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Écrire l’été III

Dimanche

D’un commun accord, j’écoute les propositions de l’Atelier dans l’auto. Avec les années, sans que nous l’ayons rencontré François Bon est devenu un familier. Mon compagnon est toujours curieux de l’avancée de ses travaux, du groupe, de sa réflexion. Nombre des propositions destinées à l’écriture sont applicables à sa pratique du dessin et de la peinture. En chemin, j’expose ma difficulté avec les descriptions, alors même que j’ambitionnais (et encore aujourd’hui, car il est vrai que j’aime à mettre au travail ce que je ne comprends pas ou connais mal, comme je le fais chaque année à l’occasion de l’atelier des élèves du CNSMDP, à chaque spectacle de Café Europa) faire un atelier consacré au paysage. Ceci écrit, je pense à cette blague ou un homme vient implorer Dieu à la synagogue, semaine après semaine, pour qu’il le fasse gagner au loto. Excédé, il finit par apparaître à l’obstiné et lui admoneste l’injonction exaspérée : « Mais joue au moins ! » Un biais d’approche pourrait se trouver dans les propositions de Carver : un homme qui vient de commettre un meurtre regarde un lac. Ne parler ni de l’homme ni du lac. Oui, par ce biais je pourrais commencer quelque chose qui se refuse autrement.
D’autant que nous roulons vers Gand. Tous les étés, nous allons à Gand. Si nous pouvions, nous irions aussi l’hiver. Une fois encore, je vais y chercher un polar gantois. La semaine dernière Romain Dumas (cf Écrire l’été) m’a demandé avec étonnement si j’aimerais écrire un polar. Bien sûr, je rêve d’écrire des polars. Mais je voudrais précisément écrire un polar gantois. C’est un conseil (un ordre ? Une prescription ?) que m’a donné une libraire bruxelloise devant ma déception quant à l’absence de cette localisation dans les polars traduits en français, mais également dans les polars existants dans ses étagères flamandes. Une certaine littérature policière ne s’est pas coupée du terrain. Cette couleur locale, cette redneckery comme disait C.S Lewis, m’importe. Et une autre chose : le voyage initiatique qu’elle permet. Trop souvent, les héros et héroïnes sont inoxydables et l’intrigue n’est plus qu’un trait d’esprit, un puzzle à une seule image. Inutiles à les relire, à moins d’avoir perdu le souvenir du comment, mais pas de quoi. Arno Bertina dans sa conférence sur la littérature documentaire est interpelé par une personne de l’assemblée qui lui signale l’avènement du polar au XIXe siècle pour étayer son propos. Le monde est devenu trop compliqué, le polar en montre le chaos, puis le remet en ordre. En ordre de quoi ? De marche ? J’ai écrit cette phrase au tout début de l’atelier de cet été : Un bateau part cette nuit qui les emmènera de l’autre côté de la Méditerranée et de là, il mettra le monde en ordre de beauté, avec sa ruse et la force de ce frère, bloc de confiance aveugle à ses côtés. Un autre biais d’approche : l’ordre de beauté.

Lundi

Quête modeste pour ce séjour, trouver un polar gantois traduit en anglais, puisque je n’en trouve pas en français. Une quête abordable, qu’on croirait réglée en moins de temps qu’il ne faut pour le ressasser ici. On aurait bien tort. Elle ferait un livre cette quête de rien du tout. The English Bookshop, où j’escomptais plier l’affaire est devenue WINE and English books. J’entre malgré tout. Le gars ne lit pas de polars, n’en a pas dans le stock qui lui reste, n’a jamais entendu parler d’un Gantois porté sur le roman noir. Mais gentiment cette fin de non-recevoir, il m’envoie au Cheval de Troie, courir ma chance. C’est évidemment une fourberie : dès que le nom du canasson est dit, on sait qu’on donne droit dans un piège, qu’à cheval donné on ne regarde pas les dents et qu’ensuite on s’en mort les doigts, on n’a plus qu’à lui laisser la bride sur le coup, la bestiole n’en fait qu’à sa tête de soldate. Bref, un grand jeune homme dévoué, avec un reste de vernis vermillon sur les ongles très courts qui lui donne un air de jeu de petite fille, me vend avec fougue un roman de Willem Frederik Herman. Il s’excuse de l’absence de polars gantois, traduits ou non. Personne ne se fait tuer dans cette ville ? je demande. Nous sommes un petit pays, nous avons un comportement amical les uns envers les autres, m’assène-t-il avec un petit sourire malin. Mais au moins, il ne s’attend pas à ce que je m’y colle. Il insiste pour que j’embarque La Chambre noire de Damoclès (tout le monde lit ça ici, c’est au programme. Un roman majeur). Le résumé est dystopique à souhait et le mot d’introduction, de John Le Carré. Je veux bien que ça ne soit pas un roman noir, mais alors quoi ? J’en embarque un autre, du même (La Maison préservée ? Het behouden Huis), dont le résumé est encore plus attirant et qui commence quand quelqu’un (un partisan de l’armée rouge) arrive quelque part (dans une maison vide où il s’endort, exténué), jusqu’à ce que quelqu’un d’autre (une patrouille allemande) arrive là également et qu’il se retrouve obligé de se faire passer pour le propriétaire pour sauver sa peau.
Tout ça m’amène à réfléchir sur un autre aspect de la Sentimenthèque : d’où ? Sur quels territoires courent mes lectures ? Je fais un bref passage en revue, d’abord persuadée d’une faille néerlandaise, le souvenir vague d’Anna Enquist remonte à la surface. Cela remonte… à mon dernier passage à Amsterdam, recherche obligée pour les titres (Le Chef d’Œuvre, sûr.Le Secret, moyen). De C.S Noteboom, le nom seul. J’imagine que l’Afrique noire est la parente pauvre de mes lectures. La Méditerranée tient une bonne place : les chroniqueurs algériens, Kamel Dawoud et Saïd Mekbel… Un si grand désir de leur emboîter le pas, mais je ne sais les approcher que dans la régularité du Journal d’un mot. Je ne sais pas écrire politique, inventer la façon dont ici on pourrait s’engager comme ils l’ont fait là-bas.) Quand je voyage, je lis local, comme je bois et mange local. Tout Henry James après Boston, Tchekhov et Pouchkine à GITIS, Kilito en Égypte (le gars est marocain, mais le sujet c’est l’Arabe et les 1001 nuits). Il y a aussi des parentèles qui s’expriment étrangement dans la littérature : née dans un pays de neige, j’ai beaucoup lu scandinave. La Guadeloupe de ma belle-famille m’a ramenée à Dany Laferrière (rencontré par la bande à l’occasion du film Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer). Grand rayon russo-balkanique dans la sentimenthèque (les étatsuniens nous ont été fournis avec le plan Marshall).

