Sérail, Emmanuelle Cordoliani,

Hors-Sérail | Quatre approches du long terme

C’était à Vienne, mais ça n’a plus d’importance à présent. Un ancien corps de bâtiment  morcelé de boutiques franchisées et d’appartements décrépis jusqu’à l’os en étage des néons clinquants. Quelque part, une porte noire, étrangement basse, dans un immeuble des années 20, engoncée dans un cadre de vieil or crasseux. On dirait une serrure, dans un souffle. Il n’y a pas de porte, quand on s’approche,  mais le moignon d’un couloir sombre, qui escamote les visiteurs par les côtés. Prendre à droite ou à gauche est indifférent : les deux entrées desservent un même espace. Une scène étroite, surplomb d’un encombrement de coussins et de tables basses culs par dessus têtes. Un homme sans âge, avec des dents en or usé, offre le thé.
Le lendemain, il n’y a plus rien là. Et le rien paraît  très crédible. Les dorures sont là. Mais le trou de la serrure est muré de moellons peinturlurés de noir, bouche de pirate… Reste le goût du thé.

Le goût du thé — c’était peut-être autre chose : un alcool très fort, le jus d’un fruit qu’on ne connait plus — est inoubliable.  дурак дурака видит издалека : un imbécile reconnait  un autre imbécile de loin — un proverbe russe — … Qui a trempé ses lèvres dans le breuvage que je sais, se détache pour moi du bruit, de la foule, du temps qui l’emporte.  N’importe où les signes du Sérail se reconnaissent, et une fois apparus, même furtivement, ils exigent d’être transcris.

Quand l’Arlequin du Piccolo Teatro de Naples décide que le temps est venu pour lui de se retirer, après une longue vie de courbettes et de pirouettes, le jour où il prend sa retraite, le théâtre est vide. Personne ne vient travailler ce jour-là. Ni les administratifs — surtout pas le directeur —, ni les techniciens, ni les autres masques. Tout est plongé dans le noir. Sur la scène seule la servante, femme légitime d’Arlequin, éclaire. Il attend, le vieil Arlequin, le jeune Arlequin.  Le masque est comme le roi  : il ne meurt pas. Il ne peut même pas attendre trois jours pour ressusciter après un beau suspens, non, c’est immédiat : le roi est mort, vive le roi. Quant à l’acteur sous le masque, sous la couronne, il ne fait que passer par là. Le vieil Arlequin attend sur la scène. Il attend le jeune Arlequin qui pour une seule fois va entrer dans le théâtre par devant, comme un spectateur, comme Monsieur-tout-le-monde. Il prend l’escalier de marbre, traverse le hall vide et le foyer du public sans croiser le moindre regard, invisible même aux statues. Il va pousser la porte de la salle et rejoindre, en laissant le jour derrière lui le vieil Arlequin et la servante qui patiemment l’attendent.  Alors pendant tout le temps qu’il faut le vieil Arlequin dit au jeune Arlequin tous les secrets d’Arlequin. À l’aube, il quittera le théâtre,  il traversa la salle, le hall toujours désert vers la ville, laissant sur la scène la servante et le jeune Arlequin. Laissant au théâtre la permanence.
J’entre dans le théâtre par le hall et la salle. La scène est vide, je suis la servante du Seigneur. Innombrables sont les voix qui me chuchotent leur secret. J’écris.

De courtes nouvelles. Des nouvelles données depuis un bout de ce monde à ce petit peuple éparpillé depuis la fermeture. Deux lignes. Deux pages. Trois cycles : avant, pendant, après. Parfois les textes sont ramassés ensemble pour un lectorat nécessiteux. Rarement. À quoi bon ? Chaque cycle toujours en augmentation, jamais achevé, susceptible à chaque coin de rue, à chaque visage vaguement familier, à chaque détournement d’un sens d’être contredit, renouvelé, rendu à son point de départ. Les cartes aussi, peuvent en raconter assez long dans leur hasard sur ce que sont nos amis devenus.

Enlèvement au Sérail, Emmanuelle Cordoliani , Stéphane Mercoyrol , Katharine Dain, Stéphane Braunschweig, Mozart.

