Un Bon Été / Tiers Livre / Révélation

La ville c’est seule. 
Derrière les adultes qui conduisent, accompagnent, dirigent, régalent, brident, offrent, il y a seulement quelque chose. Grand. Doté d’un cerveau. Capable d’intelligence. Doué de beauté. Recouvert d’écailles qui captent la lumière et parfois la renvoient. Sale c’est sale ne touche pas ne ramasse pas ne mets pas tes doigts dans ta bouche maintenant. Ça ne se touche ni ne se goûte, on n’a pas le droit de dire franchement ce que ça sent. Ça te frôle. Quelque chose de flou, de petit blues, de pas très net. D’ailleurs, pour y aller, en ville , ils s’équipent de sacs malins et secrets, de papiers en tous genres — laissez-passer, billets de banques, carnets de chèques, tickets, cartes d’identité, permis de conduire, vignettes… —, un amoncellement de petits trucs pour faire diversion, appâter, marchander notre passage, séduire — les talons encore plus hauts de la journée bisannuelle de courses dans le ventre, plus grand que nos yeux, du lion. Crinière, odeur fauve, rugissement agacé, tout est dénaturé par le nuage de parfum des grands pomponnés exprès pour s’aller jeter dans sa gueule leur tête la première, si heureux qu’ils étaient de passer des heures enfermés dans la caverne aux trésors de son estomac gigantesque . La part Dieu, la part du lion. Vu ni l’un ni l’autre —. 
Ce n’est pas la ville tant qu’ils sont dans les parages, truchements incontournables garantissant le boire et le manger, le repos et le divertissement, mais aussi la tenue des plans de la ville qui bien souvent ne font que reprendre sans la moindre question, sans l’ombre d’un doute, une chemin balisé par d’autres, reçu en héritage et qu’ils veulent te léguer à toutes forces forcées, comme ils t’enfoncent cette cuillère de purée fade dans la bouche : l’avion rentre dans le hangar. La ville reste cachée derrière leurs hautes tailles, derrière les larges épaules, mais mieux encore elle s’abrite derrière ses noms, boucliers de cartes postales — et avec quel dégoût de moi-même je me souviens de la copie surgelée-réchauffée que j’avais rendue, vomie sans même m’en apercevoir, pour “ Décrire la ville de vos rêves ”, à un enseignant de français du collège, qui n’avait pas manqué de me faire savoir combien mon conformisme était creux et décevant. L’annotation faisait tâche dans un parcours sans faute, trop beau pour être vrai, lui aussi, mais pour m’en consolée, il suffisait, semblait-il, de tout mettre sur le compte de la carte au PCF et des tenues démodées du prof en question. Peut-être s’agissait-il de “ Décrire la ville où vous aimeriez vivre ”, et j’avais soigneusement évité l’invitation. Cette copie avec une autre, dont il sera question ultérieurement, est encadrée au-dessus de chacun de mes bureaux éphémères. À elles deux, elles constituent le viatique dont jamais je ne me sépare et dont le titre édifiant a une forme de memento mori :

Le jour où j’ai soigneusement évité de réfléchir
ou
Je ne sais pas vers quoi penche mon coeur et ne veux surtout pas le savoir —.

La ville c’est seule, à mains nues, sans traduction simultanée. Alors n’importe son nom, je l’apprends sans carte pré-remplie, sans relier les pointillés, je m’y perds, je ne cherche pas à comprendre, je la marche jusqu’à ce qu’elle m’oublie, je m’inscris dans ses moindres recoins comme dans ses places-fortes, je la mets sur écoute. C’est moi qui regarde, moi qui voit la première, moi qui devient invisible. C’est un dragon. Ça aime l’or et ça fait le chaud et le froid. Je la paie au prochain jour du terme avec de la monnaie de singe que je fabrique avec le vent qui souffle entre ses murs. Parfois, elle a le dessus : l’or toujours l’or, je vais d’hallucinations en mirage sans trouver d’oasis où me poser, je sens le roussi, j’oublies que je ne suis pas d’ici, que je ne suis pas ce corps roulé dans une couverture sale que j’enjambe. Pas pour l’instant. Parfois, elle me bat à plates coutures, mais plus souvent encore, elle me dérouille. La vieille cartographie familiale des villes, je l’ai décollée de mes rétines pour n’avoir plus qu’une peur : la mienne, et un flair, le mien. Je renifle les dragons — contribution inattendue de l’urine à la fraîcheur d’un passage au milieu de l’été brûlant, odeur de mort avérée d’une poissonnerie africaine très fréquentée, Shalimar aveuglant des contre-allées de l’opéra… —. J’essaie de lire sur leurs lèvres de métal le sens du vent et de m’engouffrer dessous, sans laisser de trace de sang sur le bitume. Je ne dors que d’un oeil sans jamais perdre de vue l’étrangeté de cette concentration d’humains et d’insectes. Avec un peu d’attention, on voit les fantômes qui ont marché là, leurs ombres accueillantes au coeur de la fournaise. Un jour la généalogie de tous les dragons du monde, grands et petits, jeunes ou antiques, morts ou vifs apparaît.  Ils ne sont qu’une seule et même race. Comme nous.

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