Sérail Matin 15/02/18

Hier, j’ai rencontré les invité.es du Sérail d’Avignon.
Le Petit Personnel également, mais même si les visages, les noms et finalement les personnes changent, le Petit Personnel du Sérail forme la communauté inavouée de ce qui demeure.
Le petit groupe d’invité.es trié.es sur le volet, lui, n’apparait qu’une seule fois et à présent que notre Sérail a de solides fondations, massives et centrales, la condition des choristes qui interprètent ces rôles se calque sur celle de leur personnage. Après avoir été accueilli.es, fêté.es, gâté.es, soûlé.es au champagne de lumière, choqué.es, enchanté.es, et drogué.es les invité.es sont escamoté.es pour un long moment, avant de réapparaître dans le chaos des révélations des dernières scènes, jetlagué.es, détroussé.es, effaré.e.s, débraillé.es et vulnérables.
Pendant que, dans le studio de danse, Victor répétait cet entre deux avec le Petit Personnel, je suis entrée dans l’absence des invité.es, cet espace-temps invisible du public, par une porte dérobée. J’ai rejoins les choristes qui attendaient dans le foyer, un étage plus bas, qu’on veuille bien s’intéresser à leur sort à nouveau. Comme leur personnage. La salle est neuve, propre, spacieuse, lumineuse. On y est bien assis autour d’une grande table, à côté du ronron discret d’un distributeur de junkfood flambant neuf. Maintenant il faut penser qu’on va y passer l’éternité pour que ça devienne l’enfer. Les hasards de cette drôle de journée en studio, alors que nous dû être sur le plateau, les avaient amené.es à assister à la scène où Selim Pacha dévoile son passé. Des phrases de pure violence, d’inextinguible douleur, de colère insatiable. Je me suis prise à rêver tout haut, que depuis ce foyer, les invité.es y assistaient. Par écran interposé, écrans de surveillances, écrans des retours qui permettent de voir ce qui se passe sur scène du point de vue du spectateur, depuis les loges, depuis les coulisses.
J’ai raconté les invité.es, riches et blasé.es, très cultivé.es, très informé.es de ce qui se raconte sur Sélim, sur Konstanze, sur le Sérail. Comment ils croient venir chercher une chose — un divertissement de luxe, une soirée d’exception, des sensations… — et comment on leur donne ce qu’ils attendent et puis comment on les enlèvent à leurs propres attentes, qui sont les barreaux bien solides de nos prisons intimes.
Chaque histoire, dans les jours comptés des reprises, est un haricot magique. Elle se jette d’un geste précis et ferme, percute et pousse. Le Temps n’est pas l’étalon qui convient au Bonheur : la brieveté ne peut rien contre la rencontre. Je ne leur ai pas dit, mais j’ai passé une heure de délice dans ce foyer tout lisse à inventer à la couleur de leurs sourires, de leurs moues pensives, de leurs yeux écarquillés, leur(s) histoire(s). Et j’ai compris que ce que nous aimons tant dans nos retrouvailles au Sérail, ce que nous attendons, c’est l’enlèvement. Les racines puissantes des haricots magiques poussent les murs du temps. Nous nous rencontrons, à chaque fois.

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