Au moins on a la lunette du pirate, longue vue sur une mer de métal démontée, remontée en mur, une mer vent debout comme si on avait traîné des pieds au milieu de la mer rouge au lieu de suivre Moïse et tous les autres zébreux, — On a failli le manquer à cause de toi — , au lieu de se magner, on est arrêté un instant pour contempler le divin aquarium — Qu’est-ce que tu fais encore ? — mais la mer ne serait pas rouge mais rose-doré, l’ombre des grands poissons la traversent sans qu’on voit bien, sans qu’on sois sûr de rien : c’est furtif comme la fourberie du requin, la vigilance redouble — Tiens-toi tranquille cinq minutes, tu me fatigues —coup de sifflet : illico les mondes se bousculent pour jouer leur partie dans le petit bout de la lorgnette, des mondes huileux, métallisés qui glissent sans cesse vers le haut, comme des rayures en bulle, des mondes clignotant électriques sombres et d’un coup aveuglant, sans crier Gare ! on plisse les yeux, enfin l’œil, l’autre est fermé depuis un bout — Tu ne veux pas dormir un peu, sois gentil… — NOIR.
On s’est déconcentré, sûrement ce filtre à l’orange qu’on nous a fait boire, mais le pirate est de retour, le pirate était seulement ensorcelé, il n’avait pas quitté sa vigie, il ne dort que d’un œil, même s’il est borgne, le cercle dessine un miroir d’or qui révèle et dilate les cartes aux trésors, de vastes distendues de vert où la lumière peine à traverser les successions de baobabs tout armurés de feuilles, parfois lacérées d’une pointe brique, nous ne sommes pas les seuls à cette chasse — Fais moins de bruit, tu déranges tout le monde — ce ne serait pas du jeu sinon, des arbres-serpents ondulent sans fin, cherchant toujours à remonter à la surface, nous avons dû entrer corps et âmes dans la mer verticale pendant que le pirate clignait de l’œil de longue vue et nous sommes sous-marins, voilà ce que racontent les danses câlines du vert vague des algues et des lumières douces du miroir magique, ce n’est plus une longue vue, c’est le périscope de 20 000 lieues sous les mers — Arrête de jouer avec ce truc, c’est agaçant à la fin ! Tu ne veux pas ton puzzle ? —INTERLUDE.
Le tunnel, creusé à la petite cuillère dans le granit beige par les évadés, le tunnel s’agrandit par à coups, la pression faiblit dans le petit poing… qui résiste mais le tunnel est barré par une grande colonne de cuivre chaude, dont le chapiteau frôlerait le ciel si on pouvait le voir, mais au bout du tunnel les reflets changeant du métal, comme l’eau d’une mare dorée, tranchée de part et d’autre par deux demi-lunes grises, opaques, identiques, immuables, gris souris dense : c’est l’œil d’un énorme chat au bout du tunnel qui me guette — Mais où as-tu pris ce carnet ? Tu l’as tout déformé ! Ne me dis pas que tu l’as pris à la dame de devant !!! Tu me feras mourir de honte …— INTERRUPTION MOMENTANÉE DES PROGRAMMES.