Entrée des artistes Cordoliani Sérail

Sérail Soir 04/01/18

Hier, Jacques Lassalle était mort. Il était mort la veille et à l’heure où j’écris, il l’est toujours, mais hier sa pensée — celle que j’ai sur lui, de lui et peut-être sa pensée diffuse dorénavant et pour toujours dans les lieux qui font théâtre — a accompagné la répétition. Ma répétition, car je n’en ai presque pas parlé. Parlé à quasiment personne ici. Parlé au téléphone avec Philippe Lardaud, mon ami et l’ancien élève de Jacques Lassalle. Ne pas parler est un moyen sûr quand on n’a rien à dire. Moins habile quand on questionne simplement la légitimité de sa parole. Je n’ai pas été l’élève de Lassalle, mais j’ai appris de lui.
Il avait pris la peine de saluer ma dramaturgie du Conte d’Hiver, bien que le projet ait fait chou blanc pour figurer aux ateliers d’été du CNSAD : on privilégiait cette année-là les auteurs encore de ce monde. Il m’avait payé un café. je ne souviens pas de ce qu’il m’avait dit. Ça m’avait été d’un grand réconfort. Enfin, ça avait conforté dans ma lecture de l’œuvre.
J’ai assisté à ses cours, souvent. Souvent les comédien.ne.s râlaient, souffraient dans sa classe, mais à l’heure de vérité des Journées de Juin, peu d’élèves avaient fait autant de progrès que ceux de Jacques Lassalle.
L’homme était tourmenté, par la vie, par le théâtre, par l’enseignement. Ce que j’en voyais. Quand le public arrivait dans son théâtre, il geignait de douleur, mal caché entre deux rangées de sièges. Il geignait vraiment, bruyamment. Il souffrait du temps. Le temps qui semble soudain infiniment long entre deux répliques, avant une entrée, pendant une effet lumière … alors’ qu’il allait bien avant, dans cette ère de lait et de miel où la salle est vide, où l’on répète, où tout est possible. La plaie ouverte du temps injuste au flanc du metteur, de la metteuse. Elle en a fait crier plus d’un.e.
La plainte aiguë de Jacques, la mutique de Stéphane Braunschweig, la vociférante de Jean Boillot, la fumeuse de Georges Lavaudant… Elles m’ont bien appris à entendre la mienne. Grâce à elles, j’ai commencé à chronométrer les répétitions idéales, pour m’apercevoir que le temps en public n’était jamais bien différent. Quelque d’autre s’était perdu que le temps, tragiquement perdu entre les répétitions et la première, quelque chose qui ne relevait d’aucun compteur, quelque chose qui n‘appartenait qu’à moi. Cependant, les petits coups de marteau réguliers qui frappent inexorablement la seconde dans la seule montagne qui nous est accordée, m’ont apprivoisée. J’ai appris à être assise avec joie dans une salle où joue un spectacle que j’ai mis en scène et qui continue à se mettre en scène sans moi, et avec moi dedans pourtant. Et puis ce désarroi des acteurs devant ma peine, je n’en voulais pas. J’ai voulu d’autres choses, parfois tout aussi déplacées ou terribles, mais pas cette peur de mal faire, de déplaire que déchaîne en tempête l’intempérance du metteur scène à l’arrivée du public.
L’opéra, pour qui le souhaite, aide à lâcher cette prise : il s’agit d’y rendre les clefs une semaine avant la Première. Quand l’orchestre arrive, le chef décide de l’agenda, des priorités et les répétitions lui sont entièrement dévolues. C’est ainsi que tous se mettent au service les un.e.s des autres. Je n’arrête pas de travailler, mais cela ne s’exprime plus en temps de plateau. Il ya les notes après les répétitions, les phrases échangées pendant les pauses, la lumière qui achève de s’écrire et qui caresse ou brutalise les corps et les visages, contraint et permet. Nous en serons bientôt là. Demain. Aujourd’hui je suis renvoyée à l’Entrée des Artistes — ce film sur le Conservatoire de Paris avec Louis Jouvet qui avait condamnée ma première année d’étude à la bastonnade répétée du réel.
Je n’ai pas encore bu à Jacques, avec Stéphane Mercoyrol, le seul ici qui peut comprendre où ça tape. Ce chagrin de loin, qui est un hommage, une concentration et le fil isolé d’une filiation aussi. Avec Philippe Lardaud — la mort de Cébès, dans la froide fenêtre d’un studio au rez-de-chaussée de l’école un matin d’hiver — nos messages maladroits se sont croisés. Comme nos routes, à nouveau, bientôt.

