Serail, Cordoliani, Smoke, journal sans journal, Stéphane Mercoyrol, Emmanuelle Cordoliani, arénophile

Hors-Sérail | Journal sans journal

… Je suis la secrétaire de mon temps, de tout mon temps. Sans majuscule. Je suis la secrétaire de mon temps, j’en tais les secrets en les consignant par écrit au vu et su de tous et de toutes. Je tiens le journal du travail et de la parole. Tout se noue étroitement au point qu’il est impossible d’en rendre compte méticuleusement : la jungle, on peut s’y faire un passage à la machette, ou bien braquer un projecteur dessus. Ou encore en dire une histoire, une bribe, qui ne vaut pas pour le tout comme le segment vaut pour la droite, qui n’est pas un fil sur lequel nous pourrions tirer pour en faire une pelote proprette, une boule bien dense. À peine un grain de sable dans la doublure de mon habit.

J’ai tenu pendant un an le journal de l’Enlèvement au Sérail. Non. J’ai tenu pendant quelques semaines la chronique de l’Enlèvement au Sérail et très vite, je suis devenue la scribe du Sérail. Je consignais les répétitions, la démarche, le savoir-faire. Mais très vite les objets, les vivants et les morts du Sérail se sont jetés en travers de mon chemin, m’ont tirée par la manche comme un enfant fait à ce vieux bonhomme  juif qui conte sur la place du marché, les yeux fermés, sans plus personne qui l’écoute — croit-il —. Les vivants aimantaient les histoires sans le savoir le plus souvent, sans le vouloir. Un qui prêtait sa carcasse au garde du corps examinait avec un soin d’expert les cartons d’invitations des invités, celui qui faisait le Pacha s’étendait en odalisque sur le tapis usé… dans les mêmes fonctions apparaissaient d’autres visages, d’autres corps et …une permanence. Alors il fallait écrire ces histoires. Il n’y avait pas le choix de ne pas les écrire. Plusieurs encore, déjà, attendent. Patientes, tranquilles, certaines. Semblables à ces heures d’attentes aux frontières des Balkans avant l’Europe : des enfants jouent sur l’herbe du terre-plein central, ici et là se bricolent de petits feux inoffensifs pour faire griller de la viande, on ne redémarre pas les voitures, on les pousse, portières ouvertes, ça discute, ça attend et c’est quelque chose du voyage et non une perte de temps. Je dessinais alors, pour les distraire, pour les voir, pour sentir le temps, sable dans ma main comme sur la plage inlassablement palpé.

 [ MOSAÏQUE ] Coffret sans fond ni couvercle, pour mes récits ( hors ) du Sérail, un ami ( dans un café ) m’a offert ce mot ( facile comme la dernière pièce d’un puzzle ). À cet énonciation, les voilà qui par un côté se lient à un autre, à n’importe quel autre, sans que jamais les couleurs ne jurent autre chose que leur appartenance à la même matière brisée, éparse et sur le chemin d’être rassemblée à nouveau dans un futur libre de toute finitude.

Un dimanche matin, j’entends une conférence sur le sable. Y aurait-il moyen de transporter tous les sables de la terre sur soi ? La question me tourne en boucle, petits tas de vermicelles mouillées, traces des vers qui creusent mes galeries de matière grise.  
[ ARÉNOPHILE ]
Elle a toujours eu un grain
ça fait le vide
autour d’elle
un grain de chaque
Tous les déserts
du monde
pris dans la doublure
de son cache-poussière
Combien en faudrait-il de grains pour une collection exhaustive ? Et à quoi ressemblerait  la collectionneuse sur la carte du Mantegna ? Elle attend, elle aussi depuis, en compagnie du gardien du chiffre, du faussaire et du soldat paisible au Marché des Vacillantes.

