François Bon, Emmanuelle Cordoliani

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / DU LOINTAIN NORD

Le corps liquide de la Seûle sur le cadastre minéral dessine toujours un bras d’honneur qui saute aux visages. Et son nom, qu’on juge de mauvaise augure, mais qu’on n’ose pas changer, puisqu’on n’ose plus rien changer, depuis que la décision a été prise de classer Secret Défense les éléments naturels encore en capacité de communiquer avec l’être humain, son nom qui râle, résonne trop longuement aux oreilles étrangères. Cependant, l’Éminence Scientifique s’est formellement opposée au projet grandiose de préservation de la Seûle par l’élévation de murs jusqu’au troisième étage de la stratosphère du néo-crétacé. Le risque serait trop grand, voulant amplifier l’infime écho des propos de la rivière, de le perdre définitivement à la faveur d’une malfaçon de l’ouvrage d’art — elles sont hélas, si courantes —. On a dû également renoncer à l’éloignement total des riverains, mais il a été exigé par décret, dans un rayon de 300m, de ne pas élever la voix au dessus de 10dB, ce qui correspond au bruit du vent dans les arbres qui ont pu être conservés. Décret applicable aux humains et aux oiseaux, en dépit d’une rébellion constante de cette dernière population à la moindre collaboration constructive avec l’espèce humaine. Malgré toutes ces mesures, en l’espace de cinquante ans, le seul murmure officiellement émis par la Seûle est un gémissement qui détraque systématiquement les capteurs, mais où certaines oreilles particulièrement exercées prétendent entendre les mots évaporées ( au féminin pluriel ) et marais ( incertain ).

françois BOn, Emmanuelle Cordoliani

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / EST BOUGÉ

Depuis le Tremblement, on a fermé La Secousse et le bistrotier, reconverti chauffagiste se mord la langue chaque fois que lui vient un : Tout baigne ! Par ricochet, le Tremblement a provoqué un sacré mélange. Sur si peu de terrain, d’un coup, l’eau de la Seûle a débordé les marais et les Caraïbes se sont mises à fuir par tous les toboggans. L’eau thermale qui coule là-bas, c’est mieux qu’une rivière à pépites, alors on a vite colmaté les brèches des soucoupes du Centre Balnéo / SPA / Loisirs, et remis en sécurité les espaces-bulles, ses solariums et ses toboggans qui s’entortillent dans les airs avant de se réinjecter dans la structure mère. Plus question pour Franck, le chauffeur du petit train de couper en douce par le parking du lycée Jean Hyp et la zone pavillonnaire dite Atlantide ( ! ), en rapport avec l’assèchement du marais qui lui a permis d’émerger. Pendant presque deux mois, tout le coin a baigné dans la vase, on se serait cru au camping municipal, où un printemps sur deux le terrain est rincé par une mauvaise crue de la Seûle, qui dégueule sur les Gitans plus de boue que les riverains ne le font en une année avec leurs paroles. D’ordinaire, à part une association et quelques personnes de bonne volonté, tout le monde s’en tamponne qu’ils pataugent, mais là, devant l’ampleur du sinistre, la mairie a décidé de prendre ses responsabilités : elle a fait procéder à l’évacuation des Romanos, pour les coller sur un parking dans la Zone et annoncé un prochain assèchement de tout le marais, sur fond d’ode à la salubrité. Et à toute chose malheur est bon : les écolos se sont mis sur le pied de guerre, trouvant enfin un terrain d’entente avec les Gitans et les bénévoles de l’association, pour protéger l’écosystème, la biodiversité et leurs fesses nomades. Les déchets nucléaires de la zone, ils les ont en travers et pour longtemps.

François Bon, emmanuelle cordoliani, Emile Gaboriau

UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / SUD BOUGÉ

Émile Gaboriau, le Sang noir de Sauveterre aimait son mystère et sa tranquillité, et puisqu’il avait échoué là, qu’il fallait bien vivre quelque part, il avait surpris tout le monde en venant déloger un beau troupeau de boeuf blancs à l’ombre d’un bois au sud de la ville pour s’y faire construire une maison de Maître. Une maison de rêve, mais de ce genre de rêves un peu tordus qui sentait bien son post-romantique, c’est à dire une forme de maison de cauchemars, gotico-grandiloquente avec des petites tourelles, un pigeonnier et des ailes qui demeuraient entièrement inhabitées les trois-quart de l’année. Un siècle plus tard, les dents des paysans étaient devenues bien longues avec le drôle de succès qu’avait apporté à leur coin cet original d’auteur et sa maison endormie dans un élégant délabrement suite à sa mort prématurée. Ils avaient vendu, judicieusement et juteusement, quelques parcelles à d’autre snobs, tout en conservant le gros des terres. Mais au Tremblement, s’il restait trois ou quatre demeures élégantes, de-ci de-là, presque tous les espaces les séparant avaient été infestés de pavillons, suite à la défaite par KO des agriculteurs face au deuxième choc pétrolier. Jusqu’au Tremblement : 5,9 pour Richter, 0 pour les pavillons. Pour les vénérables villas, pour la Sang Noir, match nul : délabrement stationnaire. À l’heure où je vous parle, comme il n’est plus question d’octroyer le moindre permis de construire dans ce secteur, une drôle de faune a pris possession des lieux. Des gens de tous âges, portés sur la décroissance, l’agriculture bio et la résistance à ce qu’ils appellent sérieusement la société de consommation, ainsi que des inventeurs de jeu GN, entre murder party et survivalisme et des hackers. Pour ces derniers, il n’est pas exclu qu’ils occupent la même place que le sanglier de Sauveterre : à cheval entre la légende urbaine et l’attraction locale.

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UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / OUEST BOUGÉ

C’est pas parce qu’on a la plus grosse part qu’il y a la fève dedans, lui avait dit la soeur Blanchard, au sortir de chez le notaire. C’était de l’amertume qui avait tourné à la clairvoyance, comme un beurre rance qui se remettrait d’aplomb, quelque chose qui n’arrive jamais, sauf quand ça arrive dans les dents. Le père Blanchard, on aurait dit qu’il s’était fait bananer, et il n’y avait pas de quoi le prendre mal, parce que son domaine avait bel et bien la forme d’une banane, et qu’il était tout jaune. Rien n’y poussait là-bas, et c’était sec dès la mi-avril et triste comme le jour des cendres. Mais ça, c’était une grande et grosse banane de terre qui s’étalait sur tout le côté de la route de la mer. Le père Blanchard, lui, n’y avait jamais récolté en suffisance que les pissenlits et encore, il avait dû se délocaliser au cimetière pour les manger par la racine. Son seul legs pérenne avait été son nom et on disait encore chez Blanchard, quand on y allait, il y a pas plus de 3 ans de ça, dans la Zone. C’est qu’un des héritiers avait fini par damer son pion à la vieille Blanchard : il avait ramassé le pactole en vendant sa banane de propriété pour faire le Mac Donald et toute la zone commerciale. Enfin, ça lui payé l’EPADH. La chambre, pas l’établissement, à lui et à sa veuve. Le nom est resté et la zone est vraiment devenue la Zone, quand tout le commerce s’est dématérialisé en fumée. Plus personne de sain d’esprit n’y met les pieds aujourd’hui : on se fait livrer par des gonzes de la Zone, genre intérimaires pas regardant et pas regardés. Parce que dès que le centre commercial et toutes les grosses franchises environnantes se sont dépeuplés, les promoteurs ont trouvé sans trop de difficulté un moyen de se refaire : l’enterrement en terre Blanchard d’un gros paquet de déchets de la Centrale du Blayais.

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