Sérail Cordoliani Clément

Sérail week-end 01/01/18

Accessoirement, ça se passe bien. Ce n’est jamais gagné : la caste des accessoiristes est riche de très nombreux spécimens, aux compétences et à l’engagement les plus divers.e.s. Nous gardons ( dans le formole d’une boîte à camembert ) le souvenir d’un accessoiriste qui pouvait prendre une après-midi entière pour trouver un parapluie nous aux Galeries Lafayette qui jouxtaient le théâtre. Et ce pour une somme exorbitante. Il avait, en outre, la phobie des têtes de veaux… Mais il y a aussi Paul-aux-mains-d’or, à l’Opéra de Dijon, qui sait sculpter un monstre dans une cape de sacs de farine.
Et à l’Opéra de Clermont, il y a Clément ( en blouse sur la photo ). Dès qu’on l’aperçoit sur scène celui-là, on voit qu’il est d’ici. De la scène, pas de Clermont, même si, bon, il est aussi clermontois. Il a une physicalité de clown. Une façon nette de se mouvoir sur le plateau. Il se détache. On voit au premier coup d’œil l’empilement des casquettes sur sa tête.
C’est quelque chose qui m’a toujours plu. Non, rassurée. La tribu des Nakkun’vie m’inquiète. Surtout quand elle est sur le pied de guerre : “ Le violon c’est ma vie, si je ne pouvais plus chanter, je préfèrerais mourir, j’ai tout donné à mon art/passion/ famille/travail/chien… ”
Mourir, voilà un bien gros mot dans une si jeune bouche, dit le Pacha Selim. Alors il attrape Konstanze et la maintient au-dessus du vide jusqu’à ce qu’elle sente la mort, celle qui la saisira quoiqu’il arrive, la vraie, la sans gloire.
J’aime à sentir que les gens ont encore des rêves sous le pied, que tout n’a pas été consumé à un feu unique.
Clément, que dire, il a suivi le fil rouge : il jongle, donc il clone, alors il design pour pouvoir décorer et costumer et puis il administre aussi sa compagnie… C’est un chemin familier, avec ses clairières, ses faces nord, ses terrains vagues et ses sous-bois.
En ce moment, il fait des fausses figues molles pour nous, tellement vraies que Pierre en a l’eau à la bouche chaque fois qu’il voit le plateau sur la table d’accessoires au jardin de la coulisse. Et quand on les dépose au pied du figuier qu’Émilie à dessiné sur une des portes du Sérail, on sourit bêtement.
Les accessoires sont le trousseau de clés de la comédie. Il y a des paquets de cigarettes trafiqués Sérail, des flûtes à champagnes qui s’allument, des passeports, des billets d’avions … La comédie dit : “ Je suis ici ” quand la tragédie est toujours ailleurs, dans un monde où le tragique prend toute la place. La comédie ne prend jamais toute la place. Dans une comédie, on rit, oui, mais on sourit aussi, on est ému, perplexe… il y a des plages non-identifiées sur la carte, aux rives de l’absurde.
La comédie pratique l’alternance, les 3/8 au lieu de l’éternité. L’équipe du matin relève celle du soir comme dans la chanson de Kurt Weill, The Buddy on the Night Shift, chacune saluant chez l’autre ses choix, ses talents, ses trucs.
Quand les prisonniers du Sérail croient leur dernière heure arrivée, Belmonte et Konstanze chantent un duo d’amour. Le temps s’arrête. Mais Pedrillo reprend la main à la première occasion pour paniquer sec et imaginer un pire, une incarnation à la mort, avec décors et accessoires : “ Ils vont nous précipiter de la terrasse et on s’écrasera comme des marionnettes disloquées dans les poubelles de l’arrière-cour. Ils vont nous couler vivants dans la dalle de béton d’un dancing ou nous empaler sur les grille du Consulat d’Espagne…”. Sa logorrhée prête à rire, en voyant à quoi nous consacrons le temps qui nous reste. Là où Konstanze et Belmonte décident d’un récit unique où seul leur amour peut apparaître, Pedrillo fait de la mort une nouvelle partenaire. La plus inspirante, la plus vivante. Et, dans une cellule voisine, Blonde réclame une dernière ( fausse ) cigarette …

