres c’étaient rassemblées autour des javelles à moitié ensevelies — perdues pour perdues, pas perdues pour tout le monde ! — et ils dînaient de grains, sous la lune. C’était… spectaculaire, tu vois ? #papillotes Notre corps est comme de l’herbe, dit-il. Voilà que nous sommes dans le demi-cercle de la faux. Les pieds de l’archange marchent déjà sur nos compagnons tombés en javelle ( Jean Giono / Batailles dans la montagne, 1937 ). 01/03/19 [ ENFANTS ] — Et toi qui n’en a pas… Quand tu seras vieille… Tu vas être seule… — … Non. Pas davantage que celles qui en ont, en tous cas. 28/02/19 [ SOSIE ] Charlie Chaplin arriva en troisième place d’un concours de sosie de Charlot. Je tourne et retourne cette information dans ma tête depuis 24 heures et elle me semble la chose la plus sensée que j’ai jamais entendue. 27/02/19 [ GOUTTE ] Ni crise, ni accès depuis deux mois, la goutte ne déborde plus mon grand-père. Il y a bien assez d’autres emmerdements, commente-t-il, philosophe ( de la mouvance papillotes ). 26/02/19 [ PIRATES ] Certaines personnes adultes retrouvent le moyen d’y jouer grâce à l’appel à l’aide, balisé de fautes d’orthographe, d’un ami otage d’un pays lointain. Se faire pirater… un peu de haute-mer dans un monde de villes. 25/02/19 [ KAKI ] Couleur de la poussière aux Indes. Le fruit jaune orangé juteux à chair molle fait bien voir la limite du déterminisme. 24/02/19 [ RAVI.E ] Le kidnapping qui fait sourire. À se demander ce qu’on abandonne quand on est enlevé.e pour être si léger.e. 23/02/19 [ SUBSUMER ] Tristesse à ces mots qui échappent, non par leur puissante nature poétique, mais parce c’est notre vue qui est trop faible. 22/02/19 [ ANOURE ] Pour faire l’amour, féminin, masculin, singulier ou pluriel, ça n’a pas trop d’importance mais il faudra une jambe de plus, tout de même, sinon ça ne tient pas debout. Si personne ne m’avait dit que c’était l’amour, j’aurais pensé que c’était une épée nue. ( Texte attribué par Rudyard Kipling à un ancien poète indien et cité par Jorge Luis Borges ) Le curé est embarrassé. L’éléphant et la souris veulent qu’il les marie. Avec d’infinies précautions, il tente de leur faire entrevoir les incompatibilités incontournables de leurs natures, à terme. La petite souris, justement, honteuse et rougissante, dit dans un souffle, ses yeux pleins de larmes : Je vous en prie, monsieur le Curé, il faut nous marier, c’est pressé. 21/02/19 [ MOT ] Son émis par quelqu’un qui ne sait pas parler. De la même racine indo-européénne, l’arbre au tronc double porte le fruit Muet et son frère Motus, qui croit dans l’ombre. 20/02/19 [ HURLETTE ] — Je voulais vous crier bonnes vacances de l’autre côté de la rue, à la hurlette, avant d’aller retrouver des zozos par là-bas. 19/02/19 [ PAIN ] — 20 centimes, ça fait quelques tranches de baguette. Pragmatique et gourmand, le chauffeur de taxi fait fi de ma gêne à arrondir si chichement le prix de la course. En prime, il m’offre un bon sourire et un accent des Balkans. Avec quoi je ne pourrais pas plus que lui avec mes 20 centimes, acheter une maison de campagne, mais qui se mangent comme du pain blanc. 18/02/19 [ RUPTURE ] C’est compliqué, violent, sans pitié, amer, cruel, épuisant. Même pour qui porte un nom amusant comme Gardefeu ou Metella. 17/02/19 [ JOURNAL ] N’en reviens pas d’en tenir un. Plutôt l’impression de lui mettre du sel sur la queue — technique apprise dès l’enfance pour attraper les oiseaux –. 16/02/19 [ FRÈRE ] Ici, on devient un homme quand on donne, sincère et libre, son amour à un enfant, et on devient bon quand un enfant nous donne, sincère et libre, son amour. ( DOA / Le Cycle clandestin ) Tu valais la peine d’attendre. Elle s’est envolée d’un coup avec ta venue au monde. Je suis devenu un être humain en voyant ta petite tête extra-terrestre sur la photo, avant même notre première rencontre. Tu ressemblais au chanteur de Fine Young Cannibals et tu avais un regard sage et hardi — On y va ? –. On y est allé. Et un soir, au bord de ton petit lit de 5 ans, comme nous nous faisions part de notre peur réciproque d’être oublié l’un par l’autre lors de nos trop longues séparations, tu m’as dit expliqué que tu me reconnaîtrais toujours — parce que tu mets du rouge –. J’étais devenue, hélas sans m’en rendre compte, un bon être humain. Tu m’as toujours considérée d’égal à égale, puisque j’étais ta sœur, j’étais encore une enfant et nos 19 ans de différence n’y changeraient jamais rien. Tu as bien des héros.ïne.s dans ta vie aujourd’hui. Avoir été l’une d’entre eux.elles est un honneur qui me caparaçonne aux jours les plus maussades. Hasta la vista, baby. 15/02/19 [ VICTIME ] “ Je suis allée porter plainte parce que je ne voulais pas être une victime. ” Personne ne veut être une victime. Porter plainte nous permet justement de nous faire reconnaître en tant que victime. Une victime n’est pas une petite chose nullarde et incapable. C’est quelqu’un.e à qui il arrive / est arrivé quelque chose de violent, dont la vie est / a été traversé par la violence. Parfois les victimes sont grand.e.s et baraqué.e.s. Parfois les victimes de viol sont très âgé.e.s. Parfois les victimes sont des enfants. Parfois les victimes sont blanches, plus souvent d’une autre couleur. Parfois les victimes sont des hommes, plus souvent des femmes. Parfois les victimes sont riches, plus souvent pauvres. Jamais les victimes n’étaient au préalable frappées d’une malédiction qui expliquerait, voire justifierait, les violences qu’elles ont subi. Le péché originel n’est pas notre affaire. C’est un mythe polluant, pas une règle de trois. En aucun cas, être une victime ne s’entend sans complément de temps et d’objet. J’ai été victime d’une agression, ça s’est passé tel jour à telle heure. Cette agression ne s’effacera pas. Elle ne cessera pas d’avoir exister. Mais en aucun cas elle ne fait de moi autre chose que la victime de cette agression. Il n’y a pas à en avoir honte, ni à en être fier.e. Il ya une plainte à porter, qui n’est pas un gémissement mais procédure pénale, un acte nécessaire pour que justice soit faite, en reconnaissant notamment que j’ai été la victime d’une agression, ce qui n’est pas acceptable dans la société où nous vivons. 14/02/19 [ ABBÉ ] Avec l’humilité d’un qui ne saurait qu’épeler, l’Abbé a passé sa vie à traverser les écritures comme d’autres la mer rouge. Il en est à présent et pour l’éternité tout mêlé. L’Abbé c’est D. Ou plutôt l’Abbé c’était D., qui est décédé jour pour jour comme il était né, dans le souci de simplifier la vie de ses ouailles jusque dans sa mort. Ses ouailles, vraiment, nous autres, oui, aïe. Quant à nos vies compliquées, elles demeurent intriguées du passage de cet homme, si bon, il faut bien le dire, adieu. 13/02/19 [ TALONS ] Tu auras des jambes, mais plus de voix. Et chaque pas sera comme un coup de poignard, petite sirène. Les grandes douleurs seront muettes, ahahahah. À la fin, on coupe les pieds de la jeune fille épuisée, faute de pouvoir en ôter les souliers du diable. Ultra solution. Les talons sont fragiles, Achille, allez de l’avant. Là où ça tombe sans tomber dedans. Enfin, pas avant l’heure. 