Treize bis, Emmanuelle Cordoliani

Il faut un village

Parfois, les mots sont si fatigants
Ils courent autour de moi en criailleries
Ils s’accrochent à mes jupes même si je porte le pantalon
Ils me grimpent sur la tête comme des petits singes
D’un sans-gêne pas croyable
Et murmurent de mille voix à mes milles oreilles
En un concert cacophonique et indescriptible
Tandis que d’autres attendent en cohortes débraillées
Un regard, une tartine, un coup de peigne affectueux
Et sans autre ambition que la caresse.

Parfois, on me dit : tes élèves sont comme tes enfants
Erreur grossière !
Mes élèves sont mes élèves et ne sont comme rien
Ni personne d’autre que
Des camarades
Des soldats d’une même phalange
De cette grande main avec quoi
Moi aussi je fais corps

Ou personne d’autre que
Des étrangers identifiés
À leur manière de ne parler qu’une seule langue
Qui m’ennuie.

Les mots sont mes enfants
Marmaille endiablée de joie
Épuisante et qui m’arrache
Finalement un pauvre rire
Finalement à l’absurdité trop brève du monde
Dont elle fait une marelle qui relie
Le ciel à la terre
En passant par là, où ça bat et se bat

Ou lignée d’enfants vieillards
Toujours déjà plus vieux que moi
qui font le bruit d’une chose très ancienne
contre le sol de poussière.

Quand je ne tiens plus debout
Ils courent toujours
Et nagent et dansent
Ma nuit est blanche ?
Ils dorment à poings fermés
Ronflements et renflements
De petits ventres chauds et doux
Air de la fenêtre pourtant close
Qu’ils ouvrent en corolle.

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Val en signes

#3 Se retourner
Il faut s’arracher à l’enfilade des pièces, à la promesse prématurée et hors d’âge du jardin, au vortex des espaces-temps , à cette spirale d’illusions, de zones d’ombres, de recoins et de souvenirs empruntés, pour tomber sur un mur, une façade aveugle et si hautement plantée là qu’elle condamne à l’enfance, à l’état de petit, quiconque la regarde, comme en surplomb sur la rue étroite. Un mur nous tombe.

L’enfance voit sans peine les êtres de pierre qui sont les maisons, les bâtiments qui sont des bateaux, les immeubles qui sont de grandes armoires à gens. La subtile complexité de l’Allégorie lui est aussi familière qu’une bille mille fois tournée dans sa petite poche, tandis que son visage semblait ailleurs. Cette vieillarde aux yeux crevés, monumentalement tapie sur le trottoir d’en face n’attend qu’un mouvement brusque pour bloquer le passage, effondrer son sommet en murant irrémédiablement le haut de la rue.

Lever les yeux sur la pointe des pieds pour entrevoir le ciel à nouveau. Dans l’oreille petite, une voix instruite chuchote Dickens, Oliver Twist,orphelinat, moisi, prison, asile, délits et châtiments corporels, silence, cris, silence. Une plaque noircie dit : MONT DE PIÉTÉ. Un grand panneau plastifié annonce : Votre futur Office du Tourisme.

Comment vit-on dans cette ombre ? Tout près d’elle ? Comment amadouer cette redoutable voisine et ses araignées espionnes aux coins plafonds ?
Derrière la façade, dans une cour étroite, pas plus large qu’un puit de lumière, on pressent foison de salades appétissantes. Et on part en hurlant au moindre envol d’oiseau.

#2 Image
Les persiennes entrebaîllées
Laissent entrer suffisamment de jour,
Suffisamment de regard,
Pour voir :
Ce qui est là n’est pas là
Ce qui n’est plus là n’est pas là mais
Ce qui n’a jamais été là
Occupe tout l’espace.
Des meubles se laissent caresser par la lumière, d’autres, par le souvenir et d’autres encore par l’imagination, par les histoires.
Plus tard, bien plus tard, deux ans plus tard, une enfilade de portes et de couloirs s’ouvre sur un jardin, pas très loin, dans la même ville.
À l’intérieur, pour l’instant, de jeunes propriétaires dynamiques — ? –, leurs fantômes importés, d’autres mieux implantés dans ces murs et d’autres encore, qui n’ont jamais été vivants.
À l’extérieur, un homme très grand et une petite femme à la rousseur rêvée, imaginée, qui aura son importance d’appartenance, le moment venu.

