© Alexandre Piquion

Cernes de croissance

Après des années d’à peu près
J’ai fini par repérer
Quels êtres humains avaient
À peu de chose près
Le même âge que moi
J’ai un œil pour cela
Un œil à ça

Pourquoi cela m’importait-il tant ?
C’est que le miroir ment, ment, ment
Comme je respire dedans
Et l’embue, de ma personne imbue
Vue de l’extérieur, l’usure du temps
Éloquente, bavarde souvent
Sans faux semblant

Je vois l’âge juste, mais aussi l’enfant
Tout étonné encore d’être là
Cet âge, ce poids, ce geste
Si précis, si maladroit
J’ai un œil pour cela
Un œil à ça

Mais pour les arbres, je ne sais pas.

© Jane Neal

Auf deutsch Bitte

Parler allemand c’est changer de camp
Aller camper ailleurs
Et ce matin
Ça n’était plus la misère de la fumée
du bois trop vert pour des goujats et qui ne prend pas
sauf à la gorge et monte les larmes aux yeux qui piquent
depuis l’écorchure des genoux de l’enfance
depuis la peur des gros chiens kaki dans les zones aseptisées

Ça n’était plus la fumée toxique
des toiles trop mâtinées de repentir
des tableaux de famille de la galerie
des horreurs, des crimes de faciès et des lits du mauvais
côté du pelochon et des photos de mariages
où l’on passe sa tête dans le trou
de la ballottine indigeste du banquet
bien ficelés, elle et lui, mais sans agapes

La fumaison, mais où, mais quand ?
La fumaison du père conservé ainsi sans son jus
Pas ça non plus
Le fumoir for men only où
la langue maternelle n’avait pas droit de Cité
quand environné de brouillard le Nonce-roi avait ses entrées

Ce matin, ce n’était rien de tout cela
Mais un feu de broussailles et de joie.

Pontévédro Cordoliani

La commune pontévédrine : tour et prestige

Un tour de magie digne de ce nom comporte trois parties : la promesse, le tour et le prestige.
La promesse consiste à montrer quelque chose d’ordinaire, qui va servir cependant de support à la magie. Des cartes à jouer, un chapeau, une balle…
Le tour est l’effet d’un bateleur : une magie facile, qui fait sourire, dont on imagine facilement le truc — même si on reste incapable de le nommer avec assurance, d’y mettre sa main à couper —. Dans le tour, une balle disparaît au nez et à la barbe du public.
Le prestige vient en dernier : il est la manifestation d’une magie qui dépasse l’imagination du public, une magie qui nous cueille. Le prestige induit un truc, un truc qui nous échappe ( la balle disparue pendant le tour vient de réapparaître dans votre poche ).
Les petits enfants montrent un émerveillement délicieux pour les tours. Les adultes se plaisent à croire qu’ils gobent le tour, le prenant pour le prestige. Pour ma part, je pense que, comme bien souvent, les adultes se trompent, que le nuage de poudre de perlimpinpin qu’ils vaporisent eux-même comme une parfum d’ambiance sur l’Enfance leur trouble la vue. Les enfants savent que le tour est truqué et c’est cette simplicité qui même qui les ravit. Pour eux, qui évoluent quasi-constamment dans des manifestations de magie pure, l’inlassable répétition inoffensive de pouce qui disparaît et réapparaît est forcément réconfortante. Il en va de même pour le bout du nez qui s’envole : on le raccommode avec du joli fil doré et le tour est joué. Pas de quoi s’affoler. Pour le prestige, c’est une autre paire de manche, les enfants savent par expérience, et nous devons l’admettre avec eux, qu’il a sa temporalité propre. On dit un, deux, trois, mais le soleil vient quand il veut. Que la vraie magie accepte d’être domestiquée dans le cadre étroit d’une spectacle de prestidigitation est à peine croyable, voire franchement louche.