12/02/19 [ REMARQUÉ ] Marqué et remarqué. Au fer rouge, d’une croix blanche, tracée au sang de belette — faute de mieux –. Je vous avais remarqué, choisi entre tous, et j’avais discrètement appliqué ma petite marque à la pointe de mes yeux, comme on donne un coup de canif pour signaler pour sien en objet en métal — un pot d’étain –, comme on trace un signe à la craie dans un dos brechtien, comme on colle une vignette rouge sur une œuvre d’art. Marqué, remarqué et dix de der. Le QK entrelacé de fleurs de lys des Quimper-Karadec rougit sur le cul. #lavieparisienne 11/02/19 [ LIMACE ] – Elle nous trompait ! – Ça pourrait être plus pénible à dire ? – Elle nous trompait … – Comme si chaque mot était une limace dans votre bouche ? – … – Merci. 10/02/19 [ ARÉNOPHILE ] Elle a toujours eu un grain ça fait le vide autour d’elle un grain de chaque Tous les déserts du monde pris dans la doublure de son cache-poussière 09/02/19 [ PICKPOCKET ] C’est indolore. Et puis quelque chose n’est plus là. Comme si on l’avait égarée… dans une chambre de la taille de la ville, ou du monde. 08/02/19 [ SOCQUETTE ] Un tout petit enfant noir essaie d’enfiler comme un grand sa socquette sale. Tout aussi consciencieusement, les longs ongles rouges de sa mère pianotent sur son téléphone. Il est extraordinairement habile, mais ça ne suffit pas. Elle est ordinairement indifférente, mais ça ne suffit pas non plus. Quand la vente ambulante immobilisée sera accessible, je prendrai deux cafés allongés. 07/02/19 [ BAIN ] Chacun des interprètes Bagouet a été tour à tour plongé dans un “bain” qui l’a imprégné d’une “matière première”, sorte d’état postural de base, commun à tous et à toutes. Victor caresse d’un mot emprunté notre impuissance bienheureuse à nommer ce qui nous est arrivé, ces derniers mois, ces dernières années, au Sérail, au Café, tout ce à quoi nous avons travaillé. Comment le dire ? Non. Comment en parler. Comment le savoir, avec un sourire. 06/02/19 [ MODE ] Nous retravaillerons ensemble : les femmes sont à la mode en ce moment. Amusant de voir des hommes transformés en fashion victimes institutionnelles. Il nous faut absolument cette tenue — en peau humaine–, sinon, de quoi aurons-nous l’air ? Il est suave de regarder un bateau couler quand on est sur la rive. J’aime cette phrase de Sénèque. Tout aussi suave, le spectacle de ceux qui se retrouvent à promouvoir des droits dont ils sont persuadés qu’ils les dépossèdent, non pas des leurs, mais de leur pouvoir, de leur moyens. Quelle ambiguïté dans leurs signes ! Quelle maîtrise de l’obsolescence programmée de leurs gestes ! Gestes symboliques… au point de n’être aucunement une action. Dans une mode, qui investira plus d’une saison ? Au triste son de ces déclarations, bêtement violentes, je me sens très hiver-hiver, sur ma rive. 05/02/19 [ MILONGA ] Tu lis le texte un fois. Tu caches le texte et tu joues la scène. Une fois. Ce qui reste. Et puis tu relis le texte une nouvelle fois. Tu rejoues la scène… Et ainsi de suite, jusqu’au par coeur. Ils appellent ça faire une Milonga. Ah. Toutes ces choses familières, éprouvées, pratiquées qui un jour se retrouvent flanquées d’un nom ( autre ). Un collectif, la transversalité, le vivre-ensemble, les bars à manger… Mais j’aime bien Milonga. Et puis on a bien rit pendant la répétition. 04/02/19 [ PHRASER ] Boire du noir du bout des lèvres qui se brisent. Phraser la Vie Parisienne, broyer du texte à remettre là. Enfiler de longs tunnels enténébrés de verbes et de noms, jusqu’au bleu de ciel, qui n’est pas le bleu du ciel, mais son papier peint raffiné. 03/02/19 [ CHANCE ] Les Hobbits sont sauvés in extremis par l’arrivée des sécessionnistes du Rohan. L’adolescente râle, — comme d’habitude… ils ont toujours de la chance –. Dans sa bouche, ça sonne comme une injustice, une invraisemblance… Et pourtant, elle et moi, nous connaissons la chance. Nous sommes nées dans un pays où les filles ne sont pas jetées à la poubelle à la naissance, dans un pays où le travail des enfants est interdit, dans une famille où l’on n’a pas fait commerce de nous… et je ne parle de tous les miracles invisibles ou presque, cette fois où nous avons traversé la rue distraite par notre livre et où la voiture a pilé, cette fois où la maladie — la vieille servante de la mort — a pris la sente bégnine au lieu de la route tragique, laissant aux médecins la possibilité de faire leur travail… La chance et la mort tutoient nos possibles dans une conversation ininterrompue, elles tiennent leur place dans chaque quadrille. Aussi justes et injustes avec nous qu’avec les petites créatures aux pieds poilus. 02/02/19 [ ÉPANORTHOSE ] J’ai toujours été mal à l’aise avec les gens qui nomment les figures de styles. — Ah oui, ce ne serait pas une litote / asyndète / prétérition… ? — réflexion toujours faite sur un petit ton… Je parle, d’une chose, vivante, essentielle, de la lune, j’utilise une figure de style pour en parler et on regarde mon doigt. Tuant. Tuant le désir de parler. Ça doit venir du judo. Ceux qui savaient par coeur le nom des prises et moi qui étouffais sous leur poids. Il y a prescription. Pour épanorthose, c’est différent : je l’ai appris en lisant Ultra-Proust de Nathalie Quintane que j’aime sans la connaître, mais pour de bon. Dans une note en bas de page elle explique : c’est une figure de style qui consiste à immédiatement corriger ce que l’on vient d’écrire, par exemple : “ Ta baraque, je veux dire, ta propriété ”. Vous comprenez maintenant. Pourquoi je l’aime. 01/02/19 [ MOSAÏQUE ] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits ( hors ) du Sérail, un ami m’a offert ce mot. À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude. 31/01/19 [ EMPUISSANCEMENT ] “Un centimètre carré de bleu n’est pas aussi bleu qu’un mètre carré du même bleu “, rappelait justement Matisse à Aragon. L’empowerment,chéri des communiquant.e.s trempe les femmes dans la potion magique, pour en faire des Wonder Woman à petit short d’or. Je lui préfère l’empuissancement. Il met mathématiquement les femmes au carré, rendant leur bleu plus ostensiblement bleu. Il ne dit pas mieux, mais plus, pas magie, mais surface, quantité. La juste proportion pour cette minorité qui compte la moitié de la population mondiale. 30/01/19 [ FRANGIPANE ] Sous les ciels et les lustres rase-képis, le Général ( croix de bois ) croix de fer, nous le jure : le marathon de la frangipane est bientôt terminé. Comme il fait le bilan de “ l’année 1918-2018 ”, faut-il en croire ses croix, ou bien faire une croix sur ses choix ? Un autre aura la fève et la haute couronne dorée — Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent –. Alors, en considérant ce sac à blagues de Général blanchit sous le harnais et médaillé comme LE sauveur, on se demande : a-t-il donc donné et hasardé tout ce qu’il avait ? 