Après la fin / Interview par Stéphane Dado

Conceptrice du spectacle, la scénographe française explique son choix de mettre en miroir les textes de Paul Celan et dYtshak Katzenelson.

Comment est né le projet « Après la fin » ?
Cela fait longtemps que je pensais à un spectacle qui mettrait en miroir l’Entretien dans la montagne de Paul Celan et la Sonate pour violon seul de Bartók, deux pièces d’une densité minérale qui offrent beaucoup de correspondances. En janvier 2016, j’étais à l’OPRL pour la mise en scène de Jeanne au bûcher. L’Orchestre préparait à ce moment-là son Festival EXILS et j’ai eu l’occasion d’évoquer mon projet. À la suite de ces discussions, l’OPRL m’a demandé d’élargir le propos et d’ajouter au spectacle des musiques de compositeurs juifs (Bloch et Schulhoff). J’ai tout de suite pensé à mettre ces musiciens en relation avec Le Chant du peuple juif assassinéd’Ytshak Katzenelson dont la dernière partie, « Après la fin », a donné son titre au projet. Aucun autre texte n’aurait pu convenir face à Celan. Écrit en pleine déportation à Vittel, en 1943, Le Chant de Katzenelson évoque une apocalypse personnelle : la disparition des siens. L’auteur a aussi conscience de sa mort imminente (il sera d’ailleurs gazé à Auschwitz, en 1944) mais il rédige ce texte avec la conviction qu’il y aura tout de même quelque chose « après la fin » même s’il ne sera plus là pour le voir. Écrit en 1959, le texte de Celan, qui suit et termine le spectacle, prend naturellement le relais pour confirmer que la vie continue bel et bien…

Le Chant du peuple juif assassiné a-t-il valeur de témoignage ? 
Oui, pour plusieurs raisons. D’abord, par l’histoire même de ce texte qui me touche particulièrement. Les 15 chants du poème ont été enterrés séparément dans des bouteilles de verre. C’est ainsi qu’on a pu les conserver. C’est pour moi une très belle allégorie de la parole qui pousse et repousse de la terre à la manière des fleurs dans la nature. Cela prend l’allure d’un conte yiddish. Après, il y a le texte dans son contenu. Il s’agit d’une véritable tribune militante dont la force d’écriture est immédiate. Elle reflète une urgence de vivre et une fulgurance certaines, car Katzenelson n’a pas de temps à perdre. Par ailleurs, il ne parle pas de la Shoah en termes morbides comme on le fait trop souvent. Il évoque au contraire des gens dont il ne faut pas figer l’image puisqu’au moment où il écrit, ils sont bien vivants. Son texte n’est pas une plainte, une mélopée, une mise en scène de la mort, mais le témoignage d’une rage de vivre, avec des passages particulièrement poétiques.

Katzenelson a découpé son texte en une quinzaine de chants. Compte tenu de sa longueur, quelles parties avez-vous conservées ?
J’ai conservé intégralement les premier et quinzième chants. Il est difficile de couper dans ceux-ci car ils constituent des blocs à part entière, chacun a sa propre autonomie. Il m’a semblé important de sélectionner, dans le reste, tous les passages qui entrent en résonance avec le poème de Celan. Je tâcherai aussi dans mes choix de faire sentir à la fois le côté « chronique historique » du texte et son côté « tribune politique ».

Pourquoi l’Entretien dans la montagne est-il selon vous dans la continuité directe du texte de Katzenelson ?
Ce texte est d’abord une réponse à la fameuse idée du philosophe et musicologue Theodor Adorno qui trouvait « barbare » d’écrire des poèmes après Auschwitz. Il est vrai qu’après la guerre, les gens se sont mis à douter des idéaux et des valeurs de la culture. Les nazis ont montré qu’elle pouvait être détournée, récupérée, qu’elle a même été totalement inutile puisqu’elle n’a pu empêcher la Shoah. Et pourtant, Celan voit sa prise de parole comme un retour aux valeurs humanistes. Il retrouve la vocation de l’art assignée par les Lumières. Il comptait présenter ses arguments à Adorno mais ce rendez-vous n’eut pas lieu, Adorno ne put s’y rendre pour des raisons médicales. Celan a alors écrit ce poème en réponse. Il a fait d’une absence (celle d’Adorno) un acte de création et prouvé que rédiger des poèmes après la Shoah n’avait effectivement rien de barbare.

