Un mal qui saute au ventre et y reste accroché par la mâchoire provoquant une morsure très aiguë et trois rendez-vous consécutifs chez le Docteur Ledoux. Symptômes et conséquences pour la petite Samy. Dans la salle d’attente se trouvaient toujours un ou deux malades aux fraises pour s’indigner de ce qu’elle passait devant tout le monde, pour la plus grande gêne de sa mère, qui n’arrangeait rien en tirant nerveusement sur son foulard à motifs d’oiseaux. Le père de la petite Samy, rompu à l’exercice, cachait sa gêne avec un sourire de fierté respectable. Quand ça mordait le matin, c’était sa mère qui l’accompagnait : elle faisait après-midi et soir à la maison de retraite. L’après-midi, si ça n’allait pas, c’était pour papa. Il faisait l’aube avec le camion vert et la fin de matinée avec le camion jaune, au grand dam des limonadiers-restaurateurs qui s’insurgeaient contre cette avalanche de décibels pile à l’heure de l’apéro contemplation à la Porte vieille, tandis que les hôteliers sur le pied de guerre s’opposaient férocement à toute modification des horaires de passages, brandissant leur coûteux double vitrage comme le rempart ultime et dérisoire qui peinait déjà à protéger leur clientèle de l’aube du camion vert. Au milieu de ces conflits d’intérêts régulièrement discutés au conseil municipal et devant un petit jaune, parce qu’on n’était pas sans humour à Sauveterre, le père de la petite Samy avait bien vite appris à garder ses distances, qu’il marquait assez nettement en ne buvant que de rares Picon-bière et en étant noir.
Un Bon Été / Tiers Livre / Calvino et les morts
Ce qui se passe dans les marais c’est à part. Ça l’a toujours été, ça le sera toujours. À part, chacun chez soi et les caches seront bien gardées. Maintenant qu’une partie de la ville s’est agrandie dessus, évidemment… ça ne change rien. Ce ne sont pas nos affaires, ce qui se passe en-dessous et ce n’est pas les États-Unis ici, alors ça ne va pas le devenir. Les marais ça a toujours été un lieu de passage, il s’y passe des choses, il y passe des gens, on y fait des passes — ne fais pas cette tête, on se parle franchement, il demande, je réponds et je sais de source sûre… —. Un lieu de passage : personne n’aurait l’idée de s’y installer à moins de ne pas avoir le choix et des gens qui n’ont pas le choix, il y en a toujours eu et il y en aura toujours, pas des noirs marrons comme aux États-Unis, ici on était bien trop occupé à chasser les parpaillots pour s’intéresser aux nègres — mais je rigole, d’abord il n’y en avait pas — mais des protestants qui espéraient trouver une traversée vers l’Amérique, ça par contre, on n’en manquait pas, d’ailleurs on ne les rataient pas toujours et dans ce cas, vous croyez vraiment qu’on allait se les enterrer en Terre Sainte ?
Les marais sont un genre de Gange local : tout à la fois lavoir, réserve animalière, décharge sauvage et cimetière. L’assainissement de la partie Est dans les années 60 a permis la construction de la zone pavillonnaire et du Lycée Jean Hyppolite. À l’époque, les écolos n’étaient pas aussi vivaces qu’aujourd’hui et comme nous ne sommes pas aux États-Unis, personne n’a songé à s’inquiéter de ce que les disparu.e.s du marais, probablement des centaines de macchabées au fil des siècles, se sentissent insultés par l’implantation de ménages moyens au-dessus de leurs vénérables têtes de poussières, au point de perturber le système électrique ou de faire claquer nuitamment les portes des placards.