#1 Revenir
À cette maison, dont plus tard il fera grand cas, la désignant comme le plus haut lieu de son désir en matière d’habitat, ouvrant pour elle une brèche uchronique qui lui eut permis de s’en porter acquéreur, succédant ainsi , à plusieurs propriétaires d’intervalle, à ses propres géniteurs, dans le hold up d’un legs impossible en tous points, à cette maison, précisément, il accorde à peine un regard quand il revient après des années d’absence ( années d’absence de la ville, mais aussi, à lui-même, à cette partie de lui-même, le segment vaut pour la droite, donc à lui-même. ) La lumière de la ville, noire dans son souvenir, lui a pris les yeux. Par la suite, il se trompera même sur le nombre de fenêtres en façade de cette maison élue — un flou, une myopie d’enfant conserve plus sûrement la seule maison qui l’intéresse, qu’un regard franc et curieux.
Mais plus haut dans la rue, l’autre maison, dont plus tard il dira que jamais li n’aurait voulu l’acquérir, en devenir le propriétaire… cette maison-là, il en donne le détail. Et son cœur se pince en entrevoyant, dans le jour laissé par les rideaux pimpants, les aménagements nouveaux et soignés qui lui ont été apportés par des occupants, des inconnus, des présents.

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Zone réservée

 

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Dessus tes pivoines
Peintes au plus près des pivoines
Roses de la Chine
Que je t’avais sciemment offertes
Dessus tes pivoines
Peintes qui séchaient sur la table
Les pétales jaunes
De mes pivoines sont tombées
Tes pivoines peintes
Dans leur aquarelle ont tout bu
Le rose et la Chine
Elles se laissent effleurer
D’un présent passé
De la couleur de leur ombre
Le don des pivoines
Pour la métamorphose à l’oeil
Nu visible étonne
Le peintre comme l’amoureuse
Ni l’une ni l’autre
Ne sait attraper l’arc-en-ciel
Ni ne le souhaite
Tes pivoines peintes
Et le poème suffiront
À notre patience
Jusqu’en un mai prochain, qu’il vienne
Ou non.

 

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Recroquevillée
Couverte des pieds à la tête
De gants de foulards
De vieilles nippes empilées
Elle crapahute
Ses pieds mal chaussant des tennis
minus, défoncées
Elle va mon chemin pliée
En un angle droit
Son bras est toujours tendu
Qu’elle marche ou non
Au bout le carton gobelet
Le frère du carton maison
Et des couvertures
Quelque part cachées, cartonnées
Elle est minuscule
Je voudrais croire qu’elle est
Une élève actrice
Qui apprend à faire la vieille
Doigts de pieds serrés
Dans les souliers, salis exprès
Pour savoir comment
Ça fait la lenteur, la vieillesse
Être misérable
Mais elle n’est pas pour jouer
Ni tortue d’Achille
De Stanislavski, de Strasberg
Ni allégorie
C’est une pauvre créature
Un corps rompu
Qui s’en va mon chemin

 

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Son nom je l’ignore
Il est si sale et démuni
Que même son nom
N’existe plus sous sa survie
Sous sa couverture
Solidifiée en quatre murs
Odeur en barrière
Sauvage, infecte, antique, ultime
On dirait que la ville
A le pouvoir de transformer
En statue de crasse
Quiconque s’arrête un instant
Pour voir, pour savoir
Ce qui est resté derrière
Filles en retard
Jardin vert et mûr de l’enfance
Longues ombres douces
Maison bâtie avec ses mains
École du signe
Escaliers du serment d’amour
Arbres des amis
Fontaine qui coulait de sources
Il s’est retourné
Un jour, nous ne saurons pas quand
Il est sans parole
Il est sans bruit et sans regard
Des lambeaux pour langes
Sa peau noire rongée de blanc
De veines de sel
Je l’appelle l’Homme de pierre
Depuis dix hivers
Depuis dix été, je le parle
J’ignore comment
Il tient sous la triple brûlure
Du gel du soleil
Du temps réduit à son néant
Il se macadam
Les bouches de chaleur du sol
Rayurent ses jambes
Le sèchent comme une carne
Mais hier, je l’ai vu
Faire, pour la première fois
Autre chose qu’être
En cours de pétrification
Dans un sortilège
Biblique, antique, économique
Hier, l’Homme Pierre
Lisait un papier qu’il tenait
Avec attention
De ses deux mains, colonne étroite
Écrite en petits
Caractères, au moins instant
Je m’étais trompée
Sur son conte.

