Journal d'un mot, Emmanuelle Cordoliani

LE JOURNAL D’UN MOT

16/02/19 [ FRÈRE ]
Ici, on devient un homme quand on donne, sincère et libre, son amour à un enfant, et on devient bon quand un enfant nous donne, sincère et libre, son amour. ( DOA / Le Cycle clandestin )

Tu valais la peine d’attendre. Elle s’est envolée d’un coup avec ta venue au monde. Je suis devenu un être humain en voyant ta petite tête extra-terrestre sur la photo, avant même notre première rencontre. Tu ressemblais au chanteur de Fine Young Cannibals et tu avais un regard sage et hardi — On y va ? –. On y est allé. Et un soir, au bord de ton petit lit de 5 ans, comme nous nous faisions part de notre peur réciproque d’être oublié l’un par l’autre lors de nos trop longues séparations, tu m’as dit expliqué que tu me reconnaîtrais toujours — parce que tu mets du rouge –. J’étais devenue, hélas sans m’en rendre compte, un bon être humain. Tu m’as toujours considérée d’égal à égale, puisque j’étais ta sœur, j’étais encore une enfant et nos 19 ans de différence n’y changeraient jamais rien. Tu as bien des héros.ïne.s dans ta vie aujourd’hui. Avoir été l’une d’entre eux.elles est un honneur qui me caparaçonne aux jours les plus maussades. Hasta la vista, baby.

15/02/19 [ VICTIME ]
“ Je suis allée porter plainte parce que je ne voulais pas être une victime. ”
Personne ne veut être une victime. Porter plainte nous permet justement de nous faire reconnaître en tant que victime. Une victime n’est pas une petite chose nullarde et incapable. C’est quelqu’un.e à qui il arrive / est arrivé quelque chose de violent, dont la vie est / a été traversé par la violence. Parfois les victimes sont grand.e.s et baraqué.e.s. Parfois les victimes de viol sont très âgé.e.s. Parfois les victimes sont des enfants. Parfois les victimes sont blanches, plus souvent d’une autre couleur. Parfois les victimes sont des hommes, plus souvent des femmes. Parfois les victimes sont riches, plus souvent pauvres. Jamais les victimes n’étaient au préalable frappées d’une malédiction qui expliquerait, voire justifierait, les violences qu’elles ont subi. Le péché originel n’est pas notre affaire. C’est un mythe polluant, pas une règle de trois. En aucun cas, être une victime ne s’entend sans complément de temps et d’objet. J’ai été victime d’une agression, ça s’est passé tel jour à telle heure. Cette agression ne s’effacera pas. Elle ne cessera pas d’avoir exister. Mais en aucun cas elle ne fait de moi autre chose que la victime de cette agression. Il n’y a pas à en avoir honte, ni à en être fier.e. Il ya une plainte à porter, qui n’est pas un gémissement mais procédure pénale, un acte nécessaire pour que justice soit faite, en reconnaissant notamment que j’ai été la victime d’une agression, ce qui n’est pas acceptable dans la société où nous vivons.

14/02/19 [ ABBÉ ]
Avec l’humilité d’un qui ne saurait qu’épeler, l’Abbé a passé sa vie à traverser les écritures comme d’autres la mer rouge. Il en est à présent et pour l’éternité tout mêlé. L’Abbé c’est D. Ou plutôt l’Abbé c’était D., qui est décédé jour pour jour comme il était né, dans le souci de simplifier la vie de ses ouailles jusque dans sa mort. Ses ouailles, vraiment, nous autres, oui, aïe. Quant à nos vies compliquées, elles demeurent intriguées du passage de cet homme, si bon, il faut bien le dire, adieu.

13/02/19 [ TALONS ]
Tu auras des jambes, mais plus de voix. Et chaque pas sera comme un coup de poignard, petite sirène. Les grandes douleurs seront muettes, ahahahah.

À la fin, on coupe les pieds de la jeune fille épuisée, faute de pouvoir en ôter les souliers du diable. Ultra solution.

Les talons sont fragiles, Achille, allez de l’avant. Là où ça tombe sans tomber dedans. Enfin, pas avant l’heure.

12/02/19 [ REMARQUÉ ]
Marqué et remarqué. Au fer rouge, d’une croix blanche, tracée au sang de belette — faute de mieux –. Je vous avais remarqué, choisi entre tous, et j’avais discrètement appliqué ma petite marque à la pointe de mes yeux, comme on donne un coup de canif pour signaler pour sien en objet en métal — un pot d’étain –, comme on trace un signe à la craie dans un dos brechtien, comme on colle une vignette rouge sur une œuvre d’art. Marqué, remarqué et dix de der. Le QK entrelacé de fleurs de lys des Quimper-Karadec rougit sur le cul.
#lavieparisienne

11/02/19 [ LIMACE ]
- Elle nous trompait !
- Ça pourrait être plus pénible à dire ?
- Elle nous trompait …
- Comme si chaque mot était une limace dans votre bouche ?
- …
- Merci.

10/02/19 [ ARÉNOPHILE ]
Elle a toujours eu un grain
ça fait le vide
autour d’elle
un grain de chaque
Tous les déserts
du monde
pris dans la doublure
de son cache-poussière

09/02/19 [ PICKPOCKET ]
C’est indolore. Et puis quelque chose n’est plus là. Comme si on l’avait égarée… dans une chambre de la taille de la ville, ou du monde.

08/02/19 [ SOCQUETTE ]
Un tout petit enfant noir essaie d’enfiler comme un grand sa socquette sale. Tout aussi consciencieusement, les longs ongles rouges de sa mère pianotent sur son téléphone. Il est extraordinairement habile, mais ça ne suffit pas. Elle est ordinairement indifférente, mais ça ne suffit pas non plus. Quand la vente ambulante immobilisée sera accessible, je prendrai deux cafés allongés.

07/02/19 [ BAIN ]
Chacun des interprètes Bagouet a été tour à tour plongé dans un “bain” qui l’a imprégné d’une “matière première”, sorte d’état postural de base, commun à tous et à toutes.
Victor caresse d’un mot emprunté notre impuissance bienheureuse à nommer ce qui nous est arrivé, ces derniers mois, ces dernières années, au Sérail, au Café, tout ce à quoi nous avons travaillé. Comment le dire ? Non. Comment en parler. Comment le savoir, avec un sourire.

06/02/19 [ MODE ]
Nous retravaillerons ensemble : les femmes sont à la mode en ce moment.
Amusant de voir des hommes transformés en fashion victimes institutionnelles. Il nous faut absolument cette tenue — en peau humaine–, sinon, de quoi aurons-nous l’air ?
Il est suave de regarder un bateau couler quand on est sur la rive.
J’aime cette phrase de Sénèque. Tout aussi suave, le spectacle de ceux qui se retrouvent à promouvoir des droits dont ils sont persuadés qu’ils les dépossèdent, non pas des leurs, mais de leur pouvoir, de leur moyens. Quelle ambiguïté dans leurs signes ! Quelle maîtrise de l’obsolescence programmée de leurs gestes ! Gestes symboliques… au point de n’être aucunement une action. Dans une mode, qui investira plus d’une saison ? Au triste son de ces déclarations, bêtement violentes, je me sens très hiver-hiver, sur ma rive.

