Carl Kleiner, François Bon, Emmanuelle Cordoliani

Un Bon Été / Tiers Livre / Rencontrer

Convoquer une attention flottante. Réunir les conditions nécessaires au miracle, sans se montrer trop regardant. Poser le regard sur ce qui s’offre spontanément, le premier nom mentionné par le premier venu, plateau d’argent du tout venant. Commencer quelque part — la toute petite main fouille à l’aveuglette la travailleuse d’Alice, toujours ouverte, attrape un fil de laine et tire… tire doucement en reculant vers la porte. La pelote framboise ne permet pas de dépasser le fauteuil à oreilles, mais sous son coussin lustré par les siestes du chat, une fois, il y a eu une pièce de 5 francs. La pelote turquoise est suffisante pour relier le pied de la travailleuse à la poignée de la porte du salon et rêver à un téléphérique qu’on recevrait en cadeau pour Noël ou qu’on bricolerait avec une petite boîte de carton gris et de l’aluminium, si on en avait, jusqu’à ce que quelqu’un ouvre la porte et patatras la cabine et tous les skieurs dans le lac du barrage de Tignes, où ils reprennent leurs activités habituelles dans le village englouti comme si de rien n’était … sauf si quelqu’un se prend les pieds dans le fil mou qui traîne par terre et crie mon nom très fort, un jour on finira par provoquer un accident —. Traîner dans l’ancienne Corderie qui donne sur la maison du Docteur Ledoux. Faire mine de s’intéresser à la réhabilitation des lieux patrimoniaux en espaces culturels et artisanaux et une fois le sujet est épuisé, gagner du temps en passant aux objets qui y sont exposés. Les ombres de la glycine monstre du jardin muré du docteur émaillent la longue fixité des poteries bleues, disposées sur la nappe immaculée pour un goûter toujours remis, de touches infiniment précises ou soudain floues, racontant le ciel, invisible de là, et le jeu inépuisable des nuages. Guetter en vain une sortie. Comprendre, trop tard, après l’achat d’un très beau plat et de deux tasses profondes, qu’il est trop tard, trop tard pour les vieux tôt levés. Changer d’approche. Faire encore moins. Se laisser offrir une rencontre de hasard à sens unique dans le seul Café-Presse d’importance dès le lendemain matin à la fraîche. Lever machinalement la tête de ce carnet en entendant Bonjour Docteur, fuser du comptoir. Croiser les myosotis d’un regard un peu las, dans un grand dégingandé tout blanc de cheveux, de teint et d’habit. Sentir le coeur s’emballer, comme on sent la chair fraîche, la belle chair rouge qui fait venir la salive. Respirer longuement par le nez. Cesser d’écrire. Observer le profil d’oiseau, sa lecture du journal entrecoupée de soupirs d’exaspération et de pitié dignes du Créateur. Détailler le respect à l’ancienne des messieurs-dames qui font un détour pour le saluer à sa table et lui donner encore et encore du Docteur, pour bien lui faire sentir que sa retraite n’y changera rien s’il reste dans la trace de sa tournée ordinaire. Aller le trouver directement, faire jouer la confrérie, une recommandation bidon, une histoire d’implantation sur le territoire, un projet de recherche sur les itinérances des parasomnies… toutes les fariboles se dissolvent dans le gentil bleu de ses yeux quand il se retourne pour demander la même chose à Paul, qu’il tutoie puisqu’il lui a probablement tenu la main quand il faisait le tour complet des maladies infantiles. Attendre plutôt la fin du Monde et du croissant, me lever sans hâte pour suivre d’assez loin la silhouette liliale à travers sa ville blanche, tandis qu’elle observe avec amusement les trouvailles d’ennui des enfants en vacances, les groupes de touristes déjà échauffés au point de rencontre, en répondant inlassablement, d’une main à son panama assagi, aux nombreux Bonjour Docteur de cette routine matinale, ( pari pris à la seconde où il est apparu au café que c’en est une ). Frémir à la promesse d’un étrange régime alimentaire en le couvant de l’oeil d’étal en étal sous la grande halle. Découvrir , enfin, en le raccompagnant de loin, la présence d’une deuxième entrée à sa demeure. Rêver un grand moment, devant la porte sur lui close, au service de grès bleu que m’aurait valu mon obstination à l’ancienne Corderie — La pelote de laine grise se déroule pour faire tout le tour de l’appartement enroulé autour de la cour. Solidement attachée à la travailleuse sur pattes, la laine passe dans les gonds de chaque porte et trace une ligne de  crayon bien nette en travers des pièces qu’elle coupe en diagonale… Alice rentrée du marché avec ses poissons dentus a buté contre ce fil qui lui barrait la poitrine, entrainant la chute irréversible du puissant vase bleu qu’elle avait toujours vu , toujours connu, et la sienne, au ralenti, une seconde plus tard, déséquilibre de désarroi. Les blessures au crânes sont toujours spectaculaires et impressionnantes, parce qu’elles saignent beaucoup, ce n’est pas grave, petit gnou, va prévenir le voisin, ce n’est rien… — 

