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Nuits Bribes / Moscou

Une nuit dans l’aéroport de Moscou à me souvenir de la ville où je ne pouvais pas aller – visa pour le Vietnam pas pour l’URSS – sur un banc de fer calée par mon sac à dos et mon insouciance, à effleurer cette ville avec mes souvenirs de nuits, quelques années plus tôt, les sorties de théâtre aux pièces interminables, éclairées – nec plus ultra de la modernité – par de violentes rages de stroboscope et dehors, la douceur de l’éclairage publique tiède, hors des grands boulevards déserts, pensés pour les tanks, où se perdaient parfois quelques voitures diplomatiques noires, des Trabans claires plus rarement encore, trous de boue dans les rues adjacentes, rires dans la nuit des camarades russes devant notre interprétation fantaisiste de leur théâtre officiel, du théâtre officiel qui n’était pas encore le leur et — je prie pour cela, à ma propre surprise, les dieux éthiques du théâtre —ne le deviendrait jamais, rires encore libres avant de s’y faire engloutir dans l’emploi, pour toujours porter une lettre, être un jeune amoureux, ou une reine. Au réverbère, des annonces par milliers pour tout qui nous semblait rien : paires de chaussures en 43, collection de timbre, ustensiles de cuisines… les russes détachaient précautionneusement les numéros de téléphones et les engouffraient dans leur poches comme des trésors, alors qu’ils chaussaient du 45 ou du 41 et qu’il y avait déjà des casseroles, mais ces languettes de papiers était faites de l’or des échanges, cette monnaie commune au rare.
Depuis mon banc à couvre-feu, les lumières de l’Arbat, un restaurant en étage où le jambon et les gros cornichons au nom de conseil protocolaire effaçaient des jours d’insipides cantines. Le métro qu’il fallait prendre à l’aveugle pour ceux qui ne lisait pas le cyrillique et se retrouvaient immanquablement dans des méga -cités de terrains vagues et d’immeubles obligatoirement paisibles, qui nous terrifiaient par leur calme énormité mieux encore que ne l’aurait fait un danger nommé.

Dali, Alice A, Normand Lalonde, Emmanuelle Cordoliani, Quichotte

Alice A. et Don Quesada

Ça avait commencé avant ma naissance, bien avant, la bizarrerie d’Alice. C’est l’histoire de toute une vie et ce n’est pas le sujet. Tout le monde était habitué à sa bizarrerie. On ne l’aurait pas imaginée autrement. C’est peut-être pour ça, d’ailleurs, qu’elle n’avait jamais été autrement. Mais à ma naissance, tout a changé avec presque rien. Un petit s s’est glissé dans sa bizarrerie. Avec une insistance frénétique — tellement éloignée de son caractère songeur et distrait qui contribuait à sa bizarrerie — , elle a exigé que me soit donné le prénom Robert. Personne de près ou de loin dans nos aïeux ne l’avait porté, elle n’avait jamais manifesté un quelconque intérêt pour ce prénom, ni pour aucun prénom en vérité ( elle avait même nommé mon père d’après le saint de son jour de naissance ). Et voilà qu’elle s’obstinait aux larmes, collée à la vitre de la salle des couveuses, en serrant contre elle un gros lapin en peluche blanche qu’elle avait tenu à m’apporter, quand bien même mes bras étaient trop faibles pour pareille créature et mon diagnostique vital, incertain. Alice exigeait que la crevette soit nommée Robert. Ma mère, blanche comme linge, lui aurait reproché ce caprice au sujet d’un être dont on ne pouvait dire avec certitude s’il était amené à demeurer parmi les vivants. Mais on raconte qu’Alice — la douce et rêveuse Alice — lui aurait alors asséné : “ Bien évidemment qu’il vivra, petite sotte, il nous enterrera tous ” avec une telle véhémence, que ma mère aurait immédiatement accepté de me prénommer Robert.[1]

Le lapin, le prénom, les éclats avaient en tous cas suffit pour transformer la charmante bizarrerie d’Alice en bizarreries d’Alice. Ce qu’on avait pris sur l’instant pour une simple addition, était devenue multiplication ou plus exactement prolifération avant que j’atteigne ma cinquième année. J’ai grandi avec les bizarreries d’Alice et nous avions la meilleure relation du monde, car pour moi, elles étaient la norme d’Alice. Mais il en allait très différemment pour ceux qui l’avaient connue avant. Notamment pour Sacha, mon frère aîné, mais je reviendrai plus tard sur ce chapitre. Alice me parlait comme à une vieille connaissance, d’égale à égal sur le plan moelleux de nos cinq ans. Je passais chez elle le plus clair de mon temps, mes parents étant fort occupés avec Sacha.

