© Jeannette Gregori, François Bon, Emmanuelle Cordoliani

Un Bon Été / Tiers Livre / Caméra temporelle

Puisqu’ils ne veulent pas le savoir, elle les laisse à leur ignorance. Elle leur montre les remparts et la Porte Vieille, le Château, le Musée et la toute nouvelle Médiathèque, et gentiment les invite à aller manger une glace, à retourner se tremper dans la piscine, à débarrasser le terrain. La vraie visite, la seule qui vaille, elle se la garde. Guide oui, voilà ce qu’elle est devenue, guide, et même en plaine, il y a des lieux à hauts risques, où seuls les arpenteurs confirmés peuvent la suivre. On les repère au premier coup d’oeil. Elle les engage à la suivre dans le pavillon légèrement excentré qui en 1967 s’est substitué à la bicoque de son enfance. Fini les moustiques, l’humidité et les oiseaux, mais sous l’assainissement, le marais n’a pas bougé. Elle-même en est faite, comme les petites bonnes femmes de boue qui prennent vie dans les contes africains. Elle éclaire peu, sert une liqueur dangereusement locale et la vraie visite commence.
Ce n’est pas la peine d’aller voir, le camping raisonnablement éloigné de la rivière qui ne s’en laisse pas compter et débordait encore un an sur deux jusqu’au milieu des années 90. Elle s’assèche, depuis, comme moi, c’est son dernier tour aux touristes. Les poissons se font rares… La petite villégiature pour familles modestes venues manger leur pain mou a fait long feu. Celles qui avaient pris leurs habitudes sur deux générations ont quitté la place pour le campings des 4 castors, ouvert en grandes pompes à l’occasion du jumelage avec Saint Marie-la-Mauderne. C’est international là-bas, voyez-vous ? Ici, la vue sur zone pavillonnaire, lycée et parking, est encore assez bonne pour les saisonniers et les familles qui vivent en-dessous du niveau de la mer, la tête sous l’eau dès le 10 du mois. Il y a quelques années, pourtant, le camping s’est fait détourner en campement par 7 caravanes de Roms. D’un coup la vie est revenue dans cette triste misère, comme si le marais avait repris le dessus. Il a retrouvé son chemin vers la rivière des baignades et des lessives. Un autre point de vue. Des gens qui respectent davantage le marais que les sanitaires n’ont plus beaucoup de chance de nos jours. J’ai fait un peu la classe pour les enfants, j’ai tout mon temps, vous comprenez — je vous ressers un petit coup, vous en aurez besoin —. Les femmes embellissaient chaque jour, elles se gonflaient d’eau comme des plantes heureuses. Il y a eut en peu de temps de nombreuses naissances, y compris sur des terrains peu fertiles. Elles m’ont appris de nouvelles histoire de Vouivre, même si elle portait un autre nom dans leur bouche. Les enfants traduisaient. Trois heureuses saisons… Les nuits du dernier quartier, elles ont vite remarqué que leur pas sur le sable faisaient un bruit de baisers. Même quand elles étaient toutes assises en cercle et que les enfants étaient couchés. Même au beau milieu de la nuit d’été, elles l’entendaient, celle qui traversait les marais, boueuse jusqu’aux genoux. Chacun de ses pas reçoit les baisers appuyés du sable gorgé d’eau, son étreinte mouillée, son enlacement piège. L’empreinte est inévitable, elle est si lourde avec l’enfant sur son dos et les brodequins d’homme qui pendent sur son gros ventre. Mais le marais recouvre leurs traces d’eau, brouille les sables dès qu’ils sont passés. Ils sont marais et femme, promis depuis l’enfance. Il a caché leurs jeux, leur apprentissage. Il aurait caché ses ébats si elle n’était pas si vierge. Maintenant, il cache sa fuite. Au loin, pas si loin, des torches et de la rage. Mais le profil du gros ventre de la lune pour elle seule sourit. Elle arrive au point où l’eau l’emporte sur le marais, où ils se relaient. Ses pieds sont bleus. Le froid du temps des loups, plus de moustiques ni de sangsues. Elle s’accroupit. L’enfant glisse de son dos, nimbé de l’odeur de ses cheveux. Elle les a si bien lavés avec les herbes et la cendres, qu’il n’a pas pu sentir sa peur dans la sueur qui les collait à sa nuque. Le marais seul, coule dans sa sueur. Et la femme et l’enfant savent exactement où sont les loups avec les torches et combien de temps il leur reste. Elle s’accroupit dans la vase au milieu des roseaux. Elle sort un ballon d’osier de sous sa robe, dont l’enfant se saisit à deux bras. Elle se fouille et sort de son entrecuisse un mince rouleau de parchemin. L’enfant la regarde. Sans un mot, elle lui fait savoir : le corps est l’ultime cachette, tête comprise. Elle essuie le parchemin du mieux qu’elle peut sur sa robe avant de le serrer dans le poing de l’enfant. Les torches des loups crèvent la nuit. Sans se relever, elle prend l’enfant contre son ventre tout plat à nouveau. Une seconde plus tard, il flotte sur l’eau. Un mois plus tard, il aborde dans un monde nouveau. Elle se fond dans le marais et les contes de la Vouivre abritent son secret depuis plus de cinq siècles… L’escarboucle à mon doigt ? C’est une coquetterie de vieille toquée. Je vous ressers ?

