Sérail Matin 29/12/2017
Hier soir, c’était jeudi gras, comme dit César et c’est l’occasion d’en dire sur César. C’est notre mascotte, notre coqueluche. Ça se passe souvent comme ça : celui qui joue le rôle de l’Arlequin, tout le monde le trouve bouchon, mignon, trognon. On le doudoune, on se l’arrache, comme on ferait d’un enfant ou d’un petit animal ravissant. D’ailleurs, si l’on n’y prend pas garde — et même si l’on y prend garde, d’ailleurs — les relations entre les personnages, leur fonction dans la pièce, le statut social même déteignent sur la vie hors du plateau. Ce qui prouve qu’on ne peut pas passer huit heures par jour à prétendre être quelqu’un d’autre sans que ça laisse des traces. Quand j’ai commencé, j’ai joué pas mal de servantes… devinez qui allait chercher les cafés ? Qui passait un coup de balais pour aider les techniciens ? Qui pouvait être aisément déplacée dans le planning pour faire les mauvaises heures ? Devinez qui s’est vu mettre une main au fesse en coulisses par un vieux bougon cabotin, sous le prétexte qu’elle était ( la ) bonne ? Et devinez qui a expliqué , rouge de colère, au vieil histrion qu’on n’avait pas gardé les Sociétaires ensemble ?
Personne ne touche à César. Mais c’est lui qui sert le vin le plus souvent dans les dîners. Et c’est lui qui apporte le sucré. Il faut dire que César apprend le français. Il s’y colle deux heures chaque matin avec une constance qui nous laissent tou.te.s bouche bée. Et des résultats légitimes, bien qu’écœurant la paresse de notre Pacha Selim, qui le couve de son œil de grand chat jaloux, alangui sur le canapé. César à des nasales bluffantes. Je reparle pas de ses narines, qui sont très jolies, mais de la façon tout à fait à la française dont il prononce les on, in, an, le cauchemar de l’aspirant à la francophonie.
Hier soir, il y a eu deux services. Pierre et Émilie ont, en plus des répétitions , des services techniques matin et soir. À leur arrivée, les solistes sérieux ( c’est-à-dire ceux qui ne chantent pas des rôles qui font rire ) avaient déjà levé le camp, vers une bonne grosse nuit réparatrice. Mais César est resté avec nous, seul étranger dans un groupe de français. En immersion totale. Il était tard, et il a participé à quelques scènes dignes de Lost in Translation. La capacité française de trouver quelque chose d’aussi immatériel que le Bonheur dans un placard ou dans un magasin peut laisser perplexe. La volubilité de la conversation entre des êtres chers, lui écarquillait les oreilles. Le voir assis sagement sur le canapé bleu à ne pas perdre une miette de cet étrange pain elfique qu’est une langue convoitée, m’a fait fondre le coeur. La présence post-exotique de Pierre à ma droite, associée à cette écoute, m’a ramenée loin dans le passé, quand assise sur un divan malcommode au fin fond d’une banlieue moscovite, je m’accrochai aux lèvres de mes camarades du G.I.T.I.S, ravie et frustrée, au bain linguistique de l’enfance qui n’a pas tranchée.
César a bien fait de rester. Ce qu’il a vu d’amitié, de rire, de profondes complicités valait bien ce qui échappait à l’entendement de l’ouïe.
En partant, quelques mots russes ont fait trembler le corridor. Cette façon d’effacer nos traces sans qu’elles ne disparaissent jamais. Ce que sont les mots.
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