Que raconte le poème de Celan ?
L’Entretien ne raconte rien de particulier mais fait dialoguer dans une montagne deux Juifs, Klein et Gross (incarnation de Celan et d’Adorno). Leur conversation remplit la nature environnante, elle occupe tout l’espace. D’autres voix s’ajoutent, formées de phrases souvent très courtes. Ce sont les voix des absents, de ceux qui ne sont plus là pour témoigner. Celan a voulu, par ce texte, se faire le porte-parole de tout un peuple. L’ensemble de ces conversations est le reflet d’une renaissance à la vie du peuple juif par la parole. Cette prise de parole est pour lui parfaitement légitime car il considère que seul un témoin – et Celan se considère comme un témoin – a la capacité de parler convenablement de ces événements.

Dans son texte, Celan se réfère aussi à des poètes du Romantisme allemand. Pour quelle raison ? 
C’est un moyen pour lui de se reconnecter avec une tradition allemande. Il se réapproprie une littérature que les nazis avaient confisquée aux Juifs. Il y a eu une forme de spoliation culturelle que Celan refuse. Il utilise aussi la langue judéo-allemande, méprisée par les nazis, une langue à laquelle il redonne ses lettres de noblesses. Celan part du principe qu’il est un artiste maître de ses choix. Il refuse d’être parqué dans des préjugés culturels et des préjugés de classe. Il prône une parole libre. Et heureusement, car si les poètes ne prônaient pas une parole libre, qui le ferait ?

Comment est construit le spectacle et selon quelle scénographie ?
Nous commençons par un premier bloc composé de la Sonate de Schulhoff, du texte de Katzenelson et de Nigun de Bloch. Ensuite les quatre mouvements de Bartók s’entrecroisent avec les différentes parties du texte de Celan. J’ai le projet de remplir l’espace d’une centaine de bouteilles et d’objets en verre blanc. L’idée serait de les traiter comme des ombres, mais aussi des groupes ou des individualités. Des jeux de lumières tenteront aussi d’évoquer le vide, l’absence créés par ceux qui ne sont plus. Les bouteilles font également allusion aux récipients dans lesquels les textes de Katzenelson ont été cachés et enterrés.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce spectacle avec Stéphanie-Marie Degand ?
Stéphanie-Marie a tout de suite répondu présent. C’est une femme de courage. Et il faut un courage certain pour s’engager dans un projet d’une telle exigence. Et de la maturité. Il y a aussi chez elle un côté terrien et une vitalité indispensables pour porter ce projet du côté des vivants. C’est aussi quelqu’un qui comprend et maîtrise chaque étape du processus de création. Son implication est dès lors absolue. Je suis en totale confiance car elle sera là où il faut, à chaque partie du travail.

Le spectacle véhicule-t-il un message en lien avec la montée des populismes de notre époque ?
Pour moi, c’est un spectacle engagé de type « triangle rouge » [ndlr : qui résiste aux idées d’extrême droite]. D’abord parce qu’il refuse de se laisser enfermer dans des cases et qu’il mêle des gens d’époques différentes, des Juifs et des non Juifs. Il constitue aussi, à travers le texte de Katzenelson, une éternelle mise en garde face au danger d’événements qui se déroulent, comme le rappelait le poète, maintenant, sous nos yeux ! La question de notre légitimité peut se poser car ni Stéphanie-Marie ni moi ne sommes juives. Mais cela n’empêche pas que notre démarche soit porteuse de valeurs humanistes fondamentales.

Propos recueillis par Stéphane Dado   “Après la fin”, un spectacle présenté le samedi 4 février, à 20h, au Théâtre de Liège.  

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