Celui qui n’a pas de nom. Dans le métro, j’entrevois sur la page d’un livre Celui-qui-n’a-pas-de-nom. Je le connais, celui-là, si c’est bien le même : il traverse une histoire que j’ai écrite il ya longtemps. Combien sont-ils ? Un seul comme dans l’histoire du chien de Heiner Müeller  ? Ou bien des clones ? Un prénom en commun, il n’y a rien de plus commun, mais avoir pour nom l’absence de nom…

En traversant une l’île de la Cité, nécessité impérieuse d’appeler Stéphane, qui jouait le Pacha, pour lui raconter deux rêves coup sur coup que j’ai faits de lui. Rêves de clôture du Sérail. Quel meilleur moyen de fermer en ouvrant que de rêver ? Il décroche hilare, comme dans mon premier rêve [1] : J’allais t’appeler ! J’ai rêvé de toi la nuit dernière, je ne me souviens plus, tu étais là, c’était bien. Je ris en l’écoutant. Je ris en lui racontant mes rêves, nos rêves. Les conversations ne sont jamais interrompues. Elles sont les fils de l’existence, qui chantent et vibrent dans le vent avec leurs silences à basse grésille, trames et chaînes d’un amour qui nous dépasse.

Plus tard dans la soirée, je me souviens de cette rue, du milieu de cette rue — mais dans quelle ville ? — où j’ai eu l’idée de la disparition du Pacha, sortie géniale dans un nuage de fumée, truc dans un monde d’illusion, boucle merveilleuse qui ouvrait d’un coup toute les portes.


[1] Une pâtisserie orientale angle saillant de deux rues sans histoires, en face d’une caserne close. Deux fois par jour la lumière la traverse de part en part. Il faut être là. C’est là que nous sommes dans la lumière. Plus de pâtisserie. Des petites tables aux plateaux de cuivre gravés, collées aux banquettes rouges, pour laisser au centre toute la place au tapis. Un tapis de bohème, cent fois rejoué, cent fois rapiécé, Stéphane, l’acteur qui se prête au Pacha est couché sur le dos, les jambes croisées sur sa chemise blanche, comme s’il s’était basculé depuis une assise en tailleur. Les jambes croisées sur son torse comme les os des tibias en dessous du crâne du drapeaux des pirates. Tout est inversé. Jambes noirs sur fond blanc et sa chevelure brune vivace sur sa tête — Stéphane, le couronné —. La lumière même rit. Il est hilare : Tu m’as complètement pachaïsé. Je redis ses mots, jusqu’à mon réveil. Ils ont la même couleur de Sésame que ceux d’une autre couronne, des années plus tôt, usant du même passeur : Il est pour moi tout votre sang pur à l’heure de clore.
La nuit suivante, l’acteur qui est le Pacha qui est mon ami, encore. Nous fermons la boutique. Il ne fait que passer, très élégant dans une chemise qui se serait dupliquée de sa veste de Monsieur Loyal, noire à ramages d’argent. Il est déjà de dos dans l’embrasure lumineuse :
Tu viendras me rejoindre sur la terrasse, il faut que je te dise une chose .