Cordoliani Sérail César Arrieta

Sérail Matin 29/12/2017

Hier soir, c’était jeudi gras, comme dit César et c’est l’occasion d’en dire sur César. C’est notre mascotte, notre coqueluche. Ça se passe souvent comme ça : celui qui joue le rôle de l’Arlequin, tout le monde le trouve bouchon, mignon, trognon. On le doudoune, on se l’arrache, comme on ferait d’un enfant ou d’un petit animal ravissant. D’ailleurs, si l’on n’y prend pas garde — et même si l’on y prend garde, d’ailleurs — les relations entre les personnages, leur fonction dans la pièce, le statut social même déteignent sur la vie hors du plateau. Ce qui prouve qu’on ne peut pas passer huit heures par jour à prétendre être quelqu’un d’autre sans que ça laisse des traces. Quand j’ai commencé, j’ai joué pas mal de servantes… devinez qui allait chercher les cafés ? Qui passait un coup de balais pour aider les techniciens ? Qui pouvait être aisément déplacée dans le planning pour faire les mauvaises heures ? Devinez qui s’est vu mettre une main au fesse en coulisses par un vieux bougon cabotin, sous le prétexte qu’elle était ( la ) bonne ? Et devinez qui a expliqué , rouge de colère, au vieil histrion qu’on n’avait pas gardé les Sociétaires ensemble ?
Personne ne touche à César. Mais c’est lui qui sert le vin le plus souvent dans les dîners. Et c’est lui qui apporte le sucré. Il faut dire que César apprend le français. Il s’y colle deux heures chaque matin avec une constance qui nous laissent tou.te.s bouche bée. Et des résultats légitimes, bien qu’écœurant la paresse de notre Pacha Selim, qui le couve de son œil de grand chat jaloux, alangui sur le canapé. César à des nasales bluffantes. Je reparle pas de ses narines, qui sont très jolies, mais de la façon tout à fait à la française dont il prononce les on, in, an, le cauchemar de l’aspirant à la francophonie.
Hier soir, il y a eu deux services. Pierre et Émilie ont, en plus des répétitions , des services techniques matin et soir. À leur arrivée, les solistes sérieux ( c’est-à-dire ceux qui ne chantent pas des rôles qui font rire ) avaient déjà levé le camp, vers une bonne grosse nuit réparatrice. Mais César est resté avec nous, seul étranger dans un groupe de français. En immersion totale. Il était tard, et il a participé à quelques scènes dignes de Lost in Translation. La capacité française de trouver quelque chose d’aussi immatériel que le Bonheur dans un placard ou dans un magasin peut laisser perplexe. La volubilité de la conversation entre des êtres chers, lui écarquillait les oreilles. Le voir assis sagement sur le canapé bleu à ne pas perdre une miette de cet étrange pain elfique qu’est une langue convoitée, m’a fait fondre le coeur. La présence post-exotique de Pierre à ma droite, associée à cette écoute, m’a ramenée loin dans le passé, quand assise sur un divan malcommode au fin fond d’une banlieue moscovite, je m’accrochai aux lèvres de mes camarades du G.I.T.I.S, ravie et frustrée, au bain linguistique de l’enfance qui n’a pas tranchée.
César a bien fait de rester. Ce qu’il a vu d’amitié, de rire, de profondes complicités valait bien ce qui échappait à l’entendement de l’ouïe.
En partant, quelques mots russes ont fait trembler le corridor. Cette façon d’effacer nos traces sans qu’elles ne disparaissent jamais. Ce que sont les mots.

