Aujourd’hui, égarées dans le cimetière, une sauterelle verte et une punaise. Sur les troncs, des fourmis picorées par ces petits oiseaux ultrarapides que je ne vois qu’ici. Ce pourrait être il y a dix ans, vingt ans, cette vie-là ou une autre, n’importe qui sur le banc du cimetière un peu après quinze heures, un lundi aux airs de dimanche, un dimanche intérieur. Non pas ces écureuils, mais leurs ancêtres, pareillement vifs. D’autres feuilles mises en tas par un autre jardinier. Un autre été indien. Comme aujourd’hui, il y aurait là quelqu’un qui, pour un temps, ne comprendrait plus ses désirs ni ses angoisses, n’en aurait rien à faire. Un corps vivant sous un érable, assis, entouré de corps morts allongés, invisibles. Un corps, n’importe lequel, qui ne demanderait rien, ou qui ne demanderait qu’à respirer l’odeur des feuilles en décomposition, qu’à suivre, ravi, les mouvements d’une punaise et le passage d’une mouche, le chant d’un merle, les bonds d’une sauterelle verte.
Samy Langeraert / Journal tenu sur le banc d’un cimetière (21 octobre)
Le langage, vieille bourrique
À tout faire chez les manants
Comme chez les prééminents
De Rome jusqu’en Amérique
Et dans les autres continents,
Son avenir est chimérique
Pour le spectre du numérique
Qui l’épie à tous les tournants,
Qu’on le cravache, qu’on le hue –
« Allez, hue ! »–, il renâcle, rue :
Il ne peut que suivre son train.
Cher vieil âne aux beaux yeux de fée,
Brais à la mort, toi qui, sans frein,
Saillis la cavale d’Orphée.
Jacques Réda / CODA
Quand il m’arrive d’oublier que vous êtes morts,
je vous entends venir,
comme du vent plein d’arbres,
rendre toutes ses feuilles à ma mémoire.
Tout ce temps que vous rapportez,
ma maison si petite aujourd’hui
le contient à peine,
seule s’agrandit la page,
mieux éclairée par vos ombres que par des lampes,
où j’écris ce que vous me murmurez.
Jean-François Mathé
Tout juste si, aujourd’hui, en fait d’anachorèse, nous sommes capables de mener une vie quelque peu cachée. Dans ce recoin de l’âme désertique (désertée) où brûle une maigre bougie que deux doigts mouillés suffisent à éteindre, si ce n’est déjà fait. Observez que cette vie quelque peu cachée est tout ce qui nous resterait de dignité si nous ne consentions à y faire quelques stations journalières. Ce recoin ne serait pas lieu de prières mais de massacres. On en sortirait, battu, un peu plus défiant envers soi-même, un peu plus conciliant sans doute, un peu lavé, sachant qu’il faut toujours recommencer car la crasse est journalière elle aussi. Petit recoin, petit désert d’homme naissant, fragile, épouvanté. Petit désert (déserté) pour s’éprouver homme. Un tout petit peu.
Et cachez tout cela, ne le dites pas, vous soulèveriez des tempêtes de sable. La mauvaise haleine (ou conscience) vous entoure. Restez cachés ! Travaillez avec les pierres, en harmonie. Faites des montagnes. Quand tout sera bien au point…
Pierre-Albert Jourdan / Le Fil du courant (extrait)
Je vais de l’avant, vite
Des pelles volent
puis des cris
je me dégage
l’instant d’après, Naples.
Cette pensée merveilleuse
mais quelle est donc cette pensée?
Soudain, précipice.
En bouillonnant
une eau torrentielle cascade dans le fond d’un
cañon
vive, vive, vivacissime.
Tenant fortement un grand anneau métallique
je serre, je serre
Je… pensée, voyons, c’était avant
mais quelle était donc cette pensée ?
Henri Michaux / Tapis roulant en marche (extrait)
Pour réjouir ton cœur voici dans mes paumes Un peu de soleil et un peu de miel, Selon la loi des abeilles de Perséphone. Nul ne peut détacher la barque à la dérive, Nul n’entend l’ombre bottée de fourrure, Nul ne peut vaincre la peur au bois de la vie. Il ne nous reste plus que des baisers Aussi velus que les minces abeilles Qui meurent, à peine enfuies de leur ruche. Dans les fourrés de la nuit elles bruissent, La forêt du Taygète est leur patrie, Leur pâture le temps, la mélisse et la menthe… Prends pour réjouir ton cœur mon offrande sauvage, Ce simple collier sec d’abeilles mortes Qui ont su changer le miel en soleil !
Ossip Mandelstam
Traduction : Henri Abril
Возьми на радость из моих ладоней
Немного солнца и немного меда,
Как нам велели пчелы Персефоны.
Не отвязать неприкрепленной лодки,
Не услыхать в меха обутой тени,
Не превозмочь в дремучей жизни страха.
Нам остаются только поцелуи,
Мохнатые, как маленькие пчелы,
Что умирают, вылетев из улья.
Они шуршат в прозрачных дебрях ночи,
Их родина – дремучий лес Тайгета,
Их пища – время, медуница, мята.
Возьми ж на радость дикий мой подарок –
Невзрачное сухое ожерелье
Из мертвых пчел, мед превративших в солнце.
Et cependant il y a une grande chose, la seule grande chose : Vivre pour voir dans nos huttes et nos voyages le grand jour qui se lève et la petite lumière qui remplit le monde.
Kibkarjuk
And yet there is only
One great thing,
The only thing:
To live to see in huts and journeys
The grest day that daws
La pauvreté se lie tous les matins. L’hémorragie du dehors laisse nos jours inachevés. Lessive, mémoire et présence ne laissent que quelques rumeurs s’amenuiser sans cesse. Ainsi sommes-nous transportés dans un au-delà grotesque, gauches et apeurés.
Vous êtes assise, visage éternellement beau près d’un bassin de pierre, le corps saisi dans un linge d’armoisin. Je marche vers vous dans le ciel comme dans la haute neige.
Jean Maison / Le bouclier cosmique (extrait)
Un lecteur de rêves khazar, encore élève dans un monastère, reçut en cadeau un vase qu’il rangea dans sa cellule. Le soir il y déposa sa bague. Mais lorsqu’il voulut la reprendre le lendemain matin, elle n’y était plus. Vainement il enfonçait son bras dans le vase, il n’arrivait pas à en toucher le fond. Cela le surprit car le récipient semblait moins haut que son bras n’était long. Il le souleva mais, dessous, le sol était plat, et il n’y avait aucune ouverture dans le vase, pas plus que dans n’importe quel autre. Il prit un bâton et essaya d’atteindre le fond, mais toujours sans succès ; le fond du vase semblait se dérober. Il se dit : « Là où je suis, là est ma limite » et il s’adressa à son maître Mokadasa Al Safer, lui demandant d’expliquer ce que signifiait un tel phénomène. Le maître prit un caillou, le jeta dans le vase, et compta. Lorsqu’il arriva à 70, on entendit à l’intérieur du récipient un bruit de plongeon, comme si un objet était tombé dans l’eau et le maître dit :
– Je pourrais t’expliquer ce que représente ton vase, mais demande-toi d’abord si c’est bien utile. Dès que je t’aurai dit ce qu’il en est, le vase prendra, pour toi et les autres, une valeur inférieure à celle qu’il a maintenant. En effet, quelle que soit sa valeur, elle ne peut être supérieure à celle du tout. Et dès que je t’aurai dit ce qu’il est, il ne sera plus tout ce qu’il n’est pas, et donc plus ce qu’il est encore maintenant.
L’élève fut d’accord avec son maître. Mais ce dernier prit un bâton et cassa le vase. Stupéfait, le jeune homme lui demanda le motif de ce dommage et le maître répliqua :
– Le dommage aurait consisté à te dire à quoi servait ce vase avant de le casser. Mais puisque tu ne connais pas son usage, le dommage n’existe pas, car le vase te servira toujours, comme s’il n’était pas cassé…
En effet le vase khazar sert encore, bien qu’il n’existe plus depuis longtemps.
Milorad Pavic / Le dictionnaire khazar
Traduction : Marija Bezanovska
Si la nuit te surprend aux jardins murmurants d’Épicure, Endors-toi à la poterne – c’est une grâce qu’on te fait – Là où dans les feuilles les notions sont de blanches sculptures, Le Hasard chauve et la Nécessité. Depuis ton cœur sinue l’extrémité d’un fil rouge, Une Sœur pour le dévider s’en saisira, La deuxième d’un coup de fuseau au sacrum Va te pousser et te faire entrer au jardin. Et me voici errant languissamment dans les allées, Lisant ce que le temps effaça à demi, Et répétant à part moi d’heure en heure : « Combien je suis heureuse, et combien malheureuse ! » Des gens là-bas ont marché, ils ont admiré, Ils ont fait, médusés, le tour des idoles, Et d’autres, au désespoir, ont écorché le marbre, Contre ces socles se frappant le front. Si blanches les notions, transparentes et vierges, Illimitée, leur forêt de pierre – Là les idées de Platon étaient des pantins qui tournoient Et qui pendent du ciel comme de Parménide la sphère. Le soleil baisse, les ombres des notions s’allongent. Hélios, eh, attends ! Laisse-moi le temps de les comprendre. Mais il fit sombre si vite – elles ne blanchoyaient plus que vaguement – Soudain elles ont fui – la raison en vain voulut les retenir. Voici le Temps – Il était là, en miettes ou bien pâmé, Et je commençais juste à le concevoir, Quand il a fui, a basculé, s’est effondré : Il n’est plus notion, mais comment le nommer ? Ô Espace ! Toi qui si simplement cédais à notre prise, Ô Béatitude ! – cachée sous le masque du tourment – Comme du lait vous avez coulé, répandus tout à coup, Mués en écume, océan sans forme devenus. Sauve-qui-peut des idées ! Plâtre envolé en poussière, Marbre fendu comme se brise un verre. Quel barbare a détruit ces tombeaux ? Qui tenait la masse ? Qui fut l’ouragan ? Soudain, tout près, un grondement, un cri, Soudain, tout près, on a marché en froissant les buissons, Un éclair dans les cieux, un œil sanglant s’éteint : On a tué Dieu. C’est Dieu qui vient de mourir. Toi.
Elena Schwarz / Dans le jardin des idées
Traduction : Hélène Henry
Écouter. D’un côté le Heilongjiang, torrent du Dragon noir, sombre, profond, tumultueux. De l’autre le Bailongjiang, torrent du Dragon blanc, cristallin sur un fond de cailloux gris blanc, presque calme. À la confluence des deux, sur un étroit promontoire rocheux, le Quingjing, le pavillon du Son clair. Il suffit d’écouter.
Louis Roquin / Journaux de son ( 65.)
Comment les tutoyer ? Basalte, porphyre, feldspath, granit, les nommer quand elle sont immobiles ne dit rien de la violence qui les a projetées hors du magma originel.
Le feu n’y reprendra jamais. L’herbe ne saurait y pousser, encore moins les moissons. Leurs abîmes ne sont pas les nôtres. Elles ne sont pas les ruines de nos mondes anciens. Elles ne résument pas notre histoire, la supportent, blocs premiers, sans y prendre part. Elles sont d’un autre passage, plus lent que le nôtre. Beaucoup de temps est derrière elles, sans qu’elles nous aient attendus.
Gardent-elles mémoire de paysages que nous n’avons pas connus, que nous essayons, en fixant sur elles l’objectif, de faire reparaître sur les clichés ?
Elles n’ont pas été semées par un géant soucieux, comme le petit Poucet, de retrouver le chemin du retour chez soi. Elles ne jalonnent aucun projet d’itinéraire. Elles ne sont pas même les indices d’une errance.
Malgré tout, elles s’ancrent dans le poème et les mots se resserrent.
Françoise Hàn / Cailloux (extrait)
Lorsqu’on a la maladie du lieu
on perce un trou quelque part en son corps
et l’on y pénètre
n’ayant pour halte qu’un totem
en forme d’astérisque
alors le dedans se réduit au mandala
avec des parois en peau
et la pendule qui se remet en marche
remontée par le bec d’un oiseau.
Aussitôt on cesse de déchiffrer les mots
que l’on prononce à son insu
afin de gommer les impuretés d’un dehors
daté de l’an zéro de l’Hégire.
Nohad Salameh
Je ne suis pas d’ici
Je viens des nébuleuses
J’incise les époques
Et je joue sur les places
Des musiques douloureuses
Des chiens perdus hurlent dans l’Atlantique
Je commence un voyage
Avec les mains brulées
Et je finirai bien
Par faire de mon visage
Une île intraduisible.
Tristan Cabral / Avec les mains brûlées
— Cette chèvre est-elle à vendre, l’ami ?
– En effet, monseigneur. Vous la voulez ?
– À combien, mon frère, vous l’estimez ?
Dites-moi son prix et je vous l’achète.
– Volontiers. La chose n’est pas secrète.
Elle vaut quatre poils de votre cul
Et cinq sous tout rond. J’ai fait le calcul
Douin de Lavesne / Trubert (extrait)
Traduction : Bertrand Rouziès-Léonardi
La Mort viendra et elle aura tes yeux —
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu’au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remord
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin,
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. Ô chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.
La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir ressurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre, muets.
Cesare Pavese / La Mort viendra et elle aura tes yeux /Verrà la morte e avrà i tuoi occhi
Traduction : Gilles de Van
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi —
questa morte che ci accompagna
dal mattino alla sera, insonne,
sorda, come un vecchio rimorso
o un vizio assurdo. I tuoi occhi
saranno una vana parola
un grido taciuto, un silenzio.
Così li vedi ogni mattina
quando su te sola ti pieghi
nello specchio. O cara speranza,
quel giorno sapremo anche noi
che sei la vita e sei il nulla.
Per tutti la morte ha uno sguardo.
Verrà la morte e avrà i tuoi occhi.
Sarà come smettere un vizio,
come vedere nello specchio
riemergere un viso morto,
come ascoltare un labbro chiuso.
Scenderemo nel gorgo muti.
Je renaîtrai
Et, comme des radeaux
Au fil de l’eau,
Les siècles nageront
Vers ma clarté…
Daniel de Bruycker / SILEX la tombe du chasseur (extrait)
Mon amie ma berceuse entends-tu
le grabuge entre 3 et 5 heures
la discontinuité splendide sublunaire
du coup de vent qui rogne
& simultanément décoiffe dégrume
dégriffe estafile les flaques à la floche
et l’étoupe fourchue la limpidité féconde
le tamis délavé mercure et chrome
de l’aurore elle sort à peine
du bois ramu branchu
et saute à l’Est l’épaule d’une colline
à paquets de fougères où déjà file
et s’affaire l’argiope octopode
vois vois mon joli monde mon apaisante
la pierre flambe une grosse étoile fume
les oiseaux noirs et noirs
craillent à l’ossuaire
encore et toujours Alphée Aréthuse confondent
et mêlent le terne étain de leurs eaux ondoyantes
pentues vers la mer qui s’affuble et se dégonde
la houle assaille un cap à stacks* et chicots
(grès rose et dolérite)
le ressac pulvérise granulats et faluns
le rivage sent + ou -
le bétail froid le poumon bleu
l’usuel quidam ahuri mort -
né borné bientôt finitivement expatrié
gratte sa couenne et son nombril
dégoise se décarcasse épluche
sa méninge et sa mémoire
mansarde à ni plus ni moins cendre
laissons cela veux-tu mon aube mon verger
marchons notre route est la seule
Henri Droguet / Comme si comme
saints des bois saints de pierre
saints d’hiver ou d’été
dans les campagnes grises
on a perdus vos noms
et fermé vos églises
quelquefois un touriste
égaré par la pluie
s’abrite sous le porche
il contemple le soir
une prière en lui
cherche à s’insinuer
d’où vient – comment savoir -
ce marmonnement sourd
si ce n’est de la pluie
mais un autre murmure
encor semble filtrer
de l’ombre ou de l’oubli
la pluie cesse on entend
le hameau déserté
s’ébrouer doucement
l’étranger se demande
où sont les habitants
il se retourne hésite
et quoi donc le retient ?
la lumière décline
et cependant la pierre
du porche s’illumine
un instant puis s’éteint
Jean-Claude Pirotte
Je suis fatiguée
D’une fatigue qui jamais
Plus ne disparaît
Comme par la vieille magie
Des paroles douces
Ne sait plus se changer en plume
D’oreiller repu
En duvet de légèreté
Pour le lendemain
Prendre à la légère la charge
Héroïque du jour le jour
Où modestement
J’excellais du matin au soir
Aux fourneaux, aux draps
Au regain d’affection dû
Aux petites choses
J’ai oublié quand
Quand les nuits ont cessé de bénir
D’un baiser aux yeux
Clos du même soupir facile
Qu’a l’enfance tendre
Mon vieux bonhomme de sommeil
Quand une vraie nuit
M’a-t-elle bercée, dormie ?
J’ai oublié quand
Seule la fatigue me reste
Et si je pouvais
Comme dans le chaud de la neige
M’endormir en elle
Cela serait si beau, ma belle
Que, vois-tu, rien d’autre
Plus jamais ne souhaiterais
Emmanuelle Cordoliani / Dernière conversation avec Jeanne
Toutes les routes mènent à la mort.
Stupeur, puis simplement attente.
Autour de Rome, sombre ceinture verdoyante :
Rater la Ville est chose facile.
Toutes les routes mènent à la mort.
Sur toutes les routes, des autos défilent.
Forêts de sapins, frayeur justifiée :
Ce n’est pas l’orée de Rome, c’est sûr,
Sous l’autoroute, des caves habitées,
Les autos ne sont que crasse et bosselures,
Ici survint un siècle tout entier,
Ce n’est pas l’orée de Rome, c’est sûr.
L’essence tarit ou s’échappa,
Ici, faire un plein est chose impossible,
Ici fonctionne seul ce qui toujours fut là –
Un tourisme gris, à fin perceptible.
Des gamins cinglés lapident les convois
Et ce siècle repart une nouvelle fois.
Les conditions sont pires encore,
Stupeur, puis simplement attente,
Toutes les routes mènent à la mort.
Rater la Ville est chose facile.
Autour de Rome, ceinture de poison verdoyante
Jusqu’aux deux océans s’étend la Ville.
István Kemény / xxe siècle, version B
Traduction. : Guillaume Métayer
En plein midi, soudain, deux martinets très hauts dans le ciel à côté d’un nuage en forme de tour blanche, légère – comme je ne sais quelle apparition foudroyante, énigmatique, ou quelle mesure de la hauteur de l’air, quelle révélation de l’espace aérien, quelle flèche de fer dans le cœur. Une joie bizarre, d’à peine une seconde — et en me relisant, je me rappelle le gerfaut des Solitudes, « scandale bizarre de l’air » —, une lettre tracée sur le bleu puis effacée, un trait — ou le crochet d’un hameçon ? Sait-on qui a pu vous ferrer ainsi ?
Philippe Jaccottet / Autres journées (extrait)
Aux branches claires des tilleuls
Meurt un maladif hallali.
Mais des chansons spirituelles
Voltigent parmi les groseilles.
Que notre sang rie en nos veines,
Voici s’enchevêtrer les vignes.
Le ciel est joli comme un ange.
L’azur et l’onde communient.
Je sors. Si un rayon me blesse
Je succomberai sur la mousse.
Qu’on patiente et qu’on s’ennuie
C’est trop simple. Fi de mes peines.
je veux que l’été dramatique
Me lie à son char de fortunes
Que par toi beaucoup, ô Nature,
– Ah moins seul et moins nul ! – je meure.
Au lieu que les Bergers, c’est drôle,
Meurent à peu près par le monde.
Je veux bien que les saisons m’usent.
A toi, Nature, je me rends ;
Et ma faim et toute ma soif.
Et, s’il te plaît, nourris, abreuve.
Rien de rien ne m’illusionne ;
C’est rire aux parents, qu’au soleil,
Mais moi je ne veux rire à rien ;
Et libre soit cette infortune.
Arthur Rimbaud / Bannières de mai
Le mot abris, son charme dans mon enfance; son charme étymologique : du latin apricari, normal se chauffer au soleil. Quand les sirènes d’alerte retentissaient, la nuit, à Oran nous descendions en famille nous “réchauffer au soleil” dans une cave de la rue des Jardins. Les abris ne sont pas sur terre. Ils sont souterrains, ce sont les abris antiaériens, les galeries, les terriers, les caves, les cavernes. La mère des cavernes est celle de Platon. Par la suite elle se multiplient en logis apocalyptiques, lieux où couvent les livres.
Hélène Cixous / Les abris (extrait)
il n’y a plus d’attente
il n’y a plus de minuit
il n’y aura plus de point du jour.
Oui, l’énigme d’une telle disparition est de celles que l’on ne peut résoudre. Elle est
ce point
sans coordonnées
ni l’équation ni le poème
ne peuvent le situer
dans aucune région
du visible ou de l’invisible
Françoise Hàn / Un été sans fin (extrait)
J’ai cru qu’il allait pleuvoir. Oui j’aime cette ville
malgré tout — imprévisible douce et âpre. Tout
le monde parle à tout le monde. Tiens je suis en
bas de ta rue (30 août 14 à 11h)… Soit.
Dans l’opacité des éclairs de compréhension
font parfois une trouée qu’on ne peut et ne doit
par des mots colmater. De même certaines marches
ne proposent n’inventent d’itinéraire dans
la nuit mais font exister le petit pas si dense
qui sépare deux pensées et deux corps — pas qui peut
être tour à tour passerelle ou bien fossé. Ce
n’est pas seulement parce que tu ne comprendrais
pas mais dire aggraverait la disparité et
risquerait de changer le petit pas en fossé.
(…)
Florence Pazzottu / J’aime le mot homme et sa distance (cadrage-débordement) (extrait)
Dans la maison d’une artiste, laissée à l’abandon, qu’un ami a racheté, tout était en place, juste avec un peu plus de poussières. J’ai récupéré des objets ici et là, dont deux petits lions en marbre qui sont des sceaux encreurs au nom de l’artiste.
Je les regarde souvent. Ils me rappellent le moment de la découverte de la maison, la poésie de son oubli. Je me demande aussi souvent si je devais réaliser un sceau similaire, quel serait le motif sculpté sur le dessus ? Un chêne ? Une représentation de La Grange ? Et quels caractères pour le sceau, mon nom en japonais comme le sceau actuel, ou le mot Grange (納屋). Et pourquoi y mettre un nom ? L’objet doit il être uniquement fonctionnel ou avoir le caractère d’une émotion.
Karl Dubost / Lion affranchi (extrait)
Je m’écorche de miroirs et de villes traversées
au rythme de ton souffle à toutes frontières alpines
un coeur différent tes passes d’eau tes rivières et galets
je me refais ce lit comme un rituel je retrace cet angle
d’où franchissent l’extravagance de mes envies
demain encore, il n’en demeure que le temps des pays
parallèles en itinéraire d’ailes tes pas sur le plancher
d’occasion
ce nous étalé dans le tumulte indécent
ce baiser allongé écumant à chaque ville retrouvée
il n’en demeure que cet amour plein de portes et
de coordonnées
le poids de ton corps ma boussole faite chair
Je me recroqueville comme un foetus qui a froid toute ma terre
et mes seins prophétisent la migration entre sève et fruit
chaque pétale est une paupière sur le monde
le poème se déverse et blasphème février
Dis-moi à grands coups d’espace le crissement de ton corps
qui s’effeuille nudité des songes
Aujourd’hui est un arbre de sable sur la nuque du matin.
Farah-Martine Lhérisson / Itinéraire zéro (extrait)
dans le temps de l’arbre
c’était dans les montagnes de Chartreuse un jour d’été le vieux bûcheron mena le petit enfant au Roi de sa forêt il lui apprit à prendre un arbre dans ses bras poser sa tête tout contre le tronc attendre dans le silence
émerveille de l’enfant —
Miriam Gansel / Une petite fenêtre d’or
On ne quitte jamais vraiment son foyer. Je crois qu’on charrie les ombres, les rêves, les peurs et les monstres de sa maison sous la peau, qu’on les transporte, blottis dans le coin de ses yeux et jusque dans le cartilage des lobes de l’oreille. La maison est ce terrain de jeu que seul l’enfant habite vraiment. Parents, famille, voisins apparaissent mystérieusement, vont et viennent, s’agitent à faire des choses étranges et insondables dans cet endroit où l’enfant est seul habilité à voter.
Maya Angelou / Lettre à ma fille (extrait)
Traduction : Anne-Emmanuelle Robicquet-Mengetsu
… On raconte que c’est cet homme encore qui devint quelques temps plus tard la vingtaine de nouveaux habitants de l’île qui pouvaient apparaître aussi – selon les cas – en cerise, en animal, en coquillage ou en petits garçons ou en centaines d’oiseaux volant pour se retrouver.
Pascale Petit / Nous devons attendre que le jour se lève (extrait)
Hey, m’man, dis-moi ma religion. Qui suis-je ?
Que suis-je ?
Tu n’es ni hindou ni musulman ! Tu es une étincelle abandonnée
des feux lascifs du monde
La religion ? Voilà où je me mets la religion !
Les putes n’ont qu’une religion, mon fils
Si tu veux un trou à baiser, garde
Ta queue dans ta poche !
Prakash Jadhav / Under Dadar Bridge
Traduction : Françoise Bouillot
Je ne sais pas si vous êtes vivantes ou mortes, riches rations de mues ; tube de nourriture pour vol spatial, abandonné ; abats — ce qui s’évapore, fait à partir de rien près de là où l’on fait l’amour. Tu offres une couverture au petit garçon, à la petite fille, tu es mâle et femelle — servant; magicien; mère; père; dieu du possible — nous quittant, la plupart du temps superflu, toi que notre ignorance a méprisé. Les morceaux que tu emportes nous effrayaient, protéines et monocytes, glucides et macrophagocytes, atomes de fer bivalent, autant que s’ils avaient été des parties de nous. Ruisseau aux berges duquel on somnole et s’embrasse, merci pour cet espoir de survie dont tu es à l’affût comme les premiers secours. Honneur à toi, qui coules dans les canalisations, les stations d’épuration, les rivières, jusqu’à la mer, puis t’en extrais pour t’élever jusqu’aux nuages, et tombes en pluie sur ton peuple, vigoureux élixir, manne transparente.
Sharon Ods / Ode au sang menstruel
Traduction : Guillaume Condello
Après la pluie, parfois, même le soleil
dans le ciel stupéfait paraît double
mais tu seras toujours un pays unique
tu ne ressembleras jamais à aucun autre
Nikolaï Kantchev / Comme un grain de sénevé
Les volubilis du matin se flétrissent.
Les liserons profitent des rares soleils.
Les chrysanthèmes portent de longs cheveux blancs.
Les poireaux conservent leurs feuilles vertes.
Les bambous patientent sous la neige.
Le saule pleureur se découvre de pâte de riz effilée.
Les feuilles des pins ont perdu leur rougeur.
Le concombre de mer a gelé en bloc.
L’igname a atteint sa juste taille.
Le pavot est fier de sa fleur.
Le chien trempé hurle dans la nuit.
Le chat lape la neige fondue.
Le singe voudrait aussi un petit manteau de paille.
Anne-James Chaton / Populations (extrait, manuscrit en cours d’écriture)
Il y avait quantité de livres dans les armoires de la maison TI et NÔ ; mais ceux-ci ne faisaient cas que des leurs propres, à l’exception d’un petit recueil qui se nommait : Le Trésor des œuvres et traités de Sagesse, dont les titres seuls nous ont été conservés.
Il ne reste plus à présent qu’une page de ce recueil, où l’on lit :
— Traité des Choses qui se voient les yeux fermés, et de celles sous nos yeux qui nous sont comme invisibles.
— Traités du savoir des Ignares et de l’ignorance des Savants, de l’impuissance des puissants et du pouvoir des faibles, etc.
— La Clef universelle des langages comparés de nos divers et différents organes, avec leurs transcriptions en vulgaire.
— Table complète de phrases inutiles et la vraie méthode de s’en servir à l’exclusion de toutes autres.
— L’Histoire vue du Ciel, dans laquelle chaque événement est accompagné d’une quantité d’autres qui furent également possibles.
— L’Art discret d’aimer peu et d’en jouir beaucoup.
— Le Miroir des Fautes Illustres, des Coulpes Heureuses et des plus belles Erreurs des Hommes, par l’un d’eux.
— Et enfin : les Métamorphoses du Vide…
Paul Valéry / Mauvaises pensées et autres (extrait)
Cette impression râpeuse qui nous prend d’équivalence entre le beau tableau et la courtepointe en patchwork. Nous sommes râpés fin nous aussi nous nous souvenons des doubles vitres des maisons russes entre elles des insectes crevés miettes le long des rainures nous : des fragments enfermés dans la mince atmosphère.
Marie-Claire Bancquart / Comme si le matin servait toujours (extrait)
Comme des larmes coulent en petits pelotons, rangs serrés, parallèles, ou à peu près, ou se superposent à tout ce qui ne les retient pas, les phrases se conçoivent dans l’envie de progresser, affranchies, parallèles, ou à peu près, âmes qui, vivantes, acquièrent une méthode, manifestent quelques mécaniques.
Mathieu Nuss / Astreinte à Côme (extrait)
À travers la forêt — je dirai ça comme ça — dessiner… Ni je ni il, pas d’histoire, le dessin vers, mais sans horizon : il en va ainsi depuis Lenz — lui, en son temps, à travers la montagne — mais je ne vais pas remonter à la nuit des temps — on dit parfois : au déluge : il fait déjà assez nuit tous ces jours, si sombre, si sombre que toute rencontre est impossible. Il fait si noir, si noir ! que l’obscurité ne laisse pas d’autre choix que de demeurer hors champ en vivant, par exemple, de figures, de nuées de figures qui donnent l’impression de se déployer sous tous les angles, et de décider des événements comme si de rien n’était. Je parle d’événements, j’écris comme si de rien n’était, et je pense à tout un monde, même si c’est beaucoup demander, tout un monde, quand on n’a rien. Mais c’est bien un monde qui se dessine quand on aime jusqu’aux ombres, à la pointe du crayon, là ou pour commencer à voir il faut devenir aveugle.
Alain Veinstein / Forêt noire
Je voudrais simplement que nous nous rappelions que Dieu a créé le monde pour que celui-ci nous salisse, la rose, pour qu’elle raconte des histoires comiques d’escargots qui la mangent, et nous, afin que nous sortions à la rencontre d’une mort certaine et rentrions pour le dîner, à condition de ne pas trop faire attention.
Justyna Bargielska
Traduction : Isabelle Macor
nous rangions soigneusement la mort dans les animaux
les nourrissant avec de l’herbe fraîchement coupée et du foin
puis nous retirions cette même mort sans douleur
d’un seul coup tranché sous la gorge
la fourrure des lièvres était toujours accrochée sur le vieux noyer
comme un manteau trop grand
et près du costume de fourrure
les muscles que nous avions dénudés
nous regardaient intimidés
se balançaient sous les coups de vent
le corps raide de mon père ma mère
l’a trouvé près du terrier
un matin de septembre
devinant ainsi l’axiome
dont nous avions rarement conscience
la mort dont on nourrit les autres
parfois involontairement
retourne en nous
Monika Herceg / Les morts de lièvre
Traduction : Martina Kramer
L’imperception serait alors un nom féminin. Il s’agirait d’un glissement malencontreux de la perception. Une petite collision entre le conscient et l’inconscient, entre le vécu et l’imaginaire, le perçu et le ressenti, entre un fait et un souvenir pour lesquels la mise en relation n’est ni flagrante ni impossible.
Karl Dubost
Le matin
entre dix et une heure
tu seras,
pour qui veut te voir,
à ta place habituelle
au café du trottoir est
suivant du regard
les morts
qui passent
Et le soir
entre cinq et neuf heures
tu seras,
pour qui veut te voir,
air détaché,
écrasé
à ta place habituelle
au café du trottoir ouest
mire du regard
des vivants
qui passent
Monzer Masri / Au café le matin, au café le soir
Traduction : Claude Krul
Alors que je ne voyais que mon visage
Dans la forêt du passé
Je reste sur un rivage
Pour assécher comme un drap mouillé
l’âge du fleuve.
Là l’Euphrate: larmes et falaise.
Je n’en étais que l’écho et la parole.
Je change la blessure en blessure
Et le salut en mots.
Montre-moi ma main
Pour qu’années et blessures
deviennent mains.
Abdelamir Chawki / RÊVE II
Traduction : Eugène Guillevic et Mohamed Kacimi
Azalées fleuries
La pierre que j’ai mise là
Quel bonheur
Yosa Buson
Traduction : Koumiko Muraoka et Fouad El-Etr
La terre craque autour de l’épave, plusieurs mois qu’il n’a pas plu, la poussière s’évade de la gangue primitive pour venir empoisonner l’atmosphère. L’insecte vorace en informations fait mine de s’éloigner, mais je ne doute pas qu’il ait enclenché son enregistreur à distance, des fois que j’aurais eu envie de me mettre à parler tout seul. Tu peux toujours rêver. Rêver, c’est le premier verbe dont le sens a été annulé, c’est pour cela qu’on en est là. Sophie Coiffier / Le Poète du futur (extrait)
Quand j’étais petite il n’y avait pas de guerre
et le monde souriait, coiffé et bien éduqué.
Un reflet iridescent nous appelait,
façonnait notre regard, en asséchait
les ombres, cela aurait toujours été ainsi.
Haute et diffuse la lumière dessinait rues et maisons,
les lieux simples de notre avenir,
jardins remplis des mystères colorés des fleurs
cousues par le bourdonnement des insectes, cette
immobilité en suspens dans les après-midis
d’été, c’est toujours le mois de mai
quand on regarde en arrière, c’est toujours
un temps de promesses, complicités sûres et légères
qui sont réelles et n’ont pas besoin d’être dites.
Giovanna Rosadini / Enfance (II) Traduction : Francis Catalano
Da piccola non c’erano guerre, e il mondo
sorrideva, pettinato e ben educato.
Ci chiamava un riflesso iridescente,
modellava il nostro sguardo, ne asciugava
le ombre, sarebbe sempre stato così.
Luce alta e diffusa disegnava strade e case,
i luoghi semplici del nostro divenire,
giardini ricolmi dei misteri colorati dei fiori
cuciti dal ronzio degli insetti, quella
sospesa immobilità nei pomeriggi
delle stagioni di mezzo, è sempre maggio
riguardando indietro, è sempre tempo
di promesse, e complicità salde e leggere
che sono e non occorre dire.
Deux millénaires s’étant entrouverts,
un archéologue y creusa et disparut.
Depuis, en continu, sans cesse amplifié, résonne
L’indescriptible thrène de l’archéologue.
Commençons la recherche, et montons dans le train.
L’orée de la forêt est loin de la fenêtre,
entre les deux est même un village : Cro-magnon,
partout dans les labours une paisible agitation.
Descendons, la petite station est vide,
pas de bus, nous pouvons gagner la ville à pied –
les portes sont fermées. La répétition
des voyages dans le temps a rendu les gens méfiants.
Entrons à présent par la seule porte
ouverte, et épelons en larmes à l’employé
le nom à consonance étrangère
à l’époque de notre mari,
emportons dans notre sachet plastique
les outils de pierre, le bracelet-montre, la poussière
et exécutons avec horreur
à rebours aussi, la recherche.
Istvàn Kemény / La recherche Traduction : Guillaume Métayer
La pensée que l’on est, cet être que je suis : ce qui est moi. On le porte en soi comme le brin d’herbe sous le vent dans l’indifférence bleue du ciel.
Significations présentes hors des mots, saisies dans le réel, prises par le flux du monde, étant et le flux et le monde.
Voici longtemps maintenant que je parle, vertige à mots qu’un appel inconnaissable a ouvert en moi dont la béance s’élargit à mesure que j’y réponds sans trouver de fin ou de raison à ce qui m’a mis en marche, ni à la marche elle-même.
Serge Núñez Tolin /La pensée que l’on est
Je suis un arbre voyageur
mes racines sont des amarres
Si le monde est mon océan
en ma terre je fais relâche
Ma tête épanouit ses branches
à mes pieds poussent des ancres
Loin je suis près des origines
quand je pars je ne laisse rien
que je ne retrouve au retour.
Frédéric Jacques Temple / Arbre
Souris quand la situation ne l’impose pas. Souris quand tu es en colère, quand tu te sens malheureuse, quand tu te sens malmenée par la vie – et vois quel effet ça fait. Souris à des inconnus dans la rue. New-York peut être dangereuse, tu dois donc être prudente. Si tu préfères, ne souris qu’à des femmes ( les hommes sont des brutes, il ne faut pas leur donner d’idées fausses ).
Souris néanmoins aussi souvent que possible aux gens que tu ne connais pas. Souris à l’employé de banque qui te donnes ton argent, à la serveuse qui t’apporte ton repas, à la personne assise en face de toi dans le métro.
Vois si l’un d’eux te sourit en retour.
Comptabilise le nombre de sourires qui te sont adressés chaque jour.
Ne sois pas déçue quand les gens ne te rendent pas ton sourire.
Considère chaque sourire qu’on t’adresse comme un cadeau précieux.
Paul Auster / Gotham Handbook – Extrait du Manuel d’instructions à l’usage de S. C. concernant la façon d’embellir la vie à New-York ( à sa demande )
Traduction : Christine Le Bœuf
Dans la nef basse et voûtée
il est un chapiteau roman
où un lion caresse un homme.
Le prince affaibli s’est couché
en son lit creusé dans la pierre.
Et à sa foi rendent hommage
tous les animaux, qui sourient,
oublieux du sang et de l’ire.
Mikhail Aizenberg
Restent une peinture, un livre,
Un arpent d’herbe verte
Pour respirer, se dégourdir
À présent que les forces s’en vont ;
Une vieille demeure, c’est minuit,
Où rien ne bouge que la souris.
Silence enfin, plus de tentation.
Me voici, fin de vie en vue,
Pas plus d’imagination débridée,
Que le moulin de l’esprit occupé
À dévorer son os ou sa guenille,
Rien ne peut faire que vérité soit connue.
Qu’on m’accorde le Délire du vieillard,
Il me faut me refaire moi-même
Jusqu’à devenir et Timon et Lear
Ou bien ce William Blake
Qui cognait sur le mur
Jusqu’à ce que Vérité obéisse et réponde ;
Un esprit à la Michel-Ange qui savait
Comment transpercer les nuages,
Ou inspiré par son délire
Secouer les morts dans leurs linceuls ;
Oublié sinon de l’espèce humaine,
L’esprit d’aigle d’un vieillard.
W.B. YEATS / Un Acre d’Herbe
Traduction inédite : Auxeméry
Picture and book remain,
An acre of green grass
For air and exercise,
Now strength of body goes; Midnight, an old house
Where nothing stirs but a mouse. My temptation is quiet.
Here at life’s end
Neither loose imagination,
Nor the mill of the mind
Consuming its rag and bone,
Can make the truth known.
Grant me an old man’s Frenzy,
Myself must I remake
Till I am Timon and Lear
Or that William Blake
Who beat upon the wall
Till Truth obeyed his call;
A mind Michael Angelo knew
That can pierce the clouds,
Or inspired by frenzy
Shake the dead in their shrouds;
Forgotten else by mankind,
An old man’s eagle mind.
Dans les sous-sols russes, suffocants paradis
Il y a des princes de toute beauté :
Tout à fait comme des hermines
Ou des pierres précieuses.
Je les sors de leur boîte,
C’est noir-puant
Noir-diamant –
Il y a par exemple le Terrible,
Son greffier, ses commis
Je les inspecte sous toutes les coutures.
Je les picote avec une aiguille –
Pantins minuscules,
Marionnettes
Avez-vous existé pour de vrai,
Mes petits ?
J’étendrai pour eux une fourrure blanche,
Je la sèmerai de perles et de poudre noire,
Je leur servirai une souris au raifort*, du sarrasin,
Un nectar de miel qui entête.
Ils couinent : – La Russie, elle est où ?
Ne sommes-nous pas sa semence ?
Nous avons chu dans le noir, pour qu’elle pousse.
Je les remettrai dans le coffret ouvré,
Je les recouvrirai d’un manteau de loup gris –
Qu’il fait sombre là-dessous, et qu’il est beau
Le tsar avec son sceptre (et si bénin),
Petite chimère recroquevillée.
Elena Schwarz / Le coffret de l’histoire
Traduction : Hélène Henry
* Dans une lettre à sa femme du 30 septembre 1832, Pouchkine raconte que Nachtchokine, pour s’amuser, s’était servi d’une souris pour imiter son plat favori – le porcelet à la sauce au raifort. (Note de la traductrice.)
La vie n’est que ce qu’elle est
Et ses chemins ne mènent plus
mais les jours tombent si brutalement à genoux
devant le mur au bout du jardin
où la pierre restitue chaque soir
la clarté chaleureuse sèche
de l’enfance qu’elle a maudite
et de la maturité
qu’elle ne soupçonnait guère
Viola Fischerova
Traduction : Vivien Cosculluela
Nous reviendrons ici. La paix y règne.
Tant de maisons. Tout y a été
compté, pesé et divisé
par la simplicité du charbon.
La forfaiture
s’est imprimée sur la vitre des journaux,
infiltrée sous la fente jaune des portes,
elle a blanchi les brassards, aboli l’espace
et l’encre, alourdi les nasses.
Ah, les pensées de l’enfant, la frêle maison,
les fleuves ensablés, les montagnes de carton !
La mort n’existe pas, ni le Jugement.
Flammes et sable lèchent les fenêtres.
Selon le droit non pas juif ou romain,
mais le dernier qui nous fut donné,
nous ne sommes que des lettres, fable et légende.
Un lambeau de papier. Un peu de cendre.
Tomas Venclova / Ghetto
Traduction : Henri Abril
L’étoffe épaisse
Du silence
Nous unit
Et nous sépare
La poussière blanche
Des étoiles
Recouvre nos corps
Respirant même brise
Du voile vaporeux
Du vide
Le baiser s’envole
Pour se perdre à l’horizon
Laissant
A nos lèvres
Un parfum de lys.
Siham Bouhlal
J’ai longtemps regardé les arbres verts.
Le repos emplissait mon âme.
C’est toujours comme avant, pas de grandes pensées globales.
Toujours les mêmes fragments, bribes, par petits bouts.
Soit un désir terrestre qui s’allume.
Soit la main se tend vers un livre intéressant.
Soit brusquement, je prends une feuille de papier,
Mais là, le doux sommeil me cogne dans la tête.
Je m’installe à la fenêtre dans un fauteuil profond.
Je regarde la pendule, je m’allume une pipe,
Mais, tout de suite, je bondis et me dirige vers la table,
Je m’assieds sur une chaise dure et roule une cigarre ;
Je vois une petite araignée qui court sur le mur,
Je la suis, elle m’aimante.
Elle m’empêche de prendre la plume.
La tuer, l’araignée !
La flemme de me lever.
Maintenant je regarde à l’intérieur de moi,
Mais c’est vide dans moi, c’est monotone et morne,
Nulle part ne bat la vie intensive,
Tout est fade et somnolent, comme de la paille humide.
Bon, je suis passé à l’intérieur de moi
Et me revoilà devant vous.
Vous attendez que je vous parle de mon voyage,
Mais je me tais parce que je n’ai rien vu.
Laissez-moi me reposer, regarder – les arbres verts.
Alors peut-être, le repos emplira mon âme.
Alors, peut-être, mon âme s’éveillera,
Et je me réveillerai aussi, et dans moi,
La vie intensive pourra se mettre à battre.
Daniil Harms
Traduction d’André Markowicz
Ils se rencontrèrent au bord d’un bassin
pour donner à boire à leurs montures
par nuit claire
trois Mages et trois chevaux
Mais lorsqu’ils se penchèrent
ils se multiplièrent
ils furent six dans l’eau.
Six Mages et six chevaux
voilà le premier miracle !
Or quand ils furent en selle
Mages (et chevaux) volontiers reconnurent
avoir été dupes de leurs images
par nuit claire
Ils rirent (et en convinrent)
au souvenir de l’eau.
En attendant l’Étoile avait disparu
et lorsqu’ils levèrent la tête
le ciel était brillant et absent.
L’Étoile était accrochée à un figuier
derrière une feuille
(bâillant une figue l’avait retenue).
L’arbre cette nuit fut bel et bien battu
par trois personnages barbus.
Ainsi fut délivrée l’Etoile captive
au milieu de hennissements et de cris
(et sans égards pour les vertus
d’un arbre centenaire).
L’Étoile glissa sur un rail
et reprit sa course
laissant sur le figuier transi
une laine blanche.
Devant la bonté de l’Étoile brillante
ils eurent remords d’avoir
maltraité un vieil arbre
et s’en excusèrent auprès de leurs ombres
(étant seuls et faute de mieux).
Les voilà à leur tour partis
les trois Mages
remuant leurs gros sourcils
par nuit claire
Et tandis qu’ils serraient
les riches présents de leurs coffrets
(or, encens et myrrhe)
leurs chevaux abandonnaient sur l’herbe
du beau crottin doré comme l’avarice.
Melchior dit à Gaspard
Gaspard dit à Balthazar :
« Réjouissons-nous car notre foi est la même.
« Les mêmes sont nos amours
« sur la route de Bethléem… »
Puis devant cette âme commune et nouvelle
ils se saluèrent et volontiers
reconnurent qu’ils étaient un
Un seul Mage sur trois montures.
Georges Schehadé / Récits de l’an zéro (extrait)
Dans les routes
je voulus lire
les amandes
encore le chêne et le laurier
des odéons rouges
afin d’être libre
du chagrin et de
l’attente je reçus
l’île nocturne
l’ocre qui enlise
les citées anciennes
que recouvrent
le bleu
le signe
éteint.
Esther Tellermann / L’autre versant (extrait)
Un Corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l’endroit où je passe :
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal,
J’entends craqueter le tonnerre,
Un esprit se présente à moi,
J’ois Charon qui m’appelle à soi,
Je vois le centre de la terre.
Ce ruisseau remonte en sa source,
Un bœuf gravit sur un clocher,
Le sang coule de ce rocher,
Un aspic s’accouple d’une ourse,
Sur le haut d’une vieille tour
Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le Soleil est devenu noir,
Je vois la Lune qui va choir,
Cet arbre est sorti de sa place.
Théophile de Viau
Le plaisir qui vient des animaux
de leur existence
– du fait qu’ils existent –
vient d’abord de ce qu’ils ne sont pas comme nous de ce qu’ils sont différents :
ce n’est pas seulement que nous partagions le monde
avec eux
avec d’autres êtres donc, qui le regardent et le
traversent
qui y vivent et y meurent
c’est qu’ils vivent, auprès de nous ou loin de nous chats ou chauves-souris
chiens ou tigres
ou singes
dans d’autres mondes
or entre tous les animaux le singe a cette particularité
on le sait bien
d’être de nous le plus proche
et ce statut de presque-humain
d’humain non abouti, ou raté,
le prive de ce qu’il est
lui-même et pour lui-même
pas une « altérité » présentée sans fin et sans finesse
aux hommes
comme un miroir déformant mais une différence
un départ
pas un départ
mais des départs différents
des vies différentes, distinctes selon les espèces
et les individus qui les composent
ainsi, au lieu de considérer tout ce qui chez le singe s’approche
devrions-nous considérer tout ce qui chez lui s’éloigne
ainsi, au lieu de prendre la mesure de qu’il sait ou saurait faire
plus ou moins bien
plus ou moins comme nous
à savoir : compter, reconnaître des signes,
se regarder dans un miroir, se servir d’un outil, etc. devrions-nous peut-être admirer tout ce qu’il fait et que nous ne savons pas faire, pas faire du tout tout ce qui de façon certaine constitue son langage
et son monde
un monde de plaisirs et de peurs,
de bonds et de retraits
dont nous n’avons même pas idée
Jean-Christophe Bailly / Le parti-pris des animaux : Singes (extrait)
Patience ! dit le sable.
Et les pyramides se dressent
comme d’immenses cyprès
comme d’éternelles nuques de dieux
portant le poids du ciel.
Le monde dont la pierre
ressemble à celle de la lune
Le monde dont la soif d’éternel
Reflète les étoiles
Les habite
Et dans le sang des humains
se confondent dieux et
mortels.
Gunvor Hofmo
Traduction : Grete Kleppen et de Pierre Grouix
Ne sais quel oiseau
dans la fraîche broussaille du soir –
un chant qui rappelle celui du merle
mais avec plus d’allant, plus de nostalgie :
écoute, j’ai plusieurs voix,
toutes elles se fondent
en une voix qui s’élève
comme le jour se lève,
une voix qui baisse
comme le soleil baisse,
elle se confond avec les bois,
les lueurs de la nuit :
miroir de la baie, sombres rivages
et un silence créé
pour tous ces chants
qui se fondent en un
dans la fraîche broussaille du soir.
Ne sais quel oiseau.
Bo Carpelan / Quel oiseau / Visste inte vilken fågel
Traduction : Pierre Grouix
Visste inte vilken fågel
i de aftonsvala snåren –
sången liknade en koltrasts
men med större håg och längtan :
jag har många röster, lyssna,
smältande i en tillsammans,
stigande som dagen stiger,
sjunkande som solen sjunker
blir den ett med skog och nattljus :
vikens spegel, mörka stränder
och en stillhet gjord för sånger
smältande i en tillsammans
i de aftonsvala snåren.
Visste inte vilken fågel.
à tout prendre nous aimions mieux laisser
nous ne dirions plus que la légende de l’amour, cette idylle ou cette fable
qu’on ne nous cherche ailleurs qu’au cœur détruit de la lumière
disparaître, disparaître surtout
Pierre Grouix / appelé à disparaître (extrait)
Mon âme maintenant sommeille –
La tempête a fait tomber ses arbres :
Ah, mon âme était une forêt.
M’aurais-tu entendue pleurer ?
Tes yeux inquiets sont grands ouverts.
Les étoiles sèment la nuit
Sur mon sang répandu.
Mon âme maintenant sommeille,
Craintive, sur la pointe des pieds.
Ah, mon âme était une forêt ;
Les palmiers faisaient ombre,
Aux branches l’amour était suspendu.
Console mon âme dans son sommeil.
Else Lasker-Schüler
Traduction : Jean-Yves Masson
Nun schlummert meine Seele –
Der Sturm hat ihre Stämme gefällt,
O, meine Seele war ein Wald.
Hast du mich weinen gehört?
Weil deine Augen bang geöffnet stehn.
Sterne streuen Nacht
In mein vergossenes Blut.
Nun schlummert meine Seele
Zagend auf Zehen.
O, meine Seele war ein Wald;
Palmen schatteten,
An den Ästen hing die Liebe.
Tröste meine Seele im Schlummer.
Ô vallée de genêt ondulant,
Ô adorable, adorable lumière,
Ô entends le monde, rouge-or !
À mi-poitrine dans les fleurs me voici debout;
Elles battent autour de moi telles les vagues
D’une mer magique, dorée.
Le cœur à nu du monde
Vivant au baiser du soleil,
Le jaune manteau de l’Eté
Passé sur une terre riant,
Chaude de la chaleur de son corps
Douce du baiser de son souffle.
Ô vallée de genêt ondulant,
Ô adorable, adorable lumière,
Ô mariage mystique de la Terre
Et du soleil passionné de l’Eté !
À son amant elle tend une coupe
Et le vin jaune déborde.
Il a allumé une petite torche
Et le monde entier est enflammé.
Prodigue richesse de l’amour !
A mi-poitrine dans les fleurs me voici debout.
Katherine Mansfield / In the Rangitāiki Valley
Traduction inédite : Luc Arnault
O valley of waving broom,
O lovely, lovely light,
O hear of the world, red-gold!
Breast high in the blossom I stand;
It beats about me like waves
Of a magical, golden sea.
The barren heart of the world
Alive at the kiss of the sun,
The yellow mantle of Summer
Flung over a laughing land,
Warm with the warmth of her body
Sweet with the kiss of her breath.
O valley of waving broom,
O lovely, lovely light,
O mystical marriage of Earth With the passionate Summer sun! To her lover she holds a cup
And the yellow wine o’erflows.
He has lighted a little torch
And the whole of the world is ablaze.
Prodigal wealth of love!
Breast high in the blossom I stand.
je ne suis pas tricotée serrée
une maille à l’endroit
joindre le paxil de ma grand-mère
en brodant autour de la névrose de ma tante
deux mailles à l’envers une jetée
la schizophrénie de ma cousine
un point de croix pour la fois
où elle a halluciné que sa chambre
se refermait sur elle
les murs mués en insectes
qui coulaient dans ses orifices
Chloé Savoie-Bernard / Royaume Scotch Tape (extrait)
C’est par simple devoir de faille qu’il coupe et taille dans le temps.
Dans le temps arrêté et dans le cœur du temps, les lys blancs des bouquets.
Et c’est par testament qu’il devient éclats de kaléidoscope, bouquet de pavot et de nuit où s’endort le cœur des songes.
Dans l’encorbellement des visages, un visage se transforme en l’autre et passe d’un visage à l’autre la lumière de son pastel.
Et c’est par équilibre de sel qu’il dort dans la fibrillation des nuages, un ciel dans un autre ciel et la lumière de son regard.
La tonnelle, celle des griffes roses où poussent les bougainvilliers, éclate dans les cheveux d’une petite fille à magnolias.
A Pompéi, tu t’assois sur la pierre des années. Les enfants jouent à la marelle. Le ciel est bleu d’éternité. Je sais que tu vas mourir.
Et puis il y a quelques pierres. C’est encore le temps de l’enfance. On s’amuse à y croire encore. Et dans la pierre du désir, tu chantes à voix basse, chantante, la chanson de l’autre rive, celle des poèmes oubliés, celle des chats qui sont partis sans jamais se retourner, celle du soleil sous la pluie, celle d’une berceuse de la vie.
Béatrice Bonhomme / Fiançailles de la mort
Si j’étais un arbre et toi un arbre dans la même forêt
Mes racines creuseraient la terre et les mousses, se couleraient dans les fentes des rochers, te chercheraient, te chercheraient à travers l’obscur, la lente nuit décomposée, les odeurs, les monstres sans formes, jusqu’à ce que sentant les tiennes elles frémissent de joie, d’amour si fol que la forêt entière en serait soulevée.
Corinna Bille / Cent petites histoires d’amour (extrait)
Me voici aux portes d’une Amérique sur un chemin verglacé
Comme le chapeau du diable dans les contes
Où il cuit des œufs de serpent célibataires
Avec des pincettes de bronze lourdes comme les bénitiers
Des chapelles de transatlantiques
Où les dévotes du bord vont prier les soirs de tempête
Quand le capitaine vient de tuer son lieutenant
Avec une pointe de compas pour une erreur de gastronomie
Puis a caché le cadavre dans le piano du grand salon
Peste soit de l’imbécile l’instrument jouera faux
Les valses chaloupées que les filles fatales de seconde classe
Réclament chaque soir au maestro groenlandais
*
J’ai laissé plusieurs villes peintes comme œufs de Pâques
Dans leur paysage en forme de potiron pourri
Avec leurs clochers plus stériles que l’amanite phalloïde
Qui braillent comme des fanfares dans un film muet
Leurs habitants bossus trottinent avec une enclume sur le dos
Aussi affairés que l’éléphant qui cherche un monocle
Dans une poubelle où il ne trouve que des boîtes de camembert
D’où sortent des moineaux sans pattes
Poursuivis par des serpents plats comme la bretelle
D’un soutien-gorge vide
*
J’ai rencontré le fou singulier qui veut tuer le temps
Il guette aux carrefours pourvu d’un arsenal perfectionné
Réchaud à alcool de guêpe pistolet à dépression mitraillette balsamique
Arc zygomatique poissons volants à queue prenante
Chèques sans provision tirés sur des banques éponymes
Dix-huit autres dispositifs pièges ou accordéons
Sont en réserve dans le chariot en forme de vélodrome
Qu’il traîne après soi et où il dort dit-on la nuit
Son vêtement de plumes d’autruche fait rire les enfants
Son profil de général qui va manger la grenouille
Répugne aux amoureux mais n’interdit pas aux vieillards
De croquer avec lui une gousse d’ail
Les fins d’après-midi de juin quand l’ombre
Sous les arbres est juteuse comme une mariée
*
C’est le moment de s’arrêter sur le pont
Dont la culée d’aval ressemble à un dindon
Qui vient de rater le dernier métro et cherche
Un frigidaire où cacher sa valise
Pour avoir l’allure d’un chandelier neuf
La culée d’amont plonge ses racines
Dans un terrain aussi sec que le frottement d’un chat
Contre un billet de banque un soir de clair de lune
Mais plus spongieux que la cervelle
Du professeur de rhétorique découvrant au sortir d’un cabaret
Son élève favorite qui pleure sur le trottoir d’en face
Parce qu’un autobus bondé d’hommes chauves
A froissé sa robe qui maintenant a l’air
D’un vol de pinsons dans un tonneau transparent
S’arrêter pour compter les bouteilles vides et les chevelures
De sirènes qui ornent les parapets du pont
Pour se faire à soi-même les poches
Se raser la plante des pieds attraper un papillon
Puis le relâcher en marche arrière
S’arrêter comme une toupie en bois d’ébène
Qui après avoir parcouru les couloirs d’un château bien entretenu
Trouve enfin la cuisine saute à pieds joints
Dans un plat de mayonnaise et s’endort
Jehan Mayoux / La rivière Aa
Tu ne sais pas si tu sauras garder longtemps vivante cette question en toi, ou s’il te faudra un jour la prendre, l’atteindre, la décrocher, la bercer, lui fermer les yeux doucement et l’enterrer au pied d’un arbre, noisetier ou prunier, près d’une vieille ruine aux pierres épaisses, aux caves noires.
Sereine Berlottier / Attente, partition (29 mars)
Je ne suis jamais allé sur le Bosphore,
Ne m’en demande pas plus sur lui.
C’est dans tes yeux que j’ai vu la mer,
Embrasée d’un feu bleu.
Je n’ai pas été à Bagdad avec une caravane,
À colporter la soie et le henné.
Penche-toi de toute ta belle longueur
À genoux laisse-moi me reposer.
Ou de nouveau, j’ai beau te supplier,
Ça ne te fait rien maintenant ni plus tard
Que dans ce nom lointain – Russie –
Je sois un poète renommé, reconnu.
J’ai dans l’âme un accordéon qui résonne,
Les nuits de lune j’entends aboyer.
Et si finalement, Persane,
Tu venais voir un lointain pays bleu ?
Si je suis ici ce n’est pas par ennui –
C’est toi, invisible, qui m’as appelé.
Tes mains, ces cygnes, autour de moi
Se sont enroulées comme deux ailes.
Dans mon destin de longue date je cherche le repos,
Et même sans renier ma vie passée,
Raconte-moi quelque chose
De ton pays joyeux.
Étouffe dans mon âme l’angoisse de l’accordéon,
Fais-lui boire le souffle frais d’un sortilège,
Que pour certaine belle du Nord
Je cesse de soupirer, de penser, de languir.
Et même si je ne suis jamais allé sur le Bosphore
Je l’imagine pour toi.
Qu’importe – dans tes yeux, comme sur la mer,
Clapote un feu bleu.
Sergei Essenine
Traduction : Pierre Daubigny
un été il y eut Ferrare et le vif désir d’y revenir en hiver pour accomplir un vœu secret ayant avoir avec un pêcher dans le jardin du ghetto les Este notre hôtel tout à côté du palais jaune d’Ettore Bugatti « la robe par-dessus la tête » – pas tout à fait – la robe juste avant que tu ne l’aies enlevée alors que tu m’invites pour la cent millième fois ou à peu près à convoler
Bernard Chambaz / Et (16)
Un vent avait dégagé les choses, volé les choses. Avait balayé la cage d’escalier jusqu’au bas, il se faisait sombre et tard, un champ sombre à pois tourbillonnants. Masse des étoiles d’été, fenêtre brisée, toutes pages en allées, tous stylos, toutes amulettes et listes, toutes machines sauf une. Comment vas-tu lire dans le noir maintenant ? demandait le pyrographe. Où placeras-tu tes mains, comment tiendras-tu tes bras ? Clopiner comment, comment marcher de mur en mur ? Comment recueillir sur-le-champ les images ? Comment recentrer ses yeux, se passer un peigne dans les cheveux, fixer son regard sur l’objet manquant ? Comment écouter, où habiter ? Encore une fois encore, dit Khlebnikov. Et ce fut tout. Les choses étaient des années. Idée de lumière, de chair, de pensée. Choses volées. Michael Palmer / Langue endormie / Tongue asleep Traduction : Jean-René Lassalle A wind had cleared things out, stolen things. Had swept down the stairwell, it was that dark and late, dark field with swirling dots. Mass of summer stars, window shattered, all pages gone, all pens, all amulets, lists, all machines but one. How will you now read in the dark? asked the pyrographer. Where will you place your hands, how hold your arms? How hobble, how step from wall to wall? How gather in images forthwith? How focus the eyes, draw a comb through your hair, fix your gaze on the missing thing? How listen, where dwell? Once more, once more, said Khlebnikov. And that was all. Things were years. Idea of light, of flesh, of thought. Stolen things.
Je ne dis rien, je remplirai les barquettes que je pourrais. Et j’imagine que partout dans la ville portuaire, dans des hangars comme celui-ci, oui un peu partout dans Marseille, on trie, on pèse, on emballe la cargaison des bateaux Les fruits, les huiles, les piments, les épices, marchandises que l’on manipule jusqu’au dégoût. L’odeur qui s’infiltre par le nez, la bouche et la peau. L’odeur qui s’installe dedans et chasse les rêves.
Une sirène rauque annonce la pause de midi. Je suis le groupe de femmes qui s’installent à l’extérieur du hangar sur une terrasse en béton, en plein soleil. Elles se parlent en arabe tout en préparant un thé à même le sol, réchaud et casserole cabossés. J’accepte le thé qu’elles me tendent avec un geste d’invitation à me rapprocher. Mon tout premier thé à la menthe. Première fois aussi que je parle avec des Maghrébines, même si en Lorraine, ils étaient nombreux les Algériens. Ils habitaient le quartier derrière la barrière, quartier que nos mères nous interdisaient de traverser car elles craignaient ces hommes sans femmes qui s’asseyaient parfois torse nu au soleil au soleil. Nos mères avaient peur de ces immigrés à la peau basanée qui faisaient pourtant de nous des vrais Français, nous les immigrés à la peau blanche.
Je bois le sucre et l’amertume mêlés. Les femmes me questionnent avec des mots que je ne comprends pas toujours. Elles me font dire ma mère allemande et mon père polonais. Et m’appelleront ainsi, l’Allemande tout le temps de l’usine, parce qu’ici les Français sont à la direction. Elles m’offrent des gâteaux et rient de mes taches de rousseurs apparues subitement, de rester ainsi à manger au soleil. Allongée sur le béton chaud, j’écoute les mots arabes que je ne comprends pas. Le soleil est bon.
Fabienne Swiatly / Gagner sa vie (extrait)
Reviens petite musique de décembre.
Reviens berger
qui marches sur les plages
appeler deux frères en plein soleil,
reviens demander de l’eau, renverser les tables,
reviens sur un petit âne.
Ariel Spiegler
Est-il donc vrai que se prépare
la mutinerie des gilets?
Pourquoi le Printemps à nouveau
offre-t-il ses vêtements verts?
Pourquoi voit-on l’agriculture
rire des pleurs pâles du ciel?
Qu’a fait pour se retrouver libre
la bicyclette abandonnée?
Pablo Neruda / Le livre des questions (XV)
Traduction : Claude Couffont
Tout était fait pour que ça continue toujours
L’avant l’après c’est la question du jour.
Comme Eve à l’origine Vénus était nue
Puis elle fut masquée rhabillée dans les rêves
Et la peinture et les surplis de poésie.
Il n’y a crise de la poésie que
parce qu’il y a une résistance
A la nouvelle poésie, à ses stances
Nouvelles qui existent en Amérique et en France
Mais qui « ne sont plus de la poésie »
Car il y a une crise de la langue
Et que toute écriture est de la cochonnerie,
Voilà c’est dit
Voyez, on dit aussi
« que le roman n’est plus le roman » comme avant
Et après ?
Il y a une crise de la poésie avec la pensée,
De la mer avec le soleil,
Il y a une crise de l’éternité.
Claude Minière
Rien n’est plus simple que le linge qui sèche sur le fil tendu entre le cerisier et l’acacia. La mésange qui se pose, légère, à côté des serviettes à carreaux rouges et bleus a tout compris. Et la voilà qui s’envole avec le vent faisant un instant vraiment bouger la vie.
Le front contre la vitre, l’œil loin au-delà, on prend ainsi l’exacte mesure du temps. Toute gesticulation devient vite dérisoire quand on sait le discret travail de l’arbre, l’infinie persévérance des hautes herbes, l’ombre qu’il faut encore au jour pour lentement devenir la nuit.
Ils ne savent pas, ceux qu’une telle sagesse porte à sourire, quelle rare patience réclame chaque aube nouvelle et que vouloir forcer allure ne mène jamais nulle part.
Pierre Autun-Grenier / Sainte Catherine
« Maître, lui demanda Farid, comment peux-tu rester serein
et ne pas te révolter contre toutes les horreurs que l’homme
fait subir à l’homme ? »
Le silence régna. Puis Abed parla:
« Que ta révolte, mettant des œillères sur ton regard, ne te
conduise pas à la soif de vengeance et à l’injustice.
Car il n’y aurait alors plus de différence entre leur conduite
et la tienne et tu deviendrais semblable à ceux qui sont
aujourd’hui objet de ta réprobation … »
Et il conclut :
« Rajoute à l’amour, non à la haine. »
Abed Nil Gai / Dits & médits (extrait )
Bonus track : Beauté perdue Daniel Biga
A croire qu’on est là
Dans un western sur de hauts plateaux herbeux
Près de vaches couleur tourbe
A croire que les filles sortent du saloon
Celles qui s’esclaffent
Pleines de maquillage et de cellulite
Pleines de fun et de tatouages
Pleines de culottes qui dépassent des jupes en jean
Et de fric qui s’échangent entre les sacs à main
Des boucles d’oreille à pompon dodelinent vers le bas-côté
Envahi de presque valériane
Elles ne sentent rien
Pleines d’alcool et de paillettes
Dans les cheveux sur le visage
Le train passe caresse les feuilles et s’enfuit
A croire que des chevaux s’élancent à l’assaut des pouliches
Dans l’herbe haute
Ah ah ah ah ah
Piaillent les filles
Les yeux brillants de suie
Des mèches blondes
Dans leurs cheveux noirs
Devant la petite gare
On observe leur manège
Leurs lèvres gonflées à sucer les pailles
Leur coeur sans chlorophylle
La tempête se lève et le chahut des filles
Des éclairs dans les yeux
Elles vibrent avec le tonnerre
Avec le vrombissement du tonnerre qui cherche
Leurs seins ballottent sous leurs chemises
Les arbres se courbent
Elles piaillent plus fort
Puis tout autour ça frappe sec
Ça claque les fesses des filles
Et se fendent les chênes les noyers et les charmes
Tout autour la rivière souillée s’étale comme les robes sur les genoux des garçons
Un jour de mures sauvages dans les cafés noirs de monde
Il n’y a plus rien à boire que le thé fumant ou le whisky houblon
Il n’y a plus rien à voir que la femme qui passe et ramasse les verres
Des pièces cliquètent sur le comptoir
Les filles sont en bonne compagnie
La pluie gratte les vitres
Le vent souffle entre les interstices
Des éclairs s’insinuent dans les trous des serrures
On se recroqueville un peu
Nuit de plein jour
Suspens
Soudain le monde s’ouvre
Une fille s’assoit dans sa robe de pompadour délavée
On dirait un Pavlova à la crème défraichi
Son ombrelle malmenée par le vent s’est arrachée des baleines
Elle enlève délicatement des escargots sur ses socquettes
Refuse l’écureuil à manger préfère à défaut les navets fumants du haggis
Soupirs
Dans sa poche elle prend une poire de la Saint-Jean
Creuse de son index la moisissure
et croque sec ce qui reste de la poire dure
L’orage est passé
On sort emmitouflée de laine de Tartans
On esquive les fougères humides
On enjambe les troncs brisés
S’égratigne les chevilles
Cueille une noix verte sur l’arbre terrassé
Un cri d’oiseau comme un singe
Les pieds empêtrés dans les branches
On marche indifférente aux gouttes qui tombent sur les pieds nus
Jusqu à la boue du fleuve déchainé
Un cri de feuille ou de fille
On veut en avoir le coeur net
On saute de la digue
Les poissons se coincent entre les orteils
Les cheveux se mêlent aux herbes filantes
On s’immerge dans le vivant boueux
Les seins pointent vers le ciel au milieu des remous et des cataplasmes de galets
On file sous le pont de pierres et on s’écoule entre les bulles
Dans le courant on s’étend
Les filles boivent un dernier verre au cannis man’s
Suspendue au plafond une mannequin des années
20 leur jette un regard canaille
Non loin d’un clap de film
Non loin d’un landau dégarni
Non loin des assiettes peintes et des clés des chambres closes
Mais où est le bébé
L’horloge ancienne a sorti ses rouages
Les filles s’esclaffent
Pas dans le tiroir à maman
Elles ont des pilules toutes prêtes
Et des étoiles d’encre sur les chevilles
On s’égoutte sur le rivage
Muriel Quesne / Orages
Veille toujours à avoir du temps à perdre,
traînaille avec tes habits de dévoyé,
vagabonde sans hâte,
sans hachures dans l’haleine,
par les chemins qui sinuent
et en même temps s’insinuent en toi-même.
À celui qui le contemple par incidences,
le monde se découvre sans cesse en d’autres facettes
et d’autres lentilles, multiplié à l’envi,
jamais pareil, toujours inédit,
tandis que l’on se hasarde,
devancé par quelques pensées insensées
par les grands chemins clairs.
Jean-Pierre Otte / L’âme au maquis ( extrait )
Si nous entendons la pluie, c’est non grâce à sa chute, silencieuse, mais par le biais des multiples traductions fournies par les objets qu’elle rencontre. Comme tout langage, surtout un langage qui a tant à épancher et par l’intermédiaire de tant d’interprètes, les bases linguistiques du ciel s’expriment dans une exubérance de formes : martèlement strident d’une averse sur des toits de tôle ; clapotis sirupeux sur les ailes de centaines de chauves-souris, chaque goutte explosant en gouttelettes qui retombent dans la rivière sous leur vol rasant ; nuages d’épais brouillard suspendus à la cime des arbres, mouillant les feuilles sans qu’il en tombe une seule goutte – le son d’un pinceau encré sur une page.
David George Haskell / Le chant des arbres
Traduction : Thierry Piélat
À trop enfiler ses pantoufles
on s’attire malgré nous la sympathie des fantômes sédentaires
Et l’on a beau avoir posé de grandes fenêtres
aux murs de la demeure où l’on meurt à petit feu
le peu de paysage que l’on a d’une cuisine
suffit à briser au sol la vaisselle des jours en pleurs :
ah les vieux rêves relégués aux oubliettes de la mémoire
pourtant toujours en flammes
et l’on s’étonnera d’être comme un légume
avec pour seul horizon son potager
Sylvain Grodos
À nouveau entrer dans un petit cercle (ce carnet est mon cercle) celui d’un feu mais pas question de s’y réchauffer compte tenu de la température extérieure, peut-être y dormir, une forme du sommeil quand les images se dressent et fabriquent du son, pas du chant parce qu’on en est devenu incapable, plutôt une tension avec miss destruction en veilleuse dans le dos sans cesse présente et surveillant, elle n’est qu’assoupie et parfois comme ces derniers temps son nom est ‘découragement’.
Liliane Giraudon
Pendant ce soir inerte et tendre de l’été,
Où la ville, au soir bleu mêlant sa volupté,
Laisse les toits d’argent s’effranger dans l’espace,
J’entends le cri montant et dur des trains qui passent…
— Qu’appellent-ils avec ces cris désespérés ?
Sont-ce les bois dormants, l’étang, les jeunes prés,
Les jardins où l’on voit les petites barrières
Plier au poids des lis et des roses trémières ?
Est-ce la route immense et blanche de juillet
Que le brûlant soleil frappe à coups de maillet ;
Sont-ce les vérandas dont ce dur soleil crève
Le vitrage ébloui comme un regard qui rêve ?
— O trains noirs qui roulez en terrassant le temps,
Quel est donc l’émouvant bonheur qui vous attend ?
Quelle inimaginable et bienfaisante extase
Vous est promise au bout de la campagne rase ?
Que voyez-vous là-bas qui luit et fuit toujours
Et dont s’irrite ainsi votre effroyable amour ?
— Ah ! de quelle brûlure en mon cœur s’accompagne
Ce grand cri de désir des trains vers la campagne…
Anna de Nouilles / Trains en été
Le propre de la perfection est de se perdre, l’enchantement est voué à disparaître. C’est comme ces framboises que je cueillais en forêt, au petit matin, souvenir ordinaire, certes – mais j’ai tant de nostalgie pour ces souvenirs personnels, souvenirs d’anciennes perfections perdues. En fait, je suis hanté par les nostalgies privées, et d’ailleurs aussi, d’une certaine façon, par les nostalgies collectives, qui remontent bien loin, à des temps très anciens, parce que je sais toujours quand une perfection des plus particulières se perd à jamais. On abandonne toujours quelque chose, on n’en finit jamais de dire adieu. Il faudrait peut-être essayer d’inventer de nouvelles perfections, penser à tout instant à une perfection que l’on pourrait perfectionner encore – autrement dit, le problème est permanent : il faut se construire sans cesse des perfections nouvelles, pour sans cesse nourrir en nous la nostalgie qu’elles nous laisseront.
Ettore Sottsass
Des malfaiteurs viennent de faire sauter le pont de l’estacade
Les wagons ont pris feu au fond de la vallée
Des blessés nagent dans l’eau bouillante que lâche la locomotive éventrée
Des torches vivantes courent parmi les décombres et les jets de vapeur
D’autres wagons sont restés suspendus à 60 mètres de hauteur
Des hommes armés de torches électriques et à l’acétylène descendent le sentier de la vallée
Et les secours s’organisent avec une silencieuse rapidité
Sous le couvert des joncs des roseaux des saules les oiseaux aquatiques font un joli remue-ménage L’aube tarde à venir
Que déjà une équipe de cent charpentiers appelés par télégraphe et venus par train spécial s’occupent à reconstruire le pont
Pan pan-pan
Passe-moi les clous
Blaise Cendrars / II Travail
Écoutez-moi,
ce que j’ai écrit de jour en jour
ne colle pas toujours avec la vérité,
sauf peut-être l’impression de désolation
que chacun reconnaîtra.
Mais il suffit de se mettre à la fenêtre
et de noter ce qu’on voit,
lorsqu’on remue les champs noirs,
pour que des inconnus deviennent des figures familières.
Bien malgré moi, j’ai ouvert les yeux sur père et mère
et je leur ai donné une sorte de parole
sans avoir jamais lu dans leurs pensées.
En fait, ma mère était plutôt volubile,
tout à la joie de continuer à vivre.
Mon père, lui, ne parlait pas.
Nous marchions dans le plus grand silence,
mon cœur battait contre le sien.
Je n’avais d’yeux que pour ses lèvres
espérant y voir se dessiner un hymne.
Je l’ai vérifié dans le dictionnaire,
un hymne est un chant de louange des dieux,
un poème qui célèbre une personne, une chose,
exactement ce que j’aurais voulu écrire
à force de regarder par la fenêtre
Alain
/ À n’en plus finir ( extrait )
Comme j’avais posé mon menton sur son genou
Tenant ses jambes repliées entre mes bras
Que j’étais nue comme lui et que je le regardais tranquillement
Il me dit : Tu es le sphinx, et je ris
N’étant pas le sphinx, ni mystérieuse, répondis-je
Tout ce qui passe dans mon esprit passe sur ma figure
Je ne propose pas d’énigme à ceux que je rencontre
Mais le sphinx, me dit-il, ne propose pas d’énigme
Il bricole le matin sa petite devinette
Pour engager la conversation
Pour éviter de parler – dans le désert
De la pluie, du beau temps
Par fatigue de demander l’heure
Il est bien ennuyé que personne ne trouve
L’homme, l’homme, d’habitude ils n’ont que ça à la bouche
Il aurait dû penser qu’on trouve beaucoup de choses
Lointaines et difficiles
Avant de se trouver soi-même
Tu es le sphinx, tu as des yeux qui posent une question
Et comme je baissais les yeux puis le regardais encore, il me dit
Répète, articule mieux, je n’ai pas bien compris
Et je riais, embarrassée par cette mythologie
Moi je voulais simplement lui demander pourquoi il n’avait pas joui
C’est difficile de parler de sexe depuis que la morale exige qu’on en parle librement
Je ne pus rien dire
Fermai les yeux
Quelle fatigue
Va pour le sphinx
Sophie Martin / Le Sphinx
Le jour d’hier qui m’abandonne, je ne saurais le retenir ;
Le jour d’aujourd’hui qui trouble mon cœur, je ne saurais en écarter l’amertume.
Les oiseaux de passage arrivent déjà, par vols nombreux que nous ramène le vent d’automne. Je vais monter au belvédère, et remplir ma tasse en regardant au loin.
Je songe aux grands poètes des générations passées ;
Je me délecte à lire leurs vers si pleins de grâce et de vigueur.
Moi aussi, je me sens une verve puissante et des inspirations qui voudraient prendre leur essor ; Mais pour égaler ces sublimes génies, il faudrait s’élever jusqu’au ciel pur, et voir les astres de plus près.
C’est en vain qu’armé d’une épée, on chercherait à trancher le fil de l’eau ;
C’est en vain qu’en remplissant ma tasse, j’essaierais de noyer mon chagrin.
L’homme, dans cette vie, quand les choses ne sont pas en harmonie avec ses désirs,
Ne peut que se jeter dans une barque, les cheveux au vent, et s’abandonner au caprice des flots.
Li-Taï-Pé / Offert à un ami qui partait pour un long voyage
Traduction : le marquis d’Hervey-Saint-Denys
Le ruisseau sombre, brun comme selle de cheval,
Charroyant dans la pente ses roches rugissantes,
Et sa toison d’écume en ses creux et ses combes
Vers le tréfonds du lac dévale en sa maison.
La coiffe fauve d’une mousse vol-au-vent
Tourne et se brise par dessus la boue
D’un siphon d’encre noire caché tout au fond,
Elle broie l’inespoir et le broyant le noie.
Saturés de rosée, au prisme des rosées,
Au secret des hauteurs que traverse son cours
Bruyère en maigres touffes, bouquets de fougères,
Colliers de frênes au surplomb du ruisseau.
Qu’adviendrait-il du monde, une fois dévêtu
De sa nature et de ses eaux ? Laisse-les nous,
Ô laisse-nous et la nature et l’eau ;
Vivent l’herbe sauvage et la nature intacte.
Gerard Manley Hopkins / Inversnaid
Traduction : Bruno Gaugier
This darksome burn, horseback brown,
His rollrock highroad roaring down,
In coop and in comb the fleece of his foam
Flutes and low to the lake falls home.
A windpuff-bonnet of fáwn-fróth
Turns and twindles over the broth
Of a pool so pitchblack, féll-frówning,
It rounds and rounds Despair to drowning.
Degged with dew, dappled with dew
Are the groins of the braes that the brook treads through,
Wiry heathpacks, flitches of fern,
And the beadbonny ash that sits over the burn.
What would the world be, once bereft
Of wet and of wildness? Let them be left,
O let them be left, wildness and wet;
Long live the weeds and the wilderness yet.
Bonus tracks : Tom O’Bedlam lit le poème 1′
Hopkins and Sprung Rhythm 2’18
Gerard Manley Hopkins la richesse cataclysmique du rythme / Article
Une question
certains parmi vous
y pensent sans doute
qui êtes totalement dans
ce monde-là
que je trouve très intéressante
donc
à supposer
que vous visiez le corps
avec un énorme ultra-
-violet
ou simplement
une lumière
très puissante
et je crois que
vous
avez dit que
ça n’a pas été testé
et
vous
allez le tester
et alors
je
dis
à supposer
que vous apportiez la lumière
à l’intérieur du corps
ce que vous pouvez faire
par exemple à travers un scanner
ou
(toute autre voie)
et je crois que
vous
avez dit que
vous
alliez le tester
et ensuite
je vois
le désinfectant
qui l’envoie au tapis
dans la minute
dans
la minute
on pourrait faire quelque chose
comme ça
injection
à l’intérieur
ou un petit nettoyage
parce que vous voyez
il va dans
les poumons
et fait son truc dans
les poumons
ça pourrait être intéressant
de tester
ça
vous
allez avoir besoin
de docteurs en méde-
-cine
mais
moi
ça me paraît intéressant
bon
on verra
toute cette idée de la lumière
et la façon dont ça part
dans la minute
paraît assez puissante.
Donald Trump / Apporter la lumière à l’intérieur du corps
Poème de la conférence de presse du 23 avril 2020
Traduction : Joachim Séné
ils ont ripoliné le noir en jaune
dilapidé tant et plus
devant le mouton
qui n’a résisté a lapé
l’obscurité
lorgnant l’or
ne t’emporte pour rien contre le mouton
c’est toi le berger comme
dans ce jeu
le véritable mouton
depuis des années dans un étrange sommeil
soupe chaude, miche de pain, cigarette
dans un rêve paresseux
mains jointes sur la poitrine
ils ont ripoliné le noir en jaune
dilapidé tant et plus
devant le loup
qui a ricané
lapé l’obscurité
qu’il a fait rondement rejoindre son estomac
tu es resté stupéfait, hébété
le mouton du loup accompagné dit-on
solitaire tu t’es récrié
dans les palais ta voix noyée dit-on
ne fatigue pour rien ta mâchoire
au loup nul reproche à faire
qui enfonce glouton ses dents dans sa proie
or, argent nulle différence à faire
méprisant la proie
tu ne peux être chasseur
maudissant le mouton
tu ne peux éreinter le loup
qui ripoline le noir en jaune
qui dilapide tant et plus
qui dans une seule marmite fait bouillir
loup, mouton, agneau
qui festoie avec le diable
puis se réfugie auprès de Dieu
est ton obligé
hé ! indolent mandarin
depuis des années dans un étrange sommeil
soupe chaude, miche de pain, cigarette
réveille-toi donc
que de nouveau nos matinées s’ensoleillent
Özge Sönmez / qui ripoline le noir en jaune / siyahı sarıya boyayanlar
Traduction inédite : Luc Champagneur.
siyahı sarıya boyadılar
pul pul savurdular
koyunun önüne
direnmedi yaladı
karanlığı koyun
altın niyetine
boşuna kızma koyuna
çoban da sensin
bu oyunda
koyunun hası da
yıllardır bir garip uykudasın
sıcak çorba, somun ekmek, cigara
bir tembel rüyadasın
ellerin bitişik koynunda
siyahı sarıya boyadılar
pul pul savurdular
kurdun önüne
sırıttı kurt
yaladı karanlığı
bir güzel indirdi midesine
bakakaldın, çok şaşırdın
kurt, koyuna yoldaş olmuş
tek tabanca haykırdın
sesin saraylarda boğulmuş
çeneni yorma boşuna
kurda sitem kâr etmez
dişini geçirir iştahla avına
altın, gümüş fark etmez
avı hakir görerek
avcı olamazsın
koyuna lanet ederek
kurdu yoramazsın
siyahı sarıya boyayıp
pul pul savuranlar
kurdu, koyunu, kuzuyu
tek kazanda kaynatanlar
şeytanla halay çekip
Tanrı’ya sığınanlar
sana minnet borçlu
ey tembel aydın
yıllardır bir garip uykudasın
sıcak çorba, somun ekmek, cigara
uyan da
güneşi getirelim sabahımıza
Autre chose vue au retour d’une longue marche sous la pluie, à travers la portière embuée d’une voiture : ce petit verger de cognassiers protégé du vent par une levée de terre herbue, en Avril.
Je me suis dit (et je me le redirai plus tard devant les mêmes arbres en d’autres lieux) qu’il n’était rien de plus beau, quand il fleurit, que cet arbre-là. J’avais peut-être oublié les pommiers, les poiriers de mon pays natal.
Il paraît qu’on n’a plus le droit d’employer le mot beauté. C’est vrai qu’il est terriblement usé. Je connais bien la chose, pourtant. N’empêche que ce jugement sur des arbres est étrange, quand on y pense. Pour moi qui décidément ne comprends pas grand-chose au monde, j’en viens à me demander si la chose “la plus belle”, ressentie instinctivement comme telle, n’est pas la chose la plus proche du secret de ce monde, la traduction la plus fidèle du message qu’on croirait parfois lancé dans l’air jusqu’à nous ; ou, si l’on veut, l’ouverture la plus juste sur ce qui peut être saisi autrement, sur cette sorte d’espace où l’on ne peut entrer mais qu’elle dévoile un instant. Si ce n’était pas quelque chose comme cela, nous serions bien fous de nous y laisser prendre.
Je regardais, je m’attardais dans mon souvenir. Cette floraison différait de celle des cerisiers et des amandiers. Elle n’évoquait ni de ailes, ni des essaims, ni de la neige. L’ensemble, fleurs et feuilles, avait quelque chose de plus solide, de plus simple, de plus calme ; de plus épais aussi, de plus opaque. Cela ne vibrait ni ne frémissait comme oiseaux avant l’envol ; cela ne semblait pas non plus commencer, naître ou sourdre, comme ce qui serait gros d’une annonce, d’une promesse, d’un avenir. C’était là, simplement. Présent, tranquille, indéniable. Et, bien que cette floraison ne fût guère plus durable que les autres, elle ne donnait au regard, au coeur, nulle impression de fragilité, de fugacité. Sous ces branches-là, dans cette ombre, il n’y avait pas de place pour la mélancolie.
Vert et blanc. C’est le blason de ce verger.
Philippe Jaccottet / Un cahier de verdure ( extrait )
Je veux chanter, chanter, chanter !
Je n’offenserai ni chèvre ni lièvre.
Qui trouve encore matière à s’affliger
trouve aussi matière à sourire.
Tous nous tenons la pomme du bonheur
mais en chacun le coquin n’est pas loin.
L’automne, sage jardinier
saura bien de ma tête émonder la feuillée.
Au jardin de l’aube ne mène qu’une sente,
et le vent d’octobre avalera le petit bois.
Le poète vient en ce monde
non pour prendre, mais pour comprendre.
Sergueï Essénine / Caravelles-Haridelles ( extrait ) Traduction : Christiane Pighetti.
Même ce soir et je dois aller marcher et me clarifier
l’esprit sur ce poème sur la raison pour laquelle je ne peux pas
sortir sans changer mes vêtements mes chaussures
la posture de mon corps mon identité de genre mon âge
mon statut de femme seule dans la nuit /
seule dans les rues / seule ce n’est pas le point /
le point étant que je ne peux pas faire ce que je veux faire
avec mon propre corps parce que je suis du mauvais
sexe du mauvais âge de la mauvaise couleur de peau et
suppose que ce ne soit pas là dans la ville , mais sur la plage /
ou loin dans les bois et je voudrais aller
là-bas par moi-même penser à Dieu / ou penser
aux enfants ou penser au monde / tout cela
révélé par les étoiles et le silence :
Je ne pourrais pas y aller et je ne pourrais pas penser et je ne pourrais pas
rester là
seule
comme j’ai besoin de l’être
Parce que je ne peux pas faire ce que je veux avec mon propre
Corps et
Qui dans l’enfer reste
Comme ça
En France ils disent si le type pénètre
Mais n’éjacule pas alors il ne m’a pas violée
Et si après l’avoir poignardée, si après avoir crié , si
Après avoir supplié le salaud et même si après avoir brisé
un marteau sur sa tête , même si après tout cela , lui
Et ses copains me baisent après ça
Alors j’ai consenti et il n’y avait
Pas de viol parce que finalement tu comprends enfin
Ils m’ont baisée parce que j’avais tort, j’avais
Tort d’être ce que j’étais, où j’étais / tort
D’être qui je suis
Exactement comme l’Afrique du Sud
Qui Pénètre Namibie pénétrant
Angola, je veux dire , comment savez-vous si
Pretoria éjacule si la preuve ressemblera à la
Preuve de l’éjaculation du monstre Jackboot sur Blackland
et si
Après la Namibie et si après l’Angola et si après le Zimbabwe
Et même si après que tous mes hommes et les femmes résistent à
L’auto-immolation des villages et si après que
Nous ignorions ce que vont dire les grands gars
Ils réclameront mon consentement :
Suivez-moi: Nous sommes les mauvaises gens de
La mauvaise peau sur le mauvais continent
Dans l’enfer tout le monde raisonne
Selon le Times cette semaine
En 1966, le C.I.A. ont décidé qu’ils avaient ce problème
Et le problème était un homme nommé Nkrumah, donc ils
L’ont tué et avant c’était Patrice Lumumba
Et avant c’était mon père sur le campus
De Ivy League mon école mon père a peur
D’entrer dans la cafétéria parce qu’il a dit qu’il
avait le mauvais âge , la mauvaise peau , le mauvais
genre et il payait mes frais de scolarité et
avant ça
C’était mon père qui disait que j’avais tout faux , disait que
J’aurais dû être un garçon parce qu’il en voulait un
Un Garçon et que j’aurais dû être plus claire et
Que j’aurais dû avoir des cheveux plus raides et que
Je ne devrais pas être si folle mais qu’ au lieu de ça je devrais
Juste être une personne / un garçon et avant cela
C’était ma mère qui implorait la chirurgie plastique pour
Mon nez et des bagues pour mes dents et me demandait
De me détacher des livres pour laisser se desserrer d’autres
mots
Je connais très bien les problèmes du C.I.A.
Et les problèmes de l’Afrique du Sud et les problèmes
D’Exxon Corporation et les problèmes de la
L’Amérique en général et les problèmes des enseignants
Et des prédicateurs et des F.B.I. et des travailleurs
Sociaux et ma Mère et mon Père / je connais bien
Les problèmes parce que les problèmes
Se révèlent
Être
Moi
Je suis l’Histoire du viol
Je suis l’Histoire du rejet de ce qui je suis
Je suis l’Histoire de l’incarcération terrorisée de
Moi-même
Je suis l’Histoire des coups et blessures et des
Armées illimitée contre ce que je veux faire de mon esprit
De mon corps et de mon âme
Qu’il s’agisse de sortir la nuit
Ou s’il s’agisse de l’amour que je ressens ou
Qu’il s’agisse de la sacralité de mon vagin ou
Celle de mes frontières nationales
Ou la sacralité de mes dirigeants ou la sacralité
De chaque désir
Ce que je connais sur mon propre et idiosyncratique cœur,
Et incontestablement le seul et l’unique, est que
J’ai été violée
Suis -
Parce que j’étais la mauvaise, j’avais le mauvais sexe, le mauvais âge
La mauvaise peau le mauvais nez les mauvais cheveux les
Mauvais besoins le mauvais rêve la mauvaise géographie
La mauvaise tenue
J’ai été le Sens du viol
J’ai été le problème que tout le monde cherche à
Éliminer par
La pénétration forcée avec ou sans la preuve de la boue et /
Mais ce poème ne trompe pas
Ce n’est pas un consentement. Je ne consens pas
À ma mère à mon père aux enseignants
Au F.B.I. à l’Afrique du Sud à Bedford-Stuy
A Park Avenue aux American Airlines aux
Durs gourmands dans les recoins, aux griffes sournoises dans
Les voitures
Je ne suis pas mauvaise : Mauvaise n’est pas mon nom
Mon nom est le mien le mien le mien
Et je ne peux pas vous dire que diable a fait les choses comme ça
Mais je peux vous dire qu’à partir de maintenant ma résistance
Mon autodétermination simple quotidienne et nocturne
Peut très bien vous coûter la vie
June Jordan / Poème sur mes droits
Even tonight and I need to take a walk and clear
my head about this poem about why I can’t
go out without changing my clothes my shoes
my body posture my gender identity my age
my status as a woman alone in the evening/
alone on the streets/alone not being the point/
the point being that I can’t do what I want
to do with my own body because I am the wrong
sex the wrong age the wrong skin and
suppose it was not here in the city but down on the beach/
or far into the woods and I wanted to go
there by myself thinking about God/or thinking
about children or thinking about the world/all of it
disclosed by the stars and the silence:
I could not go and I could not think and I could not
stay there
alone
as I need to be
alone because I can’t do what I want to do with my own
body and
who in the hell set things up
like this
and in France they say if the guy penetrates
but does not ejaculate then he did not rape me
and if after stabbing him if after screams if
after begging the bastard and if even after smashing
a hammer to his head if even after that if he
and his buddies fuck me after that
then I consented and there was
no rape because finally you understand finally
they fucked me over because I was wrong I was
wrong again to be me being me where I was/wrong
to be who I am
which is exactly like South Africa
penetrating into Namibia penetrating into
Angola and does that mean I mean how do you know if
Pretoria ejaculates what will the evidence look like the
proof of the monster jackboot ejaculation on Blackland
and if
after Namibia and if after Angola and if after Zimbabwe
and if after all of my kinsmen and women resist even to
self-immolation of the villages and if after that
we lose nevertheless what will the big boys say will they
claim my consent:
Do You Follow Me: We are the wrong people of
the wrong skin on the wrong continent and what
in the hell is everybody being reasonable about
and according to the Times this week
back in 1966 the C.I.A. decided that they had this problem
and the problem was a man named Nkrumah so they
killed him and before that it was Patrice Lumumba
and before that it was my father on the campus
of my Ivy League school and my father afraid
to walk into the cafeteria because he said he
was wrong the wrong age the wrong skin the wrong
gender identity and he was paying my tuition and
before that
it was my father saying I was wrong saying that
I should have been a boy because he wanted one/a
boy and that I should have been lighter skinned and
that I should have had straighter hair and that
I should not be so boy crazy but instead I should
just be one/a boy and before that
it was my mother pleading plastic surgery for
my nose and braces for my teeth and telling me
to let the books loose to let them loose in other
words
I am very familiar with the problems of the C.I.A.
and the problems of South Africa and the problems
of Exxon Corporation and the problems of white
America in general and the problems of the teachers
and the preachers and the F.B.I. and the social
workers and my particular Mom and Dad/I am very
familiar with the problems because the problems
turn out to be
me
I am the history of rape
I am the history of the rejection of who I am
I am the history of the terrorized incarceration of
myself
I am the history of battery assault and limitless
armies against whatever I want to do with my mind
and my body and my soul and
whether it’s about walking out at night
or whether it’s about the love that I feel or
whether it’s about the sanctity of my vagina or
the sanctity of my national boundaries
or the sanctity of my leaders or the sanctity
of each and every desire
that I know from my personal and idiosyncratic
and indisputably single and singular heart
I have been raped
be-
cause I have been wrong the wrong sex the wrong age
the wrong skin the wrong nose the wrong hair the
wrong need the wrong dream the wrong geographic
the wrong sartorial I
I have been the meaning of rape
I have been the problem everyone seeks to
eliminate by forced
penetration with or without the evidence of slime and/
but let this be unmistakable this poem
is not consent I do not consent
to my mother to my father to the teachers to
the F.B.I. to South Africa to Bedford-Stuy
to Park Avenue to American Airlines to the hardon
idlers on the corners to the sneaky creeps in
cars
I am not wrong: Wrong is not my name
My name is my own my own my own
and I can’t tell you who the hell set things up like this
but I can tell you that from now on my resistance
my simple and daily and nightly self-determination
may very well cost you your life
ils pensent à nous
ils ont des visages
même ceux qu’on n’a pas connus
tâchent de se tourner vers nous mais
avec la poussière dans l’air à cause du temps
je ne vois pas bien
ce sont des détails
ils bougent
et cette pâle figure qui tranche
ne reviennent pas
je les sens pourtant en moi
travaillant à leur terre
déchaussant leurs dents
chacun de leurs gestes par l’intérieur lent loin
toujours si loin
si lourd
nous portent sans effort car nous pesons d’abord à nous-mêmes par notre vie
gardent d’ailleurs leur langue pour eux
j’ai de la peine à les comprendre
peine autre peine
quand on partira nous aussi
on prendra leur place
bouche et dents pieux
au cœur des restés
ils pensent :
notre attitude se fige
et nous aurons presque plus d’œil
le peu de regard qui nous reste est intérieur
et nous sommes encombrés de ceux qui nous ont précédés
[…]
j’ai mis mes fleurs en attendant, sait-on jamais
je me suis mis des fleurs devant
j’ai pris ce que j’ai pu
il n’y aurait pas grand chose en dehors des apparences
j’ai ramassé par le bas ce que l’argile m’a laissé
pavés de terre collante qui se terrent sous la chair
j’ai mis ma mémoire par dessus-les fleurs
ça fait plus joli et puis ça dure
terre dont la peau même n’imagine pas la chair
peau de terre et cieux intérieurs de bas-ventre
les morts passent d’abord
et leurs fleurs se tuent en me poussant les pieds
Ludovic Degroote / Pensées des morts
Non, je ne suis pas chauve sous ce voile
Non, je ne viens pas de ce pays
où les femmes n’ont pas le droit de conduire
Non, je n’aimerais pas quitter mon pays
je suis déjà américaine
Mais merci de me l’avoir proposé
Que voulez-vous savoir de plus
pour que je puisse souscrire une assurance
ouvrir un compte en banque
réserver un billet d’avion ?
Oui, je parle anglais
Oui, je transporte des explosifs
On les appelle des mots
Et si vous ne vous débarrassez pas vite
De vos préjugés
Ils vont vous pulvériser.
Mohja Kahf / Hijab Scène #7
Traduction : Oliv Zuretti et Megan Mc Nealy
No, I’m not bald under the scarf
No, I’m not from that country
where women can’t drive cars
No, I would not like to defect
I’m already American
But thank you for offering
What else do you need to know
relevant to my buying insurance,
opening a bank account,
reserving a seat on a flight?
Yes, I speak English
Yes, I carry explosives
They’re called words
And if you don’t get up
Off your assumptions
They’re going to blow you away
Jeune Parque aux longs yeux de Lamartine
songe à l’incertitude des poètes devant
la paysanne aux taches d’éphélides
venue d’au-delà les vents boréaux
rafraîchir notre joue sous ton ombre
Parque douze fois nommée, plurielle ou Vieille
en italique ou guillemets, en majuscule majesté
qualifiée, citée, abrégée. Compagne songe
à la tragédie des viandes crochées Toi
qui ricanais au dieu d’auschwitz et du cancer
(l’odieux qui un jour anima ces invalides
aux yeux noyés dans leurs six bières)
comme le pâle visiteur des maisons ruinées
en Gloire vêtue à pas feutrés tu t’approches
au soupir ultime
de ta main rêche bénir le nom du corps
Jude Stéfan
Bientôt se désolant des amis perdus, il allait d’un bout à l’autre du pays, et de là dans les montagnes de Suisse, où contempler le ciel par-dessus des Alpes l’emplissait de paix. On dit que sitôt arrivé il repartait, et parfois faisait-il le voyage seul et à pied, car il avait plus que quiconque besoin de silence. Toujours il aidait qu’il lui fallait partir. Que ce qui était vrai à un moment ne l’était plus dans le moment d’après.
Michèle Desbordes / Il parlait du jour par-dessus les nuages ( extrait )
Tu n’es pas mort encore, tu n’es pas seul encore,
Tant que pour toi, pour toi et ton amie-mendiante,
Tu vis la majesté des plaines, l’immensité,
Tu vis la faim, la brume et les tempêtes de neige.
Fastueuse la pauvreté, grandiose la misère,
Tu vis seul, paisiblement et sereinement,
Tous ces jours et ces nuits entre tous sont bénis,
Et, le mélodieux labeur, si innocent.
Mais, malheureux celui qu’un aboiement effraie
Comme son ombre, et que le vent de l’hiver, fauche,
Et, misérable celui qui à peine vivant
Demande à son ombre, un peu de charité.
Ossip Mandelstam
Traduction : Serge Venturini
Je ne suis pas encore mort, encore seul,
Tant qu’avec ma compagne mendiante
Je profite de la majesté des plaines,
De la brume, des tempêtes de neige, de la faim.
Dans la beauté, dans le faste de la misère,
Je vis seul, tranquille et consolé,
Ces jours et ces nuits sont bénis
Et le travail mélodieux est sans péché.
Malheureux celui qu’un aboiement effraie
Comme son ombre et que le vent fauche,
Et misérable celui qui, à demi mort,
Demande à son ombre l’aumône.
Ossip Mandelstam
Traduction : Philippe Jaccottet
Еще не умер ты, еще ты не один,
Покуда с нищенкой-подругой
Ты наслаждаешься величием равнин
И мглой, и холодом, и вьюгой.
В роскошной бедности, в могучей нищете
Живи спокоен и утешен.
Благословенны дни и ночи те,
И сладкогласный труд безгрешен.
Несчастлив тот, кого, как тень его,
Пугает лай и ветер косит,
И беден тот, кто сам полуживой
У тени милостыню просит.
Ne sors pas de ta chambre, ne fais pas cette erreur.
Quel besoin de soleil, si tu fumes une « Chipka »[1] ?
Derrière la porte, rien n’a de sens, et encore moins un cri de bonheur.
Va seulement aux cabinets et reviens-en tout de suite.
Oh, ne sors pas de ta chambre, ne mets pas de moteur en route.
Parce que ton espace est un couloir
avec, au bout, un compteur. Mais si ta chérie entre, amoureuse,
qu’elle ouvre tout grand la bouche, mets-la dehors sans la dévêtir.
Ne sors pas de ta chambre ; pense bien que tu vas prendre froid.
Quoi de plus intéressant au monde que les murs et la chaise ?
Pourquoi sortir d’où tu reviendras le soir
tel que tu étais, ou mutilé davantage encore ?
Oh, ne sors pas de ta chambre. Tiens, danse une bossa-nova,
nu sous ton manteau, pieds nus dans tes chaussures.
Dans le couloir, ça sent le chou et le fart pour les skis.
Tu en as écrit des lettres d’alphabet ! Une de plus serait trop.
Ne sors pas de ta chambre. Oh, laisse seule ta chambre
savoir à quoi tu ressembles. Et d’ailleurs, incognito
ergo sum, comme faisait remarquer la substance en colère à la forme.
Ne sors pas de ta chambre ! Dans la rue, du thé, c’est pas la France.
Ne sois pas stupide ! Sois ce que les autres n’ont pas été.
Ne sors pas de ta chambre ! C’est-à-dire libère les meubles,
fonds-toi dans le papier peint. Enferme-toi et barricade-toi
de ton armoire contre chronos, cosmos, éros, race, virus.
Joseph Brodsky / Ne sors pas de ta chambre / Не выходи из комнаты
Traduction inédite : Chantal Bizzini
Не выходи из комнаты, не совершай ошибку.
Зачем тебе солнце, если ты куришь “Шипку”?
За дверью бессмысленно все, особенно — возглас счастья.
Только в уборную — и сразу же возвращайся.
О, не выходи из комнаты, не вызывай мотора.
Потому что пространство сделано из коридора
и кончается счетчиком. А если войдет живая
милка, пасть разевая, выгони не раздевая.
Не выходи из комнаты; считай, что тебя продуло..
Что интересней на свете стены и стула?
Зачем выходить оттуда, куда вернешься вечером
таким же, каким ты был, тем более — изувеченным?
О, не выходи из комнаты. Танцуй, поймав, боссанову
в пальто на голое тело, в туфлях на босу ногу.
В прихожей пахнет капустой и мазью лыжной.
Ты написал много букв; еще одна будет лишней.
Не выходи из комнаты. О, пускай только комната
догадывается, как ты выглядишь. И вообще инкогнито
эрго сум, как заметила форме в сердцах субстанция.
Не выходи из комнаты! На улице, чай, не Франция.
Не будь дураком! Будь тем, чем другие не были.
Не выходи из комнаты! То есть дай волю мебели,
слейся лицом с обоями. Запрись и забаррикадируйся
шкафом от хроноса, космоса, эроса, расы, вируса.
[1] Les « Chipka » sont des cigarettes bulgares d’excellent tabac turc et sans filtre, que l’on fumait dans les années soixante-dix.
Dans le rêve ensommeillé Nous sommes enterrés Nous devenons cette part la plus amère De la lumière que nous partageons Sur ce bout de terre Ces souvenirs doux amers entrecroisés Peut-être Réapparaîtront-ils dans la mémoire de quelqu’un d’autre
Lo Chih-ch’eng / Période bleue ( X )
Traduction : Alain Leroux
Qui veult fuir la persécucion
Et le péril d’épidémie avoir,
Vivre le fault en consolacion ;
Du lieu régnant le convient remouvoir ;
Pain cuit d’un jour, bon vin cler recevoir
Poucins, chapons eu rost, chars de pourccaulx,
[Ne de chevres, lievres ne de toreaux]
De cerfs, de buefs ne mangiez nullement,
Oés , cannes , ne poissons lymonneaulx,
Se vous voulez vie avoir longuement.
Usez d’un mès sanz prolongation
De longuement à la table seoir ;
Fuiez gros air, toute corrupcion ;
Vinaigre usez, osille à vo povoir,
En voz sausses ; et si vous faiz sçavoir
Gingembre fault, safren est bons et beaux,
La canelle , vergus , oingnons , poreaulx ,
Les aulx aussi. Fuiez généralment
Potaiges , choulz , laiz , fruiz viez et nouveaux ,
Se vous voulez vie avoir longuement.
Suiez les lieux de délectacion,
Soiez joieux sanz le cuer esmouvoir ;
Feu net et cler de genèvre en saison,
Ou jeune bois, faictes en chambre ardoir ;
D’eaues roses vous devez pourveoir,
Odeurs porter, robes plaisans, joyaulx ;
Joye mener, converser entre ceaulx
Que vous amez, et eulx vous ensement,
Et vous gardez des faiz luxuriaux,
Se vous voulez vie avoir longuement.
Prince, encor fault faire purgacion
Sanz différer l’évacuacion
Que chascun doit avoir naturelment,
User d’eaue de bonne région,
Ou flums courans, par modéracion ,
Se vous voulez vie avoir longuement.
Eustache Deschamps / Ballade des remèdes contre l’épidémie
marine au midi en avion des amériques
D’abord la sombre meer
commence doucement à respirer dans le vert
dans la lumière et le vert clair
jusqu’à en bleu vertébrer
des côtes dessus les eaux. le rêve
et ces côtes couleur d’eau sont branchies
du premier poisson qui respira
la première terre l’originaire œ-il
-île
jusqu’à ce qu’arrive ce qui ne devrait être ici
sur les eaux
blanches
empreintes de sable depuis le fond de l’océan
mènent à la fine route d’Éleuthéra
longues & minces marchant sur les eaux
jusqu’à buter sur une pierre noire
une sombre
kabbale voilée entourant de spires
vénérantes des pétoncles d’eau verte
qui se rétractent en souples
pierreries le premier gigantesque poisson
sorti de la création
avec ses côtes et veines esquisse
d’une queue & profonds canaux interstitiels
où grandiront crêtes & monts
& villages & couchants azur indigo d’oz
en lapis-lazuli & sel blanc délinéant ses bordures ondulées
& se tendant en mille langues. lieues
de molles labiales flottantes. comme un amour pellucide
sur l’eau. ce poisson
par l’air de tant démêle tant
& dix mille ans plus tard voici les arbres
la brillante lumière solaire & la pluie attentive & les blanches rues
& les maisons & les gens musardant & discutant dessus les eaux & à travers
son bleu écho
& pensant aux chevaux & maisons & là peu après midi sont de vastes et ob
-longues flaques comme une éclaboussure
lactée & une grande araignée qui s’étire le long du pâle fond vitrifiant de
l’eau. puis cette formidable planète qui avance ascendante vers nous
hors du silence & dérivant & bénédiction des eaux
Edward Kamau Brathwaite / Bermudes
Traduction : Jean-René Lassalle.
marine to noon on AméricasAirplane
First the dark meer begins to breathe gently into green into light & light green until there are like blue ribs upon the water. dreaming and the ribs of water’s colour are the gills of the first fish breathing the first land the first eye -lann until there is what shd not be here on the water white footsteps of sand from the bottom of the ocean become the thin road to Eleuthera long & thin upon the water walking until there is suddenly a black stone a dark veil kabala surrounding by whorls of worship green water scallops folding into themselves like soft jewels the first huge fish out of creation w/ribs veins glimpse of a tail & deep channels in between where they will be mountains & ridges & villages & ozure indigo sunsets of lapis lazuli & white salt marking its finely corrugated edges & stretching out into thousands of tongues. miles of soft drifting labials. like pellucid love on the water. this fish from the air of so many so many untangles & 10 thousand years later there are trees glistening sunlight & listening rain & white streets & houses & people walkin bout & talkn to each other on the water & across its blue echo & thinking of horses & houses & now soon after midday there are great ob -long blotches like a stain of milk & a great spider spreading itself along the pale glazing bottom of the water. and this great planet passing upwards towards us out this silence & drifting & blessing of the water
Quand j’étais mort
les lavoirs fraîchissaient, à l’heure rance,
l’aube dans Brocéliande mordait
le ciel crachait sur les collines ses laines bleues et blanches
des saisons avariées
suivaient d’autres saisons
et je rêvais
que je rêvais
que je rêvais…
Quand j’étais mort, à nuit fanée
la mer douceâtre ventilée pataugeait
dans des rades perdues
et les oiseaux corps à corps dormaient
dans le caquet noirâtre des haubans
et l’odeur de fraîchin.
Les soleils dévalaient lentement
les sévères parages.
Quand j’étais mort
je n’avais pas de temps à perdre.
Henri Droguet / Fantaisie en Fa mineur
Ils n’ont pas de voix. Ils sont à peu de chose près paralytiques. Ils ne peuvent attirer l’attention que par leurs poses. Ils n’ont pas l’air de connaître les douleurs de la non-justification. Mais ils ne pourraient en aucune façon échapper par la fuite à cette hantise, ou croire y échapper, dans la griserie de la vitesse. Il n’y a pas d’autre mouvement en eux que l’extension. Aucun geste, aucune pensée, peut-être aucun désir, aucune intention, qui n’aboutisse à un monstrueux accroissement de leur corps, à une irrémédiable excroissance.
Ou plutôt, et c’est bien pire, rien de monstrueux par malheur : malgré tous leurs efforts pour
L’on ne peut sortir de l’arbre par des moyens d’arbre.
« Ils ne s’expriment que par leurs poses. »
Pas de gestes, ils multiplient seulement leurs bras,
leurs mains, leurs doigts, — à la façon des bouddhas. C’est ainsi qu’oisifs, ils vont jusqu’au bout de leurs pensées. Ils ne sont qu’une volonté d’expression. Us n’ont rien de caché pour eux-mêmes, ils ne peuvent garder aucune idée secrète, ils se déploient entièrement, honnêtement, sans restriction.
Oisifs, ils passent leur temps à compliquer leur propre forme, à parfaire dans le sens de la plus grande complication d’analyse leur propre corps. Où qu’ils naissent, si cachés qu’ils soient, ils ne s’occupent qu’à accomplir leur expression : ils se préparent, ils s’ornent, ils attendent qu’on vienne les lire.
Ils n’ont à leur disposition pour attirer l’attention sur eux que leurs poses, que des lignes, et parfois un signa] exceptionnel, un extraordinaire appel aux yeux et à l’odorat sous forme d’ampoules ou de bombes lumineuses et parfumées, qu’on appelle leurs fleurs, et qui sont sans doute des plaies.
Cette modification de la sempiternelle feuille signifie certainement quelque chose.
*
Le temps des végétaux : ils semblent toujours figés, immobiles. On tourne le dos pendant quelques jours, une semaine, leur pose s’est encore précisée, leurs membres multipliés. Leur identité ne fait pas de doute, mais leur forme s’est de mieux en mieux réalisée.
*
La beauté des fleurs qui fanent : les pétales se tordent comme sous l’action du feu : c’est bien cela d’ailleurs :
une déshydratation. Se tordent pour laisser apercevoir les graines à qui ils décident de donner leur chance, le champ libre.
C’est alors que la nature se présente face à la fleur, la force à s’ouvrir, à s’écarter : elle se crispe, se tord, elle recule, et laisse triompher la graine qui sort d’elle qui l’avait préparée.
*
Le temps des végétaux se résout à leur espace, à l’espace qu’ils occupent peu à peu, remplissant un canevas sans doute à jamais déterminé. Lorsque c’est fini, alors la lassitude les prend, et c’est le drame d’une certaine saison.
Comme le développement de cristaux : une volonté de formation, et une impossibilité de se former autrement que d’une manière.
*
Parmi les êtres animés on peut distinguer ceux dans lesquels, outre le mouvement qui les fait grandir, agit une force par laquelle ils peuvent remuer tout ou partie de leur corps, et se déplacer à leur manière par le monde, — et ceux dans lesquels il n’y a pas d’autre mouvement que l’extension.
Une fois libérés de l’obligation de grandir, les premiers s’expriment de plusieurs façons, à propos de mille soucis de logement, de nourriture, de défense, de certains jeux enfin lorsqu’un certain repos leur est accordé.
Les seconds, qui ne connaissent pas ces besoins pressants, l’on ne peut affirmer qu’ils n’aient pas d’autres intentions ou volonté que de s’accroître mais en tout cas toute volonté d’expression de leur part est impuissante, sinon à développer leur corps, comme si chacun de nos désirs nous coûtait l’obligation désormais de nourrir et de supporter un membre supplémentaire. Infernale multiplication de substance à l’occasion de chaque idée ! Chaque désir de fuite m’alourdit d’un nouveau chaînon!
*
Le végétal est une analyse en acte, une dialectique originale dans l’espace. Progression par division de l’acte précédent. L’expression des animaux est orale, ou mimée par gestes qui s’effacent les uns les autres. L’expression des végétaux est écrite, une fois pour toutes. Pas moyen d’y revenir, repentirs impossibles : pour se corriger, il faut ajouter. Corriger un texte écrit, et paru, par des appendices, et ainsi de suite. Mais, il faut ajouter qu’ils ne se divisent pas à l’infini. Il existe à chacun une borne.
Chacun de leurs gestes laisse non pas seulement une trace comme il en est de l’homme et de ses écrits, il laisse une présence, une naissance irrémédiable, et non détachée d’eux.
*
Leurs poses, ou « tableaux-vivants » : muettes instances, supplications, calme fort, triomphes.
L’on dit que les infirmes, les amputés voient leurs facultés se développer prodigieusement : ainsi des végétaux : leur immobilité fait leur perfection, leur fouillé, leurs belles décorations, leurs riches fruits.
*
Aucun geste de leur action n’a d’effet en dehors d’eux-mêmes.
*
La variété infinie des sentiments que fait naître le désir dans l’immobilité a donné lieu à l’infinie diversité de leurs formes.
*
Un ensemble de lois compliquées à l’extrême, c’est-à-dire le plus parfait hasard, préside à la naissance, et au placement des végétaux sur la surface du globe.
La loi des indéterminés déterminants.
*
Les végétaux la nuit.
L’exhalaison de l’acide carbonique par la fonction chlorophyllienne, comme un soupir de satisfaction qui durerait des heures, comme lorsque la plus basse corde des instruments à cordes, le plus relâchée possible, vibre à la limite de la musique, du son pur, et du silence.
Francis Ponge / Flore
Un jour enfin l’accès on quitte le jardin savamment agencé aux allées bien tracées
on pénètre dans la forêt on avance dans l’inconnu
d’un espace non quadrillé, sans ordre,
jusqu’à ce que voix et vent se confondent
et qu’une vie insoupçonnée jaillisse
au milieu de soi, au centre d’une forêt
Béatrice Marchal
Dans l’ennuyeux patelin où il besogne –
employé dans un grand magasin ;
très jeune – il lui reste deux trois mois à passer,
deux trois mois avant que sa servitude fasse la pause,
et qu’il puisse enfin aller en ville
se dégourdir et passer du bon temps ;
dans l’ennuyeux patelin où il ronge son frein –
le voilà abattu sur son lit en souffrance d’amour,
toute sa jeunesse en attente du désir de la chair :
on ne peut plus tendue, toute sa jeunesse.
Et c’est dans le sommeil que le plaisir lui vient ;
dans le sommeil il voit et possède le visage, et la chair qu’il désirait…
Constantin Cavafy
Traduction inédite : Auxeméry
Στό πληκτικό χωριό
Στό πληκτικό χωριό πού ἐργάζεται –
υπάλληλος σ’ ἕνα κατάστημα
ἐμπορικό· νεότατος – καί πού ἀναμένει
ἀκόμη δυό τρεῖς μῆνες νά περάσουν,
ἀκόμη δύο τρεῖς μῆνες για νά λιγοστέψουν ἡ δουλειές, κ’ ἔτσι νά μεταβεῖ στήν πόλιν νά ριχθεῖ
στήν κίνησι καί στήν διασκέδασιν εὐθύς·
στό πληκτικό χωριό ὃπου ἀναμένει –
ἔπεσε στό κρεββάτι ἀπόψι ἐρωτοπαθής,
ὃλ’ ἡ νεότης του στόν σαρκικό πόθο ἀναμένη,
εἰς ἔντασιν ὡραίαν ὃλ’ ἡ ὡραία νεότης του.
Καί μές στόν ὕπνον ἡ ἡδονή προσῆλθε· μέσα
στόν ὕπνο βλέπει κ’ ἔχει τήν μορφή, τήν σάρκα πού ἤθελε…
J’ai senti devant moi
à travers la distance instantanée
que devait franchir mon œil
pour se poser sur les choses
j’ai senti frissonner la trace errante
instable indéchiffrable
d’un arrière-monde
inscrite en filigrane
dans l’étoffe du monde.
J’ai senti le temps
soudainement refluer
au cœur de la présence exacerbée.
Jean-Pierre Chambon
Comme d’habitude
Ma cellule m’a sauvé du trépas,
De l’engourdissement de la pensée et des ruses
Pour venir à bout d’une idée éculée.
À son plafond, j’ai vu le visage de ma liberté,
Le jardin d’orangers,
Et les noms de ceux qui, hier, égarèrent leurs noms
Dans la tourbe des champs de bataille.
Je le confesse ici,
L’aveu est si beau,
Ne sois pas triste le dimanche,
Et annonce aux gens du village
Le report de nos noces
Aux premiers jours de l’année.
Les oiseaux s’échappent de mon poing,
L’astre s’éloigne de moi…et le jasmin.
Les danseurs se font moins nombreux
Et ta voix se fane trop tôt.
Mais comme d’habitude
Ma cellule
M’a sauvé du trépas.
Ma cellule…
À son plafond, j’ai vu le visage de ma liberté
Et ton front a resplendi sur ses murs…
Mahmoud Darwich / Cellule sans murs
Dans un livre à la couverture rouge, ce peu de terre,
brille quand on tourne les pages.
une histoire de petites voix, les enfants comme des oiseaux.
leurs noms sont méconnaissables.
leur plumage, bleu et vert.
cette passion pour la fourmi rouge c’est aussi le crépitement d’un feu
dans une histoire
on referme le livre sans avoir saisi la lettre, sans avoir su.
encore le battement du jour. On se demande.
quelle parole sera entendue, quel fil de voix
sera tissé
Stefanu Cesari
Ma vie avait la taille de ma vie.
Ses pièces avaient la taille d’une pièce,
son âme avait la taille d’une âme.
Au fond, les mitochondries bourdonnaient,
au-dessus, soleil, nuages, neige,
le passage des étoiles et des planètes.
Elle prenait ascenseurs, TGV,
divers avions, montait à dos d’âne.
Elle portait chaussettes, chemises, ses propres oreilles, son propre nez.
Elle mangeait, dormait, ouvrait
et fermait ses mains et ses fenêtres.
D’autres, je le sais, avaient des vies plus larges.
D’autres, je le sais, avaient des vies plus courtes.
La profondeur des vies varie aussi.
Parfois ma vie et moi faisions des blagues ensemble,
parfois du pain.
Une fois, je suis devenue lunatique, distante.
J’ai dit à ma vie que j’aimerais un peu de temps,
que j’aimerais essayer d’en voir d’autres.
Au bout d’une semaine, ma valise vide et moi sommes retournées.
J’avais faim alors, et ma vie,
ma vie avait faim aussi, nous ne pouvions garder
nos mains hors nos vêtements sur
nos langues de
Jane Hirshfield
Traduction : Geneviève Liautard
My life was the size of my life. Its rooms were room-sized, its soul was the size of a soul. In its background, mitochondria hummed, above it sun, clouds, snow, the transit of stars and planets. It rode elevators, bullet trains, various airplanes, a donkey. It wore socks, shirts, its own ears and nose. It ate, it slept, it opened and closed its hands, its windows. Others, I know, had lives larger. Others, I know, had lives shorter. The depth of lives, too, is different. There were times my life and I made jokes together. There were times we made bread. Once, I grew moody and distant. I told my life I would like some time, I would like to try seeing others. In a week, my empty suitcase and I returned. I was hungry, then, and my life, my life, too, was hungry, we could not keep our hands off our clothes on our tongues from
couché sous le petit matin comme au revers de main j’attends rêve somnole rabrouant jusqu’au cœur le participe inquiet factotum du petit jour lorsque le corps s’ébroue j’aime les mondes qui bégaient je tiens ma force d’un tilleul comme d’autres d’un ouragan route qui vagabonde et dans l’étroit passage qui lie le crâne au cou je ré dessine mes cartes intérieures mondes enfouis à naître à coup de pics à coup de pelles remblais de langues et d’histoires – trop de chance !- les lieux me comment aux pieds comme en bouche on ressasse un arôme perdu je connais quelques cols et leur étroit passage et qu’il faut monter haut pour passer l’autre bord parfois plus simplement au ras du sol j’attends qu’une énergie mystérieuse en ma conscience nègre mette le temps en mouvement le temps qui en moi exaspère l’espace et le concentre auge lilliputienne taillée dans le granit qui capte les reflets de lune abreuvoir de l’oiseau avant que le socle ne la sèche pierre qui doucement conquiert le sens du temps et de l’histoire pierre étonnée de devenir sable et de couler tranquille entre des mains d’enfants.
Monique Domergue
Tout ce qui fait qu’on vit
Tout ce qui fait qu’on meurt
Et ce rien d’obscur
Dans les nuits sans lumière
Le langage : ses roses noires,
La parole blanche d’un corps nu
Qui se couche dans l’herbe,
Ne nous autorisent à dire :
” J’aime
Je veux l’ombre des cils
Sur ton visage
Et ton cri dans la chambre
Qu’éclaire la neige. ”
Car l’hiver est bien là
Et venu tôt, avec le givre,
Sur ses terres sans mémoire
Et le mot sera seul
Comme une cerise oubliée
Dans l’hiver des granges
Et je n’ai rien à dire
Si tu t’absentes
Si tu vas fleurir ailleurs,
Si tu vas t’ouvrir
Sous la bouche sans histoires
Des sources :
Il est tard ici.
Claude de Burine
Le temps présent et le temps passé
sont tous deux présents peut-être dans le temps futur
et le temps futur contenu dans le temps passé.
Si tout temps est éternellement présent
tout temps est irrémissible.
Ce qui aurait pu être est une abstraction
qui ne demeure un perpétuel possible
que dans un monde de spéculation.
Ce qui aurait pu être et ce qui a été
tendent vers une seule fin, qui est toujours présente.
Des pas résonnent en écho dans la mémoire
le long du corridor que nous n’avons pas pris
vers la porte que nous n’avons jamais ouverte
sur le jardin de roses. Mes paroles font écho
ainsi, dans votre esprit.
Mais à quelle fin
troublent-elles la poussière d’une coupe de roses,
qu’en sais-je ?
D’autres échos
habitent le jardin. Les suivrons-nous ?
Vite, dit l’oiseau, vite, trouve-les, trouve-les
au détour de l’allée. Par le premier portail,
dans notre premier monde, allons-nous suivre
le leurre de la grive ? Dans notre premier monde,
ils étaient là, dignes et invisibles,
se mouvant sans peser parmi les feuilles mortes,
dans la chaleur d’automne, à travers l’air vibrant,
et l’oiseau d’appeler, en réponse
à la musique inentendue dissimulée dans le bosquet,
et le regard inaperçu franchit l’espace, car les roses
avaient l’air de fleurs regardées.
Ils étaient là : nos hôtes acceptés, acceptants.
Et nous procédâmes avec eux en cérémonieuse ordonnance,
le long de l’allée vide et dans le rond du buis,
pour plonger nos regards dans le bassin tari.
Sec le bassin, de ciment sec, au rebord brun,
et le bassin fut rempli d’eau par la lumière du soleil,
et les lotus montèrent doucement, doucement,
la surface scintilla au cœur de la lumière,
et ils étaient derrière nous, se reflétant dans le bassin.
Puis un nuage passa et le bassin fut vide.
Va, dit l’oiseau — les feuilles étaient pleines d’enfants
excités, réprimant leurs rires dans leurs cachettes.
Va, va, va, dit l’oiseau : le genre humain
ne peut pas supporter trop de réalité.
Le temps passé, le temps futur,
ce qui aurait pu être et ce qui a été
tendent vers une seule fin, qui est toujours présente.
Thomas Stearn Eliot / Burnt Norton I
Traduction : Pierre Leyris
Time present and time past
Are both perhaps present in time future,
And time future contained in time past.
If all time is eternally present
All time is unredeemable.
What might have been is an abstraction
Remaining a perpetual possibility
Only in a world of speculation.
What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.
Footfalls echo in the memory
Down the passage which we did not take
Towards the door we never opened
Into the rose-garden. My words echo
Thus, in your mind.
But to what purpose
Disturbing the dust on a bowl of rose-leaves
I do not know.
Other echoes
Inhabit the garden. Shall we follow?
Quick, said the bird, find them, find them,
Round the corner. Through the first gate,
Into our first world, shall we follow
The deception of the thrush? Into our first world.
There they were, dignified, invisible,
Moving without pressure, over the dead leaves,
In the autumn heat, through the vibrant air,
And the bird called,in response to
The un heard musichidden in the shrubbery,
And the unseen eyebeam crossed, for the roses
Had the look of flowers that are looked at.
There they were as our guests, accepted and accepting.
So we moved, and they, in a formal pattern,
Along the empty alley, into the box circle,
To look down into the drained pool.
Dry the pool, dry concrete, brown edged,
And the pool was filled with water out of sunlight,
and the lotos rose, quietly, quietly, quietly,
The surface glittered out of heart of light,
And they were behind us, reflected in the pool.
Then a cloud passed, and the pool was empty.
Go, said the bird, for the leaves were full of children,
Hidden excitedly, containing laughter.
Go, go, go, said the bird: human kind
Cannot bear very much reality.
Time past and time future
What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.
.
Le firmament est plein de la vaste clarté ;
Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté.
Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure ;
Le champ sera fécond, la vigne sera mûre ;
Tout regorge de sève et de vie et de bruit,
De rameaux verts, d’azur frissonnant, d’eau qui luit,
Et de petits oiseaux qui se cherchent querelle.
Qu’a donc le papillon ? qu’a donc la sauterelle ?
La sauterelle à l’herbe, et le papillon l’air;
Et tous deux ont avril, qui rit dans le ciel clair.
Un refrain joyeux sort de la nature entière;
Chanson qui doucement monte et devient prière.
Le poussin court, l’enfant joue et danse, l’agneau
Saute, et, laissant tomber goutte à goutte son eau,
Le vieux antre, attendri, pleure comme un visage ;
Le vent lit à quelqu’un d’invisible un passage
Du poëme inouï de la création ;
L’oiseau parle au parfum; la fleur parle au rayon ;
Les pins sur les étangs dressent leur verte ombelle ;
Les nids ont chaud ; l’azur trouve la terre belle,
Onde et sphère, à la fois tous les climats flottants ;
Ici l’automne, ici l’été ; là le printemps.
O coteaux ! ô sillons ! souffles, soupirs, haleines !
L’hosanna des forêts, des fleuves et des plaines,
S’élève gravement vers Dieu, père du jour;
Et toutes les blancheurs sont des strophes d’amour ;
Le cygne dit: Lumière! et le lys dit: Clémence
Le ciel s’ouvre à ce chant comme une oreille immense.
Le soir vient ; et le globe à son tour s’éblouit,
Devient un oeil énorme et regarde la nuit ;
Il savoure, éperdu, l’immensité sacrée,
La contemplation du splendide empyrée,
Les nuages de crêpe et d’argent, le zénith,
Qui, formidable, brille et flamboie et bénit,
Les constellations, ces hydres étoilées,
Les effluves du sombre et du profond, mêlées
A vos effusions, astres de diamant,
Et toute l’ombre avec tout le rayonnement !
L’infini tout entier d’extase se soulève.
Et, pendant ce temps-là, Satan, l’envieux, rêve.
Victor Hugo
La question est : Comment attrape-t-on une pomme
Quand on aime les pommes
Et comment manipule-t-on
Les détritus ? La question est
Comment attrape-t-on mentalement
Quelque chose que l’on cherche
À saisir et comment le marchand
Attrape-t-il une fanfreluche qu’il cherche
À vendre ? La question est
Quand cessera-t-il d’y avoir une centaine
De poètes prêts à prendre ce geste
Pour un style
George Oppen / 5 poèmes sur la poésie ( 1. Le geste )
Traduction : Yves di Manno
The question is: how does one hold an apple
Who likes apples
And how does one handle
Filth? The question is
How does one hold something
In the mind which he intends
To grasp and how does the salesman
Hold a bauble he intends
To sell? The question is
When will there not be a hundred
Poets who mistake that gesture
For a style.
Traverse le poème de ton poème,
Oublie les nombres et les blasons,
Défait les mots de flammes et de reflets.
Ne réponds qu’au silence
Par un autre silence
En un chemin d’éloignement,
Ne conservant entre tes mains
Que ce très peu de terre,
De mousse et de rosée
Parmi la brume.
Épouse le paysage
De tes non lieux
Successivement donnés,
Marchant selon l’absence
Et la buée du monde errant
Qui te ressemble.
Te suis et te précède
Le fin présage de la rivière
Cernée de rochers nus
Aux jeux de neige.
Un arbre seul
En haut du vide
Attend que tu rejoignes
Sa ligne d’ascension.
Salah Stétié
Goût du silence, tel qu’il est imposé dans un monastère ? – Mais ce silence-là dit bien de quoi il parle, rebattu de prières, enveloppé de chants… Ailleurs le silence qui inquiète : hargne ou mépris ? Silence de la mort ? Mais au-delà de la menace, une paix, la paix demeure, avidement appelée par la terre et le monde. Qui sait si elle ne va pas naître bientôt ? Juste quelques jours… Juste parce qu’elle est inconnue…Comme la joie universelle, comme le bonheur est total…
Marie Claire Bancquart
Le vent t’offre un lit de brume
et une barque pour franchir le fleuve
l’enfance de l’autre côté
danse dans sa robe de neige
et dresse une table pour toi
l’invitée des abeilles
tu rejoins le passé
dans le marc séché
d’un bol de faïence ébréchė
Cécile Ouhmani / Passeurs de rives
Les règles se brisent comme un thermomètre
Le mercure se répand sur les systèmes tracés
Nous sommes dehors dans un pays qui n’a pas de langue
Pas de lois, nous chassons le corbeau et le roitelet
Par des gorges inexplorées depuis l’aube
Quoi que nous fassions ensemble est pure invention
Les cartes qu’ils nous ont données sont dépassées
Depuis tant d’années…Nous roulons dans le désert
en s’interrogeant si l’eau suffira
Les hallucinations se révèlent de simples villages
La musique de la radio parvient claire —
Ni Rosenkavalier ni Götterdämmerung
Mais une voix de femmes chantant de vieilles chansons
Avec des mots nouveaux, une basse discrète, une flûte
Pincée et jouée des doigts de femmes en dehors de la loi
Adrienne Rich / 21 poèmes d’amour ( XIII )
Traduction perfectible : Emmanuelle Cordoliani
The rules break like a thermometer,
Quicksilver spills across the charted systems,
We’re out in a country that has no language
No laws, we’re chasing the raven and the wren
Through gorges unexplored since dawn
Whatever we do together is pure invention
The maps they gave us were out of date
By years…we’re driving through the desert
wondering if the water will hold out
the hallucinations turn to simple villages
the music on the radio comes clear—
neither Rosenkavalier nor Götterdämmerung
but a woman’s voice singing old songs
with new words, with a quiet bass, a flute
plucked and fingered by women outside the law
Une femme sombre, la tête penchée, écoute quelque chose
— une voix de femme, une voix d’homme ou
l’appel de l’autoroute, nuit après nuit, du métal fi le le long de la côte, vers le sud,
au-delà des eucalyptus, des cyprès, les empires agro-alimentaires,
LE SALADIER DU MONDE, le brrr des petits avions
qui vaporisent les fraises, chaque baie cueillie par une main
en étroite communion, du sang de fraise sur le poignet,
du malathion dans la gorge, une communion
Adrienne Rich /
Traduction : Chantal Bizzini
Trois objets ratés complètement ratés
à plat sur cette table
morceaux d’images encombrées de texte
l’artiste libre est un Amateur professionnel
un poème n’existe jamais seul
« Boudin aux pommes » au menu du jour
en nécessite bien plus qu’une seule
élément de base point de départ
une Compote
ici nous avons fixé
notre résidence pour l’hiver.
Liliane Giraudon / La Poétesse ( 23 )
Les carrières du ciel d’hiver s’éboulent et les nuages descendent sur la terre pour se fixer aux branches nues et laissent le vide bleu s’installer à leur place. Ici des nuages blancs et roses font un fruitier ; là des nuages lilas, mauves et couleur de chair, font un jardin d’agrément ; ici des nuages noirs font une forêt ; là des nuages de pur soleil font une bande d’ajoncs.
Je veux écrire l’éloge de quelques arbres :
Premièrement, du pêcher. — Il est pareil à un essaim d’abeilles qui seraient roses et aussi parfumées que leurs rayons. C’est pourquoi son fruit, velu comme l’abeille, a la couleur du miel.
Deuxièmement, du pommier. — Il est rond. Son fruit est rond et rose et blanc comme est blanche, rose et ronde la joue de ce petit enfant maraudeur qui saute le mur du verger.
Troisièmement, de l’amandier. — Les doigts de Dieu ont aplati l’amande et laissé sur l’écorce un peu d’encens et dans la coque un peu de lait caillé.
Quatrièmement, du poirier. — Il est comme un pèlerin vêtu d’une robe conique, appuyé sur un bâton noueux, et qui assiste à ce miracle que ses gourdes puisent leur eau fraîche dans le feu du soleil.
Cinquièmement, du prunier. — La peau de ses fruits est si fine, que lorsqu’on la détache, elle forme des lanières transparentes. Et la chair mise à vif est toute saignante de soleil.
Sixièmement, du cerisier. — Le cerisier est le corail de la mer céleste. Et un rameau chargé de cerises est plus lourd qu’on ne pourrait croire.
Septièmement, du néflier. — Ses fleurs sont des églantines blanches. La peau de son fruit rond, creusé au sommet en couronne, est lisse, rousse et parfois argentée comme la jeune branche de chêne ; la chair acide et douce, couleur de tan, contient plusieurs noyaux osseux. La nèfle ne se mange que décomposée, en décembre. On dirait d’une crème de feuilles mortes, et elle porte la bure parce qu’elle demeure solitaire dans le verger.
Huitièmement, du lilas. — L’azur s’enflamme au bout de ses branches et la jeune fille qui tient ces torches parfumées sur son cœur qu’elles dévorent pense que tout le ciel brûle aussi.
Neuvièmement, du marronnier d’Inde. — Ses mains d’ombre ridées entourent mille thyrses saumon ou blancs tachés de rose. Ses boules vertes puis brunes, hérissées comme des masses d’armes, tombent et s’ouvrent en laissant échapper d’une peau blanche et glissante les marrons rebondissants, vernis comme de vieux meubles.
Dixièmement, du citronnier. — Sa canne, veinée comme une noix muscade, s’élève d’une caisse verte et carrée. Feuilles et fleurs sont roides, et ces dernières si parfumées que l’on dirait de grains d’encens que le soleil liquéfie et qui s’égouttent dans l’allée. Le fruit, d’un jaune clair, si on le coupe transversalement, a la forme et la transparence d’une rosace d’église.
Onzièmement, de l’acacia-boule. — Sa forme est celle d’un grand bilboquet. Il n’indique que la présence d’une administration des ponts et chaussées. Il ne fleurit jamais. Planté au bord des routes, il se sent assimilé à une borne kilométrique.
Douzièmement, du peuplier. — Quand Sully, qui les fit planter au long des avenues de France, encourageait les travaux des campagnes, les fuseaux des fileuses aimaient les quenouilles des peupliers. Ensemble ils chantaient ou ronflaient. Ici le fil avait un nœud et là le feuillage un nid d’oiseau. Les fuseaux et les peupliers tombent sans que personne les relève.
Treizièmement, de l’ormeau. — C’est la fête du village. Sur la place quatre ménétriers font danser des couples. Une bouteille de limonade luit sur la table devant l’auberge. Les branches des ormeaux, qui sont tordues comme des éclairs, retiennent un tel amas de feuillage que l’on dirait des blocs de nuit en plein jour.
Quatorzièmement, du saule pleureur. — C’est une averse de verdure.
Quinzièmement, du bouleau. — Les feuilles triangulaires et très mobiles du bouleau font un bruit de pluie. Le tronc, qui pèle finement, a la blancheur de la chaux avec, çà et là, des cicatrices noires qui ressemblent à des yeux d’après des méthodes de dessin.
Seizièmement, du charme. — Il ne faut le considérer que taillé, creusé, dirigé. Les amoureux ne s’enfoncent pas dans ses couloirs, faits de petits cœurs plissés, sans une secrète angoisse. La jeune fille qui, avant d’y pénétrer, est pâle comme la moitié d’une cerise, est souvent, lorsqu’elle en sort, rouge comme l’autre moitié.
Dix-septièmement, du platane. — Son écorce, qui s’enlève par plaques, donne au tronc l’aspect d’un serpent moucheté. Ce tronc, à l’endroit où il se ramifie, représente souvent un torse humain dont la peau se plisse dans un effort. La feuille est trilobée, à pans aigus, parcheminée, large, plane, et les chatons forment des pompons de bourre tondue. Aux jours des fortes chaleurs le mendiant bénit l’avenue de platanes. Elle donne beaucoup d’ombre et promet quelque belle fontaine dont l’eau lumineuse jaillit gaîment. Une allée de platanes ne se rencontre guère que dans une ville bien entretenue.
Dix-huitièmement, du figuier. — La feuille trilobée, à pans arrondis, d’un vert profond, donne aux doigts l’impression d’une joue rasée. Et, détachée de la branche très flexible dont elle couronne l’extrémité de ses frais bouquets, elle laisse perler un âcre lait. La figue mûre est, à l’extérieur, verte ou vineuse selon l’espèce ; à l’intérieur, plus ou moins couleur de chair et de miel. Elle a l’air d’un petit animal obèse dont la tête et les pattes se seraient atrophiées jusqu’à disparaître.
Dix-neuvièmement, du noisetier. — Il y a des nids d’oiseaux, des nids de fleurs et des nids de fruits. On surprend les nids de noisettes au bord des eaux, sur quelque branche flexible, et soudées entre elles par la base de leurs collerettes vertes et acides. Dépouillée de sa collerette, la coque de bois clair de la noisette a la forme et la grosseur d’un œuf de petit oiseau.
Francis Jammes / Notes sur quelques arbres
Quitter la solitude pour la foule, les chemins verts et déserts pour les rues encombrées et criardes où circule pour toute brise un courant d’haleine chaude et empestée ; passer du quiétisme à la vie turbulente, et des vagues mystères de la nature à l’âpre réalité sociale, a toujours été pour moi un échange terrible, un retour vers le mal et le malheur. À mesure que je vais et que j’avance dans le discernement du vrai et du faux dans la société, mon inclination à vivre, non pas en sauvage ni en misanthrope, mais en homme de solitude sur les limites de la société, sur les lisières du monde, s’est renforcée et étendue.
Maurice de Guérin / Le cahier vert ( extrait )
Écrire un poème sur rien,
où toutes les transparences peuvent flotter,
ce qui n’a jamais connu la condamnation de l’être,
ce qui l’a abandonné déjà,
ce qui est sur le point de commencer
et ne commencera peut-être jamais.
Et l’écrire avec rien ou presque rien,
avec l’ombre des mots,
les espaces oubliés,
un rythme qui se détache à peine du silence,
et un silence marqué dans un point
de l’autre côté de la vie.
Un poème sur rien et avec rien.
Peut-être que tous les poèmes
passés, futurs ou impossibles
pourraient tenir en lui,
au moins un instant chacun
comme s’ils se reposaient dans sa forme,
dans sa forme ou son rien.
Roberto Juarroz / Quatorzième poésie verticale
Traduction : Roger Munier
maggie milly molly may pour faire un tour
sont descendues à la plage (jouer un jour)
et maggie a trouvé un coquillage qui chantait
si gentiment qu’elle en a perdu le souvenir de ses emmerdements, et
milly a fait amie-amie avec l’étoile sur l’estran
les rayons en formaient cinq doigts nonchalants;
et molly fut poursuivie par un horrible bidule
qui courait à côté tout en soufflant des bulles: et
may est rentrée chez elle avec une lisse pierre à meule
petite comme un monde et grande comme elle toute seule.
Pour cecicelapeuimporte qu’on va perdre (toioumoi)
ce qu’on trouve dans la mer c’est toujours moioutoi
e.e.cummings / maggie et milly et molly et may
Traduction inédite : Auxeméry
maggie and milly and molly and may
went down to the beach (to play one day)
and maggie discovered a shell that sang
so sweetly she couldn’t remember her troubles,and
milly befriended a stranded star
whose rays five languid fingers were;
and molly was chased by a horrible thing
which raced sideways while blowing bubbles:and
may came home with a smooth round stone
as small as a world and as large as alone.
For whatever we lose(like a you or a me)
it’s always ourselves we find in the sea
Parcourir l’Arbre
Se lier aux jardins
Se mêler aux forêts
Plonger au fond des terres
Pour renaître de l’argile
Peu à peu
S’affranchir des sols et des racines
Gravir lentement le fût
Envahir la charpente
Se greffer aux branchages
Puis dans un éclat de feuilles
Embrasser l’espace
Résister aux orages
Déchiffrer les soleils
Affronter jour et nuit
Evoquer ensuite
Au cœur d’une métropole
Un arbre un seul
Enclos dans l’asphalte Éloigné des jardins
Orphelin des forêts
Un arbre
Au tronc rêche
Aux branches taries
Aux feuilles longuement éteintes
S’unir à cette soif
Rejoindre cette retraite
Ecouter ces appels
Sentir sous l’écorce
Captives mais invincibles
La montée des sèves
La pression des bourgeons
Semblables aux rêves tenaces
Qui fortifient nos vies
Cheminer d’arbre en arbre
Explorant l’éphémère
Aller d’arbre en arbre
Dépistant la durée.
Andrée Chédid / Destination : arbre
je bois à l’âme inconsolable de la poésie au monde énorme au petit jour aux fleuves impassibles je bois à ton nom sur ma peau comme autre peau je sédimente je bois à l’avènement à la traque buvard posé sur les yeux des mots douce lèvre tannée des présences je bois à la confiance qui enfante le jour aux nuits aux axiomes aux violettes je bois aux tristes sires et aux joyeux lurons aux parents aux amis à tous ceux qui sont morts qui viendront aux petits tout petits et plus petits encore je bois tout au fond du gosier digues ouvertes à l’émotion au flot qui vient je bois seul à seul et à ma confrérie celle des indigents des teigneux des hagards celle des innocents que la simple rencontre en sa lumière bouleverse tous les visages que je n’ai pas croisés et qui me manquent le dehors est mon dedans le dehors m’habite et me comprends comme la plaine reçoit la pluies je buvarde seul l’autre me réconcilie quand j’aurai levé un à un tous les voiles tous les manteaux superposé qui m »ont sauvé du froid que la question sans réponse possible enfin me baignera que j’aurai rendu ce qu’à d’autres je dois muscles et sang vérités et tanières lumières et enfants jusqu’à la trace tout que je serai rendu à mon expression la plus simple un point un rien un espace peut-être l’espace d’un instant serai-je encore serai-je enfin qui je serai » Monique Domergue / ce qu’à d’autres ( extrait )
Seul
Pour retrouver le juste mot
Il faut passer où nul ne passe
Jours sans recours
Nuits sans sursis
Aubes sans réponse
Paul Valet Nous sommes habitués aux machines, aux cultures et à faire des listes de plantes, et peut-être nous ignorons que certains incidents ne rentrent pas dans nos listes parce que nous ne savons plus estimer la finesse des apparences.
André Dhôtel / Je ne suis pas d’ici ( extrait )
L’automne mange sa feuille dans ma main :
nous sommes amis.
Des noix que nous cassons nous retirons
le temps et nous lui apprenons à marcher :
le temps s’en retourne aux coquilles.
Au miroir c’est dimanche,
en rêve c’est qu’on dort,
la bouche parle vrai.
Mon œil s’en va là-haut au ventre de ma bien
aimée :
nous nous regardons,
nous nous disons des choses sombres.
nous nous aimons comme pavot et mémoire,
nous dormons comme le vin dans les coquil-
lages,
comme la mer dans le rai sanglant de la lune.
Nous nous tenons là, étreints dans la croisée,
ils nous regardent depuis la rue :
il est temps que l’on sache !
Il est temps que la pierre veuille fleurir,
qu’un cœur palpite pour l’inquiétude.
Il est temps qu’il soit temps.
Il est temps.
Paul Celan / Corona
Traduction : Valérie Briet
Aus der Hand frisst der Herbst mit sein Blatt :
wir sind Freunde.
Wir schälen die Zeit aus den Nüssen und
lehren sie gehn :
die Zeit kehrt zurück in die Schale.
Im Spiegel ist Sontag,
im Traum wird geschlafen,
der Mund redet wahr.
Mein Aug steigt hinab zum Geschlecht der
Geliebten :
wir sehen uns an,
wir sagen uns Dunkles,
wir lieben einander wie Mohn und Gedächtnis,
wie schlafen wie Wein in den Muscheln,
wie das Meer in Blutstrahl des Mondes.
Wir stehen umschlungen im Fenster, sie sehen
uns zu von der Straße :
es ist Zeit, dass man weiß !
Es ist Zeit, dass der Stein sich zu blühen bequemt,
dass der Unrast ein Herz schlägt.
Es ist Zeit, dass es Zeit wird.
Es ist Zeit.
Et chaque soir à la tombée du jour tu descends au sous-sol, et là, dans un renfoncement sous l’escalier, tu allumes trois lanternes de métal posées sur la pierre, elles disent les départs les relais dans la nuit, leurs flammes tremblent derrière les petites vitres et découpent les silhouettes des trois malles debout sur les dalles, l’une haute et massive du temps des longues traversées en paquebot, et sur chacune de lointaines traces d’étiquettes et trois initiales en noir, et à côté, une petite valise vert pâle en fibre vulcanisée les coins en métal en métal terni un peu cabossés, et devant, deux chaises en paille, comme pour attendre veiller et à voix basse tu dis « elles étaient là quand on est arrivés elles appartenaient à un grand musicien ainsi de notre vie elles sont l’âme de la maison. » - Mireille Gansel
J’ai dû laisser l’enfant dormir
quelque part
l’éloigner du soleil
le poser sur un limon très doux
qu’il tête en paix
mon absence
Dans les douves
dorment les renards tendres
Au dortoir, une femme crie
qu’elle veut les voir
Chaque jour elle caresse le vieux balai des pissotières
elle rêve
moi pas
Les renards sont doux
loin du bruit des hommes
Paola Pigani / L’Hiver n’aura pas ma peau ( extrait )
China était prodige de chanson
Quand de China on vit le visage élever son aura,
en gloire appréciée, China
n’était déjà plus assise ici, mais lointaine
se tournant pour dire en un adieu paisible
les dernières phrases de la nuit :
celles de trouvères, conteurs et chenapans
demoiselles et monstres, elle se montrait
capable de réciter :
modeste coupoles, déjà maison de l’esprit,
d’un espoir que la ville de Castille
n’entendait plus.
*
Elle mourut, trahit, éclata, se défit, disparut
on ne put jamais savoir, mais cela fit comprendre
que China était prodige en chanson
ravissante créature dans la clarté,
un fleuve de sereine vertu –
joie du corps nourriture de l’esprit – ange
à la caresse des enfants sauvés dans la rivière
au cours de son existence,
froment pain de vertus jamais écloses,
conscience du monde, son récit.
Maria Pia Quintavalla
Traduction : Viviane Ciampi
China era prodigio di canzone
Quando di China si vedette il volto salire in aura,
in benvoluta gloria, China
già più non era là seduta, ma distante
volgersi e dire in addio serena
le ultime care frasi della notte :
quelle che di cantari, gesta e sacripanti
donzelle e mostri, essa mostrava
sé capace a recitare :
modeste cupole, già case per la mente,
di una speranza che la villa di Castiglia
più non udiva.
*
Morì. Tradì, scoppiò, dissolse sé, disparve
non fu mai dato di sapere, ma servì a capire
che China era prodigio di canzon
meravigliosa creatura in luogo chiaro,
corso di virtù serena –
gioia nel corpo cibo della mente – angelo
al tocco dei bambini salvi nel fiume
corso della sua esistenza,
frumento pane di virtù mai sorte,
sentimento del mondo, sua dizione.
Et cetera desunt – et ce qui reste manque ce – [les choses]
disent les dictionnaires
mais davantage encore les êtres
disparus
en singulière disparition
à tout jamais
– beaucoup au premier tiers de juillet – l’été –
par un soleil éclatant
Bernard Chambaz
L’île a des lis
Et des lilas
Pour les délices il y a des lits là.
Pas de soucis,
Cent liserons
Viens tes soucis vite s’enliseront.
Un cycle amène
Cycle centaure,
Sous les lilas où j’oublie tes cent torts,
Un cyclamen
Des centaurées
Et des pensées pour le temps dépensé.
L’île à délices
A des lilas,
Avec des lis j’ai porté ton lit là.
Louise Vilmorin
La femme sans paroles appelle un verbe
à la consistance de fer et de plomb
pour ressusciter la fulgurance de l’épée
l’art des rosaces
Un verbe tendre et fragile
comme l’envers des paupières
où renaisse l’enfance du monde
Dans l’orage du silence comme dans la jungle des bruits les jardins s’abolissent les forêts brûlent les semences se perdent
Claire Malroux
Ce pain n’a aucun goût, on dirait de l’ouate, ce café est mauvais, mais qu’est-ce qui se passe ? pourquoi donc ce matin tout me paraît infect ? serait-ce pour n’avoir pas été à la messe ? C’est vrai que jadis tous les matins de dimanche, on allait à la messe même si la blanche neige glacée couvrait le gravier de la route, et on allait à pied à cause qu’alors toute la gent humaine était dépourvue de voiture, l’on marchait résolument sur la terre dure et l’on était à jeun, c’était obligatoire si l’on voulait recevoir l’hostie du ciboire. Ça papotait beaucoup, l’on se disait bonjour avant d’entrer dans la chapelle des maristes où l’on s’entassait aux effluves méfitiques du peuple qui puait de toutes ses vêtures. Et pendant qu’on chantait le Kyrie eleyson on voyait arriver encor quelques personnes qui s’étaient attardées et dérangeaient beaucoup le père Billmeyer harnaché jusqu’au cou. Quant au père Flamengh, un gros Luxembourgeois, assis à l’harmonium il agitait ses doigts, il pédalait et suait pour produire l’air et que le grégorien remplisse l’univers. Parfois quelqu’un tombait évanoui alors l’on ouvrait un carreau pour que l’air du dehors vienne un peu oxigéner l’atmosphère épaisse pendant que lentement pieuse la grand-messe avançait, avançait jusqu’à la communion où l’on se bousculait mais pas en rangs d’oignons : c’est par de longs détroits qu’il nous fallait atteindre le banc pour recevoir l’hostië sacro-sainte. Enfin l’on arrivait à L’Ite missa est, le prêtre bénissait la foule, alors c’était une autre cohue pour sortir de la chapelle où le peuple en coulant de partout s’interpelle : on s’arrête, on se parle et ça n’en finit pas de fort s’entrechoquer et de marquer le pas, et pourtant l’on eût dit que toute cette foule jouissait d’avoir été prise par la houle formidable qui a rompu pour ce dimanche le cours inexorable de son existence. William Cliff / La messe du dimanche
En attendant quelqu’un ou quelque chose
Nous étions assis, deux poètes, devant le théâtre, sur les marches de l’escalier,
Nous causions et fumions.
Nous causions et regardions
Les voitures, traversant la place devant le théâtre ;
Nous regardions aussi les bâtiments :
La maison, l’ école musicale et la banque.
Nous suivions du regard les pigeons, qui
De temps en temps s’ envolaient de la place,
S’ envolaient et se dispersaient.
Nous causions et regardions
La haute muraille d’ un vieux palais,
Très mystérieuse et si patiente
Dans toute cette ville, petite et jolie.
Nous étions assis, deux poètes, devant le théatre, sur les marches de l’ escalier
Non loin de nous, à gauche,
Un chien de couleur et de race inconnue
Dormait.
Temour Chkhetiani / Une image d’un jour
Traduction : Ketevan Kokozashvili
Parfois on regarde
personne
on regarde dans
le vide
le vide nous
regarde
et
soudainement
un camion de
Hector Larivée
traverse notre
regard.
Patrice Desbiens
Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.
Avant cela, nous marchions ensemble dans la forêt ;
Nous regardions, écoutions tout avec joie.
Regardions les arbres et les fleurs,
écoutions le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles,
nous étions si heureux de l’air frais, de l’eau claire et l’un de l’autre…
Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.
La pluie nous a suivis pas à pas et nous a mouillés,
Mais elle est restée à la porte
Et n’est pas entrée
Avec nous
Où notre rire battait
Contre les murs.
Puis nous nous essuyions
les cheveux, les yeux, les visages avec une seule serviettes.
Il pleuvait encore et la pluie faisait du bruit sur le toit de notre cabane
Et claquait à la porte.
Après cela, la nuit tombait mais nous pouvions toujours nous voir l’un l’autre…
Mais enfin en pleine obscurité
Tes épaules, tes seins, tes hanches éclairaient les ténèbres.
Il faisait frais, mais tes bras étaient chauds
Et tes lèvres étaient brûlantes,
Et dans la cabane le lit étroit en bois
Était large et doux…
Peu à peu, la pluie s’est tue.
La pluie nous a quittés et s’ en est allée.
Et nous nous écoutions nous respirer dans ce silence.
Et nous sentions battre nos cœurs
Et ensuite, peu à peu, il a commencé à s’éclaircir,
A travers une petite fenêtre de notre cabane, la lune baissa les yeux
Et chuchotant elle a partagé avec nous ce secret :
“-Il n’y a rien de mieux ni de plus important
Sur la terre”…
Maintenant nous nous réveillons dans des villes différentes,
Eloignées par des centaines de kilomètres,
Dans deux villes différentes.
.
Nous nous réveillons au même moment, mais seuls :
Nous ouvrons les yeux sans joie.
Nous levons nos têtes d’un oreiller sans joie,
nous nous levons sans joie.
Et nous nous habillons.
Dans le même temps mais loin l’un de l’autre
Nous ouvrons nos fenêtres dans des villes différentes.
C’est une journée ensoleillée dans les deux.
Nous regardons par la fenêtre
Et voyons de différentes images
Dans deux villes éloignées par des centaines de kilomètres,
Nous voyons différentes choses,
Mais nous pensons à la même chose,
Nous nous sentons les mêmes,
Et nous nous rappelons les mêmes choses :
Nous nous sommes cachés de la pluie dans une cabane.
Temour Chkhetiani / La cabane
Traduction : Ketevan Kokozashvili
Il y a de la neige
partout ce matin
C’est comme être
dans une
enveloppe
Ça fait du bruit
quand on
respire
Patrice Desbiens
Quand je serai mort fourrez mon corps dans un sac de paille, je vous prie. Je n’ai jamais aimé le froid et ne l’apprécierai pas plus quand je ne serai plus. Ah mais quel bonheur quand se réveillent les fleurs de colza !
Seigetsu
Traduction : Makoto Kemmoku & Patrick Blanche.
Je veux courir en Bièvre et je boucle mes guêtres
Mais, quand je poursuivrai l’ase ou la perdrix grise,
Viendrez-vous pas ici chasser la Peine, assise
Au seuil empoussiéré de la maison sans maîtres ?
Je vous réserverai – vous connaissez les aîtres –
Cette chambre carrée où vous plaît une frise
Multipliant la nymphe hostile à l’entreprise
– Où le rosier grimpant a cerné la fenêtre.
Vous aurez le miroir qui sait votre visage
Depuis longtemps déjà, le lit, le paysage
Et le jardin noyé, ce soir, de brume basse.
Vous aurez le verger, les raisins de septembre.
Et la maison, le parc, la cueilleuse, la chambre
Enchanteront mon rêve aux loisirs de la chasse.
Jean Pellerin / Sonnet
Un poulain blanc sort du brouillard et disparait dans le brouillard
Abbas Kiarostami
mon dos : tasse de thé en / porcelaine / dans des mains tremblantes
Jacques Roubaud / tridents ( 1 sur 4000 )
Je voudrais me glisser dans une forêt où les plantes se refermeraient et s’étreindraient derrière nous, forêt nombre de fois centenaire, mais elle reste à semer. C’est un chagrin d’avoir, dans sa courte vie, passé à côté du feu avec des mains de pêcheur d’éponges. “Deux étincelles, tes aïeules” raille l’alto du temps, sans compassion.
René Char / Lettera amorosa
Allô allô vous m’entendez ? Allô
j’appelle de loin. On ne m’entend pas
comment, la distance est déchargée ?
Vous parlez depuis un espace mobile ?
Taper le zéro ? Encore ?
Maintenant vous m’entendez ?
Oui pouvez-vous me passer s’il vous plaît ma mère ?
Quel numéro j’ai appelé ? Le ciel
c’est lui qu’on m’a passé. Elle n’est pas là ?
Je peux lui hurler un message ?
J’ai besoin d’elle absolument dites-lui
j’ai rêvé qu’elle mourait et moi
tout enfant m’étant fait pipi dessus plaintive
la peur trempée jusqu’en haut
qui ne sèche toujours pas.
Qu’elle vienne la changer
Si elle ne peut pas, dites-lui encore
qu’a mûri son ancienne menace
comme quoi le vieux me mangera si
je ne termine pas ma soupe.
Elle a mûri je suis devenue repas de la vieillesse.
Non dans un petit restaurant du rêve.
Dans une gargote ouverte
par le miroir.
Kiki Dimoula / Je t’ai laissé un message
Je me suis toujours demandé
Pourquoi nous aimons supporter
Plus que tout autre bruit
Le bruit que font les arbres, sans répit,
Si près de nos demeures.
Nous les souffrons heure après heure
Et nous en perdons notre sens
Du mouvement et de la permanence
Des joies ; nous écoutons et nous semblons autre part.
Ils parlent de départ
Et ne partent jamais,
Ils parlent, bien qu’ils sachent,
Devenus vieux et sages,
Qu’ils sont là à jamais.
Mes pieds se cramponnent au sol
Et ma tête oscille sur mes épaules,
Quelques fois, quand, de la fenêtre ou de la porte,
Je vois les arbres osciller.
Je partirai pour quelque part,
Je ferai témérairement ce choix
Un jour où ils seront en voix
Et s’agiteront au point d’effrayer
Et de faire se sauver
Les grands nuages blancs.
Je parlerai moins qu’eux,
Mais moi je partirai.
Robert Frost / Le bruit des arbres / The Sound of trees
Traduction : Roger Asselineau
I wonder about the trees.
Why do we wish to bear
Forever the noise of these
More than another noise
So close to our dwelling place?
We suffer them by the day
Till we lose all measure of pace,
And fixity in our joys,
And acquire a listening air.
They are that that talks of going
But never gets away;
And that talks no less for knowing,
As it grows wiser and older,
That now it means to stay.
My feet tug at the floor
And my head sways to my shoulder
Sometimes when I watch trees sway,
From the window or the door.
I shall set forth for somewhere,
I shall make the reckless choice
Some day when they are in voice
And tossing so as to scare
The white clouds over them on.
I shall have less to say,
But I shall be gone.
te Mangaroa
est le grand requin
connu sous le nom de Voie lactée
Patiki est le flet1
une autre constellation d’étoiles
je suis stupéfait d’admiration et de joie
quand je vois ces merveilles
car voilà des millions d’années
que le grand requin nage
à travers la galaxie
alors que Patiki le flet
attend à jamais dans les estuaires à marée basse
de la nuit
Apirana Taylor / Stupéfaction
Traduction : Manuel van Thienen et Sonia Protti
1. flet : poisson plat en forme de losange de la famille des pleuronectidés.
Une rien du tout, une pas grand-chose cette miette d’éternité cette seconde où nos mains se rejoignent chaque soir pour souhaiter bonsoir… Même si nous, nous ne savons pas vraiment ce qu’éternité voudrait dire sur la Terre puisque vieille en millions d’années elle en mettra autant pour ne plus être à la fin. La seconde au moins nous y croyons nous la tenons entre nos deux mains chaque soir.
Marie-Claire Bancquart
Je peux entendre les bribes nuageuses du contralto d’Angelica, légèrement brisé par le temps, mais finalement la voix est plus claire que prévu, on peut reconnaître le fameux vibrato qui fit d’elle une référence pour la Callas — dont elle avait le même corps mince, silhouette audacieuse de prima donna, à l’époque des chanteuses baleines
Lors d’une cession spirite je m’adresse à Angelica :
— Angelica qui es-tu ?
— Peux-tu réécrire mon histoire et la placer dans un autre contexte, à une autre époque ou est-ce déjà foutu ?
— Je ne suis pas ta doublure, je ne serai jamais ta doublure
je suis ton miroir je serai toujours ton miroir…
et ainsi de suite, dans l’entonnoir strident qui sert de sortie au phonographe
Sandra Moussempès / Fréquence Pandolfini
« Il n’y aura bientôt plus le moindre oiseau. »
dit le vieil homme assis sur le banc
qui domine l’estuaire où une dizaine de courlis
ravaudent en rond un ourlet effiloché de soie bleue.
Ç’avait été un jour si calme, si tranquille.
Peut-être est-il mon visiteur mythique
venu porteur de terribles et sombres nouvelles.
Je suis à son côté. Ce qu’il a pu lire
le tourmente déjà, il en a l’encre
au bout des doigts. Nous parlons des heures
jusqu’à la marée gris argent du soir qui vient
glisser à nos pieds. Je rêve cette nuit
du dernier vol de courlis sur l’estuaire,
de traînées d’encre se diluant dans l’eau.
Je m’éveille, inspecte le pays de mes mains,
les voyant comme ferait un oiseau de mer ou un drone,
si faibles, si petites, si lointaines.
Pat Bonan / Estuaire /Estuary
Traduction : Emmanuel Malherbet
‘Soon there will be no birds left at all,’
says the elderly man on the bench
overlooking the estuary where a dozen curlews
bend to stitch the frayed edge of blue silk.
It has been so calm, so still a day.
Maybe he is my myth visitor,
come to impart some unwanted darker news.
I sat beside him. Whatever he has read
is already haunting him, the ink
on his fingertips. We talk for hours,
until, silver-grey, the evening tide slips in
around our feet. Tonight I dream
of the last curlew flying across the estuary,
of ink stains unfolding slowly through the water.
I wake to inspect the landscape of my hands,
seeing them, as might a seabird or a drone,
so powerless, so small, so far away.
On marche dans la fêlure intime du monde
Ces soubresauts nés de la douleur primitive
Quelle est la voix qui le dira ? Quel sera
ce corps qui saura mener jusqu’à son terme la
Valse triste ? Une voix s’élève à l’intérieur
De nous-même – voix chère –exprimant ce qui s’
Apparente à l’expression de la plainte première
Je suis cet homme-là qui, tant et tant, crut aux ver-
Tiges et qui, désormais, dans la déchirure du lan –
gage se tient, regard clair, miné toutefois, blessé
Dans la fêlure du monde où les plaies suintent
Franck Venaille / La descente de l’Escaut ( extrait )
Tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change,
Le Poëte suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n’avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !
Eux, comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.
Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne
Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.
Stéphane Mallarmé / Le tombeau d’Edgar Poe
Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. – Ô Rumeurs et Visions !
Départ dans l’affection et le bruit neufs !
Arthur Rimbaud
Chacun lève les yeux vers le grand livre de pierre,
livre de verre en ses vitraux.
Recueil vertical,
poème dressé au-dessus du langage ordinaire,
que je tente de traduire.
˗ Poète, comme Maître d’œuvre, est un haut-métier
qui ne va pas sans le devoir d’être Homme,
ne s’accommode pas d’une existence banale.
La responsabilité des mots nous incombe ˗
Chantal Dupuy-Dunier / Cathédrale ogivale
Tu m’as jeté un citron, si amer,
d’une main si chaleureuse et pure,
que j’ai pu en goûter toute l’amertume,
à travers son corps intact.
Avec ce coup jaune, mon sang
est passé d’une douce léthargie à une fièvre
anxieuse et a ressenti la morsure
d’une pointe de sein long et dur.
Mais en te regardant toi et ce sourire né d’un événement fait de citron, si contraire à mon humeur vorace, mon sang s’est endormi dans la chemise, et ma poitrine poreuse et dorée s’est fait une peine éblouissante et pointue.
Miguel Hernández
Traduction : Alejandro Rojas Urrego et Jean-Louis Giovannoni
Me tiraste un limón, y tan amargo,
con una mano cálida, y tan pura,
que no menoscabó su arquitectura
y probé su amargura, sin embargo.
Con el golpe amarillo, de un letargo
dulce pasó a una ansiosa calentura
mi sangre, que sintió la mordedura
de una punta de seno duro y largo.
Pero al mirarte y verte la sonrisa
que te produjo el limonado hecho,
a mi voraz malicia tan ajena,
se me durmió la sangre en la camisa,
y se volvió el poroso y áureo pecho
una picuda y deslumbrante pena.
Je suis dans une lenteur si lente que je me dis que ce n’est
plus une lenteur, c’est une lenteur au-dessous de la len-
teur, et cela affecte la mécanique des gestes autant que la
connexion des neurones, et je pense même, et c’est cela
qui est si alarmant, que cela affecte aussi les molécules infi-
niment fines de l’âme, molécules si fines qu’elles sont, en
fait, presque immatérielles, mais pour être presque imma
térielles, elles n’en sont pas moins en mouvement, le climat
de l’âme, en fait, est régi par le mouvement des molécules
de l’âme, mouvement certes presque imperceptible mais
permanent & crucial, l’âme par le mouvement de ses molé-
cules génère le très complexe et composite sentiment de
l’existence, dans lequel oscillent sans cesse les ingrédients
fondamentaux que sont la joie et la tristesse, or, quand la
tristesse prend trop de place et même risque de prendre
toute la place, les molécules de l’âme risquent de s’immo-
biliser et de ne plus vibrer comme elles devraient le faire,
et cela suscite une lenteur généralisée qui se propage aux
neurones ainsi qu’aux gestes, quand tu essayes d’ouvrir
les yeux, c’est si lent que tu continues à ne plus rien voir.
Lambert Schlechter / Je n’irai plus jamais à Feodossia, proseries ( Extrait : 75 )
C’est l’heure du réveil… Soulève tes paupières… Au loin la luciole aiguise ses lumières, Et le blême asphodèle a des souffles d’amour. La nuit vient : hâte-toi, mon étrange compagne, Car la lune a verdi le bleu de la montagne, Car la nuit est à nous comme à d’autres le jour. Je n’entends, au milieu des forêts taciturnes, Que le bruit de ta robe et des ailes nocturnes, Et la fleur d’aconit, aux blancs mornes et froids, Exhale ses parfums et ses poisons intimes… Un arbre, traversé du souffle des abîmes, Tend vers nous ses rameaux, crochus comme des doigts. Le bleu nocturne coule et s’épand… À cette heure, La joie est plus ardente et l’angoisse est meilleure, Le souvenir est beau comme un palais détruit… Des feux follets courront le long de nos vertèbres, Car l’âme ressuscite au profond des ténèbres, Et l’on ne redevient soi-même que la nuit.