29/01/19 [ VERMILLON ] Dans la journée malvoyante du ciel neigeux sale de la ville, un manteau vermillon. Kermès d’un instant. Combien d’hivers écoulés depuis que cette couleur a été à la mode ? Le souvenir d’une marinière très douce bat des ailes une seconde contre ma joue. Très vite plus rien que le mur de froid blafard. 28/01/19 [ CROISSANT ] Les élèves sont partis pour la lune Les chinois.e.s sont partis sur la lune Tout au bout du grand cimetière Que je longe à la nuit Les tombes sont ornées d’un croissant d’or 27/01/19 [ DIMANCHE ] Dans sa forme divine — le repos –, le dimanche tombe usuellement la semaine des quatre jeudis. Il en est ainsi depuis que l’organisation du temps n’est plus l’affaire de Julien ni de Grégoire. Par un jeu de dupes, la Mauvaise Conscience a accédé à ce poste. Sous le joug du principe de Peter, elle ne prend que de rares vacances, où elle se dévore elle-même dans un centre de thalassothérapie mal isolé. Elle y rêve, avec Sysiphe et Prométhée, à la fin de l’échéance sans cesse renouvelée. Elle regrette l’intelligence magistrale qui régnait aux temps de Julien et Grégoire, qui a su faire mourir Cervantès et Shakespeare le 26 avril 1616, en dépit de leur calendriers divergents. 26/01/19 [ EAUX TROUBLES ] Les aléas de l’opérette font succéder à l’année pontévédrine, une année brésilienne. Après avoir passer des mois à s’interroger sur la crise grecque, les élèves ravi.e.s vont naviguer entre le fleuve aux crocodiles de la présidence de Bolsonaro et la France antarctique à bord de leur coquille de noix : le ” Charles Trénet “. 25/01/19 [ BUBBLE-GUM ] Il y avait un agréable parfum de Malabar fraise dans le garage.C’était une surprise renouvelée, chaque fois que j’allais y chercher du bois. Je sentais sous mes dents la résistance costaude de l’épaisseur du chewing-gum un peu froid, la musculature de ma petite mâchoire en CP… Une jeune femme en visite vient de crever la bulle de mes illusions : comme elle s’extasiait sur l’odeur de l’entrée de la maison, je l’ai invitée à une visite impromptue du garage. Elle a pressé sa main mouflée sur son nez et sa grimace dégoûtée a laissé mon Malabar KO : dans le garage, ça sent la pisse de chat. 24/01/19 [ TAIE ] Sur les taies repose Le silence du sommeil Ses ronflements eux Emplissent tout l’espace Mars grince des dents Jupiter a tué le clin de ses paupières Par inadvertance et parricide Sur la face cachée de la lune Blanche fesse de Venus Le lapin frotte sa joue pelucheuse Et soupire d’aise 23/01/19 [ ÉQUIPÉE ] Il neigera fréquemment. Nous serons emportés par des blizzards impossibles. Nous n’arriverons pas au bout de nos périples. Nous travaillerons dans des trains. Tout sera blanc autour de nous. Novitchok saisira simultanément des compte-rendus et de bouleversants éclairs de poèmes informels. Chapka en tête, nous pousserons des autos avec enthousiasme sur des routes barrées par des camions sans queue ni tête. Ou nous patienterons dans des bus bulgares en attendant qu’ils se désengagent à l’aube — le lapin bleu proposera de leur jeter un saut d’eau, pour ne pas être en retard –. Nous verrons des flamands roses dans le ciel au lieu de vaches dans les champs — mais l’allure du train rendra tout délicatement incertain, en sorte que jamais nous ne nous froisserons –. Je me souviendrai des histoires des uns et des autres, mais pas forcément exactement — lettre au lieu de dessin –, mais grâce à l’effort de tous, le monde y trouvera son conte. Et quoi encore? Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique. C’est toi qui dit ça ? Non, c’est toi, plus tard. 22/01/19 [ GENRE ] Le chantier est immense, je me décourage souvent, autant que je m’engage. Les chiffres sont toujours trop mauvais pour dire égal.e même à peu près. Même à trois vaches près. Je sais comme on me parlerait si j’étais un homme ( je serais capitaine d’un bateau vert et blanc, ce qui facilite le commerce ). Je ne peux plus ne pas le savoir. C’est une misère de trop bien voir : ça éblouit et puis, le noir. Mais au fond du puit, où je suis sotte, on m’envoie la corde, non pour me pendre, pour me reprendre. En trois ho ! hisse ! que voilà, me revoilà. Déboutée mais debout. Au matin, un estimé collègue remarque qu’on ne peut plus enseigner comme avant, comme il y a 15 ans, sans faire cas du genre, sans travailler à la visibilité de ce qui est si facilement soluble dans le patriarcat. Et comment parler de ce XIXè Siècle, et du Romantisme, où seules ont survécu — et survivre, ce n’est pas vivre — celles qui avaient un couteau entre les dents ? Nous ne savons pas, mais pas encore, pas très bien. La question se pose cependant, et ce qui n’était qu’une périphérie est devenu un prisme, au moins entre les murs de sa salle de cours. Quatre jeunes femmes vives et inspirées au déjeuner. Nous parlons de la Fin du Temps où elles m’ont invitée à les rejoindre et c’est une promenade de santé de les respirer. Leur force, et leurs révoltes, leur clairvoyance et leurs enthousiasmes; ces risques qu’elles courent, comme dans un champs. Le thé, en l’hôtel de Quimper-Karadec, la potacherie accueillante de mes élèves, parmi lesquel.le.s les femmes se comptent sur les doigts d’une main qui ne les aurait pas tous, remet les pendules à l’heure. Tout théâtre est travestissement, Frick c’est le Bottier et le Major et des choeurs de petites vieilles de la Violette de Narbonne, des assemblées de séminaristes ou des supporters de l’OM naissent sous leurs voix pas bégueules. Quand à Urbain, il pose déjà en Comtesse assez Régence. 21/01/19 [ CROCODILES ] Pour savoir lequel viser, observer l’écart entre les yeux : plus il est important, plus la bête est grosse. La nature sauvage de ce jeune ténor doux et dynamique originaire du Paraguay m’avait jusqu’ici échappé… mais cette année, il chante le Brésilien dans la Vie Parisienne et un pont inattendu se déploie entre la salle de cours de nos vies parisiennes et l’Amérique du Sud, par son truchement. 20/01/19 [ LÉGITIMITÉ ] Maintenant, Valjean, vous êtes libre. 19/01/19 [ FRANCHE ] Dans le cas d’une balle, sur les terres du Freischütz : affranchie de tout autorité à l’ordre naturel, vouée au diable. Ailleurs, ici, maintenant, également. 18/01/19 [ MITAINES ] La vie propre qui anime mes mitaines — mais à quoi bon ce “ S ” quand elles n’ont de cesse d’aller chacune son petit bonhomme de chemin ? — complique et enrichie la mienne. Rencontres, discussions, échanges, enquêtes, perplexité, retour d’où je me croyais partie… Sans compter sur mes doigts les innombrables efforts de mémoires pour retracer mes pas dans le but de recouvrir mes mains… Je refuse de croire dans l’étymologie qui donne “ gifle, injure ” pour mitaine : croque, croque, mon amy ceste mitaine Nous faisons corps, au contraire, elles et moi, pour la jouer fine avec le Croque-mitaines jusqu’au printemps. Enfin, j’espère qu’elles s’en rendent compte, où elles finiront comme le chaperon. 