François Bon, Emmanuelle Cordoliani

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / Principes des Corps-songeant

Dans certains espaces — le terme de lieu est inapproprié, trop de paramètres rentrant en ligne de compte n’étant pas stricto-senso géographiques ) on peut trouver le sommeil parallèle propice aux voyages des Corps-songeant, plus communément appelé rêvoyages. Deux personnes côte à côte ou bien éloignées d’une distance indépendante de toute notion métrique peuvent se rencontrer dans un rêve partagé. Ces rencontres [1] sont, à ce jour, intraçables. Il semble également impossible de faire volontairement intrusion dans l’une d’elle. Impossible de débarquer dans le moment de la rencontre comme une armée étrangère ou une cousine de province sans y avoir été préalablement ou simultanément invité. Ce terme,  qui évoque les bristols du XIXe siècle, les événements envahissants les réseaux sociaux, les mailing listes, pourrait donner une idée inexacte du processus des rêvoyages. En tous cas, ce n’est pas avec ce genre d’invitation qu’on peut espérer participer à une rencontre entre Corps-songeant, et les arnaques fleurissent dans lesquelles tombent par milliers des gogos en mal de sensation, des âmes désespérées de la perte d’un proche ou encore d’insatiables cliqueurs et cliqueuses de tous âges. Pour qu’advienne la rencontre, la condition nécessaire et suffisante est le désir des personnes à se retrouver en présence les unes des autres. Voilà pourquoi le procédé reste alternatif et s’il intéresse au plus au point le monde des affaires, il lui reste partiellement inaccessible [2].
Le désir porte à la fois sur l’autre et sur le lieu où la rencontre doit se produire.  L’élaboration du lieu est extrêmement délicate et nécessite une mémoire sensorielle pleine de vivacité et de fantaisie. La qualité même de l’air, de ce qui s’offre au regard et aux sens des Corps-songeant plus généralement, est fonction de leur désir et peut s’altérer en un rien de temps ( les unités de mesures  habituelles  de durée sont invalides dans ce
processus ).
(…)
Afin d’optimiser les chances de retrouvailles lors des rêvoyages, il convient de se diriger vers un lieu commun aux deux personnes, idéalement fréquenté, sinon connu, à la même époque. Ce lieu ne peut cependant pas être celui du portail même : du fait des interférences, les risques de confusion et de brouille sont trop élevés. Le parasitages de l’image et du son –  sans parler des autres sens convoqués — peuvent provoquer un sentiment d’usurpation d’identité pouvant friser le délire paranoïaque, et, des malentendus inextricables, au sens premier du terme. Il importe également que le lieu choisi soit calme, c’est à dire vide de personnes réelles
( occupants éveillés ), les interférences créées par leur présence, bien qu’inexpliquable à ce jour, n’en demeurent pas moins dangereuse. C’est également le cas des lieux ayant radicalement changé de destination depuis la dernière visite en chair et en os des participant.e.s
( redistribution des pièces avec modification du bâti, destruction pure et simple du batiment, coupes claires dans le cas d’une forêt ).
Quand le Squat Sang noir a découvert le portail, les essais les plus concluants ont été soigneusement listés [3] et appris par coeur par tous les membres, grâce à la technique Ad Herennium. Comme par un fait exprès, les rêvoyages les plus satisfaisants en terme de stabilité ont pris place dans des lieux extrêmement proches du SSN et familiers de leurs membres, soit par une connaissance personnelle ( Appartement de fonction du Lycée Jean Hypp, après rénovation, cabinet du Docteur Ledoux, pavillons de l’Atlantide étêtés par la grande tempête ), soit par un ouï-dire local très puissant ( la cave à souterrains de l’ancienne bibliothèque ).
Je consigne ici deux de ces essais. L’un provient d’un carnet retrouvé du Squat Sang Noir, que je retranscris le plus fidèlement possible, en regrettant cependant d’être dans l’incapacité d’en conserver la calligraphie nette et nerveuse qui en dit plus long que tous les mots qu’elle a formés. Le second est la transcription d’un enregistrement obtenu auprès d’une personne fort désireuse de conserver l’anonymat et dont je ne saurais dire si elle a participé elle-même à ce rêvoyage, si elle était présente lorsqu’il s’est produit pour sécuriser la zone, ou encore si elle l’a appris par coeur d’un.e des membres du SSN. La forme, très parlée,  s’éloigne beaucoup de la netteté scientifique des Carnets d’Essais, mais dans quelle mesure ne peut-on y voir une finasserie supplémentaire du SSN Augmenté pour brouiller les pistes ?