Renée Vivien / La Nuit est à nous
Le soir du grand bal, la bonne marraine,
Qui avait longtemps travaillé chez
Dior,
Fit de deux chiffons une robe à traîne
D’un goût infini, toute brodée d’or.
Mais, entre sa machine à laver la vaisselle
Et son frigidaire, en son antre blanc,
La pauvre
Cendrillon sanglotait de plus belle,
Dans sa belle robe, en se lamentant :
«
Mes sœurs préférées ont une voiture,
Elles sont parties en quatre-chevaux ;
Les taxis font grève; avec ma coiffure
Et ma robe d’or, irai-je en métro ? »
«
C’est bien, dit la fée, qu’à cela ne tienne;
On n’a pas toujours fée comme marraine ;
Trouve une citrouille et dix-neuf souris ;
Ta dix-neuf chevaux, marque américaine,
Sera bientôt là.
Maintenant, souris ! »
(Ravalant sa peine,
Cendrillon se fit un léger raccord,
Redevint jolie.)
Mais ce qui fut fort
Ce fut, étant donné les progrès de l’hygiène,
De trouver dix-neuf souris dans le
Seizième.
Il fallut aller jusqu’au quai aux
Fleurs.
Pour la citrouille aussi on eut quelques malheurs
Enfin on en trouva,
Dieu merci, en conserve.
Une fée marraine, il faut que ça serve
Un soir de bal à l’Opéra!
Pauvre
Cendrillon !
Pauvre petit rat,
Qui n’avait pas tout, malgré son toutou
Sa télévision, sa belle cuisine,
Et son barbecue (on prononce quiou),
Ce qu’on dit qu’il faut dans les magazines
Aux petites dames pour être elles-mêmes…
Tout ça pour trois sous.
(Soyez ingénieuse : faites tout vous-même!
Fouillez le grenier.
Vous en avez un ?
Ce bon vieux panier,
Deux coups de peinture
Le tour est joué :
C’est une commode.)
Bouche et yeux du jour, conforme à la mode,
Cendrillon partit, comblée, en voiture.
(On n’avait pas pu dénicher de rat :
Elle conduisait.)
Mais, vers l’Opéra,
Commença bientôt l’affreuse aventure.
C’est très beau d’aller à un bal paré,
D’avoir tout ce qu’on pouvait désirer,
Une robe à traîne
Une fée marraine
Des souliers dorés :
Il faut se garer.
La pauvre
Cendrillon jusqu’à minuit sonnant
L’heure prévue, hélas ! pour le prince charmant,
Prise au labyrinthe sournois des rues obscures;
Tourna et retourna sans quitter sa voiture.
Sens interdit; les clous; jours pairs et jours
impairs;
En pleurs, son fard coulant, cernée par des
patrouilles,
L’aube pointait, lorsqu’étouffant de gros sanglots,
Elle téléphona de
Richelieu-Drouot
A sa marraine : «
Rechangez-la-moi en citrouille ! »
Jean Anouilh
Pourquoi si rouge comme le cœur brillant de la mère La mère rouge au cœur dans une maison rouge Pourquoi veinules et artères d’arbres et de maisons Dans le cœur des contes Petit farceur violé par le sang des ogres. Pourquoi posée sur des piliers de fissures et de temps Avec la blessure et la faille Et la cicatrice noircie dans le rouge Pourquoi éclatée de terrasses et de vérandas Comme des sanglots qui laissent échapper un sang noir. Pourquoi si rouge la maison du cœur et de l’enfance Avec au centre son cercueil amarré Et les morts entourés de linceul Dans le froid humide des tombes.
Béatrice Bonhomme / Les Boxeurs de l’absurde ( extrait )
La poésie est-elle morte ? Les guerres, l’Age des Robots, l’effondrement de la civilisation
Tout cela dérange et fâche, il est vrai
– Mais seulement à la façon dont le pêcheur, après que la poule d’eau a pris son envol dans les éclaboussures,
Pendant une minute ou deux voit fuir le poisson qui remontait à la surface !
Hugh MacDiarmid / L’avenir de la poésie
Traduction. : Paol Keineg
On ne s’ennuie jamais avec sa peine, la porte grande ouverte sur le Styx intérieur. Regarder l’étang noir et y lancer des mots pour voir jusqu’où ils vont, ce qu’ils deviennent, ce qu’ils y font.
Nourrir l’eau avec des syllabes : zurück – zurück –zurück –
Des canards traversent l’écho.
Les nénuphars ont voilé le miroir.
Présence des oiseaux de dialogues et d’ailes.
Saule solide en son miroir.
(…)
Anne- Marie Soulier
Aussi, désormais, j’essaie de vivre au-delà (jenseits) des tampons verts, rouges, bleus et des “listes de convoi”, et je vais de temps à autre rendre visite aux mouettes, dont les évolutions dans les grands ciels nuageux suggèrent l’existence de lois, de lois éternelles d’un ordre différent de celles que nous produisons, nous autres hommes. Jopie – qui se sent malade comme un chien et “vidé” (erledigt) en ce moment – et sa petite “sœur d’armes”, Etty, sont restés cet après-midi un bon quart d’heure à contempler un de ces oiseaux noir et argent, à suivre son vol parmi les puissants nuages bleu sombre gorgés de pluie, et soudain nous avons eu le cœur moins lourd.
Etty Hillesum / Une vie bouleversée ( extrait )
Traduction : Philippe Noble
Deux femmes aussi ont connu la disparition du monde en leurs rétines lentement obscurcies.
Et l’on ne parle pas d’elles parce que leur beauté les désignait pour la mort ignominieuse que donne la harde bestiale des révoltés.
Renée Dunan / La Culotte en jersey de soi ( extrait )
Souviens-toi du ciel sous lequel tu es né,
connais l’histoire de chaque étoile
souviens-toi de la lune, sache qui elle est.
Je l’ai rencontrée une fois dans un bar à Yowa City.
Souviens-toi de la naissance du soleil à l’aube,
c’est le moment le plus fort.
Souviens-toi du crépuscule et de l’abandon de la nuit.
Souviens-toi de ta naissance, comment ta mère a lutté
pour te donner forme et souffle.
Tu es le témoignage de sa vie, de celle de sa mère,
et tu es elles toutes.
Souviens-toi de ton père. Il est aussi ta vie.
Souviens-toi de la terre, de qui tu es la peau
terre rouge, terre noire, terre jaune, terre blanche,
terre brune, nous sommes terre.
Souviens-toi des plantes, des arbres, des animaux
qui ont tous leurs tribus, leurs familles,
leurs histoires, eux aussi. Parle-leur,
écoute-les. Ils sont des poèmes vivants.
Souviens-toi du vent. Souviens-toi de sa voix.
Elle connaît l’origine de l’univers.
Une fois, j’ai entendu son chant Kiowa
pour la danse de la guerre à l’angle
de la Quatrième Rue et de la Rue Centrale.
Souviens-toi que tu es tous les hommes
et que tous les hommes sont toi.
Souviens-toi que tu es cet univers et que cet
univers est toi.
Souviens-toi que tout est mouvement, tout grandit,
tout est toi.
Souviens-toi que le langage vient de ceci.
Souviens-toi du langage qu’est la danse, la vie.
Souviens-toi.
Joy Harjo
Traduction : Manuel Van Thienen
Remember the sky you were born under,
know each of the star’s stories.
Remember the moon, know who she is.
Remember the sun’s birth at dawn, that is the
strongest point of time. Remember sundown
and the giving away to night.
Remember your birth, how your mother struggled
to give you form and breath. You are evidence of
her life, and her mother’s, and hers.
Remember your father. He is your life, also.
Remember the earth whose skin you are:
red earth, black earth, yellow earth, white earth
brown earth, we are earth.
Remember the plants, trees, animal life who all have their
tribes, their families, their histories, too. Talk to them,
listen to them. They are alive poems.
Remember the wind. Remember her voice. She knows the
origin of this universe.
Remember you are all people and all people
are you.
Remember you are this universe and this
universe is you.
Remember all is in motion, is growing, is you.
Remember language comes from this.
Remember the dance language is, that life is.
Remember.
Je veux une gouine comme Présidente. Je veux qu’elle ait le sida, je veux que le Premier ministre soit une tapette qui n’a pas la sécu, qu’il ait grandi quelque part où le sol est tellement plein de déchets toxiques qu’il n’a aucune chance d’échapper à la leucémie. Je veux une présidente de la République qui a avorté à 16 ans, une candidate qui ne soit pas la moindre des deux maux ; je veux une présidente de la République dont la dernière amante est morte du sida, dont l’image la hante à chaque fois qu’elle ferme les yeux, qui a pris son amante dans ses bras tout en sachant que les médecins la condamnent.
Je veux une présidente de la République qui vit sans clim, qui a fait la queue à l’hôpital, à la CAF et au Pôle Emploi, qui a été chômeuse, licenciée économique, harcelée sexuellement, tabassée à cause de son homosexualité, et expulsée. Je veux quelqu’une qui a passé la nuit au trou, chez qui on a fait brûler une croix et qui a survécu à un viol. Je veux qu’elle ait été amoureuse et blessée, qu’elle ait du respect pour le sexe, qu’elle ait fait des erreurs et en ait tiré des leçons.
Je veux que le président de la République soit une femme noire. Je veux qu’elle ait des dents pourries et un sacré caractère, qu’elle ait déjà goûté à à cette infâme bouffe d’hôpital, qu’elle soit trans, qu’elle se soit droguée et désintoxiquée. Je veux qu’elle ait pratiqué la désobéissance civile. Et je veux savoir pourquoi ce que je demande n’est pas possible; pourquoi on nous a fait gober qu’un président est toujours une marionnette: toujours un micheton et jamais une pute. Toujours un patron et jamais un travailleur. Toujours menteur, toujours voleur, et jamais puni.
Zoe Leonard ( 1992 )
Racontez, racontez, vous étiez seuls au funérailles, vous / Racontez, racontez… J’en sais plus que vous pourtant, moi qui sais le commencement / De mes yeux j’ai lu l’avis, le Conseil de la communauté / Lui-même a signé la sentence… Oui, on le lui a ordonné et il s’est exécuté — Six mille par jour ! Je sais le commencement… Vous, vous savez le dénouement. /Racontez, je ne sais que le commencement… Le commencement n’est pas tout, je veux / Savoir la fin, racontez… Vous êtes gênés par mes pleurs ?
Racontez-moi la fin, vous, racontez, moi je saurai écouter et pleurer en silence / Racontez, je suis un roc que l’on frappe et qui ruisselle, l’eau s’égoutte de ma pierre
Racontez, racontez !Sinon c’est moi qui vais parler… Oui, moi seul raconterai / Et moi seul pleurerai… Pleurez, mes yeux, pleurez sur ce que vous avez vu / Ô cercueils, muets cercueils, vous auriez tant à révéler sur cette fi de partie / Mais savez-vous comment, de six mille Juifs par jour, on est passé à dix ?Avant-hier, vous en avez déporté six mille ! Six mille Juifs en tout et pour tout / Emmenés et conduits à la mort, tous… Pourquoi hier un tel changement ? / Dix mille ! Dix mille tout rond ! Et qu’il ne manque pas un cheveux surtout ! / Et dès le lendemain, après les premiers six mille, écoutez, un tel bond en avant !/ Comme des bêtes sauvages on a fait irruption à la Communauté / Chez le doyen des juifs, Czerniakow, le président du Conseil juif, on lui a annoncé : Ce n’est plus six que nous voulons ! Six mille Juifs, ce n’est pas assez / Nous en voulons dix !Dix! Dix !Voilà ce qu’on lui a dit, tout net et tout cru. / Et qu’aujourd’hui même soit placardé pour tous les Juifs cet avis : Dix mille, dès demain on ramassera dix mille des vôtres ! Sur ce, on est parti / Les président, blême retombe au fond de son fauteuil, devant la table au tapis vert… Tu souscris ? Tu vas signer pour dix ? En quoi dix sont plus que six ?
Czerniakow ? Ingénieur Czerniakow ? Adam ? Écoute, tu entends ? / Dix mille ? C’est bien plus oui… Écoute, écoute, Adam… / Quoi ? Quelle idée te prend ? / Tu y songes vraiment ? Hein ? C’est ta secrétaire… Elle ne sait pas à quoi tu penses / Pourquoi la fais-tu sortir, Adam ? Ah, mais tu pleures, tu pleures, tu pleures… /
Pourquoi pleurer ? Oh, tu es malgré tout un honnête homme… / Mais entre nous soit dit / Un piètre Juif… Tu te soucie pour dix ? Mais pour six, là, tu consens ? / Te voilà en rage — contre qui, dis ? Ah contre toi… Tu bas ta coulpe, Adam / Tu prends le poison… Ah, fais vte, vite… Bientôt le Conseil tout entier sera ici !/ Tu es un piètre Juif, Adam, tu t’empoisonnes, tu veux toi-même t’ôter la vie ? / Un Juif, on lui prend la vie… Ah, se faire tuer exige plus grand courage… / Mais rien…Rien… Tu bois ? Tu veux te laver, Adam, blanchir ta conscience ? / Ta vie, oui, ta vie — graine de conversion… Ta mort a déjà plus de consistance /Pour quel résultat ? Toi, non, tu n’aurais pas signé — mais la Communauté / Le Conseil Juif, lui, va plier… Cela dépend-il même de lui ? / C’est pure formalité… / Ils veulent dix… Que faire ? Les mêmes pauvres doutes que toi, Adam / Pour six… Que faire… Le même misérable ver les taraude et leur ronge le coeur…
Adam…Tss…Il est mort. Le président siège sur son fauteuil et attend, mort / Les yeux clos sur son visage ouvert , la tête renversée, assis à la place d’honneur / Le Conseil arrive, frappe à la porte — pourquoi s’est-il enfermé à l’intérieur Le Président ? Il a convoqué d’urgence une séance plénière… / Frappez, frappez fort !
Il leur a semblé entendre quelqu’un à l’intérieur dire : entrez ! / Il leur a semblé seulement… Oui, le président est assis, mort, dans son fauteuil / Oh ! Président ! Toi ? Tu nous a pourtant convoqués ? La réunion doit avoir lieu/ Nous sommes là… Nous nous sommes présentés, tous, au grand complet !
Et maintenant ? Que faire maintenant ? Téléphoner — non… ils seront en colère…/ Ils pourraient… Ne dites rien, rien surtout ! Tout mort qu’il est, il vit… Et à présent ? / À présent, tenir la réunion — dix mille ! Oui, dix mille !… Et sans un mot / Dans un silence, une pâleur de mort, le Conseil s’installe autour du tapis vert.
Ils se sont assis, le Président à la place d’honneur, puis eux, les membres du Conseil… / Leurs cheveux se dressent sur la tête, dans leurs veines le sang s’est figé / L’un deux prend la parole — la langue dans sa bouche tremble comme un feuille / Et tous écoutent… Le défunt président préside la séance — comme il l’aurait dirigée
Yitskhok Katzenelson / Chants du peuple juif assassiné ( V : Réunion au Conseil de la Communauté, au sujet des dix mille… )
Traduction : Batia Baum
L’agneau aime la fragilité du loup, et le loup aime la force du frêle. Le loup est maintenant l’agneau de l’agneau et l’agneau a dompté le loup. L’amour noircit l’agneau.
Loup qui aimes-tu ?
Si je savais !…
L’amour c’est : ça. Ça même. Et Ça m’aime. Et la fable s’appelle « Le Loup est l’Agneau ».
Hélène Cixous / L’amour du loup et autres remords ( extrait )
À travers la forêt — je dirai ça comme ça — dessiner… Ni je ni il, pas d’histoire, le dessin vers, mais sans horizon : il en va ainsi depuis Lenz — lui, en son temps, à travers la montagne — mais je ne vais pas remonter à la nuit des temps — on dit parfois : au déluge : il fait déjà assez nuit tous ces jours, si sombre, si sombre que toute rencontre est impossible. Il fait si noir, si noir ! que l’obscurité ne laisse pas d’autre choix que de demeurer hors champ en vivant, par exemple, de figures, de nuées de figures qui donnent l’impression de se déployer sous tous les angles, et de décider des événements comme si de rien n’était. Je parle d’événements, j’écris comme si de rien n’était, et je pense à tout un monde, même si c’est beaucoup demander, tout un monde, quand on n’a rien. Mais c’est bien un monde qui se dessine quand on aime jusqu’aux ombres, à la pointe du crayon, là ou pour commencer à voir il faut devenir aveugle.
Alain Venstein / Forêt Noire
Je dis non aux miasmes et marasmes et à tout ce qui rampe et glisse et se décompose. Je dis non aux paroles en beurre avec tous les honneurs, prix des prix, médailles, promotions, nomenclatures, carrières diverses et de sable. Je dis non aux nargues et venargues et subardes à l’air conditionné. Je dis non aux cabotons pieds de biche, archivoltes, croupions et portails, jarretelles et jarretières et collants intégraux. Et je dis non au gros, au détail, aux tarifs, aux clients, au débit, au crédit, aux factures et l’escompte. Je dis non aux affaires fructueuses, au lugubre, à la lie. Pas d’argent, pas de sang. Je dis non à tout ce qui se dérobe clandestinement à la folie naturelle. Je dis non à la suie, à l’axonge et la panne et la glu et le lard et l’anus et les écoulements-excréments et les boucheries des animaux innocents. Je dis non à la basse-cour, à la Haute Cour, les bombyx, les bombements. Je dis non aux concubinages et mariages et lois contre les trigames, adultères en babouches, en culottes trop serrées pour femmes en état de grossesse.
Je dis non aux regards fuyants et aux bouches suçoirs.
Je dis non aux stratégies amoureuses, aux ogives nucléaires, aux missiles et fusées mortuaires. Je dis non aux duplicatas.
Je dis non à l’Etat.
La culture ou l’ordure ? Je suis contre. Je dis non aux manies cérébrales, aux visages détournés, aux rivières desséchées.
Je dis non aux écorcheurs, procureurs, professeurs, ordinateurs, aux musées et aux rateliers. Il y a oui pour le non. Il y a poésie et poésie. Il y a eau minérale et eau minérale. Il y a cérémonies. Il y a tout le fourbi. Il y a le roussi. Il y a la folie.
Poète maudit par le monde, je marche sur cette terre, sur ma terre, humiliée, estropiée, condamnées, et mes jambes tremblent d’effroi.
Paul Valet / Et je dis non
Il n’est de trame que ce mot
que j’écris sans cesse le même
que le tracé du mot
quel qu’il soit
que l’écrit du mot
le calligraphié
que le dessin du mot qui se plaît à nous fuir
curieuses calligraphies d’été
comme le parcours d’un oiseau
ou bien le ballet des feuillages
dessins d’éclaboussures et d’or
tu resteras dans l’étoile
ce papier plié sur ton coeur
aux courbes des calligraphies silencieuses
Béatrice Bonhomme / Après la pluie
Un ami vif vint à la dame morte,
Et par prière il la cuida tenter
De le vouloir aimer de même sorte,
Puis la pressa jusqu’à la tourmenter ;
Mais mot ne dit, donc, pour se contenter,
Il essaya de l’embrasser au corps.
Contrainte fut la Dame dire alors :
” Je vous requiers, ô Ami importun,
Laissez les morts ensevelir les morts,
Car morte suis pour tous, sinon pour un. ”
Marguerite de Navarre
Ô captif innocent qui ne sais pas chanter
Écoute en travaillant tandis que tu te tais
Mêlés aux chocs d’outils les bruits élémentaires
Marquent dans la nature un bon travail austère
L’aquilon juste et pur ou la brise de mai
De la mauvaise usine soufflent la fumée
La terre par amour te nourrit les récoltes
Et l’arbre de science où mûrit la révolte
La mer et ses nénies dorlotent tes noyés
Et le feu le vrai feu l’étoile émerveillée
Brille pour toi la nuit comme un espoir tacite
Enchantant jusqu’au jour les bleuités du site
Où pour le pain quotidien peinent les gars
D’ahans n’ayant qu’un son le grave l’oméga
Ne coûte pas plus cher la clarté des étoiles
Que ton sang et ta vie prolétaire et tes moelles
Tu enfantes toujours de tes reins vigoureux
Des fils qui sont des dieux calmes et malheureux
Des douleurs de demain tes filles sont enceintes
Et laides de travail tes femmes sont des saintes
Honteuses de leurs mains vaines de leur chair nue
Tes pucelles voudraient un doux luxe ingénu
Qui vînt de mains gantées plus blanches que les leurs
Et s’en vont tout en joie un soir à la male heure
Or tu sais que c’est toi toi qui fis la beauté
Qui nourris les humains des injustes cités
Et tu songes parfois aux alcôves divines
Quand tu es triste et las le jour au fond des mines
Guillaume Appolinaire / Au prolétaire
Quand le chaos commence à ployer l’homme du siècle, c’est alors que le poème relève la tête Les fleurs sont faites pour frémir et la lune pour mourir. Entre les deux, passent les hommes aux idées fixes et croulantes. Chacun porte son destin dans une valise en plastique, cachée dans sa voiture. Quel est l’adjectif pour dénoncer l’innommable ?
Paul Valet
les moires que produit
à Maintenon la rivière font
tsétsétsé tant qu’il y a du soleil sur la pierre
de l’aqueduc en fond de parc où nous avons libéré nos pieds
des sandales ils
s’ébattent dans l’eau par cette journée splendide
jadis la chasse d’amour était le fait
de la déesse
elle choisissait un homme et se lançait à sa
poursuite dans la forêt
le dieu a pris le pas sur la déesse et la chasse d’amour
est devenue [viol]
ma barque file sous l’arche je lève mes yeux sur
des statues colossales des falaises les rives
sont infestées d’[Uruk-hai]* 1 mais le milieu
du fleuve est sûr
je passe les moires sans les troubler
on dirait deux paires d’os
de seiches une grande / une petite — les sortir
ils se réchauffent dans l’herbe et remuent la peau
en est un peu fripée
1. Terribles guerriers créés par le magicien Saroumane, dans Le Seigneur des anneaux, Tolkien.
Sophie Loizeau / Les contrées
Comme un vent insufflant la chevelure
qui déjà jouet du rêve ondulait,
bourdonnant il tourbillonne.
Une torpeur me désoriente
et tambourine à la magie vouée
une marche de cavalcade bigarrée.
Lanternes tournoyantes enluminent
cavaliers barbus qui me restent inconnus.
Chaude éclaboussure l’écume des dentures,
sauvages les chevaux surplombent les cygnes,
gueule traque gueule.
Se boursouflant les animaux pâlissent,
des arbres transparaissent derrière une eau,
un jardin qui pourchasse, enchevêtrement vert.
Qui me crochète aux jambes,
râcle dans les cordages.
Déserts aux grands yeux de jument
qui éblouissent, absorbent
m’arrachant à chair et présent.
Emportés à tous vents les passagers,
tandis que trompettes et limonaire
embrasent mon galop.
Le marchepied s’érode aux pierres,
leurs chemins me sont inconnus.
Sur nous s’abattent des corbeaux et s’enfuient,
ludionnent vides les selles d’enfants,
les sacoches sans provende.
Montagne qui sombre entre alpages et glaciers,
tourniquent les savanes et derrière palmeraies
dégringole du ciel le bleu dans la mer :
sur un versant infini éclate
une armée d’ombres aux chardons brillants.
Ces ombres sur la montagne aux chardons
étaient auparavant cavaliers, nautoniers.
Des étoiles pointues les éclairent
plus nettement : inconnus ils demeurent.
Oskar Loerke / Manège / Das Karussell
Traduction : Jean-René Lassalle.
Wie Windes Anhauch in den Haaren,
Die schon Gespiel des Traumes waren,
Schwirrt es vorbei.
Dann bin ich an den Schlaf verloren,
Und in mir paukt, magieverschworen,
Ein Marsch der bunten Reiterei.
Kreisende Laternen bescheinen
Bärtige Reiter, ich kenne keinen.
Warm trifft mich Schaum der Zähne,
Wild überholen Pferde Schwäne,
Maul hetzt an Maul.
Aufschwellend werden die Tiere blasser,
Die Bäume scheinen wie durch Wasser,
Der Garten jagt, ein grüner Knaul.
Es greift mich an den Beinen,
Es schleift mich in den Leinen.
Die Wüsten großer Stutenaugen
Blenden, saugen
Mich fort aus Fleisch und Gegenwart.
Alle Passagiere verwehten,
Aber Orgel und Trompeten
Befeuern mir die Fahrt.
Das Trittbrett schleift an Steinen,
Ich kenne der Wege keinen.
Uns fliegen Raben an, entschlüpfen,
Die leeren Kindersättel hüpfen,
Die Taschen ohne Reisezehr.
Gebirge sinkt mit Eis und Almen,
Savannen drehn, und hinter Palmen
Rollt himmelab das Blau ins Meer:
Am Hang der Unendlichkeit bricht
Ein Schattenheer Disteln aus Licht.
Die Schatten am Distelberge
Waren eben noch Reiter und Ferge.
Zackige Sterne bescheinen
Sie heller: ich kenne keinen.
J’aime ces journées trop courtes, l’apparition du ciel dans les flaques et le parfum des ronciers quand la pensée poursuivie se méjuge Ô la route d’automne un autre jour en d’autres temps Le soir me mettait un goût de thé dans la bouche Je savais lire Je savais voir un miroir dans une main nue le verre d’eau des voix dans l’ombre Cœur écureuil au bord du bois d’enfance On fait de tout des feux au fond du parc On clame – les magazines glacés - la découverte d’un insecte près du pôle mais l’âme les musiciens demain se mettront au travail vous dites que ma tête fait ombre à l’étoile aujourd’hui vous riez comme dans les salles sombres Je suis pourtant de vous si près Je vous regarde les mots sans nombres un coude sur le ciment frais Pierre Lartigue / L’hiver noir sur blanc
Île ivre de lucidité, je suis des nuits d’alcool avec des yeux qui flottent dans un bain d’acide.
Quand je ne suis pas en cause, je suis en crise…Voilà mon âge qui prend la forme d’un cri archivé dans la cendre quand j’allume une ride flambant neuve. En moi demeurent des larmes incisées par des pluies de météores. Mouillé jusqu’aux trous de mes cratères, mes yeux sans semelle préfèrent marcher dans nuits brisées à chaque orteil. Je n’ai pas de lieu de naissance de résidence mais de dissidence. Plaies des autres, chaque jour est une lutte sans merci et je contemple les étoiles qui tombent dans des puits d’histoires par quête d’anonymat.
Chaque jour, l’océan s’approche de mes villes bleutées endormies au milieu de deux vils naufrages qui se frottent les yeux au fond des mers. Esclave de cette beauté-là, seules les chaînes témoignent de notre liberté quand on les a brisées.
Ar Guens / En guise de biographie
« – Une fois de plus, le même émerveillement en regardant le tableau qui se découpe sur ma fenêtre. En aurais-je assez parlé de ces arbres, de ces lumières ! J’y reviens, sans craindre de me répéter, comme certains peintres d’autrefois revenaient sans cesse sur le motif. L’un d’eux, que j’aime particulièrement : François-Auguste Ravier, lyonnais de la fin du 19ème siècle est devenu aveugle sur le tard à force de contempler le soleil se coucher sur le paysage d’étangs et de sous-bois dont il ne s’éloignait jamais. Toute la beauté du monde dans un mouchoir ! Sans besoin de bouger, de courir en tous sens pour la capturer, sans prendre de photos… Surtout ne pas la fixer ! La laisser s’épanouir et se perdre. Car ce que je vois, varie sans fin : les lumières voyagent, les branches de l’arbre s’agitent ou reposent, un peu de patience voit revenir l’oiseau. Le bonheur c’est d’assister à ces passages, à ces nuances infimes, jamais les mêmes. Comme je comprends ces artistes qui, rentrés le soir, posaient leur toile contre un mur et ne pensaient plus qu’à ce que dirait l’arbre le lendemain au soleil, à ces reflets, encore jamais vus, qui jailliront sur l’eau noire dès les premiers rayons de l’aube. Je me dis ce soir que la lumière d’hiver est peut-être la plus belle. Dans l’or pâle du crépuscule tout n’est que transparence et offrande d’une paix souveraine. Je pense – et j’ose l’écrire –, à la coupe du Graal, que chacun poursuit pour apprendre à mourir ; celle qui cautérise la plaie du roi pêcheur, mélancolique, inguérissable. Un crépuscule parmi tant d’autres, mais chacun est unique. Devant cette fenêtre dont j’abuse, j’ai découvert la joie d’être au monde. Je l’écris et l’écrirai probablement encore, comme les moines récitent sans fin les mêmes psaumes pour rendre grâce à la Lumière incréée, celle qui se diffuse à travers les branches mortes du grand sapin noir. Ce n’est pas la nuit, mais le jour qui s’éteint dans un rougeoiement de braises. Image banale, mais quels mots trouver pour décrire ce feu mourant dans les plus basses branches, cependant que dans le ciel bleu-gris, la lune en son premier quartier commence sa ronde. Et voici que tout feu éteint, insensiblement, tombe le rideau silencieux de la nuit. Cependant, tout n’est pas encore fini. Il faut pour que la nuit advienne que le jour s’illumine. A l’instant où tout semble épuisé, le ciel entier se couvre à nouveau de rose et d’or. Cela monte de la terre comme un dernier chant d’action de grâce, la reconnaissance d’une promesse accomplie. Puis la clarté lentement se retire.
En me relisant je pense au dénouement de la Traviata, au chant extatique de l’amoureuse comme arrachée à elle-même, à ce dernier cri qui efface tout, pardonne tout. Fin du jour qui consent à sa nuit. »
Jacques Robinet / inédit
Nous, chercheurs de la connaissance, nous sommes pour nous-mêmes des inconnus – pour la raison que nous ne nous sommes jamais cherchés… Quelle chance avions-nous de nous trouver quelques jours ? Notre trésor est là où sont les ruches de notre savoir. Abeilles nées, toujours en quête collecteur du miel de l’esprit, une seule chose nous tient vraiment à cœur : ramener quelque chose à la maison. Pour le reste, quant à la vie, aux prétendues « expériences vécues » lequel d’entre les prend seulement aux sérieux ? Lequel en a le temps ? Dans cette affaire, je le crains, nous n’avons jamais été vraiment « à notre affaire » : le cœur n’y était pas – ni même l’oreille! Bien plus, comme un homme divinement distrait , absorbé en lui même, aux oreilles duquel vient de retentir à grand bruit les douze coups de midi, et qui, brusquement éveillé, se demande « qu’est ce qui vient au juste de sonner ? » – ainsi arrive-t-il que nous nous frottions les oreilles après coup en nous demandant, tout étonné, « qu’est ce donc que nous avons au juste vécu ? » – ou même « qui sommes nous au juste ? » Et nous essayons alors – après coup comme je viens de le dire – de faire les comptes des douze sons de cloche vibrant, de notre expérience, de notre vie, de notre être – hélas ! Sans trouver de résultat juste … Nous restons nécessairement étranger à nous-mêmes, nous ne nous comprenons pas, nous ne pouvons faire autrement que de nous prendre pour autre chose que ce que nous sommes, pour nous vaut toute l’éternité la formule : « chacun est à soi même le plus lointain », à notre propre égard nous ne sommes pas des « chercheurs de connaissance ».
Friedrich Nietzsche / La généalogie de la morale (extrait )
Ô âme joyeuse, en partance, j’essaie de capter Ton appel par-delà l’éloignement Bien que ta voix soit pleine d’échos, Peut-être brouillée par le bruit Qui me traverse – ou bien est-ce Toi qui orchestres cela maintenant, Toi qui rirais à l’idée Que tu chanterais en moi Et me dicterais gentiment ce chant. Ce n’est pas comme t’entendre vivre. C’est ce que tu dis en moi, Gai, affirmatif, à propos de ce qui reste.
Denise Riley / Un chant d’adieu XII
Traduction : Guillaume Condello
Alors ces dames commencèrent à parler entre elles. Et comme on voit tomber l’eau mêlée de belle neige, il me sembla entendre leurs paroles sortir mêlées de soupirs. Et après qu’elles eurent conversé ensemble, cette dame qui m’avait auparavant parlé me dit encore : « Nous te prions de nous dire où réside ta béatitude ». Et moi, lui répondant, je dis simplement : « Dans ces mots qui louent Madame ». Alors celle qui me parlait me dit : « Si tu nous disais vrai, ces mots que tu nous as adressés à ce propos en décrivant ta condition, tu les aurais autrement formulés ». Alors, y réfléchissant, je les quittai presque honteux et me disais à moi-même : « Puisque tant de béatitude réside dans ces mots qui louent Madame, pourquoi mes propos ont-ils été autres ? » Aussi décidai-je de prendre pour sujet de mes discours toujours ce qui serait une louange de cette très noble dame. Et, y pensant fort, je me dis que c’était un sujet trop élevé pour moi, de sorte que je n’osai commencer. Et je demeurai ainsi avec le désir de dire, mais la peur de commencer.
Dante / La vita nuova et autres poèmes ( extrait )
Traduction : René de Ceccatty
Je connais un poète qui est mort dans l’escalier, le jour où il partait dans un pays où il n’était plus plus jamais revenu. Tous ces pays dont on ne revient pas où on ne revient pas où on va revenir où on revient tellement en pensée qu’il est difficile de faire la différence entre aller, ne pas aller, et aller ne pas aller, on passe des années dans la lumière lunaire de l’aéroport. On y est attaché par le pacte le plus antique et le bien moins connu, le pacte d’être un né ou un mort de ce pays. Il n’y a pas d’explication. Il y a un cordon ombilical. C’est une ombre de cordon, un cordon immatériel dont on sent l’effet planté dans le cervelet. Nous sommes des conséquences. Il y a les cellules, dit mon aimé. Moi, je songe à aller à Alger depuis une dizaine d’années. Par précaution j’utilise le verbe ” aller”. Mes cellules ne suivent pas. Elles font comme si je disais : “retourner”. J’attends.
Hélène Cixous / Si près ( extrait )
C’est une question de tour de main. Je ne peux m’empêcher de venir ici, d’aller là, j’ai oublié d’ailleurs le froid et l’humidité ces dernières semaines. Je parle comme une paysanne qui est sombre, duveteuse, tachetée, striée d’or. Comme une aile de papillon. Je sais ce que vous voulez dire. Il n’y a que cela. Les chemins désertés. Le soleil s’est caché, le vrai ciel est gris. Les ombres terribles au milieu de ce qu’elles ont été. Le vide inhumain de la forêt désaffectée. D’ailleurs on ne revient plus que très tard. Traverser la rue dans un état incertain de chagrin aboutit beaucoup plus loin. Les incidents sont juxtaposés en une interminable série. On commence à construire. Le monde verdoie au milieu de la ville grisâtre, presque devant chaque porte, comme un défilé pratiqué par un tailleur d’images gothiques à même la pierre.
Pierre Ménard / Le quartainier ( extrait )
Il arrive que le seuil
d’une demeure inconnue
donne une sensation furtive
de déjà-vue
on croit arriver
à l’endroit où l’on manque
Souad Labbize / Je franchis les barbelés ( extrait )
Sans cesse, Ratatosk, court le long du tronc d’Ygdrasil, monte et descend. Sans cesse, il monte des racines à la cime porter à l’aigle les paroles de haines de Nidhoog, le serpent; Et sans cesse il descend de la cime aux racines pour rapporter à Nidhogg les paroles de mépris de l’aigle. Et tant que durera la course de Ratatosk, dureront dans les neuf mondes la haine et la guerre.
Louis Espinassous / Les colonnes du monde ( extrait )
Ô femmes, c’est pour vous que j’accorde ma lyre !
Ô femmes, c’est pour vous qu’en mon brûlant délire,
D’un usage orgueilleux, bravant les vains efforts,
Je laisse enfin ma voix exprimer mes transports.
Assez et trop longtemps la honteuse ignorance
A jusqu’en vos vieux jours prolongé votre enfance ;
Assez et trop longtemps les hommes, égarés,
Ont craint de voir en vous des censeurs éclairés :
Un siècle de justice à nos yeux vient de naître ;
Femmes, soyez aussi ce que vous devez être.
Si la nature a fait deux sexes différents,
Elle a changé la forme, et non les éléments.
Même loi, même erreur, même ivresse les guide ;
L’un et l’autre propose, exécute ou décide ;
Les charges, les pouvoirs entre eux deux compensés,
Par un ordre immuable y restent balancés ;
Tous deux pensent régner, et tous deux obéissent ;
Ensemble ils sont heureux, séparés ils languissent ;
Tout à tout l’un de l’autre enfin guide et soutien,
Même en se donnant tout ils ne se doivent rien.
[...]
Mais déjà mille voix ont blâmé notre audace ;
On s’étonne, on murmure, on s’agite, on menace ;
On veut nous arracher la plume et les pinceaux ;
Chacun a contre nous sa chanson, ses bons mots ;
L’un, ignorant et sot, vient, avec ironie,
Nous citer de Molière un vers qu’il estropie ;
L’autre, vain par système et jaloux par métier,
Dit d’un air dédaigneux : Elle a son teinturier.
De jeunes gens à peine échappés du collège
Discutent hardiment nos droits, leur privilège ;
Et les arrêts, dictés par la frivolité,
La mode, l’ignorance, ou la futilité,
Répétés en écho par ces juges imberbes,
Après deux ou trois jours sont passés en proverbes.
En vain, l’homme de bien, qui toujours nous défend,
Contre eux, dans sa justice, éclate hautement,
Leur prouve de nos cœurs la force, le courage,
Leur montre nos lauriers conservés d’âge en âge,
Leur dit qu’on peut unir grâces, talents, vertus ;
Que Minerve était femme aussi bien que Vénus ;
Rien ne peut ramener cette foule en délire ;
L’honnête homme se tait, nous regarde et soupire.
Mais, ô dieux, qu’il soupire et qu’il gémit bien plus
Quand il voit les effets de ce cruel abus !
Quand il voit le besoin de distraire nos âmes
Se porter, malgré nous, sur de coupables flammes !
Quand il voit ces transports que réclamaient les arts
Dans un monde pervers offenser ses regards,
Et sur un front terni la licence funeste
Remplacer les lauriers du mérite modeste !
Ah ! détournons les yeux de cet affreux tableau !
Ô femmes ! reprenez la plume et le pinceau.
Laissez le moraliste, en sa folle colère,
Restreindre nos talents au talent de lui plaire ;
Laissez-le, tourmentant des mots insidieux,
Dégrader notre sexe et vanter nos beaux yeux ;
Laissons l’anatomiste, aveugle en sa science,
D’une fibre avec art calculer la puissance,
Et du plus et du moins inférer, sans appel,
Que sa femme lui doit un respect éternel.
La nature a des droits qu’il ignore lui-même :
On ne la courbe pas sous le poids d’un système ;
Aux mains de la faiblesse elle met la valeur ;
Sur le front du superbe, elle écrit la terreur ;
Et, dédaignant les mots de sexe et d’apparence,
Pèse dans sa grandeur les dons qu’elle dispense. `
Constance de Salm / Épître aux femmes ( extraits )
L’herbe dites-vous
Ne fait aucun bruit pour pousser
L’enfant pour grandir
Le temps pour passer
Vous n’avez vraiment pas l’oreille fine.
Pierre Albert-Biro / 110 gouttes de poésie ( extrait )
Ce qui faut pour que Miracle advienne : Beaucoup de temps. Otium : le temps vide méditant de Montaigne, on fait rien, le rien grandit, emplit tout, menace, cultive l’angoisse, rien. Rien. RIEN : un beau mot, vole. On regarde les arbres qui palabrent. L’évènement : l’incursion batifolle d’un beau brun, grand écureuil noir, le patron, le vif. Aucune visite intime, rêves paresseux, rêves ! On se lève ? Paresseux ! On fusionne avec l’Océan, céan, éan, c’est an, néant, an Un rêve qui s’est fait prier : rien que l’Océan. On y arrive (ma fille et moi) par la gauche du monde, on voit tour de suite qu’il est glacé : on dirait une immense feuille bleu pâle immobile, étalée jusqu’au bout, on y entre d’un bond, si froid soit-il, une transparence stupéfiante, d’une pureté admirable, on s’extasie Quand dedans (moi) c’est bien désert, céans néant Quand sont bien mortes les graines, les enfants, les amants, alors poussent parmi les feuilles et les herbes naturalisées, embaumées le poème rouge, le résumé de ton âme.
Hélène Cixous / Mon cahier et moi ( extrait )
Griffe muette du froid sur la plaine
Sa main de laque
Indifférente, superbe
Toisant le temps qu’elle soumet
Sous elle
Plus rien ne coule, ni ne vente
Une cape d’or blanc est plaquée sur les airs.
Elsa Moatti / Froid ( à Mickaël )
je suis debout j’avance et le sol me répond
j’ai devant moi l’espace immense
je vois que tout est neuf je recommence
à mettre un signe sur chaque chose comme autrefois
je trébuchais contre un caillou je m’émerveille
qu’il soit si dur et si durable dans le temps
je ne crains plus la violence du vent
je ne crains plus qu’une fleur se fane
ai-je douté du monde ai-je pleuré
je ne reconnais plus les blessures anciennes
ni la douleur présente à chaque pas
je suis debout les astres m’accompagnent
une chenille est là qui me guide sur le chemin
je sens déjà l’odeur des roses sur mes mains
Claude Esteban
Il y eut promesse de mariage entre le vent et la neige. La neige et le vent échangèrent leurs anneaux et le navire, ganté de givre, entra lentement dans la cérémonie des amours. Il entra lentement dans la saison des attendrissements.
Le bonheur est immobile sur la crème d’un nuage, c’est une lumière qui gèle et qui casse. C’est un buisson de lis avec des serpents violets qui se glissent entre le crépuscule et la mer, qui se glissent dans l’herbe sanglante du crépuscule.
Le fouet claque et déchire la neige du premier amour. Le repas du fauve s’achève dans le sang des orchidées.
Maurice Blanchard / Noces
Mardi 21. Paris-sur Grève. Une ville paralysée et plus vivante que jamais. Parce que ce qui est paralysé est ce qui, en temps ordinaire, paralyse. Le métro étouffe, il n’y a plus de métro ; l’université façonne, il n’y a plus d’université ; l’usine broie, il n’y a plus d’usines ; nombre de bureaux retournent à leur poussière. Paris respire et n’en croit pas ses bronches. Jusqu’au pas des gens qui est différent, on dirait plus léger. En même temps qu’à parler, ils réapprennent à marcher. On repart à zéro. Cette fois, en sortira-t-il des hommes ? À quelques sales gueules près, et pas seulement les casquées, ils ont l’air plus heureux aussi. Quelque chose d’enfantin, quelque chose de nouveau. Fin de l’hibernation.
Pierre Peuchmaurd / Plus vivant que jamais ( extrait )
On entre dans un tableau
comme dans un paysage, par le détail
que la lumière ou le regard illumine :
cette main levée, gantée
gracieusement qui se replie pour un oiseau
dans un geste que l’on dirait de fauconnerie.
Peut-être bien que l’amant jadis qui se penchait
sur une main pour un baiser
préservait, lèvres sur la peau, le souvenir
de l’oiseau apprivoisé doucement qui se pose…
Judith Chavanne
Et qu’est-ce que tu croyais ,ricaniez-vous quand je me plaignais d’un passage particulièrement ardu, qu’on allait t’envoyer dans des hôtels et des sentiers bien signalés avec le logo du pèlerin, et peut être aussi le secours de belles cartes géographiques toute prêtes , ou bien te faire déambuler en compagnie de bonnes âmes avec qui débattre du sens de la vie ? Que non , mon cher ami , ce serait trop facile.
Et quand épuisé , je vous mettais devant l’évidence d’une barrière de broussailles épineuses ou d’un mur qui barrait le passage: tu t’en contrefous de tout ça , me murmuriez-vous à l’oreille, trace ta ligne à toi , franchis l’obstacle et passe, aucune importance si les gens te regardent de travers. Aller à pied est un acte subversif et c’est dans cette subversion que résident ton orgueil et ta force.
Paolo Rumiz / Appia ( extrait )
Traduction : Béatrice Vierne
Que faire des choses de toujours ? Les choses lourdes et les choses légères, les pierres grises du château, les punitions de grand-mère qui n’aimait pas les filles, le hêtre aux gros pieds de mousse humide, les vaches qui se lutinent, les taupes qui creusent leurs galeries sous le pommier. On voudrait les faire parler, on les regarde, on les nomme, on les rumine. On ne comprend pas encore qu’elles ont déjà disparu. Les choses de toujours sont là et elles ont disparu. Elles sont là mais je n’en suis pas. Les choses de toujours ne sont pas des choses de toujours.
Nathalie de Courson / A bout (extrait )
Un vol d’oiseaux sur les plaines d’Europe
Telle est la blanche migration d’hiver
J’allume un feu doux à mes doigts
Comme autrefois dans les cabanes
Sous la mince lune des bois.
Je vois, j’écris, les flammes tracent
Pour toi des mots qui vont sur l’eau,
Des mots salés du Sud dans les sables des Rois
Avec leur prisme blond, leur éclat de raisin,
Leur signe d’or de la droite romaine,
Leurs stigmates
O New-York
Du masque de Mycènes…
Frédéric Jacques Temple / Les œufs de sel ( extrait )
Nuit apatride, le sommeil mort tel un troupeau sans sel, et moi, rédimée par l’astre mûr, préférée par la bruyance des bistrots de musique. Jadis, j’avais le front soucieux de désir, de déraison. Ma passion tacite étreignait les jardins de grilles. Les brumes dépeçaient le ciel. La nuit avait mes regards, mes pleurs de sable, mes nuages ennemis. Maintenant m’est obscur, je luis d’huile froide. Je réserve mon rire aux enfants dévoilés, aux mères aux genoux maigres dans le clair de lune, à celle qui m’accompagne nue. Béatrice Douvre / III. Passante du péril, journal d’une anorexique
En été, les jours de grosse chaleur, les parents envoyaient leurs enfants au cimetière arroser les fleurs en fin de soirée. Par groupes de deux ou trois, nous allions de tombe en tombe, en arrosant vite. Puis, bien serrés contre les autres sur les marches de la chapelle nous regardions les traînées de vapeur qui montaient de la plupart des tombes. Elles volaient un peu dans l’air noir et se volatilisaient. Pour nous, c’étaient les âmes des morts : des silhouettes d’animaux, des lunettes, des flacons et des tasses, des gants et des chaussettes. Et, çà et là, un mouchoir blanc avec le noir liseré de la nuit.
Herta Müller / Conférence de réception du Prix Nobel ( extrait )
Traduction : Claire de Oliveira
‟On nous a trompés”, s’écria Castor qui avait été au village avec Grand-Père. ‟Grand-Père a payé pour une douzaine de chanterelles, mais la vendeuse au marché”, s’emporta-t-il, ‟ne lui en a donné que douze…”
‟Et en plus”, se plaignit-il, lorgnant, sceptique, sur les champignons jaunes qui étaient étalés sur la table sous le grand sapin, ‟en plus, il est clair que ce ne sont pas des chanterelles, mais”, et il se mit à sangloter, ‟des girolles !”
‟On voit bien, une fois de plus”, conclut Castor, amer, ‟que les gens sont mauvais.”
‟Les champignons”,
répondit l’homme des bois à Grand-père qui lui demandait s’il avait aimé les chanterelles, ‟fondent sur la langue, ou plus exactement : ils fondent entre mes dents, non”, se corrigea-t-il encore une fois, ‟ils fondent sur ma langue comme des…”, il s’arrêta, regarda en direction du ciel, reprenant difficilement son souffle, haleta, devint bleu, déglutit…
‟Comme des mots ?” demanda Castor, en lui apportant (et à toute la tablée de midi) la délivrance.
Andreas Unterweger / Le livre jaune ( extrait )
Traduction : Laurent Cassagnau.
vieux géants du parc
les écureuils enjoués
vous les ignorez
André Duhaime
Que de joie me procure ce rayon de soleil ouvert sur le papier blanc de ma table ! Le regardant, il semble que tous les livres alentour veuillent en être. Et j’aime ce rayon qui tremblote, au fur et à mesure qu’il se rétrécit. Il semblerait que mes souvenirs aussi en soient transpercés ; mes souvenirs que je ne regrette pas, même s’ils me fendent le cœur.
Federigo Tozzi / Les Choses Les Gens
Tradution : Philippe di Meo
À l’infini je lis parmi la feuillaison la même syllabe ânonnée, comme si l’œil du silence demeurait halluciné par la trace du premier terme infranchissable, toujours recommencé… Un bégaiement retient la fable entre des lèvres qui se fanent… Mais au sein des feuillets jaunis réside un grain noir, et c’est la charge de tout l’obscur de la terre qui se manifeste là, au cœur navré des héliotropes, dans l’éblouissement du miracle, dans la splendeur éphémère…
Ces grésillements de braise, ces copeaux d’ombre, ces gerbes, ces écailles, ces cristaux concassés, la lumière en ployant voudrait les rendre à une égalité opaque… les tenir à une distance sans heurt, une confusion sans distance… Où tout serait enfin dilué en une cohue de pigments, dans la traînée errante du pollen…
D’hallucinants disques de toupies, de grands squelettes nimbés de feux follets, des lambeaux d’ailes membraneuses comme les mues d’étranges espèces nocturnes égarées dans le jour… C’est encore trop dire, approcher avec des images trop fermes ce qui échappe à tout contact… Ce qui évoque une si âpre sécheresse et qui, de si loin, ressemble pourtant au mouvement d’une eau contenue…
Une mer grise où tremblent des lampes… On y navigue à l’estime… Mille soleils miroitent sur les eaux surnaturelles, des méduses aux visages d’enfant viennent se nourrir du lait de la lumière… Puis ce sont des vieillards aux traits effondrés, des têtes de rois qu’on brandit au bout de piques… Tout est vu à travers la buée qu’exhale la bouche sitôt qu’elle forme les mots de la vision.
Jean-Pierre Chambon / Champs de tournesols, embrasements et ténèbres
( extrait )
À présent que tout s’est tu, nos mains voudraient combler la fissure, notre foyer. À la place, elles font des bruits de feu dans les cendres, un aigle en forme de femme tourne et chute au-dessus de nous comme une rivière. À travers la fissure, nous regardons la mer nous emporter
Julia Lepère / Je ressemble à une cérémonie
Notre avant-dernier mot
Serait un mot de misère
Mais devant la conscience-mère
Le tout dernier sera beau.
Car il faudra qu’on résume
Tous les efforts d’un désir
Qu’aucun goût d’amertume
Ne saurait contenir.
Rainer Maria Rilke
Je lève mon verre
faisant signe de tous côtés,
pour saluer mes amis.
Que l’un d’eux connaisse encore mon nom,
ce serait bienveillance de sa part.
De telles choses, je les dis
en toute modestie.
Johannes Kühn / J’ai mesuré ma vie à l’aune de l’herbe
Traduction : Vincent Joël
Car nous avons pensé les pensées les plus longues
Et pris le chemin le plus court.
Nous avons dansé sur les airs de diables
Et sommes rentrés frissonnant pour prier ;
Afin de servir un maître la nuit,
Un autre le jour.
Ernest Hemingway / Titre de chapitre / Chapter heading
For we have thought the longer thoughts
And gone the shorter way.
And we have danced to devils’ tunes,
Shivering home to pray;
To serve one master in the night,
Another in the day.
Et d’un coup en descendant
dans la vallée les oreilles s’ouvrent
les maisons de bois dorment
dans un assourdissant silence
la neige est blanche comme l’invisible
nous sommes debout dans le temps
comme les pierres dans le torrent
Gérard Pfister / Le temps ouvre les yeux ( extrait )
Au-delà du tournant de la route Il y a peut-être un puits et peut-être un château, Ou peut-être simplement la route qui continue. Je ne le sais pas ni ne pose la question. Et quand je suis sur la route avant le tournant Je ne regarde que la route avant le tournant, Parce que je ne peux voir que la route avant le tournant. Cela ne me servirait à rien de regarder au-delà, Vers ce que je ne vois pas. Préoccupons-nous seulement de l’endroit où nous sommes. Il y a assez de beauté à être ici et non quelque part ailleurs. S’il y a quelque chose au-delà du tournant de la route, Que d’autres s’interrogent sur ce qu’il y a au-delà du tournant de la route, C’est bien là ce qu’est la route pour eux. Si nous devons arriver là-bas, nous le saurons quand nous y arriverons. Pour l’instant tout ce que nous savons c’est que nous n’y sommes pas. Ici, il n’y a que la route avant le tournant et avant le tournant Il y a la route sans aucun tournant.
Fernando Pessoa / Poèmes jamais assemblés, d’Alberto Caeiro ( extrait )
Le vaisseau du désert : telle est la montre. Je préfèrerais me défaire de la montre, et faire naufrage sur une page qui me ramène dans la bonne voie, que de renoncer au désert parce que possédais une montre.
Hans Faverey
Celui qui écrit pose la main sur un grand son. Cette simple et plate feuille de papier est déjà traversée de roulements sonores, de batailles passées et d’appels insoupçonnés. L’horizon des événements. Bien souvent, ça commence sans dessein, comme par inadvertance ; mais une phrase vous entraîne, jetée, et elle tire. On connaît les débuts, même s’ils sont venus par hasard ; on n’en connaît pas la fin. Alea acta est… Pas trop vite, la « magie » ne doit pas être brisée, cette première phrase demande à être exposée mais aussi à ne point être trop tôt exténuée. On la garde un temps, sans mesure préjugée, sous le manteau pour la laisser vivre sa vie… Certes, le petit d’homme est promis au jour et à la mort, vie et mort lui sont données du même coup. Entre les deux, entre la naissance et l’arrêt : “grand son”. Mouvement, éclaircies, chiffres, résonances, ratures, inventions, révélations.
Claude Minière / Un coup de dés ( début )
Quand je
pense à
nos corps
ensemble,
je pense à
la cathédrale
de Majorque.
S’aimer, c’est
comme juxtaposer
trois verres ayant
chacun le visage
d’une couleur
primaire, en
prenant (bien)
soin de varier
l’épaisseur du
cristal afin que
puisse être graduée
l’intensité de la lumière.
Matthieu Gosztola
J’ai “réfugié” mon pays natal du Faucigny entre deux petites départementales peu fréquentées des Causses du Quercy, dans une de ces maisons sorties d’une vie antérieure et qui vous dit : “c’est ici ”. Au moment précis où je commence ce livre, le 30 juin, 9h38, un Troglodyte mignon est à peu près le seul de sa classe à percer le silence. Son chant, qui alterne les modes majeur et mineur, est rythmé par les gouttes d’une pluie continue dont le timbre varie selon leur densité et le support qui les accueille, feuilles de frêne ou de tilleul, gravier, friche, vitre ; variations que le petit enregistreur peine à distinguer, chaque goutte d’eau, tombant sur la bonnette, ayant plutôt tendance à exploser dans l’oreille en mini-grenade sans subtilité sonore à l’échelle du tympan. (…)
Fabienne Raphoz / Parce que l’oiseau ( extrait )
Combien dans les chambres nocturnes
Ecartent de leurs mains fragiles
Les draps de plomb
.
L’œil de la pendule est aveugle
La solitude
S’est pendue à l’espagnolette
Et le volet
Bat comme l’aile d’un ange blessé
.
Ceux qui ne dorment pas attendent
Ils attendent le vent
Ils attendent la fin du monde
.
Ah voici l’aube aux couleurs de framboise :
La vie reprend le goût âcre du sang
Yvan Goll / Les amants de la solitude
J’ai planté des comètes
Et semé la graine d’étoiles
Dans les champs vierges
.
J’ai bâti ma maison d’aérolithes
Et regardé par la lucarne
Tourner le monde autour de moi
.
J’ai bu le vin tonique de midi
Et rôti sur les branches du bouleau
Les fines alouettes
Assaisonnées aux cœurs d’œillets
Les prairies rendaient l’âme
Les pivoines pâmées éparpillaient leur sang
La rose des vents s’effeuillait
Les truites roses captivées se suicidaient
.
J’ai longtemps attendu le plus grand jour
Où la moisson des astres
M’élèverait au rang des dieux
.
Mais déjà durcissent mes mains
Mes yeux se vident
Mes dents pourrissent
La terre tourne en moulant sa poussière
Yvan Goll / Le cultivateur
La nuit ouvre ses yeux en nous.
Rien ne retient plus le regard.
On fait corps avec le coeur.
L’onde est porteuse.
Juste à l’angle du temps.
La survie peut être célébrée.
On puise, mais avec une telle précision.
Zeno Bianu
Sombres jours amnésiques de rêves censurés
forêts où nous passons
où nos aïeux sont eux-mêmes passés
où nos enfants et leurs enfants
eussent aussi du passer
en passe de devenir souvenirs
irréels, fabuleux et mythiques.
Un pied dans le songe
le funambule sur le faîte du toit
en équilibre déambule
l’autre pied dans la tombe
bras tendus
vers l’infini
ce tunnel de rêve éveillé
où il se sent tomber
avec au cœur un vertige d’enfant
puis, s’en revient à la vie oubliée.
Cee Jay / 1032 New world III ( Repos du maquis )
L’oiseau-pipirite chante
quand le soleil se lève
Lorsque le soleil se couche
le jour n’est pas fini
la nuit ne fait que commencer
Le soleil se lève
le soleil se couche
Quand le coq chante
la poule grimpe à l’arbre
La nuit n’est pas finie
Le jour ne fait que commencer
De l’autre côté de la mer
Commence le ciel
La mer n’est pas finie
quand le ciel commence
De l’autre côté de la mer
l’horizon s’éloigne toujours
De l’autre côté de la mer
commence un long voyage
un voyage qui n’est jamais fini
J’ai traversé la mer
J’ai traversé les mornes
Derrière les mornes
il y a toujours des mornes
Le jour n’a pas de limites
L’océan n’a pas de frontières
Qu’on le veuille ou non
derrière les mornes
il y aura toujours des mornes …
Lélio Brun / Derrière les mornes…encore des mornes.. / Dèyè mòn gen mòn
Pipirit chanté
Lò soley lévé
Lò soley couché
La jounen pa fini
La nwit fek comansé
Soley lévé
Soley couché
Lò Kok la chanté
Poul monté bwa
Lan nwit pa fini
Jou fek comansé
Lòt bò lanmè
Syèl la comansé
Lanmè pa fini
Lò syel la comansé
Lòt bò lanmè
Lorizon toujou pi lwen
Lòt bò lanmè
Wayaj la comansé
woyaj la pa jam fini
Mwen travèsé lanmè
Mwen travèsé mòn
Déyè mòn gen mòn
Jou pa gen limit
Loséan pa gen fontiè
Vlé ou pa vlé
Déyè mon toujou gen mòn…..
… et peut-être que je n’écris que pour me rapprocher un peu plus d’« eux », c’est-à-dire de toi, sachant que tu resteras toujours à distance que tu parles « ma » langue ou que tu sois, apparemment, muet.
Fabienne Raffoz / Parce que l’oiseau ( extrait )
longtemps avant au fond
du jardin fut un cimetière pour chats
dispersion des cendres
trois kilos à répandre autour dans les poires
chues et les noix en présence de l’âne qui avait passé sa tête
par-dessus la clôture
à la maison j’ai dit ton maître est mort il avait bien fallu
la prévenir
avec la crémation pas de fantasme cada
vérique : sur le dossier de chaise
les jambes vides du pantalon
Sophie Loizeau / Les loups ( extrait )
loin des rues qui sur les routes droites s’enfilent des rails partout comme des rêves tu t’envoles vers le néant comme si c’était ta joie
Heike Fiedler / rail road song
Traduction : Jean-René Lassalle.
weg von den straßen
die auf rechten wegen
liegen die gleise
herum wie
träume
du fliegst
dem nichts entgegen
als wär es dein glück
Q : Croyez-vous aux fantômes ?
R : Quel rapport ?
Q : Rapport étendu.
R : Pas besoin de ne pas y croire.
Q : Vous croyez ?
R : Vous y croyez vous ?
Q : J’en connais plein
R : le fantôme est toujours du côté du plein.
Q : Ce serait un genre de « plat unique » ?
R : Oui un fantôme c’est la totale.
Carla Demierre / Autoradio ( extrait )
la mort aiguise un bout de bois
une dague de bois, un bois de tambour, un cheval de bois
une cuiller.
la mort travaille à la vue de tout le monde.
la vie aiguise un bout de bois,
une canne, un bâton, une croix.
la vie travaille à la vue de tout le monde.
Quelle différence y a-t-il entre les deux?
la vie fabrique des os avec les os.
la mort fabrique des os avec les os.
Jorge Boccanera / Broutilles / Menudencias
Traduction : Jean Portante
La muerte afila un palo,
una daga de palo, un palo de tambor, un caballo de palo,
una cuchara.
La muerte trabaja a la vista de todo el mundo.
La vida afila un palo,
un bastón, una vara, una cruz.
La vida trabaja a la vista de todo el mundo.
¿Qué diferencia hay entre las dos?
La vida fabrica huesos con los huesos.
La muerte fabrica huesos con los huesos.
Engendré dans la partie enchantée d’un pays
Aux frontières tournées vers l’intérieur, il était habitué aux contes,
À la cruauté. Que le ciel fût accroché trop haut,
Cause des fièvres enfantines, il en restait baba.
Plus tard, cela le laissa froid. hermétique comme les fenêtres,
Il résistait à l’espace extérieur – sans perspective.
Derrière les collines, fantomatique, nul horizon ne mettait
De limite : juste une clôture rouillée.
Vers l’intérieur du pays… un vide bien gardé. Très tôt, son
biotope
Fut une montagne de déchets érigée
Par des bulldozers en bordure de la ville. Un champ de manœuvres,
Du sable humide et froid jonché de pneus et de ferraille,
Avec en plus un étang chatoyant, les abords d’une piste d’atterrissage,
une petite forêt desséchée. lui si près du sol, il regardait le vol des alouettes avec la perspective du ver de terre.
Bientôt, il sut lire. Et il aima
Tous les lilienthal* qui lui prouvaient qu’il était normal
D’être plus léger que l’air. Pour toute la durée du rêve
Par les plus fines tuyères le temps filait pour lui une barbapapa
D’hydrogène, inaccessible à tout chasseur d’interception, silencieuse, un blanc objet volant.
Souvent, en pensée, il était tout là-haut où un réacteur fraisait les nuages.
Que tout écart fût sa propre proximité
Donnait un appui à ses regards.
Durs Grünbein / Plis et replis ( 2 )
Traduction : Jean-Yves Masson
*Otto lilienthal (1848-1896), premier homme à avoir été photographié en vol sur un « plus lourd que l’air », est l’inventeur du planeur. il fit dresser à lichterfeld près de berlin une colline artificielle du haut de laquelle il était toujours sûr de trouver un vent favorable pour s’élancer.
Gezeugt im verwunschenen teil eines landes
Mit Grenzen nach innen, war er Märchen gewöhnt,
Grausamkeit. Daß der Himmel zu hoch hing,
Grund für die Kindheitsfieber, machte ihn platt.
Später ließ es ihn kalt. Dicht wie die Fenster
Hielt er dem Außenraum stand, – ohne Ausblick.
Hinter den Hügeln, gespenstisch, zog den Schluß-
Strich kein Horizont, nur ein rostiger Sperrzaun.
Landeinwärts … gehegte leere. Sein Biotop, früh
War ein riesiger Müllberg, von Bulldozern
Aufgeworfen, am Stadtrand. Ein Manöverfeld,
Naßkalter Sand, übersät mit Autoreifen und Schrott,
Dazu ein schillernder Teich, eine Einflugschneise,
Ein dürres Wäldchen. So bodennah sah er
Den Lerchenflug aus der Perspektive des Wurms.
Bald konnte er lesen. Und jeder lilienthal
War ihm lieb, der bewies: leichter als luft zu sein,
War normal. für die Dauer des Traums
Spann aus feinsten Düsen ihm Zeit eine Zuckerwatte
Aus Wasserstoff, unerreichbar für jeden
Abfangjäger, lautlos, ein weißes Flugobjekt.
Er war oft in Gedanken dort oben, wo ein Triebwerk
Die Wolken fräste. Daß jedes abseits sich selbst
Das nächste war, gab seinen blicken halt.
Les mots du poème sont comme l’eau
qui s’épaissit en nuage, tombe en pluie, en neige,
s’élève en rosée.
Elle atteint les eaux souterraines qui alimentent les sucs de l’arbre.
Elle se vaporise sur les feuilles du vieil aulne et prolonge sa vie.
Il suffit que les mots du poème, comme l’eau, réfléchissent tout ce qui est.
Tout ce qui s’éloigne pour se transformer
en une chose plus grande.
Alors une brume légère
dévoilera les contours d’un autre continent. Le ciel propre et profond,
sans écueils ni haut-fonds, guidera vers le rivage.
Puisse-t-il y avoir dans les poèmes un peu de ressac,
des jeux de lumière et d’ombre au fond de l’eau, nos corps lumineux
nageant sous les écailles scintillantes de la baie.
À la fin, les eaux rassemblées en rivières reviendront aux mers
dont nous sommes issus.
Dont elles s’évaporèrent, laissant le sel
Marzanna Bogumila Kielar / X X X
Traduction : Alice-Catherine Carls
Je suis toutes les jeunes filles qui volent au-dessus des herbes.
Les prairies crépitent d’élytres, de graines et d’épis tranchants,
elles parfument et brûlent, elles guérissent, elles donnent la mort.
Je serai pour toi, l’unique. Je serai ton amour car tu es mon Amour.
Avant toi il n’y eut personne, après toi, il n’y aura que la Mort.
De tout temps je t’ai connu et je ne le savais pas. Maintenant je sais.
Je n’ai pas trouvé de mots pour te parler, tu n’as pas inventé de mots
pour m’aimer. Mais il a suffi d’un regard.
Nous nous sommes vus et nous avons souri.
Il n’y eut qu’une vision, un seul sourire.
Corinna Bille
Je viens d’un lieu archaïque, immobile, dédié aux oiseaux, où tout s’use et se répare. Je n’ai rien cherché à améliorer de ma langue, formée de bâtons, de bases simples. Rien dépassé non plus dans les gestes, peu d’outils, la terre pour mesure et matière. Suis restée à ma place au pied de tout. Ici le silence se détaille, se découpe en alphabet de couleurs. Une dentelle entre les êtres.
Stéphanie Ferrat / Côté ciel, Notes d’atelier ( extrait )
Pourquoi le ciel est-il bleu ?” – une assez bonne question, dont j’ai appris la réponse à plusieurs reprises. Pourtant, à chaque fois que j’essaye de la restituer à quelqu’un ou de me la remémorer, elle m’échappe.
Désormais, j’aime me souvenir uniquement de la question, parce qu’elle me rappelle que mon esprit est avant tout une passoire, que je suis mortelle.
Maggie Nelson / Bleuets
parfois
je séjourne comme
les morts
la tête obstinément fixée vers un ciel
alors animé
d’astres vertigineux
d’autres fois
je m’essaye à rester debout
Florence Noël / L’étrangère ( extrait )
Voué à n’être dit
que par détour
à se perdre
dans le dédale des images
Gérard Pfister / Ce qui n’a pas de nom ( 403 )
Une chose demeure : un geste
dans les tendons de notre main rabougrie.
Une effusion inachevée
dans la rouille de notre peau.
Quelque chose qui est de la race
des minéraux, incorruptible
au-delà de l’amer et de l’aimable
de ce qui dure – et de ce qui passe.
Hélio Pellegrino
Un chant s’étire indéfiniment dans le soir, chemine, dans le dos, sa clarté fait froid. Il va droit dans le noir du sang. Non, surtout ne pas allumer, laisser les mains trouver le grain, les touches blanches et noires, les sons qui les allument. Dans toute cette rigueur, tes doigts éperdus de tâtonnements. Maintenant que tu as touché le fer, te reste-t-il une larme ?
Loránd Gáspár
Bonus track : https://poezibao.typepad.com/poezibao/2019/10/hommage-à-loránd-gáspár-par-alexis-pelletier.html
Il est interdit d’utiliser le mot liberté,
lequel sera supprimé des dictionnaires
et du marais trompeur des bouches.
À partir de cet instant,
la liberté sera quelque chose de vivant et transparent
comme un feu ou un ruisseau,
et sa demeure sera toujours
le cœur de l’homme.
Amadeu Thiago de Mello / Les statuts de l’humanité ( article final ) /
Os estatutos do homem ( Artículo final ),
Queda prohibido
el uso de la palabra libertad,
la cual será suprimida de los diccionarios
y del pantano engañoso de las bocas.
A partir de este instante
la libertad será algo vivo y transparente,
como um fuego o un río,
o como la semilla del trigo
y su morada será siempre
el corazón del hombre.
Temps de guerre
C’est cela mon temps
Chevaux de haine
Dans la pensée.
José de Adelmo Oliveira
Dans ma robe africaine
il y a un cœur que la douleur elle-même englobe,
et qui oscille, comme un pendule qui marque
toute cette angoisse de la tragédie humaine.
Eduardo de Oliveira
Il n’y avait que dix soldats de plomb
plantés entre la Perse et le sommeil
profond, l’espace de ma table étant
plus grand, sans doute, que le monde entier.
Hospitaliers sont ces monts matinaux
avec leurs gradins dessinés au vent,
mais à travers la plaine de la joie
court le féroce fleuve de l’oubli.
Gamins, matins et souvenirs serrés,
le temps les contamine jusqu’aux os,
faisant de la mémoire un seau vidé
dans le noir de mon puits. Ainsi choiront,
tour à tour terrassés, les vieux gamins,
les beaux matins et les soldats de plomb.
Antonio Carlos Secchin
Le dimanche arrive
avec de petits oiseaux.
Les fourmis transportent
une énorme feuille vert jade.
Il y a longtemps
que ce robinet fuit.
Je n’ai pas encore entendu
ses gouttes tomber.
Le son d’un violon coupe, aigu, les airs,
mais il n’y a plus de pensées : il n’y a plus rien
tout autour,
aucune douleur qui déflagre.
Et ce fut alors
que ma vie se brisa en éclats,
comme un verre se brise
contre un mur…
Fut-elle émiettée,
transformée en poudre, ma vie,
ou tout simplement remplacée
comme un mot superflu ?
Eunice Arruda / Paroles – III
Le centre d’affaires, commandé par les Saoudiens et construit par les Chinois.
Les tout petits oiseaux rouges.
Le fil de fer barbelé arrondi que l’on trouve dans les prisons et les maisons particulières, aussi au CCFN, qui n’est pas le « cheval de frise ».
La bouilloire en plastique dont on se sert pour se laver les fesses, les mains.
Le turban que portent les hommes du Nord, et le nom précis de leur boubou.
Entre deux noms j’hésite : la Poudrière (quartier) ou Zabarkan (cinéma et par extension quartier), je ne voudrais pas être en retard.
Les légumes vendus au bord de la route, dont un est coupé pour qu’on en apprécie le mûrissement et la qualité, la chair est jaune, la peau est épaisse, brune et comme martelée.
Les arbres qui donnent une ombre épaisse et d’autres une ombre clairsemée.
L’oiseau qui chante sur trois tons, comme s’il soufflait dans une flûte de pan à trois cannes (et je ne sais même pas à quoi il ressemble).
La bassine, le plus souvent en plastique et parfois en métal, agrémentée ou non d’un lacet pour la passer autour du cou, servant aux enfants à mendier.
Cécile Riou / Choses dont je ne connais pas le nom ( poème adressé à Hadiza Hassan )
Première chose. L’avantage de dormir seul est qu’on peut gueuler sa détresse. Moi je ne dors pas seul, ou rarement ( et alors je gueule comme on n’a pas gueulé depuis François Villon ). L’avantage de ne pas dormir seul est que, contre elle ou dans son corps, l’on peut vérifier à tout instant que la terre existe. Celui qui connaît quelque chose d’autrement fondamental, qu’il se lève.
Deuxième chose. J’écoute le quintette en si mineur de Brahms, opus 115, pour clarinette et cordes; vient en surimpression la figure du vase Song à décor de pivoines de la collection Rockefeller à Asia House. Ce meiping est sans doute le plus beau de cette famille Tz’u-chou, et s’il s’impose à cette heure, c’est que se joue là aussi une rude partie de clarinette. Je pleure, et il est normal que je pleure — quiconque sous l’effet d’une pareille charge pleurerait. Mais il n’est pas facile d’essuyer des larmes d’acier sans emporter une partie de son visage.
Troisième chose. On peut s’exprimer par éclats — éclats de nous dans le monde. Et, par rapport au tout, les éclats en disent d’autant plus qu’ils peuvent contenir le
tout. En somme, le corps percutant et le corps percuté sont un, et cela ouvre à une infinité d’opérations poétiques. Je tiens cela de mon grand frère, mon aîné merveilleux. Quand j’ai lu pour la première fois de sa poésie je n’avais pas vingt ans, je n’en croyais pas mes yeux, il m’a fallu deux pages pour comprendre et
franchir des années-lumière. Aujourd’hui encore, la beauté de son smash me laisse pantois. Il y a donc une systématique de la foudre, parfaitement légitime, même
absolument irremplaçable. Grande déchireuse, illuminante entre toutes et très particulièrement déchirante. Mais pour l’espace entre les éclats, le continuum
mélodique et spacieux où ils sont — tissu vibrant et lumineux qui les lie, assure et conditionne leur interprétation avant laquelle leur existence ne commence pas —
pour être à même de percevoir cet espace il m’a fallu attendre. Le percevoir était en même temps voir que les vides comptaient autant que les pleins ; ne plus jamais pouvoir ne pas le voir. Rilke et Matisse, qui en étaient investis, ont, les tout derniers, traduit le profil mélodique du monde, et je suis allé à eux dès que possible, à la maturité. À y regarder de près, la mélodie qui relie une chose et une autre dans leur simultanéité existentielle, et fait être une chose et une autre dès lors qu’elle les relie dans la continuité fondatrice de leur rapport — à y regarder durement cette mélodie est, en permanence, doublée d’autres mélodies qui vont à diverses hauteurs et sur des instruments qui n’ont pas pour vocation de concorder. Elles prennent leur départ séparément, et en des points différents de l’événement sans histoire ; elles ne vont se rejoindre nulle part, ni ne s’arrêtent ensemble. Elles ne se relaient pas précisément, clairement elles dissonent, on ne sait ce que durera leur contact, mais il semble qu’une nécessité inouïe le détermine. L’existence de toute réalité leur est suspendue. Et elles, les mélodies, disjointes ou non, forces internes de la mélodie, ne tiennent qu’au destin de l’être-parole du monde. Monde comme monde, cela veut être dit, c’est la fondamentale violence mélodique — elles sont là, sans préméditation ni complices, les unes sur les autres, les unes dans les autres.
Quatrième chose sur la commode et partout ailleurs dans la maison et hors de la maison.
O monde de grès
Va la mélodie sous une couverte transparente
Découpant l’engobe noir sur engobe blanc avec un naturel dont rien ne nous avait été dit dans l’enfance file la mélodie découpant l’existence de la chose- monde
Pivoines du plus haut épanouissement pivoines du frémissant épouses de l’
Une et le corps mélodique du vase et la couverte et le monde enfin dit seule même forme
Incassablement belle
Jamais de ta semence
La mélodie
Tubulaire et laquée
Savaient cette mélodie l’épervier sous la grêle l’épervier et la grêle se battaient au point fixe et permutaient sous les morsures sachant la mélodie
Comme les degrés savent
Mâle et femelle
L’être simultanément
Dominique Fourcade / Trois choses sur la commode
[…]
moi, quand je suis dans le mot
le treuil
du deuil
me descend loin
toi tu montes avec lui dans un rapport d’alouette
et suivent trois minutes de poussière argentée
Dominique Fourcade / Citizen Do ( 15. )
Un soir, Avant de manger mon orange, Je serai tuée ; Il est aussi possible Qu’avant de prendre un peigne Pour mes cheveux légers, Condamnée, Je serai coupée en morceaux ; Quand arrive la guerre, Elle me reconnaît à l’odeur, Et de loin, pousse un cri. C’est la petite fille en blanc Dans le feu, qui se moquait de mes idées.
Terze Caf / Je serai tuée avant de manger mon orange ( extrait )
Traduction : Henri Deluy
selon Varron
qui fut le bibliothécaire de César
negantur animae
sine cithara posse
ascendere
aux âmes il est refusé
de pouvoir remonter
sans cithare
(étrange panneau)
il faut bien dire
pour tout comprendre
que nous tombons
et que cette chute a pour nom
tombe
(d’où ici indéniablement, sur l’image
ton côté TOMB RAIDER
celui du Persée de Laforgue
or la tortue est animal
de résurrection belle
qui enterre ses œufs pour qu’ils éclosent
et hiberne seule et reclose
(il suo nome è Tartaruga
From Tartarea)
pour revenir – salut c’est moi.
Tortue et lyre sont instruments
de lutte contre la mort
et de retour de voix sauvage sur le seuil
et toi au moment de descendre
n’oublie pas s’il te plaît
de me rappeler
Trattenerti, volessi anche, non posso
Le Brun distingue trois types de lumière
souveraine glissante perdue
souveraine glissante perdue
Martin Rueff / La jonction
Les poèmes sont trop volontaires Comme si je devais toujours Me représenter intérieurement la chose, jongler Avec ce que j’ai sous la main, à quoi bon toutes ces inventions Alors que je pense simplement aux rives, aux silhouettes Des hommes et des animaux Sur les rives silencieuses.
Georges Oppen / Les Phonèmes Traduction : Yves di Manno
Les mots ordinaires
portent finalement
tout le sens
D’une certaine façon j’existe par les mots, j’oublie les mots
Georges Oppen / Les Phonèmes Traduction : Yves di Manno
Je veux dormir du sommeil des pommes,
et m’éloigner du tumulte des cimetières.
Je veux dormir le sommeil de cet enfant
qui voulait s’arracher le coeur en plein mer
Je ne veux pas que l’on me répète
que les morts ne perdent pas de sang ;
que la bouche demande encore de l’eau.
Je ne veux rien savoir des martyres que donnent l’herbe,
ni de la lune avec sa bouche de serpent,
qui travaille que l’aube naisse.
Je veux dormir un instant,
un instant, une minute, un siècle ;
mais que tous sachent bien que je ne suis pas mort;
qu’il y a sur mes lèvres une étable d’or ;
que je suis le petit ami du vent d’ouest ;
que je suis l’ombre immense de mes larmes.
Couvre-moi d’un voile dans l’aurore
car elle me lancera des poignées de fourmis,
et mouille d’une eau dure mes souliers
afin que glisse la pince de son scorpion.
Car je veux dormir du sommeil des pommes
pour apprendre un sanglot qui de la terre me nettoie
car je veux vivre avec cet enfant obscur
qui voulait s’arracher le coeur en pleine mer.
Federico Garcia Lorca
Connaissez-vous la rue Jacob à la hauteur de l’Hôpital de la Charité ? C’est lugubre. J’habite là depuis dix ans. Toutefois il y a l’envers : mon appartement du quatrième s’ouvre sur un grand jardin prisonnier. Il est plus profond que grand, et ses hauts marronniers mettent leurs branches élevées dans ma main quand je suis à ma fenêtre. C’est mon jardin.
Pierre-Jean Jouve / Hécate ( extrait )
Dans la cour des écoles, sinueuse traîne de cerfs-volants
l’écharpe des enfants voltigeait dans leur course,
.
La scintillante buée de leur haleine esquissait de légers spectres
dans la fine brume côtière de fin d’hiver
et leurs cris appelaient celui des hirondelles.
.
Le ciel molletonné
est vide encore du triangle des grues dans leur vol printanier.
et répercute comme étouffée la rumeur de la ville.
.
On pressentait dans l’air peut-être le parfum des fleurs,
et l’attente rose des pétales fleurissait les nuages
teintant le ciel où bientôt ils flotteraient
.
comme des milliers de papillons
Marilyne Bertoncini / La Noyée d’Onagawa
1. L’ourse allait aussi très souvent à un poste d’observation qui était à l’extrémité d’un replat herbu, sur une pente rocheuse, et qu’elle atteignait par une sente scabreuse, et qui était une de ses places préférées, située près d’une caverne en laquelle elle allait toujours hiberner, et qui possédait, en son extrême limite, un vieux foyard au tronc écorcé presqu’en sa totalité, et contre lequel elle venait régulièrement se frotter le dos, et sur la vieille écorce plissée duquel elle faisait ses griffes, et c’était par ces causes que le vieux fou était désormais presque dépourvu d’écorce, et d’où l’ourse pouvait, en enfilade, voir toute la vallée, au printemps luxuriante et verte, et paraissant plus verte encore par comparaison avec le schiste couleur anthracite qui la fondait, et toujours autant verte l’été, mais d’un vert profond et mat, presque bleu, avec tout l’azur immense par-dessus, et rousse et jaune à l’automne, flamboyante, comme déjà dit, et intégralement blanche l’hiver, quand elle était couverte d’un tapis de neige d’au moins six coudées de hauteur, quand ce n’était pas dix, voire même quinze coudées de hauteur, et, par les jours de grand beau temps, grandement scintillant dans les rayons vifs du soleil hivernal, et l’ourse s’asseyait en cette place et restait longtemps à songer en écoutant tous les bruits domestiques qui remontaient de la vallée, et en observant la vie de la vallée. 2. Elle voyait bien la rivière serpenter dans le fond de la vallée et la rivière fluait sur d’immenses tables de schiste noir qui se chevauchaient à mesure que la vallée baissait, abondée en amont par les biefs qui descendaient des sommets, de part et d’autre de la vallée, et qui charriaient beaucoup de graviers noirs, et qui faisaient des saignées noires aux flancs boisés de la vallée, et, à l’amont, la rivière était torrentueuse et turbide, et très bruyante, avec le grondement du torrent parvenant jusqu’à l’ourse installée sur son séant, et son eau limoneuse, et grise par ce fait, roulait, en même temps qu’elle les celait par son opaque couleur, des galets plats et noirs, mais, vers l’aval, son eau devenait bleue, et les pierres noires qu’elle charriait devenaient bien visibles, puis le cours de la rivière s’accoisait et s’assagissait avant de faire un grand saut, et son onde se clarifiait considérablement en cette place, avec des cincles plongeurs chassant dans le courant, et ne charriait plus rien d’autre que des débris de mousse et une multitude d’insectes, piégés sur son film ou vivant en sa profondeur, notamment cette larve s’enrobant, pour se protéger, d’une coque faite de grains de sable et de débris de bois, et, pour cette raison, justement dénommée porte-bois.
Marc Graciano / Embrasse l’ours et porte-le dans la montagne / Le promontoire ( extrait )
Elle lira sans doute ce texte
Que je ponds là dans son dos […]
Elle trouvera que je ne l’aime pas
Puisque j’écris ces choses
Elle pensera que je regrette
Ma salope de solitude ma chère et tendre ma pourrie
Elle me dira tu es libre
Elle ne comprendra pas tout à fait
L’amour est plus fort que la vie
L’amour est plus fort que la mort
L’amour est plus fort que l’amour
Georges Perros / Poèmes Bleus ( extrait )
Je suis née sous une bonne étoile
Puisque Amour m’a conduite
Et donnée
Au meilleur qu’on pût choisir.
Je ne pourrais décrire
Ni totalement dire
Ses grandes qualités. Il n’a pas son pareil
Et veut en toute occasion
Ce que je veux.
Ah ! Quel plaisant destin
Joyeuse fortune m’a apporté
Cette année
Ainsi qu’Amour – Dieu le lui rende –
Puisque de mon amour j’ai fait seigneur,
Sans m’en dédire,
Celui qui me procure une grande joie
Et à qui plaît, sans conteste,
Ce que je veux.
J’ai décidé de l’aimer
Et jamais ne sera aboli
Ni fini
L’amour qui me suffit
Pleinement, car je me mire
Et admire
En sa beauté sans orgueil
Et il fait en tout
Ce que je veux.
Prince, je suis sur le seuil
De joie quand j’aperçois
Ce que je veux.
Christine de Pizan / Le Livre du duc des vrais amants
Traduction : Dominique Demartini et Didier Lechat
De bonne heure fus je nee
Quant Amours m’a assenee
Et donnee
Au meilleur qu’on peust eslire.
Je ne pourroie descripre
Ne tous dire
Ses grans biens. Il n’a pareil
Et veult en tout appareil
Ce que je vueil.
Ha ! quel plaisant destinee
M’a joyeux eur amenee
Cest annee
Et Amours – Dieu le lui mire –
Quant de m’amour ay fait sire,
Sans desdire,
Tel que grant joye en recueil
Et a qui plaist sans desveil
Ce que je vueil.
Si me suis toute ordonnee
A l’amer, ne deffinee
Ne finee
N’iert ja l’amour, qui souffire
Me doit bien, car je me mire
Et remire
En sa beauté sans orgueil,
Et il fait, en tout accueil,
Ce que je vueil.
Prince, je suis sur le sueil
De joye quant voy a l’ueil
Ce que je vueil.
Tu ne me remarques pas
Je marche en toi comme un sentier dans la forêt,
je songe à la lueur de tes rives rocheuses,
l’union absolue de l’ombre et de la lumière.
Dans les sources des marécages aux couleurs de rouille
tu parles sans ambage de tes entrailles,
tu répands le parfum enivrant du romarin sauvage.
Dans les forêts de pins dorées, le sous-bois
se peuple de passereaux vifs
qui font tinter les clochettes de l’air.
Les blaireaux et les renards se terrent dans leurs trous
par-dessous les rochers pansus, ils comptent
calmement les pas des passants.
Dans tes vallées comme dans les plis de tes membres
il pousse des fougères et des sapins,
la pensée de la mort a bâti là son logis,
la trace du sabot de l’élan ne s’efface pas dans la mousse.
Je m’avance donc de souche en rocher, par le marécage.
Car je suis de toutes formes et de tous âges,
trace du pas de mes ancêtres autant que de mes descendants.
Je t’aimerai toujours, puisqu’on ne peut séparer
le sentier de la forêt sans détruire
le sentier, même quand la forêt demeure.
Tu n’as guère besoin de moi. L’arbre n’a pas besoin
du chant des oiseaux sur ses branches, mais
comme une mélodie têtue, je chante ta louange.
En toi je loue l’être même.
Tu as pacifié l’humeur rageuse de l’univers
pour tracer le sourire durable d’un après-midi sans fin,
la salle très solennelle de l’humaine beauté
que je compare à la forêt
pour te prendre et me perdre.
Un sentier dans la forêt
Traduction : Gabriel Rebourcet
Je nouerai ton sourire
Dans un coin de ma mémoire
Pour le humer pendant les jours crépusculaires.
Je romprai le jeûne avec sa lactescence
Et étancherai ma soif avec la cassure des larmes.
Je me jetterai dans la rime de ton regard
Entre le minaret de tes iris et l’alcôve de ton âme
Pour répudier la solitude
Et te dire:
C’est ici que je veux vivre,
Sur la dune pastel de ton cœur.
Farès Babouri / À toi
Homme soluble. Problèmes insolubles.
Salah Stétié / Carnet du mendiant ( extrait )
Le monde de lumière est carrelé
Comme une église, de fumée et d’encens ;
Et les hommes par les cieux subjugués,
En habits de prophètes se balancent.
Froide et fragile, nouvelle et virginale,
La lumière tient le monde dans son pan
Et de ses doigts d’azur lui met au cou
Ainsi qu’à l’âme, des atours, des bijoux.
Le gravillon rouge – grains du jardin,
Reflète les grappes du raisin.
De lourds tapis s’ourdissent peu à peu
Pour que les feuilles y trouvent leur repos.
Les chevreuils des souvenirs viennent boire
De l’âme de la source et, vers le soir,
Sur le chant cristallin des oiseaux
Les chatons jouent avec les chevreaux.
Dans le vent on devine l’appel d’un enfant,
De la terre se lève une sorte de doux chant.
L’enfant qui naît en moi reste enfant. Moi,
La gerbe de lumière, je la pose dans ses bras.
Tudor Arghezi / Vent d’automne / Vânt de toamnă
Traduction : Paula Romanescu
E pardosita lumea cu lumina,
Ca o biserica de fum si de rasina,
Si oamenii, de ceruri beti,
Se leagana-n stihare de profeti.
Rece, fragila, noua, virginala,
Lumina duce omenirea-n poala,
Si pipaitu-i neted, de atlaz,
Pune gateli la suflet si grumaz.
Pietrisul rosu, boabe, al gradinii,
Ii sunt, batuti si risipiti, ciorchinii.
Plocate grele se urzesc treptat
In care frunzele s-au ingropat.
Din invierea sufletului, de izvor,
Beau caprele-amintirilor,
Si-n fluierul de sticla al cintizii
Se joaca matele cu iezii.
Deosebesti chemarea pruncului in vant
Cantata de o voce din pamant.
Nascut in mine, pruncul, ramane-n mine prune
Si sorcova luminii in brate i-o arunc.
La musique même était noire
c’est la nuit qui par elle criait
si longue et sans étoiles
semblable aux entrailles d’une bête qui nous aurait mangés.
Et le jour serait de la même soie s’il revenait
et maille à maille de la même soie serait la vie.
Maille à maille de la même soie
une seule longue vie noire
avec dans l’air l’aile de la chauve-souris
dont le grand vent de sage espoir
est l’unique fraîcheur pour nos fronts.
Les marionnettes tombent des mains mortes
mortes deux fois
maille à maille de la même soie
la vie des marionnettes passées de main en main,
Mais nous, aucune main ne viendra nous reprendre
quand le poulpe du sang sera pétrifié
qui nous retient debout à l’avant du théâtre.
Maille après maille de la même soie
sable à sable du même gravier
grain par grain du même blé noir
choc par choc du même cœur vide
Quand le dernier laurier aura brûlé ses feuilles
en l’hiver blanc comme l’iris de nos rêves
quel fantôme de bois pourra nous accueillir
sous un soleil enfin sans arrêt ni blessure.
Alain Borne
Ce mauvais crépuscule est revenu, banlieue malsaine de la journée. Cherche une petite voiture qui te conduira plus vite en la ville nocturne. Voici dans le lointain un aboiement de chien, comme sur la mer une bouée beuglante. Mais laisse, laisse l’assassin te frapper dans cette brume, afin que ton sang dans le ciel ressuscite un beau crépuscule.
Georges Limbour / D’un chien ( extrait )
je continuerai à te chercher et à te perdre
toi qui as été le lieu d’amour
mais c’est dans le grand vent que je me reconstitue
Marie Froidefond
Je suis née rouge
incandescente
je suis née dans un brasier
je me suis allongée sur une petite plage
souvent je m’y suis baignée dans la méditerranée
à l’écart des familles
le soleil m’a dorée
le soleil m’a séchée
le soleil m’a hébétée
dès que j’ai pu,
dès que j’en ai eu la force
je me suis échappée
l’air m’a fait du bien j’ai flotté
flotté, flotté sans savoir où j’allais
sans avoir même l’idée que j’allais quelque part,
que je flottais
j’ai bu du vin des alcools forts
quand je pouvais
j’ai vomi le reste
je flottais comme une étincelle incandescente
qui saute ailleurs
qui allume le feu ailleurs, ravivée par le vent
je n’ai pas de corps
je vis comme un fantôme
je nage dans la mer, le sel brûle la peau de mes bras
je nage la brasse, le crawl
j’aime cette image de moi fendant la mer salée
un, deux, trois, mes bras s’appuient sur l’eau salée pour avancer.
Je fume tel un fer incandescent plongé dans l’eau froide
Un : expérimenter – deux : éprouver – trois : acquérir.
J’ai progressé avec des palliers
j’ai avancé par poussées douloureuses
On m’a appris les langues étrangères
à commencer par le latin
on m’a convaincu du charme de l’ancien
j’ai parlé sans penser
Pendant des années, je ne me suis pas exprimée. Je suis restée muette.
Je n’ai pas interféré tel un objet dont ils ont parlé
sans que je me reconnaisse
je suis allée à l’école paroissiale tout en haut de ma rue
je me suis laissée remplir des mythes exotiques de la religion.
Je les ai intégrés, je les ai rejetés. Ils font encore partie de moi.
J’ai été transfusée. J’ai du sang universel.
On m’a transfusé du sang non infecté par le V.I.H.
Ce qui ne te tue pas te rend plus forte
On m’a tapée violemment contre un mur
tapée, tapée violemment
j’ai été heurtée, j’ai été secouée,
on m’a bousculée sans répit
j’ai fait des retours en moi-même
je me suis recroquevillée comme une tortue qui rentre la tête
car la violence était partout
on m’a agressée, on m’a arraché la peau, écorchée,
je ne suis pas arrivée à me guérir.
Les écorcheurs ont brûlé mon bras qui ne guérit pas.
J’ai acheté un coffre ancien sculpté qui contient mes peines, je ne l’ouvre pas.
Non, on me l’a donné sculpté à la main, à l’opinel, dans le monde sombre des montagnes.
Dans les profondeurs de la mer méditerranée, il y a des coquillages roses parfumés.
Je nage dans la mer méditerranée jusqu’à Istanbul, ma ville préférée.
Istanbul est venue à moi. Je suis rentrée dans Istanbul en voiture au sons des klaxons
et des appels à la prière des muezzins stambouliotes.
J’ai été envoûtée. J’ai été séduite.
J’ai échappé à un tremblement de terre à Istanbul
avec l’homme que j’aimais, qui me charmais.
Je l’ai aimé comme une enfant
dont on a brûlé le bras
un bras qui ne guérit pas.
Je n’ai peur de rien et tout m’effraie
Avec mon bras stigmatisé, je nage dans la mer méditerranée
je nage la brasse le crawl
l’eau salée crâme ma peau incandescente
Parfois, le frottement de ma peau crie comme une lame de couteau
renvoie le reflet du soleil
Parfois, je flotte sans corps comme une étincelle dans la mer méditerranée,
incandescente.
Marie Barthélémy
Avec ses larges corbillards
Ornés de plumes majuscules,
Par les matins et les brouillards,
La mort circule.
Parée et noire et opulente,
Tambours voilés, musiques lentes,
Avec ses larges corbillards,
Ornés de pâles lampadaires,
La Mort s’étale et s’exagère.
Sous les porches illuminés,
Pareils aux nocturnes trésors,
Les gros cercueils écussonnés
— Larmes d’argent et blasons d’or —
Écoutent l’heure éclatante des glas
Que les cloches cassent, là-bas ;
L’heure qui tombe, avec des bonds
Et des sanglots, sur les maisons,
L’heure qui meurt sur les demeures,
Avec des bonds et des sanglots de plomb.
Parée et noire et opulente,
Au cri des orgues violentes
Qui la célèbrent,
La mort toute en ténèbres
Règne, comme une idole assise,
Sous la coupole des églises.
Des feux tordus comme des hydres,
Buissonnent clairs, autour du catafalque immense,
Où des anges, tenant des faulx et des clepsydres,
Dressent leur véhémence,
Clairons dardés, vers le néant.
Le vide en est grandi sous le transept béant ;
De pâles voix d’enfants
À l’infini crient l’agonie,
Par à travers ces ironies.
Tandis que les hautes murailles
Montent, comme des linceuls blancs,
Autour du bloc formidable et branlant
De ces coupables funérailles.
Drapée en noir et familière,
La Mort s’en va le long des rues
Longues et linéaires.
Drapée en noir, comme le soir,
La vieille Mort agressive et bourrue
S’en va par les quartiers
Des boutiques et des métiers,
En carrosse qui se rehausse
De gros lambris exorbitants,
Couleur d’usure et d’ancien temps.
Drapée en noir, la Mort
Cassant, entre ses mains, le sort
Des gens méticuleux et réfléchis
Qui s’exténuent, en leurs logis,
Vainement, à faire fortune ;
La Mort soudaine et importune
Les met en ordre dans leurs bières
Comme des fardes régulières.
Et les cloches sonnent péniblement
Un malheureux enterrement,
Sur le défunt, que l’on trimballe,
Par les églises colossales,
Vers un coin d’ombre, où quelques cierges,
Pauvres flammes, brûlent, devant la Vierge.
Vêtue en noir et besogneuse,
La Mort gagne jusqu’aux faubourgs,
En chariot branlant et lourd,
Avec de vieilles haridelles
Qu’elle flagelle
Chaque matin, vers quels destins ?
Vêtue en noir,
La Mort enjambe le trottoir
Et l’égoût pâle, où se mirent les bornes,
Une à une, qui vont là-bas, vers les champs mornes ;
Et leste et droite et dédaigneuse
Gagne les escaliers et s’arrête sur les paliers
Où l’on entend pleurer et sangloter,
Derrière la porte entr’ouverte,
Des gens laissant l’espoir tomber, inerte.
Et dans la pluie indéfinie,
Une petite église de banlieue,
Très maigrement, tinte un adieu,
Sur la bière de sapin blanc
Qui se rapproche, avec des gens dolents,
Par les routes, silencieusement.
Telle la Mort journalière et logique
Qui fait son œuvre et la marque de croix
Et d’adieux mornes et de voix
Criant vers l’inconnu leurs espoirs liturgiques.
Mais d’autres fois, c’est la Mort grande et sa légende,
Avec son aile au loin ramante,
Vers les villes de l’épouvante.
Un ciel en fusion plombe la terre moite ;
Des tours noires s’étirent droites
Telles des bras, dans la terreur des crépuscules ;
Les nuits tombent comme épaissies,
Les nuits lourdes, les nuits moisies,
Où, dans l’air gras et la chaleur rancie,
Tombereaux pleins, la Mort circule,
Ample et géante comme l’ombre,
Du haut en bas des maisons sombres,
On l’écoute glisser muette et haletante.
La peur du jour qui vient, la peur de toute attente,
La peur de tout instant qui se décoche
Persécute les cœurs, partout,
Et redresse, soudain, en leur sueur, debout,
Ceux qui, vers les minuits, songent au matin proche.
Les hôpitaux gonflés de maladies,
Avec les yeux fiévreux de leurs fenêtres rouges,
Fixent le ciel nocturne, où rien ne bouge
Ni ne répond aux détresses brandies.
Les égouts roulent le poison
Et les acides et les chlores,
Couleur de nacre et de phosphore,
Vainement tuent sa floraison.
De gros bourdons résonnent
Pour tout le monde, pour personne ;
Les églises ont barricadé leur seuil,
Devant la masse des cercueils.
Comme des bateaux noirs que repousse le havre,
La pourriture, elle est, là-bas,
Numérotée en tas ;
Et la prière même a peur de ces cadavres.
Et l’on entend, en galops éperdus,
La mort passer et les bières que l’on transporte
Aux nécropoles, dont les portes,
Ni nuit ni jour, ne ferment plus.
Tragique et noire et légendaire,
Les pieds gluants, les gestes fous,
La Mort balaie en un grand trou
La ville entière au cimetière.
Émile Verhaeren / La mort ( in Les Villes tentaculaires )
Soudain, cette défaite.
Cette pluie.
Les bleus devenus gris
et les marrons devenus gris
et le jaune
une ambre terrible.
Ton corps chaud
dans les rues froides.
Dans n’importe quelle chambre
ton corps chaud.
Parmi tous les gens
ton absence
les gens qui ne sont jamais
toi.
J’ai été modéré avec les arbres
trop longtemps.
Trop familier avec les montagnes.
La Joie a été une habitude.
Et maintenant,
soudainement,
cette pluie.
Jack Gilbert
Traduction : E. Dupas
Suddenly this defeat.
This rain.
The blues gone gray
And the browns gone gray
And yellow
A terrible amber.
In the cold streets
Your warm body.
In whatever room
Your warm body.
Among all the people
Your absence
The people who are always
Not you.
I have been easy with trees
Too long.
Too familiar with mountains.
Joy has been a habit.
Now
Suddenly
This rain.
Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent,
La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit,
Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,
Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent…
Les marronniers, sur l’air plein d’or et de lourdeur,
Répandent leurs parfums et semblent les étendre ;
On n’ose pas marcher ni remuer l’air tendre
De peur de déranger le sommeil des odeurs.
De lointains roulements arrivent de la ville…
La poussière, qu’un peu de brise soulevait,
Quittant l’arbre mouvant et las qu’elle revêt,
Redescend doucement sur les chemins tranquilles.
Nous avons tous les jours l’habitude de voir
Cette route si simple et si souvent suivie,
Et pourtant quelque chose est changé dans la vie,
Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir…
Anna de Noailles
Maintenant
c’est moi qui tiendrai compagnie aux hommes
et aux femmes de mauvaise volonté
Je me constituerai leur prisonnier
Je m’installerai dans leur mensonge dans leur souvenir
dans les chambres variables de leur vie
Je m’insinuerai dans leur disgrâce
Je débrouillerai leurs ressentiments
Je soufflerai sur leur colère
Je les pousserai sur la place
Je me tiendrai derrière leur dos
Ils ne reconnaîtront ni leurs gestes ni leur cri
Ils trahiront fidèlement leur parole
Paul Nougé
Jaune et sèche
comme les déserts
fut notre vie.
Aride aussi,
sera notre mort.
Il ne restera ni os ni poussière d’os
de notre orgueil,
votre vanité,
notre appétit,
votre ruine,
notre rancune
votre avidité indécente
d’être pire que les autres
c’est-à-dire, nous.
Soyons reconnaissants
à l’art d’imaginer
l’existence possible d’autres mondes.
Peut-être seulement là
trouve-t-on couleur, lumière, eau et repos.
On ne meurt qu’une fois.
Nous,
nous sommes morts deux fois.
Harold Alvarado Tenorio / Colline castillane
Traduction : Stéphane Chabrières
Oh ! cette fumée jaune, jaune comme le souvenir d’une maladie. Oh ! ce chien hurlant dans le jardin gris. Mais déjà j’oublie que je m’ennuie. Ce n’est pourtant pas dimanche aujourd’hui, non c’est jeudi. « Dimanche, mets ta robe blanche, etc. » II y avait un petit gamin qui chantait ça un jour sous les hauts arbres d’une belle avenue. Où est ce gamin ? Où est cette avenue ? Dans le souvenir qu’on ne revit plus.
J’aimerai pouvoir m’endormir en répétant: « La vie est un oignon que l’on pèle en pleurant. » Quand je parle d’oignon, je vois inévitablement et tout de suite un petit garçon avec un bonnet de coton blanc, assis sur un bahut de chêne dans une salle basse éclairée par une seule fenêtre. La fenêtre a des vitraux à pois bleus serrés. Le petit garçon avec un grand couteau coiffé d’une croûte de pain rassis pèle un gros oignon au-dessus d’une terrine blanche et de temps en temps, du revers de sa manche, il essuie une larme au coin de son œil bleu.
Ce que je raconte n’est pas intéressant, dites-vous? Ce n’est ni une histoire, ni un poème ?
Non, bien sûr, c’est mon histoire.
Vous ne saviez pas que j’étais un petit garçon.
Vous n’avez pas encore vu sur ma tête ce bonnet de coton ?
Oh ! que vous me connaissez mal !
Je m’appelle Jean. Mon âme a la forme d’un triangle d’argent. J’ai un joli pantalon à carreaux rouges et bleus que je perds de temps en temps, parce que j’attends toujours que l’oncle Stanislas m’achète ces bretelles que j’ai vues à la foire de Triel.
Qu’ai-je encore que vous n’avez vu.
Ah ! ces oreilles, de grandes oreilles et des cheveux paillasson comme Angélique, ma petite sœur Angélique… Vous ne la connaissez pas non plus. Oh ! tas d’hurluberlus qui ne voyez rien, qui ne savez rien voir. Allez donc dans la rue peler vos oignons en forme de poire.
Mireille Havet / Découverte
Tout est toujours là, comme si tout toujours tout avait été là, à ce point de commencement obscur. Resté sourd, sur cette route, à la foudre – Ai-je, aujourd’hui, la sévérité d’un nuage ? Papillon un instant replié. Papillon qui presse entre ses ailes le souvenir de la fraîcheur des trèfles. Comme lui je me souviens à l’aveuglette.
Philippe Denis
donc une ligne droite
sculptée dans du bois d’angles
me plaisait davantage qu’une
volute creusée dans une arête
ce qui revient à dire :
un poème one poem
:
qui s’écrirait tout le temps
y compris, c’est connu, dans les nœuds du sommeil
ce rêve-là
d’une suite sans fin, fugue
le O de la surprise ouvert et aplati, devenant ligne
errante – ou orbite
station à n dimensions
toile d’araignée constructiviste dans la tour
je n’ai pas vu la maison de Dylan Thomas
au bord de la mer
l’appentis qu’il avait à Laugharne
– pourquoi ce bois lacté de poètes de langue anglaise ?
moi qui viens d’Allemagne en Saône
– à cause de la mer je te dis
oui – ils l’ont tous au cœur, leur langue a toujours
assez près d’elle un goût d’écume, celui
que Conrad buvait avec une paille –
peut-être, mais me tient la coulée, l’en allé
de fleuves doux, pleins de saules
et la Loire que je vois chaque semaine
sous le nouveau pont de Blois
roulant une lumière qui se creuse
Goethe a écrit dans un poème singulier
« Amérique ton sort est meilleur
(…)tu n’es pas troublé(…) par d’inutiles souvenirs »
et ce qu’il visait là, lui, si ancien, si porté au drapé
chacun le sait maintenant
dans la vieille Europe
mais ce sort, nous ne pouvons pas l’envier
plongés comme nous le sommes
dans ce qui nous sauve
soit cette pente où l’évasion
(le coup de dés)
inscrit sa loterie – et telle est ma tour
que je reprends, mais pour produire un écart
en la plantant ici
au droit de la feuille blanche
telle celle, dorée, d’une célèbre bouteille de vin
trop chère pour pouvoir être bue
et surmontée d’un lion mal fichu, à tête humaine
Château !
revenait donc de l’ancien temps
la nouveauté
assise sur un char fleuri de comice agricole
tiré par un tracteur sous les tilleuls
dans quelque coin d’enfance
- vomi rose de ma sœur qui m’effraya
ayant bu trop de limonade
- mon cher Goethe les inutiles souvenirs
en Amérique aussi ils les ont maintenant
tout revient l’appui de la montagne s’évapore
la traîne du ciel est identique
sur le maïs où elle se pose
Jean-Christophe Bailly / 13
Sur la cotte de maille
Du soldat embusqué
Un papillon
Yosa Buson
Traduction : Koumiko Muraoka et Fouad El-Etr
La jeune fille avec un amant prit la fuite
le village accusa sitôt les Bohémiens
et la gendarmerie se mit à leur poursuite
de son côté et moi du mien.
Rejoignant la roulotte, par les petits rideaux
je n’aperçus dedans qu’une misère noire
malgré tous les larcins et les biens illégaux
que les gendarmes faux prétendirent y voir.
Ils fouillèrent ; jetant aux talus des guenilles
où ils reconnaissaient la vieille d’un village
qui se plaignit de vol – et mille autres verbiages,
tandis que j’y voyais s’enrouler des jeunes filles.
Le forain dut prouver que lui-même avait fait
les marmots couchés à l’ombre sous la voiture
et qui souillés puaient le manque d’aventures
si bien qu’à ce soupçon je pus que m’esclaffer.
Alors qu’elle riait à corps perdu la belle
de qui l’amour venait de dénouer la longe,
cachée sous un vieux reste de Bohême irréelle,
derrière le buisson infouillable du songe.
Georges Limbour / Motifs
Tout ce vert, tout ce vert qui m’entre dans les yeux,
La folie du feuillage, au temps du gai solstice,
Je m’en nourris autant que du ciel blanc et bleu.
Je respire les foins, la sauge et la mélisse,
Je mords l’herbe des champs, la feuille du sorbier,
La fraîche menthe sombre et le rude genêt.
Tout ce vert à l’âcre goût secret
Que la terre songeait durant les mois de neige :
Sn triomphe d’après la mort. Notre mystère.
Tout ce vert qui m’entre dans les yeux. Tout ce vert.
Frédéric Kiesel / Green
Salut aux migrants aux hivernants
Aux nicheurs aux visiteurs
Aux réveilleurs aux bigarrés
Salut aux passereaux
Poèmes hissés haut
Un tohu-bohu d’écritures jetées
Sur le pont
Salut aux moineaux qui hèlent la lumière
Avant le grand fracas juste cela :
Peu importe la fin
Chez nous qui vivons
On allume chaque fois que la mort éteint
Véronique Wautier
Cette maigre fumée dessine sur le miroir un nuage Aujourd’hui, comme hier, il n’y a pas de pluie Il n’y a pas sur le ventre de la terre une fleur pour séduire l’abeille et le silence n’est pas digne de la prière. Une mouche vient de terminer sa randonnée autour du globe terrestre. Je veux dire que par-delà des mers virtuelles il doit y avoir des jeunes virtuels ils sont très pris par un jeu comme s’ils venaient de le découvrir ses rôles sont simples : des poitrines nues des armées et des balles L’armée tire des balles et les jeunes courent pour tomber par terre et leurs ailes palpitent vers le ciel sans que soit coupé leur long cri de liberté.
Nada Menzalji / La paix virtuelle ( extrait )
Traduction : Maram al-Masri
Je suis allé
je ne me suis pas laissé enchaîné
Je me suis détaché de mes liens.
Et je suis allé vers des plaisirs de mon esprit
à moitié réels, à moitié imaginaires.
dans la nuit étoilée je suis allé
et j’ai bu des vins très forts,
Comme ceux que boivent les hommes
tout entier donnés au plaisir
Constantin Cavafy
Traduction : Esprits Nomades
Dans le bras ou dans le pied – jusqu’à cet éboulis de crânes. Passages. Passages. Passages dans l’obstacle, dans le nerf. Dans l’amitié de l’infini, il n’y a pas de surnuméraire.
Philippe Denis
Pour vivre, il faut planter un arbre, il faut
faire un enfant, bâtir une maison.
J’ai seulement regardé l’eau
qui passe en nous disant que tout s’écoule.
J’ai seulement cherché le feu
qui brûle en nous disant que tout s’éteint.
J’ai seulement suivi le vent
qui fuit en nous disant que tout se perd.
Je n’ai rien semé dans la terre
qui reste en nous disant : je vous attends.
Liliane Wouters
Chopin a murmuré son cœur
Dans ses valses lentes et tristes,
Et sur les gammes pessimistes
Il a déversé sa douleur.
Aux accents doux et nostalgiques
De sa Marche, ami du cercueil,
J’ai vu frissonner un linceul
Sous les bouquets mélancoliques.
C’était un rêve, un pâle rêve
Non exempt de suavité,
Où, dans ton sépulcre habité
J’ai vu ta forme qui se lève…
À tâtons, tes doigts desséchés
(Tes doigts fins jadis, doigts de femme,
Remplis de vie et de douce âme…)
Ont caressé les nœuds cherchés…
Et tu croyais toucher la corde
De ton adorable instrument,
Mais tu tombas éperdûment
Après ton pitoyable exorde…
Fantôme, à ton cercueil ! couche-toi, couche-toi !
Abrite ton squelette, ô fantôme, il fait froid !
Rêve les yeux fermés dans leur cave hideuse,
Songe à tes jours passés, à ta nuit ténébreuse ;
La terre n’a plus de lieu pour te recevoir,
Et l’œil humain, craintif, ne veut plus t’entrevoir.
Ta place n’est donc pas dans nos riantes villes,
Ni dans les verts bosquets où, toi, tu te faufiles :
Tes os n’ont plus leur chair, ton œil n’a plus de larmes,
Ton âme plus d’élans, ton esprit plus d’alarmes ;
Or, il faut tout cela pour se compter vivant,
Il faut rire et pleurer, craindre la nuit, le vent.
La lumière est trop claire à tes yeux tout pleins d’ombre ;
Retourne à ta tombe, à ton séjour vide et sombre,
Et quelque indifférent que tu sois, crains le froid
Et la lumière humaine où je vis loin de toi !
Couche-toi ! le sommeil est bon pour les squelettes,
Leur passage a fané les petites fleurettes…
Dors, douce ombre de paix, et ne cherche à venir…
La vie a pour les morts un coin de souvenir…
Le spectre a murmuré sa plainte
Dans les gémissements du vent,
Voilà pourquoi, la nuit, souvent
L’on tremble d’horreur et de crainte…
Isis Copia aka May Ziadé / Spectre
Mon cœur ressemble à un oiseau qui chante
Dont le nid se trouve sur un rameau trempé de rosée ;
Mon cœur est comme un pommier
Dont les branches se plient sous le poids du fruit ;
Mon cœur ressemble à un coquillage arc-en-ciel
Qui patauge dans une mer paisible ;
Mon cœur est plus heureux que tout cela,
Parce que mon amour est venu à moi.
Dressez-moi un dais de soie et de plume ;
Décorez-le de vair et de teintures pourpres ;
Sculptez-le de colombes et de grenades,
Et de paons aux cent yeux ;
Façonnez-le de raisins d’or et d’argent,
De feuilles et de fleurs-de-lys argentées ;
Parce que l’anniversaire de ma vie
Est venu, mon amour est venu à moi.
Christina Rossetti / Un anniversaire / Birthday
Traduction : Lydia Padellec
My heart is like a singing bird
Whose nest is in a watered shoot ;
My heart is like an apple-tree
Whose boughs are bent with thick-set fruit ;
My heart is like a rainbow shell
That paddles in a halcyon sea ;
My heart is gladder than all these,
Because my love is come to me.
Raise me a dais of silk and down ;
Hang it with vair and purple dyes ;
Carve it in doves and pomegranates,
And peacocks with a hundred eyes ;
Work it in gold and silver grapes,
In leaves and silver fleurs-de-lys ;
Because the birthday of my life
Is come, my love is come to me.
Des essais ? – Allons donc, je n’ai pas essayé !
Étude ? – Fainéant je n’ai jamais pillé.
Volume ? – Trop broché pour être relié…
De la copie ? – Hélas non, ce n’est pas payé !
Un poëme ? – Merci, mais j’ai lavé ma lyre.
Un livre ? – …Un livre, encor, est une chose à lire !…
Des papiers ? – Non, non, Dieu merci, c’est cousu !
Album ? – Ce n’est pas blanc, et c’est trop décousu.
Bouts-rimés ? – Par quel bout ?… Et ce n’est pas joli !
Un ouvrage ? – Ce n’est poli ni repoli.
Chansons ? – Je voudrais bien, ô ma petite Muse !…
Passe-temps ? – Vous croyez, alors, que ça m’amuse ?
– Vers ?… vous avez flué des vers… – Non, c’est heurté.
– Ah, vous avez couru l’Originalité ?…
– Non… c’est une drôlesse assez drôle, – de rue –
Qui court encor, sitôt qu’elle se sent courue.
– Du chic pur ? – Eh qui me donnera des ficelles !
– Du haut vol ? Du haut-mal ? – Pas de râle, ni d’ailes !
– Chose à mettre à la porte ? – …Ou dans une maison
De tolérance. – Ou bien de correction ? – Mais non !
– Bon, ce n’est pas classique ? – À peine est-ce français !
– Amateur ? – Ai-je l’air d’un monsieur à succès ?
Est-ce vieux ? – Ça n’a pas quarante ans de service…
Est-ce jeune ? – Avec l’âge, on guérit de ce vice.
… ÇA c’est naïvement une impudente pose ;
C’est, ou ce n’est pas çà : rien ou quelque chose…
– Un chef-d’œuvre ? – Il se peut : je n’en ai jamais fait.
– Mais, est-ce du huron, du Gagne, ou du Musset ?
– C’est du… mais j’ai mis là mon humble nom d’auteur,
Et mon enfant n’a pas même un titre menteur.
C’est un coup de raccroc, juste ou faux, par hasard…
L’Art ne me connaît pas. Je ne connais pas l’Art.
Tristan Corbière / Ça ( Préfecture de police, 20 mai 1873 )
La main
qui aurait écrit
ces mots qui sont moi
- elle est coupée, blanchie.
C’est un cygne
qui boit les brouillards du lac
en volant.
Ses ailes chantantes
font le bruit d’un langage
qui s’enfuit.
Gunnar Harding
Le poète vient avec du poivre et des œillets, avec des cerfs-volants de papier. Avec des cierges consumés et un peu de sel.
Il écoute battre le pouls de la danse dans la forêt humide du soir.
Il s’éveille au lever du soleil et entend les lourdes roues qui tournent, comme d’un moulin profondément dans la terre.
Le poète connaît l’angoisse et la joie côte à côte.
Nul lien n’attache le poète. Il connaît la même paix que l’herbe qui pousse et la neige qui dort.
Il sait que quelque chose l’attend quelque part. Quelque chose qui n’a pas de place dans les maisons. Quelque chose qui fuit sur le paysage, plus invisible que la fumée.
Non pas la concrétisation qui étouffe le possible et effeuille l’espoir.
Non pas la bouche qui mange sa propre rose.
Quelque chose de plus muet et de plus irréfutable. Quelque chose de plus léger et de plus pénétrant. Quelque chose.
Artur Lundkvist
Traduction : Jean-Clarence Lambert
Ma femme est un buisson vivant de moire
la mer un grand drapeau tombé
le feu est le rêve de l’arbre
le vent un grand drapeau décoloré
mais la guerre n’est pas la paix.
Il ne suffit pas de parler à l’envers
d’être langouste à longue langue
pour que nous rêvions.
Il ne suffit pas de parler du beau temps
en ouvrant un parapluie
ni d’ouvrir un parapluie
pendant que nous préparons le printemps.
Il ne suffit pas de graisser au beurre les canons
de mettre aux armes des faveurs d’oliviers.
Un mensonge nous réveille
nous ne rêvons que vérité
le petit bout de votre oreille
fait du bruit à réveiller
les morts que nous avons dans la mémoire
et notre rêve ne dort pas
et notre mémoire ne dort pas
nous sommes debout dans nos leçons
et debout dans notre rêve….
Christian Dotremont / Être ensemble
A qui est cette maison ?
A qui est la nuit qui chasse la lumière
D’ici ?
Dis, à qui appartient cette maison ?
Ce n’est pas la mienne.
J’ai rêvé d’une autre, plus douce, plus claire,
Avec vue sur des lacs sillonnés de bateaux peints ;
Sur des champs larges comme des bras ouverts pour moi.
Cette maison est étrange.
Ses ombres mentent.
Dis, dis-moi, pourquoi sa serrure correspond-elle à ma clé ?
Toni Morrison
Traduction : Murièle Camac
Whose house is this?
Whose night keeps out the light
In here?
Say, who owns this house?
It’s not mine.
I dreamed another, sweeter, brighter
With a view of lakes crossed in painted boats;
Of fields wide as arms open for me.
This house is strange.
Its shadows lie.
Say, tell me, why does its lock fit my key?
Jusque là homme du peuple au marché, dans ses affaires,
lorsqu’il a découvert soudain la poésie.
Dès lors il a pris l’eau par tous les bouts.
Sa femme l’a quitté un soir.
Regardez-le maintenant dormir.
Au dessus de sa tombe volent des oiseaux.
Yorgòs Markòpoulos
Traduction : Michel Volkovitch
Aucun homme n’est une île,
un tout, complet en soi
Tout homme est un fragment du continent
Une partie de l’ensemble
Si la mer emporte une motte de terre
L’Europe en est amoindrie
Comme si les flots avaient emporté un promontoire
Le manoir de tes amis ou le tien
La mort de tout homme me diminue
Parce que j’appartiens au genre humain
Aussi n’envoie jamais demander
pour qui sonne le glas :
C’est pour toi qu’il sonne
John Donne / Meditation XVII
No man is an island
entire of itself;
every man is a piece of the continent,
a part of the main;
if a clod be washed away by the sea,
Europe is the less,
as well as if a promontory were,
as well as any manner of thy friends or of thine own were;
any man’s death diminishes me,
because I am involved in mankind.
And therefore never send to know
for whom the bell tolls;
it tolls for thee.
Landwehrkanal*, le pont, grilles de fer.
C’est donc ici qu’elle mourut, tard dans la nuit, d’une mort de chat.
Assommée et évacuée comme une ordure de la pelle.
Pas un frisson ne parcourut les marronniers dans le gel.
Les uniformes gris recouvrirent la moindre tache rouge
De terre. Après l’hallali,
Son visage était défiguré par les coups de crosses de carabines,
Méconnaissables, ses hautes pommettes et la bouche
D’où, en ces jours, venait le danger.
Pour effacer toute trace, on traîna le corps dénudé
Lesté de pierres au fond de l’eau.
Là, près des carpes, l’ignominie allemande
Fut bien gardée jusqu’à la Chute.
Des gueules vulgaires se disputèrent la légende
D’une Jeanne d’Arc juive, qui chante l’insurrection…
Mauvais présage, une femme meurt avant que cesse
La bêtise qu’engendre une grande faim.
Sa façon d’aimer, était-ce là le scandale ?
Durs Grünbein
Traduction : Françoise David-Schaumann et Joël Vincent
Un jour viendra où le jeune dieu sera un homme, sans souffrance, avec le sourire mort de l’homme qui a compris. Le soleil lui aussi glisse au loin, en rougissant les plages. Un jour viendra où le dieu ne saura plus où étaient les plages de jadis.
On s’éveille un matin : l’été est déjà mort,
dans les yeux grondent encore des splendeurs,
comme hier, et à l’oreille le fracas du soleil
devenu sang. Le monde a changé de couleur.
La montagne ne touche plus le ciel ; les nuages
ne s’amoncellent plus comme les fruits ; dans l’eau
pas un galet n’affleure. Un corps d’homme
se courbe pensif, où respirait un dieu.
C’est la fin du grand soleil d’été et de l’odeur de terre
et de la route libre, animée par un peuple
qui ignorait la mort. On ne meurt pas l’été.
Si quelqu’un venait à disparaître, il y avait le jeune dieu
qui vivait pour les autres et ignorait la mort.
Sur lui, la tristesse n’était que l’ombre d’un nuage.
Son pas étonnait la terre.
Maintenant, la lassitude pèse sur les membres de cet homme, sans souffrance : la calme lassitude d’une aube ouvrant un jour de pluie. Les plages assombries sur lesquelles jadis il n’avait qu’à poser son regard ne connaissent plus le dieu. Et l’océan de l’air ne revit plus au souffle. Les lèvres de l’homme se plissent résignées, pour sourire devant la terre.
Cesare Pavese / Mythe / Mito
Traduction : Gilles de Van
Verrà il giorno che il giovane dio sarà un uomo,
senza pena, col morto sorriso dell’uomo
che ha compreso. Anche il sole trascorre remoto
arrossando le spiagge. Verrà il giorno che il dio
non saprà piú dov’erano le spiagge d’un tempo.
Ci si sveglia un mattino che è morta l’estate,
e negli occhi tumultuano ancora splendori
come ieri, e all’orecchio i fragori del sole
fatto sangue. È mutato il colore del mondo.
La montagna non tocca più il cielo; le nubi
non s’ammassano più come frutti; nell’acqua
non traspare più un ciottolo. Il corpo di un uomo
pensieroso si piega, dove un dio respirava.
Il gran sole è finito, e l’odore di terra,
e la libera strada, colorata di gente
che ignorava la morte. Non si muore d’estate.
Se qualcuno spariva, c’era il giovane dio
che viveva per tutti e ignorava la morte.
Su di lui la tristezza era un’ombra di nube.
Il suo passo stupiva la terra.
Ora pesa la stanchezza su tutte le membra dell’uomo,
senza pena: la calma stanchezza dell’alba
che apre un giorno di pioggia. Le spiagge oscurate
non conoscono il giovane, che un tempo bastava
le guardasse. Né il mare dell’aria rivive
al respiro. Si piegano le labbra dell’uomo
rassegnate, a sorridere davanti alla terra.
Chus dans le puits creusé sous les cristaux du ciel,
nous revêtons au monde une tunique rouge
tissée avec la glaise opaque de l’oubli.
Si le cœur aimant parle au cœur
il n’a nul besoin d’une bouche:
l’oreille ouverte lui suffit.
Comme un noyau de feu pulsant dans l’ombre verte,
j’écoute rire encore au plus vif de ma chair
la source rayonnante et noire de tous les moi.
Qu’est donc lire un poème ? C’est voir danser ma voix
pour entendre tes yeux chanter avant les mots
en miettes d’autrefois, dans nos lettres muettes.
Par le chant nous brisons l’amère nuit d’attente :
mais il sera toujours temps de nous taire
quand nos bouches béantes seront bourrées de terre.
Lorsque Satan déchu rêve d’amour au bagne,
il joue à qui perd gagne son âme d’ange triste
que brûle, en la glaçant, le feu de l’améthyste.
« Qui me détruit, sinon autrui ?
Je ne suis qu’un vieux clown rieur,
trop plein de pleurs à l’intérieur.
Mon esprit souterrain, en quête de l’éveil,
dans l’épaisseur sourde du roc souffre
et creuse sa nuit ».
Claude Vigée / Le défi du poète
Je veux d’autres ombres d’or, d’autres palmiers,
d’autres vols d’oiseaux étrangers,
je veux des rues distinctes, dans la neige,
une boue différente lorsqu’il pleut ;
je veux l’ardente odeur d’autres bois ;
je veux un feu aux flammes singulières,
d’autres chansons, d’autres aspérités,
qui ne sauraient rien de mes tristesses.
Silvina Ocampo / Vœux / Ruego
Traduction : Silvia Baron Supervielle
Quiero otras sombras de oro, otras palmeras
con otros vuelos de aves extranjeras,
quiero calles distintas, en la nieve,
un barro diferente cuando llueve,
quiero el férvido olor de otras maderas,
quiero el fuego con llamas forasteras,
otras canciones, otras asperezas,
que no hayan conocido mis tristezas.
L’homme seul écoute la voix calme
et ses yeux sont mi-clos, comme si une haleine
effleurait son visage, une haleine amicale
qui remonte, incroyable, depuis le temps passé.
L’homme seul écoute l’antique voix
que ses pères ont entendue jadis, limpide
et recueillie, une voix qui pareille aux tons verts
des étangs et des coteaux, devient sombre le soir.
L’homme seul connaît une voix d’ombre,
caressante, qui jaillit calmement modulée
telle une source secrète : attentif il la boit,
les yeux clos, mais on ne dirait pas qu’elle est tout près de lui.
C’est la voix, qui un jour a arrêté le père
de son père, et tous ceux du sang mort.
C’est une voix de femme qui résonne secrète
au seuil de la maison, quand vient l’obscurité.
Cesare Pavese / La maison / La casa
Traduction : Gilles de Van
L’uomo solo ascolta la voce calma
con lo sguardo socchiuso, quasi un respiro
gli alitasse sul volto, un respiro amico
che risale, incredibile, dal tempo andato.
L’uomo solo ascolta la voce antica
che i suoi padri, nei tempi, hanno udito, chiara
e raccolta, una voce che come il verde
degli stagni e dei colli incupisce a sera.
L’uomo solo conosce una voce d’ombra,
carezzante, che sgorga nei toni calmi
di una polla segreta: la beve intento,
occhi chiusi, e non pare che l’abbia accanto.
E’ la voce che un giorno ha fermato il padre
di suo padre, e ciascuno del sangue morto.
Una voce di donna che suona segreta
sulla soglia di casa, al cadere del buio.
Je parle avec Rafaniello, aujourd’hui nous avons le temps, je lui demande si son pays ne lui manque pas. Son pays n’existe plus, il n’y est resté ni vivants ni morts, on les a fait disparaître tous ensemble : « Je ne sens pas le manque, dit-il, mais la présence. Dans mes pensées ou quand je chante, quand je répare un soulier, je sens la présence de mon pays. Il vient souvent me trouver, maintenant qu’il n’a plus une place à lui. Dans le cri du marchand d’eau qui monte avec son charreton à Montedidio pour vendre de l’eau sulfureuse dans des pots de terre cuite, de sa voix aussi me parviennent quelques syllabes de mon pays. » Il se tait un moment, ses petits clous dans la bouche et la tête penchée sur une semelle. Il voit que je suis resté à côté et il continue : « Quand tu es pris de nostalgie, ce n’est pas un manque, c’est une présence, c’est une visite, des personnes, des pays arrivent de loin et te tiennent un peu compagnie. » Alors don Rafaniè, les fois où il me vient la pensée d’un manque, je dois l’appeler présence ? « C’est ça, et à chaque manque tu souhaites la bienvenue, tu lui fais bon accueil. » Alors quand vous serez envolé, je ne dois pas sentir votre manque, moi ? « Non, dit-il, quand il t’arrive de penser à moi, moi je suis présent. » J’écris sur le rouleau les paroles de Raffaniello qui ont mis le manque sens dessus dessous et il est mieux comme ça maintenant. Lui, avec les pensées, il fait comme avec les chaussures, il les retourne sur sa caisse et les répare.
Erri De Luca, Montedidio,
Traduction : Danièle Valin
Parlo con Rafaniello, oggi abbiamo tempo, non vi viene la mancanza del paese vostro, chiedo. Il suo paese non c’è più, non ci sono rimasti i vivi e neppure i morti, li hanno fatti sparire tutt’insieme: ” Non sento la mancanza, dice, sento la presenza. Nei pensieri o quando canto, quando aggiusto una scarpa, sento la presenza del mio paese. Mi viene a trovare spesso, ora che non ha più un posto suo. Dentro la chiamata dell’acquaiolo che sale col carretto sopra Montedidio a vendere l’acqua zurfegna, solforosa nelle terracotte, pure dalla sua voce mi arriva qualche sillaba del paese mio”.
Se ne sta zitto per un poco coi chiodini in bocca e la testa china sopra una suola. Vede che sono rimasto vicino e continua: “Quando ti viene una nostalgia, non è mancanza, è presenza, è una visita, arrivano persone, paesi, da lontano e ti tengono un poco di compagnia”. Allora don Rafaniè, le volte che mi viene il pensiero di una mancanza la devo chiamare presenza? “Giusto, così ad ogni mancanza dai il benvenuto, le fai un’accoglienza.” Così quando sarete volato io non devo sentire la mancanza vostra? “No, dice, quando ti viene di pensare a me io sono presente.” Scrivo sul rotolo le parole di Rafaniello che hanno rivoltato la mancanza sottosopra e ora sta meglio così. Lui fa coi pensieri come con le scarpe, le mette capovolte sul bancariello e le aggiusta.
parce qu’ils avaient pris la vieille habitude de cacher leurs peurs
leurs mains déformées restaient dans leurs poches
entre les conduits élancés et toxiques des cheminées d’usines
posant délicatement leurs pieds
sur le vide des morts ce jour-là
dans le quartier A à coup sûr
dans le pays B un de ces jours
buvant du rakı
parce qu’ils étaient tous attablés
les magasines valent bien les livres d’Histoire
les vents doux ici brassent la mer lointaine
l’été du printemps, l’automne de l’été
parfois platonique comme les premières amours
cette demi-lune qui nous accompagne sur les longs chemins de notre enfance
parfois c’est une étoile filante vagabonde que l’on attend avec impatience
et ce vœu
que je n’ai pas toujours pas oublié
N’étions-nous pas encore des enfants lorsque nous avons fait nos premiers pas ?
Efe Duyan / La marche
Traduction : Célin Vuraler
Je n’ai les mots ni la langue
qui tue et chante tout à la fois.
Je n’ai, clouée sous les ongles,
aucune rumeur d’enfance
comme celle de l’orphelin tombé des convois,
et qui ne s’apprend pas,
ni ce legs agrippé pour toujours
aux barbelés de Pologne.
Je n’ai voix assez rauque
assez exténuée, assez trouée,
je parle par défaut sans m’écorcher
si profond que cela,
gorge à sec à force de recoudre
l’écho du marteau à briser les tympans, l’écho
du ressac de ballast qui ne sait plus s’il frappe
au dehors ou au-dedans des dents, l’écho
de ce qui chuinte au coin de vieilles lèvres
jusqu’à ne plus faire bouche,
quand on a oublié note à note la musique,
lettre à lettre le sens du dernier cantique.
Comment se peut-il
que sans être incurable
on ne veuille pas guérir ?
On retourne à la ritournelle
qui broie du silence
et du rouge et du noir
sur les écrans du monde.
Où est cette tombe dans un souffle d’air
qui attend des suppliciés
dont il ne reste pas même un nom,
pas même une ombre à la face lisse du ciel ?
Monte du sol une buée grise
qui masque les lointains, c’est
de la cendre ou peut-être pas,
un petit jour qui ne fait pas une aube,
quelque chose comme de la poussière d’âmes
qui monte et monte, stagne et approche
avec son escorte de corbeaux.
La mort n’est plus seulement un maître d’Allemagne
il y a tant de dialectes maintenant où lâcher les molosses,
jouer avec les serpents, hurler qu’il faut
creuser et creuser l’interminable fosse commune,
tant de prénoms qui sortent des enfers
sans leurs Eurydice de fumée,
tant de poids morts à porter,
à traduire, à cracher
dans toutes les langues blessées à mort
qui disent qu’un homme habite la maison
et que c’est un bourreau,
plus seulement un maître à l’oeil bleu
mais un milicien de partout
Comment se peut-il
que sans être incurable
on ne veuille pas guérir ?
On retourne à la ritournelle
qui broie du silence
et du rouge et du noir
sur les écrans du monde.
Où est cette tombe dans un souffle d’air
quand manque jusqu’au souffle
que l’infini est à l’étroit et l’absence
serrée dans un cadre vide ?
Monte du sol une fumée
qui n’a pas d’horizon, c’est
du soufre ou peut-être pas,
une maladie qui ne fait pas de flamme,
quelque chose comme du feu froid
qui monte et monte, stagne et approche
avec sa garde de potences.
La botte écrase la montre et le poignet,
l’heure est la même Sulamith, Margarete,
pour tous les maîtres d’Allemagne
qui donnent de la mâchoire en serbe ou en chinois,
en russe, turc, anglais, arabe, français, coréen,
l’heure est la même Leïla, Tséring, Marina,
pour tous les chiens qui aboient
après cette tombe qui ne retient pas un nom,
pas une ombre dans un souffle d’air.
Les langues blessées à mort disent qu’un homme
habite la maison et qu’il siffle
par-dessus les corps jetés aux corbeaux
alors que pour creuser et creuser
il ne reste personne.
Comment se peut-il
que sans être incurable
on ne veuille pas guérir ?
On retourne à la ritournelle
qui broie du silence
et du rouge et du noir
sur les écrans du monde.
Je n’ai ni les mots ni la langue
qui tue et chante tout à la fois.
Je n’ai voix assez rauque
assez exténuée, assez trouée…
Un homme qui ressemble à un autre
habite la maison.
Le maître d’Allemagne engrange en tous pays.
Il y a dans le décor des cadavres sans cause.
La mort est un bourbier recouvert d’oiseaux noirs.
Comment se peut-il
que sans être incurable
on ne veuille plus guérir ?
D’un bouteille jetée à la Vistule
sur le chemin de la chambre à gaz
remonte le message d’un anonyme
après quoi tout se tait :
Le mot chien aboie-t-il ?
André Velter / Ein Grab in der Luft*
(1) « une tombe dans un souffle d’air ». Citation extraite du poème de Paul Celan : « Todesfuge »
J’honore les vivant, j’ai face parmi vous.
Et l’un parle à ma droite dans le bruit de son âme
et l’autre monte les vaisseaux,
le Cavalier s’appuie de sa lance pour boire.
(Tirez à l’ombre, sur son seuil, la chaise peinte du vieillard.)
J’honore les vivants, j’ai grâce parmi vous.
Dites aux femmes qu’elles nourrissent,
qu’elles nourrissent sur la terre ce filet mince de fumée…
Et l’homme marche dans les songes et s’achemine vers la mer
et la fumée s’élève au bout des promontoires.
J’honore les vivants, j’ai hâte parmi vous.
Chiens, ho ! mes chiens, nous vous sifflons…
Et la maison chargée d’honneurs et l’année jaune entre les feuilles
sont peu de choses au coeur de l’homme s’il y songe :
tous les chemins du monde nous mangent dans la main !
Saint-John Perse / Chanson du présomptif
Quand j’étais au milieu du cours de notre vie,
je me vis entouré d’une sombre forêt,
après avoir perdu le chemin le plus droit.
Ah ! qu’elle est difficile à peindre avec des mots,
cette forêt sauvage, impénétrable et drue
dont le seul souvenir renouvelle ma peur !
À peine si la mort me semble plus amère.
Mais, pour traiter du bien qui m’y fut découvert,
il me faut raconter les choses que j’ai vues.
Je ne sais plus comment je m’y suis engagé,
car j’étais engourdi par un pesant sommeil,
lorsque je m’écartai du sentier véritable.
Dante / L’Enfer : Chant I ( extrait )
Traduction anonyme
Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura
ché la diritta via era smarrita.
Ahi quanto a dir qual era è cosa dura esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura!
Tant’è amara che poco è più morte; ma per trattar del ben ch’i’ vi trovai, dirò de l’altre cose ch’i’ v’ho scorte.
Io non so ben ridir com’i’ v’intrai, tant’era pien di sonno a quel punto che la verace via abbandonai.
Si je me demande pourquoi j’écris sur les lacs
(encore et encore l’obligation d’aller jusqu’au bout),
je pense à la façon dont le lac vire et vire, toujours à gauche –
je commence comme ça, la terre massée à ma droite
pour assurer ma main plus valide, l’oeil et l’autre
gourde main encore sensible, sans contrainte vers l’eau,
à demi-entraînée, formant et effaçant des intervalles sur l’enroulement
de cordes qui sonnent dans ma tête jusqu’à ce que la main droite
reprenne et fasse sa musique. La vue depuis la route du lac.
Les spécialistes nous disent que sans repère dans l’espace vierge, les marcheurs
tournent en rond, j’ai oublié, sur la gauche où la droite. La rive d’un lac, contournant
un lac oublié qui oublie l’eau. J’avance
sur ce rivage déboussolée. je pourrais descendre
plus bas que les bords qui se défont, là où les motifs naissent et se diffusent
et une autre intimité commence. Le lac appelle le parcours,
je voudrais ne pas me détourner de ce qu’il offre à voir, de ce qu’il est, pas plus
que de l’indésirable se dressant incertain au coin de mon oeil.
Je le dépasse, ce qui vit dans une imprécise présence.
Il y a de la place pour l’esprit dans un lac, ce moule mortel.
Une autre rive est tapie hors de vue, elle et son climat.
On peut marcher autour du lac en un laps de temps que l’esprit
peut mesurer, adapté à un poème, penser un lac contenu dans la vie.
Courir autour en plein jour avec l’ombre qui raccourcit
jusqu’à la rive plus lointaine et surgir, en courant vers le soleil levant
Judith Rodriguez / Écrire le lac / Lake writing
Traduction : Marilyne Bertoncini
If I ask myself why I write about lakes
(again and again the task of keeping on course)
I think how the lake veers and veers, always left –
I start that way, land bulked on my right
for my abler hand to be sure, eye and the witless
other hand still feeling, open to water,
half-trained, shaping and stopping intervals on rounded
strings sounding in the mind till the right hand
takes and makes it music. The view from the lake road.
Orienteers tell us walkers in the unmarked wild
circle, I forget, left or right. Lakeside, circling
a forgotten lake that forgets water. I am walking
ahead on that shore uncompassed, I could go down
past the fraying edge, where patterns rise and spread
and another togetherness begins. Lake calls the course,
I will not turn from all it views and is, nor
from the unsought arising unsure at the corner of my eye.
This I walk by, that lives in unfocussed attending.
Lake-room is mind enough, a mortal mould.
Another side waits out of sight, it and its weather.
You can walk the lake’s ring in measurable time
mind-size, poem-fit, think a lake inside living.
Run by daylight round it with shortening shadow
to the further shore and surge, running to sunrise.
L’hôpital paraissait vide ce matin. De nombreux patients ont dû s’absenter pour des raisons de santé.
Normand Lalonde
Cette part de silence
qui nous couvre le visage. Le parc
ouvert et noir au fond de la rue
au fond de ce que tu fais. Sur ton visage
il y a quelqu’un qui s’arrête, à l’instant
brise une vitre, contre les murs
un ciel tombe et tout
devient temps blessé, limpide
halo entre les cheveux, le vêtement. Comme tranche
dans l’herbe cette lumière qui laisse
seuls dans le dialogue
Tommaso di Dio / Tua e di tutti / la Tienne et à tous ( extraits )
Traduction : Joëlle Gardes
Quella parte di silenzio
che ci copre il viso. Il parco
aperto e nero in fondo alla strada in fondo alla strada
in fondo alla cosa che fai. Sul tuo viso
c’è qualcuno che smette, all’istante
rompe un vetro, cade
un cielo addosso alle pareti e tutto
è tempo ferito, limpido
alone fra i capelli, il vestito. Come taglia
questa luce nell’erba e lascia
soli nel dialogo.
J’ai oublié la mécanique des thèmes,
Les catéchismes récités depuis quinze ans.
J’ai oublié l’huile rance d’hier.
La mer des prés m’attend,
La mer verte et son odeur de rosée,
La mer fleurant des baisers d’enfants.
Et m’appelle
Le plongeon dans l’herbe
Rejaillissant en rires sonores.
Mon corps
Où s’ouvrent des bouches neuves
Filtre les courants des fraîcheurs,
Des sons, des couleurs, des senteurs,
Toutes les voluptés païennes
Loin de la rancœur des livres d’hier.
Léopold Sédar Senghor / Oubli
Je larguerai les amarres sur un fleuve amical,
En partance vers mon ombre natale,
Pour revivre les passions oubliées des troubadours !
J’allumerai cent mille soirs
Pour pétrir l’amour
Presque à notre image !
Je voyagerai en souriant
Sans escale
Dans les coins du monde
Les plus noctambules
Pour que les marins, aviateurs et explorateurs
Bêlent comme des brebis aux savanes du regard !
Abdul Kader El Janabi
Ici ne poussent ni racines d’arbre, ni couverture de saxifrages verts,
ni carapace de mousse.
Vous seules existez – altières colonnes, bastions en promontoire,
chaires de basalte brisées – roches en lutte meurtrière avec l’océan.
Vous semblez éternelles,
comme si la mort expirait en vous et à travers vous
dans les anneaux du ressac.
Comme si la mort, vorace comme le sel, ne pouvait
imposer la fugacité en choisissant à loisir d’un nid
son butin printanier : les heures où croît la lumiere, où s’ouvre le creux des vagues,
et où brillent les mots
et les poissons.
Elle se mesure à son ombre. Rapidité de coursier.
Elle se compose, se ramasse
et atteint son but. Elle s’enivre de son élan.
Elle emporte la maison et le jardin couvert de chardons duveteux, elle noie
la joie d’une hirondelle diurne. Encore, la terrasse ambrée de l’été
se couvre de chèvrefeuille. Le café fume encore et personne n’a balayé les miettes
de la nappe, et voici que tout près elle
infuse de sang le rideau de nuages et anéantit le monde
dans la ronde des cycles immémoriaux.
Son pouce tend la corde
de l’arc d’essai — témoins indifférents : les muscles des mains et des épaules ; monte
la marée rouge
Marzanna Bogumila Kielar / Marée montante
ce n’était qu’une lueur
Jouant sur les ondulations de l’eau ;
Il diminuait de taille à mes yeux,
Simple galet en train de disparaître ;
Ce ne fut bientôt qu’une tache blanche,
Joyau englouti défiant la vue ;
Maintenant ses secrets cachés sommeillent,
Connus des seuls Génies des profondeurs
Qui, tremblant dans leurs grottes de corail,
N’osent pas les chuchoter à la houle.
Lord Byron / Le Giaour / Fragment d’un conte turc ( extrait )
Traduction. : Jean Pavans
Un string a beau être un string
Ce n’est pas parce qu’il sonne à la porte
Qu’il faut forcément lui ouvrir.
Hervé Delabarre / Du String ( extrait )
J’aurai beau me crever au travail, porter des chevaux sur les épaules, faire tourner les meules des moulins, de toute façon je ne serai jamais un travailleur. Mon travail, quelque forme qu’il puisse prendre, il n’est perçu que comme pur caprice, espièglerie, hasard. Mais telle est bien ma volonté, j’accepte. Je signe des deux mains.
Deux façons de voir les choses: pour moi, dans le pain couronne, ce qui compte, c’est le trou. Et la pâte de la couronne? La couronne, on la mange – le trou, il reste.
Le travail authentique – c’est une dentelle de Bruges. Ce qui compte dedans, c’est ce qui tient le motif: l’air, le vide, les ajours.
Moi, les gars, le travail, il ne me rapporte rien – pas un point de retraite.
Ossip Mandelstam
Ma vie est une trajectoire.
Je me suis affranchi de ce langage
qui fait unité de temps
de lieu et d’événement.
Tout ce qui est être en moi
ne veut pas habiter le monde,
le prolonger tel quel.
Délié,
libre de vivre sur terre
mes pas font corps
avec ce qui n’est pas encore
de l’ordre du mot.
Daniel Van de Velde / Distance est prise
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
suffisamment d’argent à elle pour quitter la maison
et se louer un hébergement,
au cas où elle le souhaiterait ou en aurait besoin…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
quelque chose de parfait à se mettre sur le dos au cas où son employeur, ou l’homme de ses rêves
voudrait la rencontrer dans une heure…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
une jeunesse qu’elle est heureuse de laisser derrière elle…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
un passé suffisamment juteux pour avoir hâte de le raconter durant son grand âge…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
un tournevis, une perceuse sans fil, et… un soutien-gorge en dentelle noire…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
une amie qui la fait toujours rire et une autre qui la laisse pleurer…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
un beau meuble qui n’a pas déjà appartenu à une personne de sa famille…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
huit assiettes assorties, des verres à vin sur tige,
et une recette en vue d’un repas
qui donnera à ses invités le sentiment d’être honorés…
UNE FEMME DEVRAIT AVOIR
le sentiment de maîtriser sa destinée…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
comment tomber en amour sans se perdre elle-même
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
comment quitter un emploi,
rompre avec un amant,
et confronter une amie
sans gâcher l’amitié…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
quand il faut faire des efforts…
et QUAND IL VAUT MIEUX PARTIR…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
qu’elle ne peut pas changer la longueur de ses jambes,
la largeur de ses hanches, ou la nature de ses parents.
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
que son enfance n’a peut-être pas été parfaite, mais qu’elle est terminée…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
ce qu’elle est prête à faire ou non… pour l’amour ou autre chose…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
comment vivre seule… même si ça ne lui plaît pas…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
en qui elle peut avoir confiance
ou non,
et pourquoi elle ne devrait pas s’en tenir responsable…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
où aller…
que ce soit à la table de la cuisine de sa meilleure amie.
ou dans une charmante auberge au fond des bois…
quand son âme a besoin de paix…
TOUTE FEMME DEVRAIT SAVOIR
ce qu’elle peut accomplir ou non dans une journée…
dans un mois… et dans une année…
Maya Angelou
Quand tant de gens te veillent
faut-il que tu souffres encore ?
quand je marche dans ce monde crépusculaire
loin de la force que procure une grande foi
toute pureté est moindres vertus perdues
faut-il que tu empreintes seule
le chemin qui t’est destiné ?
quand moi, ton seul compagnon de foi
j’erre dans la plaine sombre aux plantes vénéneuses
et champignons phosphorescents
triste et las du chemin aveuglant et glacial de la purification
où vas-tu donc, seule ?
Kenji Miyazawa / Sanglot silencieux
Traduction : Ryoko Sekiguchi
Là où s’enchevêtrent
toutes choses
l’une dans l’autre
et déposées.
Maintenant s’exhale
de vos poumons
une journée humaine.
Tenez-vous droit
Il restera l’offrande
et les jacinthes
et la cambrure odorante
elle continue vos sanglots
Esther Tellermann / Inquiétude fixe
On disait d’elle :
— À cinq ans : ” La petite mâtine. ”
— À seize ans : ” C’est d’la graine de traînée.”
— À vingt ans : ” Quelle petite denrée. ”
— À trente ans : “Une vraie catin. ”
— À quarante-cinq ans : ” Une sacrée noceuse. ”
— À soixante-dix ans : ” La vieille toupie.”
Elle avait mal tournée
Fabienne Renault
L’autre jour à la pause j’entends une ouvrière dire à un de ses collègues
Tu te rends compte aujourd’hui c’est tellement speed que j’ai même pas le temps de chanter » Je crois que c’est une des phrases les plus belles les plus vraies et les plus dures qui aient jamais été dites sur la condition ouvrière
Ces moments où c’est tellement indicible que l’on n’a même pas le temps de chanter
Juste voir la chaîne qui avance sans fin l’angoisse qui monte l’inéluctable de la machine et devoir continuer coûte que coûte la production alors que
Même pas le temps de chanter
Joseph Ponthus / À la ligne ( extrait )
I
Que tes mains soient bénies, car elles sont impures !
Elles ont des péchés cachés à toutes les jointures ;
Leur peau blanche s’est trempée dans l’odeur âpre des caresses
Secrètes, parmi l’ombre blanche où rampent les caresses,
Et l’opale prisonnière qui se meurt à ton doigt,
C’est le dernier soupir de Jésus sur la croix.
II
Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides !
Ils sont pleins de fantômes et pleins de chrysalides,
Comme dans l’eau fanée, bleue au fond des grottes vertes,
On voit dormir des fleurs qui sont des bêtes vertes,
Et ce douloureux saphir d’amertume et d’effroi,
C’est le dernier regard de Jésus sur la croix.
III
Que tes seins soient bénis, car ils sont sacrilèges !
Ils se sont mis tout nus, comme un printanier florilège,
Fleuri pour la caresse et la moisson des lèvres et des mains,
Fleurs du bord de la route, bonnes à toutes les mains,
Et l’hyacinthe qui rêve là, avec un air triste de roi,
C’est le dernier amour de Jésus sur la croix.
IV
Que ton ventre soit béni, car il est infertile !
Il est beau comme une terre de désolation ; le style
De la herse n’y hersa qu’une glèbe rouge et rebelle,
La fleur mûre n’y sema qu’une graine rebelle,
Et la topaze ardente qui frissonne sur ce palais de joie,
C’est le dernier désir de Jésus sur la croix.
V
Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère !
Elle a le goût des roses nouvelles et le goût de la vieille terre,
Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux ;
Quand elle parle on entend comme un bruit perfide de roseaux,
Et ce rubis cruel tout sanglant et tout froid,
C’est la dernière blessure de Jésus sur la croix.
VI
Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes !
Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fête,
Ils ont mis leurs talons sourds sur l’épaule des pauvres,
Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les plus pauvres,
Et la bouche d’améthyste qui tend ta jarretière de soie,
C’est le dernier frisson de Jésus sur la croix.
VII
Que ton âme soit bénie, car elle est corrompue !
Fière émeraude tombée sur le pavé des rues,
Son orgueil s’est mêlé aux odeurs de la boue,
Et je viens d’écraser dans la glorieuse boue,
Sur le pavé des rues, qui est un chemin de croix,
La dernière pensée de Jésus sur la croix.
Rémy de Gourmont / Oraisons mauvaises
Je suis sorti
du cycle
des semaines –
au jour le jour
les siècles absorbés
– stellaires –
déteignent
lentement,
un retour
archéologique
sur les événements.
La poésie implique
une mue.
Daniel Van de Velde / Sortir
J’ai mangé de la cendre au petit-déjeuner, la noire Poussière qui tombe des journaux, des colonnes fraîchement imprimée Là où un putsch ne fait pas tache et l’ouragan est fixé. Et il me sembla les entendre mastiquer, les Parques discoureuses. Quand dans la rubrique sportive la guerre éclata, cautionnée par le cours des actions. j’ai mangé de la cendre au petit-déjeuner. Mon régime du jour. Et de Clio, comme d’habitude, pas un traître mot….Alors, en les repliant, j’eus, au froissement des pages, comme un frisson à fleur de peau. Durs Grünbein / (De la presse quotidienne) Traduction : Françoise David-Schaumann et Joël Vincent
Il m’a semblé que j’échappais à la bataille
Par quelque tunnel profond et sombre, creusé depuis longtemps
Dans des granits qu’avaient voûtés des guerres titanesques.
Mais là aussi, couchés en tas, des dormeurs grognaient
Trop enfoncés dans leurs pensées ou leur mort pour s’émouvoir.
Alors, tandis que je tâtonnais, l’un d’eux bondit et me lança
Un regard fixe où se lisaient reconnaissance et pitié
Et dans ses mains, levées comme pour bénir, la détresse.
A son sourire, je reconnus ce lugubre séjour –
A son sourire mort, je sus qu’ici était l’Enfer.
Mille souffrances dardaient la face de cette apparition,
Mais aucune goutte de sang ne coulait plus ici,
Aucun canon ne cognait, ni ne faisait gémir aucun conduit.
« Étrange ami, dis-je, pour quelle raison te lamentes-tu ?
– Aucune, dit l’autre, sauf les années perdues,
Le désespoir. Quelle que puisse être ton espérance,
Ma vie en était faite aussi. Je chassais gaiement
La plus sauvage beauté du monde
Loin des yeux calmes et des cheveux tressés,
Celle qui méprise le cours régulier des heures
Et quand elle pleure, c’est avec plus de faste qu’ici.
Car par ma joie beaucoup d’hommes auraient ri.
Et de mes sanglots quelque chose est resté,
Qui doit mourir à présent. J’entends la vérité celée,
L’horreur de la guerre, l’horreur qu’elle distille.
Maintenant les hommes se satisferont de notre gâchis
Ou, mécontents, laisseront parler le sang et sront répandus.
Ils seront vifs comme la tigresse.
Aucun ne rompra les rangs, les nations fuiraient-elles le progrès.
J’avais le courage et j’avais le mystère,
J’avais la sagesse et j’avais la maîtrise :
J’aurai manqué le départ en ce monde en retraite
Pour de vaines citadelles auxquelles manquent les murs.
Alors, beaucoup de sang ayant bloqué les roues de leurs chariots,
Je me serais levé, je les aurais lavées à l’eau douce des puits,
A coups de vérités trop profondes pour qu’on les souille.
J’aurais versé mon âme sans hésiter,
Mais pas par mes blessures, pas sur le fumier de la guerre.
Les fronts des hommes ont saigné sans plaies.
Je suis l’ennemi que tu as tué, mon ami.
Je t’ai reconnu dans cette obscurité : car ton regard fut pareil
Hier quand tu me perças, me tuas.
Je parai, mais mes mains étaient lasses et froides.
Dormons, maintenant… »
Wilfred Owen / Étrange rencontre / Strange Meeting
It seemed that out of battle I escaped
Down some profound dull tunnel, long since scooped
Through granites which titanic wars had groined.
Yet also there encumbered sleepers groaned,
Too fast in thought or death to be bestirred.
Then, as I probed them, one sprang up, and stared
With piteous recognition in fixed eyes,
Lifting distressful hands, as if to bless.
And by his smile, I knew that sullen hall,—
By his dead smile I knew we stood in Hell.
With a thousand fears that vision’s face was grained;
Yet no blood reached there from the upper ground,
And no guns thumped, or down the flues made moan.
“Strange friend,” I said, “here is no cause to mourn.”
“None,” said that other, “save the undone years,
The hopelessness. Whatever hope is yours,
Was my life also; I went hunting wild
After the wildest beauty in the world,
Which lies not calm in eyes, or braided hair,
But mocks the steady running of the hour,
And if it grieves, grieves richlier than here.
For by my glee might many men have laughed,
And of my weeping something had been left,
Which must die now. I mean the truth untold,
The pity of war, the pity war distilled.
Now men will go content with what we spoiled.
Or, discontent, boil bloody, and be spilled.
They will be swift with swiftness of the tigress.
None will break ranks, though nations trek from progress.
Courage was mine, and I had mystery;
Wisdom was mine, and I had mastery:
To miss the march of this retreating world
Into vain citadels that are not walled.
Then, when much blood had clogged their chariot-wheels,
I would go up and wash them from sweet wells,
Even with truths that lie too deep for taint.
I would have poured my spirit without stint
But not through wounds; not on the cess of war.
Foreheads of men have bled where no wounds were.
“I am the enemy you killed, my friend.
I knew you in this dark: for so you frowned
Yesterday through me as you jabbed and killed.
I parried; but my hands were loath and cold.
Let us sleep now. . . .”
Dans le jardin vide, un buisson de forsythia
vorace fleurit et flambe d’un feu jaune sur le gazon grisaille
à l’orée de mars.
À l’entour, un glossaire effeuillé de vieilles plantes raidies. Muets
le sorbier et le cognassier regardent cet embrasement. Remuent en silence
les branches du prunier nu, les lèvres
du hêtre rouge –
comme si tout le langage travaillait à donner un sens
à un seul mot, quelque part
au-delà de la parole.
Décortiqué du froid matinal, le mot sorti de terre brille
d’une crinière dorée dans laquelle se nichent les moineaux.
Marzanna Bogumila Kielar / Post Tenebras
Traduction : Alice-Catherine Carls
Tu te manèges des coins des refuges secrets
Où que tu ailles trouves des cachettes pour t’éviter
Le découragement général de ta personne
Tu escalades une girafe le sourire est en haut
C’est un chat infidèle qui sait où se percher
Dans le petit tracteur tu rêves tout un quart d’heure
Puis sur l’éléphant bleu tu te dis presque adieu
Tu as le coeur plus nu plus lourd qu’un nouveau-né
Et la tête qui tourne comme un chef désarmé…
Valérie Rouzeau / Sens averse ( extrait )
Où que tu sois,
A l’ombre, en liberté, en classe, à ton pupitre,
Marche en avant,
Crache au visage du bourreau,
De l’opportuniste, du corrupteur, du traître.
Tiens bon le livre
Tiens bon le travail
De tous tes ongles, de toutes tes dents,
De tout ton espoir, de tout ton amour, de tout ton rêve,
Tiens bon, ne me fais pas honte.
Ahmed Arif
Traduction : Ali Demir
Choses immatérielles, choses matérielles. — Il est des torches
qui, transmises, se dédoublent ; de sorte que plus elles sont trans-
mises, plus la terre des hommes s’illumine.
Il est des torches qui, transmises, ne se dédoublent pas ; de
sorte qu’on ne peut les transmettre sans s’en priver. Pas de trans-
mission sans privation. Pas de privation sans guerre. Ce sont les
torches éteintes. Leur lumière ne résiste pas au premier vol.
Les torches éteintes occupent les mains de l’homme, mais
n’éclairent pas son visage.
Flora Bonfanti / Lieux exemplaires / Le fenouil le feu ( extrait )
Le dictionnaire a chaud a soif buvons désaltérons les mots.
Le dictionnaire des mots de soif appelons-le le frictionnaire.
Le dictionnaire des mots de grain appelons-le le granidaire.
Le dictionnaire des orges humides appelons-le l’orgiastidaire.
Le dictionnaire des dictionnaires appelons-le le purgatoire.
La bière est eau la bière est feu la bière nous purge nous tempère.
Buvons les mots buvons les moûts par les levures élevons-nous
Nous flotterons le ventre en l’air à la surface d’une grande rivière.
Jacques Darras / Van Eyck et les rivières dont la Maye
Sur quel pied tu danses ici-là ?
Parce que, quand même, qu’est-ce qu’on est bougés
Ancrés, mal arrimés à nos langues tordues
Crochetées dans du ciment mou – ça bougeait moins avant
On croyait aux pommiers
Encordés pour ne pas partir, juste remués
Et tous ces brouillards collants
Sur quelles plumes on y va
– tu y vas toi, là-haut ?
Parce que, qu’est-ce qu’on n’est pas rendus…
Les planètes, quand même, belles et calmes et fixes
Les étés parallèles, les étoiles bien rangées
C’est pas là-ici encore
Et je suis pas nocher, pas nocher ailé
D’autres sont dans des pirogues
On n’en peut plus des fois, alors on se tient aux panneaux
Aux mains des murs, avec nos bouches pliées sous le ventre
D’où tombe un gros colis de silence avalé
Après, on peut toujours presser l’encre de la peau, souvent
Et la faire dégouliner, chaque jour
Dans le coeur blanc des arbres
Et les regarder, les arbres
Pousser longtemps
Dans du ciment mou, la mer noire
Parmi les panneaux, ici-là
Longtemps et vers là-haut
Des arbres
Des arbres comme des nochers.
Raphaël Rouxeville / Les nochers
Le sonnet passe
de l’affirmation à l’interrogation,
du panorama au gros plan,
La consultation chez le médecin,
passe de la corvée au verdict.
Le bébé passe sa première semaine
protégé par son berceau de bois,
sur un tapis kurde tissé
d’une plume de cigogne qui lui dévide
sa lointaine berceuse tout le matin.
Marilyn Hacker / Calligraphies : IV ( extrait )
Traduction : Jean Migrennes
Un matin, j’ai ouvert les portes de la maison
et j’ai invité le nuage le plus animal à entrer. Puis
j’ai décroché ta petite robe noire de son cintre de
bois clair dans l’armoire cirée où dorment encore
toutes tes enveloppes.
∗∗∗∗
Mais un matin
le manque m’a chuchoté
cette porcelaine
d’une phrase
Si tu laisses la robe
dans le lit d’herbe de ton jardin
elle va germer
et les contours du paysage
lui dessineront
des seins
des hanches
le manque de l’homme
que tu as été.
∗∗∗∗
J’ai attendu sous la coque nocturne du bateau de
cendre, là où on avait tant navigué, là où la houle
de nos caresses griffe encore la poussière de cette
fièvre noire, épaisse comme le néant sous le lit, j’ai
attendu que ton corps me murmure, me supplie de
te serrer dans mes bras.
∗∗∗∗
Où vont les robes la nuit
quand les femmes
les déposent en offrande
à leur chaise ?
Où va l’âme des femmes
endormie dans le cri de l’herbe
∗∗∗∗
Un jour les phrases rejoignent exactement ce
qu’elles ont appris à dire. C’est ce que ta main a
rendu à la mienne en la serrant très fort.