17/01/19 [ COURTOISIE ] – Mesdames et messieurs… – Oui ? – Un incident sur la ligne 11 retarde actuellement les trains sur cette ligne – C’est pas grave. – Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour ce désagrément. – C’est rien je vous dis. Sortie 4 chemins, un monsieur courtois avec la voix off. Je me demande s’il en entend d’autres qui ne me parviendraient pas… Je pense à la douleur provoquée par l’ostéo, plus tôt dans la journée, qui s’est si agréablement substituée à celle qui était l’objet du rendez-vous… Lui aussi m’a prévenue et j’ai répondu, de bonne foi, que ce n’était pas grave. 16/01/19 [ TRISTES ] Elles sont tristes les marquises. Tristes comme dans la chair et triste hélas et j’ai lu tous les livres.. Tristes comme pas baisantes. Tristes comme un repas triste : incolore, inodore et sans saveur. Et la compassion tu l’écris sur un papier dont tu fais une petite boulette pour amuser leur chat. Qu’elles soient tristes de nous voir fuyant leurs salons, ne change rien à l’affaire. 15/01/19 [ SOUFFLE ] Ce mouvement si léger qui soulève la toile peinte d’un bateau quand Osmin ouvre les portes du Sérail en réponse au mot : Sésame ! Ce soupir de sirocco de moi seule audible après le dernier accord, quand tous les bras se lèvent vers le ciel invisible. 14/01/19 [ SEMBLANT ] Dans le délai qui nous était imparti et comme il l’avait précédemment stipulé par écrit, il a fait semblant de faire de la lumière et j’ai fait semblant de faire de la mise en scène. Cependant, la présence d’une lampe d’architecte d’exceptionnelle facture et la solidité des liens de rires et de vieux papiers au sein du Bureau Européen des Chimères, ont fait de l’abandon du soldat Harold un moment non dénué de romantisme. 13/01/19 [ INCONSISTANTE ] Car telle je me sentais hier, oui, ectoplasmique de fatigue, à peine un contour, une fantomatique fourmi d’un minimètre avec trop de chapeaux sur la tête… Et plutôt que de démentir avec une véhémence louche, un ami du dimanche — le même qui avait apporté, la semaine dernière, le bouquet du fréquentatif — me rappela que c’était là notre nature première : These our actors, As I foretold you, were all spirits, and Are melted into air, into thin air: And like the baseless fabric of this vision, The cloud-capp’d tow’rs, the gorgeous palaces, The solemn temples, the great globe itself, Yea, all which it inherit, shall dissolve, And, like this insubstantial pageant faded, Leave not a rack behind. We are such stuff As dreams are made on; and our little life Is rounded with a sleep. Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air, en air subtil ; et, pareils à l’édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu’il reçoit de la succession des temps ; et comme s’est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d’un sommeil. 12/01/19 [ RÔDER ] Deux verbes, un chapeau de différence, des années de malentendus. [ Rôder ] : Errer, flâner sans but, au hasard… et [ Roder ] : User, polir une pièce par frottement afin qu’elle s’adapte parfaitement à une autre pièce. Mettre progressivement au point ou à l’épreuve, acquérir une expérience dans un domaine. Roder est le mot le plus récent. En perdant son chapeau, il est devenu tout technique, tout carré clair net et précis. Mais bien avant lui, on pouvait librement rodder un endroit : le parcourir à l’aventure… Il est fréquent et souhaitable de faire des rôdages dans le milieu du spectacle. J’obtiens cette orthographe à l’accent circonflexe en me bataillant avec le correcteur… Pourtant, il s’agit bien de faire un bout de road avec quelques connaissances triées sur le volet et disponibles pour assister avant l’heure à ce que nous faisons. Il semble donc judicieux de garder la tête près du bonnet et de conserver son “ ^ ”. Comment en est-on venu à croire qu’il s’agissait pour ces âmes charitables de procéder à un rodage, de venir mécaniquement participer à l’ajustage des pièces… ? Comment une vision aussi rétrécie de se qui se passe dans ces moments d’échange particuliers est-elle devenue l’usage ? Comment ces spectateurs occasionnels ont-ils été amenés à croire qu’une autre expertise que celle d’être assis dans cette salle entrouverte était de rigueur ? Le rôdage, c’est le moment de la répétition sur scène avec des gens dans la salle. Leur présence donne une perception nouvelle du temps, de l’acte aux artistes. Et voilà. Dans le cas contraire, il y a de quoi manger son chapeau. 11/01/19 [ PARADIGME ] Nous sommes profs de français, nous faisons de la lecture à haute voix, mais quand un acteur lit à haute voix… Ce matin, quand Stéphane a lu… C’est tellement plus… profond… les mots… la profondeur ( geste de pelleteuse avec sa main, qui ramène le minerai à la surface ) … Quand il lit, on change de paradigme. Voilà. C’est ça. On change de paradigme. A dit ce jeune prof primesautier, tandis que nous faisions la 5ème mi-temps de leur semaine de PAF ( Prof Art Formation ? ) debout dans les ors du foyer du public. Dorénavant, nous appellerons ça un CAP ( Changement Artistique de Paradigme ). 10/01/19 [ BAIGNEUSE ] Un pli réalisé dans l’intérieur d’une manche trop longue. La manche d’une chemise en l’occurence, la chemise d’un des deux gardes du corps de Selim Bassa, pour être précise. Sans y prendre garde, je furète dans les définition d’À bras raccourcis, expression toujours associée à la lecture, chérie et répétée jusqu’à l’usure des reliures, d’Astérix. Synonyme, alors, du ridicule des hommes infatués de leurs petits pouvoirs. Mais la figure bonhomme du gros chef sur bouclier m’a induite en erreur… À bras Raccourcis : D’une manière non mesurée, de toute sa force, de toute son autorité ( cnrtl ). La prévenance de la costumière a dégagé notre garde du corps de la malédiction de n’être qu’un fier-à-bras, pour en faire un Rabalan. Le voilà remparré de sa baigneuse contre les Djinns qui flottent dans les coulisses du Sérail où il officie : Il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : “ Sorcier, je te rends le mal ”. — (Octave Mirbeau, Rabalan,) 09/01/19 [ NEIGE ] Depuis le début de cette entreprise — le Journal d’un Mot — je m’interroge : un nom — propre s’entend, de ceux qui souffrent mal, en tragédie, les liaisons — est-il un mot ? Et ce matin, — par un de ces longs sentiers sinueux que dessine librement l’Association des Idées, que ravinent les petits faits et qu’ombre les grands arbres — une réponse est arrivée ( Komorebi comme on dit ). Le poète Francis Catalano, dont les écrits météorologiques me touchent au coeur de l’hiver, m’a amicalement transmis l’intégralité de son recueil, enregistré par ces soins. En entendant sa voix, j’ai pensé à Normand Lalonde. Simplement parce que Normand Lalonde est un poète québécois. J’ai relayé son présent sur Une certaine dose de poésie et plusieurs commentaires sont venus laisser leurs traces dans cette neige. Plus tard, Francis Catalano a répondu en précisant : C’est ce qu’il fait aujourd’hui, à Montréal!