CENDRILLON | FACE A

François-René Farcy de Pontfarcy de la Haltière, aîné de la famille Farcy de Pontfarcy-Pembernac Langrenay de la Haltière (famille issue d’une très haute lignée normande de la noblesse française du XVIe et plus) descendant d’un très émérite Dux Veneciarum italien, et selon mêmes certaines sources très sérieuses, d’un certain chevalier Archibald dit « le Vaillant », bras droit de Lancelot du Lac, membre émérite de la Table ronde (et lui-même fils du Roi Pellinor de Listenois), cumulait avec brio les fonctions de maire de Laval et de président à mortier du Parlement de Bretagne, après avoir occupé pendant près d’un quart de siècle les fonctions de procureur fiscal et général des eaux et forêts du Comté de Laval. Son frère, Guillain-Eudes Farcy de Pontfarcy de la Haltière, second, mais non moins brillant, de la famille Farcy de Pontfarcy-Pembernac Langrenay de la Haltière, était lui-même sieur de Painsel et occupait la fonction émérite d’avocat à Alençon. Il avait en outre pour cousin germain Annibal de Farcy — lui aussi avocat au siège présidial D’Alençon — et avait été surnommé « le Brave », car connu pour ses hauts faits d’armes lors de la bataille de Iéna, qui lui avait coûté un bras — et détenteur à ce titre de la Légion d’Honneur remise en personne par le grand Napoléon lui-même. On ne saurait omettre de mentionner un parent pape du VIIe siècle à l’origine de la réforme neumatique dans la règle de St Benoît — peut-être Pie V ? — mais les sources se contredisent sur les époques. Homme de nature simple, François-René Farcy de Pontfarcy-Pembernac Langrenay de la Haltière avait épousé en « comité réduit » à la Basilique d’Alençon, sous la bénédiction de Monseigneur Jacques de Silly en personne, Évêque de Séez (et baron de Fleuré), assisté du vénérable Cardinal d’Estouville — un parent italien Cardinal Évêque de Ostia Velletri — et d’une demi-douzaine d’archiprêtres lointains parents, et ce, sous l’œil bienveillant des grands généraux d’armée de l’époque et de quelques amis de la haute société (et de bonne naissance cela va sans dire), la jeune Geneviève Boulleur de la Roche Posay, femme de naissance un tant soit plus modeste — quoiqu’issue de la branche du Duc Allain II de Bretagne — et qui selon des sources très sérieuses, avait du sang de sainte Jeanne d’Arc dans les veines, et comptait tout de même parmi ses ancêtres la très fameuse Louise Julie de Mailly-Nesle comtesse de Nesle et grande favorite du roi Henri XV entre 1733 et 1739, dont Geneviève avait hérité le nez aquilin (ce qu’on ne cessait de lui répéter sans cesse depuis la naissance). Son grand-oncle par alliance dont on taira le nom, car considéré comme hérétique par la suite, n’avait malheureusement pu assister à la cérémonie, tout occupé qu’il était en sa qualité de grand d’Espagne, à fréquenter avec assiduité la cour de l’Infante Marguerite II, dont il avait, disait-on, toutes les faveurs. De cette union, trois beaux enfants étaient nés, baptisés et sanctifiés, comme la tradition familiale le voulait, dans la carapace de tortue géante, berceau légendaire du roi Henri III, un des plus fameux trésors de Navarre dont la famille avait hérité en cadeau d’un loyal service rendu à la royauté pendant les guerres de religion.
Le sang qui coulait dans les veines d’Amaury Jehan-Alain (appelé ainsi en mémoire d’un autre ancêtre paternel également chevalier de la Table ronde et troubadour personnel du roi Arthur), et de la petite Clarence-Aline Farcy de Pontfarcy-Pembernac Langrenay de la Haltière était donc définitivement d’un beau bleu roi, et ces héritiers si dignement pourvus avaient été pétris dès leur plus jeune âge des histoires familiales et de leur haute lignée. Clarence-Aline avait d’ailleurs hérité de son arrière grand-mère maternelle — béatifiée à sa mort par le Pape Pie XV comme martyre de la Révolution française (car décapitée par les sans-culottes en voulant défendre la statue de Sainte-Thérèse d’Avila dans la Basilique de Lisieux) — un goût fort prononcé pour l’héraldique, celui de la famille étant à ce titre particulièrement riche, et l’étude du sacro-saint arbre généalogique familial.