 

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Un figuier sauvage
Garde ses figues en hauteur
Dans un terrain vague

 

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Après bien des ânes
Nés d’errances sentimentales
Je suis amoureuse
Je le sais du soleil en mai

 

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Si elle se lève
Si tôt sous la bruine un dimanche
C’est qu’elle est fumeuse

 

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Sous son casque noir
La mésange a pulvérisé
Son propre record

 

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Les oiseaux trompettent
Dehors ! Dehors ! Dehors ! Dehors !
Aux oreilles sourdes
Dès dehors la fraîcheur soufflète
Le sommeil trop court
Le masque aux joues gonflées de plomb
Dégage, léger
Dans l’air à peine plus que plume
Et l’instant étire
Ses membres sans fins dans les rues
Il me faut marcher

Les oiseaux tempêtent
De l’or ! De l’or ! De l’or ! De l’or !
Aux yeux grands ouverts
La fraîcheur de leurs cris dans l’air
Nous rend mammifères
Comme elle rend la ville aux pierres
La fraicheur fait louve
Fabuleusement solitaire
Du sol, solidaire
Quand le frôlant sans s’y confondre
Disparaît ma trace.

 

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Une femme dort
Paisiblement dans ces cheveux
Notre nuit à tous

 

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En l’absence de
Caresses le chat s’en va voir
Ailleurs autre chose

 

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Huit heures du mat’
C’est un midi au grand soleil
Pour les lève-tôt

 

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Un enfant un homme
S’en va acheter sa maison
D’alors maintenant

 

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La rame me tra-
-verse d’un tympan vrille crâne
Mais où ( m’en ) sortir ?

 

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Avant la brûlure
Il n’y a rien que du flou
L’eau enfin aiguise

 

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L’amertume étrange
Au goût donne mesure suave
De sa rareté

 

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D’un travesti la robe
Noire et noir me sied à ravir
Mais pas ses chaussures

 

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La claque d’un volet
Manifeste fantôme d’en face
Réveil pour le thé

 

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Un cycliste rouge
Ouverture éclair sur le pré
Vert du ciel bleu nuage

 

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Mots échoués du rêve :
( chanson ) nerveuse et légitime
dans ce coin fragile

 

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L’oxygène d’argent
Serpente au tapis comme un Nil
Vers ton coeur détroit

 

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Un verre en ses mains
Ma grand-mère dort statuaire
Ciboire il devient

 

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Toute ronde énorme
Encastrée sur mon cou infime
Bouille Bilboquet

 

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Un souffle si faible
Le fameux dé à coudre d’air
Toujours plus petit

 

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La tête du roi
Décollée arpente les rues
Le corps sacré suit

 

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Un chemin perdu
À la maison de mon ami
Un autre chemin

 

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La nuit rendormie
Traversée de trains égarés
D’accidents de plâtre

 

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Ce matin bruissant
D’autres esprits vont s’étirant
En terres voisines

Possibilité
Comme en Septembre et en Janvier
D’un printemps, offerte

D’une encre plus dense
Tant les ombres de matin autre
Affleurent et m’effleurent

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De mes défets

15 Juin 2019

Parfois, les mots sont si fatigants
Ils courent autour de moi en criants
Ils s’accrochent à mes jupe même si je porte le pantalon
Ils me grimpent sur la tête comme des petits singes
D’un sans-gêne pas croyable
Et murmurent de mille voix à mes milles oreilles
En un concert cacophonique et indescriptible
Tandis que d’autres attendent en cohortes débraillées
Un regard, une tartine, un coup de peigne affectueux
Et sans autre ambition que la caresse.