SSN / Essais 37 / Carnet B 
Point de départ : Lycée Jean Hyppolite 
Appartement : vide 
Situation : élevée 
Fonction : de fonction 
Exposition : double, béton / forêt 
Personne morale : propriétaire 
Personne physique : occupante en transit 
Personnes métaphysiques : préoccupantes permanentes 
Mobilier : un lit double, une table dans la cuisine, une chaise dans la cuisine, un coûteux canapé en cuir gris. 
Petites cuillères : pas l’ombre. 
Blanc : carrelage partout 
Vert émeraude : SdBaignoire 
Très framboise : salon 
Ecran disproportionné : Blue Velvet 
Bleu pipi : cuisine 
Caméléon dormeur : chambre de rêves 
Point de fuite : Forêt
En cas de nausée ou d’infiltration : évacuation vers les pavillons étêtés 
Technique : survol du parking
Consigne : De nuit uniquement. Déconseillé aux débutant.e.s

Interview de *** / Enquête SSN / non daté
Les greniers étaient encombrés de tout un  bric à brac d’oubliette. Avant que les toits ne s’envolent, on n’y tenait pas un homme debout. Il n’y avait que les enfants, et encore, les petits qui pouvaient s’embringuer là-dedans. Il fallait monter sur une chaise ou un escabeau pour accéder au clapet qui ouvrait une trappe dans le plafond. Un trappe très lourde, sans diable, un truc à se tuer. On y glissait à l’aveuglette tout ce qui encombrait momentanément  ( décorations de Noël en janvier, matériel de camping en octobre, doudounes et moonboots au printemps… ) et puis tout ce qui encombrait définitivement ( correspondance d’un autre amour, factures d’électricité, cadeaux hideux de crémaillère genre tasse ” toi et moi “ou service à nougat glacé ) tout ça on le poussait le  plus loin possible, aux confins des sous-pentes à chaque nouvel arrivage ( cette longue lunette à faire peur aux gens et cent brimborions dont l’aspect importune, tout Racine, Corneille et un Cyrano qu’on ouvrirait plus jamais ) en tâchant de conserver les objets les plus utiles au plus près du bord de la trappe. A présent qu’on peut y tenir debout, personne n’y monte plus, utile et intuile sont logés à la même enseigne. Celle où tout pourrit gentiment avec la pluie et le temps. Mais ça donne un cartographie fiable et fixe vue du dessus. Désirer un rendez-vous dans la section Cahiers de primaire du petit Paul, Vaisselle du mariage de Michel et Madyana ou dans le bocal des billes de cartouches d’encre turquoise d’Alienor, qui avait en son temps, traîné tous les coeurs après elle… pour ceux d’ici, c’était un jeu d’enfants.

Principes des Corps-songeant / Le Cas du Squat Sang Noir / Notes préliminaires et vrac

[1] On privilégiera le terme de retrouvailles en raison de la familiarité nécessaire avec le lieu du rêvoyage, plus qu’avec l’autre Corps-songeant.
[2] La plupart des essais de voyages de Corps-songeant du monde des affaires se sont soldés par des résultats désastreux pour leurs participants. Ces précédents catastrophiques ont fini par créer une jurisprudence tatillonne autour de cette application des rêvoyages. On cite si fréquemment le Cas De Gried / Cup, qu’il est devenu un locution verbale, afin de désigner une personne complètement à côté du sujet. Le Banquier De Gried et le trader Ed-Dieter Cup sont restés perdus des jours entiers dans les labyrinthiques lobbys d’hôtels 5 étoiles, sans jamais s’apercevoir ni l’un ni l’autre, ni se rendre compte qu’à force de se ressembler ces lieux n’existent tout simplement pas.
[3] On ne peut que déplorer que ce n’ait pas été aussi le cas des désastres, ou des demi-succès : même si c’est compréhensible ( la mémoire des membres n’étant pas extensible à l’infini ), nous sommes à présent contraint.e.s de revisiter toutes les impasses, sans avoir la certitude de ne pas en avoir manquer.

Samantha French, François Bon, Emmanuelle Cordoliani

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE /DU LOINTAIN EST

Sur si peu de terrain, se confondent l’eau de la Seûle qui ne fait qu’y passer, les marais qui stagnent et les Caraïbes, vestige balnéaire. L’eau thermale qui coule là-bas, a durablement modifié non seulement la typologie des lieux, les us et coutumes des habitants, mais jusqu’à leur physionomie et leurs besoins naturels. On voit fréquemment apparaître sur le corps d’enfants nouveaux-nés, des vertèbres supplémentaires au niveau du sacrum, mais, plus surprenant, des minéralisations de certains organes et de petits fossiles nichés sous l’épiderme. Ces modifications, qui lors leur premières apparitions terrifiaient les parents et condamnaient les enfants, sont devenues tout à fait bénignes voire souhaitables, depuis la Catastrophe. Les habitants de l’Est s’étant à cette occasion avérés capables de vivre seulement d’eau, et bien encore, leur physiologie mieux comprise s’est peu à peu vidée de toute nocivité et pour ainsi dire banalisée. Beaucoup on choisit de vivre plus conformément à leur nature et les maisons ont été décapitées de leurs toits, afin de permettre à leur occupants de garder un contact quasi-permanent avec les précipitations, les nuages et l’humidité qui se dégage de leur environnement naturel. Le projet Atlantide, de la même veine, porte sur la création de tout un quartier submersible, selon une calendrier intuitif répondant essentiellement au désir manifesté par les personnes les plus âgées et les tout petits enfants, dont la sensibilité exacerbée à l’élément liquide est un fabuleux baromètre. Le territoire Est se balance donc entre hors-sol et pilotis, comme un mikado oublié au milieu d’une partie dans une de ces petites piscines en plastique qu’on utilise pour désinfecter les voyageurs malencontreusement arrivés par l’Ouest. Les rues ont été remplacées avantageusement par des canaux, accueillant, de par et d’autre, une lignes d’eau réservée aux nageurs rapides et une voie centrale pour les véhicules. 
Rares sont les élèves du lycée Jean Hyppocampe qui ne développe pas de branchies embryonnaires. Il est regrettable de constater que cette mutation, si riche en éclats de joie et possibilités nouvelles se confronte encore aujourd’hui à un racisme récurrent de la par des habitants de l’Ouest ( ce qui reste compréhensible compte tenu des conditions de vie très dures qui sont les leurs ) mais plus tristement des sudistes, qu’on pourrait supposer, sans jeux de mots, plus ouverts d’esprit.