Dans l’après-midi, nous voyageons sous une pluie battante jusqu’à une plage des Pays-Bas. Trempé.es comme des soupes et content.es comme tout dans un grand hangar avec vue sur la mer très chaleureux et pourtant tout blanc, vitré, beaucoup de plantes vertes pétant la forme pendues un peu partout. Je n’écrirai pas aujourd’hui, ou seulement ce journal, je le sais. Mais plus tard, quand nous marchons sur le sable dur de la plage, j’apprends ce mot : l’estran, limite de l’eau sur le sable. Il faudra réécrire #L1 avec ce mot, ou peut-être pas, mais le moment me revient : un grand et un rusé arrivent au bord de la mer, le grand a peur de l’eau, le rusé veut traverser… J’ai attribué ce récit au jeune médecin écossais de la caravane Kafila, une suite de son journal de bord, journal au bord donc, alors que la caravane est arrivée, l’écriture se prolonge, jumelle de mon long hors Sérail qui fait le livre. Un autre personnage de la caravane pourrait avoir écrit cela, Monsieur, le vétérinaire français converti à l’Islam, ou au moins à la compagnie des Bédouins. Avec ses mains de femme…

Mardi

Arrêt de la nuit entre 4 h et 5 h 30, toute consacrée à imagination d’un format pour l’édition papier des trois ans du Journal d’un Mot. D’être couchée, je pense à un livre assez épais, carré, très aéré. Je vois bien la mise en page. Une version poche serait plus pratique et moins chère, mais l’éphéméride intrinsèque à ce journal sans année en ferait un bon livre de chevet ? Je réfléchis aussi aux bonus associés à la précommande. Trois mois d’abonnement à la version audio de la Dose de Poésie ? Six mois ? Au petit-déjeuner j’expose mes plans. On me fait valoir assez justement que je ne peux pas me mettre dans la situation de ne plus rien pouvoir faire d’autre que dédommager ceux et celles qui auront acheté le livre. J’aimerais discuter de tout cela avec les gens du Tiers-Livre. J’ai l’impression que la nouvelle formule proposée par François Bon à partir de la rentrée laisserait plus de place aux aspects pratiques… Il faut que je fasse des recherches sur les livres audio (maintenant que Sébastien Bailly a résolu la question des marque-pages).

Encore un jour où je ne pourrai pas me mettre en face de mon manuscrit, mais en sentir grandir l’envie n’est pas une moindre chose. Arrive un moment où un certain travail a été fait, il ne reste plus qu’à aller se promener le long d’un cours et les éléments dispersés rappliquent comme ces chiens inconnus qui accompagnent parfois la marche pendant plusieurs kilomètres. Il est possible qu’Isis se soit simplement assise au bord du Nil et qu’alors les membres épars d’Osiris soient remontés vers elle comme des saumons. Un des casse-tête du Voyage d’Osmin est la chronologie que j’impose : il part au début des années 30, il reste absent 25 ans, mais la petite-fille de la soigneuse le retrouve de nos jours. Ou dans les années 90. Je suis coutelière de ce genre de périple spatio-temporel : je l’ai déjà expérimenté dans Carnets d’un Disparu et, dans une moindre mesure dans le Voyage à Reims, je sais donc que le public s’en satisfait comme d’une convention reposant sur l’évidence que « les anciens sont les anciens et nous sommes les gens de maintenant », c’est-à-dire que la personne qui parle oui hante sur la scène leur est contemporaine, quand bien même elle incarne un personnage du siècle passé. Et surtout, nous aimons davantage les histoires que la vraisemblance. Donc, je n’avais jamais pensé donner une quelconque explication à la longévité d’O., pas plus qu’à son imperceptible vieillissement en 60 ans. J’ai été bien surprise quand une s’est proposée au début de l’été. Si elle n’avait pas apporté avec elle une structure narrative permettant une réorganisation de mes textes, elle se serait fait retoquer illico. Mais du fait ou en dépit de cet apport, j’étais depuis plusieurs semaines confrontée à un problème technique bien connu : comment ne pas détailler les soixante années de pérégrination d’O. ? J’ai pu confondre ce détail avec le projet de cette écriture, mais l’heure n’est plus à pénéloper pour demeurer en contact avec le Sérail bien-aimé, et je sens que je vais vers une certaine clôture en faisant le livre, nécessaire, bienvenue. Nous marchons le long du canal, je pense à O. et à l’eau. Aux textes déjà écrits où l’eau parle (pour certains depuis longtemps, pour d’autres récemment, en augmentation du manuscrit), je pense au lac de Skodar, aux clés, dans ma poche, de l’ambassade du Pontévédro à Paris. Et la séquence est la suivante : le jeune médecin écossais et le vétérinaire de la caravane ont repris contact/le vétérinaire est bel et bien une femme, plus âgée (Isabelle Eberhard, j’avais pensé à elle et je l’avais oubliée)/Une correspondance ?/Ostinato du Grand et du rusé dans ses souvenirs de vieille femme/Un enregistrement de ses souvenirs par le médecin écossais/O. se souvient du docteur des chameaux, le français/Il ne se souvient pas de la guerre/Il y a eu une guerre ?/Tu ne te souviens pas de la guerre ?/Quand ?/Je me suis endormi près d’un lac…

Dans la Chauve-Souris, j’avais réduit deux fastidieuses pages d’explication du Directeur de la prison au dernier acte par un échange de trois phrases : En ma qualité de directeur de cet honorable établissement…/Ah bon ?/Eh oui. Impression similaire soudain. Un geste rythmique.