05/02/19 [ MILONGA ]
Tu lis le texte un fois. Tu caches le texte et tu joues la scène. Une fois. Ce qui reste. Et puis tu relis le texte une nouvelle fois. Tu rejoues la scène… Et ainsi de suite, jusqu’au par coeur. Ils appellent ça faire une Milonga.
Ah.
Toutes ces choses familières, éprouvées, pratiquées qui un jour se retrouvent flanquées d’un nom ( autre ). Un collectif, la transversalité, le vivre-ensemble, les bars à manger…
Mais j’aime bien Milonga. Et puis on a bien rit pendant la répétition.

04/02/19 [ PHRASER ]
Boire du noir du bout des lèvres qui se brisent. Phraser la Vie Parisienne, broyer du texte à remettre là. Enfiler de longs tunnels enténébrés de verbes et de noms, jusqu’au bleu de ciel, qui n’est pas le bleu du ciel, mais son papier peint raffiné.

03/02/19 [ CHANCE ]
Les Hobbits sont sauvés in extremis par l’arrivée des sécessionnistes du Rohan. L’adolescente râle, — comme d’habitude… ils ont toujours de la chance –. Dans sa bouche, ça sonne comme une injustice, une invraisemblance… Et pourtant, elle et moi, nous connaissons la chance. Nous sommes nées dans un pays où les filles ne sont pas jetées à la poubelle à la naissance, dans un pays où le travail des enfants est interdit, dans une famille où l’on n’a pas fait commerce de nous… et je ne parle de tous les miracles invisibles ou presque, cette fois où nous avons traversé la rue distraite par notre livre et où la voiture a pilé, cette fois où la maladie — la vieille servante de la mort — a pris la sente bégnine au lieu de la route tragique, laissant aux médecins la possibilité de faire leur travail…
La chance et la mort tutoient nos possibles dans une conversation ininterrompue, elles tiennent leur place dans chaque quadrille. Aussi justes et injustes avec nous qu’avec les petites créatures aux pieds poilus.

02/02/19 [ ÉPANORTHOSE ]
J’ai toujours été mal à l’aise avec les gens qui nomment les figures de styles. — Ah oui, ce ne serait pas une litote / asyndète / prétérition… ? — réflexion toujours faite sur un petit ton… Je parle, d’une chose, vivante, essentielle, de la lune, j’utilise une figure de style pour en parler et on regarde mon doigt. Tuant. Tuant le désir de parler. Ça doit venir du judo. Ceux qui savaient par coeur le nom des prises et moi qui étouffais sous leur poids. Il y a prescription. Pour épanorthose, c’est différent : je l’ai appris en lisant Ultra-Proust de Nathalie Quintane que j’aime sans la connaître, mais pour de bon. Dans une note en bas de page elle explique : c’est une figure de style qui consiste à immédiatement corriger ce que l’on vient d’écrire, par exemple : “ Ta baraque, je veux dire, ta propriété ”.
Vous comprenez maintenant. Pourquoi je l’aime.

01/02/19 [ MOSAÏQUE ]
Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits ( hors ) du Sérail, un ami m’a offert ce mot. À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude.

31/01/19 [ EMPUISSANCEMENT ]
“Un centimètre carré de bleu n’est pas aussi bleu qu’un mètre carré du même bleu “, rappelait justement Matisse à Aragon. L’empowerment,chéri des communiquant.e.s trempe les femmes dans la potion magique, pour en faire des Wonder Woman à petit short d’or. Je lui préfère l’empuissancement. Il met mathématiquement les femmes au carré, rendant leur bleu plus ostensiblement bleu. Il ne dit pas mieux, mais plus, pas magie, mais surface, quantité. La juste proportion pour cette minorité qui compte la moitié de la population mondiale.

30/01/19 [ FRANGIPANE ]
Sous les ciels et les lustres rase-képis, le Général ( croix de bois ) croix de fer, nous le jure : le marathon de la frangipane est bientôt terminé. Comme il fait le bilan de “ l’année 1918-2018 ”, faut-il en croire ses croix, ou bien faire une croix sur ses choix ? Un autre aura la fève et la haute couronne dorée — Qui me choisit gagnera ce que beaucoup d’hommes désirent –. Alors, en considérant ce sac à blagues de Général blanchit sous le harnais et médaillé comme LE sauveur, on se demande : a-t-il donc donné et hasardé tout ce qu’il avait ?

29/01/19 [ VERMILLON ]
Dans la journée malvoyante du ciel neigeux sale de la ville, un manteau vermillon.
Kermès d’un instant.
Combien d’hivers écoulés depuis que cette couleur a été à la mode ?
Le souvenir d’une marinière très douce bat des ailes une seconde contre ma joue.
Très vite plus rien que le mur de froid blafard.

28/01/19 [ CROISSANT ]
Les élèves sont partis pour la lune
Les chinois.e.s sont partis sur la lune
Tout au bout du grand cimetière
Que je longe à la nuit
Les tombes sont ornées d’un croissant d’or

27/01/19 [ DIMANCHE ]
Dans sa forme divine — le repos –, le dimanche tombe usuellement la semaine des quatre jeudis. Il en est ainsi depuis que l’organisation du temps n’est plus l’affaire de Julien ni de Grégoire. Par un jeu de dupes, la Mauvaise Conscience a accédé à ce poste. Sous le joug du principe de Peter, elle ne prend que de rares vacances, où elle se dévore elle-même dans un centre de thalassothérapie mal isolé. Elle y rêve, avec Sysiphe et Prométhée, à la fin de l’échéance sans cesse renouvelée. Elle regrette l’intelligence magistrale qui régnait aux temps de Julien et Grégoire, qui a su faire mourir Cervantès et Shakespeare le 26 avril 1616, en dépit de leur calendriers divergents.

26/01/19 [ EAUX TROUBLES ]
Les aléas de l’opérette font succéder à l’année pontévédrine, une année brésilienne. Après avoir passer des mois à s’interroger sur la crise grecque, les élèves ravi.e.s vont naviguer entre le fleuve aux crocodiles de la présidence de Bolsonaro et la France antarctique à bord de leur coquille de noix : le ” Charles Trénet “.

25/01/19 [ BUBBLE-GUM ]
Il y avait un agréable parfum de Malabar fraise dans le garage.C’était une surprise renouvelée, chaque fois que j’allais y chercher du bois. Je sentais sous mes dents la résistance costaude de l’épaisseur du chewing-gum un peu froid, la musculature de ma petite mâchoire en CP… Une jeune femme en visite vient de crever la bulle de mes illusions : comme elle s’extasiait sur l’odeur de l’entrée de la maison, je l’ai invitée à une visite impromptue du garage. Elle a pressé sa main mouflée sur son nez et sa grimace dégoûtée a laissé mon Malabar KO : dans le garage, ça sent la pisse de chat.

24/01/19 [ TAIE ]
Sur les taies repose
Le silence du sommeil
Ses ronflements eux
Emplissent tout l’espace
Mars grince des dents
Jupiter a tué le clin de ses paupières
Par inadvertance et parricide
Sur la face cachée de la lune
Blanche fesse de Venus
Le lapin frotte sa joue pelucheuse
Et soupire d’aise

23/01/19 [ ÉQUIPÉE ]
Il neigera fréquemment. Nous serons emportés par des blizzards impossibles. Nous n’arriverons pas au bout de nos périples. Nous travaillerons dans des trains. Tout sera blanc autour de nous. Novitchok saisira simultanément des compte-rendus et de bouleversants éclairs de poèmes informels. Chapka en tête, nous pousserons des autos avec enthousiasme sur des routes barrées par des camions sans queue ni tête. Ou nous patienterons dans des bus bulgares en attendant qu’ils se désengagent à l’aube — le lapin bleu proposera de leur jeter un saut d’eau, pour ne pas être en retard –. Nous verrons des flamands roses dans le ciel au lieu de vaches dans les champs — mais l’allure du train rendra tout délicatement incertain, en sorte que jamais nous ne nous froisserons –. Je me souviendrai des histoires des uns et des autres, mais pas forcément exactement — lettre au lieu de dessin –, mais grâce à l’effort de tous, le monde y trouvera son conte.
Et quoi encore?
Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique.
C’est toi qui dit ça ?
Non, c’est toi, plus tard.

