Wayne-Thiebaud-Dark-Cake, François Bon, Emmanuelle Cordoliani

Un Bon Été / Tiers Livre / Sans Vous

Sur un plan de travail inoxydable de méticuleuse propreté, un gâteau. Île posée sur un miroir d’acier, condamnée comme l’Atlantide à n’être vue de personne. Ombre sépulcrale vaguement baignée par le souvenir de l’éclairage d’évacuation, loyal bateau-phare des cuisines de la cantine. Peut-être un baba. Vert-de-gris. Il s’envole en poussière. Dehors les guêpes sont grises également, rien qu’à l’odeur de l’alcool fermenté. Mais pas touche, leurs tailles sont encore trop pour le tout petit jour qui soulève légèrement la porte. Seule la poussière passe, se glisse et vole pour mêler son antique rhum au délire des chèvrefeuilles des pavillons endormis.

Avec la maudite maladresse d’Howard Carter, un jour ou l’autre, quelqu’un ouvrira la porte à deux battants et ne trouvera qu’un petit tas de poussière et l’odeur du tombeau d’un pharaon. Dans un siècle, quand la nuit polaire n’aura plus cours.

François Bon, Emmanuelle Cordoliani, modélisme

Un Bon Été / Tiers Livre / Lancer de ballon

Dans le train du retour — dans un des trains des retours — après un séjour particulièrement décevant où il avait rigoureusement sillonné une de ces petites villes qui s’émiettaient sur le chemin de son… Mentor ? Idole ? Violon d’Ingres ? Éléphant blanc ? Fantôme ? Obsession ? … sans y trouver le moindre signe, la moindre trace — sans même parler d’un manuscrit, d’une note, ou d’un croquis, ni de cette impression si poignante d’un parfum qui le prenait quand il était sur la bonne piste, sur sa piste fraîche ou sèche, là, dans le train, dans le train du retour vers l’alibi que représentait cette vie qui occupait quasiment tous ses jours, le laissant pour compte finalement plus mort que vif tous ces jours de son emploi de médecin, qui n’était en aucun cas son vrai travail, celui auquel il vouait son existence véritable, celle qui se déroulait loin de ces personnes, collègues, ami.e.s plus ou moins proches auxquel.le.s il mentait et mentait à des degrés divers, mais sans discontinuer, et pour lesquelles il lisait justement dans ce train de retour un Petit Précis de Pêche dans les grands Lacs canadiens, à seule fin de donner le change le soir même  au téléphone — maman, Paul, Agnès — et dès le lendemain à la machine à café — Sandrine, Ahmed, Suzon, Tiago, le Docteur Costa, et peut-être le Professeur Ledoux… —, alors que sans cesse sa pensée s’élevait au-dessus des lacs immenses pour retourner obstinément vers les rues de cette province qui ressemblaient à  toutes celles qu’il avaient arpentées méthodiquement avec plus ou moins de bonheur dans sa quête depuis… plusieurs années déjà, qui quadrillaient et ramifiaient son cerveau, ses rêves, ajoutant de manière exponentielle des loci  à sa mémoire et des images dans ces loci,  puzzles démultipliés de son enfance, carte de son état majeur en 3D, voire 4 quand inopinément le parfum…le parfum apparaissait, dévoilant une présence insidieuse de plusieurs jours déjà, avérant sans mot dire la croyance de plusieurs années : qu’il était sur la voie, ni bonne ni mauvaise, car il n’y en avait qu’une, qu’il suivait depuis sa quatrième année au coeur de laquelle le Grand D’ombre avait solidement arrimé cette dimension autre, portail de tous les voyages, de toutes les cités où, à force de patience et de sagacité, il trouverait toujours, froissée sur le dessus de la corbeille à papiers, à la vue et au su de tou.te.s et ne parlant pourtant qu’à lui, Le lieu traversant, pour la permanence de sa clarté et ses issues multiples, que celui qu’il appelait autrefois Grand D’ombre et qui avait à présent autant de noms que d’années, avait choisi pour son séjour secret, et c’est comme cela, au-dessus de ce lac, dans ce train qui revenait encore où il ne voulait pas vivre, qu’il sut, avec certitude cette fois, qu’il ne s’était pas trompé, qu’il ne revenait pas bredouille comme il l’avait cru chaque jour auprès de cette Banale au Bois dormant qu’il avait pourtant examinée avec le soin qu’il mettait dans son diagnostique au service des Maladies Rares et Exotiques, ne s’emballant sur aucun symptôme, ne négligeant aucun détail, et ce en dépit du côté si français, si prévisible qu’elle montrait, si bien qu’il aurait pu dès le lendemain de son arrivée la parcourir les yeux fermés et sans tendre les mains en avant, la reconnaissant par avance, comme sa langue maternelle dans un pays étranger, comme sa langue maternelle érigée en dur entre Balzac, Maupassant et les blagues de potaches d’un côté et les éléments de langage immédiatement éculés des municipalités, des tutelles et des publicités de l’autre , et pourtant dans ce train et à cette heure, il était sûr — comme deux ans plus tard, au grincement de la porte d’un des appartements d’accueil de la Maison Rouge à l’autre bout de l’Europe, suivi presqu’immédiatement du tintement rouillé du tram dans la rue, entrevoyant le vide presqu’intégral de la bibliothèque blanche qui couvrait les murs blancs, il serait sûr —, il le savait dur comme fer, parce qu’il n’y avait rien à voir, trop bien rien, il savait qu’il avait été là comme lui se tiendrait à son tour devant la bibliothèque vide, mais le plus important, c’était qu’il se savait suivi pour être si habile, si précautionneux, si renouvelé, suivi, suivi par lui aussi mais par lui surtout, de près en dépit du temps qui s’écoulait entre le départ furtif et son arrivée , et qu’il n’essayait pas de lui échapper totalement : le jeu des pistes couvrait le monde.