Pendant quelques mois, avec l’aide de mes élèves du CNSM, j’ai mis au point un tour de magie qui consistait à faire apparaître un pays qui n’existe pas sur des critères extrêmement précis : le Pontévédro*. Tout un acte du spectacle l’évoquait sans pour autant prétendre s’y dérouler. Le public assistait à une fête commémorative, nostalgique et folklorique où se racontaient nombre d’histoires immémoriales, dans le cadre d’un rituel exigeant que nous avions inventé pas à pas. Toute magie, même fausse, a un coût et j’y ai contribué en versant des litres de mon sang balkanique dans ce sol imaginaire. Ce tour s’est ficelé à la manière des mariages heureux : avec quelque chose de vieux, quelque chose de neuf, quelque chose de bleu et quelque chose d’emprunté. Olivier a doté la petite monarchie parlementaire d’une économie branlante, Etienne d’une œnologie, Adrien de sites magnifiques photographié lors d’un séjour de repérage dans un pays limitrophe, Martin d’une poésie nationale qui réchauffait le coeur, Alexandre d’une galerie de souverains, et l’autre Olivier d’une mycologie digne des Atrides… Nikolaus, lui, avait doté le Pontévédro d’un costume traditionnel. C’est à dire qu’il avait très tôt attiré mon attention vers cette composante essentielle d’une identité. En trempant ma plume dans mon sang balkanique — bleu, couleur de mer pontévédrine —, je lui ai écrit un monologue où il détaillait les éléments de la vêture et, cela va de soi(e), leurs histoires. Les pantalons amples et légers, la sur-robe et la ceinture…Cet habit pontévédrin, je le porte depuis des années. Pour voyager, pour dire l’Ascension au Mont Ventoux de Pétrarque quand l’occasion s’en présente… au point que mes pantalons devront bientôt être rapiécés, puisqu’ils sont devenus si fins qu’on me voit presqu’au travers de leur rude coton.
Le truc du tour consistait à faire prendre la nostalgie des exilé.e.s pontévédrin.e.s à Paris pour preuve de l’existence de leur pays, sur le principe familier aux campeurs montagnards : il n’y a pas de fumée sans feu.
Voilà donc pour le tour pontévédrin.
Or hier, inopinément comme il se doit, son prestige s’est réalisé. En très peu de temps j’avais dû mettre au point, avec la présence musicale de William Rollin, un concert de remplacement afin d’honorer une invitation au Café Chardon de Nevers. Une heure de racontements piochés dans les plats du jour du Café Europa où on mange copieusement et plutôt oriental ces derniers mois. Le prologue de Nikolaus sur le costume traditionnel et la ceinture d’amitié, je l’ai programmé sans hésiter. Le concert arrivait très vite, avec sa charge de doute, d’inquiétude et de fatigue ancienne dans la journée trop chaude. Je n’étais pas bien sûre que ma tête tiendrait le par coeur et réciproquement. J’étais triste de jouer en me sentant à ce point amoindrie par la trop brève échéance, l’épuisement de trop longues semaines aux projets super-superposés… J’ai essayé avec désespoir la tenue que j’avais envisagée pour le concert et c’était spectaculaire de constater à quel point ça ne convenait pas. Je suis restée un moment assise près du poêle froid, en sous-vêtements, comme une marraine la fée transformée en Cendrillon.
Finalement, j’ai enfilé le costume traditionnel : les pantalons larges et légers… et c’est là que ça s’est produit. Le prestige. Ils avaient leur charge pontévédrine de soleil et de joie. Plus rien ne pesait. Plus rien ne doutait. J’ai mis la sur-robe blanche et j’ai pris sous mon bras la ceinture turquoise que portait Benoît, quand il n’était pas le Comte Danilo. La ceinture nommée la ceinture d’amitié, devenue la ceinture d’amitié.
Et puis la voix m’a appelé à la fête. La mienne.

* Le Pontévédro est une monarchie parlementaire des Balkans, jouxtant la Syldavie côté montagne et la Bordurie côté mer. Tout le monde sait ça.

© Benoit Riou

Sérail Hors-Série : 100 remèdes

Tu me demandes de le faire alors je le fais.
Pendant des années, j’ai dosé les drogues, mélangé les herbes, préparé les baumes pour que tu puisses danser autour du volcan des fêtes et des rixes, pour que tu apparaisses chaque soir, au Sérail, gracieux sur la corde raide dans l’équilibre mince comme le fil de ta vie. Et chaque matin je te récupérais en lambeaux de chair, en morceaux épars où l’homme les souvenirs et les rêves pêle-mêle pesaient un mort à traîner jusqu’à ta chambre, in extremis.
— Comme elle les fait rêver dur, ta chambre, ô mon pacha Selim ! Le moelleux carnivore, l’obscurité cuivrée, les vieux ors immémoriaux, les sueurs raffinées et les essences brutes, les cuirs de tous les animaux, les bois précieux inextinguibles… — Personne ne sait encore. Que toi et moi. Le coffre d’apothicaire, les cornues, les réchauds… Ce laboratoire de ta survie et le tapis presque transparent où tu trouves parfois une poignée de sommeil. Tu murmurais : aide-moi à tenir jusqu’au soir, à revenir, donne-moi un coma d’où me réveiller, recouds, cautérise, ouvre, pique, fais ce que dois.
Tu me demandais de le faire alors je le faisais.
Les cent remèdes sur toi je les ai essayés et améliorés. La magie des ressources nous l’avons usée jusqu’à la trame pour que nuit après nuit renaisse le splendide Selim , Selim l’Ardent, dans son habit de feu.
L’immense chagrin de ton amour, tu n’as eu de cesse d’aller le réouvrir, sur des vedettes américaines, des escorts de haut vol aggravé, des fleurs exotiques et vénéneuses entrevues par la fenêtre rapide des voyages. Et toujours, tu me demandais de le faire alors je le faisais, j’ai suturé, de l’inlassable aiguille brûlante à points comptés. Mais ta peau, ta peau magnifique s’affinant , même mes plus subtils raccommodages finissait par la déchirer.
Il y a un mois, tu as dit que le temps était venu de ne plus souffrir pour ne plus réparer. Souffrir une fois pour toutes. Je te sèvre. Je te donne à mordre dans les racines de gingembre les plus dures, je me couche de tout mon poids sur toi quand ton corps se convulse. J’enferme tes cris et tes sanglots dans des flacons de verre. J’ai mis de la cire dans mes oreilles, pour ne pas t’entendre me supplier, pour ne pas que tu aies honte un jour de m’avoir suppliée. Ton âge rattrape ton visage, ton corps se replie sur le manque. Quarante jours et quarante nuits, je te sèvre, mon Pacha Sélim. Parce que tu me l’as demandé, souviens-toi, alors je le fais.

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