François Bon, Tiers Livre, Emmanuelle Cordoliani, Arrivée, gare

Un Bon Été / Tiers Livre /Arriver

Quand elle sort du train, personne n’est là pour l’emmener à destination. Elle se dit qu’on l’aura oublier, qu’il y aura eu un empêchement, qu’elle pourrait attendre une heure et repartir dans l’autre sens, rentrer chez elle, ne plus jamais être disponible pour ce qu’on lui propose de faire ici. Enfant, quand ça devenait trop pénible, elle répétait doucement :  ”…  ça n’existe pas, ce n’est pas en train d’arriver, c’est une illusion ”. Avec le temps, elle a raffiné le dispositif, et d’innombrables paramètres flottent dans l’air confiné de la salle d’attente, comme des petits oiseaux jaunes autour de sa tête. Une inondation entraînant la fermeture du lycée, un accident de voiture et de sanglier – rien de trop grave – ou une délicieuse étourderie – on n’avait pas dit jeudi ? -, un élève diagnostiqué tuberculeux – et la vie du lycée, de ces classes entières qu’il faudra  recréer dans l’enclos étroit de l’hôpital pendant des semaines… -. Elle prend un petit carnet : chaque élève, professeur, membre de l’administration ayant été en contact direct avec le petit ( comment l’appeler ? Prendre un nom déjà existant ? Gaspard Winckler ? Un nom avec des initiales symboliques ? Tu perds ton temps avec ça …)  en contact direct avec le petit … gnou ( ! ) au cours des dix derniers jours est prié de se présenter sans délai à l’Hôpital ( là aussi il faudrait un nom… ) afin d’être examiné. Potentiellement contagieux pendant 3 mois, même en cours de traitement, une étrange bouffée d’air hors les murs de l’école… Elle sort sur le parvis. Elle cherche un café pour écrire au café. La voiture de la bibliothécaire pile avec une quinte de toux au milieu du parking. Elle n’a qu’un tout petit sac, qu’elle gardera avec elle sur le siège passager, merci. 

Le sanatorium, il en est sûr, il a lu le carnet. La bibliothécaire aussi. Si elle encore vivante, en dernier recours, il pourra la contacter. Mais le reste n’est que littérature. En descendant du train, il a préféré contourner le bâtiment directement, plutôt que de traverser ce petit hall essoufflé, qui attend le coup de grâce de la prochaine rénovation. Nous ne savons plus vieillir. Saurai-je ? La plaque, elle ne l’a jamais mentionnée. C’est un détail. Un détail en marbre rose : “ En présence du Président François Mitterrand, la nouvelle gare à été inaugurée le…” . Il n’y a pas si longtemps. Pas si longtemps qu’il était enfant. Pas si longtemps jusqu’à sa mort. “ La rénovation a coûté 18 millions de Francs mais celle-ci était nécessaire car la gare n’assumait plus son rôle ”.

Traversée au pas de charge, la ville, de la gare à l’hôtel convenu, n’a laissé qu’un souvenir. Deux maisons fausses jumelles, pâté à elles seules, dans un jardin rachitique et publique — ceci explique cela ? —. La gare, pourquoi s’y attarder, est semblable à ses cousines de province qu’on voit à chaque mort d’évêque : semblable. Cette frénésie de carton-pâtes qui s’est emparé des consciences intercommunales pour homogénéiser les départs et les arrivées, réduisant à néant l’effort de partir et celui – combien plus coûteux – de revenir, à grands coups de ravalement de façades, voire d’apposition sur l’existant d’un logo-placo, parachevant, à l’extérieur, la consternante colonisation de la poésie du voyage par les Relais H, qui ont depuis longtemps réussi à l’intérieur le tour de force de transformer tout ce qu’ils touchent en produits équivalents ( bonbons caramel chocolat et paroles, paroles )… Bref, tu reviens à la gare, finalement, après deux jours de chasses vaines dans ce petit trou de verdure et de zones. La salle d’attente est climatisée. Entre un routard salement endormi et une flopée de petits enfants noirs s’égayant sous la présence tutélaire d’une antique déesse de la canicule, tu réfléchis. Elle avait dû mentionner ce bout du monde. C’était le plus improbable. Le moins romantique. Ça n’a pas d’importance. Tu réfléchis. Il est arrivé en fin de journée. Il s’est assis sur ce petit banc appuyé au côté de la gare. Aujourd’hui l’herbe craque sous la dent. Mais alors ? Peut-être le chef de gare aimait-il les roses ? Ça n’a pas d’importance. Il est peut-être arrivé en pleine journée, avec un groupe de touristes qu’il aura suivi négligemment jusqu’à un minibus pour découvrir la région. Mais pour aller où ? Les larmes te montent aux yeux. Un des enfants, un petit garçon en bermuda framboise, planté devant toi, serre ses lèvres avec une moue pleine de compassion. Le tableau des prochains départs te laisse encore deux heures pour te décider. Foutu pour foutu, tu vas acheter un café à la machine du Relais H. Bermuda framboise t’accompagne. Quand tu lui demandes, exaspéré, s’il veut une friandise, il répond très poliment : Non, merci monsieur. Plutôt un Twix.