Ève-Eugénie de la Haltière est l’héritière d’une grande famille noble de la région de Lyon. Ses parents, Pierre-Marie et Lucie, ducs de Montgolfier, mettent un point d’honneur à lui offrir la meilleure éducation, en vue d’une potentielle union avec la famille de la Haltière, dont l’ainé devra bientôt trouver épouse.
Pierre-Marie est responsable de l’administration et de la stabilité politique de la région, pendant que Lucie fréquente les salons de thé et entretient le lien social avec les autres grandes familles.
Ève-Eugénie grandit donc dans une vaste demeure de la presqu’île de Lyon, où son précepteur, M.Jacques, la prépare au mieux à se présenter à la bonne société locale. Ses résultats plus que satisfaisants feront sensation lors de ses premières sorties.
Le jour de ses 15 ans, on la marie au jeune Paulin de la Haltière, qui pas plus tard qu’un an après, décèdera dans un accident de cheval. Le couple n’ayant pas eu d’enfants, les familles décident d’unir Ève-Marie au cadet, Auguste de la Haltière.
Ils auront deux filles, Noémie et Dorothée, qu’ils confieront aux lumières de M.Jaques. La famille connaîtra des jours sereins dans une propriété cossue aux abords de la ville.
12 ans plus tard, Auguste est saisi d’une fièvre violente qui l’emportera en quelques jours. La comtesse de la Haltière, au terme d’un long deuil, prend la lourde de décision de se remarier, afin de pérenniser le train de vie de sa famille. Quelques mois plus tard, un homme (depuis longtemps veuf) du nom de Pandolfe et sa fille de 12 ans, Lucette emménagent chez la comtesse et ses filles.
Pandolfe dirige avec passion une papeterie, qui apporte du travail à bon nombre d’habitants de la région. Lucette, elle a reçu une éducation convenable pour une fille de bourgeois.
La cohabitation se passe convenablement, ce qui n’empêche pas Ève-Marie de privilégier, d’une certaine façon, ses filles, qui après tout, sont de haute naissance et méritent de vivre confortablement. Elle s’assure également que son nouvel époux n’oublie jamais d’où elle vient et les privilèges que ses titres apportent à la famille.
Néanmoins, leur différence de rang et d’éducation éloigne peu à peu Mme de la Haltière des hautes sphères de l’aristocratie, ne lui laissant finalement comme occupation que l’éducation de ses filles. Ève-Marie s’y dévoue corps et âme, car elle sait à quel point une éducation impeccable est la clé d’un bon mariage.

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L’une :
Il n’y a pas de bruit de fond. Ni bruit de fond ni remplissage sonore.
Le parquet ne brille pas, les rainures sont pleines de miettes. Les excroissances du bois bouleversent les lignes, elles changent le lignage régulier du parquet. Si je ferme les yeux et que je fais glisser mes doigts sur le parquet, j’anticipe le bouleversement des lignes. L’arrivée de l’excroissance. Je l’anticipe. Quel que soit le mouvement des doigts, je la sens arriver. Elle arrive et elle déforme tout.
Cela ne me dérange pas.
L’excroissance est de forme circulaire, de la taille d’un haricot. Son irruption met à mal la régularité rassurante. Maintenant elle est là et on ne voit qu’elle.
Elle a pénétré profondément le bois, son éviction est impossible sans massacrer le parquet.
Cela ne me dérange pas.