François Bon, Emmanuelle Cordoliani, paysages

Un Bon Été / Tiers Livre / Cinq paysages

Un camping, un campement où réside le changement ? Camping en plein air, campement aux quatre vents. Camping avec sanitaires, au campement, la rivière. Camping pour touristes, campement pour itinérants. Camping pour l’agrément, campement, avec. Camping : voisins, campement : monde en soi. Camping, les chiens en laisse aboient, campement… laisse les chiens aux abois. Si tu veux te faire remarquer au camping, tu passes en journée, si tu veux faire causer, à l’apéro. Si tu veux passer inaperçu au campement, passe ton chemin, évite la nuit, la nuit tout le monde-en-soi te voit. Qu’est-ce que tu cherches au juste ici et là ?

Quand les yeux font mal, la forêt. La forêt les baigne, enfin la forêt, un bois, un bosquet, quelques opportunistes poussés là au bord de la rivière qui se Seugne aux quatre verts. Mais elle avait dit, précise, par la fenêtre, inattendue : une forêt, la dame de la forêt, forêt soit-elle : ce bouquet d’arbres, tu le mets au carré du printemps et tu le multiplies jusqu’à ce qu’il s’ogre et se goinfre tout ce qui blesse la vue, tout ce qui fait tâche de la fenêtre à la rivière — carapaces calcaires plastiques des hangars, carré témoin bordeaux d’une voiture qui ne devrait pas être garée là, couvercles jaunes des poubelles — toutes ces traces de la mains de l’homme qui brouillent le paysage comme ces traces de doigts sur la vitre du salon où chaque empreinte cartographie un monde, sur l’existant… le monde des forêts en incessante circonvolution autour d’un infime îlot qu’elles ignorent alors même qu’il les tient, les règle, les ordonne… le monde des ciels tourmentés inlassablement par les spires et finalement désunis par les deltas capricieux… et quelque part, invisible, et immanquable, sous l’arc parfait du majeur oublié de la dame de la forêt, la rivière qui coule, toujours et mouille les yeux douloureux d’avoir trop fixé.