… Il neigeait, et je pensais à Normand Lalonde qui n’est plus et qui apparait souvent dans mes propres écrits à son insu. À Normand Lalonde, qui est confondu avec l’ami très cher parti tôt du même mal que lui et tout aussi empreint de poésie. — Enfant le nez collé à la vitre du bar familial les jours d’innombrables flocons, je dit : C’est tout l’hiver qui tombe ! –. Quand nous mourrons, notre nom devient le mot de ce que nous étions. 08/01/19 [ VIENNE ] J’en reviens toujours là. Advienne que pourra, mais tout, justement, dans ce grand carrefour du milieu de l’Europe, qui n’est plus qu’une idée, une géographie qui taille la route à dos de taureau blanc. 07/01/19 [ OPÉRA ] Chose difficile à réaliser; chose excellente, oeuvre admirable, chef d’oeuvre. Faire Opéra : Gagner tout ce qu’il y a au jeu. Consiste le plus souvent aujourd’hui à amener un public silencieux assis dans le noir à s’intéresser 3h de rang à une oeuvre initialement conçue pour un public causant et pavanant sous les lustres et les ors, dans un raffut certain. Peut être avantageusement ingéré sous forme de gâteau ( deux couches de crème au beurre au café et une de ganache au chocolat, tout cela pris en sandwich entre des biscuits “ joconde ” punchés au sirop de café ). 06/01/19 [ FRÉQUENTATIF ] Lors d’une visite qu’on me rend, on m’apporte ce mot, un peu comme une boîte de chocolats : à l’intérieur, des chocolats, de formes et de parfums différents, emballés ou non, et le cas échéant, plusieurs couleurs de papier métallisé. On m’appâte avec le verbe penser, prétendument fréquentatif de pencher. Renseignement pris, c’est également le fréquentatif de peser, panser et pendre. Lourde déception en découvrant que fréquentatif fait référence à la fréquence et non à la visite épatante où il est apparu. Si ce n’était pas une boîte de chocolats, je pencherais pour un bouquet de fleurs très légèrement coruscantes. 05/01/19 [ RETROUVAILLES ] Dans certains cas, assez rares, le -re réussit à doubler la puissance merveilleuse de la trouvaille — ce trésor de l’île, ce dessin magique découvert au fond de la poche d’un manteau de deuxième main. 04/01/19 [ SIMPLICITÉ ] Dans l’amour, la simplicité vient par surcroit. 03/01/19 [ NOURICE ] La nourrice fuit. Je ne suis pas Phèdre. Je fais venir un plombier. Il note nourice sur le devis. Les plombiers manquent d’r dans tant d’eau. Il demeure pour moi la colombe du déluge. La nouvelle nourrice est de dur métal… Une Walkyrie-cantinière. 02/01/19 [ POST BAD ] Un mouvement nietzschéen par delà le bien et le mal, sorte de post-structuralisme de Mickaël Jackson. Sinon, beaucoup de bouches refaites et de lunettes sans verre pour cause de faux cils aggravés, prenant des poses de Saintes-Nitouches à 50 € la passe sur Instagram. Heureusement que j’ai appris de la même source à dire whatever avec mes doigts, ça dédommage. Je vais m’en tenir à ma version initiale. 01/01/19 [ GIRAFE ] J’avais déjà une blague avec deux girafes — les girafes à l’opéra, ça ne s’écrit pas, il faut entendre ça — et depuis la nouvelle année, une autre, — couic-couic la girafe, ça parle de soi, mais qu’il ne faut pas confondre avec couine-couine : la girafe Sophie –. Il y en a encore une, celle qu’on peigne. Girafe fait parti des mots rares, qu’on trouve plus facilement en Europe dans les livres pour enfants — qu’on accoutume à la rareté — que dans les conversations à la Sélecta des adultes — qui se sont fait au mauvais café et à l’échange de clichés –. Girafe tout le monde voit bien de quoi je parle — en tous cas chez les adultes qui peuvent y faire quelque chose — et pourtant bientôt, le mot sera définitivement privé de sa chose : cette bête improbable, à l’apparence chimèrique, long cou, tâches rouquines, chaussettes blanches, regard de star hollywoodienne des années trente… Dans une réserve du Kenya, deux personnes, croisées à un déjeuner chic, observe une trentaine de girafes pour mieux pouvoir les préserver, parce qu’en plus on s’est aperçu en essayant de les déplacer, pour repeupler l’Afrique en girafes, qu’on y comprenait strictement rien à ces animaux. Bref, ça fait 2 girafes à l’opéra, une couic-couic et Sophie, une à peigner et les 30 kenyanes : 35 girafes à ma connaissance. Tout ce qui manque, le langage le totémise.Mais il va falloir aiguiser nos langues de contes et de poèmes pour pouvoir dire choses aussi fantasques que girafe et être sinon cru.e.s du moins écouté.e.s. 3 31/12/18 [ HOAX ] Bestiole en plastique visqueux — non biodégradable, potentiellement cancérigène — affublé de longs bras et d’un tronc creux dans lequel on peut glisser un stylo, un doigt, une main jusqu’au coude… Ridicule et pourtant vaguement inquiétant, ressemblant en lointain cousin au bidule qui fait rire aux éclats Serge et Jane dans la 4L décapotable de Slogan. La chasse à l’hoax est devenu un sport ordinaire des dîners en famille, il y revient au galop, n’étant, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait une autre. Consternation de voir les siens se faire avoir jusqu’à l’hoax. Bel exemple de saison : la nouvelle année. 30/12/18 [ PAR EXEMPLE ] Cette toute petite fille dans le wagon, qui lorgnait mes tartines de truite fumée comme un chaton, voilà qu’elle dit : par exemple. Et je me demande quand ce système de troc a pu se mettre en action dans son jeune cerveau. Par exemple, le monde par équivalence. Et “ peut-être ” et “ si ” qui suffisent à la tenir dans une petite poigne. 29/12/18 [ SEMI-BOURGEOISE ] Pour parler d’une maison recelant des signes ostensibles de bourgeoisie ( hauts plafonds, moulures, parquet… ) mais en quelque sorte égarés dans un voisinage ou une petitesse qui lui refusent le titre de bourgeoise complète. Rien à voir avec cependant avec une dégénérescence consanguine, tout le contraire : un métissage joyeux. 28/12/18 [ RUDIMENTAIRE ] Parfois un mot vient sans qu’on l’ait sonné. Ce n’est pas le bon, mais il est là et aucun de meilleur ne se présente. Il a l’air de l’invité douteux . On appelle d’autres mots pour le job, on demande autour de soi : et toi tu dirais quoi pour dire… ? Pour dire la sensation d’un château fruste, un lieu où personne ne veut habiter, où on campe. D’autres mots sont proposés et c’est terrible parce qu’on s’est déjà attaché à rudimentaire, comme si c’était Rudy Mentère, un petit gars plein de bonne volonté, qui n’a pas rechigné devant la tâche, même s’il n’était pas vraiment taillé pour. Bref je l’ai gardé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, tellement ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague 27/12/18 [ DRAME ] Inutile en dehors des heures de bureau,( précise la femme de scène). 