Mercredi

À mon dernier retour de Gand, quelqu’un (je crois: Ugo Pandolphi) m’avait envoyé un fait divers propre à polarisé un récit noir. Impossible d’en trouver trace. Dans la même période, j’avais eu, avec quelques millions d’auditeurs de France Inter, des nouvelles de Michel Fourniret, ou plutôt une absence persistante de nouvelles d’Estelle Mouzin qui avait 9 ans en 2003 quand elle a disparu à Guermantes. C’est là que ça avait dérapé, le projet bien propret, bien fictionnel du polar gantois, au profit du chassé-croisé d’une thésarde en littérature occupée à Guermantes et de la geste monstrueuse de l’assassin.

Savez-vous si Guermantes qui a dû être un nom de gens, était déjà dans la famille Pâris, ou plutôt pour parler un langage plus décent, si le nom de Comte ou Marquis de Guermantes était un titre de parents des Pâris, et s’il est entièrement éteint et à prendre pour un littérateur ?
Proust à Georges de Lauris au début de l’été 1909

Je fouine dans mes notes (tragiquement éparses). Je ne retrouve que deux petits extraits :

Au reste, comment leur salle à manger, leur galerie obscure, aux meubles de peluche rouge, que je pouvais apercevoir quelquefois par la fenêtre de notre cuisine, ne m’auraient-ils pas semblé posséder le charme mystérieux du faubourg Saint-Germain, en faire partie d’une façon essentielle, y être géographiquement situés, puisque avoir été reçu dans cette salle à manger, c’était être allé dans le faubourg Saint-Germain, en avoir respiré l’atmosphère, puisque ceux qui, avant d’aller à table, s’asseyaient à côté de Mme de Guermantes sur le canapé de cuir de la galerie, étaient tous du faubourg Saint-Germain ?

Quant au petit bout de jardin qui s’étendait entre de hautes murailles, derrière l’hôtel, et où l’été Mme de Guermantes faisait après dîner servir des liqueurs et l’orangeade, comment n’aurais-je pas pensé que s’asseoir, entre neuf et onze heures du soir, sur ses chaises de fer — douées d’un aussi grand pouvoir que le canapé de cuir — sans respirer les brises particulières au faubourg Saint-Germain était aussi impossible que de faire la sieste dans l’oasis de Figuig, sans être par cela même en Afrique ?

Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? On ne peut pas dire que les entrées « Guermantes » manquent dans La Recherche… Et plus étonnant encore, dans le même fichier, l’extrait d’un article sur Pourquoi ? de Laurent Albarracin :

Il part et se joue de la fameuse formule d’Angelius Silesius : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit ».

Qui est ce type ? J’avais dû me poser la question, mais en l’absence de note, c’est à refaire. Ce qui frappe c’est d’une part l’absence de relation immédiate avec Guermantes et donc l’espèce de chou blanc qu’est cette rose dans mon actuel prédicament. Mais d’autre part, cette passation de l’inusable rose de poètes à poètes. Je n’en note que trois qui particulièrement m’intéresse :

Marceline Desbordes-Valmore dans le vent du soufisme, avec les Roses de Saâdi (et c’est l’occasion de découvrir des dictions périssantes d’ennui du poème, mais aussi une mélodie composée par Hélène Covatti, dont je découvre l’œuvre).

Rilke et son épitaphe

Rose, ô pure contradiction, désir
de n’être le sommeil de personne sous tant de
paupières.

Et finalement Jorge Luis Borges qui regarde la fleur sous toutes ses coutures, tantôt en désaccord apparent avec Silesius :

Eh bien moi j’affirme le contraire, j’affirme qu’une tenace conspiration de pourquois est indispensable pour que la rose soit rose. Je crois qu’il faut toujours plus d’une cause pour la gloire instantanée ou le fiasco immédiat d’un vers. Je crois dans les mystères raisonnables, pas dans les miracles sauvages.

Tantôt en embrassant sa proposition :

Die Rose ist ohn Warum. … La sentence du mystique vise à prévenir la possible profanation que renferme toute analyse de la beauté.

Jeudi

La lecture de la Chambre noire de Damoclès couplée au visionnage de l’intégrale Twin Peaks fait courir les Doppelgänger en liberté dans mes rêves. Le jour ce n’est pas mieux, cherchant à mieux connaître Willem Frederik Herman, je tombe sur une élogieuse critique par Kundera dans Le Monde. Or l’intégrale Kundera occupe le lecteur du chevet d’à côté depuis quelques semaines. Le Ceylan du matin a une tête de Serendip et il semble que ma vie puisse produire autant de coïncidences vaseuses que le plus mauvais polar.

