siobhan Barbour, Emmanuelle cordoliani, Romain dUmas

De justesse

Et si la tristesse
Ne tenait pas dans le revers
D’ initiales
Non nommées brodées
Sur un très long drap de lin blanc
Voué à l’été
Au lit et aux grandes tablées

Et si les regrets
Ne tenaient pas dans la couleur
À jamais perdue
Pour l’oeil, la mémoire
Et l’odeur de ce bouquet sec
D’hortensias beiges

Et si l’échec mate
Ne tenait pas sa reine blanche
Folle et son roi noir
Fou à cheval pie
Dans un coffret lustré, poli
Par d’autres parties

Et si l’amertume
Ne tenait pas dans l’or d’agrume
D’un mur au soleil
Comme aux jours de pluie
Debout, soldat de métal tendre
Dans l’orage orange

Alors il faudrait la porter
Comme un ruban noir
Comme un ruban jaune cousu
À même le coeur
Où ça bat lance où ça se bat
Elle est bien ici
Confiée aux soins des petites
Choses dès longtemps
Mortes sans pour autant manquer
À l’appel de l’air

Emmanuelle Cordoliani, Claude Jonas

Hiver au Tiers Livre / des images mentales #3

Une pièce dans le palais de la taille même d’un palais. En haut du jardin séché par l’été, là, dans un cabanon, une maison-jouet pour grandes personnes à peine trop grande pour l’enfant qui se tient devant. Une voix appelle d’un balcon en bas. L’enfant soudain les pieds dans les choux et les petits plants lève la tête même si ce n’est pas son nom qu’on appelle, c’est lui tout pareil. Pas ce cas-là. Pas ce cas sale. Passe kaï kaï corniaud douloureux, égaré sur les sentiers avant d’enfin devenir beau signe de la musique libre comme l’air, insaisissable danseuse d’une pièce à l’autre quand, plus tard, bien plus tard, les murs des chambres familières, nuit après nuit, dévoilent leur porte invisible à l’oeil ouvert. À cela qu’on sait qu’une chambre est devenue familière, qu’elle fait partie corps et âme de la famille : à sa porte soudaine et ouverte sur les pièces d’un château colimaçant autour d’une cour carrée, pour donner sur l’été, en haut d’un jardin.

© Claude Jonas _Tinos

Emmanuelle Cordoliani, Sanglier, Cerf, Tiers Livre

Hiver au Tiers Livre / des images mentales #2

Enfoui et affleurant, le lac couvert de feuilles d’or, nage la baigneuse. Au bord l’attend le cerf pâle. Le cerf qui est un sanglier qui sont tous les arbres de la forêt à points de fuite, reine des méandres, des raccourcis qui rallongent la vie en courant jusqu’au coeur semant la meute. Dans une clairière, la chienne de chasse trône en sphinge au centre d’un cercle de crottes d’or :  passée de l’autre côté, elle a changé de camp et compte maintenant au rang des seigneurs véritables de la forêt ronde. Comme le cerf, qui ne rentre qu’à mi-corps dans le four des cuisines du château ou le sanglier qui revient toujours. 

Emmanuelle Cordoliani, Des images mentales, Fantômes

Hiver au Tiers Livre / des images mentales #1

Les fantômes à tout instant. Un grand cache-poussière marche dans la ville qui est et qui fut, couverte d’empreintes invisibles, mais sonores. Ses empreintes et celles de la ville, celles des routes passées et présentes. Les cartes du Temps — crochet et œil manquant — se superposent pour dévoiler le trésor du chemin, l’or d’être en marche, d’êtres marchants qui furent et sont. Certains savent ce qu’est la Mort, mais l’ignorent et se confondent avec les gestes les plus quotidiens.
Un jeune chinois élégant au nom d’empereur pavane son français impeccable, enroulé dans un accent à couper au couteau. Pardessus noir, chapeau melon, chaussures de Monsieur Parfait, clown blanc et auguste à la fois, il nous fait rire, mais qui est nous ? Qui sont ceux que nous sommes ? Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur l’espace infini du Rez-de-chaussée, le fantôme chinois et son élégance s’éloignent, légers, comme mon cœur après ces ultimes retrouvailles. 
Les fantômes avec les vivants sont à tout instant l’ultraconcordance du Temps. 

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