Enlèvement au Sérail, Emmanuelle Cordoliani , Niels Gustén

Sérail Soir 05/01/19

Un an plus tard, nous voilà à Reims pour la dernière reprise de l’Enlèvement. Première répétition sur le plateau avec les solistes et le choeur de l’Opéra de Reims : je m’aperçois que la scène d’ouverture s’est un peu empâtée. Elle a pris ses aises, la taille s’est épaissie — c’est normal avec l’âge — mais elle s’est également un peu oubliée , elle est légèrement sortie d’une trace nette et ce genre de jeu dans les gonds peut faire dérailler mollement mais sûrement le spectacle qui vient. Donc, je donne un petit tour de clé sur la première entrée d’Osmin et Pedrillo, précis et délicat : on ne voudrait pas écraser ce qui fait joint entre ces deux-là. La situation est simple : ils se retrouvent au milieu du plateau, avant le spectacle et sirotent des bières que Pedrillo a apporté, en regardant la salle, le public… C’est devenu trop potache, je propose à mes solistes l’idée suivante : la veille leurs personnages se sont encore disputés et ce sont des “ make-up beers ” que Pedrillo apportent pour remettre les compteurs à zéro entre eux. Nous reprenons la scène et le résultat de ma nouvelle consigne de jeu est… moyen. Je me demande ce qui cloche, parce que ça me semblait une bonne idée. Je vois bien que Nils, qui chante Osmin, Niels qui est mon ami, que je connais bien, a son air de viking chiffonné et ma première réaction est de me dire : il n’aime pas ce nouveau jeu. Notre mésentente me chagrine très subtilement… Je remonte sur le plateau pour insister un peu et là, Nils me dit : Do you really want imaginary beers ? Je ne comprends pas ce que ça vient faire là : il y a une scène d’ivrognerie au vin imaginaire dans le spectacle à la fin de l’acte II… J’ai beaucoup d’autres choses à regarder que mes deux clowns, je m’affaire un peu à modifier des tops, à parler aux choristes du Personnel du Sérail. Nous reprenons. Toujours pas convaincue, je reviens à nouveau vers Niels. Il insiste : Do you really want imaginary beers ? Je recommence posément mon histoire : ils se sont disputé la veille et les bières c’est pour… et je comprends que nous sommes au coeur du malentendu de traduction standard : “ make-up beers ” , ça ne veut pas dire des bières inventées, comme Nils l’a cru, mais des bières “ pour compenser ”, comme dans l’expression “ make-up sex ” , équivalent anglais de notre “ réconciliation sur l’oreiller ”. Nils comprend immédiatement “ make-up sex ” et on rigole bien, soulagé.e.s que nous sommes tous les trois.
Mettre en scène consiste à assouplir des malentendus. Ils ne disparaissent jamais parce que le malentendu est le pis et le mieux de l’échange entre les êtres humains. L’outil ( la langue, les mots… ) est spectaculairement rudimentaire, sa convention — cette poignée de main virtuelle à chaque phrase échangée — devrait être toujours présente à l’esprit. Pas toujours facile dans le cadre privée, mais dans l’espace professionnel du jeu international qu’est la mise en scène d’opéra, cela se rappelle constamment à qui veut l’entendre. À qui veulent s’entendre.

Emmanuelle Cordoliani, Amour et Psyché, légendes, Bon, Bonnefoy

Hiver au Tiers Livre / Quatre légendes

Quatre légendes nous rapportent l’histoire d’Amour et Psyché :
Selon la première, Amour ayant contrevenu au désir de sa mère de punir Psyché pour sa beauté,  l’a épousé dans le plus grand secret. Secret pour Psyché également qui ne le rencontre que la nuit, dans l’obscurité de leur chambre. Une nuit, profitant du sommeil de son mari, elle allume une lampe à huile pour faire la lumière sur ce mystérieux époux. Elle découvre, en lieu et place du monstre qu’elle supposait, l’Amour. Une goutte d’huile brûlante tombe sur la cuisse du dieu et le réveille. Découvert, il s’envole par la fenêtre, abandonnant Psyché pour toujours.

Selon la deuxième : Psyché n’aurait pu distinguer le visage de l’Amour dans l’obscurité , c’est donc autre chose qui la fascina au point qu’elle s’oubliât et cette goutte d’huile brûlante qui finalement réveilla cet époux divin, et qu’on attribue à la lampe d’or dans sa main, était en réalité une goutte de salive.

Selon la troisième : Ce n’est pas la désobéissance de Psyché qui entraîna le départ définitif d’Amour, mais ce regard d’elle sur lui, regard unique, qu’il laissa sans lendemain, au milieu de sa nuit éclairée.

Selon la quatrième : Pour retrouver son époux perdu, Psyché brode le mythe avecque le conte. Elle  subit avec succès des épreuves de princesse déchue ( trier des graines en une nuit, ramener la toison d’or, remplir aux enfers un coffret d’une goutte de Beauté de Perséphone ), mais tombe in extremis en ouvrant la boîte, dans un sommeil profond. 

 Reste cette boîte ouverte, son vide et les rêves qui traverse le sommeil qu’elle insuffle.

