UN BON ÉTÉ / TIERS LIVRE / OUEST

C’est pas parce qu’on a la plus grosse part qu’il y a la fève dedans, lui avait dit la soeur. C’était de l’amertume qui avait tourné à la clairvoyance, comme un beurre rance qui se remettrait d’aplomb, quelque chose qui n’arrive jamais, sauf quand ça arrive dans les dents. Le père Blanchard, on dirait maintenant qu’il s’était fait banané, et il n’y avait pas de quoi le prendre mal, parce que son domaine avait bel et bien la forme d’une banane, et qu’il était tout jaune. Rien n’y poussait là-bas, et c’était sec dès la mi-avril et triste comme le jour des cendres. Mais ça, c’était une grande et grosse banane de terre qui s’étalait sur tout le côté de la route de la mer. Les pauvres âmes qui se trouvaient à habiter là-bas, puisque ça a fini par être vendu en tout petits bouts mal ficelés à cause des divisions qui vont de pairs avec les indivis, disaient crânement route de la mer. Elles faisaient tellement pitié ces petites gens qu’on n’osait pas rabattre le caquet, que c’était peut-être la route de l’estuaire mais rien de mieux, et encore il fallait avoir envie d’y aller à Saint Didier de Go. La vraie route de la mer, c’est la Seûle, tout le monde sait ça.  Le père Blanchard, qui s’était obstiné comme un diable sur toutes les techniques modernes d’agriculture du siècle dernier, n’avait jamais récolté en suffisance que les pissenlits et encore, il avait dû se délocaliser au cimetière pour les manger par la racine. Son seul legs pérenne avait été son nom et on dit encore Chez Blanchard, quand on y va, par une route à toute allure avec des maisons qui sont partie en misère dès l’après-guerre et, ça ne pouvait pas manquer, deux ou trois barres d’immeubles sociaux, posées là comme des parpaings oubliés dans un chantier rasé de près. Un des héritiers a pourtant réussi à donner tord à la vieille Blanchard, mais il avait dû attendre plus de cent ans pour avoir ce plaisir, c’est celui qui a vendu tous ces terrains de rien pour faire le Mac Donald et toute la zone commerciale. Enfin, ça lui payé l’EPADH. La chambre, pas l’établissement, à lui et à sa veuve. Mais dans la zone, ils n’ont pas garder le nom, alors y’a pas de quoi se rengorger.

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