Dominique Sampierro / Où vont les robes la nuit ? ( extrait )
oh mbo pourquoi, mbo pourquoi le thot est dans toi déjà pourquoi l’eau noire dans ton ventre et ta peau fendue haut d’en haut foudroyée oh là là et pourquoi le battement ô ‘hh ‘hh ! ô mbo ! et le sang sur tes lèvres et la division des animaux vois : deux par deux qui descendent l’ouémé vois qui viennent de l’autre bord du ciel ici où c’est fini le ciel ils viennent ils reviennent vois : essoufflés déjà et faibles faibles et fuyant déjà le feu mauvais vois tu ne vois pas ils mâchent ta cendre et le schlecht premier ils errent dans ta cendre, mbo et la remâchent en pleurant ô mbo mbo ! maa’n mbo m’hallaj dou aana mbo m’haana oun m’haana èch m’haana ‘hh ô ‘hh ! ô mbo! vois remourant déjà deux par deux et demandant ils demandent maintenant le rassemblement et la prairie ils demandent le ‘hèm premier là-bas où sont l’herbe et le lait répandu au commencement et l’enclos de la lumière oh là là où la mort n’est pas où la mort n’est pas où paissaient les bisons autrefois et vont les images à la fin avec les manquants ô mbo mbo ! vois : foudroyés maintenant haut d’en haut le mâle puissant & la femelle de chaque espèce deux par deux foudroyés ceux du fleuve ceux des étangs et des eaux hantées ceux qui appartiennent à la forêt vois qui habitent les ténèbres et ceux de la prairie ceux qui s’allaitent et les mangeurs de chair ceux qui tuent ceux qui rampent ceux qui parcourent le ciel et ceux des trous sous la terre et des grottes peintes vois : mâle & femelle tout ce qui respire vois insauvables tous les vivants et les morts avec à porter l’aï gardeur des fantômes et le caïman mauvais le moquifi et l’iguane et l’araignée originaire deux par deux foudroyés le hurleur noir et le hurleur rouge l’aigle nourricier pourvoyeur du soleil et l’indicateur de miel foudroyés la manne dite éphémère foudroyée la mante prie-dieu et le diable de tasmanie foudroyés le panagée à grande croix foudroyé le grand labbe et la louvette l’anthrène des musées dit amourette et la grande vrillette dite horloge de la mort & celle des bibliothèques foudroyés le grand paon de nuit le grand mars changeant le grand porte-queue foudroyés la pipistrelle et l’ouistiti pygmée foudroyés (…) chaque autre : le saluer comme si c’était un dieu chaque fois qui nous fait signe en passant Gérard Haller / mbo ( extrait )
Et j’ai beau avaler sept gorgées d’eau trois à quatre fois par vingt-quatre heures me revient mon enfance dans un hoquet secouant mon instinct tel le flic le voyou Désastre parlez-moi du désastre parlez-m’en Ma mère voulant d’un fils très bonnes manières à table Les mains sur la table le pain ne se coupe pas le pain se rompt le pain ne se gaspille pas le pain de Dieu le pain de la sueur du front de votre Père le pain du pain Un os se mange avec mesure et discrétion un estomac doit être sociable et tout estomac sociable se passe de rots une fourchette n’est pas un cure-dents défense de se moucher au su au vu de tout le monde et puis tenez-vous droit un nez bien élevé ne balaye pas l’assiette Et puis et puis et puis au nom du Père du Fils du Saint-Esprit à la fin de chaque repas Et puis et puis et puis désastre parlez-moi du désastre parlez-m’en Ma mère voulant d’un fils mémorandum Si votre leçon d’histoire n’est pas sue vous n’irez pas à la messe dimanche avec vos effets des dimanches Cet enfant sera la honte de notre nom cet enfant sera notre nom de Dieu Taisez-vous Vous ai-je ou non dit qu’il vous fallait parler français le français de France le français du Français le français français Désastre parlez-moi du désastre parlez-m’en Ma mère voulant d’un fils fils de sa mère Vous n’avez pas salué voisine encore vos chaussures de sales et que je vous y reprenne dans la rue sur l’herbe ou la Savane à l’ombre du Monument aux Morts à jouer à vous ébattre avec Untel avec Untel qui n’a pas reçu le baptême Désastre parlez-moi du désastre parlez-m’en Ma mère voulant d’un fils très do très ré très mi très fa très sol très la très si très do ré-mi-fa sol-la-si do Il m’est revenu que vous n’étiez encore pas à votre leçon de vi-o-lon Un banjo vous dîtes un banjo comment dîtes-vous un banjo vous dîtes bien un banjo Non monsieur vous saurez qu’on ne souffre chez nous ni ban ni jo ni gui ni tare les “mulâtres” ne font pas ça laissez donc ça aux “nègres” Léon-Gontran Damas / HOQUET ( Pour Vashti, et Mercer Cook )
Nous voici une fois de plus
assis devant le public de la poésie
qui est assis devant nous menaçant
il nous regarde et attend la poésie
à vrai dire le public de la poésie n’est pas menaçant
il n’est peut-être pas tout assis
il y en a même qui sont debout
vu qu’ils sont venus enthousiastes et en si grand nombre
ou peut-être y a-t-il un peu de sièges vides
mais ceux qui sont venus sont les meilleurs
ils ont fait ce grand effort spécialement pour nous
et pourquoi devraient-ils nous menacer
le public de la poésie ne menace vraiment personne
au contraire il est clément généreux attentif
prudent intéressé dévot
glouton créateur un peu inhibé
plein de bonnes intentions de faux problèmes
de mauvaises habitudes de très mauvaises fréquentations
de mamans agressives de désirs non-réalisables
de lectures douteuses et d’élans profonds
il n’est absolument pas crétin il n’est pas
sourd indifférent méchant il n’est pas
insensible prévenu sans scrupules il n’est pas méprisable
opportuniste prêt à se vendre au premier venu
ce n’est pas un public tranquille bien-pensant crédule
sans trop de prétention
qui s’en lave les mains
et porte des jugements à la hâte
plutôt c’est un public qui poursuit déguste apprécie
long à réchauffer mais qui après le rend bien
comme dirait Pimenta
et surtout c’est un public qui aime
le public de la poésie est infini varié insaisissable
comme les ondes d’un océan profond
le public de la poésie est beau vigoureux avide téméraire
il regarde devant lui intrépide et intransigeant
il me voit ici en train de lui lire ces choses-là
et il croit que c’est de la poésie
parce que ceci est notre pacte secret
parce que ceci nous sied à tous les deux
comme toujours je n’ai rien à lui dire
comme toujours le public de la poésie le sait très bien
mais il se le tient pour dit et ne le dit pas à voix haute
parce qu’il est aimable plein de bonne volonté et bien disposé
et au fond aussi prudent optimiste affable
mais surtout parce qu’il aime
aime d’un amour profond sincère irrésistible
d’un amour tenace exclusif déchirant
qui
aime le public de la poésie
vous faites semblant de le demander quoi que vous le sachiez très bien
mais vous jouez le jeu car vous êtes délurés et sympathiques
le public de la poésie ce n’est pas moi qu’il aime
tout le monde le sait il aime quelqu’un d’autre
dont je ne suis qu’un des nombreux valets
disons messagers si nous voulons vraiment faire dans la dentelle
le public de la poésie l’aime
elle et
seulement elle et
toujours elle
elle qui est toujours si imprévisible
elle qui est toujours si impraticable
elle qui est toujours si imprenable
elle qui est toujours si implacable
elle qui traverse toujours au feu rouge
elle qui est toujours contre l’ordre des choses
elle qui est toujours en retard
elle qui ne prend jamais rien au sérieux
elle qui fait du tapage toute la nuit
elle qui ne respecte jamais rien
elle qui se dispute souvent et de bonne grâce
elle qui est toujours sans le sous
elle qui parle lorsqu’il faut se taire
et qui se tait lorsqu’il faut parler
elle qui fait tout ce qu’il ne faut pas faire
et ne fait pas tout ce qu’il faut faire
elle qui se trouve toujours tellement sympathique
elle qui aime le chahut pour le chahut
elle qui s’accroche à des thèses indéfendables
elle qui adore la fuite vers l’avant
elle qui a un pseudo-nom
elle qui est sucrée comme une brioche
et féroce comme un labyrinthe
elle la plus belle chose qui soit
le public de la poésie l’aime
qui
voilà elle la poésie
et comment pourrait le public de la poésie ne pas l’aimer
pourquoi aime-t-il la poésie vous vous demanderez
peut-être parce que la poésie fait du bien
change le monde
divertit
sauve l’âme
met en forme
illumine relaxe
ouvre les horizons
chacun de vous qui sait a certainement de bonnes raisons
sinon vous ne seriez pas ici
mais il vaut mieux ne pas être trop curieux des affaires des autres
si on veut éviter que les autres fourrent leur nez dans nos affaires
que soit donc loué le public de la poésie
louanges à son juste noble grand amour pour la poésie
dans lequel reflet nous pâles et humbles messagers
vivons reconnaissants et bénisseurs
il se tait et se lève
une feuille tombe de la table
il se penche devant les applaudissements
elle ramasse la feuille et lit
TRÈS SECRET
À NE PAS RÉVÉLER
ABSOLUMENT JAMAIS
AU PUBLIC DE LA POÉSIE
le public de la poésie aime la poésie
parce qu’il veut être aimé veut être aimé
parce qu’il s’aime profondément et veut être rassuré
sur son profond amour de lui-même
heureusement pour lui le public de la poésie
ne fait que croire qu’il écoute de la poésie
car s’il l’écoutait vraiment il comprendrait
son impossibilité désespérée et l’inutilité de son amour
et il se giflerait du matin au soir
il brûlerait tous les livres sur les places publiques
il se jetterait dans un canal
ou finirait ses tristes jours dans un couvent
CONCLUSION
LA POÉSIE FAIT MAL
MAIS HEUREUSEMENT POUR NOUS
PERSONNE NE VOUDRA JAMAIS LE CROIRE
Nanni Balestrini / piccola lode al pubblico della poesia
Traduction : Francis Catalano
Eccoci qui ancora una volta
seduti di fronte al pubblico della poesia
che è seduto di fronte a noi minaccioso
ci guarda e aspetta la poesia
in verità il pubblico della poesia non è minaccioso
forse non è neanche tutto seduto
forse c’è anche qualcuno in piedi
perché sono venuti così entusiasti e numerosi
o forse ci sono un po’ di sedie vuote
ma quelli che sono venuti sono i migliori
hanno fatto questo grande sforzo proprio per noi
perché poi mai dovrebbero minacciarci
il pubblico della poesia non minaccia proprio nessuno
è invece mite generoso attento
prudente interessato devoto
ingordo imaginifico un po’ inibito
pieno di buone intenzioni di falsi problemi
di cattive abitudini di pessime frequentazioni
di mamme aggressive di desideri irrealizzabili
di dubbie letture e di slanci profondi
non è assolutamente cretino non
è sordo indifferente malvagio non è
insensibile prevenuto senza scrupoli non è vile
opportunista pronto a vendersi al primo venuto
non è un pubblico tranquillo benpensante credulone
senza troppe pretese
che se ne lava le mani
e giudica frettolosamente
è invece un pubblico che persegue degusta apprezza
lento da scaldare ma che poi rende
come direbbe Pimenta
e soprattutto è un pubblico che ama
il pubblico della poesia è infinito vario inafferrabile
come le onde dell’oceano profondo
il pubblico della poesia è bello aitante avido temerario
guarda davanti a sé impavido e intransigente
mi vede qui che gli leggo questa roba
e la prende per poesia
perché questo è il nostro patto segreto
e la cosa ci sta bene a tutti e due
come sempre io non ho niente da dirgli
come sempre il pubblico della poesia lo sa benissimo
ma se lo dice tra sé e sé e non a alta voce
non solo perché è cortese volonteroso bendisposto
e in fondo anche cauto ottimista trattabile
ma soprattutto perché ama
ama di un amore profondo sincero irresistibile
di un amore tenace esclusivo lacerante
chi
ama il pubblico della poesia
fingete di chiedere anche se lo sapete benissimo
ma state al gioco perché siete svegli e simpatici
il pubblico della poesia non ama mica me
questo lo sanno tutti lui ama qualcun altro
di cui io non sono che uno dei tanti valletti
diciamo messaggeri se proprio vogliamo farci belli
il pubblico della poesia ama lei
lei e
solo lei e
sempre lei
lei che è sempre così imprevedibile
lei che è sempre così impraticabile
lei che è sempre così imprendibile
lei che è sempre così implacabile
lei che attraversa sempre col rosso
lei che è contro l’ordine delle cose
lei che è sempre in ritardo
lei che non prende mai niente sul serio
lei che fa chiasso tutta la notte
lei che non rispetta mai niente
lei che litiga spesso e volentieri
lei che è sempre senza soldi
lei che parla quando bisogna tacere
e tace quando bisogna parlare
lei che fa tutto quello che non bisogna fare
e non fa tutto quello che bisogna fare
lei che si trova sempre così simpatica
lei che ama il casino per il casino
lei che si arrampica sugli specchi
lei che adora la fuga in avanti
lei che ha un nome finto
lei che è dolce come una ciambella
e feroce come un labirinto
lei che è la cosa più bella che ci sia
il pubblico della poesia ama lei
chi
bravi lei la poesia
e come potrebbe il pubblico della poesia non amarla
perché ama la poesia vi chiederete
forse perché la poesia fa bene
cambia il mondo
diverte
salva l’anima
mette in forma
illumina rilassa
apre orizzonti
chissà ognuno di voi ha certamente i suoi buoni motivi
se no non sarebbe qua
ma meglio non essere troppo curiosi dei fatti degli altri
se si vuole evitare che gli altri ficchino il naso nei nostri
sia dunque lode al pubblico della poesia
lode al suo giusto nobile grande amore per la poesia
nel cui riflesso noi pallidi e umili messaggeri
viviamo grati e benedicenti
lui tace e si alza
un foglio cade giù dal tavolo
lui s’inchina agli applausi
lei raccoglie il foglio e legge
SEGRETISSIMO
DA NON RIVELARE
ASSOLUTAMENTE MAI
AL PUBBLICO DELLA POESIA
il pubblico della poesia ama la poesia
perché vuole essere amato vuole essere amato
perché si ama profondamente e vuole essere rassicurato
del suo profondo amore per se stesso
per sua fortuna il pubblico della poesia
crede solo di ascoltare la poesia
perché se la ascoltasse veramente capirebbe
la disperata impossibilità e inutilità del suo amore
e si prenderebbe a schiaffi dalla mattina alla sera
brucerebbe tutti i libri sulle piazze
si butterebbe in un canale
o finirebbe i suoi tristi giorni in un convento
CONCLUSIONE
LA POESIA FA MALE
MA PER NOSTRA FORTUNA
NESSUNO CI VORRÀ CREDERE MAI
Le 17 juillet 2014 un Boeing 777-200 affrété par la compagnie Malaysia Airlines explosait en vol au-dessus du village de Grabove, dans la région de Donetsk (Ukraine). La commission d’enquête a indiqué que l’avion « s’était disloqué en vol, en raison probablement de dégâts structurels causés par un grand nombre de projectiles à grande vitesse qui ont pénétré dans l’avion depuis l’extérieur ». 298 personnes sont mortes. (N.d.l.r)
L’espèce humaine s’est déshabillée de son nez comme l’a vu Gogol. La souris sent pour vivre court dès qu’elle sent, sentir, courir, vivre encore sentir courir vivre, elle sent elle court, son nez sentant sauve sa vie de courses. Mille exactement capteurs habitent son nez parce que le nez a phylogénétiquement, c’est-à-dire moléculairement et millénairement peur des urines prédatrices. La peur la vie la peur la vie je sens donc je vis dit la souris cogito. Le site archaïque de la peur humaine se soutient par l’amygdale moléculaire millénaire distincte aussi en son site d’espèce. Son signal d’alerte loge l’alarme dès la chair en décomposition (ce ni nom ni langue mais absolument non abstrait). « C’était une pluie d’humains ! Une pluie d’humains ! » a t-elle dit en russe et en ukrainien. Les odeurs au-delà de laides tombées du ciel vivent très loin du nez narratif russe et des souris cosmopolites. Sans offrande de la figure une géométrie même non quelconque ne forme pas de récit.
Impacts sans nombre, huit lieux distincts, débris, conception ultraphysique de morceaux atrocement physiques, kilomètres de zones, espace sans la raison visible vue, effroi de démesure démesurante, rien d’articulable au milieu d’une paix de blés, vastes étendues de blé non moissonnées encore se jouxtant accueillant les trous.
Charbon et blé blond visages noircis écartant les blés, le fond de la mine remonté par le fond du ciel et des corps dans le jardin. Deux trous dans le blé, un trou vide du rebond et un autre accueillant des restes de robe et la tête repliée sous le buste. Mais je n’ai pas vu cette chose humaine mais non chose car humaine de mes yeux réels de non témoin parlant.
Un singe en peluche, cahier de notes en néerlandais, tee-shirt avec inscription, cinq wagons gris et sans fenêtres, frigorifiques et glaçants, une gare, les gares ont déjà beaucoup servi. Blé, ciel bleu, chaleur sèche, la vache broute, la potager pas loin, le chien, il aboie, le silence très tranquille reste tranquille un moment, deux moments, et à la suite des moments sans début un autre. Il n’y a pas de raison dans la matière de l’air. La chaleur, les bêtes sauvages les chiens, donc les wagons.
Gaz inodore épouse chairs lointaines si affinités c’est ce qu’on ne peut pas lire tous les jours ni voir et tout l’existant quand même le ni vu lu compte double. Et puent et chantent les corps écraniques. Le cogito a pensé l’espèce sans même avoir eu à penser la négation du nez. L’animal politique perd son nez d’olfaction dans le temps qu’il fabrique la mort inodore juste avant la mort odorante suivante mort. non mortelle de la mort mortelle. La seule formule du xxe siècle qui a été démétaphorisée jusqu’au-delà de son état est un des états de la matière. Fumée, cheminée, chimie, un seul appareil : gaz historial.
Le schiste veut la vitesse de ceux qui veulent le schiste parce que le schiste ne veut rien. La vitesse ne contredit jamais ceux qui veulent la vitesse douce et véritable douce et visitable au vouloir. Le capital fossile meurt en plein jour (fumée) tous les jours (nuit aussi). La capital labile opérant par substitutions et transformations de proche en lointain se métaphorise lui-même et se transporte en tout point muni de son propre monde d’accidents d’espace unique. La masse fossile est plus lente que la masse labile parce que ses strates répondent au matérialisme de la matière intrinsèque mais pas les flux du dopage labile qui ne répondent qu’à la propension autocéphale. L’homonymie des extrinsèques ne se prouve jamais photographiquement.
Calquer le vivant sur le vivant exprime sans décrire l’opération révérente de l’invisible puissance. Les électrodes ne peuvent plus figurer la procession des puces cellules artificielles d’amplification forte et accentuable. La procession gagnante est celle de l’impulsion unique à répercussions infinies par division cellulaire. Une cellule semblable n’existe que de devenir une cellule dissemblable à identité différente et fonction distincte de l’autre semblable à elle-même qu’elle n’est plus dans l’après où elle devient. Les opérations non naturelles se mettent en copie naturelle du vivant autant de fois que nécessaire. Les puces à pouce et à clic évincent et devancent les circuits induits prédisposés naturellement si l’on peut admettre la prédisposition purement biochimique comme ressemblante à la nature. Voilà à quoi par quelle barre en quoi se tient l’ultra prose d’outre nature.
Le fût aide la matière, le trou aide le fût, qui aidera le trou ? Aider le fût dans le trou pour la faible activité à vie courte ou à très haute activité à vie longue revient à faire face à la même difficulté non empathique. Le plein sans plainte irradiant ne réclame pas et se tait sous chiffres grandis par graphiques s’ajoutant. Les corridors de sécurité augmentent et vont se toucher sur toute la surface de terre et d’air. Le poulpe de puissance évacue ses déjections en fêtant sa puissance.
Le pétrole noir d’offshore ultra profond est au fond de la mer où c’est ultra noir alors le voir n’existe pas. Trente ans pour qu’un pétrole léger se dégrade, mais pas sa couleur, son chimisme et leur queue d’effets, là c’est un lent donc long. Les plantes buvards marines absorbent transforment rendent produisent leur propre fixation sans bouger. Les oiseaux bougent mais reviennent aux lieux, bernaches cravants à ventre pâle et gravots à collier interrompu. Le nom de l’oiseau est plus long que l’oiseau, la plate-forme offshore Mad Dog 2 est plus longue que son nom et plus haute. Les cinq cents Marx en plastique de l’artiste varient leur rouge clair jusqu’à l’orange mais n’offrent pas d’autre couleur devant la distance certifiée entre les noms longs et les noms courts. Où est le document ?
Jean-Patrice Courtois / Théorèmes de la Nature ( extrait )
Chamanologues s’occupent d’Apparence
heureuse. Heureuse :
qui a du maintien exact.
Apparence heureuse dans le camp
ou la Vaste Etendue, Steppe
où se chamanisent les cris,
c’est-à-dire Secteur de transformation
des Refus en Viabilité chantée.
Solutions dans l’oxygène, le vert et le blanc.
Chamanologues s’efforcent
de tracer la silhouette statique
des ” postes frontière ” qui doivent empêcher
déséquilibre
et répondre à malheur insupporté.
Or, Secteur Froid diffère du Grand Frigo Inconscient
où les yeux en pannes
traversent le toit du hêtre,
l’arbre monétaire visible :
le poteau aux 10 000 écus actualisés ici.
Quand la nuque s’incline en arrière,
elle est le manche de l’oeil prometteur.
En haut, il y a les pièces éclairées
comme la description.
Philippe Beck / Dans la nature
Je jouais à l’ombre, j’étais petite fille. J’ai grandi
j’ai délaissé la maison, défait le destin
La lumière du soleil sur le pré
coupe la pensée
sans savoir qui je suis je me laisse porter
par le vent
Je me repose sur la rive gauche de la rivière,
affectueuse, rouge de coquelicots
qui ne poussent pas de ce côté-ci de l’Atlantique
Imaginaire n’est pas
la soie des pétales sur les doigts
J’avance dans le tourbillon sans mouiller mes pieds
mystère des eaux
J’ai vieilli pour redevenir enfant
pour retrouver la maison
où habite l’ombre
de ce que je suis.
Regina Alonso / Permis de démolition / Alvará de demolição
Traduction : Stéphane Chao
Brincava na sombra, era menina. Cresci
abandonei a casa, desfiz a velha sina
A luz do sol no descampado
corta o pensamento
sem saber quem sou deixo-me levar
ao vento
Pouso no rio à margem esquerda
afetiva, vermelha de papoulas
que não brotam deste lado do Atlântico
Imaginária não é
a seda das pétalas nos dedos
Vou no redemoinho sem molhar os pés
mistério das águas
Envelheci para voltar a ser criança
procurar a casa
onde mora a sombra
do que sou
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes herbes sont des cils trempés de larmes claires
Et mes liserons blancs s’ouvrent comme des paupières.
Voici les bourraches bleues dont les yeux doux fleurissent
Pareils à des étoiles, à des désirs, à des sourires,
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes lierres sont les lourds cheveux et mes viournes
Contournent leurs ourlets, ainsi que des oreilles.
Ô muguets, blanches dents ! églantines, narines !
Ô gentianes roses, plus roses que les lèvres !
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes saules ont le profil des tombantes épaules,
Mes trembles sont des bras tremblants de convoitise,
Mes digitales sont les doigts frêles, et les oves
Des ongles sont moins fins que la fleur de mes mauves,
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes sveltes peupliers ont des tailles flexibles,
Mes hêtres blancs et durs sont de fermes poitrines
Et mes larges platanes courbent comme des ventres
L’orgueilleux bouclier de leurs écorces fauves,
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Boutons rouges, boutons sanglants des pâquerettes,
Vous êtes les fleurons purs et vierges des mamelles.
Anémones, nombrils ! Pommeroles, aréoles !
Mûres, grains de beauté ! Jacinthes, azur des veines !
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,
Mes ormes ont la grâce des reins creux et des hanches,
Mes jeunes chênes, la forme et le charme des jambes,
Le pied nu de mes aunes se cambre dans les sources
Et j’ai des mousses blondes, des mystères, des ombres,
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
Rémy de Gourmont / La Forêt blonde
Par la toile et les fleurs et l’ombre de ta robe
Par tes sandales blanches et l’étoile de terre
Tu seras là.
Tes mains retrouveront la vigueur des pivoines
Rouges dans les matins juteux.
tes mains retrouveront la chaleur des lessives.
Des voix s’appelleront de jardin en jardin.
La chair d’un long été naîtra de leur accord
Et toi tu seras là peut-être encore vivante.
Un poisson de soleil glissera dans tes yeux.
Les voix s’appelleront de jardin en jardin.
Françoise Collin
Nous emmenions en esclavage
Cent chrétiens, pêcheurs de corail ;
Nous recrutions pour le sérail
Dans tous les moûtiers du rivage.
En mer, les hardis écumeurs !
Nous allions de Fez à Catane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.
On signale un couvent à terre.
Nous jetons l’ancre près du bord.
A nos yeux s’offre tout d’abord
Une fille du monastère.
Près des flots, sourde à leurs rumeurs,
Elle dormait sous un platane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.
- La belle fille, il faut vous taire,
Il faut nous suivre. Il fait bon vent.
Ce n’est que changer de couvent.
Le harem vaut le monastère.
Sa hautesse aime les primeurs,
Nous vous ferons mahométane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.
Elle veut fuir vers sa chapelle.
- Osez-vous bien, fils de Satan ?
- Nous osons, dit le capitan.
Elle pleure, supplie, appelle.
Malgré sa plainte et ses clameurs,
On l’emporta dans la tartane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.
Plus belle encor dans sa tristesse,
Ses yeux étaient deux talismans.
Elle valait mille tomans ;
On la vendit à sa hautesse.
Elle eut beau dire : Je me meurs !
De nonne elle devint sultane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.
Victor Hugo / Chanson de Pirates
Et lui dort-il sous les voiles
il écoute le vent son complice
il regarde la terre ferme son ennemie sans envie
et la boussole est près de son cœur immobile
Il court sur les mers
à la recherche de l’axe invisible du monde
Il n’y a pas de cris
pas de bruit
des chiffres s’envolent
et la nuit les efface
Ce sont les étoiles sur l’ardoise du ciel
Elles surveillent les rivières qui coulent dans l’ombre
et les amis du silence les poissons
mais ses yeux fixent une autre étoile
perdue dans la foule
tandis que les nuages passent
doucement plus fort que lui
lui
lui
Philippe Soupault / Le Pirate
Quand je mordrai
les mots,
de grâce;
ne me bousculez pas,
je veux mastiquer,
rompre entre mes dents,
la peau, les os, la moelle
du verbe,
afin de diversifier ainsi
le cœur des choses.
Quand mon regard
se perdra dans le néant,
de grâce,
ne m’éveillez pas,
je veux retenir,
au cœur de l’iris,
l’ombre moindre du
mouvement infime.
Conceição Evaristo / Poèmes de la Mémoire et autres Mouvements
( Extrait )
Dans notre vie
repose une autre vie
non expérimentée
mais existante
qui nous suivra
jusque dans les ténèbres
de la mort
Anise Koltz / Pressée de vivre ( extrait )
…je marche dangereusement
A la cueillette des étoiles.
Nous
qui avons fait la route
Que nous reste-t-il
La nuit marâtre
nos cœurs blessés
La mer qui rêve d’odeur
Que nous reste-t-il
Nous
Déchus.
Jean-Watson Charles / Plus loin qu’ailleurs ( Extrait )
Mon mari marche dans le champ couvert de givre,
un X, un concept
défini contre un blanc;
il oscille, entre dans la forêt
et s’y efface.
S’il n’est défini par mon regard
en quoi se transforme-t-il
quelle autre forme
se fond avec les pousses
souterraines, ondule à travers les eaux,
camouflée aux animaux attentifs
du marécage
À midi il
reviendra; ou peut-être
ne reviendra
que mon idée de lui
lui se cachant derrière.
Il se peut qu’il me transforme aussi
avec l’oeil du renard, l’oeil
du hibou, l’oeil aux huit
facettes de l’araignée
Je ne peux pas imaginer
ce qu’il verra
quand il ouvrira la porte
Margaret Atwood / L’homme-garou /The Wereman
Traduction : Christine Évain
My husband walks in the frosted field
an X, a concept
defined against a blank;
he swerves, enters the forest
and is blotted out.
Unheld by my sight
what does he change into
what other shape
blends with the under
growth, wavers across the pools
is camouflaged from the listening
swamp animals
At noon he will
return; or it may be
only my idea of him
I will find returning
with him hiding behind it.
He may change me also
with the fox eye, the owl
eye, the eightfold
eye of the spider
I can’t think
what he will see
when he opens the door
Il est des lieux
qui nous rencontrent
sans nous chercher
des lieux où voyageaient
ces bancs de lumière
parmi les eaux et les arbres
entre ta main et la mienne que tu pris
soudain
comme la flamme prend dans dans la branche
l’éclaircie prend dans le ciel
Il est des lieux
que les mots ont envie de garder
comme un prénom protège un enfant de la foule
un petit nom préserve un amour de l’oubli
et qui surgissent de ta mémoire
comme l’odeur de l’herbe
toujours
s’échappe de la pluie
Yvon Le Men / Quand la rivière se souvient de la source ( extrait )
L’eau est trop froide pour étancher la soif.
Les vipères viennent boire le lait dans la gorge des tout petits laissés sur la hotte au pied du talus.
Les mulets noirs écrasent la poitrine de leur maître, d’un coup de sabot.
La faux entraîne le faucheur penché sur le vide…
Mais l’herbe est faite de milliers de fleurs.
Le foin coupé saoule comme l’absinthe.
Les aiguilles des mélèzes sont amères dans la bouche et douces contre les joues.
C’est le pays cruel où l’on veut revenir.
Corinna Bille / Là haut
Assise au pied de l’arbre tu te sens petite forêt, tes racines en toi tu pourvoies à ta faim, mais tu sais que la quête ne cesse en appétit, cœur saignant sans nom. Des sons, substances explosions, chaos et mélanges, émergent, se fondent en toi. Sans réponses les questions tuent. Sans partages les réponses tuent. Être et ne pas comme, comme lui, elle, nous… Avoir, de la faiblesse des beautés civilisées, des mots trop lourds, le poids de la déclinaison des siècles. La pesée du non-dit se dit.
Annie Molin Vasseur / Panser le monde (extrait )
Dans mon âme a fleuri le miracle des roses.
Pour le mettre à l’abri, tenons les portes closes.
Je défends mon bonheur, comme on fait des trésors,
Contre les regards durs et les bruits du dehors.
Les rideaux sont tirés sur l’odorant silence.
Où l’heure au cours égal coule avec nonchalance.
Aucun souffle ne fait trembler le mimosa
Sur lequel, en chantant, un vol d’oiseaux pesa.
Notre chambre paraît un jardin immobile
Où des parfums errants viennent trouver asile.
Mon existence est comme un voyage accompli.
C’est le calme, c’est le refuge, c’est l’oubli.
Pour garder cette paix faite de lueurs roses,
O ma Sérénité ! tenons les portes closes.
La lampe veille sur les livres endormis,
Et le feu danse, et les meubles sont nos amis.
Je ne sais plus l’aspect glacial de la rue
Où chacun passe, avec une hâte recrue.
Je ne sais plus si l’on médit de nous, ni si
L’on parle encor… les mots ne font plus mal ici.
Tes cheveux sont plus beaux qu’une forêt d’automne,
Et ton art soucieux les tresse et les ordonne.
Oui, les chuchotements ont perdu leur venin,
Et la haine d’autrui n’est plus qu’un mal bénin.
Ta robe verte a des frissons d’herbes sauvages,
Mon amie, et tes yeux sont pleins de paysages.
Qui viendrait, nous troubler, nous qui sommes si loin
Des hommes ? deux enfants oubliés dans un coin ?
Loin des pavés houleux où se fanent les roses,
Où s’éraillent les chants, tenons les portes closes….
Renée Vivien / Intérieur
Certains jours je rumine dans les recoins de ma
maison. Je passe entre les bras des mots,
dialoguant avec moi-même — récits recomposés
du passé, scénarios imaginaires — conversations
à voix basse avec les morts.
Un épuisant bavardage. Ne me laisse pas de répit.
Je m’enfonce au profond des images. Une image
après l’autre. Se forment comme les nuages,
modèlent toute une ménagerie au ciel.
Un épuisant défilé. Ne me laisse pas de répit.
Je m’égare.
Ces jours-là je n’entends pas l’appel du dehors. Je
ne vois pas le balancement de l’arbre derrière ma
fenêtre. Il m’appelle pourtant, me fait signe de ses
grands bras mouvants, tandis que je vacille
doucement.
Barbara Le Moëne / Maisons ( Extrait )
Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse ;
Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui d’une main distraite et légère caresse
Avant de s’endormir le contour de ses seins,
Sur le dos satiné des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons,
Et promène ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l’azur comme des floraisons.
Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
Un poète pieux, ennemi du sommeil,
Dans le creux de sa main prend cette larme pâle,
Aux reflets irisés comme un fragment d’opale,
Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil.
Charles Baudelaire / Tristesses de la lune
Voyant perdue ma route droiturière,
me radinai-je lors au Luxembourg
pour voir les mines pétrifiées et fières
des Lettres de la France avec les bour-
geois et les geoises gros derrière.
Un flic bleuit sur la pelouse, lourd
de tradition, l’enfance hurle et court ;
geulé-je russe – tête sur la pierre.
Et toi, Mary, « Ça va ? – Ça va. Sankiou. » ;
cernée par tes copines de caillou,
tu trônes chez les capétiens imberbes.
Muette. Un moinillon faisant « piou-piou »
sur la coiffette ( ?)…Déjeunons sur l’herbe
avec Pan-Panthéon. Métrique acerbe
Joseph Brodsky / Vingt Sonnets à Marie Stuart ( III )
Traduction : André Markowicz
A mi-chemin déjà de ma route sur terre
dans le jardin du Luxembourg je suis venu
regarder les cheveux pétrifiés et chenus
des maîtres à penser, des gloires littéraires.
Des dames et messieurs marchent dans la poussière,
un gendarme bleuit dans le vert, moustachu,
et le bruit des jets d’eaux se mêle aux cris aigus
des enfants. A qui donc dirais-je : « Va te faire… »
Et toi, Marie, et toi, sans répit ni repos
tu demeures parmi les reines, tes amis
françaises qui te sont fidèle compagnie,
en silence, portant sur la tête un moineau.
Et le jardin ressemble au « Déjeuner sur l’herbe »
où se serait glissé le Panthéon, superbe
Traduction de Claude Ernoult
I, who have traveled half my earthly road,
make my appearance in the Luxembourg
and contemplate the petrified gray curls
of thinkers and of scribblers. Gents and broads
are strolling to and fro ; a whiskered
blue copper glistens from the thicket ;
the fountain purrs, the children laugh
and not a soul to greet with “Bugger off”.
And you, untiring, Mary, stand and stand,
in the stone garland of your girl-friends –stunned
French queens of once-upon-has-been,
in silence, with a sparrow in your hair.
You’d think the garden was a cross between
The Pantheon and Déjeuner sur l’herbe.
Traduction Peter France et de Joseph Brodsky
Erik Satie m’accompagne.
Art nouveau, organique, végétal.
Une sève urbaine irrigue mes organes, les sédiments donnent le La.
Un parc en miniature a poussé rue de la Roquette.
Les familles le traversent comme elles ont traversé leurs vies,
comme elles se sont pardonnées.
Ceux qui croient tout savoir le transpercent de rires idiots.
Le gardien a disparu sous le sable et des années de coupes budgétaires.
Les enfants ne jouent plus sur les toboggans,
à quoi bon glisser sur des objets qui ne sont même pas connectés.
Ils ne tombent plus sur les sols mous.
Les points d’eau ne coulent plus.
Pourtant, cette fois-ci,
la mélancolie perd la partie.
Le printemps joue au prozac.
Un loulou sur son vélo roule enfin sans les petites roues.
L’orchestre s’accorde,
la baguette est levée, en suspension,
les dièses, triolets et appoggiatures s’apprêtent à rhabiller les foules
et rallumer les cellules.
Le blues devient majeur.
Allons goûter au bonheur.
Guillaume Simon / Au parc
Voilà que pendent les restes du monde
défroqués jusques à la moelle
voilà ces faux visages
qui ne disent même plus rien
et transpirent de regards morts
et puis voilà ce qu’on ne voit plus
de brefs sourire miteux
comme des oiseaux en cage
et puis
le vent n’a pas tout dit
il reste de quoi pleurer
il reste de quoi frémir
et peut-être qu’au fond
ce ne serait que ça
un peu d’air frais dans les cheveux
un peu de vide dans la caboche
un brin de rien au fond des yeux
Tom Viry / Déchirer la nuit (extraits)
Alors que là-haut
Me revenait le rêve
J’étais seul
Oiseau à l’orée de la nuit.
Sans me faire verbe
Il a légué à l’encre ses éléments
Et à mon sang
Un peu de ses forêts et de ses mystères.
J’ai appris comment le vent
Peut devenir un heaume pour ses voyages,
J’ai appris comment laisser dans son viatique
Mon nuage
Les talismans de mon siècle
Et un ciel qui troquait
Les maximes contre les jours.
De ce rêve je ne connais que ces mains
Qui étreignent des arbres
Gorgés d’absence, de peine
Et d’une pluie pourpre
Qui purifie mon chant.
Une nuit s’interpose
Entre cette aube jaillie comme un goéland éclairé
Par l’incendie et moi,
Elle me pare d’une heure incertaine.
La nudité grosse d’effroi est son domaine
Elle me somme de dissimuler
L’exsangue corps du temps alerte.
Entre le mur et moi
Du rêve je déploie le visage
Comme un écran de lointaines contrées.
Quand toutes les orbites se confondent
J’ai encore ta voix qui invente la caravane.
Je vois
Je me vois
Je vois le rêve
Je vois un matin qui regagne son village,
Je vois dans mon âme une forêt d’oiseaux captifs.
J’effleure les confins
Et je les peuple de frontières
La ville se dépouille de ses arbres
Elle émigre à travers les champs gris.
Quelle fontaine fera de moi
Une parure de poussière?
Quel miroir en le brisant me sera une porte
Dans la solitude de la nuit?
Qui, bec et griffes,
Se désaltérera de ma plaie ouverte
Au poignard de l’azur?
Le rêve m’a dit:
- Je tire orgueil
De m’abreuver au bout des cimes.
Le vent est l’enfance d’un chant
Qui ne saurait vieillir.
- Je n’avais soif que de mon eau.
Ma bannière était patrie et exils.
Je la plante dans les terres de l’errance
Et lui fais don de ma nudité
Mais je lui ai choisi la berge
Où traverser mes âges.
Braise je lui ai appris à n’être que braise.
Pour un chant sur ta plaie
Comme cendre incandescente
Pour cette voix recouvrant ta voix diffuse
Pour une banderole qui ne fut que mon feu
Pour un silence qui est visage
Venu hisser les années
Sur la selle de mon attente
Je recueillerai les villages-forêts de l’hier
Ou je me dissoudrai en arbres entre des mains.
Arbres à venir
Sang luxuriant
Entre deux pouces.
Abdelamir Chawki / Paroles du rêve
Traduction : Eugène Guillevic et Mohamed Kacimi
J’habite le Possible —
Maison plus belle que la Prose —
Aux Croisées plus nombreuses —
Aux Portes — plus hautes —
Des Salles comme les Cèdres —
Imprenables pour l’OEil —
Et pour Toit impérissable
Les Combles du Ciel —
Pour Visiteurs — les plus beaux —
Mon Occupation — Ceci —
Déplier tout grands mes Doigts étroits
Pour cueillir le Paradis —
Emilie Dickinson
Traduction : Claire Malroux
I dwell in Possibility —
A fairer House than Prose —
More numerous of Windows —
Superior — for Doors —
Of Chambers as the Cedars —
Impregnable of eye —
And for an everlasting Roof
The Gambrels of the Sky —
Of Visitors — the fairest —
For Occupation — This —
The spreading wide my narrow Hands
To gather Paradise —
j’essaie de capter son regard
entre les étagères en inox
j’en ai la tête qui tourne
je suis crevé pas rasé
heather t’aurais pas quelque chose de bon pour moi ?
tu veux que je te serre dans mes bras ?
je sais pas
tu sais pas ce que ça veut dire serrer dans les bras ?
elle le fait à l’autre gâte-sauce pour me montrer
je fais le tour de la cuisine un bond
de quelques mètres et je suis à son côté
elle me serre bien fort
contre sa poitrine j’ai les os qui craquent
je sens que tout se remet en place
Andrei Dósa / au bout de deux mois et trois jours (bonus 2) /dupã douã luni şi trei zile (bonus 2)
Traduction : Anne Talvaz
încerc sã-i prind privirea
printre rafturile de inox
ameţesc şi de la atât
sunt rupt nebãrbierit
heather vreau ceva bun
vrei o îmbrãţişare ?
nu ştiu
nu ştii ce e aia o îmbrãţişare ?
se îmbrãţişeazã cu cealaltã bucãtãreasã sã îmi arate
înconjor staţia mã arunc spre ea
de la câţiva metri
mã ţine strâns
la piept
simt cã îmi pune oasele la loc
Ça a commencé par comment on écrit : hippopotame ? avec deux p après le i ? Ou après le o ? À cause de ça, se sont viandés, déballé les vieux sacs, ta soeur c’est une pute je l’ai baisée, salaud je vais te niquer ta mère tu vas voir. Le rouge, le soleil, le coup de poing, le sang. Les hommes.
Aziz Chouaki / Les oranges ( extrait )
Pour toute chose, nous eûmes les mêmes yeux :
le jardin d’autrefois et celui d’aujourd’hui,
le jardin immobile.
Nous avançâmes au milieu de ce qui porte un nom
et que nous avions appris à nommer ;
Nous progressâmes dans les livres
au milieu de ce que nous apprenions,
L’arbre vivant et l’arbre mort au même titre,
songeant peut-être qu’une telle coïncidence
Ne durerait pas toujours car sa croissance serait sa mort
et la pensée du modèle sa fin.
Notre amour n’eut pas d’autres lieux
Qu’une succession de regards sur des lieux de fortune,
morceaux de choix ravis aux circonstances,
Une alternance de mémoire et d’oubli pour les choses connues
et puis l’indifférence aux choses sues.
Le temps de l’amour fut cette suspension du temps de tous les jours,
une brèche délibérée dans le temps des paroles.
Et là nous ressentîmes ce que d’autres à notre place
auraient également éprouvé,
Un contentement certain, quoique tempéré,
d’être parvenus là où nous étions parvenus
Et déjà pourtant le vague désir de nous en retourner.
Une telle coïncidence ne pouvant pas durer
puisque sa croissance serait sa fin.
Emmanuel Hocquard / Élégie IV
Quand vient la nuit
Je reste sur le perron et j’écoute
les étoiles fourmillant dans le jardin
Et moi je reste dans l’obscurité
Ecoute ! une étoile est tombée dans un tintement !
Ne sors pas pieds nus dans l’herbe
Mon jardin est plein d’éclats d’étoiles
Edith Södergran
Une foule de gens vit en moi,
imbéciles, amants, ermites, danseurs.
Ma vie est un édifice vibrant
Je suis un fourmillement, une place de marché.
Je dérange mes propres moments de dévotion
avec mes pas bruyants.
J’interfère avec la diversité de la malédiction.
Oh, les roses grimpantes vont éclore un matin
avant que le miroitement devienne jour.
Je bois cette minute avant la floraison
Seules mes roses coupées,
mes contes coupés,
peuvent me donner
un verre de silence
et garder nos humbles mains ensemble
Sara Sand aka Stina Aronson
Traduction : Catherine Smits
I mig bor en skara människor,
narrar, kärlekskranka, eremiter, danserskor.
Mitt liv är en byggnad av liv.
Jag är som ett vimmel, ett smutsigt marknadstorg. Jag stör mina egna andaktsstunder med mina larmande steg.
Jag stör mig med förbannelsens mångfald.
Ack då slår klängrosorna ut en morgon innan skimret har förvandlats till dag.
Jag dricker denna enda minut före blomningen som ännu är bara en aning.
Intet annat än mina skära klängrosor,
mina skära sagor,
kan skänka mig och jagen
en dryck stillhet
och hålla våra händer andaktsfullt tillsammans.
Mes collègues de travail m’appelaient Cassandro
Car, pareil à la prophétesse troyenne,
Je prédisais au cours d’années d’amertume
La détresse mortelle qui attendait le peuple et l’Etat.
On avait beau célébrer par ailleurs mon grand savoir,
Nul ne voulait entendre mes avertissements,
Ils se mettaient en colère parce que j’osais les déranger
Quand je les adjurais de penser à l’avenir.
Toutes voiles dehors, ils conduisirent le navire
En pleine tempête vers des détroits semés d’écueils
En criant prématurément victoire avec exaltation.
Voici qu’ils font naufrage – et nous aussi. En dernier recours,
Une tentative de prendre la barre a échoué.
Maintenant, nous attendons que la mer nous ait engloutis.
Albrecht Haushofer / Sonnets de la prison de Moabit ( LX )
Traduction : Jean-Yves Masson,
Kassandro hat man mich im Amt genannt,
weil ich der Seherin von Troja gleich,
die ganze Todesnot von Volk und Reich
durch bittre Jahre schon vorausgekannt.
So sehr man sonst mein hohes Wissen pries,
von meinem Warnen wollte keiner hören,
sie zürnten, weil ich wagte, sie zu stören,
wenn ich beschwörend in die Zukunft wies.
Mit vollen Segeln jagten sie das Boot
im Sturm hinein in klippenreiche Sunde,
mit Jubelton verfrühter Siegeskunde –
nun scheitern sie – und wir. In letzter Not
versuchter Griff zum Steuer ist mißlungen. –
Jetzt warten wir, bis uns die See verschlungen.
I
Épouse du repos, que nul encore n’a ravie,
Sœur de lait du silence et du Temps qui traîne,
Historienne sylvestre, qui plus douce que notre rime
Peux avec ce relief créer un conte mêlé de fleurs,
Quelle légende à franges de feuilles hante tes formes
De dieux ou de mortels ou de tous deux ensemble,
A Tempé ou dans les vallées d’Arcadie ?
Que sont ces hommes ou ces dieux ? Ces reculs de jeunes filles ?
Cette poursuite démente ? Cette lutte pour s’enfuir ?
Ces flûtes ? Ces tambourins ? Cette extase sauvage ?
II Les mélodies que l’on entend sont douces, plus douces Celles que nul n’entend ; c’est pourquoi, tendres flûtes, jouez encore Non pour l’oreille des sens, mais, plus aimées, Murmures pour l’esprit des refrains du silence : Beau jeune homme, sous les arbres, tu ne peux délaisser Ta chanson, ni jamais ces arbres se dénuder ; Amant hardi, jamais, jamais tu n’auras ton baiser, Bien que tu triomphes près du but, — mais ne t’afflige pas ; Elle ne peut te fuir, bien que tu restes sans ta joie, Pour toujours tu l’aimeras, pour toujours elle sera belle.
III Oh! heureuses, heureuses branches, qui ne pouvez répandre Vos feuilles, ni jamais dire adieu au printemps ; Et heureux, ce musicien, à jamais sans lassitude, Pour toujours chantant des airs pour toujours nouveaux ! Amour encore plus heureux, heureux, plus heureux amour, Pour toujours chaud, paisible objet de joie, Pour toujours palpitant et pour toujours jeune ; Bien au-dessus de toutes les passions qui respirent Et nous laissent un coeur satisfait où la tristesse monte, Un front brûlant, une langue desséchée.
IV Qui sont ces hommes venant au sacrifice ? A quel autel printanier, ô prêtre mystérieux Mènes-tu cette génisse qui mugit aux cieux Avec cet habit de guirlandes sur ses flancs lisses ? Quelle bourgade, assise près de sa rivière ou de sa grève Ou construite en colline avec sa calme citadelle, Est restée vide de son peuple en matin pieux ? O, petite bourgade, pour toujours tes ruelles Resteront silencieuses; et pas un esprit pour te dire Pourquoi tu es si désolée, jamais ne pourra revenir ?
V O formes attiques! attitudes splendides ! Avec une dentelle Ciselée d’hommes et de jeunes filles de marbre, Avec des branches de forêt, avec l’herbe foulée, Toi, forme silencieuse, tu nous empoignes et jettes loin de la pensée Comme le fait l’Eternité : Pastorale froide ! Lorsque le vieux temps saccagera cette génération, Toi, tu resteras au milieu d’autres malheurs Que les nôtres, comme une amie de l’homme à qui tu dis : La Beauté, c’est la vérité ; la vérité, c’est la Beauté ; sur la terre Voilà tout ce que vous savez, tout ce que vous avez besoin de savoir.
John Keats / Ode à une urne grecque / Ode on a Grecian Urn
Traduction : Armand Robin
Thou still unravish’d bride of quietness,
Thou foster-child of silence and slow time,
Sylvan historian, who canst thus express
A flowery tale more sweetly than our rhyme:
What leaf-fring’d legend haunts about thy shape
Of deities or mortals, or of both,
In Tempe or the dales of Arcady?
What men or gods are these? What maidens loth?
What mad pursuit? What struggle to escape?
What pipes and timbrels? What wild ecstasy?
Heard melodies are sweet, but those unheard
Are sweeter; therefore, ye soft pipes, play on;
Not to the sensual ear, but, more endear’d,
Pipe to the spirit ditties of no tone:
Fair youth, beneath the trees, thou canst not leave
Thy song, nor ever can those trees be bare;
Bold Lover, never, never canst thou kiss,
Though winning near the goal yet, do not grieve;
She cannot fade, though thou hast not thy bliss,
For ever wilt thou love, and she be fair!
Ah, happy, happy boughs! that cannot shed
Your leaves, nor ever bid the Spring adieu;
And, happy melodist, unwearied,
For ever piping songs for ever new;
More happy love! more happy, happy love!
For ever warm and still to be enjoy’d,
For ever panting, and for ever young;
All breathing human passion far above,
That leaves a heart high-sorrowful and cloy’d,
A burning forehead, and a parching tongue.
Who are these coming to the sacrifice?
To what green altar, O mysterious priest,
Lead’st thou that heifer lowing at the skies,
And all her silken flanks with garlands drest?
What little town by river or sea shore,
Or mountain-built with peaceful citadel,
Is emptied of this folk, this pious morn?
And, little town, thy streets for evermore
Will silent be; and not a soul to tell
Why thou art desolate, can e’er return.
O Attic shape! Fair attitude! with brede
Of marble men and maidens overwrought,
With forest branches and the trodden weed;
Thou, silent form, dost tease us out of thought
As doth eternity: Cold Pastoral!
When old age shall this generation waste,
Thou shalt remain, in midst of other woe
Than ours, a friend to man, to whom thou say’st,
”Beauty is truth, truth beauty,—that is all
Ye know on earth, and all ye need to know.”
Pour celles d’entre nous qui vivent sur le rivage
debout, sur le dur rebord de la décision
cruciale et seule
pour celles d’entre nous qui ne peuvent pas s’abandonner
aux rêves fugaces du choix
qui aiment dans l’embrasure des portes, allant et venant,
aux heures d’entre deux aubes
regardant à l’intérieur et à l’extérieur
à la fois avant et près
cherchant un maintenant qui pourrait engendrer des futurs
comme le pain dans la bouche de nos enfants
pour que leurs rêves ne reflètent pas la mort des nôtres.
Pour celles d’entre nous
sur qui on a imprimé la peur
comme une ligne fine au milieu de nos fronts
une peur apprise dans le lait de nos mères
car par cette arme
cette illusion d’une certaine sécurité à trouver
les pieds lourds espéraient nous faire taire
Pour nous toutes
ce moment et ce triomphe
Nous n’étions pas censées survivre.
Et quand le soleil se lève nous avons peur qu’il ne reste pas
quand il se couche
qu’il ne se lève pas le lendemain
quand notre ventre est plein nous avons peur
de l’indigestion
quand notre ventre est vide nous avons peur
de ne plus jamais manger
quand nous sommes aimées nous avons peur
que l’amour disparaisse
quand nous sommes seules nous avons peur
que l’amour ne revienne jamais
et quand nous parlons nous avons peur
que nos mots ne soient pas entendus
ni bienvenus
mais si nous nous taisons
nous avons toujours peur
Il vaut donc mieux parler
sachant que
nous n’étions pas censées survivre.
Audre Lorde / Une litanie pour la survie
For those of us who live at the shoreline
standing upon the constant edges of decision
crucial and alone
for those of us who cannot indulge
the passing dreams of choice
who love in doorways coming and going
in the hours between dawns
looking inward and outward
at once before and after
seeking a now that can breed
futures
like bread in our children’s mouths
so their dreams will not reflect
the death of ours;
For those of us
who were imprinted with fear
like a faint line in the center of our foreheads
learning to be afraid with our mother’s milk
for by this weapon
this illusion of some safety to be found
the heavy-footed hoped to silence us
For all of us
this instant and this triumph
We were never meant to survive.
And when the sun rises we are afraid
it might not remain
when the sun sets we are afraid
it might not rise in the morning
when our stomachs are full we are afraid
of indigestion
when our stomachs are empty we are afraid
we may never eat again
when we are loved we are afraid
love will vanish
when we are alone we are afraid
love will never return
and when we speak we are afraid
our words will not be heard
nor welcomed
but when we are silent
we are still afraid
So it is better to speak
remembering
we were never meant to survive.
Ancien manoir d’Elbë, maintenant en ruine, solitaire,
Maison où la voix de la vie jamais plus ne s’en reviendra,
Salles sans couvert, désolées, où croissent la ronce et le lierre,
Fenêtres aux cintres brisés où les vents de nuit mènent deuil,
Demeure des défunts, des défunts d’un temps révolu.
Emily Brontë
Traduction : Pierre Leyris
Un chemin de pierre traverse le jardin. Sur les
dalles où se posent mes pas me sont apparus
fugitivement les traits d’un visage naïf, puis deux
poissons, aussitôt enfuis.
Je scrute à nouveau la pierre, mais cette fois-là je
ne vois rien.
C’est que tu cherches, dis-tu, à percevoir quelque
chose.
Ta soif est trop grande.
Ignores-tu que chercher précède parfois perdre ?
Barbara le Möene / Maison ( extrait )
aux yeux de John Maynard Keynes l’accumulation de l’argent
pour l’argent, l’obsession du taux d’intérêt relèvent d’une
attitude morbide dont rien de valable ne
peut émerger. Il appelait de ses vœux un FM
I dont la monnaie supérieure serait le bancor
indexé sur le cours de l’or et distribué aux
états en fonction des puissances éco
nomiques respectives. Il était soucieux
de redistribuer des richesses aux
plus pauvres — pour soutenir la
consommation tout en en contenant
les tentations spéculatives
car une fois que les flux é
conomiques seraient
bien maîtrisés il pen
sait que nous n’aurions
plus qu’à nous consa
crer à la beau
té et puis
à l’a
mo
ur
François Rannou / Camera oscura ( 5 )
Oh ! être un oiseau bleu
Se blottir dans l’or fauve des feuilles
La tête dans le doux et la tiédeur des plumes
Fermer les paupières du jour
Oublier le froid qui mord
Le vent qui ploie
L’arbre et le nid
Être
Un reposoir d’ailes à déployer
Un rêve d’ailleurs d’îles sous le vent
Une boule de vie duveteuse
Un atome léger et dense
L’esquisse d’un destin migrateur
Tracé dans la fulgurance du ciel
Un envol en suspens
Entre deux mondes…
Dominique Bergougnoux
J’aimais comme frère étrange ce dur astre blond
par dessus les lacs en glace
Frère profond tel un trop grand froid sur la chair neigeuse
de l’épouse
J’aimais de mort en moi ce pays aux silences épais
sous tant de givre
et roche vitreuse
et blizzards qui font hiverner
la lucidité cruelle de la braise
Je vivais sous l’empire des noroîts
Était-ce vivre que de parler aux sources du gel ennemi
parmi notre blafarde étrangeté
Car je vivais aussi d’une mort immobile
au milieu d’un désastre silencieux
Notre naufrage était sans théâtre
Certes il y avait l’orgie des matières le cri lent et violent
en décembre des couleurs où l’espace
devant nous basculait
Mais surtout le hurlement fixe d’un paysage inconquis
dans mes veines et dans nos yeux
L’homme ici fut sillage pur et ténu au seuil des totems
Or son ordre était voué à l’enchevêtrement des forêts
oublieuses et voraces
Il fallait dire en langage mien la beauté de ce chaos glacial
avant que tarisse en nous le murmure d’origine
Maintenant le regard a changé comme le visage
du Fleuve incessant
l’automne ou l’hiver
hier et demain
Mais une géographie de cristal continue d’incruster
dans mes os ses aiguilles et ses aurores
Or mon dessein s’affine de conquérir une planète folle
qui pulse à ma porte
à l’autre face du froid
là où mes paroles ne seraient plus qu’un mince bruissement
de bleu sur la neige
Avant
mais avant
il y aura le cognement obstiné de mes poings
dans l’embâcle énorme à notre seuil
Yves Préfontaine / Boréal II
Du pain sur les genoux
Les étoiles au loin, très loin.
Je mange du pain en regardant les étoiles.
Je suis si absorbé, ô oui, tellement
Que parfois je me trompe, au lieu de pain
Je mange les étoiles.
Oktay Rifat
Traduction Tahsin Saraç
L’eau invariable et variable (mais existante) pratique un morphing plus lent (mais existant) que celui de la terre variable. Leur déchetterie commune se distribue selon la règle des trois lieux : atmosphère pour les déplacements, pluies pour l’abondance, sols pour le lessivage. Les loutres de montagne sont plus touchées par le DDT interdit que celles des zones estuariennes et des marais qui nous sauveront si on les garde par raison de beauté documentée. La biologie animale a besoin de temps intégralement réel pour lire la totalité de l’œuvre chimique régionale et donner au théorème sa géographie vraie sans devinette.
Jean-Patrice Courtois
Les vieilles femmes ne volent pas sur des baguettes magiques
ni ne font des prophéties obscures
depuis des forêts menaçantes.
Elles sont juste assises sur des bancs de parc inoccupés
pendant les soirées calmes
appelant les colombes par leur nom
les charmant avec des grains de maïs.
Ou bien, tremblant comme des vagues
elles se tiennent debout dans des queues sans fin
dans des hôpitaux gouvernementaux
ou s’installent comme des nuages stériles
dans des bureaux de poste attendant du courrier
de leurs fils installés à l’étranger,
morts depuis longtemps
Elles murmurent comme une bruine
quand elles errent dans les rues
avec un regard perdu comme si
quelque chose qu’elles avaient lancé en l’air
n’était jamais retombé sur terre.
Elles frissonnent comme les nuits de décembre
dans leur sommeil sans rêves
sur des terrasses de magasin.
Il y a encore des balançoires
dans leurs yeux à moitié aveugles,
des lys et des Noëls
dans leurs mémoires défaillantes.
Il y a un conte populaire
pour chaque ride de leur peau.
Leurs seins affaissés
ont encore assez de lait pour nourrir
trois générations
qui ne le voudraient jamais.
Toutes les aurores passent
les laissant dans le noir.
Elles ne craignent pas la mort
elles sont mortes il y a longtemps déjà.
Les vieilles femmes autrefois
étaient des continents.
Elles avaient en elles des bois profonds,
des lacs, des montagnes, et même des volcans,
même des golfes enragés.
Quand la terre était en chaleur
elles fondaient, rétrécissaient,
laissant seulement leurs cartes.
Vous pouvez les plier
et les garder sous la main :
qui sait, elles pourraient vous aider à trouver
votre chemin pour rentrer chez vous.
Koyamparambath Satchidanandan
Traduction de l’anglais : Roselyne Sibille
Old women do not fly on magic wands
or make obscure prophecies
from ominous forests.
They just sit on vacant park benches
in the quiet evenings
calling doves by their names
charming them with grains of maize.
Or, trembling like waves
they stand in endless queues in
government hospitals
or settle like strile clouds
in post offices awaiting mail
from their sons abroad,
long ago dead.
They whisper like a drizzle
as they roam the streets
with a lost gaze as though
something they had thrown up
had never returned to earth.
They shiver like December nights
in their dreamless sleep
on shop verandahs.
There are swings still
in their half-blind eyes,
lilies and Christmases
in their failing memory.
There is one folktale
for each wrinkle on their skin.
Their drooping breasts
yet have milk enough to feed
three generations
who would never care for it.
All dawns pass
leaving them in the dark.
They do not fear death,
they died long ago.
Old women once
were continents.
They had deep woods in them,
lakes, mountains, volcanoes even,
even raging gulfs.
When the earth was in heat
they melted, shrank,
leaving only their maps.
You can fold them
and keep them handy :
who knows, they might help you find
your way home.
Mon calme est celui d’une vieille femme
rassemblant les morceaux qui lui restent.
Et avec le crachat épais de sa salive,
un mélange aigre-doux,
la déesse artisane colle, recolle,
lime et câline son corps brisé en mille
Conceição Evaristo
Traduction : Rose Mary Osorio et Pierre Grouix
La ville parle pour elle-même. La ville déplace dans le soir de petites figurines humides. Je repose
la lampe. De l’autre côté du fleuve, la route progresse rapidement, en lacets. L’âme est silencieuse, logée dans quelque cendre, les nuages grisonnants, sans cesse, d’autres nuages. Peut être l’âme, peut-être rien. J’arrête d’un geste la route, je referme la main, étonnante prière.
Le balancement de l’arbre répondait à l’achèvement du corps. Et cette pensée éclairait, on ne savait
quoi.
Anne-Cécile Causse / Stabat Mater ( extrait )
M’a, comme une rivière fait rebrousser chemin.
On m’a imposé une autre vie. Elle coulait
Dans un autre lit, auprès d’un autre,
Je ne connais plus mes rives.
Oh ! j’ai manqué bien des spectacles,
Le rideau s’est levé sans moi,
Puis il est tombé. Combien d’amis
Vrais je n’ai jamais rencontrés,
Combien de profils de villes,
Auraient pu m’arracher des larmes :
Et je ne connais qu’une ville au monde,
Je m’y oriente à tâtons dans mes rêves.
J’ai écrit beaucoup de vers,
Et, comme un chœur mystérieux,
Ils rôdent autour de moi, et peut-être
Un jour m’étoufferont…
Je connais les débuts et les fins,
Et la vie après la fin, et aussi
Quelque chose que je ne peux pas me rappeler.
Une femme (laquelle ?) a occupé
La place qui était pour moi la seule,
Elle porte mon nom le plus officiel,
Elle m’a laissé un sobriquet, dont
J’ai fait tout ce que j’ai pu.
Ce n’est pas dans mon tombeau,
Hélas ! que je dormirai.
Mais quelquefois un vent espiègle de printemps
Ou le choc de deux mots au hasard dans un livre
Ou le sourire de quelqu’un m’entraîne
Dans une vie qui n’existe pas.
Telle année, il s’est passé telle chose,
Telle autre, ceci… Voyager, voir, penser,
Se souvenir, entrer
Dans un nouvel amour comme dans un miroir
Avec le vague sentiment d’être infidèle,
Avec une ride qui, hier,
N’était pas là.
…………………………………………………….
Mais si de je ne sais où
Je jetais un regard sur ma vie d’aujourd’hui,
Je connaîtrai enfin l’envie…
Anna Akhmatova / Troisième Élégie du Nord
Traduction : Jean-Louis Backès
Le rire sardonique explose par saccades
Dans la gorge du volcan
Réveil
Féerie glorieuse du carnage
L’idée fixe se noie dans le lavabo
L’herbe noire baisse la grille
Seul le spasme est destructeur
Le rire est le feu de l’homme
Joyce Mansour / Hommage à Henri Michaux ( suite inédite )
C’était comme si je m’éveillais
après un sommeil de sept années
pour trouver de la dentelle durcie, religieuse
noirceur moisie
par la terre et les forts courants
et à la place sur ma peau ont poussé
une écorce et des racines aux poils blancs
Mon visage, bien de famille apporté avec moi,
coquille d’œuf écrasée
parmi d’autre débris :
l’assiette en porcelaine en mille morceaux
sur la route de la forêt, le châle,
indien décomposé, des fragments de lettres
et le soleil ici m’avait marquée
de sa couleur barbare
Les mains raidies, les doigts
aussi frêles que des brindilles
le regard interdit après
sept années, et presque
aveugle / bourgeons quine peuvent voir
que le vent
la bouche qui s’ouvre
dans un craquement comme une pierre dans le feu
essayant de dire
Qu’est-ce que c’est
( tu ne trouves que
la forme que tu as déjà
mais que faire
si tu l’as oubliée
ou si tu découvres que tu
ne l’as jamais connue )
Margaret Atwood / En regardant dans le miroir / Looking in a mirror
Traduction : Christine Évain
It was as if I woke
after a sleep of seven years
to find stiff lace, religious
black rotted
by earth and the strong waters
and instead my skin thickened
with bark and the white hairs of roots
My heirloom face I brought
with me a crushed eggshell
among other debris:
the china plate shattered
on the forest road, the shawl
from India decayed, pieces of letters
and the sun here had stained
me its barbarous color
Hands grown stiff, the fingers
brittle as twigs
eyes bewildered after
seven years, and almost
blind/buds, which can see
only the wind
the mouth cracking
open like a rock in fire
trying to say
What is this
(you find only
the shape you already are
but what
if you have forgotten that
or discover you
have never known)
j’attends d’être sûr
de mon bon droit
du droit au texte
parfois
une minute
on peut l’étirer
le reste du temps
je suis douloureusement absent
durant l’attente
je cesse d’attendre
on dirait même que je n’ai plus besoin
de ce que j’attends
c’est ainsi que je finis par l’obtenir
devant des gens qui me sont étrangers
je ne peux parler
ni vivre
ce qui me distingue
de beaucoup d’autres auteurs
c’est que je connais personnellement
tous ceux qui me lisent
Ivan Akhmetiev
Traduction : Christine Zeytounian-Beloüs
“Je regardais le plafond et j’ai vu le ciel” dit quelqu’un et un opéra emporte la phrase dans ses caves. Le tremblement de terre en phrase opère ailleurs, de syntaxe sans ratures, d’accueil strictement ou parce que de strict événement perçu collé à l’œil alors d’accueil coopératif. La phrase réglée sur la plus mince surface possible de la plus projetée profondeur avance en relief. Une musique va plus vite que la langue pratiquante du morphing d’âme mais un autre musicien pensait la musique du camion qui passe. Le camion et la terre sont des temps lents d’événement pour musique et des phrases sans parents. La phrase s’intervalle sans trembler pour la terre et la langue perçoit la conséquence avant la cause.
Jean-Patrice Courtois
Dis-moi, fera-t-il beau demain ?
Demain te verrai-je, ma vie ?
Un beau jour te fait-il envie ?
Tu te tais en quittant ma main…
Il ne fera pas beau demain.
Ta gloire te demande un jour :
Hélas ! que ta gloire est heureuse !
Elle rompt ta vie amoureuse.
Pour moi, dans un siècle d’amour,
La gloire n’aurait pas un jour.
Demain, nous ne pouvons nous voir :
Que n’es-tu dans un sort vulgaire !
Content de m’aimer, de me plaire,
L’amour serait ton seul devoir,
Et demain nous pourrions nous voir !
Heureux, dis-tu, qui n’aime pas !
Toi qui fuis, quelles sont tes chaînes ?
Seule dans mes brûlantes peines,
Sais-tu ce que je dis tout bas ?
« Que je te plains ! Tu n’aimes pas. »
Marceline Desbordes-Valmore
Moi aussi, je la déteste
Mais en la lisant, avec un total
mépris, on découvre en
elle, somme toute,
une place pour l’authentique.
Marianne Moore / Poésie / Poetry
Traduction : Violaine Huisman.
I, too, dislike it
Reading it, however, with a perfect
contempt for it, one discovers in it,
after all,
a place for the genuine.
Elle est libre comme l’air
Belle et célibataire
Cheveux souples au vent
Adèle a dix-neuf ans
Adèle est éternelle
Et ce jardin pour elle
Si carré, si soigné
Est son lieu préféré
Elle aime se promener
Très légèrement vêtue
Surtout en plein été
Et en talons pointus
Elle balade son cœur
Près des parterres de fleurs
Elle dégage un parfum
Un parfum de jasmin
Mêlé à des embruns marins
Et les fleurs du jardin
En sont toutes ébaubies
En sont toutes éblouies
Ce parfum éthéré
C’est Adèle en été
Jardin vaste et propret
Meublé de ses statues
Joliment décoré
Aux très larges allées
Pour elle la liberté
Est une première nature
Ce décor ordonné
Lui offre la structure
Elle sait qu’elle papillonne
Et elle est si mignonne
Personne ne lui résiste
Adèle est une artiste
De la séduction
Elle force l’admiration
Sur le haut vase de pierre
Un corbeau s’est perché
Digne maître des terres
Qu’elle ne peut qu’admirer
L’oiseau l’a regardée
Et d’un vol malicieux
S’élevant vers les cieux
Il vole pour atterrir
Où le Centaure Nessus
Enleva Déjanire
Là se trouve Cyrius
Qui vole le cœur d’ Adèle
Le souffle de la belle
Vient aviver le feu
Et la braise des yeux
D’un Cyrius amoureux
Le jardin des Tuileries
Sera leur lieu fétiche
Où ils se promèneront
Leur amour baladeront
Et au cours des années
Les talons s’allongeront
Les robes s’épaissiront
Comme le ventre d’ Adèle
Qui deviendra tout rond.
{ 2août 2017, 16h00
jardin des Tuileries
Latitude 48°N86
Longitude 2°E32
Paris 1er
Une belle journée d’été }
Sofia San Pablo / Parisiennes d’ici et d’ailleurs / Libre comme l’air
Illustration : Veronique Durruty
Syntaxe difficile de ce monde avec toutes les actualités de l’habitude, incendies, attentats, tornades, exilés, offensés, meurtriers éclatants. Tout va comme si la terre profonde se révoltait contre l’idée d’un dieu singulier ou pluriel comme si la terre haletait d’impuissance un très, très peu d’amour mendie et rôde surpris de sa propre survie.
Marie-Claire Bancquart
Son portrait par lui-même : la colonne sans fin
Le poisson, roi-géant des silex nageant dans un nuage
Le fils prodigue qui monte l’escalier en descendant
Les pingouins qui pondent l’œuf du nouveau-né
Un fontaine raconte ces fables plastiques
Jean Arp ( Sur Brancusi )
Le corps n’y est pas
c’est cela le soleil
la France
rassie
brûlée
au néon
colon
collant
ma peau
ma chair
ma fessée
ma voix
ma canicule organique
rompue de règle
du grand Ogre de Barbarie
écris
dans nos contes à dentelles
décousues
j’apaise les fibres verticales
l’immaîtrisée des salutations intersexuelles ci-jointes
horizontales
signées ci-contre
le sexe
oui le sexe
« je » est le sexe
« je » est le mâle
de la séduction massive 3D papier glacé
sur les seins lactoses
arrivez mes cordons
arrivez
à l’ombilic des limbes
où naît folie ménagère
branchée électrique
vinaigre et lait
coulé des flancs estuaires
à vos vestiaires non-mixte
et b’habillez vos crrrotte-creuv-crravate de Femme
car tu me nommes « fatale »
maquillée ou sans clown
les hanches mesurées au cannabis patronal
largue mon reflet natal
largue mes pattes en caoutchouc truqué
largue ma mémoire d’ancre
écrite avec des poils
noirs
durcis
humains
toujours des poils
partout des poils
la cire existentielle
L’Oréal
et saine
dans l’auréole
sous le bras
nous sommes les poilues du siècle
les barbes d’ assises
la parole moine
monnayable
dans les édifices cul-culturels
cul de ci et cul de ça
je lève mon doigt en l’honneur du ciel habité
car où t’habite
si « elle » phallique
j’habite au ventre de l’humanité
la gestation de mes questionnements
coupés au scalpel de l’excision
mentale
CAR-MEN tu es une femme
Siham Mehazmi / « La Femme n’existe pas »
Tout est retourné comme l’aiguille du scorpion du temps
comme le mât qui ne sait pas se courber
Les marges sont au premier rang
L’étonnement a perdu ses verres grossissant
Il a pris du repos dans l’ombre au milieu des petites choses
Les reptiles ont cessé de mendier les trottoirs
à l’insu du temps, il leur est venu des ailes
Les dinosaures ont rétréci plus que les angles de la photo
Les statues se sont agenouillés devant les doigts du sculpteur
Le poème s’est collé à la rue
Les masques se sont envolés
Alors les rires se sont envolés aussi
Fatma Al-Shidi
Traduction : Maram al-Masri
Avant que tout s’effondre,
Les banquises et les cités.
Avant que la terre engloutisse les boulangeries et les toboggans.
Avant que la mer avale ours et supérettes
Que le vert dévore l’asphalte
que le lierre éclate les tableaux noir des écoles.
Avant que le désert ne gagne les yeux des hommes
Que les vautours tournoient au dessus de nous jusque dans nos cœurs
Avant que les enfants grandissent et partent
Que leurs grandes chaussures foulent d’autres planètes
Que leurs villes souterraines préparent des guerres contre les insectes
Et qu’on s’aime en scaphandre
Avant que l’amour ploie et se fane
Avant que l’oubli recouvre tout de son voile cotonneux
Avant que j’oublie tout de toi, ta peau et ta voix,
Ton odeur et ton rire
Avant que tout ne disparaisse
La gentillesse et la beauté,
Dans la nuit douce j’écoute le rossignol
Emma de Négri
il
avait mis quelques poèmes dans sa
main, comme on attire les pigeons.
Elle était jeune, elle n’a rien vu,
Trop près s’est approchée.
elle lentement enfonce ses doigts dans le sable de la plage, voudrait se rappeler le goût du sucre roux, sur l’étagère de la cuisine
elle quand il dort, se sent si seule. hésite à prendre son carnet, pour une fois voudrait ne pas écrire
il
dort à côté d’elle, allongée qui
écrit. Lequel des deux fait de beaux
rêves ?
Albane Gelée / je te nous aime ( extraits )
Nous sommes les montagnes parallèles, bleues,
Inébranlables sous les feux de l’été, sous le gel,
Nous sommes l’embrassement primordial,
Le rêve inconnu de l’enfance
Devenu vide,
Obsession,
Maladie.
Nous sommes la respiration saccadée
Toujours à contretemps,
Le gémissement sauvage
Réverbéré à travers les couloirs de la mémoire,
Les roches blanches
Avec la face taillée
A la recherche de l’autre partout, toujours,
Les végétations rabougries, pleurant
Sans larmes,
Les forêts des cactus hautains
Avec des arbres oubliés au bord de la route
Imitant la mort.
Nous-
L’éternité et la non-existence
Mêlées l’une à l’autre,
Les nuages sauvages
Entrecroisés sur la voûte céleste,
Les sentiers impénétrables de la pensée
Rebelle
Flavia Cosma / Nous
Maison d’os :
un squelette
dans les vieux cachots
de la langue.
Je repousse
à travers les styles
les dais élisabéthains ,
les dessins normands,
les primevères érotiques
de Provence
et le latin recouvert de lierre
des hommes d’église
jusqu’au nasillement
du barde, l’éclair
métallique des consonnes
fendant le vers
Seamus Heaney / Rêves d’os II / Bone dreams II
Traduction : Guy Chain
Bone-house:
a skeleton
in the tongue’s
old dungeons.
I push back
through dictions,
Elizabethan canopies.
Norman devices,
the erotic mayflowers
of Provence
and the ivied latins
of churchmen
to the scop’s
twang, the iron
flash of consonants
cleaving the line.
Puisque je ne sais que faire de mes mains
je serre un panier de figues contre ma poitrine
pendant qu’il s’éloigne du jardin de la joie
ayant boutonné le dernier rayon de soleil
sur sa pomme d’Adam.
Demain il va encore enfermer à clef
dans le tiroir le plus bas de son quotidien
une aquarelle figurant le désir de changer sa vie,
il va secouer mes odeurs de sa peau
comme une abeille le pollen d’acacia
collé sur ses pattes
et regagner sa place parmi les statues
qui étalent des manuscrits au-dessus de leurs têtes
en guise de ciel.
Je croyais que j’avais planté en lui une fleur.
Aksinia Mihaylova / Ciel à perdre ( extrait )
Tu es pour moi le feu, je suis pour toi le feu.
Je suis pour moi le fer, noir, tu es pour toi le fer, noir.
Tu me touches, je deviens le fer blanc, et le rouge.
Je te touche, tu deviens le fer blanc, et le rouge.
Je reste fer, tu restes fer, et cependant
moi j’acquiers : tes qualités
de feu, feu de ton feu,
toi tu acquiers : mes qualités
de feu, feu de mon feu,
et lumineux et chaleureux.
Brice Bonfanti / CHANTS D’UTOPIE, troisième cycle, Chant XXIV
Avec tout ça je fais du vent,
Des petites brises, des courants
D’air vague.
Qu’on verlainise ou qu’on charrie,
Poètes à la démence aiguë,
On drague
Un mot par-là un mot par-ci,
Pour ne pas crever on di-
vague.
On fait des océans de nôs,
Spongieuse, la mort nous laisse nos
Vagues.
Jean Sénac
Chaque fois que je frôle ce ressort
une sonnette sonne
et un homme vient sortir d’une cage ponctuel et bien affûté
tout comme nous et il m’apporte du fromage.
Comment a-t-il fait pour tomber
en mon pouvoir ?
Carl Rakosi / L’expérience et le rat
Traduction : Jean-Paul Auxeméry
Avant que tombe la nuit totale
Nous allons étudier les taches sur le mur :
Certaines ressemblent à des plantes
D’autres simulent des animaux mythologiques.
Hippogriffes,
dragons,
salamandres.
Mais les plus mystérieuses de toutes
Sont celles qui ressemblent à des explosions atomiques.
Dans le cinématographe du mur
L’âme voit ce que ne voit pas le corps :
Des hommes agenouillés
Des mères avec leurs enfants dans les bras
Des monuments équestres
Des prêtres qui élèvent l’hostie.
Des organes génitaux qui s’unissent.
Mais les plus extraordinaires de toutes
Sont
sans l’ombre d’un doute
Celles qui ressemblent à des explosions atomiques.
Nicanor Parra / Taches sur le mur / Manchas en la pared
Traduction : Bernard Pautrat avec la contribution de Felipe Tupper
Antes que caiga la noche total
Estudiaremos las manchas en la pared:
Unas parecen plantas
Otras simulan animales mitológicos.
Hipogrifos,
dragones,
salamandras.
Pero las más misteriosas de todas
Son las que parecen explosiones atómicas.
En el cinematógrafo de la pared
El alma ve lo que el cuerpo no ve:
Hombres arrodillados
Madres con criaturas en los brazos
Monumentos ecuestres
Sacerdotes que levantan la hostia.
Órganos genitales que se juntan.
Pero las más extraordinarias de todas
Son
sin lugar a duda
Las que parecen explosiones atómicas.
bienvenue
pour revenir au jour où vous avez fait la connaissance de vos amis de classe
veuillez appuyer sur votre chiffre porte-bonheur
pour les jours où vous courriez inlassablement dans le jardin
appuyez au hasard sur tous les numéros
pour les vitres embuées des gargotes à camionneurs
composez les chiffres de l’année de vos dernières vacances d’été en famille
tout le monde traine son lot de honte
n’en dévoilez le code à personne
pour le thé et les brioches des petits déjeuners sur la pelouse de l’université
posez le combiné et sortez sur le balcon
si vous souhaitez faire une réclamation concernant la vitesse folle à laquelle le temps s’écoule
veuillez appuyer de toutes vos forces sur zéro
si vous vous apercevez que vous ne savez plus exactement à quoi ressemblait votre grand-père
veuillez je vous prie vous regarder dans une glace
pour l’odeur des livres poussiéreux des bouquinistes
prononcez la troisième lettre du nom
d’un ouvrier analphabète
pour le tailleur de votre quartier retrouvé mort en loques
veuillez patienter s’il vous plaît
pour l’instant suspendu
où dans votre sommeil vous avez caressé le cou de cette femme
appuyez en boucle sur le même numéro
après le biip
le lendemain de son départ
écrivez cent fois dans votre cahier je ne tomberai plus jamais amoureux.
biiiip
Efe Duyan / Centre d’appel
Traduction : Célin Vuraler
Regarde les méfaits de cette voute céleste,
et vois ce monde vide..puisque les amis sont partis.
Autant que tu le peux, vis un moment pour toi même;
Ne goûte qu’au présent…le passé a l’odeur des morts
Omar Khayyam
attendu qu’un enfant se baigne dans la langue avec tant de jouissance que même les débris du sens et ses mélanges éclairent et font vibrer de rires même en hiver les maigres promenades
attendu qu’inouïe est toujours la parole (qu’elle soit prose ou vers - flèche précise – vraie elle est apocalypse pour nos moi défensifs) qui ouvre le pas-ça - je vers l’inattendu
attendu que sacri fice ce poème est non le cri des anciens crucifiés (secousses sauvant l’ordre) mais ce saut – tranché précis – d’un vivre inconnu (joie) d’un oui donné pour rien
attendu que le manque est cette amerveilleuse chance – l’inachevé pour qui se moque bien d’avoir d’être comblé et même de la plaie étant flèche soi-même
Florence Pazzottu / L’inadéquat ( extrait )
Beaux délices dissimulés
comme lécher le sucre d’un biscuit
gratter de l’ongle un savon odorant
lire un poème
par hasard
dans une revue ouverte en catimini.
On prend revanche, si mince soit-elle,
de tant de mauvaises minutes
qui nous ont menacés, détournés,
revanche qui nous lie d’un élan partagé
avec les conquérants et les grands séducteurs.
Marie-Claire Banquart
Dans votre petit crâne
est enfermée une guêpe
folle furieuse
qui grille et vrombit.
- :- :-
Mon crâne est ouvert
battu par le vent.
Ô vent combien de pensées
apportes-tu en moi et en chasses-tu
rapide à tout moment,
Ô vent.
Ô pluie, je suis sans
couvercle
et ma tête est une conque.
Tu la laves et débordes.
Ô pluie.
J’ai la tête pleine de pluie
et de vent et de soleil et de mer.
Ô vent.
Si tu pouvais suspendre une pensée.
Si tu pouvais la suspendre un moment.
Ô vent.
Mais mon crâne est sans paroi
C’est le monde.
- :- :-
Dans votre petit crâne
il n’y a de la place
que pour une guêpe méchante
folle furieuse
qui vrombit
et se cogne la tête
contre les parois aveugles.
Italo Calvino / Crâne / Cranio
Traduction : Martin Rueff
Nel vostro piccolo cranio
c’è chiusa una vespa
pazza furiosa
che sfrigola e ronza.
- :- :-
Il mio cranio è aperto
battuto dal vento.
O vento, quanti pensieri
Mi porti e quanti ne spazzi
ogni veloce momento,
O vento.
O pioggia, io sono senza
Coperchio
e la mia testa è una conca.
Tu la lavi e trabocchi.
O pioggia.
Ho la testa piena di pioggia
e di vento e di sole e di mare.
O vento.
Potessi fermare un pensiero.
Potessi fermarlo un momento.
O vento.
Ma il mio cranio è senza pareti.
È il mondo.
- :- :-
Nel vostro piccolo cranio
C’è posto soltanto
per una vespa cattiva
pazza furiosa
che ronza
e picchia la testa
contro le chiuse pareti.
Quand l’enfant était enfant
il allait les bras ballants,
voulait que le ruisseau soit un fleuve,
que le fleuve soit un torrent,
et cette flaque la mer.
Quand l’enfant était enfant,
il ne savait pas qu’il était enfant,
tout pour lui avait une âme,
et toutes les âmes n’en étaient qu’une.
Quand l’enfant était enfant,
il n’avait d’opinion sur rien,
n’avait pas d’habitudes
il s’asseyait en tailleur,
s’en allait à l’improviste,
avait un épi dans les cheveux,
et ne faisait pas de mine quand on le photographiait.
Quand l’enfant était enfant,
c’était l’époque des questions suivantes :
Pourquoi moi je suis moi et pourquoi pas toi ?
Pour quoi moi je suis là et pourquoi pas là-bas ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
Est-ce que la vie sous le soleil n’est qu’un songe ?
Est-ce que ce que je vois et entends et renifle
n’est pas que le reflet d’un monde avant le monde ?
Est-ce que le mal existe réellement, et des gens
qui sont vraiment mauvais ?
Comment est-ce possible que moi qui suis moi,
avant que je n’existe, je n’existais pas,
et qu’un jour moi qui suis moi,
je ne serai plus celui que je suis ?
Quand l’enfant était enfant,
lui répugnaient les épinards, les petits pois, le riz au lait
et la purée de chou-fleur.
et maintenant il en mange même sans être obligé.
Quand l’enfant était enfant,
il se réveilla un jour dans un lit étranger,
et cela arrive encore
beaucoup de personnes lui semblaient belles,
et cela arrive encore quand il a de la chance
il se représentait clairement un paradis
et maintenant il ne peut qu’au mieux le deviner
il ne pouvait pas s’imaginer le néant
et maintenant il tremble quand il y pense.
Quand l’enfant était enfant,
il jouait avec enthousiasme
et maintenant, tout à son affaire, cela n’arrive
que quand cette affaire est son travail.
Quand l’enfant était enfant,
il se contentait de manger des pommes et du pain,
et c’est toujours le cas.
Quand l’enfant était enfant,
les baies lui tombaient dans la main comme seules les baies le font
et c’est toujours le cas,
les noisettes fraîches lui rendaient la langue rêche
et c’est toujours le cas,
sur chaque montagne
il se languissait d’une montagne encore plus grande,
et dans chaque ville
il se languissait d’une ville encore plus grande,
et c’est toujours comme ça,
Il attrapait jubilant au sommet de l’arbre les cerises
comme encore aujourd’hui,
la timidité devant chaque inconnu
il l’a toujours,
il attendait la première neige,
et il l’attend toujours.
Quand l’enfant était enfant,
il a lacé un bâton contre un arbre comme une lance,
et elle tremble là aujourd’hui encore.
Peter Handke / Chanson sur l’enfance /Lied Vom Kindsein
Traduction : Claire Placial
Als das Kind Kind war,
ging es mit hängenden Armen,
wollte der Bach sei ein Fluß,
der Fluß sei ein Strom,
und diese Pfütze das Meer.
Als das Kind Kind war,
wußte es nicht, daß es Kind war,
alles war ihm beseelt,
und alle Seelen waren eins.
Als das Kind Kind war,
hatte es von nichts eine Meinung,
hatte keine Gewohnheit,
saß oft im Schneidersitz,
lief aus dem Stand,
hatte einen Wirbel im Haar
und machte kein Gesicht beim fotografieren.
Als das Kind Kind war,
war es die Zeit der folgenden Fragen:
Warum bin ich ich und warum nicht du?
Warum bin ich hier und warum nicht dort?
Wann begann die Zeit und wo endet der Raum?
Ist das Leben unter der Sonne nicht bloß ein Traum?
Ist was ich sehe und höre und rieche
nicht bloß der Schein einer Welt vor der Welt?
Gibt es tatsächlich das Böse und Leute,
die wirklich die Bösen sind?
Wie kann es sein, daß ich, der ich bin,
bevor ich wurde, nicht war,
und daß einmal ich, der ich bin,
nicht mehr der ich bin, sein werde?
Als das Kind Kind war,
würgte es am Spinat, an den Erbsen, am Milchreis,
und am gedünsteten Blumenkohl.
und ißt jetzt das alles und nicht nur zur Not.
Als das Kind Kind war,
erwachte es einmal in einem fremden Bett
und jetzt immer wieder,
erschienen ihm viele Menschen schön
und jetzt nur noch im Glücksfall,
stellte es sich klar ein Paradies vor
und kann es jetzt höchstens ahnen,
konnte es sich Nichts nicht denken
und schaudert heute davor.
Als das Kind Kind war,
spielte es mit Begeisterung
und jetzt, so ganz bei der Sache wie damals, nur noch,
wenn diese Sache seine Arbeit ist.
Als das Kind Kind war,
genügten ihm als Nahrung Apfel, Brot,
und so ist es immer noch.
Als das Kind Kind war,
fielen ihm die Beeren wie nur Beeren in die Hand
und jetzt immer noch,
machten ihm die frischen Walnüsse eine rauhe Zunge
und jetzt immer noch,
hatte es auf jedem Berg
die Sehnsucht nach dem immer höheren Berg,
und in jeder Stadt
die Sehnsucht nach der noch größeren Stadt,
und das ist immer noch so,
griff im Wipfel eines Baums nach dem Kirschen in einem Hochgefühl
wie auch heute noch,
eine Scheu vor jedem Fremden
und hat sie immer noch,
wartete es auf den ersten Schnee,
und wartet so immer noch.
Als das Kind Kind war,
warf es einen Stock als Lanze gegen den Baum,
und sie zittert da heute noch.
je t’appelle chérovsky
n’a-t-on pas appris à aimer dans les romans russes
le premier soir où tu t’es allongée près de moi
est gravé dans ma mémoire en cunéiforme
non, non : une peinture des cavernes
je t’ai fait un peu attendre au début
pardonne-moi
j’ai caché ton nom pendant un temps
tu ne sais pas pourquoi
remets à l’hiver prochain
l’écharpe que tu as laissée à moitié tricotée -
avec ta moitié de solitude, c’est mieux comme ça
tu m’as donné une pomme un matin avant de partir
faisons-en notre mot de passe
et puis laisse pousser tes sourcils
les artifices m’effraient
même parfois dans l’architecture et la poésie
tes jambes recouvertes des blessures de ton enfance
l’amour que nous faisons au pas de course
l’amour patient comme tes cheveux qui poussent
j’ai toujours confondu
les interminables surnoms dans les romans russes
EFE DUYAN / Amourusse
Traduction : Célin Vuraler
Le silence – rugueux et bosselé comme un mur de vieilles pierres. Le silence – lisse et léger comme la pâleur du rayon nocturne qui vient s’y poser. Le silence – imperceptible comme le grain des voix éteintes. Le silence n’est pas de la terre –il n’a ni âge ni visage, silence des commencements, silence d’un premier monde devenu le cœur et le noyau de ce monde. Nous le recevons en héritage, il est notre mémoire la plus ancienne, la fraîcheur d’un matin encore à venir, que nous mûrissons dans la paix des soirs, auprès des fenêtres aux clartés fuyantes. Il n’habite nulle part qu’en nos cœurs, lové au creux de notre âme, tendu à la fine pointe de l’esprit, vaste dans le regard égal ou ponctuel comme l’étoile et la goutte de rosée où l’univers tout entier se reflète. Nous en sommes les ignorants dépositaires – les vases fêlés et la moisson engrangée – la partition et la musique inaudible – le rouleau précieux et le scribe aveugle – les lecteurs en même temps que le poème qui s’écrit dans le secret, les lèvres muettes, le grand mystère et la langue tout contre qui se tait. Le silence n’est pas seulement l’envers du monde –sa trame autant que son appui – son socle inattingible, ses invisibles soubassements, sa géologie secrète, son noyau de feu et de glace, ou encore sa lumière aveuglante, sa vertigineuse transparence, son condensé, sa toile comme sa mémoire toujours vivante, son principe, son point d’origine – mais son unique réalité, le réel le plus pur et le plus dense que l’on puisse atteindre – l’être en sa puissance, son nom imprononçable – sa suprême vibration. C’est sa main, cette nuit – le frisson de sa présence, tout ce grand ciel qui glisse – le frôlement des airs, le vent qui soulève la peau et la fait battre comme une voile, trois oiseaux, trois petites ombres sur l’ombre plus grande, sautillant d’une branche à l’autre, et tout le silence de la terre remontant comme une sève chaude, la nuit sur l’herbe, le baiser de l’infini et l’étoile qui s’allume comme un œil au fond de la chair tranquille, répandue loin avec l’espace étale, l’air invisible qui circule sans bruit. Nous entendons mais du réel nous n’écoutons rien. Nous écoutons mais nous n’entendons pas. Parce que le cœur n’est pas tourné vers le silence. Parce que la parole ne penche pas vers le cœur. Parce que la bouche n’est pas cette oreille qui lui répond et la rejoint d’un même mouvement. Le regard se brouille d’un fourmillement de bruits décousus et insatiables. La vérité ne s’y trompe pas et n’a pas voulu de mot. Elle les décourage tous. Un petit reste renaîtra de cette exigence nouvelle. (extrait de « Demeures du silence ») Philippe Mac Leod / Variations sur le silence ( XVI )
Je suis retenue par les bras
de tous mes amis, retenue
par les histoires de famille
et de maison des taxis indiens,
par les souriants vendeurs de nourriture
par des yeux brillants soudain revus
à des rencontres. Retenue, je suis tenue.
Judith Rodriguez / Je suis soutenue / I am held up
I am held up in the arms
of all my friends, held up
by the Indian taxi-drivers’
tales of family and home,
by the smiling sellers of food,
by bright eyes suddenly remet
at encounters. Held up, I am held.
la poupée voyageant avec moi.
je partirai avec ton amour en bandoulière.
une ardoise magique, même passée et repassée, laissant apparaître des traces.
écrit à l’encre sympathique ne cherche qu’un révélateur pour réapparaître.
c’était venu sans rime ni raison.
je n’ai qu’une vie. je n’ai qu’un ami. je n’ai qu’un je t’aime.
j’espère que tu as bien fait ta chasse au trésor.
ce petit dessin d’un chapeau de fête.
mes journées qui étaient tes nuits.
en me promenant juste dans les rues ou les petits parcs j’ai croisé plusieurs écureuils, un raton laveur et une loutre.
me retrouver à t’envoyer une vraie lettre d’un aéroport.
c’est curieux de t’écrire autre chose que ces messages arrachés à l’urgence et au temps, ces signes qui sont comme des cris, comme des appels, comme des écorchures de l’âme, et d’avoir un espace pour te dire mon amour comme un peu plus tendrement que d’habitude.
te parler toujours dans le silence de ta réponse.
être assujettie à ce rituel de ces mots vers toi.
te dire je t’aime par l’intermédiaire de ces mots écrits qui se poseront sur toi comme des plumes, des flocons, des miettes de vie, si précaires et si nues.
Béatrice Bonhomme / Tes nuits sont devenues mes jours
nous habitons dans le scalp de ta dernière ex
je brasse la soupe avec ses cheveux raidis de larmes
tu l’aimes toujours alors je l’aime aussi
les clefs de toutes les pièces ont été avalées
les portes s’ouvrent d’elles-mêmes
pourtant je ne sors plus dehors
tu cherches sa peau blanche
dans celle des filles de youporn
ses décalcomanies ouvrent grand leurs jambes
elles sont vastes et nous entrons en elles
des ombres crient oh crient ah ah ah
pareilles les unes aux autres et s’embrassent entre elles
sortent de l’écran pour s’asseoir sur les étagères
côte à côte s’alignent puis s’emmêlent
sortie de la farandole je les époussète
me borde de leur peau le soir
et durant le jour me promène dans le musée intime
de tes amours jamais mortes
lorsque les tapisseries s’animent pour me parler de toi
les organes des femmes claquent au vent
raidie d’arthrite statue de sel
castagnettes mes genoux déchirent
mais ce n’est pas grave
tu aimes la musique
Chloé Savoie-Bernard / Au travers de ses cheveux
J’avais
mal à vivre
ô
que j’eus peine
à trouver mon chemin
parmi
ronces et broussailles
tous ces fruits rouges que je
cueillais
avec élégance
avant
de leur confier
écrasé dans ma paume
mon
désespoir d’enfant.
Franck Venaille
Le peuple est une bête variable et grosse,
qui ignore ses forces ; aussi reste-t-il
sous le poids et les coups de bois et de pierres,
mené par un enfant de faible puissance
qu’il pourrait mettre à terre d’un soubresaut ;
mais il le craint et le sert en ses outrances.
Et ne sait que lui, est craint, car les féroces
ont jeté un sort qui ses sens obnubile.
Chose étonnante ! il se pend et s’emprisonne
de ses propres mains, s’occit, se fait la guerre,
pour un carlin, de tous ceux qu’il donne au roi.
Tout est à lui, entre le ciel et la terre,
mais il n’en sait rien, et si quelque personne
vient l’en aviser, il la tue et fossoie.
Tommaso Campanella / de la Plèbe
Traduction : Jean-Charles Vegliante
Je bois à la source
Oubliant que je porte
Du rouge à lèvres
Chiyo-Ni
dans ce monde incertain qui grouille comme au creux de mon crâne dans une indécision de limbes ce qui est dit aussi qu’autre chose pourrait être que toute chose pourrait être autre évidemment puisque je pourrait être l’autre ou un autre
dans ce monde comme au creux de mon crâne ou au creux du crâne autre au cœur du plexus des viscères ce qui remue est indécis c’est dedans dit-on mais dedans dit aussi que toute chose pourrait être du dedans ou du dehors comme je qui pourrait être cet l’intime ou l’ailleurs et l’en dehors de soi comme l’est ce crâne multiple dans lequel chaque je infiniment baigne immensément la langue nos langues
dans les limbes espace creux qui n’est ni vie ni mort ni salut ni perdition « ce qui n’est pas » déjà grouille comme allant être ce qui fut n’est pas encore dissout mais déjà autre ou pas encore là mais déjà créant le vide de sa non encore apparition c’est cet espace dont on dit qu’il est l’innocence là où le pas encore est déjà où le déjà plus remue encore
c’est d’avant tout espace ou d’en dehors du temps l’art se faisant dans son espace et dans son temps propres l’artiste poussant de la main des doigts des épaules même l’aiguille de plomb ou d’acier le rameau de charbon ou la touffe de poils orientant les ruisseaux et les torrents fugaces qui charrient les poudres de pierres d’arbres de fleurs ou de fruits dans la tension et le projet de l’œil comme rivé aux doigts et aux circonvolutions du cerveau du dedans du cerveau du dehors
tout comme on suit la piste d’un animal il a laissé sa trace on ne sait quand elle est là lui ailleurs et la projection de ma vision est telle qu’il est à la fois la permanence de lui même dans la trace et le surgissement de son futur dans mon projet ou même comme on voit aux ridules de l’eau l’effacement de l’animal dans le silence des eaux et je dans ce silence encore enfant sans voix mais déjà désirant et déjà projetant
c’est suivre la piste du possible quand au creux de mes crânes limbes grouille le monde et du monde ce que je pourrait dire et autrement que dire je l’art comme une forme toujours autre et ni vie ni mort mais sans cesse projet actant infiniment possible projet
Raphaël Monticelli / Fantaisie dans la mangrove
Dans une autre vie
je reviendrai en oiseau
dans un bois si profond
que je ne verrai pas d’humains
sauf quand une jeune fille
s’y enfoncera délaissée
et perdue et mon chant l’accompagnera
vers sa demeure et sa petite soeur
Judith Rodriguez / Vie d’oiseau / Bird life
Traduction : Marilyne Bertoncini
In another life
I shall return as a bird
in a part of the wood so deep
I shall see no human
except when a girl
wanders there forlorn
and lost till I sing her home
to her little sister.
Et je me suis assis parmi la foule tapageuse,
Et j’ai assisté à leur jeu agité
Je me suis redressé et très fort j’ai crié
Aussi grossier qu’eux et aussi peu scrupuleux.
J’ai fait un pacte avec la vulgarité
Et suis irrémédiablement marqué de son baiser déchu,
Mesquin j’ai vécu d’aumônes désinvoltes
Impatiemment buvant la lie de la félicité
James Joyce
Traduction : Philippe Blanchon
J’aimerais atteindre
ce bout de plaine enneigée
Sans être rappelée
Takako Hashimoto
Maintenant que l’indigo
est une lame argentée au fil de la nuit
je peux me promener seul,
monter sur la tonnelle, me transformer en berceau de treilles
ou en bougainvillier qui ensorcelle de son vol lent
et couvrir avec pudeur toutes mes ivresses
en rampant jusqu’à l’embrasure où se penchent les dieux
afin de dérober les secrets du pigment.
Je dois chasser la tristesse des après-midi,
le plomb impitoyable du ciel de la Lorraine,
faire ondoyer au vent les feuilles vertes
symbole de mes rêves de pergola
qui lèchent les entrailles du désert
et les bassins mystérieux de l’âme,
danses d’une eau furtive
se filtrant dans le fleuve de mes veines.
Je devrais comploter avec le silence
de la fleur qui attend l’insecte
prisonnier de la résille des branches,
pour redevenir l’enfant secret
qui craint qu’on découvre ses méfaits
et ainsi m’élever léger entre les tiges
jusqu’à l’azur ardent des flammes
où s’embrassent tous les désirs.
Maintenant que l’indigo
devient pacte clandestin avec les dieux
je dessine mon silence sur la toile,
humble reflet de mes efforts,
et je laisse ma mémoire vénérée
dans la haie luxuriante de mon verger
où œuvrent le miracle et l’étincelle
du bleu fleurissant de mon exil.
William Navarrete / Conversion indigo de Majorelle / Conversión añil de Majorelle
Traduction par l’auteur
Ahora que el añil
es lámina argentada al filo de la noche
puedo pasearme a solas,
subir al cenador, volverme parra
o hechicera bunganvilla de lento vuelo
que cubra con pudor mis embelesos
y trepe hasta el alféizar de los dioses
para robarles el secreto del pigmento.
Debo ahuyentar las tardes tristes,
el plomo despiadado de Lorena,
ondear al viento las hojas verdes
de mis sueños de pérgola
que lamen las entrañas del desierto,
las albercas misteriosas de su alma,
danzas de agua escurridiza
filtrándose en el río de sus venas.
Tendré que complotar con el silencio
de la flor a la espera del insecto
atrapado en el redil de la enramada,
volver a ser el niño sigiloso
que teme le descubran las andanzas
para ascender ligero entre las ramas
hasta el azur ardiente de la llama
donde se abrasan todos mis deseos.
Ahora que el añil
es pacto clandestino con los dioses,
estampo mi silencio sobre el lienzo
reflejo baladí de mis denuedos
y dejo que veneren la memoria
en los cercos frondosos de mi huerto
donde obran el milagro y el destello
del azul floreciente del destierro.
À l’intérieur d’un crâne déterré, l’abeille essaie de
construire son propre lotissement :
Dieu
Ciel
La ferme comme le crépuscule debout sur la colline.
Le coucher du soleil glisse dans son sceau de sang.
Autour de la fenêtre du salon, les cheveux du défunt pressés entre les pages de livres,
un portrait de Quanah Parker 8 avec Jésus en oiseau aquatique.
Basse-cour avale les mouches.
La grange, elle-même, une question. Foin et feu s’accouplent.
Lèvres en surface pour goûter la cendre. Chevaux désorientés à cause de la fumée.
L’unique porc fourre ses affaires dans son chapeau à bords flottants.
Ils font une expérience dans un champ de plus en plus sombre.
Le bourdonnement pour épingler tout ça :
ce en quoi l’abeille croît
ce qu’elle espère
ce qu’elle abandonne.
Le crâne en roulant parcourt le comté.
A demi-endormie, l’abeille décide le crâne à choisir quelle éternité brouter.
[8] Quanah Parker (1845-1911) était l’un des chefs Comanches les plus connus (et qui se battit contre les exterminateurs de bisons
[9] Peut-être une allusion aux squelettes et cadavres de bisons qui jonchaient les plaines à l’époque où la politique d’extermination des troupeaux fut décidée afin d’affamer les Indiens pour les réduire à se rendre sur les réserves et abandonner leurs territoires.
Sy Hoahwah / Le dernier lotissement Comanche du monde / The Last Comanche alottement in the world
Traduction : Béatrice Machet
Inside an unearthed skull, the bee tries to construct its own allotment :
God
Sky
Farmhouse stands like dusk on the hill.
Sunset slides back into its blood bucket.
Around the living room window, the deceased’s hair pressed inside books,
a portrait of Quanah Parker with Jesus as a water bird.
Barnyard swallows the flies.
The barn, itself, a question. Hay and fire have sex.
Lips surface to taste the ash. Horses confused with smoke.
The one hog packs its belongings into its floppy hat.
They are having one experience in a darkening field.
The buzzing to pin all of this :
what the bee believes in
what it hopes for
what it leaves behind.
Through the county the skull rolls.
Half asleep, the bee convinces the skull of what eternity to graze.
La parole chargée de guérir a dressé cette ruine de quelques chardons bleus, de poussière et de vent ; ce chemin où la mort, empoignée par tant de mots, comme un figuier portant ses fruits dans un vieux mur et l’embellie de lierre sur la porte fanée, se referme sur le devenir joyeux, le lointain, très lointain murmure d’un pin amoureux.
Pierre-Albert Jourdan / À la rencontre d’un pin
Mourir. Il ne faut pas faire cela à un chat.
Que peut-il faire dans un appartement vide ?
Grimper aux murs ?
Se frotter contre les meubles?
Apparement rien n’a changé
et pourtant rien n’est pareil.
Rien n’a été déplacé
et pourtant rien n’est en place.
Et le soir, pas de lampe allumée.
Un bruit de pas dans l’escalier
mais ce n’est pas le bon.
Une main met le poisson dans l’assiette
mais ce n’est pas la bonne.
Quelque chose ne commence pas
à l’heure habituelle,
quelque chose ne se passe pas
comme cela devrait.
Quelqu’un était là depuis toujours
et soudain n’est plus
s’obstinant à rester disparu.
On a fureté dans les armoires
fouillé les étagères
on s’est faufilé sous le tapis pour vérifier.
On a même bravé l’interdit en allant au bureau
et en mettant les papiers en désordre
Que faire maintenant ?
Dormir et attendre.
Attendre qu’il revienne
s’il ose.
Et lui faire savoir qu’on ne fait pas ça à un chat.
On avancera vers lui
l’air détaché, un peu hautain
en faisant semblant de ne pas le voir.
On marchera très lentement
la patte boudeuse
et surtout, pas un bond, pas un ronron,
du moins au début.
Wislawa Szymborska
Traduction : Piotr Kaminski
Mon premier enlèvement de mère
survint une nuit d’été
quand un fou me prit
et m’allongea sur l’herbe
et me fit concevoir un fils.
Oh ! Jamais la lune ne cria autant
contre les étoiles offensées,
et jamais ne crièrent autant mes viscères,
et le Seigneur ne détourna jamais la tête
comme en cet instant précis
en voyant ma virginité de mère
soumise à l’offense et à la risée.
Mon premier enlèvement de femme
survint dans un coin obscur
sous la chaleur impétueuse du sexe,
mais naquit une enfant aimable
au sourire très doux
et tout fut pardonné.
Mais moi je ne pardonnerai jamais
on enleva cet enfant à mon sein
et on le confia à des mains plus « saintes »,
mais c’est moi qui fus outragée,
moi qui montai aux cieux
pour avoir conçu une genèse.
Alda Merini
Traduction : Franck Merger
Dans la cuisine
ma mère recousait des ailes
rapiéçait des membres
ma mère était une magicienne
elle faisait des costumes
des armures avec des pattes
des pyjamas pour chiens
des abris pour les âmes
Un jour
par une chaude journée d’été
elle est disparue
devant le barbecue
les instruments à la main
aspirée par un nuage de fumée
et d’assaisonnements exotiques
Et moi assise à la table de jardin
je pressais des citrons
pour la limonade
dans la cour inondée de lumière
Carole David
Collée à son samovar
grand-mère fait l’eau bouillir
Mère
étend sur le fil
les chemises qu’elle a lavées
De ce côté de la fenêtre les chemises
taches blanches privées de bras
de vent s’emplissent
s’emplissent et se dévident.
Maryam Fathi
Traduction : Iraj Valipour, aidé de Gita et Avaz
Des mille enfants que j’eus naguère sur la terre Adélie
Aucun n’a survécu
C’est un désastre sans exemple
Un cataclysme
Propre à roidir dans la mémoire
Le nerf des extases glaciaires
Ancien tango, graisse de phoque
La neige à même
Des visages de natives oubliées
Et avec eux cet à-la-chaîne
Ethnographique plutôt qu’ethnologique
(J’y tiens
En toute chose plus du côté graphie que du côté logie
Prédilection au logographe
Inconnu qui m’obsède – que fais-tu, que fais-tu, toi, pour ma défense ?)
Inconnu introuvé
Moi béant de mille deuils
Convaincu que lui seul il m’aiderait à assouplir cette banquise
A m’y voir plus finement, plus végétal aussi
Mousse ou lichen
Un peu de vie drossée parmi les aubes
Et regarder en face dans leur gangue de cristal
Les mille fruits de mes parades
Depuis l’errance où je vous parle maintenant
Sur des cargos mal fréquentables, des océans peu fréquentés,
farouches,
L’époque s’épaissit
Complique par courroies
Moyeux machine à battre épis de vagues
Gerbes jaillies sans fin
Elle parle régulier monotone comme une aire de foulage en octobre
Sous les mouches du septentrion
Le raclement des comportes
Elle parle elle rêve son rêve mécaniciste
Et mes centaines de petits morts, là-bas,
Elle s’en nourrit l’ogresse
En fait son vin l’ivresse
Ah ! Chaleur des éclairs nonchalants
Autant d’orages qui tanguent, nous tracent
Mollement, fatalement,
Charmés par la gouverne magnétique
La caresse des turbines
Tous puissants artefacts qu’un jour ils relaieront dans la continuité
Ce jour qu’ils suffisent à notre propulsion
Alors, mes trébuchés, mes icebergs, affranchie votre incessante
énigme, dépliés la rumeur et le craquement des os
Refroidiront les forges descendance
Se rallumera, mille feux !, au cœur du noir du mauvais temps le corps
unique sans destinée des long-courriers transpacifique
Christian Doumet / Sur la Terre Adélie
Dans ces poches d’étoffe à votre hanche vous m’apportez le pain et même quelques poignées de sucres pour l’enfant.
Entrez si l’ombre d’une chambre où balança la mort ne vous accable pas, mes sœurs accoutumées à la marche et au vent.
Entrez. Cette ombre a des rayures. Vous qui me souriez du lointain de la porte, en transparence,
Laissez-moi retenir vos robes dans ma main et vous savoir humaines.
Prenez place un instant.
Ici j’ai cru laver des nuits de barbarie mettant au monde un cri qui arrache le temps. Mais les murs me repoussent lentement vers la nuit, vers celle que je fus.
Et vous vous êtes venues. Vos visages allument des rouets de lumière où je file un espoir de revivre, de me lever sans fièvre et de suivre un instant votre chemin
Parmi les orties blanches dans votre souffle où je prendrai le mien.
Racontez-moi des histoires de femmes aux jambes libres qui courent à travers champs pour garder le sillage de leurs bêtes,
Des histoires de femmes qui nouant leurs cheveux dans un mouchoir de toile dressent des flambées de paille sur leur fourche. Et qui le soir vont s’accouder aux murs.
Vous êtes de celles-là. Vous secouez vos nappes sur la rosée. Vous allez recueillir dans un tablier bleu quelque oseille sauvage que féconde la mare.
Femmes reportez-moi à l’âge de la terre. Vos paroles sont lentes à dérouler leur cours mais leur goût à lui seul me ranime le sang.
Dans les paniers de l’aube je dénicherai aussi les œufs de caille, dites-le-moi.
Venez demain quand vous vous en irez à travers bois avec les hommes.
Je serai prête, forte et sérieuse de cette main que vous tendrez, forte du vent.
Et soudain si légère de cet enfant criant dans le soleil.
Françoise Collin
Je n’aurais jamais cru
que l’on puisse à ce point
jouir d’une intimité
à perdre ses frontières
*
Le toucher si velours
l’aiguillon du désir si calme
la fontaine d’un plaisir
sans heure
*
ouvrent une étendue
de temps et d’espace
à l’amble facile de nos corps
car ici et maintenant
*
sont devenus un ailleurs
.
.
Eve Lerner / Pour danser un rêve ( extrait )
Il est difficile de croire que le trille suave traversant
les jardins en vitesse
pourra être seulement un signal sonore, un cri solitaire
un oiseau poussant des cris, cherchant sa contrepartie,
demandant de l’aide.
Ce que fait sa beauté, tout comme une mélodie divine,
est un mélange mystérieux de solitude,
de fragments de prière, l’ivresse des nues, une extase
mystique
un cœur languissant après les étoiles à l’aube,
une attente prolongée, la non réalisation,
la transhumance cachée en son cœur fragile.
Ou c’est peut-être l’attraction magnétique de la lune,
devenue son,
les mers, les vallées, les hautes montagnes, la vie poursuivant
son destin
la nostalgie parcourant avec courage la distance jusqu’au loin,
en bouleversant l’horizon, en arrivant
jusqu’à la fin du monde.
Flavia Cosma
Allume la première lumière du soir, comme dans une chambre
Où nous nous reposons et sans trop de raison, pensons
Que le monde imaginé est le bien ultime.
Voici, donc, le plus intense des rendez-vous.
C’est dans cette pensée que nous nous recueillons,
Hors de toutes les indifférences, en une chose :
Dans une seule chose, un seul châle
Enroulé étroitement autour de nous, puisque nous sommes pauvres, une chaleur,
Une lumière, un pouvoir, l’influence miraculeuse.
Ici, maintenant, nous nous oublions l’un l’autre et nous-mêmes. Nous sentons l’obscurité d’un ordre, un tout,
Une connaissance, ce qui a fixé le rendez-vous,
À l’intérieur de ses frontières vitales, dans l’esprit.
Nous disons Dieu et l’imagination sont un…
Comme elle est haute cette très haute bougie qui éclaire le noir.
Hors de cette même lumière, hors de l’esprit central,
Nous bâtissons une demeure dans l’air du soir,
Où être là ensemble est suffisant.
Wallace Stevens / Dernier soliloque de l’amante intérieure / Final Soliloquy of the Interior Paramour
Light the first light of evening, as in a room
In which we rest and, for small reason, think
The world imagined is the ultimate good.
This is, therefore, the intensest rendezvous.
It is in that thought that we collect ourselves,
Out of all the indifferences, into one thing:
Within a single thing, a single shawl
Wrapped tightly round us, since we are poor, a warmth,
A light, a power, the miraculous influence.
Here, now, we forget each other and ourselves.
We feel the obscurity of an order, a whole,
A knowledge, that which arranged the rendezvous.
Within its vital boundary, in the mind.
We say God and the imagination are one…
How high that highest candle lights the dark.
Out of this same light, out of the central mind,
We make a dwelling in the evening air,
In which being there together is enough.
Nous jetâmes les fourrures les bonnets
En pleine neige dans le coffre et changeâmes
En un tournemain le paysage. Il jaillit
Des ruisseaux à nos côtés, l’autre soleil
Se prodigua, plein de fleurs rouges
Ondulaient au-dessus des prairies à la renverse et les portes
Aux montagnes de cuivre s’ouvrirent.
Sarah Kirsch / Descente
Traduction : Jean-Paul Barbe ?
Une matinée couverte, en Juillet. Un goût de cendres vole dans l’air ; — une odeur de bois suant dans l’âtre, — les fleurs rouies, — le saccage des promenades, — la bruine des canaux par les champs — pourquoi pas déjà les joujoux et l’encens ?
J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.
Le haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc ? Quelles violettes frondaisons vont descendre ?
Pendant que les fonds publics s’écoulent en fêtes de fraternité, il sonne une cloche de feu rose dans les nuages.
Avivant un agréable goût d’encre de Chine, une poudre noire pleut doucement sur ma veillée. — Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et, tourné du côté de l’ombre, je vous vois, mes filles ! mes reines !
Arthur Rimbaud / fragments du feuillet 12
Ce n’est pas grand chose, au fond, que mon existence
J’observe la stricte tenue musulmaniaque
Car si je laissais sortir les mots de mon sac
Tout le monde pourrait voir sur quelles braises je danse
C’est une imposture, je n’ai crainte de le dire.
Est-ce que je ne crée pas le monde chaque matin ?
Son corps nu est vautré sur mes draps de satin.
Mais à travers les steppes j’emporte mon désir
Aussi bien enfermé que ce tableau : Courbet
Clos par le gel, voici le château de Blonay.
(Paris, Musée d’Orsay)
Volker Braun / L’homme caché / Der Verborgene
Traduction : Alain Lance et Jean-Paul Barbe
Nicht viel ist das, was ich mein Leben nenne
Und strikt verkleidet bin ich musel-manisch
Denn hüte ich nicht meine Worte panisch
Verriete ich, daß ich in Gluten brenne.
Ist es Betrug: so ist er mir bewußt.
Erschaff ich nicht die Welt an allen Tagen?
Ihr nackter Leib fotzt breit auf meinem Laken.
Doch durch Steppen stehl ich meine Lust.
So zugenagelt wie dies Bild: Courbet.
Und zugefrorn seht ihr das Schloß Blonay.
Il neige tandis que nous hibernons dans un autre monde et que quelqu’un rêve qu’il neige alors qu’en fait, il neige à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du rêve. Dans les paniers en osier, les pommes ont les épaules carrées et savent tels les Indiens attendre la bête dans la beauté. Nous tendons l’oreille à plusieurs couches de silence à l’angle où l’ombre portée, l’herbe coupée se mêlent aux objets, aux sujets, également recouverts de neige. Reconnaître la nature du pas qui avance dans le crépitement des enjambements.
Sourde, la neige s’engendre depuis un fond
plus bas que celui du ciel
et sans dire mot tournoie
à l’intérieur d’une image du tournoiement,
en des élans renouvelés à s’attacher à la terre
où elle ne se rend pas unique,
À force de refaire le même manège toujours et toujours
sinon à rebours jusqu’au retour à l’enfance.
La page s’amoncelle blanche
au coin du feu,
Francis Catalano / Météo ( extrait )
Tu ramasses avec tes enfants des petites images, des coquillages
des timbres-poste et des cartes postales,
vous les rangez soigneusement dans des tiroirs et des boîtes.
Tu souris lorsque ta femme te dit :
“vous ne ramassez que des déchets”,
et tu ne sais pas que brusquement viendra le jour
ou plutôt la nuit de ce jour
où, éperdu, en caleçon, dans l’escalier de secours en acier trempé
tu tituberas en tremblant dans une direction opposée à ta demeure,
les mains aussi vides qu’une tombe creusée
et les poings noircis par les flammes.
Tu chancèles hors du diamètre de la volonté divine,
tu regardes derrière toi, mais ils ne sont plus là, cri lointain et ténèbres,
nu et petit sous le jet qui te ramène vers la vie
alors que tu le repousses dans le sens opposé,
mourir, c’est tout ce que tu veux,
expirer sous la couverture derrière le buisson.
Ils sont morts.
Tu te traînes jusqu’au container
où hier tu as jeté les derniers déchets.
Les doigts engourdis, tu tries dans cette puanteur,
voici le sachet vert avec les pelures d’oranges,
avec les enveloppes des petits chocolats
que tu avais achetés en rentrant du travail,
avec un morceau de la dernière tranche de salami
et les petites briques écrasées de jus de fruits
que les enfants ont bu avant de se coucher,
tout ce qui est resté de vous, de ta vie où tu es maintenant seul,
tu les renifles, tu les embrasses,
tu recomposes les pelures d’oranges pour reconstituer un tout
tu ramasses les miettes de chocolat dans le papier alu,
le petit bout de salami t’étourdit en te ramenant à cette familière vie domestique,
les pailles des briques de jus de fruit ont conservé la salive de tes enfants
ce sachet vert avec des déchets est à présent tout ce qui est à toi.
“Il faut commencer du commencement”, te dit-on.
Alors que toi, tu saurais si bien commencer par le milieu,
tu saurais comment transformer l’ancien
le rendre meilleur, plus beau, plus chaleureux.
Mais lorsque les morts ne sont plus vivants,
personne ne sait commencer ni par la fin ni par le commencement.
Tu sais, tu sais très bien comment la vie peut se transformer en déchets
mais tu ignores comment transformer ces déchets en vie.
Lidija Dimkovska / Les déchets
Traduction : Harita Wybrands
À chaque fête
pend à mon cou
La clé de ta porte
Inutile de préciser que
Ni je n’ose dans la serrure tourner la clé
Ni toi changer la serrure.
Sârâ Mohammadi Ardehâli
L’ombre s’émiette —
C’est à nouveau comme un jour du temps des Druides.
Seule créature vivante, un étrange et sardonique rat
Évite ma main d’un bond,
Tandis que je cueille le coquelicot du parapet
Pour le glisser à mon oreille.
Curieux rat, ils te fusilleraient s’ils connaissaient
Tes sympathies cosmopolites.
Tu viens de toucher cette main anglaise
Et tu feras de même pour une allemande,
Bientôt sans doute, si ton plaisir commande
De traverser la prairie assoupie entre eux et nous.
On dirait bien, étrange créature, que tu ricanes quand tu dépasses Ces yeux vifs, ces beaux membres, ces hautains athlètes,
Que la vie a moins gâtés que toi,
Tous voués aux caprices du meurtre,
Vautrés dans les entrailles de la terre,
Dans les champs déchirés de France.
Que vois-tu dans nos yeux
Quand le fer et la flamme hurlent,
En traversant le ciel paisible ?
Quel frisson, quel cœur frappé d’horreur ?
Les coquelicots qui poussent dans les veines des hommes
Tombent toujours et encore,
Mais à mon oreille le mien est sauf,
La poussière le blanchit à peine.
Isaac Rosenberg / Point du jour dans les tranchées / Break of Day in the Trenches
The darkness crumbles away.
It is the same old druid Time as ever,
Only a live thing leaps my hand,
A queer sardonic rat,
As I pull the parapet’s poppy
To stick behind my ear.
Droll rat, they would shoot you if they knew
Your cosmopolitan sympathies.
Now you have touched this English hand
You will do the same to a German
Soon, no doubt, if it be your pleasure
To cross the sleeping green between.
It seems you inwardly grin as you pass
Strong eyes, fine limbs, haughty athletes,
Less chanced than you for life,
Bonds to the whims of murder,
Sprawled in the bowels of the earth,
The torn fields of France.
What do you see in our eyes
At the shrieking iron and flame
Hurled through still heavens?
What quaver—what heart aghast?
Poppies whose roots are in man’s veins
Drop, and are ever dropping;
But mine in my ear is safe—
Just a little white with the dust.
C’est vers toi que je tends tout en comprenant
jamais je ne t’enlacerai à satisfaire mon cœur
car tu es le ciel brillant et sans nuage
et je suis un oiseau captif dans la cage.
Derrière les ternes barreaux de fer froid
étonnée mélancolique j’observe ton visage,
dans une rêverie survient une main magique
libérant l’oiseau qui s’élève vers toi.
Échappant en rêve à la volière
dans l’instant feutré de l’inattention
je ris sur le gardien et m’engage
vers une vie de clarté en ta compagnie.
Mais ceci n’est que songe, je sais que le bonheur
de quitter cette cage je n’en ai la force,
même si le veilleur me laissait fuir
mon souffle est trop court pour survoler la terre.
Au-delà de la grille l’œil gai
d’un enfant me sourit au matin lumineux
et ses lèvres chaque fois miment un baiser
quand j’intone mes trilles limpides.
Si un jour je parvenais à étendre les ailes
m’évader de cette suffocante ténèbre
que dire, ô ciel, à l’enfant attristé ?
« oublie l’oiseau car il est parti vivre ».
Je suis la chandelle dans la sombre ruine
que j’illumine par la flamme en mon sein
et si je choisissais de m’éteindre
j’emplirais de cendres la demeure.
Forough Farrokhzad / captivité / Asīr
Traduction : Jean-René Lassalle
Turā mēxwāham o dānam ki hargiz
Ba kām-i dil dar āghōšat nagīram
Toī ān āsmān-i sāf o rawšan
Man īn kunj-i qafas, murghē asīram
Zi pušt-i mīlahā-i sard o tīra
Nigāh-i hasratam hayrān barōyat
Dar īn fikram ki dastē pēš āyad
Ba man nāgah gušāyam par basōyat
Dar īn fikram ki dar yak lahza ghaflat
Az īn zindān-i xāmuš par bigīram.
Ba čašm-i mard-i zindānbān bixandam.
Kanārat zindagī az sar bigīram
Dar īn fikram man o dānam, ki hargiz
Marā yārā-i raftan zīn qafas nēst.
Agar ham mard-i zindānbān bixwāhad
Digar az bahr-i parwāzam nafas nēst
Zi pušt-i mīlahā har subh-i rawšan
Nigāh-i kōdakē xandad barōyam
Ču man sar mēkunam āwāz-i šādī
Labaš bā bōsa mēāyad basōyam
Agar, ay āsmān, xwāham ki yak rōz
Az īn zindān-i xāmuš par bigīram.
Ba čašm-i kōdak-i giryān či gōyam
Zi man bigzar, ki man murghē asīram.
Man ān šam’am ki bā sōz-i dil-i xwēš
Furōzān mēkunam wērānaērā
Agar xwāham ki xāmōšī guzīnam
Parēšān mēkunam kāšānaērā
S’enfoncer calmement dans le mur de brouillard. Les bras rament repliés mais régulièrement. Selon les indications du papier au-dessus du précipice L’explosif dans la sacoche Le présent Pas à pas, comme le hasard Offre au pied un mince point d’appui Dans le matériau. Chère Madame, le vrai risque Serait de ne pas partir. D’après la montre / une halte au bout de cinq lignes. Des champs où ne pousse que la folie. Progressant, hache plantée en tête Je n’ai rien à dire. A montrer seulement. Dans le plus petit segment précisément découpé. Sans regarder à gauche ou à droite vers L’horreur J’y arriverai en suivant la méthode. La vigne ruisselle, dévale à la verticale Pleine de grappes sombres sucrées presque mûres. Le plus important, c’est la sacoche ! Le corps entre les ceps Respiration difficile, le cœur Lutte, le moment critique : Quand le statu quo risque de durer. Squelette sous moi au-dessus de moi les vautours. Plus courtes enjambées, pauses plus longues. Ma patience me rend indépassable. Hisser les voiles des concepts. Chère Madame, Puis-je me servir ? Au sommet Soudain comme prévu la violence Du coup d’œil. Bleu profond des mers : D’un seul coup j’en vois deux. Côtes de cinabre. Sous les falaises, la liberté … À Port-Bou on ne passe pas. Mais nous les apatrides Avons la dose mortelle Voudriez-vous garder la sacoche — sur nous. Sans doute pensa-t-il ne pas pouvoir faire une nouvelle ascension. Au matin les douaniers ont trouvé le cadavre dans mon texte. La construction suppose la destruction. La lourde sacoche de cuir, échappée à la Gestapo, UNOS PAPELES MAS DE CONTENIDO DESCONOCIDO, a été perdue. Trop rapide, le trait final, monsieur, à votre vie. La vie, si je puis dire, porte l’oeuvre sur cette pente abrupte. Dans chaque œuvre on trouve cet endroit où le vent frais nous souffle au visage, comme l’aube qui vient.
Volker Braun / Walter Benjamin dans les pyrénées /Benjamin in den pyrénäen Traduction : Alain Lance et Jean-Paul Barbe
Ruhig schreiten in die Nebelwand.
Die Arme rudern eckig, aber gleichmäßig.
Exakt nach dem Papier über dem Abgrund.
In der Aktentasche Ekrasit, d.i.
Die Gegenwart
Schritt vor Schritt, wie der Zufall
Dem Fuße einen schmalen Stützpunkt bietet
Im Material. Gnädige Frau, Nichtgehn
Wäre das eingentliche Risiko.
Nach der Uhr / nach fünf Zeilen rastend.
Felder, auf denen nur der Wahnsinn wuchert.
Vordringen mit der Axt im Kopf
Ich habe nichts zu sagen. Nur zu zeigen.
Im kleinsten scharf umschnittenen Segment.
Ohne nach rechts und links zu sehen ins
Grauen
Nach der Methode werde ich es schaffen.
Der Weinberg rieselt, rutscht in die Senkrechte
Voll von fast reifen süßen dunklen Trauben.
Die Tasche ist das allerwichtigste! der Leib zwischen
Rebstöcken
Schwer atmend, das Herz
Kämpft, der kritische Augenblick:
wenn der Status quo zu dauern droht.
Skelette unter über mir Aasgeier.
Kürzere Schritte, längere Pausen.
Meine Geduld macht mich unüberwindlich.
Die Segel der Begriffe setzen. Gnädigste
Darf ich mich bedienen? Auf dem Gipfel
Plötzlich wie erwartet die Gewalt
Des Ausblicks. Tiefblaue Meere:
Auf einmal seh ich zwei. Zinnoberküsten.
Unter den Klippen Freiheit.
Kein Durchlaß in Port Bou. Wir Apatriden
Haben aber die tödliche Dosis
Würden Sie die Tasche halten, bei uns.
Er dachte vermutlich, den Aufstieg nicht noch einmal zu
schaffen. Am Morgen fanden die Grenzbeamten den
Leichnam in meinem Text. Die Konstruktion setzt De-
struktion voraus. Die schwere Ledertasche, gerettet vor
dem Zugriff der Gestapo, UNOS PAPELAS MAS DE
CONTENIDO DESCONOCIDO, ging verloren. Zu rasch
der Schlußstrich, Herr, in Ihr Leben. Das Leben trägt das
Werk, wenn ich das sagen darf, an diesem Steilhang.
In jedem Werk gibt es die Stelle, an der es uns kühl anweht
wie die kommende Frühe
Le poème
entre
comme le choc
de l’océan
dans ma tête
et sort comme un modèle réduit
dans le monde
sentant bon comme la rose,
nooon… ?
Carl Rakosi / Le poème
Traduction : Philippe Blanchon et Olivier Galon
En roulant sur l’autoroute
j’avais pensé vous l’écrire
tout uniment
quand du ciel à la terre
elle se jette sur nous
nous effleure
ou nous tempête
rien ne ressemble plus à l’amour
que toutes les neiges
de fraîches superstitions
pour une tonnelle
de rosiers et de vignes
quelle rose quel raisin
la main d’un homme
est multiple
Denise Boucher / Boîte d’images ( extrait )
Indépendamment
Des desseins de l’Eglise Catholique
Je me déclare pays indépendant.
…
La vérité c’est que je suis heureux
A l’ombre de ces mimosas en fleur
Faits à la mesure de mon corps.
Extraordinairement heureux
A la lumière de ces papillons phosphorescents
Qui paraissent découpés aux ciseaux
Faits à la mesure de mon âme.
Que le Comité Central me pardonne.
À Santiago du Chili
Le 29 novembre
De l’an 1973
Pleinement conscient de mes actes
Nicanor Parra / Acte d’indépendance / Acta de independencia
Traduction : Bernard Pautrat avec la collaboration de Felipe Tupper
Independientemente
De los designios de la Iglesia Católica
Me declaro país independiente.
A los cuarentaynueve años de edad
Un ciudadano tiene perfecto derecho
A rebelarse contra la Iglesia Católica.
Que me trague la tierra si miento.
La verdad es que me siento feliz
U A la sombra de estos aromos en flor
Hechos a la medida de mi cuerpo.
Extraordinariamente feliz
A la luz de estas mariposas fosforescentes
Que parecen cortadas con tijeras
Hechas a la medida de mi alma.
Que me perdone el Comité Central.
En Santiago de Chile
A veintinueve de noviembre
Del año mil novecientos sesenta y tres:
Plenamente consciente de mis actos.
“Je suis comme l’eau qui s’écoule et tous mes os sont disjoints ; mon coeur est comme de la cire, il se fond dans mes entrailles” (Psaumes, 22, 15). Pour apercevoir la vérité, il ne suffit pas d’avoir de bons yeux, d’être attentif, sur le qui-vive, etc. il faut encore être capable du plus extrême renoncement, mais non dans le sens où l’on prend ce mot d’ordinaire. Il ne suffit pas que l’homme consente à vivre dans le froid, la faim, la saleté, qu’il accepte de brûler dans le taureau de Phalaris. Il faut encore suivre l’exemple de l’auteur des psaumes : fondre intérieurement et briser, détruire le squelette de son âme, ce que l’on considère comme la base de notre être, tout ce qui est stable en nous, déterminé une fois pour toutes et en quoi nous voyons les veritates aeternae. Il faut se sentir coulant, liquéfié, il faut se rendre compte que les formes ne sont pas fixées à l’avance en vertu d’une loi éternelle, mais que l’on doit à chaque instant les créer soi-même.
Léon Chestov / Le chemin de vérité ( extrait ) Traduction : Boris de Schloezer
Au sud du bastingage
il n’y plus rien jusqu’à la Terre Antarctique
Léviathans et sirènes labourent ces prés marins
ce portulan gaufré de vagues
où d’immenses pans de ciel
s’abattent en averses fourbues
sans que Dieu lui-même
en soit informé
Chaque soir tu regardes la timbale du soleil
plonger en hurlant dans la mer pommelée
clins d’oeil des forts matous lovés dans les cordages
Les espadons bleus filent devant l’étrave
bande de bijoutiers en fuite
Au delà des mois que tu n’as pas reçu de lettres
tu es le dernier des parias à bord de ce navire
le coeur rendu, un torchon d’étoupe à la main
tout noir de souvenirs déjà
tu t’abolis dans le tremblement des hélices
tu écoutes le chant ancien du sang dans tes oreilles
Caillots ensoleillés de la mémoire
et dénombrement des merveilles
quand tu savais vivre de peu
ta vie t’accompagnait comme un essaim d’abeilles
et tu payais sans marchander
le prix exorbitant de la beauté.
Nicolas Bouvier / Ulysse
Qu’est-ce que ça peut bien être, cette petite lumière ? Je me demande encore. Pourquoi parfois elle apparait plus grande, plus intense, et tout de suite après on dirait qu’elle rapetisse jusqu’à disparaître ? Est-ce que ce serait autre chose ? Est-ce que ce serait un genre de manifestation lumineuse causée par une activité magnétique d’origine tellurique ?
On entend aucun bruit, pas un seul cri d’animal nocturne, de terre, d’air. Ils doivent tous être immobiles qui sait où, pétrifiés, après que le tremblement de terre a fait vibrer la terre et le ciel sous leurs pattes et sous leurs ailes.
Il faut que j’aille là-bas…, je me dis encore, en continuant à regarder cette petite lumière, la couverture sur les épaules. Il doit bien y avoir une route, un chemin pour arriver là-haut !
Antonio Moresco / La petite lumière ( extrait )
Traduction : Laurent Lombard
“ Che cosa sarà quella lucina ?” mi domando ancora. ” Perché in certi momenti appare più grande, più intensa, e subito dopo sembra rimpicciolirsi fina a scomparire ? Che sia qualcosa d’altro ? Che sia una qualche parvenza luminosa causata da attività magnetiche di origine tellurica ? ”
Non si sente une suono, non un verso di animale notturno, della terra, dell’aria. Devono starsene tutti immobili chissà dove, impietriti, dopo che il terremoto ha fatto vibrare la terra e il cielo sotto le loro zampe e le loro ali.
“ Devo andare là…” mi dico ancora, continuando a guardare quella lucina con la coperta sulle palle. “ Ci sarà pure qualche strada, qualche stradina per arrivar lassù ! ”
Après le vent, la cage. Et Fabien des barreaux. Après la valse des neiges et les rêves en joues libres, Césarine des loques, des ourlets, et des balades en ville gentiment promenée. Mords-toi les doigts. Mords-toi les dents, la queue, le têtard à douze membres, rogne-toi les ongles, polis. Après la berge, les fouets d’un vent rouge. Mort de Fabien léger. Naissance de Fabien cuit. Du jumeau écroué.
Antoine Wauters / Césarine de nuit / Extrait
66 – Le pain arrivait dans des sacs de jute hissés dans les étages à dos d’hommes. Son odeur, la bonne odeur du pain, familière, familiale, le pain rompu pour l’amitié. Tout cela venait rappeler combien cet univers était anormal et inhumain.
Le même sentiment m’a assaillie lorsque j’ai vu ma collègue enceinte dans les coursives. Ce n’était pas elle l’élément d’étrangeté, mais le reste qui paraissait monstrueux, hors de la vie.
Jane Sautière / Fragmentation d’un lieu commun ( extrait )
Nous ne savons rien de ce départ qui ne partage rien
avec nous. Nous ne devons ni haine,
ni admiration, ni amour à cette mort, rien
qu’une bouche de masque tragique
étrangement déformé. Le monde est rempli encore
de rôles que nous jouons.
Tant qu’il nous importe de plaire, la mort
jouera aussi son jeu même s’il ne plaît point.
Pourtant comme tu marchais, un rayon de réalité
pénétra sur la scène, à travers cette faille
par où tu t’en allais : vert d’un vert vrai,
du vrai soleil, une vraie forêt.
Nous continuons de jouer. Récitant, inquiets,
des choses apprises avec peine,
cueillant des visages d’ici, de là ; mais ta présence
si lointaine, arrachée à notre rôle
peut nous surprendre parfois, comme une connaissance
qui sombre vers nous de cette réalité,
au point qu’un instant, emportés par l’élan
nous jouons la vie, sans penser aux applaudissements.
Rainer Maria Rilke / L’expérience de la mort / Todeserfahrung
Traduction : Lorand Gaspar
Wir wissen nichts von diesem Hingehn, das
nicht mit uns teilt. Wir haben keinen Grund,
Bewunderung und Liebe oder Hass
dem Tod zu zeigen, den ein Maskenmund
tragischer Klage wunderlich entstellt.
Noch ist die Welt voll Rollen, die wir spielen.
Solang wir sorgen, ob wir auch gefielen,
spielt auch der Tod, obwohl er nicht gefällt.
Doch als du gingst, da brach in diese Bühne
ein Streifen Wirklichkeit durch jenen Spalt
durch den du hingingst: Grün wirklicher Grüne,
wirklicher Sonnenschein, wirklicher Wald.
Wir spielen weiter. Bang und schwer Erlerntes
hersagend und Gebärden dann und wann
aufhebend; aber dein von uns entferntes,
aus unserm Stück entrücktes Dasein kann
uns manchmal überkommen, wie ein Wissen
von jener Wirklichkeit sich niedersenkend,
so dass wir eine Weile hingerissen
das Leben spielen, nicht an Beifall denkend.
……………..[...] Et qu’est-ce que c’est
cette lumière de la vérité si tu ironises? Rien d’autre
que la pauvre gage tu eus de mon coeur déchiré.
Jamais je ne saurai te regarder en face; ce que
je désirais dire s’en est allé par la fenêtre,
ce que tu étais c’était un autre bataillon que
je ne sais plus guerrer; donc quelle nouvelle liberté
cherches-tu parmi des mots usés? Pas la suave tendresse
de qui reste à la maison bien rencardé par ses hauts
murs et pense à lui-même. Pas l’oublivion usée
du géant qui sait ne pouvoir rimer qu’à l’intérieur
du cercle fermé de ses fréquentations désolées;
la lumière est une récompense de Dieu, et lui préféra la revendre à la
revoir salie par tes mains oublivionnées.
Je ne sais ce que je dis, tu ne sais ce que tu cherches,
moi je ne sais pas te chercher.[…]…………………….
Amelia Rosselli / La libellule / La libellula / Extrait
Traduction : Marie Fabre
……………………….[...] E cos’è quel
lume della verità se tu ironizzi? Null’altro
che la povera pegna tu avesti dal mio cuore lacerato.
Io non sapro mai guardarti in faccia; quel che
desideravo dire se n’è andato per la finestra,
quel che tu eri era un altro battaglione che
io non so più guerrare; dunque quale nuova libertà
cerchi fra stancate parole? Non la suave tenerezza
di chi sta a casa ben ragguagliato dalle alte
mura e pensa a sé. Non la stancata oblivione
del gigante che sa di non poter rimare che entro
il cerchio chiuso dei suoi desolati conoscenti;
la luce è un premio di Dio, ed egli preferi vendersela
che vedersela sporcata dalle tue oblivionate mani.
Non so cosa dico, tu non sai cosa cerchi, io
non so cercarti. […]…………………….
Et la tourneuse langue des saints tombés avec les
allumettes ont failli incendier le vrai ciel tellement
déchiré de sermons bien administrés à la meilleure
jeunesse. Non que l’obstructionnée jeunesse sache
dire qui sera son père, qu’elle hait, mais elle sait
reconnaître sa mère, qui l’allaite. Je vivrai avec
une multitude tout en restant bien clair, dit alors
ce requin qui n’est plus en vie. Dans le caractère
c’est, de survoler les étoiles, que ma volonté soit
la reine des étoiles et des nuits. Je n’ai aucune espèce
d’appel et aucun credo par où commencer mon long
appel, aussi, silencieux soyez royales nuits comme la
fleur qui défleurit.
Il parle de lui-même en un lugubre monotonage,
je fleuris les vers d’autres altitudes, les externes
ennuis, élucubrations, automobiles ; qu’est-ce qui
m’a pris ce jour dans la fine poussière d’un après-midi
pluvieux ? Sous le rideau le poisson chante, sous le cœur
le plus pur chante la libre mélodie de la haine. La vengeance
salée, l’intellect assoupi, les rimes dénonciatoires seront mes
plus fidèles lecteurs assidus, créateurs dessous l’espoir rebelle ;
d’inégaux enchantements se fera ta plainte, à moi, qui prête serai –
te recevoir avec toutes les dues intelligences avec l’ennemi, comme
l’est la voiture trop légère pour toutes les vïolences. Alors il sera
temps toi et moi nous retirions dans nos tentes, et rythmiquement
alors tu opposeras ton pied contre mon avant-bras, et ténuement
peut-être moi, je t’enduirai de mon sourire à peine intelligible,
si tu sais le saisir, mais si tu ne sais que banqueter, siffler au
bec du vin e de l’ambitieuse plus sévère même que cette aspiration
que j’ai vers ta partie la plus sévère, alors détends-toi seulement
parmi tes planètes. Je ne sais si moi oui ou non je me mourrai
de faim, peur, les yeux trop ouverts pour miraculeusement
manger, la terre qui enveloppe et soutient toute l’eau bien
trop noire pour la légèreté du ciel. Combien est étrange
ce rire de chauve-souris que j’ai, combien étrange est cet
extravagant délire mien sans oreilles, combien extravagant
cet étrange délire mien sans oiselles. Combien étrange est cet
aimer les amères oisivetés de la vie.
Et si les soldats qui firent irruption dans la tente de
Dieu furent cette désespérée dispute qu’est la haine ;
alors j’avance le poignard dans un poing bien serré,
et je te tue. Mais l’univers c’est tout pareil et tu le
sais ! L’air, l’air pur, la maladie, et le somniolent
adieu. L’air, l’air pur, le bon bifteck pourri,
et l’ultime vert de l’été. Et la graine de l’ultime
violence de l’été.
La veste de tous les tours d’adresse me prenait
fort sur mon côté faible : oh moi j’aime plus peut-être
les collines et les fraîches brises et les vert sombre
pinèdes, que les géants pas de l’homme : je rêve
le soleil d’hiver et voici que les fraîches brises
m’éveillent l’été ! C’est pas pour toi ! que je crie
hors de toute limite, mon souffle court contre
le léger et secret souffle des étoiles ; ce n’est
pour aucune main terrestre. Mais qui me fit donc
si aveugle ? Si ce n’est pas pour moi, que ce soit
pour toi ! N’ai pas le temps entre les mains : lumières
et terrains, visages et foules impitoyables, visages agonisants,
vous vous poussez en direction du clair avec un regard de la
lune.
Je ne sais pas si ta figure sait répéter une
fissure en toi ou si mes sentiments savent mieux
que cette tête virile mienne que c’est vrai, ou si est
faux celui qui est beau, beau parce que semblable à.
Ou beau parce que bon ? Je cherche et cherche, tu cours
et cours. Et je cours ! et tu ris aux foules épouvantées !
Ne sais quelle grandeur nous fut préparée : Dieu
ne pardonne pas à qui porte du bout des lèvres seulement
son difficile nom, son don de sang en héritage, sa
jaune forêt. J’aplanis un terrain pour le recevoir,
mais je m’enfuis avant que les tambours ne résonnent.
Comme ça tu sauras qui je suis ; la sotte abeille qui bourdonne
pour un point fixe, en le cherchant Lui, cette jungle aux
arbres de fer forgé.
Et la voix rhétorique du bellâtre que je
vois sans amertume m’implique magiquement
et par luxure dans ses braves bras grands ouverts.
De blancs et bruns Anges survoleront, et le temps
et le chantage des vieux et le chantage de la musique
et le lieu de toute la beauté. Si je te vends le joug
léger de mon esprit malade cependant qu’entre
les deux rideaux des impossibles cercles qui
se sont tendus entre nos âmes, dans l’air, lequel
palpite entre ta révolte et la mienne, et qui pousse
et gémit devant la grand’porte, dans le grenier ouvert
à la plus profonde tristesse qui m’unissait à tes rêves
rappelle les mots écrits sur les murs des plus grandes
forteresses des Égyptiens. Je suis une femme qui fait
des expériences avec la vie et ne peut laisser aucun
rival lui toucher le cœur, les membres insatiables.
Je suis une femme qui laisse volontiers la gloire
aux autres mais se désole d’être retenue par les
malheureux nœuds de sa gorge. Je suis une parmi
tant de voraces comme moi mais par Dieu je forgerai
si je peux un autre canal pour mon besoin et mes
envies seront d’une autre trempe ! Et si assurée
je triomphe sur de ces peines, triomphante et pénitente
je poursuis le pardon total, et que Dieu permette
ma présomptueuse discordance d’avec les guides
du ciel perlé. Souviens-toi que je fus parmi les plus
fatigués des cavaliers de nos imperfections. Souviens-toi
que nous tous fûmes mis au monde pour présenter toutes
les fatigues. Rappelle-toi cette vie par moi-même attachée
à l’inconnu déguster goutte à goutte de tes pupilles. Repose
durement jusqu’à la fin – et qu’éclatants soient tes clairs
jours sans repos.
Je ne sais pas si entre le sourire du vert été
et ta verte différence il existe une différence
je ne sais pas si je rime par charme ou tourmenteuse
peine. Je ne sais si je rime par charme ou par raison
et je ne sais si tu le sais que je rime entièrement
pour toi. Trop de soleil a imbibé la mer dans son
tranquille emprisonnement, où le fleurage de la
mer ne veut pas mettre la main aux bâtiments coulés.
L’aube lointaine se meut à des grisailles. Je ne sais
si parmi les pâles roches je rencontrais le regard,
je ne sais si parmi les monotones cris je rencontrais
ton regard, je ne sais si entre la montagne et la
mer, il existe quand même un fleuve. Je ne sais
si entre côte et désert revient à soi un fleuve accosté,
je ne sais si parmi la brume tu accostes. Je ne
sais si tu tombes ou trembles, tu ne sais si je pleure
ou désespère. Désespérer, désespérer, désespérer,
c’est toujours un fabriquer. Tu ne sais si je pleure
ou désespère, tu ne sais si je ris ou désespère. Je
ne sais si parmi les pâles roches ton sourire.
Amelia Rosselli / La libellule. Panégyrique de la liberté
Traduction : Jean-Charles Vegliante
Je suis la plus heureuse quand le plus loin possible
Mon âme s’éloigne de son foyer d’argile
Dans une nuit venteuse quand la lune est brillante
Et que l’œil peut vagabonder dans les mondes de lumière-
Quand je ne suis plus et quand plus rien n’existe,
Ni la terre ni la mer ni le ciel sans nuages –
Mais errant, seul, un esprit
Dans l’immensité infinie.
Emily Brontë
Traduction : Jacky Lavauzelle
I’m happiest when most away
I can bear my soul from its home of clay
On a windy night when the moon is bright
And the eye can wander through worlds of light—
When I am not and none beside—
Nor earth nor sea nor cloudless sky—
But only spirit wandering wide
Through infinite immensity.
« La vie de l’homme est comme un cheval blanc sautant un fossé et soudain disparu », dit Tchouang-tseu. Le fossé est de tous les jours. Tous les jours le cheval blanc saute et disparaît. Autant déjà sauter le fossé chaque jour à titre d’exercice salutaire, humer les exhalaisons de la terre, autant s’asseoir sur le fossé et contempler cet espace qui est là, posé comme une incitation à disparaître. Tout l’exercice est là : disparaître. Laver la vaisselle chaque jour, chaque jour, sauter le fossé : il n’y a pas tellement de différence. La différence est introduite par l’esprit qui refuse ce tour de passe-passe dont il se sait pourtant le jouet.(…)
(…) Et alors, direz-vous, où cela nous mène-t-il ? – Nulle part. « Ton corps même n’est pas en ta possession… » (Lie-tseu). La terre est nue, la patience infinie. L’arpenteur, sur un fil d’herbe. A mesure que les pouvoirs s’agrandissent, le monde rétrécit. Minuscule, sa leçon est une boule énorme qui enfonce tout le jeu mais c’est toi seul qui est renversé. Fort heureusement !
Tu sors dans le jardin répandre les cendres encore tièdes, elles vont nourrir une plante. Le feu est maintenant plus vif. L’ombre de la fumée passe sur la terre. Comme tout est en ordre soudain ! (…)
Pierre-Albert Jourdan / Le bonjour et l’adieu / Deuxième volet ( extrait )
Venue de L’imperceptible
convexité de l’œil
– ce par quoi on sait que la terre est ronde –
l’éternité est circulaire
mais plate
le coussin est (montagne) érosion
le tapis pénéplaine
il n’y a plus de déchirure
dans l’espace ni dans le moi
: le monde avant qu’il ne se
plisse, une ondulation d’herbes
entre l’est et l’ouest
Une ligne imaginaire va parcourir
ce balancement oblique
on sait que les eaux
s’y partageraient s’il y avait
de l’eau
mais il y a seulement
cette soif de pliure
des silhouettes se superposent
le long de cette arête fictive
immobiles dans leur mouvement
chaque instant est persistance et mémoire
l’horizon dans son absence
est une hésitation émoussée
la préfiguration tremblante
du corral
où se tapit sa catastrophe
Georges Perec / L’Éternité
Un homme marche avec une porte
dans une rue de la ville ;
il cherche sa maison.
Il a rêvé
de sa femme, de ses enfants, de ses amis
entrant par cette porte.
Maintenant il voit un monde entier
passant par cette porte
de sa maison jamais-bâtie :
des hommes, des véhicules, des arbres,
des bêtes, des oiseaux, tout.
Et la porte, son rêve
s’élevant au-dessus de la terre,
se languit d’être la porte dorée du ciel ;
imagine nuages, arc-en-ciels
démons, fées et saints
passant par elle.
Mais c’est le propriétaire de l’enfer
qui attend la porte.
A présent elle désire seulement
être son arbre, plein de feuillage
ondulant dans la brise,
juste pour donner de l’ombre
à son transporteur sans abri.
Un homme marche avec une porte
Le long d’une rue de la ville
une étoile marche avec lui.
Koyamparambath Satchidanandan / Un homme avec une porte / A man with a door back
Traduction : du malayalam vers l’anglais par le poète, puis de l’anglais par Roselyne Sibille
A man walks with a door
along the city street ;
he is looking for its house.
He has dreamt
of his woman, children and friends
coming in through the door.
Now he sees a whole world
passing through this door
of his never-built house :
men, vehicles, trees,
beasts, birds, everything.
And the door, its dream
rising above the earth,
longs to be the golden door of heaven ;
imagines clouds, rainbows,
demons, fairies and saints
passing through it .
But it is the owner of hell
who awaits the door.
Now it just yearns
to be its tree, full of foliage
swaying in the breeze,
just to provide some shade
to its homeless hauler.
A man walks with a door
along the citystreet
a star walks with him.
“Avant que ne tombe la nuit complète nous étudierons les taches sur le mur :
Certaines semblent des plantes, d’autres des animaux mythologiques”
Nicanor Parra
Les augures tombent avec un parachute de paupières
Sur la poussière qui ne doit plus être réveillée chaque matin
Elles font un pas explosif qui nourrit les pierres tombales
Un rythme arachnéen hiverne dans nos syllabes
Quelque chose nous regarde de l’intérieur et ce n’est pas de la poussière
Car la poussière a déjà fait son ultime voyage
C’est quelque chose qui vient tel un volume quelconque
De ce ciel empêtré dans tant de dieux
Tel un volume quelconque depuis que nous avons emplumé l’anonymat
Les modistes tirent le meilleur parti de cette détention du rayon vestibulaire
Des machines renversées frappent le ciel
Dieu emporte sur son dos toute cette brume
Les augures tombent avec des parachutes de paupières
On leur a offert des porte-avions de quartz
On leur a offert les machines renversées où notre âme est vue avant notre naissance
Eux, ils ont commandé aux modistes un parachute de paupières
Elles, qui ont tiré le meilleur parti de cette détention du rayon vestibulaire
Ont exécuté la commande
Et voilà que les augures tombent
Sur cette poussière qui n’est pas ce qui nous regarde de l’intérieur
Ce ne sont pas les restes du jour qui frappent le ciel
Portés ensuite par les machines renversées dans une décharge
Oh vibration sans ciel,
Les cieux sont issus de cette beauté
Quelque chose nous regarde de l’intérieur et ce n’est pas de la poussière
Ce n’est pas non plus cette pureté qui ne s’est pas encore habituée à son arc
La poussière ne doit plus être réveillée chaque matin
Les augures s’approchent maintenant avec leur parachute de paupières
Une fois encore le travail des modistes est impeccable
Voyez comme ils planent dans l’air
Voyez le rythme arachnéen hivernant dans nos syllabes
Il se fait tard déjà et l’on doit montrer si les abîmes furent légitimes pour la nuit
On leur a offert un porte-avions de quartz qu’ils pouvaient parfaitement porter en guise de ceinturons
Et planer aussi avec eux
Aujourd’hui c’est une tanière de machine renversée à l’intérieur des arbres
Gardons le silence
Nos âmes vont dévorer les arbres
Puis nous boirons à cette coupe de gros nuages où notre présence préserve du zèle des huiles
Préserve des expulsions et des disparitions
Nous boirons à cette coupe de gros nuages qui noircissent plus encore pour que nous buvions
Nous boirons tandis que les visages pleurent et ces larmes aussi nous les buvons
Ô dieu toute cette brume que tu portes sur ton dos
Pourquoi cet éclat veut-il sacrifier à la mer?
Dieu tu portes sur ton dos toute cette brume et cette brume court sur ce qui ne peut pas te blesser
Regarde nos machines renversées dans une tanière à l’intérieur des arbres
Regarde les augures tombant avec leurs parachutes de paupières
Sur cette poussière qui ce matin ne devra pas être réveillée
Les pierres tombales nourries de pas explosifs
Qui sait pourquoi je pose des feuilles mortes sur toutes les syllabes
Je ne puis extraire tout le rythme arachnéen qui en elles hiverne
Je ne puis t’extraire de tout ce dans quoi tu as plongé, je ne puis laisser cette ombre épouvanter toute histoire
N’importe quel volume vient de ce ciel, oh ce ciel empêtré dans tant de dieux
Oh modistes, vous pouvez faire quelque chose de ce volume
Dans la mesure du possible quelque chose de semblable à ce parachute de paupières que vous avez impeccablement fabriqué pour ces augures
Vous qui avez tiré le meilleur parti de cette détention de rayon vestibulaire
Dites-moi quel prix vous demanderez et pour quand ce pourrait-il être prêt
N’attendez pas que ces machines renversées cessent de se retirer à l’intérieur des arbres
Ni que les augures foulent la poussière, ni qu’ils nourrissent des pierres tombales de leurs pas explosifs
Je ne veux pas finir en portant une telle brume sur mes épaules
Je ne veux pas de ces restes du jour qui frappent le ciel en demandant à dieu de se blesser où il ne peut se blesser
Ni en me mettant des porte-avions de quartz pour le retour des machines renversées
Ni en emplumant l’anonymat
Ni en regardant de l’intérieur sans savoir
Si je suis poussière qu’on ne réveillera pas ce matin
Ou son dernier voyage.
Rodrigo Verdugo Pizarro / Quatre-vingtième annonce : À la mémoire de Patricio Valera
Traduction : Denise Peyroche
Quel nagori nous affecte le plus durement,
La séparation avec les fleurs
Ou la séparation avec le printemps?
Fushimi’in
Traduction : Ryoko Sekiguchi
À pieds nus tu ravines
Mes souvenirs sans vie.
Ils saignent d’un sang neuf,
Clair et chaud.
Ils renaissent d’un temps
Que je n’oubliais pas.
Ensachés, prisonniers,
Promis à la mort lente
Des alcools délaissés,
Montres molles d’une heure
En décomposition.
Ton pas les a sortis
D’une torpeur morbide.
Ils palpitent, ils pleurent,
Ils revendiquent enfin
Une place qu’alors
On leur ôta d’un trait.
Bruno Rossignol / Ravines
La nuit a été longue. Au jour nous voilà,
essayant de ne pas pleurer sur nous-mêmes.
Une fleur, une flamme éclatante, un simple
cri jaune feu, vacillante vie surprise
par l’aube : hibiscus du 14 novembre.
La nature nous console indifférente ?
Les humains se serrent autour comme avant.
L’eau coule lustrale maternelle (ma’ !)
sur le corps vieilli, couturé çà (et las),
mais vivant – vivant – et si reconnaissant
par son simple cri, la peau, son goût de cendre.
Tout est un ‘bis’ pour ce jour de plus, commun.
(Ne te retourne pas, n’essaie pas d’entendre
le souffle profond d’Hadès, le noir suspens.)
Jean-Charles Vegliante
Nous avons besoin de riz, de sel,
de piment, de bois de chauffage ;
nous pouvons nous débrouiller sans poésie.
Toutefois la poésie reviendra
comme le riz,
le grain de la terre,
bouilli et nettoyé de la balle et du son,
débordant chaque mesure
chaque grange et chaque grenier ;
comme le sel,
la mémoire de la mer,
mouillant nos bouches,
nous brûlant douloureusement
afin de cicatriser nos blessures,
nourrissant nos racines ;
comme le piment,
le désir de l’argile,
rendant chauds nos lèvres, nos langues,
seins, tailles, veines et nerfs ;
comme le bois de chauffage,
les os de la forêt,
leur moelle fondant et crépitant
brûlant doux avec des flammes minuscules,
psalmodiant, dans un unique souffle,
riz sel piment bois de chauffage poésie.
Koyamparambath Satchidanandan / La poésie reviendra / Poetry will come back
Traduction : du malayalam vers l’anglais par le poète, puis de l’anglais par Roselyne Sibille
We need rice, salt,
chilly, firewood ;
we can do without poetry.
Yet poetry will come back
like rice,
the seed of the earth,
boiled and cleaned of husk and bran,
overflowing every measure
every granary and godown ;
like salt,
the memory of the sea,
watering our mouths,
burning us with pain
in order to heal our wounds,
nourishing our roots ;
like chilly,
the lust of the clay,
turning hot our lips, tongues,
breasts, waists, veins and nerves ;
like the firewood,
the bones of the forest,
their marrow melting sizzling
burning slow with tiny flames,
chanting, in a single breath,
rice salt chilly firewood poetry.
Je serai toujours un peu moins que celui que je suis,
et même, beaucoup moins. Poussière. J’ai beaucoup perdu.
Ce que l’on perd est irrécupérable, et si on le récupère il
est désormais dispersé, il ne rentre plus dans l’ordre préétabli
des choses. Je suis content
s’il ne reste de moi qu’une légère
enveloppe. J’ai perdu
beaucoup. Dans cette légèreté,
ce qui importe le plus est l’absence des aigus,
que tout soit rond et recueilli. Cela
suffit. Tout ce qui est dévasté peut devenir rond,
rond encore. Comme un vase. C’est encore possible.
La poussière peut être récupérée. La poussière était autrefois
décombres. La poussière n’est pas décombres désormais,
elle est lente friable. La poussière
est un peu moins, mais elle peut être
rassemblée. Les blessures peuvent devenir poussière, recueillie
et ramassée sur elle-même. Je suis content
de ne pas comprendre les choses. Leur
raison. Il y a des choses que j’ignore, et je suis
content. Elles apparaissent comme des mystères,
tranquilles. Par exemple,
la jeune femme que je vois toujours, m’aime-t-elle
ou non? Je ne le sais pas. Je suis content
de ne pas le savoir. Je suis content de ne pas savoir
si je l’aime, ou mieux, je sais que je ne l’aime pas, que je pourrais
l’aimer; je suis content
de ne pas savoir si j’aurais pu l’aimer. Ce mystère
me rassure plus que son amour.
Il est beau de ne pas savoir. Ne pas savoir, par exemple,
combien je vivrai,
ou combien vivra la terre.
Cette suspension
remplace l’éternité.
(…)
Carlo Bordini / Poussière ( extrait )
Traduction : Olivier Favier
Sarò sempre un po’ meno di quello che sono,
e anzi, molto meno. Polvere. Ho perso molto.
Ciò che si perde è irrecuperabile, e se lo si recupera esso
è ormai disperso, non rientra più nell’ordine prestabilito
delle cose. Sono contento
se di me non rimane che un lieve
involucro. Ho perso
molto. In questa levità,
ciò che più importa è l’assenza di acuti,
che tutto sia tondo e raccolto. Basta
questo. Tutto ciò che è devastato può divenire rotondo,
ancora rotondo. Come un vaso. È ancora possibile.
La polvere può essere recuperata. La polvere era una volta
detriti. Ora la polvere non è detriti,
è lenta friabile. La polvere
è un po’ meno, ma può essere
tenuta insieme. Le ferite
possono diventare polvere, raccolta
e conchiusa. Sono contento
di non capire le cose. La loro
ragione. Vi sono cose che ignoro, e sono
contento. Appaiono come misteri,
tranquille. Ad esempio,
la ragazza che incontro sempre, mi ama
o no? Non lo so. Sono contento
di non saperlo. Sono contento di non sapere
se l’amo, o meglio, so che non l’amo, che potrei
amarla; sono contento
di non sapere se avrei potuto amarla. Questo mistero
mi rassicura più del suo amore.
È bello non sapere. Non sapere, ad esempio,
quanto vivrò,
o quanto vivrà la terra.
Questa sospensione
sostituisce l’eternità.
Une sorcière jaune mâche
une cigarette,
Ces feuilles d’automne
Jack Kerouac
Traduction : Bertrand Agostini
A yellow witch chewing
a cigarette,
Those Autumn leaves
Les oiseaux volent vers le Nord
Où sont les écureuils ?
Voilà un avion pour Boston
Jack Kerouac
Birds flying north -
Where are the squirrels?
There goes a plane to Boston
Petit insecte humain qui rampes sur la terre,
dont l’incertain destin te désole et t’atterre,
quand par un soir d’été tu t’en vas plein de doute
écoutant la rumeur qui vient d’une autoroute,
et qu’elle te semble extraordinaire quand même
et palpitante l’existence que tu mènes
malgré les cruautés qui sévissent parfois
entre quelques cités travaillées par des voix
méchantes qui font que comme des sales bêtes
les hommes s’entretuent pour d’ineptes prétextes,
oui par ce soir magique qui s’intensifie,
tu dis merci de pouvoir vivre cette vie
et dans le matin déjeuner assis dehors
recevant du soleil ses merveilleux trésors.
William Cliff
Peu de gestes suffisent à éloigner la pénurie. Mais ce peu a du poids qu’elle soulève sans répit du matin jusqu’au soir
José-Flore Tappy
la mémoire commence par soi-même
il n’y a pas d’échappatoire
ce qui se passe te concerne
peu importe où tu vis
tu es impliqué
par toute injustice
témoin qui doute
témoin indigné
témoin qui craint
de se rebeller témoin
qui veut se rebeller témoin
qui ne peut trouver la paix tant
qu’il se tait témoin
qui essaye de lutter pour trouver
les mots qui reflètent sa
perception et tu cherches
une voix tu la cherches pour
les hommes qui ne sont
pas entendus tu essaies
d’écrire contre
l’oubli dans la conscience
Eva-Maria Berg
das erinnern beginnt bei sich selbst
es gibt keine ausflucht
was geschieht geht dich an
ganz gleich wo du lebst
du bist mitbetroffen
von jeglichem unrecht
ein zeuge der zweifelt
ein zeuge der empört ist
ein zeuge der angst hat
sich aufzulehnen ein zeuge
der sich auflehnen will ein zeuge
der keine ruhe findet solange
er schweigt ein zeuge
der versucht um worte
zu ringen die seine wahrnehmung
wiedergeben und du suchst
eine stimme suchst sie für
die menschen die kein
gehör finden versuchst
zu schreiben gegen
das vergessen im bewusstsein
L’histoire s’accélère
nous rattrape et
vite nous dépasse.
Nous voyons l’ère glaciaire,
la Grèce,
Rome, la Révolution française,
la nuque de Staline, la voiture d’Hitler
et ses feux arrière.
Curieux comme elle ne se fatigue
ni ne tombe.
Elle se retourne parfois,
nous montre son visage,
bouche ouverte,
les dents pourries.
Michael Krüger / Discours de l’homme lent /Rede des Langsamen
Die Geschichte wird schneller,
bald holt sie uns ein und
läuft uns im Eilschritt voran.
Dann sehen wir die Eiszeit
Von hinten, Griechenland,
Rom, die Französische Revolution,
Stalins Nacken, die Rücklichter
von Hitlers Auto.
Seltsam, daβ sie nicht müde wird
und fällt.
Manchmal dreht sie sich um
und zeigt uns ihr Gesicht
mit dem offenen Mund
und den verfaulten Zähnen.
Comme dans l’éponge il y a dans l’orange une aspiration à reprendre contenance après avoir subi l’épreuve de l’expression. Mais où l’éponge réussit toujours, l’orange jamais : car ses cellules ont éclaté, ses tissus se sont déchirés. Tandis que l’écorce seule se rétablit mollement dans sa forme grâce à son élasticité, un liquide d’ambre s’est répandu, accompagné de rafraîchissement, de parfum suaves, certes, — mais souvent aussi de la conscience amère d’une expulsion prématurée de pépins.
Faut-il prendre parti entre ces deux manières de mal supporter l’oppression? — L’éponge n’est que muscle et se remplit de vent, d’eau propre ou d’eau sale selon : cette gymnastique est ignoble. L’orange a meilleur goût, mais elle est trop passive, — et ce sacrifice odorant… c’est faire à l’oppresseur trop bon compte vraiment.
Mais ce n’est pas assez avoir dit de l’orange que d’avoir rappelé sa façon particulière de parfumer l’air et de réjouir son bourreau. Il faut mettre l’accent sur la coloration glorieuse du liquide qui en résulte, et qui, mieux que le jus de citron, oblige le larynx à s’ouvrir largement pour la prononciation du mot comme pour l’ingestion du liquide, sans aucune moue appréhensive de l’avant-bouche dont il ne fait pas se hérisser les papilles.
Et l’on demeure au reste sans paroles pour avouer l’admiration que mérite l’enveloppe du tendre, fragile et rose ballon ovale dans cet épais tampon-buvard humide dont l’épidémie extrêmement mince mais très pigmenté, acerbement sapide, est juste assez rugueux pour accrocher dignement la lumière sur la parfaite forme du fruit.
Mais à la fin d’une trop courte étude, menée aussi rondement que possible, — il faut en venir au pépin. Ce grain, de la forme d’un minuscule citron, offre à l’extérieur la couleur du bois blanc de citronnier, à l’intérieur un vert de pois ou de germe tendre. C’est en lui que se retrouvent, après l’explosion sensationnelle de la lanterne vénitienne de saveurs, couleurs et parfums que constitue le ballon fruité lui-même, — la dureté relative et la verdeur (non d’ailleurs entièrement insipide) du bois, de la branche, de la feuille : somme toute petite quoique avec certitude la raison d’être du fruit.
Francis Ponge / L’orange
Il y a en moi un animal aux yeux noirs
Qui se raidit dans son étroite stalle. Comme si un oiseau
Pouvait grandir sans briser sa coquille.
Comme si le fracas d’un millier de noirs
Oiseaux, battant des ailes dans la tempête, pouvait tenir
Dans une coquille. Il y a en moi un énorme taureau
Noir, roulé en une boule aussi petite qu’une
Perle sur un piercing de téton. Je compte laisser
Une archive de mes extases. J’ai été élevé
Par un bel homme. J’aimais sa compréhension du temps.
Ma mère a façonné ma compréhension de l’espace.
Est-ce que tu préfères passer le reste de l’éternité,
Les ailes furieuses, à secouer ta cage ou bien
Les quatre pattes bien plantées dans un lopin de terre ?
Terrance Hayes / Sonnets américains pour mon assassin ( passé et à venir ) / American Sonnet for My Past and Future Assassin / Extrait.
Traduction Guillaume Condello
Inside me is a black-eyed animal
Bracing in a small stall. As if a bird
Could grow without breaking its shell.
As if the clatter of a thousand black
Birds whipping in a storm could be held
In a shell. Inside me is a huge black
Bull balled small enough to fit inside
The bead of a nipple ring. I mean to leave
A record of my raptures. I was raised
By a beautiful man. I loved his grasp of time.
My mother shaped my grasp of space.
Would you rather spend the rest of eternity
With your wild wings bewildering a cage or
With your four good feet stuck in a plot of dirt?
Je ne recevrai plus tes lettres
J’ai prises toutes celles qui me restaient
et j’en ai fait une boule serrée
comme un ballon
car ensemble nous aimions jouer
au foot
Ainsi ce matin le soleil roule
dans le caniveau comme un ballon
Mais nous en avons l’habitude
notre partie est infinie
et nous reconstituons chaque jour
notre équipe avec de nouveaux joueurs
que nous ne connaissons pas
Nous jouons sans spectateurs pour nous applaudir
Sans calendrier
Sans récompense
Sans cris et sans sifflet
Sans coupe ni trophée
Les cages de buts sont toujours là
Jamais on ne les enlève
même si nos stadium sont souvent remplis
de nos camarades fusillés
Mais nous jouons partout
dans les rues et les usines
Notre espérance est souvent un ballon crevé
et nous n’avons presque jamais gagné
une seule partie
et quand nous la gagnons
on nous dit que nous ne l’avons jamais gagnée
Mais camarade crois moi
si tu n’es plus là
tu fais toujours partie de l’équipe
car la particularité de cette équipe
est d’être composée
qui n’existent plus
de joueurs
qu’on voit et de joueurs
qu’on ne voit pas
Tu appartiens désormais
à cette dernière catégorie
qui est la plus forte
C’est toi qui fais passer maintenant
la balle dans nos pieds
jusqu’au dernier but
L’équipe adversaire est composée uniquement
d’arbitres qui changent les règles du jeu
chaque fois que nous marquons
et que dans notre camp
nous avons parfois des joueurs qui tombent
ou qui quittent le terrain
C’est pour cette raison
que ta présence à nos côtés
est toujours indispensable pour gagner la partie
car les arbitres ne te voient pas
et que c’est nous seulement qui te voyons
C’est notre force à nous :
voir les morts qui nous donnent la main
pour marquer le dernier but
même si la cage des buts
recule sans cesse chaque fois que nous avançons
Serge Pey /Poème pour Sophie Oudin Bensaid
écrit le jour de sa mort le 21 novembre 2018
Quand donc pourrai-je parler de mon bonheur ?
Il n’y a dans mon bonheur aucune paille, aucune trace, aucun sable.
Il ne se compare pas à mon malheur (autrefois, paraît-il dans le
Passé, quand?).
Il n’a pas de limite, il n’a pas de…, pas de.
Il ne va nulle part.
Il n’est pas à l’ancre, il est tellement sûr qu’il me désespère.
Il m’enlève tout élan, il ne me laisse ni la vue, ni l’oreille, et plus il… et moins je…
Il n’a pas de limites, il n’a pas de…, pas de.
Et pourtant ce n’est qu’une petite chose.
Mon malheur était beaucoup plus considérable, il avait des propriétés, il avait des souvenirs, des excroissances, du lest.
C’était moi.
Mais ce bonheur!
Probablement, oh oui, avec le temps il se fera une personnalité, mais le temps, il ne l’aura pas.
Le malheur va revenir.
Son grand essieu ne peut être bien loin.
Il approche.
Henri Michaux / Bonheur bête
26.
20 kilos dodu de tambalacoques
Au bord de la mare aux songes Cucul
Latus Raphus (le dodo qu’onc ne croque
Aucun prédateur) portait nœud au cul
De plumes salut au cubique œufant
De la dinde et du dinosaure avant
Que viennent la philosophie féroce
Et le commerce en meute les molosses
Conscrits d’Anthropos l’Exterminant aux
Îles (cent ans après : zéro dodo)
Christian Prigent
27.
Oui, la vie commença dans l’océan
et c’est bien depuis les eaux encoraillées et
les estuaires à goélands que nous rampâmes
vers les prairies sous l’œil des vaches pâmées,
jusqu’aux verts arbres que nous descendîmes
en bateaux, retournant (en mocassins à glands)
en mer dégazer le Dieu mystérieux,
le pétrole flasque, l’électricité picotante,
et la télévision merveilleuse qui nous rappelle
que nous exterminâmes les dodos.
28.
Le dodo, animal de comédie,
ressemble à l’amant du placard —
procédant à d’autres arrangements,
la nature joue aux chaises musicales et
la pollution n’est pas un problème
moral dans un monde livré aux char
ognards, où mort et merde sont terreaux
d’amour et vie ; mais quel confort tirer,
en attendant les charognards, de
la transformation de tout en néant ?
29.
La roussette de Nouvelle-Guinée
se cogne sur des cadavres de pipistrelles,
l’aigle royal laisse le saxifrage,
la tortue imbriquée n’émeut plus le pygargue,
la gazelle de Dama indiffère le cacatoès,
le thon rouge sanglote, le gavial du Gange
sombre, le fugu s’imagine en vie,
le gypaète barbu blanchit, le kangourou
arboricole tressaute, la chenille crâne de mort
va pour crever se cacher dans son blaze.
30.
Contrairement aux hérissons à gland,
aux martins-pêcheurs chauves, aux requins
napoléon 3, aux cachalots de Garonne,
aux vers de terre à pied ; contrairement
à l’éléphant basque, au gorille pen
du, à la tortue née de cochon, à l’abeille
de Thélème ; aux frères Pandava de Pandan
et à l’alouette de chanson, à la déesse
précieuse et aux dieux colériques ;
contrairement au grand hamster d’Alsace,
31.
à la vipère péliade, à l’œil-de-bouc
au lapin de Garenne (à moins que
ça ne soit le poulet de Bresse ?) au tigre
du Bengale, et à la tortue luth ; contraire
ment à la salamandre géante, à l’éléphant
de Sumatra, au marsouin de Californie,
à la baleine franche et à l’ours blanc ;
contrairement au papillon monarque,
et au loup rouge, au cerf-cochon de Bawean,
y a encor pas mal de gros fils de chiennes.
32.
Le muriqui, l’axolotl et l’olm,
le kanchil, le quokka, le saïga et le talève
takahé, le solenodon, le rhinopithecus, le stri
gops kakapo et le larvatus à gros pif,
le markhor, le sousouc, le zaglossus,
et tous leurs noms, rejoignent l’éternel
dodo, laissant nos vaches trop grasses
s’effondrer sur un tapis de libellules
mortes, dans l’herbe silencieuse, bleue,
qu’agite seul le bruit des batteries.
