Un Bon Été / Tiers Livre / Transactions
Un mal qui saute au ventre et y reste accroché par la mâchoire provoquant une morsure très aiguë et trois rendez-vous consécutifs chez le Docteur Ledoux. Symptômes et conséquences pour la petite Samy. Dans la salle d’attente se trouvaient toujours un ou deux malades aux fraises pour s’indigner de ce qu’elle passait devant tout le monde, pour la plus grande gêne de sa mère, qui n’arrangeait rien en tirant nerveusement sur son foulard à motifs d’oiseaux. Le père de la petite Samy, rompu à l’exercice, cachait sa gêne avec un sourire de fierté respectable. Quand ça mordait le matin, c’était sa mère qui l’accompagnait : elle faisait après-midi et soir à la maison de retraite. L’après-midi, si ça n’allait pas, c’était pour papa. Il faisait l’aube avec le camion vert et la fin de matinée avec le camion jaune, au grand dam des limonadiers-restaurateurs qui s’insurgeaient contre cette avalanche de décibels pile à l’heure de l’apéro contemplation à la Porte vieille, tandis que les hôteliers sur le pied de guerre s’opposaient férocement à toute modification des horaires de passages, brandissant leur coûteux double vitrage comme le rempart ultime et dérisoire qui peinait déjà à protéger leur clientèle de l’aube du camion vert. Au milieu de ces conflits d’intérêts régulièrement discutés au conseil municipal et devant un petit jaune, parce qu’on n’était pas sans humour à Sauveterre, le père de la petite Samy avait bien vite appris à garder ses distances, qu’il marquait assez nettement en ne buvant que de rares Picon-bière et en étant noir.
Dans la salle d’attente du Docteur Ledoux, au grand soulagement de Samy, se trouvait toujours une âme charitable et au fait des nouvelles pour calmer les râleurs et les pinailleuses en expliquant la raison du passe-droit : c’est la gamine qui a la charge du livre. S’en suivaient des explications détaillées et fantaisistes qu’elle n’entendait pas, puisqu’elle était déjà à l’abri dans le Voltaire vert du cabinet, la grosse porte capitonnée bien close derrière elle et la bonne voix du Docteur Ledoux comme un baume sur la morsure cruelle. La première visite avait coïncidé avec l’annonce de son élection à la charge du livre.
— Je ne vois pas pourquoi j’aurais mal d’avoir peur, puisque je n’ai pas peur : je suis fière et heureuse d’avoir été choisie.
La petite Samy était un brave petit soldat, ce n’était pas douteux. Cependant pour le Docteur Ledoux, qui la recevait sur la recommandation de la bibliothécaire, il ne faisait pas un pli que sa bonne volonté craquait aux coutures. Il avait essayé en vieux singe de l’amadouer avec un médicament bonbon framboise, mais la gamine était coriace et elle l’avait édifié par la richesse de son vocabulaire et la netteté de sa diction des mots placebo et charlatan. Loin d’être offensé, le Docteur Ledoux avait bien ri et exprimé son admiration avec enthousiasme à Samy, qui en avait eu les larmes, mais qui avait minoré poliment : c’était la base, vu qu’elle ambitionnait de devenir médecin elle-même. À l’école, on s’extasiait sur la petite Julie, bilingue en anglais, sur Simon qui connaissait l’allemand et un peu de danois, mais personne n’avait jamais trouvé remarquable la petite Samy, qui parlait couramment la langue du pays d’origine de son père et le dialecte de sa grand-mère en plus de son français truffé de trouvailles. Enfin, presque personne et c’est ce qui lui valait la charge du livre et un crocodile à son ventre. Devant le cas de la petite Samy, Ledoux avait dû redoubler d’inventivité. Le franc-parler de la gamine lui avait donné un coup de fouet dont le privait le formol de respectabilité dans lequel il s’était laissé conditionner, avec l’âge. Ça le sortait des transactions convenues des visites réglées d’une patientèle dont il connaissait tout l’arbre, et qui tenait sa gentillesse pour acquise depuis deux générations au moins, les curiosités de son cabinet et la petite phrase qui va bien, même quand ça sentait furieusement le sapin.
— Je pense que tu ne connais pas la peur, petite Samy. Et c’est là que le bât blesse. Pour une personne aussi savante, cette ignorance te plonge dans un doute douloureux. Alors au lieu de te donner un médicament, je vais te faire faire des analyses. Des analyses de chocottes, pour commencer.
Il lui avait passé Dix Petits Nègres. Elle l’avait lu à la lampe de poche en trois nuits. Trois nuits de trouille intense, sans monstre dans le placard, sans morsure. Mais l’échéance se rapprochant, il avait fallu augmenter les doses. Et affiner l’analyse.
— Celui-là, il fait vraiment peur. Elle n’y voit rien. Elle ne peut pas parler ni bouger et lui, il rôde tout autour, mais en vrai c’est la mort qui rôde et l’assassin, ce n’est qu’un rien du tout, en comparaison.
— Tu dirais qu’il fait plus ou moins peur que ta mission de demain ?
— Beaucoup plus. Ma mission de demain ne fait pas peur. Elle illumine de fierté le visage de ma mère et auréole notre nom de gloire.
— Tu t’es encore fait piquer ton goûter ?
— Non. Ils me l’ont échangé. Contre un coup de pied.
— Fais voir…
— Ça ne se voit pas bien avec ma couleur.
— C’est pas le visuel qui compte, Samy, c’est ta douleur. Ça fait mal ?