© Jean Radel, emmanuelle Cordoliani

Un Bon été / Tiers Livre / Bégayer

l’image je la laisse venir dans un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles mais pas trop les bords des puzzles et encore moins les coins des bords des puzzles qui les enfermaient à double tour dans l’image pour seule fenêtre, coincé à la maison, collé au carreaux, tout le jour comme un petit malade tandis que quelque part en bas ça se passait sûrement, quelque chose, dans la rue, dans la ville, dans le globe terrestre qui fait de la lumière jusqu’à ce qu’on ait bouffé toutes les piles des piles de sel de la terre et ça c’est toujours et encore la terreur suprême qui rend poulet, qui chocotte et plus bouger caché dans le placard tout feux éteints, guettant le Grand D’ombre, dans le demi-sommeil, le Chevalier sans peur se rapproche, lui, l’unique à l’avoir retrouvée la boule de Sacha à chaque fois et parfois, aussi celle de  grand-mère Alice, qui roulent loin très loin des bords, dans des bordées de pensées —  en velours violet et jaune, avec des petits coeur de trou du cul tout noirs — qui se sont tirées sans retour, sans histoire du soir et sans bisou bye-bye petit gnou, c’est au revoir le sommeil, la somme des moutons qui sont des lapins en papier sur le mur s’en garde la moitié reste le demi-sommeil, et plein de demi-sommeils ça fait des demi-sommeils, mais jamais un vrai gros sommeil qui est toujours absent comme le “s” à demi, faut pas y compter, sans bisou bye-bye petit gnou, un seul programme : un demi-sommeil d’enfant j’aimais les puzzles mais je n’aimais pas coins, ça c’est clair à présent, mais encore moins les points qui bouclaient la parole comme un quartier d’impasses, cric-crac l’affaire est dans l’ cul-d’sac où des sacs à culs se pressent au pas de courses sans sac oublié à la maison  —  quand on a pas de tête dans son cul on a des jambes — les points invisibles criaient sans arrêt : Stop !  Stop ! Stop ! Majuscule si fort que la phrase ça l’assommait d’un coup du lapin et puis on lui retire son pyjama : Stop ! Stop ! Stop ! à tout bout de chant et c’était la panique que ça s’arrête et avec mon élan de tomber au bout de la terre aplatie par les vieilles lunes de charabia qu’il fallait avaler comme des couleuvres au goût caramel, pour m’endormir pour de bon, pour m’empêcher de me sauver si le Grand D’ombre ne venait pas, aussi pour moi, s’il ratait son coup avec Sacha et Alice, s’ils me tombaient dessus en culbutant sur les bordures de briques et de faillance de leurs pensées et m’écrasaient sous leurs pois de pyjama avant que j’aie pu filer à l’anglaise par des routes toujours ouvertes en surfant, comme papa les bons jours, sur l’onde verte, à travers une ville-puzzle sans bords, ni coins, ni points