22/01/19 [ GENRE ]
Le chantier est immense, je me décourage souvent, autant que je m’engage. Les chiffres sont toujours trop mauvais pour dire égal.e même à peu près. Même à trois vaches près. Je sais comme on me parlerait si j’étais un homme ( je serais capitaine d’un bateau vert et blanc, ce qui facilite le commerce ). Je ne peux plus ne pas le savoir. C’est une misère de trop bien voir : ça éblouit et puis, le noir. Mais au fond du puit, où je suis sotte, on m’envoie la corde, non pour me pendre, pour me reprendre. En trois ho ! hisse ! que voilà, me revoilà. Déboutée mais debout.
Au matin, un estimé collègue remarque qu’on ne peut plus enseigner comme avant, comme il y a 15 ans, sans faire cas du genre, sans travailler à la visibilité de ce qui est si facilement soluble dans le patriarcat. Et comment parler de ce XIXè Siècle, et du Romantisme, où seules ont survécu — et survivre, ce n’est pas vivre — celles qui avaient un couteau entre les dents ? Nous ne savons pas, mais pas encore, pas très bien. La question se pose cependant, et ce qui n’était qu’une périphérie est devenu un prisme, au moins entre les murs de sa salle de cours.
Quatre jeunes femmes vives et inspirées au déjeuner. Nous parlons de la Fin du Temps où elles m’ont invitée à les rejoindre et c’est une promenade de santé de les respirer. Leur force, et leurs révoltes, leur clairvoyance et leurs enthousiasmes; ces risques qu’elles courent, comme dans un champs.
Le thé, en l’hôtel de Quimper-Karadec, la potacherie accueillante de mes élèves, parmi lesquel.le.s les femmes se comptent sur les doigts d’une main qui ne les aurait pas tous, remet les pendules à l’heure. Tout théâtre est travestissement, Frick c’est le Bottier et le Major et des choeurs de petites vieilles de la Violette de Narbonne, des assemblées de séminaristes ou des supporters de l’OM naissent sous leurs voix pas bégueules. Quand à Urbain, il pose déjà en Comtesse assez Régence.

21/01/19 [ CROCODILES ]
Pour savoir lequel viser, observer l’écart entre les yeux : plus il est important, plus la bête est grosse. La nature sauvage de ce jeune ténor doux et dynamique originaire du Paraguay m’avait jusqu’ici échappé… mais cette année, il chante le Brésilien dans la Vie Parisienne et un pont inattendu se déploie entre la salle de cours de nos vies parisiennes et l’Amérique du Sud, par son truchement.

20/01/19 [ LÉGITIMITÉ ]
Maintenant, Valjean, vous êtes libre.

19/01/19 [ FRANCHE ]
Dans le cas d’une balle, sur les terres du Freischütz : affranchie de tout autorité à l’ordre naturel, vouée au diable.
Ailleurs, ici, maintenant, également.

18/01/19 [ MITAINES ]
La vie propre qui anime mes mitaines — mais à quoi bon ce “ S ” quand elles n’ont de cesse d’aller chacune son petit bonhomme de chemin ? — complique et enrichie la mienne. Rencontres, discussions, échanges, enquêtes, perplexité, retour d’où je me croyais partie… Sans compter sur mes doigts les innombrables efforts de mémoires pour retracer mes pas dans le but de recouvrir mes mains… Je refuse de croire dans l’étymologie qui donne “ gifle, injure ” pour mitaine : croque, croque, mon amy ceste mitaine
Nous faisons corps, au contraire, elles et moi, pour la jouer fine avec le Croque-mitaines jusqu’au printemps. Enfin, j’espère qu’elles s’en rendent compte, où elles finiront comme le chaperon.

17/01/19 [ COURTOISIE ]
- Mesdames et messieurs…
- Oui ?
- Un incident sur la ligne 11 retarde actuellement les trains sur cette ligne
- C’est pas grave.
- Nous vous prions de bien vouloir nous excuser pour ce désagrément.
- C’est rien je vous dis.

Sortie 4 chemins, un monsieur courtois avec la voix off. Je me demande s’il en entend d’autres qui ne me parviendraient pas… Je pense à la douleur provoquée par l’ostéo, plus tôt dans la journée, qui s’est si agréablement substituée à celle qui était l’objet du rendez-vous… Lui aussi m’a prévenue et j’ai répondu, de bonne foi, que ce n’était pas grave.

16/01/19 [ TRISTES ]
Elles sont tristes les marquises. Tristes comme dans la chair et triste hélas et j’ai lu tous les livres.. Tristes comme pas baisantes. Tristes comme un repas triste : incolore, inodore et sans saveur. Et la compassion tu l’écris sur un papier dont tu fais une petite boulette pour amuser leur chat. Qu’elles soient tristes de nous voir fuyant leurs salons, ne change rien à l’affaire.

15/01/19 [ SOUFFLE ]
Ce mouvement si léger qui soulève la toile peinte d’un bateau quand Osmin ouvre les portes du Sérail en réponse au mot : Sésame !

Ce soupir de sirocco de moi seule audible après le dernier accord, quand tous les bras se lèvent vers le ciel invisible.

14/01/19 [ SEMBLANT ]
Dans le délai qui nous était imparti et comme il l’avait précédemment stipulé par écrit, il a fait semblant de faire de la lumière et j’ai fait semblant de faire de la mise en scène. Cependant, la présence d’une lampe d’architecte d’exceptionnelle facture et la solidité des liens de rires et de vieux papiers au sein du Bureau Européen des Chimères, ont fait de l’abandon du soldat Harold un moment non dénué de romantisme.

13/01/19 [ INCONSISTANTE ]
Car telle je me sentais hier, oui, ectoplasmique de fatigue, à peine un contour, une fantomatique fourmi d’un minimètre avec trop de chapeaux sur la tête… Et plutôt que de démentir avec une véhémence louche, un ami du dimanche — le même qui avait apporté, la semaine dernière, le bouquet du fréquentatif — me rappela que c’était là notre nature première :

These our actors,
As I foretold you, were all spirits, and
Are melted into air, into thin air:
And like the baseless fabric of this vision,
The cloud-capp’d tow’rs, the gorgeous palaces,
The solemn temples, the great globe itself,
Yea, all which it inherit, shall dissolve,
And, like this insubstantial pageant faded,
Leave not a rack behind. We are such stuff
As dreams are made on; and our little life
Is rounded with a sleep.

Nos acteurs, comme je vous l’ai dit d’avance, étaient tous des esprits ; ils se sont fondus en air, en air subtil ; et, pareils à l’édifice sans base de cette vision, se dissoudront aussi les tours qui se perdent dans les nues, les palais somptueux, les temples solennels, notre vaste globe, oui, notre globe lui-même, et tout ce qu’il reçoit de la succession des temps ; et comme s’est évanoui cet appareil mensonger, ils se dissoudront, sans même laisser derrière eux la trace que laisse le nuage emporté par le vent. Nous sommes faits de la vaine substance dont se forment les songes, et notre chétive vie est environnée d’un sommeil.