Sérail Soir 07/01/19

Un objet d’étonnement renouvelé : la loge qu’on me propose dans chaque théâtre en tournée. Ma loge, c’est la salle où je pose mon manteau, mon sac. La salle qui est tout prêt du plateau, où vont et viennent les technicien.ne.s bien avant les artistes et où je funambule entre les un.e.s et les autres. Une loge, fermée à clé, éloignée du plateau, sous-entendrait qu’un secret est encore possible, une vie encore privée, que je puisse “n’y être pour personne” alors que je suis dans le théâtre. Je fais de mon mieux pour ne pas être au milieu du chemin comme un chien dans un déménagement, pour répondre aux questions, à toutes les questions, y compris par “ je ne sais pas… encore ”, “j’y pense et je te dis… ” ou “ ça c’est Victor / Sandro / Pierre / Julie, qui sait …”. Je suis là, dans le théâtre et je n’ai nulle part où me cacher, puisque c’est la justement la planque que j’ai investie, la petite maison de Peau d’Âne dans la forêt, là où je porte mes vrais habits et ma nudité. Là où l’histoire se raconte d’après ce que je connais de l’histoire, avec tous ce que les interprètes apporteront, dans ce cadre que je dessine sur le sol à la craie, dans le ciel avec un bâton. Il n’y a pas de faux-fuyant pour ça.
Hier, chose assez rare dans ma pratique, j’ai souhaité un moment intime avec Katharine et Stéphane pour retravailler, une ultime fois, leur grande scène du II, celle où le Pacha et la captive se ravagent au milieu de leurs nuits respectives. C’est une intimité où les techniciens rasent les murs, où Sandro tient le silence des coulisses d’une main de fer, où le chef et le pianiste ont presque disparu dans la profondeur de la fosse d’orchestre.
Parfois, les lignes du texte de théâtre épousent la situation des interprètes. Nous sommes à ce moment. Nous travaillons depuis le début cette scène comme un climax dans une routine para-conjugale, au bout de l’épuisement, de l’immobilité de l’attente… des mots tout cela, que Katharine et Stéphane incarnent. Mais cette fois-ci, c’est la dernière fois. Notre tournée d’un an s’achève et la proposition de Selim Bassa n’est définitivement plus valable au-delà de la limite du 15 janvier. Le combat va cesser, faute de combattante.s.
Stéphane et moi avons vécu un moment similaire au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique dont nous sommes issu.e.s. Les ultimes représentations du dernier spectacle de la dernière année. Les 3 Soeurs de Tcheckov. Il était l’amant de ma soeur Macha. Son régiment sur le point de partir, il venait lui faire ses adieux dans notre jardin. Elle ne se montrait pas, alors c’est moi, polie, attristée, qui les recevait. Je demandais : Nous reverrons-nous, un jour ? Il répondait : Non, non, je ne crois pas. Très gentiment. Tout en parlant, nous valsions au son de la lointaine fanfare — une valse que nous répétions rituellement chaque soir dans les couloirs vides du théâtre pendant la fin de l’acte III et qui tendait vers l’intangible , comme une chose qu’on aurait faite sans y penser, par inattention –. Un peu gêné.e.s, étrangement ému.e.s. C’était il y a 20 ans, et à l’exception de la générale du Sérail à Avignon, où j’ai dû remplacer Blondchen, nous ne nous sommes jamais revu.e.s sur un plateau, dans cette égalité du jeu.
Cette coïncidence du théâtre et de l’existence est un cadeau. Un cadeau puissant et empoisonné. Il ne peut s’agir d’y renoncer. Il ne peut s’agir d’y succomber, ou la tristesse qui prend au réveil d’un rêve trop heureux nous emportera pour des semaines et des mois dans son manteau. Il s’agit de se mithridatiser. D’en prendre une petite dose à chaque fois. La juste dose est un mensonge d’initié.e, un voeux pieux, une croyance. La livre de chair qu’on taille dans la fibre même de son histoire pour nourrir le jeu des acteurs et des actrices toujours affamé.e.s, aura repoussé demain, en monstrueuse excroissance…
Stéphane Braunschweig, qui nous mettait en scène dans les 3 Soeurs, avait écrit au khôl sur la glace de notre loge commune : DANSE AUTOUR DU VOLCAN. Titre et impératif à la fois de cette aventure sans lendemain qu’est chaque représentation.