François Bon, tiers Livre, emmanuelle cordoliani, dragon

Un Bon Été / Tiers Livre / Révélation

La ville c’est seule. 
Derrière les adultes qui conduisent, accompagnent, dirigent, régalent, brident, offrent, il y a seulement quelque chose. Grand. Doté d’un cerveau. Capable d’intelligence. Doué de beauté. Recouvert d’écailles qui captent la lumière et parfois la renvoient. Sale c’est sale ne touche pas ne ramasse pas ne mets pas tes doigts dans ta bouche maintenant. Ça ne se touche ni ne se goûte, on n’a pas le droit de dire franchement ce que ça sent. Ça te frôle. Quelque chose de flou, de petit blues, de pas très net. D’ailleurs, pour y aller, en ville , ils s’équipent de sacs malins et secrets, de papiers en tous genres — laissez-passer, billets de banques, carnets de chèques, tickets, cartes d’identité, permis de conduire, vignettes… —, un amoncellement de petits trucs pour faire diversion, appâter, marchander notre passage, séduire — les talons encore plus hauts de la journée bisannuelle de courses dans le ventre, plus grand que nos yeux, du lion. Crinière, odeur fauve, rugissement agacé, tout est dénaturé par le nuage de parfum des grands pomponnés exprès pour s’aller jeter dans sa gueule leur tête la première, si heureux qu’ils étaient de passer des heures enfermés dans la caverne aux trésors de son estomac gigantesque . La part Dieu, la part du lion. Vu ni l’un ni l’autre —. 
Ce n’est pas la ville tant qu’ils sont dans les parages, truchements incontournables garantissant le boire et le manger, le repos et le divertissement, mais aussi la tenue des plans de la ville qui bien souvent ne font que reprendre sans la moindre question, sans l’ombre d’un doute, une chemin balisé par d’autres, reçu en héritage et qu’ils veulent te léguer à toutes forces forcées, comme ils t’enfoncent cette cuillère de purée fade dans la bouche : l’avion rentre dans le hangar. La ville reste cachée derrière leurs hautes tailles, derrière les larges épaules, mais mieux encore elle s’abrite derrière ses noms, boucliers de cartes postales — et avec quel dégoût de moi-même je me souviens de la copie surgelée-réchauffée que j’avais rendue, vomie sans même m’en apercevoir, pour “ Décrire la ville de vos rêves ”, à un enseignant de français du collège, qui n’avait pas manqué de me faire savoir combien mon conformisme était creux et décevant. L’annotation faisait tâche dans un parcours sans faute, trop beau pour être vrai, lui aussi, mais pour m’en consolée, il suffisait, semblait-il, de tout mettre sur le compte de la carte au PCF et des tenues démodées du prof en question. Peut-être s’agissait-il de “ Décrire la ville où vous aimeriez vivre ”, et j’avais soigneusement évité l’invitation. Cette copie avec une autre, dont il sera question ultérieurement, est encadrée au-dessus de chacun de mes bureaux éphémères. À elles deux, elles constituent le viatique dont jamais je ne me sépare et dont le titre édifiant a une forme de memento mori :

Le jour où j’ai soigneusement évité de réfléchir
ou
Je ne sais pas vers quoi penche mon coeur et ne veux surtout pas le savoir —.