12/01/19 [ RÔDER ]
Deux verbes, un chapeau de différence, des années de malentendus.
[ Rôder ] : Errer, flâner sans but, au hasard…
et [ Roder ] : User, polir une pièce par frottement afin qu’elle s’adapte parfaitement à une autre pièce. Mettre progressivement au point ou à l’épreuve, acquérir une expérience dans un domaine.
Roder est le mot le plus récent. En perdant son chapeau, il est devenu tout technique, tout carré clair net et précis. Mais bien avant lui, on pouvait librement rodder un endroit : le parcourir à l’aventure…
Il est fréquent et souhaitable de faire des rôdages dans le milieu du spectacle. J’obtiens cette orthographe à l’accent circonflexe en me bataillant avec le correcteur… Pourtant, il s’agit bien de faire un bout de road avec quelques connaissances triées sur le volet et disponibles pour assister avant l’heure à ce que nous faisons. Il semble donc judicieux de garder la tête près du bonnet et de conserver son “ ^ ”.
Comment en est-on venu à croire qu’il s’agissait pour ces âmes charitables de procéder à un rodage, de venir mécaniquement participer à l’ajustage des pièces… ? Comment une vision aussi rétrécie de se qui se passe dans ces moments d’échange particuliers est-elle devenue l’usage ? Comment ces spectateurs occasionnels ont-ils été amenés à croire qu’une autre expertise que celle d’être assis dans cette salle entrouverte était de rigueur ? Le rôdage, c’est le moment de la répétition sur scène avec des gens dans la salle. Leur présence donne une perception nouvelle du temps, de l’acte aux artistes. Et voilà. Dans le cas contraire, il y a de quoi manger son chapeau.

11/01/19 [ PARADIGME ]
Nous sommes profs de français, nous faisons de la lecture à haute voix, mais quand un acteur lit à haute voix… Ce matin, quand Stéphane a lu… C’est tellement plus… profond… les mots… la profondeur ( geste de pelleteuse avec sa main, qui ramène le minerai à la surface ) … Quand il lit, on change de paradigme. Voilà. C’est ça. On change de paradigme.
A dit ce jeune prof primesautier, tandis que nous faisions la 5ème mi-temps de leur semaine de PAF ( Prof Art Formation ? ) debout dans les ors du foyer du public. Dorénavant, nous appellerons ça un CAP ( Changement Artistique de Paradigme ).

10/01/19 [ BAIGNEUSE ]
Un pli réalisé dans l’intérieur d’une manche trop longue. La manche d’une chemise en l’occurence, la chemise d’un des deux gardes du corps de Selim Bassa, pour être précise. Sans y prendre garde, je furète dans les définition d’À bras raccourcis, expression toujours associée à la lecture, chérie et répétée jusqu’à l’usure des reliures, d’Astérix. Synonyme, alors, du ridicule des hommes infatués de leurs petits pouvoirs. Mais la figure bonhomme du gros chef sur bouclier m’a induite en erreur…
À bras Raccourcis :
D’une manière non mesurée, de toute sa force, de toute son autorité
( cnrtl ).
La prévenance de la costumière a dégagé notre garde du corps de la malédiction de n’être qu’un fier-à-bras, pour en faire un Rabalan. Le voilà remparré de sa baigneuse contre les Djinns qui flottent dans les coulisses du Sérail où il officie :
Il était possible de se préserver des enchantements des sorciers ; dès qu’un sorcier vous avait touché, il fallait le battre à bras raccourcis, en répétant trois fois : “ Sorcier, je te rends le mal ”. — (Octave Mirbeau, Rabalan,)

09/01/19 [ NEIGE ]
Depuis le début de cette entreprise — le Journal d’un Mot — je m’interroge : un nom — propre s’entend, de ceux qui souffrent mal, en tragédie, les liaisons — est-il un mot ? Et ce matin, — par un de ces longs sentiers sinueux que dessine librement l’Association des Idées, que ravinent les petits faits et qu’ombre les grands arbres — une réponse est arrivée ( Komorebi comme on dit ). Le poète Francis Catalano, dont les écrits météorologiques me touchent au coeur de l’hiver, m’a amicalement transmis l’intégralité de son recueil, enregistré par ces soins. En entendant sa voix, j’ai pensé à Normand Lalonde. Simplement parce que Normand Lalonde est un poète québécois. J’ai relayé son présent sur Une certaine dose de poésie et plusieurs commentaires sont venus laisser leurs traces dans cette neige. Plus tard, Francis Catalano a répondu en précisant : C’est ce qu’il fait aujourd’hui, à Montréal!… Il neigeait, et je pensais à Normand Lalonde qui n’est plus et qui apparait souvent dans mes propres écrits à son insu. À Normand Lalonde, qui est confondu avec l’ami très cher parti tôt du même mal que lui et tout aussi empreint de poésie. — Enfant le nez collé à la vitre du bar familial les jours d’innombrables flocons, je dit : C’est tout l’hiver qui tombe ! –. Quand nous mourrons, notre nom devient le mot de ce que nous étions.

08/01/19 [ VIENNE ]
J’en reviens toujours là. Advienne que pourra, mais tout, justement, dans ce grand carrefour du milieu de l’Europe, qui n’est plus qu’une idée, une géographie qui taille la route à dos de taureau blanc.

07/01/19 [ OPÉRA ]
Chose difficile à réaliser; chose excellente, oeuvre admirable, chef d’oeuvre. Faire Opéra : Gagner tout ce qu’il y a au jeu. Consiste le plus souvent aujourd’hui à amener un public silencieux assis dans le noir à s’intéresser 3h de rang à une oeuvre initialement conçue pour un public causant et pavanant sous les lustres et les ors, dans un raffut certain.
Peut être avantageusement ingéré sous forme de gâteau ( deux couches de crème au beurre au café et une de ganache au chocolat, tout cela pris en sandwich entre des biscuits “ joconde ” punchés au sirop de café ).

06/01/19 [ FRÉQUENTATIF ]
Lors d’une visite qu’on me rend, on m’apporte ce mot, un peu comme une boîte de chocolats : à l’intérieur, des chocolats, de formes et de parfums différents, emballés ou non, et le cas échéant, plusieurs couleurs de papier métallisé. On m’appâte avec le verbe penser, prétendument fréquentatif de pencher. Renseignement pris, c’est également le fréquentatif de peser, panser et pendre. Lourde déception en découvrant que fréquentatif fait référence à la fréquence et non à la visite épatante où il est apparu. Si ce n’était pas une boîte de chocolats, je pencherais pour un bouquet de fleurs très légèrement coruscantes.

05/01/19 [ RETROUVAILLES ]
Dans certains cas, assez rares, le -re réussit à doubler la puissance merveilleuse de la trouvaille — ce trésor de l’île, ce dessin magique découvert au fond de la poche d’un manteau de deuxième main.

04/01/19 [ SIMPLICITÉ ]
Dans l’amour, la simplicité vient par surcroit.

03/01/19 [ NOURICE ]
La nourrice fuit.
Je ne suis pas Phèdre.
Je fais venir un plombier.
Il note nourice sur le devis.
Les plombiers manquent d’r dans tant d’eau.
Il demeure pour moi la colombe du déluge.
La nouvelle nourrice est de dur métal…
Une Walkyrie-cantinière.