François Bon, Emmanuelle Cordoliani, nuit, Altelier d'écriture, TIers-Livre

Une des autres nuits

dans un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles mais pas trop les bords des puzzles et encore moins les coins des bords des puzzles qui les enfermaient à double tour dans l’image pour seule fenêtre, coincé à la maison, collé au carreaux, tout le jour comme un petit malade tandis que quelque part en bas ça se passait sûrement, quelque chose, dans la rue, dans la ville, dans le globe terrestre qui fait de la lumière jusqu’à ce qu’on ait bouffé toutes les piles des piles de sel de la terre et ça c’est toujours et encore la terreur suprême qui rend poulet, qui chocotte et plus bouger caché dans le placard tout feux éteints, guettant le Grand D’ombre, dans le demi-sommeil, le Chevalier sans peur se rapproche, lui, l’unique à l’avoir retrouvée la boule de Sacha à chaque fois et parfois, aussi celle de grand-mère Alice, boules qui roulent loin très loin des bords, dans des bordées de pensées — en velours violet et jaune, avec des petits coeur de trou du cul tout noirs — qui se sont tirées sans retour, sans histoire du soir et surtout sans bisou bye-bye petit gnou, c’est au revoir le sommeil, la somme des moutons qui sont des lapins en papier sur le mur s’en garde la moitié, retient rien et reste le demi-sommeil, et plein de demi-sommeils ça fait des demi-sommeils, mais jamais un vrai gros sommeil qui est toujours absent comme le “s” à demi, faut pas y compter, sans bisou bye-bye petit gnou, un seul programme : un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles mais je n’aimais pas les coins, ça c’est clair à présent, mais encore moins les points qui bouclaient la parole comme un quartier d’impasses, cric-crac l’affaire est dans l’ cul-d’sac où des sacs à culs se pressent au pas de courses sans sac oublié à la maison — quand on a pas de tête dans son cul on a des jambes — les points invisibles criaient sans arrêt : Stop ! Stop ! Stop ! Majuscule si fort que la phrase ça l’assommait d’un coup du lapin et puis on lui retire son pyjama : Stop ! Stop ! Stop ! à tout bout de chant et c’était la panique que ça s’arrête au bout de la phrase et avec mon élan de tomber au bout de la terre aplatie par les vieilles lunes de charabia qu’il fallait avaler nez pincé, comme des couleuvres au goût caramel, pour m’endormir pour de bon, pour m’empêcher de me sauver si le Grand D’ombre ne venait pas me sauver, s’il ratait son coup avec Sacha et Alice, s’ils me tombaient dessus en culbutant sur les bordures de briques et de faillance de leurs pensées et m’écrasaient sous leurs pois de pyjama avant que j’aie pu filer à l’anglaise par des routes toujours ouvertes en surfant, pas comme papa les bons jours sur l’onde verte, mais comme le Grand D’ombre les bonnes nuits, bonne nuit petit gnou et bonne nuit Sacha et Alice enfin endormis et zou, à travers une ville-puzzle sans bords, ni coins, ni points, dans une voiture d’enfant j’aimais les puzzles, clair, archi-clair, mais je n’aimais pas le noir, ni sur les bords ni au milieu de la chambre où tous les lapins peints blanc poudre partent perdants pour la chasse quand la nuit gagne leur place…

La terre a mangé l’odeur des fleurs des rares jardins et elle se lèche les doigts et régurgite l’humidité des morts et pète leurs gaz. L’électricité a sauté comme un bouchon de champagne. On peut enfin compter les insomniaques aux lueurs tremblantes de leur fenêtres soudain ouvertes sur la nuit pour voir qu’on n’y voit rien, qu’un rideau, où même les picotis d’étoiles ont été calfeutrés par les lourds nuages. La lune gibeuse rafle la mise de sa place au soleil : dormez bonnes gens et moi je marche sur vos rêves dans la ville rendue à sa nature. Car qui veille veille aussi sûrement que qui dort dîne, veille sur les dîneurs endormis à la table d’hôte du sommeil, veille et ouvre le livre qu’eux gardent clôt. Ce livre dans leur bibliothèque, petit gnou, dans une armoire oubliée, entre deux piles de linge et faces de rats, ce livre entrevu dans la presse d’une gare de passage, chez des amis qu’il vaut mieux garder tout près, ce livre au vol d’une discussion à la table voisine de celle où chaque jour tu bois, à présent que tu es grand, un café crème sur la lèvre avec deux sucres en dépit du temps qui passe, ou à un dîner chez des amis qui n’étaient pas d’accord, ce livre qu’il faut avoir lu car il dit tous les secrets de la fantaisie du monde, même le plus triste, ce livre qu’eux n’ont jamais ouvert, dont ils tirent sur eux la couverture et le titre ronflant à l’arrière de la tête, s’imaginant pourtant qu’il leur appartient, ce livre c’est le sommeil, le sommeil de plomb qui met deux balles chaque soir, sans parvenir jamais à les trouer au côté droit, dans leur peau de lâche, de déserteur sans conscience, leur peau d’impunité qui raccroche les gants, qui a assez donné au jour, qui a besoin de ses huit heures, leur peau, ce sac bien trop fragile pour contenir le violent cauchemar d’en être, de si pauvres rêves et l’oubli, l’oubli… La peau, je leur laisse bien volontiers, et j’ouvre le livre intact de leur sommeil et je marche dans ses pages, chaque pas est un coup de poignard qui les démassicote une à une et coupe les amarres qui me retenaient à la lumière. Tandis que tu dors, petit gnou, c’est là que l’autre monde se montre sans phare. Un jour qui sera une nuit tu verras tout cela comme ça ne se voit pas, c’est l’odeur qui guide et nous nous retrouverons quand tu ne dormiras plus la nuit, quand tu en auras fini avec la croissance et les croyances. Bientôt, bientôt, petit gnou. Alors nous ferons sauter les plombs pour plonger dans le noir et entendre à nouveau les voix très anciennes qui signalent les voies très anciennes. Les chemins sont déjà balisés, dans l’obscurité la ville balance tout : les passages désormais fermés, les portes murées, les immeubles réduits en poussière et cette poussière s’est mêlée à tout ce qui est resté, à tout ce qui semble neuf au jour, comme ces vieilles fées qui mentent sur leur âges de plusieurs siècles. Tout n’est pas à faire dans les pas, il suffit de retrouver, de pister, de flairer, de se laisser porter par les voleurs et les sorcières, les fuyards et les évaporées. Sous la ville, dans la ville il y a la ville d’avant et la ville d’avant la ville, celle des arbres et des sangliers, des marais et des chenilles, des campagnes de dimanches. Cherche petit Gnou, cherche. Éteins ta lumière et suis-moi, dans ton demi-sommeil trace mes pas, à travers les villes-puzzles sans bords, ni coins, ni points.
Éteins ta lumière : qu’est-ce que tu vois !