La ville c’est seule, à mains nues, sans traduction simultanée. Alors n’importe son nom, je l’apprends sans carte pré-remplie, sans relier les pointillés, je m’y perds, je ne cherche pas à comprendre, je la marche jusqu’à ce qu’elle m’oublie, je m’inscris dans ses moindres recoins comme dans ses places-fortes, je la mets sur écoute. C’est moi qui regarde, moi qui voit la première, moi qui devient invisible. C’est un dragon. Ça aime l’or et ça fait le chaud et le froid. Je la paie au prochain jour du terme avec de la monnaie de singe que je fabrique avec le vent qui souffle entre ses murs. Parfois, elle a le dessus : l’or toujours l’or, je vais d’hallucinations en mirage sans trouver d’oasis où me poser, je sens le roussi, j’oublies que je ne suis pas d’ici, que je ne suis pas ce corps roulé dans une couverture sale que j’enjambe. Pas pour l’instant. Parfois, elle me bat à plates coutures, mais plus souvent encore, elle me dérouille. La vieille cartographie familiale des villes, je l’ai décollée de mes rétines pour n’avoir plus qu’une peur : la mienne, et un flair, le mien. Je renifle les dragons — contribution inattendue de l’urine à la fraîcheur d’un passage au milieu de l’été brûlant, odeur de mort avérée d’une poissonnerie africaine très fréquentée, Shalimar aveuglant des contre-allées de l’opéra… —. J’essaie de lire sur leurs lèvres de métal le sens du vent et de m’engouffrer dessous, sans laisser de trace de sang sur le bitume. Je ne dors que d’un oeil sans jamais perdre de vue l’étrangeté de cette concentration d’humains et d’insectes. Avec un peu d’attention, on voit les fantômes qui ont marché là, leurs ombres accueillantes au coeur de la fournaise. Un jour la généalogie de tous les dragons du monde, grands et petits, jeunes ou antiques, morts ou vifs apparaît.  Ils ne sont qu’une seule et même race. Comme nous.

François Bon, Emmanuelle Cordoliani, Drink me, Alice A

Un Bon Été / Tiers Livre / Mise en questions

Je vous ressers. Bille. Plume. Feutre. Cette nuit, j’ai rêvé d’une empreinte ancienne avec, à l’intérieur, deux plus récentes, dont une toute fraîche et je me demande laquelle n’est pas la mienne. Mais c’est OÙ. Trou noir ( zone dedans ). Mais où tu as pris ce carnet. Bille. Plume. On pourrait voler, vous savez comment sont les gens. Feutre. Vous n’avez pas peur de laisser tout ouvert, comme ça. Avant l’appartement, il y avait un hôtel, quelle importance dans une vie pleine d’hôtels. Quelle importance de ne plus retrouver le nom de cet hôtel. Vous ne pensez pas qu’il pourrait arriver quelque chose. Vous demanderiez si un génie. Sérieusement, tu as déchiré ton passeport en tout petits morceaux et tiré la chasse d’eau dessus dans un hôtel de Porto. Assez de force dans les doigts. Jamais essayé. Et tu as disparu. Pourquoi tout le monde ment tout le temps dans les familles sur le temps. C’était pour disparaître. Ce que tu cherches au juste ici et là. Un camping, un campement où réside le changement. Il y avait vraiment quelque chose à fuir. Quelque chose de fuyant plus puissant encore. Toujours des villes moyennes comme ce chef d’orchestre « I’m very good with middle-class orchestra ». Cette solitude-là, pas irrémédiable, non, juste en voyage — mais finalement on le sait — c’est tout ce qui reste. Il parlait d’une ville moyenne. Il parlait de la capitale. Tu parles de la capitale. Tu ne veux pas ton puzzle. Les villes moyennes c’est the place to be selon toi. Hutte pour castor convalescent du Parc de Yosemite. Abri à oiseaux nocturnes. C’était pour disparaître. Ce que tu fais encore. Ça intéresse ces deux pauvres rues qui s’appellent comme tout le monde par ici, à force de cousinage et d’entre soi. Tu veux un autre puzzle. L’appel du nouveau monde dans la réponse en bois noir du chevet au blanc des murs de la chambre et du lit suffit pour faire souffler l’Atlantique si fort que tout s’en va balader. Je vous ressers. C’est international là-bas, vous voyez. La chasse d’eau fait partie du processus. On peut boire sa pisse, mais l’utiliser pour faire du thé… Les petites villes moyennes ont des trous de mites dans les toiles des décors. Parce que c’est re-vert-cible les cartes de pirates. Alors, la capitale c’est un trou miteux. Vous la voyez. Vous avez déjà essayé d’atterrir avec un Lightning, un renard, une rose et un mouton sur un parking bondé. C’est si important que ça, que ça traverse. Une lointaine mobylette trafique son pot à quelques rues de là. Une modulation infime mais obstinée de l’hygrométrie du labo fait craquer régulièrement le bois de l’armoire aux fioles. Une sédimentation du jurassique supérieur assiège un joint négligé et nostalgique. Ceci explique cela. Il faut le jardin et la cour. Sur rue et sur forêt, à chaque fois, partout, tout le temps, sans exception. Tu te rends compte que la forêt a été un ravin. Tu veux le puzzle d’un autre.C’est le traversant que tu emportes quand la maison disparaît. Vous voulez que j’appelle les pompiers.

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