02/01/19 [ POST BAD ]
Un mouvement nietzschéen par delà le bien et le mal, sorte de post-structuralisme de Mickaël Jackson. Sinon, beaucoup de bouches refaites et de lunettes sans verre pour cause de faux cils aggravés, prenant des poses de Saintes-Nitouches à 50 € la passe sur Instagram. Heureusement que j’ai appris de la même source à dire whatever avec mes doigts, ça dédommage. Je vais m’en tenir à ma version initiale.

01/01/19 [ GIRAFE ]
J’avais déjà une blague avec deux girafes — les girafes à l’opéra, ça ne s’écrit pas, il faut entendre ça — et depuis la nouvelle année, une autre, — couic-couic la girafe, ça parle de soi, mais qu’il ne faut pas confondre avec couine-couine : la girafe Sophie –. Il y en a encore une, celle qu’on peigne. Girafe fait parti des mots rares, qu’on trouve plus facilement en Europe dans les livres pour enfants — qu’on accoutume à la rareté — que dans les conversations à la Sélecta des adultes — qui se sont fait au mauvais café et à l’échange de clichés –. Girafe tout le monde voit bien de quoi je parle — en tous cas chez les adultes qui peuvent y faire quelque chose — et pourtant bientôt, le mot sera définitivement privé de sa chose : cette bête improbable, à l’apparence chimèrique, long cou, tâches rouquines, chaussettes blanches, regard de star hollywoodienne des années trente… Dans une réserve du Kenya, deux personnes, croisées à un déjeuner chic, observe une trentaine de girafes pour mieux pouvoir les préserver, parce qu’en plus on s’est aperçu en essayant de les déplacer, pour repeupler l’Afrique en girafes, qu’on y comprenait strictement rien à ces animaux. Bref, ça fait 2 girafes à l’opéra, une couic-couic et Sophie, une à peigner et les 30 kenyanes : 35 girafes à ma connaissance. Tout ce qui manque, le langage le totémise.Mais il va falloir aiguiser nos langues de contes et de poèmes pour pouvoir dire choses aussi fantasques que girafe et être sinon cru.e.s du moins écouté.e.s.

31/12/18 [ HOAX ]
Bestiole en plastique visqueux — non biodégradable, potentiellement cancérigène — affublé de longs bras et d’un tronc creux dans lequel on peut glisser un stylo, un doigt, une main jusqu’au coude… Ridicule et pourtant vaguement inquiétant, ressemblant en lointain cousin au bidule qui fait rire aux éclats Serge et Jane dans la 4L décapotable de Slogan. La chasse à l’hoax est devenu un sport ordinaire des dîners en famille, il y revient au galop, n’étant, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait une autre. Consternation de voir les siens se faire avoir jusqu’à l’hoax. Bel exemple de saison : la nouvelle année.

30/12/18 [ PAR EXEMPLE ]
Cette toute petite fille dans le wagon, qui lorgnait mes tartines de truite fumée comme un chaton, voilà qu’elle dit : par exemple. Et je me demande quand ce système de troc a pu se mettre en action dans son jeune cerveau. Par exemple, le monde par équivalence. Et “ peut-être ” et “ si ” qui suffisent à la tenir dans une petite poigne.

29/12/18 [ SEMI-BOURGEOISE ]
Pour parler d’une maison recelant des signes ostensibles de bourgeoisie ( hauts plafonds, moulures, parquet… ) mais en quelque sorte égarés dans un voisinage ou une petitesse qui lui refusent le titre de bourgeoise complète. Rien à voir avec cependant avec une dégénérescence consanguine, tout le contraire : un métissage joyeux.

28/12/18 [ RUDIMENTAIRE ]
Parfois un mot vient sans qu’on l’ait sonné. Ce n’est pas le bon, mais il est là et aucun de meilleur ne se présente. Il a l’air de l’invité douteux . On appelle d’autres mots pour le job, on demande autour de soi : et toi tu dirais quoi pour dire… ? Pour dire la sensation d’un château fruste, un lieu où personne ne veut habiter, où on campe. D’autres mots sont proposés et c’est terrible parce qu’on s’est déjà attaché à rudimentaire, comme si c’était Rudy Mentère, un petit gars plein de bonne volonté, qui n’a pas rechigné devant la tâche, même s’il n’était pas vraiment taillé pour. Bref je l’ai gardé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, tellement ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague

27/12/18 [ DRAME ]
Inutile en dehors des heures de bureau,( précise la femme de scène).

26/12/18 [ RATIONNEL ]
De raison et pas de ration. Tristesse de ces petites bêtes étymologiques qu’on va chercher pour se tenir au plus juste. Une attitude rationnelle devient d’un coup la portion congrue de l’existence privée du rêve. Jusque là, Nelle, étant mon petit surnom d’enfant, la ration de Nelle ne pouvait être, elle, que de peu de raison. Une ration sans rationnement, sans ticket plus valable au-delà d’une limite ou alors pour jouer, avec la peur au ventre d’être dénoncée par la manifestation d’un petit dieu scrupuleux ( celui des bords du carrelage blanc, ou l’autre, des noirs ), mais sans les prendre trop au sérieux, tous les deux et les autres. Une ration double, de celles qui font les super-héroïnes de le fantaisie. Jour de deuil de vouloir toujours savoir… et ardoise magique du sens de l’enfance, effacée seulement en apparence.

25/12/18 [ MONTAGNE ]
Je dirai désormais : aller aux montagnes. Le singulier n’a pas sa place dans cette assemblée.

24/12/18 [ INTRÉPIDE ]
Le mot plein d’enthousiasme — y sonne un pas de claquettes et les sabots d’un cerf — pointe son nez à chaque évocation de ma jeunesse, comme dans l’aventure de la vieillesse de ma grand-mère.Tout petite déjà, j’étais intrépide sur la plage, puis en forêt, en patins, en voyages lointains… La Jeanne s’est faite, sur le tard, intrépide en appartement. “ Si on se couche, c’est terminé ”, cette formule à moins de 15 ans dans la bouche de mes grands-parents, mais moins latéralement, elle fait pour moi son office dès à présent, manière modeste du “ Adsum ! ” des Coufontaines. Pendant dissymétrique mais plein d’élégance de l’épitaphe que je m’administre de mon vivant : “ Se non è vero è bene trovato ”

23/12/18 [ AMERTUME ]
L’histoire de l’homme qui avait la tête comme une orange. Il raconte son histoire à une passante dévorée de curiosité à son apparence : un génie délivré, trois vœux accordés. D’abord la fortune incommensurable. Ensuite l’amour indéfectible. Enfin… avoir une tête comme une orange. La blague laisse perplexe ( de celles que je préfère ), mais à bien y réfléchir, elle est tout à fait sage : l’amertume dans son dosage subtil, si nécessaire au goût. Pourquoi en avoir si peur ?

22/12/18 [ FAIRE-PART ]
Une femme est morte. DENISE. Une vieille dame semble-t-elle à la lecture de l’avis de décès. Très convenable, l’avis. Rien n’y manque. Ni ses 4 enfants, ni ses 14 petits-enfants, ni ses 9 arrières-petits enfants. Croissez et multipliez. Pas de plaque ni de fleurs. On ne fait plus ça. Mais une petite ligne pour conclure dans toute cette solennité : elle a rejoint son mari DÉDÉ. In extremis, faire la part des choses.

