Un Bon Été / Tiers Livre / Rencontrer
Convoquer une attention flottante. Réunir les conditions nécessaires au miracle, sans se montrer trop regardant. Poser le regard sur ce qui s’offre spontanément, le premier nom mentionné par le premier venu, plateau d’argent du tout venant. Commencer quelque part — la toute petite main fouille à l’aveuglette la travailleuse d’Alice, toujours ouverte, attrape un fil de laine et tire… tire doucement en reculant vers la porte. La pelote framboise ne permet pas de dépasser le fauteuil à oreilles, mais sous son coussin lustré par les siestes du chat, une fois, il y a eu une pièce de 5 francs. La pelote turquoise est suffisante pour relier le pied de la travailleuse à la poignée de la porte du salon et rêver à un téléphérique qu’on recevrait en cadeau pour Noël ou qu’on bricolerait avec une petite boîte de carton gris et de l’aluminium, si on en avait, jusqu’à ce que quelqu’un ouvre la porte et patatras la cabine et tous les skieurs dans le lac du barrage de Tignes, où ils reprennent leurs activités habituelles dans le village englouti comme si de rien n’était … sauf si quelqu’un se prend les pieds dans le fil mou qui traîne par terre et crie mon nom très fort, un jour on finira par provoquer un accident —. Traîner dans l’ancienne Corderie qui donne sur la maison du Docteur Ledoux. Faire mine de s’intéresser à la réhabilitation des lieux patrimoniaux en espaces culturels et artisanaux et une fois le sujet est épuisé, gagner du temps en passant aux objets qui y sont exposés. Les ombres de la glycine monstre du jardin muré du docteur émaillent la longue fixité des poteries bleues, disposées sur la nappe immaculée pour un goûter toujours remis, de touches infiniment précises ou soudain floues, racontant le ciel, invisible de là, et le jeu inépuisable des nuages. Guetter en vain une sortie. Comprendre, trop tard, après l’achat d’un très beau plat et de deux tasses profondes, qu’il est trop tard, trop tard pour les vieux tôt levés. Changer d’approche. Faire encore moins. Se laisser offrir une rencontre de hasard à sens unique dans le seul Café-Presse d’importance dès le lendemain matin à la fraîche. Lever machinalement la tête de ce carnet en entendant Bonjour Docteur, fuser du comptoir. Croiser les myosotis d’un regard un peu las, dans un grand dégingandé tout blanc de cheveux, de teint et d’habit. Sentir le coeur s’emballer, comme on sent la chair fraîche, la belle chair rouge qui fait venir la salive. Respirer longuement par le nez. Cesser d’écrire. Observer le profil d’oiseau, sa lecture du journal entrecoupée de soupirs d’exaspération et de pitié dignes du Créateur. Détailler le respect à l’ancienne des messieurs-dames qui font un détour pour le saluer à sa table et lui donner encore et encore du Docteur, pour bien lui faire sentir que sa retraite n’y changera rien s’il reste dans la trace de sa tournée ordinaire. Aller le trouver directement, faire jouer la confrérie, une recommandation bidon, une histoire d’implantation sur le territoire, un projet de recherche sur les itinérances des parasomnies… toutes les fariboles se dissolvent dans le gentil bleu de ses yeux quand il se retourne pour demander la même chose à Paul, qu’il tutoie puisqu’il lui a probablement tenu la main quand il faisait le tour complet des maladies infantiles. Attendre plutôt la fin du Monde et du croissant, me lever sans hâte pour suivre d’assez loin la silhouette liliale à travers sa ville blanche, tandis qu’elle observe avec amusement les trouvailles d’ennui des enfants en vacances, les groupes de touristes déjà échauffés au point de rencontre, en répondant inlassablement, d’une main à son panama assagi, aux nombreux Bonjour Docteur de cette routine matinale, ( pari pris à la seconde où il est apparu au café que c’en est une ). Frémir à la promesse d’un étrange régime alimentaire en le couvant de l’oeil d’étal en étal sous la grande halle. Découvrir , enfin, en le raccompagnant de loin, la présence d’une deuxième entrée à sa demeure. Rêver un grand moment, devant la porte sur lui close, au service de grès bleu que m’aurait valu mon obstination à l’ancienne Corderie — La pelote de laine grise se déroule pour faire tout le tour de l’appartement enroulé autour de la cour. Solidement attachée à la travailleuse sur pattes, la laine passe dans les gonds de chaque porte et trace une ligne de crayon bien nette en travers des pièces qu’elle coupe en diagonale… Alice rentrée du marché avec ses poissons dentus a buté contre ce fil qui lui barrait la poitrine, entrainant la chute irréversible du puissant vase bleu qu’elle avait toujours vu , toujours connu, et la sienne, au ralenti, une seconde plus tard, déséquilibre de désarroi. Les blessures au crânes sont toujours spectaculaires et impressionnantes, parce qu’elles saignent beaucoup, ce n’est pas grave, petit gnou, va prévenir le voisin, ce n’est rien… —
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