Parfois, on me dit : tes élèves sont comme tes enfants
Quelle erreur !
Mes élèves sont mes élèves et ne sont comme rien
Ni personne d’autre que
Des camarades
Des soldats d’une même phalange
De cette grande main avec quoi
Moi aussi je fais corps

Ou personne d’autre que
Des étrangers identifiés
À leur manière de ne parler qu’une seule langue
Qui m’ennuie.

Les mots sont mes enfants
Marmaille endiablée de joie
Épuisante et qui m’arrache
Finalement un pauvre rire
Finalement à l’absurdité trop brève du monde
Dont elle fait une marelle qui relie
Le ciel à la terre
En passant par là, où ça bat et se bat

Ou lignée d’enfants vieillards
Toujours déjà plus vieux que moi
qui font le bruit d’une chose très ancienne
contre le sol de poussière.

Quand je suis KO
Ils courent toujours
Et nagent et dansent
Ma nuit est blanche
Ils dorment à poings fermés
Ronflements et renflements
Air de la fenêtre pourtant close
Qu’ils ouvrent en corolle.

16 Mai 2019

Je vois ça comme les cartes d’un jeu, posées à plat , mais en constant mouvement. Elles se déplacent comme des organismes, des bactéries au gros plan du microscope, des populations migrantes vues de le Lune. Les cartes bougent et les figures qu’elles supportent se déplacent à leur tour, dans l’espace en apparence restreint que celles-ci leur offrent.
Certaines de ces cartes ont un verso très puissant, qui, caché, est présent comme un écho, insistant, une fantôme. D’autres textes, antérieurs imposent leurs visions, leur brutale postériorité : disparition des personnages bien-aimés, Sérail en cendre, ultra solitude du dernier témoin — Osmin, chez Kronauer serait un immortel Simbad / vision fugitive qui traverse tantôt, la posture de Mousse devant le grand coffre du pirate Mordicus
ils font grésiller le présent du Sérail, fantômes avant l’heure. Pour l’instant, cette sensation est si profonde, si étrange qu’elle me captive — me capture — et me fait retarder jour après jour le moment d’écrire tout cela ensemble.Mais il y a une autre raison à ce sursis : ce grésillement opère, il effondre lentement les murs, promet l’apparition d’une architecture nouvelle, dénudée, celle d’un … pont, passage, viaduc entre les idées les époques et les sensations.
Il faudra creuser ça dans la médiation, croiser ça avec la sorcellerie blanche. ce futur noir, écroulé, solitaire qui s’est dessiné pour le Sérail, le rend, paradoxalement, plus puissant, le met davantage encore à l’oeuvre. Loin d’annihiler, très loin, il en reconnait la permanence — de mots –.

La lecture d’un extrait du journal d’Anh Mat ( les Nuits échouées ) pris dans une gâtine d’écriture, où il cherchait un peu de réconfort auprès des 2 Sisters, m’a profondément touchée. Et remise au travail incertain et ingrat des Défets, avec un courage d’une autre texture.

12 Mai 2019

Tout poème est à double sens
Celui qui lit – est lu lui-même
par le poème

Anise Koltz

J’attends que les éléments, nombreux, de la mosaïque prennent leur place. Il y a le travail et il y a l’attente indispensable à ce que ça travaille. L’écriture redevient une matière, comme le bois, la pierre, qui joue, qui travaille et craque alors qu’on est au fond de son lit et de la nuit et qu’on n’y pèse pas lourd, une plume d’édredon vraiment, dans la balance qui sur l’autre plateau porte la maison tout entière. La maison qu’Emma a bâtie (… une espèce de proverbe, comme l’épée de Damoclès ou la lettre à Rodrigue ).

