Les 3 noms

Cela faisait dix ans qu’Épéios faisait le soldat, trompant l’ennuyeuse peur d’une guerre interminable en sculptant les lances de ses compagnons. Il avait oublié depuis longtemps ce qui l’avait contraint à quitter sa ville natale et sa tranquille échoppe d’ébénisterie pour s’embarquer dans cette morne aventure, mais ses mains, elles, conservaient le souvenir et l’impatience de leur art. Aussi quand Ulysse vint le trouver avec sa drôle de demande, Épéios se mit-il immédiatement au travail, soulagement au coeur, sourire aux lèvres. Le cheval serait incontestablement son chef d’oeuvre. Sa taille, au premier chef, lui conférait un caractère exceptionnel : son ventre devait contenir toute l’élite de l’armée grecque. Personne n’aurait eu l’idée de lui passer semblable commande, au pays. Ulysse lui offrait l’occasion unique de faire valoir son talent. Mais c’étaient les formes, surtout, du chanfrein et de la croupe, qui faisaient tout son orgueil. Ces longues années de servitude hébétée en valaient la peine, puisqu’elles l’avaient conduit à cet accomplissement de son art. La fierté rayonnait dans le coeur d’Epéios quand les bateaux grecs prirent le large et qu’il lui fut donné de contempler, d’une bonne distance, son cheval laissé seul sur la plage de Troie.
Quand les Troyens furent endormis autour de ce qu’ils croyaient être le cheval de leur délivrance, les Grecs mirent la ville à feu et à sang. Epéios qui n’était revenu que pour voir son cheval, dût traverser le carnage pour arriver jusqu’à lui et le but de son retour se perdit avec son esprit sur les cadavres fumants d’enfants au berceau, dans les hurlements des femmes outragées, aux portes crevées des temples profanés. Sa honte fut telle au souvenir de la victoire dont il s’était réjoui avec les autres, qu’il saisit la dépouille ensanglanté d’un troyen décapité, s’en couvrit et s’assit au milieu d’une rue de Troie en flammes, appelant la mort de ses larmes et de ses cris.
Il attendait qu’un soldat grec se méprenne sur son identité et l’abatte comme un chien, quand un homme jeune, vêtu tout comme lui et qui portait sur son dos un tout petit vieillard lui intima l’ordre de le suivre. Sans qu’il sût comment, il s’embarqua quelques heures plus tard avec une poignée de Troyens réchappés, menée par Enée vers une destination inconnue. Tous virent immédiatement qu’il était grec, mais son désespoir était tel qu’ils décidèrent de le garder avec eux. Quand on lui demanda son nom, il répondit qu’il n’en avait plus. On l’appela dès lors Celui-qui-n’a-plus-de-nom.

*

Elle s’appelait Djépaïra-Amallazim-Belafa.
C’était une femme décidée et brave, toujours habillée de bleu comme ceux de sa tribu. Son visage était baigné d’une douceur sans mollesse. Elle avait été choisie entre mille pour être la nourrice du premier né de la Reine de Carthage et elle attendait patiemment que celle-ci eût choisi un homme dans son coeur pour se marier elle-même. Quand elle surprit le regard de la reine Didon sur Enée s’éloignant après sa première visite, elle sut que le temps était venu et, pour ne pas trahir dans son lait l’alliance nouvelle qui s’annonçait, elle porta ses yeux sur la suite troyenne. Elle pencha d’abord pour un tout jeune homme, fort et bien fait, dont la blondeur exotique la faisait rire de joie. Mais alors qu’elle s’apprêtait à lui dire simplement sa pensée, elle le surprit un soir penché sur l’oreille d’un page de la reine à qui il s’adressait fort doucement, et elle passa son chemin. Elle n’en conçu pas la moindre rancoeur à son égard car tel était son caractère, facile et franc. Il faut également dire pour être bien honnête, qu’elle s’aperçut au même instant que son coeur s’était en fait attardé ailleurs, dans les mains de ce troyen dont elle n’arrivait pas à saisir le nom et qui toujours était vêtu de rouge. Ces mains infatigables qui du matin au soir façonnaient des babioles charmantes pour les dames de la cour, sans qu’il semblât y prendre garde.
Au cours d’une des nombreuses fêtes qui se succédaient nuit et jour depuis l’arrivée des Troyens, elle vint le trouver et sans plus de détour qu’une danse et un verre de vin sombre, elle lui fit part de ses projets. Le mariage et les enfants. Bien qu’il fût très ému de sa facile franchise, il lui avoua qu’il n’avait plus de nom à lui donner. Elle dit qu’elle avait déjà un nom à elle et que les enfants qu’elle lui donnerait seraient ses portraits vivants, sans même qu’on ait besoin de les nommer après lui. Elle ajouta après réflexion qu’un nom lui viendrait sûrement aux lèvres quand il verrait leur premier-né et qu’il pourrait lui-même se nommer d’après ce nom choisi. Il lui dit que fils de Djépaïra-Amallazim-Belafa lui semblait le plus beau nom du monde pour un enfant et époux de
Djépaïra-Amallazim-Belafa, le plus beau nom du monde pour un homme. Ils s’embrassèrent pour conclure l’accord. Une semaine plus tard, elle était enceinte.