Enlèvement au Sérail, Emmanuelle Cordoliani , Niels Gustén

Sérail Soir 05/01/19

Un an plus tard, nous voilà à Reims pour la dernière reprise de l’Enlèvement. Première répétition sur le plateau avec les solistes et le choeur de l’Opéra de Reims : je m’aperçois que la scène d’ouverture s’est un peu empâtée. Elle a pris ses aises, la taille s’est épaissie — c’est normal avec l’âge — mais elle s’est également un peu oubliée , elle est légèrement sortie d’une trace nette et ce genre de jeu dans les gonds peut faire dérailler mollement mais sûrement le spectacle qui vient. Donc, je donne un petit tour de clé sur la première entrée d’Osmin et Pedrillo, précis et délicat : on ne voudrait pas écraser ce qui fait joint entre ces deux-là. La situation est simple : ils se retrouvent au milieu du plateau, avant le spectacle et sirotent des bières que Pedrillo a apporté, en regardant la salle, le public… C’est devenu trop potache, je propose à mes solistes l’idée suivante : la veille leurs personnages se sont encore disputés et ce sont des “ make-up beers ” que Pedrillo apportent pour remettre les compteurs à zéro entre eux. Nous reprenons la scène et le résultat de ma nouvelle consigne de jeu est… moyen. Je me demande ce qui cloche, parce que ça me semblait une bonne idée. Je vois bien que Nils, qui chante Osmin, Niels qui est mon ami, que je connais bien, a son air de viking chiffonné et ma première réaction est de me dire : il n’aime pas ce nouveau jeu. Notre mésentente me chagrine très subtilement… Je remonte sur le plateau pour insister un peu et là, Nils me dit : Do you really want imaginary beers ? Je ne comprends pas ce que ça vient faire là : il y a une scène d’ivrognerie au vin imaginaire dans le spectacle à la fin de l’acte II… J’ai beaucoup d’autres choses à regarder que mes deux clowns, je m’affaire un peu à modifier des tops, à parler aux choristes du Personnel du Sérail. Nous reprenons. Toujours pas convaincue, je reviens à nouveau vers Niels. Il insiste : Do you really want imaginary beers ? Je recommence posément mon histoire : ils se sont disputé la veille et les bières c’est pour… et je comprends que nous sommes au coeur du malentendu de traduction standard : “ make-up beers ” , ça ne veut pas dire des bières inventées, comme Nils l’a cru, mais des bières “ pour compenser ”, comme dans l’expression “ make-up sex ” , équivalent anglais de notre “ réconciliation sur l’oreiller ”. Nils comprend immédiatement “ make-up sex ” et on rigole bien, soulagé.e.s que nous sommes tous les trois.
Mettre en scène consiste à assouplir des malentendus. Ils ne disparaissent jamais parce que le malentendu est le pis et le mieux de l’échange entre les êtres humains. L’outil ( la langue, les mots… ) est spectaculairement rudimentaire, sa convention — cette poignée de main virtuelle à chaque phrase échangée — devrait être toujours présente à l’esprit. Pas toujours facile dans le cadre privée, mais dans l’espace professionnel du jeu international qu’est la mise en scène d’opéra, cela se rappelle constamment à qui veut l’entendre. À qui veulent s’entendre.

Emmanuelle Cordoliani, Amour et Psyché, légendes, Bon, Bonnefoy

Hiver au Tiers Livre / Quatre légendes

Quatre légendes nous rapportent l’histoire d’Amour et Psyché :
Selon la première, Amour ayant contrevenu au désir de sa mère de punir Psyché pour sa beauté,  l’a épousé dans le plus grand secret. Secret pour Psyché également qui ne le rencontre que la nuit, dans l’obscurité de leur chambre. Une nuit, profitant du sommeil de son mari, elle allume une lampe à huile pour faire la lumière sur ce mystérieux époux. Elle découvre, en lieu et place du monstre qu’elle supposait, l’Amour. Une goutte d’huile brûlante tombe sur la cuisse du dieu et le réveille. Découvert, il s’envole par la fenêtre, abandonnant Psyché pour toujours.

Selon la deuxième : Psyché n’aurait pu distinguer le visage de l’Amour dans l’obscurité , c’est donc autre chose qui la fascina au point qu’elle s’oubliât et cette goutte d’huile brûlante qui finalement réveilla cet époux divin, et qu’on attribue à la lampe d’or dans sa main, était en réalité une goutte de salive.

Selon la troisième : Ce n’est pas la désobéissance de Psyché qui entraîna le départ définitif d’Amour, mais ce regard d’elle sur lui, regard unique, qu’il laissa sans lendemain, au milieu de sa nuit éclairée.

Selon la quatrième : Pour retrouver son époux perdu, Psyché brode le mythe avecque le conte. Elle  subit avec succès des épreuves de princesse déchue ( trier des graines en une nuit, ramener la toison d’or, remplir aux enfers un coffret d’une goutte de Beauté de Perséphone ), mais tombe in extremis en ouvrant la boîte, dans un sommeil profond. 

 Reste cette boîte ouverte, son vide et les rêves qui traverse le sommeil qu’elle insuffle.

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