François Bon, Tiers Livre, Corooliani Emmanuelle , obstacle

Un Bon Été / Tiers Livre / La Notion d’Obstacle

ll fallait un vêtement de travail pour aller là-bas. Pour supporter, comme un supporter. C’était anormalement dur — à l’époque toute difficulté paraissait anormale , le pas de côté n’avait pas encore été découvert qui permet de ne pas tout prendre de face, en plein vent —, c’était incompréhensible et mystérieux. Il y avait quelque chose qui dormait dans les profondeurs de ce contrat sans grand risque professionnel, sans objectif mirobolant : en province, un lycée, des voix de jeunes femmes à écouter, à enregistrer. Mais après la première fois, toutes sortes de prétextes s’étaient présentés pour faire obstacle à la deuxième session de travail. Avance des billets de trains, complication d’agenda, possible grève des transports, tout était bon pour remettre. Il était encore temps d’annuler, les voix étaient encore à l’intérieur des jeunes femmes et il y avait fort à parier qu’au terme des cinq visites prévues, elles n’en seraient toujours pas sorties. Pour l’argent. Y aller pour l’argent. Ça ne tenait pas ensemble : l’Éducation Nationale payait une misère après des délais scandaleux. Se le dire tout de même : pour l’argent. Et avec cet argent fabuleux de Perrette, acheter un vêtement de travail qui protègerait de l’humidité — tout ce qui restait de la première visite c’était l’humidité, les marais de la chambre d’hôtel, des salles de classes, du murmure des jeunes filles suintant de larmes.

La deuxième fois et les suivantes, la ville disparut au profit du petit camp retranché du nouveau lycée. L’hôtel moisi fut troqué contre un logement de fonction au deuxième étage d’un bâtiment attenant à la cantine — vide et captivant —. Le vêtement de travail remplissait son office : l’extérieur du corps était au sec.  Pour les reste, les heures d’échanges avec les jeunes filles — jeunes filles, jeunes femmes… comment les appelle-t-on quand elles en ont 18 ans celles qui à 12 en avait déjà trop vu, ? Quand certaines sont mères depuis 2 ou 3 ans déjà où rêvent de le devenir tout en parlant avec la voix suraiguës des petites filles ou rauque et cassée des maisons de cris rudes nuits dehors ? —, les heures avec elles puisaient profond, épuisaient. Les enregistrements les fascinaient, les suspendaient au-dessus d’elles-mêmes entre émerveillement et terreur. L’une d’entre elles avait parlé — les larmes aux yeux, les larmes dans la gorge — de sa passion pour les chevaux en se cramponnant à un calendrier des PTT vieux de plusieurs années, où une jument beige semblait découpée sur une prairie et un ciel électriques. Elles étaient si nues dans leur voix, dans leur récits, qu’on voyait qu’aucune caresse n’étaient passées sur ces corps. Seulement des coups pris pour. Dès la fin des cours, il n’y avait plus qu’une chose à faire : s’étendre dans le l’appartement vide. Une heure, deux, jusqu’à ce que la force enfin revienne d’aller jusqu’à la forêt.

Sur le chemin de la gare — les mini-cassettes dans un petit carton sur les genoux — surgit de nulle part le sanglier. La conductrice dit qu’elle le redoutait, que déjà ils avaient eu un accident, l’avant de la voiture écrasé, poilu et ensanglanté. La voiture morte, mais la bête increvable. Ce serait une fameuse coïncidence … on en avait vu de plus étranges. Il avait commis de nombreux méfaits dans la région. Elle s’étonnait que les filles n’en ait pas parlé dans leurs textes… Mais, les textes traitaient de ce qu’elles aimaient, de leurs moments préférés ou plus fréquemment de leurs rêves — que demanderiez-vous si un génie… ? —. La conductrice marmonna : Oui, oui, bien sûr, je ne sais pas pourquoi je raconte ça. Les mini-cassettes arrivèrent sans dommage à la capitale.

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