33.
Qui protéger ? puisque les espèces
n’en finissent pas d’apparaître, muter, per
muter, se laisser aller hors leur spécialité ?
si de la terre le très-haut fit des bêtes enfuies
et des oiseaux stupidement envolés avant
qu’Adam pût les river aux clous ? allez !
puissent au moins ces noms muets comme
des cailloux qui m’attendraient sur leur dépouille
servir à éclater les vitres et déclencher l’alarme
de vos magasins de pompes funèbres.
34.
Une minorité qu’il faut défendre ?
caricaturées comme des fourrés ineptes,
obscurs, échouant de leur débilité muette,
comme des cadavres planqués derrière
la signification, les dernières forêts
cachent encore dans des touffes humides
les cuicuis des derniers oiseaux : bientôt, nous
n’aurons plus que les tweets des conducteurs
en google cars rendus oisifs, et pour poésie
l’imitation des poètes morts.
35.
Vois ce poème ; il n’empêche le crime
ni ne ranime les mammifères morts,
c’est notoire — pour cette apostrophe,
l’ordinateur rame, l’imprimeur fait tomber
une forêt, un cerf s’enfuit, affolé, en bramant
sur le bitume où il laisse son ombre noire,
le lourd camion du diffuseur l’a percuté :
ce n’est qu’un poème, il a la beauté friable
du carbone dont il cherche l’excuse froide
pour nous rapprocher de la catastrophe.
Pierre Vinclair / La Sauvagerie ( Recueil de 500 dizains dont 50 écrits par d’autres poètes que l’auteur (tous inédits) )
Un animal traverse la forêt.
Sur les paupières la poussière se dépose.
L’orage se trame entre quatre vents.
Sur les murs les fissures soupirent.
La parole s’arrête. Une étoile tombe.
Mieux vaut faire silence.
L’éternité est courte.
Natalia Litvinova
Traduction : Stéphane Chaumet
Je suis d’une race tapageuse qui préfère à toute chose les après-midi affairés d’une ville de grand luxe, avant un gala d’opéra solennisant la plus longue pente
de la journée, les après-midi torrides où le soleil bourdonne derrière les futaies épaisses des stores déployés sur la façade de l’hôtel comme une
fête nautique, un pavoisement blanc et orgueilleux de régates au-dessus de l’huile noire de l’asphalte où le reflet tout mangé de flaques des feuillages se fait grêle
irréellement.
Je ne saurais sans dommage faire grâce au luxe d’aucun de ces détails de mauvais goût qui mystérieusement le poétisent : fourrures estivales, cascades
mélancoliques des pourboires sonnant au long des escaliers de pierres tombales, fumoirs aux voix empanachées assommées par les cuirs de
Cordoue, bars-nickels de garde-malades d’où l’horizon fuit vers les jetées — mais le luxe c’est surtout, pelotonné au fond de la voiture dans les coussins au cœur
d’une soirée chaude, d’un horizon merveilleusement vert et dilaté de musiques proches, la face renversée contre le ciel vert comme des prairies, tout uni le long du visage le
vent délicieux de la vitesse coûteuse, comme la belle simplicité retrouvée, la largesse princière, le dénûment antique de l’or pur coulant entre les doigts.
Julien Gracq / Grand Hôtel
Je t’embrasse les yeux fermés
L’amour rend ta voix plus enfantine
Ta bouche s’entrouvre peu à peu
Maintenant je connaîtrai ta langue
mais pas le nom
perdu dans ta bouche
Mords ma propre langue
arrache-moi à la condamnation de la parole
fais-moi venir sur ta peau sombre
qui tremble et gémit de peur
qui frémit se donne résiste
et s’offre encore aux doigts
rythmiques tendus
sur l’âme qui brûle
fébrile dans le calme
pour ne pas mourir
pour devenir légère
Fabio Scotto
Traduction / Bernard Noël
Ti bacio gli occhi chiusi
L’amore ti fa la voce più bambina
La bocca poco a poco si dischiude
Ora saprò la tua lingua
non il nome
perduto nella gola
Mordi la mia
strappami alla condanna del dire
fammi venire sulla tua pelle scura
che trema e geme di paura
che freme e viene e tiene
viene ancora alle dita
ritmiche protese
sull’anima che brucia
febbrile nella quiete
per non morire
per divenire lieve
Dans la septième vidéo la décision fut irrévocable :
des remises sur les moquettes seulement pour les asthmatiques.
Et l’on respira avec des poumons artificiels
mais tendres, colorés, éclatants et
presque émouvant fut l’effort collectif
de respirer tous ensemble y compris pour son prochain.
Nous laissâmes derrière nous les réserves d’animaux
de rivière. Nous ne savions pas encore refuser, dans l’inorganique
nous étions habitués à inspirer et respirer, un exercice
qui nous fut imposé par les leçons matinales d’aérobic
une nouvelle discipline, à laquelle l’on obéissait sans peur.
Le frisson fut celui de l’auteur qui écrivait notre histoire.
Un autographe s’il vous plaît, et une remise pour mon fils
Lidia Riviello / Septième vidéo / Settimo video
Traduction : Ada Tossati
Nel settimo video la decisione fu improrogabile :
moquettes in sconto solo per gli asmatici.
E si respirò con polmoni artificiali
ma teneri, colorati, abbaglianti e
quasi commovente fu lo sforzo collettivo
di respirare tutti insieme anche per il prossimo.
Ci lasciammo alle spalle le scorte di animali
di fiume. Non sapevamo ancora rifiutare, nell’inorganico
eravamo abituati a inspirare e respirare, un’esercizio
che ci fu imposto dalle lezioni della mattina di aerobica
una nuova disciplina, alla quale si obbediva senza paura.
Il brivido fu dell’autore che scriveva la nostra storia.
Un autografo per favore, e lo sconto per mio figlio
Ils s’en retournent chez eux, tristes,
en boitant légèrement,
le défilé boiteux,
et en vérité très fatigués,
quand le défilé vient de passer,
avec leur démarche majestueuse, triste,
avec dignité car
même si le défilé est
déjà mort, sa démarche reste encore magique.
Dans le silence et
dans la solitude,
en pleurant,
boitant légèrement, déjà dans l’obscurité du soir,
car la dignité se voit
quand il n’y a pas de spectateurs
Carlo Bordini / Défilé / Corteo
Traduction : Francis Catalano
Se ne tornano a casa, mesti,
con una leggera zoppìa,
il corteo zoppo,
e invero molto stanchi,
quando il corteo è già terminato,
con il loro incedere regale, mesto,
con grande dignità perché
anche se il corteo è
già morto, l’incedere è ancora magico.
Nel silenzio e
nella solitudine,
piangendo,
con una lieve zoppìa, nel buio già della sera,
perché la dignità si vede
quando non ci sono spettatori
Poésie du sens des mots
Nouée à l’univers
Je crois qu’il n’y a pas de lumière en ce monde
sinon ce monde
Et je crois que la lumière est
Georges Oppen / Le poème / The poem
Traduction : Yves di Manno
A poetry of the meaning of words
And a bond with the universe
I think there is no light in the world
but the world
And I think there is light
Ce sont les cendres d’un trésor –
Tant de pertes, tant d’offenses
Quel roc ne s’effrite et s’abat
Devant de telles cendres.
La colombe éclatante et nue
A nulle autre appariée.
La sagesse de Salomon
Sur toutes les vanités.
Redoutable blancheur, craie
D’un temps sans déclin.
Mais si le feu brûlait mes murs
Dieu se tenait à mon seuil!
Délivré de tous les fatras,
Maître des songes et des jours,
Flamme née de ce blanc précoce
L’esprit monte droit !
Non vous ne m’avez pas trahie,
Années, ni prise de revers!
En ces cheveux déjà blancs
C’est l’éternité qui l’emporte.
Marina Tsvétaïéva / Cheveux blancs
Traduction de Sylvie Técoutoff
Petite mésange à tête noire
que tant d’yeux observent
se pose en temps réel sur une fontaine sans mémoire
près d’un jet d’eau dématérialisée
sautille de-ci de-là sans être
inquiétée de ce rien.
Surdité qui comme un gaz remonte la ligne ascendante du tronc.
C’est l’approche de l’Halloween à pas de loup.
Dans les médias déchaînés, on surnomme Frankenstorm la mégatempête qui frappe aux barricades roussies de l’automne.
À côté, disent-ils en surlignant leur projection
Irène était à peine un grain de sable
dans un œil dépressionnaire.
Une fois le boyau d’arrosage et les gardiens du jardin remisés
la mésange apparaît en un seul coup de dés vers d’autres ailleurs
usant des méandres urgents de l’air.
Une feuille suivie d’une autre et d’une autre défaille
se balance dans sa chute légère dans le brouillard.
Font montre de leurs os nus arbres, arbrisseaux, feuillus, vignes.
Le cœur qui bat dans la poitrine de l’oiseau fait se gonfler les charnières de l’été. Dans le giron des saisons
s’installe sitôt une flèche irrépressible.
Elle n’y reste aucunement.
Francis Catalano / Les quatre demi-vérités ( l’automne indien )
Ceux qui pieusement…
Ceux qui copieusement…
Ceux qui tricolorent
Ceux qui inaugurent
Ceux qui croient
Ceux qui croient croire
Ceux qui croa-croa
Ceux qui ont des plumes
Ceux qui grignotent
Ceux qui andromaquent
Ceux qui dreadnoughtent
Ceux qui majusculent
Ceux qui chantent en mesure
Ceux qui brossent à reluire
Ceux qui ont du ventre
Ceux qui baissent les yeux
Ceux qui savent découper le poulet
Ceux qui sont chauves à l’intérieur de la tête
Ceux qui bénissent les meutes
Ceux qui font les honneurs du pied
Ceux qui debout les morts
Ceux qui baïonnette… on
Ceux qui donnent des canons aux enfants
Ceux qui donnent des enfants aux canons
Ceux qui flottent et ne sombrent pas
Ceux qui ne prennent pas Le Pirée pour un homme
Ceux que leurs ailes de géant empêchent de voler
Ceux qui plantent en rêve des tessons de bouteille sur la grande muraille de Chine
Ceux qui mettent un loup sur leur visage quand ils mangent du mouton
Ceux qui volent des oeufs et qui n’osent pas les faire cuire
Ceux qui ont quatre mille huit cent dix mètres de Mont-Blanc, trois cents de Tour Eiffel, vingt-cinq de tour de poitrine et qui en sont fiers
Ceux qui mamellent de la France
Ceux qui courent, volent et nous vengent, tous ceux-là, et beaucoup d’autres, entraient fièrement à l’Elysée en faisant craquer les graviers, tous ceux-là se bousculaient, se dépêchaient, car il y avait un grand dîner de têtes et chacun s’était fait celle qu’il voulait.
L’un une tête de pipe en terre, l’autre une tête d’amiral anglais ; il y en avait avec des têtes de boule puante, des têtes de Galliffet, des têtes d’animaux malades de la tête, des têtes d’Auguste Comte, des têtes de Rouget de Lisle, des têtes de sainte Thérèse, des têtes de fromage de tête, des têtes de pied, des têtes de monseigneur et des têtes de crèmier.
Quelques-uns, pour faire rire le monde, portaient sur leurs épaules de charmants visages de veaux, et ces visages étaient si beaux et si tristes, avec les petites herbes vertes dans le creux des rochers, que personne ne les remarquait.
Une mère à tête de morte montrait en riant sa fille à tête d’orpheline au vieux diplomate ami de la famille qui s’était fait la tête de Soleilland.
C’était véritablement délicieusement charmant et d’un goût si sûr que lorsque arriva le Président avec une somptueuse tête de Colomb ce fut du délire.
« C’était simple, mais il fallait y penser», dit le Président en dépliant sa serviette, et devant tant de malice et de simplicité les invités ne peuvent maîtriser leur émotion ; à travers des yeux cartonnés de crocodile un gros industriel verse de véritables larmes de joie, un plus petit mordille la table, de jolies femmes se frottent les seins très doucement et l’amiral, emporté par son enthousiasme, boit sa flûte de champagne par le mauvais côté, croque le pied de la flûte et, l’intestin perforé, meurt debout, cramponné au bastingage de sa chaise en criant : « Les enfants d’abord ! »
Etrange hasard, la femme du naufragé, sur les conseils de sa bonne, s’était le matin même, confectionné une étonnante tête de veuve de guerre, avec les deux grands plis d’amertume de chaque côté de la bouche, et les deux petites poches de la douleur, grises sous les yeux bleus.
Dressée sur sa chaise, elle interpelle le président et réclame à grands cris l’allocation militaire et le droit de porter sur sa robe du soir le sextant du défunt en sautoir.
Un peu calmée elle laisse ensuite son regard de femme seule errer sur la table et, voyant parmi les hors-d’oeuvre des filets de hareng, elle en prend un machinalement en sanglotant, puis en reprend, pensant à l’amiral qui n’en mangeait pas si souvent de son vivant et qui pourtant les aimait tant. Stop. C’est le chef du protocole qui dit qu’il faut s’arrêter de manger, car le Président va parler.
Le Président s’est levé, il a brisé le sommet de sa coquille avec son couteau pour avoir moins chaud, un tout petit peu moins chaud.
Il parle et le silence est tel qu’on entend les mouches voler et qu’on les entend si distinctement voler qu’on n’entend plus du tout le Président parler, et c’est bien regrettable parce qu’il parle des mouches, précisément, et de leur incontestable utilité dans tous les domaines et dans le domaine colonial en particulier.
« … Car sans les mouches, pas de chasse-mouches, sans chasse-mouches pas de Dey d’Alger, pas de consul… pas d’affront à venger, pas d’oliviers, pas d’Algérie, pas de grandes chaleurs, messieurs, et les grands chaleurs, c’est la santé des voyageurs, d’ailleurs… »
Mais quand les mouches s’ennuient elles meurent, et toutes ces histoires d’autrefois, toutes ces statistiques les emplissant d’une profonde tristesse, elles commencent à lâcher une patte du plafond, puis l’autre, et tombent comme des mouches, dans les assiettes… sur les plastrons, mortes comme dit la chanson.
« La plus noble conquête de l’homme, c’est le cheval, dit le Président… et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là .»
C’est la fin du discours : comme une orange abîmée lancée très fort contre un mur par un gamin mal élevé, la MARSEILLAISE éclate et tous les spectateurs éclaboussés par le vert-de-gris et les cuivres, se dressent congestionnés, ivres d’Histoire de France et de Pontet-Canet.
Tous sont debout, sauf l’homme à la tête de Rouget de Lisle qui croit que c’est arrivé et qui trouve qu’après tout ce n’est pas si mal exécuté et puis, peu à peu, la musique s’est calmée et la mère à tête de morte en a profité pour pousser sa petite fille à tête d’orpheline du côté du Président.
Les fleurs à la main, l’enfant commence son compliment : « Monsieur le Président… » Mais l’émotion, la chaleur, les mouches, voilà qu’elle chancelle et qu’elle tombe le visage dans les fleurs, les dents serrées comme un sécateur.
L’homme à tête de bandage herniaire et l’homme à tête de phlegmon se précipitent, et la petite est enlevée, autopsiée et reniée par sa mère, qui, trouvant sur le carnet de bal de l’enfant des dessins obscènes comme on n’en voit pas souvent, n’ose penser que c’est le diplomate ami de la famille et dont dépend la situation du père qui s’est amusé si légèrement.
Cachant le carnet dans sa robe, elle se pique le sein avec le petit crayon blanc et pousse un long hurlement, et sa douleur fait peine à voir à ceux qui pensent qu’assurément voilà bien là la douleur d’une mère qui vient de perdre son enfant.
Fière d’être regardée, elle se laisse aller, elle se laisse écouter, elle gémit, elle chante :
« Où donc est-elle ma petite fille chérie, où donc est-elle ma petite Barbara qui donnait de l’herbe aux lapins et des lapins aux cobras ?»
Mais le Président, qui sans doute n’en est pas à son premier enfant perdu, fait un signe de la main et la fête continue.
Et ceux qui étaient venus pour vendre du charbon et du blé vendent du charbon et du blé et de grandes îles entourées d’eau de tous côtés, de grandes îles avec des arbres à pneus et des piano métalliques bien stylés pour qu’on n’entende pas trop les cris des indigènes autour des plantations quand les colons facétieux essaient après dîner leur carabine à répétition.
Un oiseau sur l’épaule, un autre au fond du pantalon pour le faire rôtir, l’oiseau, un peu plus tard à la maison, les poètes vont et viennent dans tous les salons.
« C’est, dit l’un d’eux, réellement très réussi. » Mais dans un nuage de magnésium le chef du protocole est pris en flagrant délit, remuant une tasse de chocolat glacé avec une cuillère à café.
« Il n’y a pas de cuillère spéciale pour le chocolat glacé, c’est insensé, dit le préfet, on aurait dû y penser, le dentiste a bien son davier, le papier son coupe-papier et les radis roses leurs raviers. »
Mais soudain tous de trembler car un homme avec un tête d’homme est entré, un homme que personne n’avait invité et qui pose doucement sur la table la tête de Louis XVI dans un panier.
C’est vraiment la grande horreur, les dents, les vieillards et les portes claquent de peur.
« Nous sommes perdus, nous avons décapité un serrurier», hurlent en glissant sur la rampe d’escalier les bourgeois de Calais dans leur chemise grise comme le cap Gris-Nez.
La grande horreur, le tumulte, le malaise, la fin des haricots, l’état de siège et dehors, en grande tenue, les mains noires sous les gants blancs, le factionnaire qui voit dans les ruisseaux du sang et sur sa tunique une punaise pense que ça va mal et qu’il faut s’en aller s’il est encore temps.
« J’aurais voulu, dit l’homme en souriant, vous apporter aussi les restes de la famille impériale qui repose, paraît-il, au caveau Caucasien, rue Pigalle, mais les Cosaques qui pleurent, dansent et vendent à boire veillent jalousement leurs morts.
« On ne peut pas tout avoir, je ne suis pas Ruy Blas, je ne suis pas Cagliostro, je n’ai pas la boule de verre, je n’ai pas le marc de café. Je n’ai pas la barbe en ouate de ceux qui prophétisent. J’aime beaucoup rire en société, je parle ici pour les grabataires, je monologue pour les débardeurs, je phonographe pour les splendides idiots des boulevards extérieurs et c’est tout à fait par hasard si je vous rends visite dans votre petit intérieur.
« Premier qui dit : « et ta soeur, » est un homme mort. Personne ne le dit, il a tort, c’était pour rire.
« Il faut bien rire un peu et, si vous vouliez, je vous emmènerais visiter la ville mais vous avez peur des voyages, vous savez ce que vous savez et que la Tour de Pise est penchée et que le vertige vous prend quand vous vous penchez vous aussi à la terrasse des cafés.
« Et pourtant vous vous seriez bien amusés, comme le Président quand il descend dans la mine, comme Rodolphe au tapis-franc quand il va voir le chourineur, comme lorsque vous étiez enfant et qu’on vous emmenait au Jardin des Plantes voir le grand tamanoir.
« Vous auriez pu voir les truands sans cour des miracles, les lépreux sans cliquette et les hommes sans chemise couchés sur les bancs, couchés pour un instant, car c’est défendu de rester là un peu longtemps.
« Vous auriez vu les hommes dans les asiles de nuit faire le signe de la croix pour avoir un lit, et les familles de huit enfants «qui crèchent à huit dans une chambre» et, si vous aviez été sages, vous auriez eu la chance et le plaisir de voir le père qui se lève parce qu’il a sa crise, la mère qui meurt doucement sur son dernier enfant, le reste de la famille qui s’enfuit en courant et qui, pour échapper à sa misère, tente de se frayer un chemin dans le sang.
« Il faut voir, vous dis-je, c’est passionant, il faut voir à l’heure où le bon pasteur conduit ses brebis à la Villette, à l’heure où le fils de famille jette avec un bruit mou sa gourme sur le trottoir, à l’heure où les enfants qui s’ennuient changent de lit dans leur dortoir, il faut voir l’homme couché dans son lit-cage à l’heure où le réveil va sonner.
« Regardez-le, écoutez-le ronfler, il rêve, il rêve qu’il part en voyage, rêve que tout va bien, rêve qu’il a un coin, mais l’aiguille du réveil rencontre celle du train et l’homme levé plonge la tête dans la cuvette d’eau glacée si c’est l’hiver, fétide si c’est l’été.
« Regardez-le se dépêcher, boire son café-crème, entrer à l’usine, travailler, mais il n’est pas encore réveillé, le réveil n’a pas sonné assez fort, le café n’était pas assez fort, il rêve encore, rêve qu’il est en voyage, rêve qu’il a un coin, se penche par la portière et tombe dans un jardin, tombe dans un cimetière, se réveille et crie comme une bête, deux doigts lui manquent, la machine l’a mordu, il n’était pas là pour rêver et, comme vous pensez, ça devait arriver.
« Vous pensez même que ça n’arrive pas souvent et qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, vous pensez qu’un tremblement de terre en Nouvelle-Guinée n’empêche pas la vigne de pousser en France, les fromages de se faire et la terre de tourner.
« Mais je ne vous ai pas demandé de penser ; je vous ai dit de regarder, d’écouter, pour vous habituer, pour ne pas être surpris d’entendre craquer vos billards le jour où les vrais éléphants viendront reprendre leur ivoire.
« Car cette tête si peu vivante que vous remuez sous le carton mort, cette tête blême sous le carton drôle, cette tête avec toutes ses rides, toutes ces grimaces instruites, un jour vous la hocherez avec un air détaché du tronc et, quand elle tombera dans la sciure, vous ne direz ni oui ni non.
« Et si ce n’est pas vous, ce sera quelques-uns des vôtres, car vous connaissez les fables avec vos bergers et vos chiens, et ce n’est pas la vaisselle cérébrale qui vous manque.
« Je plaisante, mais vous savez, comme dit l’autre, un rien suffit à changer le cours des choses. Un peu de fulmicoton dans l’oreille d’un monarque malade et le monarque explose. La reine accourt à son chevet. Il n’y a pas de chevet. Il n’y a plus de palais. Tout est plutôt ruine et deuil. La reine sent sa raison sombrer. Pour la réconforter, un inconnu, avec un bon sourire, lui donne le mauvais café. La reine en prend, la reine en meurt et les valets collent des étiquettes sur les bagages des enfants. L’homme au bon sourire revient, ouvre la plus grande malle, pousse les petits prince dedans, met le cadenas à la malle, la malle à la consigne et se retire en se frottant les mains.
« Et quand je dis, Monsieur la Président, Mesdames, Messieurs : le Roi, la Reine, les petits princes, c’est pour envelopper les choses, car on ne peut pas raisonnablement blâmer les régicides qui n’ont pas de roi sous la main, s’ils exercent parfois leurs dons dans leur entourage immédiat.
« Particulièrement parmi ceux qui pensent qu’une poignée de riz suffit à nourrir toute une famille de chinois pendant de longues années.
« Parmi celles qui ricanent dans les expositions parce qu’une femme noire porte dans son dos un enfant noir et qui portent depuis six ou sept mois dans leur ventre blanc un enfant blanc et mort.
« Parmi les trente mille personnes raisonnables, composées d’une âme et d’un corps, qui défilèrent le Six Mars à Bruxelles, musique militaire en tête, devant le monument élevé au Pigeon-Soldat et parmi celles qui défileront demain à Brive-la-Gaillarde, à Rosa-la-Rose ou à Carpa-la-Juive, devant le monument du Jeune et veau marin qui périt à la guerre comme tout un chacun… »
Mais une carafe lancée de loin par un colombophile indigné touche en plein front l’homme qui racontait comment il aimait rire. Il tombe. Le Pigeon-Soldat est vengé. Les cartonnés officiels écrasent la tête de l’homme à coups de pied et la jeune fille, qui trempe en souvenir le bout de son ombrelle dans le sang, éclate d’un petit rire charmant. La musique reprend.
La tête de l’homme est rouge comme une tomate trop rouge, au bout d’un nerf un oeil pend, mais sur le visage démoli, l’oeil vivant, le gauche, brille comme une lanterne sur des ruines.
« Emportez-le », dit le Président, et l’homme couché sur une civière et le visage caché par une pèlerine d’agent sort de l’Elysée horizontalement, un homme derrière lui, un autre devant.
« Il faut bien rire un peu », dit-il au factionnaire et le factionnaire le regarde passer avec ce regard figé qu’ont parfois les bons vivants devant les mauvais.
Découpée dans le rideau de fer de la pharmacie une étoile de lumière brille et, comme les rois mage en mal d’enfant Jésus, les garçons bouchers, les marchands d’édredons et tous les hommes de coeur contemplent l’étoile qui leur dit que l’homme est à l’intérieur, qu’il n’est pas tout à fait mort, qu’on est en train peut-être de le soigner et tous attendent qu’il sorte avec l’espoir de l’achever.
Ils attendent, et bientôt, à quatre pattes à cause de la trop petite ouverture du rideau de fer, le juge d’instruction pénètre dans la boutique, le pharmacien l’aide à se relever et lui montre l’homme mort, la tête appuyée sur le pèse-bébé.
Et le juge se demande, et le pharmacien regarde le juge se demander si ce n’est pas le même homme qui jeta des confetti sur le corbillard du maréchal et qui, jadis, plaça la machine infernale sur le chemin du petit caporal.
Et puis ils parlent de leurs petites affaires, de leurs enfants, de leurs bronches ; le jour se lève, on tire les rideaux chez le Président.
Dehors, c’est le printemps, les animaux, les fleurs, dans les bois de Clamart on entend les clameurs des enfants qui se marrent, c’est le printemps, l’aiguille s’affole dans sa boussole, le binocard entre au bocard et la grande dolichocéphale sur son sofa s’affale et fait la folle.
Il fait chaud. Amoureuses, les allumettes-tisons se vautrent sur leur trottoir, c’est le printemps, l’acné des collégiens, et voilà la fille du sultan et le dompteur de mandragores, voilà les pélicans, les fleurs sur les balcons, voilà les arrosoirs, c’est la belle saison.
Le soleil brille pour tout le monde, il ne brille pas dans les prisons, il ne brille pas pour ceux qui travaillent dans la mine,
ceux qui écaillent le poisson
ceux qui mangent de la mauvaise viande
ceux qui fabriquent des épingles à cheveux
ceux qui soufflent vides les bouteilles que d’autres boiront pleines
ceux qui coupent le pain avec leur couteau
ceux qui passent leurs vacances dans les usines
ceux qui ne savent pas ce qu’il faut dire
ceux qui traient les vaches et ne boivent pas le lait
ceux qu’on n’endort pas chez le dentiste
ceux qui crachent leurs poumons dans le métro
ceux qui fabriquent dans les caves les stylos avec lesquels d’autres écriront en plein air que tout va pour le mieux
ceux qui en ont trop à dire pour pouvoir le dire
ceux qui ont du travail
ceux qui n’en ont pas
ceux qui en cherchent
ceux qui n’en cherchent pas
ceux qui donnent à boire aux chevaux
ceux qui regardent leur chien mourir
ceux qui ont le pain quotidien relativement hebdomadaire
ceux qui l’hiver se chauffent dans les églises
ceux que le suisse envoie se chauffer dehors
ceux qui croupissent
ceux qui voudraient manger pour vivre
ceux qui voyagent sous les roues
ceux qui regardent la Seine couler
ceux qu’on engage, qu’on remercie, qu’on augmente, qu’on diminue, qu’on manipule, qu’on fouille qu’on assomme
ceux dont on prend les empreintes
ceux qu’on fait sortir des rangs au hasard et qu’on fusille
ceux qu’on fait défiler devant l’Arc
ceux qui ne savent pas se tenir dans le monde entier
ceux qui n’ont jamais vu la mer
ceux qui sentent le lin parce qu’ils travaillent le lin
ceux qui n’ont pas l’eau courante
ceux qui sont voués au bleu horizon
ceux qui jettent le sel sur la neige moyennant un salaire absolument dérisoire
ceux qui vieillissent plus vite que les autres
ceux qui ne se sont pas baissés pour ramasser l’épingle
ceux qui crèvent d’ennui le dimanche après-midi parce qu’ils voient venir le lundi
et le mardi, et le mercredi, et le jeudi, et le vendredi
et le samedi
et le dimanche après-midi.
Jacques Prévert / Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France
Peut-être un soir, un
soir peut-être tard
Un verre plein d’anis et
une voix qui pleure
Peut-être qu’une voix
pleure
Un verre, le soir
peut-être tard
Je ne vais pas, plus
très loin
Très, trop, plus
trop loin
Michael Donhauser
Traduction : Laurent Cassagnau
Vielleicht an einem Abend, an
einem Abend spät vielleicht
Ein Glas gefüllt mit Anis und
eine Stimme, die weint
Vielleicht, daβ eine Stimme
weint
Ein Glas an einem Abend spät
vielleicht
Ich gehe nicht, nicht mehr
sehr weit
Zu sehr, zu sehr, nicht mehr
zu weit
1
Moi, Bertolt Brecht, je suis des forêts noires.
Ma mère m’a porté dans les villes
Quand j’étais dans son ventre. Et le froid des forêts
En moi restera jusqu’à ma mort
2
Je suis chez moi dans la ville d’asphalte
Depuis toujours muni des sacrements des morts ;
De journaux, de tabac, d’eau-de-vie
Méfiant, flâneur et finalement satisfait.
3
Je suis gentil avec les gens
Je fais comme eux, je mets un chapeau dur.
Je dis : ce sont des animaux à l’odeur très particulière,
Puis je dis : ça ne fait rien, je suis l’un d’eux.
4
Sur mes chaises à bascule parfois
J’assieds avant midi deux ou trois femmes.
Je les regarde sans souci, et je leur dis :
Je suis quelqu’un sur qui vous ne pouvez pas compter.
5
Le soir j’assemble chez moi quelques hommes
Et nous causons, nous disant « gentleman ».
Ils posent les pieds sur ma table et déclarent :
Pour nous bientôt, ça ira mieux. Jamais je ne demande : Quand ?
6
Le matin les sapins pissent dans l’aube grise
Et leur vermine, les oiseaux, commencent à crier.
C’est l’heure où dans la ville, je siffle mon verre, je jette
Mon mégot, je m’endors plein d’inquiétude.
7
Nous nous sommes assis, espèce légère
Dans des maisons qu’on disait indestructibles.
(Ainsi nous avons élevé les longs buildings de l’île Manhattan,
Et ces minces antennes dont s’amuse la mer Atlantique.)
8
De ces villes restera celui qui passait à travers elles : le vent !
La maison réjouit le mangeur : il la vide.
Nous le savons, nous sommes des gens de passage ;
Et qui nous suivra ? Rien qui vaille qu’on le nomme.
9
Dans les cataclysmes qui vont venir, je ne laisserai pas, j’espère,
Mon cigare de Virginie s’éteindre par amertume,
Moi, Bertolt Brecht, jeté des forêts noires
Dans les villes d’asphalte, quand j’étais dans ma mère, autrefois.
Berthold Brecht / Le pauvre B.B. / Vom armes B.B.
Traduction : Gilbert Badia & Claude Duchet
1
Ich, Bertolt Brecht, bin aus den schwarzen Wäldern.
Meine Mutter trug mich in die Städte hinein
Als ich in ihrem Leibe lag. Und die Kälte der Wälder
Wird in mir bis zu meinem Absterben sein.
2
In der Asphaltstadt bin ich daheim. Von allem Anfang
Versehen mit jedem Sterbsakrament:
Mit Zeitung. Und Tabak. Und Branntwein.
Misstrauisch und faul und zufrieden am End.
3
Ich bin zu den Leuten freundlich. Ich setze
Einen steifen Hut auf nach ihrem Brauch.
Ich sage: Es sind ganz besonders riechende Tiere
Und ich sage: Es macht nichts, ich bin es auch.
4
In meine leeren Schaukelstühle vormittags
Setze ich mir mitunter ein paar Frauen
Und ich betrachte sie sorglos und sage ihnen:
In mir habt ihr einen, auf den könnt ihr nicht bauen.
5
Gegen Abend versammle ich um mich Männer
Wir reden uns da mit “Gentlemen” an.
Sie haben ihre Füße auf meinen Tischen
Und sagen: Es wird besser mit uns. Und ich frage nicht: Wann?
6
Gegen Morgen in der grauen Frühe pissen die Tannen
Und ihr Ungeziefer, die Vögel, fängt an zu schrein.
Um die Stunde trink ich mein Glas in der Stadt aus und schmeiße
Den Tabakstummel weg und schlafe beunruhigt ein.
7
Wir sind gesessen, ein leichtes Geschlechte
In Häusern, die für unzerstörbare galten
(So haben wir gebaut die langen Gehäuse des Eilands Manhattan
Und die dünnen Antennen, die das Atlantische Meer unterhalten).
8
Von diesen Städten wird bleiben: der durch sie hindurchging, der Wind!
Fröhlich machet das Haus den Esser: er leert es.
Wir wissen, daß wir Vorläufige sind
Und nach uns wird kommen: nichts Nennenswertes.
9
Bei den Erdbeben, die kommen werden, werde ich
hoffentlich Meine Virginia nicht ausgehen lassen durch Bitterkeit
Ich, Bertolt Brecht, in die Asphaltstädte verschlagen
Aus den schwarzen Wäldern in meiner Mutter infrüher Zeit.
Depuis que les forêts
s’étendent au-delà des fleuves
s’est répandu
le romarin
sur le pays sec.
Le romarin
protecteur de la fiancée et
gardien de la tombe
couvre les champs
de son souffle,
qui a le goût du midi.
Mais l’homme solitaire
parle aux étoiles,
ces chasseurs et producteurs d’énergie,
situés à des années lumière,
et il attend leur jugement.
Des télescopes gigantesques
ne parlant que
des chiffres concernant
les astres.
On n’entend pas
leur parole
au royaume du romarin.
Aucun arbre ne s’arrête au rivage
pour jeter un regard en arrière.
On souhaite l’au-delà,
La délivrance du présent.
Tout comme le romarin règne, s’étend - l’aridité, l’aridité de l’esprit.
Seul l’œil,
délivré de la pensée aveugle,
voit
le rosier en feu
qui s’enroule
au parfum
des aiguilles vertes
et des petites labiées bleues.
Jochen NEUHAUS / Royaume du romarin /Reich des Rosmarins
Traduction : Hannelore Hermening
Seitdem die Wälder
über die Flüse gehen,
hat sich ausgebreitet
Rosmarin
auf dem trockenen Land.
Rosmarin,
Brautbeschützer und
Grabeswächter,
überzieht die Felder
mit seinem Atem,
dem Geschmack des Südens.
Der Einsame aber
Redet mit den Sternen,
den lichtjahreentfernten
Energiejägern und -erzeugern,
und wartet auf ihr Urteil.
Gewaltige Teleskope
plaudern nur aus
Das Nummerngeschwätz
der Gestirne.
Nicht zu hören
ist ihr Wort
im Reich des Rosmarins.
Kein Baum hält am ufer, um zurückzuschauen. Ersehnt wird das Jenseits, die Erlösung vom Hier.
Da Rosmarin herrschet, breitet sich aus - Dürre, die Dürre des Geistes.
Nur das Auge,
befreit von der Blindheit des Denkens,
erblickt
den feuergleißenden Rosenstock,
der sich windet
im Wohlgeruch
der grünen Nadeln
und der blauen Kleinlippchen.
Si je ne perds pas mes forces,
Si je puis dire quelque chose,
C’est que tu es ma volonté et ma force.
Là est le sens de mon chant,
Là est l’accusation de mes mots
Et le simple secret de mon être.
Tu conduis mon âme
Par la mer et par la terre,
Les plantes et les bêtes.
Tu me protèges des balles,
Juillet tu me le ramènes
À la place des décembres éternels.
Tu cherches le bon passage,
Tu portes l’eau fraîche
À ma bouche toute sèche.
À toi je suis lié,
Par toi irradié,
Je vais sans peur dans les ténèbres.
Varlam Chalamov / Pour la poésie
I
Oranger
Je suis restée longtemps.
Longtemps dans leurs sourires
Dans la danse des voix.
Longtemps après le silence qui faisait vibrer ces ondes.
Ils sonnaient rires, ils sonnaient joie
La nuit continuait leurs sourires et leur charme tendre et clair,
Coloré,
comme les jardins d’ici : bleus,
Blancs, orangés.
II
Te pleurer
Les larmes étaient des baies
Des myrtilles
Ou de petites mirabelles
Selon la lumière,
Et qui roulaient.
Les pleurs seraient des fruits
Et nous serions
Des arbres.
III
L’olivier
Ton visage éclairait
Quelque chose invisible
L’innocence retrouvée
Et quelque part,
Sous le sommeil,
Des ailes s’ouvraient.
Elsa Moatti
Mon histoire est un peu géographique.
J’étais en pension La ville nostalgique
Que baigne l’Océan vous tous la connaissez;
Ses sables sont toujours par les flots caressés…
Et c’est Beyrouth… Beyrouth la porte de Syrie,
Dont l’azur est riant et la rive fleurie.
Et c’était l’examen qu’on dit semestriel.
Notre examinateur, un excellent mortel,
Avait mis de côté tout intérêt de science
Et n’agissait qu’avec une extrême indulgence;
Devant lui l’élève à l’autre se succédait,
Écoutait tous ses mots, pensait, y répondait.
Arrivait le beau tour d’une enfant. Fort à l’aise
En face d’un dessin de la terre Française,
Elle attendait un geste, un mot, une question.
“Où sont les Alpes ?” dit-il d’un aimable ton.
Le doigt fier, esquissant un fort immense geste,
D’une voix qui voudrait être toute céleste
Elle répondit…
“Les Alpes sont dans la mer Méditerranée !”
May Ziadeh sous le pseudonyme d’Isis Copia / Avis
Nous partons avec les vents contraires
les plus longues des marées
et de toutes parts revient le sel
par l’arbre et la neige
Ô je revois la campagne et ses épis
par myriades dorées
et par dessus les monts
les parfaites étoiles
que l’âge a recueillies
– que l’âge a assemblées
Christiane Saleh / Chants d’automne ( extrait )
Quand le moment viendra, tu diras que les souvenirs imités sont plus nombreux que les originaux. Que le poème préfère simuler le désir, et qu’avec une drogue de jeunesse il dupe la langue, rarement gratifiée d’une érection authentique. Tu diras qu’un travail accompli demande du temps avant qu’on ne découvre qu’il s’agit d’un faux, et que c’est le pari du poème. Quand viendra le moment, tu diras qu’on ne peut pas faire le tri dans une mémoire contaminée, et qu’il sera diffi cile d’en extraire les mouches. Tu diras que les viscères s’enchevêtrent à l’intérieur, et qu’on ne voit pas bien à de telles profondeurs. L’expérience brûle là-bas dans une fumée noire, le reste se transforme en bêtise rose, et l’on ne voit pas bien à de telles profondeurs.
Abbas Beydoun
Le récit ne sera pas perdu
n’en déplaise aux trafiquants
d’histoire et de temps
Nos cœurs-tambours l’ont confié
aux vents
qui le dispersent avec les graminées
Les abeilles en font leur miel
au milieu des champs de blé
Dans les fournils le pain lève
et la parole avec
Nos cœurs-tambours l’ont confié
aux vents
Olivia Elias / Coeurs-tambours
La paix, je la demande à ceux qui peuvent la donner
Comme si elle était leur propriété, leur chose
Elle qui n’est pas colombe, qui n’est pas tourterelle à nous ravir,
Mais simple objet du cœur régulier,
Mots partagés et partageables entre les hommes
Pour dire la faim, la soif, le pain, la poésie
La pluie dans le regard de ceux qui s’aiment
La haine. La haine.
Ceux qui sont les maîtres de la paix sont aussi
les maîtres de la haine
Petits seigneurs, grands seigneurs, grandes haines toujours.
L’acier est là qui est le métal gris-bleu
L’acier dont on fait mieux que ces compotes
Qu’on mange au petit déjeuner
Avec du beurre et des croissants
Les maîtres de la guerre et de la paix
Habitent au-dessus des nuages dans des himalayas,
des tours bancaires
Quelquefois ils nous voient, mais le plus souvent
c’est leur haine qui regarde :
Elle a les lunettes noires que l’on sait
Que veulent-ils ? Laisser leur nom dans l’histoire
À côté des Alexandre, des Cyrus, des Napoléon,
Hitler ne leur est pas étranger quoi qu’ils en disent :
Après tout, les hommes c’est fait pour mourir
Ou, à défaut, pour qu’on les tue
Eux, à leur façon, qui est la bonne, sont les serviteurs d’un ordre
Le désordre, c’est l’affaire des chiens – les hommes, c’est civilisé
Alors à coups de bottes, à coups de canons et de bombes,
Remettons l’ordre partout où la vie
A failli, à coups de marguerites, le détraquer
À coups de marguerites et de doigts enlacés, de saveur de lumière,
Ce long silence qui s’installe sur les choses, sur chaque objet,
sur la peau heureuse des lèvres,
Quand tout semble couler de source comme rivière
Dans un monde qui n’est pas bloqué, qui est même un peu ivre,
qui va et vient, et qui respire…
Ô monde… Avec la beauté de tes mers,
Tes latitudes, tes longitudes, tes continents
Tes hommes noirs, tes hommes blancs, tes hommes rouges,
tes hommes jaunes, tes hommes bleus
Et la splendeur vivace de tes femmes pleines d’yeux et de seins,
d’ombres délicieuses et de jambes
Ô monde, avec tant de neige à tes sommets et tant de fruits
dans tes vallées et dans tes plaines
Tant de blé, tant de riz précieux, si seulement on voulait
laisser faire Gaïa la généreuse
Tant d’enfants, tant d’enfants et, pour des millions
d’entre eux, tant de mouches
Ô monde, si tu voulais seulement épouiller le crâne chauve
de ces pouilleux, ces dépouilleurs
Et leur glisser à l’oreille, comme dictée de libellule,
un peu de ta si vieille sagesse
La paix, je la demande à tous ceux qui peuvent la donner
Ils ne sont pas nombreux après tout, les hommes
violents et froids
Malgré les apparences, peut-être même ont-ils encore
des souvenirs d’enfance, une mère aimée,
un très vieux disque qu’ils ont écouté jadis
longtemps, longtemps
Oh, que tous ces moments de mémoire viennent à eux
avec un bouquet de violettes !
Ils se rappelleront alors les matinées de la rosée
L’odeur de l’eau et les fumées de l’aube sur la lune.
Salah Stétié / Poème inédit pour l’Orient Littéraire
Les deux amants d’hier dorment en bonne terre
Leurs quatre pieds plantés dans un jardin de pommes
Pour nourrir en été les oiseaux du village
Et fournir de l’ombrage aux vagabonds du ciel
Leurs bras laissés dans l’air au jeu des tourterelles
Et leur voix et leur souffle ajoutés à la mer
Tous les moyens d’amour de luxe et de tendresse
Leur manquent dans la tombe ou le nouveau berceau
Leur jeunesse est partie aux œuvres du printemps
L’appareil lacrymal aux yeux bleus de l’automne
Et l’éclat de la neige aux doigts noirs de l’hiver
Et libre de la soif la fleur à deux pétales
Reste dans la fontaine à jamais effeuillée
Tous les moyens d’amour de luxe et de tendresse
Leur manquent dans la tombe ou le nouveau berceau
Excepté leurs beaux yeux qui rallumés dans l’ombre
Sont quatre chandeliers tout ravagés de pleurs
Fouad Gabriel Naffah / Les deux amants
Fêtons
les premières noces de notre jeune histoire
celles qui verront l’union de l’étranger
avec le natif de ce pays.
Cadmos avec Harmonie !
Fêtons !
Et nous qui savons que les dieux n’existent pas
faisons semblant un instant qu’ils existent
et pour une fois
pour la seule fois
pour l’unique fois
invitons ce qui n’existe pas à se joindre à nous qui existons pour que l’illusion et la réalité
ensemble réunies
puissent se retrouver attablées autour de la même noce
et célébrer la grande joie des hommes.
Faites entrer les dieux.
Wajdi Mouawad / Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face ( extrait )
Je t’aimais, aussi je pris ces marées d’hommes entre mes mains
et écrivis ma volonté en étoiles à travers le ciel
Pour te gagner la Liberté, la digne maison aux sept piliers
afin que tes yeux puissent briller sur moi
Quand nous arriverions.
La Mort semblait ma servante sur la route, jusqu’à ce que nous fussions proches,
te voyant qui attendais ;
Alors tu souris et, d’envie chagrine, elle me dépassa et
t’emporta sans moi ;
Dans sa quiétude.
L’amour, fatigué du chemin, chercha à tâtons ton corps, notre gage éphémère
nôtre pour l’instant,
Avant que la main molle de la terre n’explore ta forme et que les vers
aveugles ne s’engraissent de
Ta substance.
Les hommes m’ont prié d’ériger notre œuvre, la maison inviolée,
en ton mémorial.
Mais, pour que le monument convînt, je le fracassai, inachevé ;
et, maintenant,
Les petites choses sortent en rampant pour s’arranger des
baraques dans l’ombre gâchée
De ton offrande.
T. E. Lawrence / Poème dédicace à S.A. Traduction : Julien Deleuze
I loved you, so I drew these tides of men into my hands and wrote my will across the sky in stars
To earn you Freedom, the seven-pillared worthy house, that your eyes might be shining for me
When we came.
Death seemed my servant on the road, till we were near and saw you waiting:
When you smiled, and in sorrowful envy he outran me and took you apart:
Into his quietness.
Love, the way-weary, groped to your body, our brief wage ours for the moment
Before earth’s soft hand explored your shape, and the blind worms grew fat upon
Your substance.
Men prayed me that I set our work, the inviolate house, as a memory of you.
But for fit monument I shattered it, unfinished: and now
The little things creep out to patch themselves hovels in the marred shadow
Of your gift.
Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
À part ça je porte en moi tous les rêves du monde.
Fenêtres de ma chambre,
Ma chambre où vit l’un des millions d’êtres au monde dont personne ne sait qui il est
( Et si on le savait, que saurait-on ? ),
Vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
Une rue inaccessible à toutes pensées,
Réelle au-delà du possible, certaine au-delà du secret,
Avec le mystère des choses par-dessus les pierres et les êtres,
Avec la mort qui moisit les murs et blanchit les cheveux des hommes,
Avec le Destin qui mène la carriole de tout par la route de rien.
Fernando Pessoa / Bureau de tabac ( extrait )
Traduction : par Rémy Hourcade
Não sou nada.
Nunca serei nada.
Não posso querer ser nada.
À parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo.
Janelas do meu quarto,
Do meu quarto de um dos milhões do mundo.
que ninguém sabe quem é
( E se soubessem quem é, o que saberiam?),
Dais para o mistério de uma rua cruzada constantemente por gente,
Para uma rua inacessível a todos os pensamentos,
Real, impossivelmente real, certa, desconhecidamente certa,
Com o mistério das coisas por baixo das pedras e dos seres,
Com a morte a por umidade nas paredes
e cabelos brancos nos homens,
Com o Destino a conduzir a carroça de tudo pela estrada de nada.
le trou dans la ville était un nid de corbeaux
et mon père celui aux plumes noires
volait jusqu’à la corniche de l’hôtel
puis vers les tuiles brisées
pour piailler à son aise
pendant que moi j’allais parmi les rues
pareilles à des peaux d’orange
avec le bitume fissuré par les morts en partance
mais mon père toujours le corbeau préféré
de la nichée
m’observe comment y renoncer puisqu’il le voulait
comment empêcher mon père d’ouvrir le bec
depuis la plus haute fenêtre de l’hôtel
pour descendre à hauts cris ses ailes comme un filet autour de mes cheveux
et hurler maudite rentre à la maison
comment y renoncer puisqu’il le pouvait et qu’il était mon père et ma mère
et ma famille
puisque l’hôtel était son royaume et qu’il était là-bas
tel un grand maître de la ville
à édicter des lois à coups de griffes
fuir cette peau en courant ou à marche forcée était bien inutile
il était déjà sur moi
et répétait les choses si souvent entendues sur l’héroïsme
des villes
sur les nègres les femmes nues dans le métro
les homeless aux mains tendues
qui avaient un dollar de plus que moi dans la poche
je ne sais pas si j’ai dit que le seuil de cet hôtel était sa tombe
son petit palais son règne
et personne moi moins que quiconque
ne pouvait exercer là-bas le pouvoir
surtout pas moi chez les corbeaux fille de corbeau sans ailes
assez grandes
pour m’enfuir
ma mère mon père les rues de cette ville crachent haut et fort
sur la loi de la gravité et mes gestes hypnotiques pour rester calme
supplier ne sert à rien
il faut seulement baisser les yeux
passer devant le monument funéraire d’un hôtel
et regarder le père dans les yeux dans le troisième œil qui lui est venu en tête
comme une fleur du premier jour
marcher mais sans fuir la ville comme une peau
où les corbeaux picorent quelques douceurs d’un autre monde
où moi aussi je m’évertue à ouvrir le bec
et emporter ma part jusqu’à la plus haute fenêtre de l’hôtel
pour ensuite trembler et mourir tout là-haut
une tempête de plumes quasi bleues
tombera sur la foule des rues
sans applaudissements ni scénarios
seul un œuf survivra
au troisième hiver
Elaine Vilar Madruga / Nichée / Nidada
Traduction : Dominique Boudou
el agujero de la ciudad era un nido de cuervos
y mi padre el de las plumas negras
volaba hasta el reborde del hotel
hasta las tejas rotas
para piar a gusto
mientras yo caminaba entre las calles
iguales a hollejos de naranja
con su asfalto roto por los muertos al partir
pero mi padre siempre el predilecto
cuervo de la nidada
me observa cómo no hacerlo si quería
cómo impedir que mi padre abriera el pico
desde la ventana más alta del hotel
y bajara entre chillidos y plumas a enredar mi pelo
y gritarme maldita vuelve a casa
cómo no hacerlo si podía si era mi padre y mi madre
y mi familia
si el hotel era su reino y ahí estaba
como el gran gobernador de la ciudad
que dictaba leyes con las garras
no importaba correr caminar rápido el intento de huir de aquel
hollejo
él estaba sobre mí
y decía aquellas cosas que escuché antes sobre la heroicidad
de las ciudades
sobre los negros las mujeres desnudas en el metro
los homelessde manos extendidas
que tenían un dólar más que yo en el bolsillo
no sé si he dicho que el umbral de aquel hotel era su tumba
su palacete su reinado
y nadie menos yo que nadie
podía ejercer poder allí
menos yo entre los cuervos hija de cuervos pero sin plumas
suficientes
para una huida
madre padre las calles de esta ciudad escupen alto
contra la ley de la gravedad contra la hipnótica manera de quedarme
quieta
no vale suplicar
solo es preciso bajar la mirada
pasar frente a la estatua mortuoria de un hotel
y mirar a padre en el ojo en el tercer ojo que le ha nacido en la cabeza
como una flor del primer día
avanzar pero no huir de la ciudad como un hollejo
donde los cuervos picotean ciertos dulzores de otro mundo
donde también yo me afano en abrir el pico
y llevar mi parte hasta la ventana más alta del hotel
para temblar luego y morir arriba
un ventisquero de plumas casi azules
caerán sobre el púlpito en las calles
sin aplausos ni escenarios
solo un huevo sobrevivirá
al tercer invierno.
Papa, tu m’as trop parlé,
ça suffit, à partir de maintenant c’est moi qui vais te parler.
Pas en rêve, mais pour de vrai.
Et je te le dis franchement, d’entrée de jeu :
peu importe combien j’aime ton suicide,
je ne me suiciderai pas.
Peu importe combien la mort est technicolore,
peu importe comme nous serions beaux tous les deux
dans le film de nos suicides, réalisé
par le diable en personne, peu importe combien
de poésie à l’état pur on trouve dans les manuels de suicidologie –
je ne me suiciderai pas.
Moi aussi, avec une lame, je me suis entaillé les bras,
j’y ai plus de cicatrices
que de photos avec nous deux, ou juste avec toi.
J’ai bu de l’alcool méthylique à la bouteille,
dans l’espoir, terrifié, de mourir pour de bon,
de ne pas me réveiller aveugle le lendemain.
Tu penses que je ne sais pas avec quelle douceur
la lame s’enfonce dans la chair
de l’avant-bras, descendant toujours plus profond
dans les rainures juteuses de sang
par lesquelles passera, éclaboussant tout autour de lui,
le char de Dieu aux roues dorées ?
Tu crois que je ne vois pas comme les cicatrices deviennent
lumineuses telles des enfants gâtés
lorsque je pense à toi ?
J’ai été jaloux – je suis encore jaloux à en crever –
des morts si profondément enfoncés dans leur tranquillité,
car ils sont des roses se humant elles-mêmes.
Mais, papa, les roses sont sans pourquoi,
elles fleurissent comme les hommes se suicident.
Elles n’ont pas le choix. Tout comme moi :
Après avoir tranché le fil qui t’entourait le cou,
tu n’avais pas d’autre regard à soutenir que le mien.
Moi je dois soutenir le regard de Sebastian.
Et maintenant, seul au milieu de tes roses,
tu n’as pas d’autre regard à soutenir que celui de Dieu.
Tandis que moi je dois soutenir le regard de Sebastian.
Alors, comprends et pardonne, papa –
je ne me suiciderai pas.
(Et en fait, c’est ça le suicide.)
Radu Vancu / Canto XXVI
Traduction : Stéphane Lambion
La petite fille est installée à la table sous la fenêtre de ciel. Toutes les fenêtres de la mansarde donnaient sur le ciel. Et tout en bas, la pergola de roses et le jardin où les enfants n’avaient pas le droit de descendre jouer.
C’était une table avec juste assez de place pour son premier cahier. Je veux dire sa première forêt de mots avec de grands arbres et ses taillis et des enfants ils tentent d’avancer.
Et c’est devenu un peu obscur. Et quand elle a voulu lire son histoire à voix haute il y a eut tout à coup cette phrase du père . Une de ces phrases que tu emportes dans la vie. Sans en saisir tout le sens. “ Tu ne peux pas écrire si tu ne sais pas où tu vas ” —
Mais un pays intérieur n’a pas de racines —
Il n’a que des traces —
Mireille Gansel / Fenêtre de ciel
fond de siège
lancés et brodés liés en sergé et taffetas
pour la reine mathilde
au château des tuileries
lampas fond de satin
tandis que le roi louis-philippe
envoie son fils et vingt mille hommes en armes
mater la révolte des ouvriers de la soie
ce fut en novembre
ce 22 en l’an 1831
sur la colline des canuts
soie — filé et frisé métallique dorés
puisque pour la maison royale
en avril ne te découvre pas d’un fil
laize à bouquets de roses
et oiseaux des îles
satin liseré et broché
ce 15 en l’an 1834
sur la colline les compagnons
fusillés prisonniers déportés
taffetas liseré et lancé
liage repris sur l’envers en sergé
et dans l’hiver 1848
ce 25 février
velours au sabre
le massacre et l’écrasement
sur la colline des compagnons
laize à décors de nuages
étoffe tissée à disposition
éclats de soleil et l’ombre des orages
qui sait encore les noms
de si belle ouvrage
qui sait encore les noms
des compagnons au drapeau noir :
« vivre en travaillant
mourir en combattant »
lé à décor de passiflores
broderie en peinture à l’aiguille
passé empiétant
c’était hier c’est encore demain
Mireille Gansel / maison des canuts sur la croix-rousse
Bon appétit ! messieurs ! —
…………………………….Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !
Donc vous n’avez pas ici d’autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
— Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,
Tout s’en va. — Nous avons, depuis Philippe Quatre,
Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg ;
Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
De côte, et Fernambouc, et les Montagnes Bleues !
Mais voyez. — Du ponant jusques à l’orient,
L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme,
La Hollande et l’Anglais partagent ce royaume ;
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu’à demi
Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
La Savoie et son duc sont pleins de précipices ;
La France pour vous prendre, attend des jours propices ;
L’Autriche aussi vous guette. — Et l’infant bavarois
Se meurt, vous le savez. — Quant à vos vice-rois,
Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres,
Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.
Quel remède à cela ? — L’état est indigent ;
L’état est épuisé de troupes et d’argent ;
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,
Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères !
Et vous osez ! … — Messieurs, en vingt ans, songez-y,
Le peuple, — j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! —
Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,
A sué quatre cent trente millions d’or !
Et ce n’est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! … —
Ah ! j’ai honte pour vous ! — Au dedans, routiers, reîtres,
Vont battant le pays et brûlant la moisson.
L’escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c’était peu de la guerre des princes,
Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;
L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’œuvres.
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L’Espagne est un égout où vient l’impureté
De toute nation. — Tout seigneur à ses gages
A cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
Génois, Sardes, Flamands, Babel est dans Madrid.
L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit.
La nuit on assassine et chacun crie : à l’aide !
— Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède ! —
La moitié de Madrid pille l’autre moitié.
Tous les juges vendus ; pas un soldat payé.
Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes
Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes.
Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,
S’habillant d’une loque et s’armant de poignards.
Aussi d’un régiment toute bande se double.
Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble
Où le soldat douteux se transforme en larron.
Matalobos a plus de troupes qu’un baron.
Un voleur fait chez lui la guerre au roi d’Espagne.
Hélas ! Les paysans qui sont dans la campagne
Insultent en passant la voiture du roi ;
Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d’effroi,
Seul, dans l’Escurial, avec les morts qu’il foule,
Courbe son front pensif sur qui l’empire croule !
— Voilà ! — L’Europe, hélas ! écrase du talon
Ce pays qui fut pourpre et n’est plus que haillon !
L’État s’est ruiné dans ce siècle funeste,
Et vous vous disputez à qui prendra le reste !
Ce grand peuple espagnol aux membres énervés,
Qui s’est couché dans l’ombre et sur qui vous vivez,
Expire dans cet antre où son sort se termine,
Triste comme un lion mangé par la vermine !
— Charles-Quint, dans ces temps d’opprobre et de terreur,
Que fais-tu dans ta tombe, ô puissant empereur ?
Oh ! Lève-toi ! Viens voir ! — Les bons font place aux pires.
Ce royaume effrayant, fait d’un amas d’empires,
Penche… Il nous faut ton bras ! Au secours, Charles-Quint !
Car l’Espagne se meurt, car l’Espagne s’éteint !
Ton globe, qui brillait dans ta droite profonde,
Soleil éblouissant qui faisait croire au monde
Que le jour désormais se levait à Madrid,
Maintenant, astre mort, dans l’ombre s’amoindrit,
Lune aux trois quarts rongée et qui décroît encore,
Et que d’un autre peuple effacera l’aurore !
Hélas ! Ton héritage est en proie aux vendeurs.
Tes rayons, ils en font des piastres ! Tes splendeurs,
On les souille ! — ô géant ! Se peut-il que tu dormes ? —
On vend ton sceptre au poids ! Un tas de nains difformes
Se taillent des pourpoints dans ton manteau de roi ;
Et l’aigle impérial, qui, jadis, sous ta loi,
Couvrait le monde entier de tonnerre et de flamme,
Cuit, pauvre oiseau plumé, dans leur marmite infâme !
Victor Hugo / Ruy Blas ( Acte III, Scène 2 )
Un jour, il faut partir et l’on ne sait
plus rien de ce qui fut à l’origine
du feu, ni comment ni pourquoi
les choses tout à coup
se sont mises à tourner de travers
et le feu s’est éteint, le rosier changé
en épines, l’amour en terre brûlée,
et ce qui reste avec
le bruit de nos pas à la place du cœur
est peu de choses : des mots sur le papier
qui ne disent plus rien sinon qu’ils furent
écrits, lus et relus
par un aveugle dansant dans l’incendie.
Guy Goffette / Élégie pour un ami
Haute et souveraine dame,
Le piqué au vif des pointes de l’absence, le blessé dans l’intime région du cœur, dulcissime Dulcinée du Toboso, te souhaite la bonne santé dont il ne jouit plus. Si ta beauté me dédaigne, si tes mérites cessent d’être portés en ma faveur, et si tes rigueurs entretiennent mes angoisses, bien que je sois passablement rompu à la souffrance, mal pourrai-je me maintenir en une transe semblable, qui n’est pas seulement forte, mais durable à l’avenant.
Mon bon écuyer Sancho te fera une relation complète, ô belle ingrate, ô ennemie adorée, de l’état où je me trouve en ton intention. S’il te plaît de me secourir, je suis à toi ; sinon, fais à ta fantaisie, car, en terminant mes jours, j’aurai satisfait à mon désir et à ta cruauté.
À toi jusqu’à la mort,
Le chevalier de la Triste-Figure.
Miguel de Cervantes Saavedra / Don Quichotte ( extrait )
crinière à contre vent
tête rauque
pour rut sans fioriture
rimes bramant leurs apogées
verbe haut
et bois de velours
aux moments sauvages
de l’éphémère
un poète
Claude Luezior / Fureur
Mes nuits sont tressées de rêves
Doux comme le vin nouveau
J’ai rêvé que les fleurs des arbres tombaient
M’enveloppaient, me recouvraient.
Et toutes ces fleurs devenaient des baisers
Brûlants comme le vin rouge
Et tristes comme des papillons de nuit qui savent
Qu’ils devront s’éteindre dans le faux-semblant de la mort
Mes nuits sont tressées de rêves
Lourds comme le sable fatigué
J’ai rêvé que, des arbres mourants,
Les feuilles tombaient dans ma main.
Et toutes ces feuilles devenaient des mains
Qui caressaient comme un sable mouvant
Et étaient fatiguées comme des papillons qui savent
Qu’ils finiront avant le rayon du soleil
Mes nuits sont tressées de rêves
Bleus comme le mal d’amour
J’ai rêvé que de tous les arbres tombaient
Des flocons de neige qui tintinabulaient
Et tous ces flocons devenaient des larmes
Que j’ai pleurées chaudement –
Comprends mes rêves, mon amant,
Ils sont tous pleins de désir pour toi.Mes nuits sont tressées de rêves
Selma Meerbaum
Traduction : Marc Sagnol
Comme un cheval d’os de poil et de feu sera toujours au cavalier préférable à toute monture fictive
De même à celui qui ne se soucie aucunement de cavalcade et que n’émeut ni la sueur de la robe ni le hennissement
Un cheval de pierre est plus grand là debout sur son socle à tout jamais qui se cabre
Plus enivrant dans cette inutilité de la crinière qui bouge avec la lenteur du soleil
Et cette couleur blafarde aux ombres variables
Que la bête chaude et glacée entre les cuisses de l’homme qui s’envole
La bête à qui le poignet fait mal où la main la retient
Ainsi les mots dans ma bouche sont le cheval de pierre
Et ils sonnent de tous ces grelots mis aux harnais imaginaires
Ils sont le cuir férocement qui arrête l’élan de la pensée
Ils entrent dans la chair de ce que je dis
Et c’est moi qui souffre où la raison me blesse déjà dépassant ce qu’elle permet d’entendre
Déjà mis en sang par la bride et chaque parole n’est plus
Ce qu’elle était mise en branle
Elle dit autre chose que ce qu’elle dit
Que ce qu’elle disait
Je m’enivre
De l’emploi que je fais des vocables humains et tremble
Je ne sais trop moi-même de quelle profanation commise de quel forfait
Que je signe de quelle dénonciation du langage
Et pourtant quand le caillou roule et m’échappe et tombe et rebondit
Ce n’est point le sens qui meurt mais autre chose qu’il devient
Qu’un autre que moi ne lui aurait point donné licence d’être
Autre chose que ce galop suivant les règles du pavé que cette course
D’ici à là et pas plus loin
Autre chose qu’une liaison de poste avec son horaire et la ville à chaque bout nommée
Autre chose que le cheminement de la pensée autre chose
Que midi forcément à la fin de la matinée
Autre chose autre chose n’en fût-il point d’autre et je m’entends
Moi-même avec étonnement moi-même dans l’écho redoublé des syllabes
Comme celui dans la montagne qui avance le pied sur l’éboulis
Et sent fuir à peine posé toute la terre sous sa semelle en vain prudente
Les mots l’un l’autre qui s’entraînent dans la chute et on ne peut plus rien arrêter
Ni le bond des blocs et leur presse et le déclenchement du vertige
Ni l’énorme suintement de poussière fuyante fine affolée
Ni l’écho sauvage qui répond de falaise en falaise comme une image de miroir en miroir
Et plus rien ne se borne à soi désormais mais tout vocable porte
Au delà de soi-même une signification de chute une force révélatrice
Où ce que je ne dis pas perce en ce que je dis
Où plus fort est l’entraînement des paroles que le rêve qui les précède
Où je suis emporté comme un fétu de paille sur une mer démontée
Où je suis le jouet qui ne- se peut retenu- d’une nécessité nouvelle
Nouvellement dans sa marche inventée
Et je n’ai plus maîtrise de ma langue à la fois torrent et ce qu’il roule
Je n’ai plus le choix de ne point proférer ces sons chargés d’ivresse comme les grains d’un raisin noir
Je ne puis faire que je ne les ai point prononcés
Avec toute la violence de l’élocution surhumaine qui me roule me tourne me renverse
Et que vous expliquez bien mal avec ce pauvre mot de poésie
Auquel on en fait voir de toutes les couleurs
Le récitant s’arrête et l’on voit que c’est un vieil homme déjà dans une chambre des Espagnes sans doute où les plafonds cloisonnés d’ors déteints sont hauts et soutenus de milliers de lances ou de piques tandis que des chauves-souris s’accrochent à des baldaquins des courtines des manches de fantômes
et
l’absence du feu se fait sentir au manque de reflets sur les meubles lourds et sourds alors à quoi bon la parole et cette admonestation grandiloquente des ténèbres mais qu’y faire
elle reprend la parole elle reprend comme si de rien n’était comme si
rien n’était au monde qu’elle et son déroulement de parole rien à faire pour l’arrêter
Je suis arrivé sans avoir eu le temps de me retourner au bout si proche de ma longue vie
Comme au bout d’une phrase inconsidérément prononcée
C’était hier l’enfance et je n’ai pas eu plus tôt mis les gants de velours de mon printemps
Que déjà me voilà cette loque édentée incapable à présent d’escalader les montagnes
De fendre de mon ventre fléché l’espace marin qui se prostituait à moi pour aucun autre argent que celui de ses vagues
De faire gémir sous moi la beauté
Je suis arrivé sans même le remarquer à cette extrémité de moi-même
À ce point d’où tu ne peux que regarder en arrière parce qu’il n’y a plus rien devant toi
Et qu’y vois-tu bavard qui vraiment te réjouisse
Il faut reconnaître que ce n’était que cela que cela rien d’autre et tu ne pourras rien y changer
Corriger recommencer raturer refaire travailler comme une prose
Rien
Tout ce que tu fus sera tu ne peux plus rien rattraper
La barque est larguée et du reste
Cela fait belle lurette qu’elle se balade hors de ton pouvoir
Tu regardes ton passé de cet air désespéré que je t’ai toujours connu devant les miroirs
Tu ne peux plus rien pour lui tout est irréversible
Et tu n’auras au bout du compte dit que cela
Que cela que cela répète-le car il n’est pas pour ton ombre prochaine
De pire glas que cela pauvre homme que cela
Te voilà sur le môle de ton langage
Phare à jamais éteint dans un ciel sans étoiles
Et rien à ses pieds que le ressac monotone du temps
Te voilà qui comptes les quatre sous de ce que tu te trouveras finalement avoir dit
Et l’abominable de la misère n’est point la faim présente
Mais que ce ne fût que cette misère et la place pour toujours de ce dénuement
Comme une maison où le ménage n’est point fait
Ce sont donc là tous ces miracles dont il me semblait mener grand bruit
Cet assourdissement de mon sillage et ce claquement d’ailes
Des mouettes à l’oreille avec à main gauche pour mieux m’accompagner
Le plongeon sonore des dauphins
Ah tu peux rire
Regarde combien tout cela semble chauve
Ta poésie ah tu peux rire à perte de vue
Rire et sangloter dans la grande chambre nue et froide
Où personne que toi-même ne t’entend
Eh bien parlons-en de ta poésie
II s’est levé car il y a des mots comme cela qui font qu’il se lève et je l’avais remarqué tout à l’heure quand il a pour la première fois je ne sais plus dans quel contexte prononcé le mot de poésie il avait eu cette cabrure des reins ce petit sursaut de la fesse sur son siège un rebondissement passager mécanique inexplicable par la phrase qui tenait du réflexe une sorte de
Babinski moral et je me disais que personne et pas moi surtout ne l’avait frappé du plat de la main personne ou du marteau précis qui décèle un invisible cheminement du mal dans le secret appareil de la pensée ses chaînes à fins rameaux ses moelles les circonvolutions du génie oui du génie car il faut bien c’est au théâtre affaire de convention que personne dans la salle ne doute un instant qu’il s’agit ici d’un génie ou bien je vous le demande où serait donc le drame
Mais chut écoutez-le
Ta poésie ah ah
Tu me fais mal
Ta poésie entends-toi bien seulement dire ça l’enflure
La bouche ronde et la joue on croirait les
Tritons de la mythologie
Ta poésie il y a dans ta façon de balancer la tête à cette idée
Et de faire l’œil vague et le regard à l’infini quelque chose
Dont tu ne mesureras jamais sans doute la grotesque immensité
Ta poésie ô naïf ce petit bœuf sur ta langue
Ce mot qui fait de toi tout au plus un vague professeur de
Cinquième A
Ce mot lucarne sur le ciel de ta sottise ce mot clé
De la prodigieuse simplicité de ton âme
Mais ne t’écorche-t-il pas les lèvres en passant quand en éclate le buccin
Ta poésie où donc as-tu la tête
Va
Tu ne seras jamais qu’un peintre du dimanche dans le meilleur des cas
Triste comme un peintre du dimanche
Mal réveillé de sa semaine et qui retrouve sèches les couleur d’il y a huit jours
Égaré comme un peintre du dimanche
Qui ne peut mettre la main ni sur ses pinceaux ni sur sa pensée
Consterné devant la toile ébauchée où il croyait avoir fixé l’invisible
Malheureux comme un peintre du dimanche qui mesure sa journée
Et tu ne peux te débarrasser de ta semaine qui te suit comme une ombre dans le dimanche
Comme une maîtresse exigeante avec laquelle c’est trop long de s’expliquer
C’est toute ta vie à la fin qui n’aura été qu’une longue semaine
Et il n’y a pas de dimanche à vrai dire autre que le dimanche à la fin de ta mort
Tu parles de ta poésie et soudain te redresses devant
Un général passant sur le front des lignes car toi tu veux lui faire bonne impression
Tu parles de ta poésie on dirait vraiment qu’elle existe
Tu parles de ta poésie on jurerait qu’elle est à ton bras et toi tu nous présentes
Madame
Mon cher le temps est passé des réceptions à la sous-préfecture
Personne m’entends-tu personne n’écrit poète après son nom sur l’Annuaire des
Téléphones
Même la malédiction attachée à ce mot ne le sauve pas du ridicule
Comme une casserole d’émail bleu qu’un chien trimbale sur les pavés et elle s’écaille et l’on voit aux cassures le fer noir
Celui qui se présenterait dans une caserne avec cette étiquette tu imagines
La dérision dans les escaliers et les cours ou même avant
Représente-toi ce jeune homme dans un simple appareil
Qui répond ainsi quand on l’interroge au
Conseil de
Révision
Mais que dire alors du vieillard ayant fait l’interminable chemin de sa vie
Quand il n’a plus rien à apprendre et simplement ses vieilles lettres à ficeler
Pour qui se nommer poète est la chose la plus naturelle du monde
Persiste et signe
Tais-toi ne parle pas de ta poésie
Il s’est rassis la tête dans ses mains le malheur dans ses araignées
Les oreilles lui tintent ou peut-être ce ne sont pas des imaginations mais le pas au loin dans la maison d’une servante un enfant qui crie dans la cour
II n’est pas facile à l’homme de distinguer sa mémoire de ce qui se passe en réalité dans ces parties invisibles de sa demeure les corridors ou le grenier
Les sons facilement se confondent se fondent
Pour un rien ils suivent des cadences
C’est alors qu’on dit que les oreilles vous tintent
Cela commence de façon tout à fait insinuante une obsession machinale à peine ou pas remarquée
Une syllabe de plénitude qui revient et se gorge de musique si pas encore de sens une variation d’abord infime dans les lèvres entrebâillées un goût on dirait que recèle moins qu’un mot une part de ce mot soudain vivante mûre animée une odeur de ce mot un goût profond de fruit dans sa pulpe et la langue avec le noyau joue
Mon Dieu quel est ce mai des mots ce retour cette reverdie il semble qu’on entend la balle sur un sol d’école qui bondit
Il la guette et la main l’attend tout le corps à la relancer s’apprête on dirait on dirait aussi bien le choc des agathes
On dirait à ce jeu retrouvé non point le jeu comme on l’entend mais cette angoisse de gagner cette réévaluation de toute chose par le jeu qui donne à tout son sens tragique et fait d’un pile ou face toujours question de vie ou de mort
Il s’est rassis la tête dans ses mains il écoute des cloches
je crois au moins que ce sont des cloches
des cloches qui sont désormais toute sa rumeur le dedans de ses prunelles le pouls de son être le pas de sa vie et de sa mort
Attention ne toussez pas il va parler il parle
Je parlerai de ma poésie
Aussitôt cette résolution prise il s’établit un grand silence et peu à peu le décor s’efface ou s’estompe au moins les livres sur le coin de la table et l’encrier renversé les griffonnages de l’usure aux parois les papiers déchirés comme des lys retombant les pivoines de l’humidité la poussière de la nuit tout se remplit d’une musique à moins que ce ne soit une lumière on dirait l’eau fraîche dans la bouche après une longue marche la jeunesse de la lèvre une fois la fièvre tombée une guitare qui s’accorde une voix qui s essaye et le genou tremble sous l’instrument le pouce au-dessus de la corde encore étonné du la qu’il éveille du parfum révélant quelque part des fleurs dans un vase et qui d’autre les eût jamais apportées si bien qu’on ne peut plus comprendre qui vraiment parle ni d’où vient la chanson
et
l’univers est pur comme peut être pur un visage
Louis Aragon / La chambre de Don Quichotte
Le chevalier de l’éternelle jeunesse
Suivit, vers la cinquantaine,
La raison qui battait dans son coeur.
Il partit un beau matin de juillet
Pour conquérir le beau, le vrai et le juste.
Devant lui, c’était le monde
Avec ses géants absurdes et abjects
Et sous lui c’était la Rossinante
Triste et héroïque.
Je sais,
Une fois qu’on tombe dans cette passion
Et qu’on a au coeur un poids respectable
Il n’y a rien à faire, mon Don Quichotte, rien
Il faut se battre avec les moulins à vent.
Tu as raison,
Dulcinée est la plus belle femme du monde
Bien sûr qu’il fallait crier celà
A la figure des petits marchands de rien du tout
Bien sûr qu’ils devaient se jeter sur toi
Et te rouer de coups,
Mais tu es l’invincible chevalier de la soif
Tu continueras à vivre comme une flamme
Dans ta lourde coquille de fer
Et Dulcinée sera chaque jour plus belle.
Nazim Hikmet / Don Quichotte
Les doigts lents de l’épreuve ont effeuillé les roses
Et dispersé l’espoir promis aux jours futurs,
Ô mon âme, le ciel est sourd, les temps sont durs,
Fais que ton rêve monte, au-dessus, loin des choses.
Les clairons de la gloire ont fini de sonner ;
Le dernier feu s’éteint sur la lande embrumée…
Cherche, pour y bâtir ton palais de fumée,
Une étoile inconnue, un astre abandonné.
Les vents ont renversé la bannière et la tente ;
Don Quichotte a fermé ses beaux yeux de héros,
Et son âme, échappant aux ruses des bourreaux,
S’ouvre maintenant comme une rose éclatante.
L’oiseau bleu, descendu sur le drap du cercueil,
Mêlait sa chanson triste aux cantiques funèbres,
Et dans l’air gris, par des prés noirs, vers les ténèbres,
Les Muses ont mené l’irréparable deuil.
Calliope au bras fort et pur portait l’épée
Et l’armure d’airain couvrait son corps nerveux,
Et son front clair disait des projets et des vœux
D’aventure héroïque et d’ardente épopée.
Erato dont la robe est d’or, le pied vermeil,
Offrait sa gorge fraîche aux dents âpres du Rêve,
Et l’enfant déchirait les seins gonflés de sève.
Comme un Bacchus nimbé des pampres du sommeil.
Polymnie aux yeux fins, en robe surannée,
Pressait contre son cœur heureux le lys d’argent,
Symbole harmonieux du culte intelligent
Que le noble hidalgo vouait à Dulcinée. —
Et le morne cortège allait vers l’Occident :
Des glas psalmodiaient dans les cloches lointaines ;
Des sanglots se mêlaient au bruit doux des fontaines,
Un chœur de mort chantait sur un rythme strident.
Le chœur disait la mort des heures éphémères
Et la fin du voyage épique de Jason
Vers l’île où resplendit l’éternelle toison,
Et la fuite éperdue et sombre des chimères.
Le chœur disait le mal profond, l’esprit rendu,
Le doute moissonnant le blé blanc des pensées.
Les flambeaux consumés, les coupes renversées
Et le vin merveilleux dans l’herbe répandu.
Et le cortège allait vers la nuit. — Ô mon âme,
Don Quichotte a vécu, le poème est fini,
Disparais dans le deuil du désir infini ;
Au banquet de l’oubli, voici qu’on te réclame.
Les cœurs sont clos, le ciel est sourd, les temps sont durs.
Ô mon âme, fuyons les hommes et les choses ;
Les doigts lents de l’épreuve ont effeuillé les roses
Et dispersé l’espoir promis aux jours futurs
Louis Duchosal / La mort de Don Quichotte
Après la tribulation de la sombre lutte,
Et tous les maux de la terre, pleurant ma libération.
Pourquoi est-elle si cachée la vérité et si loin le pays des rêves,
Que le pied du grimpeur achoppe au plus haut du chemin;
Même si à l’horizon violet brûle une étoile rouge et or.
Il y a des ronces sur la montagne, les pieds fatigués ont saigné.
Les terres et l’euphorbe orangée lui offrent de rester :
Et le fardeau de son corps est un fardeau plombé.
James Joyce
LECHY ELBERNON
Je suis actrice, vous savez. Je joue sur le théâtre. Le théâtre. Vous ne savez pas ce que c’est ?
MARTHE
Non.
LECHY ELBERNON
Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant.
MARTHE
Quoi ? Qu’est-ce qu’ils regardent, puisque tout est fermé ?
LECHY ELBERNON
Ils regardent le rideau de la scène. Et ce qu’il y a derrière quand il est levé. Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c’était vrai.
MARTHE
Mais puisque ce n’est pas vrai ! C’est comme les rêves que l’on fait quand on dort.
LECHY ELBERNON
C’est ainsi qu’ils viennent au théâtre la nuit.
THOMAS POLLOCK NAGEOIRE
Elle a raison. Et quand ce serait vrai encore, qu’est-ce que cela me fait ?
LECHY ELBERNON
Je les regarde, et la salle n’est rien que de la chair vivante et habillée.
Et ils garnissent les murs comme des mouches, jusqu’au plafond.
Et je vois ces centaines de visages blancs.
L’homme s’ennuie, et l’ignorance lui est attachée depuis sa naissance.
Et ne sachant de rien comment cela commence ou finit, c’est pour cela qu’il va au théâtre.
Et il se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux.
Et il pleure et il rit, et il n’a point envie de s’en aller.
Et je les regarde aussi, et je sais qu’il y a là le caissier qui sait que demain.
On vérifiera les livres, et la mère adultère dont l’enfant vient de tomber malade.
Et celui qui vient de voler pour la première fois, et celui qui n’a rien fait de tout le jour.
Et ils regardent et écoutent comme s’ils dormaient.
MARTHE
L’œil est fait pour voir et l’oreille
Pour entendre la vérité.
LECHY ELBERNON
Qu’est-ce que la vérité? Est-ce qu’elle n’a pas dix-sept enveloppes, comme les oignons ?
Qui voit les choses comme elles sont ? L’œil certes voit, l’oreille entend.
Mais l’esprit tout seul connaît. Et c’est pourquoi l’homme veut voir des yeux et connaître des oreilles.
Ce qu’il porte dans son esprit, – l’en ayant fait sortir.
Et c’est ainsi que je me montre sur la scène.
MARTHE
Est-ce que vous n’êtes point honteuse ?
LECHY ELBERNON
Je n’ai point honte ! mais je me montre, et je suis toute à tous.
Ils m’écoutent et ils pensent ce que je dis ; ils me regardent et j’entre dans leur âme comme dans une maison vide.
C’est moi qui joue les femmes :
La jeune fille, et l’épouse vertueuse qui a une veine bleue sur la tempe, et la courtisane trompée.
Et quand je crie, j’entends toute la salle gémir.
Paul Claudel / l’Échange (1ère version) extrait
Là, sous mon pied
Au clair de la lune improbable
Et d’un réverbère jaune
Dans un carré de vert urbain
Rencontre insolite
Métaphoriquement assortie
Un hérisson tout apeuré
Et mon chagrin en boule
Bardé de piquants.
Dominique Bergougnoux
Parfois je me réveille avec un goût d’écorce
en bouche, un goût qui vient de la montée des sèves.
Peut-être ai-je connu un grand bonheur là-haut
et dormi dans la cérémonie des branchages
quand se faisait l’accouplement des eaux du ciel
après l’hiver velu dans le tronc paternel.
Peut-être dans l’enfance ou sa vaine poursuite
peut-être en ce délaissement de la lumière
ai-je entendu cela qui me dit à voix basse :
n’espère plus. Tiens-toi ferme dans le silence.
Alors de rien, ainsi qu’un saut de truite à l’aube
je bondirai dans l’espérance, un bel instant.
Peut-être étant sorti du cercle de la lampe
dormeur, ai-je touché la trame de la nuit.
Peut-être ai-je entendu celle qui m’a guidé
depuis l’eau tendre et maternelle, par les fleuves
du temps griffu, vers le lieu où l’on doit se rendre,
disant : il ne faut plus vouloir. À quoi bon !
Être ou vouloir, telle est la question qui se pose.
Arrête enfin cette machine, si tu veux
entendre l’être et l’épouser aux très profondes
noces. Alors dans cette aire bien nettoyée
vide et sans rien que les beaux présents de la terre
les forêts deviendront la volonté de l’arbre.
Henry Bauchau
DE L’USURE. DES QUESTIONS. DES MATINS sans lumière. Des journées qui s’empilent comme des mauvais Lego. Nos yeux se rapprochent du sol. Parfois nos bouches restent closes et le silence court comme une petite lame de rasoir sur la langue que nous inventions. Nous en perdons l’usage, jusqu’au lendemain, quand un nouveau soleil grimpe encore sur les troncs. On se mouche. On s’embrasse. Il fait trop froid pour ne pas mettre un pantalon. La course recommence. Le bébé pleure. Il est bientôt sept heures. Tu me souris lorsqu’il te mord la joue. Tu me fais un café. Mes yeux demandent pardon. C’est lundi et on s’aime. Demain c’est septembre. Le temps nous marche dessus. Sous ses semelles une nouvelle semaine.
Thomas Vinau / Comme un lundi ( carnet de bord assis tout au bord du temps ) extrait.
c’était en revenant du marché aux fleurs soudain au coin du quai et de la passerelle de l’île Saint-Louis sous les hautes fenêtres où passe l’ombre de Jankélévitch et d’Edmond Fleg cette mélodie des Balkans sur son accordéon le temps juste en passant d’échanger des paroles sur ici et son pays et quand il fait trop froid ce café brûlant qu’il prend а deux mains il dit, il partage une cave, et aussi, non, pas un endroit pour des fleurs, et il rit presque, et reprend la mélodie des Balkans –
Mireille Gansel / La maison des âmes ( extrait )
Je marchais sur la route de mon âme
Je marchais vers le flot de mes peines
Je marchais sur le chemin de ma douleur,
A la rencontre de mon être.
Dans la brume du matin
Lorsque s’ouvrait la gerbe de maïs
Et que tombait la rosée
A l’aube de la pleine matinée
Lorsque se formait la boule rose
A l’endroit où ciel et terre semblent se toucher
Au réveil des pies féeriques
Quand s’élevaient les voix des chrétiens vers les cieux
Et que raisonnait l’angélus dans les chapelles
Lorsque s’ouvraient les pétales des fleurs
Et que les gerçait le vent
Lorsque mon corps sortait de l’engourdissement nocturne
Et que ma marmite bouillante s’accouplait avec mon esprit moribond
Le pas léger et les gestes fébriles
Je marchais vers le flot de mes peines
A la rencontre de mon être.
A un détour du chemin je le croisai
Il me tint par la main et me conta :
Je suis la coque roulante l’épais brouillard
Qui voile l’entrée de ton être
Je suis la folle avoine du champ qu’a cultivée ta mère
Je suis la joie furtive
Le sourire amère
Les sombres matinées de pleurs
De terreur
D’erreur
De malheur
Les pâles couchers de soleil de soupirs
De durs souvenirs
De brumeux avenirs
De vains repentirs
Les douloureux levers de soleil d’inquiétude
De lassitude
De quémande de mansuétude
A Celui qui promet les béatitudes…
Je suis le mort qui fait sa propre veillée.
Je suis le gris-gris à la force anéantie
Je suis la rame à la puissance affaiblie
Je suis la mine boudeuse
Les envies dédaigneuses
La morsure venimeuse
Je suis la nuit houleuse de baisers
La femme que nul homme ne peut caser.
Je suis le roc séculaire
Je suis sans force musculaire
Je suis les mânes des ancêtres réincarnés
Je suis les yeux de l’au-delà et même leur nez
Je suis une hors-la loi
Je suis une sans foi
Un séide de l’absolu
J’ai grossi les coups de bâton.
Je suis parfois aussi vulgaire qu’une putain
Mais serviable comme un bon samaritain…
Et maintenant,
Je ronge de songe ma vie d’éponge
Je danse la danse des sens en transe
Je marche sur les marches de l’arche des patriarches
Je mange les anges des âges sages
Et je danse la danse des sens en transe.
Et mon être me disait :
J’aligne les roulis de mes lits avant le midi de ma vie
J’anime mes nuits des cris venant des nids de hiboux
Je décime les cimes de la gloire de cygnes sans soucis
Et j’aligne les roulis de mes lits avant le midi de ma vie
J’assiste à la maison des gazons
Je dors sur la toison des boissons
J’ovationne les matrones qui désillusionnent
Et j’assiste à la moisson des gazons
Et j’attends patiemment le jour de mon déferrement.
Anne Rachel Aboyoyo Aboyoyo / Face à face
l’oiseau perché
sur l’arête de la falaise
est suspendu entre deux vides
et les matérialise
de l’un et de l’autre
il ne sait pourtant rien
en lui nous marquons un point aveugle
comme une tache
dans le miroir
où s’enfonce notre vertige
Arnoldo Feuer
Ce matin la fille de la montagne tient sur ses genoux
un accordéon de chauves-souris blanches
Un jour un nouveau jour cela me fait penser à un
objet que je garde
Alignés en transparence dans un cadre des tubes en
verre de toutes les couleurs de philtres de liqueurs
Qu’avant de me séduire il ait dû répondre peu importe
à quelque nécessité de représentation commerciale
Pour moi nulle œuvre d’art ne vaut ce petit carré fait
de l’herbe diaprée à perte de vue de la vie
Un jour un nouvel amour et je plains ceux pour qui
l’amour perd à ne pas changer de visage
Comme si de l’étang sans lumière la carpe qui me tend
à l’éveil une boucle de tes cheveux
N’avait plus de cent ans et ne me taisait tout ce que
je dois pour rester moi-même ignorer
Un nouveau jour est-ce bien près de toi que j’ai dormi
J’ai donc dormi j’ai donc passé les gants de mousse
Dans l’angle je commence à voir briller la mauvaise
commode qui s’appelle hier
Il y a de ces meubles embarrassants dont le véritable office est de cacher des issues
De l’autre côté qui sait la barque aimantée nous pourrions partir ensemble
A la rencontre de l’arbre sous l’écorce duquel il est dit
Ce qu’à nous seuls nous sommes l’un à l’autre dans la grande algèbre
Il y a de ces meubles plus lourds que s’ils étaient emplis de sable au fond de la mer
Contre eux il faudrait des mots-leviers
De ces mots échappés d’anciennes chansons qui vont au superbe paysage de grues
Très tard dans les ports parcourus en zigzag de bouquets de fièvre
Écoute
Je vois le lutin
Que d’un ongle tu mets en liberté
En ouvrant un paquet de cigarettes
Le héraut-mouche qui jette le sel de la mode
Si zélé à faire croire que tout ne doit pas être de toujours
Celui qui exulte à faire dire
Allô je n’entends plus
Comme c’est joli qu’est-ce que ça rappelle
Si j’étais une ville dis-tu
Tu serais
Ninive sur le
Tigre
Si j’étais un instrument de travail
Plût au ciel noir
tu serais la canne des cueilleurs dans les verreries
Si j’étais un symbole
Tu serais une fougère dans une
nasse
Et si j’avais un fardeau à porter
Ce serait une boule
faite de têtes d’hermines qui crient
Si je devais fuir la nuit sur une route
Ce serait le
sillage du géranium
Si je pouvais voir derrière moi sans me retourner
Ce serait l’orgueil de la torpille
Comme c’est joli
En un rien de temps
Il faut convenir qu’on a vu s’évanouir dans un rêve
Les somptueuses robes en tulle pailleté des .arroseuses
municipales
Et même plier bagage sous le regard glacial de l’amiral
Coligny
Le dernier vendeur de papier d’Arménie
De nos jours songe qu’une expédition se forme pour
la capture de l’oiseau quetzal dont on ne possède
plus en vie oui en vie que quatre exemplaires
Qu’on a vu tourner à blanc la roulette des marchands
de plaisir
Qu’est-ce que ça rappelle
Dans les hôtels à plantes vertes c’est l’heure où les charnières des portes sans nombre
D’un coup d’archet s’apprêtent à séparer comme les oiseaux les chaussures les mieux accordées
Sur les paliers mordorés dans le moule à gaufre fracassé où se cristallise le bismuth
A la lumière des châteaux vitrifiés du mont
Knock-Farril dans le comté de
Ross
Un jour un nouveau jour cela me fait penser à un objet que garde mon ami
Wolfgang
Paalen
D’une corde déjà grise tous les modèles de nœuds réunis sur une planchette
Je ne sais pourquoi il déborde tant le souci didactique
qui a présidé à sa construction sans doute pour une
école de marins
Bien que l’ingéniosité de l’homme donne ici sa fleur
que nimbe la nuée des petits singes aux yeux
pensifs
En vérité aucune page des livres même virant au
pain bis n’atteint à cette vertu conjuratoire rien
ne m’est si propice
Un nouvel amour et que d’autres tant pis se bornent
à adorer
La bête aux écailles de roses aux flancs creux dont
j’ai trompé depuis longtemps la vigilance
Je commence à voir autour de moi dans la grotte
Le vent lucide m’apporte le parfum perdu de l’existence
Quitte enfin de ses limites
A cette profondeur je n’entends plus sonner que le
patin
Dont parfois l’éclair livre toute une perspective
d’armoires à glace écroulées avec leur linge
Parce que tu tiens
Dans mon être la place du diamant serti dans une vitre
Qui me détaillerait avec minutie le gréement des
astres
Deux mains qui se cherchent c’est assez pour le toit
de demain
Deux mains transparentes la tienne le murex dont
les anciens ont tiré mon sang
Mais voici que la nappe ailée
S’approche encore léchée de la flamme des grands vins
Elle comble les arceaux d’air boit d’un trait les lacunes des feuilles
Et joue à se faire prendre en écharpe par l’aqueduc
Qui roule des pensées sauvages
Les bulles qui montent à la surface du café
Après le sucre le charmant usage populaire qui veut
que les prélève la cuiller
Ce sont autant de baisers égarés
Avant qu’elles ne courent s’anéantir contre les bords 0 tourbillon plus savant que la rose
Tourbillon qui emporte l’esprit qui me regagne à
l’illusion enfantine
Que tout est là pour quelque chose qui me concerne
Qu’est-ce qui est écrit
Il y a ce qui est écrit sur nous et ce que nous écrivons
Où est la grille qui montrerait que si son tracé extérieur
Cesse d’être juxtaposable à son tracé intérieur
La main passe
Plus à portée de l’homme il est d’autres coïncidences
Véritables fanaux dans la nuit du sens
C’était plus qu’improbable c’est donc exprès
Mais les gens sont si bien en train de se noyer
Que ne leur demandez pas de saisir la perche
Le lit fonce sur ses rails de miel bleu
Libérant en transparence les animaux de la sculpture
médiévale
Il incline prêt à verser au ras des talus de digitales
Et s’éclaire par intermittence d’yeux d’oiseaux de
proie
Chargés de tout ce qui émane du gigantesque casque emplumé d’Otrante
Le lit fonce sur ses rails de miel bleu
Il lutte de vitesse avec les ciels changeants
Qui conviennent toujours ascension des piques de
clôture des parcs
Et boucanage de plus belle succédant au lever de
danseuses sur le comptoir
Le lit brûle les signaux il ne fait qu’un de tous les
bocaux de poissons rouges
Il lutte de vitesse avec les ciels changeants
Rien de commun tu sais avec le petit chemin de fer
Qui se love à
Cordoba du
Mexique pour que nous ne
nous lassions pas de découvrir
Les gardénias qui embaument dans de jeunes pousses
de palmier évidées
Ou ailleurs pour nous permettre de choisir
Du marchepied dans les lots d’opales et de turquoises
brutes
Non le lit à folles aiguillées ne se borne pas à dérouler
la soie des lieux et des jours incomparables
Il est le métier sur lequel se croisent les cycles et
d’où sourd ce qu’on pressent sous le nom de musique
des sphères
Le lit brûle les signaux il ne fait qu’un de tous les
bocaux de poissons rouges
Et quand il va pour fouiller en sifflant le tunnel charnel
Les murs s’écartent la vieille poudre d’or à n’y plus
voir se lève des registres d’état-civil
Enfin tout est repris par le mouvement de la mer
Non le lit à folles aiguillées ne se borne pas à dérouler
la soie des lieux et des jours incomparables
C’est la pièce sans entractes le rideau levé une fois pour toutes sur la cascade
Dis-moi
Comment se défendre en voyage de
Parrière-pensée
pernicieuse
Que l’on ne se rend pas où l’on voudrait
La petite place qui fuit entourée d’arbres qui diffèrent
imperceptiblement de tous les autres
Existe pour que nous la traversions sous tel angle
dans la vraie vie
Le ruisseau en cette boucle même comme en nulle
autre de tous les ruisseaux
Est maître d’un secret qu’il ne peut faire nôtre à la volée
Derrière la fenêtre celle-ci faiblement lumineuse entre bien d’autres plus ou moins lumineuses
Ce qui se passe
Est de toute importance pour nous peut-être faudrait-il revenir
Avoir le courage de sonner
Qui dit qu’on ne nous accueillerait pas à bras ouverts
Mais rien n’est vérifié tous ont peur nous-mêmes
Avons presque aussi peur
Et pourtant je suis sûr qu’au fond du bois fermé à clé qui tourne en ce moment contre la vitre
S’ouvre la seule clairière
Est-ce là l’amour cette promesse qui nous dépasse
Ce billet d’aller et retour éternel établi sur le modèle de la phalène chinée
Est-ce l’amour ces doigts qui pressent la cosse du brouillard
Pour qu’en jaillissent les villes inconnues aux portes
hélas éblouissantes
L’amour ces fils télégraphiques qui font de la lumière
insatiable un brillant sans cesse qui se rouvre
De la taille même de notre compartiment de la nuit
Tu viens à moi de plus loin que l’ombre je ne dis
pas dans l’espace des séquoias millénaires
Dans ta voix se font la courte échelle des trilles
d’oiseaux perdus
Beaux dés pipés
Bonheur et malheur
Au bonneteau tous ces yeux écarquillés autour
d’un parapluie ouvert
Quelle revanche le santon-puce de la bohémienne
Ma main se referme sur elle
Si j’échappais à mon destin
Il faut chasser le vieil aveugle des lichens du mur
d’église
Détruire jusqu’au dernier les horribles petits folios
déteints jaunes verts bleus roses
Ornés d’une fleur variable et exsangue
Qu’il vous invite à détacher de sa poitrine
Un à un contre quelques sous
Mais toujours force reste
Au langage ancien les simples la marmite
Une chevelure qui vient au feu
Et quoi qu’on fasse jamais happé au cœur de toute
lumière
Le drapeau des pirates
Un homme grand engagé sur un chemin périlleux
Il ne s’est pas contenté de passer sous un bleu d’ouvrier les brassards à pointes acérées d’un criminel célèbre
A sa droite le lion dans sa main
Voursin
Se dirige vers l’est
Où déjà le tétras gonfle de vapeur et de bruit sourd les airelles
Voilà qu’il tente de franchir le torrent les pierres qui
sont des lueurs d’épaules de femmes au théâtre
Pivotent en vain très lentement
J’avais cessé de le voir il reparaît un peu plus bas sur
l’autre berge
Il s’assure qu’il est toujours porteur de l’oursin
A sa droite le lion ail right
Le sol qu’il effleure à peine crépite de débris de faulx
En même temps cet homme descend précipitamment un escalier au cœur d’une ville il a déposé sa cuirasse
Au dehors on se bat contre ce qui ne peut plus durer
Cet homme parmi tant d’autres brusquement semblables
Qu’est-il donc que se sent-il donc de plus que lui-même
Pour que ce qui ne peut plus
durer ne dure plus
Il est tout prêt à ne plus durer lui-même
Un pour tous advienne que pourra
Ou la vie serait la goutte de poison
Du non-sens introduite dans le chant de l’alouette au-dessus des coquelicots
La rafale passe
En même temps
Cet homme qui relevait des casiers autour du phare
Hésite à rentrer il soulève avec précaution des algues
et des algues
Le vent est tombé ainsi soit-il
Et encore des algues qu’il repose
Comme s’il lui était interdit de découvrir dans son ensemble le jeune corps de femme le plus secret
D’où part une construction ailée
Ici le temps se brouille à la fois et s’éclaire
Du trapèze tout en cigales
Mystérieusement une très petite fille interroge
André tu ne sais pas pourquoi je résédise
Et aussitôt une pyramide s’élance au loin
A la vie à la mort ce qui commence me précède et m’achève
Une fine pyramide à jour de pierre dure
Reliée à ce beau corps par des lacets vermeils
De la brune à la blonde
Entre le chaume et la couche de terreau
Il y a place pour mille et une cloches de verre
Sous lesquelles revivent sans fin les têtes qui m’enchantent
Dans la suspension du sacre
Têtes de femmes qui se succèdent sur tes épaules quand tu dors
Il en est de si lointaines
Têtes d’hommes aussi
Innombrables à commencer par ces chefs d’empereurs à la barbe glissante
Le maraîcher va et vient sous sa housse
Il embrasse d’un coup d’œil tous les plateaux montés cette nuit du centre de la terre
Un nouveau jour c’est lui et tous ces êtres
Aisément reconnaissables dans les vapeurs de la campagne
C’est toi c’est moi à tâtons sous l’éternel déguisement
Dans les entrelacs de l’histoire momie d’ibis
Un pas pour rien comme on cargue la voilure momie d’ibis
Ce qui sort du côté cour rentre par le côté jardin momie d’ibis
Si le développement de l’enfant permet qu’il se libère du fantasme de démembrement de dislocation du corps momie d’ibis
Il ne sera jamais trop tard pour en finir avec le mor-celage de l’âme momie d’ibis
Et par toi seule sous toutes ses facettes de momie d’ibis
Avec tout ce qui n’est plus ou attend d’être je retrouve l’unité perdue momie d’ibis
Momie d’ibis du non-choix à travers ce qui me parvient
Momie d’ibis qui veut que tout ce que je puis savoir
contribue à moi sans distinction
Momie d’ibis qui me fait l’égal tributaire du mal et
du bien
Momie d’ibis du sort goutte à goutte où l’homéopathie dit son grand mot
Momie d’ibis de la quantité se muant dans l’ombre en qualité
Momie d’ibis de la combustion qui laisse en toute
cendre un point rouge
Momie d’ibis de la perfection qui appelle la fusion
incessante des créatures imparfaites
La gangue des statues ne me dérobe de moi-même
que ce qui n’est pas le produit aussi précieux de
la semence des gibets momie d’ibis
Je suis
Nietzsche commençant à comprendre qu’il
est à la fois
Victor-Emmanuel et deux assassins
des journaux
Astu momie d’ibis
C’est à moi seul que je dois tout ce qui s’est écrit
pensé chanté momie d’ibis
Et sans partage toutes les femmes de ce monde je
les ai aimées momie d’ibis
Je les ai aimées pour t’aimer mon unique amour
momie d’ibis
Dans le vent du calendrier dont les feuilles s’envolent
momie d’ibis
En vue de ce reposoir dans le bois momie d’ibis sur
le parcours du lactaire délicieux
Ouf le basilic est passé tout près sans me voir
Qu’il revienne je tiens braqué sur lui le miroir
Où est faite pour se consommer la jouissance humaine
imprescriptible
Dans une convulsion que termine un éclaboussement
de plumes dorées
Il faudrait marquer ici de sanglots non seulement
les attitudes du buste
Mais encore les effacements et les oppositions de la tête
Le problème reste plus ou moins posé en chorégraphie
Où non plus je ne sache pas qu’on ait trouvé de mesure
pour l’éperdu
Quand la coupe ce sont précisément les lèvres
Dans cette accélération où défilent
Sous réserve de contrôle
Au moment où l’on se noie les menus faits de la vie
Mais les cabinets d’antiques abondent en pierres
d’Abraxas
Trois cent soixante-cinq fois plus méchantes que le
jour solaire
Et l’œuf religieux du coq
Continue à être couvé religieusement par le crapaud
Du vieux balcon qui ne tient plus que par un fil de lierre
Il arrive que le regard errant sur les dormantes eaux
du fossé circulaire
Surprenne en train de se jouer le progrès hermétique
Tout de feinte et dont on ne saurait assez redouter
La séduction infinie
A l’en croire rien ne manque qui ne soit donné en
puissance et c’est vrai ou presque
La belle lumière électrique pourvu que cela ne te
la fane pas de penser qu’un jour elle paraîtra jaune
De haute lutte la souffrance a bien été chassée de
quelques-uns de ses fiefs
Et les distances peuvent continuer à fondre
Certains vont même jusqu’à soutenir qu’il n’est pas
impossible que l’homme
Cesse de dévorer l’homme bien qu’on n’avance guère
de ce côté
Cependant cette suite de prestiges je prendrai garde
comme une toile d’araignée étincelante
Qu’elle ne s’accroche à mon chapeau
Tout ce qui vient à souhait est à double face et fallacieux
Le meilleur à nouveau s’équilibre de pire
Sous le bandeau de fusées
Il n’est que de fermer les yeux
Pour retrouver la table du permanent
Ceci dit la représentation continue
Eu égard ou non à l’actualité
L’action se passe dans le voile du hennin d’Isabeau de
Bavière
Toutes dentelles et moires
Aussi fluides que l’eau qui fait la roue au soleil sur les glaces des fleuristes d’aujourd’hui
Le cerf blanc à reflets d’or sort du bois du
Châtelet
Premier plan de ses yeux qui expriment le rêve des chants d’oiseaux du soir
Dans l’obliquité du dernier rayon le sens d’une révélation mystérieuse
Que sais-je encore et qu’on sait capables de pleurer
Le cerf ailé frémit il fond sur l’aigle avec l’épée
Mais l’aigle est partout
sus à lui
il y a eu l’avertissement
De cet homme dont les chroniqueurs s’obstinent à rapporter dans une intention qui leur échappe
Qu’il était vêtu de blanc de cet homme bien entendu qu’on ne retrouvera pas
Puis la chute d’une lance contre un casque ici le musicien a fait merveille
C’est toute la raison qui s’en va quand l’heure pourrait être frappée sans que tu y sois
Dans les ombres du décor le peuple est admis à contempler les grands festins
On aime toujours beaucoup voir manger sur la scène
De l’intérieur du pâté couronné de faisans
Des nains d’un côté noirs de l’autre arc-en-ciel soulèvent le couvercle
Pour se répandre dans un harnachement de grelots et de rires
Eclat contrasté de traces de coups de feu de la croûte qui tourne
Enchaîné sur le bal des
Ardents rappel en trouble de l’épisode qui suit de près celui du cerf
Un homme peut-être trop habile descend du haut
des tours de
Notre-Dame
En voltigeant sur une corde tendue
Son balancier de flambeaux leur lueur insolite au
grand jour
Le buisson des cinq sauvages dont quatre captifs
l’un de l’autre le soleil de plumes
Le duc d’Orléans prend la torche la main la mauvaise
main
Et quelque temps après à huit heures du soir la main
On s’est toujours souvenu qu’elle jouait avec le gant
La main le gant une fois deux fois trois fois
Dans l’angle sur le fond du palais le plus blanc les
beaux traits ambigus de
Pierre de
Lune à cheval
Personnifiant le second luminaire
Finir sur l’emblème de la reine en pleurs
Un souci
Plus ne m’est rien rien ne m’est plus
Oui sans toi
Le soleil
André Breton / Fata Morgana
Le royaume est le nirvana
le nirvana est le royaume
la voie est la suppression du chemin
la vie est la vie
la mort est une noyade
le néant est pure conscience
Dana Shishmanian / Définitions
Des nuits du blond et de la brune
Pas un souvenir n’est resté
Pas une dentelle d’été,
Pas une cravate commune ;
Et sur le balcon où le thé
Se prend aux heures de la lune
Il n’est resté de trace, aucune,
Pas un souvenir n’est resté.
Seule au coin d’un rideau piquée,
Brille une épingle à tête d’or
Comme un gros insecte qui dort.
Pointe d’un fin poison trempée,
Je te prends, sois-moi préparée
Aux heures des désirs de mort.
Germain Nouveau ou Arthur Rimbaud ou Paul Verlaine ou Octave Mirbaud / Poison perdu
nous amassons
en essaims
des écritures
écaillées
illisibles
silencieuses
persistantes
ce qui bruisse en nous
nous bouscule
ce qui dépasse en nous
nous déplace
heureux qui ignorez
avez-vous payé
à l’aube humaine
notre souffle uni
où allons-nous
devinez
Claude Enuset
Quand je serai moins vieille,
un soir, je ne rentrerai plus
par les rues, je partirai
la peur pointue me griffera le foie
dans un puisard je jetterai
mes clés une par une
ce sera le début de l’été
avec sa petite herbe verte
un loup sur les yeux
je me coucherai dessus
les utopies bien placées
entre les plis de ma jupe
j’accumulerai des années
rien qu’à tenir la beauté entre mes doigts
Denise Boucher
D’un passé écorché ont éclos des îles
Magiques aux seins de Cannes et d’indigo
Métisses allumeuses chaudes
Ces îles aux âmes créoles
Ces îles aux pas de danses folles
Ces îles aux voix rauques
Ces îles noires et blanches
Ces îles qui chantent fort
De la morsure des chaînes
De sa bouche à ma bouche
De sa langue à ma langue
Par l’entrechoc
De nos mots
Une chanson douce, une poésie
Rêve, crée, métisse
D’un souffle solaire
D’un jeu de lumière
Sous l’arbre
Qui chante
Au cœur du vent
Des fesses charbon
Des corps coton
Ces îles aux ventres d’alcool
Ces îles aux queues de sermon
Ces îles aux cœurs d’enfant
Ces îles en peloton.
Claude Sybille / Cœur des îles
Les pavots du vent
dressent leur cœur échevelé
à toucher le ciel
Cécile A. Holdban
Ô doux regards, ô yeux pleins de beauté,
Petits jardins pleins de fleurs amoureuses
Où sont d’Amour les flèches dangereuses,
Tant à vous voir mon oeil s’est arrêté !
Ô coeur félon, ô rude cruauté,
Tant tu me tiens de façons rigoureuses,
Tant j’ai coulé de larmes langoureuses,
Sentant l’ardeur de mon coeur tourmenté !
Doncques, mes yeux, tant de plaisir avez,
Tant de bons tours par ces yeux recevez ;
Mais toi, mon coeur, plus les vois s’y complaire.
Plus tu languis, plus en as de souci,
Or devinez si je suis aise aussi,
Sentant mon oeil être à mon coeur contraire.
Louise Labé
C’est à l’ombre ajourée de ses jupes que je fis mes premières siestes. C’est là que je fis mes premiers pas, en touchant son bois. J’ai grandi dans L’odeur puissante de ses feuilles, l’éclat tremblant de ses fleurs, l’érection de ses fruits.
A son pied, j’ai poussé avec mon grand-père une boule de neige plus grosse que moi, j’ai tracé des routes pour faire rouler mes billes et j’ai dispersé la dînette de ma mère avec une fille.
Mon grand-père fixa deux cordes à une branche. Je m’y suis balancé des heures durant. J’ai plongé mes pieds, mes jambes entières et mon visage décoiffé dans la frondaison. C’est là que j’ai scandé longtemps et à tue-tête des airs que je chante encore aujourd’hui, là que j’ai carillonné aux oreilles du voisinage des choses impossibles à dire les pieds sur terre.
Etreignant son écorce lisse, me frottant à ses gommes, c’est là que je me suis élancé. Et là que j’ai trouvé mon repaire tout en haut, invisible. Mon corps léger calé entre deux rameaux, j’ai séjourné là en compagnie des merles. Je surplombais les toits. Je verdissais mon short en rêvant. Ma grand-mère me cherchait et ses cris me parvenaient de loin. Un jour, mon grand-père sortit de sa plate-bande une fourche à la main, pour m’ordonner de quitter mon perchoir. Je revois en contrebas son visage courroucé et l’agitation des dents de sa fourche.
C’est là que j’ai pris goût aux cerises et là que j’ai connu – face à une multitude de bouchées rouges – le sentiment étrange de pouvoir dévorer sans m’apaiser.
Richard Soudée / J’ai grandi près d’un cerisier
J’aime le thé prolétaire
J’aime les pauvres gens
Qui n’ont rien
Qui n’ont même pas
D’histoire
Ni de quoi se payer un voyage
J’aime aussi ceux
Qui n’ont pas une épaule
Sur laquelle
Reposer leur tête le soir
J’aime les gens qui n’ont rien
Dans leurs poches
Souvent personne
Dans leurs lits
Et qui vous tendent un grand sourire
Comme un soleil
En plein hiver
Leilah Beani Yamine
Chacun a vu un jour (encore qu’aujourd’hui
on cherche à nous cacher jusqu’à la vue du feu)
ce que devient la feuille de papier près de la flamme,
comme elle se rétracte, hâtivement, se racornit,
s’effrange… Il peut nous arriver cela aussi,
ce mouvement de retrait convulsif, toujours trop tard,
et néanmoins recommencé pendant des jours,
toujours plus faible, effrayé, saccadé,
devant bien pire que du feu.
Car le feu a encore une splendeur, même s’il ruine,
il est rouge, il se laisse comparer au tigre
ou à la rose, à la rigueur on peut prétendre,
on peut s’imaginer qu’on le désire
comme une langue ou comme un corps ;
autrement dit, c’est matière à poème
depuis toujours, cela peu embraser la page
et d’une flamme soudain plus haute et plus vive
illuminer la chambre jusqu’au lit ou au jardin
sans vous brûler – comme si, au contraire,
on était dans son voisinage plus ardent, comme s’il
vous rendait le souffle, comme si
l’on était de nouveau un homme jeune devant qui
l’avenir n’a pas de fin…
C’est autre chose, et pire, ce qui fait un être
se recroqueviller sur lui-même, reculer
tout au fond de la chambre, appeler à l’aide
n’importe qui, n’importe comment :
c’est ce qui n’a ni forme, ni visage, ni aucun nom,
ce qu’on ne peut apprivoiser dans les images
heureuses, ni soumettre aux lois des mots,
ce qui déchire la page
comme cela déchire la peau,
ce qui empêche de parler en autre langue que de bête.
Philippe Jaccottet / Parler ( 2 )
Personne ne se souvient des gels qui crépitaient, des arbustes d’aubépine, des fauvettes qui tissaient leur nid sous le plafond. Les caisses en bois se sont vidées, les martres ont sorti les derniers kaftans et les chemises repassées avec soin. Quelqu’un a essayé de monter sur le toit de la boulangerie mais l’échelle s’est cassée et il n’est resté que quelques photographies sales. Sur l’une d’elles un vieux rabbin se voile la face avec le Livre tandis que la fumée s’élève au-dessus des branches chauves. La neige a fondu sous les bottes et le soleil, dans la maison du melamed les bougies brillaient tard dans la nuit. Chaque année les marchands grattaient les rides bleues des murs, des tapis s’écoulaient le pavot et le sable. Les fauvettes revenaient toujours au printemps bien qu’on ne les voie sur aucune des photographies. Ni les biches et les blocs de glace sur le fleuve. Les pompiers qui arrivaient de localités voisines éteignaient le feu. Ils avaient de grandes mains chaudes et des yeux noirs.
Jakub Kornhauser / La maison du mélamed I
Traduction : Isabelle Macor
Nikt nie pamięta trzaskających mrozów, krzewów głogu, piegż, które założyły gniazdo pod sufitem. Drewniane skrzynie opustoszały, kuny wyniosły ostatnie chałaty i starannie wyprasowane koszule. Ktoś próbował wejść na dach piekarni, ale drabina złamała się i pozostało tylko kilka brudnych fotografii. Na jednej z nich stary rabin zasłania twarz Księgą, a dym wznosi się ponad łysymi konarami. Śnieg topniał pod butami i słońcem, w domu mełameda do późna płonęły świece. Każdego roku handlarze wydrapywali błękitne zmarszczki w ścianach, z dywanów sypały się mak i piasek. Piegże zawsze wracały wiosną, chociaż nie ma ich na żadnej fotogra i. Ani saren i lodowych kier na rzece. Ogień gasili strażacy, którzy przyjechali z okolicznych miejscowości. Mieli duże, ciepłe dłonie i czarne oczy.
Les gens qui nous connurent avant qu’on n’évolue
pèlent l’ombre que nous portons
dans les poches vides de nos parkas.
Ils assistent à nos expériences,
nous humilient sans y penser.
Parfaitement inutile mais réconfortant,
aucun aveu ne peut être fait
à ceux qui nous connurent avant qu’on n’évolue,
ceux que nous portons secrètement encore.
Pour autant que je pèle les couches de tes habits,
je ne parviens pas à voler notre intimité.
Les gens qui nous connaissent bien après qu’on évolue
font avec la chaleur de leur corps l’ombre de notre nudité.
Gili Haimovich / Avant qu’on n’évolue
Traduction : Marilyne Bertoncini
The people who knew us before our becoming
peel the darkness we carry
in the hollow pockets of our parka.
They witness our novelties,
quietly shaming.
Useful for nothing but heartwarming,
no confessions can be made
to the people who knew us before our becoming,
the ones we still secretly carry.
As much as I’m peeling your layers of clothes away,
I’m unable to take away our familiarity.
The people that know us much after becoming
let the heat of their body shade our bareness.
Il arrive quelquefois, au promeneur fatigué, de s’appuyer sur un arbre : il pose la main sur son tronc et, reprenant son haleine, il paraît se gorger de cette calme puissance qui le soutient pour l’instant. Ce n’est qu’un préambule, il faut aller plus loin.
En fait, celui qui ne s’est jamais adossé contre un arbre, sa colonne vertébrale communiant du pilier, comme si le fût de ce hêtre, de ce chêne, de ce pin devenait sa colonne et transformait sa halte en un moment de rêve, d’intense méditation, d’abandon à la force qui se développe sous son corps et frémit sous l’écorce que sa main, lentement, caresse – celui-là ne sait pas ce qu’est vraiment un arbre…
… non, quand bien même saurait-il tout ce que les livres en disent, sa science ne serait rien devant la seule expérience de celui qui, un jour, a fait confiance à cet arbre, qui s’y est comme fondu et y a découvert un univers tout entier…
… Il faut aimer les arbres.
Michel Cazenave / Arbres
C’est ici, dit-on, que tu gis.
Au cours de toutes ces années,
pourtant, qui nous ont séparés,
chaque jour je vois ton visage.
Non pas ici. Mais dans les pierres,
les arbres, les herbes, les houx,
les blés qui tout autour de nous
grouillaient de vifs coléoptères,
dans la forêt, dans les herbages,
ton couteau, ton vélo, ton chien,
dans la maison où tu m’as dit :
oui, je vais mourir, ce n’est rien.
Hubert van Herreweghen / Tombe
Traduction : D. Cunin
Le passereau est un passer-moineau, un petit oiseau de l’ordre de ceux qui passent et traversent, fuselés, la vie précaire.
Le passereau est éphémère, il est passe-fleur, passiflore, passionné comme l’anémone qui vibre en plein vent d’étincelles.
Ses poumons sont d’oiseau éphémère, les bronchioles se ramifient dans le tissu pulmonaire, le traversent et se prolongent par des sacs aériens qui sont tissus d’or et de songes dans le souffle des nuages.
Le passereau passe le souffle dans le syrinx de son chant comme message d’un ciel si proche et comme essor de passage.
Volatilia, matière volatile évaporée dans la fibre du monde, il vole dans l’obscurité de la nuit comme dans la clarté du jour.
Il taille dans les ailes et les airs jusqu’à trouver la forme juste d’un anniversaire de feuilles.
Il est le souffle de la nuit qui se heurte contre la paroi des fleurs.
Il tourne tout autour de la table des morts et, en veillée funéraire, s’inscruste dans le vitrail.
Son oeil de verre rouge irise la couleur.
Sur la neige ne demeure que l’étroite empreinte de sa fine patte de passereau posée sur le mouron des tombes.
Il passe oiseau éphémère comme la précarité de l’amour.
Pour moi, le passereau est bleu, mais je ne sais pas trop sa couleur. Il est bleu comme l’oiseau d’enfance et souffre douleur d’amour.
Pour moi, le passereau est rouge, mais je ne sais pas sa couleur, ensanglanté des stigmates de pluie, il traverse les larmes.
Pour moi le passereau est gris, car je sais trop bien sa couleur. Il passe en glissade légère les ailes étendues, discret, il passe dans la vie précaire.
Et dans les plantes aromatiques, la myrrhe d’un étrange berceau, il passe et renaît, passereau, oiseau de cendre et de lumière.
Béatrice Bonhomme/ Passage du passereau
andromeda polifolia
femme des murailles
ondulée de bravoure
et défi qu’importun
ne s’approche garde
les yeux ouverts la
bête t’a offert son
cuir protecteur tes
boucles te sont des
talismans tu règnes
( l’original est en vers justifiés )
Maryse Hache
Laissez-moi vivre dans l’obscurité. Dis-je aux Dames de Compagnie. L’obscur ! L’ami de la nuit. Notre bien à tous. L’obscur c’est ce qui me reste lorsque j’ai payé mon Denier du culte. Il pénètre à mes côtés dans la vaste pièce. Il rompt le temps. Il en fait l’atelier de larges tranches de sommeil. Participa-t-il et sous quelle forme à ce qui m’est arrivé ? Çà ! Je n’en peux plus de mal respirer, mal de respirer mal en respirant. S’impose dès lors la nécessité de dire toute la vérité. Je vous demande simplement de laisser vos rêves tenir la place qui leur est due dans la pièce obscure. Mais il est plus que temps de se mettre d’accord sur le sens que nous lui donnons. Je lui demande : Que faites-vous là ? Êtes-vous simple d’esprit ? L’esprit simple : Celui qui ne craint pas de vivre dans ce qui est plus sombre que le noir. Ainsi je vais dans l’obscur, me répétant ces psaumes que, pour vous, je viens de composer. Éloignez de moi les pensées du petit jour. C’est peut-être grâce à cela que j’ai pu tordre le coup à ce (ceux) que vous savez. L’obscur est notre pain quotidien. C’est la nuit, dans la matière même du rêve, que nous mesurons le mieux son poids de détresse. / Ce sont les mots qui sortent de ma bouche. Je pourrais dire qu’il s’agit d’un bruit nocturne ma nuit est définitivement blanche tandis que je suis dans la terreur née de mes cauchemars adultes et de ce qu’ils montrent de moi-même, enfant grand’pitié, c’est ce que je vous demande grand’pitié ! / Avec ivresse profonde les mots m’ont accueilli. Il ne suffisait pas seulement de prendre la parole. mais me tenir avec eux dans les marges du texte fut désormais possible. Possible également de montrer à tous ce qui se cache dans la caverne du langage. Voyez ô voyez ! Comme les mots tremblent et geignent ! Orphelins qui dans le noir cherchent une autre famille Franck Venaille / Requiem de guerre
Si ton itinéraire te désavoue
accepte de tomber sans précaution. La chute
est humaine. Ne pleure pas. Elle est le témoin
de la traversée des sentiers. Ne pleure pas. L’expérience
est au prix
de la marche éternelle.
verse des larmes si
ton coeur mordu par la douleur
te le réclame
mais ne pleure pas
Gabriel Mwéné Okoundji / L’âme blessée d’un éléphant noir (Extrait)
Je regardai ce visage, qui avait été à moi. de la manière la plus extrême.
Certains, en de semblables moments, ont pensé invoquer le repos, ou la mer de la sérénité, cela leur fut peut-être de quelque secours, pas moi.
Ta jambe droite s’était relevée, et écartée un peu. comme dans ta photographie titrée la dernière chambre.
Mais ton ventre cette fois n’était pas dans l’ombre, point vivant au plus noir, pas un mannequin, mais une morte.
Cette image se présente pour la millième fois, avec la même insistance, elle ne peut pas ne pas se répéter indéfiniment, avec la même avidité dans les
détails, je ne les vois pas s’atténuer.
Le monde m’étouffera avant qu’elle ne s’efface.
Je ne m’exerce à aucun souvenir, je ne m’autorise aucune évocation, il n’y a pas de lieu qui lui échappe.
On ne peut pas me dire : « sa mort est à la fois l’instant qui précède et celui qui succède à ton regard, tu ne le verras jamais».
On ne peut pas me dire : « il faut le taire ».
Jacques Roubaud / Méditation du 21/7/85
C’est aujourd’hui que c’est arrivé
Je guettais l’événement depuis le début de la traversée
La mer était belle avec une grosse houle de fond qui nous faisait rouler
Le ciel était couvert depuis le matin
Il était 4 heures de l’après-midi
J’étais en train de jouer aux dominos
Tout à coup je poussai un cri et courus sur le pont
C’est ça c’est ça
Le bleu d’oultremer
Le bleu perroquet du ciel
Atmosphère chaude
On ne sait pas comment cela s’est passé et comment
définir la chose
Mais tout monte d’un degré de tonalité
Le soir j’en avais la preuve par quatre
Le ciel était maintenant pur
Le soleil couchant comme une roue
La pleine lune comme une autre roue
Et les étoiles plus grandes plus grandes
Ce point se trouve entre
Madère à tribord et
Casablanca
à bâbord
Déjà
Blaise Cendrars / 35° 57′ LATITUDE NORD 15° 16′ LONGITUDE OUEST
Première fille
Quand ce grimaud s’en viendra baguenaudant,
Aiguisant son égoïne,
Je courrai à sa rencontre
Répandant les odeurs parmi les plus civiles
Prises aux géraniums, aux fleurs irrespirées.
Cela le tiendra en échec.
Deuxième fille
Je courrai à sa rencontre
Arquant des étoffes aux semis de couleurs
Fines comme un frai.
Les fils
L’interloqueront.
Troisième fille
*Oh, la … le pauvre !*
Je courrai à sa rencontre
En pouffant étrangement.
Il abaissera alors son oreille.
Je murmurerai
D’édéniques labiales en un monde de gutturales.
Cela le défera.
Wallace Stevens / Le complot contre le géant
L’eau coule sous le pont
y en a t-il assez pour laver nos visages
Les oiseaux se dirigent
en diagonale vers la montagne
devant nous un grand arbre qui cache
ce qui nous reste humainement de forêt
au loin un chant accidenté de camionneur
c’est sûrement le vent
qui le ramène jusqu’à nous
en oiseau de mauvaises circonstances
l’eau coule sous le pont
y en a t-il encore pour laver nos visages
James Noël / Circonstances
J’avais toujours rêvé d’éternelles amours.
Les nôtres ont duré trois mois et quatre jours.
C’est beaucoup. J’aurais pu ne jamais te connaître.
Ainsi tournons la page et fermons la fenêtre
Ouverte sur la plaine immense du bonheur.
Ce soir, nous passerons chez le camionneur.
Pourquoi chausser ici le tragique cothurne
Et blasphémer l’azur d’une bouche nocturne ?
Quittons-nous sans soupirs, sans larmes, sans discours.
Terre ! Nous achevons un voyage au long cours.
Débarquons ! Tu t’en vas. Je m’en vais. Il faut rire
Et ne prendre pas l’air de goujons mis à frire.
Et, tout bas, je sanglote en te parlant ainsi,
Et tu baisses la tête et tu pleures aussi.
Tristan Derème
L’homme pour s’achever ailleurs
Ne compte pas sur le parcours par lui de son espace,
C’est de l’intérieur, par son parcours d’heures,
Qu’il use son corps et que son corps l’efface.
Roland Dubillard / Dernière usure
Le soir, quand les rivières redeviennent granit, les louves me parlent de toi, elles défrichent les chemins que tu as emprunté, font fuir les couleuvres curieuses, et accroupies sous des écorces de chêne chantent des psaumes et des élégies dont tu es le refrain.
Elles psalmodient ton nom, invoquent ton pardon pour ce qu’elles vont commettre, et dans un râle long crachent des prières comme on lance des haches.
J’ai ton odeur sur les lèvres, les louves me l’on offert dès que j’ai su t’appeler.
Elles veillent et me guident.
Elles construisent des radeaux, des tunnels et des tranchées pour qu’à la pluie tombée je ruisselle jusqu’à toi.
Les nuages sont bas, les nuages sont lourds, ils vont pleuvoir des fleuves dont tu seras le pont, la rive et l’embouchure, la force et la destination.
Franck Mas
Le vent des ombres m’a porté
la maison le sait-elle ?
Les poires dans le buffet
répandent une odeur mûre de vieil été.
Là où le fléau sifflait
le blé volait en tas.
Là où au bord du lit, la lampe s’éteignait
les draps étaient étendus.
Comme je grimpais dans les sapins
les cheveux enduits de résine
toit et chambre résonnaient encore
de l’année des hirondelles.
Le carillon de la nuit souffle autour de la maison.
Et par la porte froide
sortent en silence les amis
depuis longtemps perdus.
Le chaudronnier aussi
longtemps oublié
qui, assis près du feu, martelait
dans la fumée de la cuisine,
devant moi il est accroupi, vieux, voûté
et gitanesque,
il sortait la nuit de la forêt aux corneilles
Cherchant table et foyer.
Avant qu’elle apporte le goûter
et coupe la miche
la servante entaillait le pain d’une croix,
y joignait la foi.
Quand le jour point, vert dans le ciel,
Court-elle aux champs,
toujours dévouée, la grise servante
sais-je où elle demeure ?
Et le valet, perdu dans ses pensées,
à peine le jour levé,
scrutant ce que tissait l’araignée
rapide, elle parcourait la toile
et nouait ses fils
la tempête éclatait
la pluie s’attardait dans les branchages
et elle traînait le pas.
Tous vivent encore dans la maison
amis, qui n’est plus ?
Je vide encore votre cruche
je mange votre pain.
Et à travers gel et ténèbres
vous m’accompagnez.
Lorsque sur les pierres il neige
j’entends alors vos pas.
Peter Huchel / Origines
Traduction : Emmanuel Moses
Pierre et poussière du chemin, homme désagrégé, homme comblé tout entier dans cette image de son sang, de son avenir de silence ; lente et lourde pierre poussiéreuse qui dévale le sang abrupt, long cri se délivrant de l’étouffant tableau de calme inaccessible le corps soudain se connaît cible, se fait violence à portée de la masse obscure qui l’étreint.
Pierre-Albert Jourdan / Marcher
Quand le vivant s’endort, il s’établit immédiatement une communication entre son lit et sa tombe. Tout corps couché prend la ligne de l’horizon de l’âme. L’endormi devient le réveillé de l’ombre; il n’est pas immobile, il vole dans l’immensité; il n’est pas aveugle, il voit dans l’infini; il n’est pas sourd, il entend dans l’espace; il n’est pas muet, il parle dans la mort; il n’est pas couché, il est ailé; il n’est pas étendu, il est planant; il n’est pas tombé, il est ressuscité. L’endormi est l’assaillant de la nuit; tout sommeil fait le siège du mystère; tout gravas est une brèche du sépulcre; les rêves sont les projectiles des étoiles; le jour, tu vis, la nuit, tu meurs; les millions de soleils percent ton plafond et se mettent à éclairer ta chambre : ta veilleuse est éteinte, un astre s’y allume; ta lampe pendant toute cette nuit va consommer une des gouttes de la Voie lactée; les cierges de l’ombre vont scintiller autour de tes funérailles nocturnes; l’infini va prendre tes draps de lit et t’ensevelir jusqu’à demain dans la fosse commune du sommeil; ta chair va sentir ta cendre; tes membres vont sentir tes os; ta tête va sentir ton crâne; ton squelette est ton formidable vêtement de guerre de la nuit, ô assiégeur de la forteresse obscure ! Mets, ô vivant, cette armure d’ivoire devant le donjon d’ébène et vois ! Rêves, venez, tombez sur l’endormi, vous êtes les visions douces ou terribles; vous jaillissez de Vénus souriante ou de Saturne irrité, vous êtes le baiser de l’archange ou le coup de couteau du spectre, vous êtes les amours ou les crimes; vous êtes les revenants de l’âme; vous êtes le rendez-vous de la femme adorée; vous êtes le retour de la fille chérie; vous êtes aussi le guet-apens de la victime et vous poignardez le sommeil des assassins, et vous agitez tous les linceuls de la tombe dans les rideaux de l’alcôve effarée, pendant que, dans la chambre ténébreuse, le cadran vertigineux, boussole du vaisseau de l’endormi, tourne éternellement son aiguille vers la mort.
Victor Hugo / André du Bouchet / 7 / L’oeil égaré dans les plis de l’obéissance au vent
Tout est calme les animaux font semblant d’être plantes Si tu vas bien trouve-toi une place sous le soleil étire-toi pour deux retire-moi aussi je me trouve à la fin du temps réapporté Attrapez les voleuses dans le feu
Vole une pierre d’oiseau
jetée par inadvertance
Les plumes, Sancho, les plumes
dans la pierre affamée
L’écritoire
éclate de rire :
après toute cette
énormité d’efforts
la distance entre
la surface et le fond
va rester la même
Je prends kéva et je me sauve
Gonfle le front du cœur
qui a avalé avec une croyance paranormale
la pilule médiévale « Ma chère Bulgarie »
et il se dispute avec
une bonne électronique :
Clique : les petits crapauds paludéens
effacent nos traces
avec leurs petits abdomens
progressivement
Kéva Apostolova /Un texte provisoire ( extrait )
Traduction : Anélia Véléva
Cпокойствие : животните се правят на растения Ако си добре намери си място изтегни се за двама и мен изтегли: аз съм в қрая на привнесеното време Дръҗте қрадлите в пламъқа
Лети птичи қамъқ
ҳвърлен по невнимание
Перата Санчо перата
в қамъқа гладен
Трeсе се писалището
в собствен смях:
след цялата тази
грамада усилия
разстоянието между
ловърхността и дъното
ще си остане същото
Взимам қева и бягам
Издува се челото на сърцето
глътнало с паранормална
вяра старовековно-
то хапче ,,Българио мила’’
и се разправя с едно
добро електронно:
Цъкай си: блатните җабки
с коремчета трият следите ни
еволюционно
Ô cet ennui bleu dans le cœur!
Avec la vision meilleure,
Dans le clair de lune qui pleure,
De mes rêves bleus de langueur!
Cet ennui bleu comme la serre,
Où l’on voit closes à travers
Les vitrages profonds et verts,
Couvertes de lune et de verre,
Les grandes végétations
Dont l’oubli nocturne s’allonge,
Immobilement comme un songe,
Sur les roses des passions;
Où de l’eau très lente s’élève,
En mêlant la lune et le ciel
En un sanglot glauque éternel,
Monotonement comme un rêve.
Maurice Maeterlinck / Serre d’ennui
Si nous ne pouvons pas créer la voûte céleste,
c’est parce que nous ignorons
les mystérieux arrangements des lettres
avec lesquelles les cieux et la terre furent conçus.
Si nous ne pouvons empêcher la lumière de s’éteindre,
c’est parce que la combinaison des lettres qui la sauverait des ténèbres,
nous est inconnue.
Si nous ne pouvons, ô mort, que te considérer comme l’absurde
et douloureuse échéance de toute existence,
c’est parce que nous ne savons grouper selon la vie,
les lettres qui feraient de toi, non point son achèvement,
mais son levain.
Edmond Jabès / Les mystérieux arrangements des lettres
Longtemps les mots frappent à la porte le chiendent ne veut pas céder la route se perd qui se garde farouche une pie longe le silence à travers champs Là, comme une ombre et le vent se ferait porteur d’étranges nouvelles heureux celui qui se contente de son pas maudit celui qui les entend
Pierre-Albert Jourdan / Déséquilibre
Mais je vous préviens :
Je vis une dernière fois.
Ni l’hirondelle, ni l’érable,
Ni le roseau ou l’étoile,
Ni l’eau de source,
Ni le tintement de la cloche —
Je ne troublerai personne
Ni ne visiterai les songes
Avec ma plainte inapaisée.
Anna Akhmatova / [7 novembre] 1940
Traduction : Christian Mouze
si tu entends une voix
c’est la boue qui fait chant
il y a longtemps
que le mât des cœurs s’est couché
pour compléter la poussière
les fleurs sous l’orage des ombres
de vies et de rêves débordent les sébiles du néant
comptées ne peuvent être les plaies
pour une ville élue au bal des charognes
si tu entends une voix
c’est la boue qui fait chant
c’est la boue qui dicte
la tombée d’une dernière étoile
le petit point bleu là-bas
on veut bien encore l’appeler ciel
le petit point bleu là-bas
c’est l’espoir
nom vaillant de la lumière à venir par les routes barbelées
météo de l’aube prochaine à sortir des touffes d’épines
le petit point bleu là-bas
c’est l’espoir
regarde autour
les balles gravitent
Jean d’Amérique / Notes sur un chant
Quand on vous dit — “La beauté est terrible” —
Indolente, sur vos épaules
Vous jetez un châle espagnol.
Dans vos cheveux — une rose rouge.
Quand on vous dit — “La beauté est simple” —
Vous couvrez, un peu maladroite,
L’enfant d’un châle bigarré.
La rose rouge a chu par terre.
Mais, indifférente à ces mots
Qui résonnent autour de vous,
Vous resterez pensive et triste
Tout en répétant pour vous-même :
“Je ne suis ni terrible ni simple :
Pas assez terrible pour tuer
Tout simplement ; ni assez simple
Pour ignorer que la vie est terrible.”
Alexandre Block /À Anna Akhmatova
Traduction : Pierre Léon
Chant des robes légères
Et le ventre la bouche
les robes légères parfois sont le feuillage des arbres
l’amour danse dessous.
Chant des fruits rouges
A pleine main à pleine bouche
comme on mange les plaisirs gourmands
sur un chemin buissonnier des fruits rouges
avec des aubépines leur éclat
dans le retour nouveau des jours
on mêle les saisons
tout se gorge de salive
qui coule dans les mots
ô les mots comme les beaux jours
ça fait le corps plus grand
et de grands repos dedans
Patricia Cottron-Daubigné / Paysage avec Roms, fleur sauvage et chemin d’horizon (extrait )
Redresse-toi et va parmi ceux à genoux
parmi ceux qui se détournent parmi les effondrés
tu n’as pas été préservé pour vivre
tu as très peu de temps il te faut témoigner
ose même lorsque la raison défaille ose
dans le bilan final cela seul comptera.
que ta Colère impuissante soit comme la mer
chaque fois que tu entendras les humiliés les battus…
et ne pardonne pas en vérité il ne t’appartient pas
de pardonner au nom de ceux qui furent trahis à l’aube…
garde-toi de la sécheresse du cœur aime la source matinale
l’oiseau au nom inconnu le chêne d’hiver
la lumière au mur la splendeur du ciel
ils n’ont pas besoin de ta chaude haleine
ils sont là pour te dire : il n’y a pas de consolation
veille- et quand la lumière sur les monts te donne
le signal- lève-toi et va
tant le sang fait tourner dans ta poitrine la sombre étoile
Redis les exorcismes anciens des hommes les légendes les contes
tu conquerras ainsi le bien que tu ne conquerras pas… Va..
Sois fidèle. Va !
Zbigniew Herbert /Monsieur Cogito : L’envoi ( extrait )
Traduction : Jacques Burko
Les oiseaux
se dépouillent
de leurs voix
sous les feuillages
la pluie
sur l’herbe
écrit tendrement la tulipe
dans les hautes lucarnes
où pousse l’hirondelle
un jour lointain
des larmes blanches
tressées comme une coiffure
une odeur
retire l’étoile
du nid
Saleh Diab / Un jour lointain
Tête brûlée.
De ma fenêtre, le matin, je voyais les collines
en traduisant
Lysias.
Tu fumais des
Camel et conduisais toi-même une
Nash vert eau
aux essuie-glaces rapides ;
Et on disait que tu avais pour maîtresse
une femme de mauvaise vie :
Aurélia
Orestilla.
Mais après tout cela ne regardait que vous : elle et toi.
Où donc avais-tu pris ce goût de conspirer?
Est-ce dans la pièce attenante à la salle de chant,
Au milieu des archives, des masques et des vieux décors
qui sentaient le moisi et la colle
Que te vint cette idée de soulever les
Allobroges ?
Déjà tu avais mis à rude épreuve la patience
des professeurs,
Marcus
Portius,
Marcus
Tullius surtout, dont la toge blanche
dissimulait une cuirasse.
Pourquoi t’en être pris aussi aux promoteurs
Qui rasent les montagnes pour construire sur
Avec le nom que tu portais
Et quelques solides appuis du côté du
Sénat,
tes dettes remboursées, tu aurais aujourd’hui
Un cabinet prospère sur les
Champs-Elysées
et tu parlerais de
César au passé,
Celui, tu te souviens, qui tirait les ficelles depuis son banc derrière le poêle.
Tout cela, pour finir, t’a conduit au milieu des collines
avec cet air farouche que tu avais de ton vivant.
Et maintenant,
Catilina, ça te fait une belle jambe.
Emmanuel Hocquard / Élégie II
Ne crois pas que je t’aie aimée. Je t’ai mangée comme une figue mûre, je t’ai bue comme une eau ardente, je t’ai portée autour de moi comme une ceinture de peau.
« Je me suis amusée de ton corps, parce que tu as les cheveux courts, les seins en pointe sur ton corps maigre, et les mamelons noirs comme deux petites dattes.
Comme il faut de l’eau et des fruits, une femme aussi est nécessaire, mais déjà je ne sais plus ton nom, toi qui as passé dans mes bras comme l’ombre d’une autre adorée.
Entre ta chair et la mienne, un rêve brûlant m’a possédée. Je te serrais sur moi comme sur une blessure et je criais : Mnasidika ! Mnasidika ! Mnasidika !
Pierre Louÿs / À Gyrinno .
Le temps présent et le temps passé
sont tous deux présents peut-être dans le temps futur
et le temps futur contenu dans le temps passé.
Si tout temps est éternellement présent
tout temps est irrémissible.
Ce qui aurait pu être est une abstraction
qui ne demeure un perpétuel possible
que dans un monde de spéculation.
Ce qui aurait pu être et ce qui a été
tendent vers une seule fin, qui est toujours présente.
Des pas résonnent en écho dans la mémoire
le long du corridor que nous n’avons pas pris
vers la porte que nous n’avons jamais ouverte
sur le jardin de roses. Mes paroles font écho
ainsi, dans votre esprit.
__________________Mais à quelle fin
troublent-elles la poussière d’une coupe de roses,
qu’en sais-je ?
___________D’autres échos
habitent le jardin. Les suivrons-nous ?
Vite, dit l’oiseau, vite, trouve-les, trouve-les
au détour de l’allée. Par le premier portail,
dans notre premier monde, allons-nous suivre
le leurre de la grive ? Dans notre premier monde,
ils étaient là, dignes et invisibles,
se mouvant sans peser parmi les feuilles mortes,
dans la chaleur d’automne, à travers l’air vibrant,
et l’oiseau d’appeler, en réponse
à la musique inentendue dissimulée dans le bosquet,
et le regard inaperçu franchit l’espace, car les roses
avaient l’air de fleurs regardées.
Ils étaient là : nos hôtes acceptés, acceptants.
Et nous procédâmes avec eux en cérémonieuse ordonnance,
le long de l’allée vide et dans le rond du buis,
pour plonger nos regards dans le bassin tari.
Sec le bassin, de ciment sec, au rebord brun,
et le bassin fut rempli d’eau par la lumière du soleil,
et les lotus montèrent doucement, doucement,
la surface scintilla au cœur de la lumière,
et ils étaient derrière nous, se reflétant dans le bassin.
Puis un nuage passa et le bassin fut vide.
Va, dit l’oiseau — les feuilles étaient pleines d’enfants
excités, réprimant leurs rires dans leurs cachettes.
Va, va, va, dit l’oiseau : le genre humain
ne peut pas supporter trop de réalité.
Le temps passé, le temps futur,
ce qui aurait pu être et ce qui a été
tendent vers une seule fin, qui est toujours présente.
Thomas Stearn Eliot /Burnt Norton I
Traduction : Pierre Leyris
.
Time present and time past
Are both perhaps present in time future,
And time future contained in time past.
If all time is eternally present
All time is unredeemable.
What might have been is an abstraction
Remaining a perpetual possibility
Only in a world of speculation.
What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.
Footfalls echo in the memory
Down the passage which we did not take
Towards the door we never opened
Into the rose-garden. My words echo
Thus, in your mind.
But to what purpose
Disturbing the dust on a bowl of rose-leaves
I do not know.
Other echoes
Inhabit the garden. Shall we follow?
Quick, said the bird, find them, find them,
Round the corner. Through the first gate,
Into our first world, shall we follow
The deception of the thrush? Into our first world.
There they were, dignified, invisible,
Moving without pressure, over the dead leaves,
In the autumn heat, through the vibrant air,
And the bird called,in response to
The un heard musichidden in the shrubbery,
And the unseen eyebeam crossed, for the roses
Had the look of flowers that are looked at.
There they were as our guests, accepted and accepting.
So we moved, and they, in a formal pattern,
Along the empty alley, into the box circle,
To look down into the drained pool.
Dry the pool, dry concrete, brown edged,
And the pool was filled with water out of sunlight,
and the lotos rose, quietly, quietly, quietly,
The surface glittered out of heart of light,
And they were behind us, reflected in the pool.
Then a cloud passed, and the pool was empty.
Go, said the bird, for the leaves were full of children,
Hidden excitedly, containing laughter.
Go, go, go, said the bird: human kind
Cannot bear very much reality.
Time past and time future
What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.
La nuit se penche vers nous
Par-dessus votre épaule
En nous tendant la main.
Les mots que vous prononcez s’ accrochent à vos cheveux.
J’ aimerais en cueillir quelques-uns avant qu’ils disparaissent
À jamais
Mais je n’oserais pas les dissimuler dans ma paume
Ce serait vous faire offense
Le temps ne le permettrait pas.
La nuit avale doucement nos pensées
Au rythme de nos pas.
Je voudrais inscrire notre rencontre dans
Les battements de mon cœur.
La nuit se penchait vers nous.
Grâce à vous
J’oubliais la face tuméfiée
Du monde
Denis Emorine
Il arrive, mais rarement
que l’un de nous voie vraiment l’autre :
quelqu’un apparaît un instant
comme sur une photographie, mais plus distinctement,
avec, à l’arrière-plan,
quelque chose de plus grand que son ombre.
Il se tient debout devant une montagne.
C’est davantage une coquille d’escargot qu’une montagne.
C’est davantage une maison qu’une coquille d’escargot.
Ce n’est pas une maison, mais cela a beaucoup de chambres.
C’est indistinct mais subjuguant.
II naît dans cette coquille, et elle naît en lui.
C’est sa vie, c’est son labyrinthe.
Tomas Tranströmer
Traduction : Jacques Outin
Si j’étais le diable
j’expliquerais aux médecins
aux pharmaciens
et aux chirurgiens plastiques
ce que c’est
vraiment
le commerce des âmes
je leur dirais “asseyez vous les gars, faut qu’on cause”
je leur dirais ” en fait vous pigez rien “
je leur dirais ” les gars, je vous ai apporté des clous, des cafards “
si j’étais le diable
je vendrais des armes mystiques
aux enfant qui s’ennuient
aux enfants qui n’aiment personne
ni les chats ni rien
et qui disent
c’est possible d’étouffer un père Noël avec sa propre barbe
faut lui faire croire
en lui brouillant sa cervelle
que c’est de la crème chantilly qui lui pends au bec
t’as des oiseaux trop cons
tu vois
qui avancent à pieds
( je sais je sais … sont complets débiles ! )
si j’étais le diable
il me faudrait leurs coudre les ailes avec du gros fil noir
leurs coudre les ailes pardessus leurs paupières d’oiseaux malades
et les clouer pour de bon
si j’étais le diable
je n’écouterais que les prières adressées à dieu
aux anges
aucune autre !
alors je ne regarderais plus jamais la TV
alors je ne lirai plus de littérature érotique
si j’étais le diable
je n’aurais jamais envie de pleurer
je lècherais passionnément
des bosses de vieilles femmes
des courbées comme des C
et je dirais très sérieusement
aux innocents assoiffés
” tenez ! elle sont là, vos glaces au citron
celles là que vous avez toujours rêvé
goutez gouttez ! avec la langue les gars”
oui si j’étais le diable
moi aussi j’enverrais des gentils et des moins gentils
au paradis
si j’étais le diable j’allumerais des radios
au beau milieu de la nuit
quand tu serais déjà endormi
volume max
et je t’enverrais des signaux brouillés
des : frrrssshhhh …. frrrssshhhh ….. frrrssshhhh ….. croustillant
de la grosse friture satanique
le genre tu vois
qui sépare sur les ondes
les voix d’homme du chant des mouches
des prières quoi …
tu comprends ?
des prières qui tâchent les chemisiers, les pantalons,
si j’étais le diable je ferais croire aux jolies filles
celles avec de jolies hanches de jolis yeux
que les animaux écrasés, prisonnier des roues de voiture
agrafés aux pneus, scellés au caoutchouc
sont des mécanos très experimentés
capables d’effectuer des réparations très complexes
sur des voitures en mouvement
si j’étais le diable je ferais chanter la pluie d’une voix drôle
et genre une chanson qu’on comprendrait tous
je la ferai chanter cette conne
mais d’une voix drôle
cette fois
d’une voix
de président peut être
celle de Giscard
ou De Gaulle si je veux
si j’étais le diable je dirais que le diable n’existe pas
je dirais
aux idiots agenouillés à l’endroit
et à ceux agenouillés
à l’envers ( les retourneurs de croix, les qui croient que la nuit
c’est l’heure pour faire des bêtises en toute quiétude et d’insulter
les ombres les miroirs)
je leur dirais aux idiots
vous êtes des idiots
Kenny Ozier La Fontaine / Si j’étais le diable
mes mains, mes yeux, mes pieds
sont tout poisseux
je ne bouge plus
mes pieds, mes yeux, mes mains
sont noirs
et ils me demandent dans l’obscurité
qui a « posé la colle » pour toi
qui ?
qui t’a sali comme ça ?
je leur réponds :
la langue
la langue m’a empoissé
la langue m’a effacé
elle a collé ma peau
elle a collé ma main
sur le papier blanc
jusqu’au cœur de sa trame
***
ne me demandez pas de traduire, je n’y arriverai pas
dans ma tête, il y a deux oiseaux
l’un est blanc, l’autre est noir
ils pépient du matin jusqu’au soir
parfois tout est clair, d’autres fois non
les deux oiseaux empêchés cherchent à s’échapper
de mes lèvres, dans ma voix
mais ni vous ni moi
ne pourrons nous saisir de ça
***
ne croyez pas que ces oiseaux habitent là depuis longtemps
le nid était vide, les œufs étaient blancs
dans ma bouche cela sentait la mort
tous les mots posés étaient comme un décor
je ne faisais pas semblant
je me demandais seulement qui
qui m’avait mis dans la tête
que les oiseaux les blancs, les noirs
ne pouvaient vivre ensemble
ne pouvaient chanter ensemble
ne pouvaient emmêler
le mot effacer avec le mot « gomer »
qui ?
toi-même, petite fille
toi même
et tant pis si ta langue n’est pas normée
tu es
toi, petite fille
toi
Murièle Modély / Petite fille poisseuse
mon main mon zyé mon pié
tout’ lé gomé
mi avance pu
mon pié mon zyé mon main
tout’ lé noir
dans lo fénoir zot i domand a moin
kissa la pose la kolle pou ou ti fille ?
kissa ?
kissa la gome a ou kom ça ?
mi répond a zot
la lang
la lang la gome a moin
la lang la efface a moin
la cole mon peau
la cole mon main
sul papié blanc
dodan son grain
***
demand pa moin tradui, mi gingnra pas
dan mon tet, nana deux zoizo
un lé blan, lot’ lé noir
zot i tuit tuit matin lo soir
un coup i vien, un coup i vien pas
lé deux colé i rod chaper
dossu mon lèv dodan mon voix
ni ou ni moin i sa atrape sa
***
kroi pas zoizo la i habite ladan depui lontan
le nid té vide le zeuf té blan
dodan mon bouche té sen la mort
tout’ mot posé té fé décor
mi té fé pas semblant
mi té domand solment kissa
kissa la mét dan mon tet
que lo zoizo, lo blan lo noir
té gingn pa viv ensemb
té gingn pa chant ensemb
té gingn pas emmailler
mot effacer avec mot gomé
kissa ?
ou mém ti fille, ou mém
débrouill’ si out langage lé pas normé
ou lé
ou même ti fille
ou même
Le chien de mon for intérieur
est là
couché devant
le chenil de la vie
Nu
tel le nourrisson
Qui attend tout de nous
Abdourahman Waberi /Tours de chapelet pour Tombouctou ( extrait )
Il lui dit : « j’ai pas les cheveux gris »
Elle le rassure en répondant le « si »
La mort est proche se disaient-ils à même neuf ans.
Faudrait qu’on se réconcilie,
Il lui dit…
Il lui dit depuis leurs naissances, mais ? l’une et l’autre se sont
accrochés à leurs vies.
Ils sont frère et sœur,
Ne rajoutez rien à leurs douleurs…
Merci.
Marc Ferrand
Nous avions tant de vices de trous et de défauts
d’arêtes de débris d’œdipes mal engoncés
tant de timidités de pudeurs d’opacités
de secrets de chaleurs de prières et d’orages
de forces et de souples volontés
qu’il est bon de nous étonner ensemble
d’avoir pu couler dans autant de rivières
fondre dans autant de hautes neiges
à travers des hivers si gros et plus puissants que nous
d’avoir vu venir des printemps
en entendant nous audaces vitales
dans des fracas de débâcles
en tenant des sacs de semences
prêts à inventer la ville d’été
en nous forgeant des chances
en déconcertant la crainte liée à nos totems
en nous poussant dans des lits
où nous avons l’honneur le plaisir du rachat
le pardon l’abondance l’arbre vert le lilas
l’amour pondant l’amour
des langues troublantes
avec la permission ultime bienvenue
de nous défaire et de nous refaire
Denise Boucher
Nous sommes de petites haches
à fendre l’immensité
d’avant notre naissance,
d’après notre mort.
Et nous dirons de chaque vie
qu’elle est un pore de l’éternité.
Monique Rosenberg
Ta main sur mon cœur
un nid dans les ronces rougies
pour l’oiseau craintif
Cécile A.Holdban
Nos bottes se fraient un chemin
à travers le silence
les pies observent, une
au sommet de chaque épicéa
dans sa couette de neige.
Les pies—
des oiseaux mécaniques,
trois silhouettes de fer-blanc
comme des girouettes à la pointe d’un trio
d’épicéas. Violons, alto, vent.
Élégantes
dans leur chemise amidonnée
et leur queue bleu métallique
elles nous invectivent,
nous ou les chiens
où ce monde négligé en général.
Beverley Bie Brahic
Traduction : Marilyne Bertoncini
Our boots tromp a path
through silence
the magpies watch, one
from the top of each spruce
in its quilt of snow.
Magpies—
mechanical birds,
three tin cut-outs
like vanes on the peaks of a trio
of spruce. Violin, alto, wind.
Dapper
in their starched shirts
and metallic blue tails
they rail at us,
us or the dogs
or the untidy world at large.
C’est la mi-août déjà. Sur les talus,
le soir, des châles légers se promènent.
Il est temps pour les nobles guêpes
de jouer les pique-assiettes en cuisine.
Comme les femmes lisent le sort des confitures -
vigilante paresse, aveugle attention -,
je regarde par la fenêtre où habite le temps,
masqué en écoulement finissant de l’été.
Seule une image littéraire s’offre
au festin des guêpes: point de fruits au sucre.
Une mixture plus puissante mijote ici,
qui d’un œil innocent vous dévore tout vif.
Un tel été jamais ne m’arriva.
- Ça n’arrivera plus! m’assure quelqu’un.
Je sursaute: une pomme est tombée
pour consolider ce verdict.
Mon cœur effarouché part au trot de la vie,
le pauvre: il bat si minutieusement.
Se pourrait-il que le néant si proche
soit bavard comme une sotte voisine?
Mais non, c’est août, et les pommes qui tombent.
Je n’ai pas reconnu le sens de cette chute.
Au refus de comprendre répond, agacé,
l’incontestable martèlement contre le toit.
Qu’il en soit donc ainsi. Mieux vaut faire court.
Je veille la nuit de la chute des pommes.
Croquante, piétinant la terre féconde,
la vie gentille rentre de promenade.
Bella Akhmadoulina / La nuit où les pommes tombent
Traduction : Christine Zeytounian-Beloüs
On s’assiéra à la cuisine tous les deux, La lampe à pétrole sentira un peu. Un couteau affûté, une miche de pain… Gonfle à fond le primus, si tu veux bien, On ramasse encore de la ficelle pour Mieux fermer le cabas avant le jour, Lorsque nous voudrons aller à la gare, Là où l’on peut échapper aux regards.
Ossip Mandelstam
Traduction : Christiane Pighetti
Allons à la cuisine un moment.
Douce l’odeur du pétrole blanc.
Une miche de pain, un couteau…
Actionne, si tu veux, le réchaud,
Ou cherche de la ficelle, assez
Pour attacher notre vieux panier,
Et nous irons dès l’aube à la gare,
Où nul ne peut nous trouver, nous voir.
Traduction : Henri Abril
Le trajet qui va de l’inconnu, dit “ grenier des semences ” de vie, à la matrice du vivant sur la terre “ mère ”, appelée aussi “ champ de l’incarnation ”, est fait de méandres dangereux plongés dans les ténèbres épaisses. La parole, mesurée et bien scandée, peut seule éclairer cette voie.
Amadou Hampaté Ba / Textes sacrés d’Afrique Noire ( extrait )
si vous êtes mis en défaut par un texte, par son étrangeté,
par ses codes, par sa graphie, par sa syntaxe, par ses
registres, par ses ruptures, et à condition qu’il conserve le
minimum d’indices comme quoi il est bien écrit dans une
langue que vous connaissez (par exemple le français), alors
dites-vous immédiatement que l’auteur n’est pas plus avancé
que vous sur la question. Mieux : considérez dès à présent
que toute page que vous gravirez sera l’exact reflet de
l’heureux calvaire vécu par l’auteur
Tanguy Viel / Naviguer par temps de brouillard
Je te dirai les absides bleues des nefs à l’orée du voyage je te dirai le silence des étoiles et la rumeur de la mer au bord des mots je te dirai le ressac des paroles nées du sommeil je te dirai les jungles ombrées sauvages où se perdent les rêves les champs de coquelicots rouges comme les larmes de l’ aurore je te dirai la lumière orpheline des réverbères et la voûte nimbée des forêts je te dirai les blessures blanches du matin et l’apaisement des crépuscules d’ été je te dirai les éclats de la mémoire la brisure des miroirs les coupures opaques et l’or des souvenirs retrouvés je te dirai la douleur du vent quand les arbres se tordent et l’aile de l’oiseau comme un soupir de l’air je te dirai que le bonheur peut survenir quand tout parait fini je te dirai le hautbois blanc de la lune et le violoncelle qui vibre en ce début d’automne je te dirai l’inclinaison des chevelures d’enfants et leurs rires en cascades claires je te dirai les fièvres de l’amour et la force insoumise du désir le parfum de tant de livres et tant de découvertes toujours plus vives je te dirai que l’amitié est ce jour grand ouvert sur les paupières de nos nuits je te dirai les voix qui jamais ne s’enfuiront jusqu’à mon dernier souffle je te dirai la joie plus forte que la peine je te le dirai mon ami, je te le dirai mon amie.
Laurence Millereau
Je ferai mon poème en forme de citron qu’il roule sous la main qu’il offre aux lèvres sa pointe charnue j’ai des anciens sultans la faim terrible et l’œil égaré et je vois sous le volet ma favorite un souple rameau aux fruits aigrelets
Le cloître est sombre seize vierges dans leurs cages chantent en bas latin dans l’aurore je vois à la branche vernie pendre un astre froid ce citron est mon cœur un soleil au-dehors triomphant disgracié au-dedans et gorgé d’amertume
Le ciel paraît la terre est un jardin seul sur un banc écarté j’appelle mon amie et j’aigris suscitant dans l’éclat du verger un simulacre louant en silence celle qui se dérobe un citron pour la bouche et pour la main une ombre…
Gérard Cartier / Du désir ainsi que d’un fruit
L’amour c’est le garçon sur le pont qui brûle
essayant de réciter “ Le garçon debout sur
le pont qui brûlait ”. L’amour c’est le fils
debout et bégayant
alors que le pauvre vaisseau en flammes sombrait.
L’amour c’est le garçon obstiné, le vaisseau,
même les marins à la nage, qui
aimeraient une estrade de salle de classe, aussi,
ou une excuse pour rester
sur le pont. Et l’amour, c’est le garçon qui brûle.
Elizabeth Bishop / Casabianca
Love’s the boy stood on the burning deck
trying to recite `The boy stood on
the burning deck.’ Love’s the son
stood stammering elocution
while the poor ship in flames went down.
Love’s the obstinate boy, the ship,
even the swimming sailors, who
would like a schoolroom platform, too,
or an excuse to stay
on deck. And love’s the burning boy.
Je ne suis plus là pour personne,
Ô solitude ! Ô mon destin !
Sois ma chaleur quand je frissonne,
Tous mes flambeaux se sont éteints.
Tous mes flambeaux se sont éteints,
Je ne suis plus là pour personne
Et j’ai déchiré ce matin
Les cartes du jeu de maldonne.
Solitude, ô mon éléphant,
De ton pas de vague marine
Berce-moi, je suis ton enfant,
Solitude, ô mon éléphant.
Couleur de cendres sarrasines,
Le chagrin me cerne de près,
Emmène-moi dans la forêt
Dont les larmes sont de résine.
Si j’évite la mort, c’est que je veux pleurer
Tout ce qui me fut proche et ce qui m’a leurré.
Allons dans la forêt sous la sombre mantille
Que trame de tout temps la vertu des aiguilles.
Je ne veux plus revoir dans l’océan du ciel
La lune voyager en sa blondeur de miel,
Ni sa barque en croissant me priver d’une idylle
Qu’elle emporte à son bord parmi d’autres cent mille !
Louise de Vilmorin
Aimez sans espoir, comme le jeune oiseleur
Enleva son haut chapeau devant la fille du seigneur :
Ainsi s’échappèrent les alouettes prisonnières,
Elles chantaient autour d’elle, qui cheminait altière.
Robert Grave / Aimez sans espoir
Love without hope, as when the young bird-catcher
Swept off his tall hat to the Squire’s own daughter,
So let the imprisoned larks escape and fly,
Singing about her head, as she rode by.
Mais où diable étais-tu passée ?
Je ne t’ai pas vu partir !
Tu aurais voulu que je t’appelle par ton nom ?
Que je te dise que « je t’aime ! »
Que je ne cesse de penser à toi –mais je ne pense qu’à toi !–
Que tu es toute ma vie ! Et plus encore !
Nous ne nous quitterons plus jamais !
…
Tu ne dis rien ?
Moi aussi je serai silencieux
Va-t-en !
Non !
Reste
Où es-tu ?
Dis-moi quelque chose
Il n’y a ici que le bosquet de noisetiers
les trilles des oiseaux
le ronron du réfrigérateur
le pas percutant du passant dans la rue
le vent dont les branches
aux bourgeons rougeoient
Où es-tu ?
Dans les broussailles, les ronces ?
la selva oscura qui occulte la mémoire ?
Entre ces rhizomes improbables où tu tisses ton refuge ?
Mystère
Tu es mystère
C’est ta manière de me dénoncer
de m’arracher au buisson ardent
où crépitent les braises du songe
que je retourne lentement avec les pierres noires, les runes
que tu as laissées jadis
Je dois continuer
Il me faut te retrouver
Fulvio Caccia / Fugue
Elle se penche sur moi
Le cœur ignorant
Pour voir si je l’aime
Elle a confiance elle oublie
Sous les nuages de ses paupières
Sa tête s’endort dans mes mains
Où sommes-nous
Ensemble inséparables
Vivants vivants
Vivant vivante
Et ma tête roule en ses rêves.
Paul Éluard
Quand désolé je marche… derrière
le souffle des collines, dans la nuit
tiède et noire, étendu sur une motte
est peut-être un garçon, les yeux ouverts.
Chacun est seul, mais d’un coeur changeant
regarde toujours les mêmes étoiles.
Sandro Penna
Traduction : Bernard Simeone
Se desolato io cammino… dietro
quel soffio di colline, nella notte
tepida e buia, steso su una zolla
è forse un giovanetto ad occhi aperti.
Ognuno è solo, ma con vario cuore
riguarda sempre le solite stelle.
Je reste émerveillée
Du clapotis de l’eau
Des oiseaux gazouilleurs
Ces bonheurs de la terre
Je reste émerveillée
D’un amour
Invincible
Toujours présent
Je reste émerveillée
De cet amour
Ardent
Qui ne craint
Ni le torrent du temps
Ni l’hécatombe
Des jours accumulés
Dans mon miroir
Défraîchi
Je me souris encore
Je reste émerveillée
Rien n’y fait
L’amour s’est implanté
Une fois
Pour toutes.
De cet amour ardent je reste émerveillée.
Andrée Chedid
Tous les matins du monde
sont sans retour
disait la mère d’un poète
Mais aussi tout les soirs et les midis aussi
et l’eau souveraine des fleuves
et les grains de sable dans le vent
tous les baisers dans la bouche
et sans soutien les seins dressés
Tous les serments sous les soleils
les longues plages au ras des rêves
et les victoires pour nous mentir
Tout est sans retour sauf
la douleur et la terreur
de l’enfant abandonné.
Jean Pérol
Quand tu t’en vas derrière tes yeux,
ce n’est ni pour dormir ni pour oublier.
C’est pour t’égarer dans la nuit où
l’on ne trouve ce qu’on cherche qu’en s’égarant.
Les chemins de l’ombre sont plus nombreux
que ceux du jour, et eux tu les as parcourus
sans jamais rencontrer personne
capable de t’offrir des mots
auxquels tu aurais aimé répondre.
L’ombre, elle, aime que ton silence
réponde au sien.
Jean-François Mathé
Maison poreuse
Les murs n’ont pas gardé la voix des objets
La gardienne des lieux recoud les débris de la jarre morte de soif et ceux du miroir qui s’obstine à multiplier le même mur
qu’importe si l’envers n’est pas conforme à l’endroit
les objets recomposés répètent le même bruit fêlé quand ils n’ont rien à se reprocher
l’eau transvasée reste de l’eau
Vénus Khoury-Gata / Gens de l’eau ( extrait )
Stupéfiant, effrayant, comme ce soleil de l’aube aurait tôt fait de m’anéantir
Si, constamment, je ne savais le contrer par les rayons de mon propre soleil !
Nous aussi, comme lui, éblouissons, étonnons,
Trouvons puissance, ô mon âme, dans la calme fraîcheur du jour naissant.
Ma voix poursuit ce que mes yeux ne peuvent atteindre,
Dans la boucle de ma langue j’embrasse par volume les univers.
J’ai parole jumelle de ma vision, incommensurable à elle-même,
Qui me provoque sans répit, qui me lance par sarcasme,
Walt, toi qui contient tout, qu’attends-tu pour l’exprimer ?
Pas question ! je ne me laisserai pas tenter, tu fais trop de cas du pouvoir
du langage, Parole !
Ne sens-tu pas tous ces bourgeons repliés sous toi ?
Protégés par l’abri, par l’ombre du gel,
Et la boue qui se craquelle devant mes cris de prophète,
Et moi, cause profonde de leur éclosion finale,
Et mes organes vifs, alertes au sens des choses du monde, ma joie,
Ma science (quiconque, homme, femme, m’entend, qu’il se rue dès
aujourd’hui à cette recherche !)
Je te refuse ma dignité suprême, te refuse de me dépouiller de ce qui me
fait être réellement :
Si tu comprends les univers ne prétends pas me comprendre,
D’un seul rayon de l’œil sur toi je désordonne tes plus belles élégances
Ma preuve n’est pas dans l’écume ou la parole,
Je porte son plénum et mieux encore sur mon visage
Du silence de mes lèvres j’humilie le sceptique à plate couture.
Walt Whitman / Chant de moi-même #25
Dazzling and tremendous how quick the sun-rise would kill me,
If I could not now and always send sun-rise out of me.
We also ascend dazzling and tremendous as the sun,
We found our own O my soul in the calm and cool of the day- break.
My voice goes after what my eyes cannot reach,
With the twirl of my tongue I encompass worlds and volumes of worlds.
Speech is the twin of my vision, it is unequal to measure itself,
It provokes me forever, it says sarcastically,
Walt you contain enough, why don’t you let it out then?
Come now I will not be tantalized, you conceive too much of articulation,
Do you not know O speech how the buds beneath you are folded?
Waiting in gloom, protected by frost,
The dirt receding before my prophetical screams,
I underlying causes to balance them at last,
My knowledge my live parts, it keeping tally with the meaning of all things,
Happiness, (which whoever hears me let him or her set out in search of this day.)
My final merit I refuse you, I refuse putting from me what I really am,
Encompass worlds, but never try to encompass me,
I crowd your sleekest and best by simply looking toward you.
Writing and talk do not prove me,
I carry the plenum of proof and every thing else in my face,
With the hush of my lips I wholly confound the skeptic.
Je pense à toi dans la planche de bois traversée chaque matin comme un pont sur l’exil dans la jungle où il pleut comme pour la toute dernière fois à fermer les yeux dans l’odeur de rhum vieux et de poussière l’eau remplit la pièce le lit se soulève et part à la dérive dans la forêt de café de serpents et de cacao pas tout à fait rouge je t’écris de cette maison sur le vide que personne ne s’est jamais donné la peine de finir ma porte est tombée ce matin comme une coupure dedans dehors le paysage saignait par cette encadrure trop blanche ma peau le bois blessé s’accroche à ma main un couple de chauve-souris me réveille parce qu’il est l’heure du manque je t’écris même quand je ne t’écris pas je t’écris c’est aussi je te mets en mots je te prends à ma guise je te couche ici c’est souvent c’est toujours ton absence qui me pousse à dire cette vie invisible que je ranime pour toi avec la sauvagerie de croire qu’on peut seule aimer pour deux dans la touffeur suave des fleurs finissantes je t’efface dans des pays imaginaires je t’écris dans l’odeur d’allumette craquée je te crie d’un parquet violé par des vies plus humbles je t’écris jusqu’à ce que la pluie enfin entre dans la chambre
Ada Mondès
Le temps passe. Écoute. Le temps passe.
Rapproche-toi.