Si personne ne s’inquiète des morts du dessous, dans les pavillons, c’est parce qu’on les connait : ils sont tous plus ou moins de la famille. Des imprudents qui pêchaient au foulard, des pauvres gens à qui on n’avait jamais ouvert la moindre porte de leur vivant et pour qui on n’allait pas faire exception avec celle du cimetière maintenant qu’ils étaient trépassés, pas vraiment de différence avec ceux qui se sont endettés pour vingt ans pour un bout de maison en plâtre avec un jardinet infesté de moustiques en été et détrempé toute l’année. Aux États-Unis, ils ont que des étrangers qui vont et viennent sur la tête des indiens des origines, pas étonnant que ça leur tape sur les nerfs. Ici, le rythme des pas est familier, ça rappelle la bourrée aux vieux dont on ne savait plus quoi faire, et ça berce les nouveaux-nés qu’il fallait taire et enterrer avant qu’ils aient pu crier.
Un corps dans le marais disparaît de la vue en un rien de temps, et il est recyclé en moins d’un mois.
Ici, on n’a pas d’enfant qui parle à son pouce, pas de télé qui passe à l’envers la musique des Beatles, pas de voiture possédée dans l’allée Mozart.
Évidemment, le cas de Gabriella a beaucoup fait causer. C’est une petite ville. Ses escapades nocturnes du quartier résidentiel en chemise de nuit vers les marais restés sauvages, d’autant qu’elles la faisaient passer devant l’internat du Lycée Jean Hyppolite, nous ont valu ce qu’il est convenu d’appeler de fameuses légendes urbaines.
Marcel l’électricien, il ne voulait pas qu’on en parle des bizarreries de Gabriella. Mais après deux verres, il en parlait bien tout seul : et qu’elle savait plusieurs langues quand elle dormait, et qu’elle avait des discussions érudites avec Émile Gaboriau… Gabriella ? Des conversations érudites ? En plus le Gaboriau, c’était un monsieur et il repose dans l’ancien cimetière, celui qu’on visite avec les beaux monuments funéraires d’avant, pas dans les marais.
Pendant presque trois ans, Gabriella passait une heure par jour à faire la lecture à Émile Gaboriau, autrefois gloire locale, plus connu aujourd’hui — ô ironie du sort — aux États-Unis que dans son propre pays. Mais c’est encore la bibliothécaire qui sait le mieux cette affaire : elle lui conseillait les ouvrages. Et puis, du jour au lendemain, ça s’est arrêté. Enfin… la lecture.
Quelqu’un ils ont fait venir. Un grand médecin. On ne l’a jamais vu. Mais c’est pas possible autrement.
La bibliothécaire, si elle est bien lunée, pourra vous montrer une collection très particulière qu’elle tient de famille. Les Évaporées du marais. Je ne devrais même pas en parler, mais c’est si singulier et elle se fait vieille quoiqu’elle en dise. Depuis quelques mois elle prend un soin étrange de la statue de Jean Hyppolite. Autre gloire locale, mais encore bien à nous celui-là. On raconte pour la blague qu’il n’a pas supporté que son nom soit attribué à un bâtiment aussi laid. Mais je me souviens qu’il était assez ébranlé de savoir qu’on assainissait une partie du marais dans ce but.
Un Bon Été / Tiers Livre / Répéter
Le cochon tourne ! Fiers comme s’ils l’avaient mise sur orbite, les hommes au-dessus des braises finiraient plus cuits que la bête. Ils se rengorgeaient de l’avoir dégradée de sa sauvagerie à l’instant de l’embrocher, lui ôtant jusqu’à son nom. Bientôt pourtant dans leurs yeux, brûlant leurs visages d’argile vernie, on apercevra la lueur du sanglier.