/ ce que j’aimerais vraiment, vraiment, c’est avoir un cheval [ voix de femme, question inaudible ] rien, je ne sais pas, rien, pour le voir, comme sur le calendrier, mais en vrai, avec les mains [ voix de femme, question inaudible ] et ça, oui, c’est sûr, ça me rendrait heureuse, tellement, ça fait mal de penser à ça parce qu’il me manque tellement [ voix de femme question inaudible ] non, jamais, mais c’est pareil comme si j’en aurais eu un qu’il me manque [ voix de femme, question inaudible ] c’est un plaisir, mais aussi ça rend triste. C’est les deux / Quand elle était venue le voir, elle pouvait marcher seule la nuit dans les rues, ce n’était plus un problème, ce n’était plus le problème — marcher seule la nuit sans se retourner brusquement en terrifiant d’innocents promeneurs de chiens, en dérangeant de fiévreux amoureux encastrés dans des portes cochères, marcher seule la nuit c’était le but, le jalon de la fin de la peur, la pierre blanche de la guérison, le signe de l’après—. Pourtant, elle était venu le consulter, informelle — les choses ne sont pas exactement ce qu’elles semblent être, elles ne portent pas exactement leur nom -. Alors qu’elle avait laisser la pierre blanche loin derrière elle, d’autres histoires que la sienne, d’autres tristesses puissantes, l’avaient réouverte comme un poisson qu’on vide, d’un coup net de leur découd-vite d’apprenties-couturières, elles l’avaient déchirée comme on fait un accroc dans une robe dont on souhaitait seulement retirer l’étiquette qui démange. Tout était à recommencer, à reprendre du début, rien n’avait été guéri, réparé, soigné, seulement salement recousu avec les moyens du bord, rebâti à gros points de fils blanc emprisonnant dedans la farce et le vide. Le tout du vide et de la farce avait dû rester sur place, dans cette ville de hasard où ces jeunes filles — femmes ? — lui avaient par hasard administré le coup de grâce du tranchant de leur détresse. Il marchait dans ce vide, il marchait dans sa trace, celle de la peur surmontée, battue, par les petites rues des pavillons où les murs ont des oreilles et les siennes, toute ouïe, — pleines des voix lointaines des jeunes filles rêveuses, qui charment la vigie et endorment les aguets — ne lui étaient plus d’aucun secours. Il marchait, tout leurs voix, son invisibilité perdue : incapable d’être encore le premier à voir, le premier à entendre celui ou celle qui pourrait le voir ou l’entendre par hasard dans ces rues sans histoires pour qui est aveugle.

Les murailles crayeuses se découperaient au couteau, ne laissant apparaître que du blanc, cassé et laiteux mais solide toujours. Solide, mais friable pourtant. Meringue énorme qui n’y perdrait que quelques petits cailloux blancs de quelques tonnes. L’Histoire importe peu, n’importe plus les Huguenots, les vieilles guerres mais la matière, sa friabilité, son goût exquis de Turon frais au palais imaginaire, sa consistance de monumentale crème au caramel, le tenait éveillé des heures entières sur la chaude terrasse qui ne montrait que des dos admiratifs ou las dégoulinant de sueur, des mangeurs de glaces à coulures collantes, des photographes du temps perdu…

Traversée au pas de charge, la ville, de la gare à l’hôtel convenu, n’a laissé qu’un souvenir. Deux maisons fausses jumelles, pâté à elles seules, dans un jardin rachitique et publique — ceci explique cela ? —. Pourtant la patine du temps dont on fait grand cas, là , ne s’appliquait pas, pas bien, l’après qui manquait sûrement, l’après des générations après générations, ennoblissant des portraits de famille même désargentées, les apprêtant à la sobre dignité. Là, rien de tout ce trois fois rien là, du terne et du morne, du publique qui ne fait pas d’éclat surtout, rien de pimpant, rien d’auguste… La pelouse mangée par les rats, on n’en parle même pas. Il ne faudrait pas qu’on y dorme, qu’on y boive, qu’on y baise, qu’on y lise, qu’on y rêve, qu’on y apprenne à marcher. N’empêche, de la traversée à grands pas, le seul souvenir, comme un gratton sur le pull, c’était celui-là.