Tu es le seul à pouvoir entendre le sommeil des maisons, dans les rues, dans la nuit lente profonde salée et noire de silence, la nuit en bandelettes. Toi seul peux voir, dans les chambres aveuglées de jalousies, les combinaisons culottes et les jupons sur les chaises, les brocs et les cuvettes, les verres à dentiers, le Nième Commandant au mur et les portraits jaunissants des morts attendant le petit oiseau qui va sortir. Toi seul peux entendre et voir, derrière les yeux des dormeurs, les mouvements et les pays et les labyrinthes et les couleurs et les constellations et les arcs-en-ciel et les airs de chansons et les désirs et les envolées et les chutes et les désespoirs et les mers immenses de leurs songes…
Dylan Thomas / Au bois lactée ( extrait )
Time passes. Listen. Time passes.
Come closer now.
Only you can hear the houses sleeping in the streets in the slow deep salt and silent black, bandaged night. Only you can see in the blinded bedrooms, the combs and petticoats over the chairs, the jugs and basins, the glasses of teeth, Thou Shalt Not on the wall, and the yellowing, dickybird-watching pictures of the dead. Only you can hear and see, behind the eyes of the sleepers, the movements and countries and mazes and colours and dismays and rainbows and tunes and wishes and flight and fall and despairs and big seas of their dreams.
Un si long silence
Dans le son la piste fantôme
Peine ancienne et vieille
De notre douleur
Il s’agissait et s’assagit
Nôtre ici et loin
Emmanuelle Cordoliani / Rompu.e.s ( extrait )
Dis-moi,
il y a un mort auquel tu penses parfois ?
il te visite ?
tu lui parles de temps en temps ?
connais-tu le nom de tes ancêtres ?
tu te sens relié à tes ancêtres ?
un disparu habite en toi ?
une partie de toi a disparu avec lui ?
tu le déterres parfois ?
Tu lui chantes une chanson ?
tu pries ? tu le remercies ?
tu le pares de ses plus beaux habits ?
que lui sacrifies-tu ?
est-ce que tu lui élèves un petit autel ?
que déposes-tu sur l’autel ?
où se trouve l’autel ?
tu dépoussières une photo ?
tu cherches un cadre pour l’encadrer ?
vous vous parlez dans tes rêves ?
inventes-tu une cérémonie particulière pour honorer son temps de vie ?
gardes-tu quelques objets de l’ancien vivant ?
où les gardes-tu ?
offres-tu tes larmes ?
qu’est-ce qui te fait rire quand tu penses à lui ?
cherches-tu à retrouver son odeur ?
penses-tu à lui un jour particulier de l’année ?
te retires-tu pour penser à lui ?
te rappelles-tu une phrase qu’il te disait ?
une phrase qui te donne de la force ?
qu’est-ce qui te donne de la force quand tu penses à lui ?
quel geste fais-tu pour le saluer ?
quel lieu choisis-tu pour lui parler ?
désires-tu parfois tout gommer tout effacer ?
cela t’est parfois difficile d’avancer, l’absence à fleur de peau ?
aimes-tu être solitaire pour le retrouver ou partages-tu
ce moment avec d’autres ?
tu t’arrêtes et tu bois un verre d’eau, un verre de vin ?
tu fumes une cigarette ?
tu lui écris une lettre que tu brûles au milieu d’une forêt ?
quel arbre lui ressemble ?
l’entoures-tu de tes bras ?
Laurence Vielle / Ancêtres
Sache que le monde tout entier est miroir,
dans chaque atome se trouvent
cent soleils flamboyants.
Si tu fends le cœur d’une seule goutte d’eau,
il en émerge cent purs océans.
Si tu examines chaque grain de poussière,
mille Adam peuvent y être découverts…
Un univers est caché dans une graine de millet ;
tout est rassemblé dans le point du présent…
De chaque point de ce cercle
sont tirées des milliers de formes.
Chaque point, dans sa rotation en cercle,
est tantôt un cercle,
tantôt une circonférence qui tourne.
Mahmûd Shabestarî
Le rosier porte sept roses,
Six appartiennent au vent,
L’une reste pour que moi
J’en trouve encore une aussi.
Sept fois je t’appellerai,
Six fois tu ne viendras pas,
Mais la septième, promets
Qu’au premier mot tu viendras.
Bertold Brecht / Chansons d’amour ( extrait )
Traduction : Guillevic
Sieben Rosen hat der Strauch
Sechs gehör’n dem Wind
Aber eine bleibt, daß auch
Ich noch eine find.
Sieben Male ruf ich dich
Sechsmal bleibe fort
Doch beim siebten Mal, versprich
Komme auf ein Wort.
J’ai tenté de faire sans toi
mais je me flétrissais
le ciel se plombait
plum-cake plastique
les jours n’assuraient plus les virages
même mon rapport avec les chats
devenait difficile
il me semblait que tout
manquait de soutien
que les arbres s’affaissaient
et que les voitures les voitures
traînaient d’un air lassé
j’ai tenté de faire sans toi
mais je me flétrissais
je ne comprenais pas la fonction du gravier
et je continuais oui je continuais
sans raisons à y penser
Max Ponte / Ping-Pong ( 3 poèmes bilingues )
Traduction : Camilla Gastaldi
Ho provato a star senza di te
ma poi mi appassivo
il cielo diventava
plumbeo plumcake plastico
i giorni non sterzavano più in curva
anche il mio rapporto con i gatti
diventava difficile
mi pareva che tutto
mancasse di sostegno
che gli alberi si afflosciassero
e anche le auto le auto
se ne andassero in giro stancamente
Ho provato a star senza di te
ma poi mi appassivo
non capivo la funzione della ghiaia
e continuavo sì continuavo
a pensarci senza motivo
Par quoi sommes-nous dans ce face à face retenus effrités seules quelques paroles qui n’ont plus de ciment tu veux partager ce qui nous départage ce qui nous départit ce qui fuit dans nos mains alors que je viens juste de me refermer sur Werther juste après Tristan et Iseult
laisse-moi fixer mes dents sur quelques paroles s’il me plaît empiéter déborder tu
me rappelles que comment je m’appelle je ne sais plus comment
je prends à peine la place d’un gourmand sur un tronc pendant que se secouent les feuilles je hume il vaut mieux se taire sous l’ombre se faire petite un moment et pas plus j’attends le corps à crocs d’un jour avec l’orage pas le temps de déguster avec l’orage pressé mais s’il revient s’il se retourne c’est jamais au même lieu jamais là où on l’attend comme un poème
des regards de biche tu n’en veux pas tu as raison on les chasse et leurs yeux de se fermer n’ont pas le temps
j’entends une flûte c’est pas une pastorale
dans mes tempes se percutent des cuivres et des marteaux
tronc blessé par la roche acérée avec mon œil je le gravis je me glisse dans sa faille m’y frotte je deviens bête croire me laisse lasse je t’invente sous le cadran solaire sine sole sileo sans soleil tout se tait je traduis pour toi
je me perds encore quelquefois dans les yeux du chasseur
on m’attrape par le cou exactement comme on fait au chaton après la bêtise aux bords des lèvres il y a un reflet quelque chose d’ironique avec du citron
du bleu jusqu’à par-dessus la tête s’invite il s’impose quand on voudrait toucher la couleur de la pluie et que la buée sur la vitre en prive par-dessus la tête même s’il décline se dégrade jusqu’aux doigts de l’ennui puis rien à cultiver
sinon le culte du rien étalé sur le champ des brumes chroniques les folles herbes ne barrent pas la route elles brouillent les pistes saupoudrent les anciens chemins de l’oubli qu’il faut deviner à présent comme tout ce qui pousse dans les ruines pousse les ruines ou pousse vers le grand bleu faute de le trouver il faut en inventer un chemin tracé à sa mesure ou peut-être un simplement bien large pour laisser passer les idées
tout ce que je vois dans ce paysage de papier je le vois avec tes yeux à toi je suis toi qui loges en moi pensionnaire de passage
si les feuilles regardent les yeux tombent
les fleurs jouent aux cartes un enfant pousse avec ce qu’il arrose le soleil se fane le printemps se couche sans hasard
on ne dit rien de ce que nous pensons
ça doit taper là derrière la tête toc-toc je cogne c’est moi coucou ça pourrait s’écrire comme à la fin d’une lettre de jeunesse discret en bas de page sur les montagnes où tout glisssssse avec les mauve c’est comme ça que je le dirais tout glisse infiniment avec la gamme des bleus c’est ici que le soleil emporte la lumière et de la journée les derniers hématomes
plus rien à te dire aujourd’hui tu es trop là à m’envahir in absentia
m’envoler vers le bleu en plongeant dans ses entrailles
le temps se détend le vent se distend le temps s’étend et je m’étire dans le vent tu
ris pour cette pirouette de la langue toi qui lis
moi pas
double salto l’enfant veut des crêpes il saute il faut y aller presto sans se retourner s’accorder se réaccorder avec les œufs le lait la farine et la fleur d’oranger c’est le bouquet
je froisse les herbes derrière moi les arbres on dirait qu’ils chuchotent les sapins une langue les mélèzes une autre concerto pour le pas se pose tellement haché que l’on se mettrait à compter à battre la musique avec les mains mais qui dit que la poésie n’est pas dans le vent qui ose dans la forêt entre les branches tressées le dos courbé
marcher sans chercher à redresser la tête à puiser la lumière que les nombreuses
cimes épuisent sine sole sileo pas de soleil je me tais
dans l’album du bleu le blanc est un nuage qui balance avec le blues
le ciel rassemble ses moutons l’œil faible du soleil paupières baissées attendre une bête explorer son territoire pour faire connaissance la surprendre laisses traces à quatre pattes doigts poils duvet ou plumes ou poing
je ne vous chasse pas je m’éloigne
ancolie oui mélancolie non
sur la neige les étoiles traînent pour ne pas regagner la nuit je guette tant le renard que je crois le voir je le vois ça y est je le vois je vous dis je me le suis si raconté comme dans l’enfance les fantômes qui flânent jusqu’à midi
c’est toujours par la cuisine sa fenêtre que les mots arrivent du lointain avec les bêtes et sans un bruit c’est toujours de la musique tu dis
attendre l’anima l’attendre au tournant comme cet étrange soi-même que l’on
cherche ou que l’on fuit
s’il n’est pas là le soleil tout meurt sine sole sileo
dans le bleu de la fin des nuages il y a des lettres des mots entendus dans le sens giratoire et ascensionnel ou linéaire des transparences d’adjectifs comme ceux que tu voudrais m’inventer en boucles en voie d’effacement où les corbeaux laissent tomber quelques virgules ils sont dans l’espace aérien les points qui se déplacent dans la phrase impossible comme si en prononçant bleu tu entendais jaune
l’herbe et la mer ici sont à l’unisson ondulent sous l’injonction du vent claquent piquent lèvres sel et poivre la mer sans réticence à rouler des hanches quand l’herbe apporte la mer à la mémoire on oublie le bleu du ciel
tu tires la couverture des brumes mais le paysage ne dormira pas
qu’a donc à dire mon baromètre intérieur quand la météo n’y parle pas qui a peint le trop plein de bleu le trop bleu du ciel celui qui résonne en mon noir le si bleu insupportable pour qui voit l’au-delà du bleu et le sous-bleu qui a peint le puits des couleurs devine le sur-bleu réveille mon sur-noir si sournois là où je m’engouffre
enfin
le bleu arrive là où je m’étais accrochée aux nuages suspendue à un cheveu d’azur et sur le sol herbleux porter en l’air le plus clair de la terre
le bleu se déroule il ne reste rien de l’arc-en-ciel dans lequel j’étais assise pas la
moindre cicatrice les coups d’en haut peuvent encore pleuvoir mais à cette heure ils sont loin derrière seule une vieille souche sur laquelle je m’assois à moins qu’elle ne s’effrite sous l’acide lumière il est midi
enfin
sine sole sileo
sans le soleil silence mais il est là
à brûler
les paroles qui ne sont pas dites
et sous les langues mille fois tournées
elles fondent
et tes yeux pardonne-moi je ne les ai pas bien regardés
ils ont si peu de bleu au fond
que je me l’invente
Sophie Braganti / Ce que le bleu soulève
De syllabe en syllabe elles élaborent l’antique
Epreuve du sens rivé aux désirs autonomes
Et couvrent l’œil infirme d’un invisible baume
Fait des sons sibyllins dans leur bouche éclectique
Ces femmes je veux les retenir
claires obscures
Non point comme d’amusantes fables tant s’en faut
Ni pour mettre à mal l’injuste glose du héraut
De l’Un pénétrable
malaimé
à bannir
Sans pitié pour celles qui détiennent le la
Du faux chant des hommes n’y entendant que le glas
De la perpétuation
Ces femmes sans loi
Je veux les faire revenir
Au lieu de la vague prose
Qu’elles arrachèrent à sa cause et qui encore osent
Hanter dans nos chapelles les mâles souvenirs
Marianne Braux / Le Sonnet des Sybilles
Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d’enfants : huit
Et le neuvième… arrivera après l’été !
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j’ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d’écolier
Je les tire des rochers…
Oh ! je n’irai pas quémander l’aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille – je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines…
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l’effusion de la durée
Avant le cyprès et l’olivier
…avant l’éclosion de l’herbe
Mon père… est d’une famille de laboureurs
N’a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan – être
Sans valeur – ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis – cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.
Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux… couleur du charbon
Mes yeux… couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
…elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c’est
L’huile d’olive et le thym
Mon adresse :
Je suis d’un village isolé…
Où les rues n’ont plus de noms
Et tous les hommes… à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !
Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as raflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
…à ce que l’on dit !
DONC
Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n’ai pas de haine pour les hommes
Que je n’assaille personne mais que
Si j’ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur
Mahmoud Darwich
Traduction : Elias Sanbar
J’ai souvent vu la terre
Et parfois aussi l’ai comprise ;
La mort, le silence et la résurrection,
Le blé et les lichens, la chute des feuilles,
Les marais aussi, là où ils se trouvaient.
Mais à quoi ressemble la terre pour celui-là :
« Viens dans notre maison noyée de fleurs ? »
Un cri d’allégresse montant du Sud, un essaim d’amour
Des mauves sur les marches
Menant à la salle, au jardin, les fontaines chaudes,
Les cigales roussies de soleil appellent
Autour du charme des villas.
La terre est-elle ainsi pour Celui-là :
« Viens dans notre maison noyée de fleurs ? »
Je l’ignore, je ne peux me confier
Ni au Nord ni au Sud.
Je crois que c’est seulement quand l’espace se brise, Seulement quand parle l’heure des rêves Qu’apparaissent lauriers-roses et paons.
Alors la terre est pour Celui-là :
« Viens dans notre maison noyée de fleurs ? »
Gottfried Benn / Celui-là
Traduction : Jean-Charles Lombard
« quand j’y pense, que le temps est passé,
à ces mères anciennes qui nous ont portés
et puis aux jeunes filles qui furent nos idylles
et puis aux femmes, aux filles et à ces belles filles
si je pense féminin, je pense à la joie :
que je pense masculin, je pense rabat-joie :
quand j’y pense, que le temps est venu,
à cette résistante qui a combattu,
à celle qui fut touchée, à celle qui fut blessée
à celle qui est morte et qu’on a enterrée,
si je pense féminin, je pense à la paix :
que je pense masculin, et penser ne me plaît :
quand j’y pense, que le temps retourne,
que le jour arrive et que le jour ajourne
je pense au giron qu’un ventre de femme enrobe
maison ce ventre qui porte une robe,
ce ventre une caisse qui va finir,
quand arrive le jour, on va tous dormir
parce que la femme n’est pas ciel, elle est terre
une chair bien en terre, qui refuse la guerre :
en cette terre, où je fus semé
j’ai vécu ma vie et j’ai planté,
ici je cherche la chaleur que le cœur ressent,
la longue nuit qui devient un néant
je pense féminin, si je pense à l’humain :
viens ma compagne, je te prends par la main ; »
Edoardo Sanguineti / La ballade des femmes
Traduction : Martin Rueff
« quando ci penso, che il tempo è passato,
le vecchie madri che ci hanno portato,
poi le ragazze, che furono amore,
e poi le mogli e le figlie e le nuore,
femmina penso, se penso una gioia:
pensarci il maschio, ci penso la noia:
quando ci penso, che il tempo è venuto,
la partigiana che qui ha combattuto,
quella colpita, ferita una volta,
e quella morta, che abbiamo sepolta,
femmina penso, se penso la pace:
pensarci il maschio, pensare non piace:
quando ci penso, che il tempo ritorna,
che arriva il giorno che il giorno raggiorna,
penso che è culla una pancia di donna,
e casa è pancia che tiene una gonna,
e pancia è cassa, che viene al finire,
che arriva il giorno che si va a dormire:
perchè la donna non è cielo, è terra
carne di terra che non vuole guerra:
è questa terra, che io fui seminato,
vita ho vissuto che dentro ho piantato,
qui cerco il caldo che il cuore ci sente,
la lunga notte che divento niente
femmina penso, se penso l’umano
la mia compagna, ti prendo per mano »
Quand on m’a déjà plongé dans le détachement et la transgression,
pris par les bras, fait sortir de ta maison
cachée par le voile céleste –
Comment aurais-je pu savoir si c’était pour longtemps ?
Ne me reconnaissant pas moi-même après les faits accomplis
Je te suis revenu, mais tu ne m’as permis de te toucher
Et je ne me suis pas fait chercher.
Une échelle étroite, un navire solide, et j’étais au large,
Avant que je n’aie pu d’un cri raccourcir la nouvelle distance,
T’atteindre, ô Lumineuse.
Sur l’océan impétueux, par îles et terres étrangères,
Vers ce désert de non-sens où je feuillette les visages de l’histoire,
Où tantôt de frissons transi – Mais comment? Comment?
Tantôt humble, d’un murmure je répète –
c’est mérité, c’est mérité
Et entre nous je vois
Tantôt des pluies indomptables,
Tantôt la chaleur solaire tournant tout en cendres.
Je dois quérir un triple pardon
Et je serai avec toi, de nouveau.
Xenia Savina / fragment 15
Traduction : Mariam Traoré
Là où les Hommes oublient d’aller
les montagnes sont criblées de fleurs et de trous de serrures
orbites creuses de géants
bouche de la fée pétrifiée dans le sel
des enfants d’argile
des galeries pour l’âme
Si je marche là-bas
ma clé imaginaire m’ouvre toutes les portes
les sanctuaires dans la roche
La poésie toujours a sa demeure dans le ventre des montagnes
là où toutes les pierres ont un visage
Ada Mondès
J’aime l’homme
au dos vaste comme une steppe
dans les profondeurs de sa terre
j’écoute
le bruit du troupeau de buffles
qui le traverse.
Anise Koltz
Lorsque la mort et moi nous nous rencontrerons
Extrêmes ennemies qu’un seul hasard accole,
Elle, non lasse de m’attendre et sans affront,
Moi, dans ce corps à corps, profondément frivole,
On ne saura laquelle est descendue au fond
De la terrasse bleue où les oiseux s’envolent,
Laquelle en ce linceul ne pleure ni ne rompt,
Qui sera la racine, et qui sera couronne.
De l’absence cruelle, un croisement fleuri
Sans calvaire et sans dieu, mon univers chéri !
J’ai peu pensé vraiment à cette simple ornière
Et vouée à l’amour, ce tombeau résumé,
Pour te savoir déjà, mon amour sur la terre,
De la morte ou la vive également aimé.
Yanette Delétang-Tardif
1-
ne plus penser qu’à la lumière
ne laisser qu’un battement
un rythme rayonnant
sur le bord du monde
2-
ne plus s’exposer qu’au rayonnement
de la lumière
et demeurer au creux du monde
dans un rayon de flamme vive
où va s’embraser la couleur
Béatrice Bonhomme / Précarité de la lumière (extrait)
« Terre et population inhospitalières »
Guide des Îles d’Aran
J’y étais allée voir les veuves,
ou leur tradition de veuvage,
leur concentration sur cette île
qui envoyait les hommes pêcher dans l’Atlantique nord
en solitaire, parce que la terre n’offrait que cailloux
à empiler. Chacun dans son coracle, à la rame – –
des jours entiers parfois – – tandis que les femmes
attendaient leur retour. Pour repartir.
Un coin à rendre folle.
J’y étais allée
voir des stèles de péris en mer
dressées au bord des routes, histoire de veuves
gravée dans la pierre. Atavisme
de crainte – – hommes présents, puis non – –
transmis de mère en fille. Ces femmes
qui tricotent sur le pas des portes. Maille à l’endroit,
maille à l’envers. Des points
aux noms de terroir : graine, mousse,
mûre. Les pulls prennent forme.
J’y étais allée,
veuve, quand les femmes tricotaient encore,
mais seulement pour les touristes, ces mêmes motifs
différents de famille en famille. (Sinon comment
reconnaître le cadavre rejeté à la côte ?) Ces femmes
qui tenaient des aiguilles) à la façon de leur mère
– – et de sa mère avant elle – – qui donnaient forme
à leurs prières, faisaient de chaque rang
un chapelet, une litanie du cadavre.
J’y suis restée
une semaine, mais je ne parlais pas
comme elles. Dans le temps, on coupait
le bout de la langue à quiconque
se faisait prendre à parler gaélique.
Cette terreur – – qu’y a-t-il à perdre si
le cœur s’exprime – – transmissible, peut
réduire un peuple au silence, faire qu’une pierre
( moi, veuve ) se sente chez elle.
Moira Linehan / Refuge
Traduction : Jean Migrenne
Inhospitable land, inhospitable people.
—Guidebook, Aran Islands
I was going there for its widows
or its history of widows,
concentration of them on that island
where men once fished the North Atlantic
alone, only work there was with the land
stone. Each in his curragh, rowing—
sometimes for days—while the women waited
for them to return. To go back out.
A woman could go mad in that place.
I was going there
where monoliths to men lost at sea
line roads, the history of widows
cut in stone. In the soul
patterns of dread—men present, then not—
passed mother to child. These women
who knit in doorways. At row’s end,
turning the piece to purl. Stitches
named for things of land: seed, moss,
blackberry. Sweaters taking shape.
I went there
a widow, the women still knitting
though now for tourists, same family
patterns, no two alike. (How else
know the body washed up?) These women
holding needles the way their mothers—
and their mothers before them—did,
giving shape to their prayers, each row
a rosary, naming the body.
I stayed
a week though I could not speak
the language. In earlier times
those caught using Gaelic
had the tips of their tongues cut off.
That terror—what could be lost if
the heart spoke—can be passed down,
silence a people, make a stone
( widow that I am ) feel at home.
Il ne sait plus
Pourtant c’était hier
Sa mémoire plonge
C’est vertigineux la vitesse à laquelle elle va
L’arbre s’éteint les branches tombent
Reste un morceau de bois
Beau sec droit puis
Quelques rondes
1.2.3
Encore un petit tour
Puis s’en va
Jean-Paul Rouvrais
Même si je suis une femme faible (plus chétive qu’une bibitte а patate), même si ce monde est loin d’être parfait et que les gens ne sont pas ce qu’ils paraissent, je suis quand mкme arrivée jusqu’à toi. Regarde, sans aucun guide, je suis arrivée jusqu’à toi.
Doina Ioanid
Dans la nuit profonde, je suis assis sous l’auvent du sud
la lune brillante éclaire mes genoux
un coup de vent soudain semble renverser la Voie lactée
un rayon de soleil filtre déjà sur le toit
toutes les créatures, après avoir dormi
volent, se meuvent, en groupes ou par paires
moi aussi, j’aiguillonnerai mes fils
afin qu’ils ne travaillent que dans leur propre intérêt
par temps froid, les voyageurs sont rares
à la fin de Tannée, les jours et les nuits s’écoulent vite
le monde est un essaim d’insectes dévorants
les hommes ont été saisis par la passion du succès
bien avant les débuts de l’histoire
ayant rempli leur ventre, les hommes étaient satisfaits
pourquoi sont-ils enchaînés à présent
tombés dans un filet de colle, de glu et de vernis ?
lorsque les hommes connurent le feu, ce fut le premier fléau
mais ce fut pire lorsqu’on se mit à distinguer le bien et le mal
lorsqu’on allume les lampes et les chandelles
elles attirent des centaines de phalènes
si votre esprit s’élève au-dessus de l’univers
vous n’y verrez que solitude et calme
comprendre l’unité de la naissance et de la mort
n’est-ce pas saisir le secret de l’immortalité ?
Du Fu
Traduction : Georgette Jaeger
Gémissent les rivières et murmurent les vents
Frais sur les Alpes savoyardes.
Voici des sons de fer, et des accents de fureur.
C’est Madame de Lamballe, à l’Abbaye.
Elle gît, au milieu de ses cheveux d’or flottants Corps nu au milieu de la rue ; Et un perruquier examine ses membres encore tièdes Et fouille avec ses mains ensanglantées.
Combien elle est tendre et blanche, comme elle est fine ! Son cou semble un lys et au milieu du muguet Un œillet cette bouche enfantine.
Allons, beaux yeux couleur de mer, Allons, ma belle, au Temple! À la reine, Le bonjour de la mort, nous allons donner.
Giuosuè Carducci / La mort de Madame de Lamballe
Gemono i rivi e mormorano i venti
Freschi a la savoiarda alpe natia.
Qui suon di ferro, e di furore accenti.
Signora di Lamballe, a l’Abbadia.
E giacque, tra i capelli aurei fluenti,
Ignudo corpo in mezzo de la via;
E un parrucchier le membra anco tepenti
Con sanguinose mani allarga e spia.
Come tenera e bianca, e come fina!
Un giglio il collo e tra mughetti pare
Garofano la bocca piccolina.
Su, co’ begli occhi del color del mare,
Su, ricciutella, al Tempio! A la regina
Il buon dí de la morte andiamo a dare.
Des bouddhas verts
Sur l’étal des fruits
On mange le sourire
On crache les dents.
Charles Simic / Pastèques
Combien de tempêtes me sont passés dessus
combien de fois mon cœur a reçu de ta grêle
combien de fois mes cris en frappant les montagnes
sont restés suspendus à un ciel gris et bas
Et mes cellules périssent une à une
de ma colère et mon chagrin aussi
j’ai peur d’aller mourir dans la ville aux brigands
Sirène Ephtalia
sors donc de la prison où te tiennent mes rêves
guide-moi sur la voie faisant parler ta voix
amène-moi ainsi au pays enchanté
se trouvant à sept pieds au fond de la mer
et rencontrons le songe au seuil du réel
Employant ta douceur touche donc mes blessures
lave alors mes songes avec de l’eau salée
relâche ton secret
extrais mon miel, prépare-moi
car la tempête va, à nouveau, se lever
Hasan Erkek / Sirène
Traduction par Jean-Louis Mattei
Kaç kar-boran geçti üstümden
kaç kez dolu yedi yüreğim
çığlıklarım yankılandı dağlardan
gri bir göğe asılıp kaldı
Bir bir ölüyor hücrelerim
kahrından, öfkesinden
korkuyorum haramiler şehrinde yitip gitmekten
Denizkızı Eftelya
çık düşlerimin hapsinden
kılavuz et sesini yoluma
götür o masal ülkesine
yedi kat denizin dibindeki
buluşalım düşle gerçeğin eşiğinde
Yumuşaklığınla dokun yaralarıma
tuzlu sularda ruhumu yıka
gizini esirgeme
sağılt beni, hazırla
çünkü yeniden başlayacak fırtına
Toi, à qui je ne confie pas
mes longues nuits sans repos,
Toi qui me rends si tendrement las,
me berçant comme un berceau ;
Toi qui me caches tes insomnies,
dis, si nous supportions
cette soif qui nous magnifie,
sans abandon ?
Car rappelle-toi les amants,
comme le mensonge les surprend
à l’heure des confessions.
Toi seule, tu fais partie de ma solitude pure.
Tu te transformes en tout : tu es ce murmure
ou ce parfum aérien.
Entre mes bras : quel abîme qui s’abreuve de pertes.
ils ne t’ont point retenue, et c’est grâce à cela, certes,
qu’à jamais je te tiens.
Rainer Maria Rilke / Chanson
Traduction : Rainer Maria Rilke
Du, der ichs nicht sage, daß ich bei Nacht
weinend liege,
deren Wesen mich müde macht
wie eine Wiege,
du, die mir nicht sagt, wenn sie wacht
meinetwillen:
wie, wenn wir diese Pracht
ohne zu stillen
in uns ertrügen ?
Sieh dir die Liebenden an,
wenn erst das Bekennen begann,
wie bald sie lügen.
Du machst mich allein. Dich einzig kann ich vertauschen.
Eine Weile bist du’s, dann wieder ist es das Rauschen,
oder es ist ein Duft ohne Rest.
Ach, in den Armen hab’ ich sie alle verloren,
du nur, du wirst immer wieder geboren:
weil ich dich niemals anhielt, halt’ ich dich fest.
Du nur, einzig du bist.
Wir aber gehn hin, bis einmal
unsres Vergehens so viel ist,
dass du entstehst: Augenblick,
schöner, plötzlicher,
in der Liebe entstehst oder,
entzückt, in des Werkes Verkürzung.
Dein bin ich, dein; wieviel mir die Zeit auch
anhat. Von dir zu dir
bin ich befohlen. Dazwischen
hängt die Guirlande im Zufall, dass aber du sie
auf- und auf- und aufnimmst:
siehe: die Feste!
Celui qui s’en va emporte sa mémoire,
sa façon d’être fleuve, d’être air,
d’être adieu et jamais.
Jusqu’au jour où un autre l’arrête, le retient
et le réduit à voix, à peau, à surface
offerte, livrée, tandis qu’à l’intérieur de soi
la solitude cachée attend et tremble.
Rosario Castellanos
Mon cher Ulysse,
il n’est plus possible
mon époux
que le temps passe et vole
et que je ne te dise rien
de ma vie à Ithaque.
Il y a bien des années déjà
que tu es parti
ton absence fut douloureuse
pour ton fils et pour moi.
Des prétendants
ont commencé à m’encercler
ils étaient si nombreux
et leur cour si pressante
qu’un dieu a eu pitié
de ma peine
et m’a conseillé de tisser
une toile fine
interminable
qui te servirait
de suaire.
Si je parvenais à l’achever
je devrais sans délai
choisir un époux.
L’idée m’a captivée
au lever du soleil
je me mettais à tisser
et défaisais mon ouvrage la nuit.
J’ai ainsi passé trois ans
mais désormais, Ulysse,
mon cœur soupire pour un jeune homme
aussi beau que toi dans ta jeunesse
aussi habile à l’arc
et de sa lance.
Notre maison est en ruines
et j’ai besoin d’un homme
qui sache la gouverner.
Télémaque est encore un enfant
et ton père est un vieil homme.
Il est préférable, Ulysse
que tu ne reviennes pas
de mon amour pour toi
ne restent que des cendres
Télémaque va bien
il ne réclame même pas son père
mieux vaut pour toi
que nous te considérions mort.
J’ai su par les voyageurs
pour Calypso
et pour Circé.
Profite, Ulysse,
si tu choisis Calypso,
tu retrouveras la jeunesse
si Circé est l’élue
tu seras parmi ses pourceaux
le plus auguste.
J’espère que cette lettre
ne t’offensera pas
n’invoque pas les dieux
ce serait en vain
souviens-toi de Ménélas
et d’Hélène
à cause de cette guerre folle
les meilleurs de nos hommes
ont perdu la vie
et te voilà là où tu es.
Ne reviens pas, Ulysse,
je t’en supplie.
Ta discrète Pénélope
Claribel Alegría / Lettre à un exilé
Traduction : Sandra Gondouin
Mi querido Odiseo:
ya no es posible más
esposo mío
que el tiempo pase y vuele
y no te cuente yo
de mi vida en Ítaca.
Hace ya muchos años
que te fuiste
tu ausencia nos pesó
a tu hijo y a mí.
Empezaron a cercarme
pretendientes
eran tantos
tan tenaces sus requiebros
que apiadándose un dios
de mi congoja
me aconsejó tejer
una tela sutil
interminable
que te sirviera a ti
como sudario.
Si llegaba a concluirla
tendría yo sin mora
que elegir un esposo.
Me cautivó la idea
al levantarse el sol
me ponía a tejer
y destejía por la noche.
Así pasé tres años
pero ahora, Odiseo,
mi corazón suspira por un joven
tan bello como tú cuando eras mozo
tan hábil con el arco
y con la lanza.
Nuestra casa está en ruinas
y necesito un hombre
que la sepa regir.
Telémaco es un niño todavía
y tu padre un anciano.
Preferible, Odiseo,
que no vuelvas
de mi amor hacia ti
no queda ni un rescoldo
Telémaco está bien
ni siquiera pregunta por su padre
es mejor para ti
que te demos por muerto.
Sé por los forasteros
de Calipso
y de Circe.
Aprovecha, Odiseo,
si eliges a Calipso,
recobrarás la juventud
si es Circe la elegida
serás entre sus cerdos
el supremo.
Espero que esta carta
no te ofenda
no invoques a los dioses
será en vano
recuerda a Menelao
con Helena
por esa guerra loca
han perdido la vida
nuestros mejores hombres
y estás tú donde estás.
No vuelvas, Odiseo,
te suplico.
Tu discreta Penélope
Il n’y a plus que la route
et ce pays qui ne veut pas de moi
voyageur sans bagage
Aux jeux de la fortune
j’ai pourtant gagné
le temps infini de l’attente
du commencement
d’un commencement de lendemain
L’attente la demeure
où je me réinvente
mutant-cabossé
aux friches de vos vies
Olivia Elias / Voyageur sans bagage
Ma vue me trahit, je n’ai que mes petites
choses, je ne suis plus qu’un arbre de veines,
une « demeure vide » aux coups de boutoir
des ans… Tu ne sais pas combien. Et j’aspire
à tant de choses ! de nouvelles antennes,
et puis je ne sais plus ce qu’on me voulait.
Je ne veux presque rien mais rien ne remplit
Cette vacance, ce froid où je me perds.
Les matins semblent voler avec les merles.
Les soirs me crient : tu devrais chercher ailleurs,
oublier ce qui t’a soutenue, rêvée…
Lis : « perdre sa vie après les oiselets »…
(Purgatoire, XXIII, 3)
Jean-Charles Vegliante / L’étourdie
il est encore temps
de tout prendre en dérision
les hommes et les gouttes de pluie
les femmes et les flocons de neige
il est sain de rire des étoiles du marché
des plans à trois des astres du Top 50
des solos de guitare de la lune
des plans d’épargne de l’arc-en-ciel
on peut même prendre en ballon le globe
les ambitions du soleil
et les sourires niais de l’univers
tant qu’on y est
mais il ne faut jamais
se moquer des nuages
des nuages
qui nous habitent
Radu Bata / se payer la tête du pôle monétaire
Quand je regagne la chambre, j’entends grincer le vieil escalier de l’enfance, celui qui me fit tout comprendre, sans ajouter le moindre mot, la moindre phrase, m’ouvrant d’un seul coup à la vie immense, celle qui naît ici, à partir du point le plus minuscule : une ruelle, un visage, une façade, un oubli, un souvenir, quelques lignes, une phrase, des voix, oui, surtout des voix dont ma vie fut d’écrire un chapitre façonné par le lointain et le proche, l’aventure de l’inconnu. Je ne saurai jamais tout ce que ces voix m’ont dit, murmuré, mais monte en moi leur inoubliable musique, une forme de secret dont le cœur, seul, peut toucher la vérité, comme l’aile d’un oiseau qui nous frôlerait le visage, s’envolant dans l’azur, emportant avec lui ce que l’on ne saura jamais dire. Je reste là, sur le seuil d’un jardin, muet dans la lumière du soir.
Joël Vernet / La vie buissonnière ( extrait )
Voilà ce que je voudrais voir dès le premier
vers : une porte de verre
surmontée de l’invitation
à entrer. En confiance.
Passé le seuil, trotter
à mon rythme, sautant d’une ligne à
une pelote, riant ou tordant le nez entre
pensées parasites et puits noirs.
Puis trouver parmi les pièces tant de chemins
de fuite : une fissure, une lucarne
sur le ciel bleu, un sordide tuyau
d’écoulement. Glisser ou voler
parfois dans une impasse.
Daniel Beghè / Déroulement
Traduction : Marilyne Bertoncini
Ecco cosa vorrei vedere al primo
verso : una porta di vetro
con una scritta in alto che invita ad
entrare. Fiducioso.
Passata la soglia trotterellare
col mio ritmo, saltando tra un rigo
ed un gomitolo, ridendo o tirando su col naso, tra
esuli pensieri e pozzi neri.
E poi trovare tra le stanze tante vie di
fuga : una crepa, un abbaino sul cielo
azzurro, un lurido tubo
di scarico. Sgattaiolando o volando, a
volte in un vicolo cieco.
Je ne parlais qu’aux chèvres je ne parlais qu’aux livres l’ombre pour seul compagnon ce sont les jalons de ma guerre l’hiver droit comme une tombe juillet courbé sur le chaume escalades feuillues de silence ni âme ni fille en embuscade L’école elle-même m’étant close je grabouillais sur l’eau de pluie à certaines ondées je prenais feu l’œil de la lucarne pour mappemonde je jouais à la défaite à la survie des épingles sur une Russie au mur en retraite de Toula à Voronej m’avançant de Vilnius à Kichinev le halo de la lune pour icône…
Gabriel Garran
1
C’était par un beau jour du bleu septembre,
Silencieux, sous un jeune prunier,
Entre mes bras comme en un rêve tendre,
Je la tenais, la calme et pâle aimée.
Par dessus nous, dans le beau ciel d’été,
Il y avait tout là-haut un nuage,
Toute blancheur, longuement je le vis,
Et quand je le cherchai, il avait fui.
2
Depuis ce jour, beaucoup, beaucoup de mois,
Avec tranquillité s’en sont allés.
On a sans doute abattu les pruniers
Et si tu viens à me dire: Et l’aimée?
Je répondrai: je ne me souviens pas.
Bien sûr, je sais ce que tu as pensé,
Mais son visage, il n’est plus rien pour moi,
Ce que je sais, c’est que je l’embrassai.
3
Et ce baiser serait en quel oubli,
Si n’avait pas été là ce nuage!
Je me souviens et souviendrai de lui
Toujours, de lui très blanc qui descendait.
Les pruniers peut-être ont encor fleuri
Et la femme en est au septième enfant,
Mais ce nuage, lui, n’eut qu’un instant
Et quand je le cherchai, mourait au vent.
Bertold Brecht / Souvenir de Marie A.
Traduction de Maurice Regnaut
« Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour. « Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques. « Aux pays poivrés et détrempés ! — au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires. « Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant, route ! »
Arthur Rimbaud / Démocratie
Chaque individu est un élément isolé en état de non-communication permanente, toujours inconnu, jamais découvert en fait.
Au cours de la vie, dans l’existence, ce fait brut est adouci par l’expérience partagée qui appartient à tout le domaine de l’expérience culturelle. Au coeur de chaque personne se trouve un élément de non-communication qui est sacré et dont la sauvegarde est très précieuse. [...]
A mon avis, un élément essentiel au développement du moi se situe dans la sphère de la communication de l’individu avec des phénomènes subjectifs, car c’est uniquement cette communication-là qui donne le sentiment du réel.
Dans le cas où les circonstances sont les plus favorables possible, le développement s’effectue et l’enfant dispose alors de trois modes de communication : une communication qui ne cessera jamais d’être silencieuse, une communication qui est explicite, indirecte, et est source de plaisir, et cette troisième forme intermédiaire qui du jeu passe à la vie culturelle quelle qu’elle soit.
La communication silencieuse a-t-elle un lien avec le concept du narcissisme primaire ?
[...]
Donald Woods Winnicott / La capacité d’être seul ( extraits )
Je quitte la ville, comme Thésée
son Labyrinthe, laissant Minotaure
puer et Ariane roucouler
dans les bras de Bacchus.
Belle victoire !
Apothéose pour le champion. Dieu
toujours manigance le rendez-vous
quand le haut fait est accompli, et nous
traînons déjà la proie aux alentours,
nous retirant à jamais de tels lieux
où ne nous est plus donné le retour.
Un meurtre est un meurtre, il faut bien le dire.
Mortel, tu dois lutter contre les monstres
mais qui donc les prétendait immortels ?
et pour que nous ne nous figurions pas
avoir sur les vaincus la préséance
Dieu nous ravit chaque récompense,
nous tient à l’écart des foules en joie
et nous contraint au secret. Nous partons.
C’est pour de bon maintenant, pour jamais.
Car si l’homme peut encore retourner
au lieu de son crime, il ne saurait
revenir là où il fut humilié.
Vraiment sur ce point le dessein divin
et notre propre sentiment de honte
ont si absolument coïncidé
qu’il n’y a plus derrière nous que : nuit,
bête puante, foules excitées,
maisons et feux. Et dans l’espace sombre
Ariane et Bacchus se mignotant.
Un jour sans doute, il faudra revenir…
Chez soi. À la maison. Dans nos foyers.
Ma route alors croisera cette ville.
Fasse Dieu que je n’aie pas avec moi le glaive aux deux tranchants !
Car si la Ville pour ceux qui l’habitent, commence au centre,
au château – pour nous errants et maudits
elle commence au premier taudis.
Joseph Brodsky / À LYCOMEDE, ROI DE SCYROS
Traduction : Georges Nivat
Я покидаю город, как Тезей –
свой Лабиринт, оставив Минотавра
смердеть, а Ариадну — ворковать
в объятьях Вакха.
Вот она, победа!
Апофеоз подвижничества! Бог
как раз тогда подстраивает встречу,
когда мы, в центре завершив дела,
уже бредем по пустырю с добычей,
навеки уходя из этих мест,
чтоб больше никогда не возвращаться.
В конце концов, убийство есть убийство.
Долг смертных ополчаться на чудовищ.
Но кто сказал, что чудища бессмертны?
И — дабы не могли мы возомнить
себя отличными от побежденных –
Бог отнимает всякую награду
(тайком от глаз ликующей толпы)
и нам велит молчать. И мы уходим.
Теперь уже и вправду — навсегда.
Ведь если может человек вернуться
на место преступленья, то туда,
где был унижен, он прийти не сможет.
И в этом пункте планы Божества
и наше ощущенье униженья
настолько абсолютно совпадают,
что за спиною остаются: ночь,
смердящий зверь, ликующие толпы,
дома, огни. И Вакх на пустыре
милуется в потемках с Ариадной.
Когда-нибудь придется возвращаться.
Назад. Домой. К родному очагу.
И ляжет путь мой через этот город.
Дай Бог тогда, чтоб не было со мной
двуострого меча, поскольку город
обычно начинается для тех,
кто в нем живет, с центральных площадей
и башен.
А для странника — с окраин.
Ce travail étrange
au cœur de ma vie
mot après mot
pierre après pierre
– au cœur du monde
On est si fort avec deux
grains de sable
en poche
Emmanuelle Le Cam
Prends dans ta paume les grains de sable
Apportés par le souffle du vent
Et laisse-les couler au gré du temps
Ils peuvent raconter ce qu’ils veulent
Comme toi ami
Habité par la spirale du vent
Qui n’attend pas la cuisson des carottes
Pour applaudir la victoire des bons gagnants
Les grains de sable sont sans attache
Comme les amis de ce jour
Qui ignorent la valeur de l’amitié
Qui partent dans l’air du temps
Oubliant la proximité dans la distance
Pour toi poète au verbe flamboyant
Le bonjour amical et fraternel
Est un rituel qui s’épuise dans le sable
Loin très loin de l’oasis du partage
Les dunes de l’amitié se meuvent
A l’ombre du jour où se tissent
Les fils d’Ariane pour chaque grain
Clamant son ego la brillance de sa peau
Prends dans ta paume le sable qui vient
Et qui part sans attache
Oubliant les mots du partage
Tanella Boni
Les saisons vont et vont
La neige fond, fond, fond,
Si la laine est rêche
C’est qu’elle est épaisse
Si la laine n’est pas la soie
C’est tant mieux quand il fait froid
La vie sème
La vie pousse
La vie croît
Gueux ou rois
La vie même
La vie douce
La vie cueille
Berceau, cercueil
Les saisons vont et vont
La neige fond, fond, fond,
Le thé est brûlant
Le vers est manquant
Les coeurs et les doigts sont glacés
Le secret c’est de souffler
La vie sème
La vie pousse
La vie croît
Gueux ou rois
La vie même
La vie douce
La vie cueille
Berceau, cercueil
Les saisons vont et vont
La neige fond, fond, fond,
Les enfants grandissent
Les parents vieillissent
Pour contempler l’oeuvre des fées
L’âge est le prix à payer
La vie sème
La vie pousse
La vie croît
Gueux ou rois
La vie mord
La vie dort
La vie attend
C’est le printemps
Emmanuelle Cordoliani / La chanson dans la tête de la Belle
Ma non-arrivée dans la ville N
s’est passée à l’heure ponctuelle
Je te l’avais annoncé
par une lettre non envoyée.
Tu as eu tout le temps
de ne pas arriver à l’heure
Le train est arrivé quai trois
un flot de gens est descendu.
La foule en sortant emporta
l’absence de ma personne
Quelques femmes s’empressèrent
de prendre ma place dans la foule
Quelqu’un que je ne connaissais pas
courut vers une d’entre elles
qui la reconnut immédiatement.
Ils échangèrent un baiser
qui n’était pas pour nos lèvres.
Entre temps une valise disparut
qui n’était pas la mienne
La gare de la ville N a passé
son examen d’existence objective
Tout était parfaitement en place
et chaque détail avançait
sur des rails infiniment bien tracés.
Même le rendez-vous a eu lieu.
Mais sans notre présence.
Au paradis perdu
de la probabilité
Ailleurs
ailleurs.
Combien résonnent ces mots.
Wislawa Szymborska / La gare Traduction : Christophe Jezewski
Après avoir lu le livre des mythes, chargé l’appareil photo,
et vérifié le tranchant du couteau, j’ai revêtu
l’armure de caoutchouc noir
les palmes absurdes
le masque grave et malcommode.
Je dois le faire,
non comme Cousteau et son
équipe zélée
à bord du schooner inondé de lumière mais ici, seule.
Il y a une échelle.
L’échelle est toujours là
qui pend innocemment contre le bord du schooner. Nous savons à quoi elle sert, nous qui l’avons utilisée. Sinon c’est aussi
une pièce de floche marine un article quelconque.
Je descends.
Barreau après barreau et l’oxygène
me submerge encore
la lumière bleue
les atomes limpides
de notre atmosphère.
Je descends.
Mes palmes m’handicapent,
je descends de l’échelle en rampant comme un insecte et il n’y a personne
pour me dire quand l’océan
va commencer.
D’abord l’air est bleu et puis
devient plus bleu, puis vert et puis
noir je m’évanouis dans ce noir
mon masque est fort
il pompe mon sang avec force
la mer, c’est une autre histoire
la mer n’est pas une question de force je dois apprendre seule
à faire pivoter mon corps sans violence dans l’élément profond.
Et maintenant, il est facile d’oublier pourquoi je suis venue
parmi tant d’êtres qui ont toujours vécu ici
agitant leurs éventails crénelés entre les récifs
d’ailleurs
1
on respire différemment ici-bas.
Je suis venue pour explorer l’épave.
Les mots sont des intentions.
Les mots sont des cartes.
Je suis venue pour constater les dommages et les trésors qui prévalent.
Je caresse le rayon de ma lampe lentement le long du flanc d’une chose plus permanente qu’un poisson ou qu’une algue
j’étai venue pour cela :
le naufrage et non l’histoire du naufrage
cela même et non le mythe
le visage noyé regardant toujours
vers le soleil
l’évidence des dommages
usé par le sel et le balancement pour cette beauté râpée les membrures du désastre
arrondissant leur témoignage
parmi ceux qui rôdent timidement.
C’est bien ici.
Et j’y suis, l’ondine dont la chevelure sombre coule noire, l’ondain dans son corps en armure nous tournons silencieusement
autour de l’épave,
nous plongeons dans la cale.
Je suis elle : je suis lui
dont le visage noyé dort les yeux ouverts
dont les seins portent encore la contrainte
dont la cargaison d’argent, de cuivre et
de vermeil repose
obscurément dans des tonneaux
à demi enfoncés et abandonnés à la rouille nous sommes les instruments à demi détruits qui autrefois indiquions une direction
les bûches mangées par l’eau
le compas faussé
Nous sommes, je suis, vous êtes par lâcheté ou courage
celui qui trouve son chemin
de retour vers cette scène
muni d’un couteau, d’un appareil photo, d’un livre de mythes
où
nos noms ne figurent pas.
Adrienne Rich / Plongée dans le naufrage
Traduction : Chantal Bizzini
Bonjour, c’est simple comme Van Gogh.
Au nom du fils du taureau en or et de la chatte à la voisine, il faut que ça soit original.
Bonjour, vous voulez que ça soit beau, donc ça ne sera pas du tout orignal.
Bonjour, vous voulez que ça soit fort mais la faiblesse d’un texte est toujours originale.
Bonjour, vous voulez un thème, malheureusement il existe, et un jour ça ne sera pas du tout orignal.
Bonjour, voilà, vous comprenez maintenant pourquoi
Au nom du fils du premier gorille et de la chatte de madame, il faut un premier problème.
Bonjour, Je suis un singe sage et le sourire c’est la rage, voilà, vous comprenez maintenant pourquoi tout ça se passe dans une cage…personne ne sait si c’est à cause de moi ou juste comme ça…ne cherchez surtout pas à comprendre car ça ne sera pas du tout original, c’est la nature.
Au nom du fils de quelqu’un et la chatte original, je cache le soleil dans mon dos et je dis que je m’appelle Bélial
Bonjour, je suis comme une fleur, celle qui ne ressemble à rien, celle qui ressemble à un fantôme dont on sent la présence, dont on entend la voix mais dont on ne comprend pas le sens.
Bonjour, pour ce que ça soit original, il faut que j’assassine l’idée d’être… c’est le premier problème, il faut que j’assassine mes pensées.
Bonjour, pour que ça soit original, j’étais là, il y avait du bruit et chaque jour c’était à cause de… et je ne savais pas que j’étais toujours là.
Bonjour, si je meurs, ça sera original, vous comprenez maintenant comment ça va se passer et une fois que j’ordonne aux sens de ne rien dire et de partir apprendre à danser, ça ne sera pas du tout original.
C’est simple comme Van Gogh, c’était moi depuis le début.
Khalid EL Morabethi
Et maintenant cette évidence, cette évidente évidence qui arrive,
tombe, monte maintenant, que maintenant, mais maintenant, ce
n’est pas passer la montagne qu’il faut, c’est entrer dans la monta-
gne qui est nécessaire, y aller en taupe avisée et obstinée, autant
que possible, en coureur de fond, en boulet de canon que ni la fa-
tigue ni le découragement ni le doute ne guettent, être le vivant
avisé, ne pas baisser la tête, ne pas la rentrer dans les épaules, se
présenter droit, bras écartés, poitrine exposée, tous les sens ou-
verts, tous les désirs offerts, être vif sur le chemin vif ; être vif puis-
que c’est cela qui rend le chemin vif, qui permet au chemin d’ac-
céder aux vœux, de sortir de la montagne et d’entrer dans l’ébloui-
ssement, l’écarquillement, même si en nous fatigue, même si corps
usé, cœur rapiécé
Rémy Ceccheto
L’exil est la terre des hommes.
Ce n’est pas grave, bien sûr !
Nous ne sommes pas comme les arbres, qui croissent
Tel que les branches et la lumière
S’élèvent en brindilles d’air, en feu bleu-ciel, ajouré.
Non les hommes
Poussent en se consumant dans l’espace
Comme une branche que lèche la flamme,
Un arbre tombé
Que le temps étreint jusqu’à la cendre.
Les hommes : un feu de branches mortes,
Un feu d’exil, qui troue la terre.
C’est un peu Ulysse quand il sort de la mer,
Ivre de vent, il brille d’une eau salée, tumultueuse,
Se couche et s’endort dans les ronces.
Les voitures fourmillent droites, brillantes,
Parmi les arbres du boulevard, le brouillard…
C’est un peu comme se retourner sans cesse, éperdu,
Les yeux creusés et leur lourde hâte
Dans les reflets des vitrines, puis en l’air !
Recoudre, tisser contre l’exil, faire marche arrière ;
C’est là la distance du marcheur,
Là le chemin où les orties, l’herbe haute,
Balancent entre les pierres silencieuses.
Là, aussi, où fuient les rues entre les toits et les fleurs ;
On y plonge un regard rapide, on passe
Comme le long de portes entrouvertes.
Il y luit de douces ombres,
Un chien dont le museau pointe plus loin que notre élan peut-être…
On s’immisce dans les trous d’oiseaux,
Le tranchant de l’air nous guide
Jusqu’à ramper avec les insectes, dans les coins d’araignées,
Sous les draps et les rêves reptiliens.
On ouvre les livres, les aventures,
On aime les histoires, les contes ;
On marche, on suit la transhumance en mots,
La trace laissée par le pas des héros.
On aura cherché, dans la poussière proche,
Comment se glisser, serpents, dans l’embrasure des choses mortes.
Louison Delomez / La distance et l’exil (extrait)
Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu’une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton coeur s’émeuve,
Laisse tes dents poser leur sourire de loup.
Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne,
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main,
Mène-moi loin d’ici battre notre campagne.
Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir,
Ni les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire
Accueillir la rosée où le matin va boire,
Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir.
Ô viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde !
Visite dans sa nuit ton condamné à mort.
Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords,
Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde.
Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour.
Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes.
On peut se demander pourquoi les Cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.
Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre tes portes !
Traverse les couloirs, descends, marche léger,
Vole dans l’escalier plus souple qu’un berger,
Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.
Ô traverse les murs ; s’il le faut marche au bord
Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière,
Use de la menace, use de la prière,
Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.
Jean Genet / Le condamné à mort (extrait )
Si j’étais peintre, je mettrais dans mon tableau :
ma signature, en bas à droite de la toile blanche, commençant
par la fin, puis au centre un arbre renversé, de telle sorte
qu’il retourne ses racines vers un ciel de tourmaline, avec ses doutes
irisés en suspension, auquel je fixerais quelques étoiles mortes
comme un feu pour attiser la nostalgie et mieux souligner le silence ;
sur le côté un indien en charge de la lune (hors du cadre),
guetteur stoïque, bras croisés, cerclés par le réel, témoin
muet de ma suffisance ; à sa gauche un livre ouvert à la page
du crime ou des réconciliations, issue ou échappatoire de l’esprit,
parce qu’il est la seule fenêtre peinte ;
plus loin sur sa droite, un miroir brisé dont les morceaux épars gisent
au sol (ou est-ce le ciel ?), au cas où il lui prendrait
cette envie barbare de déchirer l’espace pour s’arracher à l’ennui ;
et dans un dernier coup de pinceau, lorsqu’une fois lancé
le geste ne peut arrêter son élan d’oiseau qui l’emporte,
(comme ces bouquets de phalanges chez Garouste
si démultipliées qu’elles semblent s’échapper des mains),
– comment ne pas tordre les figures et noyer absolument le paysage ?
Samuel Martin-Boche / Autoportrait d’après nature
Nous n’avions rien
et nous n’avions besoin de rien
nous avions mieux
et le cœur sauvage des choses
tout était aussi vrai même le ciel mauvais
et le chat enfui faisait mine de rien
Mine Mine Mine Monsieur Mine
nous appelions en nous tenant le corps par la main
maintenant plus rien ne nous intoxiquait
le chat nous reviendrait bien et le soleil aussi
la confiance nous faisait chahuter
dans le vert des ambiances
où nul ne songe aux lendemains
nous avions trouvé ce que nous n’avions pas perdu
comme on découvre le Mexique
c’était déjà beaucoup les mots de l’enfance
celui du jacaranda
le continuel apprentissage de l’amour humain
nous étions deux et nous le savions
nos pas appartenaient à la neige
Denise Boucher
Je suis enivré sans arrêt
par le parfum de tes cheveux.
Je suis détruit, à chaque instant,
par tes magiques, traîtres yeux.
Après d’aussi longue patience,
mon Dieu ! verrai-je enfin la nuit
Où j’allumerai ma chandelle
dans l’arcade de tes sourcils ?
Ma clairvoyance est une ardoise
que je chéris matin et soir,
Car elle est comme le miroir
qui reflète ta mouche hindoue.
Si tu veux embellir ce monde
pour autant que l’éternité,
Dis au vent d’écarter ton voile
de ta face, pour un instant.
Si tu veux abolir la loi
qui rend ce monde périssable,
Crève l’écran de tes cheveux :
il s’en répandra mille vies.
Le vent et moi sommes deux gueux,
des vagabonds, des inutiles.
Nous sommes enivrés tous deux
par ton parfum et par tes yeux.
Bravo ! Hâfez s’est libéré
de ce monde comme de l’autre.
L’humble poussière de ton seuil
est la seule chère à ses yeux.
Hâfez Shirâzi / L’odeur des cheveux
Et j’ai recommencé
Tous les dix ans
J’y reviens –
Un miracle vivant, ma peau
Luisante comme un abat-jour nazi;
Mon pied droit, c’est
Un presse-papier,
Mon visage, une fine
Toile juive,
Arrache ce linge
O mon ennemi.
Suis-je bien terrifiante? –
Le nez, les orbites, la denture parfaite?
L’haleine en un jour
Perdra toute son aigreur.
Bientôt, bientôt la chair
Sera
Chez elle chez moi
En moi, jeune femme souriante.
Je n’ai que trente ans
Et comme les chats, j’ai neuf fois pour mourir.
C’est la troisième fois.
Quelle dérision
Que de vouloir abolir chaque décade.
Ces millions de filaments!
La foule croquant des noisettes
Se bouscule pour les voir
Me déballer pieds et poings –
C’est le grand strip-tease.
Messieurs, mesdames
Voilà mes mains
Mes genoux.
Je n’ai que la peau sur les os
Et pourtant, je suis la même femme identique à moi-même.
La première fois, j’avais dix ans.
C’était un accident.
La seconde fois, je voulais vraiment en finir
Ne plus jamais en revenir.
Je me suis refermée
Comme un coquillage.
On a dû appeler, appeler
Et m’arracher les vers comme des perles gluantes.
Mourir
Est un art, comme tout le reste.
Je le fais exceptionnellement bien.
Je le fais et c’est l’enfer.
Je le fais et c’est la vérité.
C’est le retour
Le retour théâtral en plein jour
Au même endroit, au même visage, au même cri
Amusé et brutal :
« Un miracle! »
Qui me terrasse.
Il faut payer
Pour scruter mes cicatrices, payer
Pour entendre mon cœur –
Il bat vraiment bien.
Il faut payer et payer gros
Pour un mot, un contact
Ou un peu de sang
Une mèche de cheveux, un bout de ma robe.
Tiens tiens Herr Doktor
Ah tiens, Herr ennemi.
Je suis votre grand’œuvre,
Je suis votre trésor,
Le beau bébé d’or pur
Qui fond en un seul cri.
Je roule et je brûle.
Mais bien sûr que j’y crois à votre grand tourment.
Cendres, cendres –
Vous fouillez et vous remuez.
De la chair, de l’os, rien de rien –
Si! Un morceau de savon,
Une alliance,
Une dent en or.
Herr Dieu, Herr Lucifer
Prenez garde.
Oui, prenez garde.
Je sors de mes cendres
Avec mes cheveux rouges
Et je dévore les hommes comme l’air.
Sylvia Plath / Lady Lazare
Traduction : Laure Vernière
Et sans haine, sans violence,
puisque le Prince est mort ce matin,
il se saisit des clés de la ville,
ancien étudiant en prédication,
par la parole il exhorte,
dans la nuit sous un réverbère,
déclare qu’aucune contrefaçon
ne lui plaît et qu’il s’ennuie,
qu’il n’attend rien en vérité de personne
et appelle au schisme sans hésiter.
Pierre Andréani
L’homme a rentré son bois,
coupé son pain. Ouvert son cahier.
Quelque chose attend.
Se creuse en lui.
Se voûte.
L’instant se vide.
La journée n’a pas été facile.
Thierry Metz
Le chemin rocailleux menant à ma maturité sexuelle est marqué par la mort de dictateurs communistes.
Ma première expérience sexuelle eut lieu le jour de la mort de Mao Tse Tung: j’ai été mordu par
une petite fille du nom de Diana à la maternelle. J’ai commencé à muer à la mort de Tito, et j’ai éjaculé
pour la première fois à celle de Brejniev. Ils ont joué de la musique classique à la radio pendant trois jours,
j’ai trouvé qu’ils en faisaient un peu trop, ils ont même donné congé dans certaines écoles. Ensuite,
il ne s’est plus passé grand-chose pendant longtemps, j’ai invité une fille au cinéma pour voir, mais le film
était trop bon, et j’ai été pris d’une crampe à la main. Les événements se sont ensuite précipités au lycée,
le premier baiser n’a été séparé de la première nuit de folie que de quelques mois. Cernienko
a aussi rendu le tablier quelques mois après Andropov. Enver les a suivis à quelques semaines près,
je vous passe les détails. J’ai fait connaissance avec le point G au moment de l’exécution de Ceausescu.
Kim Ir Szen regroupa mes connaissances selon de nouvelles perspectives. heureusement
le tribunal a abandonné l’accusation. Fidel. La Terre s’inclinera au pôle…
Peter Zilahy /Dictateurs
Traduction : Kinga Dornacher
Nemi érésem göröngyös útját kommunista diktátorok halála övezte.
Elsõ szexuális élményem egybeesett Mao Ce Tung halálával, megharapott
egy Diána nevű lány az oviban. Tito halálakor kezdtem mutálni, Brezsnyevnél
volt az első magömlésem. Három napig komolyzene ment a rádióban, egy kicsit
túlzásnak tartottam, volt ahol még iskolai szünetet is elrendeltek. Aztán sokáig
nem történt semmi, kísérletképpen elvittem egy lányt moziba, de túl jó volt a film,
és görcs állt a kezembe. A gimiben felgyorsultak az események, az első csókot
az első viharos éjszakától csak néhány hónap választotta el. Andropov után
Csernyenko is beadta a kulcsot. Néhány hétre rá követte őket Enver, azt
nem mesélem el. Ceausescu kivégzésekor ismerkedtem meg a G-ponttal.
Kim Ir Szen új szempontok szerint csoportosította ismereteim, szerencsére
a bíróság ejtette a vádat. Fidel. A Föld fog sarkából kidőlni…
un drap graphique
La ligne rejoint sa trace de l’autre côté de la feuille. Au péril de
l’air anonyme, une lenteur
la lumière ploie dans une direction imprévue
un plan de silence, et elle apparaît
David Lespiau / équilibre libellule niveau ( extrait )
En rêve je les revois La mort sera plus familière Dans les arbres la bise.
Kaneko Tota
Étonnantes performances de l’esprit, lorsqu’il tente, par exemple, de penser l’infini, la question des étoiles et des galaxies, la question tout élémentaire des nombres, de la suite des nombres, comment ils ont fait, au tout début, dans leur tête, en Mésopotamie ou dans la vallée du Nil, raisonner à partir de la trigonométrie d’un champ, après le reflux de la crue, essayer de construire le concept d’un champ qui n’aurait pas de bords, d’une province qui n’aurait pas de bornes, d’un pays qui n’aurait pas de frontières, parmi les médiévaux, plus tard, il y en avait qui disaient qu’on peut penser l’infini, dans la mesure où il est possible de penser qu’on peut compter sans jamais s’arrêter de compter, ce qui, évidemment n’est pas possible, puisqu’on meurt et donc s’arrête de compter, et du coup aussi de penser, mais si on ne mourait pas on ne s’arrêterait jamais de compter, et donc on pense cette pensée-là, la pensée de l’infini, et elle reste valable, même si on meurt, je ne me suis jamais lancé dans des spéculations de ce genre, j’admire Duns Scot, infiniment, mais ne le comprends pas, mon esprit est bien trop infantile & fantassin, moi ce qui me passionne, c’est les files de rouges fourmis, spiar le file di rosse formiche, qui vont sans cesse nulle part, avec une solennellité désarmante, si j’avais vécu en Mésopotamie, je n’aurais pas eu de prénom, mais vu ma mine, on m’aurait appelé le Minable du bord des champs.
Lambert Schlechter / Les dépêches de Kliphuis ( 10. )
Que dirons-nous à la terre ?
Que dirons-nous à la mer ?
Que leur sable, leur écorce, ont été notre peau ?
Leur fracas dans la nuit, leur quiétude baltique, leurs branches, leurs sabres, leurs lunes : nos bras, nos racines ?
– Je connais ton combat.
– Y aura-t-il une adresse pour continuer à s’écrire ?
Pourrons-nous dire comme leurs tempêtes, leurs ciels changeants, leurs déserts de neiges, ce qu’on ne pouvait voir, ce qui était piétiné, ce qui était tu, leurs moussons, leurs pages froissées, ce qui était déjà atteint, leurs grêles, leurs frères, leurs lierres entêtés, leurs immensités, leurs coins de larmes, leurs graines, leurs morsures,
Ont été nos musiques, notre sang ?
Elsa Moatti
Matin de printemps -
Mon ombre aussi
Déborde de vie !
Issa
Le froid de la nuit de la mi-hiver est dur,
les étoiles scintillent et tremblotent.
Tous endormis dans la ferme isolée
profondément à minuit.
La lune parcourt sa trajectoire silencieuse,
la neige brille de blanc sur pins et sapins,
la neige brille de blanc sur les toits.
Seul le Tomte est éveillé.
Viktor Rydberg / Le Tomte ( extrait )
Midvinternattens köld är hård, stjärnorna gnistra och glimma. Alla sova i enslig gård djupt under midnattstimma. Månen vandrar sin tysta ban, snön lyser vit på fur och gran, snön lyser vit på taken. Endast tomten är vaken.
Personne ne se souvient des gels qui crépitaient, des arbustes d’aubépine, des fauvettes qui tissaient leur nid sous le plafond. Les caisses en bois se sont vidées, les martres ont sorti les derniers kaftans et les chemises repassées avec soin. Quelqu’un a essayé de monter sur le toit de la boulangerie mais l’échelle s’est cassée et il n’est resté que quelques photographies sales. Sur l’une d’elles un vieux rabbin se voile la face avec le Livre tandis que la fumée s’élève au-dessus des branches chauves. La neige a fondu sous les bottes et le soleil, dans la maison du melamed les bougies brillaient tard dans la nuit. Chaque année les marchands grattaient les rides bleues des murs, des tapis s’écoulaient le pavot et le sable. Les fauvettes revenaient toujours au printemps bien qu’on ne les voie sur aucune des photographies. Ni les biches et les blocs de glace sur le fleuve. Les pompiers qui arrivaient de localités voisines éteignaient le feu. Ils avaient de grandes mains chaudes et des yeux noirs.
Jakub Kornhauser / La maison du mélamed I
Traduction : Isabelle Macor
Nikt nie pamięta trzaskających mrozów, krzewów głogu, piegż, które założyły gniazdo pod sufitem. Drewniane skrzynie opustoszały, kuny wyniosły ostatnie chałaty i starannie wyprasowane koszule. Ktoś próbował wejść na dach piekarni, ale drabina złamała się i pozostało tylko kilka brudnych fotografii. Na jednej z nich stary rabin zasłania twarz Księgą, a dym wznosi się ponad łysymi konarami. Śnieg topniał pod butami i słońcem, w domu mełameda do późna płonęły świece. Każdego roku handlarze wydrapywali błękitne zmarszczki w ścianach, z dywanów sypały się mak i piasek. Piegże zawsze wracały wiosną, chociaż nie ma ich na żadnej fotogra i. Ani saren i lodowych kier na rzece. Ogień gasili strażacy, którzy przyjechali z okolicznych miejscowości. Mieli duże, ciepłe dłonie i czarne oczy.
Booz s’était couché de fatigue accablé ;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire ;
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.
Ce vieillard possédait des champs de blés et d’orge ;
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n’avait pas de fange en l’eau de son moulin ;
Il n’avait pas d’enfer dans le feu de sa forge.
Sa barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril.
Sa gerbe n’était point avare ni haineuse ;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
- Laissez tomber exprès des épis, disait-il.
Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc ;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.
Booz était bon maître et fidèle parent ;
Il était généreux, quoiqu’il fût économe ;
Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.
Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’oeil du vieillard on voit de la lumière.
Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ;
Près des meules, qu’on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.
Les tribus d’Israël avaient pour chef un juge ;
La terre, où l’homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu’il voyait,
Etait mouillée encore et molle du déluge.
Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;
Or, la porte du ciel s’étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.
Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu’au ciel bleu ;
Une race y montait comme une longue chaîne ;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.
Et Booz murmurait avec la voix de l’âme :
” Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n’ai pas de fils, et je n’ai plus de femme.
” Voilà longtemps que celle avec qui j’ai dormi,
O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;
Et nous sommes encor tout mêlés l’un à l’autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.
” Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?
Comment se pourrait-il que j’eusse des enfants ?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le jour sort de la nuit comme d’une victoire ;
Mais vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau ;
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l’eau. ”
Ainsi parlait Booz dans le rêve et l’extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.
Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.
Booz ne savait point qu’une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.
L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.
La respiration de Booz qui dormait
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.
Ruth songeait et Booz dormait ; l’herbe était noire ;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une immense bonté tombait du firmament ;
C’était l’heure tranquille où les lions vont boire.
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,
Immobile, ouvrant l’oeil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.
Victor Hugo / Booz endormi
Lors qu’avecque deux mots que vous daignâtes dire,
Vous sûtes arrêter mes peines pour jamais,
Et qu’après m’avoir fait endurer le martyre,
Vous m’ouvrîtes les Cieux, et me mîtes en paix.
Mille attraits, dont encor le souvenir me touche,
Couvrirent à mes yeux vôtre extrême rigueur,
Tous les charmes d’Amour furent sur vôtre bouche,
Et tous ses traits aussi passèrent en mon coeur.
Vous prîtes tout à coup une beauté nouvelle,
Toute pleine d’éclat, de rayons, et de feux ;
Bons Dieux ! ha que ce soir mes yeux vous virent belle,
Et que vos yeux ce soir me virent amoureux !
Le Pasteur qui jugea les trois Déesses nues,
Ne vit point à la fois tant de charmes secrets,
De divines beautés, de grâces inconnues,
Que j’en vis éclater en vos moindres attraits.
Je crois qu’en ce moment la Reine de Cythère,
Sans pas un de ses fils se trouva dans les Cieux,
Et que tous les Amours abandonnant leur Mère,
Etaient dedans mon âme, ou bien dedans vos yeux.
Ils brillaient dans vos yeux, et brûlaient dans mon âme,
Perçant d’un si beau feu les ombres d’alentour.
Que je vivais heureux au milieu de la flamme !
Et que j’avais de joie aussi bien que d’amour !
Depuis, ils ont toujours gardé la même place,
Admirant vos beautés et mon extrême foi ;
Et quoi que vous fassiez, Aminte, ou que je fasse,
Je les vois tous en vous, et je les sens en moi.
Eux qui faisaient brûler le Ciel, la Terre et l’Onde,
Avecque tous leurs feux embrasent mon désir,
Et laissent en repos tout le reste du monde,
Pour me faire la guerre avec plus de loisir.
Tandis qu’ils vont doublant mes peines rigoureuses,
Tous les autres captifs ont du soulagement,
Et l’air n’est plus troublé de plaintes amoureuses,
De pleurs, ni de regrets, que par moi seulement.
Echo ne languit plus d’une flamme inutile,
Daphné ne brûle plus le bel Astre du jour,
Et si le cours d’Alphée est encore en Sicile,
Ce n’est que par coutume, et non pas par amour.
Diane aux yeux de Pan n’a plus rien d’estimable,
Neptune n’aime plus les Nymphes de la mer,
Et comme en l’Univers vous êtes seule aimable,
Je suis le seul aussi qui sache bien aimer.
Vincent Voiture
Un voile clair, un voile épais
Recouvre notre destinée
Mais l’étoile qui nous est née
Demeure une étoile de paix.
Peuvent-ils nous mentir, les astres
Ou se trompent-ils de cent ans ?
Et confondent-ils les désastres
Dans la perspective du temps ?
Étoiles, faites des mensonges !
Je crois mon amour et mes songes.
Jean Cocteau
pour écrire il me faut entrer en moi
en me projetant dehors
je quitte la lumière du jour
la rengaine des voix préfabriquées
m’aventure sous terre
je voyage telle une pensée
le calme règne par ici
complètement coupé
en sécurité intime
je sonde les murs
ramasse à la ronde dans l’obscurité
du terreau
pour trouver ma voix
entendre le son du poème
le vers qui jaillit en douceur
La mise en écrit naît du combat contre soi-même
(à la surface
m’attend l’homme que j’aime
les dimanches il affronte la Tête de Lion
la lumière du soir creuse le rocher
l’espace qui n’est pas
n’existe pas, dit-il)
cela rend problématique la mise en écrit
et je me combats à mort
Antjie Krog / Ode à l’écriture
Traduction : Georges-Marie Lory
Ce poème est contre l’intellectualisme
sous toutes ses formes.
Il rejette les conclusions
de l’analyse et du raisonnement abstraits,
qui vont souvent à l’encontre du simple bon sens
acquis dès la naissance par la plupart des gens.
Il se méfie extrêmement
de quiconque ou de quoi que ce soit
qui n’est pas immédiatement et clairement
compréhensible
et reste sur ses gardes quant aux explications,
élucidations et démonstrations
de toute espèce.
Il préfère la scolarisation à domicile à l’école laïque,
la foi au savoir,
l’opinion à l’évidence,
le divertissement à l’information,
tirer le premier plutôt que poser des questions,
les cowboys aux indiens,
Oprah à l’opéra,
le ketchup au kimchi
et nous à eux.
Par son égocentrisme inconséquent
et sa suffisance sans fondement,
il s’oppose viscéralement
à tout ce qui n’est pas aussi manifestement évident
que ce poème.
Guy Bennet / Poème anti-intellectuel
Traduction : Frédéric Forte
Vous êtes toutes nues dans mes bras
la ville la nuit et toi
votre clarté illumine mon visage
et puis le parfum de vos cheveux
A qui ce cœur qui bat
au-dessus du murmure de nos souffles palpitants
est-ce ta voix, celle de la ville, celle de la nuit
ou bien la mienne ?
Où finit la nuit, où commence la ville
Où finit la ville, ou commences-tu toi
Où est ma fin, où est mon commencement ?
Nazim Hikmet / La ville, le soir et toi
Traduction : Münevver Andaç et Güzin Dino
Si tu as brisé une fois un cœur
Ta prière ne sera pas une prière
Même soixante-dix-huit nations
Ne pourront nettoyer tes mains et ton visage
Si tu as réconcilié un cœur
Si tu as aidé quelqu’un
Si tu as une fois fait la charité à quelqu’un
Ce sera un sur mille, ce n’est pas peu
Yunus prononce ces paroles
Comme s’il mélangeait le miel au beurre
Il vend sa marchandise
Son poids est la substance, pas le sel.
Yunus Emre
Que ce monde demeure,
Que les mots ne soient pas
Un jour ces ossements
Gris, qu’auront becquetés,
Criant, se disputant,
Se dispersant,
Les oiseaux, notre nuit
Dans la lumière.
Que ce monde demeure
Comme cesse le temps
Quand on lave la plaie
De l’enfant qui pleure.
Et lorsque l’on revient
Dans la chambre sombre
On voit qu’il dort en paix,
Nuit, mais lumière.
Yves Bonnefoy
J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie :
Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité !
Ça a l’air simple. Pourtant, il y a vingt ans que j’essayais ; et je n’eusse pas réussi, voulant commencer par là. Pourquoi pas ? Je me serais cru humilié peut-être, vu sa petite taille et sa vie opaque et lente. C’est possible. Les pensées de la couche du dessous sont rarement belles.
Je commençai donc autrement et m’unis à l’Escaut.
L’Escaut à Anvers, où je le trouvai, est large et important et il pousse un grand flot. Les navires de haut bord, qui se présentent, il les prend. C’est un fleuve, un vrai.
Je résolus de faire un avec lui. Je me tenais sur le quai à toute heure du jour. Mais je m’éparpillai en de nombreuses et inutiles vues.
Et puis, malgré moi, je regardais les femmes de temps à autres, et ça, un fleuve ne le permet pas, ni une pomme ne le permet, ni rien dans la nature.
Donc l’Escaut et mille sensations. Que faire ? Subitement, ayant renoncé à tout, je me trouvai…, je ne dirai pas à sa place, car, pour dire vrai, ce ne fut jamais tout à fait cela. Il coule incessamment (voilà une grande difficulté) et se glisse vers la Hollande où il trouvera la mer et l’altitude zéro.
J’en viens à la pomme. Là encore, il y eut des tâtonnements, des expériences ; c’est toute une histoire. Partir est peu commode et de même l’expliquer.
Mais en un mot, je puis vous le dire. Souffrir est le mot.
Quand j’arrivai dans la pomme, j’étais glacé.
Henri Michaux / Magie ( extrait )
Tu étais clos comme une péniche noire
A la surface du canal.
Pourtant je pris demeure sur ta vie.
Ma tête de fenouil enflée de fourmis rouges,
Fourmis ailées, fourmis sans cesse remuantes,
Mon vêtement
Tu y as mis le feu dans un bois de jonquilles,
Et notre amour s’habilla de fumée.
La grande feuille plate de ton corps
Luisait comme une palme sur l’étang,
Luisait comme un poisson dans des nœuds de lumière,
Ta peau mettait un goût de pain
Dans mes narines.
Tu me fis don de robes neuves
Et d’espadrilles lacées de violettes,
Car nul encore n’avait lu sur la couture de ta bouche.
Je ne t’apportais rien
Qu’une soupière d’argent
Et le vin chaud de ma poitrine.
Mais tu tendis ta passerelle`
Quand l’hiver dénoua ses vieux chevaux haleurs.
Je pris demeure sur ta vie.
Et tu m’ouvris l’arbre secret de ta mémoire
Enfant de mort et de folie dans des maisons frappées d’orage
Où glissait l’aile du hibou sur des fantômes de noyé.
Et je t’ouvris l’arbre secret de ma mémoire.
Histoires sans douceur que tu taisais couché
Au milieu de la nuit dans la cabine chaude
Où le feu s’éteignait.
Françoise Collin
Je préfère
goûter le sang, le mien ou le vôtre
coulant d’une vive entaille, que couper chaque jour
avec des ciseaux émoussés des lignes prédécoupées
comme nous l’a dit le professeur
Adrienne Rich
I’d rather
taste blood, yours or mine, flowing
from a sudden slash, than cut all day
with blunt scissors on dotted lines
like the teacher told
Ta petite science, docteur Weiss…petite, trop petite, penser qu’elle pourrait devenir grande ! Vaste comme un panorama qu’aucune terre ne pourrait contenir. Mais vous ne savez que décrire vos propres peurs. Vous cherchez des solutions, vous n’êtes même pas surpris. Très mauvais, ça, et spirituellement pauvre. Le très doux Schubert, lui, était toujours dans l’étonnement. Sa musique, si pure, se dénoue prolixe et sublime dans les sentiers et les vallons, ses phrases ont toujours l’étonnement musical du wanderer qui s’arrête dans une clairière enchantée de clarté : ce que vous n’avez jamais eu et que je n’oublie pas. Je vais, heureux marcheur, malgré mon âge. Les ciels d’orage m’émeuvent. Je crois qu’écrire vient de la peur de les regarder pour de vrai.
Marco Ercolani / Dialogues avec Robert Walser
Traduction : Sylvie Durbec
pour ceux qui se refusent à lire une prière, la poésie offre une intéressante voie médiane. Spirituelle sans être prosélyte ou dogmatique, la poésie permet de lutter efficacement contre le silence. Les organismes de pompes funèbres l’ont compris qui distribuent gracieusement de petites anthologies où l’athée pourra puiser quelques paroles de réconfort. Le choix est laissé entre une bonne douzaine de poètes où l’on reconnaîtra les noms de Victor Hugo, Claude Roy ou Paul Eluard. Certains entrepreneurs vont plus loin et proposent de véritables poèmes inédits à compléter soi-même. Des blancs dans les vers permettent de personnaliser chaque lecture. Ces poèmes-là usent d’images apaisées, la douleur rime avec la douceur, la grandeur s’ouvre du plus profond de nos cœurs. L’ange voltige comme une mésange. Il est également question de temps qui passe et d’années qui s’effacent. Tutoyé à chaque vers, le défunt demeurera à jamais à nos côtés.
Il convient de s’entraîner au moins une fois à la lecture de ces poèmes afin de ne pas buter sur un mot lors de l’ultime cérémonie. Une fois les espaces laissés en blancs complétés, il convient également de s’assurer que l’on a accordé les adjectifs au sexe du défunt. C’est très facile mais cela nécessite un minimum d’attentions.
Pour toi (insérer ici le prénom du défunt) qui fut notre attentif(tive) compagnon(gne) ; etc…
Ces plaquettes sont sévèrement copyrightées et réservées au strict usage des obsèques. Leurs auteurs anonymes ne se sont pas gênés pour chaparder quelques bonnes idées à des ouvrages antérieurs. Ainsi, le vers libre débutant par « Je me souviens » demeure un classique du genre.
Je me souviens de tes cheveux (insérer ici la couleur des cheveux du défunt), de tes yeux (insérer ici la couleur des yeux du défunt) et de ton sourire radieux.
Lu d’une voix ferme ou tremblante, le poème que personne n’écoutera réellement, contribuera par son étrangeté lexicale à renforcer la sensation de communion et de recueillement. Il est de bon ton d’élargir, dans les derniers vers, le propos strictement personnel de la récitation pour délivrer un message plus universel.
Ainsi, la vie qui fut soufflée comme une chandelle peut augurer d’une terre devenue fraternelle
Eric Pessan / Dépouilles
Le mystère des choses, où donc est-il ?
Où donc est-il, qu’il n’apparaisse point
pour nous montrer à tout le moins qu’il est mystère ?
Qu’en sait le fleuve et qu’en sait l’arbre ?
Et moi, qui ne suis pas plus qu’eux, qu’en sais-je ?
Toutes les fois que je regarde les choses et que je pense à ce que les hommes pensent d’elles,
je ris comme un ruisseau qui bruit avec fraîcheur sur une pierre.
.
Car l’unique signification occulte des choses,
c’est qu’elles n’aient aucune signification occulte.
Il est plus étranges que toutes les étrangetés
et que les songes de tous les poètes
et que les pensées de tous les philosophes,
que les choses soient réellement ce qu’elles paraissent être
et qu’il n’y ait rien à y comprendre.
.
Oui, voici ce que mes sens ont appris tout seuls : –
les choses n’ont pas de signification : elles ont une existence.
Les choses sont l’unique sens occulte des choses.
Fernando Pessoa ou Alberto Caeiro
Traduction : Armand Guibert
passe quand
s’entend le battement de ses ailes
d’un geste sûr
il repousse la couverture
ça fait dix-neuf ans
que chaque nuit
il retourne mon lit
de fond en comble
enfin s’installe sur mon dos
pour réfléchir
arrange ses pieds froids
si je bouge il s’envole
s’il s’envole je bouge
Peter Zilahy / un ange
Traduction : Kinga Dornacher
akkor jön
hallani szárnysuhogását
biztos mozdulatokkal
húzza le a takarót
már tizenkilenc éve
hogy minden éjjel
feldúlja az ágyam
alaposan végigkutat
végül a hátamra ül
és töpreng
rakosgatja hideg lábait
ha megmozdulok elrepül
ha elrepül megmozdulok
Il faut apprendre à sourire
même quand le temps est gris
Pourquoi pleurer aujourd’hui
Quand le soleil brille
C’est demain la fête des amis
Des grenouilles et des oiseaux
des champignons des escargots
n’oublions pas les insectes
Les mouches et les coccinelles
Et surtout à l’heure à midi
j’attendrai l’arc-en-ciel
violet indigo bleu vert
jaune orange et rouge
et nous jouerons à la marelle
Philippe Soupault / C’est demain dimanche
« J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité. / Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant… » – Desnos
Elle empoigne son ombre, elle s’égare se déchire se contemple
qu’il fait froid dans la nuit bleue
ce serait son visage d’avant, là-bas qui regarde
l’envers du temps, l’écart entre ce que le cœur désirait
et ce qu’il a obtenu
il n’y a plus de promesse qui tienne plus de caresses
rien que souvenances – remembrances.
Adeline Baldacchino /Treize petits tableaux diogéniques / Tableau n°5 / Absence
Des lieux aimés,
on se défait
de surprenante manière,
ils étaient création, abri,
une peau plus sûre
que notre chair,
et voilà qu’ils sont comme
des vêtements trop mis
posés sur le dossier d’une chaise,
et voilà que tout vole
en éclats, la chaise, les murs, les vitres,
tout ce qui vêtaient nos jours,
et que nous sommes déjà plus loin,
sans ecchymoses, sans écorchures,
bâtisseur d’un nouveau monde.
Danièle Corre
Couvert de gloire et de poussière
un gars des champs s’en revenait
— de gloire
on ne dirait guère,
de poudre
on n’en doutera pas —
La fleur des champs aux lèvres
s’en revenait le gars
— champs de bataille
n’en doutez guère
champ de blé naguère
qu’on a bien piétiné —
Il a fort moissonné
sous les ordres du roi
des gerbes d’habits rouges
là-bas sur la frontière
de jeunes gars comme lui
couchés le nez dans l’herbe
et mordant la poussière
Dans son manteau bleu-roi
d’un régiment de Flandres
et sifflotant un air
chez lui il s’en revient
dépité, morfondu
avec la croix d’honneur
et la gueule de travers
Qu’elle est loin
Qu’elle est loin
la maison de mon père !
Il va
traînant la jambe
la manche est vide du côté droit
de l’autre il tient la timbale
de fer blanc que le dimanche
il tend aux marches de l’église
avec la croix d’honneur
et la gueule de travers.
Claude Vercey / Chanson de route 1
Persistance de l’écho au réveil
Qui alimente l’illusion d’un firmament
Ton image se dédouble à l’infini
Dans la constellation du désoubli
Laurent Maindon
À Xanadu, Kubla Khan
Fit bâtir un majestueux dôme de plaisir :
Où Alphée, la rivière sacrée, coulait
A travers des cavernes sans mesure pour l’homme
Pour se livrer à une mer sans soleil.
Deux fois cinq miles de terrain fertile
Par des murs et par des tours furent entourés.
Ce fut des jardins lumineux où étincelaient de sinueux ruisseaux
Où s’épanouissaient tant d’arbres porteurs d’encens ;
D’antiques forêts sur d’antiques collines,
Caressaient les verdures ensoleillées.
Mais oh ! Ce profond gouffre romantique profond dérivait
Au fond de la verte colline, à travers la canopée de cèdres !
Lieu sauvage ! Lieu sacré et d’envoûtement
Comme jamais sous la lune en déclin ne fut hanté
Par femme lamentant pour son divin amant !
Et de ce gouffre, aux incessants tumultes,
Comme si cette terre respirait en souffles saccadés,
Une puissante fontaine par moment s’évadait ;
Au cœur de ces éclats à demi étouffés
De monstrueux fragments éructaient comme la grêle
Comme le grain sous le fléau de la batteuse :
Et à mi-hauteur de ces roches dansantes
Se découvrait la rivière sacrée.
Sur cinq miles serpentait nonchalamment
Au cœur des forêts et du vallon, courait la rivière sacrée,
Pour se cacher dans les cavernes sans mesure pour l’homme,
Et couler ensuite dans un océan sans vie :
Et au milieu de ce tumulte, Kubla entendit de loin
Des voix ancestrales prophétisant la guerre !
L’ombre du dôme de plaisir
Flottait à mi-chemin sur les vagues ;
Où s’entendaient les mesures emmêlées
De la fontaine et des grottes.
C’était une vision miraculeuse et rare,
Un dôme de plaisir ensoleillé avec des grottes de glace !
Une Demoiselle au Tympanon Dans une vision m’apparut : C’était une fille d’Abyssinie, Et sur son Tympanon elle jouait, En chantant le mont Abora. Si je pouvais revivre en moi Sa symphonie et sa chanson, Je serais ravi en des délices si profondes, Qu’avec musique grave et longue, Je bâtirais ce palais dans l’air : Ce palais de soleil ! ces abîmes de glace ! Et tous ceux qui entendraient les verraient là, Et tous crieraient : Arrière ! arrière ! Ses yeux étincelants, ses cheveux flottants ! Tissez un cercle autour de lui trois fois ; Fermez vos yeux frappés d’une terreur sacrée : Il s’est nourri de miellée ; Il a bu le lait de Paradis.
Samuel Taylor Coleridge / Kubla Khan
Or, a vision in a dream. A Fragment.
In Xanadu did Kubla Khan
A stately pleasure-dome decree:
Where Alph, the sacred river, ran
Through caverns measureless to man
Down to a sunless sea.
So twice five miles of fertile ground
With walls and towers were girdled round;
And there were gardens bright with sinuous rills,
Where blossomed many an incense-bearing tree;
And here were forests ancient as the hills,
Enfolding sunny spots of greenery.
But oh! that deep romantic chasm which slanted
Down the green hill athwart a cedarn cover!
A savage place! as holy and enchanted
As e’er beneath a waning moon was haunted
By woman wailing for her demon-lover!
And from this chasm, with ceaseless turmoil seething,
As if this earth in fast thick pants were breathing,
A mighty fountain momently was forced:
Amid whose swift half-intermitted burst
Huge fragments vaulted like rebounding hail,
Or chaffy grain beneath the thresher’s flail:
And mid these dancing rocks at once and ever
It flung up momently the sacred river.
Five miles meandering with a mazy motion
Through wood and dale the sacred river ran,
Then reached the caverns measureless to man,
And sank in tumult to a lifeless ocean;
And ’mid this tumult Kubla heard from far
Ancestral voices prophesying war!
The shadow of the dome of pleasure
Floated midway on the waves;
Where was heard the mingled measure
From the fountain and the caves.
It was a miracle of rare device,
A sunny pleasure-dome with caves of ice!
A damsel with a dulcimer
In a vision once I saw:
It was an Abyssinian maid
And on her dulcimer she played,
Singing of Mount Abora.
Could I revive within me
Her symphony and song,
To such a deep delight ’twould win me,
That with music loud and long,
I would build that dome in air,
That sunny dome! those caves of ice!
And all who heard should see them there,
And all should cry, Beware! Beware!
His flashing eyes, his floating hair!
Weave a circle round him thrice,
And close your eyes with holy dread
For he on honey-dew hath fed,
And drunk the milk of Paradise.
Il y a des jardins qui n’ont plus de pays
Et qui sont seuls avec l’eau
Des colombes les traversent bleues et sans nids
Mais la lune est un cristal de bonheur
Et l’enfant se souvient d’un grand désordre clair
Georges Schehadé
la pensée pousse
dans la promesse d’une voix
siècles et fleuves l’écoutent
depuis une aube de paupières
l’indignation du temps,
à la source, la berge des lèvres
embaume sur son passage
Luigia Sorrentino / Figure de l’eau ( extrait )
Traduction : Angèle Paoli
il viola cresce
nella promessa di una voce
secoli e fiumi l’ascoltano
da un’alba di palpebre
lo sdegno del tempo,
alla fonte, la riva della labbra
atoma nel suo transito
Le jardinier regarde le ciel
pour voir d’où vient le vent.
Il suit la course des nuages.
Il attend la pluie.
Il sème ses graines
en fonction de la lune
Il a la tête en l’air
Toujours.
Le jardinier caresse les plantes.
Ôte le bois mort.
Couvre le sol de paille
et de feuilles séchées.
Il protège les racines et les vers.
Il a les mains dans la terre
Toujours.
Le jardinier accompagne le temps.
Il ne s’y heurte pas.
Il suit les saisons et les heures
mais ne les attend pas.
Il est patient.
Toujours.
Le jardinier plante, sème, taille, récolte.
Pour cela il prévoit.
Il fait une offre à la nature
Mais c’est elle qui dispose. Elle invente.
Chaque matin il s’étonne.
Toujours.
Le jardinier n’est sûr de rien.
Son territoire est celui de l’espoir.
Quand on met une graine en terre
c’est pour demain.
Gilles Clément
Je laisse tout de même une fenêtre ouverte,
Juste un peu
Au cas où tu aimerais entrer quand je dors,
Passer,
Quand je ne suis pas là
Quand je n’y pense pas
Ou quand je fais ma toilette
Ou la vaisselle, de dos.
Au cas où tu voudrais faire entrer
Un peu de ce ciel,
De ce nuage-ci, cette trace rose, là,
Un peu d’aurore qui sait ?
Quelque chose d’ici ou de là-bas,
Une musique peut-être, ou rien,
Ou ce que tu veux.
Je laisse cette fenêtre entrouverte.
Elsa Moatti
La nuit, auprès du feu,
Les couleurs des buissons
Et des feuilles tombées,
Se répétant soi-même,
Tournoyaient dans la chambre
Comme les feuilles mêmes
Tournoyant dans le vent.
Oui: mais la couleur des sapins massifs
S’en vint à grands pas.
Alors je me suis souvenu du cri des paons.
Les couleurs de leur traîne
Étaient comme les feuilles
Tournoyant dans le vent,
Le vent du crépuscule.
Elles jonchaient la chambre
Sitôt que, s’envolant des branches des sapins,
Ils se posaient à terre.
J’ai entendu crier — les paons.
Était-ce un cri contre le crépuscule,
Ou cri contre les feuilles elles-mêmes
Tournoyant dans le vent
Tournoyant comme au feu
Les flammes tournoyaient,
Tournoyant tel la roue des paons
Tournoyaient au feu tapageur,
Tapageur comme les sapins
Où résonnait le cri des paons;
Ou bien cri contre les sapins ?
Par la fenêtre alors je vis
Comment s’assemblaient les planètes
Comme les feuilles elles-mêmes
Allant tournoyant dans le vent.
Je vis comment venait la nuit,
Venait à grands pas comme la couleur des sapins massifs.
Je pris peur.
Alors je me suis souvenu du cri des paons.
Wallace Stevens / Domination du noir
Traduction : Gilles Mourier
At night, by the fire,
The colors of the bushes
And of the fallen leaves,
Repeating themselves,
Turned in the room,
Like the leaves themselves
Turning in the wind.
Yes: but the color of the heavy hemlocks
Came striding.
And I remembered the cry of the peacocks.
The colors of their tails
Were like the leaves themselves
Turning in the wind,
In the twilight wind.
They swept over the room,
Just as they flew from the boughs of the hemlocks
Down to the ground.
I heard them cry — the peacocks.
Was it a cry against the twilight
Or against the leaves themselves
Turning in the wind,
Turning as the flames
Turned in the fire,
Turning as the tails of the peacocks
Turned in the loud fire,
Loud as the hemlocks
Full of the cry of the peacocks?
Or was it a cry against the hemlocks?
Out of the window,
I saw how the planets gathered
Like the leaves themselves
Turning in the wind.
I saw how the night came,
Came striding like the color of the heavy hemlocks
I felt afraid.
And I remembered the cry of the peacocks.
Voulons-nous cacher le jour dans le calice de la nuit,
alors nous aspirons vers la nuit.
Nos corps sont étoiles d’or,
qui veulent s’embrasser-s’embrasser.
Sens-tu le parfum des roses ensommeillées
sur les herbes sombres -
ainsi devra être notre nuit.
Nos corps d’or veulent s’embrasser.
Toujours je sombre de nuit en nuit.
tous les cieux fleurissent denses de notre amour flamboyant.
S’embrasser veulent nos corps, s’embrasser – s’embrasser.
Else Lasker-Schüler / Quand tu viens
L’encre verte éveille des jardins, des forêts, des prés,
des feuillages où chantent les lettres,
des mots qui sont des arbres,
des phrases qui sont de vertes constellations.
Laisse mes paroles descendre, te couvrir
comme une pluie de feuilles sur un champ de neige,
comme la statue sous le lierre,
comme l’encre sur cette page.
Bras, taille, gorge, seins,
le front pur comme la mer,
la nuque, forêt d’automne,
lèvres mordillant un brin d’herbe.
Ton corps se constelle de signes verts
comme le corps de l’arbre.
Que t’importe cette petite cicatrice lumineuse :
regarde le ciel — son vert tatouage d’étoiles.
Octavio Paz / Écrit à l’encre verte
Traduction : Jean-Clarence Lambert et Jean-Claude Masson
La tinta verde crea jardines, selvas, prados,
follajes donde cantan las letras,
palabras que son árboles,
frases que son verdes constelaciones.
Deja que mis palabras, oh blanca, desciendan y te cubran
como una lluvia de hojas a un campo de nieve,
como la yedra a la estatua,
como la tinta a esta página.
Brazos, cintura, cuello, senos,
la frente pura como el mar,
la nuca de bosque en otoño,
los dientes que muerden una brizna de yerba.
Tu cuerpo se constela de signos verdes
como el cuerpo del árbol de renuevos.
No te importe tanta pequeña cicatriz luminosa:
mira al cielo y su verde tatuaje de estrellas.
Va attraper une étoile filante,
Fais qu’une racine de mandragore enfante,
Dis-moi où sont les jours d’antan passés,
Ou qui fit fourcher des Diables les piés,
Enseigne-moi à ouïr chanter Sirènes,
Me prémunir des piqûres de la haine,
Et m’apprends
Quel vent
Sert à pousser esprit honnête en avant.
Si tu es né pour des paysages impossibles,
Voir des choses invisibles,
Chevauche mil et une nuit, chevauche le Temps,
Jusqu’à ce que l’âge sur toi neige des cheveux blancs,
Toi, tu me diras, quand tu seras rentré,
Toutes les merveilles étranges qu’auras rencontrées,
Et jureras que nulle part
Ne vit la chose rare
D’une femme honnête, et belle aussi.
Si tu en trouves une, préviens moi; je gage
Que serait doux tel pèlerinage;
Et puis non, je n’irais point,
Même si par aventure, nous pussions nous voir non loin,
Bien que, lorsque tu l’as vue, elle parut sincère être
Au moins jusqu’au moment ou tu écrivis ta lettre
Déjà elle, je crois,
Sera
Infidèle, le temps que je vienne, à deux ou trois.
John Donne / Chanson
Traduction: Gilles de Seze
Goe, and catche a falling starre,
Get with child a mandrake roote,
Tell me, where all past years are,
Or who cleft the Divels foot,
Teach me to heare Mermaides singing,
Or to keep off envies stinging,
And finde
What winde
Serves to advance an honest minde.
If thou beest borne to strange sights,
Things invisible to see,
Ride ten thousand daies and nights,
Till age snow white haires on thee,
Thou, when thou retorn’st,wilt tell mee
All strange wonders that befell thee,
And sweare
No where
Lives a woman true, and faire.
If thou findst one, let mee know,
Such a Pilgrinage were sweet;
Yet doe not, I would not goe,
Though at next doore wee might meet,
Though shee were true, when you met her,
And last, till you write your letter,
Yet shee
Will bee
False, ere I come, to two, or three.
Je fus celui dont on disait : « Voici le plus heureux du monde ! »
Ainsi Fortune se défait, nul ne peut la saisir, et nul ne s’en délie.
Elle fuit l’esprit, elle fuit la plume, pour se donner en loterie.
Terre féconde ou stérile, à ce médiocre, elle sourit,
Mais se refuse au valeureux.
Viens, Mort, la vie est indigne,
Si l’autour au sol est cloué, alors que s’envole le cygne.
Ici la vertu crie misère, et le vaurien se déguise
En son royaume. L’oiseau de haut vol s’épuise
D’Orient en Occident, tandis que le serin en cage de douceurs se nourrit.
Foin de ce monde s’il ne nous offre que la souffrance et le malheur !
La vie à son aube est limpide, au soir son fiel est à douleur.
Je fus celui dont on disait : « Voici le plus heureux du monde ! »
Les mille et une nuits ( extraits )
Une pluie fine
Peut-être les fleurs des orangers jonchent-elles le sol
Peut-être le corps a-t-il fait attention
Ce soir est un jardin comme moi
Comme toi
Il se réveille sans patrie
Nulle terre au grenadier
Nul fleuve à mon ombre
Ou à la tienne
Personne
Une pluie fine pour les racines
Et une brise qui passe
Furtivement
Entre les feuilles du corps
Najwan Darwich / Ce soir
Traduction : Antoine Jockey
هذا المساء
مطرٌ خفيفٌ
ربمـا انتثرت ْ زهور ُ البرتقال ِ
وربمـا انتبه الجسد ْ
هذا المساء ُ حديقة ٌ مثلي
ومثلك ِ
يستفيق ُ بلا بلد ْ
لا أرض َ للرمّـان ِ
لا نهرا ً لظلي
أو لظلّك ِِ
لا أحد ْ
مطر ٌ خفيف ٌ للجذور ِ
ونسمـة ٌ مرّت
سريـعا ً
بين أوراق ِ الجسـد ْ
Au fil du temps,
peut-être bientôt, dans pas longtemps,
tes mains découvriront mon chant,
secrètement,
à la lumière du jour ou à celle de l’aura.
Tu me réciteras et de moi tu diras :
Était-ce une saga
ou sa vie d’ici-bas ?
Puis toutes mes poésies
mais tout le reste aussi,
tu les oublieras.
Papusza
Moi un homme moi Nâzim Hikmet poète turc moi ferveur des pieds à la tête des pieds à la tête combat rien qu’espoir, moi.
Le défi, c’est justement
de chanter
même en terre étrangère,
de tourner le regard vers le second horizon
de prononcer le vide
l’indicible
d’entonner une berceuse bien nette
des choses perdues et retrouvées
sur cette terre.
Candelaria Romero / Tov
Viens, Aimé, ouvre mon cœur, pour voir ce qu’il y a dedans
Il y en a qui se permettent de rire de nous ouvertement.
C’est un long chemin à maintes étapes
Avec des impasses, des eaux profondes.
Nous nous sommes engagés dans cette voie, avec amour
Or, il y en a qui nous envoient en terre lointaine!
A tous les braves de monter sur la scène!
Que personne mais personne ne cache sa dextérité!
Ne tente pas de monter sur la scène, Yunus
Il s’y trouve déjà bien des braves.
Yunus Emre
Comme un soleil dans un désert glacé,
comme un orage d’été dans un vallon étroit
tu viens vers moi et, le souffle coupé,
assoiffé, je t’accueille dans mes bras.
Un tourbillon de désir nous emporte
là où tout est fougue et émoi
Qui a dit que dans une vie
on peut aimer une deuxième,
une troisième, une quatrième fois ?
Non ! Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai !
Je ne suis pas ton deuxième amour,
tu n’es pas ma troisième bien-aimée.
Tout amour brûle d’une flamme
qui n’a encore jamais brûlé,
Tout amour brille d’une lumière
qui n’a encore jamais brillé.
Tout amour est un air
que personne n’a encore joué.
Tout amour est un chemin
que personne n’a encore emprunté.
Une vérité nouvelle, un monde sans pareil.
Allons, marchons, marchons, marchons.
Les horizons s’embrasent et nous appellent
Vers ce chemin tout neuf et lointain.
Mon amour, généreux et unique,
Mon premier amour…
Dobri Jotev / Confidences
Traduction : Ralitsa Mihailova-Frison-Roche
Юлско слънце над ледна пустиня.
Ураган над притихнал боаз.
Ти пристигаш при мене – и жаден,
и задъхан посрещам те аз.
И от пориви смерч ни завърта.
Всичко става повеля и зов.
Кой е казал, че може да има
втора, трета, четвърта любов?
Кой е казал? Пак нека си казва!
Ни съм втори, ни трета си ти! -
Всяка обич гори негоряла,
със лъчи неблестели блести.
Всяка обич е звън непрозвънвал,
нова истина, цвят нецъфтял.
Всяка обич е свят неизследван,
първо раждане, ек неечал.
Погледни, необятното мами,
в път ни мами, далечен и нов.
Моя млада любов неживяна,
моя първа любов.
L’amitié silencieuse de la lune
( je cite mal Virgile ) t’accompagne
depuis, cette nuit, aujourd’hui perdue
dans le temps, cette soirée où tes yeux
vagues l’ont déchiffrée pour toujours dans
un jardin, un patio qui sont poussière.
Pour toujours ? Je sais qu’une fois quelqu’un
pourra te dire en toute vérité :
Tu ne verras plus la lune claire.
Tu viens d’épuiser la somme des chances
que t’accorde le destin. Inutile
d’ouvrir toutes les fenêtres du monde.
Il est tard. Tu ne la trouveras plus.
Nous vivons découvrant et oubliant
cette douce coutume de la nuit.
Regarde. C’est peut-être la dernière.
Jorge Luis Borges / Le chiffre
Traduction : Jacques Ancet
La amistad silenciosa de la luna
(cito mal a Virgilio) te acompaña
desde aquella perdida hoy en el tiempo
noche o atardecer en que tus vagos
ojos la descifraron para siempre
en un jardín o un patio que son polvo.
¿Para siempre? Yo sé que alguien, un día,
podrá decirte verdaderamenta:
“No volverás a ver la clara luna,
Has agotado ya la inalterable
suma de veces que te da el destino.
Inútil abrir todas las ventanas
del mundo. Es tarde. No darás con ella.”
Vivimos descubriendo y olvidando
esa dulce costumbre de la noche.
Hay que mirarla bien. Puede ser última.
The silent friendship of the moon
(I miquote Virgil) has accompanied you
since that night or evening,
now lost in time, when your restless
eyes uncovered her forever
in a garden or a patio that now is dust.
Forever? I know that someone, one day,
will be able to tell you this truth:
“You’ll never (again) see the clear moon.
You’ve already exhausted the unalterable
amount of time granted you by destiny.
It’s useless to open every window
of the world. It’s late. You won’t find her.”
We live discovering and forgetting
that sweet habit of the night.
Look at her well. It may be the last time.
Doucement se déchire les lèvres du vent.
Le bruit d’un livre qui s’ouvre font tes pas dans la neige
Et je te vis comme une poésie au dos du cœur
Malgré la vieillesse et le gel.
Mathias Enard / Dernière communication à la société proustienne de Barcelone ( extrait )
Devant le Sphinx, celle qui a vu le jardin d’en haut saura répondre. Elle aura connaissance du passé, du présent et de l’avenir comme si elle avait tenu un instant dans ses mains les allées claires des bosquets, les rênes du char solaire, et accompli l’intégralité de sa course. Elle pourra rapporter l’histoire et rendre l’oracle. Par le bruissement des feuilles dans le vent, par le goût de la source, que les Muses soient avec nous, qu’elles nous accompagnent.
Céline Minard / Grenouilles en grands manteaux (extrait )
L’homme est coupé de ses frères
par de simples corps le sien le leur.
Il en a comme un orage dans le coeur.
Même la Création nous est intérieure.
Suprême
Imposture
Cosmique.
Abdelmajid Benjelloun
Traduction : Nasser-Edine Boucheqif
Et les enfants grandissent, le regard profond,
ne sachant rien, ils grandissent, et meurent,
Et tous les êtres vont leur chemin.
Et les fruits sucrés naissent des fruits amers,
Et tombent, la nuit venue, comme des oiseaux morts,
Et gisent là quelques jours et se décomposent.
Et le vent souffle sans trêve ni repos
Et nous percevons et prononçons tant de mots,
Et sentons le plaisir et la fatigue de nos corps.
Et des routes sillonnent les prés et il y a
Des villages emplis de flambeaux, d’arbres et d’étangs
Et d’autres, menaçants et desséchés, comme morts…
Pourquoi les a -t-on bâtis? Pourquoi sont -ils si nombreux et divers?
Pourquoi les rires alternent avec les larmes, et avec la pâleur livide?
A quoi bon tout cela, et tous ces jeux,
Pour nous, qui sommes adultes et éternellement seuls,
Et qui marchons sans jamais chercher aucun but?
A quoi bon avoir vu tant de choses?
Et pourtant, quiconque prononce le mot « Soir », dit beaucoup,
Un mot d’où s’écoule tant de sens et tant de tristesse,
Comme un miel lourd coulant des alvéoles vides.
Hugo von Hofmannsthal /Ballade de la vie extérieure.
Und Kinder wachsen auf mit tiefen Augen
Die von nichts wissen,wachsen auf und sterben
Und alle Menschen gehen ihre Wege.
Und süsse Früchte werden aus den herben,
Und fallen nachts wie tote Vogel nieder
Und liegen wenig Tage und verderben.
Und immer weht der Wind, und immer wieder
Vernehmen wir und und reden viele Worte
Und spüren Lust und Müdigkeit der Glieder
Und Strassen laufen durch das Gras, und Orte
Sind da und dort, voll Fackeln, Bäumen, Teichen,
Und drohende, und totenhaft verdorrte…
Wozu sind diese aufgebaut? Und gleichen
Einander nie? Und sind unzählig viele?
Was wechselt Lachen, Weinen und Erbleichen?
Was frommt das alles uns und diese Spiele,
Die wir doch gross und ewig einsam sind
Und wandernd nimmer suchen irgend Ziele?
Was frommt’s, dergleichen viel gesehen haben?
Und dennoch sagt der viel, der « Abend » sagt,
Ein Wort, daraus Tiefsinn und Trauer rinnt
Wie schwerer Honig aus den hohlen Waben.
Mon tablier déborde de prières. Enfants les glissent dans les plis du tissu.
Leur exigence est si fertile qu’à démesure il en naît d’autres. Et d’autres encore. Étrange petite famille…
À mes pieds grandissent falaises de désirs péremptoires.
J’ai ma parole pour l’escalade.
Dans la maison désertée des babils, des vœux gravissent les sédiments.
Le génie de la lampe aurait bien de l’ouvrage à m’exaucer. Ses oreilles, son cœur restés si longtemps dans la nuit.
Si les contes étaient vrais, comme je frotterais ! Le souffle chaud, la buée, le sable à me faire la peau douce. Comme je frotterais ! Qu’il voie un peu le jour. Et n’oublie pas ma vie prudente.
D’enfants dévoreurs de rêves je suis mère.
Estelle Fenzy
Chemins perdus
Pareils aux inquiets, aux longs velléitaires
Qui n’auront jamais su choisir un seul chemin,
Tous ceux que j’aperçois, lorsque je passe en train,
Filer à travers bois, dans l’épaisseur des terres,
Me paraissent chacun devenir, tour à tour,
Celui que j’aurais dû suivre sans aucun doute.
Je me dis : la voici, c’est elle, c’est la route
Certaine qu’il faudra revenir prendre un jour.
Mais aussitôt après, sous la viorne et la ronce,
Un sentier couleur d’os ou d’orange prononce
Sa courbe séduisante au détour d’un bosquet,
Et c’est encore un des chemins qui me manquaient.
Puis le bord d’un canal donne une autre réponse
À ce perpétuel élan vers le départ.
Mais je vous aime ainsi, chemins, déserts et libres.
Et tandis que les rails me tiennent à l’écart,
Vous venez vous confondre au réseau de mes fibres.
Jacques Réda
Je te regarde : allongée, fatiguée, ravagée, toi, l’oublieuse, la ténébreuse, toi. Je te regarde. Je suis à tes côtés. Je fais le chemin avec toi. Je te parle d’elles, de nous, de ce fleuve premier qui me conduit vers tes poèmes. De cet écart entre toi et toi. Toi, solaire Toi, séductrice Toi, guerrière J’ouvre ton livre de vie et ton livre de mots. Je ne peux m’empêcher de trembler. Je ne pleure pas. Je parcours. De toi à moi, ma raison d’exister De toi à moi, ma raison de chuter De toi à moi, ma raison d’aimer De toi à moi, ma raison de tuer De toi à moi, ma raison d’ajouter une fleur au poème dernier Une parole à la comète Une dérive à la tempête Offrant un seuil à la possibilité du souffle Une rive à l’écluse De l’eau à l’océan
Jeanine Baude
On s’est endormis,
on était partis
pour je ne sais quelle terre lointaine
on avait au cœur
bien trop de candeur,
mon dieu, que le meilleur de nous revienne.
Claude Esteban
Puisque je ne sais que faire de mes mains
je serre un panier de figues contre ma poitrine
pendant qu’il s’éloigne du jardin de la joie
ayant boutonné le dernier rayon de soleil
sur sa pomme d’Adam.
Demain il va encore enfermer à clef
dans le tiroir le plus bas de son quotidien
une aquarelle figurant le désir de changer sa vie,
il va secouer mes odeurs de sa peau
comme une abeille le pollen d’acacia
collé sur ses pattes
et regagner sa place parmi les statues
qui étalent des manuscrits au-dessus de leurs têtes
en guise de ciel.
Je croyais que j’avais planté en lui une fleur.
Aksinia Mihaylova
à ceux qui parlent de lendemains qui chantent
mais qui n’apprennent pas de chansons
à ceux qui construisent des murs autour des cimetières
parce qu’ils ont peur que les morts s’évadent
à ceux qui ne croient plus au père noël
parce qu’ils ont passé la soirée avec lui
à ceux qui ont fait une fois dans leur vie une transgression et en sont devenus les anciens combattants
à ceux qui se disent psychologues
mais ne s’intéressent pas aux âmes
à ceux qui se disent politiques
mais n’ont pas étudié l’idée du bonheur
à ceux qui se croient poètes
parce qu’ils disent bonjour en faisant la gueule
à ceux qui sont devenus virils
en écoutant le journal parlé
à celles qui se servent de féminisme
pour oublier d’être femme
aux prêtres qui ont croisé dieu
mais ne l’ont pas reconnu
aux anarchistes
qui se sont inscrits à une fédération
à ceux qui se mettent au coin tout seuls
à ceux qui ne se rappellent leurs désirs
que s’ils en consultent la liste
à ceux qui parlent de fraternité
dans des voitures blindées
à ceux qui parlent de sagesse
sans avoir eu l’expérience de la douleur
à ceux qui ont peur de leur ombre
même quand il pleut
à ceux qui croient que pour créer la paix
il suffit de faire la guerre
à ceux qui croient que la maitrise
c’est le droit de ne plus rien apprendre
à ceux et celles qui pratiquent l’amour
comme une tentative de meurtre
à ceux qui aboient
quand les chiens leur parlent
aux orphelins de toute obédience
aux fétichistes sans accessoires
aux racistes qui aiment les arcs-en-ciel
aux magistrats dyslexiques
aux utopistes paresseux
aux vieillards sans courtoisie
aux fillettes sans chocolat
ohé les mecs
salut les filles
alléluia et vigilance
c’est aujourd’hui que ça s’arrange
Pierre Debauche / Message Urgent
Le soleil émerge et te tend la main au bout d’un rayon comme sur les fresques des tombeaux égyptiens. Toi, tu le regardes illuminer les façades à l’est, les platanes roux, les fumées translucides mais tu caches tes mains. Alors lui retire peu à peu la sienne en montant ; il éclaire seulement le monde, et ton cœur reste obscur.
Jean-Pierre Lemaire / Soleil d’hiver
Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit,
rien de ce tourment qui m’épuisait
comme la poésie qui portait mon âme,
rien de ces mille crépuscules, de ces mille miroirs
qui me précipiteront dans l’abîme.
Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit
que j’ai dû traverser à gué comme le fleuve
dont les âmes sont étranglées depuis longtemps par les mers,
et tu ne sais rien de cette formule magique
que notre Lune m’a révélée entre les branches mortes
comme un fruit du printemps.
Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit,
qui me chassait à travers les tombeaux de mon père,
qui me chassait à travers les forêts plus grandes que la terre,
qui m’apprenait à voir des soleils se lever et se coucher
dans les ténèbres malades de ma tâche journalière.
Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit,
du trouble qui tourmentait le mortier,
rien de Shakespeare et du crâne brillant
qui, comme la pierre, portait des cendres par millions,
qui roulait jusqu’aux blanches côtes,
au-delà de la guerre et de la pourriture avec des éclats de rire.
Tu ne sais rien, mon frère, de la nuit,
car ton sommeil passait par les tronc fatigués
de cet automne, par le vent qui lavait tes pieds comme la neige.
Thomas Bernhardt
Traduction : Suzanne Hommel
Demain la guerre se termine
ma fille oublie ta voix métallique
et oublie les crosses de fusils qui font saigner son père
à un poste de contrôle de l’armée
Demain
la guerre se termine
nous nous guérissons des souvenirs ;
je cache sous ma chemise les cicatrices des cigarettes et de l’électricité
Toi, tu enlèves ton uniforme
tu mets un jean
pour, demain, cacher ton monstre humain
Demain
sur le chemin vers les souvenirs
nous nous retrouvons par hasard ou à un arrêt de bus
tu me regardes
et tu caches tes yeux derrière le journal
tu caches derrière ta toux
l’écho de ta voix métallique
Et si
ma fille s’approche de toi pour te donner à boire
et me demande soudain qui tu es
Je murmure pour que tu n’aies pas peur :
un ami comme les autres.
Hassan Ibrahim al-Hassan.
Traduction : Mahmoud el Hajj
Passer une nuit blanche
en s’obstinant à dévoiler les couleurs à venir
de ce ciel étranger et capricieux
mais ne récolter que les cris des corbeaux
et le roucoulement des pigeons
au petit matin.
C’est comme si tu poussais en vain la porte
pour entrer dans mon hiver
sans avoir jamais ressenti le goût
des flocons de neige sur ta langue.
Aksinia Mihaylova / Gris clair
Je frappe à la porte de la pierre
- C’est moi, laisse-moi entrer.
Je veux pénétrer dans ton intérieur,
y jeter un coup d’œil,
te respirer à fond.
- Va-t’en, dit la pierre
Je suis fermée à double tour.
Même brisée en mille morceaux
nous serons encore fermés.
Même broyés en poussière
nous ne laisserons entrer personne.
Je frappe à la porte de la pierre.
- C’est moi, laisse-moi entrer.
Je viens par pure curiosité.
La vie en est l’unique occasion.
Je tiens à me promener dans ton palais,
avant de visiter la feuille et la goutte d’eau.
Je n’ai pas beaucoup de temps pour tout cela.
Ma mortalité devrait t’émouvoir.
- Je suis de pierre, dit la pierre.
Je suis bien obligée de garder mon sérieux.
Va-t’en, je n’ai pas de zygomatiques.
Je frappe à la porte de la pierre.
- C’est moi, laisse-moi entrer.
On me dit qu’il y a en toi des salles grandes et vides,
jamais vues, aux beautés qui s’épanouissent en vain,
sourdes, où aucun pas ne retentit jamais.
Avoue maintenant que tu n’en sais pas davantage.
- Des salles grandes et vides, dit la pierre,
je veux bien, mais de place il n’y en a guère.
Belles, peut-être, mais hors d’atteinte
de tes six misérables sens.
Tu peux me connaître, mais m’éprouver jamais.
Toute mon apparence te regarde en face,
mais ce qui est intérieur te tourne à jamais le dos.
Je frappe à la porte de la pierre.
- C’est moi, laisse-moi entrer.
je ne cherche pas en toi un refuge pour l’éternité.
Je ne suis pas malheureuse.
Je ne suis pas sans abri.
Le monde qui est le mien mérite qu’on y retourne.
Je te promets d’entrer et sortir les mains vides,
et pour preuve de ma présence véritable en ton sein
je n’avancerai que des paroles
auxquelles personne n’ajoutera foi.
- Tu n’entreras pas – dit la pierre.
Il te manque le sens du partage.
Aucun sens ne remplace le sens du partage.
Même la vue affûtée jusqu’à l’éblouissement
ne te serait d’aucun secours sans le partage.
Tu n’entres pas, tu n’as que le désir de ce sens,
que son germe, son image.
Je frappe à la porte de pierre.
- C’est moi, laisse-moi entrer.
Je ne puis attendre deux mille siècles
pour pénétrer sous ton toit.
- Si tu ne me crois pas, dit la pierre,
va voir la feuille, elle t’en dira de même.
ou la goutte d’eau qui le confirmera.
Tu peux même t’adresser à un cheveu de ta tête
Je sens monter en moi un grand éclat de rire,
un rire immense, que je ne sais pas rire.
Je frappe à la porte de pierre.
- C’est moi, laisse-moi entrer.
- Je n’ai pas de porte, dit la pierre.
Wisława Szymborska / Conversation avec la pierre
Traduction : Piotr Kaminski
Dans la froide bourrasque, ce n’est pas un hasard
Si tu me regardes comme un homme
Mort pendant des années et des mois et maintenant
comme
Ressuscité — un solitaire évadé
Qui croit qu’il rêve le mélancolique
Retour de la pluie, persuadé
Que ce n’est pas la liberté, mais une phrase
Anticipée de ce temps-rêve
Pensé dans l’avenir. Une hâte aveugle
Du monde semble m’avoir privé
De la conscience du changement. Bien sûr, c’est une
sale
Affaire : et ma vie ne l’accepte pas,
Comme il y a un an : pour moi t’avoir aimé
Un peu, mais exclusivement, est tout.
Pier Paolo Pasolini / Sonnet 109
Traduction : René de Ceccatty
Nella fredda burrasca non è un caso
che guardi me stesso come un uomo
morto per anni o mesi e ora come
resuscitato — un solitario evaso
che crede di sognare il malinconico
ritorno della pioggia, persuaso
che non sia libertà, ma una fase
anticipata di quel tempo-sogno
pensato nel futuro. Una cieca fretta
del mondo pare avermi privato
della coscienza del mutare. Certo è un brutto
affare : e la mia vita non l’accetta,
come un anno fa : per me averti amato
un poco, ma esclusivamente, è tutto.
Ce que j’ai voulu, je l’ignore. Un train
file dans le soir : je ne suis ni dedans
ni dehors. Tout se passe comme si
je logeais dans une ombre
que la nuit roule comme un drap
et jette au pied du talus. Au matin,
dégager le corps, un bras puis l’autre
avec le temps au poignet qui bat. Ce que j’ai voulu, un train
l’emporte : chaque fenêtre éclaire
un autre passager en moi
que celui dont j’écarte au réveil
le visage de bois, les traverses, la mort.
Dans un monde à bout de souffle à bout d’amour
figé d’effroi il édifie des terrains vagues où l’on peut se caresser dans les orties du désir. Il reste acteur de ses songes. Un jour un jour grâce à ses poèmes nous serons l’un contre l’autre dans la même goutte d’eau à nous raconter tous nos sortilèges, serrés l’un contre l’autre nous verrons le temps tomber dans une cruche bleue. Nous aurons lu Goffette et nous pourrons rêver notre vie encore une fois, encore une fois.
Guy Goffette
Chacun lui a confié son horloge
chacune indiquait une heure différente.
Mais laquelle est exacte, laquelle fausse
dans ce lieu sans soleil, quelle heure est-il vraiment ?
Disant en éloignant de la fenêtre du conte lointain coucou
coucou coucou coucou au début de chaque minute —
Réglant le Temps qui gâche l’ouvrage délicat
ses petits rouages mordent à chaque instant vos mains.
Ou bien c’était l’enfant de l’horloge à eau qui remontait en avance en plongeant
un Fils de la mer Fils-mer
même si tu es maître tu resteras apprenti dans le monde
si tu n’obtiens pas des Heures la permission
de t’éloigner même une minute vers toi-même
coucou coucou toi enfant-oiseau fruit vert-fleur-dans le siècle.
Père et mère âgés, parents bigots
monté de province dans les rues reculées tous les soirs ouvrables
menace, corvée ou bien sévices sexuels …
C’était le temps qui le faisait vivre dépendant des autres
surtout selon le temps passé [selon les horloges qui l'emprisonnaient]
il était obligé de régler
toutes les horloges du quartier.
coucou
Mehmet Yashin / L’enfant horloger
Ton nom – un oiseau dans la main,
Ton nom – sur la langue un glaçon.
Un seul mouvement de lèvres.
Quatre lettres.
La balle saisie au bond,
Dans la gorge un grelot d’argent.
Une pierre jetée dans l’étang
Sangloterait ainsi quand on t’appelle.
Dans le piaffement léger des sabots la nuit
Ton nom, son éclat retentit.
Le chien du fusil qui claque à la tempe
Le dit.
Ton nom – ah impossible !
Ton nom – le baiser sur les yeux,
Sur le tendre froid des paupières.
Ton nom – le baiser sur la neige.
Gorgée d’eau bleue qui sourd, glaciale.
Avec ton nom – le sommeil est profond
Marina Tsvétaïéva / Poème à Blok
Имя твое — птица в руке,
Имя твое — льдинка на языке.
Одно-единственное движенье губ.
Имя твое — пять букв.
Мячик, пойманный на лету,
Серебряный бубенец во рту.
Камень, кинутый в тихий пруд,
Всхлипнет так, как тебя зовут.
В легком щелканье ночных копыт
Громкое имя твое гремит.
И назовет его нам в висок
Звонко щелкающий курок.
Имя твое — ах, нельзя! —
Имя твое — поцелуй в глаза,
В нежную стужу недвижных век.
Имя твое — поцелуй в снег.
Ключевой, ледяной, голубой глоток…
С именем твоим — сон глубок.
Ich’ai longtemps cru qu’il avait le droit de vie ou de mort sur nous, les enfants, alors ich me le tenais pour dit. Il a la figure de l’emploi, une certaine massivité du corps, le visage d’un centurion implacable, colère retenue, regard sévère, ne parlant pas beaucoup, taciturne, n’exprimant pas ses sentiments, terrorisant la marmaille, au bénéfice de tous.
– Ah ! s’écria la Bûcheronne, pourrais-tu bien toi-même mener perdre tes enfants ? Le Petit Poucet
Paul de Brancion / L’ogre du Vaterland
I
Pour finir de conquérir tout mon être
Amour agença un doux ennemi ;
Ses deux beautés veulent à mort me mettre
Et leur union est fatale harmonie :
Tandis que des yeux mon cœur elle ploie
Elle saisit mon esprit de sa voix
II
J’aurais pu fuir une simple beauté :
Mon âme, déprise, se sauverait,
Brisant de ses cheveux les rets bouclés ;
Mais comment échapper à son décret
Quand, subtile et invisible, elle tisse
Mes fers de cet art qui fait mes délices !
III
La combattre eût été facile en plaine
Où la victoire est neutre dans ses vœux.
Mais tout résistance, ici, est vaine ;
Elle a pour atout sa voix et ses yeux.
La défaite est pour mes forces, l’issue :
Déjà soleil et vent lui sont sont échus.
Andrew Marvel / La gente chanteuse
Traduction : Gérard Gacon
O make a final conquest of all me,
Love did compose so sweet an enemy,
In whom both beauties to my death agree,
Joining themselves in fatal harmony;
That while she with her eyes my heart does bind,
She with her voice might captivate my mind.
I could have fled from one but singly fair,
My disentangled soul itself might save,
Breaking the curled trammels of her hair.
But how should I avoid to be her slave,
Whose subtle art invisibly can wreath
My fetters of the very air I breathe?
It had been easy fighting in some plain,
Where victory might hang in equal choice,
But all resistance against her is vain,
Who has th’advantage both of eyes and voice,
And all my forces needs must be undone,
She having gained both the wind and sun.
Je songeais que Phyllis des enfers revenue,
Belle comme elle était à la clarté du jour,
Voulait que son fantôme encore fît l’amour
Et que comme Ixion j’embrassasse une nue.
Son ombre dans mon lit se glissa toute nue
Et me dit : cher Tircis, me voici de retour,
Je n’ai fait qu’embellir en ce triste séjour
Où depuis ton départ le sort m’a retenue.
Je viens pour rebaiser le plus beau des Amants,
Je viens pour remourir dans tes embrassements.
Alors quand cette idole eut abusé ma flamme,
Elle me dit : Adieu, je m’en vais chez les morts,
Comme tu t’es vanté d’avoir foutu mon corps,
Tu te pourras vanter d’avoir foutu mon âme.
Théophile de Viau
J’étais en train
de lire un livre
quand tout à coup
je vis ma vitre
emplir son œil absent d’oiseaux légers et ivres
Oui, il neigeait.
La folle neige !
Elle tombait
tranquille et fraîche
dans le cœur tout troué comme un filet de pêche.
C’était si bon !
et j’étais ivre
de ces flocons
heureux de vivre
que ma main oublieuse, laissa tomber le livre !
En ai-je vu
neiger la neige
dans le cœur nu !
Ah Dieu ! Que n’ai-je
su garder dans mon cœur un peu de cette neige !
Toujours en train
de lire un livre !
Toujours en train
d’écrire un livre !
Et tout à coup la neige tranquille dans ma vitre
Benjamin Fondane
Jusqu’où peut aller la danse,
Dans le tumulte d’un tapis nocturne ?
Qu’accompagne, au juste,
Cette lumineuse euphorie ?
Les mains, semblables à des fruits aveugles,
A des fruits de questions,
Froissent la page d’éther
Qu’entretient le quiet phénix.
Et la robe, de ses flammes, enveloppe
La danse qui se lave à l’ivresse de l’éphémère.
Tant que semblent durer
Cette nuit, cette barque,
Ce port, ce pont, ce phare,
Je chanterai cette lune aux arabesques fœtales.
Mokhtar El Amraoui
Si le sexe était tout, alors chaque main tremblante
Pourrait nous arracher, comme aux poupées, les mots désirés.
Mais voyez la déraisonnable trahison du destin
Qui nous fait pleurer, rire, grogner et grommeler, crier
De dolentes épopées, soutirant des gestes
À la folie ou à la volupté, sans tenir compte
De cette première et capitale loi. Heure de tourment !
Hier soir, nous nous tenions au bord d’un étang rose,
Dont des voiliers de lis fendaient les chromes brillants,
D’un vif de clarté stellaire, pendant qu’une grenouille
Beuglait, tirant de son ventre d’horribles accords.
Wallace Stevens / Le monocle de mon oncle
Traduction : Claire Malroux
If sex were all, then every trembling hand
Could make us squeak, like dolls, the wished-for words.
But note the unconscionable treachery of fate,
That makes us weep, laugh, grunt and groan, and shout
Doleful heroics, pinching gestures forth
From madness or delight, without regard
To that first, foremost law. Anguishing hour!
Last night, we sat beside a pool of pink,
Clippered with lilies scudding the bright chromes,
Keen to the point of starlight, while a frog
Boomed from his very belly odious chords.
Et les châteaux du commerce mondial
Où luisent les chaînes de la misère
Avec sur le visage joie mauvaise et enthousiasme,
Un jour tu les réduiras en cendres.
Toi qui t’es épuisé dans d’antiques querelles
Dont la geôle est là-bas dans les étoiles,
Apporte dans ta main une poudre grondante
Appelle le palais à voler en l’air.
Et si dans la lueur des flammes
Le tourbillon de fumée bleu-gris a déjà plongé,
De ta main ensanglantée en guise de drapeau
Lance au destin le gant d’un défi.
Et si le foyer a été bien allumé
Et que la voile de la fumée bleue a bien lancé son tourbillon
Marche vers la tente qui brûle.
Tu portes la flamme en ton sein, sors-la.
Dans un étui de verre, là où est le château impérial
Les voies de l’explosion sont bonnes
Et même les chicanes de femelles sensées.
Quand dieu lui-même ressemble à une chaîne,
Esclave des riches, où est ton couteau ?
Vélimir Khlebnikov / Ladomir
Traduction : Claude Frioux.
Dans l’ombre puis dans la clarté, le rouge-gorge
Apparaît, avant-courrier de l’hiver, merveille
Qui surprend la vue à chaque apparition.
Abréviation du feu, il ne consume
Pas le bois dont il fait son bref abri. La forge
Qu’il allume, le fer qu’il forge, ont habité
La mémoire depuis si longtemps que la braise
Là-bas dans l’huis par où passe le froid nous reste
Une surprise immémoriale. Regarde
Comment il offre à l’air encore teint de roses
De l’automne son plastron : il annonce ainsi
La neige, lui qui en aime les fleurs, qui marque
De son passage la nappe cristallisée,
Puis se tient en haut avec la dernière pomme.
Robert Marteau
Je pense à toi quand le rayon solaire
Brûle les flots ;
Je pense à toi quand la lueur lunaire
Se peint sur l’eau.
Tu m’apparais quand monte de la route
Un poudroiement
Ou bien la nuit, quand le passant redoute
Le pont tremblant.
J’entends ta voix quand la vague s’éveille,
Meurt et renaît.
Je vais souvent au bois prêter l’oreille,
Quand tout se tait.
Si loin sois-tu, l’espace ne sépare
Jamais nos pas !
Le soir descend, l’étoile se prépare,
Que n’es-tu là !
Goethe / L’amant toujours proche
Ich denke dein, wenn mir der Sonne Schimmer
Vom Meere strahlt ;
Ich denke dein, wenn sich des Mondes Flimmer
In Quellen malt.
Ich sehe dich, wenn auf dem fernen Wege
Der Staub sich hebt ;
In tiefer Nacht, wenn auf dem schmalen Stege
Der Wandrer bebt.
Ich höre dich, wenn dort mit dumpfem Rauschen
Die Welle steigt.
Im stillen Haine geh ich oft zu lauschen,
Wenn alles schweigt.
Ich bin bei dir, du seist auch noch so ferne,
Du bist mir nah !
Die Sonne sinkt, bald leuchten mir die Sterne.
O wärst du da !
I
Écriture rends-nous la mémoire avant que
L’oubli n’enfouisse nos songes comme dans
Un jardin abandonné le tohu-bohu
Des lilas et des herbes mouillées où se bousculent
Des odeurs je pense à toi ami maintenant
Que la rumeur t’a enseveli je
Me retrouve seul dans l’attente des roses
Que tu aimais égorger avec des ciseaux
D’argent Ô comme le temps me manque au milieu
De la rie comme au bord d’une tombe à qui
Parlé-je donc devant ce miroir brisé Ô
J’ai avalé les ombres et leurs flammes de cendre
J’appelle au secours les morts me répondent comme
En écho et les vivants ne m’entendent pas
Charognards regardez j’ai un trou dans le cœur
Une étoile y est tombée un soir de
Noël
Creusant un cratère où le feu a la couleur
Du sang.
II
C’était dans la nuit du vingt et trois au vingt et
Quatre en décembre avant que le jour ne se rende
À la ténèbre dans la chambre aux volets clos
Depuis combien de jours obstiné gardais-tu
Les yeux fermés semblait-il sourd à nos paroles
Des femmes te veillaient attentives et douces à
Tes lèvres un jeune homme presqu’un enfant encor
Tout l’après-midi avait cherché sur ton corps
Des veines enfouies comme des violettes
Dans un miroir où l’ombre flamboie le cœur
À ton poignet ne tresse plus de collier
Ô vagues comme des perles une à une chues
Et ma main dans ta main je t’appelle et ma bouche
Contre ton oreille je veux te retenir
Ne t’en va pas ne t’en va pas reviens vers nous
Egarés comme des enfants dans la forêt
Des ombres aiguisées comme des couteaux
O père à qui toute parole est refusée
Quel roc dans ta gorge retient le souffle qui
Porte les mots quel enchantement nous dérobe
À ta vue déjà les jambes bleuissent et
Le ventre alors elles se sont penchées vers
Toi dans la clarté des lampes baissées mais
Rien n’y faisait pas même la tendre prière
De chasser l’intrus dans ta poitrine et tes vains
Efforts ponctués par les sourcils comme des
Virgules c’est la fin murmura-t-elle en se
Retirant alors je me suis agenouillé
Comme le passeur je t’ai pris par la main et
Je me suis nommé ami et nous ne savions
Plus à quelle rive tu nous attendais ni
S’il fallait encore espérer te rejoindre et
Nous nous regardâmes sans oser nommer ce
La qui allait venir Ô j’ai dans les yeux soudain
Lorsque je me retournai cette suspension
De la respiration ce halètement
Interrompu le silence enfin de l’éclair
Et l’attente de la foudre qui allait te
Rendre à tes habits d’opéra Ô mon ami
Farouche te voilà terrassé et son pied
Sur ta bouche elle te brise arrache la langue
Libère les vents turbulents qui t’habitaient
Alors la terreur nous jeta contre le mur
Et tremblant j’ai entendu ce courant d’air rompre
Tes os t’abattre par deux fois comme un volcan
Crache les haleines de feu qui obscurcissent
Le soleil et les pestilences qui dorment dans
Le ventre des nuages par deux fois j’ai vu
L’antre de la mort se refermer sur ta gorge
Aux battements d’oiseau blessé mordue.
III
Alors elles t’habillèrent en grande hâte et
Je ne te voyais plus miroir éclaté corps
Livré à la charogne dont les plaies suintaient
Comme un mur de salpêtre après la chute des
Astres sur ta peau marqués comme au bagnard
La lettre rougie cratère où le
Sang sèche à la commissure des lèvres
O
Voici la longue patience de la nuit
Les draps défaits du ciel et le désordre des
Étoiles renversées comme un jeu de quilles
Les tiroirs éventrés et les livres ouverts les
Chasseurs de trésor et les pilleurs d’épaves
O
Comme le temps me manque pour vaincre l’oubli
Maintenant que dans mes mains le feu s’éteint im
Mobile
IV
Et comme elles s’affairaient autour de toi je
Fermai la porte de la chambre derrière elles
J’entrai dans la cuisine je m’assis je me
Levai je bus je marchai dans l’appartement
Il soufflait dans ma gorge un grand vent de sable et
Je hâtais le pas traversant les pièces puis
Elles m’appelèrent à voix basse
O te voici
Paré de noir et de blanc le cou offert à
La signature d’une cravate que je
Nouai
O comme tu es calme et beau dans le
Silence du sommeil et comme ta peau est
Douce
O vase pourquoi craignais-je alors de te
Briser
O cygne aux ailes couchées sur
Les draps comme des nuées
O corps découpé
Dans l’ombre comme je t’appelais tu ne me
Répondis pas comme je baisais tes lèvres
O
Tu ne tressaillis point miroir de suie où les
Larmes comme des corbeaux sur le ciel d’hiver
S’effacent.
Jean Ristat / Tombeau de monsieur Aragon
C’était le froid parler des mouettes qu’il aimait
et la pluie chuchotant à la fenêtre de l’ouest
les longs jours, les longues nuits
où il avançait
dans ce qui demeurait sans nom
(malgré les cartes épinglées aux murs
et en bas
toute une bibliothèque de sciences)
dehors
à la fin de ce sombre hiver
il voyait des fumées bleues, des eaux vertes
comme jamais il n’en avait vu
celui lui suffisait
un corbeau affairé sur une branche
le faisait rire aux éclats
la forme de la moindre feuille
excitait son esprit
son intelligence
dansait parmi des mot adéquats.
Kenneth White / Le méditant
« Le monde va finir »
Charles Baudelaire
Le monde a fini par finir. Vers la fin l’apocalypse avait démarré sans qu’ils s’en aperçussent. Quittant les mondes de la terre et leurs langues, puis le monde et son langage espéré, ils renoncèrent au jugement, au bénéfice du « logiciel ».
Révélée, ç’avait été la révélation de la parole à elle-même. A la fin ils effectuèrent « la sortie du langage ».
La traduction était une question de vie ou de mort ! Il eût fallu traduire kalupteïn et apotreptique, lanthanesthaï et alêtheia. Le combat intestin du Lêthé avec Thaumas, du ventre et du renard, fut oublié. Le « self » obnubilait ; sa cataracte éteignit la clairvoyance au dehors.
Même les écolos se leurraient, faisant confiance à « la planète », bolide stellaire indifférent qui poursuivait son orbe éternelle. « Le naturel », génétiquement modifié, s’effaça. Son clonage hypertechno s’y substitua, installant les prothèses en tout point. « Physio » et « organisme » donnaient le change ; tandis que l’homonymie (« la nature », donc) recouvrait de son voile d’ignorance (celui du pareil au même) la mutation implacable.
Le monde qui tenait à la terre et par le terrestre des choses (« nourritures », pour d’anciens auteurs), cessant de mondoyer, émondé, s’immonda, réduit à des « réserves » par le géocide, et finalement à « rien ». L’hominicide (génocidaire et terroriste) et l’assistance à la procréation installèrent le logiciel eugéniste. L’ordinateur fut réglé sur le contraire de l’apocalypse : la nuée atomique.
Ils disparurent sans s’en apercevoir.
Michel Deguy / Un récit d’apocalypse
Comme je me promenais tout seul, j’entendis deux corbeaux se parler ; l’un dit à son camarade : « où irons-nous dîner aujourd’hui ? »
Derrière ce vieux mur en terre gît un chevalier nouvellement tué, et personne ne sait qu’il gît dans ce lieu, excepté son épervier, son chien et sa dame.
Son chien est allé à la chasse ; son épervier lie pour un autre maître les ; et sa dame a pris un autre serviteur ; ainsi nous pourrons faire un bon dîner.
Toi, tu percheras sur sa blanche poitrine ; moi, je lui arracherai avec mon bec ses beaux yeux bleus et des boucles de ses cheveux blonds nous boucherons les fentes de nos nids.
De ses amis plus d’un mène grand deuil, mais nul ne saura jamais où il est tombé ; et sur ses os dépouillés et blanchis, les vents souffleront toujours.
Walter Scott / Les deux corbeaux
Traduction : M. Artaud
As I was walking all alane,
I heard twa corbies making a mane,
The tane unto the t’other say
« Where sall we gang et dine to-day ? »
« In behint yon auld fail dyke,
I wok there lies a new slain knight ;
And nae body kens that his lies there,
But his hawk, his hound, and lady faire.
« His hound is to the hunting gane,
His hawk to fetch the wild-fowl hame,
His lady’s ka’en another mate,
So we may mak our dinner sweet.
« Ye’ll sit on his white hause bane,
And I’ll pike out his bonny blue een ;
Wi’ ae lock o’ his gowden hair,
We’ll theek our nest when it grows bare.
« Mony a one for him makes mane,
But nane sall ken where hi sis gane ;
O’er his white banes, when they are bare,
The wind sall blaw for evermair
Tu es venue à moi et je t’ai aimée tout
de suite Un langage comme une barque,
crécelle, boite à musique, un théâtre
d’ombres, un manège ou un kiosque Un
langage qui m’a fait chercher toute ma
vie qui était derrière la chair parlée des
choses Qui était vivant dans les petites
lettres sous la rature et leur mur ébloui
d’infini La vie n’est pas une option et
on ne peut pas rétrécir jusqu’à pauvre
fil sans mémoire Je suis resté celui qui
t’attend L’éternel étudiant des voix qui
persuadent et qu’on ne traduit pas J’ai fait
porte étroite de mes rêves à la passion des
ponts du soupir Je pourrais même donner
des dates à mes intervalles et longs
silences Un nom à cette chambre entre
le rêve spontané et ton corps Un parfum
têtu de chèvrefeuille au nu de tes épaules
À la manière des amants
Patrick Laupin / 1er poème du Dernier Avenir
Reste immobile, dors dans l’accalmie, souffrant avec la blessure
Dans la gorge, qui brûles et fais retour. Toute la nuit à flot
Sur l’océan de silence nous avons perçu le son
Qui venait de la blessure enveloppée dans le drap de sel.
Sous la lune d’un mille au-delà nous avons tremblé écoutant
Le bruit de l’océan couler comme sang de la blessure criante
Et quand le drap de sel se rompit en un ouragan de chants
Les voix de tous les noyés nagèrent dans le vent.
Ouvre un chemin à travers la triste voile,
Ouvre grandes au souffle les portes du bateau errant
Pour que commence mon voyage vers la fin de ma blessure,
Nous avons entendu le bruit de l’océan chanter, et vu le drap de sel scander.
Reste immobile, dors dans l’accalmie, cache la bouche dans la gorge,
Ou nous devrons obéir, et chevaucher avec toi entre les noyés.
Dylan Thomas
Traduction : Alain Suied
Lie still, sleep becalmed, sufferer with the wound
In the throat, burning and turning. All night afloat
On the silent sea we have heard the sound
That came from the wound wrapped in the salt sheet.
Under the mile off moon we trembled listening
To the sea sound flowing like blood from the loud wound
And when the salt sheet broke in a storm of singing
The voices of all the drowned swam on the wind.
Open a pathway through the slow sad sail,
Throw wide to the wind the gates of the wandering boat
For my voyage to begin to the end of my wound,
We heard the sea sound sing, we saw the salt sheet tell.
Lie still, sleep becalmed, hide the mouth in the throat,
Or we shall obey, and ride with you through the drowned.
A ton premier champignon, ta première découverte,
regarde autour de toi : ils ne poussent jamais seuls.
George Pólya
Il avait, c’est vrai, l’air quasi liquéfié.
Trop d’années passées à feuilleter les anciennes voies,
fouiller son creuset, sa bauge,
tenter de changer la pisse en or. Pouah ! Que des embrouilles. Les faits
le contredisent. La pisse, c’est la pisse. Et
sa femme supportait cette infection ! Les voisins regimbaient, mais lui soumettaient leur pot, craignant son regard de biais, bleu, de fou.
Un jour, il en imbiba la paille,
la laissa pourrir, l’enflamma. PFFUIT! C’est alors qu’on dit : suffit.
Mais il continua en secret, utilisant son pipi et tout autre « flot de fortune »
coulant par là : d’un colporteur, d’un cheminot, jusqu’au pisse-dru de ses juments, jusqu’à ce qu’un jour, il note que d’une quantité bouillie
n’émanait pas de l’or mais un « éclat diabolique ». Alors, on les a tous trois chassés de la ville, l’alchimiste, sa triste épouse, leur bébé
au visage si angélique,
fossettes, sourire rosé, si douces boucles d’or.
Roìsin Tierney /Découverte
Traduction : Bernard Turle
Look around when you have got your first mushroom
or made your first discovery: they grow in clusters.
George Pólya
He, though, had an almost melted look.
Too many years spent thumbing the ancient tracts,
fumbling with his crucible and pen,
trying to turn piss into gold. Pah!
He was nothing but trouble. The facts
do not uphold. Piss is what it is. How
his wife put up with the stink! Neighbours
grumbled, yet surrendered their pisspots,
afraid of his squinny, his mad blue stare.
Once he dampened some straw with the stuff,
let it rot down, set it alight. POUF!
That’s when we said it was time to stop,
but he kept on secretly, using his own dribble
and whatever other ‘streams of fortune’
came his way; the odd pedlar’s or wayfarer’s,
even his mares’ great gush, until one day
he noticed that a quantity boiled down
gave up not gold, but a ‘devilish light’.
We drove all three of them out of town,
the alchemist, his sad wife, their baby,
which had the most angelic face, dimples,
pink grin, the softest golden curls.
Et que faut-il penser
De ces pommes jaunes ?
Hier, elles étonnaient, d’attendre ainsi, nues
Après la chute des feuilles,
Aujourd’hui elles charment
Tant leurs épaules
sont, modestement, soulignées
D’un ourlet de neige.
Yves Bonnefoy / Les pommes
Supposons trois araignées
Et puis n’en parlons plus
Dans l’arbre la nuit s’émiette
Ce n’est pas tant qu’il fait froid
Que la lune morte en plein vol
Mario Brassard / À soleil donné
J’ai vu le parc : vert jaune, vert bleu, vert rouge,
vert mauve, vert soleil et vert tremblé –
et j’ai écouté les fleurs d’oranger épanouies.
Puis je me suis attaché à la muraille ovale du
parc
et j’ai écouté les enfants aux pieds frêles,
ceux, mouchetés de bleu et tigrés de gris,
avec des noeuds roses.
Les arbres colonnes traçaient des lignes vers
là-bas
quand ils se sont assis avec une grâce sensuelle
en un large cercle,
j’ai songé à mes visions de portraits couleurs
et il m’a semblé
que je n’avais parlé qu’une seule fois
avec eux tous.
Egon Schiele / Vision (extrait
Traduction : Henri Christophe
Elle portait un prénom étrange qui la rendait inaccessible. Un prénom de fleuve mâle. Un fleuve de Sicile irradié d’une aimantation mythique dont le sens nous échappait. Elle s’appelait Alfea. Elle était l’amant éconduit de la nymphe Aréthuse. Condamné par Diane à fuir dans des eaux volubiles. Inlassablement. Alfea souffrait d’un mal inconnu et secret. Tu respectais son silence. Ensemble, vous vagabondiez en riant, défiant les mamelons des collines. Je vous voyais courir jusqu’au petit bois de pins stridulant, crissant du grésillement des cigales. La nuit, vous rêviez encore le long de sentiers odorants qui vibraient du scintillement des lucioles. Elle te parlait de l’île d’Elbe où elle séjournait pendant ses vacances. Tu lui parlais de la Corse où tu terminerais les tiennes. L’idée d’une séparation prochaine attisait votre désir. Inutilement. Avec notre départ, Alfea disparut. Des lettres passionnées restèrent sans réponse.
Bien des années plus tard, à Syracuse, je m’en souviens comme si c’était hier, tu t’es rendue auprès d’une source tapie au creux des joncs. C’était à Ortygia. La source de la nymphe Aréthuse. Tu es restée là, longtemps, absorbée dans la contemplation des reflets d’eau. De cette onde à peine mouvante a surgi le visage d’Alfea. Intact. Tu as murmuré des mots d’adieu que la nymphe a emportés avec elle.
Une écharde, à peine.
Parmi les lys d’eau.
Angèle Paoli / Italies Fabulæ (extrait )
fatigué de dessiner mes rêves
dans le sable du bout de mes doigts
fatigué d’attendre une pluie qui ne viendra pas
autant dire d’entrée que je n’ai pas voulu
je n’ai pas demandé à être là
les pieds dans des souliers qui n’ont pas été faits pour moi
tout comme leur humour et leurs filles à marier
un jour je suis parti sans trop savoir pourquoi
j’ai fait comme tous ceux de chez moi
qui sont allé chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvaient plus là-bas
j’ai défait mes amours, j’ai défait mes amis
j’ai tout laissé derrière et c’est tant pis
tout ce que je n’ai jamais su y faire avec ma vie
et tous ces souvenirs qui ne sont plus les miens
tant pis que l’exil c’est moi qui l’ai choisi
tant pis que l’exil étranger où que j’aille
tant pis
j’ai suivi mon chemin de papier
longues files d’attente et de portes fermées
d’abord j’ai été humble et puis je n’ai plus rien été
j’ai travaillé et j’ai fait de mon mieux
gratté la terre jusqu’au milieu
et puis j’ai attendu le corps cassé en deux
j’ai appris à me taire appris à résister
étouffé par les fumées mauvaises
d’un feu qu’on a éteint depuis bien longtemps
une vieille tempête qui ne change rien au temps
je ne reçois plus les lettres du pays
qui me parlaient toujours des cheveux gris
et des vents d’ouest qui un jour m’emporteraient là-bas
où tout ressemble encore à ce que j’ai aimé
Gabriel Yacoub / Tant pis que l’exil
Il venait de livrer le secret du soleil
et voulut écrire le poème de sa vie
pourquoi des cristaux dans son sang
pourquoi des globules dans son rire
il avait l’âme mûre
quand quelqu’un lui cria
sale tête de nègre
depuis il lui reste l’acte suave de son rire
et l’arbre géant d’une déchirure vive
qu’était ce pays qu’il habite en fauve
derrière des fauves devant derrière des fauves
son fleuve était l’écuelle la plus sûre
parce qu’elle était de bronze
parce qu’elle était sa chair vivante
c’est alors qu’il se dit
non ma vie n’est pas un poème
voici l’arbre voici l’eau voici les pierres
puis ce sacerdoce du devenir
il vaut mieux aimer le vin
et se lever matin
on le lui conseilla
mais plus d’oiseaux dans la tendresse des mères
Tchicaya U Tam’si / Natte à tisser ( extrait )
Du val aux montagnes
Des montagnes aux monts
Cheval sombre
Moine chevalier
Par maisons et par landes,
Par domaines et par sources,
Unis, vous cheminez
Du val aux montagnes
Des montagnes aux monts
Cheval sombre
Moine chevalier
Par des falaises noires,
Par derrière et par devant,
Secrets, vous cheminez
Du val aux montagnes
Des montagnes aux monts
Cheval sombre
Moine chevalier
Par des landes désertes
Sans aucun horizon,
Libres, vous cheminez
Du val aux montagnes
Des montagnes aux monts
Cheval sombre
Moine chevalier
Par des chemins impossibles
Par des rivières sans ponts,
Seuls, vous cheminez
Du val aux montagnes
Des montagnes aux monts
Cheval sombre
Moine chevalier
Dans un temps infini
Que personne ne raconte,
En moi, vous cheminez
Fernando Pessoa / Moine chevalier
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por casas, por prados,
Por quinta e por fonte,
Caminhais aliados.
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por penhascos pretos,
Atrás e defronte,
Caminhais secretos.
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por plainos desertos
Sem ter horizontes,
Caminhais libertos.
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte,
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por ínvios caminhos,
Por rios sem ponte,
Caminhais sozinhos.
Do vale à montanha,
Da montanha ao monte
Cavalo de sombra,
Cavaleiro monge,
Por quanto é sem fim,
Sem ninguém que o conte,
Caminhais em mim.
Toute ressemblance avec des événements passés, des personnages réels ou des contrées connues, est totalement illusoire et, en quelque sorte, doit être considérée comme regrettable.
Mongo Beti / ( l’avertissement du futur Remember Ruben )
A la mort, le monde ne change pas, mais cesse (6.431).
La mort n’est pas un événement de la vie. On ne vit pas la mort.
Si l’on entend par éternité, non pas une durée indéfinie, mais l’intemporalité, alors on peut dire que celui qui vit dans le présent, vit éternellement.
Notre vie est aussi infinie que notre champ de vision (6.4311).
L’immortalité temporelle de l’âme, c’est-à-dire sa survie éternelle après la mort, non seulement n’est garantie en aucune façon, mais surtout sa supposition ne procure même pas ce qu’on voudrait obtenir par elle. Une énigme est-elle résolue, parce que je survis éternellement? Cette vie éternelle n’est-elle pas aussi énigmatique que la vie présente? La solution de l’énigme de la vie dans l’espace et dans le temps se trouve en dehors de l’espace et du temps.
(Ce ne sont pas des problèmes de la nature que nous ayons à résoudre) (6.4312).
Le comment du monde est parfaitement indifférent pour ce qui est supérieur. Dieu ne se révèle pas dans le monde (6.432).
Les faits appartiennent tous au problème, non à la solution (6.4321).
Ce n’est pas le comment du monde, qui est le « mystique », mais le fait qu’il soit (6.44).
La vision du monde sub specie aeterni est sa vision comme tout limité.
Le sentiment du monde comme tout limité, est le sentiment mystique (6.45).
Pour une réponse inexprimable, on ne peut exprimer non plus la question.
Il n’y a pas d’énigme.
Si on peut poser une question, on peut aussi y répondre (6.5).
Le scepticisme n’est pas irréfutable, mais il est manifestement dépourvu de sens, car il veut douter, là où l’on ne peut poser de questions.
Car il ne peut y avoir de doute que là où il y a une question ; il ne peut y avoir une question que là où il y a une réponse, et il ne peut y avoir de réponse que là où quelque chose peut être dit (6.51).
Nous sentons que même si toutes les questions scientifiques sont résolues, nos problèmes de vie ne sont même pas touchés. Sans doute, il n’y a plus alors de question ; et justement, c’est la réponse (6.52).
On reconnaît la solution du problème de la vie, dans le fait que ce problème s’évanouit.
N’est-ce pas la raison pour laquelle les hommes pour qui le sens de la vie devient clair après des doutes prolongés, ne peuvent dire alors en quoi consiste ce sens? (6.521).
Il y a sans aucun doute un inexprimable. Il se montre ; c’est là le mystique (6.522).
Mes propositions sont clarificatrices en ce que, quiconque me comprend, les reconnaît à la fin, pour des non-sens, quand il a sauté au travers d’elles – sur elles – au-delà d’elles. ( il doit pour ainsi dire rejeter l’échelle, après qu’il s’en est servi pour monter).
Il doit dépasser ces propositions, alors il a la juste vision du monde (6.54).
Au sujet de ce dont on ne peut parler, on doit se taire (7).
Ludwig Wittgenstein / Tractacus logico-philosophicus ( extraits )
Traduction : Pierre Hadot
La feuille d’appel s’est envolée trente détenus virevoltent entre voie ferrée et nuages
Lutz Bassmann / Haïkus de prison
J’aime les rivières et la musique qu’elles font.
Et les ruisseaux, dans les clairières et les prairies, avant
qu’ils aient pu devenir des rivières.
Peut-être même que je les aime plus que tout
parce qu’ils sont secrets. J’oubliais presque
de dire un mot de leur naissance !
Est-il chose plus merveilleuse qu’une source ?
Mais les gros cours d’eau sont aussi dans mon coeur.
Et les lieux où ils se jettent dans les fleuves.
L’embouchure des fleuves où ils vont à la mer.
Ces lieux où l’eau s’unit
avec l’eau. Ces lieux se distinguent
dans mon esprit comme des lieux sacrés.
Mais ces fleuves côtiers !
Je les aime comme certains aiment les chevaux
ou les jolies femmes. J’ai le béguin
de cette eau froide et vive.
Rien qu’à la regarder mon sang bouillonne
et ma peau fourmille. Je resterais assis
à contempler ces fleuves pendant des heures.
Pas un qui ressemble à l’autre.
J’ai 45 ans aujourd’hui.
Qui me croirait si je disais que
j’en ai eu 35 autrefois ?
Mon coeur vide et tari à 35 ans !
Il a fallu cinq années
pour qu’il se remette à couler.
Je prendrai tout le temps qu’il me plaira cet après-midi
avant de quitter ma place au bord de ce fleuve.
Je suis content d’aimer les fleuves.
De les aimer tout du long en remontant
jusqu’à leur source.
D’aimer tout ce qui m’accroît.
Raymond Carver / Où l’eau s’unit avec l’eau
Traduction :Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
Pendant des années
Pour chaque Noël
Et pour chaque anniversaire
elle leur a offert un calendrier des P.T.T
C’était absurde
Plusieurs calendriers
Chaque Année
pour chaque anniversaire
Pour chaque Noël
un calendrier des P.T.T
Qui représentait
Invariablement
La montagne
LA montagne
Qu’on voyait par leur fenêtre
Ou une autre
Mais toujours un peu la même
Toujours la montagne
Elle avait commencé
Elle avait commencé…
Quand ils s’étaient mariés
Comme une blague
Elle leur a offert un calendrier
Des P.T.T
C’était modeste
C’était drôle
C’était comme offrir une petite montagne
C’était comme offrir une boule à neige
Mais en moins encombrant
Avec la neige pourtant
Et puis elle avait continué
Chaque année
Pour l’anniversaire
De Mariage
Et quand les enfants étaient nés
Elle avait insisté
C’était toujours drôle
Parfois un peu pesant
Toujours drôle…
Ensuite, après,
Elle n’avait pas voulu
Déroger
Elle n’avait pas osé
Et, je crois, que ça les avait bien arrangés
Elle avait continuer
Cela faisait simplement
Un tout petit peu moins
De Calendriers
Il s’était vraiment énervé
Lui, une fois
Cette montagne, là
Il ne pouvait plus la voir
En peinture
En photo…
Il s’était énervé
Il avait fermé les volets
Mais il n’avait pas décroché
Le calendrier
Le calendrier était resté
Sur la porte de la cuisine
Sur la porte des WC
Sur la porte de la cave
Sur la porte du grenier
Le calendrier n’avait pas bougé
Personne n’entourait plus les dates
D’un coup de stylo
Bleu
Bille
Bille bleue…
Personne ne lisait plus les dates non plus
Personne n’en parlait plus
Mais tous voyaient…
Toujours la montagne
Et puis, un jour,
une fois
Ils ont oublié
De tourner la page du calendrier
Et les calendriers
Se sont déréglés
Alors,
Un moment, un instant
On ne s’est plus rappelé
Un jour
On a oublié
La date
… et c’était bien
Emmanuelle Cordoliani
La lune était pleine ; et le chien du maraîcher et le lapin, séparés par le fil barbelé, entrèrent calmement en pourparlers. Le lapin dit : “Les légumes, toi tu ne les manges pas ; le maître te traite avec gamelles de son et coups de pied. La nuit tu pourrais dormir en toute sérénité, me laisser un peu en paix parmi les verdures et les melons. Tu peux bien me faire peur, va, cela ne veut pas dire que ta condition soit meilleure que la mienne. Nous devrions nous tenir pour frères”. Le chien l’écoutait, paresseusement allongé, et le museau sur les pattes. Et puis : “Ce que tu dis est vrai ; mais pour moi rien ne vaut le plaisir de te faire peur”.
Leonardo Sciascia / Fables de la dictature
Traduction : Jean-Noël Schifano
C’era luna grande ; e il cane dell’ortolano e il coniglio, divisi dal filo spinato, quietamente parlamentarono. Disse il coniglio : “Gli ortaggi tu non li mangi ; il padrone ti tratta a crusca e calci. La notte potresti serenamente dormire, lasciarmi un po’ in pace tra le verdure e i meloni. Che tu mi faccia paura, non vuol dire che la tua sia migliore condizione della mia. Dovremmo riconoscerci fratelli”. Il cane lo ascoltava, pigramente disteso, e il muso sulle zampe. E poi : “Quello che tu dici è vero ; ma per me non c’è niente che valga il gusto di farti paura”.
Nous aurions un chien
ça n’irait pas plus mal
moi je me chargerais de le caresser
et tu pourras le faire aussi
lui se chargerait d’aboyer
on lui montrera comment faire
s’il ne sait pas
s’y prendre avec douceur
il viendrait se blottir près du lit
ah oui ce chien je l’imaginerais bien
au pied du lit
de ton côté ou du mien
c’est comme tu veux
bon ok plutôt du mien alors
pendant que je lirais quelques pages
d’un poète qui finirait
de me remplir d’amour
un truc qui y ressemble et rassasie
et tu t’endormirais
shootée comme à l’accoutumée
sans sexe ni tendresse
en rêvant dieu sait quoi
d’en finir
d’un ailleurs
de ton père
d’hommes plus virils que moi
d’une autre vie
en somme
depuis le wagon de tête de
l’Orient-Express
sans me dire si
j’y suis à bord
Thierry Roquet / le wagon de tête (décembre 2011)
Où commence la mise à flot,
Dans la tête ou sur la page ?
Dans l’eau puisée du désert
Ou dans ce temps où survivre
Défie les parages du vivre ?
Inhabitables sont les désirs
Qui veulent ressusciter les veilles.
À la frontière, la requête est veine.
La marge roule son tapis
Dès lors que le mot de passe
Se perd dans l’ombre.
Mais au-delà de l’incubation,
Comment dire la capture
D’un coup de vent entre les côtes ?
Charles Akopian
Nous portons le destin des mots
du ciel et de l’enfer
Les mots du nord
sont enveloppés de fourrures de
rennes
Les mots du sud
gonflés d’un soleil de plomb
Dans ces hémisphères
Dieu et Lucifer
se sont perdus
l’aube est sans prophètes
Anise Koltz
Personne dans la famille n’est mort d’amour.
C’était comme c’était, rien de mythique.
Des Romeo et des Juliette de la dyphtérie ?
Certains ont atteint un âge canonique.
Aucune victime par absence de réponse
A une lettre parsemée de larmes !
Toujours il se trouvait quelque voisin
Avec des roses et des binocles.
Aucun étouffé dans une armoire d’époque,
Surpris par le mari d’une maitresse !
Peut-être quelqu’un, jadis, avant le daguérotype
Mais parmi ceux de l’album, personne, que je sache.
Les tristesses se dissipaient, les jours se suivaient,
Et eux, consolés, mouraient de la grippe.
WYSLAWA SZYMBORSKA / L’Album de Famille
Nikt w rodzinie nie umarl z milosci.
Co tam bylo, to bylo, ale nic dla mitu.
Romeowie gruzlicy ? Julie dyfterytu ?
Niektorzy wrecz dozyli zgrzybialej starosci.
Zadnej ofiary braku odpowiedzi
Na list pokropiony lzami !
Zawsze w koncu zjawiali sie jacys sasiedzi
Z rozami i binoklami.
Zadnego zaduszenia sie w stylowej szafie,
Kiedy to raptem wraca maz kochanki !
Moze ktos, dawniej, przed dagerotypem –
Ale z tych, ci w albumie, nikt, o ile wiem.
Rozsmieszaly sie smutki, lecial dzien za dniem,
A oni, pocieszeni, znikali na grype.
Il y a longtemps, les troubadours, les poètes,
les ratés, les saltimbanques, les somnambules,
les pyromanes, les schizophrènes, les inventeurs
de tout
et de rien,
les apôtres, les disciples de Dieu (en quelque sorte)
allaient par des chemins interdits, ils allaient ouvrant
les bras (les disciples), ils allaient
sans savoir quand ni comment ni pourquoi, ils allaient
tout simplement ainsi en marchant, ils allaient
par des chemins de croix, il y a longtemps, longtemps,
ils allaient
comme si on allait
à l’abattoir, risquant leur vie chaque jour sur la corde
raide,
les troubadours, les poètes, il y a longtemps, allaient
par des chemins tracés par le vent, il y a longtemps,
le ciel comme chapeau, le soleil sous les nuages,
et tout cela sans rien dire, mais oui, sans rien dire
sur la corde raide, ils allaient
les troubadours, les poètes, les ratés, les saltimbanques,
les pyromanes, les schizophrènes, les inventeurs
de tout
et de rien, en ouvrant leurs bras, bien sûr, en ouvrant leurs bras.
Patricio Sanchez Rojas / Les disciples
je suis de ceux qui foulèrent
le saint parvis
de la mosquée Omari
de ceux qui
passionnés
convaincus
remplirent les avenues
de mille slogans têtus
jeunes optimistes
démocrates utopistes
de ceux qui
révolutionnaires éphémères s’abouchèrent
et bouchèrent
les canons des blindés
qui recouvrèrent de fleurs idylliques
bucoliques
les métalliques chars de la terreur
fils de Deraa l’ancienne
nous étions
invincibles
indéfectibles
insubmersibles
nous portions dans nos âmes
et nos cœurs
la haine de l’infâme
et le droit vainqueur
fils de la liberté
nous fustigions
l’oppression
la corruption
nous réclamions
à cor et à cri
l’abdication
sans délai
du potentat zélé
fêlé
notre voix retentit
résonna
jusqu’à Homs et Hama
jusqu’à Banias et Kamichli
dans les détours du faubourg d’Harasta
notre voix traversa
les pieds secs
la rivière Barada
s’engouffra
sans crime
dans le vaste selamkik
du Palais Azim
nous étions les bourgeons confiants
d’un éternel printemps
nous fûmes décimés
par le Sort et l’armée
le pays tout entier
suffoqua
dans l’odeur des charniers
des hauteurs de Kerak
s’exhalèrent
des relents de cloaque
il fallait vivre
il fallut fuir
les chars et les Bachars
et laisser derrière soi
le tendre émoi
d’une mère en pleurs
mater dolorosa
il fallait cheminer
en terrain miné
Liban Turquie Égypte
déserts plaines et cryptes
passer du tendre émoi
d’une mère en pleurs
au pâle effroi
d’une mer de douleurs
mare nostrum
rejoindre Ankara
trouver un passeur
et pourquoi pas
tenter sa chance
et dans une juvénile ardeur
atteindre le rivage
de l’Eldorado France
puis tout se mêle
et s’emballe
tout se précipite
et me presse
et m’excite
et m’irrite
le temps l’espace
autour
le vent les traces
les vautours
tout se condense
et danse
et concourt
et conspire
à ma fuite
les agents de voyage
en dernière classe
les grossistes
en mirages
les marchands de soleil
en éveil
les pourvoyeurs d’espoir
les promoteurs
des quarts d’heure de gloire
les courtiers en espérance
puis
l’argent dépensé
l’essor des pensées
les rêves prodigues
brisant les digues
puis
les tentatives avortées
les projets emportés
les vedettes italiennes
à l’affût
telles des chiennes
encerclant assiégeant
le chalutier bondé
peuplé
de Syriens
d’Africains
d’Iraniens
jetés sur les flots
par la misère
et les maux
sans fin
tyrannies avanies
conscriptions abjections
pléthorique foule
malmenée par la houle
il fait noir
tout est noir
et sombre
tout n’est qu’ombre
et reflets d’ombre
quelques lampes de poche
dessinent des fantoches
des murmures obscurs
abscons
frissonnent
et se défont
dans le silence
sans fond
les vagues s’amassent
en montagnes
en masses
les hydres maritimes
guettent leurs victimes
l’embarcation d’infortune
tangue éperdue
perdue
sous un ciel sans lune
nous flottons
secoués par le vent
nous pleurons
survivants
nous prions tous les dieux
nous fermons les yeux
puis
survient la trombe
un homme
se cogne et tombe
est-il mort
le paquebot
pour tombeau
mausolée désolé
est-ce qu’il dort
la conscience
en partance
je crie je prie
dans mes litanies
vont et viennent
l’Italie
Vintimille
Alpes
et scalps
massacres et simulacres
je revois
Maman
les mains tendues
mon frère de sang
parmi les pendus
je tremble
de froid
de faim
de peur
l’angoisse m’étreint
m’embrasse
m’écœure
m’enserre les reins
alors
je grave
je trace
de mes ongles écarlates
je griffe à la hâte
mes initiales
sur un tabouret
bancal
le navire prend l’eau
ma raison chavire
des hélicoptères survolent
les passagers s’affolent
qui se souviendra
qui témoignera
qui racontera
dans un jour
dans un mois
le calvaire
le naufrage
dans quelques années
l’asphyxie
de nos vies
de nos âges
en pleine
Méditerranée
Hans Limon / Traversé(e)
( En sous-titre de chaque poème, une concrétion littérale des poèmes eux-mêmes, en italiques. )
pris d’un doute
le vigile crève l’alvéole noire
d’un coup d’ergot, tac
qui demeurerait en sa larve
à touiller un sang d’encre ?
aussitôt elle s’envole, hilare
vers une cime d’air
avec sa mort acrobatique
(meurhil)
Tristan Félix / Augure
La forêt en son sommeil se rassemble après toi. Son œil fugitif mord les cimes. Superpose les rayons.