Je mets en face de mon PDF, j’ai bien attendu ce moment. J’ambitionnais de passer à 10 pages par jour dans cette dernière longueur de l’été. Je n’avais pas considéré que cela pourrait être, ou comporter des pages à réécrire, à revisiter, à réattribuer. C’est ce qui se passe. Dans mes coffres de matière accumulée, il y a de quoi enrichir la voix d’O. (cette voix intérieure de Vardaman, tout intérieure). D’abord en retravaillant des textes sans verbes conjugués ou presque. Puis dans des matériaux versifiés qui apparaîtront bien plus tard, à force de voyage et de solitude.

Ce qui a changé c’est la peur de ne plus retrouver mon chemin, de perdre le fil, comme l’a dit récemment Nathalie Holt. Non. C’est encore mal rangé — et ça le restera probablement, je me méfie de l’ordre indiscuté, du bon goût, de la rassurance par l’élimination du saillant — mais dans le secteur.

Un objet qu’on a démonté et en le remontant il reste des pièces.
Un objet qu’on a démonté et en le remontant il manque des pièces.
Un objet qu’on a démonté et en le remontant de nouvelles pièces s’y proposent.
Voilà ce qu’est le livre.

Vendredi

En préparant un dîner beaucoup plus élaboré que prévu, mais simple (des légumes), je vois ce qui est en train d’arriver au livre. Son dénouement est, ne peut être qu’une longue scène dialoguée. Après tant de voix intérieures, de solitude, de recherche, deux personnes se parlent. Il ne s’agit plus temps d’expliciter le modus operandi du livre, même si un peu de courtoisie élémentaire ne fait pas forcément de mal, que d’expliciter le jeu de la fiction lui-même et plus avant encore : de traverser cette forme dialoguée, qui est et sera toujours mon retour à la maison-théâtre.

Je désespère de finir la lecture de Valet noir avant la rentrée. Mais surtout, je désespère de ma lecture : une pause de 10 jours a fait s’envoler tout ce que j’avais compris. Non, je mens. Je sens bien que j’ai pris avec moi des éléments de réflexion, de sa liberté rythmique, des références et surtout de la vitalité et que tout cela traverse désormais ce que j’entreprends (carottes Pondichéry, vélo ou écriture). Mais — la fréquentation de l’atelier n’est pas pour rien là-dedans — la nécessité d’échanger avec les personnes qui écrivent au-delà de la lecture de leurs écrits se fait plus pressante. Perplexe et gênée, j’ouvre dans Ulysses « Questions à Cavallin ». La première : Is she in 2 worlds ? dessine une cartographie enfantine et presque secrète.

Qu’est-ce que ça peut vouloir dire pour moi, avec tous mes chantiers simultanés, écrire 10 pages par jour ? Entre le Journal d’un mot, celui-ci et le travail du PDF, c’est dur de penser en ces termes. En écrivant cette phrase, j’ai l’impression d’avoir douze ans. Au lieu de compter sur mes doigts, je vais faire un tour de jardin.

Samedi

À la médiathèque au lieu de la Féérie générale que je cherche, je trouve un roman de Goran Petrovic’ (69 tiroirs) et le Rebutant de Dominique Sampiero, qui est du Nord, je l’apprends à cette occasion. Les deux abondent dans les points de fuite du Livre : l’invention du Sérail, son amont, et le voyage en dénuement d’Osmin. J’ai contre la fenêtre de mon bureau, dans la rangée de livres qui m’isole du froid l’hiver, du monde quand je le souhaite et de la bêtise tous les jours, Abîme aujourd’hui la Ville de François Bon, qui va dans le sens du Rebutant, dans le sens du CHAPITRE DE LA FIN DE L’ARGENT et du CHAPITRE DE L’ÉTAPE QU’ON CROIT DERNIERE du livre, enfin du pdf du livre. Il y a une quinzaine d’années, on m’a posé la question dans une honorable assemblée de ce qui me faisait peur, de ce qu’était le mal véritable pour moi. La bêtise et la misère, j’ai dit, sans hésiter, à ma propre surprise. Je vois l’une et l’autre et comme bien des camarades d’écriture, comme Arno Bertina dans sa résidence à la BNF, écouté ce matin, je mesure les corps des rues à la limite de mes lignes. Osmin n’est pas un SDF, même sans le sou, même égaré et fou, c’est un personnage et un Djinn. Mais il peut poser son regard sur ceux qui dorment dehors, qui ne savent plus comment. Un regard depuis le même sol. Je note que je dis « ceux qui dorment dehors » : je ne suis pas sûre de pouvoir parler de celles qui dorment dehors. Je l’ai fait pourtant, cet été même, quelques lignes : En repassant dans le coin d’Ostende, une femme entrevue beugle, jean coupé flottant sur son corps d’os, les fesses maculées d’excréments. Jeune et sans âge. Le crack. 20 min d’effet maximum.
Goran Petrovic’ c’est tout autre chose, des histoires de stocks de chaussures dépareillées qu’on achète en deux fois puis qu’on passe des années à appareiller, pour l’argent, pour construire le plus bel hôtel qui se puisse imaginer dans une ville de province en Serbie. Les images obsédantes de l’Hôtel Cerbère à la frontière franco-espagnole rappliquent en cortège, immédiatement escortées par les souvenirs impossibles du Lys d’Or de Plombières, la scénographie du Voyage à Reims ne donnant à voir que le hall, et pourtant j’en sais de mémoire tous les recoins.