Un aéroport. Je vois. Le dedans d’un aéroport. Il n’y a pas de lumière. Un aéroport qui dort. Il fait froid. De loin en loin, un tour de kaki et de chiens. Une femme. Jeune. Sur un banc de fer calée par son sac à dos et son insouciance. Dans un demi-sommeil dans l’aéroport désert. Elle ne peut pas sortir. Dans son passeport il y a des visas, des visas, mais pas le visa pour cette ville-là. Elle y est pour la nuit. Elle effleure ses souvenirs de la ville interdite à portée de sa main. Des souvenirs de nuits, quelques années plus tôt. Sortie de théâtre. Encore une pièce interminable, éclairée par de violentes rages de stroboscope. Dehors, l’éclairage publique tiède. Éviter les grands boulevards déserts, pensés pour les tanks, parfois quelques voitures diplomatiques noires. Des Trabants claires plus rarement encore. Trous de boue dans les rues adjacentes. Rires dans la nuit de ses camarades russes. De l’interprétation fantaisiste que ceux de l’Ouest font de leur théâtre officiel, du théâtre officiel qui n’est pas le leur. Pas encore. Elle prie dans son demi-sommeil des dieux étranges pour qu’il ne le soit pas devenu depuis. Elle rit de surprise de prier dans son demi-sommeil. Elle rit de leurs rires encore libres avant d’être engloutis dans l’emploi du théâtre officiel. Pour toujours porter une lettre. Être un jeune amoureux. Une reine. En tout et pour tout. Aux réverbères doux, des annonces par milliers pour tout qui lui semble rien : paires de chaussures en 43, collection de timbres, ustensiles de cuisines… Les russes détachent précautionneusement chaque numéro de téléphone. Ils les engouffrent dans leurs poches comme des trésors. Pourtant ils chaussent du 45 ou du 41. Il y a déjà des casseroles dans leur cuisine. Elle sourit dans son demi-sommeil. Ces languettes de papiers sont l’or des échanges. La monnaie commune au rare.
Retours des muselières. Voix grasses dans l’obscurité. Pas cadencés.
Dans le demi-sommeil, les éclats de projecteurs des pistes d’envol lèchent son banc de fer. Elle sent les lumières de l’Arbat, un restaurant en étage où le jambon et les gros cornichons au nom de conseil protocolaire effacent des jours d’insipides cantines. Le métro qu’il fallait prendre à l’aveugle pour ceux qui ne lisait pas le cyrillique et se retrouvaient immanquablement dans des méga-cités de terrains vagues et d’immeubles obligatoirement paisibles, terrifiants par leur calme énormité mieux encore qu’un danger nommé. Ils ressemblent comme deux gouttes d’eau aux méga-cités de terrains vagues et d’immeubles obligatoirement paisibles, terrifiants par leur calme énormité mieux encore qu’un danger nommé, où elle est hébergée alors. Elle lit le cyrillique. C’est ce qui la retenait d’entrer malgré tout à une fausse adresse. Dans la demi-sommeil, plus rien ne la retient. Elle sonne. La porte va s’ouvrir.