9 Mai 2019

Le manque de place dans la fenêtre petite de cet écran qui m’accompagne partout immobilise le prochain coup à jouer sur le Sérail. Tant d’éléments — pièces de cette mosaïque — se bousculent ici, leur temporalité superposée à celle du voisin, c’est la façon de faire de cet endroit même où les fantômes et les ombres valent autant que les vivants qui leur succèdent dans leur fonction auprès de Selim Bassa. Le Sérail est devenu le modus operandi de son écriture et réciproquement fascinant. Voilà plusieurs semaines que je demeure sidérée devant cette sulfure, figée dans son verre. Chiennes de faïence à qui plus rien ne manque. Plus rien sauf une case. Il me manque une case, comme au taquin, une case qui conserverait éternellement son vide, mais pas sa place, pour réinventer la mosaïque. Et respirer à nouveau. Une mauvaise ouvrière accuse toujours ses outils… parce qu’une bonne refusera de travailler avec des mauvais. Ce soir, demain, très vite, il faut voir autrement. Emprunter des écrans, écrire sur des bristols, utiliser les chiens de pailles des cartes du Mantegna, n’importe, passer à la suite parce qu’au dehors, ça pousse les murs.

3 Mai 2019

Arrivée première à un sinistre concours de circonstances, une amie s’est trouvée à accompagner les derniers moments de sa mère, femme dure et mal-aimante, avec laquelle elle avait pris ses distances depuis bien des années. Et pourtant à l’heure de la dernière heure, c’était elle, la petite, qui se trouvait là, pour lui tenir la main. Il n’y avait pas d’apaisement possible dans la rancoeur que la gamine gardait du saccage de son enfance, de son adolescence et des années de travail qui lui avaient été nécessaires pour arriver à tenir debout, et, malgré tout, à aimer, à vivre. Elle détestait être là, dans cette ultime prise d’otage, quand tout à coup, il lui est apparu qu’elle était une femme au chevet d’une autre, pour l’accompagner dans un dernier passage, comme tant d’autres à travers les siècles ont tenu la main des parturientes et des mourantes, qui si souvent se confondaient, se confondent encore dans des contrées moins bien loties que les nôtres. Sa place s’inscrivait dans la lignée des femmes.

Cette réponse se présente, comme Mary Poppins, à une toute petite fille bien en peine de réaliser la tâche monstrueuse qui lui a été assignée voilà des années et qui se débat comme une forcenée dans l’injustice qui lui est faite. À présent, elle va pouvoir retourner à ses occupations, à son occupation : jouer, inventer des mondes, les voyager, rire. C’est la femme qu’elle est devenue, est tant que femme de la lignée des femmes, et non en tant que membre d’une famille, qui sera présente à l’heure dite, pour réaliser le voeux d’une très vieille femme, de mourir en sa présence.

Dans la terre du petit arbre de l’appartement, trois pierres peintes, vestiges d’une journée de passation de conteuse à conteuses d’une très ancienne de Cendrillon, une version grecque. Une journée sur la lignée des femmes en compagnie d’une amie d’adolescence, priée pour l’occasion, sous la houlette de Martine Tollet. Vestiges ? Bornes plutôt, d’une route sans début ni fin. Après nous les libellules et les biches prendront la relève.

2 Mai 2019

Je me souviens de cette rue, du milieu de cette rue — mais dans quelle ville ? — où j’ai eu l’idée de la disparition du Pacha, sortie géniale dans un nuage de fumée, truc dans un monde d’illusion, boucle merveilleuse qui ouvrait d’un coup toute les portes.
Selim disparait dans un nuage de fumée. A disparu. Nulle part où le chercher. Il n’y a rien d’autre à en dire.