21/12/18 [ AVERTISSEMENT ]
Quelque chose de biblique s’était perdu dans ce mot, depuis qu’on avait pris un averto. Qu’est-ce qu’on avait fait au juste ? On avait gardé ses patins au pieds ? Séché un cours pour aller manifester contre Devaquet alors qu’on était pas encore au lycée — comme si ça n’allait pas finir par arriver — ? Et depuis, une femme avertie en valait deux et l’autre c’était une petite bonne au bord du renvoi à chaque fois que le mot se formulait dans la petite tête toute seule. Heureusement, le curé du village y a mis bon ordre en fracassant la sienne sur la glace. Il avait déjà eu un avertissement. Tout comme la femme énergique et pleine d’entrain qui fait tourner les lessives de la sacristie et les décorations de la liturgie. Ces deux-là ont eu des avertissements. Un ange a croisé leur route. Un brise-glace aurait mieux valu ? Pas sûre : le curé à la tête dure et qui dure. Dorénavant, j’entends entendre comme un chuchotis divins mes mésaventures nécessaires.

20/12/18 [ BONNET ]
Par extension, nom préféré pour tout ce dont je me couvre la caboche. Bonnet est plein de bénignité et contient, en plus de mon crâne, la simplicité du benêt, de l’enfantin. Car la tête à protéger c’est la petite tête, celle qui n’a jamais grandi, dont la fontanelle s’est refermée si tard qu’elle a laissé entrer tous les esprits qui traînaient les couloirs et les parcs. Le bonnet me cache avec bénévolence du regard des dieux et autres curieux et tient au chaud mes pensées secrètes et si indépendantes qu’elles auraient cours sans moi si je n’y prenais pas garde. Hier, je l’ai perdu dans une voiture d’occasion. L’air très concerné du conducteur m’a tout de suite fait savoir qu’il connaissait, lui aussi, les multiples usages des bonnets, bien que rien dans la pauvre apparence du mien n’ait pu le renseigner. Il a d’ailleurs fait diligence pour m’informer qu’il l’avait retrouvé et proposait de me le renvoyer par la poste. J’irai le quérir en main propre, c’est plus responsable.

19/12/18 [ TABAC ]
Un pot à tabac, sa rondeur, son utilité, son couvercle. Tourné à l’effigie d’un personnage, souvent masculin, avenant et rieur qui rappelle immanquablement Sganarelle dont la Tirade du Tabac se confond avec ses méfaits tchékhoviens dans un même nuage de fumée. La jovialité de l’objet, sa stabilité, l’artisanat de ses traits simples et expressifs sont autant de qualités qui peuvent faire choisir ” petit pot à tabac ” pour croquer une personne replète et appréciée. Là encore, on ajoute petit, pour dire notre affection, en oubliant que ce mot mignon était fait d’abord pour l’enfance. La robustesse et la rondeur de ce corps ramassé, émaillé, font oublier la fragilité de sa matière première, les fêlures et éclats de précédents méchants usages, maladresses et accidents… et la dangerosité toxique des plaisirs de ce dont on l’a rempli, le tabac, cette laisse pour sortir le chien à la promenade. Le couvercle cache à nos regards aussi bien le tabac que l’absence.

18/12/18 [ DELICATESSE ]
Que la quintessence de subtilité du mot ne s’emploie que “ dans le style léger et familier ” avec l’expression ” Être en délicatesse “, ne laisse pas de m’étonner. La définition du Littré accentue mon trouble : “ Nous ne sommes pas brouillés, nous sommes en délicatesse, c’est-à-dire chacun de nous craint de manquer à sa propre dignité en faisant des avances à l’autre”… C’est pour moi l’exemple parfait de la situation sans plus de familiarité et d’un certain poids. Peut-être la clé de ce paradoxe se trouve-t-elle dans le remplacement du mot par un de ses synonymes, plus ou moins éloignés. Je risque de me retrouver dans une épicerie fine avec vous si vous ne prenez pas les mesures nécessaires au plus vite.

17/12/18 [ PERSONNEL ]
Et non petit personnel, comme on l’avait — tête faible — appelé jusque là. Une rébellion qui lui vaut sans barguigner ce galon. Le personnel du Sérail. Voire le Personnel du Sérail.

16/12/18 [ SACRIFICE ]
30 ans plus tard, toujours rien compris au clip d’Elton John

15/12/18 [ CÉSARÉE ]

14/12/18 [ LIAISON ]
L’après-midi. La porte est fermée sur le monde. À nouveau.

13/12/18 [ MÉTAPHORE ]
– Quand on connait les codes, on peut enlever les petites roues.
Nuit tombée au Carrefour City, la caissière pourtant débrouille ouvre des yeux ronds sur son jeune collègue. Un jeune. Sur son visage il porte l’Asie des îles.
– Comme pour le vélo… c’est une métaphore… les petites roues qu’on ôte quand on sait faire le mouvement… c’est une métaphore !
Deux papillons siamois volent autour de son visage ravi.

François Bon, Emmanuelle Cordoliani, nuit, Altelier d'écriture, TIers-Livre

Une des autres nuits

dans un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles mais pas trop les bords des puzzles et encore moins les coins des bords des puzzles qui les enfermaient à double tour dans l’image pour seule fenêtre, coincé à la maison, collé au carreaux, tout le jour comme un petit malade tandis que quelque part en bas ça se passait sûrement, quelque chose, dans la rue, dans la ville, dans le globe terrestre qui fait de la lumière jusqu’à ce qu’on ait bouffé toutes les piles des piles de sel de la terre et ça c’est toujours et encore la terreur suprême qui rend poulet, qui chocotte et plus bouger caché dans le placard tout feux éteints, guettant le Grand D’ombre, dans le demi-sommeil, le Chevalier sans peur se rapproche, lui, l’unique à l’avoir retrouvée la boule de Sacha à chaque fois et parfois, aussi celle de grand-mère Alice, boules qui roulent loin très loin des bords, dans des bordées de pensées — en velours violet et jaune, avec des petits coeur de trou du cul tout noirs — qui se sont tirées sans retour, sans histoire du soir et surtout sans bisou bye-bye petit gnou, c’est au revoir le sommeil, la somme des moutons qui sont des lapins en papier sur le mur s’en garde la moitié, retient rien et reste le demi-sommeil, et plein de demi-sommeils ça fait des demi-sommeils, mais jamais un vrai gros sommeil qui est toujours absent comme le “s” à demi, faut pas y compter, sans bisou bye-bye petit gnou, un seul programme : un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles mais je n’aimais pas les coins, ça c’est clair à présent, mais encore moins les points qui bouclaient la parole comme un quartier d’impasses, cric-crac l’affaire est dans l’ cul-d’sac où des sacs à culs se pressent au pas de courses sans sac oublié à la maison — quand on a pas de tête dans son cul on a des jambes — les points invisibles criaient sans arrêt : Stop ! Stop ! Stop ! Majuscule si fort que la phrase ça l’assommait d’un coup du lapin et puis on lui retire son pyjama : Stop ! Stop ! Stop ! à tout bout de chant et c’était la panique que ça s’arrête au bout de la phrase et avec mon élan de tomber au bout de la terre aplatie par les vieilles lunes de charabia qu’il fallait avaler nez pincé, comme des couleuvres au goût caramel, pour m’endormir pour de bon, pour m’empêcher de me sauver si le Grand D’ombre ne venait pas me sauver, s’il ratait son coup avec Sacha et Alice, s’ils me tombaient dessus en culbutant sur les bordures de briques et de faillance de leurs pensées et m’écrasaient sous leurs pois de pyjama avant que j’aie pu filer à l’anglaise par des routes toujours ouvertes en surfant, pas comme papa les bons jours sur l’onde verte, mais comme le Grand D’ombre les bonnes nuits, bonne nuit petit gnou et bonne nuit Sacha et Alice enfin endormis et zou, à travers une ville-puzzle sans bords, ni coins, ni points, dans une voiture d’enfant j’aimais les puzzles, clair, archi-clair, mais je n’aimais pas le noir, ni sur les bords ni au milieu de la chambre où tous les lapins peints blanc poudre partent perdants pour la chasse quand la nuit gagne leur place…