Ce sont de muettes effusions. Dans une lumière en sourdine.
Et tout à coup – la nuit.
La forêt pleine à nouveau. Unie, mousse et rideau. Espace éperdu, écheveau de légendes.
Comme, au fond de soi, l’entière origine du cœur animal. Délesté de ses peurs.
***
Automne indien.
Comme elles sont hautes les fougères. Vagues rousses, mille doigts. Danse du sang.
Comme tu es petite mon enfant. Naufragée docile dans ton châle de laine. Tu n’es pas perdue – ou c’est sans un cri.
Tu as la forêt à vivre. Qui doucement te mange.
***
Tu te caches les yeux avec les mains. Existe-t-il un mot pour ce geste ?
Tu gardes le monde à l’intérieur. Bleus, les yeux le monde, sous les mèches de cheveux qui bougent.
Tu sais déjà les défauts de présence. Le vent qui court à sa perte. La lumière arrêtée dans les choses. Les longs abîmes où le corps tombe en s’endormant.
Tu dis c’est dans le noir les plus belles rencontres. Puisque tout est fragile à présent.
***
Après la neige – à peine.
A vingt centimètres du sol, des champs de lunes consumées. Crépuscule accroché aux aigrettes.
Déjà les prés bruissent. Les petites bêtes de la nuit s’ébrouent.
Patrie du souffle au bout des doigts, tu fais des vœux d’étoiles filantes. De boutons d’or.
L’asile, la fête. Une explosion de lucioles, de fleurs traversées.
***
Ma douce ma joliette, pourquoi couds-tu ta robe sur ta peau transparente ? Tu te tiens close. Ton visage se tait.
Il y a pourtant comme un bruit de porcelaine. De tasse ébréchée dans l’évier. Est-ce ta collection de coquillages, remuée sur le couvre-pieds de laine ?
Ou tes plumes d’argile blanche, tombées une à une sur le carrelage et tes pieds nus.
Estelle Fenzy / Norwegian wood
Les poètes tiennent bon.
Pas facile de se débarrasser d’eux,
Dieu sait qu’on a essayé.
On les dépasse sur la route,
ils se tiennent là, sébile à la main,
une vieille habitude.
De nos jours la sébile est vide,
que des mouches mortes et des sous troués. Ils regardent droit devant eux.
Ils sont morts, ou bien quoi ?
Pourtant ils énervent avec leurs airs
d’en savoir plus que nous.
Plus de quoi ?
Qu’est-ce qu’ils ont la prétention de savoir ? Accouchez, qu’on leur crache.
Parlez clairement.
Si vous essayez d’obtenir une réponse simple, alors ils font semblant d’être dingues,
ou bourrés, ou pauvres.
Il fut un temps
où ils portaient un déguisement,
pull-over noir et guenilles ;
ils ne peuvent plus s’en passer.
Et ils ont des problèmes de dents.
C’est un de leurs soucis.
Ils auraient besoin de passer chez le dentiste.
Ce n’est pas tout, ils ont un problème d’ailes.
On ne peut plus trop compter sur eux
du côté de la navigation aérienne ces temps-ci. Plus de vol majestueux, plus de lumière radieuse, plus d’acrobaties.
Pour quoi qu’on les paie, nom de Dieu ? (À supposer qu’ils soient payés.)
Ils n’arrivent même pas à décoller, Leurs ailes crottées et eux.
Et quand ils volent, c’est pour s’écraser
sur la terre humide et grise.
Dégagez, qu’on leur dit – délivrez-nous de vos tristes figures.
On n’a pas besoin de vous ici.
Vous ne savez plus nous dire
combien nous sommes sublimes. Comment l’amour est la seule réponse : nous avons toujours raffolé de celle-là. Vous ne savez plus lécher les bottes. Vous n’êtes plus capables de sagesse. Vous avez perdu de votre splendeur.
Mais les poètes tiennent bon.
On dira ce qu’on voudra, ils sont tenaces.
Ils ne chantent pas, ils ne volent pas.
Ils sautillent et ils croassent
et se cognent à l’air
comme on se cogne aux barreaux,
et ils racontent la même vieille blague usée. Quand on les interroge, ils répondent
qu’ils ont l’obligation de dire ce qu’ils disent. Zut alors, quel tas de prétentieux.
Pourtant ils savent quelque chose. Ils savent quelque chose.
Un truc qu’ils chuchotent,
un truc qu’on n’entend pas bien. S’agit-il de sexe ?
De poussière ? D’amour ?
Margaret Atwood / Les poètes tiennent le coup
Traduction : Paol Keineg
The poets hang on.
It’s hard to get rid of them,
though lord it’s been tried.
we pass them on the road
standing there with their begging bowls, an ancient custom.
Nothing in those now
But dried flies and bad pennies.
They stare straight ahead.
Are they dead, or what?
Yet they have the irritating look
of those who know more than we do.
More of what?
What is it they claim to know?
Spit it out, we hiss at them.
Say it plain!
If you try for a simple answer,
that’s when they pretend to be crazy,
or else drunk, or else poor.
They put those costumes on
some time ago,
those black sweaters, those tatters;
now they can’t get them off.
And they’re having trouble with their teeth. That’s one of their burdens.
They could use some dental work.
They’re having trouble with their wings, as well.
We’re not getting much from them in the flight department these days. No more soaring, no radiance,
no skylarking.
What the hell are they paid for? (Suppose they are paid.)
They can’t get off the ground, them and their muddy feathers. If they fly, it’s downwards,
into the damp grey earth.
Go away, we say –
and take your boring sadness. You’re not wanted here.
You’ve forgotten how to tell us how sublime we are.
How love is the answer:
we always liked that one. You’ve forgotten how to kiss up. You’re not wise any more. You’ve lost your splendor.
But the poets hang on.
They’re nothing if not tenacious. They can’t sing, they can’t fly. They can only hop and croak
and bash themselves against the air as if in cages,
and tell the odd tired joke.
When asked about it, they say
they speak what they must.
Cripes, they are pretentious.
They know something, though. They do know something. Something they’re whispering, something we can’t quite hear. Is it about sex?
Is it about dust? Is it about love?
Nous marchons sur vos pas
Nous ne vous quitterons jamais,
nous vous suivrons partout comme une ombre,
douces et tenaces comme de la glu.
Nous n’avions pas de voix
nous n’avions pas de nom
nous n’avions pas de choix
fille sans renom
et sans visage.
Nous avons subi votre rage
Ô injustice
Mais nous sommes ici
Nous sommes ici, nous aussi
Au même titre que vous.
Hou Hou Hou Hou!
Margaret Atwood
Tu as beaucoup de cheveux
D’odeurs et de jambes nues
Toujours un peu trop
Pour que je ne sois pas perdue
Il n’y a plus rien dans mes mains
Sous mes côtes, sur mes yeux
Qui me protège étroitement
De l’Homme ou de Dieu
Il n’y a plus que moi
Et le fauteuil percé
Assise dedans
Qui te regarde m’échapper
S’il y a une issue
Elle traverserait la pierre
Mais il y a le trou dans ce fauteuil
Qui m’aspire vers
La texture des paroles
Le revêtement de l’absence
Mélange étriqué
De mouvement en silence
La réalité à 1 millimètre de ma peau
Le cosmos à un pas de chez moi
Ton âme qui me colle
Rien ne t’éloignes de moi
Alors que tout ça me sort par les yeux
Me sort par la bouche
Je ne sais plus ce que je veux,
Des fleurs ? Des cailloux ?
Les chiffres du chômage,
Une collection d’invertébrés ?
La règle qui dit si oui ou non
J’ai correctement coupé le cordon ?
Je devrais calculer la distance exacte
Qu’il y a entre toi et moi
Sauf que je ne sais pas où tu es
Et que tu ne me vois pas.
Je suis dans le monde
Le monde est en moi
Je vois autant de limites
Que d’espace en soi
Theodora Mayer / Vers à soi
J’aime d’un amour clandestin.
Ce que de toi nul n’a aimé :
Le sourd battement enfermé
De ton coeur et de ton instinct.
Nul n’a songé avec douleur
À ces beaux secrets écorchés
Du mouvement intérieur,
Puissant, indomptable et caché !
- Mais moi je sais que c’est ton sang
Qui te fait net, pur, précieux,
Et mon rêve en ton corps descend
Comme vers de plus sombres cieux…
Anna de Noailles
Toujours j’aurai aimé ce coteau solitaire,
et cette haie qui dérobe au regard
une grande partie de l’extrême horizon.
Mais assis je contemple, et en pensée
me crée des espaces illimités
au-delà d’elle, des silences surhumains,
et une quiétude profonde.
Peu s’en faut qu’alors mon cœur ne s’effraie.
Et quand j’entends le vent bruire dans ces feuillages,
à cette proche voix le silence infini
je vais mesurant : et l’éternité
en moi advient, et les mortes saisons,
et celle-ci, vivante, et sa rumeur.
Dans cette immensité s’abîme ma pensée,
et naufrager m’est doux dans cette mer.
Giacomo Leopardi / L’infini
Traduction : Arlette Estève
Sempre caro mi fu’ quest’ermo colle,
E questa siepe, che da tanta parte
Dell’ultimo orizzonte il guardo esclude.
Ma sedendo e mirando, interminati
Spazi di là da quella, e sovrumani
Silenzi, e profondissima quiete
Io nel pensier mi fingo; ove per poco
Il cor non si spaura. E come il vento
Odo stormir tra queste piante, io quello
Infinito silenzio a questa voce
Vo comparando: e mi sovvien l’eterno,
E le morte stagioni, e la presente
E viva, e il suon di lei. Cosi’ tra questa
Immensità s’annega il pensier mio:
E il naufragar m’è dolce in questo mare.
Le monde est bleu le soir
quand la clarté s’affaisse
au-delà des ravins
tous les bleus de la mort
s’accrochent aux collines
comme un manteau sur des épaules
un dernier cri traverse nos paupières
nous buvons l’eau qui glisse entre les arbres
et la lumière fond entre nos doigts
les ombres longues des pierres
désignent le matin
où nous prendrons dans le chemin
un destin reposé.
Lucien Guérinel / Le monde est bleu
On voudrait nous faire croire que notre existence n’est constituée que des événements pourtant extérieurs à elle qui affectent la marche du monde, mais nous n’écoutons que très distraitement, en gratouillant entre ses oreilles le crâne de notre chat, le discours ininterrompu du narrateur qui, de sa voix vibrante de tous les drames, s’imagine raconter notre vie à la télévision.
Le cadavre fut découvert par un chasseur et son chien, dans un taillis de la forêt. Il était encore chaud et portait au cou une plaie sanglante visiblement causée par une arme à feu. Son âge exact restait difficile à déterminer, mais il s’agissait de toute évidence d’une biche encore jeune.
Notre poubelle au soir est pleine d’espoirs réalisés.
Eric Chevillard / Autofictif 3442
Debout palmiers
Dans le vent d’ouest qui vous jette vers l’orient
Nous avons faim dans la tête
Et nous lançons nos mains et nos regards
Par-dessus la mer étale
Aux millions d’écailles d’or
Vers un rivage futur
Une ligne indécise
Un contre-jour du soleil levant.
Nous avons faim.
Pas de blé, pas de chair, pas de fruits.
L’eau qui gonfle vos barrages
Et vos fleuves artificiels,
Tous vos canaux dans les cotonniers,
Nous n’en voulons plus.
Nous avons faim et soif
D’un amour humain.
Ne nous parlez pas de Dieu,
C’est inutile.
Vous mentez.
Pour parler de lui sans mensonges,
Il faut d’abord être un homme.
Et vous n’êtes plus des hommes,
Mais des machines effroyables d’intelligence
Au service du meurtre.
Jean Amrouche
Dans la cuisine la fille s’essuie les mains sur ses hanches.
On ne vient que pour réclamer
Alors elle ne tourne pas toujours la tête
Front essuyé au creux du coude
Quand la porte s’ouvre seulement du bruit
Le travail fait marcher presque danser
Une robe tâchée peut être une robe de bonheur
Parce qu’en elle
La sueur n’empêche pas les yeux clairs
Quand on souhaite de pied ferme
Rendre heureux qui on sait
Et qui est tout près d’ici
Ce ne sont pas les rois qui font les reines.
Ariane Dreyfus / L’homme qui tua Liberty Valence
Toi qui ameutes et qui passes entre l’épanouie et le voltigeur, sois celui pour qui le papillon touche les fleurs du chemin.
Reste avec la vague à la seconde où son cœur expire.
Tu verras.
Sensible aussi à la salive du rameau.
Sans plus choisir entre oublier et bien apprendre.
Puisses-tu garder au vent de ta branche tes amis essentiels.
Elle transporte le verbe, l’abeille frontalière qui, à travers haines ou embuscades, va pondre son miel sur la passade d’un nuage.
La nuit ne s’étonne plus du volet que l’homme tire.
Une poussière qui tombe sur la main occupée à tracer le poème, les foudroie, poème et main.
René Char / Le risque et le pendule
Entends, c’est jour, la forme aimantée du point.
Signe bref casse les phrases comme route, ses cailloux brisés font des éclats de lune et nous écrivons.
Prends l’outil. Tranchant. L’heure va son signe ascendant. Nous coupons les vers, martelés. Prononçons, voix des novices, le poème à demi consumé. Ta voix porte l’arme blanche qui divise les haillons du passé. J’ai hâte. Il faudra bien passer soupir, ses pas feront des ponts, engloutis. Nous ne garderons pas la chair de nos pensées. Trop lourdes, feraient des traces et nous aurions vite regret de sombrer. Enjamber, leste parcours. Accroître raison du plus fort et tomber pour que Phénix invite à dresser des tentes sur les années. Triangles simples. Cours remonté, piquet de garde, cheville stable.
Commencer. Celui qui
Écrit visite le désastre d’un œil noir, trop à rester.
L’encre immiscée pointe un seuil
où le poème existe.
Isabelle Lévesque
J’avais un fantôme dans le cœur
Sans cesse je murmurais son nom
Une prière pour nous exorciser
Je le traînais tout le temps
Du lit au bar j’essayais en vain
De le noyer dans l’alcool la fête
La luxure les voyages
Il restait toujours là
De l’autre côté du miroir
À me narguer
Souvenir virtuel tellement live
Alors j’ai décidé d’essayer de vivre avec
Mes yeux comme des valises fermées
Sur son image tatouée à l’envers des paupières
Mais je ne m’habituais pas à sa présence continue
Où était donc le corps tant convoité ?
La chaleur de ses yeux le parfum de sa voix ?
Et la douceur oh ! la douceur de ses lèvres ?
Les années ont passé
Comme dans une chanson de Dalida
Il restait là
Occupant toutes les chambres de mon cœur
Je ne savais plus où aller
Pour goûter un peu de répit
Il me dictait des poèmes
Que les autres s’appropriaient
Il était l’ombre grise de ma solitude
La nef d’une cathédrale infernale
Parfois l’écho rose de son rire me surprenait
Quand nous étions dans la douche
Moi qui chantais Gigi l’Amoroso
Comment le rejoindre ?
Traverser le Styx ?
Pourtant ce fantôme-là existait
Ailleurs dans une chair triomphante
À chaque battement de cœur la folie me menaçait
Alors les dépressions se manifestèrent
Avec leur cortège d’émotions maudites
Son fantôme restait là
Fidèle au poste à me tourmenter
J’étais devenu une crypte digne de Roméo
Puis un jour le fantôme disparut
Pour réapparaître à mes côtés
Plus arc-en-ciel qu’un collage de chakras
L’enfer s’était éteint
Le ciel dehors devenu mien
Comme lui
À en douter de la réalité
Jean-Paul Daoust / Fantôme
Me voici dans le royaume du monde, à mi-chemin entre le Moyen Âge et l’an trois mille,
cette époque me plaît, je suis une personne de haut rang, vêtue de cuir, rituelle, aux épaules minces,
je contrôle l’armada et mon style de commandement diffère de celui des généraux : hésitant,
prêt à temporiser. Je fais des pauses fréquentes, j’ouvre et referme sans vrai motif un écrin de laque rouge, joue avec mes clefs, avec le Grand Plan, frotte encore et encore un morceau d’ambre clair et me laisse distraire par l’idée que Botticelli lui aussi se conduisait avec élégance, qu’il peignait la lumière exactement comme elle venait se planter dans un atrium de sa ville natale ou s’enchevêtrer dans la chevelure ornée de fleurs du Printemps – cette lumière qui a anticipé mon siècle, qui est absolument immuable, et je tends l’oreille lorsqu’on parle des batailles navales célèbres, d’Atlas, de force brute, du jour où le fils d’un petit-fils a englouti une pleine assiettée de millet. Je surveille les instincts, ces petits points lumineux dans le noir cosmos du corps, mais tout vient à son heure et je termine par un appel, veillez bien sur nous : des ratios, des ratios, toujours des ratios ! Les secours ne manquent pas : tailleurs de pierre, tisserands, ingénieurs laser, je les rassemble autour de moi, distribue des lits de camp. Dormons sous le ciel ouvert, fêtons ensemble la Saint-Jean, soyons amis.
Torild Wardenær / Rapport de déesse
Traduction : Anne-Marie Soulier
Jeg er i verdensriket nå, er midt imellom middelalderen og år tre tusen
det er en fin tid, jeg har en høy rang, er skinnkledd, rituell, smalskuldret har kontroll over armadaen og lederstilen min er ulik generalenes; den er vinglete avventende. Jeg tar ofte pauser, åpner og lukker et rødt lakkskrin nokså umotivert fikler med nøklene, fikler med hovedplanen, gnir og gnir på et stykke lyst rav og lar meg avlede av at Botticelli også førte seg med stil, at han malte lyset nøyaktig slik det så ut da det kilte seg fast i et atrium i hjembyen hans eller viklet seg inn i Floras blomstersmykkede hår – dette lyset som har foregrepet min tidsalder, som er aldeles uforanderlig og jeg hører etter når det fortelles om de kjente sjøslagene, om Atlas, om rå styrke, om den gang et barnebarns barn spiste opp en hel tallerken hirse. Jeg vokter på instinktene, lysende flekker i det mørke kroppskosmos, men alt til sin
tid, nå gjør jeg omsider anrop, stå vakt om oss: Ratio, ratio og ratio! Det er så mange hjelpere; steinhoggerne, veverne og laseringeniørene, jeg samler dem om meg, deler ut feltsenger. La oss sove under åpen himmel, la oss feire midtsommer sammen, la oss være venner.
Titanporten, Gyldendal, Oslo 2001
C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;
Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand’mère où sont peints des griffons ;
- C’est là qu’on trouverait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
- Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.
Arthur Rimbaud / Le buffet
personne n’est lié personne ne se libère
juste la compréhension d’un instant
que tu laisses là dans l’abîme
suspendue
sans toi
tu n’y seras pas
tu souffriras ton martyre dans ta chair
sans aucune issue
seulement tu sauras
et c’est cela le salut –
il n’y a pas de sauvé pas de sauveur
seulement le savoir
Dana Shishmanian / Révélation
Cinq mille années
que nous sommes au fond d’un cachot.
Nos barbes sont longues,
nos monnaies hors cote,
nos yeux havres des mouches.
Amis,
essayez d’enfoncer les portes,
de laver vos pensées, vos habits !
Amis,
essayez de lire,
d’écrire,
de cultiver lettres, grenadiers, vignes,
de voguer vers des contrées de glace et de brouillard.
Sortez du cachot : les gens se méprennent,
vous tiennent pour espèce de loups…
Nizâr Qabbânî / Notes dans le cahier de la défaite ( 13 )
Traduction : Claude Krul
Tu comptes les pilules,
les pierres pour
revenir à
ta maison-four,
à quand tu étais
seulement petite
qui reposait.
Elisa Biagini / G. Gretel
Conti le pillole,
i sassi per
ritornare alla
tua casa-forno,
a quando eri
solo impasto
a riposare.
L’aïeul des grottes; il apprivoise les dieux; il les hospitalise : aïeul des grottes, thaumaturge : il cite les dieux à paraître dans le temple des masques; il miraculé
l’invisible.
Une fois accueillis, prétendant les servir, il les laisse périr lentement ;
il pend aux murs les dépouilles ; il en confie le soin aux cérémoniaires ;
de son côté il vaque : « il déserte les autels ».
Son dernier petit-fils : il mourut faute de pouvoir se rendormir, après dix jours et dix nuits de fuite dans un espace à chaque heure plus giboyeux en cadavres.
L’insomnie acharnée rouillait ses joues.
Il mourut les yeux brûlés, la peau rouge, les cheveux fumants ; aveugle et salé.
Sa sœur, ultime aussi, avait été une citadine fameuse par l’énormité de ses seins. Les guides la signalaient d’une étoile, et beaucoup de touristes désiraient
la visiter.
Ses prix n’étaient pas provinciaux. Pour le, demi-tarif cependant on pouvait obtenir qu’elle ouvrît la serre et parfois qu’elle tolérât qu’on caressât les plus beaux
fruits de son jardin.
Elle soulevait les cloches de soie où couvait la maturation splendide. Les jumeaux considérables oscillaient, mats, poreux, coiffés de figues. Le voyageur croyait entendre la
douce musique de ces sphères.
Michel Deguy / Généalogie du vivant
sur un chemin impraticable
ils avancent au soir, la canne
soutient le pas ferme ou trébuchant
au long de taillis oubliés
par le remembrement
— ces solitudes prêteraient attention
aux marcheurs des confins du monde ?
les moustiques s’en chargent,
leurs essaims bourdonnants
les enveloppent sans que personne
leur ait jamais appris les séduisantes
formations en boule, venues de nulle
part et sans but non plus, qu’ils présentent
au-dessus de la terre crevassée —
le panicaut [1] apporte une touche de verdure,
des herbes qui montent à la hauteur
du genou et vivent de rien voisinent
avec la luxuriance de tapis de fleurs
enserrés entre des arbustes sauvages
à nouveau maîtres de territoires dont
les brûlis les ont jadis spoliés,
aucun bruit n’atteint depuis
le vieux village loin en contrebas,
avec ses tuiles rouges et son damier
de toits, ces espaces ensauvagés,
un paradis hérissé de chardons
domine le flot des épis, la récolte
d’orge et de blé est imminente,
soir d’été dans d’épais halliers, — où traîne
donc la charogne à l’odeur fétide ? —
lisière abandonnée à la nature,
au creux du sentier, deux marcheurs résolus
— leur traversée surprise révèle
la physionomie du paysage.
Wulf Kirsten / La physionomie du paysage
Traduction : Stéphane Michaud
1. Sorte de chardon, encore appelé « chardon-Roland ».
Quelques gouttes de pluie ont frappé à la vitre
et j’ai soudain senti combien tu me manquais;
Nous habitons pourtant la même ville
Sans pour ainsi dire nous voir jamais.
Ce matin j’ai l’impression que l’automne
débute avec de drôles d’idées :
pas de cigognes dans le ciel morne,
pas d’arcs-en-ciel après l’ondée.
Une phrase d’Héraclite, il me semble,
m’est revenue je ne sais trop comment :
«Les gens éveillés vivent ensemble ;
ceux qui dorment, séparément.»
En quel mauvais rêve avons-nous été engloutis
pour ne plus pouvoir nous réveiller ?
À la vitre ont frappé quelques gouttes de pluie
et j’ai soudain senti combien tu me manquais.
Ismaïl Kadaré / Absence
Je sens que je suis je sais seulement que je suis
Que je foule la terre non moins morne et vacant
Sa geôle m’a glacé de sa ration d’ennui
A réduit à néant mes pensées en essor
J’ai fui les rêves passionnés dans le désert
Mais le souci me traque — je sais seulement que je suis
J’ai été un être créé parmi la race
Des hommes pour qui ni temps ni lieux n’avaient de bornes
Un esprit voyageur qui franchissait l’espace
De la terre et du ciel comme une idée sublime —
Et libre s’y jouait comme mon créateur
Une âme sans entraves — comme l’Éternité
Reniant de la terre le vain le vil servage
Mais à présent je sais que je suis — voilà tout
John Clare
Traduction : Pierre Leyris
I feel I am, I only know I am,
And plod upon the earth as dull and void;
Earth’s prison chilled my body with its dram
Of dullness, and my soaring thoughts destroyed.
I fled to solitude from passion’s dream,
But strife pursued: I only know I am.
I was a being created in the race
Of men, disdaining bounds of place and time:
A spirit that could travel o’er the space
Of earth and heaven like a thought sublime;
Tracing creation, like my Maker free,
A soul unshackled like eternity:
Spurning earth’s vain and soul-debasing thrall —
But now I only know I am, that’s all.
l’amour a le goût clandestin de la nuit
nébuleux et secret
tant de soleils craintifs
voltigent au loin comme des lucioles
les anneaux de Saturne tintent froids
aux poignets des amants
ils dorment
les mains dans des rivières d’étoiles
leurs doigts ne démêleront jamais les
eaux rebelles de leurs songes
Nicolas Waquet /Paroles de la nuit et du jour
Et si la profondeur n’était que la surface au bout des doigts et de la langue
dans le contact de la main avec l’écorce de l’arbre et la peau qui se réchauffe contre le mur ?
La voix intime n’est qu’un écho la phrase qui naît sur la page a pris sa source au loin et se gonfle de toutes les paroles du monde
Ni souffle venu des abîmes du songe ou du divin
ni envol sur les ailes du sublime
mais le contact de la main avec le tronc rugueux et la chaleur de la pierre au soleil
les livres appris par cœur les mots chuchotés
La main attrape un papillon et se couvre de sa poussière dorée
Joëlle Garde
Je dépose tous mes artifices toutes mes armes de séduction
je me retire de tous mes visages
j’assèche les racines de mes actes
je plante mes pieds dans le vide
dans ma tête s’enfonce le pilier de reconnaissance
de la vérité première
Dana Shishmanian / Le renoncement de Prakriti
Voici Damas, voici le verre et le vin
J’aime… et l’amour est parfois assassin
Je suis le Damascène… Si vous autopsiez mon corps
En couleraient des grappes de raisin et des pommes
Et si vous m’ouvriez les veines avec votre poignard
Vous entendriez dans mon sang les cris de ceux qui nous ont quitté.
La greffe du cœur soigne quelques uns de ceux qui ont aimé
Mais pour mon cœur, lorsque j’aime, aucun chirurgien.
La demeure de Fatima va-t-elle toujours bien ?
Le sein est en alerte… et le kohol chante.
Le vin ici… est un feu parfumé
Les yeux des femmes de Cham sont-ils des verres ?
Les minarets de Damas pleurent quand ils me serrent dans leurs bras
Les minarets, comme les arbres, ont des âmes.
Les jasmins ont des droits dans nos maisons
Le chat, chez nous, sommeille là où il se sent bien
Le moulin à café est une partie de notre enfance
Comment oublier ? Quand le parfum de la cardamome est partout
Ici sont mes racines, mon cœur, et ma langue
Comment expliquer ? L’amour peut-il être expliqué ?
Combien de femmes de Damas ont vendu leurs bracelets
Afin que je leur fasse la cour… La poésie est une clé…
Je viens, ô saule pleureur, te demander pardon
Mais Haïfa et Waddah pardonneront-ils ?
Nizar Kabbani / Le poème damascène
Traduction: Éric Gautier
Étant assis aux rives aquatiques,
De Babylon, pleurions mélancoliques,
Nous souvenant du pays de Sion,
Et au milieu de l’habitation,
Où de regrets tant de pleurs épandîmes,
Aux saules verts, nos harpes nous pendîmes.
Lors ceux qui là captifs nous emmenèrent
De les sonner fort nous importunèrent,
Et de Sion les chansons réciter.
Las, dîmes-nous, qui pourrait inciter
Nos tristes cœurs à chanter la louange
De notre Dieu en une terre étrange ?
Or toutefois puisse oublier ma dextre
L’art de harper, avant qu’on te voie être,
Jérusalem, hors de mon souvenir.
Ma langue puisse à mon palais tenir
Si je t’oublie et si jamais ai joie
Tant que, premier, ta délivrance j’oie.
Mais donc, Seigneur, à ta mémoire imprime
Les fils d’Édom qui sur Jérosolyme
Criaient au jour que l’on la détruisait :
Souvienne-toi que chacun d’eux disait,
À sac, à sac, qu’elle soit embrasée,
Et jusqu’au pied des fondements rasée.
Ainsi seras, Babylon, mise en cendre :
Le très heureux qui te saura bien rendre
Le mal, dont trop de près nous viens toucher :
Heureux celui qui viendra arracher
Les tiens enfans d’entre tes mains impures,
Pour les froisser contre les pierres dures.
Clément Marot
L’oiseau libre sautille / Sur le dos du vent / Et flotte en aval / Jusqu’à ce que s’achève cet élan / Et plonge ses ailes / Dans les rayons orange du soleil / Et ose défier le ciel.
Mais un oiseau qui piétine / dans sa cage étroite / peu rarement voir à travers / ses barreaux de rage / ses ailes sont entravées et / ses pattes sont liées / alors il ouvre sa gorge pour chanter.
L’oiseau en cage chante / avec un trémolo de peur / des choses inconnues / mais espérées encore / et sa mélodie se fait entendre / sur la colline lointaine / parce que l’oiseau en cage / chante la liberté.
L’oiseau libre pense à une autre brise / et aux alizés doux à travers les arbres soupirants / et aux vers tout gras l’attendant sur une pelouse luisante à l’aube / et il désigne le ciel comme sien.
Mais un oiseau en cage s’assoit sur la tombe de ses rêves / son ombre piaille d’un cri de cauchemar / ses ailes sont coupées, ses pattes liées / alors il ouvre sa gorge pour chanter.
L’oiseau en cage chante / avec un trémolo de peur / des choses inconnues mais désirées encore / et sa mélodie se fait entendre / sur la colline lointaine parce que l’oiseau en cage/ chante la liberté.
Maya Angelou / Je sais pourquoi l’oiseau en cage chante
Traduction : Mathilda & Samuel Légitimus
© Collectif James Baldwin
Free bird leaps /on the back of the win /and floats downstream / till the current ends and dips his wings / in the orange sun rays / and dares to claim the sky.
But a bird that stalks / down his narrow cage / can seldom see through /his bars of rage his wings are clipped and / his feet are tied / so he opens his throat to sing.
The caged bird sings / with fearful trill / of the things unknown / but longed for still / and his tune is heard / on the distant hill / for the caged bird / sings of freedom
The free bird thinks of another breeze / and the trade winds soft through the sighing trees / and the fat worms waiting on a dawn-bright lawn / and he names the sky his own.
But a caged bird stands on the grave of dreams / his shadow shouts on a nightmare scream / his wings are clipped and his feet are tied / so he opens his throat to sing
The caged bird sings / with a fearful trill / of things unknown / but longed for still / and his tune is heard / on the distant hill / for the caged bird / sings of freedom.
On se garde de toucher,
on fuit,
si on est sage,
le poète maniaque.
Les enfants
lui donnent
la chasse, et, imprudemment,
le suivent.
Si,
déclamant ses vers
la tête haute
et allant au hasard,
il tombe par mégarde
dans un puits ou une fosse
comme l´oiseleur
qui piste les merles,
il peut bien crier
sur tous les tons :
Au secours! holà!
citoyens!,
nul ou quasiment
ne va le tirer de là.
D´ailleurs,
comment savoir
s´il n´est pas tombé
au trou
sciemment
et s´il acceptera
de l´aide?
Empédocle
Veut passer
pour un dieu :
il se jette
de sang-froid
dans l´Etna qui chauffe,
et laisse avec vista
derrière lui,
au bord du feu
des sandales parlantes.
Sauver un poète
malgré lui,
c´est le tuer,
s´il s´est
pour de bon
intoxiqué
d´une mort magnifique
et historique.
Philippe Beck / Stance d’après Horace, Epître aux Pisons
Certaines histoires durent des siècles, d’autres seulement un instant. Tout s’altère au fil d’une vie comme le galet de verre, s’éloigne et s’embellit avec le sel. Cependant, même aujourd’hui, regarder un arbre, réclamer son histoire par un Qui es-tu ?, c’est se transformer. Il y a une étape en nous où chaque être, chaque chose, est un miroir. Puis les abeilles de l’ego surgissent de la ruche, avides de pénétrer la douceur des orties et des chardons en fleur. Ensuite arrive la résonance d’une pierre, d’un violon ou d’un baquet vide – le chant continu de l’insondable , avant qu’il ne redevienne histoire, émotion. A Bornéo, il y a des palmiers qui marchent sur leurs hautes racines. Lentement, avec effort, ils lèvent une jambe puis une autre. J’aimerais me joindre à cette transmigration d’échassier, pour sentir ma propre peau verticale comme la leur : route de fourmi, autoroute pour scarabées. J’aimerais ne pas m’inquiéter, peu importe ce qui traverse mon cœur. Pour l’accompagner dans sa transformation en feuille, rouleau d’écorce, toucher de racine, et puis continuer à avancer plus loin, jusqu’à l’inconcevable.
Jane Hirshfield / Métempsychose
Traduction : Geneviève Liautard et Delia Morris
Metempsychosis
Some stories last many centuries,
others only a moment.
All alter over that lifetime like beach-glass,
grow distant and more beautiful with salt.
Yet even today, to look at a tree
and ask the story Who are you? is to be transformed.
There is a stage in us where each being, each thing, is a mirror.
Then the bees of self pour from the hive-door,
ravenous to enter the sweetness of flowering nettles and thistle.
Next comes the ringing a stone or violin or empty bucket gives off—
the immeasurable’s continuous singing,
before it goes back into story and feeling.
In Borneo, there are palm trees that walk on their high roots.
Slowly, with effort, they lift one leg then another.
I would like to join that stilted transmigration,
to feel my own skin vertical as theirs
an ant road, a highway for beetles.
I would like not minding, whatever travels my heart.
To follow it all the way into leaf-form, bark-furl, root-touch, and then keep walking, unimaginably further.
Tu vois comme les versants du mont Almias et les crêtes de Bilborough
Bornent la plaine de leur énorme barrière.
Celui-là se dresse indompté, entouré de toute part de rochers couronnés de tours,
Et un frêne altier ceint sa tête éclatante.
Un roc menaçant branle sur sa nuque roidie,
Et son souple col agite une verte crinière.
Cette roche-ci soutient les cieux de sa tête d’Atlas;
Mais voici une colline qui prête ses épaules d’Hercule.
Celle-ci, par le moyen d’une forêt, sert comme de prison au regard;
Et cette autre-là attire les yeux comme une borne.
En voilà une qui surgit comme Ossa et Pélion des Géants;
Et celle-ci mène ses sommets comme une nymphe des danses sur le Pinde.
Abrupte, rocailleuse, escarpée se dresse celle-là,
En pente paisible, douce, amène est celle-ci.
Une nature dissemblable s’est unie sous un seul maître,
Et les deux monts tremblent pareillement sous la domination de Fairfax.
Et tandis qu’il parcourt les terres sur son char de triomphe,
Sa roue impartiale rase l’un et l’autre mont en passant devant.
Rude envers les ennemis, en même temps doux envers ceux qui cèdent;
De sorte que l’on pourrait croire que c’était les monts qui l’avaient animé.
Ici, ce sont assurément les Colonnes de l’Alcide boréal,
Eux que sépare de son détroit médian une ombreuse vallée;
Ou plutôt à la façon dont leurs sommets inclinés font signe de loin,
Ils souhaitent vivement, Maria, être ton Parnasse.
Andrew Marvell / Épigramme contre les deux montagnes d’Almias et de Bilborough. Dédiée à Fairfax.
Epigramma in Duos montes Amosclivum Et Bilboreum. Farfacio.
Cernis ut ingenti distinguant limite campum
Montis Amosclivi Bilboreique juga!
Ille stat indomitus turritis undique saxis;
Cingit huic laetum Fraxinus alta Caput.
Illa petra minax rigidis cervicibus horret:
Huic quatiunt virides lenia colla jubas.
Fulcit Atlanteo Rupes ea vertice coelos:
Collis at hic humeros subjicit Herculeos.
Hic ceu carceribus visum sylvaque coercet:
Ille Oculos alter dum quasi meta trahit.
Ille Giganteum surgit ceu Pelion Ossa:
Hic agit ut Pindi culmine Nympha choros.
Erectus, praeceps, salebrosus, & arduus ille:
Acclivis, placidus, mollis, amoenus hic est.
Dissimilis Domino coiit Natura sub uno;
Farfaciaque tremunt sub ditione pares.
Dumque triumphanti terras perlabitur Axe,
Praeteriens aequa stringit utrumque Rota.
Asper in adversos, facilis cedentibus idem;
Ut credas Montes extimulasse suos.
Hi sunt Alcidae Borealis nempe Columnae,
Quos medio scindit vallis opaque freto.
An potius longe sic prona cacumina nutant,
Parnassus cupiant esse Maria tuus.
Pendant que nous nous mariions. Tu étais transfigurée.
SI mince, si neuve et si nue.
Un petit bouquet de lilas humide, tête penchée.
Tu tremblais, tu sanglotais de joie, tu étais
Toute la profondeur de l’océan
Débordant de Dieu.
Tu as dit avoir vu le ciel s’ouvrir
Et dévoiler ses richesses, prêtes à se répandre sur nous.
En lévitation à tes côtés, je me sentais soumis
A une étrange tension : le futur, envoûté.
Dans ce chœur de jour de semaine, déserté, rempli d’échos,
Je te vois
Luttant pour contenir les flammes
S’échappant de ta robe de tricot rose.
Et de la pupille de tes yeux – des joyaux de grand prix
heurtant leurs larmes de feu. Des joyaux
Agités dans un cornet à dés, remis entre mes mains.
Ted Hughs / Birthday Letters ( extrait )
Dehors flottent les pages d’un lourd grimoire, feuillets offerts à tous les vents
tiens, en voilà un, envolé tout là-haut sous le faîte. Il se colle contre le mur et
je le récupère à grand-peine, le fais sécher devant le poêle, lis
cette recette à demi effacée :
Préparation d’une poudre pour adoucir les flétrissures du temps
Presse sur ta poitrine un portrait de la reine Nefertiti.
Ne pense pas à sa peau douce,
ni à l’arc de sa bouche, à ses hautes pommettes, à sa coiffe de jade
ferme les yeux c’est tout et presse-le sur ta poitrine.
Si tu sens tomber quelque chose, c’est la poudre – à ingérer ou à répandre.
Je ferme les yeux, les rouvre, regarde de près, cela est-il vraiment écrit
ou bien me suis-je encore trompée.
Le temps, mieux vaut lui faire confiance, se confier même à lui, compter nos héritages
Torild Wardenær / Rapport de déesse
Traduction : Anne-Marie Soulier
Su Tung po resta assis une nuit entière près d’un cours d’eau sur les pentes du mont Lu.
Le lendemain matin, il montra ce poème à son maître :
Le torrent bruyant sa large et longue langue
Les couleurs de la montagne son clair et pur corps
en une nuit quatre-vingt mille versets
plus tard comment évoquer cela à autrui ?
Le vieux maître Chang Tsung l’approuva.
Deux siècles plus tard, Dôgen dit :
“Les sons de la vallée, la forme des montagnes
Les sons ne cessent jamais, la forme toujours reste.
Doit-on parler de l’éveil de Su,
ou de celui des montagnes et des eaux ?
Des milliards d’êtres voient l’astre du matin
et tous deviennent Bouddhas!
Mais, si vous n’êtes pas capable de montrer
ces vallées et ces montagnes
pour ce qu’elles sont,
qui pourra,
vous amener à percevoir que vous êtes ces vallées et ces montagnes ?”
Gary Snyder
Sommes-nous aujourd’hui ou hier, demande ma mère.
Calme, flottant légère sur son lit blanc.
Toujours aujourd’hui, dis-je. Elle sourit vaguement
Et dit : Sommes-nous à Roden où à La Haye ?
Plus tard : mon enfant, je deviens bien trop vieille.
Je la console, ma très chère astronaute en blanche-neige
Déjà emportée si loin de la terre,
Si courageusement descendue à l’arrêt et planant dans l’espace
Hors cadre et ici et là.
Elle cherche – c’est un s.o.s.-
Son origine et son être d’enfant
Et personne, personne qui puisse la trouver
Telle qu’elle était. Elle répète sa leçon de français
À l’époque où elle avait 8 ans :
« bijou, chou, croup, trou, clou, pou, òu,
Cette première demoiselle,
Cette fausse vieille mademoiselle
Comme s’appelle-t-elle encore. Je suis si fatiguée. »
Si seulement j’avais connu l’enfant
Qui est ma mère maintenant.
Maria Vasalis Traduction : Eddy Devolder
Is het vandaag of gistren, vraagt mijn moeder,
bladstil, gewichtloos drijvend op haar witte bed.
Altijd vandaag, zeg ik. Ze glimlacht vaag
en zegt: zijn we in Roden of Den Haag ?
Wat later: kindje ik word veel te oud.
Ik troost haar, dierbare sneeuwwitte astronaut
zo ver al van de aarde weggedreven,
zo moedig uitgestapt en in de ruimte zwevend
zonder bestek en her en der.
Zij zoekt – het is een s.o.s. -
haar herkomst en haar zijn als kind
en niemand niemand, die haar vindt
zoals zij was. Haar franse les
herhaalt zij: van haar 8e jaar:
‘bijou, chou, croup, trou, clou, pou, òu,
die eerste juffrouw, weet je wel
die valse ouwe mademoiselle
hoe heet ze nou. Ik ben zo moe.’
Had ik je maar als kind gekend,
die nu mijn moeder bent .
Il est agréable d’écouter ces tonalités,
à l’aurore: elle s’éveille, m’embrasse tendrement
croyant me voir endormi, se faufile
doucement hors du lit pareille à un poisson
tout en tachant de ne pas m’effleurer,
se chausse avec douceur, ouvre la porte
et entre dans la salle de bain,
j’écoute ce magnifique bruissement
lorsqu’elle urine abondamment dans la cuve,
puis le murmure de la chasse d’eau,
je l’entends qui s’éclabousse le visage,
j’écoute encore somnolent
le slalom de la brosse sur le clavier des dents,
le craquement des petits cristaux argentés
lorsqu’elle se brosse les cheveux
( rien que pour la musique ce brossage est important )
la manière soyeuse qu’elle a de se dévêtir,
le froufrou de ses collants,
le cliquetis des jarretières sur ses cuisses,
le parfum d’ozone de sa combinaison,
la senteur suave du déodorant sous ses aisselles,
le claquement de ses lèvres lorsqu’elle met son rouge,
le tintement de ses bracelets, puis -
avant qu’elle ne parte travailler – elle m’offre une caresse,
comme ça, doucement, avec la main, et m’imprègne
un baiser aussi tendre et mystérieux
qu’un cachet sumérien, ouvre discrètement la porte
et s’en va – oh! l’écho étouffé de ses talons
dans un couloir aussi long qu’une année, ces tintements
suite auxquels rien ne reste sinon un océan de silence tonitruant -
non, non, je ne rêve pas – ce que je voudrais dire, simplement -
c’est que, voilà, ce serait Elle,
sans qu’elle n’eut à dire un seul mot.
Dragan Jovanović Danilov / Doucement, avec la main
Traduction : Boris Lazić
Est-ce vraiment l’heure du grand désastre ?
Ici et là, on trouve encore des refuges.
Certaines forêts sont des refuges :
celles où les chênes, les charmes et les bouleaux
foisonnent.
Je connais une chambre
qui a tout d’une forêt.
Un poète vit là.
Passez un jour
– une heure seulement –
à ses côtés ;
vous tituberez un peu.
Il faut dire que le poète
n’est pas n’importe quel chêne ;
il est majestueux,
il a plusieurs siècles.
Il est à la fois
forteresse et cabane,
grotte et promontoire,
nuit profonde et aube claire.
Il est foule et flot :
une farandole d’enfants et de vieillards ;
des jongleurs devenus troubadours.
Anima, animus,
tour à tour.
Fatalement, arrivera le moment
de lui tourner le dos,
de quitter sa forêt.
Vous vous imaginerez
passer bientôt
un jour à ses côtés,
une heure seulement.
Pascale Trück / Encore des refuges
Tout à coup
J’étais en train
de lire un livre quand tout à coup je vis ma vitre
emplir son œil absent d’oiseaux légers et ivres.
Oui, il neigeait.
La folle neige !
Elle tombait tranquille et fraîche
dans le cœur tout troué comme un filet de pêche.
C’était si bon ! et j’étais ivre
de ces flocons heureux de vivre
que ma main, oublieuse, laissa tomber le livre !
En ai-je vu
neiger la neige
dans le cœur nu! Ah! Dieu que n’ai-je
su garder dans mon cœur un peu de cette neige !
Toujours en train de lire un livre ! Toujours en train d’écrire un livre !
Et tout à coup la neige tranquille dans ma vitre !
Claude Esteban
Soudain. Cependant. Cette heureuse
phrase m’est arrivée. Comme un pré.
Et je marchais à travers. En cueillant
les épis de lavande fleurie.
D’après leur ramification
fourchue j’ai su que bientôt
ils produiraient davantage.
L’entier hémisphère des pensées dangereuses
s’est penché sur l’autre
qui semble un nuage avant la pluie.
Sous mes doigts les dictionnaires du paysage
se sont amassés. Tout à fait invisibles.
Grêleux. Le temps
annonciateur du mauvais temps.
En moi une femme inconnue
souriait. Elle parlait de douces. Mes paroles.
Que je n’ai jamais entendues.
Elle a dit qu’elle resterait.
Jusqu’à ce que je lui raconte au moins
une histoire. Une destinée.
Jusqu’à ce que je lui donne un nom.
Tanja Kragujević / La Phrase
Traduction : Slobodan Ivanovic, avec l’aide de Marilyne Bertoncini
Fête foraine assourdissante et floue
Des fous passent partout
Tu es face à moi, on ne s’entend pas
Tu me cries ” quoi qu’est-ce que tu dis ?
Et on se marre.
Abrutis par les bruits
Tu marches dans la foule devant moi
J’essaye de ne pas te perdre
Ici sont des miroirs déformants
Là les tirs aux fusils percutants
Encore des nounours immenses de tendresses solitaires
Un complet bleu de banquier passe
Des rais ban de frimeur brillent
Un homme en fauteuil roulant hurle
Une blonde traverse en courant la piste des autos tampon
La chenille sonne
Tu es calme comme un jeu de l’oie
Je t’offre une fleur en plastique
Dérisoire jeu à pièces de billard
On rit dans les tilts électroniques et tu repars
Courant presque, abreuvée de lumières clignotantes
Tu es joie pétillante, tu es sauts qui m’enchantent
Tu t’évades, tu ne penses plus, tu tournes saoulée de sourires
Heureuse de lâcher prise
La folie de la passion nous tend son pompon, à nous, si nous le saisissons
Un autre tour gratuit
La grande roue nous fait rêver et de frissons et de vertiges de baisers ivres
On glisse dans toutes les musiques mélangées, les bruits, les gens, les couples, les cibles, les orgues, les nounours, les barbaries, les paillettes, tout penche un peu, bouge flou entrecoupé de flashs, Bouches souriantes, yeux écarquillés, oreilles saturées, ça tourne, ça tangue
Des mains se joignent, les têtes hochent des tant mieux, des tant pis
Chacun d’un côté d’une barbe à papa, les doigts collants
Par-dessus on se regarde mangeant du rose sucré qui fait briller les lèvres et les faits désirer
Tes cheveux défaits sur les épaules de ton cuir damassé, ils sont fous, ils sont rouges, ils sont bouclés, Ils sont crinières à empoigner, à prendre à pleine main pour aller à ta tête, à deux mains ramener ton front contre le mien et dans le carnaval tout suspendre, au ralenti, entendre notre rien, notre nous, notre bien, notre rire.
Christian Verdier
Mon poème est une cabine
dans laquelle je me déshabille
un rideau épais me séparant du monde extérieur
Confrontée à mon corps flétri
j’envisage d’autres possibilités de vie
je trace des cercles dans le ciel
avec les éperviers
je vois le monde d’en haut
Puis je me transforme en désert
là où vie et mort se mélangent
et où un sable charitable
finira par me recouvrir
Anise Kolz / Je me transforme
Qui suis-je pour vous dire
Ce que je suis en train de vous dire ?
Moi qui ne suis pas un galet que les eaux ont tellement poli
Qu’il est devenu une figure
Ni un roseau que les vents ont tellement percé
Qu’il est devenu une flûte…
Je suis le joueur de dés
Tantôt je gagne, tantôt je perds
Je suis comme vous
Ou un peu moins
Je suis né à côté du puits
Et des trois arbres solitaires comme des nonnes
Je suis né sans cérémonial ni sage-femme
Et l’on a choisi mon nom par hasard
J’ai appartenu à une famille
Par hasard
J’en ai hérité les traits, les qualités
Et les maladies :
Premièrement, une malformation au niveau des artères
Et l’hypertension
Deuxièmement, la timidité à m’adresser à père, à mère
Et à la grand-mère-arbre
Troisièmement, l’espoir de soigner la grippe
Avec un verre de camomille bien chaud
Quatrièmement, une paresse à parler du faon et de l’alouette
Cinquièmement, une lassitude les nuits d’hiver
Sixièmement, un flagrant échec à chanter
Je n’ai aucun mérite dans ce que je fus
C’est un hasard que je sois né
Garçon
Par hasard, j’ai vu le croissant, pâle comme un citron
Harcelant les jeunes filles qui veillent
Je n’ai fait aucun effort
Pour trouver
Une tache de vin à l’endroit le plus intime de mon corps
J’aurais pu ne pas être
Mon père aurait pu ne pas avoir
Épousé ma mère par hasard
J’aurais pu être comme ma sœur
Qui cria puis mourut
Sans s’être aperçue
D’avoir vu le jour pour une heure de temps
Et de pas avoir connu notre mère
Ou alors être comme
Les œufs d’un pigeon qui se sont cassés
Avant de sortir de leur calcaire
C’est un hasard que je sois
Le survivant de l’accident du bus
J’étais alors en retard pour la navette scolaire
Parce que j’avais oublié l’existence et ses conditions
Lorsque le soir je lisais une histoire d’amour
J’y incarnais le rôle de l’auteur
Et celui de l’amant-victime
J’étais alors le martyr de l’amour dans le roman
Et le survivant de l’accident de circulation.
Je n’ai pas de mérite dans la plaisanterie avec la mer
Mais j’étais un garçon écervelé
Amateur de vagabondage dans l’attraction d’une eau
Qui m’appelait :
Viens auprès de moi
Je n’ai aucun mérite à avoir été sauvé de la mer
Un albatros humain m’avait secouru
Ayant vu la mer qui me poursuivait et paralysait mes bras
J’aurais pu ne pas être follement
Épris du poème mural
Si la porte d’entrée orientée plein nord
Ne donnait pas sur la mer
Si la patrouille militaire n’avait pas vu le feu du village
Cuisant le pain de la nuit
Si quinze martyrs
Avaient reconstruit les barricades
Si cet espace agricole n’avait pas été brisé
Peut-être serais-je devenu olivier
Ou professeur de géographie
Ou spécialiste du royaume des fourmis
Ou gardien de l’écho
Qui suis-je pour vous dire
Ce que je suis en train de vous dire ?
À la porte de l’église
Moi qui ne suis que le coup de dés
Du prédateur et de la proie
J’ai gagné davantage d’éveil
Non pas pour être heureux d’un clair de lune
Mais pour être témoin du massacre
J’ai survécu par hasard : j’étais plus petit qu’un objectif militaire
Et plus grand qu’une abeille butinant entre les fleurs de la clôture
Et j’ai eu très peur pour mes frères et pour mon père
Et j’ai eu peur pour ce temps tout en verre
Et j’ai eu peur pour mon chat, pour mon lapin
Et pour une lune charmante au-dessus du grand minaret
J’ai eu peur pour les raisins de la treille
Qui pendent comme les mamelles de notre chienne
La peur me porta et je l’ai portée
Pieds nus, ayant oublié les souvenirs de ce que je voulais
Du lendemain – il n’y a pas de temps pour le lendemain-
Je marche/ Je trotte/ Je cours/ Je monte/Je descends/ Je crie/ J’aboie/Je hurle/
J’appelle /Je braille/ Je me hâte/ Je tombe/ Je m’allège/ Je sèche/ Je vole/ Je vois/ Je ne vois pas/Je trébuche/ Je jaunis/ Je verdis/Je bleuis/Je me mutine/ Je larmoie/J’ai soif/ Je me fatigue/ Je m’épuise/Je tombe/Je me relève/ je cours/J’oublie/Je vois/Je ne vois pas/Je me souviens/J’entends/Je vois/ Je délire/ J’hallucine/ Je murmure/ Je crie/ Je ne peux pas/ Je gémis/Je deviens fou/Je me perds/ Je m’amoindris/ Et je me multiplie/Je tombe/ Je m’élève/ Et je descends/ Je saigne/et je m’évanouis.
Par chance, les loups avaient disparus de l’endroit
Par hasard ou alors par crainte des soldats
Je n’ai pas joué de rôle dans ma vie
Autre que celui
De lui avoir dit : encore
Lorsqu’elle m’a appris ses psalmodies
D’avoir allumé ses lampes
Et d’avoir essayé de les régler
J’aurais pu ne pas être une hirondelle
Si le vent l’avait voulu
Ce vent qui est la chance du voyageur…
J’ai pris la direction du Nord, de l’Est, de l’Ouest
Quant au Sud, il était trop loin, trop ardu pour moi
Parce que le Sud est mon pays
Alors je suis devenu métaphore d’une hirondelle pour voler au-dessus de mes débris
Printemps comme automne…
Je baptise mes plumes avec la nuée d’un lac
Et je fais un long ave
Au Nazaréen qui ne meurt pas
Parce qu’il porte le souffle de Dieu
Ce Dieu qui est la chance du prophète…
Et j’ai la chance d’être voisin de la divinité…
Par malchance, la croix
Est l’éternelle échelle vers notre lendemain !
Qui suis-je pour vous dire
Ce que je suis en train de vous dire
Qui suis-je ?
L’inspiration aurait pu ne pas être de mon côté
Cette inspiration qui est la chance des solitaires
« Le poème est un coup de dés »
Sur un carré d’obscurité
Qui peut rayonner ou ne pas rayonner
La parole tombe alors
Comme plumes sur le sable/
Je n’ai pas de rôle dans le poème
Autre que de m’incliner à son rythme :
Le mouvement des sensations s’accordant l’une l’autre
Une intuition révélant un sens
Une syncope dans l’écho des mots
Une image de moi-même qui est passée
À son alter ego
L’assurance que j’ai à l’égard de moi-même
Et ma nostalgie pour la source/
Je n’ai pas de rôle dans le poème
Sauf lorsque l’inspiration tarit
Cette inspiration qui est la chance du savoir-faire lorsqu’il innove
J’aurais pu ne pas aimer la jeune fille qui
M’a demandé : « quelle heure est-il ? »
Si je n’avais pas été sur le chemin du cinéma…
Elle aurait pu ne pas être la métisse
Qu’elle est, ou être une pensée sombre et hermétique…
C’est ainsi que naissent les mots. J’entraîne mon cœur
À aimer afin qu’il puisse contenir la rose et l’épine…
Mes mots sont mystiques et mes désirs sensoriels
Et je ne suis pas celui que je suis maintenant sauf lorsque
Mes deux « moi » se rencontrent :
Mon moi féminin et moi-même
O amour ! qu’es-tu ? Comme tu es toi-même
Sans être toi-même ! O amour ! Souffle sur nous
En tempêtes orageuses afin que nous parvenions
À cette incarnation du céleste dans le charnel à quoi tu nous destines
Et infiltre-toi dans un versant débordant des deux côtés
Car – que tu te manifestes ou que tu te dissimules-
Tu n’as pas de forme
Et nous t’aimons lorsque nous aimons par hasard
Tu es la chance des pauvres gens/
Par malchance, j’ai échappé maintes fois
À la mort par amour
Par chance, je suis encore assez frêle
Pour mener l’expérience !
L’amoureux expérimenté se dit à part soi :
C’est l’amour qui est notre mensonge vrai
Et l’amoureuse qui l’entend
De répondre : c’est l’amour, il va et vient
Comme l’éclair et la foudre
À la vie, je dis : patience, attends-moi
Jusqu’à ce que la lie sèche dans ma coupe.
Il y a dans le jardin des roses répandues et l’air
Ne peut
Échapper à la rose/
Attends-moi afin que les rossignols ne me fuient pas
Car je risquerais alors de faire une fausse note/
Sur la place, l’orchestre accorde ses instruments
Pour l’hymne de l’adieu. Patience ! Tiens-moi par la taille
Afin que l’hymne ne soit pas trop long ce qui romprait le rythme entre des stances
Qui sont paires alors que la clausule est impaire :
Vive la vie !
Doucement, étreins-moi afin que le vent ne m’éparpille pas/
Même au-dessus du vent, je ne peux me détacher
De l’alphabet
Si je n’étais pas debout sur une montagne
Ce minaret de l’aigle m’aurait fait plaisir : aucune lumière plus haut !
Mais une gloire comme celle qui est couronnée d’un or bleu infini
Est difficile à visiter : le solitaire y demeure solitaire
Et ne peut descendre à pied
Car l’aigle ne marche pas
Ni l’homme ne vole
O cime semblable au précipice
O toi isolement élevé de la montagne !
Je n’ai aucun rôle dans ce que je fus
Ni dans ce que je serai ….
C’est la chance. Et la chance n’a pas de nom
On pourrait l’appeler forgeron de nos destinées
Facteur du ciel
Menuisier du berceau pour nouveau-né et du cercueil pour le regretté
On pourrait l’appeler domestique des dieux dans une mythologie
Où nous leur aurions écrit les textes
Avant de nous cacher derrière l’Olympe…
Les marchands de poteries affamés les ont crus
Et nous avons été démentis par les seigneurs de l’or à la panse bien pleine
Par malchance pour l’auteur, c’est la fiction
Qui est réaliste sur les scènes du théâtre/
Derrière les coulisses, les choses sont différentes
La question n’est pas : quand ?
Mais plutôt : pourquoi ? comment ? et qui ?
Qui suis-je pour vous dire
Ce que je suis en train de vous dire ?
J’aurais pu ne pas exister,
La caravane aurait pu tomber
Dans une embuscade et la famille aurait perdu
Un garçon,
Celui là même qui écrit maintenant ce poème
Lettre après lettre, saignement après saignement
Sur ce canapé
Avec du sang de couleur noire, qui n’est ni l’encre du corbeau
Ni sa voix
Mais plutôt un concentré de toute la nuit
Goutte à goutte, avec la main chanceuse et géniale
La poésie aurait pu gagner davantage si
Quelqu’un d’autre que lui avait été la huppe
Au-dessus du cratère du précipice
Peut-être a-t-il dit : si j’étais un autre
Je serais devenu moi-même une autre fois
C’est ainsi que je ruse : Narcisse n’était pas beau
Comme il l’avait cru. Mais ceux qui l’ont fabriqué
L’ont piégé dans son miroir. Et il contempla longuement
L’air distillé dans l’eau…
S’il avait pu voir quelqu’un d’autre
Il aurait aimé une jeune fille qui le scrutait du regard,
Oubliant les rennes trottant entre tulipes et coquelicots…
S’il était été un peu plus intelligent
Il aurait brisé son miroir
Et il aurait vu à quel point il était lui-même les autres…
S’il avait été libre, il ne serait pas devenu un mythe…
Le mirage est le livre du voyageur dans le désert.
Sans livre, sans mirage, il n’aurait pas continué la marche
À la recherche de l’eau. Il se dit : ceci est un nuage
Et il prend d’une main l’aiguière de ses espoirs et de l’autre
Il se tient la hanche. Il bat des pas sur le sable
Pour concentrer les nuages dans un trou.
Mais le mirage l’appelle,
Le tente, le dupe puis le hisse : lis
Si tu le peux. Écris si
Tu le peux. Il lit : « eau », « eau »,
« Eau ».
Et il écrit une ligne sur le sable : n’eût été le mirage
Je ne serais pas en vie jusqu’à maintenant/
Par chance pour le voyageur, l’espoir
Est le frère jumeau du désespoir, ou alors sa poésie improvisée
Lorsque le ciel semble gris
Et que j’aperçois une rose qui soudain a fait saillie
À travers les lézardes d’un mur.
Je ne dis pas alors : le ciel est gris
Mais je scrute longuement la rose
Et lui dis : ah quelle journée !
Et à deux de mes amis je dis au seuil de
La nuit
S’il faut rêver, que notre rêve soit
Comme nous…et qu’il soit simple
Par exemple : que nous trois
Nous dînerons ensemble dans deux jours
Pour fêter la prophétie de notre rêve
Et qu’il ne manque personne de nous trois
Depuis deux jours,
Fêtons donc la sonate de la lune
Et la tolérance d’une mort qui nous ayant vus heureux ensemble
A fermé les yeux !
Je ne dis pas que loin, là-bas, la vie est possible
Ni que l’espace est imaginaire.
Je dis plutôt que la vie ici est possible
Que la terre est devenue sainte par hasard
Non pas parce que ses lacs, ses collines et ses arbres
Sont une copie du paradis de l’au-delà
Mais parce qu’un prophète a marché par ici,
Qu’il a prié sur un rocher à l’avoir fait pleurer
Et que la colline est tombée en pâmoison,
Par crainte de Dieu
Et c’est par hasard que la pente du champ est devenue dans cette ville
Un musée des vétilles…
Parce que des milliers de soldats sont morts là-bas
Des deux côtés, pour défendre deux chefs qui
Disaient : allons. Et attendaient le butin dans
Deux tentes en soie, des deux côtés…
Les soldats sont morts plusieurs fois sans savoir
Jusqu’à maintenant qui a remporté la guerre !
C’est par hasard que quelques chroniqueurs ont vécu et ils ont dit :
Si les autres avaient vaincu leurs autres
L’histoire humaine aurait eu d’autres intitulés
O terre tout en verdure. Pomme. « Je t’aime ainsi verte»
Tu ondoies dans la lumière et dans l’eau. Verte. Ta nuit
Est verte. Ton aube est verte. Sème-moi en toute douceur…
Avec la douceur d’une main maternelle, dans une poignée d’air.
Je suis une de tes semences vertes…/
Ce poème là n’a pas un seul auteur
Il aurait pu ne pas être lyrique…
Qui suis-je pour vous dire
Ce que je suis en train de vous dire ?
J’aurais pu ne pas être ici…
Mon avion aurait pu s’écraser
Un matin,
Mais j’ai la chance d’être un lève-tard
Et j’ai donc raté l’avion
J’aurais pu ne pas connaître Damas, le Caire
Le Louvre et les villes enchanteresses
Si je marchais plus lentement,
Le fusil aurait pu supprimer mon ombre
Du cèdre qui veille
Si je marchais plus rapidement
J’aurais pu recevoir un éclat d’obus
Et devenir une idée passagère
J’aurais pu, si j’abusais du rêve,
Perdre la mémoire.
Par chance, je dors seul
Et je peux donc être à l’écoute de mon corps
Et croire au talent que j’ai pour découvrir la douleur
J’appelle le médecin, avant de mourir de dix minutes,
Dix minutes suffisent pour que je vive par hasard
Et que je déçoive le néant
Qui suis-je pour décevoir le néant ?
Qui suis-je ? Qui suis-je ?
Mahmoud Darwich / Le joueur de dés
Traduction : Jalel El Gharbi
On se recueille quand on marche.
On fait « régime de silence », oui
mais aussi je veux dire : on agrège,
on consigne parmi la complication
des rapports les segments significatifs.
Dans le silence méditatif assourdissant
on cherche un sens à l’histoire.
Mais parfois marcher déçoit,
n’est qu’un mardi gras de pensées,
une polyphonie dissonante de considérations
qu’on promène : on laisse pisser ce chien,
et mille fois le même chemin pratiqué,
mille fois le même chemin varie du tout au rien.
Stéphane Bénard / Méditation debout
Je n’accepte pas de mourir
je n’accepte pas que le sexe de la poésie
ne fleurisse plus dans la galaxie du vivre
faisant remonter ainsi le foutre des couleurs
je n’accepte plus les chèques de la tendresse
les câlins castrateurs à odeur de linceul
les économies qui vous rasent le poil de l’imaginaire
vivent les cuisses lisses du libre
la mise en scène du réel par le hasard
vive le ventre du soleil
vive vive le con bleu des étoiles
vive la grossièreté pure du vivant
les arbres qui branlent la ville
vivent les enfants qui cassent les images
vivent les cicatrices du feu
mon père viendra ce soir frapper à la porte
il porte sur son front le coma
des poèmes qui n’ont pas su jaillir
je ne suivrai pas son exemple
je pars à New York à Pâques 86
ma femme a de beaux yeux
Michel Merlen / Place de la Bastille
On tangue on tangue sur le bateau
La lune la lune fait des cercles dans l’eau
Dans le ciel c’est le mât qui fait des cercles
Et désigne toutes les étoiles du doigt
Une jeune Argentine accoudée au bastingage
Rêve à Paris en contemplant les phares qui dessinent
la côte de France
Rêve à Paris qu’elle ne connaît qu’à peine et qu’elle
regrette déjà
Ces feux tournants fixes doubles colorés à éclipses lui
rappellent ceux qu’elle voyait de sa fenêtre d’hôtel sur
les Boulevards et lui promettent un prompt retour
Elle rêve de revenir bientôt en France et d’habiter Paris
Le bruit de ma machine à écrire l’empêche de mener son rêve jusqu’au bout.
Ma belle machine à écrire qui sonne au bout de chaque
ligne et qui est aussi rapide qu’un jazz
Ma belle machine à écrire qui m’empêche de rêver à
bâbord comme à tribord
Et qui me fait suivre jusqu’au bout une idée
Mon idée
Blaise Cendrars / Clair de lune
66. Akutagawa Ryunosuke ( 1892-1927 ), le célèbre écrivain se suicida en laissant ces mots : “ Vague inquiétude ”.
Nicolas Bouvier / Il faudra repartir ( note de bas de page )
La nuit, toujours,
Nous entendons des pas s’approcher
Et la porte s’échappe de notre chambre,
Toujours,
Comme les nuages émigrés!
Qui extraira, chaque nuit,
Ton ombre bleue, de mon lit?
Les pas viennent et tes yeux sont pays,
Et tes bras, un siège autour de mon corps.
Les pas viennent.
Mais l’ombre qui me dessine, pourquoi fuit-elle,
Shéhérazade?
Les pas viennent mais n’entrent pas.
Sois arbres,
Que je voie ton ombre.
Sois lune,
Que je voie ton ombre.
Sois poignard,
Que je voie ton ombre dans la mienne,
Roses dans la cendre!
La nuit, toujours,
J’entends des pas s’approcher
Et tu deviens tous mes exils,
Toutes mes prisons…
Essaye de me tuer
En une fois.
Ne m’assassine pas
De ces pas qui s’approchent!
Mahmoud Darwich / Des pas dans la nuit
Traduction : Elias Sanbar
Sur ton épaule un dieu fluide
se pose, papillon qui s’affaiblit,
oublie l’être, se dissout.
Celui qui est dans ces pages, dis-tu,
est un autre, il traverse un ciel mal rédigé
Où s’accumulent nuages et sommeils,
et la nuit revient avec des oiseaux de fête.
Est un autre, disais-tu.
Lionel Ray
Quand on a souffert trop longtemps, il faut
parfois que l’on s’arrête et que l’on rie, qu’on partage
avec des amis des gâteaux sucrés puis que l’on boive
quelque vin doux des Canaries et qu’il y ait des danses
même un peu lascives, ainsi parlait jadis un fou
pour distraire son maître qui ne guérissait plus
ou qui ne voulait pas guérir de son mal, j’en connais d’autres
Claude Esteban / Quelqu’un commence à parler dans une chambre ( extrait )
Je rentre de plus en plus profondément
dans le paysage des autres
je possède en moi
toutes les directions
Je marche sur la terre rêche
Au loin j’entends des paroles
prononcées des siècles plus tôt
Leurs échos ayant traîné
dans l’univers
avant de m’atteindre
Anise Koltz
Traduction : Andrée Sodenkamp
Le vin est défendu, car tout dépend de qui le boit,
Et aussi de sa qualité et de la compagnie du buveur.
Ces trois conditions sont réalisées, tu peux dire :
Qui donc boit du vin, si ce n’est le sage ?
Omar Khayyam
Traduction : Charles Grolleau
Heureux le moment ou nous serons assis dans le palais
Toi et moi,
Avec deux formes et deux visages, mais une seule âme
Toi et moi.
Les couleurs du bosquet et les voix des oiseaux
Nous conféreront l’immortalité
Au moment ou nous entrerons dans le jardin
Toi et moi.
Les étoiles du ciel viendront nous regarder;
Nous leur montrerons la lune elle-même
Toi et moi.
Toi et moi,
Libérés de nous mêmes, serons unis dans l’extase,
Joyeux et sans vaines paroles
Toi et moi.
Les oiseaux du ciel au brillant plumage
Auront le cœur dévoré d’envie.
Dans ce lieu ou nous rirons si gaiement
Toi et moi.
Mais la grande merveille
C’est que toi et moi, blottis dans le même nid,
Nous nous trouvions en cet instant
L’un en Iraq, et l’autre en Khorasan
Toi et moi
Rûmi
Dans la course effarée et sans but de ma vie
Dédaigneux des chemins déjà frayés, trop longs,
J’ai franchi d’âpres monts, d’insidieux vallons.
Ma trace avant longtemps n’y sera pas suivie.
Sur le haut des sommets que nul prudent n’envie,
Les fins clochers, les lacs, frais miroirs, les champs blonds
Me parlent des pays trop tôt quittés. Allons,
Vite ! vite ! en avant. L’inconnu m’y convie.
Devant moi, le brouillard recouvre les bois noirs.
La musique entendue en de limpides soirs
Résonne dans ma tête au rhythme de l’allure.
Le matin, je m’éveille aux grelots du départ,
En route ! Un vent nouveau baigne ma chevelure,
Et je vais, fier de n’être attendu nulle part.
Charles Cros / Tsigane
Le couvent du Pantocrator sous les belles feuilles de ses platanes luit comme une femme qui se concentre avant de jouir. Le difficile est d’en tenter l’escalade et cependant ces chambres serpentant comme des méandres, ces toits où ruisselle l’huile du soleil, ces toits vernis, ces toits de beurre, ce labyrinthe de figuiers et de flaques de lumière à la pointe d’un précipice vertical, c’est cela seul qui m’attire et c’est là que s’orientent les voiles de cette tartane sur cette mer plate comme un bruit de ressac.
Écoute la balancelle du vent sur les faîtages, du vent lent comme les vagues — puis c’est la pluie douce sur les carreaux treillissés de plomb, la pluie argentine, la pluie
domestique entre les claires étagères à vaisselle et la niche familière du chien, c’est le couvent sur lequel tournent les heures, la grisaille des heures, la cloche des passe-temps, sur lequel les soleils tournent, et sur lequel la mer festonne ses vagues, la langue tirée, avec l’application d’une brodeuse, d’une Pénélope rassise et tranquille, d’une empoisonneuse de village entre ses fioles accueillantes et le pain quelle coupe à la maisonnée — le pain qui soutient et qui délasse — le pain qui
nourrit.
Julien Gracq
Ce qui est beau dans le monde, c’est qu’il y ait des murs
et des bêtes. Ailleurs, c’est la guerre, la famine, Internet,
et ici, et partout, une guêpe, un lézard se glissent entre
deux pierres, et aussi bien il en jaillit un cheval blanc.
Pierre Peuchmaurd / Situation de chute
Il est presque impossible de lancer très loin un fruit complètement pourri.
Normand Lalonde
La beauté fait le vide ─ elle le crée ─ comme si cet aspect que prend toute chose qui en est baignée venait d’un lointain néant et devait y retourner, laissant la cendre de sa face en héritage à la condition terrestre, à cet être qui participe à la beauté ; et lui demande toujours un corps, sa juste image, dont par une espèce de miséricorde elle lui laisse quelquefois la trace: cendre ou poussière. Au lieu du néant, un vide qualitatif, pur et marqué à la fois, l’ombre du visage de la beauté lorsqu’elle se retire. Mais la beauté qui crée ce vide, ensuite, le fait sien, car il lui appartient, il est son auréole, l’espace sacré où elle demeure intangible. Où il est impossible à l’être humain de s’installer, mais qui le pousse à sortir de lui-même, qui amène l’être caché, âme accompagnée des sens, à sortir de soi ; qui entraîne avec lui l’existence corporelle et l’enveloppe, l’unifie. Et sur le seuil même du vide que crée la beauté, l’être terrestre, corporel, existant, capitule ; il livre ses sens, qui ne font plus qu’un avec son âme. Evénement qu’on a nommé contemplation et oubli de tout souci.
Maria Zambrano / Les Clairières du bois ( extrait )
Celles qui vont au bois
C’est la mère et la fille
La mère s’en va chantant
Et la fille soupire
“Qu’as-tu à soupirer
Marguerite, ma fille ?”
“J’ai bien trop d’ire en moi
Mais je n’ose le dire :
Je suis fille le jour
Et la nuit blanche biche
La chasse est après moi
Les barons et les princes
Et mon frère Renaud
Qui est encore bien pire
Allez, ma mère, allez
Bien vite le lui dire
Qu’il arrête ses chiens
Jusqu’à demain midi-e”
“Où sont tes chiens, Renaud,
Et ta chasse gentille ?
“Ils sont dedans le bois
À courre blanche biche”
“Arrête-les Renaud,
Arrête, je t’en prie !”
Trois fois les a cornés
De son cornet de cuivre
À la troisième fois
La blanche biche est prise
“Mandons le dépouilleur
Qu’il dépouille la biche”
Celui qui la dépouille
Dit “Je ne sais que dire
Elle a le cheveu blond
Et le sein d’une fille”
Il a pris son couteau
En morceaux il l’a mise
On a fait un banquet
Aux barons et aux princes :
“Nous voici tous ici
Sauf ma sœur Marguerite”
“Vous n’avez qu’à manger
Suis la première assise
Ma tête est dans le plat
Et mon cœur en chemise
Mon sang est répandu
Par toute la cuisine
Et sur vos noirs charbons
Mes tendres os y grillent”
Anonyme / La blanche biche
Ceux qui voyagent…
en 1ère classe avec champagne à volonté
que l’on retrouve longtemps après, coincés dans un camion frigorifique
en faisant le tour des principales capitales européennes en 8 jours tout compris
se déplacent à la vitesse moyenne de 4 km/h
le long de la frontière, à la recherche d’un trou dans les barbelés
aimeraient tellement se fondre dans le paysage
entre l’arrêt du bus n° 7 et le square d’en face
laissent parfois des traces durables de leur passage sur les plages
en se glissant, soulagés, dans les trains d’atterrissage d’un avion cargo fin avril 2012
sans rapporter de bijoux en ivoire dans le double fond d’une valise
à moindre coût, grâce aux prix dépourvus de griffes
évitent soigneusement les grenouilles qui traversent, nombreuses en cette saison dans le but de faire des affaires avec ceux qui en font déjà
rien qu’en levant les yeux quand les feuillages bruissent soudain
tombent comme fruits morts des trains d’atterrissage
aux frais de leurs chers administrés
n’appartiennent pas aux 47 % de Français qui ne partent pas en vacances
pour voir plus loin que le bout de leur territoire national
ménagent leur monture de lunettes modèle classique Marc O’Polo
afin de gagner des points fidélité à faire valoir sur leur prochaine destination
plantent leur drapeau aussitôt qu’ils ont débarqué quelque part
aux îles Sandwich ne font parfois qu’une bouchée
en sachant qu’ils ne reviendront jamais dans leur pays natal
se croisent ou pas suivant les différentes lignes desservies
à l’invitation des autorités qui les guideront dans tous leurs déplacements
songent à la douleur d’aller là-bas vivre seuls
en passant par la Lorraine ou Pétaouchnock
sur la piste de l’arrière-arrière-grand-père de l’Indien scotché devant télé, nuggets & whisky frelaté
s’amusent à dégommer les dodos même pas foutus de voler
dans les traits des visages leurs confins qui restent toujours inexplorés sont heureusement remboursés à 75 % au-delà de 2 h de retard
en finissant par se perdre un jour ou l’autre
retrouvent l’usage de leur langue maternelle pendant l’agonie derrière leurs vitres blindées Security dernière génération
à la rencontre de l’inconnu qui, espèrent-ils, leur ressemblerait tout de même un peu
se méfient des mendiants, surtout des gosses dont l’agilité est particulièrement redoutable
face au panneau lumineux des grands départs, actualisé en temps réel
guettent la côte pendant des semaines, craignant de tomber au bout du bout du monde
avec la tourterelle dite turque posée juste au bord de l’Orne
nagent pour la plupart d’entre eux moins d’une heure au large de la Sicile dans une eau à 10° maxi
à travers les inflexions des voix des manoeuvres issus de l’immigration
se reconnaissent à leur tenue respirante Spéciale Odyssée
pour oublier que leur balcon donne droit sur le périph nord
souscrivent une assurance rapatriement en cas de troubles graves à l’ordre public ont une pensée pour les éléphants au passage des Alpes
à mille lieues de toute âme qui suive
se fraient un passage là où aucun pied humain ne s’est posé
sont prémunis contre les maladies qui déciment les autochtones
en cherchant à ouvrir une nouvelle route vers les Indes
confondent les éoliennes avec des moulins à vent et ces derniers avec quoi qui échappe
meurent de froid à leur tour en voulant atteindre le pôle
font Paris By Bus + le Mont St-Michel dans la même journée déjeuner inclus dans le forfait
sans mettre le moindre orteil par terre
patientent en zone de transit avec toute la gloire du monde
hors parcours coordonné et perdent jusqu’à leur nom malgré l’étiquetage des bagages rendu obligatoire
lâchent les lieux comme d’autres la proie pour l’ombre
selon les vents dominants ou la forme des nuages
mitraillent en numérique avant même d’être arrivés à l’aéroport & consignent leurs impressions sous couverture en cuir avec motifs d’inspiration ethnique
tout en disparaissant au fil des écrans de contrôle
font des pauses régulières recommandées pour maintenir leur vigilance au top
entre les 2 extrémités du camp de rétention flambant neuf
descendent des fleuves impossibles
les remontent aussi sec
Bruno Fern / Carnet de voyage
I
Le crime
On l’avait vu, cheminant entre des fusils
par une longue rue,
apparaître dans la campagne froide,
encore étoilée, la campagne du matin.
Ils ont tué Frédéric
à l’heure où surgissait la lumière.
Le peloton des bourreaux
n’osait le regarder en face.
Ils ont tous fermé les yeux,
ils ont prié : Dieu lui-même ne te sauverait pas !
Il est tombé mort, Frédéric
- sang au front et aux entrailles. –
…Il y a eu crime dans Grenade !
Vous savez ? – pauvre Grenade ! – sa Grenade !…
II
Le poète et la mort
On le vit cheminer seul avec elle,
sans crainte de sa faux.
- Déjà le soleil frappe sur la tour et la tour ; et les marteaux
sur l’enclume, et l’enclume, et l’enclume des forges.
Frédéric parlait,
faisant à la mort sa cour, et elle écoutait.
« Parce qu’hier, dans mes vers, chère compagne,
résonnait le choc de tes paumes sèches
parce qu’hier, dans mes vers, chère compagne,
et parce que tu donnas à mon chant ton gel, et à ma tragédie
le fil de ta faux d’argent,
je te chanterai la chair que tu n’as plus,
tes yeux absents,
tes cheveux que le vent secouait,
et les rouges lèvres où l’on te baisait…
Aujourd’hui comme hier, ma mort, belle gitane,
Ah ! qu’on est bien seule avec toi,
à respirer cet air de Grenade, ma Grenade ! »
III
On les vit cheminer…
Taillez-moi mes amis,
un sépulcre de pierre et de rêve, – dans l’Alhambra,
pour le poète
sur une fontaine où l’on pleure
et dise éternellement :
il y a eu crime dans Grenade ! sa Grenade !
Antonio Machado / Il y a eu crime dans Grenade / A Federico Garcia Lorca
Traduction : Jean Cassou
El crimen
Se le vio, caminando entre fusiles,
por una calle larga,
salir al campo frío,
aún con estrellas de la madrugada.
Mataron a Federico
cuando la luz asomaba.
El pelotón de verdugos
no osó mirarle la cara.
Todos cerraron los ojos;
rezaron: ¡ni Dios te salva!
Muerto cayó Federico
—sangre en la frente y plomo en las entrañas—
… Que fue en Granada el crimen
sabed —¡pobre Granada!—, en su Granada.
II. El poeta y la muerte
Se le vio caminar solo con Ella,
sin miedo a su guadaña.
—Ya el sol en torre y torre, los martillos
en yunque— yunque y yunque de las fraguas.
Hablaba Federico,
requebrando a la muerte. Ella escuchaba.
«Porque ayer en mi verso, compañera,
sonaba el golpe de tus secas palmas,
y diste el hielo a mi cantar, y el filo
a mi tragedia de tu hoz de plata,
te cantaré la carne que no tienes,
los ojos que te faltan,
tus cabellos que el viento sacudía,
los rojos labios donde te besaban…
Hoy como ayer, gitana, muerte mía,
qué bien contigo a solas,
por estos aires de Granada, ¡mi Granada!»
III.
Se le vio caminar…
Labrad, amigos,
de piedra y sueño en el Alhambra,
un túmulo al poeta,
sobre una fuente donde llore el agua,
y eternamente diga:
el crimen fue en Granada, ¡en su Granada!
Lorsque nous partismes de France,
Tristes et marris,
Nous quittâmes pères et mères,
Tous nos amis.
Au cœur avions si grand désir
De voir saint Jacques,
Avons laissé tous nos plaisirs
Pour faire ce voyage
Les nuages parfois
viennent reposer les gens
d’admirer la lune
Bashô
Tourner le dos. Le faux pas de la mer. A un jet de pierre. Sans surprise ni hasard. Le niveau se dégage. L’eau serait-elle immortelle. L’eau de ma vie allée avec. Ce souffle de cheveux. Laine et moutons sous les doigts. On dit des notes et ça musique des paroles. A la frontière des saisons. Sur l’horizon de toutes les mémoires. Teintes vives et demi-tons tracent l’axe vers l’île. Douceur de l’air. L’espace ouvre à la terre un envers possible. Ta voix pose des questions sur les ondes qui m’enveloppent. « yes by yes » et lame après lame comme un amour entre les mains. La part lunaire du jour sur une crête. Des noms funambulent. Instantané arraché au vif du temps qui encercle. Quand un courant libère un retrait en forme d’avancée. Comme un jamais avoue toujours. De biais sans vous quitter des yeux. Dans son recul l’œil englobe un face à face. Un cœur à cœur. Une mise à la taille du poing. Au fur et à mesure de son long monologue le ciel s’éclaircit. Lente patience. C’est ici que fraîcheur rattrape.
On tourne le dos. Au faux pas de la mer.
On tourne. Le dos comme un grand calme. Celui qui contient la tempête. Quelque humeur attachée au chagrin. Je l’ai arrachée car ce n’est pas trop loin qu’aller de fureur et d’élan. On dit mordre. On dit mordue. Ce sont les mains jusqu’au sang. On dit tendues. Ce sont lèvres de promesses. Le souffle court du verbe courir. Le souffle sourd du verbe sourire. Les yeux attendris qui n’attendent rien. Du verbe voir. Ce qui laisse sans voix.
On tourne sa langue. La mer dans l’oreille.
Pas question de hausser. Ni voile ni ton. Le vent se lève puisque soleil se couche. On dit le temps passe. Sans destination. Le lieu reste ne s’en trouve pas plus ému. Sans un geste. On tourne parce que pas de perte dans le cercle même si raison ici pas bien gardée. Pas d’enquête. La connaissance avec le corps. Cou nuque un tout nu sans chute ni tranché. Juste le roulé rien que pouls et pas à pas il nous faut. Comme venus on s’en retourne.
Parce qu’on tourne le monde. Adossés à la mer.
Béatrice Marchet / Yes by yes
J’aime
cet espace, l’éther,
bouffée bien connue,
les kakis et les gris,
le verre, le métal et
le lit
ramené à son essence,
ce qui apaise, étanche, suture,
les gobelets beiges en plastoc
dans leur gaine transparente en plastoc, le placard aux feuilles chauffantes dorées
du fabricant qui fait aussi dans le sac à cadavre.
En fonctionnaire, quelqu’un viendra me cueillir
comme sur l’écran d’une série.
On sera bien surpris
de me voir en sortir gommé.
Abstraction faite de cela (revoilà ce gland, licencie-le)
j’entends une sirène,
le gyrophare caresse les façades sans doute
comme l’autre fois, tu te souviens, il s’agissait de faire évacuer
Le Je sais Tout.
Sors-les tes questions.
En silence ma persévérance
redouble
tandis que l’étendue se trouve laquée de haine.
Chaque mot se trouve criblé.
Je perçois la volonté
du propriétaire, la lime, ce pauvre interprète
de vagues souhaits, de vieilles peurs,
me voici ouvert à tout le bataclan.
Peu à peu, le tarmac est pris par l’épais après-midi.
Je tombe à la renverse dans mon dada, mon tatami : le passif.
Je veux être un papillon.
Je brille comme un autocollant.
Paul Bogaerts / J’aime
Ik hou van
Ik hou van
deze ruimte, de ether,
het bekende vleugje,
tinten van kaki en tinten van grijs,
het glas, het metaal en
het bed
tot zijn essentie herleid,
het sussen en stelpen en hechten,
de beige plastic bekers
in hun doorzichtige plastic foedraal, de kast met de gouden warmtefolie
van de fabrikant die ook in lijkzakken doet.
Iemand zal mij komen halen,
ambtelijk, zoals uit het beeld van een reeks.
Verrast zul je zijn
als ik er uitgewist uitkom.
Los daarvan (daar is die lul weer, ontsla hem)
hoor ik een sirene,
streelt nu het zwaailicht de gevels wellicht
zoals toen, weet je dat nog, Het Grote Gelijk
moest worden ontruimd.
Kom maar op met de vragen.
Ik verdubbel in stilte
mijn doorzettingsvermogen
terwijl de vlakte met haat wordt gelakt.
Elk eerste woord wordt doorzeefd.
Ik voel de wil
van de eigenaar aan, de vijl, die arme tolk
voor vage wensen, oude angsten,
ik sta nu open voor de hele zwik.
Het tarmac wordt door de dikke middag langzaam genomen.
Ik sukkel ruggelings in mijn dada, mijn tatami: het passief.
Ik wil een vlinder zijn.
Ik blink als een sticker.
A toi qui crois pouvoir décider
dans notre pays
le cours des migrations
qui reste qui entre qui sort
je désire te dire
qu’un vaste mouvement de poésie
doux et indéfectible
vague sismique
déferle sur la Belgique;
nous sommes de plus en plus nombreux
à réveiller nos êtres
par la force du poème.
Nous sommes bientôt 10 millions
nous les poètes de ce pays;
les mots désir accueil et impulsion
présence ouverture insurrection
vibrent dans nos langues
pour lever une constituante;
nous remplaçons le mot frontière
par ligne de bienvenue,
nous désirons que les écoles du pays
soient joyeusement multilingues
et que chaque enfant d’ici
apprenne l’art de la paix et de la poésie;
nous désirons
que tu descendes dans la cité
écouter la parole du passant
du marcheur du voyageur de l’arpenteur;
nous désirons qu’aucun habitant ici
ne souffre du froid et de la faim,
nous désirons que le vent qui nous traverse
soit l’énergie de nos lumières;
nous, les 10 millions de poètes,
désirons cela ardemment.
Je désire te dire
que rien ne nous arrête
dans notre désir de désirer
la vie;
notre vague sismique
douce et indéfectible
est une langue de feu plus forte chaque jour
des nombreux voyageurs arrivés d’autres terres;
et nous désirons
que chaque habitant du pays
sur la porte de son logis
maison arbre appartement
bagnole tente ou cabane
pose l’enseigne
DOMO DE POEZIA
Au moins une fois par an
s’y dit la parole d’un poète
fenêtre ouverte
rage essentielle
contre la mort de la lumière. *
Laurence Vielle / Asile Poétique
* « rage rage
contre la mort de la lumière »
Dylan Thomas
Je pense à ce qui m’arrive, à tout ce qui m’arrive, j’essaye, et je pense à comment le penser,
par exemple, en ce moment j’ai une phrase dans la tête, c’est une chanson, « des hommes, des femmes et des scoubidous » et je pense à ce que ça peut bien être, les scoubidous, et du coup, je pense à ce que c’est, les hommes, et les femmes,
et je pense aux femmes de maintenant, à ce que c’est, une femme de maintenant,
et bien sûr je pense au moment de maintenant, à l’état actuel du monde, à là où on en est et à la société industrielle de masse, et spécialement à ce que Hannah Arendt en dit
, à ce qu’elle appelle la désolation : « Ce qui, dans le onde non-totalitaire, prépare les hommes à la domination totalitaire, c’est le fait que la désolation, qui jadis constituait une expérience limite, subie dans certaines conditions sociales marginales, telles que la vieillesse, est devenue l’expérience quotidienne de masses toujours croissante de notre siècle »,
et je pense au mot anglais qu’elle emploie, loneliness, à comment il me paraît juste pour parler de l’abandon, du sentiment d’être abandonné, petit et abandonné, et dépassé,
et je pense à ce qui est aussi atteint dans la désolation, le langage, je pense au lien humain fondamental du langage, à la confiance dans les mots, dans la parole de l’autre, à comment on n’y croit plus, quel intérêt, c’est pas la peine, à quoi servent les mots, c’est du baratin, du blablabla, à comment on laisse tomber comme on a été laissé tombé,
et à comment Janis Joplin chante Loneliness,
et à comment j’aime l’anglais,
et je pense donc simultanément à la tristesse de la désolation et au plaisir de penser,
et tout en continuant à penser à la désolation je pense à mon ami Ahmed que j’ai connu parce qu’il n’avait pas de papiers et qui n’a toujours pas de papiers,
et je pense à comment la penser, cette désolation, à ce que dit Arendt sur la nécessité historique, qu’il n’y en a pas, ce n’est pas parce qu’un événement s’est produit qu’il était nécessaire, il faut penser justement qu’il aurait pu ne pas se produire,
et je continue à penser à cette non-nécessité, au fait qu’il n’y a pas de nature humaine donnée,
et en même temps je pense à la découverte de l’inconscient, à Freud et à sa méthode d’attention flottante, de disponibilité à TOUT ce qui se dit dans le cadre de la séance,
et je pense à comment ces deux points de vue m’intéresse par rapport au récit,
à comment écrire à la fois à partir de ce qui EST et à partir de ce qui ADVIENT,
et je pense à l’inattendu, et à Charlie Chaplin, et à comment il trouve toujours quoi faire dans la situation,
et je pense justement à une situation et à Marie, qui est dans le livre que je suis en train d’écrire, et à ce qu’elle pourrait faire dans cette situation,
à elle et à un homme particulièrement emmerdant,
et je pense aux hommes de maintenant, s’ils sont plus emmerdants qu’avant, ou plus emmerdés,
et à la compassion, et là comme d’habitude j’ai un moment de colère qui m’empêche de penser,
à bas la compassion, à bas le sentimentalisme, à bas la connerie,
et je pense au sexe des femmes, au sexe des hommes,
et à comment les gens font,
et à comment les gens pensent,
et je pense à un livre qui ferait tenir ensemble toutes ces pensées et d’autres, qui mettrait en rapport des choses apparement sans rapport, qui serait un moment suspendu dans le temps, un objet fini et infini, et qui, comme c’est le propre des livres, pourrait donner, ouvrir, créer le temps de sentir, d’éprouver, de penser.
Leslie Kaplan / À quoi je pense
Le soleil pourpre de l’automne à son tour éclaire, ô mon frère infini,
notre couronne érable.
La merveilleuse affaiblie, la bête-soeur à l’arbre de terre, enfin, peut mourir.
La saison de la morsure- ses belles griffes, épines,
Elle aussi commence à partir.
Les bras nus des clochettes au bout des tiges souples
Qu’entourent les bourdonnantes rayées or,
Dans les collines aux ondes vertes,
Tintent,
de libellules bleue en libellule bleue
-leurs ailes cristal, pures comme roche tissée par les eaux voyageuses,
Jusqu’aux frais arbres blancs,
Chèvrefeuille et jasmins,
Ombrageant ton visage doucement endormi.
On entend même, dans la tendre nuit triste et tiède,
des bois oubliés te sangloter
Te chérir, et garder ton repos comme patte de lion défendant les princes et les Justes.
Elsa Moatti
nous qui savons l’hiver qui vient / qui l’avons reconnu au bruit qu’il fait / nous qui comptons nos mots / dans le bavardage incessant vain / dans la dilapidation folle d’un langage à tout hasard / à tout vent
de cet hiver qui vient
nous qui savons les nuits / leur péril vrai leur misère avouée / l’asphyxie qu’elles annoncent à nos rêves / nos amitiés / nous qui sentons la lente dislocation la nudité certaine la nausée / le poison qu’il y a dans l’air
de cet hiver qui vient
nous qui tenons comme par / pure pesanteur pur défi de marcher / nous qui sommes assez fous pour être encore danseurs acrobates / funambules sur la lame
de cet hiver qui vient.
Carine Peras-Pujol
Cauchemars de scutigeres
Arthropodes invasifs
Palimpseste de nuages
Sur une peau avachie
Réécriture reboot
Gravure black on white
Monolithes cramoisis
Les yeux fermés, têtard ralentis
Une émeute dans la tête
Des ronds et des croix
Tout se refuse à moi
Même les tournesols me tournent le dos
Et soudain le jour se lève. Pâle. Indifférent.
Une flèche d’église se découpe sur la montagne crépue, comme tissée par de petits esclaves.
Dix sortes de vert autour.
Et tout est pardonné.
Emma de Négri
Il fut autre, racines et grains dans la terre,
cet acte de peupler de semis les humus,
par horreur de la faim, temps et mort ;
cet acte de répartir les eaux en artères,
par horreur des sècheresses, temps et mort ;
cet acte de choyer la lune avec les yeux,
par horreur des ténèbres, temps et mort.
Il fut autre, religieux engrais transparent,
cet acte d’adorer la pluie, le soleil et la terre,
par horreur de l’incertain, temps et mort ;
cet acte de percer sa langue avec l’épine,
par horreur du doute, temps et mort ;
et cet acte d’apprendre les noms du chemin,
par horreur du retour, temps et mort.
Il fut autre, les sens en amoureuse mousse,
cet acte de gésir dans l’écorce femelle,
par horreur de se dessécher, temps et mort ;
cet acte de lancer les flèches de la vie,
par horreur de les garder siennes, temps et mort ;
et cet acte de rester en fils de la chair,
par horreur de la tombe, temps et mort.
Miguel Angel Asturias / Temps et mort à Copan
Traduction : C. Desrochers
Je parle des pierres : algèbre, vertige et ordre ; des pierres, hymnes et quinconces ; des pierres, dards et corolles, orée du songe, ferment et image ; de telle pierre pan de chevelure opaque et raide comme mèche de noyée, mais qui ne ruisselle sur aucune tempe, là où dans un canal bleu devient plus visible et plus vulnérable une sève ; de telles pierres papier défroissé, incombustible et saupoudré d’étincelles incertaines ; ou vase le plus étanche où danse et prend encore son niveau derrière les seules parois absolues un liquide devant l’eau et qu’il fallut, pour préserver, un cumul de miracles.
Je parle des pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons.
Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps.
Roger Caillois / Pierres
ce qu’il y a de bien avec les mouettes c’est qu’elles sont les mouettes
ce qu’il y a de bien c’est qu’elles font la garde de la mer en notre absence
ce qu’il y a de bien c’est qu’elles se conforment à leur plan de vol
ce qu’il y a de bien c’est qu’elles sont des chiens avec des ailes
ce qu’il y a de bien c’est que leur caninité ne s’impose pas, les voyant
ce qu’il y a de bien c’est qu’elles ne cessent jamais d’être elles-mêmes
ce qu’il y a de bien avec les mouettes c’est leur mouettitude
ce qu’il y a de bien à leur mouettitude c’est la surveillance de la mer
ce qu’il y a de bien aux mouettes c’est leur surveillance policière
ce qu’il y a de bien aux mouettes c’est leur communauté policière
ce qu’il y a de bien c’est leurs piailleries leur sifflet leur aboiement
ce qu’il y a de bien c’est une mouette sur chaque balcon le matin
ce qu’il y a de bien c’est qu’elles ont la domesticité canine extérieure
ce qu’il y a de bien aux mouettes c’est leur peu de coût d’entretien
ce qu’il y a de bien leur diète d’épluchures de miettes de pain
ce qu’il y a de bien aux mouettes les miettes qu’elles happent au vol
ce qu’il y a de bien aux mouettes la vigilance canine des miettes
ce qu’il y a de bien aux mouettes qu’elles soient miettes-mouettes
ce qu’il y a de bien qu’elles soient l’émiettement du pain bleu du ciel
ce qu’il y a de vraiment très bien oui qu’elles soient la police poétique
ce qu’il y a de mieux encore qu’elles soient police poétique spontanée
ce qu’il y a de bien qu’elles endossent le bleu de travail poétique
ce qu’il y a de bien avec les mouettes c’est cela leur édilité naturelle
ce qu’il y a de bien c’est leur air de vacance administrative constante
ce qu’il y a de bien avec elles c’est leur fonctionnariat de villégiature
ce qu’il y a de bien avec les mouettes c’est qu’elles ne le sont pas
ce qu’il y a de bien avec les mouettes c’est qu’elles font les mouettes
ce qu’il y a de bien c’est qu’il ne soit pas nécessaire de les inventer
Jacques Darras Traduction en anglais : Richard Sieburth
what’s cool about seagulls is that they are seagulls
what’s cool is that they patrol the sea in our absence
what’s cool is that they absolutely follow their flight paths
what’s cool is that they are dogs fitted out with wings
what’s cool is that looking at them we don’t realize that they are dogs
what’s cool is that they never cease being themselves
what’s cool about gulls is their seagullishness
what’s cool about their seagullishness is that they oversee the sea
what’s cool about seagulls is their police force
what’s cool is their sirens their whistles their barking
what’s cool is a seagull on every balcony every morning
what’s cool is that they are pet dogs on the loose
what’s cool about seagulls is that their upkeep costs virtually nothing
what’s cool is that they live off peels and bread crumbs
crumbs that they scarf up on the fly like dogs on the sly
what’s cool about seagulls is that they are like crumbs
of the blue bread of the sky what’s truly cool
is that they are the policemen of poetry even more cool
that they so spontaneously exercise their policing of poetry
what’s cool is that they are the thin blue line of poetry
that they are the born graduates of the police academy
what’s cool is that they all resemble off-duty cops
what’s cool is that they seem to be on paid vacation
what’s cool about seagulls is that they act as if they were seagulls
what’s cool about seagulls is that you don’t even have to invent them
La hauteur de la rose n’est pas la hauteur de la pierre,
mais parfois la rose la surpasse en son extase.
La hauteur de l’homme n’est pas la hauteur de la pluie,
mais son regard va plus loin que les nuages.
Et parfois la lumière l’emporte sur l’ombre,
bien que l’ombre ait toujours le dernier mot.
Les hiérarchies sont une distraction de l’infini
ou peut-être un accident.
Les hauteurs se supplantent comme tours qui dansent
mais tout tombe de la même hauteur .
Roberto Juarroz
Les désirs qu’on ne satisfait pas
ne sont pas une cause de douleur, ils sont vains, disait
Epicure. Et il portait à la bouche la coupe pleine
d’un nectar dont il se saoulait
afin d’oublier la douleur de sa propre
affirmation. En effet, pensait-il, si un
désir ne suscite pas l’absolue nécessité de le réaliser, ceci devrait
obliger l’homme à le satisfaire jusqu’à la limite
imposée par sa nature, au point
de ne jamais pouvoir vivre sans lui. Par
exemple, regarder vers le ciel, et voir comment les nuages
transportent, dans leur natte, le temps
qui nous manque. Mais l’existence et l’agglomération
des nuages peuvent émaner, soit d’une condensation
de l’air et de la convergence des vents, soit des atomes
qui s’enlacent les uns les autres. Ainsi, conclut-il,
la même chose s’applique à l’amour naissant,
à l’union de corps qui sont attirés
par ce désir aussi violent que l’air et
à la fusion des êtres qui convergent vers l’extase
dans laquelle, l’un et l’autre, perdent leur propre unité.
En pensant à tout cela, avec la coupe vide
dans les mains, Epicure se leva de sa prostration philosophique
pour allumer à nouveau, avec le corps le plus proche de lui,
l’amour qui déjà s’éteignait dans les cendres
d’un désir vain.
Nuno Júdice / Théorie du nuage ( version philosophique )
traduction :Béatrice Bonneville et Yves Humann
Os desejos, cuja não satisfação não
é uma causa de dor, são inúteis, dizia
Epicuro. E levava à boca a taça cheia
de um néctar que o embriagava
para esquecer a dor da sua própria
afirmação. Com efeito, pensava ele, se um
desejo não suscita a absoluta
necessidade de o realizarmos, isso deveria
obrigar o homem a satisfazê-lo até ao limite em que
ele passe a fazer parte da sua natureza, ao ponto
de já não poder viver sem ele. Por
exemplo, olhar para o céu, e ver como as nuvens
levam, na sua esteira, o tempo
que nos falta. Mas a existência e a aglomeração
das nuvens podem provir, quer de uma condensação
do ar e da convergência dos ventos, quer dos átomos
que se enlaçam uns nos outros. Assim, concluía,
o mesmo se aplica ao amor que nasce, ou
de uma junção de corpos que são atraídos
por esse desejo tão violento como o ar, ou
da fusão dos seres que convergem para o êxtase
em que, um e outro, perdem a sua própria unidade. E
ao pensar em tudo isto, com a taça vazia
nas mãos, Epicuro ergueu-se da prostração filosófica
para reacender, com o corpo mais próximo do seu,
o amor que já se apagava nas cinzas
de um desejo inútil.
Un immigré allemand
discutait avec Mister Goodwill
« Bien sûr, ça revient au même,
je dis land au lieu de pays,
je dis homeland pour patrie
et poem au lieu de poème.
Bien sûr je suis très happy :
mais si je suis heureux, non. »
Mascha Kaléko / La petite différence
Traduction : Stéphane Chaumet
Es sprach zum Mister Goodwill
ein deutscher Emigrant:
»Gewiß, es bleibt dasselbe,
sag ich nun land statt Land,
sag ich für Heimat homeland
und poem für Gedicht.
Gewiss, ich bin sehr happy:
Doch glücklich bin ich nicht.«
1 -
Elle lève la main.
Plus de marchandage !
Assez de récriminations !
Elle me laisse la toucher
sur un ourlet ou un poignet.
Elle a toute la majesté de la mort
et la réticence des rêves.
2 –
On est en août dans cette ville,
chaque fois que je marche dans ces rues tranquilles.
Un petit hôtel où vous pourriez passer
une nuit avec une amante, connaître le bonheur,
promettre le mariage, vous quereller, vous séparer.
Une maison vide où vous pourriez vous ligaturer
et vous piquer avec une aiguille de blanche.
Une ruelle où dormir tard
et vous réveiller avec le cerveau qui bat
comme des cloches, absurdement désacordées.
Et chaque porte fermée,
avec un panneau de carton : FERMÉ.
3 -
Soir permanent dans ce parc ceint de murs.
Elle est là qui attend
avec les explications toute prêtes :
Pourquoi D permet-il S?
Raul à 16h, des lignes sur le miroir,
l’hallucination inflexible, suicide?
Mais comme elle me donne les réponses
elles se fondent en une seule voyelle.
Maintenant elle dessine un diagramme
avec son ombrelle dans la boue
et tout est illustré :
comment rompre le contrat,
la recette de sauce pour le canard,
pourquoi mettre un penny fleur-de-coin
dans un vase de tulipes coupées.
Je regarde attentivement mais vois
juste une fourmi effrayée, et une spore de moisissure.
Et maintenant elle se retourne.
3 -
L’adage dit : toutes les choses
sont vides de substance, même la substance.
Même les rêves, même le vide.
Mais vous pouvez toujours vous dresser
dans le châssis de la haute fenêtre laissant la brise
vous toucher et emplir votre esprit
de l’odeur forte du savon de marseille
et du pain cuit à l’aube.
*
D. Nurkse / Quand les morts apparaissent dans les rêves
Traduction : Maryline Bertoncini
1
-
She holds up her hand.
No more bargaining!
Enough recriminations!
She lets me touch her
on a hem or a cuff.
She has all the majesty of death
and the reticence of dreams.
2
-
It’s August in that city,
every time I walk those quiet streets.
A little hotel where you might spend
a night with a lover, know happiness,
promise marriage, quarrel, part.
A vacant house where you might tie off
and shoot up with a milky needle.
An alley in which to sleep late
and wake with a throbbing mind
to church bells, strangely off-key.
And every door locked,
with a cardboard sign: LOCKED.
3
-
Always evening in that walled park.
She’s there waiting
with the explanations prepared:
Why does G permit E?
Raul at 4AM, lines on a mirror,
t
he adamant hallucination, suicide?
But as she gives me the answers
they merge in a single vowel.
Now she’s drawing a diagram
with her umbrella in the dirt
illustrating everything:
how the contract breaks down,
the recipe for duck sauce,
why to put a fresh-minted penny
in a vase with cut tulips.
I look closely but see
only a scared ant, a mold spore.
And now she turns.
3
-
The teaching says: all things
are empty of self, even the self.
Even dreams, even emptiness.
But you can still stand
in the high window and let the breeze
touch you and fill your mind
with the tang of laundry soap
and bread baked at daybreak.
Un sapin isolé se dresse sur une montagne aride du nord.
Il sommeille. La glace et la neige l’environnent d’un manteau blanc.
Il rêve d’un palmier qui, là-bas, dans l’Orient lointain,
se désole, solitaire et taciturne, sur la pente de son rocher brûlant.
Heinrich Heine
Malheur à qui un jour sur son sphinx intérieur
pose son regard et interroge! Il est perdu.
Malheur à qui demande des eurèka au plaisir ou à la douleur!
Il y a deux dieux, ce sont : Ignorance et Oubli
Ce que l’arbre veut dire et dit au vent,
et ce que la bête manifeste instinctivement
nous le cristallisons en paroles et en pensées.
Les manières d’exprimer diffèrent, rien de plus.
Ruben Dario
Ay, triste del que un día en su esfinge interior
pone los ojos e interroga. Está perdido.
Ay del que pide eurekas al placer o al dolor.
Dos dioses hay, y son: Ignorancia y Olvido.
Lo que el árbol desea decir y dice al viento,
y lo que el animal manifiesta en su instinto,
cristalizamos en palabra y pensamiento.
Nada más que maneras expresan lo distinto.
J’étais couché au sommet d’un mont,
Cerné par la terre.
En bas le pays, sous un sort,
Avait perdu toutes ses couleurs
Sauf deux : le bleu limpide et le brun lumineux,
Là même où sur une pierre bleue courait la plume d’Azraël.
Autour de moi s’étendait le Daghestan.
Croyais-je vraiment une dernière fois lire l’avenir
Dans les caractères arabes des rochers orgueilleux de cette terre ,
Comment ai-je eu l’audace de troquer pour le pair et l’impair
De l’amour l’air raréfié de l’altitude ?
Pour fondre ici dans une cuiller
Au-dessus d’une flamme jaune
L’argent du Daghestan ?
Et chanter :
« Là-bas je vivais près d’un torrent
Et lavais dans son eau glaciale
Mon simple vêtement ? »
Arséni Tarkovski / Daghestan
Traduction : Christian Mouze
- Vous évoquiez cette colère…
- C’est que ma colère à saboté –
- Votre colère a sa beauté ?
- Non. Nulle beauté, la colère. Nulle beauté car nulle perspective. Colère est perspective ôtée. En revanche colère sabote.
- Sa botte.
- Oui. Sa botte qui tape, rue, sa botte qui galope. Colère salope qui écrase et piétine, colère de l’éléphant qui piétine et barrit.
Savez-vous ? J’aimai jadis une Italienne. Pas elle. Alors je l’ai refoulée
chez elle, dans le talon de sa botte, à Bari.
Alexis Bernaut / Dialogue
Existe-t-il vraiment, le temps, le destructeur ?
Quand le brisera-t-il, monts en paix, le château ?
Ce coeur, à la merci infiniment des Dieux,
le démiurge avec lui sera violence quand ?
Et sommes-nous vraiment anxieusement fragiles
autant que le destin voudrait nous en convaincre ?
L’enfance, la profonde et pleine de promesses,
en nos racines – par la suite – est-elle muette ?
Le périssable, ah son fantôme,
à travers tout accueil candide,
il passe ainsi qu’une fumée.
Tels que nous sommes, les sans trêve,
auprès des forces qui demeurent,
nous avons valeur de divin usage.
Rainer Maria Rilke
J’entre en esprit dans tes cachettes, je parle à travers ta présence, je rugis ton Cri de Lion dans ma gueule de mortel.
J’inspire un microgramme dans chacun de mes poumons, dix livres de lourde poussière métallique dérivent lentement sur les Alpes grises
sur tout le champ de la planète, combien de temps encore avant que ta lumière foudroie et anéantisse tous les êtres vivants?
Que tu pénètres mon corps ou non j’entonne en toi mon esprit, Pesanteur Inapprochable,
Toi, Elément lourd plus que lourd, je verbalise ta conscience en direction des six mondes
Je chante ta Vanité absolue. Toi, monstre de Colère enfanté par la peur, Toi matière
Ignorante entre toutes les créations imposées à la Terre!
Chimère d’empires métalliques!
Destructeurs de savants mensongers! Dévorateur de Généraux avides, Incinérateurs d’Armées, Fondeur de Guerres!
Jugement suprême, Vent Divin sur les nations vengeresses, Violeur de Présidents, Scandale Mortel du Capitalisme! Oh civilisations bêtement industrieuses!
Allen Ginsbergh / Ode plutonienne, ( extrait )
Écoute-moi. Tu es sur le point de découvrir les qualités qu’il faut, comment est le monde, comment il fonctionne et comment il change quand on est parent.
Bonne chance, et que Dieu aide l’enfant.
Toni Morrison / Délivrances (extrait )
1.
CENTRE HOSPITALIER DE CADILLAC EN GIRONDE,
PAVILLON CHARCOT. OCTOBRE 1996
C’est l’alcool. Je suis là pour me sevrer, redevenir un homme d’eau et de thé. J’envisage les jours qui viennent avec tranquillité, de loin, mais attentif. Je dois tuer quelqu’un en moi, même si je ne sais pas trop comment m’y prendre. Toute la question ici est de ne pas perdre le fil. De le lier, à ce que l’on est, à ce que je suis, écrivant.
24
Un homme marche dans les feuilles, non loin du pavillon. Il se déplace si lentement, avec tant de précautions qu’il ne s’aperçoit pas qu’un arbre le suit.
38
Je n’arrive pas à leur parler. Pas entièrement comme je voudrais. Je laisse des mots derrière les mots - arrivés mais cachés, en retrait de l’enterrement. J’effleure ce que j’écris comme après une longue journée de travail. Chaque mot m’essouffle.
51
L’homme qui penche se penche pour écrire, pour retenir, peut-être, ce qui était plus penché que lui. Il y a les bruits que fait quelqu’un dans mon oreille. Et quelque chose qu’on a laissé tomber.
Thierry Metz / L’homme qui penche ( extraits )
L’hélicoptère démarra et s’éleva
rapidement puis tomba et plongea
puis plus bas et encore plus haut.
Je n’ai jamais regardé en bas ; j’étais vert
puis blanc de peur et de nausée.
De chaque côté étaient assis les protecteurs,
sérieux et silencieux.
Ils m’ont déposé sur cette île
où ils promettent que je passerai
le reste de ma vie.
Mon estomac se remit vite et
mes gardiens me réconfortèrent et parlèrent :
j’avais assez de nourriture et de boisson
pour le reste de ma vie.
Oui, je suis vieux et le voyage au Kansas
n’était qu’un caprice qui fit long feu.
Ils me montrèrent les réserves,
les grandes boîtes contenant tout –
mais en fait – je le fis remarquer –
ces boîtes ne sont pas si grandes que ça.
Alors ils parlèrent de la folie
comme elle grandit en exil.
Ils implantèrent bien la peur -
un sujet d’écriture, dirent-ils –
en s’élevant pour repartir.
Barry Wallenstein / Exil de l’âge
Traduction : Marilyne Bertoncini
The helicopter lifted off and rose up
fast and then fell and dipped over
and down again and then higher.
I never looked down; I was green
and then white with fear and nausea.
On both sides sat the protectors,
serious and silent.
They set me down on this island
where they promise I’ll be
for the rest of my life.
Soon my stomach settled and
my minders cheered up and spoke:
I’m to have food enough and drink
to last my natural lifetime.
Well, I’m old and the planned trip to Kansas
was just a whim, a long shot.
They indicated the storage holds,
the large bins with everything –
but actually – I pointed this out –
these bins are not so very large.
Then they spoke about madness
and how it thrives in exile.
They planted well the fear –
a subject for a text, they said –
as they lifted up and away.
Est-il homme dans ce monde aussi étranger que moi
Poitrine déchirée, prêt à pleurer, aussi étranger que moi?
Parcourant Damas et Anatolie ainsi que bien d’autres pays
J’ai cherché, n’ai trouvé personne aussi étranger que moi!
Que personne ne soit dépaysé, ne souffre du feu d’amour
Que personne ne soit, Seigneur, aussi étranger que moi
Ma langue gémit mes yeux pleurent, la solitude me touchent au cœur
Seule mais seule mon étoile peut être aussi étrangère que moi.
Souffrant toujours d’une telle douleur, si je connais un jour la mort
Verrai-je au moins dans ma tombe quelqu’un aussi étranger que moi?
On apprend la mort d’un étranger, on lave son corps trois jours après
On lave avec de l’eau froide le pauvre aussi étranger que moi.
O mon Emre Yunus sans remède, ton mal est inguérissable
Et va maintenant de ville en ville aussi étranger que moi.
Yunus Emre
Regardez-les, ces hommes et ces femmes qui marchent dans la nuit.
Ils avancent en colonne, sur une route qui leur esquinte la vie.
Ils ont le dos vouté par la peur d’être pris
Et dans leur tête,
Toujours,
Le brouhaha des pays incendiés.
Ils n’ont pas mis encore assez de distance entre eux et la terreur.
Ils entendent encore les coups frappés à leur porte,
Se souviennent des sursauts dans la nuit.
Regardez-les.
Colonne fragile d’hommes et de femmes
Qui avancent aux aguets,
Ils savent que tout est danger.
Les minutes passent mais les routes sont longues.
Les heures sont des jours et les jours des semaines.
Les rapaces les épient, nombreux.
Et leur tombent dessus,
Aux carrefours.
Ils les dépouillent de leurs nippes,
Leur soutirent leurs derniers billets.
Ils leur disent : « Encore »,
Et ils donnent encore.
Ils leur disent : « Plus ! »,
Et ils lèvent les yeux ne sachant plus que donner.
Misère et guenilles,
Enfants accrochés au bras qui refusent de parler,
Vieux parents ralentissant l’allure,
Qui laissent traîner derrière eux les mots d’une langue qu’ils seront contraints d’oublier.
Ils avancent,
Malgré tout,
Persévèrent
Parce qu’ils sont têtus.
Et un jour enfin,
Dans une gare,
Sur une grève,
Au bord d’une de nos routes,
Ils apparaissent.
Honte à ceux qui ne voient que guenilles.
Regardez bien.
Ils portent la lumière
De ceux qui luttent pour leur vie.
Et les dieux (s’il en existe encore)
Les habitent.
Alors dans la nuit,
D’un coup, il apparaît que nous avons de la chance si c’est vers nous qu’ils avancent.
La colonne s’approche,
Et ce qu’elle désigne en silence,
C’est l’endroit où la vie vaut d’être vécue.
Il y a des mots que nous apprendrons de leur bouche,
Des joies que nous trouverons dans leurs yeux.
Regardez-les,
Ils ne nous prennent rien.
Lorsqu’ils ouvrent les mains,
Ce n’est pas pour supplier,
C’est pour nous offrir
Le rêve d’Europe
Que nous avons oublié.
Laurent Gaudé
Toi qui a parcouru les blessures des Pamirs
Vu leurs déserts altiers
S’ouvrir aux corps nus des baleiniers
Des pierres, ces chameaux de Bactriane
Au pelage de bison ou d’âne ;
Toi qui a parcouru les blessures des Pamirs
Entendu le persan que parlent les Tadjiks
Et craché dans ta main ouverte par les cailloux
Ce paysage meurtri des montagnes magiques
Infiniment pierreuses ;
Toi qui a parcouru les blessures des Pamirs
En rêve, en réalité
Qui a cherché un songe à leur hauteur
Au défi de la langue
Des armes, des uniformes et de la peur ;
Toi qui as vu la sécheresse des Pamirs
Couler sur le monde et l’ébahir
De sabres courbés, de mendiants aveugles
Guidés par des cris
Au ciel jusqu’à l’envahir
Replies-toi dans ton manteau
Enveloppe-toi d’un voyage infini
Confie aux étoiles le soin du paquetage
Pars et oublie les Pamirs
Sois sage
Ils te poursuivront d’encens
T’accompagneront de myrrhe.
Mathias Enard / Dernière communication à la société proustienne de Barcelone ( extrait )
Mon ange refuse d’être comme les autres
Il a retiré ses ailes et ne passe pas à la télé
On dit ”il” ce que je trouve ironique
Mais bon, être spirituel dans une époque de
fanatisme religieux, c’est être ironique
Mon ange ne dérange pas les toiles d’araignées.
Il dessine des larmes et réclame du sel de la sueur des bâtisseurs de pyramide
Il a un drôle de sens de l’humour – c’est mon ange.
Je me dis souvent que s’il était humain, je l’épouserais.
Mais son immortalité nous sépare. C’est une bien vieille histoire.
Pour le moment, je lui suis reconnaissante d’être habile
à capturer les malédictions avant qu’elles ne parviennent
à mon âme.
Patricia Spears Jones / Mon Ange #1
Traduction : Marilyne Bertoncini
My angel refuses to be like the others
He removed his wings and is not on television
He’s a “he” which I find ironic
But then, to be spiritual in an age of religious
fanaticism is to be ironical
My angel leaves spider webs undisturbed.
He traces tears and claims salt from the sweat of pyramid builders
He has a droll sense of humor—he’s my angel.
I often think that if he were human, I’d marry him.
But his immortality keeps us apart. It’s such an old story.
As for now, I am grateful for his ability
to capture curses before the make their way
towards my soul.
Nous revenons à ce que nous avons quitté,
à ce qui nous a quitté. Dans nos mains
un tas de clés, qui n’ouvrent
ni porte ni tiroir ni valise –
nous les faisons tinter et nous sourions,
n’ayant plus personne à tromper,
surtout pas nous-mêmes.
Yannis Ritsos
Traduction : Marie-Cécile Fauvin
La poussière est le seul secret—
La mort, la seule
Dont on ne puisse tout apprendre
Dans son «village natal».
Personne n’a connu «son Père»—
N’a jamais été un enfant—
N’a jamais eu de camarades,
Ou de «vieilles histoires» —
Laborieuse! Laconique!
Ponctuelle! Paisible!
Hardie comme un bandit!
Plus silencieuse qu’une flotte!
Bâtit comme un oiseau, aussi!
Le Christ vole le nid—
Un merle, puis un autre,
Passés en fraude à l’éternité!
Emily Dickinson / 153
Traduction : Charlotte Melançon
Dust is the only Secret—
Death, the only One
You cannot find out all about
In his “native town. «
Nobody knew “his Father”—
Never was a Boy—
Hadn’t any playmates,
Or “Early history »—
Industrious! Laconic!
Punctual! Sedate!
Bold as a Brigand!
Stiller than a Heet!
Builds like a Bird, too!
Christ robs the Nest—
Robin after Robin
Smuggled to Rest!
Glisse-toi dans ton lit étroit,
Glisse-toi, et plus un mot !
Vain est l’assaut ! Tous tiennent bon.
Toi, il te faut enfin lâcher prise.
Que cesse l’interminable joute !
Les oies sont des cygnes, les cygnes des oies.
Prenez-le comme il vous chaut !
Tu es las : mieux vaut rester coi.
Ils t’ont contredit, t’ont sifflé, mis en pièces ?
De bien meilleurs que toi ont connu ce destin.
Ils ont tiré à boulets rouges, ont passé leur chemin.
Ont mené la charge brutale, pour enfin s’abîmer.
Repartez donc à la charge, et taisez-vous !
Que les vainqueurs, à leur arrivée,
Quand tomberont les forteresses de la sottise,
Découvrent ton cadavre au pied de la muraille !
Matthew Arnold / Le dernier mot
Traduction : Pascal Aquien
Et je rentrai à Paris. Je retournai vers l’ennemi
terrible, centre de la névrose, nombril
de la folie, foyer de tout surmenage,
où je tiens sagement mon rôle de sauvage
enfermé dans ma cellule de la rue Marivaux,
ne confiant qu’en moi-même et protégeant le Moi.
Et comment je l’ai protégé, Madame !… N’étais-je pas
ce que les parisiens appellent une poire ?…
Jusqu’à mon réduit viennent me chercher les intrigues,
les petites misères, les trahisons amies
et les ingratitudes. Ma maudite vision
sentimentale du monde m’opprime le cœur,
et je suis la proie de la moindre canaille.
Rubén Darío
Les années de bonheur, les journées
sans remords, on vous les a offertes,
ô Grands Démolisseurs.
Lourde a été la dîme,
parfaite votre œuvre :
irréparable.
(Irréparable, la piste des décombres.)
Joachim Vital / Un qui aboie ( extrait )
J’ai avalé une lune de fer
Qu’ils appellent une vis
J’ai avalé ces rejets industriels , ces papiers à remplir pour le chômage
Les jeunes courbés sur les machines meurent prématurément
J’ai avalé la précipitation et la dèche
Avalé les passages piétons aériens
Avalé la vie couverte de rouille
Je ne peux plus avaler
Tout ce que j’ai avalé s’est mis à jaillir de ma gorge comme un torrent
Et déferle sur la terre de mes ancêtres
Comme un poème infâme
Fan Yusu
1. Trop de blanc clairé sur une surface plane peut éblouir.
2. La matière du carré est égale à celle sur laquelle il est tracé.
3. Un carré solide en rotation produit un déplacement d’air.
4. Un carré solide en translation sera plus mobile si la surface sur laquelle il glisse est huilée.
5. On n’entre qu’illusoirement dans un carré.
6. Un carré à cinq angles est une vue de l’esprit.
7. L’oeil ne se déplace pas harmonieusement le long des lignes mais par à-coups ténus dans son orbite.
8. Il n’existe pas de carré original.
9. Le temps mis pour reconnaître un carré varie selon les personnes, mais excède rarement la seconde.
10. La définition de la seconde (la seconde est la durée de 9 92 631 77 périodes de la radiation correspondant à la transition entre deux hyperfins de l’état fondamental de l’atome de césium 133) est plus longue que la seconde.
Nathalie Quintane / La définition de la seconde est plus longue que la seconde.
C’est tellement difficile de regarder le Monde
et le fond de son cœur, les deux au même instant.
Entre- temps, une vie a passé.
Jim Harrison
Traduction : Jean-Luc Piningre
Que nos épis ne lèveraient pas sur vos propriétés, nous l’avons su très tôt. Apprendre à lire dans le Grand Livre des sensations nous avait prévenus contre vos préjugés. Nous chérissions trop les herbes folles et les ciels versatiles, pour ne pas gager notre existence sur le devenir léger des choses, sur tout ce qui échoit à la faveur des circonstances et du hasard. Nous avions discerné nos aversions et nos dégoûts : le sentiment de culpabilité, l’épaisseur triste et la pesanteur, la haine des nuances, la vanité d’être un homme… Déjà nous polissions nos passions pour ajuster nos moyens à nos vues : l’ignorance qui questionne plutôt que l’arrogance du jugement ; les sortilèges et les images qui subjuguent plutôt que les artifices de la démonstration.
Cependant nous demandions à l’écriture qu’elle nous délivre du temps, de l’espace et du moi. A quelle aune évaluer la récolte ? Notre abrégé de vie se résumera à peu près à quelques instants de grâce, à quelques moments de grande promesse ou de conviction. Ce que nous aurons fait ne suffira pas à dire ce que nous désirions ; néanmoins, nous avoir épargné les désagréments d’une promiscuité dont nous ne voulions pas, n’est pas le moindre bénéfice que nous aurons tiré de ces dispositions.
Serge Velay / Sécession
Qu’est-ce qu’un antipoète :
Un négociant en urnes et cercueils ?
Un prêtre qui ne croit en rien ?
Un général qui doute de lui-même ?
Un vagabond qui se moque de tout
Vieillesse et mort comprises ?
Un interlocuteur de mauvais caractère ?
Un danseur au bord de l’abîme ?
Un narcisse qui aime tout le monde ?
Un plaisantin sanglant
Délibérément misérable ?
Un poète qui dort sur une chaise ?
Un alchimiste des temps modernes ?
Un révolutionnaire de poche ?
Un petit-bourgeois ?
Un charlatan ?
Un dieu ?
Un innocent ?
Un villageois de Santiago de Chili ?
Soulignez la phrase qui vous semble correcte.
Qu’est-ce que l’antipoésie :
Une tempête dans une tasse de thé ?
Une tache de neige sur un rocher ?
Un plateau plein d’excréments humains
Comme le croit le père Salvatierra ?
Un miroir qui dit la vérité ?
Une gifle au visage
Du Président de la Société des Écrivains ?
(Que Dieu l’ait en son saint royaume)
Un avertissement aux jeunes poètes ?
Un cercueil à réaction ?
Un cercueil à force centrifuge ?
Un cercueil à gaz de paraffine ?
Une chapelle ardente sans défunt ?
Marquez d’une croix la définition qui vous semble correcte.
Nicanor Parra / Test
Traduction :Bernard Pautrat
Vers l’Orient j’envoie mon visage
je veux le faire venant de moi.
Là-bas il sera dans la lumière,
se reposant un peu
de mon regard sur ce monde,
de mon regard sur moi,
du grossier mur d’argent du quotidien
de la roue de l’agitation qui te presse.
Elle porte, le monde en rouge et gris
à travers les débris des lamentations et fumée épaisse
des élus, gouttes de rosée
sur une tige de blé.
Un cours de la vie plus rapide et scintillant,
une secousse d’une grande main :
l’une a bouffé le midi,
l’autre avale le sable.
Pour cela je serai heureuse et calme,
quand j’aurai fait ma dette ;
je veux m’écouler avec le cygne
dans des milliers de petites eaux,
celui sans parole et sans résonance
et sans pensée sans doute
une bête, qui se tait, une bête, qui est beauté,
pas d’esprit pas de symbole.
et quand j’arrive par battements très doux
sur les côtes blêmes,
alors je roule les anciens jours d’hiver,
le sarcophage argenté et frais
cette mort éternelle à l’intérieur,
là-dedans mon visage mince et léger
se tient comme toile d’araignée,
un peu se déploie autour de l’angle
un peu flotte, sourire qui blanchit
et s’efface sans tourment
Gertrud Kolmar / Adieu Traduction : Jacques Lajarrige
La lune sort à la brune
Avec une lampe à acétylène : elle descend le mur
Jette un coup d’œil alentour
Et sans bruit
Écrit à la craie :
“ À bas le Capricorne ”
“ Vive la Grande Ourse ”
Dell’ Arco
Si l’été est pluvieux et morne si le ciel voile l’étang d’une paupière de nuage si la palme se dénoue en haillons si les arbres sont d’orgueil et noirs dans le vent et la brume si le vent rabat vers la savane un lambeau de chant funèbre si l’ombre s’accroupit autour du foyer éteint si une voilure d’ailes sauvages emporte l’île vers les naufrages si le crépuscule noie l’envol déchiré d’un dernier mouchoir et si le cri blesse l’oiseau tu partiras
abandonnant ton village
sa lagune et ses raisins amers
la trace de tes pas dans ses sables
le reflet d’un songe au fond d’un puits
et la vieille tour attachée au tournant du chemin
comme un chien fidèle au bout de la laisse
et qui aboie dans le soir
un appel fêlé dans les herbages ?
Nègre colporteur de révolte
tu connais les chemins du monde
depuis que tu fus vendu en Guinée
une lumière chavirée t’appelle
une pirogue livide
échouée dans la suie d’un ciel de faubourg
Nous rebâtirons Copan Palenque Et les Tihuanacos socialistes Ouvrier blanc de Détroit péon noir d’Alabama Peuple innombrable des galères capitalistes Le destin nous dresse épaule contre épaule Et reniant l’antique maléfice des tabous du sang Nous foulons les décombres de nos solitudes. Et nous brassons le mortier des temps fraternels Dans la poussière des idoles.
Jacques Roumain
Toi qui ne connais pas l’amour, Tu peux te le permettre: dors. Va, son amour et son chagrin Sont notre bien à tous, toi dors.
Chagrin de l’amant: un soleil, Nous, particules, particules. Toi qui n’as pas vu dans ton coeur S’élever ce désir, toi dors.
En cherchant à m’unir à lui, Je m’écoule comme de l’eau. Toi qui n’as pas cette tristesse Du “Mais où donc est-il?” toi dors.
Il passe, le chemin d’amour, Hors des soixante-douze voies. Puisque ton amour et ta foi Ne sont que ruse et feinte, dors.
Son vin du matin, notre aurore, Son charme seul, notre dîner. Toi qui veux manger des délices Et te soucier du dîner, dors.
Dans notre recherche alchimique, Comme le cuivre, nous flambons. Toi, le lit est ton compagnon Et ta seule alchimie, toi dors.
Comme enivré, à droite, à gauche, Tu tombes, puis tu te relèves. Maintenant la nuit est passée, C’est le moment de prier, dors.
Le destin a clos mon sommeil, Alors va-t’en, toi le jeune homme, Car si le sommeil est passé, on peut le rattraper, toi dors.
Tombés dans la main de l’amour, Mais que va-t-il faire de nous? Toi, tenu dans ta propre main, Mets-toi sur ta main droite et dors.
Moi je suis un mangeur de sang, Toi, mon cher, mangeur de délices. Puisqu’à la suite des délices Le sommeil est naturel, dors.
Moi j’ai coupé toute espérance De mon crâne et de ma pensée. Toi qui conserves comme espoir Pensée humide et fraîche, dors.
J’ai déchiré l’habit du mot, J’ai abandonné la parole, Mais toi qui n’as pas le corps nu, Tu as besoin d’un habit, dors.
Rûmi
Votre main sur le front, se fait fée, vos yeux se relèvent sur ma joue rouge. La lumière danse devant les mots.
Sur l’herbe, s’installe l’hiver et votre jardin voit briller une rose emprisonnée dans sa jeunesse, le sang sous la peau. Dans l’aube grise, la maison est habitée, devant vous, les verts se multiplient et inspirent votre lettre.
Les lèvres roses, sur le seuil, allument un autre monde.
Vos yeux s’ouvrent dans les miens et s’étendent aux cendres des fleurs.
J’ai rêvé Jadis.
Les étreintes d’orage, les cheveux pris dans les ronces. Le sourire affiché, nous marchions dans la ville. Seuls, dans la nuit des rues, je sens encore la chaleur de votre main.
Je réfléchis une absence. Comme il est mauvais goût d’être là alors que vous êtes au secret. Il ne faut pas rêver.
Pourtant vous me parlez dans mes nuits.
Nadia Gilard / Les rêves sont une impasse
Excusez-moi de vous déranger
mademoiselle l’odeur de chanvre dans la voix
coulissante
depuis l’enfance
leurs draps rêches et les champs de coquelicot
je n’ai pas pu lui dire
au revoir nos yeux doux étaient les mêmes
dans l’étalement des barricades
nos pays, paysages délestés
le platane, l’acacia sous le gros temps
l’avancée des pavillons
témoignaient muets d’étroites prouesses
Sophie Brassart / Rencontre
Si j’ai tous les orgueils ?
Évidemment !
Voudrais-tu bel Amour
Que j’ai vécu de miettes ?
Ces orgueils puisque je les ai sont ceux des conquérants
J’ai tout conquis sur Terre
D’abord la Liberté ! La plus grande
Celle d’oser penser, d’oser parler
Moi ? Fille et petite, et fragile j’eusse dû n’être rien ?
La mâle seul existe en chrétienté
La femelle est une ombre. Ose-t-elle même exister ?
Puisqu’il y eut même question
Autour d’une ” femme et de son âme ”
Et rien n’était plus incertaine que la réponse
Le mâle seul pouvait crâner en tripotant son passeport,
Un petit sac de chair très complexée, très raffinée,
Bien accrochée entre les cuisses. À condition de respecter
L’intégralité du… document.
L’homme dans son intégrité de mâle , pouvait aller partout
J’ai dit intégralité, le mot vaut son pesant de chair à pâté
Si Abelard faillit crever — crever comme un pauvre animal
C’est qu’il avait été privé de cet orgueil de l’Homme
50 grammes de …
Anita Conti / L’orgueil d’Abelard
Femmes et hommes de la texture de la parole et du vent qui tissez des tissus de mots au bout de vos dents,
Ne vous laissez pas attacher,
ne permettez pas qu’on fasse sur vous des rêves impossibles…
On est en Amour avec vous tant que vous correspondez au rêve que l’on a fait sur vous,
alors le fleuve Amour coule tranquille,
les jours sont heureux sous les marronniers mauves,
Mais s’il vous arrive de ne plus être ce personnage qui marchait dans le rêve,
alors soufflent les vents contraires,
le bateau tangue, la voile se déchire,
on met les canots à la mer,
les mots d’Amour deviennent des mots-couteaux qu’on vous enfonce dans le coeur.
La personne qui hier vous chérissait vous hait aujourd’hui;
La personne qui avait une si belle oreille pour vous écouter pleurer et rire
ne peut plus supporter le son de votre voix.
Plus rien n’est négociable
On a jeté votre valise par la fenêtre,
Il pleut et vous remonter la rue dans votre pardessus noir,
Est-ce aimer que de vouloir que l’autre quitte sa propre route et son propre voyage?
Est-ce aimer que d’enfermer l’autre dans la prison de son propre rêve?
Femmes et hommes de la texture de la parole et du vent
Qui tissez des tissus de mots au bout de vos dents
ne vous laissez pas rêver par quelqu’un d’autre que vous même
Chacun a son chemin qu’il est seul parfois à comprendre.
Femmes et hommes de la texture de la parole et du vent,
Si nous pouvions être d’abord toutes et tous et avant tout et premièrement des amants de la vie,
alors nous ne serions plus ces éternels questionneurs,
Ces éternels mendiants qui perdent tant d’énergie
et tant de temps à attendre des autres des signes,
des baisers, de la reconnaissance
Si nous étions avant tout et premièrement des amants de la vie,
Tout nous serait cadeau
Nous ne serions jamais déçus
On ne peut se permettre de rêver que sur soi-même
Moi seul connait le chemin qui conduit au bout de mon chemin
Chacun est dans sa vie
et dans sa peau…
A chacun sa texture
son message et ses mots
Julos Beaucarne, Femmes et hommes
Sorti de nulle part,
L’oiseau se perche sur un poteau
Et devient corbeau.
From out of nowhere,
A bird perches on a post,
And becomes a crow.
Richard Wright
Traduction : Patrick Blanche
Pourquoi pleures-tu quand la mort est lointaine
que ton jardin est surélevé,
que la fenêtre est haute,
que le saule est élancé ?
Pourquoi donc pleurer
tant quelle chemin à la grange est clair,
quelle nuit t’éclaire de la tête aux pieds ?
Tu obéis à la flûte et tu cours, tu cours.
Pas de loup pour hurler à la lune jaune comme un citron.
Pas de spectre surgissant d’un arbre pour assassiner ton père?
Pourquoi pleures- tu?
Je te le demande
Est-ce par peur d’être joyeux?
Mais je sais que le vent nocturne sur une montagne transpercée par la flûte , perlera les larmes que nous avons appelées, rosée.
Tu deviendras demain une flûte enchantée.
J’ai dit
mais tu ne m’as pas entendu,
ta blessure est encore légère
ne me laisse pas te chercher en vain
Dans cette vallée
Tu ne m’as pas entendu.
Maintenant que tu gis sur les mots, seul, ceint de tubéreuses, de vert, de bleu, je comprends enfin ce que je ne comprenais point.
Que l’avenir depuis lors
est ton passé à venir
Mahmoud Darwich / Présente absence ( extrait )
Il e’tait grilheure; les slictueux toves
Gyraient sur l’alloinde et vriblaient:
Tout flivoreux allaient les borogoves;
Les verchons fourgus bourniflaient.
«Prends garde au Jabberwock, mon fils!
A sa gueule qui mord, à ses griffes qui happent!
Gare l’oiseau Jubjube, et laisse
En paix le frumieux Bandersnatch!»
Le jeune homme, ayant pris sa vorpaline épée,
Cherchait longtemps l’ennemi manziquais…
Puis, arrivé près de l’Arbre Tépé,
Pour réfléchir un instant s’arrêtait.
Or, comme il ruminait de suffêches pensées,
Le Jabberwock, l’oeil flamboyant,
Ruginiflant par le bois touffeté,
Arrivait en barigoulant.
Une, deux! Une, deux! D’outre en outre!
Le glaive vorpalin virevolte, flac-vlan!
Il terrasse le monstre, et, brandissant sa tête,
Il s’en retourne galomphant.
«Tu as donc tué le Jabberwock!
Dans mes bras, mon fils rayonnois!
O jour frabieux! Callouh! Callock!»
Le vieux glouffait de joie.
Lewis Carroll / The Jabberwocky
Twas brillig, and the slithy toves
Did gyre and gimble in the wabe;
All mimsy were the borogoves,
And the mome raths outgrabe.
« Beware the Jabberwock, my son!
The jaws that bite, the claws that catch!
Beware the Jubjub bird, and shun
The frumious Bandersnatch!
”He took his vorpal sword in hand:
Long time the manxome foe he sought
—So rested he by the Tumtum tree,
And stood awhile in thought.
And as in uffish thought he stood,
The Jabberwock, with eyes of flame,
Came whiffling through the tulgey wood,
And burbled as it came!
One, two! One, two! and through and through
The vorpal blade went snicker-snack!
He left it dead, and with its head
He went galumphing back.
“And hast thou slain the Jabberwock?
Come to my arms, my beamish boy!
O frabjous day! Callooh!
Callay!
”He chortled in his joy.
Une dernière année plutôt calamiteuse
malgré les paquets de joie
fugace que lui procurait son optimisme increvable
une femme en robe
légère qui avance vers lui – le soleil dans le dos –
des petits verres mais beaucoup
– la commande des vingt-quatre sonnets à dix francs
le sonnet
avec les sansonnets dans les arbres
c’est une facilité peut-être
mais autant la porter au crédit de la « main de gloire »
comme il dit
Verlaine et retourner au soleil se chauffer les os
Bernard Chambaz
Fleurs de cerisiers
Qui ne connaissez le printemps
Que depuis cette année,
Puissiez-vous ne jamais apprendre
Qu’un jour il vous faudra tomber
Ki no Tsurayuki
Traduction : Dominique Nédellec
Il y avait Rundle, le chef de station,
Beazeley, des voies et travaux,
Ackman, de l’intendance,
Dankin, de la prison,
Et Blake, le sergent instructeur,
Qui fut deux fois notre Vénérable,
Et aussi le vieux Franjee Eduljee
Qui tenait le magasin “Aux denrées Européennes”.
Dehors, on se disait : “Sergent, Monsieur, Salut, Salam”.
Dedans c’était : “Mon frère”, et c’était très bien ainsi.
Nous nous réunissions sur le niveau et nous nous quittions sur l’équerre.
Moi, j’étais second diacre dans ma Loge-mère, là-bas !
Il y avait encore Bola Nath, le comptable,
Saül, le juif d’Aden,
Din Mohamed, du bureau du cadastre,
Le sieur Chucherbutty,
Amir Singh le Sikh,
Et Castro, des ateliers de réparation,
Le Catholique romain.
Nos décors n’étaient pas riches,
Notre Temple était vieux et dénudé,
Mais nous connaissions les anciens Landmarks
Et les observions scrupuleusement.
Quand je jette un regard en arrière,
Cette pensée, souvent me vient à l’esprit :
“Au fond il n y a pas d’incrédules
Si ce n’est peut-être nous-mêmes !
Car, tous les mois, après la tenue,
Nous nous réunissions pour fumer.
Nous n’osions pas faire de banquets
De peur d’enfreindre la règle de caste de certains frères.
Et nous causions à cœur ouvert de religion et d’autres choses,
Chacun de nous se rapportant
Au Dieu qu’il connaissait le mieux.
L’un après l’autre, les frères prenaient la parole
Et aucun ne s’agitait.
L’on se séparait à l’aurore, quand s’éveillaient les perroquets
Et le maudit oiseau porte-fièvre ;
Comme après tant de paroles
Nous nous en revenions à cheval,
Mahomet, Dieu et Shiva
Jouaient étrangement à cache-cache dans nos têtes.
Bien souvent depuis lors,
Mes pas errant au service du Gouvernement,
Ont porté le salut fraternel
De l’orient à l’Occident,
Comme cela nous est recommandé,
De Kohel à Singapour
Mais combien je voudrais les revoir tous
Ceux de la Loge-Mère, là-bas !
Comme je voudrais les revoir,
Mes frères noirs et bruns,
Et sentir le parfum des cigares indigènes
Pendant que circule l’allumeur,
Et que le vieux limonadier
Ronfle sur le plancher de l’office.
Et me retrouver parfait Maçon
Une fois encore dans ma Loge d’autrefois.
Dehors, on se disait : “Sergent, Monsieur, Salut, Salam”.
Dedans c’était : ” Mon frère “, et c’était très bien ainsi.
Nous nous réunissions sur le niveau et nous nous quittions sur l’équerre.
Moi, j’étais second diacre dans ma Loge-mère, là-bas !
Rudyard KIPLING
nuno
pourquoi un poème est-il
un poème voilà un problème
non de technique ni de théorie ni de lieu
on met sa langue dans sa bouche d’enfant
jour de congé pour la main à plume
une petite peur pleut sur les lèvres
de la vieille blessure à moins qu’une ombre
inconnue ne descende l’escalier de la gorge
c’est que l’innocence n’est jamais
entière elle doit encore et encore céder au temps
mais qu’est-ce qu’une image à côté des mots qui
écrivent les traits de sa présence
Déjà le regard retourne le jour à la nuit
il tire de cette opération une encre blanche
toute la sympathie qu’il faut pour jeter
au fond du poème le secret
toujours qui restera à déchiffrer
ignorance vaut mieux qu’intention
on ne saurait monnayer l’inaccessible
ni le sens qui souffle dans la chambre du mourant
si la soif de réponse pouvait s’apaiser
un fantôme dormirait sur notre langue
rien qu’un ronflement au bout du vers
dans les jambages de nos lettres circule un
entre deux qui n’est ni du je ni du tu
simple ouverture offerte à quelque
rumeur d’être mais existe-t-il
un autre mouvement une autre vérité
infime assez pour construire avec
notre haleine cette chose d’âme
et de présent
sans quoi la vie est pure perte
[…]
Bernard Noël / Lettres verticales à Nuno Judice
Parfois on s’habitue à une personne
Comme à un objet, à un morceau de pain,
Aux choses quotidiennes…
Parfois en la découvrant
On s’enfuit d’elle
On ne veut pas qu’elle devienne ordinare.
Quand tu m’as rencontrée
J’étais rongée de mauvaise conscience;
Les autres attribuaient cela à mes caprices
Mais toi, tu as vu dans ma tête des livres,
Tu en as ouvert un
Et tu y as vu poète assassiné…
Puis encore et encore.
Tu m’as même présenté tes condoléances,
Tu m’as enveloppée de la lumière brutale du jour…
Une tête peut nous fasciner par sa chevelure
Ou par sa pose accordée à la lumière du soleil
Mais un encéphalogramme ne ment jamais:
C’est ça que tu voulais
Tu voulais voir la vérité
Pour ensuite te sauver
Mais tu n’as pas pu partir
Tu n’as pas pu t’enfuir…
Lia Sturua
Traduction : Omar Turmanauli et Gogi Ekizashvili
ზოგჯერ, ადამიანს ისე ეჩვევი,
როგორც საგნებს, ან პურს,
ყოველდღიურობას,
ზოგჯერ, აღმოაჩენ და გარბიხარ,
არ გინდა ჩვეულებრივი გახდეს,
მე რომ შემხვდი,
დანაშაულის გრძნობა მჭამდა,
რასაც უცნაურობას ეძახდნენ,
შენ კი წიგნები დაინახე ჩემს თავში,
გადაშალე ერთი მათგანი
და მოკლული პოეტი იპოვე,
მერე კიდევ და კიდევ,
სამძიმარიც მითხარი,
ძალიან მკვეთრი დღე მომაშუქე,
თავმა, შეიძლება, თმით მოგხიბლოს,
მზესთან შეთანხმებული პოზით,
მაგრამ ენცეფალოგრამა არ იტყუება.
ეს გინდოდა, სიმართლეში დარწმუნება,
რომ, სასწრაფოდ, გეშველა თავისთვის,
მაგრამ ვერ წახვედი, ვეღარ გაიქეცი…
À Anna Politkovskaïa . Profession :
Journaliste. Vocation : vérité.
Cadavre découvert dans la cage d’escalier
Pistolet et quatre balles aux côtés.
Vocation : vérité.
À sa tombe couverte de neige et de silence.
À sa langue coupée. A sa langue
Dans ma bouche. Vocation : vérité.
Aux langues de tous. Dans sa bouche. Dans la mienne.
À Anna. « Muse des pleurs, la plus belle des muses ».
Et moi pouvant à peine marcher. Marchant vers elle.
Marchant vers elle pour des millénaires.
Marchant sans jambes elle et moi vers la lumière.
Assassinée le sept octobre 2006 à Moscou.
A-t-elle eu le temps de respirer la dernière rose d’été ?
« La poésie c’est un bruit de glaçons écrasés, un sifflement ».
À Anna Politkovskaïa. Vocation : vérité.
Aux larmes de tous. Dans le bûcher lucide de son œil. Dans le mien.
En vers et contre tout.
Poésie : Résistance.
Michèle Finck / À la résistance
Tout est là: froissements de tissus, ailes brisées, bruits de salive, claquements, cris, lézardes. Toutes les musiques du corps, attachées les unes aux autres, au rythme des choses simples. Au loin, un ciel pourpre qui s’en va. Tout près, un étoilement ou une trouée, quelque chose de flamboyant qui fait signe: une table d’écriture, une femme assise, étonnée, les mains pleines d’argile et d’encre. Elle a posé son corps dans le réel, dans le brouillard que produit la terre, en se soulevant. Et son corps — ce sel ramassé dans ses os, sa folle humanité — veille contre l’oubli. Elle est là, toujours assise dans le réel, à se demander si, au ras du sol, le bonheur a un parfum. Hiver après hiver, elle glisse dans sa voix: «Cela ressemble à de la douceur.»
Denise Desautels / De la douceur
Acrobates, jongleurs, trapézistes, cracheurs de feu,
dompteurs, cavaliers, magiciens, danseurs de corde
sont au cirque les glorieuses métaphores
d’un monde qui troque chaque jour un peu plus
le goût du risque et la vie à la roulotte
contre le premier principe de précaution venu
et la peur sédentaire.
Où s’exercent encore, loin des chapiteaux,
une telle volonté, une telle bravoure, une telle superbe ?
Où se livre encore de tels corps à corps
qui transfigurent l’effort, qui incarnent les rêves ?
Et quand déferlent les pitreries,
c’est le même ordre qui se défait sur la piste
au milieu des éclats de rires.
On se dit qu’avec ou sans pantalon bouffant,
avec ou sans chaussures immenses,
les princes, les excellences, les éminences,
les présidents de tout et de n’importe quoi
n’accompliront jamais rien de plus
que quelques tours dans la sciure
ponctués par douze coups de cymbales…
Il n’a d’ailleurs pas manqués d’empereurs
pour usurper le nom d’Auguste
sans avoir le tact ou le scrupule
de se mettre un nez rouge.
André Velter / Clowns pour clowns
On se souvient de la chapelle des
Goyaves
Où dorment deux mille dimanches des
Antilles,
De la viduité harmonieuse du havre,
Et de la musique, du temps, du temps vieillot des résilles…
—
Colonie d’où l’aventurier revenait pauvre! —
Les enfants demi-nus jouaient, et leurs cris
Sourdaient, familiers comme les bougainvilliers mauves.
De la vérandah et de la terrasse aux lourds murs gris…
—
Et les picnics du dimanche au
Gros-Morne ?
—
Ils ont vécu, les bons vieux romans qu’orne
La jeune
Créole, lente, aux mœurs légères…
Ces enfants sont partis et leurs parents sont morts —
Et maintenant dans la petite colonie morte
Il ne reste plus que quelques fonctionnaires…
Henri Jean-Marie Levet / Possession française
Je voulais me recueillir, rester seul.
Mais, de la rue sous la fenêtre,
j’entendis d’abord mon frère qui
conversait à voix haute avec un voisin.
Puis les trompettes d’enfants qui sans pitié
se mesuraient aux sons d’exultation.
Puis l’aboiement, de l’arrière de la maison,
du chien encore jeune et surpris
par chaque chose qui touche ses sens.
Ensuite une, deux, trois voitures et plus
qui, je m’aperçus, passaient à intervalles
trop serrés, car l’autoroute fréquentée
fait le tour déjà de tout le village.
Puis, de loin, un coq qui répandait
intempestif, au milieu du matin,
son cri de triomphe inutile.
Puis des voix nouvelles, de deux femmes, basses,
mais qui pourtant vibraient dans l’air
serein et comme vide de septembre.
Puis autre chose encore. Et toujours les voitures,
ce bruit qui le mieux exprime la fuite
sourde des vivants hors de la vie
et qui écoute un sens…
C’était à devenir fou,
ou à invoquer le son de la pluie,
qui est toujours un, on ne l’entend pas, et qui apaise.
Mais la pitié pour le beau temps l’emporta,
pour mes semblables et pour ceux qui
avec eux profitaient des derniers
jours d’été. Moi aussi j’étais dans le monde.
Remo Fasani /Au beau temps
Traduction : Francis Catalano et Antonella D’Agostino
Mi volevo raccogliere, star solo.
Ma, dalla strada sotto la finestra,
venne dapprima il conversare alto
di mio fratello e di un nostro vicino.
Poi trombe di bambini che impietose
si sfidavano a squilli d’esultanza.
Poi l’abbaiare, da dietro la casa,
del cane ancora giovane e sorpreso
da ogni cosa che gli tocca i sensi.
Poi una, due, tre e più automobili
che, mi accorsi, passavano a intervalli
troppo vicini, se già circonvalla
tutto il villaggio l’assidua autostrada.
Poi, da lontano, un gallo che spandeva
intempestivo, a mezzo la mattina,
il suo grigo d’inutile trionfo.
Poi nuove voci, di due donne, piane,
ma che pure vibravano nell’aria
serena e come vuota del settembre.
Poi altro ancora. E sempre le automobili,
questo rumore che più esprime il sordo
fuggire dei viventi dalla vita
che ascolta un senso…
C’era da impazzire,
o da invocare il suono della pioggia,
ch’è sempre uno, non si avverte, e placa.
Ma vinse la pietà per il bel tempo,
per i miei simili e per quanti insieme
con loro si godevano gli estremi
giorni d’estate. Anch’io ero nel mondo.
celui qui loin il n’y est plus
la clenche il n’appuie plus dessus
n’aime plus femme ni ne meurt mort
ni pique barbe ni ongle mord
eh bien voilà une fois parti
ne sert plus soupe n’allume bougie
ne rend plus coups n’accouche pas
ne t’attend soir ni petits plats
combien ça dure pourquoi si dur
pourquoi m’étouffe d’un souffle sûr
raison m’honore allons pourquoi
joue ses petits jeux seulement moi
Peter Zilahy / Qui loin
Traduction : Kinga Dornacher
aki elment többé nincs
többé nem nyom le kilincs
nem szeret nõ nem hal halál
nem rág köröm nem szúr szakáll
hamár elment lelke rajta
nem mer leves nem gyújt gyertya
nem üt vissza nem szül gyerek
nem vár haza nem fõz meleg
meddig tart és miért nem enged
miért szorít belém lehellet
miért tüntet ki értelem
miért szórakoz pont velem
Regarde où les branches du saule ployent
Vois où tendent les eaux de la rivière
Tombes dans le roc, berceaux dans le sable
Toute terre est la terre sacrée
Ici eut lieu la bataille jusqu’à la fin amère
Ici l’ennemi tua l’ami
Sang sur le roc, larmes sur le sable
Toute terre est la terre sacrée
Saule au-dessus de l’eau ployant dans le vent
Ployé jusqu’à casser et ne plus tenir debout
Ecoute le mot que les messagers envoient
Vie comme le roc fendu, mort comme le sable
Toute terre est la terre sacrée
Ursula K. Le Guin / Toute terre ( d’après un adage d’Élan Noir )
Traduction perfectible : Emmanuelle Cordoliani
Watch where the branches of the willows bend
See where the waters of the rivers tend
Graves in the rock, cradles in the sand
Every land is the holy land
Here was the battle to the bitter end
Here’s where the enemy killed the friend
Blood on the rock, tears on the sand
Every land is the holy land
Willow by the water bending in the wind
Bent till it’s broken and it will not stand
Listen to the word the messengers send
Life like the broken rock, death like the sand
Every land is the holy land
Pendant que tu es réveillée,
ton âme dort,
et ton âme se réveille
quand tu t’endors.
Dors donc, ma vie
‒ le sommeil est léger ‒,
dors avec ton âme en attendant
qu’elle ne se réveille.
À travers tes paupières
quand tu t’endors,
je vois comme tes yeux
fixent une autre lumière.
À travers ta poitrine
lorsqu’elle s’endort,
mon cœur sent le tien
qui s’agite.
Avec mes bras pour tout berceau
aie confiance et dors,
car je voudrais voir ton âme
blanche comme neige.
Dors, dors dans mes bras
qui te défendent,
donne, donne-moi ton âme
qui me protège.
Pendant que tu es réveillée,
ton âme dort,
et ton âme se réveille
quand tu t’endors.
Dors !
Miguel de Unamuno / Berceuse
Traduction : Yves Roullières
Le chien aboyait à la lune. Mais le rossignol, la nuit entière, de peur, se tut.
Leonardo Sciascia / Fables de la dictature
Si un soir,
Non
Si tous les soirs
Vous sentez que votre visage
A été souillé par du purin
Que votre main
N’a pas serré un seul bonjour
Que votre sourire
N’a pas fleuri
Dans un autre sourire
Dites-vous
Que vous avez trop cherché
L’amitié du jour,
L’amitié des chiens domestiques
Ou l’amitié des champs de maïs.
La nuit distribue ses lits
Le vôtre est au clair de lune
Avec les renards bleus
Et les chats sauvages
Griffez, chassez, copulez
Et ne rodez pas autour des fermes
Le piège pourrait se refermer
Derrière vous
Et ce serait pire
Que le purin, les bonjours et les sourires.
David Dumortier / Poème de campagne III
Il faisait froid dehors quand j’ai vu les petits caractères noirs
annonçant la signature du livre d’Allen Ginsberg.
Il commençait à pleuvoir quand j’ai poussé la porte de Choc Corridor, une librairie spécialisée en romans policiers et fantastiques,
Littérature beat, vieilleries et nouveautés, au coeur du Vieux Lyon,
où je vivais en 1993. C’était le vendredi 12 novembre, j’avais 21 ans.
Apprentie-philosophe affamée, sans livres à la maison ni travail au-dehors, j’errais souvent le long de couloirs vides de la bibliothèque municipale.
J’avais l’ardent désir que Ginsberg pose les yeux sur moi, mais pas les moyens d’acheter le moindre livre.
J’étais debout, les mains vides, comme Alice dans le vestibule, ignorant quelle porte ouvrir.
Qu’est-ce qui était réel ? Qu’est-ce qui était illusoire ? La réponse fut de voler un exemplaire d’occasion,
en français, du Miroir vide de Ginsberg – Miroir vide taché, couleur sable -
et faire la queue avec les fans. Ginsberg lui-même, à la sortie de l’hôpital psychiatrique
où il avait passé quelques mois, vola un livre de T.S Eliot
au bureau de son éditeur, après avoir pris son courrier, écrivant à son ami
Jack
Kerouac que le monde lui devait au moins “ce baume pour le cœur d’une valeur de 3 dollars ».
Le Miroir Vide était le premier recueil de poèmes de Ginsberg, publié en 1961.
Choc Corridor ouvrit ses portes en 1977 et les ferma
vingt ans plus tard quand Ginsberg agonisait à New-York,
Russe farouche, âgé, spectral
Il paraissait plus fragile, plus vieux que je ne le pensais, plus digne aussi – cheveux soignés, chemise blanche et cravate – lippu, un œil sensiblement plus gros
que l’autre, et il était assis à une petite table
en train de signer, dominant toute la pièce.
Un homme émacié soutenant que Ginsberg était son père saisit les mains du poète
et lui dit qu’il était devenu ce qu’il était grâce au Maître américain.
Ginsberg se libéra, et dit froidement en Français :
“Je ne peux certainement pas assumer une telle responsabilité, tracez votre chemin, je trace le mien. »
Puis vint mon tour, tremblante et tenant le Miroir Vide. Le livre usé
tombait en morceaux tout comme moi. ”Oh, c’est un vieux livre ” dit-il,
”Il n’est pas bien fait” ajouta-t-il, avant de le signer, les lettres rondes de ses nom et prénom attachées au-dessus de la date, ses initiales dans un cercle.
“Merci beaucoup,” dis-je, “Merci à VOUS,”répondit-il, en se touchant le front avec le livre.
Je n’étais plus un fantôme.
Je lui demandai ce qu’il ressentait à voir tant de jeunes venir à lui avec
Howl ou Kaddish dans leurs mains. “Je me sens good “. Ce furent ses mots.
Il me dit qu’il aimait les opéras de Philip Glass, le Requiem de Mozart, les sonates de Beethoven,
Le Requiem de Verdi, le Requiem de Berlioz, et me serra la main.
Musique pour les disparus, pensai-je.. Soyez-y attentif.
Après tout, qu’y a t-il d’autre à dire ?
”Je suis franco-vietnamienne, ” dis-je. Il me regarda et répondit :
“Je suis poète, je suis juif, je suis américain,
je suis gay, je suis russe aussi, par ma mère. ”
“J’écris aussi de la poésie ” dis-je hardiment, “vous pouvez me donner un conseil ? «
Il plissa les yeux et me dit : “Il faut être conscient
qu’il y a le réel et le vide.
Il y a le réel, nanti de songes. Il faut être précise, vous m’entendez ?
Je refuse de «firmer» s’il n’y a pas le nom entier, je veux les deux noms, le nom entier. «
En rentrant chez moi le soir, je portais ces mots comme ma propre
lettre à un jeune poète, ma propre
explication du fonctionnement des miroirs, ma propre
voix, et la certitude qu’il n’y a pas d’autre monde que la poésie
car l’autre côté de la baie,
est le Ciel et l’Eternité.
Sabine Huynh / Le Miroir Vide à la main
Note : les phrases en italiques sont tirées des poèmes suivants du recueil Miroir Vide (traduction de Gérard-Georges Lemaire, éditions Graphium, 1982) d’Allen Ginsberg :” Une institution dépourvue de signification ; “Feodor” ; “ En société”; C’est à propos de la mort ;
” Après tout, qu’y a-t-il d’autre à dire ici ?” ; “Métaphysique” ; “Ports de Cézanne”.
Traduit de l’anglais par Marilyne Bertoncini, avec l’aide de l’auteur.
« Je suis née au printemps, mais je ne savais pas que j’étais née folle »
C’était durant l’enfance, presque à chaque
nuit, tu pénétrais dans l’enfer de Dante
et l’apprenais par coeur: labyrinthes, cercles
concentriques; le bestiaire a fini par avaler
ton âme tout entière; ta main seule, monstre
exilé, créa à partir des déchets et des meubles
de l’asile, terre sainte, à l’abri des guerres,
des demi-dieux et de leurs promesses;
ta rage d’amour te fait poser nue :
le corps d’une vieille dame, sa peau fanée
à l’ombre d’un crucifix.
Carole David / Alda Merini Poète et icône italienne
mon émotion mon (agile) monde montagneux mes larmes ma vie aimée dont je n’ai pas l’intention de me séparer etc., jaune, oint de beurre, le secret des boutons d’or ou renoncules qui se démarquait comme un champ rêvé : trempé par la pluie : je crois qu’1 x je l’ai même réellement vu ce qui me fit trembler, dis-je à Ely, 1 x à l’aube il m’est arrivé de devoir pleurer parce qu’un désir inconcevable une nostalgie (dilatait) mon âme, dis-je à Ely, Roberta et Vlado sur le balcon tandis que leurs yeux dans le vert de deux cyprès, sur l’aire du Cobenzl “au ciel” le rondeau des ARBRES DE VIE
Friederike Mayröcker / CRUELLEMENT là ( extrait )
Traduction : Lucie Taïeb
Frédérique
Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement « de fil en aiguille ».
Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.
A coup de ridicules, de déchéances (qu’est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j’expulserai de moi la forme qu’on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes, mes semblables.
Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m’avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l’estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.
clown, abattant dans la risée, dans le grotesque, dans l’esclaffement, le sens que contre toute lumière je m’étais fait de mon importance.
Je plongerai.
Sans bourse dans l’infini-esprit sous-jacent ouvert
à tous
ouvert à moi-même à une nouvelle et incroyable rosée
à force d’être nul
et ras…
et risible…
Henri Michaux / Clown
Parvenir à la maison
qui résiste
au souffle de l’Inconnu
et l’accueille
par des cloisons mobiles
sans dommage
lui ménage sa place
maison aux larges baies
de libre respiration
maison ardente
que sa flamme renouvelle
Béatrice Marchal
tu leur dis d’aller à l’est
ils vont tous à l’ouest
tu leur dis d’aller à l’ouest
ils filent tous vers l’est
tu leur dis que tout est perdu
ils arrivent tous à survivre
tu leur dis qu’il reste un espoir
ils sautent tous dans le vide
…
c’est bête
nous sommes
de tranquilles
troupeaux mais
le frôlement
d’un vieux souvenir
sur la brûlure
créée par le passé
suffit à raviver
tous nos démons
…
La faute aux personnes normales !
Président sauve le monde !
Superhéros ? Superpouvoirs ?
Des bons à rien oui !
Le problème c’est les gens qui s’aiment !
Faudrait raccourcir les minijupes !
Et y’a trop d’milliardaires !
C’est eux qui nous volent nos yachts !
On peut pas accueillir tous ces proprios !
Attention dangereux pacifistes !
Coupables de n’avoir rien fait de mal !
…
Perrin Langda / O.V.I.N.(pelote de haine)
Ainsi les plus abjects, les plus vils, les plus minces
Vont régner !
Paix ! disent cent crétins. C’est fini. Chose faite.
Il règne. Nous avons voté ! Vox populi. –
˗ Oui, je comprends, l’opprobre est un fait accompli.
Mais qui donc a voté ? Mais qui donc tenait l’urne ?
Mais qui donc a vu clair dans ce scrutin nocturne ?
Où donc était la loi dans ce tour effronté ?
Où donc la nation ? Où donc la liberté ?
Ils ont voté !
Troupeau que la peur mène paître
Sots, qui vous courroucez comme flambe une bûche ;
Qui déclarez, devant la fraude et l’attentat,
La tribune fatale et la presse funeste ;
Fats, qui, tout effrayés de l’esprit, cette peste,
Criez, quoique à l’abri de la contagion ;
Niais, pour qui cet homme est un sauveur ; vous tous
Qui vous ébahissez, bestiaux de Panurge,
Est-ce que vous croyez que la France, c’est vous,
Que vous êtes le peuple, et que jamais vous eûtes
Le droit de nous donner un maître, ô tas de brutes ?
Quand un peuple se laisse au piège estropier,
Le droit sacré, toujours à soi-même fidèle,
Dans chaque citoyen trouve une citadelle ;
On s’illustre en bravant un lâche conquérant,
Et le moindre du peuple en devient le plus grand.
Donc, trouvez du bonheur, ô plates créatures,
À vivre dans la fange et dans les pourritures,
Adorez ce fumier sous ce dais de brocart,
L’honnête homme recule et s’accoude à l’écart.
Dans la chute d’autrui je ne veux pas descendre.
L’honneur n’abdique point. Nul n’a droit de me prendre
Ma liberté, mon bien, mon ciel bleu, mon amour.
Tout l’univers aveugle est sans droit sur le jour.
Fût-on cent millions d’esclaves, je suis libre.
Ainsi parle Caton. Sur la Seine ou le Tibre,
Personne n’est tombé tant qu’un seul est debout.
Le vieux sang des aïeux qui s’indigne et qui bout,
La vertu, la fierté, la justice, l’histoire,
Toute une nation avec toute sa gloire
Vit dans le dernier front qui ne veut pas plier.
Pour soutenir le temple il suffit d’un pilier ;
Un Français, c’est la France ; un Romain contient Rome,
Et ce qui brise un peuple avorte aux pieds d’un homme.
Victor Hugo / Ils ont voté ! (extrait)
Faire confiance à la voix peu importe ce qui fut parfois un cri parfois l’étouffement mais toujours la propre cadence cette griffure dans la gorge et cette plaie qui à tous nous est survenue mais qui nous permet encore de parler de faire confiance à la voix pour pouvoir nous taire à temps pour pouvoir partir non sans avant avoir dit le mot non sans au moins avoir aimé ce qui importe et surtout faire lui faire confiance pour simplement laisser par-dessus la nôtre s’élever une petite voix une voix de quelqu’un qui aujourd’hui a fait un cauchemar et nous supplie de dormir sans peur dans la doublure de nos draps
Sergio Espinosa
Je tiens une fleur, je crois
Bizarre.
On dirait qu’un jour dans ma vie
un jardin est passé.
Dans l’autre main
je tiens une pierre
L’air gracieux, arrogant.
Sans me douter qu’il y a là pour moi
l’annonce d’altérations,
et l’avant-goût de résistances.
On dirait qu’un jour dans ma vie
une ignorance est passée.
Je souris.
La courbe du sourire,
le creux de cette humeur,
semble un arc bien tendu,
fin prêt.
On dirait qu’un jour dans ma vie
une cible est passée.
Une aptitude à la victoire.
Le regard plongé
dans le péché originel :
il goûte au fruit défendu
de l’espoir.
On dirait qu’un jour dans ma vie
une foi est passée.
Mon ombre, simple jeu de soleil.
En uniforme d’hésitation.