François Bon, Emmanuelle Cordoliani, Tiers Livre

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE /DU LOINTAIN SUD

Depuis que le code de la villa Sang noir a été craqué, le sud ne sert plus qu’aux dépaysements. Comme on a cessé de croire au progrès depuis que la perception du Temps/Aïôn est accessible au plus grand nombre, personne ne s’étonne plus de ce qu’un obscur écrivain de feuilleton policier du XIXè siècle ait pu mettre en place un dispositif aussi simple qu’efficace. Grâce aux amplis sensationnels, la puissance du portail est étendue aux prés voisins de la maison, ce qui permet évidemment à certains passagers clandestins d’embarquer en douce. À leur risques et périls : si personne ne surveille leur corps-songeant dans l’herbe, il peut leur arriver toutes sortes de mésaventures allant du grotesque ( métamorphose hallucinatoire au réveil ) au tragique ( métempsycose redistributive par éparpillement ), sans parler plus trivialement des risques de vandalismes élémentaires, d’origine animalière ou humaine. La révélation du Portail de Sang noir, a jeté une lumière crue sur le mystérieux Sanglier de Sauveterre. Il se trouve encore quelques panthéistes acosmiques furieux pour récuser la Démonstration de Lecok, qui tend à prouver que le fameux Sanglier se dupliquait sans fin dans une anomalie de l’axe du sud, qui doublait la route du sud de plusieurs couloirs spatio-temporels, pour dire les choses un peu vite. Suite à l’apparition du portail, toutes les villas environnantes ont été démontées pierre par pierre de manière à ce qu’on puisse les reconstituer au sol en deux dimensions avec leur propre matériaux, sans retrancher ni ajouter la moindre pierre, afin de déterminer si la roche avait une quelconque influence positive sur les rêvoyages. Vue du ciel toute la partie sud de Sauveterre est tapissée de ces étranges puzzles blancs et verts. Dans le plan des chambres et des cuisines, des corps étendus donnent à l’ensemble un air de bas-relief, surtout au soir tombé, quand la lumière dorée de l’axe du Sud se souvient du bref couché de soleil pour de longues heures.

François Bon, Emmanuelle Cordoliani, Tiers Livre

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / DU LOINTAIN OUEST

Une grande et grosse banane de terre qui s’étale sur tout le côté de la route de la mer. L’herbe a séché une bonne fois pour toutes. Sans jamais plus reverdir, sans jamais plus disparaître non plus, sauf à devenir noire quand on y fout le feu, ou à cause du sang noir des profondeurs du sol. É Blan’ha, ceux qui vivent là-bas, É Blan’ha ne prononcent pas les chuintantes. Ils ont un palais autrement fait. La seule nourriture qui passe, c’est les doses de liquide semi-épais dans des bricks individuelles en aluminium qu’on leur livre par camion spécial deux fois par mois. Comme la seule façon de se déplacer, dans la canicule qui règne sans ombre dix mois par an, consiste à sortir revêtu de combinaisons intégrales, elles aussi en aluminium, les habitants ont écopé du surnom d’Alus. Les Alus. À moins que ce ne soit à cause de l’illusion d’optique provoquée par les reflets étincelants de leur vêture, qui rayonnent d’éclairs sur deux kilomètres à la ronde. Une étrange fortune pousse pourtant dans cette misère étouffante : des fleurs, rouge orangé, qui semble l’explosion mousseuse de fleurs anciennes, comme on en voit dans les grimoires. Leur commerce et les immenses profits qu’il génère, en dépit de la dangerosité des pollens, explique seul les sacrifices immenses de ceux et celles qui persistent à travailler dans la Zone. Contraints par leur équipement à de fréquents arrêts au milieu des champs jaunes et noirs, où d’immenses dieux-chiens ont laissé les traces indélébiles de leur ébats, ils sont autant d’épouvantails inutiles sous ce ciel sans oiseau. Mais les enfants de l’Ouest savent distinguer laquelle de ces armures protège Antant’, l’héroïne, et ils crient son nom en sillonnant l’air épais de leur cape, couverture de survie trouée, déchet d’une autre ère déjà.

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