La graisse chaude tartine les joues des enfants les plus chanceux, pour une fois, ceux qui ont eu leur morceau entre deux tranches de gros pain rude, avec sa croute en éperon de requin qui laisse de grandes éraflures au palais et dans l’intérieur des joues, et épuise la faim rien qu’en fatigant les mâchoires. Les autres, les petites endimanchées qui se pavanaient une heure plus tôt dans leur robes de Princesse Synthétique, corollant la grande rue exceptionnellement piétonne d’un jardin de fleurs imaginaires anglaises ou chinoises, et les Petites Cotons, ce gentil troupeau de dentelles dont les trou-trous ne s’écartaient pas de la chienne garde d’une demoiselle rassise mutualisée pour l’occasion par les familles bien, les Petites Cotons qui savent dès le plus jeune âge tourner les yeux sans bouger leurs paupières et dont un seul regard touché-coulé vaut une image, toute cette pastorale de petites filles dont certaines chaussent déjà du 41 font les bêcheuses à présent, assises en rang d’oignons pensionnat sous la bâche où, pour être protégées de l’ombre, elles ne sont pas pour autant à l’abri de la chaleur écrasante qui auréole d’humanité leurs aisselles et le bas de leur dos, rosant délicieusement la percale blanche de leur tenue. Elle s’y donnent malgré tout des leçons de bonnes manières, tandis que leurs couverts en plastique se battent en duel avec cette chair sauvage qui en appelle aux mains et aux dents de toute sa force, dont on sent poindre aux tréfonds les griffes et les crocs. Pour ne pas tacheter leur joliesse impeccable d’un éclat du bain graisseux qui amollit le carton des assiettes, elles déploient des trésors de concentration qui plissent leurs fronts tendres en délicates barres parallèles, ou laissent entrevoir, plus rarement, une lionne encore à venir. Elles ont déjà bien conscience de ce que cet exercice réclame à être exécuté avec le plus grand naturel, dont elles s’efforcent de donner un signe, de loin en loin, entre deux passes périlleuses. Il y aura toujours parmi elles quelques garçonnets malingres, timorés ou punis, qui n’ont pas eu la permission de manger debout, avec les hommes et le tout-venant. Que leurs lèvres se retrousse avec dédain, que leurs visages se renfrognent n’y change rien : la viande leur est amère, quand bien même pour une fois elle n’est pas accompagnée de légumes bons pour la santé.
Cette amertume, c’était la revanche des gamines mal fagotées, des fratries Lavoisier rien-ne-se-perd-rien-ne-se-crée-tout-se-transforme où le pantalon de l’aîné finissait immanquablement en short sur le petit dernier, la revanche des zéros pointés en dictée de mots usuels et pourtant toujours exotiques à écrire, des humiliations au tableau de math de ceux qui en avaient toujours moins que les autres et qui ne sauraient jamais couper un gâteau en 7 sans laisser leur part, des ballons de foot recousus comme des poilus de 14 et de la bicyclette à tour de rôle. Alors, ils s’essuyaient, bravaches, la graisse du menton et le soleil du front avec l’avant-bras nu, un regard de défi vers la tablée des bons enfants qui suintaient d’envie sous son petit dais, mais de part et d’autre la lueur du sanglier faisait briller les yeux.
Le soir, il avait bal et des réconciliations épisodiques prenaient la piste, tandis que d’autres se réglaient leur compte à deux pas de là, couverts par les flonflons et le bienveillant grommellement des grandes personnes entre deux verres de blanc limé : qu’en ce jour du Sanglier c’était “ la vie qui rentrait ”. Ceux qui avaient rôti la Bête étaient accueillis avec des applaudissement, des cris et bientôt des grognements. Ça dansait toute la nuit et à force de mélanger les sueurs, l’alcool, les eaux de Cologne et les parfums humides de la nuit, la hure et les poils venaient à tous et à toutes. Quant aux marcassins, on les avaient envoyé au lit dès l’apparition des signe avant-coureurs de la métamorphose, sous la conduite de celle qui depuis de trop longues années savait résister à ce genre de sortilèges. Parfois deux bestioles prétendaient avoir réussi à échapper à ce couvre-feu indigne des forêts et rapportaient dès le lendemain, en rançonnant des goûters, les récits les plus extravagants de ce qu’ils avaient pu apercevoir, depuis leur cachette, de la suite de ces étranges danses. Ça leur valait une popularité de plusieurs mois, bien que personne, sauf les petits mais ça ne compte pas, ne crut jamais à la moindre de leur fariboles.