26/12/18 [ RATIONNEL ] De raison et pas de ration. Tristesse de ces petites bêtes étymologiques qu’on va chercher pour se tenir au plus juste. Une attitude rationnelle devient d’un coup la portion congrue de l’existence privée du rêve. Jusque là, Nelle, étant mon petit surnom d’enfant, la ration de Nelle ne pouvait être, elle, que de peu de raison. Une ration sans rationnement, sans ticket plus valable au-delà d’une limite ou alors pour jouer, avec la peur au ventre d’être dénoncée par la manifestation d’un petit dieu scrupuleux ( celui des bords du carrelage blanc, ou l’autre, des noirs ), mais sans les prendre trop au sérieux, tous les deux et les autres. Une ration double, de celles qui font les super-héroïnes de le fantaisie. Jour de deuil de vouloir toujours savoir… et ardoise magique du sens de l’enfance, effacée seulement en apparence. 25/12/18 [ MONTAGNE ] Je dirai désormais : aller aux montagnes. Le singulier n’a pas sa place dans cette assemblée. 24/12/18 [ INTRÉPIDE ] Le mot plein d’enthousiasme — y sonne un pas de claquettes et les sabots d’un cerf — pointe son nez à chaque évocation de ma jeunesse, comme dans l’aventure de la vieillesse de ma grand-mère.Tout petite déjà, j’étais intrépide sur la plage, puis en forêt, en patins, en voyages lointains… La Jeanne s’est faite, sur le tard, intrépide en appartement. “ Si on se couche, c’est terminé ”, cette formule à moins de 15 ans dans la bouche de mes grands-parents, mais moins latéralement, elle fait pour moi son office dès à présent, manière modeste du “ Adsum ! ” des Coufontaines. Pendant dissymétrique mais plein d’élégance de l’épitaphe que je m’administre de mon vivant : “ Se non è vero è bene trovato ” 23/12/18 [ AMERTUME ] L’histoire de l’homme qui avait la tête comme une orange. Il raconte son histoire à une passante dévorée de curiosité à son apparence : un génie délivré, trois vœux accordés. D’abord la fortune incommensurable. Ensuite l’amour indéfectible. Enfin… avoir une tête comme une orange. La blague laisse perplexe ( de celles que je préfère ), mais à bien y réfléchir, elle est tout à fait sage : l’amertume dans son dosage subtil, si nécessaire au goût. Pourquoi en avoir si peur ? 22/12/18 [ FAIRE-PART ] Une femme est morte. DENISE. Une vieille dame semble-t-elle à la lecture de l’avis de décès. Très convenable, l’avis. Rien n’y manque. Ni ses 4 enfants, ni ses 14 petits-enfants, ni ses 9 arrières-petits enfants. Croissez et multipliez. Pas de plaque ni de fleurs. On ne fait plus ça. Mais une petite ligne pour conclure dans toute cette solennité : elle a rejoint son mari DÉDÉ. In extremis, faire la part des choses. 21/12/18 [ AVERTISSEMENT ] Quelque chose de biblique s’était perdu dans ce mot, depuis qu’on avait pris un averto. Qu’est-ce qu’on avait fait au juste ? On avait gardé ses patins au pieds ? Séché un cours pour aller manifester contre Devaquet alors qu’on était pas encore au lycée — comme si ça n’allait pas finir par arriver — ? Et depuis, une femme avertie en valait deux et l’autre c’était une petite bonne au bord du renvoi à chaque fois que le mot se formulait dans la petite tête toute seule. Heureusement, le curé du village y a mis bon ordre en fracassant la sienne sur la glace. Il avait déjà eu un avertissement. Tout comme la femme énergique et pleine d’entrain qui fait tourner les lessives de la sacristie et les décorations de la liturgie. Ces deux-là ont eu des avertissements. Un ange a croisé leur route. Un brise-glace aurait mieux valu ? Pas sûre : le curé à la tête dure et qui dure. Dorénavant, j’entends entendre comme un chuchotis divins mes mésaventures nécessaires. 20/12/18 [ BONNET ] Par extension, nom préféré pour tout ce dont je me couvre la caboche. Bonnet est plein de bénignité et contient, en plus de mon crâne, la simplicité du benêt, de l’enfantin. Car la tête à protéger c’est la petite tête, celle qui n’a jamais grandi, dont la fontanelle s’est refermée si tard qu’elle a laissé entrer tous les esprits qui traînaient les couloirs et les parcs. Le bonnet me cache avec bénévolence du regard des dieux et autres curieux et tient au chaud mes pensées secrètes et si indépendantes qu’elles auraient cours sans moi si je n’y prenais pas garde. Hier, je l’ai perdu dans une voiture d’occasion. L’air très concerné du conducteur m’a tout de suite fait savoir qu’il connaissait, lui aussi, les multiples usages des bonnets, bien que rien dans la pauvre apparence du mien n’ait pu le renseigner. Il a d’ailleurs fait diligence pour m’informer qu’il l’avait retrouvé et proposait de me le renvoyer par la poste. J’irai le quérir en main propre, c’est plus responsable. 19/12/18 [ TABAC ] Un pot à tabac, sa rondeur, son utilité, son couvercle. Tourné à l’effigie d’un personnage, souvent masculin, avenant et rieur qui rappelle immanquablement Sganarelle dont la Tirade du Tabac se confond avec ses méfaits tchékhoviens dans un même nuage de fumée. La jovialité de l’objet, sa stabilité, l’artisanat de ses traits simples et expressifs sont autant de qualités qui peuvent faire choisir ” petit pot à tabac ” pour croquer une personne replète et appréciée. Là encore, on ajoute petit, pour dire notre affection, en oubliant que ce mot mignon était fait d’abord pour l’enfance. La robustesse et la rondeur de ce corps ramassé, émaillé, font oublier la fragilité de sa matière première, les fêlures et éclats de précédents méchants usages, maladresses et accidents… et la dangerosité toxique des plaisirs de ce dont on l’a rempli, le tabac, cette laisse pour sortir le chien à la promenade. Le couvercle cache à nos regards aussi bien le tabac que l’absence. 18/12/18 [ DELICATESSE ] Que la quintessence de subtilité du mot ne s’emploie que “ dans le style léger et familier ” avec l’expression ” Être en délicatesse “, ne laisse pas de m’étonner. La définition du Littré accentue mon trouble : “ Nous ne sommes pas brouillés, nous sommes en délicatesse, c’est-à-dire chacun de nous craint de manquer à sa propre dignité en faisant des avances à l’autre”… C’est pour moi l’exemple parfait de la situation sans plus de familiarité et d’un certain poids. Peut-être la clé de ce paradoxe se trouve-t-elle dans le remplacement du mot par un de ses synonymes, plus ou moins éloignés. Je risque de me retrouver dans une épicerie fine avec vous si vous ne prenez pas les mesures nécessaires au plus vite. 17/12/18 [ PERSONNEL ] Et non petit personnel, comme on l’avait — tête faible — appelé jusque là. Une rébellion qui lui vaut sans barguigner ce galon. Le personnel du Sérail. Voire le Personnel du Sérail. 16/12/18 [ SACRIFICE ] 30 ans plus tard, toujours rien compris au clip d’Elton John 15/12/18 [ CÉSARÉE ] 14/12/18 [ LIAISON ] L’après-midi. La porte est fermée sur le monde. À nouveau. 13/12/18 [ MÉTAPHORE ] — Quand on connait les codes, on peut enlever les petites roues. Nuit tombée au Carrefour City, la caissière pourtant débrouille ouvre des yeux ronds sur son jeune collègue. Un jeune. Sur son visage il porte l’Asie des îles. — Comme pour le vélo… c’est une métaphore… les petites roues qu’on ôte quand on sait faire le mouvement… c’est une métaphore ! Deux papillons siamois volent autour de son visage ravi.