Quoi d’autre ? Quoi d’autre petit gnou ?

Un carton. Un poids. Il refait surface à chaque déménagement, comme un corps mal lesté. Dedans des carnets. Dans un des carnets une note sur la nuit. La nuit qui va jusqu’à l’aube du nouvel an. La date est floue. La date est sans importance. Marcher la ville toute la nuit jusqu’à voir l’aube ça pourrait être n’importe quand. Sauf le 1er janvier, désormais. Il ne peut pas mettre la main sur ses notes dans le peu de temps qu’il lui reste. Le reste. Qu’en reste-t-il ? L’endroit où l’aube poindra se confond avec une rue laide. Banale. Les deux. Sans histoire et sans recoin. Enfin, son côté pair qui tel était. Pourquoi n’est-ce pas l’impair qui revient d’abord ? Le côté où l’église, le tabac et la ruelle s’entassent sur quelques pas de porte. Trois compères de hasard, tels qu’en sort la nuit de son double jeu, de sous son sabot de jument roublarde. Il est seul. Mais je vois le vers d’Éluard. Un néon oublié dans son âme. Nous avons fait la nuit. Clignote. Nous malgré tout. Qui veille veille sûr sur. Le sommeil de la moitié du monde. Sous la moitié de la lune.

Et quoi encore?
Trois silhouettes emmitouflées dans la nuit post-exotique.
C’est toi qui dit ça ?
Non, c’est toi, plus tard.

Emmanuelle Cordoliani, Kinstugi, Sérail

HORS-SÉRAIL | Le fil

À travers le linge fin et trempé de sueur, à travers la peau boursouflée des cicatrices, dans les chairs profondes,  un trait fulgurant  de douleur, fin comme un cheveu d’enfant. Le corps, ne bougera pas. C’est le 7ème jour du sevrage. Les monstres sont derrière lui, avec la violence du cauchemar, ni tout à fait la même, ni tout à fait… Il gémit, au supplice. De l’autre côté du mur, le front d’Osmin frissonne…Ni tout à fait un autre, le cauchemar redit dans toutes ses langues les coups et la honte. Mais l’agacement pernicieux de cette piqûre dans son dos distrait obstinément Selim du souvenir. Étendu, les bras en croix, sur le tapis , comme un bois flotté au milieu d’une rivière de chaux… un mot de lui et Osmin cassera le mur qui les sépare, au lieu de prendre la porte, tant il se languit d’un ordre de son Maître. Selim essaie de retourner en rêve à la maison sans porte ni fenêtre pour fuir cette lancette insistante dans son dos qui toujours le ramène au 7ème jour du sevrage. Il ne peut pas se cambrer. Son corps l’ignore. Il ne parle qu’à ce fil d’or qui l’aiguillonne, le brûle, l’éclaire. Un fil d’or indiscipliné. Un échappé de la broderie délicate qui raccommode ce tapis, usé jusqu’à la corde, où Selim ne dort pas, où il se noie dans son noir jusqu’à la chute qui est pour lui le seul sommeil. Un fil d’or rebique et cherche à travers lui son passage vers le ciel. Il fait beau soudain dans la nuit. La Brodeuse, Osmin l’avait ramenée du Marché des Vacillantes. Avec ses deux phalanges de métal, on la croyait joueuse de qanun. La Soigneuse au premier coup d’oeil a reconnue une femme de l’art du kintsukuroi, Celle-qui-sait-joindre-avec-de-l’or. Chaque jour depuis, elle brode la lune et le C du Sérail sur le tapis de Selim. Cicatrices magnifiques, gloire des toujours-vivants. Les fils sont ses fils, tous, y compris le franc-tireur qui blesse Selim en cet instant…