Elle n’a pas encore eu le temps
d’être pour moi compagne ou délatrice.
On dirait qu’un jour dans ma vie
une suffisance est passée.
Toi, tu n’apparais pas.
Mais pour qu’il y ait dans le paysage un précipice,
pour que je sois au bord
tenant une fleur
et souriant,
c’est que tu ne vas pas tarder.
On dirait qu’un jour dans ma vie
la vie est passée.
Kiki Dimoula / Photo 1948
Un seul chien
marchant solitaire sur le trottoir brûlant d’
été
semble avoir le pouvoir
de dix mille dieux.
Pour cela ?
Charles Bukowski / Chien
a single dog
walking alone on a hot sidewalk of
summer
appears to have the power
of ten thousand gods.
why is this?
Moha :
Chut chut…
Ils ont tout nettoyé en un soir
Il n’y a plus aucune trace,
De nos odeurs, nos histoires,
c’en est fini.
Chut, chut,
Il reste du sang sur les trottoirs, dit-on
On ne veut pas le voir,
Il ne faut pas le voir
On lave les ponts
On lave l’histoire avec des mots nouveaux et des bruits de voitures
Circulez, il n’y a rien à voir !
Ceux qui lisent les journaux, ont de l’encre noire sur les mains et de l’ombre dans les yeux
Circulez, il n’y a rien à lire
Le savon lave les mémoires, les vêtements, les larmes des enfants, les robes à fleurs, les costumes noirs, les nœuds de papillon, les taches de café, les traces du passé, les prières, les oliviers
Tout est blanc.
Le savon, ça sent bon
L’odeur du blanc
On aime ça
Moi, dans mon trou, je cherchais un arc-en-ciel.
Mais le ciel n’était pas là
Je voulais qu’il vienne des fois
Il avait sûrement la tête ailleurs !
Pendant que certains blanchissent la terre et nettoient les souvenirs, je recevais des coups.
Ils me frappaient sans savoir pourquoi. Personne ne comprenait pourquoi il fallait cogner ainsi avec autant de rage et de détermination. Mais on savait tous qu’à cet endroit là, ce jour là, il le fallait.
Alors que faire ? sauf cogner comme il se doit.
Mais toujours dans les règles de l’art
Dans le silence des lieux abandonnés
Au milieu d’une forêt, il y a de l’espace pour crier
Ma mère disait qu’il fallait laisser passer l’orage mais il est resté suspendu au-dessus de ma tête. Pendant tout ce temps, je ne rêvais que d’une seule chose : je rêvais de devenir un chien. Un chien qui a le droit de courir et de vivre à Paris. Un chien qu’on aime, qu’on câline.
Mais dans ma tête d’homme, j’entendais d’autres hommes hurler à côté. J’entendais des morts qui continuaient de mourir en moi.
Mais moi je suis resté vivant
Amira-Géhanne Khalfallah / Paris Cité Interdite ( extrait )
Ce n’est pas le matin, ce n’est pas le soir. C’est entre matin et soir. Un peu de matin, un peu de soir. De la corde, je ne vois que le balbutiement du linge. La main seule, et suspendue. Elle se balance avec les terrasses et leur chaux. Je vais sentir peut-être l’odeur de la main car elle est proche de celle de la chaux et sentir derrière elle celle qui ne dort pas dans un lit. Rien qu’une main. Je verse du thé et la main tendue tend le verre pour que les doigts touchent les doigts. La bague se noue à mes lèvres. Et je manque de m’asseoir dans le silence. Pourquoi la main, la bague, le verre ? Un chemin de la main à la main. Incident entre main et main. La main a abandonné la lune hors de la chambre. Moi, je sens l’odeur du henné. Une branche fond dans ma voix. Un peu de main dans ma bouche ou sa bouche. Je livre la main pour qu’elle soit plus haute que ma poitrine. Le thé brûle. Le henné, la chaux. Ma tête est paisible sur terre. Je passe la main sur la main. La main sans livre parce qu’elle est main dans la main. Et la langue sur la peau. Elle tète pour ne pas dormir. Un peu de henné, un peu de gémissement. La main qui tendait le verre ne l’a pas encore rendu. Jeu passionnant. Le verre. Quand je me suis étendu par terre, j’ai saisi une main et le verre est parti en flammes. Ma main sur la peau. Silence, langue, relâchement des organes. La poitrine se penche sans avoir l’air de se pencher. Un arbre tourne autour de moi. Piliers de marbre et nous sur une natte. Peau brune qui se dénude. Demi sommeil entre deux cités. Appel d’en-bas. Intense soulèvement. De la terre jusqu’à la terre. Nul objet n’abandonne l’objet. Deux ravages. Ils s’ouvrent dans la tempête des choses. Se laissent, se rencontrent. Dans tous les sens. Rôle que j’avais oublié. Sur ma main ou sur la sienne. Violence vos déchirures. Perte des organes. Entre un peu de matin, un peu de soir. Le verre vole en éclats. Hurlement. Maître du silence et maître du vide.
Mohammed Bennis / Pour toi
En bas, la rue aiguisait en riant ses couteaux.
– Pourquoi eux ? Comment calculez-vous la différence ? Que ne donnez-vous l’ordre de suspendre cette tuerie avant qu’elle ne s’étende ?
-C’est que nous, nous maîtrisons l’art des gestes ; eux, depuis la nuit des temps, se contentent de mouvements.
Sylvie Kandé / Génocide
Le théâtre n’est pas chauffé, il fait froid,
Et, fou de bonheur,
Je vois Hernani dans la neigeuse Vologda,
J’apprends à cultiver l’amour et la colère.
Varlam Chalamov
Ce sera
La grande Brosse.
Plus de rats
Au lait féroce.
Plus ces squales
Et ces vaisseaux
Qui font sales
Mer et ruisseaux.
D’ailleurs plus
De mer aucune,
Vieux reflux
De vieilles lunes.
Plus de foin
Dans les cervelles,
Plus de groin
Dans les dentelles.
Pois et cosses,
Ans et brouillards,
Brossés par
La grande Brosse.
Fête vide
À tous les ciels :
L’éternel
Sans une ride.
Grande Brosse
Qui brossera
Gens, négoces,
Clochers, fatras.
Cendre et terre
Et tout le bleu
Des hauts lieux
Carbonifères.
Ah, fauchure
Sans hiatus ;
Rasibus,
Les créatures.
Quel baptême,
Pour les bons vents
Et plus même
Un sifflement.
Nu suprême
Evidemment
Et plus même
Un ossement.
Qui verra
L’espace à ras ?
Qui verra
L’azur sans bosse ?
Ce sera
Seule à ses noces,
Ce sera
La grande Brosse.
Geo Norgue
Au bout du geste creux
Et de l’humble regard
Tout au bout des coeurs las
Des sommeils sans image
Au bout des aubes rances
Et des chemins sans foi
Dévastant les plaines du silence
L’oeil dans l’oeil de la mort
Il y a ma Révolte
Résonnantes et drues
Les forces de ma Révolte
Dévastant les plaines du silence
L’oeil dans l’oeil de la mort.
Andrée Chédid / Révolte
En savoir plus sur http://www.paperblog.fr/4301263/revolte-andree-chedid/#PRGBxVXcjhYT6ObE.99
I IMPERIA
Chez un sculpteur, moulée en plâtre,
J’ai vu l’autre jour une main
D’Aspasie ou de Cléopâtre,
Pur fragment d’un chef-d’œuvre humain ;
Sous le baiser neigeux saisie
Comme un lis par l’aube argenté,
Comme une blanche poésie
S’épanouissait sa beauté.
Dans l’éclat de sa pâleur mate
Elle étalait sur le velours
Son élégance délicate
Et ses doigts fins aux anneaux lourds.
Une cambrure florentine,
Avec un bel air de fierté,
Faisait, en ligne serpentine,
Onduler son pouce écarté.
A-t-elle joué dans les boucles
Des cheveux lustrés de don Juan,
Ou sur son caftan d’escarboucles
Peigné la barbe du sultan,
Et tenu, courtisane ou reine,
Entre ses doigts si bien sculptés,
Le sceptre de la souveraine
Ou le sceptre des voluptés ?
Elle a dû, nerveuse et mignonne,
Souvent s’appuyer sur le col
Et sur la croupe de lionne
De sa chimère prise au vol.
Impériales fantaisies,
Amour des somptuosités ;
Voluptueuses frénésies,
Rêves d’impossibilités,
Romans extravagants, poèmes
De haschisch et de vin du Rhin,
Courses folles dans les bohèmes
Sur le dos des coursiers sans frein ;
On voit tout cela dans les lignes
De cette paume, livre blanc
Où Vénus a tracé des signes
Que l’amour ne lit qu’en tremblant.
II LACENAIRE
Pour contraste, la main coupée
De Lacenaire l’assassin,
Dans des baumes puissants trempée,
Posait auprès, sur un coussin.
Curiosité dépravée !
J’ai touché, malgré mes dégoûts,
Du supplice encor mal lavée,
Cette chair froide au duvet roux.
Momifiée et toute jaune
Comme la main d’un pharaon,
Elle allonge ses doigts de faune
Crispés par la tentation.
Un prurit d’or et de chair vive
Semble titiller de ses doigts
L’immobilité convulsive,
Et les tordre comme autrefois.
Tous les vices avec leurs griffes
Ont, dans les plis de cette peau,
Tracé d’affreux hiéroglyphes,
Lus couramment par le bourreau.
On y voit les œuvres mauvaises
Ecrites en fauves sillons,
Et les brûlures des fournaises
Où bouillent les corruptions ;
Les débauches dans les Caprées
Des tripots et des lupanars,
De vin et de sang diaprées,
Comme l’ennui des vieux Césars !
En même temps molle et féroce,
Sa forme a pour l’observateur
Je ne sais quelle grâce atroce,
La grâce du gladiateur !
Criminelle aristocratie,
Par la varlope ou le marteau
Sa pulpe n’est pas endurcie,
Car son outil fut un couteau.
Saints calus du travail honnête,
On y cherche en vain votre sceau.
Vrai meurtrier et faux poète,
Il fut le Manfred du ruisseau !
Théophile Gautier / Étude de mains
L’enfant qui jouait le voilà maigre et courbé
L’enfant qui pleurait le voilà les yeux brûlés
L’enfant qui dansait une ronde le voilà qui court après
le tramway
L’enfant qui voulait la lune le voilà satisfait d’une
bouchée de pain
L’enfant fou et révolté, l’enfant au bout de la ville
dans les rues étrangères
L’enfant des aventures
sur la glace de la rivière
L’enfant perché sur les clôtures
le voilà dans l’étroit chemin de son devoir quotidien
L’enfant libre et court vêtu, le voilà
travesti en panneau-réclame, en homme-sandwich
affublé de lois en carton-pâte, prisonnier de mesquines
défenses
asservi et ligoté, le voilà traqué au nom de la justice
L’enfant du beau sang rouge et du bon sang
le voilà devenu fantôme d’opéra tragique
L’enfant prodigue
L’enfant prodige, le voilà devenu homme
l’homme de time is money et l’homme du bel canto
l’homme rivé à son travail qui est de river
toute la journée
l’homme des dimanches après-midi en pantoufles
et des interminables parties de bridge
l’homme innombrable du sport de quelques hommes
et l’homme du petit compte en banque
pour payer l’enterrement d’une enfance morte
vers sa quinzième année.
Gilles Hénaut / L’enfant prodigue
On lui a retiré tout son or
Il n’arbore qu’un bracelet de plastique
Les tatouages de la radiothérapie
Des piercings d’où pendent ses cathéters
Comme autant de fils d’Ariane le liant au réel
(…)
De la fenêtre je vois la ville
La ville ne me voit plus
La relativité est une jaquette bleue
Le salut une agression chimique
L’avenir est incertain
Mon souffle embue la vitre
La ville dort et n’en sait rien
(…)
Il faut s’en remettre
Et s’en remettre aux autres
La bouche ouverte
les yeux fermés
Tout est question de confiance
Avec les médecins et
les prostitués
David Goudreault / Premiers soins ( extraits )
Le soleil est un marteau
Le soleil ressemble à l’eau
Le soleil est terrible comme l’eau
Avec le soleil on peut imaginer plein de choses
Par exemple
avec une loupe concentrer ses rayons
en un seul point sur le cœur de l’ennemi
Une loupe peut prendre la forme
d’un poème
d’un comité d’action d’un cercle
d’un mouvement
ou la spirale d’un escargot
Il ne s’agit pas d’être nombreux
pour tenir la loupe mais quelques uns
simplement comme les doigts
d’une main
ouverte ou fermée
Le plus difficile est de faire comprendre
qu’il est possible
de faire un feu avec une loupe
à condition de concentrer les rayons
du soleil en un seul point
Il s’agit de proposer la multiplication
des foyers de poésie
pour commencer à mettre le feu
à la plaine
Il nous faut montrer la voie du feu
et distribuer secrètement des loupes
lors de nos réunions de poésie
En tenant la loupe
nous devenons nous-mêmes
des rayons
qui se concentrent
en un seul point
En ce sens nous montrons
que nous sommes tous les rayons
d’un même poème
Mais dans le fond
notre condition est d’être
en même temps
la loupe et les rayons
c’est-à-dire d’être un poème en entier
Ceci n’est pas une raison
de nombre et de feu
mais uniquement de lumière
Dès que nous avons une loupe
il s’agit de commencer
immédiatement
à concentrer les rayons
sur un point que nous avons choisi
car le feu est la condition
de notre poème
et le poème la condition du feu
Serge Pey / Consigne de vote
Un jardinier disait à ses mains,
Disait au jardin :
Je suis ta jument je suis ton pré
Je suis ton ciel je suis ton sol
Je suis ton aile et ton tourment
Je suis ton eau
Je t’abonde tu m’embrasses
Tu m’élèves tu te glisses
Tu m’inventes tu t’élides
Tu m’étonnes tu t’en viens
Je suis ton ambre et ta lumière
Je suis la manne de tes fruits
Je suis l’entaille du matin
Je suis le toit je suis la plaine je t’étreins
Je suis ton aile tu m’emportes
Tu t’envoles tu m’étrennes
Tu te donnes tout le ciel
Tu me donnes ton haleine
Tu es l’embrun tu es le sel
Je suis la chair de ton hallier
Tu es l’embrun tu es la sève
Je suis ta brume ton entrain
Je suis ton bras je suis ta main
Je suis ton ombre et ton sentier
Je suis ton pas
Je suis ta soie ton couturier
Il contempla la toile de ses mains,
Il regarda le buis, l’érable, il vit l’aubier,
Il vit la feuille et la ligne des feuilles,
Il regarda le ciel, il regarda le sol,
Il contempla la soie de ses mains,
Il vit que la soie était celle du jardin.
Michel Van Schendel
Oh Rimbaud mon punk de gloire
Comme l’Elvis du rictus et du pelvis
Le bel Elvis des jambes de sorcellerie
Et celui de la danse de St-Guy
Sur la scène comme toi sur les routes
Oh Rimbaud de la bohème et du Cabaret Vert
Mon Rimbaud de la saison en enfer
Jusqu’à la fin comme Jim Morrison
Voyage au bout de la nuit
This is the end
Rimbaud des voyelles kaléidoscopiques
Rimbaud du verbe hologrammatique
Rimbaud des illuminations polychromes
Oh Rimbaud colored plates et mots-lasers
Rimbaud au regard bleu métallique
Rimbaud aux visions de l’Afrique
Rimbaud de toutes les révoltes
De toutes les déviances
De toutes les voyances
Rimbaud rock dans le walkman comme Billy Idol
Rimbaud de la ville et de la jungle
Du désert et de la grande évasion
Rimbaud en blouson noir râpé des Hell’s Angels
Rimbaud en blue jean déchiré des skin heads
Rimbaud comme un rolling stone let it bleed
Rimbaud de l’exil on main street walking the dog
Rimbaud street fighting man born to be wild
Oh Rimbaud du festin des misérables avec tes mots à
cran d’arrêt à double tranchant
Rimbaud aux visions lames de rasoir
Rimbaud de partout comme de toujours
Je crie ton nom dans le complot du temps
J’entends ton livre nègre dans les ghettos-blasters
Tes illuminéscheunes dans les nigger-boxes
Rimbaud heavy metal et tendresse de satin au matin
Rimbaud en prismacolor dans les voyelles polyphoniques
En quadraphonie à même le verbe portatif
En multiplex dans les sonnets intégrés
Rimbaud longue durée live dans la vie
Being beauteous dans les villes
Rimbaud dharma bum et festin nu
Rimbaud de la gêne et de l’arrogance
Rimbaud de la jambe comme Gene Vincent
Be-bop-a-lula rock’n’roll coochie coo
Et de la fixation juvénile teenage lust
Et du regard de Johnny Rotten
Nègre blanc de l’Éthiopie
Et barbare du Splendide Hôtel
J’écris ton nom dans les arcades des cités interdites
J’écris ton nom au canif sur les murs de l’incommensurable
J’inscris ton nom à l’encre indélébile sur la peau de l’Humanité
Lucien Francœur / Le tombeau d’Arthur Rimbaud (Pour une représentation heavy metal)
assis sur la muraille en fleur de mes limites
je regarde sérieusement dans son moment donné
oh le cadeau de vent woups l’allure de l’éternité
qui passe à toute vitesse
couché même des fois quand il fait beau tout bas
dans la rocaille douce de ma solitudineuse finitude
j’écoute l’herbe pousser à travers l’humus de mes os
et les dieux s’amuser
à me pisser la mort dans les cheveux
debout dans mon jardin de peurs bleues
bardé d’électronique et fort de ma musique
avec ma dormeuse bordée de ma belle nuit blanche
avec au loin mes camarades pacifiques
et plus loin encore mes camarades sanguinaires
mes compagnons
brassant jovialement de la bouse d’étoiles
je suis parfaitement libre
comme une métaphore
Michel Garneau
J’ai rêvé qu’une était morte
Abandonnée en un pays lointain
Et qu’on lui avait cloué au visage une porte
Des paysans du coin
Inquiets sûrement de la laisser en telle solitude
Puisqu’après pour lui faire une croix
Deux autres planches ils avaient jointes
Et tout autour planté des cyprès
Avant de la laisser aux étoiles indifférentes
Jusqu’à ce que j’y grave ces mots :
Elle plus belle que ton premier amour
À présent sous ces planches
William Butler Yeats / Un rêve de mort.
I dreamed that one had died in a strange place
Near no accustomed hand,
And they had nailed the boards above her face,
The peasants of that land,
Wondering to lay her in that solitude,
And raised above her mound
A cross they had made out of two bits of wood,
And planted cypress round;
And left her to the indifferent stars above
Until I carved these words:
She was more beautiful than thy first love,
But now lies under boards.
Ne prends pas l’habitude.
Tu n’as pas le droit de t’habituer.
Une rose est une rose.
Mais un foyer
n’est pas un foyer.
Rejette le petit chien chose
qui te remue la queue
dans les vitrines.
Il se trompe. Tu
n’as pas l’odeur du sédentaire.
Une cuillère vaut mieux que deux.
Attache-la toi autour du cou,
tu as le droit d’en avoir une
puisqu’avec la main
il est trop difficile de puiser du chaud.
Le sucre te coulerait entre les doigts
comme la consolation,
comme le désir,
le jour
où il sera tien.
Tu as le droit à une cuillère,
une rose,
peut-être un cœur
et, peut-être,
une tombe.
Hilde Domin / Avec un si léger bagage
Gewöhn dich nicht.
Du darfst dich nicht gewöhnen.
Eine Rose ist eine Rose.
Aber ein Heim
ist kein Heim.
Sag dem Schoßhund Gegenstand ab
der dich anwedelt
aus den Schaufenstern.
Er irrt. Du
riechst nicht nach Bleiben.
Ein Löffel ist besser als zwei.
Häng ihn dir um den Hals,
du darfst einen haben,
denn mit der Hand
schöpft sich das Heiße zu schwer.
Es liefe der Zucker dir durch die Finger,
wie der Trost,
wie der Wunsch,
an dem Tag
da er dein wird.
Du darfst einen Löffel haben,
eine Rose,
vielleicht ein Herz
und, vielleicht,
ein Grab.
nous ne partirons pas
cette banquise neurasthénique porte l’espoir
des morts qui ne sont pas nés
si belle soit la terre promise ailleurs en d’autres mondes
ce n’est pas ici
nous gèlerons sur place comme pères et mères
nous craquerons de froid de folie
nous ne partirons pas
que s’amènent les siècles les semaines les tiédeurs
de toundra les planètes apprivoisées
nous ne partirons pas
derniers parmi les derniers plus pauvres que les plus
pauvres
sauvages des musées galaxiques caves des cris caverneux
nous ne partirons pas
assignés à demeure survolés de chimères croyables
repoussés
de terre la plus inhabitable taxés d’insomnies vidés
d’enfants viables mal logés entre les os et les os rayés
des dictionnaires sans plus rien des choses peut-être
humaines
nous ne partirons pas
nous ne partirons pas
Jacques Brault / Patience
Il va neiger dans quelques jours. Je me souviens
de l’an dernier. Je me souviens de mes tristesses
au coin du feu. Si l’on m’avait demandé : qu’est-ce ?
J’aurais dit : laissez-moi tranquille. Ce n’est rien.
J’ai bien réfléchi, l’année avant, dans ma chambre,
pendant que la neige lourde tombait dehors.
J’ai réfléchi pour rien. À présent comme alors
je fume une pipe en bois avec un bout d’ambre.
Ma vieille commode en chêne sent toujours bon.
Mais moi j’étais bête parce que ces choses
ne pouvaient pas changer et que c’est une pose
de vouloir chasser les choses que nous savons.
Pourquoi donc pensons-nous et parlons-nous ? C’est drôle ;
nos larmes et nos baisers, eux, ne parlent pas
et cependant nous les comprenons, et les pas
d’un ami sont plus doux que de douces paroles.
On a baptisé les étoiles sans penser
qu’elles n’avaient pas besoin de nom, et les nombres
qui prouvent que les belles comètes dans l’ombre
passeront, ne les forceront pas à passer.
Et maintenant même, où sont mes vieilles tristesses
de l’an dernier ? À peine si je m’en souviens.
Je dirais : laissez-moi tranquille, ce n’est rien,
si dans ma chambre on venait me demander : qu’est-ce ?
Francis Jammes
C’est à peu près comme si les freins de ton vélo avaient lâché au sommet de la côte. Irrésistiblement, tu prends de la vitesse. Le temps qui file à toute allure te blanchit les tempes. Tu ne roules plus, tu glisses. Ta vie est de neige, de sable et d’eau courante.
L’inconnu est de plus en plus proche. Il ne se déguise plus en terres lointaines, en azurs, en chimères. Assis là, sur la chaise, il t’attend devant la porte…
Jean-Michel Maulpoix / L’hirondelle rouge ( extrait )
L’éléphant qui n’a qu’une patte
A dit à Ponce Pilate
Vous êtes bien heureux d’avoir deux mains,
Ça doit vous consoler d’être Consul romain.
Tandis que moi sans canne et sans jambe en bois
Je suis comme un héron et jamais je ne cours et jamais je ne bois
Et je ne parle pas des soins qu’il me faut prendre
Pour monter l’escalier qui conduit à ma chambre,
J’aimerais tant laver mes mains avec un savon rose
Avec du Palmolive avec du Cadum
Car il faut être propre et ne puis me laver
Et j’ai l’air ridicule debout sur le pavé,
Je n’ai pour consoler cette tristesse affreuse
Que ma trompe pareille aux tuyaux d’incendie
Et si je mets le pied dans le plat
Il y reste et l’on ne peut le manger à la sauce poulette.
Plaignez, Ponce Pilate, plaignez cette misère
Il n’y en a pas de plus grande sur terre
Vous êtes bien heureux de laver vos deux mains
Ça doit vous consoler d’être Consul romain.
Robert Desnos
Elle dîne de bruits d’insectes de souvenirs bleus entre deux neiges des pluies entières dorment dans les lessiveuses
Valérie Rouzeau / Patiences ( extrait )
Dans les montagnes de Cachemire
Vit le sultan de Salamandragore
Le jour il fait tuer un tas de monde
Et quand vient le soir il s’endort
Mais dans ses cauchemars les morts se cachent
Et le dévorent
Alors une nuit il se réveille
En poussant un grand cri
Et le bourreau tiré de son sommeil
Arrive souriant au pied du lit
S’il n’y avait pas de vivants
Dit le sultan
Il n’y aurait pas de morts
Et le bourreau répond D’accord
Que tout le reste y passe alors
Et qu’on n’en parle plus
D’accord dit le bourreau
C’est tout ce qu’il sait dire
Et tout le reste y passe comme le sultan l’a dit
Les femmes les enfants les siens et ceux des autres
Le veau le loup la guêpe et la douce brebis
Le bon vieillard intègre et le sobre chameau
Les actrices des théâtres le roi des animaux
Les planteurs de bananes les faiseurs de bons mots
Et les coqs et leurs poules les oeufs avec leur coque
Et personne ne reste pour enterrer quiconque
Comme ça ça va
Dit le sultan de Salamandragore
Mais reste là bourreau
Là tout près de moi
Et tue-moi
Si jamais je me rendors.
Jacques Prévert / Le sultan
Ô jeunes gens ! Élus ! Fleurs du monde vivant,
Maîtres du mois d’avril et du soleil levant,
N’écoutez pas ces gens qui disent : soyez sages !
La sagesse est de fuir tous ces mornes visages.
Soyez jeunes, gais, vifs, aimez ! Défiez-vous
De tous ces conseillers douceâtres et sinistres.
Vous avez l’air joyeux, ce qui déplaît aux cuistres.
Des cheveux en forêt, noirs, profonds, abondants,
Le teint frais, le pied sûr, l’œil clair, toutes vos dents ;
Eux, ridés, épuisés, flétris, édentés, chauves,
Hideux ; l’envie en deuil clignote en leurs yeux fauves.
Oh ! comme je les hais, ces solennels grigous.
Ils composent, avec leur fiel et leurs dégoûts,
Une sagesse pleine et d’ennui et de jeûnes,
Et, faite pour les vieux, osent l’offrir aux jeunes !
Victor Hugo
Une jetée. Un sac Elle dit : Je suis ce que j’écris. C’est dans ce sac, ce simple sac. Les pages de mon livre. Toutes les pages de mon livre. Elle dit : Regardez-moi. Je suis ce que j’écris. Ici, sur la jetée. Je suis venue Jeter mon livre. Mon dernier livre. Regardez-moi. Un écrivain. C’est moi. Rien à voir avec ce qu’on vous montre. Tout ce qu’on raconte. Je suis ce que j’écris. Ce que j’écris est un autre. Prouve-moi que tu n’es pas ce que tu es, langue ! Un corps qui traîne. Décompose ses mouvements. Il ne fait pas froid. Des phrases lentes sont-elles une protection contre le passé ? Et l’avenir ? Mon sac. La robe que je porte est mon sac. Je suis le sac qui porte mes livres. Tous mes livres. Et la grammaire. Je suis la grammaire. La porte et son chien. Le chat. La multiplicité des grammaires.
Liliane Giraudon / Le garçon cousu ( I )
Il faut soulever l’aube pour voir le poète assis sur le paysage il n’est ni médisant ni louangeur mais pâle parce que conçu par temps de grande neige avec un visage circulaire sa mère s’était assise sur la lune pour ôter un caillou de son soulier
Vénus Khoury-Ghata / Basse enfance ( extrait )
La lune dans la glace de la commode
regarde à un million de milles
(et peut-être avec orgueil, se regarde
mais sans jamais, jamais sourire) très loin au-delà du sommeil, ou
peut-être est-ce le jour qu’elle dort.
Par l’Univers désertée,
elle lui dirait d’aller au diable,
et trouverait une étendue d’eau
ou un miroir, où se tenir.
Alors, plie le souci dans une toile d’araignée
et lâche-le au fond du puits
dans ce monde inversé
où la gauche est toujours la droite,
où les ombres en réalité sont le corps,
où nous restons éveillés toute la nuit,
où les cieux sont aussi minces que la mer
à présent est profonde, et où tu m’aimes.
Élizabeth Bishop / Insomnie
Traduction : Claire Malroux
The moon in the bureau mirror
looks out a million miles
(and perhaps with pride, at herself,
but she never, never smiles)
far and away beyond sleep, or
perhaps she’s a daytime sleeper.
By the Universe deserted,
she’d tell it to go to hell,
and she’d find a body of water,
or a mirror, on which to dwell.
So wrap up care in a cobweb
and drop it down the well
into that world inverted
where left is always right,
where the shadows are really the body,
where we stay awake all night,
where the heavens are shallow as the sea
is now deep, and you love me.
La pensée est imparfaite
si elle ne tient pas en quatre vers.
L’amour est imparfait
s’il ne tient pas dans un seul ah !
Le poème se refuse
si je cherche le mètre et la rime.
La vie est incomplète
si elle ne tient pas dans un seul oui.
Je me suis endormie avec un poème sur les lèvres.
Au réveil — avalé — le poème n’était plus là.
Et pendant tout le jour — j’ai eu mal à l’estomac.
Si tu as peur — écris.
Si tu redoutes d’écrire — souviens-toi.
Si tu crains de te souvenir — écris.
J’écris. J’ai peur.
Le poème est un répondeur téléphonique.
L’auteur s’est absenté. Il y a peu de chance qu’il revienne.
Le cas échéant, laissez un message
après avoir entendu le coup de feu.
Véra Pavlova / Si tu as peur — écris
Traduction :Jean-Baptiste et Hugo Para
Seule.
Fascinée, je fixe des yeux le pain qui reste.
Cela a été.
Passer à la boulangerie avant, les petites pièces, la gaîté,
Car plus que quelques minutes.
Et une baguette entière
Pour la seule raison qu’entière.
Comme si
Ne plus couper le temps.
Tu es venu.
Une part mangée, une part restée.
Ce qui brûle le cœur c’est le morceau disparu.
Mais je caresse les miettes qui écorchent la nappe
Aujourd’hui.
Ariane Dreyfus
Qui je suis
Je l’ignore !
Mythe ou réalité
Dans l’intime du rêve
Sortie du néant
De passage dans le monde
Captive de l’existence
Et pourtant
Novice devant les jours
Proche de la fable
Mais réelle
Mais vivante
Dans ce monde trop vaste
Où je subsisterai
Au-delà de mon temps
Qui je suis
Jour après jour
Je me le demande
Cette vitalité
À toute échelle
Ce trop-plein
Ces plissements inattendus
Cette destinée
Étrange
Voulue ?
Ce « renaître »
Cet apprentissage
Cette humanité
À laquelle
On croit toujours
Et puis
Cet invivable
Ces guerres
Ces infamies
Ce vide réanimé
Cette mort en vue.
Andrée Chédid / Qui suis-je ?
Avant que tout éclate en morceaux
j’aimerais écrire dans ta main
un tout petit poème
du bout du doigt.
Un tout petit poème plein de chaleur
de lait
de miel
et de lumière.
Un poème où tu voudras passer l’hiver.
Avant que tout éclate en morceaux.
Vivre. Écrire.
Regarder la rhubarbe monter en graine.
La poussière recouvrir les meubles.
Faire le point. Poursuivre.
Tout détruire pour tout recommencer
parce que rendue là où j’en suis
je n’aime plus tellement l’histoire anyway.
Revenir échouer
sur une plage loin de tout.
Se demander pour la millième fois
jusqu’où peut-on aller trop loin ?
Dyane Léger
Parce que chaque mot cache une fin du monde
et que l’ombre rend plus vive la lumière
la vie belle de sa blessure rouge
flamboie de tristesses éparpillées
Un rouge exubérant à en mourir
un rouge à aimer sans prendre souffle
à boire comme un merveilleux poison
Le rouge de mon amour me brûle si fort
Le flamboyant rouge au silence violent
feu de joie ou sacrifice sanglant
le flamboyant carnivore suce le sang de l’été
mon cœur en fait autant, j’en suis maculée
Nous sommes comme des amants voraces
Qui me dira qu’il n’est pas beau de pleurer
qui me dira de me livrer dans l’instant vermeil
et pourquoi le sang tenace de l’été renaît
dans l’orgasme du flamboyant
Un pétale deux pétales trois pétales
rouge sang rouge vulve rouge Ogou
Tu dérives ma fille, tu dérives et t’emmêles
point de garde fou dans la saison du flamboyant
La passion est rouge, rouge et mouvante
elle exulte au cœur de l’été en chute libre
Et mon désir sans aucune honte me colle au corps
omniprésent omnivore affamé d’instants multicolores
Le rouge flamboyant dans mes veines réclame son dû
comme les lèvres dévorantes d’un été scandaleux
Kettly Mars / Dérive en rouge
Viens marcher avec le printemps Sens le vent sur tes joues Sois libre de tes mouvements Prends le temps de vivre Car demain ne t’appartient pas. N’oublie pas ta promesse D’aller retrouver la paix Dans une forêt Dans une maison en bois Retrouve le battement de ton cœur. Nous partirons les yeux fermés Le cœur enveloppé Du parfum de la terre L’automne Uashtessiu Qui nous dira Viens viens mon ami mon frère Oui je t’attends Depuis cet instant Où ton souffle a touché mon âme Oui je t’attends mon frère Alors nous partirons tous deux. J’ai vu la montagne dans sa splendeur J’ai entendu la rivière dans son désir Quel plaisir et quel bonheur D’être dans les bras de la Terre. Et lui ce grand mystère Que je découvre dans son absence Cherche la vérité au creux de ses mains Je respire l’air qu’il habite. Voir son regard s’évanouir dans le mien Pendant qu’il ferme les yeux sur mon corps Pour mieux goûter à l’instant J’entends son cœur battre. J’aime son silence J’aime sa voix J’aime son reflet J’aime l’invisible que je ne peux toucher Mais que je sens avec force en moi. Les arbres sont témoins de mon amour Les rochers entendent encore aujourd’hui L’écho de ma grande tendresse Sur le ciel qui nous enveloppe. Mon cœur est fait de branches de sapin Entremêlées à toutes les saisons du monde. Je dors pour mieux tapisser tes rêves Et celui du chasseur en quête d’une terre Où il pourra alimenter son envie d’être libre De marcher en admirant les courbes des rivières De nourrir sa faim et d’assouvir sa soif. Je crois aussi en la force du destin Je crois aussi en la confiance de demain La patience d’attendre en admirant l’eau des chutes En priant pour mon prochain. Je deviens l’hiver pour me reposer Je deviens le printemps pour rêver Je deviens l’été pour briller. Et je suis une femme d’automne Née dans un univers qui est aussi le tien.
Rita Mestokosho / Parfum de la Terre
Traduction : Bruno Doucey
Nous aurons des douches neuves remplies d’alluvions et d’odeurs atroces.
Nos corps pleureront des gouttelettes de suie brune.
Tu verras comme nous serons heureux.
Tous les jours, nous encenserons nos quinze ans.
Nos fauteuils de velours râpé atteindront la cime des cieux, nous aurons même la foi.
Les devins s’arrêteront à notre porte fermée pour quérir un verre de lait.
Nos enfants ne diront jamais rien.
Les matins seront chauds, les soirs froids.
Nos yeux ne se quitteront que pour aller cueillir des pommes vertes que nous laisserons paresseusement choir dans un grand panier d’osier aux éclats ternes.
Tu verras comme nous serons heureux.
Nous donnerons des perles aux cochons, des sous aux pauvres, de l’alcool aux alcooliques, des baisers aux amoureux, de la viande aux chiens, des poissons aux oiseaux et du blé aux assassins.
Nos amis ne nous quitteront plus.
Nous mettrons nos mères et nos pères au champ d’honneur.
Les alchimistes gérontologues feront le pied de grue devant des fenêtres que nous aurons nombreuses et propres.
La musique adoucira nos mœurs terribles et dégradantes.
Nous parlerons français avec un accent salvadorien afin de se rappeler notre défunt Chico mort à la guerre comme une carpe.
Nous aurons des oiseaux de proie blottis au creux des armoires, des coqs en pâte et des poules au pot.
Nombreux seront nos ennemis.
Tu verras comme nous serons heureux.
Geneviève Desrosiers / Nous
Le vent soulève bien haut nos fautes,
il les fait tournoyer brièvement loin
de nos machinations idiotes
et il les laisse retomber à terre ;
pour qu’elles s’y épanouissent.
Il saisit toutes fraîches encore les petites paroles
voilà, viens là,
les dépose sur les cimes
des arbres confiants
et les traîne ensuite dans la poussière
comme des souvenirs desséchés de rien.
Le vent soulève les feuillets arrachés
de la courte nouvelle
et, au fur et à mesure qu’ils s’élèvent, est rendue lisible
la page de notre vie, pour qu’elle soit lue un jour de calme plat,
comme un sens à nous délivré en entier.
Katerina Anghelaki-Rooke / Vent d’épilogue
Traduction : Marie-Laure Koutsaftis
Entendez-vous ma voix ?
Elle se perd dans la nuit
Cette nuit
Sous le ciel barbelé
Nulle étoile ne luit
Cette nuit
Entendez-vous ma voix
Elle se perd aboyant
Cette nuit
Elle se perd elle se perd
Inconsolable
Cette nuit
Aphones sont les Dieux
Et sourds sont les hommes
Tranquilles les pierres
Tranquilles les pierres
Cette nuit
Un bateau des tropiques
Par cent mètres de fond
Cette nuit
Un bateau des tropiques
Par cent mètres de fond
Cette nuit
Dans sa calle il y a
Il y a mon coeur d’enfant
Inconsolable.
Entendez-vous ma voix
Elle se perd dans la nuit
Elle se perd aboyant
La jeunesse en allée
Inconsolable
Inconsolable
Wajdi Mouawad / Les larmes d’Œdipe chant 1
Il existe pourtant des pommes et des oranges
Cézanne tenant d’une seule main
toute l’amplitude féconde de la terre
la belle vigueur des fruits
Je ne connais pas tous les fruits par cœur
ni la chaleur bienfaisante des fruits sur un drap blanc
Mais des hôpitaux n’en finissent plus
des usines n’en finissent plus
des files d’attente dans le gel n’en finissent plus
des plages tournées en marécages n’en finissent plus
J’en ai connu qui souffraient à perdre haleine
n’en finissent plus de mourir
en écoutant la voix d’un violon ou celle d’un corbeau
ou celle des érables en avril
N’en finissent plus d’atteindre des rivières en eux
qui défilent charriant des banquises de lumière
des lambeaux de saisons ils ont tant de rêves
Mais les barrières les antichambres n’en finissent plus
Les tortures les cancers n’en finissent plus
les hommes qui luttent dans les mines
aux souches de leur peuple
que l’on fusille à bout portant en sautillant de fureur
n’en finissent plus
de rêver couleur d’orange
Des femmes n’en finissent plus de coudre des hommes
et des hommes de se verser à boire
Pourtant malgré les rides multipliées du monde
malgré les exils multipliés
les blessures répétées
dans l’aveuglement des pierres
je piège encore le son des vagues
la paix des oranges
Doucement Cézanne se réclame de la souffrance du sol
de sa construction
et tout l’été dynamique s’en vient m’éveiller
s’en vient doucement éperdument me léguer ses fruits
Marie Uguay
Sylvia et Ann boivent des martinis dans le bar
d’un hôtel à Boston. Leurs robes aux motifs soyeux
s’enroulent autour de leurs doigts ; elles se demandent
s’il faut être hantées par la vaisselle et les draps
pour écrire des poèmes dans lesquels les objets volent
entre vers et prose, atterrissent sur les murs
de la cuisine et se fracassent au cœur des images
ou des phrases déclinées durant leurs années
d’apprentissage. Les deux femmes, ménagères averties,
écrivent sur les boîtes de macaronis, les préparations
pour gâteau ; Betty Crocker est une muse, spatule
à la main, elle scande la mesure de leurs cris étouffés
dans le garde-manger. Les portes d’armoire claquent,
le lavabo hurle ses déchets accumulés par la famille.
Sylvia et Ann boivent des martinis, leur tête
est lourde, le travail s’accumule depuis leur départ.
J’écoute leur conversation féroce, je suis derrière,
subjuguée par leur maîtrise des mots et de l’art ménager;
émue je m’incline devant leurs voix.
Je n’ouvrirai pas le gaz de la cuisinière.
Carole David / Les poètes boivent des martinis
Si c’est le désir qui nous a définies -
leur désir et leur peur de nos lieux profonds
nous avons fait notre temps
comme des torses sans visages léchés par la flamme
Nous sommes à l’air libre, en chemin –
nos équivalents
le geai des pins, le minuscule
insecte aux ailes dorées
Le Cessna au vrombissement égal
Le corbeau planant dans la gorge
La vulve rose et violette de la terre
s’emplissant d’ombre
mais au plus profond une simple étincelle
de rouge, un feu humain
et proche mais au-dessus la planète d’occident
attend calmement son heure.
Adrienne Rich
Traduction : Claire Malroux
Oh ! je suis avec vous ! j’ai cette sombre joie.
Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie
M’attirent ; je me sens leur frère ; je défends
Terrassés ceux que j’ai combattus triomphants ;
Je veux, car ce qui fait la nuit sur tous m’éclaire,
Oublier leur injure, oublier leur colère,
Et de quels noms de haine ils m’appelaient entre eux.
Je n’ai plus d’ennemis quand ils sont malheureux.
Mais surtout c’est le peuple, attendant son salaire,
Le peuple, qui parfois devient impopulaire,
C’est lui, famille triste, hommes, femmes, enfants,
Droit, avenir, travaux, douleurs, que je défends ;
Je défends l’égaré, le faible, et cette foule
Qui, n’ayant jamais eu de point d’appui, s’écroule
Et tombe folle au fond des noirs événements ;
Étant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
À vous tous, que c’était à vous de les conduire,
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D’une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.
Ils errent ; l’instinct bon se nourrit de clarté ;
Ils n’ont rien dont leur âme obscure se repaisse ;
Ils cherchent des lueurs dans la nuit, plus épaisse
Et plus morne là-haut que les branches des bois ;
Pas un phare. A tâtons, en détresse, aux abois,
Comment peut-il penser celui qui ne peut vivre ?
En tournant dans un cercle horrible, on devient ivre ;
La misère, âpre roue, étourdit Ixion.
Et c’est pourquoi j’ai pris la résolution
De demander pour tous le pain et la lumière.
Victor Hugo / À ceux qu’on foule aux pieds
Le soleil luit
Le soleil luit
Le monde est complet
Et rond le jardin.
J’ai allumé
Deux chandelles
Deux feux de cire
Comme deux fleurs jaunes.
Le jour pourrit
Les feux de nuit,
Deux fleurs fanées,
Aux blanches tiges d’église ;
Le monde est en ordre
Les morts dessous
Les vivants dessus.
Les morts me visitent
Le monde est en ordre
Les morts dessous
Les vivants dessus.
Les morts m’ennuient
Les vivants me tuent.
J’ai allumé
Deux fleurs tremblantes,
J’ai pris mes yeux
Dans mes mains
Comme des pierres d’eau
Et j’ai dansé
Les gestes des fous
Autour de mes larmes
En guise de fête.
Anne Hebert / en guise de fête
samedi soir une fois encore
des filles fumées jusqu’au filtre
des filles fleurs en manque de pollen
qui s’étiolent pétale après pétale
des filles tomberont des fenêtres
crachin dans villeray mile end hochelaga
de jolies filles aux cheveux hydratés
sentant le clinique happy
en solde chez la baie
sortez vos parapluies
elles s’écraseront lourdement au sol
époussetteront la cendre de leurs robes
pour remonter chez leurs amants
les jambes tordues par l’impact
les coudes les genoux
les paumes en sang
de la garnotte
plein leurs blessures
elles remonteront quand même
et les garçons qu’elles rejoignent
mettront sur leurs corps accidentés
des band aids mickey mouse
Chloé Savoie-Bernard / Prévisions météorologiques
Dans ma famille nous avons de nombreux noms. J’ai appris qu’être aimé c’était être nommé et renommé. Nous jonglons une danse de voyelles sur la langue. Parfois les noms tombent comme des cages d’escalier et d’autres fois ils scient-sautent dans l’arbre généalogique. Je veux tous les attraper dans ma bouche. Me rendre bonne et pleine de leurs voix.
Casandra Lopez /Sans titre / Nommant IV
Traduction : Béatrice Machet
In my family we have lots of names. I learn that to be loved is to be named and renamed. We juggle a dance of vowels on the tongue. Sometimes names fall like staircases and other times they jigsaw across the family tree. I want to catch them all in my mouth. Make myself good and full of their voices.
Ni rose rouge ni cœur de satin.
Il m’offrit un oignon. Dit que c’était la lune
enveloppée de papier kraft, ou quelque chose comme ça.
Puis il promit d’être prudent.
Il était déjà ivre mort. Dit qu’il resterait
si quelque chose n’allait pas. M’écrirait une carte, peut-être.
M’épouserait, pour finir ? Bien sûr.
Dit que je pouvais décider moi-même ce qu’on ferait quand ça arriverait.
Dit que j’aimais trop peu mais désirais bien trop.
Essuyait mes larmes, demandait pourquoi je pleurais.
Demanda, quels sont les risques, de toute façon ?
Mais je ne voulais pas le laisser. Je ne voulais pas
oublier le son de sa voix, sa caresse séduisante.
La façon pudique dont il disait mon nom. Ou la façon dont ses doigts
se comportaient avec les miens, baladeurs mais respectueux,
leur étreinte délicate. Son visage lisse et sans grimace :
le sourire sans violence de notre premier baiser.
Pas le tranchant de son souffle
m’embrassant de nouveau par-dessus le vacarme.
Seulement le silence, puis ses mains qui me frappent
une fois, pour le laisser me pénétrer.
Théophilus Kwek / D’après le poème Valentine, de Carol Ann Duffy
Pour Valérie Filtz (nom fictif), étudiante à l’université de Colombia, qui fut droguée et violée le soir de la Saint Valentin.
Le Ministère Américain de la Justice estime que une étudiante sur cinq sera violée au cours de ses cinq années d’études universitaires : 62% des victimes de viol déclarent qu’elles ont été violées par une personne qu’elles connaissaient.
Traduction : Marilyne Bertoncini
(after Valentine, by Carol Ann Duffy)
For Valerie Filtz (not her real name), a student of Columbia University, who was drugged and date-raped on the eve of Valentine’s Day.
The US Department of Justice estimates that 1 in 5 college women will be raped at some point during a five-year college career; 62% of rape victims say they were assaulted by someone they knew.
Not a red rose or a satin heart.
He gave me an onion. Said it was the moon
wrapped in brown paper, or something like that.
Then promised to be careful.
He was dead drunk by then. Said he would stay,
if anything went wrong. Write me a card, perhaps.
Marry me, eventually? Of course.
Said I could decide what to do with it when it came.
Said I loved too little, and longed too much.
Wiped my tears, asked why I was crying.
Asked, what are the chances, anyway ?
But I wouldn’t let him. I didn’t want
to forget the sound of his voice, its arresting touch.
The bashful way it called my name. Or the way his fingers
once had with mine, wandering but respectful,
their gentle clutch. His face uncontorted, plain:
the fierceless smile of our first kiss.
Not the knife-edge of his breath
that kissed me again, above the din.
Only silence, then the hands that hit me
once, to let him in.
Dernier souhait de janvier.
il y aurait / il y aura
un bâtiment au milieu de la ville
qui permettra d’accueillir 400 ou 500 sans-logis.
Je pense au projet « DoucheFLUX» près de la gare du Midi
à soutenir absolument en ces jours de frimas.
C’est le temps des gants
des gants des gens qui passent
tracasse dit Momo
à la terrasse de l’Union
c’est le temps des gants
gants solitaires gants pour personne
feuilles mortes aux pavés gris
paumes ouvertes des démunis
en boule au creux des porches
les souhaits s’effilochent
aux petits matins blancs
lumières électriques s’effacent
au chemin des écoles
mains perdues des mendiants
en froid sur le bitume
chaque gant égaré
un message semé
au ventre de l’hiver
c’est le temps des gants
des gants des gens qui passent
souhaits des plus fragiles
dis donne-moi asile
un toit donne-moi toit
pour pas mourir de froid
toit où m’asseoir
toit où manger
me soulager
toit où laver
mes habits las
toit ou poser
mon corps froissé
toit oui toit
tracasse
toi
pour moi
te casse pas
donne-moi toit
avant que je ne me
fracasse
regarde-moi
j’ai froid
Laurence Vielle / Tracasse
« De telles femmes sont dangereuses
pour l’ordre des choses »
et bien oui nous serons dangereuses
à nous-mêmes
avançant à tâtons parmi les épines du cauchemar
(datura s’enchevêtrant à une herbe simple)
car la ligne séparant
la lucidité des ténèbres
est encore à tracer
Isolement, le rêve
de la femme de la frontière
mettant en joue sa carabine derrière
la clôture de la ferme
piège encore notre vanité
— Une feuille suicidaire
s’étend sous le verre brûlant
de l’œil du soleil
La mort de toute femme me diminue.
Adrienne Rich / D’une vieille maison en Amérique
“Such women are dangerous
in the order of things”
and yes, we wille be dangerous
to ourselves
groping through spines of nightmare
(datura tangling with a simple herb)
because the line dividing
lucidity from darkness
is yet to be marked out
Isolation, the dream
of the frontier woman
levelling her rifle along
the homestead fence
still snares our pride
—a suicidal leaf
laid under the burning-glass
in the sun eye
Any woman death diminishes me.
Elle n’a pas des tas de couleurs ou
de parfums, pas d’écorchures, de peines, de désirs de vengeance.
Sa colère quotidienne s’est émoussée
en faisant la cuisine, le ménage, en se penchant et en bouillant,
et même ses voeux les plus secrets se sont dilués
dans le thé qu’elle prépare . Maintenant elle arrive
portant son sourire sur le plateau, jolie et toute petite
et vêtue d’ une blouse blanche ; on ne voit presque pas
sa silhouette maigre. Elle n’attire ni par
la forme de son corps longtemps ignoré
ni par des yeux profonds capables presque de parler (ou regarder furtivement).
Elle vous apaise tandis qu’elle se calme elle-même
avec l’arôme d’un thé nommé Paix. Ses épines
ont poussé en charmants buissons qui chassent de leur broussaille
les chantantes tensions du jour et de la nuit.
Elle ne se plaint pas mélancoliquement, car elle a
de la lumière dans son corps, elle ne se plaint pas avec éclat
car il lui faut plus de lumière pour continuer sa route.
Elle broie des roses dans le thé et porte
recettes et remèdes aux patients qui lui ressemblent.
Ming Di / Au nom des roses
Traduction : Marilyne Bertoncini
她不具有一千种姿态,一万种花型
之一,也不具有悲情,创伤或刺伤,
她的刺客心理已被日子抚平,她的伤痛
已被海啸地震湮没,就连她身体里
独特的暗香,也安详于柴米油盐酱醋
之中,比茶还清淡。她穿一件白衬衣,
走在人群里五官分明,却让你分不清面目,
她不用性别去刺激你,也不用伤痕
去报复你,她的刺,结疤后脱落
成液体的温馨,润和每天的昼夜摩擦。
她不抱怨黑暗,她心里亮着一盏灯,
也不抱怨光明,她需要更多的光
照亮前面的路。她不害怕死亡,她已
从那里回来……她擅长把玫瑰
磨制成药粉,她怀揣九种处方混迹于人烟
Toi la femme qui portes aux nues mes démons du midi, toi la femme qui réveilles en moi le lyrisme des grands arbres, il suffit qu’arrivent en avion les mots de ta jeune tempête pour que ton souvenir remette en route l’extase que j’ai eue de voyager en toi, très loin dans ton sang cubain qui rend fou aux confins du ciel merveilleux où tu es reine. Une lumière d’adolescence inonde mes jours à trouver dans ta chair la première étoile de mon soir d’automne, ô fée du matin qui gouvernes et roules mes sens dans le vertige sans fin de ses années-femme !
René Despestre
Je t’écris de nulle part
Avec dans la bouche
Le goût usé des mots
Qui se brisent contre moi.
Je voudrais te dire mieux
Combien je t’aime
Même si le malheur grandit toujours
Autour de nous.
J’ aimerais que nos mains se rejoignent encore
Et puis encore…
Effacer ta peine avec un chiffon très doux
Mais parfois mes mains ne m’obéissent plus
Parfois
Je ne retiens plus les mots
Qui glissent sur un papier amer.
Il y a souvent entre nous
Le spectre d’un pays que je ne connais pas
Et qui vient frapper à ma porte.
Le chemin se creusera encore entre nous
Et au creux de mes bras.
Je voudrais revenir sur nos pas
Pendant qu’il en est encore temps
Je ne rattraperai jamais
L’horloge qui bat
Tout contre toi
Entre l’amour et la mort.
Denis Emorine
Le chien de mon for intérieur
est là
couché devant
le chenil de la vie
Nu
tel le nourrisson
Qui attend tout de nous
Abdourahman Waberi
ce qui meurt
nous reste
sur les bras
mais nous
on n’a rien à voir avec la mort
c’est elle qui vient
nous serrer
du dehors
seulement un jour de plus
au bout d’un jour
au jour le jour
ainsi
des années durant
l’apprivoiser
simplement et sans bruit
elle se tait et croît doucement
même au soleil
d’une journée de printemps
dans le remuement des corps
lui faire sa part
la banaliser autant que possible
pour parvenir à croire un peu
qu’elle fait partie des choses
et que cela est bon
ainsi
au moins
tout le monde sait ce que cela veut dire
il est mort
c’est simple
elle recule encore
plus au fond
et nous ne verrons guère les visages
que par accident
remous
un pas lourd un rire une poigne
puis
un peu d’eau ou de temps
recouvrent le peu
puis
rien
mais de façon presque claire
on entend ce qu’on ne voit plus
tomber profond
loin
dedans
on rôde autour d’un manque
une zone devenue d’ombre
vite
cela tient mal à la mémoire
on reste autour du creux
les bords s’éboulent dedans
bientôt on ne verra plus
qui pleure
on dort avec elle au fond de soi
comme un chien roulé en boule
on sait que montera un jour ou l’autre
un vent de terre
et on attend les yeux ouverts
un corps infusé d’encre
une éponge gorgée
et dans la bouche la terre
au lieu des mots
les mots pesant enfin leur poids exact
terre et corps
dehors et dedans
et plus rien d’autre
que de l’herbe ou des arbres
d’ordinaire
les choses vont
et nous aussi
nous allons avec les choses
c’est clair
mais parfois il y a ce qui s’arrête
ou s’abat
en bloquant
et on est brutalement à nouveau
où il faut rire
fou
tout seul
on racle encore
entre le mensonge ancien
et ce qui vient
on a du mal à rester debout
à la fin
qu’est-ce qu’on a donc à voir avec la vie
la mort
on bouge avec ce qui bouge
on se tait avec ce qui reste
il n’y a pas grand-chose d’autre
Antoine Emaz / Poème de la fin
J’aime
le monde, le bruit du monde, le silence
du monde, les gens du monde et le monde
des gens.
Ce qui ne signifie nullement que j’aime
ce monde. Mais alors plus forte
est la contradiction, plus violente
est la scène.
Thomas Clerc
Avons-nous avancé assez dans l’apparence
assez vu cette vie couler, couleur de vitre,
nous nous sommes blessés aux choses d’outre-monde
portes fermées, ô visions -
c’est la même chanson stupide et décevante
le même espoir avec des sources dans la voix
la même inexplicable envie d’un sanglot
dont on ne sait que faire.
Tous ces cheveux tombés et ces cils et ces ongles
laissés derrière nous, veux-tu qu’on s’en souvienne,
La nuit est là. Le monde meurt,
et la forêt est pleine de craquements nouveaux.
Benjamin Fondane
Mortelle à voir, avec ses yeux diamantins,
Aux pourpres d’un couchant cruel, sous les portiques,
Hérodiade, au lent vertige des cantiques,
Ondule, monotone, en roulis serpentins.
Les colliers ruisselants bruissent, argentins.
Dans l’air ivre, gorgé d’encens asiatiques
Sa robe a des éclairs de gemmes frénétiques ;
Et voici s’écarter ses voiles clandestins.
Et le roi sent, frisson d’or en ses chairs funèbres,
La vipère Luxure enlacer ses vertèbres ;
Et, tendant ses vieux bras de métaux oppressés,
D’une bouche repue, incurablement triste,
Pendant qu’à terre gît le chef de Jean-Baptiste,
Il boit le sang qui brûle au bout des seins dressés,
Et l’irritante horreur des grands yeux révulsés.
Albert Samain
Sur la route, il y a beaucoup de gens que je ne connais pas
Et pourtant avec eux, j’ai de grands points communs :
ils ne sont pas encore morts sur la route.
Ren Hang
L’horizon s’incline
Les jours sont plus longs
Voyage
Un cœur saute dans une cage
Un oiseau chante
Il va mourir
Une autre porte va s’ouvrir
Au fond du couloir
Où s’allume
Une étoile
Une femme brune
La lanterne du train qui part
Pierre Reverdy / Départ
Mon corps est ma demeure,
Quand je l’habite mon ventre est une pièce modulable
Une Alice Carroll, un gant de cuir, une mosquée, un
manoir lubrique.
Sa tige est ma maison, mon domaine, mon dôme, mon château.
L’hôte des grands soirs, le Versailles de mes entrailles
L’invitation au monde.
Amine Aït Hadi
« membre actif de la secte des éboueurs de l’âme et des sans étoiles fixes S.E.F. »
Le corps veut que nous mangions, et il nous a bâti ce théâtre succulent de la bouche tout éclairé de papilles et de houppettes pour la saveur. Il suspend au-dessus d’elles comme le lustre de ce temple du goût, les profondeurs humides et avides des narines.
Espace buccal. Une des inventions les plus curieuses de la chose vivante. Habitation de la langue. Règne de réflexes et de durées diverses. Régions gustatives discontinues. Machines composées. Il y a des fontaines et des meubles.
Et le fond de ce gouffre avec ses trappes assez traîtresses, ses instantanés, sa nervosité critique. Seuil et actes — cette fourrure irritée, la Tempête de la Toux.
C’est une entrée d’enfer des Anciens. Si on décrivait cet antre introductif de matière, sans prononcer de noms directs, quel fantastique récit !
Et enfin le Parler… Ce phénomène énorme là-dedans, avec tremblements, roulements, explosions, déformations vibrantes…
Paul Valéry / Bouche
Le petit poucet perd une multitude de clefs dans le
sentier ténébreux de la forêt
Voilà pourquoi tant de portes se ferment
Pourquoi votre porte est fermée
Frappe à la porte a la fenêtre
Une lueur se promène de la cave au grenier
On entend le souffle de votre sommeil
Êtes-vous prisonnière dans votre maison ?
Les ténèbres de la forêt ne vous appellent-elles pas ?
La clef des champs est perdue
alors forcez la serrure
Réveillez-vous
Ne respirez plus si tranquillement
Mais surtout
surtout éteignez cette lumière
qui se promène quand vous dormez
qui se promène de la cave au grenier
Robert Desnos / Un conte
À vous toutes,
que l’on aima et que l’on aime,
icône à l’abri dans la grotte de l’âme,
comme une coupe de vin à la table d’un festin,
je lève mon crâne rempli de poèmes.
Souvent je me dis —
et si je mettais
le point d’une balle à ma propre fin.
Aujourd’hui,
à tout hasard,
je donne mon concert d’adieu.
Mémoire !
Rassemble dans la salle du cerveau,
les rangs innombrables des bien-aimées.
Verse le rire d’yeux en yeux.
Que de noces passées la nuit se pare.
De corps et corps versez la joie.
Que nul ne puisse oublier cette nuit.
Aujourd’hui je jouerai de la flûte —
sur ma propre colonne vertébrale.
Vladimir Maiakovski / La Flûte des Vertèbres
Nos maisons sont bâties sur d’autres maisons en marbre et bien droites,
et celles-ci le sont sur d’autres. Leurs fondations
reposent sur des têtes de statues debout et sans mains.
Ainsi, dans la plaine, sous les oliviers, aussi bas que soient abritées nos chaumières, étroites, enfumées, une seule cruche près de la porte
tu crois habiter tout en haut et à l’entour le vent t’éclaire,
ou bien tu crois vivre en dehors des maisons, n’avoir
aucune maison, et tu marches nu
solitaire, sous un ciel d’un bleu ou d’un blanc effrayant,
et une statue, parfois, pose légèrement sa main sur ton épaule.
Yannis RITSOS,
Nous n’avons rien à dire aux ombres
qui ont cherché refuge en nous
elles parlent si bas qu’on ne les entend pas
elles parlent une langue étrangère, inconnue,
elles donnent des fêtes énormes
et parfois en ouvrant une porte
sur un escalier sans issue
un air nous envahit, délicieux, absurde,
qui n’est certes de nulle part.
Benjamin Fondane
Comment sous l’odeur du ciel ne pas fondre
dans l’immensité d’une soirée malade.
Journée incrustée dans la rétine du migrant,
les viscères du cœur chavirent le soleil
et lui tordent l’estomac incapable d’accueillir
des temps nouveaux. Moi, errant sans but
ni langue, accroché à mes rêves.
Edwin Madrid / Question
Como no escurrirse bajo el olor del cielo
en la immensidad de una tarde enferma.
Dia atravesado en la retina del migrante,
las tripas del corazon revuelven el sol
y quiebran su estomago inepto para recibir
tiempos distintos. Yo caminando sin rumbo
ni lengua, agarrado de los suenos.
RHIN / ô RHIN nègre / / RHIN ?
je te vois plein de groseilles, de globules, d’ampoules-électriques rouges
longues eaux chevelues d’ondes-hertziennes
pleines d’yeux de petites-filles, de bourses de petits-garçons noyés tannés-soleil
Rhin plein de pains mouillés/ de poutres/ de sciure/ d’arbres entiers flottant couverts
d’oiseaux hérons ou mouettes sur les déluges!/ plein de drapeaux à croix/ de cerfs gothiques/
de vieilles bicyclettes/ de portes d’autos/ de petites baleines blanches/ de danses paysannes
l ‘hiver sur la glace ou les îles/ de parapluies violets/de voitures-d’enfant vertes/ de chapeaux
de chaussures/ de moulins-à-chocolat/ ou/ d’objets encore bien plus hétéroclites/ et les bouquins
de philosophie de mon noble papa emportés au royaume d’Orange/les chevelures de lorelei
décollées du crâne des plus gros cailloux du monde, tout-au-Fond/là où sommeillaient mes
sous-marins de gosse de Lauterbourg ou les poissons-chats de la Lune-Mère:
(« was alles nun den Rhein hinunterschwimmt !»
Ô styx d’osselets brûlés/ d’ixs et d’ygrecs luxés,
Fleuve des nuits; des ombres; des forêts; des fumées ;
des cauchemars les plus oppressants –
fleuve des mélancoliques/ô/des hypocondriaques
(ma grand’mère faillit s’y jeter malgré ses lunettes roses)
fleuve des juifs/des saxons/des tristes/des dorés,
fleuve des fous, des chantres-géants, des héros
de cirque, fleuve des pierrots fleuve des farines
chimiques Bayer & Co toute la quincaillerie lourde de la Ruhr
et les suicidés
—————-et
——————-les
————————sui
—————————–ci
——————————–dés) :
ô la lenteur du radeau d’herbes des énervés de jumièges,
fleuve des bibles de gutenberg//flux des pierres carrées de la mélancholia de dürer
flux de neiges/de grêles/d’orages bizarres
de zig-zags zeussiens, de Deus-ex-machina
extrêmement wagnériens voyez-vous,
et même brunâtrement hitlériens sur les bords
les plus jaunes, les plus inouïs, aux Bras-Morts les moins endigués
de dingues (ding-dong) Voici sans doute:
Noël – le Rhin est arbre-de-fées, de brumes
arbre-de-couleurs, de lueurs
arbre-d’oriflammes orientales
arbre-de-fruits, moisis
arbre-d’anges, oranges
arbre-de-lumières ou de bières fières:
le RHIN est ARBRE-de-NOEL !!!
feux/fumées/flammes/ cendres/ étoiles-
d’os, étoiles-d’os-roses, krematorium-krematoria.
crânes de cristal têtes d’or.
et-puis-quoi-encore-et-puis-quoi-encore !
Le Rhin charrie le jazz le plus éclectique
et même un peu épileptique ou hystérique:
avec des solos de poudre-d’or c’est prouvé;
des solos d’œufs-de-saumons (pêche-protégée),
des solos hélas aussi de mercure ou de cyanure
Jean-Paul Klée / Roi-du-Rhin
Dussent blanchir mes os
jusques en mon cœur le vent
pénètre mon corps
Bashô
Tu restes au lit encore un moment.
La petite flamme allumée hier
dans la nef obscure, au milieu des voisins,
ne s’est pas éteinte.
Si tu ouvres les volets,
le grand soleil l’éclipsera
mais dans le demi-jour elle se reflète
sur la glace de l’armoire,
le globe gris de la pendule
arrêtée depuis un siècle,
soulève un peu les ombres du plafond ;
c’est elle qu’attendait
la vieille maison.
En brûlant, elle creuse
en toi sa propre place
jusqu’aux années profondes,
aux enfers de la famille
où la file des ancêtres
se passe le mot depuis samedi,
commence à remuer
derrière la porte ouverte.
Jean-Pierre Lemaire
Nul encore n’a dit
l’histoire
des visages qui
se sont détournés
W.G Sebald
Traduction : Patrick Charbonneau
j’ai toujours plein de sujets
pour éqrire :
mon ivrogne de père
les souris dans la cuisine
ma brute de grand frère
et
en plus je suis dislexique
je suis pas allé à l’équole
on m’a viré des beaux-arts
je bois
je baise
j’éqris dans le train
je dessine dans le train
mes poèmes
sourient sur
des visages inconnus
et
c’est comme ça que
je mène la vie parfête
du
poète
Billy Childish
Traduction : Jean Poncet
I
Marée montante au-dessous de moi ! Je te vois face à face .
Nuages de l’ouest, soleil là-bas pour une demi-heure
encore, je vous vois aussi face à face.
Foules d’hommes et de femmes vêtus de vos habits
ordinaires, combien curieux vous êtes pour moi I
Ceux qui, par centaines et centaines, passent sur les
bacs pour regagner leur logis sont plus curieux
à mes yeux que vous ne le supposez.
Et vous qui passerez d’un rivage à l’autre dans des
années d’ici, vous êtes davantage pour moi et
davantage dans mes méditations que vous ne pour-
riez le supposer.
2
Je songe à l’impalpable aliment que je reçois de toutes
choses à chaque heure du jour.
Au plan simple, compact, solidement assemblé, le plan
dont moi-même je suis séparé, dont chacun est séparé, tout en en faisant partie.
Aux similitudes du passé et à celles du futur,
Aux gloires enfilées comme des perles aux moindres
choses que je vois ou entends, lorsque je me promène dans la rue
et que je traverse la Rivière,
Au courant qui si impétueusement se précipite et qui
nage avec moi bien loin.
Aux autres qui doivent me suivre, aux liens entre eux
et moi,
A la certitude qu’il en viendra d’autres, d’autres avec
leur vie, leur amour, d’autres qui verront et qui
entendront.
D’autres franchiront les portes du bac et traverseront
d’une rive à l’autre,
D’autres observeront la course du flot montant.
D’autres verront les vaisseaux de Manhattan au nord
et à l’ouest, et les hauteurs de Brooklyn au sud
et à l’est,
D’autres verront les îles grandes et petites,
Dans cinquante ans d’ici, d’autres les verront en fai-
sant le passage, le soleil pour une demi-heure encore là-bas.
Dans cent ans d’ici ou dans autant de siècles que ce
soit, d’autres les verront.
Jouiront du coucher du soleil, de l’afflux de la marée
montante, du reflux dévalant vers la mer.
3
Cela n’y fait rien, le temps ou le Heu — la distance n’y fait rien.
Je suis avec vous, hommes et femmes d’une génération
ou d’autant de générations que ce soit après moi,
Tout comme vous, ce que vous ressentez lorsque vous
contemplez la Rivière et le ciel, je l’ai ressenti,
Tout comme n’importe lequel d’entre vous fait partie
d’une foule vivante, j’ai fait partie d’une foule,
Tout comme vous qui êtes rafraîchi par la joie de la rivière
et du flot clair, j’ai été rafraîchi.
Tout comme vous qui vous tenez debout appuyé contre
la lisse et êtes cependant emporté avec le courant
rapide, je me suis tenu à la même place et j’ai été
cependant emporté,
Tout comme vous regardez les innombrables mâts des
navires et les cheminées des vapeurs pressées
comme des troncs, — j’ai regardé, moi aussi.
Moi aussi, maintes et maintes fois, j’ai traversé la
Rivière jadis.
J’ai observé les mouettes en décembre, je les ai vues
planer haut dans l’air sur leurs ailes immobiles
en balançant leur corps.
J’ai vu comment le jaune étincelant éclairait des par-
ties de leur corps et laissait le reste dans l’ombre
opaque,
Je les ai vues décrire des cercles lents et s’éloigner
graduellement vers le midi,
J’ai vu la réflexion dans l’eau du ciel d’été,
J’ai eu les yeux éblouis par la traînée scintillante des
rayons,
J’ai regardé les beaux rais centrifuges de lumière
autour de l’image de ma tête ensoleillée,
Contemplé la brume enveloppant les collines du côté
du sud et du sud-ouest,
Contemplé les vapeurs qui s’envolaient en flocons
teintés de violet,
Dirigé mes regards vers la baie inférieure pour observer l’arrivée des vaisseaux.
Je les ai vus approcher, j’ai vu ce qui se faisait à bord
de ceux qui passaient près de moi.
J’ai vu les voiles blanches des goélettes et des sloops,
j’ai vu les navires à l’ancre.
Les matelots à l’œuvre dans les haubans ou à califourchon sur les vergues.
Les mâts ronds, le balancement des coques, les minces
flammes serpentines,
Les grands et les petits vapeurs en marche, les pilotes
dans leur cabine.
Le sillage blanc laissé par leur passage, le tournoie-
ment rapide et frémissant des aubes.
Les pavillons de toutes les nations, qu’on amène au
coucher du soleil,
Les vagues dentelées dans le crépuscule, les calices qui
se creusent, les gambades des crêtes et leur cha-
toiement.
L’étendue au loin devenant de plus en plus sombre,
les murs gris des entrepôts de granit aux docks.
Sur la Rivière un groupe formant tache d’ombre, le
grand remorqueur flanqué de gabares collées à
lui de chaque côté, le bateau à foin, l’allège
attardée.
Sur la rive voisine les flammes vomies par les cheminées des fonderies brûlant hautes et coruscantes dans la nuit,
Projetant leurs vacillements noirs contrastés de furieuses
lueurs rouges et jaunes sur le sommet des mai-
sons et jusque dans les rues en crevasses.
4
Tout cela et bien d’autres spectacles ont été pour moi
la même chose qu’ils sont pour vous,
J’ai adoré ces villes, j’ai adoré la majestueuse et rapide
Rivière,
Les hommes et les femmes que je voyais ont tous été
proches de moi.
Les autres de même — les autres qui tournent leurs
regards en arrière vers moi parce que j’ai regardé
en avant vers eux,
(Le temps viendra, quoique je m’arrête ici aujourd’hui
et ce soir.)
5
Qu’y a-t-il donc entre nous ?
Quel est le compte des vingtaines ou des centaines
d’années qui entre nous s’étendent ?
Quel qu’il soit, cela ne fait rien — la distance ne fait
rien et le lieu ne fait rien,
Moi aussi j’ai vécu et Brooklyn aux amples collines a
été mien,
Moi aussi je me suis promené dans les rues de l’île
Manhattan, et baigné dans les eaux qui l’entourent,
Moi aussi j’ai senti s’agiter en moi de brusques,
d’étranges doutes,
Le jour parmi la foule des gens parfois ils m’ont
assailli.
Quand je rentrais à pied chez moi tard dans la soirée
ou quand j’étais couché dans mon lit, ils m’ont
assailli.
Moi aussi j’étais un fragment solidifié de cette fonte
éternellement en fusion qu’est le flot mouvant des
choses.
Moi aussi j’avais reçu l’identité par mon corps.
Ce que j’étais, j’ai su que je l’étais par mon corps, et
ce que je serais, j’ai su que je le serais par mon
corps.
6
Ce n’est pas sur vous seuls que tombent les lambeaux
d’ombre.
L’ombre a jeté ses lambeaux également sur moi.
Le meilleur de ce que j’avais fait me semblait alors
vide et douteux,
Mes grandes pensées, que du moins je supposais telles,
ne se prouvaient-elles pas mesquines en réalité ?
Et ce n’est pas vous seul qui savez ce que c’est que
d’être mauvais.
Je suis celui qui a su ce que c’était que d’être mauvais,
Moi aussi j’ai noué l’antique nœud des contradictions,
J’ai bavardé, rougi de honte, conçu de l’irritation,
menti, volé, porté de l’envie,
J’ai eu de la ruse, de la colère, de la concupiscence,
des ardeurs de désir dont je n’osais pas parler,
J’ai été entêté, vain, avide, borné, sournois, lâche,
méchant.
Le loup, le serpent, le pourceau n’étaient pas absents
de moi,
Le regard fourbe, le mot léger, le désir adultère ne
manquaient pas non plus.
Refus, haines, atermoiements, bassesse, fainéantise,
rien de tout cela n’était absent.
J’ai été comme les autres, me suis mêlé aux jours et
aux fortunes des autres,
J’ai été appelé par mon plus petit nom par des jeunes
gens aux voix claires et fortes, lorsqu’ils me
voyaient approcher ou passer,
J’ai senti le contact de leurs bras autour de mon cou
quand j’étais debout ou de leur chair négligem-
ment appuyée contre moi quand j’étais assis.
J’ai vu nombre de gens que j’aimais dans la rue, sur
le bac ou dans la réunion publique, et cependant
ne leur ai jamais adressé la parole.
J’ai vécu la même vie que les autres, la même éternelle
vie de rire, de grignotage et de sommeil.
J’ai joué le rôle qui marque toujours sur l’acteur ou
l’actrice.
Le même vieux rôle, le rôle qui est ce que nous le fai-
sons, aussi grand que nous le voulons,
Ou aussi petit que nous le voulons, ou tout à la fois
grand et petit.
7
Je viens plus près de vous encore,
Quoi que vous pensiez de moi, en ce moment, je l’ai
également pensé de vous, j’ai amassé mes provi-
sions d’avance.
J’ai réfléchi longtemps et sérieusement à vous avant
que vous ne veniez au monde.
Qui pouvait savoir ce qui devait me toucher ?
Qui sait si en ce moment même je ne jouis pas de tout
cela ?
Qui sait si, en dépit de toute la distance, je ne suis pas
maintenant comme si je vous regardais, malgré
que vous ne puissiez me voir ?
8
Ah ! qu’est-ce qui pourrait jamais être plus imposant
et plus admirable pour moi que Manhattan à la ceinture de mâts ?
Que la Rivière, le soleil couchant et les vagues dentelées
de la marée montante ?
Que les mouettes balançant leur corps, le bateau à foin
dans le crépuscule, et l’allège attardée P
Quels dieux peuvent dépasser ceux-là qui m’étreignent
la main et qui, d’une voix que j’adore, s’em-
pressent de m’appeler tout haut par mon plus petit
nom lorsque j’approche ?
Quoi de plus subtil que cela qui m’attache à la femme
ou à l’homme qui me regarde au visage ?
Que cela qui me transfuse en vous à cette minute et
verse en votre être mon intention ?
Alors nous nous comprenons, n’est-ce pas ?
Ce que je vous ai promis sans le nommer, ne l’avez-
vous pas accepté ?
Ce que l’étude ne pourrait enseigner — ce que le
prêche ne pourrait accomplir, est donc accompli,
n’est-ce pas ?
9
Coule toujours. Rivière I Monte avec le flux et dévale
avec le reflux !
Gambadez encore, vagues, avec vos dentelures et vos
crêtes I
Glorieux nuages du couchant ! Inondez-moi de votre
splendeur, moi ou les hommes et les femmes de
générations après moi I
Passez d’une rive à l’autre, foules innombrables de
passagers I
Dressez-vous, mâts élancés de ManhattanI Dressez-vous,
collines admirables de Brooklyn !
Palpite, cerveau curieux et frustré I Darde des ques-
tions et des réponses I
Arrête-toi ici et partout, éternel flot des choses en
fusion !
Rassasiez-vous, yeux aimants et assoiffés, dans les
demeures, les rues ou les assemblées I
Retentissez, voix des jeunes hommes I Sonores et musi-
cales, appelez-moi par mon plus petit nom I
Vis, vieille vie I Joue le rôle qui marque sur l’acteur ou
l’actrice I
Joue l’éternel rôle, le rôle qui est grand ou petit selon
ce que nous le faisons I
Examinez, vous qui me lisez, s’il ne se peut pas que
je sois en train de vous regarder par des voies
inconnues ;
Sois solide, lisse qui surplombe la Rivière, pour sou-
tenir ceux qui s’appuient nonchalamment et qui
cependant sont emportés avec le courant rapide ;
Volez encore, oiseaux de mer ! Volez de côté ou tour-
noyez en larges cercles hauts dans l’air ;
Reflète le ciel d’été, eau, et retiens-le fidèlement jus-
qu’à ce que tous les regards penchés vers toi aient
eu le temps de te le prendre I
Divergez, beaux rais de lumière, de l’image de ma
tête ou de la tête de quiconque, dans l’eau ensoleillée I
Avancez- vous encore, navires venus de la baie inférieure I
Passez et repassez, goélettes aux voiles blanches, sloops, allèges I
Flottez au vent, pavillons de toutes les nations I Soyez
amenés ponctuellement au coucher du soleil I
Lancez haut vos flammes, cheminées des fonderies I
Projetez vos lueurs jaunes et rouges sur le faîte
des maisons I
Apparences, maintenant aussi bien que désormais,
indiquez ce que vous êtes,
Et toi, membrane nécessaire, continue d’envelopper
l’ âme.
Qu’à mon corps, pour ce qui est de moi, et qu’au vôtre,
pour ce qui est de vous, soient attachés nos plus
divins arômes,
Prospérez, villes — amenez vos marchandises, déroulez vos spectacles, amples et suffisantes rivières,
Epands-toi, chose qu’aucune autre peut-être ne dépasse
en spiritualité,
Conservez vos places, objets que nuls autres ne
dépassent en solidité.
Vous avez attendu, vous attendez toujours, vous autres,
ministres admirables et muets.
Nous vous recevons enfin dans un libre sentiment et
sommes désormais insatiables,
Vous ne pourrez plus nous frustrer ni vous dérober à nous.
Nous vous employons et nous ne vous rejetons pas —
nous vous plantons en nous-mêmes pour y rester,
Nous ne vous sondons pas — nous vous chérissons —
il y a de la perfection en vous aussi,
Vous apportez votre contribution en vue de l’éternité.
Grande ou petite, vous apportez votre contribution en
vue de l’âme.
Walt Whitman / Sur le Bac de Brooklyn
Traduction : Léon Léon Bazalcette
1
Flood-tide below me! I see you face to face!
Clouds of the west—sun there half an hour high—I see you also face to face.
Crowds of men and women attired in the usual costumes, how curious you are to me!
On the ferry-boats the hundreds and hundreds that cross, returning home, are more curious to me than you suppose,
And you that shall cross from shore to shore years hence are more to me, and more in my meditations, than you might suppose.
2
The impalpable sustenance of me from all things at all hours of the day,
The simple, compact, well-join’d scheme, myself disintegrated, every one disintegrated yet part of the scheme,
The similitudes of the past and those of the future,
The glories strung like beads on my smallest sights and hearings, on the walk in the street and the passage over the river,
The current rushing so swiftly and swimming with me far away,
The others that are to follow me, the ties between me and them,
The certainty of others, the life, love, sight, hearing of others.
Others will enter the gates of the ferry and cross from shore to shore,
Others will watch the run of the flood-tide,
Others will see the shipping of Manhattan north and west, and the heights of Brooklyn to the south and east,
Others will see the islands large and small;
Fifty years hence, others will see them as they cross, the sun half an hour high,
A hundred years hence, or ever so many hundred years hence, others will see them,
Will enjoy the sunset, the pouring-in of the flood-tide, the falling-back to the sea of the ebb-tide.
3
It avails not, time nor place—distance avails not,
I am with you, you men and women of a generation, or ever so many generations hence,
Just as you feel when you look on the river and sky, so I felt,
Just as any of you is one of a living crowd, I was one of a crowd,
Just as you are refresh’d by the gladness of the river and the bright flow, I was refresh’d,
Just as you stand and lean on the rail, yet hurry with the swift current, I stood yet was hurried,
Just as you look on the numberless masts of ships and the thick-stemm’d pipes of steamboats, I look’d.
I too many and many a time cross’d the river of old,
Watched the Twelfth-month sea-gulls, saw them high in the air floating with motionless wings, oscillating their bodies,
Saw how the glistening yellow lit up parts of their bodies and left the rest in strong shadow,
Saw the slow-wheeling circles and the gradual edging toward the south,
Saw the reflection of the summer sky in the water,
Had my eyes dazzled by the shimmering track of beams,
Look’d at the fine centrifugal spokes of light round the shape of my head in the sunlit water,
Look’d on the haze on the hills southward and south-westward,
Look’d on the vapor as it flew in fleeces tinged with violet,
Look’d toward the lower bay to notice the vessels arriving,
Saw their approach, saw aboard those that were near me,
Saw the white sails of schooners and sloops, saw the ships at anchor,
The sailors at work in the rigging or out astride the spars,
The round masts, the swinging motion of the hulls, the slender serpentine pennants,
The large and small steamers in motion, the pilots in their pilot-houses,
The white wake left by the passage, the quick tremulous whirl of the wheels,
The flags of all nations, the falling of them at sunset,
The scallop-edged waves in the twilight, the ladled cups, the frolicsome crests and glistening,
The stretch afar growing dimmer and dimmer, the gray walls of the granite storehouses by the docks,
On the river the shadowy group, the big steam-tug closely flank’d on each side by the barges, the hay-boat, the belated lighter,
On the neighboring shore the fires from the foundry chimneys burning high and glaringly into the night,
Casting their flicker of black contrasted with wild red and yellow light over the tops of houses, and down into the clefts of streets.
4
These and all else were to me the same as they are to you,
I loved well those cities, loved well the stately and rapid river,
The men and women I saw were all near to me,
Others the same—others who look back on me because I look’d forward to them,
(The time will come, though I stop here to-day and to-night.)
5
What is it then between us?
What is the count of the scores or hundreds of years between us?
Whatever it is, it avails not—distance avails not, and place avails not,
I too lived, Brooklyn of ample hills was mine,
I too walk’d the streets of Manhattan island, and bathed in the waters around it,
I too felt the curious abrupt questionings stir within me,
In the day among crowds of people sometimes they came upon me,
In my walks home late at night or as I lay in my bed they came upon me,
I too had been struck from the float forever held in solution,
I too had receiv’d identity by my body,
That I was I knew was of my body, and what I should be I knew I should be of my body.
6
It is not upon you alone the dark patches fall,
The dark threw its patches down upon me also,
The best I had done seem’d to me blank and suspicious,
My great thoughts as I supposed them, were they not in reality meagre?
Nor is it you alone who know what it is to be evil,
I am he who knew what it was to be evil,
I too knitted the old knot of contrariety,
Blabb’d, blush’d, resented, lied, stole, grudg’d,
Had guile, anger, lust, hot wishes I dared not speak,
Was wayward, vain, greedy, shallow, sly, cowardly, malignant,
The wolf, the snake, the hog, not wanting in me,
The cheating look, the frivolous word, the adulterous wish, not wanting,
Refusals, hates, postponements, meanness, laziness, none of these wanting,
Was one with the rest, the days and haps of the rest,
Was call’d by my nighest name by clear loud voices of young men as they saw me approaching or passing,
Felt their arms on my neck as I stood, or the negligent leaning of their flesh against me as I sat,
Saw many I loved in the street or ferry-boat or public assembly, yet never told them a word,
Lived the same life with the rest, the same old laughing, gnawing, sleeping,
Play’d the part that still looks back on the actor or actress,
The same old role, the role that is what we make it, as great as we like,
Or as small as we like, or both great and small.
7
Closer yet I approach you,
What thought you have of me now, I had as much of you—I laid in my stores in advance,
I consider’d long and seriously of you before you were born.
Who was to know what should come home to me?
Who knows but I am enjoying this?
Who knows, for all the distance, but I am as good as looking at you now, for all you cannot see me?
8
Ah, what can ever be more stately and admirable to me than mast-hemm’d Manhattan?
River and sunset and scallop-edg’d waves of flood-tide?
The sea-gulls oscillating their bodies, the hay-boat in the twilight, and the belated lighter?
What gods can exceed these that clasp me by the hand, and with voices I love call me promptly and loudly by my nighest name as I approach?
What is more subtle than this which ties me to the woman or man that looks in my face?
Which fuses me into you now, and pours my meaning into you?
We understand then do we not?
What I promis’d without mentioning it, have you not accepted?
What the study could not teach—what the preaching could not accomplish is accomplish’d, is it not?
9
Flow on, river! flow with the flood-tide, and ebb with the ebb-tide!
Frolic on, crested and scallop-edg’d waves!
Gorgeous clouds of the sunset! drench with your splendor me, or the men and women generations after me!
Cross from shore to shore, countless crowds of passengers!
Stand up, tall masts of Mannahatta! stand up, beautiful hills of Brooklyn!
Throb, baffled and curious brain! throw out questions and answers!
Suspend here and everywhere, eternal float of solution!
Gaze, loving and thirsting eyes, in the house or street or public assembly!
Sound out, voices of young men! loudly and musically call me by my nighest name!
Live, old life! play the part that looks back on the actor or actress!
Play the old role, the role that is great or small according as one makes it!
Consider, you who peruse me, whether I may not in unknown ways be looking upon you;
Be firm, rail over the river, to support those who lean idly, yet haste with the hasting current;
Fly on, sea-birds! fly sideways, or wheel in large circles high in the air;
Receive the summer sky, you water, and faithfully hold it till all downcast eyes have time to take it from you!
Diverge, fine spokes of light, from the shape of my head, or any one’s head, in the sunlit water!
Come on, ships from the lower bay! pass up or down, white-sail’d schooners, sloops, lighters!
Flaunt away, flags of all nations! be duly lower’d at sunset!
Burn high your fires, foundry chimneys! cast black shadows at nightfall! cast red and yellow light over the tops of the houses!
Appearances, now or henceforth, indicate what you are,
You necessary film, continue to envelop the soul,
About my body for me, and your body for you, be hung out divinest aromas,
Thrive, cities—bring your freight, bring your shows, ample and sufficient rivers,
Expand, being than which none else is perhaps more spiritual,
Keep your places, objects than which none else is more lasting.
You have waited, you always wait, you dumb, beautiful ministers,
We receive you with free sense at last, and are insatiate henceforward,
Not you any more shall be able to foil us, or withhold yourselves from us,
We use you, and do not cast you aside—we plant you permanently within us,
We fathom you not—we love you—there is perfection in you also,
You furnish your parts toward eternity,
Great or small, you furnish your parts toward the soul.
Tout le monde oublie qu’Icare a commencé par voler.
C’est la même chose lorsque l’amour prend fin
ou qu’un mariage échoue et les gens disent
qu’ils savaient que c’était une erreur, tout le monde
avait bien dit que cela ne marcherait jamais. À son âge
elle aurait dû y réfléchir à deux fois. Mais tout
ce qui vaut la peine d’être fait vaut la peine d’être mal fait.
Ainsi ma présence au bord de cet océan d’été
de l’autre côté de l’île pendant que
l’amour se retirait d’elle, les étoiles
brillaient avec une telle intensité ces nuits-là
que chacun avait compris qu’elles ne dureraient pas.
Tous les matins je la trouvais endormie dans mon lit
telle une visitation, la douceur en elle
comme un troupeau d’antilopes dans les brumes de l’aube.
Tous les après-midis je la regardais revenir
de sa baignade par un sentier caillouteux en plein soleil
la lumière de la mer derrière elle et le ciel immense
de l’autre côté. L’écoutant
pendant que nous déjeunions. Comment peut-on prétendre
que ce mariage a échoué ? Cela me rappelle les gens qui
sont revenus de Provence (quand c’était encore la Provence)
en disant que c’était bien joli, mais que la cuisine était trop grasse.
Je suis persuadé que la chute d’Icare n’est pas la preuve de son échec,
mais tout simplement le terme de son triomphe.
Jack Gilbert / Echouer et voler
Everyone forgets that Icarus also flew.
It’s the same when love comes to an end,
or the marriage fails and people say
they knew it was a mistake, that everybody
said it would never work. That she was
old enough to know better. But anything
worth doing is worth doing badly.
Like being there by that summer ocean
on the other side of the island while
love was fading out of her, the stars
burning so extravagantly those nights that
anyone could tell you they would never last.
Every morning she was asleep in my bed
like a visitation, the gentleness in her
like antelope standing in the dawn mist.
Each afternoon I watched her coming back
through the hot stony field after swimming,
the sea light behind her and the huge sky
on the other side of that. Listened to her
while we ate lunch. How can they say
the marriage failed? Like the people who
came back from Provence (when it was Provence)
and said it was pretty but the food was greasy.
I believe Icarus was not failing as he fell,
but just coming to the end of his triumph.
Qui voit la mort, il ne sait pas les poivriers sertissant d’or
Ce haut livre de cimes où prend le fleuve son étal, ni ô mystère
Sur le sable les coqs, dormeurs inattendus.
C’est le sable d’azur semé de sable noir, c’était la larme
Qu’hier nous enterrions sur le rivage, près des voiles mortes.
Et les gommiers, rêves du vent, de voiles vives,
Ornent à peine la plaie muette des rochers ! C’est tout là-haut
La solitude, puis un mouton qu’on égorge pour la fête,
Tissant la lie de cette mort, quand vient le jour.
Edouard Glissant
Je n’écris pas
Je me manifeste à l’intérieur des
Juxtapositions des expressions des mouvements
Des tentatives.
D’où qu’il vienne à passer
Je l’attraperai le poème
Mes remarques
Vont et viennent
Elles n’ont pas besoin de remarques
Le climat soudain
nous a rejetés
Un blues en mineur
Je suis au côté de celui qui écrit
Il a mes propres mains.
Yannis Livadas
parfois on recherche un poème
pour une phrase
qu’on a lue on ne sait plus quand
mais qui revient – pourquoi –
à la mémoire
à cause peut-être d’une impression
pareille à celles qui font croire
qu’on a déjà vécu ce moment-là
alors on feuillette des livres
on s’arrête sur des mots des images
et on s’aperçoit qu’au fond
on n’a jamais rien lu
ou plutôt que c’est jamais fini la poésie
quand bien même on passe des nuits
à courir le long des rails
pour rattraper ce qui s’en va
comme un jour on s’arrête
devant une boutique de souvenirs
avant la saison sur la côte
pour une pancarte en lettres bâtons
qui dit que Tout doit disparaître
François de Cornière / Liquidation
Racontez, racontez, vous étiez seuls au funérailles, vous
Racontez, racontez… J’en sais plus que vous pourtant, moi qui sais le commencement
De mes yeux j’ai lu l’avis, le Conseil de la communauté
Lui-même a signé la sentence… Oui, on le lui a ordonné et il s’est exécuté — Six mille par jour ! Je sais le commencement… Vous, vous savez le dénouement. Racontez, je ne sais que le commencement… Le commencement n’est pas tout, je veux
Savoir la fin, racontez… Vous êtes gênés par mes pleurs ?
Racontez-moi la fin, vous, racontez, moi je saurai écouter et pleurer en silence Racontez, je suis un roc que l’on frappe et qui ruisselle, l’eau s’égoutte de ma pierre
Racontez, racontez ! Sinon c’est moi qui vais parler… Oui, moi seul raconterai
Et moi seul pleurerai… Pleurez, mes yeux, pleurez sur ce que vous avez vu
Ô cercueils, muets cercueils, vous auriez tant à révéler sur cette fin de partie
Mais savez-vous comment, de six mille Juifs par jour, on est passé à dix ? Avant-hier, vous en avez déporté six mille ! Six mille Juifs en tout et pour tout
Emmenés et conduits à la mort, tous… Pourquoi hier un tel changement ?
Dix mille ! Dix mille tout rond ! Et qu’il ne manque pas un cheveux surtout !
Et dès le lendemain, après les premiers six mille, écoutez, un tel bond en avant !
Comme des bêtes sauvages on a fait irruption à la Communauté
Chez le doyen des juifs, Czerniakow, le président du Conseil juif, on lui a annoncé : Ce n’est plus six que nous voulons ! Six mille Juifs, ce n’est pas assez
Nous en voulons dix ! Dix! Dix ! Voilà ce qu’on lui a dit, tout net et tout cru.
Et qu’aujourd’hui même soit placardé pour tous les Juifs cet avis : Dix mille, dès demain on ramassera dix mille des vôtres ! Sur ce, on est parti.
Le président, blême retombe au fond de son fauteuil, devant la table au tapis vert… Tu souscris ? Tu vas signer pour dix ? En quoi dix sont plus que six ?
Czerniakow ? Ingénieur Czerniakow ? Adam ? Écoute, tu entends ?
Dix mille ? C’est bien plus oui… Écoute, écoute, Adam…
Quoi ? Quelle idée te prend ?
Tu y songes vraiment ? Hein ? C’est ta secrétaire… Elle ne sait pas à quoi tu penses Pourquoi la fais-tu sortir, Adam ? Ah, mais tu pleures, tu pleures, tu pleures…
Pourquoi pleurer ? Oh, tu es malgré tout un honnête homme…
Mais entre nous soit dit
Un piètre Juif… Tu te soucie pour dix ? Mais pour six, là, tu consens ?
Te voilà en rage — contre qui, dis ? Ah contre toi… Tu bas ta coulpe, Adam
Tu prends le poison… Ah, fais vite, vite… Bientôt le Conseil tout entier sera ici !
Tu es un piètre Juif, Adam, tu t’empoisonnes, tu veux toi-même t’ôter la vie ?
Un Juif, on lui prend la vie… Ah, se faire tuer exige plus grand courage…
Mais rien…Rien… Tu bois ? Tu veux te laver, Adam, blanchir ta conscience ?
Ta vie, oui, ta vie — graine de conversion… Ta mort a déjà plus de consistance
Pour quel résultat ? Toi, non, tu n’aurais pas signé — mais la Communauté
Le Conseil Juif, lui, va plier… Cela dépend-il même de lui ?
C’est pure formalité…
Ils veulent dix… Que faire ? Les mêmes pauvres doutes que toi, Adam
Pour six… Que faire… Le même misérable ver les taraude et leur ronge le coeur…
Adam…Tss…Il est mort. Le président siège sur son fauteuil et attend, mort
Les yeux clos sur son visage ouvert , la tête renversée, assis à la place d’honneur Le Conseil arrive, frappe à la porte — pourquoi s’est-il enfermé à l’intérieur Le Président ? Il a convoqué d’urgence une séance plénière…
Frappez, frappez fort !
Il leur a semblé entendre quelqu’un à l’intérieur dire : entrez !
Il leur a semblé seulement… Oui, le président est assis, mort, dans son fauteuil
Oh ! Président ! Toi ? Tu nous a pourtant convoqués ? La réunion doit avoir lieu/Nous sommes là… Nous nous sommes présentés, tous, au grand complet !
Et maintenant ? Que faire maintenant ? Téléphoner — non… ils seront en colère…
Ils pourraient… Ne dites rien, rien surtout ! Tout mort qu’il est, il vit… Et à présent ? À présent, tenir la réunion — dix mille ! Oui, dix mille !… Et sans un mot / Dans un silence, une pâleur de mort, le Conseil s’installe autour du tapis vert.
Ils se sont assis, le Président à la place d’honneur, puis eux, les membres du Conseil…
Leurs cheveux se dressent sur la tête, dans leurs veines le sang s’est figé
L’un deux prend la parole — la langue dans sa bouche tremble comme un feuille
Et tous écoutent… Le défunt président préside la séance — comme il l’aurait dirigée.
Katzenelson / Chant V : Réunion au Conseil de la Communauté, au sujet des dix mille…
Quand le jour cherche à tâtons ses muqueuses
après une nuit d’insomnie
- ce rire de la lune à pleine dents -
au moins sauras-tu que les coqs savent savent tourner les pages
de la pointe de l’ergot
lettrines bien articulées à la luette des clochers
que la plus belle histoire est celle qui efface tout ce qu’elle vient de
dire
comme la femelle du lampyre s’éteint
avant que ne s’épuise la lumière
que désirent à voix basse
les collines
Au-dessus de ces tractations roturières
sont-elles les montagnes.
Joëlle Abed
J’ai trois armes contre la pauvreté, des antidouleurs
pour la maladie, mais pour l’erreur de diagnostic, je n’ai rien.
Devrais-je laisser un message absurde, ou juste m’en aller,
ou fermer les portes pour t’entendre une fois encore?
A cinq ans, je pouvais imiter un son. Il apparaissait devant moi
comme un spectre, je le photographiais avec mes mains, comme toi
quand tu pourchassais le fantôme sur Nabokov Hill. Je m’asseyais
à la fenêtre, décodais les feuilles, ou grimpais à l’arbre
pour observer ses veines de près. J’étais attirée par ces lignes
chantant comme les rayons du soleil. Je les touchai.
C’est alors que tes yeux rencontrèrent les miens. Je touchai davantage, les échos
apaisaient toutes mes peines juvéniles . Je ne pouvais pas choisir
l’arbre près de la fenêtre (un mûrier), mais je pouvais apporter
en classe des vers à soie, qui ont décidé de ma route de la soie.
Nous sommes allés à Saint-Pétersbourg, Cracovie, Vilnius, ensemble,
et nous avons volé partout où mon doigt pouvait pointer -
personne ne connaissait mon pouvoir magique, il marchait seulement quand je
plaçais mes doigts sur tes points de pression – impossible désormais.
Un arbre mort peut renaître des racines, des feuilles se transformer en ailes.
Je suis née deux fois moi aussi, l’une dans l’enfance, l’autre avec toi.
Ming Di / Berlioz
Traduction : Marilyne Bertoncini
对付贫困潦倒,我有三种武器,对付疾病,
我有强力去痛片,对付误诊,我一筹莫展,
不知该留下几句废话,还是不告而别,远行,
或是关上门窗,把你从头到尾再听一遍。
五岁时,我会模仿一种声音,它先以光谱
出现在我眼前,我用手去摄取,如同你
在纳博科夫山上扑打幻影。累了我就坐窗前,
阅读树上的密码,父母不在时我就爬到树上
仔细看树叶的纹路,我对那些线条的兴趣
与后来阅读你一样,不是为了识别,而是
为了感知,它们给我的信息和五线谱一样多,
和你的眼睛告诉我的一样丰富。我不能
选择我家窗前那棵植物(桑树),但我把蚕
带到教室,就注定了后半生的选择。
我们一起去圣彼得堡,克拉科夫,维尔纽斯,
我的手指点一个地方,我们就飞到那里,
这种神奇功能别人不知道,我只有在点你
的穴位时才灵。我的手被切断。树死了
可以从根部再长一次,直到树叶长出翅膀。
我也成长过两次,一次在童年,一次在你身边。
And your absence teaches me
what art could not
Daniel Weissbort
Je ne tissais pas, je ne tricotais pas,
c’est un texte que je commençais, et je l’effaçais
sous le poids des mots
parce que l’expression parfaite est empêchée
quand l’intérieur est oppressé de douleur.
Et tandis que l’absence est le thème de ma vie
-l’absence de la vie-
surgissent sur le papier des pleurs
et la souffrance naturelle du corps
qui est en manque.
J’efface, je déchire, je nie
les cris vivants
“où es-tu, viens, je t’attends
ce printemps-là n’est pas comme les autres”
et je recommence au matin
avec des oiseaux neufs et des draps blancs
à sécher au soleil.
Tu ne seras jamais là
avec le tuyau à arroser les fleurs
alors que les vieux plafonds dégoulinent
chargés de pluie
et que ma personnalité s’est diluée
dans la tienne
tranquillement, comme en automne…
Ton coeur d’exception
- d’exception parce que je l’ai choisi -
sera toujours ailleurs
et moi je continuerai à couper avec des mots
les fils qui me relient
à l’homme particulier
qui me manque
jusqu’à ce qu’Ulysse devienne symbole de Nostalgie
et qu’il arpente les mers
dans l’esprit de tout un chacun.
Je t’oublie avec passion
chaque jour
pour que tu te laves des péchés
de la douceur et de l’odeur
et que, tout propre désormais,
tu entres dans l’immortalité.
C’est un travail difficile et ingrat.
Mon seul salaire sera de comprendre
à la fin quelle présence humaine
quelle absence
ou bien comment fonctionne le moi
dans tout ce désert, dans tout ce temps
comment le lendemain ne s’arrête pour rien au monde
le corps se répare sans cesse
se lève et se couche
comme si on le taillait
tantôt malade et tantôt amoureux
en espérant
que ce qu’il perd en contact
il le gagne en substance.
Katerina Anghelaki-Rooke / Les papiers épars de Pénélope
Traduction : Marie-Laure Coulmin Koutsaftis
L’eau glisse et s’épand dans la vasque,
Et c’est la chanson du printemps.
Le rosier s’effeuille sur la vasque,
Et c’est le carmin du printemps.
Le soleil se joue sur la vasque,
Et c’est le sourire du printemps.
La lune argente l’eau de la vasque,
Et c’est son visage, pâle d’amour.
Mais la nuit enténèbre la vasque,
Et mon cœur ne sait plus si Elle m’aime.
La vasque
Bûcheron de l’air, me dit encore un ancien ami, tu donnes beaucoup de coups de hache sans arriver à couper le tronc.
Ceci, qui avait le ton d’une critique, et des moins agréables, touche involontairement à la vérité la plus profonde. La poésie lui avait à son insu communiqué une vérité que je croyais incommunicable et de moi seul connue. De ces remarques, dont je fais mon profit, je ne lui ai aucune reconnaissance .
un de mes anciens amis m’a un jour déclaré dans un rêve
Et en effet, si le tronc est d’air, on n’arrivera jamais à le couper, quelle que soit la force des coups de hache ! Mais il s’agit seulement de respirer.
André du Bouchet / Une lampe dans la lumière aride ( extrait )
Hâte-toi ! Le monde ne va pas s’améliorer ! Là, maintenant,
Fais ce que tu veux faire : le prologue est fini.
Bientôt les acteurs entreront en scène avec le cercueil.
Je ne veux pas t’effrayer mais on ne peut retirer un point
De ton couvre-pied, à moins d’étudier. Les oies te le diront –
On entend beaucoup crier avant que l’aube vienne.
As-tu un ami qui a étudié les prisons ?
Un ami dit-il : J’aime les douze maisons ?
À soi seul le mot maisons suggère la prison.
Il y a tant de souffrance parmi les prisonniers.
Tant de chagrin dans les cellules. Tant de foudre déchaînée
Se déverse de ce qui n’est pas né.
N’attend pas, je te prie, que le prochain Président
Soit meilleur que celui-ci. À quatre heures
Du matin il est l’heure de lire Basilide.
Chaque graine passe bien des nuits dans la terre.
Robert, tu as toujours été trop serein ; à toi non plus
Il ne sera pas pardonné si tu refuses d’étudier.
Robert Bly / Conseil donné par les oies
Traduction : Serge Fauchereau
Il y a quelque chose là dans le noir qui veut nous corriger.
Chaque fois que je pense « ceci », il répond « cela ».
Répond sévèrement, avec la précision du langage du cœur.
Si ensuite je dis « cela », lui aussi est enlevé.
Entre la certitude et le réel, une vieille hostilité.
Quand la chatte guette sur le sentier-haie,
pas une seule cellule de son corps qui ne guette.
C’est ainsi qu’elle peut disparaître complètement.
J’aimerais pénétrer la part du silence comme elle.
Vivre au cœur de cette évanescence comme un chat doit le faire,
une ombre pleinement à l’aise à l’intérieur d’une autre.
Jane Hirshfield / Contre la certitude
Traduction : Delia Morris, Geneviève Liautard
There is something out in the dark that wants to correct us.
Each time I think ‘this’, it answers ‘that’.
Answers hard, in the heart-grammar’s strictness.
If I then say ‘that’, it too is taken away.
Between certainty and the real, an ancient enmity.
When the cat waits in the path-hedge,
no cell of her body is not waiting.
This is how she is able so completely to disappear.
I would like to enter the silence portion as she does.
To live amid the great vanishing as a cat must live,
one shadow fully at ease inside another.
Les turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil.
Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,
Chio, qu’ombrageaient les charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois
Un chœur dansant de jeunes filles.
Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,
Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,
Courbait sa tête humiliée ;
Il avait pour asile, il avait pour appui
Une blanche aubépine, une fleur, comme lui
Dans le grand ravage oubliée.
Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux !
Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus
Comme le ciel et comme l’onde,
Pour que dans leur azur, de larmes orageux,
Passe le vif éclair de la joie et des jeux,
Pour relever ta tête blonde,
Que veux-tu ? Bel enfant, que te faut-il donner
Pour rattacher gaiement et gaiement ramener
En boucles sur ta blanche épaule
Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront,
Et qui pleurent épars autour de ton beau front,
Comme les feuilles sur le saule ?
Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?
Est-ce d’avoir ce lys, bleu comme tes yeux bleus,
Qui d’Iran borde le puits sombre ?
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,
Qu’un cheval au galop met, toujours en courant,
Cent ans à sortir de son ombre ?
Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois,
Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Plus éclatant que les cymbales ?
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?
– Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles.
Victor Hugo / L’enfant
peinture fine : matin de janvier avec bruine
aquariums les chaussures, brisures de lumière, filles à vélo
qui fleurissent (est-ce à cela que ressemblent les filles de vermeer?), un jaune
dû au 17e siècle, tonalité verte spéciale déterminant
les parties principales, et le bleu outremer si cher
extrait du lapis-lazuli, son utilisation luxurieuse, et il y avait encore
l’écharpe un tantinet maladroite, son entrée
dans ma vente aux enchères personnelle de vieux maîtres est restée
sans être adjugée, transparents les arbres entièrement effeuillés
Michael Speier / Jogging au parc Vondel
Traduction : Jean Portante
De ce qui advient ou n’advient pas l’ombre est me
semble-t-il le fantôme le moins expérimenté. Non
que de l’un à l’autre le double témoin comme qui
aurait décidé de tendre une oreille ou de figer son
souffle se souvienne de ce qui s’est passé. Je ne suis
pas sûr que quelque chose se soit passé quand est
remontée malgré l’obstruction des nuages une neige
peu encline aux ascensions. Remontée vers où
pourrait-on demander.
Ou que fait une neige
quand au lieu de descendre elle monte. Ou
pourquoi de ce qui advient ou n’advient pas ne
jaillirait pas un autre fantôme qui là-bas s’est glissé
dans l’hiver et ici dans les mots. Et pourquoi ce
fantôme se glisserait-il dans les mots ici.
Jean Portante / Ce qui advient et ce qui n’advient pas ( I )
Les encres mouillées de l’aube accomplissent leur dissolution dans le bleu
Ourson buvard de brouillard les arbres
semblent juste un dessin d’un livre de botanique
Mémoire grandissant, anneau par anneau,
une suite d’alliances
Ils ne connaîtront ni avortements ni saloperies
plus vrais que femmes
ils essaiment sans aucun effort !
Jouissant des vents, les déracinés,
gravés dans la profondeur de l’histoire-
Plein de plumes, hors de tout
en cela ils sont Léda
O mère des feuilles et de la tendresse
qui sont ces piétas?
Les ombres de palombes psalmodiant, mais totalement en vain.
Sylvia Plath / Arbres d’hiver
The wet dawn inks are doing their blue dissolve.
On their blotter of fog the trees
Seem a botanical drawing -
Memories growing, ring on ring,
A series of weddings.
Knowing neither abortions nor bitchery,
Truer than women,
They seed so effortlessly!
Tasting the winds, that are footless,
Waist-deep in history -
Full of wings, otherwolrdliness.
In this, they are Ledas.
O mother of leaves and sweetness
Who are these pietàs?
The shadows of ringdoves chanting , but easing nothing.
Se boucher les oreilles
Le bruit du piano entre les branches sèches et cassantes
Je voudrais que mon ombre fasse comme toi derrière moi quand je marche : tout ce qu’elle veut
Tasser son dedans, courber et recourber la trajectoire des astres
Ecarter leur bordure, comme celle des rideaux
Pour faire poétique
Il reste, parfois, un clown étrange qui bondit de là sur son ressort rouillé
D’une si douce et coquette boîte à musique
Un homme en danseuse sur la pédale d’une bicyclette lancée sur le trottoir mouillé
Et le pied qui flottille
Il y a, entre nous, les ombres entre les mots
Les voix d’un couple des années vingt qui retentissent
Et celles des anges qui refroidissent
Ukiyo : c’est le monde flottant en japonais
C’est l’intermonde entre les interstices du visible
Le pays intercalaire
La terre intermédiaire
Yeux minéraux, cheveux de verre, pupilles étoiles : composition autour d’un visage
Tu me dis je t’aime, non
Les visages traversent les visages
Désirer, non, désirer
Ouvrir, non, ouvrir
Tu me lâches la main, non, tu ne me lâches pas la maintenant
Et à bout
-Tissant
Le Rossignol, tu l’attrapes (et lui brises le cou ?)
Broder de fils d’or autour de l’oiseau mort ne m’intéresse pas
Regard, non, regard
Tu me tiens, non, tu me tiens, la main
Ma mélodie, ma mélodie, non
Le rouge feu sacré de mon sang non, pas du tout
Le corps et le fond du corps
La bordure
Toujours la bordure
Petite clef de métal à l’arrière dans la nuque
Trou dans le vêtement qui sent l’ancien tout froid l’humide
Bloquée
La remonter
Vite !
Céline Escouteloup / Le Rossignol, tu l’attrapes (et lui brises le cou ?)
La pauvreté, ce n’est pas la privation. La pauvreté, c’est de n’être jamais seul. Je m’en rends compte maintenant que je suis de l’autre côté. Le pauvre n’a pas le droit à la solitude. Il naît à la maternité, avec les autres. Il crève avec les autres, à l’hôpital. Entre la crèche et l’hospice il y a les garderies et les asiles, les taudis et les casernes. Sa vie, de bout en bout, il lui faut la vivre en commun. On joue dans le sable public des squares et sur le trottoir de tout le monde. On couche à dix dans la même pièce. On se heurte dans les escaliers et les couloirs. Et c’est plein de murs, d’escaliers et de couloirs, la pauvreté. Les portes ferment mal. Les murs ne séparent pas. N’importe qui peut entrer chez les autres pour emprunter cent sous, pour rapporter une casserole, ou simplement pour s’asseoir les mains aux genoux et raconter sa peine. Et on ne sait même pas où cela commence et où cela finit, « chez les autres ».
Georges Hyvernaud / La peau et les os (extrait )
Un voile ou un drap flotte sur nos montagnes,
épousant pics et précipices, glaciers et vallées, sentiers
et surplombs, couvrant cette vision immense qui nous
a mis en marche, gommant les repères, les parcours, les
noms. C’est le relief fantôme du troisième pôle que
nous avons imposées à la terre. Il n’y a plus d’Everest ou
de Kangchenjunga, d’Annapurna ou de Dhaulagiri,
mais une ligne de crêtes saccadée, trace livide de nos
battements de coeur.
Au sommet, quel que soit le sommet, je retrouve les
papillons d’altitude qui ont du ciel sur les ailes et
veulent toujours se poser sur le dos de ta main.
Toi, tu es l’éclair que je porte et qui foudroie ce que
je n’avais qu’ entrevu. Tous ces livres que j’avais lus sans
les vivre, tous ces poèmes qui avaient gardé leur double
secret, leur fièvre sacrée, leur leçon de ténèbres.
“Ciel dont j’ai dépassé la nuit,” disait Eluard, et je ne
devinais pas combien l’azur cache une armure sombre.
“Ma tête est une boule pleine et lourde, “disait Reverdy, et je ne
pressentais pas cette gangue en mal d’abîme.
“Tu peux en confiance m’offrir de la neige”, disait Paul Celan, et je
caressais de la main de grandes marges blanches.
André Velter / Hommage
I
Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
On entend dans les bois lointains des hallalis.
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir
Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d’or
II
Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
- C’est que les vents tombant des grand monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits,
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l’Infini terrible effara ton oeil bleu !
III
- Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.
Arthur Rimbaud
J’ai toujours su que c’était elle
Où qu’en tous cas qu’elle lui ressemblait
J’ai reconnu sa couleur sombre et presque embrumée
Je la connaissais de toujours
A sa façon si claire d’être
Pourtant pas maternelle du tout
Bien qu’il devait s’agir du temps d’enfance
Féminine d’ailleurs
Oui c’était bien cela
Je la reconnaissais
Comme venant d’ailleurs
Malgré ses insistances
Ses rebuffades à chacune de mes assertions
Sur ses origines lointaines
Mais d’où je la connaissais déjà
Je ne le savais pas
Avec sa raucité un peu sourde
Cette gravité opulente
Et ses éclats de rire
De fumeuse
C’était bien cela son origine
Oui
De fumeuse invétérée joviale et décidée
Voilà
Dès le premier rendez-vous
Au bord des lèvres sa façon de dire
Bonjour asseyez-vous
Cette invitation à dire
Labiale jamais dans la gorge
Et pourtant grave
Dès avant le premier rendez-vous
Au bout du fil
Une invitation
Trois petits points
Et puis voilà
C’est tout pour aujourd’hui
Au revoir
Avec cette insistance sur le e
Qui laissait rebondir ce qui se passerait
D’ici le prochain rendez-vous
Au rEvoir
Avec ce voir voilé
Et un peu rauque
Il me fallait aller respirer au bout du chemin de ronce
Avant de reprendre la route
Revoir
La réentendre
Cette voix
Et chaque fois se dire
Comment je la connais
Où l’ai-je déjà entendue
Avec son timbre chaud
Qui invite et invente
Et transforme le rêve en savoir
Et chaque fois ce dire
Venu d’un autre temps
Qu’on ne sait plus de quand
Et chaque fois ce dire
Entendu si près
Qu’on aurait l’oreille collée dessus
Et puis plus rien
Le tunnel noir de la parole
Rendu aimable juste
Par cette voix
Non nommable
Elle le fut et le resta
Longtemps
Jusqu’à ce que je ne l’entende plus
La vois bien sûr
Toujours
Ou l’entrevois
Malgré l’absence
Et longtemps après
Je posais un vinyl
Usé
Sur la platine
Et je compris que c’était la voix de
Simone
De casque d’or
Débitant sur le vinyl
L’histoire d’une pauvresse abandonnée
Mais par elle transfigurée en visage d’amour
Susurrant au micro
Au bout du fil
Une invitation
De la magie de mots d’un autre
Je reconnus que c’était elle
La voix humaine.
JCB
Du rouge et du bleu s’attendent pour danser
Ils aimeraient éclairer de feux follets les palettes
Renverser le monde du fin fond des ateliers
Et en baver enlacés sur les buvards des toiles de lin
Se saoulant en suaves ensembles de tableaux jazz
Puis prendre le thé, allongés dans leurs pastels
De mauves doux comme des madeleines
Et Magenter en majesté d’humour et de laissés aller
Ayant tout repeint de leurs charnelles transparences
Étalés nus dans leurs éclats
Colorés des soufres de leurs ébats
Remplis, vidés, trouvés
Christian Verdier
Les ailes ont des oiseaux
Les matins, des cheminées au ciel.
Sa couleur, au ciel, dans le creux de la ville ! Grenade, poudré
- nos villes qui ont des larmes encore derrière leurs poings rougis.
Voici un peu de nuit que j’ai gardée pour toi
Dans ce papier qui est ouvert : leur ciel, ses traces blanches, son encre, sa peau sauvage comme des mûres,
Ses ondes épaisses moirées,
Toutes leurs heures bleues
Te respirent, maintenant.
Respirent tes mains, tes yeux
Respirent -ton visage, penché un peu sur elles ?
Et, une baie de soleils continue à pousser.
Elsa Moatti
Au bout du songe est un couloir de fourmis. Ah, ça rutile joyeusement sur les cuirasses grouillantes. Leurs antennes, cils de la terre, me chatouillent doucement le visage et donnent toutes les heures, minutes et secondes. Bonsoir, mini-ventilateur de l’Enfer.
L’attente est un cuir fidèle laissant deviner le rose chair par les coutures.
Soudain elles se mettent en route: mais qui la première a bougé?
La Cohorte avance sur ma peau, promène sa délicatesse le long des boursouflures et des rides, empruntant tous les sentiers de cette cartographie de géante.
Finalement Elle s’engouffre, docile, entre mes lèvres. Invasion noire charbon. Une main invisible gouverne les commissures.
Avaler, avaler la foule, les larmes au bord de acouphène. C’est violent, c’est comique et ça réchauffe d’ici à partout.
Au milieu du grand zapping chaotique se tapit un refrain obstiné : Sombre. Sombre. Sombre. Ssss. Sombre. S. Ombre. B. Sombre. Sombre. S. Bbbrrrr. Oooooommm. Bre. Som. Som. Bre. C’est toi qui un jour m’apprît à lire l’oscilloscope. Toi, le devenu fou.
S’apre il ciel, io vado in pace.
Pourquoi le nier? J’espérais un autre poème.
Emma de Négri
Ce soir inviterai à ma table pour vous
Six villes mortes et deux qui agonisent
Tiendrai, une à une, leurs mains tendues,
Y poserai mon visage attendant
Leur pardon
Pleurerai doucement elles me consoleront
Dirai Vous me manquez vous laissez dans ce monde
Et dans ma tête un vide
Et ce vide me mord
Puis, comme je suis l’une de leurs enfants,
Me coucherai au milieu d’elles pour m’endormir.
Alexo Xenidis / 31.12.2016
Rencontre de deux mains
Chercheuses d’étoiles,
Dans les entrailles de la nuit !
Dans quelle immense pression
leurs blancheurs se sentent immortelles !
Douces, elles oublient toutes deux
leur recherche inquiète
et trouvent un instant
dans leur cercle fermé
ce qu’elles cherchaient seules-.
Résignation de l’amour
infinie comme l’impossible !
Juan Ramón Jiménez
Est-ce que j’essayais d’entourer ton poignet
avec mes doigts?
Aujourd’hui la pluie strie l’asphalte
Je n’ai pas d’autres paysages dans ma tête
Je ne peux pas penser
aux tiens, à ceux que tu as traversés dans le noir et
dans la nuit
Ni à la petite automobile rouge
dans laquelle j’éclatais de rire
L’ordre immuable des jours trace un chemin strict
c’est aussi simple qu’une prune au fond d’un compotier
ou que la progression du lierre le long de mon mur.
Mes doigts ne sont plus ce bracelet trop court
Mais je garde l’empreinte ronde de ton poignet
Au creux de mes mains ambidextres
Sur le drap noir de ma table.
Georges Perec
Je suis sur la montagne et contemple la baie.
Les bateaux reposent à la surface de l’été.
« Nous sommes des somnambules. Des lunes à la dérive. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.
« Nous errons dans une maison assoupie.
Nous poussons doucement les portes.
Nous nous appuyons à la liberté. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.
J’ai vu un jour les volontés du monde s’en aller.
Elles suivaient le même cours ― une seule flotte.
« Nous sommes dispersées maintenant. Compagnes de personne. »
Voilà ce que les voiles blanches me disent.
Tomas Tranströmer / De la montagne
Traduction : Jacques Outin
Fin d’année au village. On compte les morts,
qui ont laissé famille, maison, terres, bétail
et attendent désormais près de l’église
la fin des temps. Cette année aussi, le chat
a disparu, on a vendu une terre, planté
des arbres le long de la route, les enfants
se sont jetés dans la vie, on a vieilli
souterrainement, juste ce qu’il faut.
Michel Monnereau / On est encore là
Je sais que tu lis ce poème
tard, avant de quitter ton bureau
avec l’unique halo jaune vif de sa lampe et sa fenêtre qui s’assombrit
dans la lassitude d’un immeuble noyé de silence
longtemps après l’heure de pointe. Je sais que tu lis ce poème
debout dans une librairie loin de l’océan
par un jour gris de début du printemps, de minces flocons chassés
à travers les espaces immenses des plaines autour de toi.
Je sais que tu lis ce poème
dans une chambre où tu as dû supporter trop de choses
où les draps traînent en anneaux inertes sur le lit
et la valise ouverte parle de fuite
mais tu ne peux pas partir encore. Je sais que tu lis ce poème
alors que la rame du métro ralentit et avant de grimper en courant l’escalier
vers un nouveau genre d’amour
que ta vie ne t’a jamais permis.
Je sais que tu lis ce poème à la lueur de l’écran de télévision
où des images silencieuses défilent en tressautant
pendant que tu attends le bulletin sur l’intifada
Je sais que tu lis ce poème dans une salle d’attente
de regards noués et dénoués, d’identité avec des inconnus
Je sais que tu lis ce poème à la lumière fluorescente
dans l’ennui et la fatigue des jeunes qui sont exclus;
qui s’excluent eux-même, bien trop tôt. Je sais
que tu lis ce poème à travers ta vue défaillante, les épaisses
lentilles grossissant ces lettres au-delà du sens cependant tu poursuis ta lecture par ce que même l’alphabet est précieux.
Je sais que tu lis ce poème pendant que tu fais les cent pas à côté du poêle en chauffant du lait, un enfant en pleurs sur ton épaule, un livre à la main
parce que la vie est courte et que tu as soif toi aussi.
Je sais que tu lis ce poème qui n’est pas dans ta langue
imaginant certains mots tandis que d’autres te font poursuivre ta lecture
et je veux savoir quels sont ces mots.
Je sais que tu lis ce poème attentive à quelque chose, déchirée entre amertume et espoir
tournant le dos une fois de plus aux tâches que tu ne peux refuser.
Je sais que tu lis ce poème parce qu’il n’y a plus rien d’autre à lire
Là où tu as atterrie, dépouillée comme tu l’es.
Adrienne Rich / Dédicace
I know you are reading this poem
late, before leaving your office
of the one intense yellow lamp-spot and the darkening window
in the lassitude of a building faded to quiet
long after rush-hour. I know you are reading this poem
standing up in a bookstore far from the ocean
on a grey day of early spring, faint flakes driven
across the plains’ enormous spaces around you.
I know you are reading this poem
in a room where too much has happened for you to bear
where the bedclothes lie in stagnant coils on the bed
and the open valise speaks of flight
but you cannot leave yet. I know you are reading this poem
as the underground train loses momentum and before running
up the stairs
toward a new kind of love
your life has never allowed.
I know you are reading this poem by the light
of the television screen where soundless images jerk and slide
while you wait for the newscast from the intifada.
I know you are reading this poem in a waiting-room
of eyes met and unmeeting, of identity with strangers.
I know you are reading this poem by fluorescent light
in the boredom and fatigue of the young who are counted out,
count themselves out, at too early an age. I know
you are reading this poem through your failing sight, the thick
lens enlarging these letters beyond all meaning yet you read on
because even the alphabet is precious.
I know you are reading this poem as you pace beside the stove
warming milk, a crying child on your shoulder, a book in your
hand
because life is short and you too are thirsty.
I know you are reading this poem which is not in your language
guessing at some words while others keep you reading
and I want to know which words they are.
I know you are reading this poem listening for something, torn
between bitterness and hope
turning back once again to the task you cannot refuse.
I know you are reading this poem because there is nothing else
left to read
there where you have landed, stripped as you are.
Si quelqu’un
de loin arrive
Avec un langage
qui peut-être enclôt les sons
le hennissement de la jument
ou
la piaillerie
des merlots noirs
ou encore
comme une scie grinçante
charcutant les alentours
Si quelqu’un
de loin arrive
avec l’agitation du chien
ou
peut-être du rat
et que c’est l’hiver
habille-le chaudement
il se pourrait aussi
qu’il ait du feu sous ses semelles
(peut-être même chevauche-t-il un météore)
alors ne le gronde pas
si ton tapis troué se récrie
Un étranger porte toujours
sa patrie dans les bras
comme une orpheline
peut-être ne cherche-t-il pour elle
qu’une tombe.
Nelly Sachs
Est-ce que ta lumière était blonde ou bleue après l’amour quand le cœur interroge ce pays toujours étranger et s’avance à travers la brume hasardant peut-être le sens Quand ton idée sauvage inventait ces montagnes ta beauté s’écoulait libre d’aucun regard et ta nature était l’animal bondissant sa force son jeu ses images et ses bois travaillés pour l’amoureux ouvrage C’est là que je dormais les mains dans ta charpente c’est là que j’ai veillé quand j’étais ton feuillage que suave était ton silence et puissante ton origine l’amour croissant dans les racines de ta céleste indifférence
Henri Bauchau / Origine
Je m’origine plus loin
Au-delà de toute cette histoire
Barbare et solennelle
Une victoire
Être là
En pleine danse des chimères
Comme un bouquet de printemps à l’orée du bois
Seul
Sur la danse des rives
Armé de détresse et de silence
Brigitte Maillard
je marche
parfois je viens
à ta rencontre
tes mots de fleurs
aux accents chauds
nos mots deviennent
des bagages
nous les emportons
avec nous
Valérie Canat de Chizy
Tu as tant attendu
un geste dans tes cheveux
qui ne serait pas celui du vent
qu’à présent
blanchis
tu les sens s’agiter
branches dans l’air
brindilles même
clairsemés
fins et fragiles
cassants comme du bois sec
au feu que fut ta vie
vieil enfant parcouru
de tous les temps en toi
de tous les temps du monde
en résonance en toi
tu te laisses prendre à présent
par la caresse de la lumière
jouant alors sa partition d’éclats
et d’ombres sur ta peau
tu t’abandonnes à elle
à ses dessins d’auréoles
qui font comme des rosaces
sur ton front clair.
Maud Thiria / En un geste ( 1 )
D’abord ils ont arraché mes fruits et les ont foulés aux pieds.
Je verdissais trop, voyons,
je jetais une ombre où un enfant pouvait s’asseoir,
le vent avait avec qui chanter
et la rosée où dormir.
Quand ils ont emporté les feuilles,
quelqu’un a vu un oiseau se percher sur moi.
Ils sont revenus armés de ciseaux et d’une scie.
Personne n’osait demander une branche pour le poêle
et enfin l’un d’eux a dit :
— Pourquoi laisser là le tronc, comme un épouvantail ?
Je gis sous la gouttière de l’appentis où on dépose les ordures.
Appartiens-je à la nuit, au jour, au soleil ou aux étoiles ?
Suis-je musique ou silence, homme ou chose,
réel, brun, tout cela
absent, omniprésent ?
Je n’ai que la force de prêter l’oreille à tout cela,
au duo de tout cela… Ne me fais pas attendre,
je mourrai si tu arrives en retard,
nous irons de nouveau seul à seul à travers notre ville bienheureuse,
nous nous coucherons sur notre lit arrosé d’oubli,
j’ôterai de nouveau les étoiles filantes de tes cheveux
et les poserai sur les lèvres, de nouveau je dépouillerai
mon désespoir et me baignerai
dans tes yeux, viens,
nous allons nous promener sur ton corps,
nous oublierons tout, même notre ville,
le ciel au-dessus d’elle et le fait que là-bas
un jour quelque part au-dessus de tout notre ombre reposera,
barbouillée de terre,
le fait que nous ayons appartenu autrefois à un autre que nous-mêmes,
notre faim et notre soif.
Jiří Kolář
Regarde la nuit, regarde ce qui bouge
dans le noir. En tristesse tu te retrouves,
mais seule à présent, comme les petits êtres
qui volètent dans l’ombre. Comme il nous est
difficile d’avoir la part de lumière
sans en être la proie. Le désir n’est-il
qu’une proie aveugle et consentante ? Elle a
quitté déjà les prés fleuris de l’attente,
elle a souvent envie de pleurer la nuit,
et le matin devant son café amer,
son trajet, son travail. Regarde le jour !
Nous t’aimons, nous qui te voyons te mouvoir.
Jean-Charles Vegliante / La somnambule
Seul le vieux tapis fleurissait le sol
La maison avait changé d’adresse
ma photo avait changé de place
la table avait été pliée derrière la porte
la chaise de mon père, aussi,
seul le vieux tapis fleurissait le sol
Je t’ai trouvée enfin
dans un jardin nu
avec ton grand châle noir
l’esprit en dérive
enfilée dans tes prières
l’âge cousu sur le visage
J’ai cru serrer un palmier agonisant
Puis dans mes bras,
j’ai reconnu ma mère.
Salah Al Hamdani
C’est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;
C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le coeur de marcher jusqu’au soir ;
A travers la tempête, et la neige, et le givre,
C’est la clarté vibrante à notre horizon noir ;
C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir ;
C’est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;
C’est la gloire des Dieux, c’est le grenier mystique,
C’est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C’est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !
Charles Baudelaire / La mort des pauvres
Aux mots, à leur accent, aux choses,
Aux mille questions que l’on pose,
Au lourd silence inopportun,
Aux rêves qui fuient un à un;
Aux sanglots réduits au silence,
Au lourd silence fait de souffrance,
Aux souffrances faites d’aveux
Qu’on ne dit plus dés qu’on est deux
A l’aspect des lieux que l’on hante,
Aux mots qu’on ne dit pas, aux mots
Qu’on a dits peut-être trop tôt,
Aux nerfs sensibles d’une amante
Et à l’énervance de l’air
Un soir trop parfumé, trop clair.
Birago Diop /À quoi tient l’amour
Pour tes ailes dangereuses, ô Pensée,
Il n’est nulle barrière, nul arrêt ;
L’astre fulgurant, la flèche lancée
Pour toi deviennent des arriérés.
Les abîmes, les siècles, les mystères
Sont à toi par le Destin soumis ;
Du fond de l’Enfer, où parfois tu erres,
Au moindre appel tu pars vers l’Infini.
Que regardes-tu, Alighieri ;
Que poursuit là ton démonique esprit ?
Sont-ce des visions, ou quelques songes ?
Est-ce de Béatrice le visage,
Ou de l’Enfer les ténébreux parages ?
Ou bien, entends-tu quelque hymne céleste?
Ivan Vazov / Devant le buste de Dante à Pincio
Arrête-toi, ombre de mon bien cruel,
image du sortilège que je préfère,
belle illusion pour qui je meurs joyeuse,
douce fiction pour qui je vis en peine.
Si à l’aimant tout puissant de tes grâces
ma poitrine sert d’obéissant acier,
pourquoi me parler d’amour flatteur
si après tu dois fugitif me tromper ?
Mais tu ne peux pas tirer gloire, satisfait,
de ce que triomphe en moi ta tyrannie :
car même si tu défaisais le lien étroit
qui ceignait ta forme fantastique,
peu importe échapper aux bras et poitrine
si mon imagination te forge une prison.
Sor Juana Inès de la Cruz
Traduction : Frédéric Magne
Ainsi il y a encore un doigt qui ressoude les marches saupoudre l’huile fait nuit sur les sœurs captives de l’innocence. Les compte au nombre les rend à l’usage des vivants. Confie-les aux étreintes qu’elles soient forme double dans le dicible.
Esther Tellermann
Votre amour, madame, m’a fait entrer dans les cités des tristesses
Et moi avant vous je ne suis jamais allé dans les cités des tristesses
Je n’ai jamais su que les larmes sont l’être humain
que l’humain sans tristesse n’est que le souvenir d’un humain
Votre amour m’a appris à être triste
Et moi depuis des siècles j’avais besoin d’une femme qui me rende triste
une femme sur les bras de qui je pleurerai comme un oiseau
Une femme qui rassemble mes parties comme les morceaux d’un vase brisé
Votre amour chère dame m’a appris les pires manières
Il m’a appris à regarder ma tasse mille fois en une nuit
à tenter les remèdes des guérisseurs et frapper aux portes des voyantes
Il m’a appris à sortir de chez moi pour brosser les trottoirs des ruelles
Et poursuivre votre visage sous la pluie et entre les feux des automobiles
à collecter de vos yeux les millions d’étoiles
Ô femme, qui a assommé le monde, Ô ma douleur, Ô douleur des Nays
Votre amour, madame, m’a fait pénétrer dans les cités de la tristesse
Et moi avant votre amour je ne savais pas ce qu’était la tristesse
Je n’ai jamais su que les larmes sont l’être humain
que l’ humain sans tristesse n’est que l’ombre d’un humain
Votre amour m’a appris à me comporter comme un petit enfant
À dessiner votre visage à la craie sur les murs
Ô Femme qui a renversé mon histoire
Je suis égorgé en vous d’une artère à l’autre
Votre amour m’a appris comment l’amour peut modifier la carte du temps
Il m’a appris que lorsque j’aime, la terre cesse de tourner
Votre amour m’a appris des choses auxquelles je n’aurais jamais pensé
J’ai lu les contes d’enfants
je suis rentré dans les palais vierges des rois
et j’ai rêvé d’épouser la fille du sultan
celle dont les yeux sont plus clairs que l’eau des fontaines
celle dont les lèvres sont plus succulentes que les roses de grenadines
et j’ai rêvé de l’enlever comme les chevaliers
et j’ai rêvé de lui offrir des paniers de perles et de «morgane»
votre amour m’a apprit chère dame ce qu’est le délire
Il m’a appris comment l’âge passe
sans que vienne la fille du sultan…
Nizar Qabbani / L’école de l’amour
Découvrir les rides de son exil dans le miroir
au risque d’être soi-même
un hôte qui explore l’esprit sombre du monde
Salah Al Hamdani
Que faire, dis, de ce chantier de songes défrichés
de ce manoir qui tournoie contre le vent
et de l’origine de la balade sur le quai triste ?
Le voleur de visage
est comme Adam au clair de lune
à la lueur de cette perle comme un sortilège de l’écriture
un triomphe du printemps
De haut en bas
je suis le veilleur de l’aube
le moulin de la perte
Salah Al Hamdani
des yeux
pour voir l’invisible
des ténèbres
pour désigner la lumière
des oreilles
pour détecter le silence
des doigts
pour frôler le vertige
le Vide
pour embrasser l’Univers
les ombres
déroutent la flèche de l’âme.
Aïcha Arnaout / Fragments d’eau ( Extrait )
comme tu passes par moi
arrache mon crâne de ta tête
mon visage
et ma robe tachée de sang
comme tu passes par moi
jette tes médailles sculptées sur mes os
ôte ta ceinture de chasteté
et tes chaussures
comme tu passes par moi
donne tes cahiers de poésie au fleuve
et inscris sur la tombe
je ne fus rien
Fadwa Soliman
Traduction : Nabil El Azan
عِنْدَمَا تَمُرُّ بِي
إِخْلَعْ جُمْجمتي عَنْ رَأسِكْ
وَاخْلَعْ وَجْهِي
وَالقميصَ الموشَّى بِدَمِي
عِندَمَا تَمُرُّ بِي
إِرْمِ بِنَيَاشِينِكَ الـمَنْحُوتَةِ مِنْ عِظَامِي
واخْلَعْ بِنْطَالَ عِفَّتِكَ
والحِذَاءْ
عِنْدَمَا تَمُرُّ بِي
إرمِ بِدَفاَتِر أَشْعَارِكَ إِلَى النَّهْر
واكْتُبْ عَلَى هَذَا القَبْر
أَنَّني لَمْ أَكُنْ شَيْئاً
Quand tu me vois baiser tes bras,
Que tu poses nus sur tes draps,
Bien plus blancs que le linge même,
Quand tu sens ma brûlante main
Se pourmener dessus ton sein,
Tu sens bien, Cloris, que je t’aime.
Comme un dévot devers les cieux,
Mes yeux tournés devers tes yeux,
A genoux auprès de ta couche,
Pressé de mille ardents désirs,
Je laisse sans ouvrir ma bouche,
Avec toi dormir mes plaisirs.
Le sommeil aise de t’avoir
Empêche tes yeux de me voir,
Et te retient dans son empire
Avec si peu de liberté,
Que ton esprit tout arrêté
Ne murmure ni ne respire.
La rose en rendant son odeur,
Le soleil donnant son ardeur,
Diane et le char qui la traîne,
Une Naïade dedans l’eau,
Et les Grâces dans un tableau,
Font plus de bruit que ton haleine.
Là je soupire auprès de toi,
Et considérant comme quoi
Ton oeil si doucement repose,
Je m’écrie : ô Ciel ! peux-tu bien
Tirer d’une si belle chose
Un si cruel mal que le mien ?
Théophile de Viau / Stances
certains bâtissent une respiration
ils savent que dedans et dehors
souffle le même espace
ils savent que les murs ne doivent
ni couper le souffle
ni boucher la vue
Bernard Noël
Alors revenait la voix — le silence — la dure alternance des interruptions, leur langage.
Phases rompues. Membres discontinus. Et le vide alentour. Éclats de couleurs, BRUSQUES, dans tout ce noir.
MAIS… Nous mettions en ce mot tous nos espoirs, toute notre force de faire obstacle, et ainsi suspendus, d’arrêter là, un instant, en abîme, temps et espace (et nous, solitaires, muets-parlant, ô notre rire). Et non point tant ici introduire opposition, que dissoudre, ouvrir, MAIS, sorte de neutre, qui mollement chavire, mot concentrique.
Et par cercles s’organise laissant intact le paysage — à la très chère, à la très belle, à la très bonne.
Image très généralement significative : sapins, herbes hautes, zones d’un ciel bleu et très pur (PRUSSE).
À la très chère, à la très belle, à la très bonne.
Comme si, zone ronde et captive, au plus obscur de l’eau — son calme — se levait un tourbillon, des vagues.
Et nous, décomposés par ce mélange, allant, venant, NOUS et fantômes, incapables d’acquérir ce corps nouveau qui pèse cependant, promesse-menace, sous notre corps ancien.
MAIS et fantôme.
Tandis que nous visitons des plaines immenses — enfonçant nos pieds dans des trous brûlants, nous baignant de sable, de pierres, d’épines, (et nos visages marqués, et nos vêtements roux, en loques, révèlent depuis longtemps la faim, la soumission à la faim, sa torture.)
Sans qu’aucune intention précède l’acte, sans même que s’organise la facilité des obstacles, dans cette transparence de l’air nacré — ici ou là, (voyages) — tandis que monte et descend cette poitrine qui respire, soulevant jusqu’à sa bouche un bol où il boit, là, retombe, remonte le geste, clé entre mille autres, et t’entraîne, chute où tu,(nous) nous prenons.
Volupté de la parole. À la très chère, à la très belle, à la très bonne.
Rétrécissent les plaines. Doucit le soleil. Et dors, dors encore. Toi. Nous. Tant d’autres. Que ferais-tu, hors la possibilité de louer, de honnir ?
Il était une fois. Il était une fois. Il était.
Il était. Tous ces beaux verbes.
Thomas s’assit et regarda la mer.
Ne cherche pas le repos.
Tandis que se drape d’un grand manteau, la femme, son sourire, te saisit, toi, te saisit nous, oh ! ces vertiges.
Si nous n’avions la force de menacer de fable, tout périrait en nous. Où donc situer cette déformation qui nous assaille ? Quelle chambre, lieu, ville, lui assigner, si ce n’est tout entier, impossible ce sang qui nous oriente, nos allège (lui tumulte, lui douceur, (violence, soleil)). À toi. À nous. Pour toujours. Enfermés et diserts.
Agnès Rouzier, Non, rien
C’est chose bien commune
De soupirer pour une
Blonde, châtaine ou brune
Maîtresse,
Lorsque, brune, châtaine
Ou blonde, on l’a sans peine…
- Moi, j’aime la lointaine
Princesse !
C’est chose bien peu belle
D’être longtemps fidèle,
Lorsqu’on peut baiser d’Elle
La traîne,
Lorsque parfois on presse
Une main qui se laisse…
- Moi, j’aime la Princesse
Lointaine.
Car c’est chose suprême
D’aimer sans qu’on vous aime,
D’aimer toujours, quand même,
Sans cesse,
D’une amour incertaine,
Plus noble d’être vaine…
Et j’aime la lointaine
Princesse.
Car c’est chose divine
D’aimer quand on devine,
Rêve, invente, imagine,
À peine…
Le seul rêve intéresse.
Vivre sans rêve, qu’est-ce ?
Et j’aime la Princesse
Lointaine !
Edmond Rostand / Stances à la Princesse
Deux filles sont là : dans la maison
L’une est assise, l’autre dehors.
Tout le jour un duo d’ombre et de lumière
Se joue entre elles.
Dans la pièce aux sombres lambris
La première résout des problèmes
Sur une machine mathématique.
Un tic-tac sèchement s’égrène
Le temps qu’elle calcule chaque somme. Pendant
Cette entreprise ardue ses yeux qui louchent
Deviennent des yeux de rat,
Et son corps maigre une racine pâle.
Bronzée comme la terre, l’autre est allongée
Écoutant le tic-tac doré comme un nuage de pollen
Dans l’air brillant. Bercée
Près d’un lit de coquelicots
Elle voit comment l’éclat de soie rouge
Du sang de leurs pétales
Brûle sous la lame du soleil.
Sur cet autel vert
Se donnant librement au soleil, la dernière
Est vite engrossée
Sur une couche d’herbe, avec orgueil dans les douleurs,
Elle accouche d’un roi. Rendue amère
Et jaune comme un citron, l’autre
Vierge pincée jusqu’à la fin,
Va vers la tombe la chair en friche
Possédée par les vers, sans être femme.
Sylvia Plath / Deux soeurs de Perséphone
Traduction : Valérie Rouzeau ?
La rue tombe noire, noire, la noire rue noire tombe là.
La rue tombe noire, noire, la tombe noire, rue noire, là.
La rue tombe noire, noire, tombe la noire rue noire, là.
La rue, tombe noire, noire, rue noire, la tombe noire, là.
La rue tombe noire, rue noire noire, là, tombe noire, là.
La rue tombe noire, la noire noire rue, noire tombe là.
La rue tombe noire la noire noire rue noire tombe, là.
La rue tombe, noire, noire, là ; tombe noire, rue noire, là.
La rue, tombe, là. Noire, noire tombe, noire rue, noire là.
La rue noire tombe ; noire la noire, noire rue-tombe ; là.
La rue tombe. La noire rue noire. Noire tombe noire. Là.
Jacques Rougeaud /Nuit sans date rue Saint-Jacques
Ne comptez pas sur moi
je ne reviendrai jamais
Je siège déjà là-haut
parmi les Élus
près des astres froids
Ce que je quitte n’a pas de nom
Ce qui m’attend n’en a pas non plus
Du sombre au sombre j’ai fait
un chemin de pèlerin
Je m’éloigne totalement sans voix
le vécu mille et mille fois
m’a brisé, vaincu.
Moi le fils des rois.
André Laude
la vie son bouillonnement à découvert sur l’exil sa torpeur
le tremblé de l’être sa vocation à surgir du néant
tu prends dans tes mains son projet sa démesure
tu claques comme un drapeau dans un ciel serein
tu affrontes et soulignes la rivière ses méandres
le soir qui vient le repos le son clair de la nuit
sous la lampe tu lis une comptine à l’enfant qui s’endort
tu reviens sur tes chemins lourds tu les effaces
tu rencontres les dieux sur un chemin de terre
Jeanine Baude
Tu me suis comme une pensée, tu es une pensée
qui ne doit pas même penser, comme un frisson
tu me roussis la peau, bouges mes yeux
vers un point clair de lumière. Tu es un souvenir
perdu et lumineux, tu es mon rêve
sans rêve et sans souvenirs, la porte qui ferme
et ouvre sur le courant d’un fleuve impétueux. Tu es une chose
qu’aucun mot ne peut dire et qui dans chaque parole
résonne comme l’écho d’une respiration lente, tu es
mon vent de feuilles et de printemps, la voix qui appelle
d’un lieu inconnu et je reconnais que c’est le mien.
Tu es le hurlement d’un loup, la voix du cerf
vivant et blessé à mort. Mon corps d’étoiles.
Fabio Pusterla
Traduction : Mathilde Vischer
De vous qui entendez, en mes rimes éparses, Tous ces gémissements dont j’abreuvais mon cœur Dans les égarements de ma prime jeunesse, Quand j’étais autre qu’à présent, au moins un peu. Pour ces écrits, plaintes, ressassements Ballottés entre vains espoirs, vaine douleur, J’espère compassion si ce n’est excuse : N’avez-vous pas souffert l’épreuve de l’amour ? Mais maintenant je vois bien que je fus De tous la longue fable, et souvent j’ai honte De moi, quand je médite sur moi-même. Et de ma frénésie, c’est le fruit, cette honte, Avec le repentir, et savoir, clairement, Qu’ici-bas ce qui plaît, c’est bref, ce n’est qu’un songe. Pétrarque, Traduction : Yves Bonnefoy,
Voi ch’ascoltate in rime sparse il suono
di quei sospiri ond’io nudriva ’l core
in sul mio primo giovenile errore
quand’era in parte altr’uom da quel ch’i’ sono,
del vario stile in ch’io piango et ragiono5
fra le vane speranze e ’l van dolore,
ove sia chi per prova intenda amore,
spero trovar pietà, nonché perdono.
Ma ben veggio or sì come al popol tutto
favola fui gran tempo, onde sovente
di me medesmo meco mi vergogno;
et del mio vaneggiar vergogna è ’l frutto,
e ’l pentersi, e ’l conoscer chiaramente
che quanto piace al mondo è breve sogno.
Ô nom brisé en miettes ! Ô nom éparpillé dans le néant du ciel ! Ô nom sans répondant quand je l’appelle ! Ô nom qu’à force d’appeler je meurs ! Un seul mot resté au tréfonds de mon cœur N’a pu enfin être prononcé jusqu’au bout !
Kim So-wŏl
1. Capturer sur le papier le reflet dans la mare d’un oiseau la survolant.
2. La poésie ce n’est pas dire ce que tu penses.
3. Apprendre à utiliser les outils sans endommager les matériaux.
4. Sèvre-toi des livres.
5. Écrire c’est aussi important que se brosser les dents, presque.
6. Est-ce qu’il y a un temps pour la poésie ?
7. Tu me crées de première main.
8. Le temps est information.
9. Je n’ai pas besoin de pensées.
10. Euphorie pas métaphorie.
11. Il valait sa parole.
12. J’ai été chargé de sens.
Alan Davies
Traduction Martin Richet
Il fait nuit. Tu dors. Et de belles larmes
Ont fleuri dans mes yeux. Guillaume Apollinaire est mort.
Le grand jour vert de maintenant chantonne
Un vaste archivage orange de rêves, rêves
Vêtus de journaux, livides comme des cuisses pales
Aux grands enjambées de pomme vers “Les Poèmes”.
“Les Poèmes” n’est pas un rêve. Il fait nuit. Tu
Dors. De vastes archivages oranges de rêves
Remuent dans “Les Poèmes”. Sur le sol couvert de terre
Des larmes cristallines inondent le sol. De vastes rêves oranges
Sont lâchés. Il fait nuit. Des chansons ont fleuri
Dans le pâle archivage de larmes cristallin. Tu
Dors. Une lumière charmante chantonne,
Dans“Les Poèmes”, dans mes yeux, dans la ligne,“Guillaume Apollinaire est mort”.
Ted Berrigan / Sonnet XXXVII
Traduction Martin Richet
Une lumière tout intérieure.
Tortue, cerf, serpents, ce qui existe.
Aussi vrai que les bois du cerf s’élancent,
d’autres existences ont lieu.
Il n’y a pas d’autres liens.
Accepte ce mouvement.
La nuit vient vite. Tout est vivant.
Comme elle, je me jette dans l’obscurité.
Oui, les cheveux sont muets.
Mais tu peux entendre une voix à travers les feuilles des arbres qui dit ton nom.
Seule l’attente est un état d’immobilité verticale.
Un baiser profond.
C’est comme ça dans ce monde.
Vent, bleu, sable, la mer se décompose et doit rester ainsi.
L’hiver est assez grand pour contenir e temps et l’espace.
Le cou est un lieu petit, chaud et seul.
Je reviendrai pour cette fleur de neige.
Ces cristaux de lumière, cette eau qui prend feu dans le thé.
Attends-moi.
Louise Warren / Bains d’or et de thé
La voix des contes
Me sort par les doigts
c’est la mer qui va à toi
un poisson vivant
porte les messages
entre nos deux bouches
Henri Meschonnic
Hormis le seuil
(et sa pierre bafouée).
Hormis la porte
(et ses vitres de verre
— caillassées dans la nuit).
À la lisière de la forêt de hêtres, un inaudible dialogue :
— Avez-vous vu le choucas tirer les feuillets du pierrier ?
— En équilibre entre deux branches hautes d’un arbre,
j’ai vu, oui, un livre inachevé dont les sept cahiers étaient
cousus par les très fines brindilles jaunes d’un signe.
— Que dit ce livre ?
— Le tourment d’un récit.
— Qui l’a écrit ?
— Une voix perdue.
— Quelle est la première phrase du livre ?
— Celle survivante d’une blessure.
— Et la dernière phrase du livre ?
— Celle d’une énième répétition bégayée de la première ?
— Tel, sûr hélas de ce qu’il avait vu, le choucas replia
ses ailes et se jeta dans le vide ?
— Oui, telle la luciole qui sans cesse va vient d’un côté
l’autre du chemin.
— Quel est le tracé du chemin ?
— Une ligne de fuite.
— Où conduit-elle ?
— Aux tremblants pétales du coquelicot.
— Tel le signet virevoltant dans la nuit ?
— Tel, oui, le visage qui s’efface à contre-jour de la
lumière d’une lampe — condamnée à brûler.
— Tel votre visage ?
—Tel votre visage, oui.
Ah forêt
Ah forêt-de-hêtres
Ah hache dans l’écor-
ce
Julien Bosc / Hormis les lèvres où mourir
Le diable pécheur rit dans mon œil.
Sonnez, cloches de mon village, repoussez-le en arrière ! « Nous sonnons, mais toi, que regardes-tu en chantant dans les prés ? »
Je regarde le soleil
des mortes étés,
je regarde la pluie,
les feuilles, les grillons.
Je regarde mon corps
de quand j’étais enfant,
les tristes dimanches,
la vie perdue.
« Aujourd’hui te revêtent la soie et l’amour, c’est aujourd’hui dimanche, demain on meurt. »
Pier Paolo Pasolini
Que seras-tu dans quelques temps quand tu ne seras plus rien
quand tu ne seras même plus le songe, le combat
d’avoir cru
ni le regret de n’avoir pas vraiment
pu croire,
et pas seulement un corps donné à la science
et pas seulement une manière de nourriture
pour les rats et les vers,
dont tu as honteusement répulsion aujourd’hui?
Où sera-t-il ce moi si envahissant et vide,
qui aspirait le sable, les amis, les cailloux et les livres?
Il deviendra peut-être un phénomène astrophysique encore ignoré,
une sorte d’ondulation dans l’espace,
un grand dialogue pareil,
au vent des femmes simples et naïves,
quand elles passent leur cerveau, leur matrice et le reste
au signe de la sainte et pauvre
trinité..
Lucien Noullez
Nous irons pieds nus comme l’ire des volcans
dans d’impétueux dédales
d’innombrables prairies
quelle évasion
Nous nous proclamerons solidaires des attentats du gui
de ceux des magnolias et des palétuviers
qui soulèvent le bitume
qui disputent aux bétonneuses les royaumes ordinaires
nos renards dévoreront tous les caténaires
Ni les épaisses murailles de l’homme ni les pont-levis levés ne nous arrêterons
Nos hordes de busards et de loups retentiront dans les cours intérieures
Nos irréductibles peuplades franchiront les enceintes grillagées
Nos régiments désordonnés et sauvages partiront à l’assaut de tous les remparts
Nos fleuves charrieront une eau renouant avec la mémoire ancestrale des torrents
Nos charges de plastic céleste viendront à bout de la lèpre administrative
Nous remuerons le sang dans les entrailles de l’aorte
Nous haïrons toute forme de froide coagulation
Nous porterons notre querelle sur chaque berge
Nous livrerons nos augustes offensives sur tous les rivages
Tous les fronts seront menacés par notre campagne céleste
tous les affrontements réglés par nos chiens de malheur
Nous poserons la brûlure de nos êtres sur le gaz diaphane des paroles horizontales
Des bouches murmurantes
Nous serons perpétuel départ
perpétuel mouvement
Courses à la renverse
A en perdre connaissance
Nous habiterons un rêve haletant
Ne laisserons aucune retraite
Aucun retranchement
Nous mettrons le feu aux déclarations d’amour religieuses et municipales
Les rubriques « Hyménée » des quotidiens ne porteront pas notre nom
Nous boirons l’eau sacrée des fontaines jusqu’à la lie
La mièvrerie crétine prendra le poing de notre amour sur la gueule
Nos paroles ne seront pas soumises aux vieilles langues humaines
Nous inventerons d’autres syllabes
Barbares, élémentaires
Sans que s’étiole la conversation
L’enfance reviendra
nappée de toutes ses claires provinces
La victoire caressera l’espoir de nous appartenir
Nous laisserons couler à flots les rivières de sang chaud
qui parcourent nos veines brûlantes
Nous ne le laisserons pas stagner
Nous aspirerons à faire souffler toutes les tornades
par nos orages intérieurs
Nous abandonnerons de ces temps le langage cuit
En mille transsibériens nous nous éparpillerons
Mille tourbillons d’étoiles
Notre salve dévastatrice pendra à vos plus récents poteaux les suppôts de Descartes
Puis, rassasiés, enivrés de l’odeur crue des granits
Nous ferons sécession des sentiers de quiétudes
En un jour ruisselant de départ et de vent
Habités d’un désir ancien
Notre chute dérobée nous mènera aux lisières de l’horizon
Nous ferons un bruit à réveiller les morts
Notre avenir palpitera à l’horizon de constellations radicales
Nous replanterons la forêt de l’amour en nous
Et par-delà le monde
Les oreillers
Comme les mottes de terre et d’herbe
Resteront ivres
De la splendeur de nos corps
Nous nous méfierons de l’eau qui dort
Pour n’embrasser que
Cascades effervescentes
Fleuves débordants
Rivières en crues
Mers tempétueuses
Océans démontés
Nous habiterons un désordre d’extrême-limite
Nous rallumerons les flammes vacillantes
Nous tendrons la main à des ramures de cerf à la tombée de la nuit
Et leurs râles puissants irradieront l’azur
Nous respirerons avidement un air à nouveau pur
Nous ferons parler les villes muettes
Nichés dans les embrasures
Car les villes endormies rêvent de barricades
Les cités désertes rêvent de sueurs froides
Pendant que notre monde en fusion couve en silence
nocturnes torrides et ta sueur chaude
Brasero vent brûlant soufflant sur la braise
Feulements de tigres cramoisis
L’exil de nos clans mongols déchirera l’infini
puis nous nous retirerons comme se retire une horde d’un pays mis à sac
nous retrouverons des terrae incognitae
nous retrouverons le voyage
l’embrassade des feuillages
Les mots dits à l’oreille des arbres
La semence dans les racines
Le front butant sur la clavicule des astres
Des buissons d’orties nous marcherons vers l’écume
Comme l’aigle prisonnier dans sa cage en ronge lentement les barreaux cuivrés
Nous défierons l’ennui des bois d’un vert tendre
Par le dimanche marqué du chant des rossignols
Au fond des bosquets ténébreux
Nous arpenterons pics crevasses gouffres convulsions
Escarpes abruptes
Sols bouleversés
Torrents furieux
Déserts arides
Eaux grondantes
Forêts noires
Nous vomirons les rivières onctueuses
Les pacifiques berges
Et les champs de betteraves
Nous effacerons nos traces
La lumière seule témoignera du campement de nos rêves
De nos cités autant lacustres que célestes
De nos nuits de grands vents, d’éclairs et de météores
Nous y déposerons la marque rouge de nos fureurs
Nos minutes de vacarme
Nos guépards arpenteront le jour
écrasant les têtes des serpents pommadés
Le rugissement de nos tigres incendiera les cimes des forêts de la nuit
La mer nous fera signe
L’écume nous dira son présage
Nous ne serons pas vaincus par l’étendard de la poussière
Nous ne remplirons pas comme vous nos visages de cimetière
Notre teint restera cristallin
Ineffable
d’avoir marché comme sur un rasoir nu
Rien n’aura raison de nos cœurs portuaires
Nous transperçons les villes
Nous brûlerons les pages des livres serviles
Nous nous affranchirons de tous les fils
ténus ou emmêlés
gordiens ou enchevêtrés
parés de la lueur aérienne de notre vision nouvelle
Nous déchirerons les effigies de larmes
Tous les fragments de céramique et de prosternation devant les princes
Nous ne nous inclinerons que comme la fumée s’incline devant la fumée
comme le radeau des vents s’incline devant la rivière du matin à la pointe du printemps
Nous mettrons le ciel à la portée de nos doigts
Nous tournoierons sans fin sous la danse du soleil
Nous habillerons nos mots de lumière et d’eau
Nous verserons la sève des arbres dans notre sang
Il n’y aura rien entre nos peaux blanches et les feuilles
Nous n’aurons jamais de parapluie ni n’embrasserons de modernes accessoires
Nous marcherons le corps exposé à la pluie, la chair nue sous les gouttes
Sans aucune forme de climatisation
d’aseptisation
Aucune forme de charrue pour blesser la terre
Pour labourer les chairs
Nous serons la terre en une seule extase
Nous partirons dans l’alphabet de nos jours
Nos voix s’enchaîneront
Psalmodiant les versets
en impérieux méandres
Nous ne serons plus qu’errance
Nous ne voudrons plus qu’avancer dans l’espace de la transgression
Nous profanerons l’espace interdit
de notre sceau frénétique
Nous mettrons au défi jusqu’aux indétrônables puissances supérieures
Chaque organe en nous sera pays et histoire
Chaque palpitation festival
Pour tout patrimoine nous dirons nous sommes issus
De la lignée des grandes passions
De l’infini des premiers jours
Nous serons tisonniers du monde
Enfants du désordre
Au mauvais sang
Nous prendrons bien garde
Que jamais rien
Ne neutralise
Ne cautérise
Nous porterons la guerre chez l’ennemi
L’harcèlerons sans répit
Lui couperons le souffle
Nous serons les sarments de vigne consumés dans la nuit
Voleurs de feu
nous renaîtrons des cendres de nos vaisseaux brûlés
perdus corps et biens
Nous serons agitateurs néroniens de viscères
Meutes vagabondes
Nous ferons renaître les pierres rouges de l’enfance
soudaines et iridescentes
Les chemins de braise
Les rocailles qui disputent l’écarlate au ciel
Les rivières limpides gorgées de murmures secrets
Les oliviers dansant sous une voûte solaire
Les crépuscules nacrés
la nudité des bains de minuit
Nous rendrons voix par notre irrigation aux savanes aphones
Les étoiles suspendront leurs courses pour nous voir
La neige tombera drue pour nous voir
Les orages éclateront pour nous voir
Les carrousels trembleront sur leur axe impétueux pour nous voir
Les fleuves sortiront de leur sommeil et de leur lit pour nous voir
Les cigales et les grillons cesseront leurs appels nuptiaux pour nous voir
Les glaciers fondront en flots déchaînés pour nous voir
Les avalanches dévaleront les pentes pour nous voir
Le tumulte de notre galop effronté
Le tapage de nos cohortes furieuses
L’imprévisible de nos trajectoires
La blancheur de notre éclat irisé
Nos corps à corps déchaînés
Moi cheveux défaits
Ton visage d’homme goûtera sans réserve les odeurs animales du monde
Le frottement de nos peaux comme des silex
Etincelles multiples
Nos souffles mêlés
Nos étreintes seront minérales
Nos mots murmurés tonneront
Bouche sur ta poitrine
Je gouvernerai ton sang
Je serai maître de ton sanglot
Je serai louve à l’aube
Lovée toute la nuit dans tes bras, avec la voûte et l’univers entier
Mes seins exposés à la morsure du givre
Nous passerons d’autres rives
Traverserons les pays des songes
Herserons la neige
Remuerons buissons d’épines
et charbons ardents
Nous serons voies rapides
Souffles courts
Combustibles brisures
Nous n’aurons pas notre signature en bas du contrat social
Nos lèvres n’approcheront pas le langage de la raison
Elles le repousseront, le tiendront loin
Ne connaîtrons que l’embrasement
Nous libérerons nous âmes de la pesanteur de nos chaînes
Nous apprendrons à nos cils
Comment regarder
Tout le vivant nous sera visible
Nous ferons monter les alizés dans nos mers caraïbes
Nous retrouverons d’anciennes joies dans chaque détour de nos corps
Les feuillages du sang qui entourent nos poumons de leurs grandes fibres veloutées et brûlantes
La chaleur du jus des framboises
quand il descend dans la gorge
Notre fugue millénaire ne connaîtra nul obstacle
Nulle hache ne viendra s’abattra sur notre écorce
Nous entrerons dans les éboulis
et nous laisserons descendre, portés par des ruisseaux de pierre
Humectée de rosée notre piste serpentera longue et jaunie parmi les buissons et les arbres
Nos jungles hautes nous guideront au bord d’éclipses insulaires
Que nous dévalerons
Idiots des rivages
Nous coulerons comme la lave oubliée comme une promesse intime
Nous connaîtrons le rythme des frottements effrénés des élytres
Nous danserons sous des pluies diluviennes
Nous danserons au bord des précipices
Sur les vagues miroitantes de terres perdues
De nos plages nocturnes nous verrons le désert fleurir
Nous rapprocherons les oasis
Si nous marchons ensemble
C’est pour ne plus marcher droit
Ou alors droit sur vous
Nous connaîtrons
Trafics en tout genre
Mystères ésotériques
Ruelles tortueuses
Lieux-dits interlopes
Les tables branlantes nous soutiendront
Nous serons les brigands qui dévorent les bêtes de somme
Aventuriers en Louisiane
Danseurs de tango à Buenos Aires
Braqueurs à Nice
Et ailleurs
Renards pâles
Trappeurs inuits
Chasseurs pygmés
Keshiks enflammés
Boudetlianines forcenés
Nous embarquerons sur le Maldoror rejoindre les périples des îles atlantides
Retrouver l’imprudence
Nous monterons à cru des chevaux sauvages
Migrateurs
Souverains en leurs latitudes
Nous parlerons le patois des félins
Qui traceront nos routes
Qui dessineront nos paysages
Faits de détroits inexpugnables
de bras de mer inflexibles
de terres désolées
de vents contraires
A notre flanc dans son étui d’étoiles brillera le revolver de la nuit
Et droit au travers des lignes ennemies
Jamais embusqués
Départ pour le bruit neuf
Le salut sera à l’extinction du dernier lampadaire
Le pouls de la nuit fera un franc fracas
Devant notre incendie
Nous déferlerons en ouragans indomptables
pareils à l’agitation nerveuse des vagues qui se bousculent entre les rochers
Nous nous abattrons comme une rosée vénéneuse
Unissant la mer et les sources
Tournées vers tous les vents du monde
nos ruelles caillouteuses n’auront jamais l’inertie des plantes
rampantes
Elles ne partageront que la tension survoltée des lianes
Verticales
Notre lutte mettra à bas les dévotions courbes
Nous prononcerons de nouveau les mots oubliés
Nous formulerons impassibles les sortilèges immémoriaux et teintés de superstition
Nous nous ébattrons en rituels sacramentaires
Nos os joncheront une terre ocre
Nos viandes illumineront des steppes
Les feront vibrer à perte de vue
Les feront valser
Dans mon ventre palpitera l’avenir
Nous laisserons notre brûlure dévorer le monde
Le feu sera notre guide
Notre feu dévastateur violera la pax humana
Le vent soufflera sur nos pas de cendres chaudes
Notre course échevelée
Notre ruée tourbillonnante
Nos excursions moites et espiègles
Nos fronts de marbre
Nos yeux pleins de rudes mystères
Nous serons la voix qui dit que tout est grâce
Nous serons l’ange dans le sang qui déclare
L’insurrection
Des algues rouges
D’une tempête de nuit bleutée de nuitée électrique
Nous incendierons l’horizon de nos paroles suaves
Nous danserons au nom des naufrages en nous
Nos corps dans leur rotation
Seront navires
Caravanes
Caravelles
A la promesse de nouveaux mondes
Surtout souviens-toi
Souviens-toi que tu n’es pas poussière
Souviens toi que tu es feuille, pierre et neige
Souviens toi que tu es la lumière blanche de l’hiver
Tels la foudre
Qui intacte, triomphe
Nous irons pieds nus comme l’ire des volcans
Je t’aime
Raphaël Joly
Ne fais pas de ta vie un désert.
N’en expulse
Ni
Dieu ni les divins qui t’ont permis de vivre
Un peu plus qu’un instant ici même où tu es
Sans que tu saches la raison.
Entre les herbes,
Le ruisseau brille et nous murmure quelque chose
Que nous ne comprenons pas, bien que le chant, comme
L’eau, en soit clair.
Pas plus, tu ne déchiffres l’A
B
C que la buse épelle en miaulant sur
Son erre, ni le jaune intense des crépides
Face au soleil tout-puissant que les oiseaux noirs.
Haut perchés sur le coteau, acclament.
Le vent,
Le perpétuel, quant à lui, propage à notre
Insu, se mêlant aux peupliers, les parties
Du discours qui nous font amèrement défaut.
Robert Marteau
C’est la boucle de cheveux, noirs comme le musc, de mon bien-aimé, qui m’a ravi le repos ; c’est un seul regard de ses yeux qui m’a enlevé la patience et la tranquillité. Que sera-ce si les gémissements que je pousse chaque nuit, séparée de celui que j’aime, arrivent jusqu’aux cieux ? car c’est une fraîche beauté, semblable à une rose souriante, qui me rend comme un rossignol éploré. Sans toi, ô beauté au visage de lune, le monde n’est rien à mes yeux ; privée de ta vue, le plaisir et le bonheur ne me semblent que dégoût et infortune. Sans toi, ô beauté ravissant les cœurs, un sommeil tranquille peut-il fermer mes paupières ? Du soir au matin, m’adressant à ton image, je ne fais que gémir et pleurer ! Loin de toi, ô roi souverain du monde, je ne suis qu’un mendiant attendant humblement l’aumône. Je désire m’unir à toi, exauce ma prière, ô toi dont les attraits ont troublé le siècle ; daigne condescendre à mes désirs ; prends pitié des gémissements de Fitnet ; l’excès de mon amour m’a ravi le repos, et la douleur de ne pouvoir être réunie à toi m’empêche de sécher mes pleurs.
Fitnet
Telle une douce pomme rougit à l’extrémité
de la branche, à l’extrémité lointaine :
les cueilleurs de fruits l’ont oubliée ou, plutôt,
ils ne l’ont pas oubliée, mais ils n’ont pu l’atteindre.
Sappho
Traduction : Renée Vivien
Οἶον τὸ γλυκύμαλον ἐρεύθεται ἄκρῳ ἐπ᾽ ὔσδῳ
ἄκρον ἐπ᾽ ἀκροτάτῳ λελάθοντο δὲ μαλοδρόπνεσ,
οὐ μὰν ἐκλελάθοντ᾽, ἀλλ᾽ οὐκ ἐδύναντ᾽ ἐπίκεσθαι.
Je me rappelle une vieille cité, rouge de murs et tours dressées, brûlée sur la plaine vaste dévastée dans l’Août torride, avec la lointaine fraîcheur de collines vertes et molles sur le fond. Arcs énormément vides de ponts sur le fleuve emmarécagé en maigres stagnations plombées : silhouettes noires de gitans mobiles et silencieuses sur la rive : parmi l’éblouissement lointain d’une cannaie lointaines formes nues d’adolescents et le profil et la barbe judaïque d’un vieillard : et tout à coup du milieu de l’eau morte les gitanes et un chant, du marécage aphone une nénie primordiale monotone et irritante : et du temps fut suspendu le cours.
Dino Campana / Chants Orphiques ( extrait )
Traduction : Christophe Mileschi et Irène Gaynaud
Grand-mère, main
de loup,
ouvre
ta voix, ouvre ma gorge pour
me bourrer encore mieux
de nourriture, pour user mes cordes
à linge,
pour faire de moi
une aruspicine :
et que tout soit dans le ton
(en vraie madame),
la sauce tomate,
le sang,
mes chaussettes.