Treize bis, Emmanuelle Cordoliani

Il faut un village

Parfois, les mots sont si fatigants
Ils courent autour de moi en criailleries
Ils s’accrochent à mes jupes même si je porte le pantalon
Ils me grimpent sur la tête comme des petits singes
D’un sans-gêne pas croyable
Et murmurent de mille voix à mes milles oreilles
En un concert cacophonique et indescriptible
Tandis que d’autres attendent en cohortes débraillées
Un regard, une tartine, un coup de peigne affectueux
Et sans autre ambition que la caresse.

Parfois, on me dit : tes élèves sont comme tes enfants
Erreur grossière !
Mes élèves sont mes élèves et ne sont comme rien
Ni personne d’autre que
Des camarades
Des soldats d’une même phalange
De cette grande main avec quoi
Moi aussi je fais corps

Ou personne d’autre que
Des étrangers identifiés
À leur manière de ne parler qu’une seule langue
Qui m’ennuie.

Les mots sont mes enfants
Marmaille endiablée de joie
Épuisante et qui m’arrache
Finalement un pauvre rire
Finalement à l’absurdité trop brève du monde
Dont elle fait une marelle qui relie
Le ciel à la terre
En passant par là, où ça bat et se bat

Ou lignée d’enfants vieillards
Toujours déjà plus vieux que moi
qui font le bruit d’une chose très ancienne
contre le sol de poussière.

Quand je ne tiens plus debout
Ils courent toujours
Et nagent et dansent
Ma nuit est blanche ?
Ils dorment à poings fermés
Ronflements et renflements
De petits ventres chauds et doux
Air de la fenêtre pourtant close
Qu’ils ouvrent en corolle.

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Val en signes

#3 Se retourner
Il faut s’arracher à l’enfilade des pièces, à la promesse prématurée et hors d’âge du jardin, au vortex des espaces-temps , à cette spirale d’illusions, de zones d’ombres, de recoins et de souvenirs empruntés, pour tomber sur un mur, une façade aveugle et si hautement plantée là qu’elle condamne à l’enfance, à l’état de petit, quiconque la regarde, comme en surplomb sur la rue étroite. Un mur nous tombe.

L’enfance voit sans peine les êtres de pierre qui sont les maisons, les bâtiments qui sont des bateaux, les immeubles qui sont de grandes armoires à gens. La subtile complexité de l’Allégorie lui est aussi familière qu’une bille mille fois tournée dans sa petite poche, tandis que son visage semblait ailleurs. Cette vieillarde aux yeux crevés, monumentalement tapie sur le trottoir d’en face n’attend qu’un mouvement brusque pour bloquer le passage, effondrer son sommet en murant irrémédiablement le haut de la rue.

Lever les yeux sur la pointe des pieds pour entrevoir le ciel à nouveau. Dans l’oreille petite, une voix instruite chuchote Dickens, Oliver Twist,orphelinat, moisi, prison, asile, délits et châtiments corporels, silence, cris, silence. Une plaque noircie dit : MONT DE PIÉTÉ. Un grand panneau plastifié annonce : Votre futur Office du Tourisme.

Comment vit-on dans cette ombre ? Tout près d’elle ? Comment amadouer cette redoutable voisine et ses araignées espionnes aux coins plafonds ?
Derrière la façade, dans une cour étroite, pas plus large qu’un puit de lumière, on pressent foison de salades appétissantes. Et on part en hurlant au moindre envol d’oiseau.

#2 Image
Les persiennes entrebaîllées
Laissent entrer suffisamment de jour,
Suffisamment de regard,
Pour voir :
Ce qui est là n’est pas là
Ce qui n’est plus là n’est pas là mais
Ce qui n’a jamais été là
Occupe tout l’espace.
Des meubles se laissent caresser par la lumière, d’autres, par le souvenir et d’autres encore par l’imagination, par les histoires.
Plus tard, bien plus tard, deux ans plus tard, une enfilade de portes et de couloirs s’ouvre sur un jardin, pas très loin, dans la même ville.
À l’intérieur, pour l’instant, de jeunes propriétaires dynamiques — ? –, leurs fantômes importés, d’autres mieux implantés dans ces murs et d’autres encore, qui n’ont jamais été vivants.
À l’extérieur, un homme très grand et une petite femme à la rousseur rêvée, imaginée, qui aura son importance d’appartenance, le moment venu.

