Un Bon été / Tiers Livre / Compte triple
Hors des heures de service, une cantine sent le pédiluve à nouilles. Quoi qu’on porte aux pieds, la très légère adhérence du carrelage chausse de sabots en caoutchouc blanc. Carrelage crème vanille à grains, avec des stries et des cercles antidérapants. Il ne s’agit pas de déraper, appunto, mais d’ouvrir très délicatement la porte des grands frigos sans allumer la lumière. Smack onctueux des joints en caoutchouc : fiat lux. Les réservoirs à bouffe en acier inoxydable brûlent les mains de froid. Légitime châtiment des voleurs. Il ne s’agit pas non plus de chaparder, mais de voler bel et bien, avec ordre et méthode, en gardant la tête froide autant que les doigts, et de couvrir ses traces. Pas de raies dans la purée, pas de trou dans le pain : une petite cuillère de chaque, sans discernement, comme le goûteur de la reine et ensuite, ni vu ni connu, lisser le dessus des plats, corriger les découpes des fromages et des tartes… Ne rien faire chauffer. Ça sentirait. Ça modifierait l’odeur de l’antre et, au matin, les yeux des habitué.e.s brilleraient d’un éclat dangereux au-dessus de leurs narines frémissantes. Il faut tenir plusieurs jours, sans rien emporter avec soi qui manquerait à la liste de l’économat. Bref, manger froid, suffisamment, vite. Mais mâcher tout de même : tomber malade n’est pas une éventualité, être indisposé non plus — l’usage des toilettes…encore plus délicat que celui des réserves de la cantine —. Il faudrait manger assis, pour les mêmes raisons sanitaires, mais ça complique l’intendance. Les épinards de cantine sont des extra-terrestres réduits en poudre et mélangés à l’eau du broc de la veille — celle dans laquelle il y a de la bave et de la mie —. Mais pas cette fois. La cuillère d’épinards est une bouchée d’algues de lac écossais. Encore ! Non. Une cuillère de chaque et on lisse. Du riz soyeux, les grains rigolent sur la langue comme de petits enfants en luge. Encore ! Rien qu’un peu et on lisse. Une salade de pommes de terre. Heureusement trop froide : les larmes montent aux yeux en traçant le déglaçage au vin blanc, le nez s’enchifrène au marché de Noël… Elle avait raconté cette histoire : l’étoilé qui se fait chef de cantine pour pouvoir toujours manger avec ses gosses et les repas merveilleux au milieu de la désespérance des gamines. Quinze après, l’étoile n’a pas bougé. Ça sent le vinaigre blanc et le cumin ici, hors des heures de service. Le cul sur le carrelage moulé, dans l’obscurité totale, la salade de litchis… garde le plus longtemps possible sur la langue ces petits glands à la texture divine, ces minuscules pénis du souvenir d’une vie autre, érotique en diable.
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