Emmanuelle Cordoliani Perche #Oloé

Écrire l’été II

Dimanche

Un bureau sur la route. Long trajet de retour, occasion d’écouter les nouvelles propositions de l’Atelier d’une oreille (d’une oreillette, vraiment, de manière à demeurer présente au voyage, au conducteur, à nos passagères, fort occupées elles-mêmes de leurs propres écouteurs). La voix lyrique pour Faire un Livre, le tutoiement de Lambeaux de Charles juillet pour Progression. En arrivant, je voudrais prendre mon vélo, aller faire le tour de l’étang de Trith, mais la pluie drue a trop d’avance cette fois-ci. Je préfère qu’elle me rattrape en plein parcours, qu’elle me tombe dessus comme une amie invisible qui « joue à chat » sans prévenir et alors à quoi bon faire demi-tour ? Bref, je retrouve le calme et l’usage du Polit Buro, le pratique de ce journal d’écriture qui va manger mon journal privé quelques semaines, probablement. Une expérience qui se tente. Beaucoup de choses portent cette année le joli sceau du Pourquoi pas ? (Royaume minuscule et très vert, dont la vitalité disparaît trop souvent au profit des industries polluantes de ses grands voisins). Dans deux jours, la résidence d’écriture de l’Arbre qui devint commence. Le compositeur, l’ami, Romain Dumas [1] débarquera avec armes et bagages. Ce que j’ai à écrire va très bien s’accommoder du questionnement sur la voix lyrique. Le thrène en décasyllabes d’une veuve d’un genre rare : arbre, puis biche, flirtant avec l’immortalité, elle enterre dans cet épisode son premier époux, son premier mortel — au moment où j’écris ces lignes, Mathilde au rez-de-chaussée reprend à propos les premières mesures de son prélude de Rachmaninov —. Pour le Voyage d’O. Une voix lyrique est déjà à l’œuvre : un long texte sur l’eau, sur la joie et la surprise de l’eau. Une autre voix se cherche, la voix intérieure d’un enfant Génie et c’est par-là que j’irai donc la fouiller. Tentation aussi de reprendre la grande tirade de Selim Bassa [2] à la fin de l’opéra et de lui en adjoindre une autre, qui précèderait l’ouverture du Sérail, en l’écrivant comme la première, sur-mesure pour Stéphane Mercoyrol. C’est beaucoup d’ambition pour une qui veut aussi faire du vélo et des pique-niques, lire à deux voix le Charmeur de Rats de Tsevataeva, à plusieurs une comédie de monsieur de Molière, en plus de ce journal et de celui d’un mot, qui court toujours… Heureusement, l’aide ne manque pas des relectures aiguisées et amicales de Françoise Durif et Sylvie Pébrier et d’un entourage au fait de mes chantiers à ciels ouverts.

Lundi

Les autres années, une fois la proposition écoutée, je réfléchissais. Je prenais une ou deux notes, mais j’écrivais tard. La dynamique d’écriture dans laquelle je suis, dans laquelle je me suis mise (!) change cette manière de faire. Les lieux d’applications de la proposition hebdomadaire se montrent d’emblée. Ils sont (trop) nombreux. Tant mieux. Sans compter que d’autres aspects du travail écrivent leur petite liste de Noël également. Hier, Françoise Durif m’a partagé les notes qu’elle avait prises sur mon manuscrit. Coquilles et questionnement, sa relecture m’a servi de relecture et j’ai vu une dizaine de lieux à augmenter. Ce genre de collaboration est sans prix. Outre l’estime qu’elle témoigne, et qui donne force et vigueur pour la suite du chemin, le conversatio est ce que je cherche, au-delà du support. Je ne veux pas faire un livre toute seule sur mon rocher, d’ailleurs j’en serai bien incapable. Il n’y a pas une page, pas une ligne qui ne me soit dictée par une lecture, un moment d’échange, la décantation en moi des paroles qui s’y sont déposées.
J’ai travaillé aujourd’hui aux deux voix de Selim basse : celle du métèque et celle de l’eau. Rien pour O. Je louche sur la consigne du Lambeau, pourrait, elle, apporter beaucoup d’eau au personnage principal de L’Anniversaire. Mais à force, qui trop embrasse mal étreint, je me décide donc à l’utiliser pour répondre à cette note de la semaine dernière : La soigneuse fait-elle un enfant, ou adopte-t-elle à son tour comme Selim adopte O. ? La première faille, il faudra l’écrire, sans expliciter ses conséquences. Seulement cet instant où elle sait qu’elle a commencé à ne plus savoir dans quels bocaux de ses souvenirs se trouve la réponse à donner au mal. Je colle au plus près du Lambeau le Tu de la fille adoptée de la soigneuse à sa mère.

Mardi

Le serveur du Journal d’un Mot déclare forfait. Je le rapatrie donc sur mon bureau. Ça fait un moment que je me dis qu’il faudrait faire un site dédié à cette affaire dont on ne sait pas jusqu’où elle peut s’étendre. Initialement, je (le) tenir un an. Puis l’année révolue, j’ai voulu prolonger ce geste quotidien, mais autrement. Je n’avais plus envie de me livrer chaque jour à la quête du mot nouveau, du mot du jour. Je voulais écrire avec des mots. J’ai eu l’idée toute simple de rebroder cette première année (je pense beaucoup à la broderie, à devenir une brodeuse de fil, mais hélas, cela se cantonne à l’espace de la page sans jamais passer à celui du lin pour l’instant). Quand j’étais au Conservatoire des acteurs, les profs nous disaient : ne montez pas sur scène si vous n’avez rien à dire. Et me souviens des trajets de l’école à l’appartement, de l’appartement à l’école, surtout pendant la grande grève de l’hiver 95 avec cette neige tchékhovienne, où je me harcelais: tu as quelque chose à dire, forcément, tu as des idées, tu dois bien avoir quelque chose à dire sur scène… Je croyais qu’on nous demandait d’avoir quelque chose à dire « dans l’absolu », alors que c’est un lieu où personne n’a jamais pris la parole (pour moi, l’absolu est un genre de Terre Adélie, où seuls vivent des pingouins sur de grandes landes magnifiquement désolées). Mais pas du tout, j’ai fini par le comprendre, en mettant en scène, en enseignant : on nous demandait d’avoir quelque chose à dire avec les mots, par les mots, sur les mots que nous avions appris par cœur, et sur leur écho singulier en nous. Dans l’absolu, je n’ai pas d’imagination. Dans l’absolu, je ne sais pas quoi dire. Mais comme dit Marcel : il faut se mettre du travail dans les mains. Je prends un mot, qui a traversé ma vie il y a trois ans, ou qu’un voisin vient de crier dans la rue, ou qui a surgit d’une proposition de l’atelier par l’association d’idées la plus incongrue (une chanson de Georges Moustaki, un film d’Arthur Joffé, un livre que je lis à moins que ce ne soit un autre, le nom d’un regret…) et j’écris. Vite et mal, comme disait Pierre Debauche à ses acteurs. Allez, jouez-moi ça vite et mal, qu’on voit ! (C’est grâce à Rébecca que j’écris tout ça : ce matin, elle a renoncé à aller courir pour écrire et elle croit avoir fait chou blanc. Je suis la chèvre de ce chou-là.)