L’autre ne connait pas l’existence de l’excroissance qui déforme les lignes.
L’autre ne regarde pas les rainures du parquet.
L’autre doit regarder d’autres choses comme je ne sais pas le noircissement des joints de la salle de bain ou le livre qui prend la poussière sous le lit.

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Je suis née dans une grotte de bois, toute moussue dedans. Ma mère m’a raconté que les fées grand-mères se sont réunies autour de l’arbre caverne, où les femmes vont pour mettre au monde les enfants, et elles se sont mises à chanter.
Il paraît que quand je suis sortie, mon corps était recouvert de fleurs bourgeonnantes et de neige brillante. Ma mère m’a dit que ça n’arrive que tous les 5000 ans que le printemps et l’hiver s’unissent, mais qu’elle ne les avait jamais vus choisir un corps humain pour ça. Je ne sais pas ce que je dois en penser, mais j’aime bien l’idée d’être spéciale, même si maman me dit que je ne dois, en aucun cas me croire supérieure aux autres enfants.
Là où je vis, l’air est lourd et humide, on construit des ponts entre les arbres pour aller de maisons en maisons. La mienne se trouve dans un grand manguier au feuillage épais. Je l’ai choisi parce qu’en été, je n’ai qu’à tendre la main par la fenêtre pour attraper un fruit, je pourrais en manger toute la journée sans m’arrêter. Un jour, j’avais huit ou neuf ans, je suis restée au lit malade pendant des mois, mais dès que j’ai pu remarcher, j’en ai mangé une en cachette.
Autour du lac, c’est l’endroit où la plus vieille d’entre nous nous apprend à écouter les pierres, demander leur aide aux plantes, sentir l’humeur du vent, savoir si la pluie est triste ou joyeuse. Quand je n’apprends pas le monde, j’ai le droit de faire ce que je veux. Souvent, la nuit, je vais à la cascade au cœur de la forêt. L’eau reflète les étoiles, si bien qu’on arrive plus à savoir si on est debout ou couché. Je me penche au-dessus de l’eau, là où les remous font le plus de bulles, et je fixe longtemps, très longtemps, jusqu’à ce que mes yeux pleurent. Quand la première larme tombe dans l’eau, elle change de couleur et se fige. Je fais alors tremper mon visage et j’observe un monde inconnu. Je n’ai jamais dit à personne que je pouvais voir les humains, si je plisse fort les yeux, je peux même les entendre de là-haut. Un jour, je me suis penchée trop vite et j’ai basculée toute entière. J’ai atterri dans une chambre d’enfant éclairée par des bougies. Dans un coin de la pièce, un petit garçon est assis sur son lit. Il ne me voit pas. En face de lui se tient un homme avec le dos courbé, une grosse moustache et des cheveux argentés qui brillent comme ceux des fées grand-mères les soirs où les étoiles se font la cour et essayent de s’attraper dans le ciel. Le vieux monsieur a dans ses mains un livre. Sur la couverture il y a des jeunes filles qui dansent en ronde, les pieds nus dans une forêt. Je les trouve très jolies, en plus elles ont des ailes de libellules, ça me plait.
J’aimerais avoir des ailes comme une coccinelle moi, pour voler aussi, même si les leurs ont l’air beaucoup trop fragiles pour pouvoir porter quoi que ce soit.
L’homme grand-père ouvre le livre et commence la lecture. Intriguée, je me suis assise à côté du petit garçon sans qu’ils me voient et j’ai écouté l’histoire des fées. J’ai appris qu’autre fois, nous vivions dans le même monde que les humains, et que nous prenions soin d’eux quand ils étaient désarmés et malheureux de vivre. Visiblement, vivre pour les humains ça doit être fait très sérieusement et dans un but précis. C’est curieux, quand on sait qu’ils ont si peu de temps pour découvrir le monde.
En ressortant de la cascade, je suis restée muette pendant deux ans. J’ai réfléchi… longtemps. Puis j’ai eu envie d’y retourner.

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