© Victor Duclos Sérail Cordoliani

Sérail Matin 28/12/17

Hier : nous sommes arrivé.e.s au plateau. Enfin. Déjà.
Wajdi Mouawad dit que le pari insensé de la mise en scène d’opéra réside dans l’obligation qui nous est faite de décider par avance de la dramaturgie, de la scénographie et des costumes. Que c’est comme tirer une flèche dans une cible qui n’existera qu’un ou deux ans plus tard.
En juin 2016, nous avons présenté la maquette du décor que vous traversons à présent sur le plateau. Après avoir été traversé.e.s par lui pendant un an et demi. Vue d’ici et maintenant, il me semble que nous n’avions alors que des pressentiments. La maquette du décor, soudain, était un élément solide, le seul, flottant sur des nuages incertains d’idées, d’intuitions, de préjugés aussi.
Pour cette présentation les 5 théâtres coproducteurs étaient évidemment représentés — et plutôt deux fois qu’une — si bien bien que ça faisait beaucoup de monde — un public, en quelque sorte — pour cet événement.
Nous étions également venu.e.s en nombre. La vieille Garde — Émilie pour la scénographie, Julie pour les costumes et Victor pour la chorégraphie — et puis les nouveaux arrivants : Pierre et Victor.
Pierre à la Lumière, ça faisait des années qu’Émilie en parlait, avec sa mesure et sa délicatesse coutumières. Ils étaient des partenaires anciens. Nous avions eu un rendez-vous manqué, deux ans auparavant, quand je cherchais un éclairagiste à sacrifier sur l’autel bulgare de la reprise épique d’Otello. Pierre avait eu le bon sens connaisseur de ne rien venir faire dans cette galère balkanique, passablement échaudé d’une expérience similaire au Kosovo. La reprise tombait fin juillet, il m’avait fait savoir par Émilie q’iil préférait partir en vacances avec femme et enfants. Ce dernier concept — les … vacances ? — m’était peu familier à l’époque, mais bien qu’un peu vexé de voir mon projet snobé de la sorte, j’avais salué, par avance comme après coup, la jugeote du gars.
Finalement, nous nous sommes rencontré.e.s au printemps pour l’Enlèvement, à quelques encablures de la présentation de maquette. Je me souviens de la terrasse où nous nous sommes assis, Porte de Pantin, pas de ce que nous nous sommes dit. Mais c’était facile de lui faire confiance, avec sa recommandation et son regard à double grands fonds.
L’autre nouveau venue, c’était l’acteur qui devait initialement jouer le Pacha Selim — et qui du fait d’un conflit de dates avec le précédemment cité Wajdi Mouawad a du décliner —. Victor de Oliveira. Je voulais travailler avec lui depuis le Conservatoire. Nous nous étions récemment revu.e.s à plusieurs reprises et l’entrelacs de ses différentes cultures en faisait un apatride polyglotte idéal pour Selim. Et un œil aiguisé pour le jeu.
La présentation s’est faite dans une grande salle de réunion à la Fondation Varenne.
Les tables avaient été installées en rectangle avec grand espace vide au milieu : nous étions loin des commanditaires. De part et d’autres, le nombre des participants impressionnait. Après une présentation technique et sommaire de la dramaturgie, et de la scénographie, j’ai pris l’acteur en otage pour lire, au débotté un poème sur les 1001 nuits de Borges, à deux voix.
Une amarre s’est rompue.
D’ordinaire, on ne lit pas de poèmes pendant les présentations de maquette et encore moins en bilingue.
L’amarre de l’ordinaire, qui pèse si lourd dans son métal de tradition à l’opéra…
L’amarre de l’ordinaire s’est rompue.

Hier, nous sommes arrivé.e.s au plateau et notre navire a déjà parcouru des milliers de milles.

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