#1 Revenir
À cette maison, dont plus tard il fera grand cas, la désignant comme le plus haut lieu de son désir en matière d’habitat, ouvrant pour elle une brèche uchronique qui lui eut permis de s’en porter acquéreur, succédant ainsi , à plusieurs propriétaires d’intervalle, à ses propres géniteurs, dans le hold up d’un legs impossible en tous points, à cette maison, précisément, il accorde à peine un regard quand il revient après des années d’absence ( années d’absence de la ville, mais aussi, à lui-même, à cette partie de lui-même, le segment vaut pour la droite, donc à lui-même. ) La lumière de la ville, noire dans son souvenir, lui a pris les yeux. Par la suite, il se trompera même sur le nombre de fenêtres en façade de cette maison élue — un flou, une myopie d’enfant conserve plus sûrement la seule maison qui l’intéresse, qu’un regard franc et curieux.
Mais plus haut dans la rue, l’autre maison, dont plus tard il dira que jamais li n’aurait voulu l’acquérir, en devenir le propriétaire… cette maison-là, il en donne le détail. Et son cœur se pince en entrevoyant, dans le jour laissé par les rideaux pimpants, les aménagements nouveaux et soignés qui lui ont été apportés par des occupants, des inconnus, des présents.

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Zone réservée

 

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Dessus tes pivoines
Peintes au plus près des pivoines
Roses de la Chine
Que je t’avais sciemment offertes
Dessus tes pivoines
Peintes qui séchaient sur la table
Les pétales jaunes
De mes pivoines sont tombées
Tes pivoines peintes
Dans leur aquarelle ont tout bu
Le rose et la Chine
Elles se laissent effleurer
D’un présent passé
De la couleur de leur ombre
Le don des pivoines
Pour la métamorphose à l’oeil
Nu visible étonne
Le peintre comme l’amoureuse
Ni l’une ni l’autre
Ne sait attraper l’arc-en-ciel
Ni ne le souhaite
Tes pivoines peintes
Et le poème suffiront
À notre patience
Jusqu’en un mai prochain, qu’il vienne
Ou non.

 

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Recroquevillée
Couverte des pieds à la tête
De gants de foulards
De vieilles nippes empilées
Elle crapahute
Ses pieds mal chaussant des tennis
minus, défoncées
Elle va mon chemin pliée
En un angle droit
Son bras est toujours tendu
Qu’elle marche ou non
Au bout le carton gobelet
Le frère du carton maison
Et des couvertures
Quelque part cachées, cartonnées
Elle est minuscule
Je voudrais croire qu’elle est
Une élève actrice
Qui apprend à faire la vieille
Doigts de pieds serrés
Dans les souliers, salis exprès
Pour savoir comment
Ça fait la lenteur, la vieillesse
Être misérable
Mais elle n’est pas pour jouer
Ni tortue d’Achille
De Stanislavski, de Strasberg
Ni allégorie
C’est une pauvre créature
Un corps rompu
Qui s’en va mon chemin

 

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Son nom je l’ignore
Il est si sale et démuni
Que même son nom
N’existe plus sous sa survie
Sous sa couverture
Solidifiée en quatre murs
Odeur en barrière
Sauvage, infecte, antique, ultime
On dirait que la ville
A le pouvoir de transformer
En statue de crasse
Quiconque s’arrête un instant
Pour voir, pour savoir
Ce qui est resté derrière
Filles en retard
Jardin vert et mûr de l’enfance
Longues ombres douces
Maison bâtie avec ses mains
École du signe
Escaliers du serment d’amour
Arbres des amis
Fontaine qui coulait de sources
Il s’est retourné
Un jour, nous ne saurons pas quand
Il est sans parole
Il est sans bruit et sans regard
Des lambeaux pour langes
Sa peau noire rongée de blanc
De veines de sel
Je l’appelle l’Homme de pierre
Depuis dix hivers
Depuis dix été, je le parle
J’ignore comment
Il tient sous la triple brûlure
Du gel du soleil
Du temps réduit à son néant
Il se macadam
Les bouches de chaleur du sol
Rayurent ses jambes
Le sèchent comme une carne
Mais hier, je l’ai vu
Faire, pour la première fois
Autre chose qu’être
En cours de pétrification
Dans un sortilège
Biblique, antique, économique
Hier, l’Homme Pierre
Lisait un papier qu’il tenait
Avec attention
De ses deux mains, colonne étroite
Écrite en petits
Caractères, au moins instant
Je m’étais trompée
Sur son conte.

 

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Un figuier sauvage
Garde ses figues en hauteur
Dans un terrain vague

 

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Après bien des ânes
Nés d’errances sentimentales
Je suis amoureuse
Je le sais du soleil en mai

 

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Si elle se lève
Si tôt sous la bruine un dimanche
C’est qu’elle est fumeuse

 

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Sous son casque noir
La mésange a pulvérisé
Son propre record

 

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Les oiseaux trompettent
Dehors ! Dehors ! Dehors ! Dehors !
Aux oreilles sourdes
Dès dehors la fraîcheur soufflète
Le sommeil trop court
Le masque aux joues gonflées de plomb
Dégage, léger
Dans l’air à peine plus que plume
Et l’instant étire
Ses membres sans fins dans les rues
Il me faut marcher

Les oiseaux tempêtent
De l’or ! De l’or ! De l’or ! De l’or !
Aux yeux grands ouverts
La fraîcheur de leurs cris dans l’air
Nous rend mammifères
Comme elle rend la ville aux pierres
La fraicheur fait louve
Fabuleusement solitaire
Du sol, solidaire
Quand le frôlant sans s’y confondre
Disparaît ma trace.

 

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Une femme dort
Paisiblement dans ces cheveux
Notre nuit à tous

 

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En l’absence de
Caresses le chat s’en va voir
Ailleurs autre chose

 

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Huit heures du mat’
C’est un midi au grand soleil
Pour les lève-tôt

 

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Un enfant un homme
S’en va acheter sa maison
D’alors maintenant

 

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La rame me tra-
-verse d’un tympan vrille crâne
Mais où ( m’en ) sortir ?

 

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Avant la brûlure
Il n’y a rien que du flou
L’eau enfin aiguise

 

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L’amertume étrange
Au goût donne mesure suave
De sa rareté

 

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D’un travesti la robe
Noire et noir me sied à ravir
Mais pas ses chaussures

 

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La claque d’un volet
Manifeste fantôme d’en face
Réveil pour le thé

 

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Un cycliste rouge
Ouverture éclair sur le pré
Vert du ciel bleu nuage

 

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Mots échoués du rêve :
( chanson ) nerveuse et légitime
dans ce coin fragile

 

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L’oxygène d’argent
Serpente au tapis comme un Nil
Vers ton coeur détroit

 

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Un verre en ses mains
Ma grand-mère dort statuaire
Ciboire il devient

 

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Toute ronde énorme
Encastrée sur mon cou infime
Bouille Bilboquet

 

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Un souffle si faible
Le fameux dé à coudre d’air
Toujours plus petit

 

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La tête du roi
Décollée arpente les rues
Le corps sacré suit

 

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Un chemin perdu
À la maison de mon ami
Un autre chemin

 

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La nuit rendormie
Traversée de trains égarés
D’accidents de plâtre

 

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Ce matin bruissant
D’autres esprits vont s’étirant
En terres voisines

Possibilité
Comme en Septembre et en Janvier
D’un printemps, offerte

D’une encre plus dense
Tant les ombres de matin autre
Affleurent et m’effleurent

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