Banging My Head Against The Wall by Jeremy Johnson

HORS-SÉRAIL | Rumeur des murs

Il y a l’amour entre le front dégarni et le mur pelé, mais poli aussi, à cet endroit du contact, comme les pieds lustrés des madones dans les églises où Selim l’a fait entré, pour effacer les limites, pour habituer ton serviteur à être servi dans un hôtel de luxe. Un frottement infime, perceptible pourtant de l’autre côté du mur, comme le grincement de ses dents d’or quand il peur pour Selim, ses cauchemars, sa douleur, une erreur de la soigneuse… quand il voudrait à nouveau l’emporter dans ses bras de géant {comme de la maison sans murs et sans fenêtre là-bas}, quand il l’a découvert. Ça parle peu derrière le mur … Comme elle fait rêver dur, ta chambre, ô mon pacha Selim !…Le moelleux carnivore, l’obscurité cuivrée, les vieux ors immémoriaux, les sueurs raffinées et les essences brutes, les cuirs de tous les animaux, les bois précieux inextinguibles…Vous chuchotez dans le mur de mon front — Personne ne peut savoir… — Que toi et moi.…— Le coffre d’apothicaire, les cornues, les réchauds…C’est la fièvre — Personne n’entre, que Selim et la Soigneuse… mais ça murmure dans le couloir, comme si la mer en léchait les plaintes. La voix du Maître, Osmin la reconnaît toujours, les mots modelés dans son grave sont trop épais pour passer le mur jusqu’à son oreille, n’importe, à l’inflexion, il déduit le sens de la phrase et l’écrase entre son front soucieux et le plâtre moite : Aide-moi à tenir jusqu’au soir, à revenir, donne-moi un coma d’où me réveiller, recouds, cautérise, ouvre, pique, fais ce que dois… — Tu me demandes de le faire alors je le fais. Le métal net de la soigneuse, cette ligne du haut qui revient chaque soir : Tu me demandes de le faire alors je le fais… Mais ce soir, autre chose — Le temps est venu de ne plus souffrir pour ne plus réparer. La douleur qui s’annonce…cent mille fois ta douleur la pire…— Souffrir une fois pour toutes. — L’immense plaie de ton amour, encore réouverte…  Ça murmure dans le couloir …— Elle l’a récupéré en lambeaux de chair…— …morceaux épars où l’homme les souvenirs et les rêves pêle-mêle pesaient un mort à traîner jusqu’à sa chambre…in extremis. Elle le recouds toujours… — La magie des ressources nous l’avons usée jusqu’à la trame pour que renaisse ,  nuit après nuit, le splendide Selim…Selim l’Ardent… dans son habit de feu. La fièvre prend le front, le mur s’échauffe — …j’ai suturé, de l’inlassable aiguille brûlante à points comptés. Mais ta peau…ta peau magnifique s’affine , même mes plus subtils raccommodages finissent par la déchirer.… Elle enferme ses cris et ses sanglots dans un flacon de verre, il sait interpréter leurs silences — … Parce que tu me l’as demandé, souviens-toi, alors je le fais… Les voix se frottent, soyeuses, dans le couloirs… ce qui est sourd , toi aussi, tu le sens ? Elle a mis de la cire dans ses oreilles, pour ne pas t’entendre la supplier, pour  que tu n’aies  pas honte un jour de l’avoir suppliée… — Ton âge rattrape ton visage, ton corps se replie sur le manque. Quarante jours et quarante nuits, que ça dure, à mon front la corne vient… Quarante jours et quarante nuits, qu’ils sont enfermés là… — Quarante jours et quarante nuits, je te sèvre, mon Pacha Sélim…Parce que tu me l’as demandé, souviens-toi, alors je le fais.

© Jeremy Johnson / Banging My Head Against The Wall

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