La terre a mangé l’odeur des fleurs des rares jardins et elle se lèche les doigts et régurgite l’humidité des morts et pète leurs gaz. L’électricité a sauté comme un bouchon de champagne. On peut enfin compter les insomniaques aux lueurs tremblantes de leur fenêtres soudain ouvertes sur la nuit pour voir qu’on n’y voit rien, qu’un rideau, où même les picotis d’étoiles ont été calfeutrés par les lourds nuages. La lune gibeuse rafle la mise de sa place au soleil : dormez bonnes gens et moi je marche sur vos rêves dans la ville rendue à sa nature. Car qui veille veille aussi sûrement que qui dort dîne, veille sur les dîneurs endormis à la table d’hôte du sommeil, veille et ouvre le livre qu’eux gardent clôt. Ce livre dans leur bibliothèque, petit gnou, dans une armoire oubliée, entre deux piles de linge et faces de rats, ce livre entrevu dans la presse d’une gare de passage, chez des amis qu’il vaut mieux garder tout près, ce livre au vol d’une discussion à la table voisine de celle où chaque jour tu bois, à présent que tu es grand, un café crème sur la lèvre avec deux sucres en dépit du temps qui passe, ou à un dîner chez des amis qui n’étaient pas d’accord, ce livre qu’il faut avoir lu car il dit tous les secrets de la fantaisie du monde, même le plus triste, ce livre qu’eux n’ont jamais ouvert, dont ils tirent sur eux la couverture et le titre ronflant à l’arrière de la tête, s’imaginant pourtant qu’il leur appartient, ce livre c’est le sommeil, le sommeil de plomb qui met deux balles chaque soir, sans parvenir jamais à les trouer au côté droit, dans leur peau de lâche, de déserteur sans conscience, leur peau d’impunité qui raccroche les gants, qui a assez donné au jour, qui a besoin de ses huit heures, leur peau, ce sac bien trop fragile pour contenir le violent cauchemar d’en être, de si pauvres rêves et l’oubli, l’oubli… La peau, je leur laisse bien volontiers, et j’ouvre le livre intact de leur sommeil et je marche dans ses pages, chaque pas est un coup de poignard qui les démassicote une à une et coupe les amarres qui me retenaient à la lumière. Tandis que tu dors, petit gnou, c’est là que l’autre monde se montre sans phare. Un jour qui sera une nuit tu verras tout cela comme ça ne se voit pas, c’est l’odeur qui guide et nous nous retrouverons quand tu ne dormiras plus la nuit, quand tu en auras fini avec la croissance et les croyances. Bientôt, bientôt, petit gnou. Alors nous ferons sauter les plombs pour plonger dans le noir et entendre à nouveau les voix très anciennes qui signalent les voies très anciennes. Les chemins sont déjà balisés, dans l’obscurité la ville balance tout : les passages désormais fermés, les portes murées, les immeubles réduits en poussière et cette poussière s’est mêlée à tout ce qui est resté, à tout ce qui semble neuf au jour, comme ces vieilles fées qui mentent sur leur âges de plusieurs siècles. Tout n’est pas à faire dans les pas, il suffit de retrouver, de pister, de flairer, de se laisser porter par les voleurs et les sorcières, les fuyards et les évaporées. Sous la ville, dans la ville il y a la ville d’avant et la ville d’avant la ville, celle des arbres et des sangliers, des marais et des chenilles, des campagnes de dimanches. Cherche petit Gnou, cherche. Éteins ta lumière et suis-moi, dans ton demi-sommeil trace mes pas, à travers les villes-puzzles sans bords, ni coins, ni points.
Éteins ta lumière : qu’est-ce que tu vois !

Un aéroport. Je vois. Le dedans d’un aéroport. Il n’y a pas de lumière. Un aéroport qui dort. Il fait froid. De loin en loin, un tour de kaki et de chiens. Une femme. Jeune. Sur un banc de fer calée par son sac à dos et son insouciance. Dans un demi-sommeil dans l’aéroport désert. Elle ne peut pas sortir. Dans son passeport il y a des visas, des visas, mais pas le visa pour cette ville-là. Elle y est pour la nuit. Elle effleure ses souvenirs de la ville interdite à portée de sa main. Des souvenirs de nuits, quelques années plus tôt. Sortie de théâtre. Encore une pièce interminable, éclairée par de violentes rages de stroboscope. Dehors, l’éclairage publique tiède. Éviter les grands boulevards déserts, pensés pour les tanks, parfois quelques voitures diplomatiques noires. Des Trabants claires plus rarement encore. Trous de boue dans les rues adjacentes. Rires dans la nuit de ses camarades russes. De l’interprétation fantaisiste que ceux de l’Ouest font de leur théâtre officiel, du théâtre officiel qui n’est pas le leur. Pas encore. Elle prie dans son demi-sommeil des dieux étranges pour qu’il ne le soit pas devenu depuis. Elle rit de surprise de prier dans son demi-sommeil. Elle rit de leurs rires encore libres avant d’être engloutis dans l’emploi du théâtre officiel. Pour toujours porter une lettre. Être un jeune amoureux. Une reine. En tout et pour tout. Aux réverbères doux, des annonces par milliers pour tout qui lui semble rien : paires de chaussures en 43, collection de timbres, ustensiles de cuisines… Les russes détachent précautionneusement chaque numéro de téléphone. Ils les engouffrent dans leurs poches comme des trésors. Pourtant ils chaussent du 45 ou du 41. Il y a déjà des casseroles dans leur cuisine. Elle sourit dans son demi-sommeil. Ces languettes de papiers sont l’or des échanges. La monnaie commune au rare.
Retours des muselières. Voix grasses dans l’obscurité. Pas cadencés.
Dans le demi-sommeil, les éclats de projecteurs des pistes d’envol lèchent son banc de fer. Elle sent les lumières de l’Arbat, un restaurant en étage où le jambon et les gros cornichons au nom de conseil protocolaire effacent des jours d’insipides cantines. Le métro qu’il fallait prendre à l’aveugle pour ceux qui ne lisait pas le cyrillique et se retrouvaient immanquablement dans des méga-cités de terrains vagues et d’immeubles obligatoirement paisibles, terrifiants par leur calme énormité mieux encore qu’un danger nommé. Ils ressemblent comme deux gouttes d’eau aux méga-cités de terrains vagues et d’immeubles obligatoirement paisibles, terrifiants par leur calme énormité mieux encore qu’un danger nommé, où elle est hébergée alors. Elle lit le cyrillique. C’est ce qui la retenait d’entrer malgré tout à une fausse adresse. Dans la demi-sommeil, plus rien ne la retient. Elle sonne. La porte va s’ouvrir.