— Moins que le chacal
— Je croyais que c’était un crocodile
— Avant c’était un crocodile. Aujourd’hui, un chacal.
— Tiens, prends des Pimm’s, je vais te mettre de la pommade qui chauffe. Heureusement que ça s’arrête demain, cette histoire, sinon il faudra te mettre à la boxe.
— C’est parce que ça s’arrête demain que ça fait mal : après, il n’y aura plus la charge, rien que les problèmes.
— Un jour après l’autre, petite Samy.
En partant, les patients avaient salué son père bien poliment et prodigué des encouragements sans intention de donner dans l’hypocrisie, sans s’apercevoir qu’ils faisaient semblant de donner de l’importance à quelque chose dont ils ne voyaient pas l’importance. Ils avaient été gentils. Ils lui avaient assuré qu’ils seraient là, demain, pour le grand jour.
Le lendemain, à midi pile, comme retentissait la sirène des pompiers, nombreux étaient ceux qui avaient joué le jeu. Les écriteaux se retournaient pour fermer jusqu’à 14 h, on avait prévenu les clients des terrasses que le service était suspendu pour trente minutes et profitant des us du marché du mercredi les rues du parcours avaient été fermées à la circulation. Les vieilles, qui scrutaient d’ordinaire planquées derrière leurs rideaux à troutrous, étaient penchées aux fenêtres et causaient au-dessus de la rue, tout étonnées de ces conversations inédites et bien loin du sec bonsoir des volets de la nuit. La directrice de la nouvelle médiathèque, depuis la veille enfermée à la bibliothèque avec la vieille collègue qui l’avait formée, pour échanger des secrets professionnels, s’était éclipsée par la porte de derrière quelques minutes avant l’arrivée de la petite Samy, empruntant un raccourci pour rejoindre le parvis du nouveau bâtiment où tous les s’affairaient au vin d’honneur, avec la main des employés communaux et des bénévoles du Comité des Fêtes. Pour l’occasion elle avait échangé ses vêtements confortables contre un tailleur dont tout le monde saurait qu’il venait de chez Elle… toujours, puisque sa réplique en 36 se pavanait encore dans la vitrine. Fushia… son reflet ébouriffé se superposait à cette Louise Brooks sans yeux sous son impeccable coiffe de plastique : le mouvement que Fabienne de chez Sauvett’Hair lui avait donné en vitesse parachevait l’impression qu’elle était le miroir déformant de son double mannequin. Elle était fière et heureuse de devenir la première directrice de la nouvelle médiathèque, mais dans un monde situé par-delà la vitrine de Elle… loin, bien loin derrière l’arrière-boutique, il y avait une médiathèque historique, sans problème de fuite d’eau en sous-sol, ni mesquinerie architecturale de clocher, dont la directrice portait magnifiquement le fuchsia et n’avait jamais mal au ventre.
La petite Samy, de son côté, avait extorqué à sa voisine, qui l’employait fréquemment comme tête à coiffer vivante en préparation de son CAP, des oreilles d’ours, au désespoir de sa mère qui aurait aimé quelque chose de plus sobre, en accord avec la robe bleu marine qu’elle lui avait cousue à l’atelier couture Emmaüs du samedi. Pour une fois, Samy s’était entêtée des oreilles d’ours, sans avouer pourtant qu’elles lui permettraient de communiquer avec l’univers par la tête en cas de détresse.
Deux minutes avant la sirène, quelques gouttes de pluie se mirent à tomber sur la chaleur. Le vin d’honneur se réjouit de la marquise, fierté de l’architecte, qui donnait tout son contemporain à la nouvelle Médiathèque — qui n’était jamais que l’ancien couvent restructuré —, et qui protègerait la manifestation dans un équilibre apprécié d’utilité et d’esthétisme. Pour Samy, qui avait remarquablement bien tenu le coup jusque là, en dépit des morsures et des coups de vache de ses camarades, ces gouttes d’eau la débordèrent de panique. D’autorité, la bibliothécaire lui colla dans la main la poignée d’un grand parapluie jaune-Casanis et lui remit l’édition Pierre Boaistuau de l’Heptaméron de Marguerite de Navarre, trésor de la Bibliothèque de Sauveterre, avec l’Intégrale manuscrite des œuvres d’Émile Gaboriau.
— C’est un livre. Pas un sucre. Va maintenant, ils t’attendent là-bas.
Samy serra le livre contre elle. Elle était petite. Elle était appliquée.
— Vous ne venez pas ?
— Non. J’ai d’autres chats à fouetter. Ne t’inquiète pas pour le livre. Ne t’inquiète pas pour toi. Vous êtes une diversion.
À ces mots, la morsure du fennec lâcha le ventre de Samy. Être l’une des dix versions de l’Heptaméron lui allait très bien : elle n’était pas vaniteuse pour deux sous. La tête pleine de chiffres, elle traversa la ville sous son parapluie jaune, le livre sur cœur et son ventre. À 12 h 30 pétantes on coupait le ruban, le service reprenait en terrasse, les vieilles retournaient à TF1, le livre était en majesté dans sa nouvelle vitrine sécurisée, le vin d’honneur pouvait commencer. La bibliothécaire se faufila entre les petits fours sur les coups de 13 h, avec un petit sourire que d’aucuns prirent pour de la fortitude. Loin des festivités, les livres de sa bibliothèque, triés et rangés dormaient paisiblement dans leurs caisses dans la confiante attente de leur résurrection aux étals des brocanteurs. Le Docteur Ledoux trinquait avec les parents de la petite Samy en cherchant confusément quelque chose à leur proposer.
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