Enlèvement au sérail, Selim, Emmanuelle Cordoliani

Hors-Sérail | Quatre légendes de Selim Bassa

Quatre légendes circulent sur Selim Bassa :
Selon la première, il a été laissé pour mort dans une maison abandonnée aux portes du désert. Un géant l’a retrouvé, enroulé dans un tapis et soigné, afin de se guérir lui-même — d’où ce nom, Selim, qu’il lui a donné, une fois remis sur pied. Selim a renoncé sa religion pour l’Islam et sa langue pour Babel. Ici ou là, il aurait ouvert un Sérail pour recueillir les misérables — y compris ceux et celles qui ignorent leur état —. Croiser sa route est l’expérience d’une vie.

Selon la deuxième : Les blessures de la porte sans gond du désert ne se seraient jamais fermées. Perforantes à leur manière, elles auraient creusé son corps jusqu’à l’âme de tunnels en forme de labyrinthe inextricable dont il ne peut sortir ni vivant ni mort. Qui peut se vanter d’avoir vu son corps nu dans la lumière ? Celle-là qui s’y essaierait serait bientôt étouffée par les larmes.

Selon la troisième  : Le Sérail est un sceptre d’or éclaté dans les corps et les yeux de tous les pauvres de nous qu’il a abrités un jour. Pour le reconstituer, il faudrait faire un bien long voyage dont les pas couvriraient la terre d’un filet d’or, reliant les uns aux autres. Puis recueillir, comme un éclat d’obus qu’on ne peut extraire au péril de la vie, chaque témoignage.

Selon la quatrième  : L’allégeance est d’autant plus puissante pour le personnel du Sérail, qu’on ignore si elle est faite au lieu ou à l’homme Selim.

Mais qui connait encore le nom de Selim avant Selim, et de cet homme qui n’avait jamais été battu, qu’en reste-t-il dans Selim Bassa ?

Emmanuelle Cordoliani, Nicolas Bouvier, Normand Lalonde , François Bon

Hiver au Tiers Livre / écritures avec écrivains

… à Serendip, le début de la fin. Avec une inquiétante tranquillité, il était assis sur la dernière plage de Nicolas Bouvier, accoté à Nicolas Bouvier et un soleil sans hargne pesait en visière de plomb sur leurs fronts dégarnis, pelés comme deux grains de sable. Leurs respirations entraient en résonance, comme s’ils avaient été en marche sur une route de montagne pour assister au mariage d’un renard. Leur respiration devenait aussi importante que les vagues de la mer et là, sans prévenir, Bouvier disait : C’est là l’onde et après un moment de ressac, il éclatait de rire en postillonnant d’écume. Ça réveillait Normand, tout hilare, dans son lit médicalisé. Ils avaient pêché, sans y prendre garde, tellement ils n’avaient plus rien à faire qu’à devenir château de sable rudimentaire bientôt balayé par la vague — Crisse ! Qu’est-ce que t’es brûlé du bulbe mon vieux Bouvier ! — et cette fois encore Normand se réveillait en riant dans sa chambre des Soins Palliatifs du 4ème étage au Centre Hospitalier Universitaire de Montréal… Mais ils avaient pêché et il en avait une belle dans la musette  : You must adjust to stagnation. Pas question d’aller vérifier la provenance sur internet. Avant sa deuxième chimio, Normand avait écrit « Maintenant que la toile recouvre le monde, voyons-voir l’araignée ». Il n’était déjà plus très chaud pour laisser sa trace en croisant les sources. Il préférait l’intime conviction qui émergeait de sa mémoire médica-menteuse — C’est du Bouvier, You must adjust to stagnation, du Bouvier tout craché — . L’araignée pointait bien assez souvent comme ça sa guibole poilue sur la plage ou au détour du mur blanc d’une consultation javanaise. Elle déboulait, effroyable et penaude. Elle lui injectait une trouille d’enfer, il en pissait dans son lit à main courante, elle le terrifiait, sans surprise et toujours exacte, même avec ses gros yeux tristes finalement, elle le coinçait là. À la longue, Normand ne voulait plus y aller et il grinçait d’angoisse entre chien et loup, quand la nurse apportait les pilules de la nuit. Dès que le rideau était tiré, sa chambre individuelle accueillait un autre lit dans lequel reposait en paix un énorme poisson moche — moche comme une lotte exotique — qui lui faisait venir l’eau à la bouche, mais qu’il était bien trop brûlé lui-même pour envisager de préparer congrûment, avec un filet de citron, ni même seulement de la mâcher ou de la déglutir. Une nuit de pleine lune, en novembre, Nicolas Bouvier était assis sur le lit supplémentaire de la chambre à un seul lit. Je n’ai pas le courage de descendre plus bas ni les moyens de loger plus haut. Le poisson, il en avait fait cadeau à leur tôlier, parce qu’il n’avait plus la force, ni la patience, ni le beat, ni le zing… — Tu penses-tu si je comprends ça — Le fils de l’homme l’avait fait séché et le portait crânement à son cou pour se prémunir contre toutes les avanies. Pas plus gros qu’un scorpion autour du coup du garçonnet. Une autre fois, à la tête du lit absent, le corbeau de Jane Sautière assurait la permanence…

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