Quoi d’autre ? Quoi d’autre petit gnou ?

Un carton. Un poids. Il refait surface à chaque déménagement, comme un corps mal lesté. Dedans des carnets. Dans un des carnets une note sur la nuit. La nuit qui va jusqu’à l’aube du nouvel an. La date est floue. La date est sans importance. Marcher la ville toute la nuit jusqu’à voir l’aube ça pourrait être n’importe quand. Sauf le 1er janvier, désormais. Il ne peut pas mettre la main sur ses notes dans le peu de temps qu’il lui reste. Le reste. Qu’en reste-t-il ? L’endroit où l’aube poindra se confond avec une rue laide. Banale. Les deux. Sans histoire et sans recoin. Enfin, son côté pair qui tel était. Pourquoi n’est-ce pas l’impair qui revient d’abord ? Le côté où l’église, le tabac et la ruelle s’entassent sur quelques pas de porte. Trois compères de hasard, tels qu’en sort la nuit de son double jeu, de sous son sabot de jument roublarde. Il est seul. Mais je vois le vers d’Éluard. Un néon oublié dans son âme. Nous avons fait la nuit. Clignote. Nous malgré tout. Qui veille veille sûr sur. Le sommeil de la moitié du monde. Sous la moitié de la lune.

Et quoi encore?
Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique.
C’est toi qui dit ça ?
Non, c’est toi, plus tard.

Emmanuelle Cordoliani, Kinstugi, Sérail

HORS-SÉRAIL | Le fil

À travers le linge fin et trempé de sueur, à travers la peau boursouflée des cicatrices, dans les chairs profondes,  un trait fulgurant  de douleur, fin comme un cheveu d’enfant. Le corps, ne bougera pas. C’est le 7ème jour du sevrage. Les monstres sont derrière lui, avec la violence du cauchemar, ni tout à fait la même, ni tout à fait… Il gémit, au supplice. De l’autre côté du mur, le front d’Osmin frissonne…Ni tout à fait un autre, le cauchemar redit dans toutes ses langues les coups et la honte. Mais l’agacement pernicieux de cette piqûre dans son dos distrait obstinément Selim du souvenir. Étendu, les bras en croix, sur le tapis , comme un bois flotté au milieu d’une rivière de chaux… un mot de lui et Osmin cassera le mur qui les sépare, au lieu de prendre la porte, tant il se languit d’un ordre de son Maître. Selim essaie de retourner en rêve à la maison sans porte ni fenêtre pour fuir cette lancette insistante dans son dos qui toujours le ramène au 7ème jour du sevrage. Il ne peut pas se cambrer. Son corps l’ignore. Il ne parle qu’à ce fil d’or qui l’aiguillonne, le brûle, l’éclaire. Un fil d’or indiscipliné. Un échappé de la broderie délicate qui raccommode ce tapis, usé jusqu’à la corde, où Selim ne dort pas, où il se noie dans son noir jusqu’à la chute qui est pour lui le seul sommeil. Un fil d’or rebique et cherche à travers lui son passage vers le ciel. Il fait beau soudain dans la nuit. La Brodeuse, Osmin l’avait ramenée du Marché des Vacillantes. Avec ses deux phalanges de métal, on la croyait joueuse de qanun. La Soigneuse au premier coup d’oeil a reconnue une femme de l’art du kintsukuroi, Celle-qui-sait-joindre-avec-de-l’or. Chaque jour depuis, elle brode la lune et le C du Sérail sur le tapis de Selim. Cicatrices magnifiques, gloire des toujours-vivants. Les fils sont ses fils, tous, y compris le franc-tireur qui blesse Selim en cet instant…

Banging My Head Against The Wall by Jeremy Johnson

HORS-SÉRAIL | Rumeur des murs

Il y a l’amour entre le front dégarni et le mur pelé, mais poli aussi, à cet endroit du contact, comme les pieds lustrés des madones dans les églises où Selim l’a fait entré, pour effacer les limites, pour habituer ton serviteur à être servi dans un hôtel de luxe. Un frottement infime, perceptible pourtant de l’autre côté du mur, comme le grincement de ses dents d’or quand il peur pour Selim, ses cauchemars, sa douleur, une erreur de la soigneuse… quand il voudrait à nouveau l’emporter dans ses bras de géant {comme de la maison sans murs et sans fenêtre là-bas}, quand il l’a découvert. Ça parle peu derrière le mur … Comme elle fait rêver dur, ta chambre, ô mon pacha Selim !…Le moelleux carnivore, l’obscurité cuivrée, les vieux ors immémoriaux, les sueurs raffinées et les essences brutes, les cuirs de tous les animaux, les bois précieux inextinguibles…Vous chuchotez dans le mur de mon front — Personne ne peut savoir… — Que toi et moi.…— Le coffre d’apothicaire, les cornues, les réchauds…C’est la fièvre — Personne n’entre, que Selim et la Soigneuse… mais ça murmure dans le couloir, comme si la mer en léchait les plaintes. La voix du Maître, Osmin la reconnaît toujours, les mots modelés dans son grave sont trop épais pour passer le mur jusqu’à son oreille, n’importe, à l’inflexion, il déduit le sens de la phrase et l’écrase entre son front soucieux et le plâtre moite : Aide-moi à tenir jusqu’au soir, à revenir, donne-moi un coma d’où me réveiller, recouds, cautérise, ouvre, pique, fais ce que dois… — Tu me demandes de le faire alors je le fais. Le métal net de la soigneuse, cette ligne du haut qui revient chaque soir : Tu me demandes de le faire alors je le fais… Mais ce soir, autre chose — Le temps est venu de ne plus souffrir pour ne plus réparer. La douleur qui s’annonce…cent mille fois ta douleur la pire…— Souffrir une fois pour toutes. — L’immense plaie de ton amour, encore réouverte…  Ça murmure dans le couloir …— Elle l’a récupéré en lambeaux de chair…— …morceaux épars où l’homme les souvenirs et les rêves pêle-mêle pesaient un mort à traîner jusqu’à sa chambre…in extremis. Elle le recouds toujours… — La magie des ressources nous l’avons usée jusqu’à la trame pour que renaisse ,  nuit après nuit, le splendide Selim…Selim l’Ardent… dans son habit de feu. La fièvre prend le front, le mur s’échauffe — …j’ai suturé, de l’inlassable aiguille brûlante à points comptés. Mais ta peau…ta peau magnifique s’affine , même mes plus subtils raccommodages finissent par la déchirer.… Elle enferme ses cris et ses sanglots dans un flacon de verre, il sait interpréter leurs silences — … Parce que tu me l’as demandé, souviens-toi, alors je le fais… Les voix se frottent, soyeuses, dans le couloirs… ce qui est sourd , toi aussi, tu le sens ? Elle a mis de la cire dans ses oreilles, pour ne pas t’entendre la supplier, pour  que tu n’aies  pas honte un jour de l’avoir suppliée… — Ton âge rattrape ton visage, ton corps se replie sur le manque. Quarante jours et quarante nuits, que ça dure, à mon front la corne vient… Quarante jours et quarante nuits, qu’ils sont enfermés là… — Quarante jours et quarante nuits, je te sèvre, mon Pacha Sélim…Parce que tu me l’as demandé, souviens-toi, alors je le fais.

© Jeremy Johnson / Banging My Head Against The Wall

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