Mercredi

Nous travaillons un peu partout dans la maison, qui devient elle-même une résidence. Dans les chambres, le bureau, sur la table de la salle à manger ou dans le jardin. On a aménagé comme l’an passé une petite table près du piano pour Romain, assortie cette fois d’un Voltaire et de la petite savane d’une plante obstinément grimpante.

La proposition de la voix de la prose m’amène à reconsidérer des pistes que j’avais cru froides. Une tentative d’évocation du Marché des Vacillantes à travers une série de 7 poèmes à la manière des Djinns de Victor Hugo. J’en avais écrit un. Le deuxième m’avait déplu. L’ambition de l’affaire m’apparaissant alors en carton-pâte, factice, formelle, sans intérêt. Mais depuis quelques jours, je pense au rythme du livre, à des scansions de ce genre. Sur un autre modèle narratif. Alors j’exhume mes Djinns, je retouche les boiteries du deuxième qui m’avait emmenée trop loin à mon goût d’alors, qui me va bien maintenant et auquel j’espère des successeurs de la même veine. 7 c’est toujours beau, mais 3 ou 5 pourraient pareillement remplir leur rôle de coup de bâton de cérémonie sur le sol de pierre du livre.
Identique destination de scansion pour les élaborations sur l’eau de Selim.

Le travail parallèle du livret de l’Arbre qui devint, les stances qui sont au travail pour le grand thrène du premier deuil de la protagoniste, les discussions avec le compositeur participent largement à cette question obsession du rythme, non plus seulement de la phrase, mais de l’ensemble du livre. C’est heureux et riche de réponses.

J’arrive au zoom épuisée, sans surprise. François Bon nous promène dans les manuscrits, j’attrape un ou deux animaux au passage : une vache nommée Dahlia, une renarde rouge, des cochons sauvages… Nous n’avons plus tant le temps de nous lire, les manuscrits s’étoffent. La sage décision de ne plus courir deux lièvres à la fois apparaît à nombre d’entre nous. Il y a dans cette époque une croyance du « tout-tout de suite » qui fait de nous ses toutous. Il est difficile de s’en défaire, de mettre, comme dit Victor (Duclos et pas Hugo) une vache après l’autre.

Jeudi

Des journées comme ça où on croit n’écrire pas une ligne. Au matin, posté les monologues de Selim Bassa nés de la proposition 8, la voix de la prose. J’aimerais entendre celle de Stéphane Mercoyrol [3] les dire. Les textes montrent deux aspects opposés, Docteur Jeckyll et Mister Hyde, ce champ de bataille… je pense à Pétrarque : (…) cette volonté perverse et criminelle, qui me possédait tout entier, qui régnait sans partage sur le fond de mon cœur, a commencé à en rencontrer une autre qui se révolte et qui lui résiste. Entre l’une et l’autre, depuis longtemps, dans le champ de mes pensées pour savoir auquel des deux hommes restera l’empire se livre encore aujourd’hui un combat pénible et douteux.

Aujourd’hui, vélo jusqu’à la mine engloutie de Condé-sur-Escaut. Chemin familier depuis quelques années, toujours bouleversant le long du canal. L’été prochain, la Mosaïque aura trouvé sa forme, j’écrirai sur Valenciennes. J’ai en tête les 600 à 700 rencontres de Svetlana Alexievitch pour écrire un livre. Huit années de travail pour chaque… Oui, oui. Quelque chose à prendre-là, doublement.

Vendredi

Péripéties et vélo. Rapatriement de l’engin du blessé, seule, le long de l’Escaut dans l’autre sens. Quelques notes de têtes (syllepse) 

Rares sont les cygnes
Où donc sont-ils allés cacher
Le blanc cet été ?

Les martinets notent
L’air simple et joyeux qui traverse
Les fils électriques

La grande mâchoire de crocodile de l’usine abandonnée
En surplomb sur l’eau
Ses tôles bleu lavé
Disparaissent dans le bleu layette
Des ciels flamands
D’autres temps

J’avais de modestes objectifs pour la résidence d’écriture de L’Arbre qui devint. Un thrène, appuyé contre la tirade de Lady Ann dans Richard III. Mais pour la forme, sur les Stances du Cid. Un ami comment : un thrène de troène ?