François Bon, Tiers Livre, Emmanuelle cOrdoliani

Un Bon Été / Tiers Livre / Première cuisine

Sur un fond blanc de gaufrette, des courbes et des volutes bleues aux dentelures vénéneuses. Dans la fièvre, les longues heures alitées font voir des yeux étranges, et des profils narquois et des empourprements bleus toujours, bleus comme les ombres de la neige qui attend patiemment dehors que la maladie s’écoule par le nez. Goutte à goutte dans la faïence du lavabo et du bidet aux robinets semblables, métalliques, difficiles pour les petites mains pareillement gauches, mais capables déjà de tenir un stylo. Bille ? Plume ? Feutre ? Rien, aucun. Le cahier disparaît de la table qui n’existait pas, à peine un large et bas rebord de fenêtre qui s’enjambe comme de rien vers la terrasse où le linge de l’hôtel obstruerait la vue, n’était le vent qui soulève les draps un instant et la jupe de Maryline sur le petit classeur aux anneaux durs et pinçants pour les doigts maladroits. L’obturateur de la mémoire borde de noir le hublot du scaphandrier descendu aux profondeurs pour chercher vainement la première ligne, de la première page du premier texte et trouver, trouver, sans cesse tout autre chose. Il n’y a qu’une seule ligne c’est celle qui s’écrit là — la voyez-vous ? —, c’est le narguilé qui puise à la surface de cet instant l’air qui lui parvient tout en bas et pour voir quoi ? La cuisine à l’étage du dessous cuisinait à plein régime et à la « 3 » plus furieusement encore sans cahier, sans plume, ni bille, ni feutre, dans la petite tête aux mains gauches ça raconte des histoires, des histoires, des histoires.

François Bon, tiers Livre, Emmanuelle Cordoliani

Un Bon Été / Tiers Livre / Lanterne Magique

Au moins on a la lunette du pirate, longue vue sur une mer de métal démontée, remontée en mur, une mer vent debout comme si on avait traîné des pieds au milieu de la mer rouge au lieu de suivre Moïse et tous les autres zébreux, — On a failli le manquer à cause de toi — , au lieu de se magner, on est arrêté un instant pour contempler le divin aquarium — Qu’est-ce que tu fais encore ? — mais la mer ne serait pas rouge mais rose-doré, l’ombre des grands poissons la traversent sans qu’on voit bien, sans qu’on sois sûr de rien : c’est furtif comme la fourberie du requin, la vigilance redouble — Tiens-toi tranquille cinq minutes, tu me fatigues —coup de sifflet : illico les mondes se bousculent pour jouer leur partie dans le petit bout de la lorgnette, des mondes huileux, métallisés qui glissent sans cesse vers le haut, comme des rayures en bulle, des mondes clignotant électriques sombres et d’un coup aveuglant, sans crier Gare ! on plisse les yeux, enfin l’œil, l’autre est fermé depuis un bout — Tu ne veux pas dormir un peu, sois gentil… — NOIR.

On s’est déconcentré, sûrement ce filtre à l’orange qu’on nous a fait boire, mais le pirate est de retour, le pirate était seulement ensorcelé, il n’avait pas quitté sa vigie, il ne dort que d’un œil, même s’il est borgne, le cercle dessine un miroir d’or qui révèle et dilate les cartes aux trésors, de vastes distendues de vert où la lumière peine à traverser les successions de baobabs tout armurés de feuilles, parfois lacérées d’une pointe brique, nous ne sommes pas les seuls à cette chasse — Fais moins de bruit, tu déranges tout le monde — ce ne serait pas du jeu sinon, des arbres-serpents ondulent sans fin, cherchant toujours à remonter à la surface, nous avons dû entrer corps et âmes dans la mer verticale pendant que le pirate clignait de l’œil de longue vue et nous sommes sous-marins, voilà ce que racontent les danses câlines du vert vague des algues et des lumières douces du miroir magique, ce n’est plus une longue vue, c’est le périscope de 20 000 lieues sous les mers — Arrête de jouer avec ce truc, c’est agaçant à la fin ! Tu ne veux pas ton puzzle ? —INTERLUDE.

Le tunnel, creusé à la petite cuillère dans le granit beige par les évadés, le tunnel s’agrandit par à coups, la pression faiblit dans le petit poing… qui résiste mais le tunnel est barré par une grande colonne de cuivre chaude, dont le chapiteau frôlerait le ciel si on pouvait le voir, mais au bout du tunnel les reflets changeant du métal, comme l’eau d’une mare dorée, tranchée de part et d’autre par deux demi-lunes grises, opaques, identiques, immuables, gris souris dense : c’est l’œil d’un énorme chat au bout du tunnel qui me guette — Mais où as-tu pris ce carnet ? Tu l’as tout déformé ! Ne me dis pas que tu l’as pris à la dame de devant !!! Tu me feras mourir de honte …— INTERRUPTION MOMENTANÉE DES PROGRAMMES.

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