Une amie, comme une soeur, m’accueille. J’étais sous la pluie battante et il fait bien chaud dans ses mots. À temps partiel, elle est ange de la mort. Ange dans la mort. Je me sens à un tel point inexpérimentée dans ce domaine. Or le glas sonne. Je tremble dans le vent trempé malgré tout. On voudrait pour ceux et celles qu’on aime, et pour les autres, un passage facile, c’est à dire léger à accompagner. On voudrait un nuage de fumée

Finalement ma grand-mère me sonne pour que je fasse une course. Je passe chez une amie à elle, Mathilde — à la peau diaphane, au visage lunaire — connue depuis l’enfance et j’y prend le café avec deux autres Miss Marple des montagnes. Le plafond est bas, les murs épais. Là aussi il fait chaud. Je suis le bonhomme de neige de Prévert : après mon départ, il restera une flaque, un vieux chapeau et une pipe en bois.
Je rapporte à ma grand-mère sa petite gourde d’eau Lourde(s). Elle lui attribue le premier coup de chance qui passe — un miracle — et moi, je n’aime que les hasards. Si cette gourde de Bernadette avait pu plutôt m’envoyer sur la Lune, j’aurais été épatée. Au lieu de cela, voilà que tout mon temps m’appartient pour fouiller les combles du Sérail

Note pour le Gros Jardin : Les gourdes d’eau lourde de Saint Bernadette

29 Avril 19
Je rencontre Françoise Durif, connaissance virtuelle du Tiers-livre Atelier d’écriture de François Bon à l’été, embarquée volontaire de l’Inventarium. La vivacité de son apparition, pourtant timide, dans l’embrasure du Café Bellecour ne laisse pas de doute sur l’entente qui nous attend. Elle commande le premier Vittel-fraise de sa vie pour marquer le coup. Je suis sensible à cette pratique-fée. Nos échanges hirsutes vont à l’écriture et c’est l’occasion de parler du Sérail. Puis dès après l’avoir quittée, de m’apercevoir que je manquais cruellement de cette conversation : j’aime augmenter les textes de l’intérieur, ce dédale, ces ramifications, infinis. Cette cartographie palpitante au point que je me fiche d’être lue, tant le geste me tient. Mais tout à coup, devoir dire, pouvoir parler ces mondes et … y parvenir si difficilement a éclairé un chemin tout simple et indispensable.

Je veux écrire qu’Osmin a perdu le chemin du Marché des Vacillantes ( voir nouvelle éponyme ), tellement perdu qu’il en vient à douter qu’il ait jamais existé. Mais sa peur d’en faire l’aveu à Selim Bassa est si grande, sa responsabilité dans le renouvellement du sang au Sérail, si importante, qu’il lui ment depuis longtemps.
Osmin continue les voyages, avec méthode, répondant à des règles de lui seul connues, suivant un tracé qui nielle mène jamais au même endroit et qui pourtant à un point d’arrivée. Il y a aussi un sésame — le Maître sera content — et il ne rentre jamais seul. Mais il ne choisit plus la marchandise, il est choisi ou les choix s’imposent à lui ( l’air de ressemblance qu’il trouve à une bibliothécaires, un livreur de pizza, une retraitée aux mains noueuses… avec des arcanes du tarot Mantegna, ou le souvenir qu’il en garde, ou le souvenir qui lui en fait défaut ).

Jusqu’à Celle-qui-Cherche, ceux et celles qu’il ramène trouvent leur place au Sérail pendant la route de retour. Celle-là est comme un chien dans un jeu de quilles. Inutile. Maladroite. Elle écrit Je. Elle rêve. Elle questionne. Elle ne voit rien mais elle parle avec les médiums — magiciens, sorcières ou simples — du Sérail. Elle ne sait pas mais elle flaire le savoir.
Celle-qui-Cherche écrit depuis le début Hors Sérail. Elle écrit depuis un voyage, une quête qui la tient éloignée du Sérail, qu’elle emporte avec elle. Tantôt elle dit nous, tantôt ils ou le Sérail selon que l’histoire lui a été rapportée par un membre du personnel, un rêve, un fantôme, une rumeur, une intuition…

Plus le temps passe plus Osmin porte en lui les mondes qui gravitent autour du Sérail, et le Sérail lui-même. Le personnel se démantibule, quitte, emportant un éclat d’or et la lune, qui aimantent où qu’on se trouve, non à Selim, mais à la liberté de Sélim, à la possible
métamorphose…

Quant au livre du Chiffre est un volume du Sérail. Il n’est pas consultable pour l’instant. Mais il le sera. Il se superpose avec le Hors Sérail, ou le croise, comme le dictionnaire Khazar.

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