Un cœur peut-il peser si lourd
Qu’il entraîne avec lui le monde vers sa tombe ?
Sous les voiles de deuil, le ciel de mes yeux tombe
De votre cœur battant ne reste qu’un tambour
De vos yeux bien-aimés, une longue nuit froide
Et, tout comme vous, roides
Chants, marches, piliers, prêtres et vassaux
Marquent l’heure dernière
Inexorables vous portent au tombeau
Où déjà votre nom se change en pierre

Déposez un moment
Le lourd fardeau d’honneur, pesant sur vos épaules
Doux Seigneurs de grâce arrêtez sous le saule
Un instant avec lui laissez-moi seulement
Que mes pleurs aient leur cours dans l’ombre familière
C’est ma peine première
Vous m’avez appris à rire, à danser
J’ai cru votre vie mienne
Que reste-t-il quand vous la reprenez ?
Nos jours ne sont plus qu’une ombre lointaine

Qu’adviendra-t-il de moi ?
Hors votre compagnie je ne sais rien du monde
À quoi bon là chercher un amour sans seconde
Je ne puis retourner à ma première loi
Je suis semblable à vous et pareille à nul autre
Seule et pourtant vôtre
Sans vous à mon côté comment marcher ?
Où regarder ? Que faire ?
C’est en vous seul que j’ai vécu, aimé
Votre mort me laisse en terre étrangère.

Samedi

J’ai récemment rassemblé une petite anthologie de poèmes sur Pénélope. Je vois bien qu’avec l’Arbre qui devint, nous pénélopons (Romain en convient, lui aussi décompose la nuit pour s’y remettre le jour). C’est notre occasion de nous voir, d’être en affaires. Avant le départ de Romain pour plusieurs années de travail à l’opéra de Bordeaux, j’ai amené ce sujet à une terrasse de café. Un arbre qui se métamorphose, la traversée de la versification française entre la renaissance et aujourd’hui… Pendant le confinement, nous nous sommes vu.es de loin deux fois par semaine pour une très longue série de lectures. L’été dernier nous avons fait notre première résidence ici, pour quelques jours studieux. Un an de pause. Cette année notre projet était moins ambitieux… nous convenons d’avancer, de ne plus confondre la dernière note de l’Arbre avec la fin de nos rencontres, de nos parties de cartes, de nos repas et de nos rigolades.
Je peux pénéloper seule. Sans défaire toutefois, mais en écartant les textes, en les remisant très loin, au point qu’ils deviennent inaccessibles à ma mémoire, j’ai fait durer le Sérail que je ne voulais pas quitter depuis bientôt trois ans. Je l’ai fait. Et voilà que c’est terminer même si le livre demande encore quelques mois de travail. Avant la fin de l’été, pendant une semaine, j’écrirai dix pages par jour. Il est temps.

[1] Site du compositeur

[2] Selim (il consulte le passeport de Belmonte) : Le célèbre Belmonte… le chéri de ses dames… Salvino… Ton vrai nom, donc ?… Salvino de Lostados… de Lostados Y Silva… Ton vrai nom, donc…. d’Oran ? J’ai connu un Lostados de Oran
Belmonte : Yago de Lostados ?
Selim opine lentement du chef
Belmonte : Tu le connais ? C’est mon père. Si tu le connais, tu sais combien, il est riche et puissant. Il peut être très généreux….
Selim: Sa générosité, oui, je la connais, voilà plus de vingt ans que je la porte inscrite dans la peau de mon dos. Elle me réveille encore parfois la nuit. Alors je retarde l’heure du sommeil jusqu’à ce que je tombe d’épuisement mort. La générosité de ce fils de pute, j’en connais chaque terme par cœur, je ne l’oublie jamais et chaque fois que j’allume un cigare, je revois les colonnes de fumée qui montaient des villages de la vallée après le passage de ton père et de ses amis… Un homme pieux, vraiment, ton père, c’est dans l’église qu’il faisait enfermer les femmes et les enfants de ceux qui le gênait avant d’y mettre le feu. L’argent qu’il a volé s’est sali dans ses mains… Il lave, il lave, ton père, une vraie blanchisseuse, mais tous les parfums de l’Arabie n’enlèveront pas l’odeur du sang de ce qu’il a touché de ses mains, il peut traverser des océans, cela ne suffira pas à en ôter le rouge.
Belmonte : Tu l’insultes, mais il t’a épargné !Selim… Oui. Il m’a épargné. Pas plus que toi à présent je n’aurais pu fuir. Heureusement, il y avait une femme. Il la voulait comme le diable, il la voulait consentante. Il la voulait et elle se refusait à lui. Elle était fière… courageuse… elle m’aimait. Elle se serait jetée au fleuve plutôt que de lui appartenir. Il l’a fait venir quand ses hommes m’ont tabassé à mort. De la viande humaine… Alors elle a passé un marché avec lui, avec le diable. Ils m’ont abandonné dans une maison vide. Nulle part. Il est parti avec elle. Doña Sol de Silva… la belle. Je ne savais pas ce qu’il avait fait d’elle…

Belmonte… C’est ma mère.
Selim : Enfermez-les. (en direction des invités) Personne ne sort d’ici.

[3] Acteur. Créateur du rôle de Selim Bassa dans l’Enlèvement au Sérail. Plus de détails