Sans qu’il puisse en comprendre la raison, ni elle, Enée décida soudainement de quitter Carthage pour l’Italie. Celui-qui-n’a-plus-de-nom fut embarqué de force avec tous les troyens par craintes des représailles sur leur personne.
Respectant la tradition immémoriale des reines bafouées, Didon mit fin à ses jours et ses quatre-vingt seize suivantes furent immolées à sa suite. Parmi elles, Djépaïra-Amallazim-Belafa, avec l’enfant dans son ventre.
Il débarqua en Italie. Pendant le voyage ses cheveux étaient devenus tout blancs.

*

Des années passèrent, durant lesquelles Celui-qui-n’a-plus-de-nom ne trouva jamais de besogne assez dure pour lui permettre plus d’une heure de sommeil la nuit. Il logeait dans une cabane de planches, dormait à même le sol et trompait son insomnie en sculptant toutes sortes de petites figures, animaux, bonnes femmes… Jamais de cheval. Il faisait peur aux enfants et aux chiens avec son odeur, la taille de ses mains augmentée par les rudes travaux, la couleur de sang de son vieil habit et son nom absent. Il les observait en cachette et sculptait de petits bonshommes à leur image, dont se peuplaient sa cabane et ses rêves entêtants. Il pensait sans cesse à la robe bleue comme la nuit de Djépaïra-Amallazim-Belafa. Il pensait sans cesse à l’enfant qu’elle attendait et qui portait son nom secret.
Quand il sortait de chez lui, les petits enfants du quartier se pressaient à sa fenêtre pour contempler les centaines de petites créatures entreposées dans la crasse merveilleuse. Comme sorties de la terre. Une fois qu’il avait neigé, Celuiqui-n’a-plus-de-nom vit à son retour des dizaines d’empreintes de pieds minuscules autour de sa cabane et il comprit qu’il intriguait les enfants autant qu’ils l’intriguaient. Il réfléchit longtemps à la manière de les aborder. Avec sa barbe qui couvrait son ventre, ses cheveux en broussaille et son odeur de bouc, il abandonna bien vite l’idée d’une approche directe. À la faveur de la nuit, il parcourut les rues de la ville, un gros sac sur son épaule et, devant chaque porte
sans exception, il laissa une de ses petites créatures, que la neige de l’aube coiffa d’un bonnet blanc. Rentré chez lui, Celui-qui-n’a-plus-de-nom dormit tout le jour qui suivit et la nuit et un autre encore. Il fut enfin réveillé par des coups sur sa porte. Délicats et insistants. Il ouvrit et vit une femme très jeune qui portait un petit enfant dans ses bras. Elle n’avait pas l’air de s’effrayer de son odeur ni de son apparence et elle lui souriait avec une sérénité qui l’enveloppa d’un coup, comme un voile bleu. Les mains de l’enfant jouaient avec une petite créature de bois, une des siennes, sans aucun doute possible, mais dont il ne gardait pas souvenir de l’avoir sculpté un jour. Une licorne. Bien que trop petit pour parler, l’enfant demanda comment il s’appelait. Il allait répondre “ Celui-qui-n’a-plus-de-nom ”, mais sa bouche dit “ Djepetto ”.

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