Un jour, les bizarreries d’Alice ont dépassé des bornes, que j’étais le seul à ne pas voir, jusqu’à ce que paraisse le Grand D’ombre, qui ne semblait pas les voir non plus. Ce jour-là, Alice était malade. Plus bizarre. Malade. Plus jamais non plus ou presque seul avec elle, elle et moi. D’abord, j’ai cru la maladie contagieuse et les autres firent leur beurre et leur miel de cette peur. Mais un jour, décidément, je préférai avoir la même chose qu’elle que de vivre dans ce monde si triste et les visites à l’hôpital-très-bien.
Alice, se prenait pour Alice. C’était la borne dépassée. Mais si Alice avait été Alice, quel mal y avait-il à s’en souvenir, même tard ? En discutant avec Normand Lalonde, le poète, au service d’Oncologie du CHUM, quelques semaines avant sa mort, il m’est apparu que dans ce monde, être Alice était la meilleure chose qu’Alice pouvait faire. À l’instar de Don Quichotte.

[1] Il existe de nombreuses variantes de cette histoire. Dans l’une d’entre elle, ma mère aurait accepté ce prénom qu’elle trouvait affreux en disant avec un sourire entendu à Alice : “ Nous pourrons toujours le surnommer Barry”.

François Bon, Emmanuelle Cordoliani

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / LIVRES ENFUIS 3

Ma non-arrivée dans la ville de N. C’est un poème de Wislawa Szymborska, mais à une lettre près chacun de mes retours là-bas depuis que je feuilletais les pages immatérielles de ce livre aux grandes illustrations égales de chantiers et de Montagnes, avec un M. Je ne l’avais pas lu, mais quand je retournai dans la ville où j’avais eu, autrefois, une enfance mienne et une brève jeunesse, je ne les avais plus. Quand je retournai, je lisais W, qui m’occupait entièrement. Quand je me retournai le cinéma affichait sous son astre la double vie droguée de F. Je n’étais plus jamais tranquille et plus jamais seule dans la ville où je retournerai encore et encore. J’étais, depuis les pages du livre, comme deux soeurs, visages déformés de meringues et multicolores. Deux sœurs jumelles au coeur d’or cabossé comme les rues aux pavés mal équarris. Côte à côte, à présent passé et future, dans la ville, à épier les conversations et guetter le trou d’ombre du passage, d’où tout peut surgir : la 2CV de famille rachetée par un de mes anciens amoureux, des musiciens fugueurs… en attendant le café crème. Marche ou crève vers la croix carrelée dans la gadoue, la gadoue, la gadoue. Pour elle aussi, le café au lait est une flaque de la pluie. Récemment encore un retour dans la gare de la ville à une lettre près, nuitamment,

La gare de la ville N a passé

son examen d’existence objective

Tout était parfaitement en place

et chaque détail avançait

sur des rails infiniment bien tracés.

Même le rendez-vous a eu lieu.

Mais sans notre présence.

Au paradis perdu

de la probabilité

Ailleurs

ailleurs.

Combien résonnent ces mots.

François Bon, Emmanuelle Cordoliani

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / LIVRES ENFUIS 2

Dans un lourd tiroir à confuse manigance, un trousseau de clefs innombrables et minuscules. Elles ont appartenu à une centaine de valises, elles-mêmes possessions intimes d’une multitude de voyageurs, de voyageuses. Oubliée ou perdue dans une chambre de l’hôtel, chaque clef ouvre une histoire et déjà, dans la brouillonnerie des doigts coloriés, on sait qu’il faudra l’écrire, qu’il faudra toutes les écrire et simultanément les cacher aussi bien que dans un lourd tiroir à confuse manigance. Dès longtemps enclenché, il n’est rien qui puisse assez retarder le mécanisme de l’instant de remplir ce devoir, cette mission, de remplir ces carnets amoncelés, et le nourrir comme une bête affamée de tout : les romans-photos sur le carrelage du salon de coiffure, les immenses après-midi sur la pierre du milieu du torrent, les jumelles de théâtre cassées qui permettent de voir à travers les murs… Malgré tout, de loin en loin, des vies s’inventent, se tricotent à même la travailleuse close et parfois, percutent malencontreusement ce qui a été.

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