©Alex Gross

Alice A |SUPER 8

Parfois il y avait la soirée spéciale. Une de ces petites sorties de route du quotidien, comme les pique-niques, l’achat d’un nouveau livre, un petit-déjeuner en guise de dîner. Carotte crue œuf du et Tintin gagne à la fin, rien de bien spectaculaire puisque nous savions d’avance ce qu’on y verrait — nous, à l’exception de deux dessins animés, nous assis dans un pré autour d’une nappe, jouant à la corde à sauter, titubant sur une route craquelée —, n’empêche, c’était la fête : l’écran qui se morfondait tout raide entre l’armoire à trois portes et la tapisserie aux petits bonshommes bleus était de sortie. Ça sentait le pyjama en éponge et le bain du shampooing assis par terre sur le dos de la moquette éléphant. Il fallait une bonne dose de patience pour supporter la gaité bébête des adultes pendant la première partie où ils repassaient les petits films de vacances toujours déjà floues dans mémoires éphémères de papillons blancs dans l’été. Qu’est-ce qui pouvait bien leur plaire là-dedans ? « Oh tu as vu ? Tu as vu Sacha comme il est drôle avec son short/bonnet/ballon ? » Nous attendions Super 8 qu’on nous avait promis et donc le chiffre s’inscrivait couché comme l’infini sur son torse plein de biscottos et il n’en finissait pas d’arriver, si bien qu’on s’endormait toujours avant, comme à Noël. L’impatience me traînait jusqu’aux genoux d’Alice, qui préférait nous regarder regarder l’écran. Regarde-les, petit Gnou, c’est le cinéma qu’on voit. On fait des images pour les garder et on finit par les croire à force de les regarder.. Malgré l’ennui, l’incompréhension, l’attente déçue, c’était la fête. Quelque chose le disait et les enfants acceptent mieux la distance entre le nom et la chose que les adultes (ils ficellent les deux ensembles avec un bout de Bolduc ne pouvant plus servir à rien, un playmobil-fakir à dos de hérisson Spontex, un carton défoncé de Butterfood et un chaton bouffé aux mites rescapé d’une portée non désirée…). La fête : on pouvait se coucher plus tard. Et en deuxième partie, il y aurait un dessin animé qu’on connaissait par cœur : Blanche-Neige sifflant en travaillant ou la Panthère Rose avec un loup noir de cambriole. Ils passaient à la télévision aussi, mais là, c’était tout de même autre chose, c’était le branle-bas de combat, le bivouac : les gros fauteuils de velours canard déplacés pour l’occasion, et les rideaux et doubles rideaux fermés transformaient la chambre de grand-mère Alice. Sa chambre sacro-sainte avec sa vierge qui brille dans le noir comme pour indiquer la sortie de secours, sa chambre immuable où il ne faut pas aller jouer, mais qui accueillait chacune de nos graves maladies en fontaine dans son grand lit à tête et pied de satin, la lumière de la rue filtrée en Voie lactée par les fins rideaux blancs. Avec le temps, Alice deviendrait très diserte sur les dessins animés et elle pourrait rester assise de longues heures à contempler les circuits laissés par les fauteuils sur la moquette grise dans les jours d’après les séances, et son petit-fils qui manœuvrant dans leur boucle une petite auto jaune avec des bruits de moteur à explosion, de coups de freins, de klaxons.


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Ulysse et les sirènes : l’histoire véritable et ses conséquences

Quand Ulysse ligoté au mât s’est exposé au chant des sirènes, il en a été irradié. Elles ont laissé dans son être une brûlure comparable à celle d’Icare s’approchant du soleil et comme Icare il a été purifié de tout ce qu’il y avait de faux en lui, la cire des abeilles, les ailes en plumes de poulet dont son père Dédale l’avait doté… mais comme à Icare, cette pureté originelle n’aura servi de rien. Ulysse ne s’est pas retrouvé éparpillé en centaines de petits os semblables à ceux dont les festins du Minotaure pavent le sol du labyrinthe, mais c’est sous la forme (et non le déguisement) d’un vieillard sénile qu’il est retourné à ensuite à Ithaque. Bavant, effaré du moindre chant d’oiseau… Bien sûr, ce n’est pas ainsi que l’histoire se raconte, mais qui choisit véritablement la part de vérité et de mensonge dans les histoires ? Voilà ce qui s’est passé : Pénélope a empoisonné les prétendants avec un puissant somnifère et tandis qu’ils gisaient béats sur la mosaïque, elle a planté dans le cœur de chacun une flèche d’airain — non sans avoir pris le temps de lui conter une anecdote illustrant le dégoût et le mépris que ses manigances lui avaient inspirés, bien qu’elle n’en eut rien dit, serrant la rage de ses yeux au plus profond de son sein —. Elle a pris soin ensuite de disposer l’arc entre les mains d’Ulysse, dont les yeux avaient perdu leur couleur. Elle a enfin cousu de toutes ces pièces la légende du retour du roi et du meurtre furieux des prétendants. (Comment elle avait eu la certitude de son identité grâce à sa réponse exacte au sujet du bois de leur lit nuptial est un autre conte). Elle a déposé cette histoire dans l’oreille de celui qui s’était cru jusque-là le plus habile conteur du royaume d’Ithaque. Beau joueur, il l’a propagée dans tout le monde connu, non sans l’orner de variations subtiles de façon à ce que son inexactitude détourne la curiosité de son inauthenticité. Et Pénélope eut alors le grand règne digne que sa sagesse, sa force et sa beauté réclamaient depuis vingt étés et vingts hivers.
Mais ce qui n’a pas été divulgué, c’est ce qui arriva à celui des marins d’Ulysse servi le dernier à la distribution de cire. Tandis que ses compagnons, clos hermétiquement comme amphores en cale, ramaient mécaniquement au travers des chants des sirènes, celui-là, moins bien protégé, aurait entendu deux choses. La supplication d’Ulysse réclamant qu’on le détache du mât et l’invitation des sirènes à toujours revenir dans leurs parages, assortie de la description minutieuse du chemin, manière de carte au trésor dessinée entre la mer et le ciel par des sons. Là où Ulysse s’assourdissait aux hurlements informes, terrifiants et absolus et aux cris qui sortaient de sa propre bouche, le dernier marin, lui, entendait un chant qui disait tout ensemble l’histoire du lieu qu’ils traversaient, sa nature et son avenir. Il avait suffisamment de cire dans les oreilles pour se préserver du charme, car toujours en ramant il entendait le chant de la rame et puisqu’elle volait dans l’eau et dans l’air et faisait ainsi corps avec les éléments, il ne ressentait pas l’urgence de s’abîmer lui-même dans l’une ou l’autre.

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