Mais ce n’est jamais là que ça s’est passé. La rôtisserie, le bal, les petites rivalités, les adultères à peine déguisés… Le Comité des Fêtes peut toujours prendre un DJ pour faire mode, au lieu d’un orchestre avec une chanteuse qui imite les voix de toutes les chanteuses à la mode et met étrangement mal à l’aise quand elle reprend à l’infection près des tubes d’hommes. La Municipalité peut bien supprimer la broche pour raisons de sécurité et même remplacer le sanglier par un très gros cochon, parce que tout ça, c’est symbolique… La sempiternelle bénédiction de l’animal avant la broche par le curé donne encore la mesure des forces en présence…
La pleine lune qui précède la fête, on guette les bruits de la forêt. Sur le sentier d’habitude de la bête, on a creusé un grand trou profond, fallacieusement obstrué par une bâche recouverte de feuilles mortes et d’un peu de terre. On n’y voit que du feu, en fait, on n’y voit pas grand’ chose sous les branches basses même à la lune pleine. Le temps reste à l’arrêt sur une patte, l’oreille dressé, mais pas les bruits de la forêts ni la lumières de la lune qui fait des tâches d’après-midi sur le sentier. On s’ankylose, on s’assoupit, on sent la boue dont il a fallu s’enduire pour avoir le droit d’accompagner, avec la promesse solennelle de ne rien dire, de ne rien raconter, ni aujourd’hui ni jamais. On croit voir, on croit entendre. Le temps a une crampe, on oublie les douleurs, les moustiques, tout ce qui grouille. Le sanglier, après, il n’aura plus jamais le même goût. Ni la nuit. Ni rien. On t’a promis. On attend on ne sait pas combien de temps. Le temps est en pierre… Enfin, les voix des hommes, les cris des rabatteurs, les grosses bouches difformes qui ne hurlent aucun mot reconnu, les bois de cerfs à leurs têtes, les bâtons et les torches. Ça respire fort la vie très intense le sanglier un cri en tombant ça balafre les oreilles finit par un coup sourd tremble la forêt volent les oiseaux de jour de nuit tous réveillés. Si tu as de la chance, ça s’arrête là. Couic mal tombée la bête. Sinon, il faut la finir, la lapider d’en haut, la percer avec les longs bâtons, tandis qu’elle crie, crie, crie dans son trou comme ça n’est pas permis jusqu’à la fin.
Le sanglier, après, il n’a plus jamais le même goût. Ni la nuit. Ni rien.
Mais la bête revient l’année d’après. Et nous de même.
Un Bon Été / Ricochets /Des ciels
Magnolias prodigues !
Fleurs reflet-nuage des fleurs
Ciel bleu désœuvré
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Roses immobiles
Oiseaux de porcelaine tendre
Dans le ciel de cire
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Motif sur soie ciel
Élégant éventail de deuil
Au bleu des mariages
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Une feuille rouge
Vie-mort-vie entre ciel et sol
Non pas une, mais mille
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Au ciel sans nuage
Le retour d’un Long Courrier
Sa trace de neige
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Un gros soleil mou
Motte de beurre doux et rance
L’été a tourné
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Bourgeons sur bleu ciel
Avant, après moi : le printemps
Tendre lignée verte
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Un poisson d’art Jean
Ventre ouvert sur le ciel lavé
Nouvel pêche au gros
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Novembre a gagné
Le courage a un son de moufle
Le soleil humide
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Ciel d’avant le bleu
Écran de lune iridescent
Séance ajournée
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Lait caillé de l’aube
Odeur incongrue de l’air frais
Vermeer d’extérieur
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Sourcil de la lune
Un avion blanc dans le ciel rose
Oblique perplexe
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Un volume rouge
Apprendre par coeur l’un et l’autre
Un lourd ciel d’ardoise
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Comme il fait beau voir
La lumière des astres morts
C’est nous qu’elles veillent
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