Elisa Biagini / Don’t talk with strangers
Traduction : Angèle Paoli
Nonna, mano
di lupo,
apri
la tua voce, apri
la mia gola per
riempirmi anche meglio
di cibo, per usarmi le
corde, per stendere i
panni,
per fare di me
aruspicina:
e che tutto sia in tono
(da vera signora),
il sugo di pomodoro,
il sangue,
i miei calzini
Clerc sans fortune, d’abord attaché à l’évêché de Périgord du côté de Marolh, Arnaut n’avait que son savoir pour bagage. S’il vagabonde, c’est d’abord par nécessité, avant de trouver quelques attraits au voyage, quelques déconvenues aussi. À Béziers, il rencontre la fille de Raimon VI de Toulouse, déjà connue sous le nom de comtessa de Burlatz, et déjà courtisée par le roi Alfonse II d’Aragon. L’amour qu’il conçoit et avoue pour la dame lui vaut bien des tourments et le contraint à se réfugier chez son ami Guillaume de Montpellier. Dans ses chants, il se montre téméraire, quasi inconscient, comme sous le coup d’un fol éblouissement.
Deux lambeaux de ses vers me déchirent tout le corps.
…je veux faire l’escalade au plus direct,
sans messager ; et aller au sommet…
Je veux faire l’escalade au plus direct,
sans messager ; et aller au sommet où tu es.
Arriver dans l’axe du soleil de midi
pour ne pas répudier mon ombre.
Monter lentement de saison en saison,
monter à l’assaut de plus que moi,
monter pour accomplir le pacte,
monter sans idée de retour.
Je n’ai ni ta vaillance ni ta grâce.,
je ne danse pas à l’aplomb des cascades,
je ne dors pas dans les nacelles du vide,
je tente loyalement l’impossible
André Velter / Je vais te faire passer les siècles ( 5 )
Il m’est arrivé de cacher un amour par peur de le perdre,
Il m’est arrivé de perdre un amour pour l’avoir caché.
Il m’est arrivé de serrer les mains de quelqu’un par peur
Il m’est arrivé d’avoir peur au point de ne plus sentir mes mains
Il m’est arrivé de faire sortir de ma vie des personnes que j’aimais
Il m’est arrivé de le regretter
Il m’est arrivé de pleurer des nuits durant, jusqu’à trouver le sommeil
Il m’est arrivé d’être heureuse au point de pas parvenir à fermer les yeux
Il m’est arrivé de croire en des amours parfaites
Puis de découvrir qu’elles n’existent pas.
Il m’est arrivé d’aimer des personnes qui m’ont déçue.
Il m’est arrivé de décevoir des personnes qui m’ont aimée
Il m’est arrivé de passer des heures devant le miroir pour tenter de découvrir
qui je suis et d’être sure de moi au point de vouloir disparaître
Il m’est arrivé de mentir et de m’en vouloir ensuite, de dire la vérité et de
m’en vouloir aussi.
Il m’est arrivé de faire semblant de me moquer de personnes que j’aimais
avant de pleurer plus tard, en silence dans mon coin.
Il m’est arrivé de sourire en pleurant des larmes de tristesses et de pleurer
tant j’avais ri.
Il m’est arrivé de croire en des personnes qui n’en valaient pas la peine,
et de cesser de croire en ceux qui pourtant le méritaient.
Il m’est arrivé d’avoir des crises de rire quand il ne fallait pas.
Il m’est arrivé de casser des assiettes, des verres et des vases, de rage.
Il m’est arrivé de ressentir le manque de quelqu’un sans jamais le lui dire.
Il m’est arrivé de crier quand j’aurais dû me taire, de me taire quand j’aurais
dû crier.
De nombreuses fois, je n’ai pas dit ce que je pensais pour plaire à certains,
d’autres fois, j’ai dit ce que je ne pensais pas pour en blesser d’autres.
Il m’est arrivé de prétendre être ce que je ne suis pas pour plaire à certains,
et de prétendre être ce que je ne suis pas pour déplaire à d’autres.
Il m’est arrivé de raconter des blagues un peu bêtes encore et encore,
juste pour voir un ami heureux.
Il m’est arrivé d’inventer une fin heureuse à des histoires pour donner
de l’espoir à celui qui n’en avait plus.
Il m’est arrivé de trop rêver, au point de confondre le rêve et la réalité…
Il m’est arrivé d’avoir peur de l’obscurité, aujourd’hui dans l’obscurité
“je me trouve, je m’abaisse, je reste là“
Je suis déjà tombée un nombre innombrable de fois en pensant que
je ne me relèverais pas.
Je me suis relevé un nombre innombrable de fois en pensant que
je ne tomberais plus.
Il m’est arrivé d’appeler quelqu’un pour ne pas appeler celui que
je voulais appeler.
Il m’est arrivé de courir après une voiture parce qu’elle emmenait
celui que j’aimais.
Il m’est arrivé d’appeler maman au milieu de la nuit en m’échappant
d’un cauchemar.
Mais elle n’est pas apparu et le cauchemar fut pire encore.
Il m’est arrivé de donner à des proches le nom d’ami et de découvrir
qu’ils ne l’étaient pas.
D’autres en revanche, que je n’ai jamais eu besoin de nommer m’ont
toujours été et me seront toujours chers.
Ne me donnez pas de vérités, parce que je ne souhaite pas avoir
toujours raison.
Ne me montrez pas ce que vous attendez de moi parce que je vais
suivre mon cœur !
Ne me demandez pas d’être ce que je ne suis pas, ne m’invitez pas à être
conforme, parce que sincèrement je suis différente ! Je ne sais
pas aimer à moitié, je ne sais pas vivre de mensonges, je ne sais pas
voler les pieds sur terre. Je suis toujours moi-même mais je ne serais
pas toujours la même !
J’aime les poisons les plus lents, les boissons les plus amères, les
drogues les plus puissantes, les idées les plus folles, les pensées les plus
complexes, les sentiments les plus forts.
Mon appétit est vorace et mes délires sont les plus fous.
Vous pouvez même me pousser du haut d’un rocher, je dirai : – et alors ?
J’adore voler !
Traduit du portugais par Aurélie Tyszblat
Já escondi um amor com medo de perdê-lo,
já perdi um amor por escondê-lo.
Já segurei nas mãos de alguém por medo,
já tive tanto medo, ao ponto de nem sentir minhas mãos.
Já expulsei pessoas que amava de minha vida,
já me arrependi por isso.
Já passei noites chorando até pegar no sono,
já fui dormir tão feliz, ao ponto de nem conseguir fechar os olhos.
Já acreditei em amores perfeitos,
já descobri que eles não existem.
Já amei pessoas que me decepcionaram,
já decepcionei pessoas que me amaram.
Já passei horas na frente do espelho tentando descobrir quem sou,
já tive tanta certeza de mim, ao ponto de querer sumir.
Já menti e me arrependi depois,
já falei a verdade e também me arrependi.
Já fingi não dar importância às pessoas que amava, para mais
tarde chorar quieta em meu canto.
Já sorri chorando lágrimas de tristeza, já chorei de tanto rir.
Já acreditei em pessoas que não valiam a pena,
já deixei de acreditar nas que realmente valiam.
Já tive crises de riso quando não podia.
Já quebrei pratos, copos e vasos, de raiva.
Já senti muita falta de alguém, mas nunca lhe disse.
Já gritei quando deveria calar, já calei quando deveria gritar.
Muitas vezes deixei de falar o que penso para agradar uns,
outras vezes falei o que não pensava para magoar outros.
Já fingi ser o que não sou para agradar uns,
já fingi ser o que não sou para desagradar outros.
Já contei piadas e mais piadas sem graça, apenas para ver
um amigo feliz.
Já inventei histórias com final feliz para dar esperança a
quem precisava.
Já sonhei demais, ao ponto de confundir com a realidade…
Já tive medo do escuro, hoje no escuro « me acho, me agacho,
fico ali ».
Já cai inúmeras vezes achando que não iria me reerguer,
já me reergui inúmeras vezes achando que não cairia mais.
Já liguei para quem não queria apenas para não ligar para quem
realmente queria.
Já corri atrás de um carro, por ele levar embora, quem eu amava.
Já chamei pela mamãe no meio da noite fugindo de um pesadelo.
Mas ela não apareceu e foi um pesadelo maior ainda.
Já chamei pessoas próximas de « amigo » e descobri que não eram…
Algumas pessoas nunca precisei chamar de nada e sempre foram e
serão especiais para mim.
Não me dêem fórmulas certas, porque eu não espero acertar sempre.
Não me mostre o que esperam de mim, porque vou seguir meu coração!
Não me façam ser o que não sou, não me convidem a ser igual, porque
sinceramente sou diferente!
Não sei amar pela metade, não sei viver de mentiras, não sei voar com
os pés no chão.
Sou sempre eu mesma, mas com certeza não serei a mesma pra SEMPRE!
Gosto dos venenos mais lentos, das bebidas mais amargas, das drogas
mais poderosas, das idéias mais insanas, dos pensamentos mais
complexos, dos sentimentos mais fortes.
Tenho um apetite voraz e os delírios mais loucos.
Você pode até me empurrar de um penhasco que eu vou dizer:
- E daí? Eu adoro voar !
Une flamme très ancienne
allume méticuleusement
la pauvre pièce presque vide
Tu regardes partout
cherchant l’éclat
de quelques mots
Mais tu ne trouves que
la rumeur d’une musique
qui ressemble au silence
Alberto Blanco / QUASI HOQUETUS
a Sofia Gubaidulina
Una llama muy antigua
alumbra meticulosamente
la pobre habitación casi vacía
Miras en todas direcciones
buscando el resplandor
de algunas palabras
Pero sólo encuentras
el rumor de una música
que se parece al silencio
As-tu la force là où tu es
d’être toi-même
as-tu la force d’être
celui que tu aurais été
sans ton dieu, sans tes maux
sans cet atroce étouffement
as-tu la force aujourd’hui
par-dessus la baie d’absence
d’entamer l’autre dialogue
que de mots, que de pleurs ont fui
en cadence de douleurs
que d’amour
tant d’ombres venteuses en bas
dans l’écriture.
Sylvie Fabre G. / Frère humain ( extraits )
Quand prononceras-tu
la parole de silence
toi qui n’es plus corps des corps du monde
ta voix trouve trace dans la mienne
(privée de bouche)
a peur de mourir de n’importe quelle mort
créature de songe et de fumée
d’encre ancienne, de langage et de souvenirs
s’essaie à parler
les mots sont des prétextes
pas de déchiffrement mais une traînée de temps
peut-être as-tu vécu, frère humain
comme tous les tiens avant toi
sans jamais savoir
quelle est ta voix et où elle va
seulement l’ivresse
et l’extinction.
Sylvie Fabre G. / Frère humain ( extraits )
I
Mots, profits d’un quart d’heure arrachés à l’arbre calciné du langage, entre les bons jours et les bonnes nuits, portes d’entrée et de sortie, entrée d’un corridor qui va de nulle part à nulle part.
On tourne et tourne dans un ventre de bête, dans un ventre de pierre, dans un ventre de temps. Trouver la sortie, le poème.
Obstination de ce visage où se brisent mes regards.
Front armé, invaincu devant un paysage en ruines, après avoir assailli le secret. Mélancolie de Volcan.
Le bienveillant groin en pierre de carton du Chef,
du Conducteur, fétiche du siècle; les je, tu, il, tisseurs de toiles d’araignée, pronoms armés d’ongles ; les divinités sans visage, abstraites. Dieu le père se venge en toutes ces idoles.
L’instant se gèle, blancheur compacte qui aveugle et
ne répond plus et disparait, masses de glace emportée par des courants circulaires. Il reviendra.
Arracher les masques de la fantaisie , clouer une pointe au centre sensible : provoquer l’éruption.
Couper le cordon ombilicale, achever la Mère : crime que le poète moderne a commis pour tous, au nom de tous. Au nouveau poète de découvrir la Femme.
Parler pour parler, arracher des sons en désespoir de cause, écrire sous la dictée du vol de la mouche, noircir.
Le temps s’ouvre en deux : c’est l’heure du saut et de la mort.
II
Mots, phrases, syllabes, astres qui tournent autour d’un centre fixe. Deux corps, beaucoup d’êtres qui se rencontrent dans une seule parole. LA page se couvre de lettres indélébiles, que personne ne disait, que personne ne dictait, qui sont tombées là, et brûlent, et brillent, et s’éteignent. C’est ainsi qu’existe la poésie, qu’existe l’amour. Et si je n’existe, toi tu existes.
Partout les solitaires forcés commencent à créer les mots du nouveau dialogue.
Le jet d’eau. La gorgée de santé. Une fille inclinée sur son passé. Le vin, le fue, la guitare, l’après-dîner. Un mur de velours rouge sur la place d’un village. Les acclamations, la cavalerie éclatante qui entre dans la ville, le peuple exalté : hymnes. L’irruption du blanc, du vert, du flamboyant. Le trop facile, ce qui s’écrit seul : la poésie.
Le poème prépare un ordre amoureux. Je prévois un homme-soleil et une femme-lune, lui libre de son pouvoir, elle libre de son esclavage, des amours implacables rayant l’espace noir. Tout doit céder à ces aigles incandescents
Aux créneaux de ton front le chant pointe. La justice poétique incendie les camps d’opprobre : il n’y a pas de place pour la nostalgie, le je, le nom propre.
Tout poème s’accomplit aux dépens du poète.
Midi futur, arbre immense au feuillage invisible. Sur les places, les hommes et les femmes chantent le chant solaire, fontaine de transparences. La houle jaune me couvre : rien de moi ne doit parler par ma bouche.
Quand dort l’Histoire, il parle en rêve : sur le front du peuple endormi, le poème est une constellation de sang. Lorsque s’éveille l’Histoire, l’image se fait acte, le poème s’accomplit : la poésie entre en action.
Mérite ce que tu rêves.
Octavio Paz / Vers le poème
Traduction : Jean-Clarence Lambert revue par l’auteur
L’acte est vierge, même répété.
René Char / Les feuillets d’Hypnos
Cercamon était jongleur, poète, musicien, chanteur.
Plus souvent sur les routes que dans les châteaux. On l’entendit pourtant chez le Duc d’Aquitaine. Il avait le verbe violent comme d’autres le vin. D’où un profil d’imprécateur. En amour aussi : emporté, fervent, superbe. De lui, parti du douzième siècle, je garde un trait qui a marqué mon âme.
Il me plaît qu’elle me rende fou…
Il me plaît qu’elle me rende fou
La femme qui n’est pas revenue
qu’elle me force à plus d’insomnie,
au-delà du sacrifice, à plus d’offrandes.
Passion, mais pas de bras en croix,
passion pour étouffer l’effroi,
passion des lisières hantées,
passion de notre passion enchantée.
Il me plaît que ce soit toi
qui m’enjoigne de changer la mort
et de serrer entre mes bras
la haute migration de ton corps
André Velter / Je vais te faire passer les siècles (1)
Poèmes pourChantal Mauduit
Tout passera
emportant
la pesanteur
de mille insuffisances
Tout passera
Seul restera
mieux noué
ce qui unit
Béatrice Marchal
Aux virages des banlieues
les talus laissent
flotter les mercredis verts et les herbes perdues.
Les chemins s’engagent comme des faits divers
entre les pissenlits d’or et les pentes qui reviennent.
Le train s’annonçant comme s’il allait très loin
peine à convaincre la courbe qu’elle doit se détacher.
Il y a des pères et leurs enfants, qui marchent.
Des soupiraux sentent la lessive.
On aimerait que cela suffise.
Des nuages sont froncés, plus loin.
Il va falloir partir, sans formulaire,
Empoigner dans le courage du vent
la rumeur morne et les corps identiques
Pour tenter quelque chose qui aurait
Pur, mathématique,
la surface argentée d’un arbre réussi.
Emmanuelle Sordet
Déjà étincelait, à l’orient,
L’étoile de l’amour; et l’autre, au Nord,
L’Ourse qui rend sans fin Junon jalouse
Resplendissait de ses beaux feux tournants.
Déjà debout, une vieille au pieds nus,
Remuait, à demi vêtue, les braises, les cendres
Au près de son rouet. Et poignait les amants
Cette heure qui sépare dans les larmes
Lorsque mon espérance entra dans mon cœur,
La presque morte : et non par la voie usuelle
Que fermaient mon sommeil, ma souffrance et mes pleurs
Ah, qu’elle était changée ! Mais elle semblait dire :
Pourquoi te laisses-tu ainsi languir ?
Tu peux bien voir encore que mes brillent.
Petrarque
Traduction : Yves Bonnefoy
L’extraordinaire effet du soleil sur l’eau
Où il se brise comme une assiette en mille
Morceaux toujours plus éparpillés qui s’abîment
En même temps qu’en surface ils se multiplient
Comme de la paille incendiée où le vent
Rougeoie attisant dans le trou la braise, puis
C’est un chantier où l’or en feuillage repeuple
Les profondeurs que les dieux endormis habitent,
Étonnamment beaux, posés sur le lotus comme
On a accoutumé de les voir sur la soie
Peinte et comme nous les ont transmis en image
Les peuples de la Révélation, de l’Inde
À l’Égypte, de l’Atlantide au haut des Andes
Jusque aujourd’hui gardiens des temples submergés.
Robert Marteau
ai couru, nu d’automne vers les maisons basses
avec la lourdeur du gravier
et mes semelles de peau
Ce chemin vers rien de certain
qui se brise en bruissements rances
pas même une ronce connue, ni le terme, ai caché, donc
mon visage en terre,
apaisé à la douceur de la motte, son odeur
Et que faire du dédale de l’air ?
Jl bombb le poumon, ne sait que le tournoiement,
Tendu au monde ai louché vers le soleil là-bas, et titubé plus
loin, blanc d’absences et
sans questions
Et jamais d’exclamation en moi, pas d’étonnement, ni même
un trait ni le point,
Les orteils cramponnés sur les mottes inconnues
Jl courrrr tronqué vers le champ toujours à nouveau de
tourne-
sols
des larmes perdues, qui pourraient s’étouffer sous le
menton,
si j’avais un jabot !
Ma tête est l’estomac d’une poule,
chaque image vient que je dois digérer, concasser,
en dedans la poche
sourde éloquence d’une tête pleine d’air et de bruits de
bris,
au rythme des images
qui s’arrêtent, de verre, en moi,
Mais pourquoi la chronique ne raconte-t-elle pas que me suis perdu dans le jaune ?
et qu’alors le genou posé devant la première fleur ?
Laure Gauthier / Kaspar de pierre ( extrait )
Je fus appelé dehors,
Le grand ciel m’a parlé
Le bois noir m’a parlé
Le feu m’a parlé
Je fus appelé dehors (…)
J’ai vu la lune croître et décroître
J’ai vu le sentier du vent
J’ai vu une rivière dans le ciel
J’ai vu un vol d’étoiles bleues
J’ai vu la mer brumeuse
Semblable à du lait
Et des îles peuplées d’oiseaux
Kenneth White / Le chemin du Chaman
Regarde moi bien ma petite fille,
ma petite Houda
regarde tous les êtres humains
tous envoyés de la lumière
mais se bousculant tous autant qu’ils sont
dans une impasse organisée savamment en la vie.
Ils se prédisent tous une mort qui n’est pas la mort.
Mais savent-ils que l’éternité a commencé à sentir l’homme
avant le premier homme sur terre?
Abdelmajid Benjelloun
Traduction : Nasser-Edine Boucheqif
Et parfois, des gestes troubles duun
émerge l’esquisse d’une danse.
Alors les mains caressent l’air
les bras deviennent les branches d’un pommier s’ouvrant
vers la lumière, saluant quelque chose.
Et les autres sont ici, tous ensemble :
tous dans le geste, tous dans le mouvement
d’une main qui traverse les ères biologiques,
serre du sable venu de très loin,
un tournevis, un marteau, un hameçon, une lame de silex,
la peau tiède d’un animal disparu,
une pierre brûlante de feu,
un sexe vivant.
Alors c’est le grain, céréales, vent
qui se meut, et chante : sous les pas
les grandes plaines, les pierres blanches
de routes blanches de routes qui mènent à la mer,
fêtes saisonnières.
Alors je suis les oies sauvages, les bancs de poissons,
je connais toutes les odeurs du bois, les trajets de l’eau,
je remonte le dos herbé des montagnes,
les vallées du ciel.
Parce que parfois des pauvres gestes de mon travail
émerge l’esquisse d’une danse.
Alors je ne pèse plus rien, et je suis libre
au fond de mon secret quotidien.
Et si la lumière se fait plus lointaine
j’en préserve l’absence.
Fabio Pusterla / Les gestes du travail
Traduction : Mathilde Vischer
E poi talvolta dai gesti opachi del lavoro
scivola fuori il motivo di una danza.
Allora le mani accarezzano l’aria
le braccia diventano i rami di un melo che si aprono
verso la luce, e salutano qualcosa.
E gli altri sono qui, tutti qui insieme:
tutti nel gesto, tutti nel movimento
di una mano che attraversa ere biologiche,
stringe una sabbia lontanissima,
un cacciavite, un martello, un amo, una lama di selce,
la pelle tiepida di un animale scomparso,
un sasso caldo di fuoco,
un sesso vivo.
Allora è grano, semi di cereali, vento
che muove i passi, e canta: sotto i piedi
ci sono le grandi pianure, le pietre bianche
di strade bianche di strade che portano al mare,
feste di stagione.
Allora seguo le oche selvatiche, i branchi di pesci,
so tutti gli odori del bosco, i percorsi dell’acqua,
risalgo la schiena d’erba delle montagne,
le valli del cielo.
Perché talvolta dai poveri gesti del mio lavoro
scivola fuori il motivo di una danza.
Allora non ho più peso, e sono libero
in fondo al mio segreto quotidiano.
E se la luce si fa più lontana
ne custodisco l’assenza.
Notre maîtresse qui d’un oiseau orne sa robe,
nous dit que les équations
avaient soudainement disparu de sa tête,
quand elle se baignait dans la mer.
Une élève dit : peut-être ont-elles été mangées
par des poissons,
et nous dîmes tous : peut-être, peut-être…
Avec un long peigne que le vent lui tendit,
la maîtresse se fit une raie au milieu des cheveux,
Mais faites attention, nous dit-elle,
celui d’entre vous qui applaudit plus qu’il ne faut,
sera acculé à tourner sept fois
autour du fou qui dort
à côté de la station d’essence.
Embarek Ouassat / Souvenir
La mort n’existe pas
Ici
Personne ne la craint
C’est Mourir que l’on déteste
En cette belle nuit
Nuit comme il y en a peu
Belle et rare
Nuit
De l’exil
Munesu Mabika de Cugnac / Un monde plus fort que le reste ( extrait)
«QU’EST-CE QUE TU FERAIS SI TU DEVAIS TOUT ABANDONNER?»
ME DEMANDA RINPOCHE CHÖGYAM TRUNGPA TULKU DANS
LE COULOIR EN MARBRE ÉTINCELANT,
FIXANT MA VALISE NOIRE TOUTE BOURRÉE D’ART,
«MIEUX VAUDRAIT ÊTRE PRÊT A MOURIR»…
L’HARMONIUM C’EST À PETER
L’ECHARPE À KRISHNA LA CLOCHE AVEC L’ÉCLAIR DE FOUDRE EN
CUIVRE C’EST PHILIP WHALEN QUI L’A CHOISIE AU JAPON
L’ÉDITION DE BLAKE, AVEC DES NOTATIONS D’ACCORDS, EST
EN PIECES, ET PUIS IL Y A LES LIVRES NOIRS DE CITY LIGHTS,
LES BÂTONS POUR CHANTS D’ABORIGÈNES AUSTRALIENS, L’ENCENS
VERT, LES CYMBALES À DOIGT TIBETAINES EN MÉTAL
PRÉCIEUX –
UNE JAMBE CASSÉE UNE SEMAINE PLUS TARD M’A TOUT REMIS
EN MÉMOIRE ET, AU BOUT DE QUELQUES JOURS, LA DOULEUR
N’ARRÊTANT PAS JE ME SUIS MIS À PLEURER DANS MON LIT
SANS RAISON, PENSANT UN PEU AU RABBIN SHACTER, UN PEU
A MON PÈRE LOUIS, UN PEU
À TOUT CE QU’IL ALLAIT FALLOIR ABANDONNER…
Allen Ginsberg
A mon ami Ozar disparu depuis des années
L’épouse a déchiré sa mantille,
elle s’est arraché les cheveux,
elle s’est voilée avec le gémissement
et l’a passé derrière elle,
les sœurs les tantes les nièces
ont égrené les larmes sur la terrasse de la maison,
elles ont ôté le voile de leur tête
et soulevé un pont de plaintes,
les heures ont passé pesamment,
les combattants qui sont arrivés à la fin de la nuit
ne sont pas revenus avec son écharpe
ni avec sa bague de mariage
ornée d’un saphir bleu
ni avec son petit Coran,
même pas avec un fil de son manteau,
mais juste avec son briquet
et sa kalachnikov,
les femmes du village rassemblées
dans la cour de la maison
ont empli le ciel de leurs gémissements,
les hommes se sont défaits l’un après l’autre
comme les laines d’un vieux pull,
seul son petit enfant
serrait le briquet
serrait la citadelle d’Alep imprimée autour
couleur de terre,
il riait, riait, riait
aux voix des youyous noirs
qui tombaient à verse à verse
comme des douilles vides
Osama Khalil Aldiab / Le grand deuil
Traduction : Shiraz al Faraj et Annie Salager
Qui me répond dans ce bois sans chemin ?
Est-ce le chêne qui parle au sapin,
Est-ce le hêtre qui grince et frissonne,
Ou, de nouveau, le pic-vert qui résonne
Ou la fauvette, petit compagnon,
Qui, au couchant, brusquement, me répond ?
Qui me répond dans ce bois sans chemin ?
Toi, qui, peut-être, repenses soudain
À nos années de misère et de peines,
À nos soucis, à nos peurs, à nos haines,
À nos errances si loin de chez nous, —
Toi où mon âme a brûlé tout à coup ?
Qui me répond dans ce bois sans chemin ?
Heure après heure, du soir au matin,
Sonne l’écho, comme un souffle timide,
De cet amour infini qui me guide,
D’où mes poèmes, tremblants, oppressés,
Hors de mes paumes volaient t’enlacer…
Nikolaï Zabolotski
Traduction : André Markowicz
Je distingue les mois à leurs habits de soleil ou de pluie,
Les midis à leurs formes variées et multicolores ;
Je vois surgir les ombres de la nuit,
J’entends les heures mornes sonner dans l’insouciance.
J’aperçois le soleil enflammer au couchant
Les collines où les pluies du matin ont chuinté ;
Le visage aveugle et pâle du brouillard
Monter quand sont parties les ardeurs de l’été.
J’ai vu le sabre et l’éclair, l’étoile filante,
La cuve de la mer en colère,
J’ai senti monter l’échine de la terre,
Foulé le brasier des abîmes et la neige des cimes.
J’ai su prédire l’éclipse latente,
L’avènement des sphères excentriques,
Mesurer la poussière avalée par le ciel,
Le poids du soleil et le déclin des astres.
J’atteste les efforts de mes terrestres compagnons,
Je vois des assemblées qui se forment, exultent, se séparent ;
Le doigt brutal de la mort, la morsure du chagrin,
La multitude des labeurs qui sont le propre des vivants.
Mais je voudrais connaître ce qui m’échappe,
Ces visions dont parlent les vieux prophètes,
Ces signes qui disent si bien les lois,
Accordés à certains, refusés à ma longue inquiétude.
Dans l’enclos, gardien de ses cendres pâles,
Entrevoir le fantôme d’un proche, d’un ami,
Porteur de son sourire, et tout doux murmurant :
Ce n’est pas la fin ! » Heureuse initiation ! “
Ou si les lèvres d’un amour mort, nées d’un rêve,
Quand, à minuit, les démons du Souverain Déclin
Tentent par ruse de me rendre à la terre,
Me laissaient les marques d’immatériels baisers ;
Si, quand le fort répand le sang du faible,
Quelque greffier, comme dans l’Écriture,
Témoin de ce forfait, pouvait laisser tomber
Une plume, pour preuve que le ciel a consigné le crime.
Quelques-uns, ravis sur les cimes de l’extase,
Assurent qu’ils ont eu l’expérience de ces signes
Et déchiffré ces radieuses scènes du futur :
La résurrection des cœurs en poussière.
Je n’aurai, de ma vie, un tel privilège…
Je me suis couché dans le lit des morts, j’ai marché
Parmi les tombes de ceux à qui j’avais parlé,
Implorant la plupart de m’envoyer des signes.
J’attendis dans l’angoisse. Mais nulle réponse.
Pas le moindre message, ni quelques doux murmures
Qui viennent éloigner les limites de mon savoir.
Et l’Ignorance, pensive : « Quand un homme tombe,
c’est pour toujours. »
Thomas Hardy / Un chercheur de signes
I MARK the months in liveries dank and dry,
The day-tides many-shaped and hued;
I see the nightfall shades subtrude,
And hear the monotonous hours clang negligently by.
I view the evening bonfires of the sun
On hills where morning rains have hissed;
The eyeless countenance of the mist
Pallidly rising when the summer droughts are done.
I have seen the lightning-blade, the leaping star,
The caldrons of the sea in storm,
Have felt the earthquake’s lifting arm,
And trodden where abysmal fires and snowcones are.
I learn to prophesy the hid eclipse,
The coming of eccentric orbs;
To mete the dust the sky absorbs,
To weigh the sun, and fix the hour each planet dips.
I witness fellow earth-men surge and strive;
Assemblies meet, and throb, and part;
Death’s soothing finger, sorrow’s smart;
–All the vast various moils that mean a world alive.
But that I fain would wot of shuns my sense–
Those sights of which old prophets tell,
Those signs the general word so well,
Vouchsafed to their unheed, denied my watchings tense.
In graveyard green, behind his monument
To glimpse a phantom parent, friend,
Wearing his smile, and “Not the end!”
Outbreathing softly: that were blest enlightenment;
Or, if a dead Love’s lips, whom dreams reveal
When midnight imps of King Decay
Delve sly to solve me back to clay,
Should leave some print to prove her spirit-kisses real;
Or, when Earth’s Frail lie bleeding of her Strong,
If some Recorder, as in Writ,
Near to the weary scene should flit
And drop one plume as pledge that Heaven inscrolls the wrong.
–There are who, rapt to heights of trancéd trust,
These tokens claim to feel and see,
Read radiant hints of times to be–
Of heart to heart returning after dust to dust.
Such scope is granted not my powers indign…
I have lain in dead men’s beds, have walked
The tombs of those with whom I’d talked,
Called many a gone and goodly one to shape a sign,
And panted for response. But none replies;
No warnings loom, nor whisperings
To open out my limitings,
And Nescience mutely muses: When a man falls he lies.
Ecoute la fontaine
Jaillie de la mémoire
S’écouler dans la nuit
À travers les vivants
Son ruissellement draine
Le chant profond des pierres
Mais arrête le temps
Paul Pugnaud
Ils furent affligés de leur séparation.
Eux ne l’on pas voulu ; c’était les circonstances.
Certains besoins vitaux obligèrent l’un d’eux
A s’en aller au loin…
New York ou Canada.
Leur amour n’était, certes, ce qu’il avait été ;
Car son attrait s’était lentement amoindri.
Mais pour se séparer, ils ne l’ont pas voulu.
C’était les circonstances
Peut-être le destin, agissant en artiste,
Les sépara, avant que leur amour ne meure,
Que le temps ne les change.
Ainsi, l’un sera, pour l’autre, comme il avait été :
Toujours le beau garçon de vingt-quatre ans.
Constantin Kavafis
Le soleil porte son costume orangé
il salue et part sans retour
l’été ôte son masque d’acier
les feuilles fuient les arbres
tandis que le froid s’approche
en portant sur son dos
ses couvertures de laine
et que la lune se souffle sur les mains
ô ma bienaimée
la nature met sa tunique blanche
et les gens nous observent de leurs fenêtres
pareils à des fusils
ils nous voient saigner sans le moindre frisson
Emmagasinez les bougies et le bois
les grosses chaussures et les pardessus
vous qui n’avez pas appris de langage nouveau,
des îles nouvelles,
le soleil frappe à vos portes
depuis des années
et vous, dans les salons vous jouez
aux cartes et sifflez le maté,
je n’ai pas peur,
je suis toujours debout
près de la source gelée
par l’intensité des insultes et des injures,
les chenilles ne se sont pas encore envolées autour de moi
je suis l’arbre qui t’attend toujours
tu me manques
le froid est un blasphème qui me transperce
il va anéantir ces voix aiguisées comme des regards
mes mains s’étendront vers le bord du lit
comme la mère tend la main à son bébé
mais je ne te trouverai pas
je crierai d’une voix aveugle
que le dur hiver me combat
puis j’allumerai mes souvenirs l’un après l’autre
pour traverser sur l’autre rive,
ne me reproche pas d’avoir changé
je recouvrirai mon visage de poèmes
et dessinerai sur le mur
après avoir appris le jour
et respiré la lumière,
je ne lèverai pas de drapeau
je ne lèverai pas de slogans,
je dessinerai seulement ton prénom
aussi petit que la lucarne d’un mausolée
d’où s’envolent les prières.
Osama Khalil Aldiab / Crépuscule
Traduction : Shiraz al Faraj et Annie Salager
Peinte, elle n’est pas vide
elle est peinte ma maison
de la couleur des immenses
passions et malheurs.
Elle reviendra des larmes
où elle fut emportée
avec sa table déserte
avec son lit ravagé.
Les baisers à nouveau
s’épanouiront sur les oreillers.
Et les draps autour des corps
feront grimper leur liseron
intense, nocturne, parfumé.
Derrière la fenêtre
la haine s’atténue.
La griffe sera douce.
Laissez-moi l’espoir.
Miguel Hernandez / La dernière chanson
Traduction : Stéphane Chaumet
Pintada, no vacía
pintada es mi casa
del color de las grandes
pasiones y desgracias.
Regresará del llanto
adonde fue llevada
con su desierta mesa
con su ruinosa cama.
Florecerán los besos
sobre las almohadas.
Y en torno de los cuerpos
elevará la sábana
su intensa enredadera
nocturna, perfumada.
El odio se amortigua
detrás de la ventana.
Será la garra suave.
Dejadme la esperanza.
Ton souvenir descend
Cette nuit
Dans mon coeur,
Comme descend
Le printemps
Sur les vastes ruines,
Comme doucement marche
La brise
Sur les sables immobiles,
Comme le calme immense
Qui revient sans raison
Chez l’agonisant.
Faïz Ahmed Faïz
Accoudés aux balcons du soir
Nous contemplons la fuite
D’un monde en partie oublié
Les grandes forêts abattues
S’écoulent au rythme des fleuves
Et vont s’accumuler
Dans les barrages où le jour et la nuit dorment
Nous attendons d’autres saisons
Plus favorables où le fleuve
Fertilise la plaine
Le retour n’est pas prévisible
Même si le soleil appelle et crie
Pour arrêter ceux qui dépassent
Le rythme trop lent de la vie
Paul Pugnaud
I
Durant une nuit obscure,
Des feux d’un désir amoureux avivée,
Ô merveilleuse aventure !
Hors, je me suis esquivée ;
En ma maison la paix était arrivée.
II
Dans les ténèbres, et très sûre,
Déguisée, la secrète échelle bravée,
Ô merveilleuse aventure !
Dans les ténèbres et lovée ;
En ma maison la paix était arrivée.
III
Durant cette nuit heureuse,
Dans un tel secret que nul ne me voyait,
De toute chose oublieuse,
Un simple rai m’aiguillait ;
Sa lumière chaude en mon cœur chatoyait.
IV
Et sa clarté me guidait
Plus sûre que celle d’une mi-journée,
À l’endroit où m’attendait
L’élu de ma destinée ;
En ce lieu caché, de tous abandonnée.
V
Ô nuit qui sus me guider !
Ô nuit, plus aimable qu’un jour au lever !
Ô nuit qui sus nous brider,
L’amant m’ayant pu trouver ;
Aimée en l’amour, l’aimé put m’enlever !
VI
Entre mes seins tout fleuris
Lesquels pour lui seul en entier se gardaient,
Il s’endormit là, chéri ;
Mes caresses il validait
Et l’éventail des cèdres le déridait.
VII
Quand l’air soufflait aux bretèches,
Dénouant ses cheveux j’écartais ses mèches ;
À la nuit, de ses mains fraîches,
Il m’ouvrait au cou la brèche,
Et mes sens tout épris n’étaient plus revêches.
VIII
Terrassée et subjuguée,
Le visage sur l’aimé je reposai,
Tout cessa, j’étais au gué ;
Nul souci je ne pesai,
Oublié, parmi les lis je me grisai.
Saint Jean de la Croix
Eh toi ! Tu aimes enfourcher ce drôle de vélo ? Il a ses deux roues remplies de vide. Notre esprit aimerait bien se tenir Sur ce drôle de vélo.
L’Inde en est le fabricant renommé. Vu la taille du vélo, Jeter la jambe assez haut, Quelle histoire ! Qui en prend conscience ?
Quand on est dessus, rien n’est sûr. L’accident peut arriver à tout moment. Tenons bien le guidon à deux mains Et suivons notre route.
Jakir ud-Din annonce : ”Quand tout ça finira à la casse J’ai bien peur que ce drôle de vélo Ne serve qu’aux chiens et aux chacals Pour qu’ils se fassent les dents. »
Jakir ud-Din
Qui se tient en bas, dans une chambre
yeux grands ouverts, et sans protection
à regarder lointain
le monde, et l’autre monde qui est aussi le sien
commence un voyage illimité
dans l’inconnu
sa vie devient simple reflet d’astre
fine poussière d’étoiles
dedans l’obscur silence de la langue
et le nom qu’il ne parvient pas à prononcer
sur la tenture indéchiffrable du réel
ourle un visage tissé
aux ocre-vert de la terre, aux plaines étroites
du ciel, aux bêtes et aux blessures
aux bleus d’eaux et de pierres remémorées
perdu dans la profondeur des origines
le regard suspend les mots
dont l’attente couronne l’instant
vision de la chair, calme pensée
du vivant comme si
les choses et les voix étaient tout
amour, à l’ombre des sens
la solitude est une apothéose
une douleur de reine
et le temps a sa flamme
dans la privation où dansent les larmes
le cœur parle
le moindre souffle ranime l’esprit
couvrant d’existences, de dons et de souvenirs
le rêve d’avant et d’après
l’éveil est aussi l’exil
dans la vérité de l’en bas
la parole du corps a la nuit de l’âme
qui se tient en soi, face au mystère
connaît l’insecte et la plante, l’arbre et le roc
le nuage et le fleuve, le matin et le soir
adossé au miroir de la langue
il verse au puits de la vie
la source de la mort
la solitude est plus terrestre que céleste
dans la chambre nue
sa lumière humaine fraie la trace.
Sylvie Fabre G. / La solitude est une apothéose
la saison, son chant chéri
s’amenuise et se love
se rationne en petites poignées,
provision de notes à fredonner plus tard
un arbre abandonne ses feuilles au vent
l’une s’en va finir sur un livre ouvert, laissé
sur une table de jardin,
dont une main humaine
tourna jusqu’à celle-ci
les pages une à une
le vent d’un coup sec en achève la lecture.
Alexis Bernaut / Automne
C’est un rondel de saucisson,
C’est aussi un rondel de pain,
Car c’est toujours main dans la main
Couchés sur l’autre qu’ils sont bons.
On peut y glisser cornichons,
On peut prévoir un peu de vin,
C’est un rondel de saucisson,
C’est aussi un rondel de pain,
Souvent on beurre son croûton,
On fait preuve d’esprit malin
En tranchant large, en tranchant fin,
On peut ajouter du jambon
C’est un rondel de saucisson.
Paul Fournel / Casse-croûte fixe
Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.
Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
Aux pays poivrés et détrempés! – au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.
Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce : ignorants pour la science, roués pour le confort, la crevaison, pour le monde qui va. C’est la vraie marche. En avant toute!
Arthur Rimbaud / Démocratie
Nous aurons des dessus-de-lit
En velours de Gênes
Et mille guenons plus vieilles que ma mère
Y enfanteront
Nous ramerons avec les branches
Vertes du poème
Quarante jours c’est long
Sans compter les dimanches
Les enfants laissez-nous
Allez jouer tant qu’il n’y a pas de vent
Ne touchez pas
Les racines de l’arbre tant qu’il gèle
Nos tristesses sont des grands cyprès
Qu’on cache et qu’on brûle
Un matin
Sans y penser
Louise Browaeys
Cela ne sert à rien
D’écrire sans devenir le loup de la carte
Ou le cheval à encre de tous les jours
De refaire ici maintenant
L’affreux trajet de la même route…
D’écrire sans revenir à Moi
A la source rare de l’orphelin de la carte
D’écrire sans arriver
A chambarder le monde
D’écrire l’envie comme ça
Sans être Poe
Dans son petit New York de nos jours
Ou Prévert dans son pré vert de Paris…
De gémir
Et / ou de vomir
Et / ou de redire, sans penser, la même bêtise:
«L’art pour l’art»…
Ça ne sert à rien
D’écrire sans écrire l’objet in situ
Ça ne sert à rien
De te harceler ainsi
En escamotant ma carte:
La charte d’honneur d’autrefois
Ça ne sert à rien
De périr petit à petit, sado-maso-chiste…
Sous le regard de mille et un clochards…
Et de faire semblant d’être tout à la fois:
Poète et loup
Et d’être beaucoup et rare
Je doute fort
De la bonne route:
La bonne route?:
Laquelle?
Celle de Caîn et | ou d’Abel…
Qu’on connaît déjà, par coeur
Depuis Adam et Eve?
Ou l’autre route de tout le monde…
Et qui ne mène jamais à Rome?
Ça ne sert à rien
Ce chemin de rêve
De quelques centimètres d’en-vie
Ou de long…
(Si si…
Je crève de rêve, d’orgueil…
D’être là…
Tout près de l’impossible
Insoumi, debout
D’ouvrir la porte à tout le monde
Et quand je veux…)
ça ne sert à rien
D’offrir la rose de toute l’allégorie
De quatre chemins de rêve
A tout le monde
De tout refaire
Avec le refrain même d’hier.
Youssef Rzouga / Bruitage
Je n’entre pas en toi pour que tu te perdes
sous la force de mon amour ;
je n’entre pas en toi pour me perdre
dans ton existence ni dans la mienne ;
je t’aime et agis dans ton cœur
pour vivre avec ta nature,
pour que tu te répandes dans ma vie.
Ni toi ni moi. Ni toi ni moi.
Ni tes cheveux éparpillés même si je les aime tant.
Juste cette obscure compagnie. Maintenant
je sens la liberté. Éparpille
tes cheveux. Éparpille tes cheveux.
Antonio Gamoneda / Être en toi
Traduction : Stéphane Chaumet
Yo no entro en ti para que tú te pierdas
bajo la fuerza de mi amor;
yo no entro en ti para perderme
en tu existencia ni en la mía;
yo te amo y actúo en tu corazón
para vivir con tu naturaleza,
para que tú te extiendas en mi vida.
Ni tú ni yo. Ni tú ni yo.
Ni tus cabellos esparcidos aunque los amo tanto.
Sólo esta oscura compañía. Ahora
siento la libertad. Esparce
tus cabellos. Esparce tus cabellos.
nous n’écrivons pas sur la mort seulement sur la vie
les morts n’écrivent pas
de même que le poulet dans la casserole
ignorait la recette
vers après vers j’écris sur la vie
je pourrais le faire sur la lune les oiseaux ou le printemps
mais avec le sol le ciel et les jours à venir je fabrique une boîte
et quand les oiseaux le printemps ou les plaisirs
parviennent à me distraire
bien qu’ils soient muses des poètes
je choisis de ne pas écrire
Teresa Colom / La lune et le printemps Traduction : Stéphane Chaumet
no escrivim sobre la mort només sobre la vida
els morts no escriuen
com tampoc el pollastre que ara és a la cassola
coneixia la recepta
vers rere vers escric sobre la vida
ho podria fer sobre la lluna els ocells o la primavera
però amb el terra el cel i els dies que vindran conformo una capsa
i quan els ocells la primavera o els plaers
aconsegueixen distreure’m
encara que siguin musa de poetes
trio no escriure
L’ombre du chat passait.
Mais le chat était mort hier.
L’heure qui sonnait
était aussi d’hier,
comme si seulement ce qui n’était plus
pouvait encore vivre aujourd’hui
autour de moi, vivant en trop.
Je suis allé jusqu’au mur du fond de la chambre.
J’y attends pour sortir
la porte qui parfois s’absente.
Jean-François Mathé
Quelqu’un vient de partir
Dans la chambre
Il reste un soupir
La vie déserte
La rue
Et la fenêtre ouverte
Un rayon de soleil
Sur la pelouse verte
Pierre Reverdy / Soleil
L’abîme de Monsieur Cogito
Chez soi bien sûr on est plus en sûreté
mais aussitôt franchi le seuil
lorsque Monsieur Cogito
sort pour sa promenade matinale
il rencontre — l’abîme
oh ce n’est pas l’abîme de Pascal
pas plus que celui de Dostoïevski
c’est un abîme à la mesure
de Monsieur Cogito
son trait particulier
c’est qu’il ne provoque pas l’insomnie
pas plus qu’il n’éveille l’épouvante
il le suit simplement comme une ombre
s’arrête devant le boulanger
et dans le parc par-dessus l’épaule de Monsieur Cogito
il lit avec lui le journal
pénible comme de l’eczéma
attaché comme un chien
trop peu profond pour engloutir
la tête les bras et les jambes
un jour peut-être
cet abîme grandira
il mûrira avec l’âge
et deviendra sérieux
Si seulement on pouvait savoir
de quelle eau il boit
et de quel grain il se nourrit
Pour l’instant
il suffirait sans doute
à Monsieur Cogito
de quelques poignées de sable
pour le combler
mais il ne le fait pas
et quand
il rentre chez lui
il laisse l’abîme
à la porte
en le recouvrant soigneusement
d’un bout de vieux tissus
Zbigniew Herbert /L’abîme de Monsieur Cogito
W domu zawsze bezpiecznie
ale zaraz za progiem
gdy rankiem Pan Cogito
wychodzi na spacer
napotyka – przepaść
nie jest to przepaść Pascala
nie jest to przepaść Dostojewskiego
jest to przepaść
na miarę Pana Cogito
dni bezdenne
dni budzące grozę
idzie za nimi jak cień
przystaje przed piekarnią
w parku przez ramię Pana Cogito
czyta z nim gazetę
uciążliwa jak egzema
przywiązana jak pies
za płytka żeby pochłonęła
głowę ręce i nogi
kiedyś być może
przepaść wyrośnie
przepaść dojrzeje
i będzie poważna
żeby tylko wiedzieć
jaką pije wodę
jakim karmić ją ziarnem
teraz
Pan Cogito
mógłby zebrać
parę garści piasku
zasypać ją
ale nie czyni tego
więc kiedy
wraca do domu
zostawia przepaść
za progiem
przykrywając starannie
kawałkiem starej materii
Cependant qu’en l’école fraîchement repeinte
le maître demeure attentif aux marges nettes,
à la correction des jambages (ils tracent, dit-il,
l’avenir sans faux pas), un fleuve distrait
est sorti de son lit, un tyran s’est levé
hirsute, ou c’est l’ombre d’un nuage
qui change tout à coup l’écriture du monde,
et l’enfant qui rêvait dans la poudreuse
complicité des livres ne trouve plus
le chemin tracé où la vie se lit comme
les lignes de la main. Il s’enfonce déjà
dans le pressoir du temps comme ces mots
déjà s’effacent, qui l’ont porté.
Guy Goffette / Le pressoir du temps
Hier ta résistance passive
laissait ma raison de poète
plus froide que le nez d’un chien
au soleil mon ombre avait l’air
d’un petit avion de chasse à l’homme
aucun de mes poèmes ne pouvait être
en état de charité avec son prochain.
Aujourd’hui ta non-violence est l’escalier de rêve qui mène à la fraîcheur de tous les jardins.
Plus que jamais le monde a besoin
que ta grande santé de père de la tendresse
lui lave ses yeux et son cœur en lambeaux.
René Depestre / Pour le Mahatma Gandhi
Ce matin le ciel
ne s’est pas levé de la rue
mais le soleil a percé
jusque sous mes pieds : à la fois
une chose est finie
une autre est encore neuve
Hanne Bramness / Octobre
Traduction : Anne-Marie Soulier
I morges
løftet ikke himmelen fra gaten
men sola skar igjennom
under føttene : samtidig
noe avsluttet
og nytt
Les mots sont contagieux
Apprends donc les plus utiles
Et transmets-les comme ta part de Liberté
Si le soleil est exposé aux pleurs
Rentre-le chez toi sans fracas.
Georges Castera / Souhait
J’attache de la valeur à toute forme de vie,
à la neige, la fraise, la mouche.
J’attache de la valeur au règne animal
et à la république des étoiles.
J’attache de la valeur au vin tant que dure le repas,
au sourire involontaire, à la fatigue
de celui qui ne s’est pas épargné,
à deux vieux qui s’aiment.
J’attache de la valeur à ce qui demain ne vaudra plus rien
et à ce qui aujourd’hui vaut encore peu de chose.
J’attache de la valeur à toutes les blessures (…)
J’attache de la valeur au voyage du vagabond,
à la clôture de la moniale,
à la patience du condamné quelle que soit sa faute.
J’attache de la valeur à l’usage du verbe aimer
et à l’hypothèse qu’il existe un créateur.
Bien de ces valeurs, je ne les ai pas connues.
Erri de Luca / Valeurs
Traduction : Danièle Valin
À première vue il est possible de se déclarer homme.
À première vue il est possible de dire non.
D’un seul coup et dans la rue, d’un seul coup, pour tous
et pour toutes les fois où nous n’avons pas pu.
L’important à première vue est le fait d’être en vie.
L’important à première vue est que même la force injuste
suppose nos vies, ait besoin de ces actes minimaux
accomplis au quotidien dans la rue par tous.
Et il ne faudra pas oublier la leçon :
savoir, à chaque instant, que dans le geste que nous faisons
se cache une arme, savoir que nous sommes vivants
encore. Et que la vie
est encore possible, à première vue.
Jaime Gil de Biedma
Traduction : Stéphane Chaumet
Por lo visto es posible declararse hombre.
Por lo visto es posible decir no.
De una vez y en la calle, de una vez, por todos
y por todas las veces en que no pudimos.
Importa por lo visto el hecho de estar vivo.
Importa por lo visto que hasta la injusta fuerza
necesite, suponga nuestras vidas, estos actos mínimos
a diario cumplidos en la calle por todos.
Y será preciso no olvidar la lección:
saber, a cada instante, que en el gesto que hacemos
hay un arma escondida, saber que estamos vivos
aún. Y que la vida
todavía es posible, por lo visto.
Il n’y a pas de silence.
Penser n’est pas silence,
une chose n’est pas silence,
la mort n’est pas silence.
Etre n’est pas silence.
Aux alentours de ces faits
il n’y a que lambeaux de nostalgie:
la nostalgie du silence
qui peut-être un jour exista.
Ou peut-être n’exista jamais
et peut-être devons-nous le créer?
Roberto Juarroz / XI – 1.24
Traduction : Roger Munier
plonge au fond du rêve
qu’un slogan ne te submerge
(l’arbre est ses racines
et le vent du vent)
fie-toi à ton cœur
quand s’embrasent les mers
(et ne vis que d’amour
même si le ciel tourne à l’envers)
honore le passé
mais fête le futur
(et danse ta mort
absente à cette noce)
ne t’occupe d’un monde
où l’on est héros ou traître
(car dieu aime les filles
et demain et la terre)
e.e Cummings
Traduction : Jacques Demarcq
Alors que je ne voyais que mon visage
Dans la forêt du passé
Je reste sur un rivage
Pour assécher comme un drap mouillé
l’âge du fleuve.
Là l’Euphrate: larmes et falaise.
Je n’en étais que l’écho et la parole.
Je change la blessure en blessure
Et le salut en mots.
Montre-moi ma main
Pour qu’années et blessures
deviennent mains.
Chanci Abdelamir / Rêve II
Toi, et ton cri de joie au téléphone avant même de parler
Toi, transfigurée à l’écoute d’un poème, essoufflée comme si tu venais de courir sur un tapis d’étoiles
Toi, répétant l’oracle « c’est beau ! c’est beau ! c’est beau ! » avec cette voix d’enfance qui n’est pas une voix d’enfant
Toi, la tête souvent à la renverse
Toi, riant
Toi, riant par-dessus toute rumeur
Toi, riant d’un rire de source, d’un rire espiègle, d’un rire de bienheureuse espiègle, d’un rire de surprise et d’éveil
Toi, que j’embrasse pour la première rue de Sommerard, puis dans la cour du musée de Cluny
Toi, te conduisant très mal sur un banc du jardin du Luxembourg
Toi, seule spectatrice, immobile dans l’ombre du théâtre Molière pendant trois heures de répétition
Toi, lovée, le regard mauve
Toi, riant du chahut d’une horde d’Anglais dans la chambre d’à côté
Toi, riant de mes vanités d’homme trop occupé
Toi, riant en prenant l’ascenseur
Toi, te conduisant très mal sur la moleskine du Café Français
Toi, seule spectatrice, immobile dans l’ombre du théâtre du Rond-Point pendant trois heures de répétition
Toi, têtue, dents serrées, secouant tes cheveux
Toi, virevoltant, mimant une jonglerie avec les feuilles d’automne et le vent
Toi, dansant au bas des vignes de Montmartre, rue Saint-Vincent
Toi, te conduisant très mal à l’arrière du scooter et m’empêchant de conduire
Toi, bouche et ongles
Toi, paroles fauves
Toi, perdue dans la foule du théâtre des Cultures du Monde et t’enfuyant pour ne pas rompre la magie
Toi, avec la grâce d’une gravité très douce évoquant le danger
Toi, chuchotant le nom de tes amis morts
Toi, caressant le caillou bleu semé d’une poussière d’or que je viens de t’offrir
Toi, les yeux pleins de larmes à ton retour de Dharamsala
Toi, en équilibre sur la rambarde de fer me repérant de loin en bondissant
Toi, abandonnant tout et tous au milieu d’un repas quand j’appelle à l’improviste
Toi, l’émerveillée qui émerveille
Toi, l’impulsive à l’infinie tendresse
Toi, l’irradiante qui s’offre paumes ouvertes au soleil
Toi, t’étirant dix minutes au téléphone si je te réveille à midi
Toi, et ce qui n’appartient qu’à nous
Toi, riant à mon épaule
Toi, riant de trois nuits sans sommeil
Toi, riant dans un matin de pluie légère à Lisieux, et me disant : tu m’en fais voir du pays !
Toi, te conduisant très mal sur une banquette de train, à l’aller comme au retour
Toi, la plus pudique des impudiques, la plus conquérante des dépossédées
Toi, passionnément démunie et distribuant partout le trésor des songes
Toi, pleurant du fond de l’âme sur une épouvante qui me concerne seul
Toi, pas à pas avec moi dans cette géhenne intime
Toi, soignant les pires douleurs avec un peu d’azur récolté chez les dieux
Toi, glissant une rose sous ton blouson, contre ta peau
Toi, entrant à reculons sous le proche du faubourg Saint-Antoine en me jetant des brassées de baisers
Toi, et l’écho de ton rire sous la voûte
Toi, téléphonant des pentes du Dhaulagiri, la voix voilée par l’altitude
Toi, m’envoyant encore des lettres des quatre coins du monde huit jours après ta mort
Toi, léguant aux migrations de l’univers le chant de notre amour
André Velter / Le septième sommet
Poèmes pour Chantal Mauduit
Disons que tu as gagné la course
et que le prix
était une autre course
que tu n’as pas bu le vin de la victoire
mais ton propre sel
que tu n’as jamais écouté de vivats
mais des aboiements de chiens
et que ton ombre
ta propre ombre fut ta seule
et déloyale concurrente.
Blanca Varela / Curriculum Vitae
Traduction : Stéphane Chaumet
Digamos que ganaste la carrera
y que el premio
era otra carrera
que no bebiste el vino de la victoria
sino tu propia sal
que jamás escuchaste vítores
sino ladridos de perros
y que tu sombra
tu propia sombra fue tu única
y desleal competidora.
J’ai jeté dans le noble feu
Que je transporte et que j’adore
De vives mains et même feu
Ce Passé ces têtes de morts
Flamme je fais ce que tu veux
Le galop soudain des étoiles
N’étant que ce qui deviendra
Se mêle au hennissement mâle
Des centaures dans leurs haras
Et des grand’plaintes végétales
Où sont ces têtes que j’avais
Où est le Dieu de ma jeunesse
L’amour est devenu mauvais
Qu’au brasier les flammes renaissent
Mon âme au soleil se dévêt
Dans la plaine ont poussé des flammes
Nos cœurs pendent aux citronniers
Les têtes coupées qui m’acclament
Et les astres qui ont saigné
Ne sont que des têtes de femmes
Le fleuve épinglé sur la ville
T’y fixe comme un vêtement
Partant à l’amphion docile
Tu subis tous les tons charmants
Qui rendent les pierres agiles
Je flambe dans le brasier à l’ardeur adorable
Et les mains des croyants m’y rejettent multiple innombrablement
Les membres des intercis flambent auprès de moi
Éloignez du brasier les ossements
Je suffis pour l’éternité à entretenir le feu de mes délices
Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil
Ô Mémoire Combien de races qui forlignent
Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur
Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes
Qui étaient immortels et n’étaient pas chanteurs
Voici ma vie renouvelée
De grands vaisseaux passent et repassent
Je trempe une fois encore mes mains dans l’Océan
Voici le paquebot et ma vie renouvelée
Ses flammes sont immenses
Il n’y a plus rien de commun entre moi
Et ceux qui craignent les brûlures
Descendant des hauteurs où pense la lumière
Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles
L’avenir masqué flambé en traversant les cieux
Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie
J’ose à peine regarder la divine mascarade
Quand bleuira sur l’horizon la Désirade
Au delà de notre atmosphère s’élève un théâtre
Que construisit le ver Zamir sans instrument
Puis le soleil revint ensoleiller les places
D’une ville marine apparue contremont
Sur les toits se reposaient les colombes lasses
Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie
À petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie
Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide
Comme les astres dont se nourrit le vide
Et voici le spectacle
Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil
Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle
Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles
Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles
Donnent des ordres aux hommes apprivoisés
Terre
Ô Déchirée que les fleuves ont reprisée
J’aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries
Vouloir savoir pour qu’enfin on m’y dévorât
Guillaume Apollinaire / Le brasier
Au pays de l’enfance je vais retrouver
tous les objets que j’ai perdus :
ma cape bleue, le livre de gravures,
le portrait de mon frère mort
et ta bouche froide, ta bouche froide.
Au pays de l’enfance, ma cape bleue
couvre des objets, des hallucinations.
C’est une cape bleue, d’un bleu profond
que quelqu’un, un jour, pourra trouver.
Bleu comme celui qui n’existe plus.
Et devant vous tous, purs et obstinés,
vierges en hiver et répulsifs en été,
je demande un bleu profond :
couvrez-moi de cette cape le jour de ma mort.
Alors quand je serai à l’agonie j’aurai la certitude
qu’une cape bleue, d’un bleu profond,
enveloppera mon corps de la tête au pied.
Lêdo Ivo / La cape
Traduction : Stéphane Chaumet
No chão da infância vou encontrar
todos os objectos que perdi:
a capa azul, o livro de gravuras,
o retrato do irmão morto
e a tua boca fria, tua boca fria.
Minha capa azul, no chão da infância,
cobre os objectos e as alucinações.
É uma capa azul, de um azul profundo
que em tempo algum será encontrado.
Azul como este não existe mais.
E a todos vocês que são puros ou relapsos,
virgens no inverno e repulsivos no verão,
faço meu pedido de um azul profundo:
cubram-me com esta capa no dia em que eu morrer.
Quando eu estiver morrendo, podem ter a certeza,
uma capa azul, de um azul profundo,
envolverá meu corpo da cabeça aos pés.
Dans une des régions
les plus raréfiées de l’esprit
où je campais au pied de la lettre
à une altitude de nul pied
plane un petit nombre
d’idées très particulières
qu’il eût été dommage de ne pas saisir
au vol de mes distractions
Je faillis ne pas les apercevoir tant elles étaient creuses au milieu d’oublis et de vertiges sans nom
L’une d’entre elles
attira notamment mon attention
non pas pour la beauté de sa démarche
d’une indistinction certaine mais à cause de ses yeux longs et minces
que j’ai pris pour des antennes de sauterelle
Je me penchais, alors, et reconnus
une de ces idées à capuchon vert
qui prennent les hommes au dépourvu
Elles ne sont pas
égarantes, au contraire
mais le traitement qu’elles font subir
aux penseurs est si étrange
qu’il faut décrire en détail
le dispositif destiné à les captiver
La paupière du milieu, car
elle en a plusieurs
est inclinée en arrière, à la base
en sorte qu’elle se trouve tout contre
la paupière supérieure
et lui est partiellement accolée
Deux paupières latérales
sont réunies sur la moitié
de leur longueur
de manière à former comme
une fourchette dressée en l’air
C’étaient les extrémités effilées de celle-ci
que je pris pour les antennes d’une sauterelle
La prunelle encapuchonnée s’appuie sur elles
Ainsi tout l’œil de l’idée se présente dans la position inverse du regard
Il semble également en veilleuse car il ne s’ouvre que rarement
L’acte de regarder s’accomplit à l’intérieur
de manière fugitive et constante et lorsqu’il s’accomplit ne fait que s’avancer entre les fourchettes
On ne s’attendait certes pas mais c’est pourtant à cet endroit que s’est posé naturellement mon regard
car il n’y a pas d’autres voies pour y pénétrer
L’irritabilité en fut extrême
Même le souffle d’une pensée ou un minuscule battement de cœur le font se retirer à l’intérieur comme mû par un ressort
entraînant le regard du penseur et obturant encore plus la lourde trappe mentale
A peine aspiré au fond de l’œil
mon regard entreprit de se frayer
un chemin vers le haut
Il fait plus clair au sommet
là où les extrémités des paupières
sont repliées sur elles-mêmes
C’est sans doute la raison pour laquelle
j’ai pu voir mon regard ramper dans toutes les directions à la fois
le seul moyen d’y parvenir étant de n’y plus penser
(Il n’y avait pas beaucoup d’espace à l’intérieur de l’idée)
Arrivé en haut
il se frotte nécessairement
contre soi-même
et reste le plus attaché
à sa manière de voir
qui n’est plus tout à fait la même
Toute cette étrange manœuvre qui recommence aussitôt dans l’autre œil ne donne lieu apparemment à aucun échange de vues
Il se peut cependant que nos regards trouvent au double fond de l’œil quelque peu d’une sécrétion visionnaire
Espérons que cette compensation
au moins
leur soit accordée
Eux qui normalement
se laissent fasciner
tout de suite
étaient comme aveuglés
par des larmes secrètes
et des gémissements saccadés
sortaient de leurs orbites
On comprendra
que ce soit là un exemple
extrême, à perte de vue
Quand au long regard il n’arrive presque jamais à pénétrer dans l’œil de l’idée, il n’y a d’ailleurs rien pour l’y attirer
Seuls les voyeurs à courte vue en dépit des chocs plutôt rudes à l’entrée
subissent un traitement plus doux et on les laisse se retirer au bout d’une demi-heure ce qui vaut mieux que d’être retenu à vie
On trouve pour certains
un exemple de long emprisonnement
C’est l’acte de cesser de regarder
qui déclenche
le mécanisme de libération
mais les voyous
ne procèdent pas toujours
progressivement
et, s’il se produit
le moindre contretemps
l’œil de l’idée ne s’ouvrira plus
L’idée que j’ai vue était ainsi
Son œil était privé de lumière mais il dégageait une lueur masquée qui attirait
A moins que les glandes idéatives
ne sécrètent quelque suc invisible
qu’elles peuvent opposer
de temps en temps
les regards entrent
sans rencontrer d’obstacle
Ils ont pour ce faire à descendre le long du clignotement par les deux cercles de cils raides qui poussent inclinés vers le bas
Les regards peuvent passer
en pressant contre
les extrémités plus flexibles
mais il leur est impossible
de revenir en arrière
car ces extrémités
ne sont inclinées que d’un côté
Ils se trouvent alors
dans une petite chambre
au milieu de la vision même
et tandis que pris de panique
ils font des efforts pour sortir
ils se couvrent d’images
C’est alors que se révèle
le côté fascinant de la trappe
car aussitôt
qu’une quantité d’images
suffisantes pour émerveiller l’œil
surgit, les zones de cils
se détendent, se contractent et finalement se recroquevillent plus rien dans ces conditions n’empêche les penseurs de prendre leur liberté
II peut se passer
deux ou trois jours
avant qu’ils soient relâchés
car déclencher les images
par petits à-coups
ne suffit pas
pour ouvrir l’œil (la trappe)
et la distribution de non-images
doit se faire
perpétuellement
Ghérasim Luca / Droit de regard sur les idées
Couverte de sargasses une femme flotte sur du sable de feu
les yeux fermés et la chevelure en flamme
pendant qu’une brise métallique frappe des falaises
et fait vibrer des marais.
Une sirène tout en haut embrasse le berger de la flûte
et de petits crabes se cachent sans laisser de trace.
Le silence des poissons volants
vient soudain frôler la peau de la noyée
et elle est là maintenant nue son sexe ouvert et fleuri
tandis qu’un adolescent la possède rapidement.
Les vieux neptunes vulgaires et les grosses hétaïres
reposent à côté de leurs filles fraîchement déflorées.
La mer et sa houle de cobalt
les géants coquillages roses
les footballeurs bronzés au loin.
Sur la colline les auditeurs de mantras
fument de l’herbe et se rappellent dans des hamacs
la déjà lointaine cité qui déchire les nerfs.
Une déesse jaune aux longues jambes cannelle
caresse et mord un poète au crépuscule
puis agonise au milieu d’une odeur de sueurs croisées.
La nuit de papillons et de lucioles
le réflecteur qui décharge des faisceaux planétaires
les vagues qui ne dorment pas et une tranquillité de vagabonds.
Eduardo García Aguilar / Mantra de la mer
Traduction : Stéphane Chaumet
Cubierta de sargazos una mujer flota sobre arenas de fuego
con sus ojos cerrados y la cabellera en llamas
mientras una brisa metálica golpea acantilados
y hace vibrar marismas.
Una sirena en lo alto se besa con el pastor de la gaita
y pequeños cangrejos se esconden sin dejar huellas.
El silencio de los peces alados
llega de súbito para rozar la piel de la ahogada
y ahora ella está allí desnuda con su sexo abierto y florecido
mientras un adolescente la posee rápidamente.
Los viejos neptunos adocenados y las gordas hetairas
reposan junto a sus hijas recién desfloradas.
El mar y su oleaje de cobalto
los gigantes caracoles rosados
los futbolistas bronceados a los lejos.
En la colina los oidores de mantras
fuman yerba y recuerdan en hamacas
la ya lejana urbe que destroza los nervios.
Una diosa amarilla de largas piernas canela
acaricia y muerde a un poeta en crepúsculo
y luego agoniza entre un olor de sudores cruzados.
La noche de mariposas y luciérnagas
el reflector que dispara haces planetarios
las olas que no duermen y una tranquilidad de vagabundos.
Traverser une rue pour s’enfuir de chez soi
seul un enfant le fait, mais cet homme qui erre,
tout le jour, par les rues, ce n’est plus un enfant
et il ne s’enfuit pas de chez lui.
En été, il y a certains après-midi
où les places elles-mêmes sont vides, offertes
au soleil qui est près du déclin, et cet homme qui vient
le long d’une avenue aux arbres inutiles, s’arrête.
Est-ce la peine d’être seul pour être toujours plus seul ?
On a beau y errer, les places et les rues
sont désertes. Il faudrait arrêter une femme,
lui parler, la convaincre de vivre tous les deux.
Autrement, on se parle tout seul. C’est pour ça que parfois
il y a des ivrognes nocturnes qui viennent vous aborder
et vous racontent les projets de toute une existence.
Ce n’est sans doute pas en attendant sur la place déserte
qu’on rencontre quelqu’un, mais si on erre dans les rues,
on s’arrête parfois. S’ils étaient deux,
simplement pour marcher dans les rues, le foyer serait là
où serait cette femme et ça vaudrait la peine.
La place dans la nuit redevient déserte
et cet homme qui passe ne voit pas les maisons
entre les lumières inutiles, il ne lève plus les yeux :
il sent seulement le pavé qu’ont posé d’autres hommes
aux mains dures et calleuses comme les siennes.
Ce n’est pas juste de rester sur la place déserte.
Il y a certainement dans la rue une femme
qui, si on l’en priait, donnerait volontiers un foyer.
Cesare Pavese / Travailler fatigue
Chaque jour a son parfum de nébuleuse !
Je cache un peu d’amour sous le linge
empilé par tes soins dans notre armoire
entre les draps brodés de minutes soyeuses.
En les dépliant sur notre lit, sans le savoir
tu sèmes tous mes silences comme du grain
…emplissant la chambre et ses miroirs
de mon désir aux nœuds de chanvre
de ma tendresse au toucher de lin.
Maurice Couquiaud / L’armoire
Pomme ronde, poire, banane
et groseille… Tout cela parle
de vie, de mort dans la bouche. Je sens…
Lisez plutôt sur le visage de l’enfant
lorsqu’il mord dans ces fruits. Oui, ceci vient de loin.
Sentez-vous l’ineffable dans votre bouche ?
Là où étaient des mots coulent des découvertes,
comme affranchies soudain de la pulpe du fruit.
Osez dire ce que vous nommez pomme.
Cette douceur qui d’abord se concentre,
puis, tandis qu’on l’éprouve, doucement érigée,
se fait clarté, lumière, transparence.
Son sens est double : terre et soleil.
Expérience, toucher : ô joie immense !
Rainer Maria Rilke
Un immigré allemand
discutait avec Mister Goodwill
« Bien sûr, ça revient au même,
je dis land au lieu de pays,
je dis homeland pour patrie
et poem au lieu de poème.
Bien sûr je suis très happy :
mais si je suis heureux, non. »
Macha Maléko / La petite différence
Es sprach zum Mister Goodwill
ein deutscher Emigrant:
»Gewiß, es bleibt dasselbe,
sag ich nun land statt Land,
sag ich für Heimat homeland
und poem für Gedicht.
Gewiss, ich bin sehr happy:
Doch glücklich bin ich nicht.«
plutôt le stupre
la violence charnelle
contre les monuments
l’amour à quatre pattes
ou celui de céleste nature
l’impuissance totale
la torture plutôt
qu’une heure d’amour conjugal
entre draps usagés
habituelles puanteurs
hypocrites pudeurs
orgasmes de rigueur
indifférence
l’habituel decorum
respect
rot
télé
Paolo Universo
Traduction : Danièle Faugeras & Pascale Janot
Qui a dérangé mon sommeil,
laissez-moi dans l’eau douce
laissez-moi voyager parmi les étoiles d’eau
vous m’avez assez crucifié dans les anciens livres
assez recouvert de vos prières jaunes
Là-bas dans l’eau douce
un pistachier d’Alep,
sous son ombre une femme
rassemble les gémissements de l’air,
elle élève des souvenirs,
tout autour parmi les herbes
bourgeonnent les blessures
qui sont des visages de réfugiés
Laissez-moi là-bas
en compagnie des mots
qui courent effrayés
pour entrer dans le poème,
puis ils claquent la porte derrière eux
avant de tourner la clé à double tour.
Osama Khalil Aldiab /L’eau douce
Traduction : Shiraz al Faraj et Annie Salager
Il n’est pas trop tard pour briser
La serrure qui depuis si longtemps verrouillait
L’enceinte surmontée de piques ensanglantées
Emprisonnant les effluves des bienfaits
Ils s’impatientaient déjà prêts à jaillir
Sur ces journées croupissantes
Ne t’assoupis pas la vivacité n’est pas tarie
Ni les routes escarpées vers le regain
Tendresse d’un destin tissé pourtant d’alertes
Ouvre ta paume à la rosée de la patiente
Nue étoilée
À fleur de souffrance et de contraintes
Évince les tumultes saccadés
Malgré leurs attraits vite devenus délétères
Les prévenances enserrées dans des lambris d’opaline
Ne sont plus hors de portée
Transfigure leurs fluctuations en passe-temps
Désormais tu as droit à une aide vigilante
Celle de l’invisible compagnon
Élie-Charles Flamand / Non à la supplique du retour
Entrez, mes souvenirs, ouvrez ma solitude !
Le monde m’a troublée ; elle aussi me fait peur.
Que d’orages encore et que d’inquiétude
Avant que son silence assoupisse mon coeur !
Je suis comme l’enfant qui cherche après sa mère,
Qui crie, et qui s’arrête effrayé de sa voix.
J’ai de plus que l’enfant une mémoire amère :
Dans son premier chagrin, lui, n’a pas d’autrefois.
Entrez, mes souvenirs, quand vous seriez en larmes,
Car vous êtes mon père, et ma mère, et mes cieux !
Vos tristesses jamais ne reviennent sans charmes ;
Je vous souris toujours en essuyant mes yeux.
Revenez ! Vous aussi, rendez-moi vos sourires,
Vos longs soleils, votre ombre, et vos vertes fraîcheurs,
Où les anges riaient dans nos vierges délires,
Où nos fronts s’allumaient sous de chastes rougeurs.
Dans vos flots ramenés quand mon coeur se replonge,
Ô mes amours d’enfance ! ô mes jeunes amours !
Je vous revois couler comme l’eau dans un songe,
Ô vous, dont les miroirs se ressemblent toujours !
Marceline Desbordes-Valmore / Loin du monde
Je vais tout libérer en toi
Pour que tu sois mien
Ô oiseau en pierre
Ô silence d’une guitare perdue
Dans la brume des siècles,
Où mon coeur trouve ses réjouissances
Où trouvent leurs noms
Cette fleur
Cette chasseresse rusée
Les tribus d’herbes
Et la chanson des racines
Qui va bientôt se changer en pierre
Je vais tout libérer en toi
En pensant aux larmes qui sont
Les petits-enfants des tornades
Aux lettres qui n’ont pas été écrites
Car elles partent toujours vers la nuit
Aux langues qui sont un oiseau perplexe
Qui ne trouve pas ce qui le nommerait
Entre deux corps
Ô oiseau en pierre,
Mon ami
Mon frère
Mon semblable
Victime de la chanson
Bruissement du vent entre les feuilles d’arbres desséchées
Ô équilibre vénérable
Qui nous évite le vertige de la chanson
Et nous laisse un laps de temps
Pour échanger
Nos bagues en pierre
Mohammed Al-Asaad / La chanson de l’oiseau en pierre
Cet enfant qui survit en toi,
tu lui donnes la main
mais il résiste à suivre ton allure,
son pied fragile encore
meurtri par le sol trop rugueux.
Oh ! cet enfant qui inscrit sur ton existence,
ainsi que le soleil sur la rivière,
des taches de clarté,
tout un jeu d’ombre et de lumière
que traverse sans les emporter l’eau qui passe.
Béatrice Marchal
Bienheureuse défaite
par qui je me refais
à chaque pas de ma chute
sur la ruine d’un corps
immensité du silence
et désert du temps.
Un mot suffit à la vie
ai-je su le dire
et le donner à entendre
au plein de l’absence ?
Albert Py
Je ne résiste pas à la joie d’aimer, sa marche, son chant dans les brousses des chemins. Je te disais hier que je suis loin des mots, finalement c’est faux, j’en suis si près qu’ils me font parfois défaut. Je les vis, j’accepte leurs sonorités changeantes, leurs volte-face. Peut-être ne comprends-tu pas ce que je jette en vrac sur ce papier. C’est sans importance. Cette après-midi, en bord de mer, j’ai vu des mots dans les cailloux. Ces mots n’existent pas. Seuls les cailloux existent. Ou peut-être seuls les cailloux savent que ces mots existent. Je les ai vus, entendus, enveloppés de sens dans la douce rondeur des galets vêtus d’eau et de sel. Qu’est-ce que je te disais ? Ah oui, aimer, c’est fou, ça répond à toutes mes questions.
Ile Eniger
Je suis si seul parfois, je suis si seul
et même si pauvre et si triste ! Si oublié !
Voilà comment j’aimerais demander l’aumône
sur mes plages natales, au long de mes campagnes.
Donnez à celui qui revient un petit bout
de lumière tranquille, un ciel paisible.
S’il vous plaît, la charité ! Vous ne savez plus qui je suis…
Et je vous demande si peu… Donnez-moi quelque chose
A cinquante ans, aujourd’hui j’ai ma bicyclette.
Beaucoup ont un yacht
et beaucoup plus encore ont une automobile ;
il en est même beaucoup qui ont déjà un avion.
Mais moi, à cinquante ans tout juste, je n’ai qu’une bicyclette…
Rafael Alberti
Défendre la joie comme une tranchée
la défendre du scandale et de la routine
de la misère et des misérables
des absences transitoires
et de celles définitives
Défendre la joie comme un principe
la défendre de la stupeur et des cauchemars
des neutres et des neutrons
des douces infamies
et des graves diagnostics
défendre la joie comme un drapeau
la défendre de la foudre et de la mélancolie
des naïfs et des canailles
de la rhétorique et des arrêts cardiaques
des endémies et des académies
défendre la joie comme un destin
la défendre du feu et des pompiers
des suicides et des homicides
des vacances et de la fatigue
de l’obligation d’être joyeux
défendre la joie comme une certitude
la défendre de l’oxyde et de la crasse
de la fameuse patine du temps
de la rouille et de l’opportunisme
des proxénètes du rire
défendre la joie comme un droit
la défendre de Dieu et de l’hiver
des majuscules et de la mort
des noms de familles et des peines
du hasard
et aussi de la joie
Mario Benedetti
Traduction : Olivier Favier
acrobate (n.m.) est celui qui marche tout en pointe (de pieds) : (tel, du moins,
pour l’étymon) : mais ensuite il procède, naturellement, tout en pointe de doigts, aussi,
de mains (et en pointe de fourchette) : et sur sa tête : (et sur les clous,
en fakirant et funambulant) : (et sur les fils tendus entre deux maisons, par les rues
et les places : dans un trapèze, un cirque, un cercle, sur un ciel) :
il voltige sur deux cannes, flexiblement, enfilée dans deux verres, deux chaussures,
deux gants : (dans la fumée, dans l’air) : pneumatique et somatique, dans le vide
pneumatique : (dans de pneumatiques plastiques, dans des fûts et bouteilles) : et il saute mortellement :
et mortellement (et moralement) il tourne :
(ainsi je me tourne et saute, moi, dans ton cœur) :
Edoardo Sanguineti
J’étais en colère contre mon ami ;
Je luis dis mon courroux, mon courroux s’éteignit.
J’étais en colère contre mon ennemi :
Je lui tus mon courroux, lors mon courroux grandit.
Et je l’arrosai dans la crainte,
Soir et matin, avec mes larmes ;
Je l’ensoleillai de sourires
Et de souples ruses trompeuses.
Et il crût, il crût nuit et jour,
Porteur d’une pomme éclatante ;
Et mon ennemi la vit luire
Et il savait qu’elle était mienne ;
Dans mon jardin il se glissa
Quand la nuit eut voilé le pôle :
Au matin je vis avec joie
Mon ennemi gisant sous l’arbre.
William Blake / L’arbre empoisonné
Traduction de Pierre Leyris
I was angry with my friend:
I told my wrath, my wrath did end.
I was angry with my foe:
I told it not, my wrath did grow.
And I water’d it in fears,
Night & morning with my tears;
And I sunned it with smiles,
And with soft deceitful wiles.
And it grew both day and night,
Till it bore an apple bright;
And with my foe beheld it shine,
And he knew that it was mine,
And into my garden stole
When the night had veil’d the pole:
In the morning glad I see
My foe outstrech’d beneath the tree.
Peu de chose à voir dans cette vallée
quelques lignes, beaucoup de blanc
c’est une fin de monde, ou bien un commencement
peut-être le retrait des glaces du quaternaire
jusqu’à présent
nulle vie, nul bruit de vie
pas même un oiseau, pas même un lièvre
rien
que le vagissement du vent
pourtant l’esprit se meut ici à l’aise
avance dans le vide
respire
et ligne après ligne
quelque chose comme un univers
se dessine
sans trop vouloir nommer
sans briser l’immensité du silence
discrètement, secrètement
quelqu’un dit
je suis ici
ici, je commence
Kenneth White / La vallée blanche
Traduction : Marie-Claude White
Not much to be seen in this valley
a few lines, a lot of whiteness
we’re at the end of the world, or at its beginning
maybe the quaternary ice has just withdrawn
as yet
no life, no living noise
not even a bird, not even a hare
nothing
but the wailing of the wind
yet the mind moves here with ease
advances into the emptiness
breathes
and line after line
something like a universe
lays itself out
without doing too much naming
without breaking the immensity of silence
discreetly, secretely
someone is saying
here I am
here, I begin
Pendant la vie mon frère, pendant la vie…
Si tu rendre heureux quelqu’un que tu aimes
Va lui dire aujourd’hui, soit bon…
Pendant la vie mon frère, pendant la vie.
Si tu désires offrir une fleur, n’attends pas qu’elle soit morte, envoie-la aujourd’hui avec amour…
Pendant la vie mon frère, pendant la vie.
Si tu désires dire “ je t’aime ” à tous ceux de ta maison et à ton ami proche ou lointain…
Pendant la vie mon frère, pendant la vie.
N’attends pas que les gens soient morts pour les aimer et pour leurs faire sentir ton affection.
Tu seras heureux si tu apprends à rendre heureux ceux qui t’entourent…
Ne visite jamais les cimetières, ne couvre pas les tombes de fleurs,
couvre d’amour les coeurs…
Pendant la vie mon frère, pendant la vie.
Ana Maria Rabatte
En vida, hermano, en vida
Si quieres hacer feliz a alguien que quieres mucho, dícelo hoy, sé bueno…
En vida, hermano, en vida.
Si deseas dar una flor, no esperes a que se muera, mándala hoy con amor…
Si deseas decir “Te quiero” a todos los de tu casa y al amigo cerca o lejos…
En vida, hermano, en vida.
No esperes a que se muera la gente para quererla y hacer sentir tu afecto…
Serás feliz si aprendes a hacer felices a aquellos que te rodean…
Nunca visites panteones, ni llenes tumbas de flores; llena de amor corazones…
En vida, hermano, en vida.
chaque heure à vivre est bonne pour parler
ou pour rester pelotonné comme un animal prudent
sur le divan gris, contre le double vitrage,
cerné par les expressions ambiguës des mouvements
et par les visions oscillantes d’édifices qui ne s’écroulent jamais…
Chaque combat peut brûler une heure entière
peut brûler la langue jusqu’aux racines
Eugenio de Signoribus /
Traduction : André Ughetto
ogni ora da vivere è buona per parlare
o per stare accucciato come un cauto animale
sul divano grigio, contro i doppi vetri,
dai linguaggi ambigui dei moti circondato
e da oscillanti visioni di edifici che mai crollano…
Ogni agone può bruciare tutta un’ora
può bruciare la lingua fin nelle radici
sur la grande table se dressent les tours
de tout ce que je n’ai pas lu
et qui tremblent parfois du peu de jours que dure la vie
la vie des anémones allais-je écrire mais c’est la mienne
il y a là des romans des essais et de la poésie
des revues aussi parues disparues je ne sais plus
et même un livre sur les moustiques
avec des illustrations à l’aquarelle qui donnent à la peau l’envie
de se défaire dans l’eau et de trouver le répit parfait du papier
j’aspire depuis si longtemps que j’en ai perdu l’origine
à devenir un livre seulement un livre entre tes mains
et qui tomberait quand tu t’endormirais
sur ta poitrine
Frédéric Teillard
Un jour, je m’endormirai pour mon dernier sommeil –
Et au moment de fermer les paupières, il y aura un grincement
de porte
Très doux, – un pas, s’approchant
Avec la prudence feutrée des anges
Ou d’une fée. Puis une bouche effleurera ma joue
Et murmurera : “Fais de beaux beaux rêves”, – avec cette
même intonation enfantine
Qui m’avait si touché, à l’époque
Où cette bouche, et cette voix
Avaient traversé ma vie. Il y aura ce même clair-obscur
des pensées
Que traverse soudain un rai de lumière – le sien –
Et la patience que nous aurons trouvée au fil des siècles
Pour nous murmurer les derniers aveux :
– Je t’aime encore, tu sais ;
– Je t’aimerai toujours
Jean Miniac / Bonne nuit
Rien qu’une touffe de violettes pâles, une touffe de ces fleurs faibles et presque fades, et un enfant jouant dans le jardin…
Ce jour-là, en ce février-là, pas si lointain et tout de même perdu comme tous les autres jours de sa vie qu’on ne ressaisira jamais, un bref instant, elles m’auront désencombré la vue.
Fleurs parmi les plus insignifiantes et les plus cachées. Infimes. A la limite de la fadeur. Nées de la terre ameublie par les dernières neiges de l’hiver. Et comment, si frêle, peuvent-elles seulement apparaître, sortir de terre, tenir debout?
Dans la liturgie de l’année, plus constante, un peu plus éternelle que l’autre- qui d’ailleurs se défait-, elles ont leur place comme l’heure de prime dans la journée des reclus. Une heure où l’on ne peut parler haut. Pour les entendre, il faut déplacer de l’ombre. Etre sorti des cauchemars. Défait de ses bandelettes. Ou n’est-ce pas plutôt que leur vue nous y aide? (…)
Violettes.
Flèches à la tendre pointe, incapables de poison.
(Effacer toutes les erreurs, tous les détours, toutes les espèces de destructions ; pour ne garder que ces légères, ces fragiles flèches-là, décochées d’un coin d’ombre en fin d’hiver.)
L’infime, qui ouvre une voie, qui fraie une voie; mais rien de plus. Comme s’il fallait bien autre chose, qui ne me fut jamais donné, pour aller au-delà.
Frayeuses de chemin, parfumées, mais trop frêles pour qu’il ne soit pas besoin de les relayer dans le noir et dans le froid.
Philippe Jaccottet / Violettes
Je veux, pour te nommer, une voix si fine
et si profonde… conscience de la rose,
axe de l’air, flamme mélodieuse,
voix marine changeante et désolée.
Va et vient de berceuse, trémolo en sourdine,
rumeur qui du monde et de l’azur déborde;
arpège de l’échelle lumineuse
où le chant d’amour s’élève et s’accorde.
Pour te nommer je dois être aussi claire
que la lyre parfaite dont jouerait
une impossible main, à la beauté vive.
Et ton nom doit vibrer si doux
– verbe de l’ange, musique de l’homme –
sur ma fine langue sensible.
Claudia Lars / Sonnet de l’archange
Quiero, para nombrarte, voz tan fina
y tan honda… conciencia de la rosa,
eje del aire, llama melodiosa,
cambiante y desolada voz marina.
Vaivén de arrullo, trémolo a sordina,
rumor que el mundo y el azul rebosa;
arpegio de la escala luminosa
donde el canto de amor sube y se afina.
Para nombrarte debo ser tan clara
como lira perfecta que tocara
mano imposible, de belleza viva.
Y ha de vibrar dulcísimo tu nombre
-verbo del ángel, música del hombre-
en mi delgada lengua sensitiva.
Vers les prés le vent cherche noise
Aux girouettes, détail fin
Du château de quelque échevin,
Rouge de brique et bleu d’ardoise,
Vers les prés clairs, les prés sans fin…
Comme les arbres des féeries
Des frênes, vagues frondaisons,
Échelonnent mille horizons
A ce Sahara de prairies,
Trèfle, luzerne et blancs gazons,.
Les wagons filent en silence
Parmi ces sites apaisés.
Dormez, les vaches! Reposez,
Doux taureaux de la plaine immense,
Sous vos cieux à peine irisés!
Le train glisse sans un murmure,
Chaque wagon est un salon
Où l’on cause bas et d’où l’on
Aime à loisir cette nature
Faite à souhait pour Fénelon.
Paul Verlaine / Malines
Je ne voyage pas, je rôde
à l’ironie des carrefours.
Enfant vieillard
je déplie les chemins
les ouvre aux compas des miens.
Je ne voyage pas, j’erre
au large des plantations d’époque.
Blanc marron
j’inaugure l’espèce
me déporte du centre
vers les périphéries
au lieu du chantier
et des mélancolies
à la dorsale du monde.
Je ne voyage pas, je lis
les pierres/ les fêtes foraines/ les pluies/ les nuques/
les mers/ les boues/ les couteaux/ les vents/
les chevilles/ la rouille/ les dancings/ les cendres/
les rocades/ les jardins/ les chants/ les fleuves…
Je ne voyage pas, je manoeuvre
dans le battement de l’Autre
le migrant
l’exilé.
Ma métaphysique s’avoue foraine
propice au palier d’immeuble
au parking maritime
aux coursives des Cités.
Là où ça débarque
ça s’amarre
d’où ça part.
Je ne voyage pas, je pratique le banc
pourvue qu’il y ait la vue
et les arbres intranquilles
de Fernando Pessoa.
Et parmi les mille et un mêmes
un seul : le mien.
Immobile, je convoque
un pleur au désert
l’oeil de mouche du silence
la brûlure des roseaux.
Je ne voyage pas, je m’initie
- Au souffle/ à la répétition/ au tournoiement/
à la traversée/ à la disparition/ à l’allègement/ à la perte
- Au vin persan/ au tao de la lettre/ aux sphères du luth/
à la note bleue des deltas.
Je ne voyage pas, je me dissipe
dans l’étreinte portuaire
le grain des corridors
le clair obscur
l’averse des ongles
l’haleine des lèvres rapides
Ô fado !
Je ne voyage pas, je me déroute
vers les tremblés du monde
ses faux papiers
son temps fragile
ses divinités verticales…
Je ne voyage pas, je danse
sur le fil du vieil équinoxe
à l’appel du tambour
qui exagère mes veines.
D’un pas rumbero
je tente la syncope
le lieu du vacillement
l’enjambée du bardo.
Je ne voyage pas, je profite de l’éclaircie.
Jean-Luc Marti
Le Temps dira, sans plus : Je te l’avais bien dit.
Seul, le temps sait le prix qu’il faudra que l’on paie,
Et je te l’apprendrais, si je pouvais le dire.
Si nous devons pleurer quand les clowns se produisent
Et si nous trébuchons quand jouent les musiciens,
Le Temps dira, sans plus: Je te l’avais bien dit.
Nul ne peut prévoir l’avenir, et cependant
Comme je t’aime plus que je ne saurais le dire,
Ah, je te l’apprendrais, si je pouvais le dire.
Il faut bien que les vents soufflent de quelque part,
Il faut bien expliquer que les feuilles pourrissent.
Le Temps dira, sans plus: Je te l’avais bien dit.
Peut-être que la rose aime vraiment s’ouvrir,
Que la vision vraiment souhaite demeurer;
Ah, je te l’apprendrais, si je pouvais le dire.
Supposons que les lions viennent à décamper
Et que tous les ruisseaux et les soldats s’enfuient,
Le Temps ne dira-t-il que: Je l’avais bien dit?
Ah, je te l’apprendrais, si je pouvais le dire
W.H Auden
Personne ne pense à la joie, personne ne la devine, selon toute apparence les vieilles choses captivent, et les nouvelles ne sont pas révélées, mais là maintenant il n’y a rien de vieux, les choses bourgeonnent, éclosent et chantent, et tu te croirais plutôt dans un bosquet verdoyant, avec ses branches qui vont et viennent.
Emily Dickinson
Traduction : Paul Decottignies
Nobody thinks of the joy, nobody guesses it, to all appearance old things are engrossing, and new ones are not revealed, but there now is nothing old, things are budding, and springing, and singing, and you rather think you are in a green grove, and it’s branches that go, and come.
Il n’y a pas de porte. Tu y es
Et le château embrasse l’univers
Il ne contient ni avers ni revers
Ni mur extérieur ni centre secret.
N’attends pas de la rigueur du chemin
Qui, obstiné, bifurque dans un autre,
Qu’il ait une fin. De fer est ton destin
Comme ton juge. N’attends pas l’assaut
Du taureau qui est homme et dont, plurielle,
L’étrange forme est l’horreur du réseau
D’interminable pierre qui s’emmêle.
Il n’existe pas. N’attends rien. Ni cette
Bête au noir crépuscule qui te guette.
Jorge Luis Borges /Labyrinthe
Je sais bien: On n’aime que
Les gens heureux. Leur voix
Nous plaît. Leur visage est beau.
L’arbre étiolé de la cour
Dénonce l’aridité du sol, mais
Les passants le traitent d’estropié
A juste titre.
Je ne vois
Ni les bateaux verts ni les joyeuses voiles du Sund. De tout cela
Je ne vois que le filet déchiré des pêcheurs.
Pourquoi ne parlé-je que
De la quadragénaire qui chemine le dos voûté?
Les seins des jeunes filles
Sont chauds comme aux temps passés.
Une rime dans ma chanson
Me semblerait presque être une insolence.
En moi s’affrontent
L’enthousiasme à la vue du pommier en fleurs
Et l’effroi lorsque j’entends les discours du barbouilleur.*
Mais seul le second
Me pousse à ma table de travail.
Berthold Brecht / L’heure n’est pas à la poésie
Traduction : Maurice Regnaut
Il est terrible
le petit bruit de l’oeuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim
elle est terrible aussi la tête de l’homme
la tête de l’homme qui a faim
quand il se regarde à six heures du matin
dans la glace du grand magasin
une tête couleur de poussière
ce n’est pas sa tête pourtant qu’il regarde
dans la vitrine de chez Potin
il s’en fout de sa tête l’homme
il n’y pense pas
il songe
il imagine une autre tête
une tête de veau par exemple
avec une sauce de vinaigre
ou une tête de n’importe quoi qui se mange
et il remue doucement la mâchoire
doucement
et il grince des dents doucement
car le monde se paye sa tête
et il ne peut rien contre ce monde
et il compte sur ses doigts un deux trois
un deux trois
cela fait trois jours qu’il n’a pas mangé
et il a beau se répéter depuis trois jours
Ça ne peut pas durer
ça dure
trois jours
trois nuits
sans manger
et derrière ce vitres
ces pâtés ces bouteilles ces conserves
poissons morts protégés par les boîtes
boîtes protégées par les vitres
vitres protégées par les flics
flics protégés par la crainte
que de barricades pour six malheureuses sardines..
Un peu plus loin le bistrot
café-crème et croissants chauds
l’homme titube
et dans l’intérieur de sa tête
un brouillard de mots
un brouillard de mots
sardines à manger
oeuf dur café-crème
café arrosé rhum
café-crème
café-crème
café-crime arrosé sang !…
Un homme très estimé dans son quartier
a été égorgé en plein jour
l’assassin le vagabond lui a volé
deux francs
soit un café arrosé
zéro franc soixante-dix
deux tartines beurrées
et vingt-cinq centimes pour le pourboire du garçon.
Jacques Prévert
Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire ;
J’écris pourtant,
Afin que dans mon coeur au loin tu puisses lire
Comme en partant.
Je ne tracerai rien qui ne soit dans toi-même
Beaucoup plus beau :
Mais le mot cent fois dit, venant de ce qu’on aime,
Semble nouveau.
Qu’il te porte au bonheur ! Moi, je reste à l’attendre,
Bien que, là-bas,
Je sens que je m’en vais, pour voir et pour entendre
Errer tes pas.
Ne te détourne point s’il passe une hirondelle
Par le chemin,
Car je crois que c’est moi qui passerai, fidèle,
Toucher ta main.
Tu t’en vas, tout s’en va ! Tout se met en voyage,
Lumière et fleurs,
Le bel été te suit, me laissant à l’orage,
Lourde de pleurs.
Mais si l’on ne vit plus que d’espoir et d’alarmes,
Cessant de voir,
Partageons pour le mieux : moi, je retiens les larmes,
Garde l’espoir.
Marceline Desbordes-Valmore / Une lettre de femme
Je vous ai aimés, j’ai senti avec vous et je vous fais aujourd’hui le dernier signe de l’arrière-saison…
Un instant sur cette terre qui n’est formé que des départs et des rencontres d’une heure,
Un instant nos coeurs se sont touchés, par delà votre mort, dans cette prière à vous que fut votre chant.
Cette jeune fille qui vous aima, elle est morte à son tour, et moi seule demeure.
Est-ce encore vous que j’aime, ou les témoins de mes défunts penchants?
Mes poètes, mes amis d’autrefois, il se poursuit encore, mon voyage.
Jusqu’à quand, Dieu seul le sait, et ce n’est plus vos livres que j’emporte dans mon bissac.
Mes poètes, mes amis d’autrefois, soyez bénis pour ces reflets qui s’échappaient de vos pages.
Pour ces appels insatisfaits, pour votre coeur battant, au travers de vos mots, son déchirant tic-tac.
Henriette Charasson
Comme Narcisse, tu es fils des Muses.
Et pour elles tu chantes.
La Peste, pourtant, tourmente la cité,
comme aussi à Oran.
Ce ne sera pas long et il faudra
que je suive Lenore,
qu’on m’a envoyée dans un tourbillon de lucioles,
drapée dans un manteau d’obscurité.
La seule chose que je doive attendre
c’est que l’enchaînement inévitable des destins
t’engendre, Orphée.
Pour me racheter par un miracle angélique de sons,
produits à la jointure de tes doigts,
dans le repli de ton pharynx,
dans les courbes de ton diaphragme,
si visiblement belles sur ton torse.
Pour me ramener à la vie.
Pour éviter le retour
trop tôt
dans l’horreur
du ventre inverse du tunnel.
Car, si tu ne me libères pas, à quoi bon le Soleil,
à quoi bon ta harpe
au plus haut des maisons du Seigneur,
avant le silence des bêtes et l’univers pétrifié ?
Tu chantais pour eux, Orphée.
et cela est bon.
Le mauvais sang, toutefois, corrompait mon corps,
Perséphone elle-même me dressa un lit près de son trône.
Tout par amour pour toi.
Car elle savait que tu viendrais. Même deux fois.
Elle savait que tu ne suivrais pas
mon écorce endormie
quand Charon me ménerait en barque vers la porte.
« Et que faisiez-vous au temps chaud ? »
te demanderont les termites qui sucent la moelle de nos passions.
« Je chantais. »
« Eh bien, dansez maintenant ! »
Si tu voulais bien seulement
ne pas te retourner,
Orphée !
Si seulement ta curiosité esthétique,
plus forte même
que ton désir ardent pour moi,
ne te poussait pas à désobéir,
devenant impardonnable pour les enfants de la Lumière.
Mais qui a le droit
d’effacer la légende
de ceux qui doivent encore venir
à notre place ?
Miodrag Kojadinović / L’amour d’Eurydice
Traduction : Maryline Bertoncini
As Narcissus, thou art son of a muse.
And to them thou singest.
Pestilence, but, torments the city,
as once in Oran.
It shall not be long and I will have
to follow Lenore,
sent to me in an eddy of fireflies,
cloaked with a mantle of darkness.
The only thing I am to await
is that the chain-like inevitability of fates
bring thee forth, Orpheus.
To redeem me with a cherubic miracle of sounds,
produced in the joints of thy fingers,
in the coils of thy pharynx,
in the curves of the diaphragm,
showing so beautifully on thy torso.
To take me to life again.
To eschew turning back
too early
in the horror of the inverted womb of the tunnel.
For, if thou freest me not, wherefore the Sun,
wherefore thine harp
in the most elevated of the houses of the Lord,
before beasts silenced and universe petrified?
Thou singest to them, Orpheus.
And that is seemly.
Bad blood, however, corrodeth my body,
Persephone herself made me a bed beneath her throne.
All for thy sake.
For she knoweth that thou shalt come. Even twice.
She knoweth that thou shalt not
stand over the shell asleep
when Charon rows me to the door.
“And what didst thou do in Summer?”
termites that suck the marrow of our passions shall ask thee.
“I sang.”
“So, dance now!”
If thou wouldst only
not turn back,
Orpheus!
If only thine æsthetical curiosity,
stronger even
than thy yearning for me, would not force thee into disobedience,
unpardonable to children of Light.
But who hath the right
to obliterate the legend
of those who are yet to come
in our stead?
Pourquoi, pourquoi m’avez vous abandonné?
Il fait nuit et le grand vent de la fin de l’hiver souffle.
Il siffle dans la cheminée et sous les portes,et m’entoure de froid.
Dehors il doit secouer les arbres follement, s’élancer dans les rues,
contournant les maisons, et bondir dans les campagnes
au dessus des collines et des bruyères mortes.
Pourquoi m’avez vous abandonné, mon amie.
Les nuages d’un noir de suie mouvementés et soulevés,
laissant voir le ciel d’un bleu nocturne, s’étendent au dessus
des sombres campagnes.
Et tout le ciel abaissé se meut sur la terre.
Je vous aime avec mes larmes et je vous donne la douleur de mon cœur.
Que m’importe, que vous m’ayez abandonné, ô trop heureuse, trop joyeuse
et trop douce! Que m’importe…
car si votre amour adoucissait mon cœur ce soir,
je ne sentirais pas mon âme épouvantée
emportée sur les ailes du vent dans les sombres campagnes.
Léo Latil
Je renoue avec ma journée de lapin, ma nuit d’éléphant au repos.
Et je me dis en moi-même :
là est mon immensité brute, torrentielle,
là est mon poids si léger qu’il me cherche au sol pour me faire oiseau ;
là est mon bras
qui, lui, refuse d’être une aile,
là sont mes saintes écritures,
là mes testicules en émoi.
D’une île lugubre je naîtrai à la lumière continentale, tandis que le capitole s’élèvera
sur ma défaite intime et que l’assemblée en armes fermera mon défilé.
Mais quand je mourrai
de vie et non de temps,
quand seront enfin deux mes deux valises,
là sera mon ventre, où tenait ma lampe en morceaux,
là sera cette tête qui expiait les tourments de mes pas circulaires,
là sera chaque ver que mon cœur comptait un par un,
là sera mon corps solidaire
veillé par l’âme individuelle ; là sera
mon nombril où je tuais mes poux de toujours,
là sera ma chose, chose, ma chose épouvantable.
Entre tant, convulsif, âpre,
mon mors renaît,
souffrant comme je souffre du langage direct du lion,
et puisque j’ai vécu écrasé entre deux briques,
je renais moi aussi, et mes lèvres sourient.
Cesar Vallejo / Épître aux passants
Traduction : François Maspero
Le voyage des corps est silencieux.
On dirait des oiseaux sans un bruit
qui glissent sur la vitre. Une main
les accompagne parfois, un geste.
La peau est bleue.
Le temps s’est arrêté. Le cœur bat:
il remplit la chambre. Le souffle
cherche le souffle, les visages
sont au bord de l’oubli.
Retiens-moi, dit la voix, garde-moi
dans ta soif, deviens l’instant qui brûle,
le vide qui me commence.
Fais tomber les images.
Elle parle. On n’entend pas.
Les corps n’ont plus de bouche.
Ils flottent, mais il n’y a pas d’eau.
De l’air, peut-être, une lueur
sur la vitre. On ne voit pas.
Jacques Ancet / Le fils de la joie
J’ai tant brûlé sans pouvoir me détruire
Et tant pleuré sans jamais en finir
J’ai tant marché sans sentir la fatigue
Et tant vécu sans pouvoir en mourir
Et tant de mal sans sentir le remords
Tant de mensonges et garder l’illusion
Aucune joie au bout de tant de peines
Et aucun rire après tant de douleur
Jamais perdu en tant de labyrinthes
Et tant d’oublis tuant le souvenir
À quelle fin heureuse prétendrai-je?
Je serai mort avant que d’être sage
Je ne veux plus tenter de me défendre
Et je choisis d’être l’infortuné.
Francisco De Quevedo
Traduction : François Maspero
Pas une parole nouvelle ne germe pour toi,
camarade,
ton problème est sans solution,
il est en ciment armé, ton problème,
avec une armature en acier,
et nous sommes dedans.
Soyons durs, aussi durs que les chaînes,
avec le temps la chair usera les chaînes,
avec le temps l’esprit fera sauter les chaînes,
avec le temps et les cordons Bickford, bien sûr,
et les horlogeries méditées des machines qu’on appelle,
bien à tort, infernales, – car les autres sont plus infernales -
il en faudra du temps, des chairs, de l’esprit,
des techniques, il en faudra, c’est sûr :
soyons durs pour longtemps.
(Soyez durs après nous, vous autres ! Et passez la consigne jusqu’à la fin des temps !)
Victor Serge
O pluie d’étoiles dans les ténèbres,
constellation des frères morts !
Je vous dois mon plus noir silence,
ma fermeté, mon indulgence
pour tous ces jours qui semblent vides,
ce qui me reste de fierté
pour un brasier dans un désert.
Mais que se fasse le silence
sur les hautes figures de proue !
l’ardent périple continue,
le cap est de bonne espérance ..
A quand ton tour, à quand le mien ?
Le cap est de bonne espérance.
Victor Serge / Constellation des frères morts, 1935
L’avez-vous vu ?
Il portait son enfant dans ses bras
et il avançait d’un pas magistral
la tête haute, le dos droit…
Comme l’enfant aurait été heureux et fier
d’être ainsi porté dans les bras de son père…
Si seulement il avait été
vivant.
Maram al-Masri
Elle va nue, la liberté
sur les montagnes de Syrie
dans les camps de réfugiés.
Ses pieds s’enfoncent dans la boue
et ses mains gercent de froid et de souffrance.
Mais elle avance.
—
Elle passe avec
ses enfants accrochés à ses bras.
Ils tombent sur son chemin.
Elle pleure
mais elle avance.
—
On brise ses pieds
mais elle avance.
On coupe sa gorge
mais elle continue à chanter.
—
Maram al-Masri
I.
Le petit rongeur
va parmi des glands, des écorces, et il tremble.
Il scrute dans la demi-lumière, il fouille
la fosse aux épines. S’en va parmi les pierres.
Tout est en accord. Si tu allonges la main
tu peux de cette hauteur toucher les montagnes,
la ville où tu avais une fois existé,
les amas de formes du ciel et du temps,
le passé infiniment las.
Tu veux savoir ce qu’il en sera de toi ?
Tu veux encore, bien sûr, le savoir.
Beaucoup de siècles reposent sous les nuages
dans la demi-lumière sur la pente
où parmi des pignes le petit rongeur se réjouit
et une araignée se consume sur la fosse aux épines.
Tout ce que tu vois sera tué.
Déjà ce que tu es n’est qu’un délicat cartilage.
Des gens approchent, il te semble reconnaître ces voix,
tu entends qu’ils discutent en montant.
II.
Non pas des siècles reposent, juste quelques étés
dans la demi-lumière sur la pente
où les pierres ne méditent rien.
Entre incisives et petites pattes
font leur trajet les fourmis.
La fougère se dessèche et se contracte.
Les graines giclent de leurs étuis.
Tu éprouves de la main la force de l’herbe.
Ceci restera de tout ce que tu vois :
un schéma de feuilles et une cupule de gland.
À la pince tremblante sous l’écale du pin,
que c’est bien ainsi, confesse-le.
Les voix sont tout près, des amis, des gens
qui n’ont besoin ni de toi ni d’eux-mêmes.
Lève-toi, parle.
III.
Parle de l’amour qu’il faut rompre et manger.
Donne l’ordre qu’il n’est plus temps, qu’à jamais
tout, si l’on ne vainc, reviendra.
Dis comment on nous a tués, et les noms des ennemis.
Essaie de persuader. Prétends. Questionne.
Mais le caillou déplacé roule et reste.
Ils vont regardant les broussailles et les pierres,
les pignes tombées, les écorces encore tièdes,
les rencontres du ciel si lentes, celles du temps,
le passé infiniment las.
Ils veulent savoir se qu’il en sera d’eux.
Ils piétinent plus loin.
Les voix qui discutaient ne s’entendent plus.
Elles ont passé ou tu es toi passé.
L’épine, l’œuf de l’araignée dans l’air exténué,
dans la blessure du pin la plume prise,
la pente qui repose,
tout ce que tu vois est encore tien
et pourtant tu tournes la tête et ne veux pas regarder.
Franco Fortini / De la colline
Speak white
il est si beau de vous entendre
parler de Paradise Lost
ou du profil gracieux et anonyme qui tremble
dans les sonnets de Shakespeare
nous sommes un peuple inculte et bègue
mais ne sommes pas sourds au génie d’une langue
parlez avec l’accent de Milton et Byron et Shelley et Keats
speak white
et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de Nelligan
speak white
parlez de choses et d’autres
parlez-nous de la Grande Charte
ou du monument à Lincoln
du charme gris de la Tamise
De l’eau rose de la Potomac
parlez-nous de vos traditions
nous sommes un peuple peu brillant
mais fort capable d’apprécier
toute l’importance des crumpets
ou du Boston Tea Party
mais quand vous really speak white
quand vous get down to brass tacks
pour parler du gracious living
et parler du standard de vie
et de la Grande Société
un peu plus fort alors speak white
haussez vos voix de contremaîtres
nous sommes un peu durs d’oreille
nous vivons trop près des machines
et n’entendons que notre souffle au-dessus des outils
speak white and loud
qu’on vous entende
de Saint-Henri à Saint-Domingue
oui quelle admirable langue
pour embaucher
donner des ordres
fixer l’heure de la mort à l’ouvrage
et de la pause qui rafraîchit
et ravigote le dollar
speak white
tell us that God is a great big shot
and that we’re paid to trust him
speak white
parlez-nous production profits et pourcentages
speak white
c’est une langue riche
pour acheter
mais pour se vendre
mais pour se vendre à perte d’âme
mais pour se vendre
ah! speak white
big deal
mais pour vous dire
l’éternité d’un jour de grève
pour raconter
l’histoire de peuple-concierge
mais pour rentrer chez-nous le soir
à l’heure où le soleil s’en vient crever au dessus des ruelles
mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui
chaque jour de nos vies à l’est de vos empires
rien ne vaut une langue à jurons
notre parlure pas très propre
tachée de cambouis et d’huile
speak white
soyez à l’aise dans vos mots
nous sommes un peuple rancunier
mais ne reprochons à personne
d’avoir le monopole
de la correction de langage
dans la langue douce de Shakespeare
avec l’accent de Longfellow
parlez un français pur et atrocement blanc
comme au Vietnam au Congo
parlez un allemand impeccable
une étoile jaune entre les dents
parlez russe parlez rappel à l’ordre parlez répression
speak white
c’est une langue universelle
nous sommes nés pour la comprendre
avec ses mots lacrymogènes
avec ses mots matraques
speak white
tell us again about Freedom and Democracy
nous savons que liberté est un mot noir
comme la misère est nègre
et comme le sang se mêle à la poussière des rues d’Alger ou de Little Rock
speak white
de Westminster à Washington relayez-vous
speak white comme à Wall Street
white comme à Watts
be civilized
et comprenez notre parler de circonstance
quand vous nous demandez poliment
how do you do
et nous entendez vous répondre
we’re doing all right
we’re doing fine
We are not alone
nous savons
que nous ne sommes pas seuls.
Michèle
Bienvenue à toi, ma double honte,
par écho la mienne, revenante,
le papier ligneux aux coins friables
le cahier aux interlignes mauves,
bulles d’air du radiateur en fonte,
nuits impartageables de l’attente
du fracas dans l’escalier, la table
desservie où la fourmi se sauve
sur l’assiette, tours de la fontaine
sèche, les yeux fixes sur la porte,
une histoire qui ne se raconte
que par bribes toujours plus lointaines,
brûle, « fallait-il que je sois morte ? »
aujourd’hui, si j’ai tenu le compte.
André Markowicz
Et tu disais : Vous tous qui souffrez d’insomnie,
Pour goûter au repos que le sort vous dénie,
Mélangez le tilleul et le suc de pavot.
Et si de votre mal nul philtre ne prévaut,
Il demeure un remède héroïque et suprême :
Lisez sur l’oreiller quatre vers de Derème.
Tristant Derme / LXI La verdure dorée
Dans l’incertitude
du possible
du souhaitable
veille!
Tiens-toi debout
prêt
Seule importe une présence
à la taille de l’évènement
Veille
Ta simple attention
capable de pourvoir
à profusion
Béatrice Marchal
Il me paraît égal aux dieux
Celui qui près de toi s’assied,
Goûte la douceur de ta voix
Et les délices
De ce rire qui fond mon cœur
Et le fait battre sur mes lèvres.
Sitôt que je vois ton visage,
Ma voix se brise,
Ma langue sèche dans ma bouche,
Un feu subtil court sous ma peau,
Mes oreilles deviennent sourdes,
Mes yeux aveugles.
Sappho
Traduction : Bonnard
Φαίνεταί μοι κῆνος ἴσος θέοισιν Ἔμμεν’ ὤνηρ, ὄττις ἐνάντιός τοι Ἰσδάνει καὶ πλάσιον ἆδυ φωνείσας ὐπακούει, Καὶ γελαίσας ἰμέροεν, τό μ’ ἦ μὰν Καρδίαν ἐν στήθεσιν ἐπτόαισεν. Ὠς γὰρ ἔς σ’ ἴδω βρόχε’, ὤς με φώναισ’ οὐδ’ ἒν ἔτ’ εἴκει, Ἀλλὰ κὰμ μὲν γλῶσσα ϝέαγε, λέπτον Δ’ αὔτικα χρῶι πῦρ ὐπαδεδρόμακεν, Ὀππάτεσσι δ’ οὐδ’ ἒν ὄρημμ’, ἐπιρρόμϐεισι δ’ ἄκουαι »
Même le non-vécu revient.
Une broutille –– parfum, peigne, cuillère ––
le relance, l’étire au soleil en sillage de poussière éclatante,
chaos de décombres en quête de reconnaissance,
lancinante soif d’histoire, disette d’âme.
Il prend note de l’idée,
se souvient des deux loutres vues un jour––
quenouilles sinueuses plus fluides que l’eau elle-même.
Pensée et sentiment fileraient-ils semblable coton,
hélice double accélératrice du temps ?
Dans le calme après la tempête
le vide trouve son image fidèle.
Mais où cela mène-t-il vraiment, s’interroge-t-il,
d’où cela revient-il ?
La résurrection ne se manifesterait-elle que dans
un clignement de cellules, un goût pour la symétrie ?
Ôtez une dimension, et quel était le problème ?
Le tic de son ironie fait raccourci grisonnant :
deux heu, heu d’hésitation
dans une déclaration d’amour,
question-réponse dans un faux dialogue
ou, moins encore, guillemets simples enfermant
la chute vaseuse d’une anecdote ––
‘paire d’ailes noires incapables de faire décoller notre oiseau’.
Et la citation partagée à propos du bon sens,
était-elle conscience, confusion, ou couardise ?
La musique se referme sur elle-même, écrit-il,
Les mots reviennent à la nage dans les paroles, des choses comme ça.
Il écrit un livre sur la Scythie.
On raconte qu’elle s’est mise au golfe.
Qu’en reste-t-il ? un goût pour l’azur.
Et, pense-bête qui durera plus longtemps qu’eux,
une demi-lune attelée au fardeau de son invisible moitié
comme à une chère charogne. La plénitude
règne presque sur tout.
Jane Owen / Parfum, peigne, cuillère
Un regard où se rétablir
quand l’élan vous emporte
et qu’on risque la chute,
un regard où s’accouder
au balcon des soirs d’été,
un regard qui me suive
avec la même paix
après qu’on s’est quitté.
Béatrice Marchal
Que ce soit le chemin du haut
menant à l’école et l’église
ou celui du bas, propice aux rencontres
amoureuses, ils sont couverts de boue.
Emprunte-les l’un comme l’autre
sans craindre de maculer tes souliers :
c’est dans cette argile où s’impriment
tes pas que se dessine
la voie d’une naissance,
le pouvoir de trouver
au bout, à la jonction des routes,
les données du départ
unifiées, corps et âme réunis.
Béatrice Marchal
La chambre scellée
laisse passer les oiseaux
ainsi l’extérieur s’invite encore en moi.
L’absence d’horizon
ouvre toutes les perspectives
un coin de nuage figure l’univers.
Fenêtres closes, je vois le monde, sa splendeur
et celui que l’homme en son horreur
fait virer à sa perte.
L’acharnement d’êtres chers,
le fil d’une lame
la lente et sure diffusion du poison.
C’est de là qu’au sortir des tempêtes
après le ravage du ciel et des flots
dans le calme de la nuit finissante
le flou du matin qui frissonne
des cicatrices miraculeuses couvrent mon corps
la faculté d’oubli si fertile.
C’est ainsi que parfois, je sais
réduire le mensonge et pour un bref moment
recoudre le ciel et la terre.
Un œil lavé, un corps léger, un sang neuf et clair
de cette brèche s’élèvent
de nouvelles musiques
Sans partition, sans métronome
une coulée de mots s’écrit seule à plein flot
à la fois source, chute et envol.
Eve Lerner / Pour Brigitte Maillard
Et Callisto Europe et Io et Ganymède Je pense à Galilée qui a prouvé lancé Mais qu’elle tourne la Terre ! Même si pour lui ça n’a guère bien tourné Et même si son murmure de E pur si muove N’était qu’une légende … Il savait que Copernic rimait avec héliocentrique Il avait inventé la lunette astronomique Fait de belles études sur la chute du corps Avant d’être inquisitionné d’être jugé Accusé d’Hérésie à cause grâce au soleil Lui qui a découvert quatre lunes à Jupiter Dut renier en public biblique géocentrique Sa thèse car il fallait la taire la taire la taire
Valérie Rouzeau / Télescopages ( 4 )
la montagne est déserte et silencieuse, le vieillard oisif
accompagnant les oiseaux, suivant les nuages, je vais, je viens
du vin domestique plein la jarre, des livres plein l’étagère
j’ai déménagé la moitié de mes affaires pour venir m’installer au temple du Mont parfumé
Bai Juyi
Ne restent ni vengeance, ni querelle
Entre le gardien des jours et moi
Chacun s’en est allé
Entourant son histoire d’une clôture de nuages
Chacun a reconnu ses frontières
Ma terre demeure terre de magie
J’illusionne l’air
Je blesse la face de l’eau
Et m’échappe d’une bouteille à la mer
Adonis / Terre de magie
Jeunesse, adieu ! Car j’ai beau faire,
J’ai beau t’étreindre et te presser,
J’ai beau gémir et t’embrasser,
Nous fuyons en pays contraire.
Ton souffle tiède est si charmant !
On est si beau sous ta couronne !
Tiens ! Ce baiser que je te donne,
Laisse-le durer un moment.
Ce long baiser, douce chérie,
Si c’est notre adieu sans retour,
Ne le romps pas jusqu’au détour
De cette haie encor fleurie !
Si j’ai mal porté tes couleurs,
Ce n’est pas ma faute, ô jeunesse !
Le vent glacé de la tristesse
Hâte bien la chute des fleurs !
Marceline Desbordes-Valmore / Point d’adieu
Est-ce ta volonté que ton image tienne mes lourdes paupières ouvertes à la nuit fastidieuse ?
Désires-tu rompre mon sommeil, quand des ombres qui te ressemblent viennent se jouer de ma vue ?
Est-ce ton esprit même que tu envoies hors de toi pour épier mes actes, pour me surprendre en de honteux et frivoles passe-temps, dans un élan impérieux de ta jalousie ?
Oh ! non, ton amour, quel qu’il soit, n’est pas si grand ; c’est mon amour qui tient mes yeux éveilles ; oui, c’est mon amour profond qui ruine mon repos en se faisant sans cesse pour toi guetteur de nuit :
Tu me fais faire le guet, tandis que tu veilles ailleurs, loin de moi et trop près de bien d’autres.
William Shakespeare / Sonnet 61
Des mois entiers de marche
à dissiper le printemps
Les campagnes fleurissaient
du marais de nos deuils
Nous nous arrêterons disions-nous
nous nous arrêterons
Aux dernières pierres
du dernier sommet
————————-
La vallée disparaissait
dans les nuages en contrebas
Il ne resta bientôt à gravir
qu’une roche humide et grise
L’air se chargeait d’embruns
ceux pensions-nous
Des soirs de renoncement
———————
Au sommet
l’horizon
Et dans nos gorges
et dans nos larmes
La mer le bleu
le bleu immense
Nous détachâmes nos cheveux
————————
Elle pardonna l’hiver
elle pardonna les morts
Leurs noms solitaires
abîmés de néant
Elle pardonna la colère
étouffée de nos pleurs
L’écume sur ses mains
formait un banc de cyprès
———————–
La mer prit nos corps
jusqu’au soir
L’été flottait
dans nos têtes
Nous l’accrochions
pour goûter
———————-
Ici l’eau s’arrête
lorsque les pierres crient
Elles claquent dans
un lit d’orage
Pour ces jours d’avant
qu’on ne reverra plus
Etienne Quillet / Quantique de l’insoumise
Lève-toi de ce blanc
Redeviens un enfant,
enseigne-moi la poésie,
enseigne-moi la cadence de la mer,
fais-moi naître du grain de blé, non d’une plaie.
Ramène-moi à ce qui précède le sens, que je t’enlace sur l’herbe,
tu m’entends ?,
à ce qui précède le sens.
Les arbres élancés marchaient à nos côtés, arbres, non, images.
La lune nue marchait à quatre pattes à nos côtés,
lune,
non, un plat en argent pour le sens.
Redeviens un enfant,
enseigne-moi la poésie,
la cadence de la mer.
Prends-moi la main,
que nous traversions ensemble l’isthme entre la nuit et l’aube,
qu’ensemble nous apprenions les premiers mots
et bâtissions un nid secret pour le moineau,
notre troisième frère.
Redeviens un enfant, que je voie mon visage dans ton miroir.
Es-tu moi ?
Et moi, toi ?
Enseigne-moi la poésie que je dise ton élégie, maintenant, maintenant,
maintenant,
tout comme tu dis la mienne !
Mahmoud Darwich / Présente absence ( extrait )
Traduction : Farouk Mardam-Bey et Elias Sanbar
Ce carré d’herbe autour de ta maison,
Ces quelques fleurs malmenées par la pluie,
Ces bruits de moteur clairsemés dans la nuit,
Le sommeil de ceux que tu aimes ;
Ce sont les marches d’un invisible
Escalier qui s’enroule dans ton cœur et s’élève
Vers le silence promis à ta soif, le simple silence
De la vie revenue à sa pulsation première ;
Cela s’ouvre dans ta chair au moment même
Où la musique naît de l’effacement familier
De ta volonté comme de celles qui dessinèrent
Les formes du jour passé, nourrirent sa rumeur ;
Tu es seul face à la nuit qui va et multiple pourtant
Puisque l’instant brille encore des feux
Qu’allumèrent en toi, de regards en regards,
Les merveilleux désirs nés de la lumière…
Christian Monginot / Cet escalier invisible
Ces nymphes, je les veux perpétuer.
Si clair,
Leur incarnat léger, qu’il voltige dans l’air
Assoupi de sommeils touffus.
Aimai-je un rêve ?
Mon doute, amas de nuit ancienne, s’achève
En maint rameau subtil, qui, demeuré les vrais
Bois même, prouve, hélas! que bien seul je m’offrais
Pour triomphe la faute idéale de roses –
Réfléchissons…
ou si les femmes dont tu gloses
Figurent un souhait de tes sens fabuleux !
Faune, l’illusion s’échappe des yeux bleus
Et froids, comme une source en pleurs, de la plus chaste :
Mais, l’autre tout soupirs, dis-tu qu’elle contraste
Comme brise du jour chaude dans ta toison ?
Que non! par l’immobile et lasse pâmoison
Suffoquant de chaleurs le matin frais s’il lutte,
Ne murmure point d’eau que ne verse ma flûte
Au bosquet arrosé d’accords; et le seul vent
Hors des deux tuyaux prompt à s’exhaler avant
Qu’il disperse le son dans une pluie aride,
C’est, à l’horizon pas remué d’une ride
Le visible et serein souffle artificiel
De l’inspiration, qui regagne le ciel.
O bords siciliens d’un calme marécage
Qu’à l’envi de soleils ma vanité saccage
Tacite sous les fleurs d’étincelles, CONTEZ
« Que je coupais ici les creux roseaux domptés
» Par le talent; quand, sur l’or glauque de lointaines
» Verdures dédiant leur vigne à des fontaines,
» Ondoie une blancheur animale au repos :
» Et qu’au prélude lent où naissent les pipeaux
» Ce vol de cygnes, non! de naïades se sauve
» Ou plonge…
Inerte, tout brûle dans l’heure fauve
Sans marquer par quel art ensemble détala
Trop d’hymen souhaité de qui cherche le la :
Alors m’éveillerai-je à la ferveur première,
Droit et seul, sous un flot antique de lumière,
Lys! et l’un de vous tous pour l’ingénuité.
Autre que ce doux rien par leur lèvre ébruité,
Le baiser, qui tout bas des perfides assure,
Mon sein, vierge de preuve, atteste une morsure
Mystérieuse, due à quelque auguste dent ;
Mais, bast! arcane tel élut pour confident
Le jonc vaste et jumeau dont sous l’azur on joue :
Qui, détournant à soi le trouble de la joue,
Rêve, dans un solo long, que nous amusions
La beauté d’alentour par des confusions
Fausses entre elle-même et notre chant crédule ;
Et de faire aussi haut que l’amour se module
Évanouir du songe ordinaire de dos
Ou de flanc pur suivis avec mes regards clos,
Une sonore, vaine et monotone ligne.
Tâche donc, instrument des fuites, ô maligne
Syrinx, de refleurir aux lacs où tu m’attends !
Moi, de ma rumeur fier, je vais parler longtemps
Des déesses; et par d’idolâtres peintures
À leur ombre enlever encore des ceintures :
Ainsi, quand des raisins j’ai sucé la clarté,
Pour bannir un regret par ma feinte écarté,
Rieur, j’élève au ciel d’été la grappe vide
Et, soufflant dans ses peaux lumineuses, avide
D’ivresse, jusqu’au soir je regarde au travers.
O nymphes, regonflons des SOUVENIRS divers.
« Mon oeil, trouant les joncs, dardait chaque encolure
» Immortelle, qui noie en l’onde sa brûlure
» Avec un cri de rage au ciel de la forêt ;
» Et le splendide bain de cheveux disparaît
» Dans les clartés et les frissons, ô pierreries !
» J’accours; quand, à mes pieds, s’entrejoignent (meurtries
» De la langueur goûtée à ce mal d’être deux)
» Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux ;
» Je les ravis, sans les désenlacer, et vole
» À ce massif, haï par l’ombrage frivole,
» De roses tarissant tout parfum au soleil,
» Où notre ébat au jour consumé soit pareil.
Je t’adore, courroux des vierges, ô délice
Farouche du sacré fardeau nu qui se glisse
Pour fuir ma lèvre en feu buvant, comme un éclair
Tressaille ! la frayeur secrète de la chair :
Des pieds de l’inhumaine au coeur de la timide
Qui délaisse à la fois une innocence, humide
De larmes folles ou de moins tristes vapeurs.
« Mon crime, c’est d’avoir, gai de vaincre ces peurs
» Traîtresses, divisé la touffe échevelée
» De baisers que les dieux gardaient si bien mêlée :
» Car, à peine j’allais cacher un rire ardent
» Sous les replis heureux d’une seule (gardant
» Par un doigt simple, afin que sa candeur de plume
» Se teignît à l’émoi de sa soeur qui s’allume,
» La petite, naïve et ne rougissant pas :)
» Que de mes bras, défaits par de vagues trépas,
» Cette proie, à jamais ingrate se délivre
» Sans pitié du sanglot dont j’étais encore ivre.
Tant pis ! vers le bonheur d’autres m’entraîneront
Par leur tresse nouée aux cornes de mon front :
Tu sais, ma passion, que, pourpre et déjà mûre,
Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure ;
Et notre sang, épris de qui le va saisir,
Coule pour tout l’essaim éternel du désir.
À l’heure où ce bois d’or et de cendres se teinte
Une fête s’exalte en la feuillée éteinte :
Etna ! c’est parmi toi visité de Vénus
Sur ta lave posant tes talons ingénus,
Quand tonne une somme triste ou s’épuise la flamme.
Je tiens la reine !
O sûr châtiment…
Non, mais l’âme
De paroles vacante et ce corps alourdi
Tard succombent au fier silence de midi :
Sans plus il faut dormir en l’oubli du blasphème,
Sur le sable altéré gisant et comme j’aime
Ouvrir ma bouche à l’astre efficace des vins !
Couple, adieu ; je vais voir l’ombre que tu devins.
Stéphane Mallarmé /Le faune
Tu sais, je te l’ai dit, vieil ami, père
un peu intimidé par le fils, tête
allophone puissant aux humbles origines
que rien ne vaut la vie.
C’est pourquoi je ne voudrais que vivre,
même en étant poète,
parce que la vie s’exprime aussi par elle-même.
Je voudrais m’exprimer avec des exemples.
Jeter mon corps dans la lutte.
Mais si les actions de la vie sont expressives,
l’expression, aussi, est action.
Non pas cette expression de poète défaitiste,
qui ne dit que des choses
et utilise la langue comme toi, pauvre, direct instrument ;
mais l’expression détachée des choses,
les signes faits musique,
la poésie chantée et obscure,
qui n’exprime rien sinon elle-même,
selon l’idée barbare et exquise qu’elle est un son mystérieux
dans les pauvres signes oraux d’une langue.
Moi, j’ai abandonné à ceux de mon âge, et même aux plus jeunes,
une telle illusion barbare et exquise : je te parle brutalement.
Et, puisque je ne peux revenir en arrière,
et me faire passer pour un garçon barbare
qui croit que sa langue est la seule langue au monde,
et perçoit dans ses syllabes des mystères de musique
que seuls ses compatriotes, pareils à lui par caractère
et folie littéraire, peuvent percevoir
— en tant que poète je serai poète des choses.
Les actions de la vie ne seront que communiquées,
et seront, elles, la poésie,
puisque, je te le répète, il n’y a pas d’autre poésie que l’action réelle
( tu trembles seulement quand tu la retrouves
dans les vers ou dans les pages de prose,
quand leur évocation est parfaite ) .
Je ne ferai pas cela de bon coeur.
J’aurai toujours le regret de cette poésie
qui est action elle-même, dans son détachement des choses,
dans sa musique qui n’exprime rien
sinon son aride et sublime passion pour elle-même.
Pier Paolo Pasolini / Qui je suis (extrait )
Tu sais que si tu effleures cet air de fil
chaque chose va se défaire en mots.
C’est ainsi tout s’embrouille et perd
la forme qui nous accueille, qui nous permet.
Ainsi va l’oubli cultivant ses obscures fourmilières
et tu ne le comprends pas, tu ris et ignores sa compassion.
Lui enfile le fil dans le chas quand tu t’endors
cuit miel et parcimonie et toi, toi tu ne le sais pas.
José Carbonero / Persistances
Traduction : Jean-Charles Vegliante
Vous portez une robe grise,
M’a dit Suzanne l’autre jour ;
Or, vous aurai-je bien comprise ?
Ça veut-il dire qu’elle est grise,
Qu’elle est toute grise d’amour ?
Qu’elle est grise comme la mine
De mes lettres dont le contour
S’éveille sous la plombagine
Qui trace en gris, pour Valentine,
Sur le papier mes vers d’amour ?
Car cette robe si charmante,
À moins que, par un gueux de tour,
Ma mémoire ici ne me mente,
De nœuds de couleur s’agrémente,
Comme tous mes billets d’amour.
Je sais que, fière et délicate,
Comme une Reine pour sa cour,
La femme très femme, et très… chatte,
Ne peut remuer une patte
Sans quelque intention d’amour.
L’intention ne se dérobe,
Dans son capricieux détour,
Qu’aux sots, peu nombreux sur le globe :
Ma poésie et votre robe
Sont toutes deux grises d’amour.
Germain Nouveau / La robe
— Moi ici, moi, moi qui tout cela, à toi puis le dire, moi qui aurais pu le dire;
qui ne le dis pas et qui ne te l’ai pas dit; moi, avec le martagon à ma gauche,
moi avec la campanule, moi avec ce qui s’est consumé, avec cette bougie, moi avec le jour, moi ici et moi là-bas, moi, en compagnie peut-être — aujourd’hui — de l’amour de ceux qui ne sont pas aimés, moi sur ce chemin ici menant à moi, dans le haut.
Paul Celan / Entretien dans la montagne ( extrait )
L’arbre est féminin
au grand dam
de la langue française
Elle arbore ses seins nus
au grand dam des barbus
musulmans de la dernière heure
Elle est la source antique
protégée par les cierges
le scorpion
et le damier du destin
Le ciel en est ébloui
et les oiseaux préfèrent ses branches
aux replis mièvres de l’azur
L’Eden à ses pieds
dispense son eau de jouvence
aux baigneurs en conciliabule
De quoi peuvent-ils débattre
sinon de la douce folie
de la Créatrice ?
Petit musée portatif / Abdellatif Laâbi
Quand le ciel et mon heure
jugeront que je meure,
ravi du beau séjour
du commun jour,
je défends qu’on ne rompe
le marbre pour la pompe
de vouloir mon tombeau
bâtir plus beau,
mais bien je veux qu’un arbre
m’ombrage en lieu d’un marbre,
arbre qui soit couvert
toujours de vert.
De moi puisse la terre
engendrer un lierre
m’embrassant en maint tour
tout à l’entour;
et la vigne tortisse
mon sépulcre embellisse,
Faisant de toutes parts
un ombre épars.
Pierre de Ronsard / Tombeau
Mais tu n’es point venu avec le soir.
J’étais assise sous le manteau d’étoiles.
… Si à ma porte l’on frappait, même si ce n’était que mon propre cœur.
Cela pend seulement à chaque montant de porte, à la tienne aussi ;
entre les lampions d’une rose de feu au milieu du brun de la guirlande.
avec mon sang je te peignais le ciel couleur mûre.
Mais tu ne vins jamais avec le soir…
Je me tenais dans mes chaussures dorées
Else Lasker-Schüler / Adieu
L’odeur de parfum et de sueur. Des mots chuchotés. Le touffu du temps. Puis son dépouillement. L’escalator chenille profond sous le hall de la gare. Sa lenteur cérémonieuse porte la cavalcade des voyageurs pressés avec l’emphase d’une procession. Le ralenti les fige estompés et flous sur les parois de plaques métalliques. Fresque lointaine qui s’interrompt par pauses. Par durées d’acier étincelantes et vides. Une évidence dans la disparition. L’absence de drame et de douleur. Un glissé cinématographique sur l’écran immobile du temps. En sandwich entre le piétinement agité du dessus et d’en bas. Dans un retrait contemplatif. L’apesanteur. La fascination des anges et des aéronefs. Le luxe d’une ascension pour rien. Sans ciel ni chute. L’innocence métaphysique de l’escalator.
Claude Ber / Découpe 2
L’eau morte des canaux porte le poids du jour et
pue sous le soleil
de ce puanteur le cœur. Lui aussi est pourrissant.
Puanteur pour cœur pourrissant quel baiser réveillera nos cœurs au bois dormant ?
Eau emporte la barque et mots l’image. Des deux l’unique partir. Au fil du courant pirogue sans rames.
Simplement le vent. Ou la pensée du vent. Dans sa netteté rêche. Puis la bourrasque fraîche de la sensation.
Le vent se lève comme un livre.
Tu es l’aimé ou l’aimée le corps de mes mains. Et nous nous souvenons de caresses et de plénitude de la peau. Habitée. Bâtie. Fraisée sur le décisif de vivre.
Un horizon profond soudain
sa trouée. Une droite sur un plan d’architecte.
Le vent peut être une lumière. Et par instant nous aussi éclairer.
Claude Ber
Ce sera,
Dans l’ambiguïté d’un nouveau soir,
Cette hésitation,
Dont on ne sait la véritable
Cause ;
Est-ce le ciel qui trébuche
Au bord du noir ?
Les frondaisons qui se confondent avec
La silhouette charbonneuse
Des nuages ?
Un peu plus de perplexité accrochée
À ce que fut ce jour ?
Rien n’avance de façon certaine et pourtant
Dans le murmure des arbres,
Dans la respiration des pierres,
Dans le silence des corps,
S’écoule une même transparente façon d’aller,
Une si douce absence d’espoir…
Christian Monginot
Pardonner est un jeu extraordinaire
Je ne sais même pas comment on y joue
Avez-vous jamais tenté de me l’enseigner – je ne m’en souviens plus
Voici ce dont je me souviens :
si l’on me pardonnait
je saurais comment vivre à nouveau pour apprendre les tours
afin de pardonner ou pas.
Shuhrid Shahidullah / Le Pardon
Traduction : Marilyne Bertoncini
D’abord elles arrivent une par une, éclaireurs
s’accrochant à une épine, un brin d’herbe de mon chemin,
ou faisant du sur place à quelques centimètres de ma joue,
puis elles vont plus vite, plus nombreuses,
sombre coup de fouet, cylindre mobile
d’obscurité ; le ciel entier noircit.
Pas moyen de contourner. Je me cache les mains,
ajuste mon petit cercle de capuchon,
et continue de marcher, les paupières scellées -
effigie sculptée de bois vert -
raidie contre les piqûres,
à l’écoute des corps volants
qui se rueront sur le tissu
comme la pluie sur la toile – mais seul vibre
un souffle, un bouillonnement d’ailes
qui s’écarte pour me laisser passer,
sans dommages. Pas une seule abeille
prise dans mes cheveux ou mes vêtements,
bien que je me secoue. Se rendaient-elles même compte
que j’étais humaine, vulnérable ? J’ouvre la fermeture éclair
de ma veste, évalue la route noyée
jusqu’au sommet sous la nuée sombre.
Je gravis la pente en chantant.
Susan Wicks / Abeilles sauvages
Traduction : Guillaume Villeneuve
On le voit à peine -
sa silhouette, sa peau froide
presque une feuille morte,
un marron marbré, un vert terne,
du kaki. Il reste si immobile
haletant si vite
tout au bord de l’eau
entre les ornières du chemin.
Et soudain il est au centre
d’un cône de lumière
qui tombe du ciel nocturne -
les ornières parcourues de feu liquide,
les toiles d’araignées imprimées sur du noir,
chaque brin d’herbe précis
et distinct – jusqu’à ce que le sifflement
de la vie humaine s’éloigne,
l’air ne grince plus,
le tremblement cesse
et qu’il puisse ramper
là d’où il vient.
Mais qu’était-ce là
sinon la mort ?
Susan Wicks / Le crapaud
Traduction : Guillaume Villeneuve
Voici encore une fenêtre
où encore on ne dort.
peut-être – on boit du vin
peut-être – on est assis.
Ou simplement ils sont deux
qui ne défont pas leurs mains.
Dans chaque maison, ami,
il y a une fenêtre ainsi.
Cri des ruptures et des rencontres,
c’est toi, fenêtre dans la nuit !
Peut-être – centaines de chandelles,
peut-être – trois chandelles.
Non, point de repos
pour mon esprit.
Dans ma maison toujours
il en fut ainsi.
Prie, ami, pour la maison sans sommeil,
pour la fenêtre éclairée
Marina Tsvetaeva / Insomnie 10 Traduction : Christian Riguet
Allez, je veux rester seule avec les tombeaux :
— Les morts sont sous la terre et le matin est beau,
L’air a l’odeur de l’eau, de l’herbe, du feuillage,
Les morts sont dans la mort pour le reste de l’âge…
Un jour, mon corps dansant sera semblable à eux,
J’aurai l’air de leur front, le vide de leurs yeux,
J’accomplirai cet acte unique et solitaire,
Moi qui n’ai pas dormi seule, aux jours de la terre !
— Tout ce qui doit mourir, tout ce qui doit cesser,
La bouche, le regard, le désir, le baiser !
Etre la chose d’ombre et l’être de silence
Tandis que le printemps vert et vermeil s’élance
Et monte trempé d’or, de sève et de moiteur !
Avoir eu comme moi le coeur si doux, le coeur
Plein de plaisir, d’espoir, de rêve, et de mollesse
Et ne plus s’attendrir de ce que l’aube cesse ;
Etre au fond du repos l’éternité du temps…
— D’autres alors seront vivants, joyeux, contents.
Des hommes marcheront auprès des jeunes filles
Ils verront des labours, des moissons, des faucilles,
La couleur délicate et changeante des mois.
Moi, je ne verrai plus, je serai morte, moi,
Je ne saurai plus rien de la douceur de vivre…
Mais ceux-là qui liront les pages de mon livre,
Sachant ce que mon âme et mes yeux ont été,
Vers mon ombre riante et pleine de, clarté
Viendront, le coeur blessé de langueur et d’envie,
Car ma cendre sera plus chaude que leur vie…
Anna de Noailles / Regrets
Mais tout exilé est comme Ulysse, désireux
De retrouver sa terre natale après avoir bourlingué
Sur les mers privées des phares et des balises.
Pour Franco Corrado, camionneur sentimental,
Le tango fiore, le tango implore, le tango explose
L’or pillé des orpailleurs ; le tango impitoyable
Dit l’eldorado, pour ma gitane des lianes, des gentianes.
« L’exil est
Né d’une racine aérienne agrippée au vent,
D’une larme de pluie du Sahara vertical.
Tu l’as transformé en solitude pour me tenir compagnie ».
Khan Torabully
un bonnenuit à toi aussi
encore un mégot jeté dans
la bouteille qui n’ira nulle part
cette lune tombera aussi
oui, crois-moi, le long de nos joues
introduis-moi dans l’ordre symbolique
danse-moi, toi, l’immunité faible,
je suis ton citron pas encore sucé
ton os enterré pour les jours noirs
battons toujours ensemble
ainsi mal soudés
danse-moi
Ivana Maksić / Conte de fées 2 : récit de présence
Traduction : Bojan Savić Ostojić
evo i tebi jedno lakunoć
još jedan opušak ubačen
u bocu, nigde da ne stigne
i ovaj mesec će se stropoštati
da, veruj mi, niz naše obraze
uvedi me u simbolički poredak
tancaj me slabi imunitetu
ja sam tvoj neposisan limun
kost zakopana za crne dane
pulsirajmo uvek zajedno
ovako krivo srasli
tancaj me
Seul qui aime connaît. Pauvre qui n’aime pas !
Comme à des regards inconsacrés les hosties saintes,
communes et dénuées sont pour lui les mille vies.
Seul pour qui aime le Différent allume ses splendeurs
et pour lui s’ouvre la maison des deux mystères :
le mystère douloureux et le mystère joyeux.
Moi je t’aime. Bienheureux l’instant
où je me suis énamourée de toi.
Quel est ton nom ? Semblable au firmament
il change avec l’heure. C’est toi Juliette ? ou es-tu Théodore ?
tu t’appelles Arthur ? ou c’est Nisus que tu t’appelles ? Toi
ton nom ne te sert qu’à jouer, comme un domino.
Je voudrais t’appeler : Fidèle ; mais ça ne te ressemble pas.
Ta grâce transforme
en un mérite le scandale qui te ceint.
Tu es l’abeille et tu es la rose.
Tu es le sort qui fait les couleurs aux ailes
et les boucles aux cheveux.
Ta révérence est gracieuse comme l’arc-en-ciel.
Tes jours sont un pré coruscant
où tu rencontres les anges fraternels :
le saint, adulte Chiron,
l’innocent Silène, et les garçonnets aux pieds de chèvre,
et les fillettes–dauphins aux froides armures.
Le soir, à ta pauvre petite chambre tu reviens
et fixes ton destin ourdi de figures,
l’obscur compagnon, le dormeur
au corps tatoué.
Tu étais toi le page favori à la cour d’Orient,
tu étais toi l’astre jumeau fils de Léda,
tu étais le plus beau marin sur le navire phénicien,
tu étais Alexandre le glorieux sous sa tente royale.
Tu étais toi l’incarcéré pour qui les matons se font valets.
tu étais le preux compagnon, la grâce du camp,
sur lequel pleure comme une mère
l’ennemi qui lui ferme les yeux.
Tu étais toi la dogaresse qui dénoue au soleil ses cheveux
pourprés, dessus la haute terrasse, entre dômes et étendards.
Tu étais la danseuse étoile du lac des cygnes,
tu étais Briséis, la captive au visage de roses.
Tu étais toi la sainte qui chantait, cachée dans le chœur,
D’une voix douce de contralto.
Tu étais la princesse chinoise au pied d’enfant :
le Fils du Ciel la vit, et s’énamoura.
Tel un diamant est ton palais
qui dans chaque salle a un trésor
et toutes les fenêtres éclairées.
Ta demeure est une ruche enchantée :
des narcisses lointains t’envoient leurs miels.
Pour tes fêtes, du fond des âges
arrivent des lumières, comme au firmament.
Mais toi tu pars en exil, seul et mécontent.
Mon ragazzo n’a maison
ni pays.
La belle trame, par mon cœur adorée,
pour toi est une cage amère.
Et pour ton salut jamais ne viendra l’épouse
Reine du labyrinthe.
Pour l’étrange saveur du bien et du mal
Ta bouche est trop revêche.
Tu es toi la fable extrême. Ô fleur de jacinthe
Cent corymbes d’une unique fleur solitaire !
La foule orvêtue de ton beau jeu de miroirs
t’est désert et imposture.
Mais où vas-tu ? que cherches-tu donc ? en vain, chatte-fillette,
attends-tu le passage d’Œdipe sur ton chemin.
Ô fabuleuse question, à ton délire
il n’est réponse humaine.
Repose-toi un peu auprès de qui t’aime
mon ange.
Quand tu es près de moi, pas plus qu’un enfant ne me sembles.
Mes bras refermés suffisent à te faire un nid
et pour dormir un lit étroit te suffit.
Mais quand tu es loin, immense tu deviens pour moi.
Ton corps est grand comme l’Asie, ton souffle
est grand comme les marées.
Tu dissipes mes noirs jours futiles
comme l’ouragan le sable noir.
Je cours criant tes différents noms
le long du golfe sourd de la mort.
Repose-toi un peu auprès de qui t’aime.
Laisse-moi te regarder. Tu parcours ma chambre faraud
comme un galant qui passe
dans des ravages de cœurs.
Au miroir tu admires tes longs cils
tu ris tel un jockey qui s’est envolé au poteau.
Ô mon enfant bien-aimé, rose nocturne !
Pauvre comme le chat des ruelles napolitaines
comme le mendiant et le pauvre chipeur de bourses,
et en élégance tu l’emportes sur les ducs et les souverains
tu resplendis comme gemme de mine
tu changes de diadème chaque soir
tu t’habilles d’or comme les automnes.
Passe la chasseresse lunaire avec ses blancs danois…
Dors.
La nuit qui à l’enfance nous ramène
et comme bête fauve défend ses êtres chéris
des offenses du jour, étend sur nous
son pavillon historié.
Tes couleurs, ô matin d’enfance,
tu amenas.
Dans la funèbre demeure, toi aussi je t’oublie.
Ton cœur qui bat est le temps tout entier.
Tu es la nuit noire.
Ton corps de mère est mon repos.
Elsa Morante / Alibi
Traduction : Jean-Noël Schifano
Solo chi ama conosce. Povero chi non ama !
Come a sguardi inconsacrati le ostie sante,
comuni e spoglie sono per lui le mille vite.
Solo a chi ama il Diverso accende i suoi splendori
e gli si apre la casa dei due misteri :
il mistero doloroso e il mistero gaudioso.
Io t’amo. Beato l’istante
che mi sono innamorata di te.
Qual è il tuo nome ? Simile al firmamento
esso muta con l’ora. Sei tu Giulietta ? o sei Teodora ?
ti chiami Artù ? o Niso ti chiami ? Il nome
a te serve solo per giocare, come una bautta.
Vorrei chiamarti: Fedele; ma non ti somiglia.
La tua grazia tramuta
in un vanto lo scandalo che ti cinge.
Tu sei l’ape e sei la rosa.
Tu sei la sorte che fa i colori alle ali
e i riccioli ai capelli.
La tua riverenza è graziosa come l’arcobaleno.
Sono i tuoi giorni un prato lucente
dove t’incontri con gli angeli fraterni:
il santo, adulto Chirone,
l’innocente Sileno, e i fanciulli dai piedi di capra,
e le fanciulle-delfino dalle fredde armature.
La sera, alla tua povera cameretta ritorni
e miri il tuo destino tramato di figure,
l’oscuro compagno dormiente
dal corpo tatuato.
Tu eri il paggio favorito alla corte d’Oriente,
tu eri l’astro gemello figlio di Leda,
eri il più bel marinaio sulla nave fenicia,
eri Alessandro il glorioso nella sua tenda regale.
Tu eri l’incarcerato a cui si fan servi gli sbirri.
Eri il compagno prode, la grazia del campo,
su cui piange come una madre
il nemico che gli chiude gli occhi.
Tu eri la dogaressa che sciogle al sole i capelli
purpurei, sull’alto terrazzo, fra duomi e stendardi.
Eri la prima ballerina del lago dei cigni,
eri Briseide, la schiava dal volto di rose.
Tu eri la santa che cantava, nascosta nel coro,
con una dolce voce di contralto.
Eri la principessa cinese dal piede infantile :
Il Figlio del Cielo la vide, e s’innamorò.
Come un diamante è il tuo palazzo
che in ogni stanza ha un tesoro
e tutte le finestre accese.
La tua dimora è un’arnia fatata :
narcisi lontani ti mandano i loro mieli.
Per le tue feste, da lontani evi
giungono luci, come al firmamento.
Ma tu in esilio vai, solo e scontento.
Il mio ragazzo non ha casa
né paese.
La bella trama, adorata dal mio cuore,
a te è una gabbia amara.
E in tua salvezza non verrà mai la sposa
regina del labirinto.
Per il sapore strano del bene e del male
la tua bocca è troppo scontrosa.
Tu sei la fiaba estrema. O fiore di giacinto
cento corimbi d’un unico solitario fiore !
La folla aureovestita del tuo bel gioco di specchi
a te è deserto e impostura.
Ma dove vai ? che mai cerchi ? invano, gatta-fanciulla,
il passaggio d’Edipo sul tuo cammino aspetti.
O favolosa domanda, al tuo delirio
non v’è risposta umana.
Riposa un poco vicino a chi t’ama
angelo mio.
Quando mi sei vicino, non più che un fanciullo m’appari.
Le mie braccia rinchiuse bastano a farti nido
e per dormire un lettuccio ti basta.
Ma quando sei lontano, immane per me diventi.
Il tuo corpo è grande come l’Asia, il tuo respiro
e grande come le maree.
Sperdi i miei neri futili giorni
come l’uragano la sabbia nera.
Corro gridando i tuoi diversi nomi
lungo il sordo golfo della morte.
Riposa un poco vicino a chi t’ama.
Lascia ch’io ti riguardi. La mia stanza percorri spavaldo
come un galante che passa
in una strage di cuori.
Allo specchio ti miri i lunghi cigli
ridi come un fantino volato al traguardo.
O figlio mio diletto, rosa notturna !
Povero come il gatto dei vicoli napoletani
come il mendico e il povero borsaiolo,
e in eleganza sorpassi duchi e sovrani
risplendi come gemma di miniera
cambi diadema ogni sera
ti vesti d’oro come gli autunni.
Passa la cacciatrice lunare coi suoi branchi alani…
Dormi.
La notte che all’infanzia ci riporta
e come belva difende i suoi diletti
dalle offese del giorno, distende su noi
la sua tenda istoriata.
I tuoi colori, o fanciullesco mattino,
tu ripiegasti.
Nella funerea dimora, anche di te mi scordo.
Il tuo cuore che batte è tutto il tempo.
Tu sei la notte nera.
Il tuo corpo materno è il moi riposo.
(1955)
Ne pleure pas, Chenille
Chenille, ne pleure pas
Tu seras papillon – d’ici là
Chenille, je t’en prie
Ne te fais aucun souci
Mais, dit Chenille
Me connaitrai-je encore – ailée ?
Grace Nichols
Don’t cry, Caterpillar
Caterpillar, don’t cry
You’ll be a butterfly – by and by.
Caterpillar, please
Don’t worry about a thing
“But”, said Caterpillar,
“Will I still know myself – in wings?”
Ce sont ses yeux :
les iris sont d’or
et ils tournent
comme la bague sur mon annulaire,
ils tournent et ils tournent
et je ne peux atteindre
ni leur histoire ni leurs larmes.
Penser qu’autrefois ils étaient mes satellites !
Ils m’ont exclue maintenant.
Quelles années-lumière !
Elle n’est plus moi,
elle n’est même plus
dans mon ciel
et moi,
je ne suis pas moi-même.
Je ne vais pas défigurer
son joli visage.
Qu’elle porte des empreintes
digitales d’améthyste, un bijou de famille,
une sorte de collier funéraire.
Je connais l’emplacement idéal :
là où le mur projette son ombre,
où germe la laitue,
où le jasmin ne cause pas
de surprise.
C’est là que je la coucherai,
là qu’elle fleurira,
ma seconde nature,
perfection unique
parmi les compromis.
Eavan Boland / À sa propre image
Tu es loin
de temps en temps je t’écris une lettre
pour te maintenir en vie
je dois puiser dans mon amour
pour d’autres
Du er fjern
av og til skriver jeg brev til deg
for å holde liv i deg
må jeg øse av min kjærlighet
til andre
Hanne Bramnes
Traduction : Anne-Marie Soulier
Le mal existe
ai-je écrit
même si je ne le vois pas
par la fenêtre de ma cuisine
marelle d’enfants tracée sur l’asphalte
je jette trop tôt mon manteau d’hiver
je répète il le faut
à voix basse
le mal existe
Hanne Bramnes
Traduction : Anne-Marie Soulier
Ondskapen finnes
skrev jeg
selv om jeg ikke ser den
fra kjøkkenvinduet
barn risser paradis på asfalten
jeg kaster vinterkåpen for tidlig
jeg må gjenta det
sakte
ondskapen finnes
Quand je serai morte, mon amour,
Ne chante pas de chansons tristes pour moi ;
Ne plante pas de roses à ma tête,
Ni de cyprès ombrageux :
Sois l’herbe verte au-dessus de moi
Imbibée d’averses et de gouttes de rosée ;
Et si tu veux, souviens-toi,
Et si tu veux, oublie.
Je ne verrai pas les ombres,
Je ne sentirai pas la pluie ;
Je n’entendrai pas le rossignol
Chanter, comme s’il souffrait ;
Et rêvant à travers le crépuscule
Qui ne se lève ni ne se couche,
Par chance je me souviendrais,
Et par chance, j’oublierais.
Christina Rossetti / Chanson
Traduction : Lydia Padellec
When I am dead, my dearest,
Sing no sad songs for me;
Plant thou no roses at my head,
Nor shady cypress tree:
Be the green grass above me
With showers and dewdrops wet;
And if thou wilt, remember,
And if thou wilt, forget.
I shall not see the shadows,
I shall not feel the rain;
I shall not hear the nightingale
Sing on, as if in pain;
And dreaming through the twilight
That doth not rise nor set,
Haply I may remember,
And haply may forget.
Mon cœur ressemble à un oiseau qui chante
Dont le nid se trouve sur un rameau trempé de rosée ;
Mon cœur est comme un pommier
Dont les branches se plient sous le poids du fruit ;
Mon cœur ressemble à un coquillage arc-en-ciel
Qui patauge dans une mer paisible ;
Mon cœur est plus heureux que tout cela,
Parce que mon amour est venu à moi.
Dressez-moi un dais de soie et de plume ;
Décorez-le de vair et de teintures pourpres ;
Sculptez-le de colombes et de grenades,
Et de paons aux cent yeux ;
Façonnez-le de raisins d’or et d’argent,
De feuilles et de fleurs-de-lys argentées ;
Parce que l’anniversaire de ma vie
Est venu, mon amour est venu à moi.
Christina Rossetti / Un anniversaire
Traduction : Lydia Padellec
My heart is like a singing bird
Whose nest is in a watered shoot;
My heart is like an apple-tree
Whose boughs are bent with thick-set fruit;
My heart is like a rainbow shell
That paddles in a halcyon sea;
My heart is gladder than all these,
Because my love is come to me.
Raise me a dais of silk and down;
Hang it with vair and purple dyes;
Carve it in doves and pomegranates,
And peacocks with a hundred eyes;
Work it in gold and silver grapes,
In leaves and silver fleurs-de-lys;
Because the birthday of my life
Is come, my love is come to me.
La carte qu’on nous a laissée
n’est plus bonne.
Les anciennes routes nous font dévier de notre chemin et les paysages changent sans cesse.
Les gens sont déroutés
et errent çà et là,leurs vêtements roussis par le feu
les yeux rougis par la fumée.
L’ancienne carte nous dit
où trouver de l’or
dans la ville,nous y allons donc
et trouvons un dépotoir.
Il nous faut une nouvelle carte
avec de nouvelles routes et une nouvelle destination.
Certaines personnes craignent les nouvelles cartes,
elles s’accrochent à l’ancienne
comme des mouches à un attrape-mouche…
Comme je n’ai pas de nouvelle carte,
j’écris des histoires.
Les histoires tracent des lignes
creusent des trous
et, surtout, se souviennent…
Et respire à regret dans cet âpre monde
Pour dire ce que je fus,
dit Hamlet à Horatio:
« Il ne semble pas que je parle
la langue officielle », dit la poétesse Adrianne Rich.
Elle a donc créé une langue non officielle:la langue du coeur.
Sandy Cameron / Être fidèle à soi-même
FIGURE,VISAGE
Figure : quelque chose de dur, de figé, de gourd. La rigidité de l’abstraction ( quand on dit figure, les maths ne sont pas loin…)
Visage : mot-caresse, vibrant doucement, lent à finir ( comme les vagues sur le rivage ) , contemplatif, le regard s’y promène , visage-paysage…
J’ai une figure, je regarde un visage. Bonne figure, beau visage. Un coup dans la figure, c’est une agression ; frapper au visage, un sacrilège.
La figure est faite pour se durcir en masque. Faire bonne figure, dissimuler ; de figure à fiction …
Franchise du visage. On le voit, on croit tout savoir: votre vie, votre âge.
Michel Volkovitch / Verbier ( extrait )
J’ai faussement abjuré l’engagement, mais parce que je sais
que l’engagement est inéluctable,
et aujourd’hui plus que jamais.
Et aujourd’hui, je vous dirai
que non seulement il faut s’engager
dans l’écriture,
mais aussi dans la vie :
il faut résister dans le scandale
et dans la colère, plus que jamais,
naïfs comme des bêtes à l’abattoir, troublés comme des victimes, justement : il faut dire plus fort que jamais son mépris envers la bourgeoisie, hurler
contre sa vulgarité,
cracher sur l’irréalité qu’elle a choisie comme seule réalité,
ne pas céder d’un acte ou d’un mot
dans la haine totale contre elle, ses polices, ses magistratures, ses télévisions,
ses journaux.
Et ici,
moi, petit bourgeois qui dramatise tout,
si bien élevé par sa mère dans l’esprit doux et timide
de la morale paysanne,
je voudrais tresser l’éloge
de la saleté, de la misère, de la drogue
et du suicide.
Moi, poète marxiste privilégié
qui possède des instruments et des armes idéologiques pour combattre,
et assez de moralisme
pour condamner le pur acte de scandale, moi, profondément comme il faut,
je fais cet éloge, parce que la drogue,
l’horreur, la colère, le suicide
sont, avec la religion, le seul espoir
qui demeure :
contestation pure et action
sur laquelle se mesure l’énorme tort du monde. Il n’est pas nécessaire qu’une victime sache
et parle.
Pier Paolo Pasolini / Qui je suis ( extrait )
Quoi que tu écrives,
tu n’exprimes point le sens,
car au commencement n’était pas le verbe
mais la joie des corps.
Ensuite est venue la saison de la douce faim.
L’horizon a blanchi et les oiseaux ont attaqué les blés.
Les petits fauves des mots que nous nous lancions
mordaient, de plus en plus acharnés,
notre avenir commun et j’ai compris
que seuls mes sens articulaient
toutes les nuances du bleu
dont ton langage est imprégné.
C’est alors que je t’ai perdu
à la fin d’un poème.
À présent, le silence dans le cœur,
je regarde le ventre lisse de la lune d’août
frémir dans la tasse de porcelaine,
mais tu ne peux pénétrer dans ce paysage
car au-dessus des épaules
tu es un véritable hiver.
Aussi je reste dans ma réalité :
je te rends les mots
je garde ma joie.
Aksinia Mihaylova / Quand je suis prise de doutes
Les jardins de l’enfance aux roses oubliées
Ressuscitent parfois dans un vieux livre où dort
Les ailes repliées
D’un grand papillon mort!
On songe avec tristesse aux aubes en allées
Où le papillon mort, grisé par les chaleurs,
Ouvrait dans les allées
Son éventail en fleurs.
On songe qu’en ces jours de floraison première
La Jeunesse, elle aussi, posait par les chemins
Ses ailes de poussière
Sur les pâles jasmins
Et soudain on revit le prime temps des roses,
Le temps où l’on goûtait, dans le jardin rouvert,
La nouveauté des choses
Et l’imprévu du vert.
L’heureux temps d’enfantine et crédule démence
Où l’on croit, au printemps, quand les arbres sont blancs,
Que l’hiver recommence
Dans les rameaux tremblants;
Où la légende en fleur des semaines pascales
Cache dans les jardins des oeufs mauves et bleus
Parmi les feuilles pâles
Et les gazons frileux,
Des oeufs d’or qu’on croirait jetés là par les anges
Qui les auraient soustraits aux nids frêles bâtis
Par des vols de mésanges
Aux toits du Paradis
Oh! Les jardins emplis de soleil et d’enfance
Quand les cloches de Rome, un matin clair d’avril,
S’évadent du silence
Et rentrent de l’exil!
Georges Rodenbach / Les jardins
En chemin les paroles
Si nombreuses
Qu’elles se vident
La colère frappe
Sans réussite
L’enfant poursuit
Sa route dangereuse
Arnaud Bourven / Nuit des paroles
Dans le volcan éteint
Au fond du lac
Le long baiser des truites.
Maruyama Kaidô
Les manèges tournent
avec leurs carrosses de plâtre doré,
les sirènes aux cheveux jaunes soufflent
de leurs grandes poitrines creuses,
le malheur entre dans la ville,
parmi les palais bâtis par des fous,
le malheur entre dans les châteaux de cartes,
dans les carcasses de plâtre des maisons,
dans les manèges dorés.
Mettons le feu à la cité,
les sirènes du manège flambent,
les couleurs de leurs joues se rehaussent,
le malheur, main de fer, demeure,
parmi les rires de braises,
et l’odeur du carton verni
qui brûle rose.
La main de fer demeure
plus brûlante et plus sûre,
beau malheur luisant dans les cendres,
dernière certitude, que caches-tu dans ta paume ?
ouvre les doigts, main dure mais solide,
que je pose mon front brûlé
dans ta chair vive et ferme,
saignante de soleil tueur.
René Daumal / Feu aux artifices
Je suis une toile d’araignée suspendue
Je suis l’eau qui stagne pourrie
Je suis la croûte de sang qui suinte d’une vieille blessure
Je suis une mouche qui salit le verre
Je suis la braise qui abîme le coussin
Je suis un réveil qui sonne par erreur trop tôt le matin.
Et je suis un chien qui aboie la nuit.
Je suis le vernis qui salit l’habit
Je suis un train arrivé en retard quand tout est fini
Et je suis teigne, angoisse, embarras
Je suis un grumeau de sel entre les dents
Je suis la clé laissée au bureau qui a fermé ses portes.
Je suis du courant qui manque en hiver
Je suis la roue dans le fossé
Je suis celui qui tend la main… au feu rouge
Je suis une tempête sur le blé mûr.
Je suis le sanglot qui vient et qui ne passe pas.
Je suis l’anneau précieux perdu dans l’eau la plus profonde
Je suis un marteau sur le doigt et sur le mur
Je suis une lettre qui n’arrive pas
Je suis la chose inutile qu’on a jetée et qui maintenant servirait
Je suis la queue au mauvais endroit
un chat noir sur la route,
une correspondance perdue, partie d’un autre quai
Je suis la main poisseuse qui serre.
Je suis le sucre à la place du sel.
Je suis la maîtresse secrète qui appelle à Noël
Je suis le sable qui pousse dans le lit,
le scarabée qui te grimpe dessus,
Je suis celui qui tend la main… au feu rouge.
Je suis le grain dans l’engrenage
Je suis le revers qui n’a pas de médaille,
Je suis l’aiguille trouvée avec le pied dans le tas de paille.
Je suis le billet gagnant perdu.
Je suis le robinet qui goutte.
Je suis la salive crachée qui atteint et souille la face.
Je suis la porte qui se referme sur le nez.
Je suis le refus auquel tu ne t’attends pas.
Je suis la honte privée clouée au pilori
Je suis la main gauche du hasard.
Je suis le silence qui glace un salut.
Je suis un secours qui arrive en courant, mais trop tard.
Je suis la gaffe qui aggrave le dommage.
Je suis la chose que tu veux et que tu ne peux pas
Je suis celui qui tend la main… au feu rouge.
Gianmaria Testa / conte de colère
Sono una tela di ragno sospesa Sono l’acqua che stagna marcita Sono la crosta di sangue che piaga una vecchia ferita. Sono una mosca che sporca il bicchiere Sono la brace che sporca il cuscino Sono una sveglia che suona sbagliata di primo mattino. E sono un cane che abbaia di notte Sono vernice che macchia il vestito Sono un treno arrivato in ritardo che tutto è finito. E sono rogna, patema, imbarazzo Sono un grumo di sale nei denti Sono la chiave lasciata in ufficio che ha chiuso i battenti. Sono corrente che manca d’inverno Sono ruota finita in un fosso Sono quello che tende la mano…al semaforo rosso. Sono tempesta sul grano maturo Sono singhiozzo che viene e non passa Sono l’anello prezioso perduto nell’acqua più bassa. Sono un martello sul dito e sul muro Sono una lettera che non arriva Sono l’inutile cosa buttata che adesso serviva. Sono la coda nel posto sbagliato, gatto nero sull’itinerario coincidenza perduta, partita da un altro binario. Sono la mano sudata che stringe Sono zucchero al posto del sale Sono l’amante tenuta segreta che chiama a Natale. E sono sabbia che punge nel letto, scarafaggio che ti sale addosso Sono quello che tende la mano…al semaforo rosso. Sono polvere nell’ingranaggio Sono il rovescio che non ha medaglia Sono l’ago trovato con un piede in un mucchio di paglia. Sono biglietto vincente perduto Sono il rubinetto che cola una goccia Sono saliva sputata che arriva e offende la faccia. Sono la porta che batte sul naso Sono rifiuto da chi non ti aspetta Sono vergogna privata finita alla gogna di tutti. Sono la mano sinistra del caso Sono silenzio che gela un saluto Sono soccorso che arriva correndo, ma a tempo scaduto. Sono la beffa che intossica il danno Sono la cosa che voglio e non posso Sono quello che tende la mano…al semaforo rosso.
Quand l’amour se promène dans les bois
il n’a qu’un petit chaperon
et rien dessous.
Il est vite nu
si le loup y était.
Marie Huot
Le soleil est ma chair, le soleil est mon coeur,
Le coeur du ciel, mon coeur saignant qui vous fait vivre,
Le soleil, vase d’or, où fume la liqueur
De mon sang, est la coupe où la terre s’enivre.
Les astres sont mes yeux, mes yeux toujours ouverts,
Toujours dardant sur vous leurs brûlantes prunelles,
Et mes grands yeux aimants versent sur l’univers,
Sur vos amours sans fin, leurs clartés éternelles.
Les vents sont mes soupirs, les vents sont mes baisers,
Je suis le souffle, l’air, et vous êtes la flamme,
Et vous êtes pareils aux charbons embrasés,
Quand, l’été, mes soupirs ont passé sur votre âme.
Les fleurs sont mes désirs, les fleurs de toutes parts
Tendent vers vous leurs longs regards pleins de délices,
Les fleurs sont mes désirs, les fleurs sont mes regards,
Et vous buvez mon rêve au fond de leurs calices.
Je suis l’amour, l’amour, qui soulève les flots,
Et trouble et fait vibrer les océans immenses,
Et la chaleur, par qui les germes sont éclos,
Et le printemps, qui fait fécondes les semences.
Je suis dans tout, je suis la fraîcheur de la nuit,
Et je suis dans l’éther la lune qui vous aime,
Et l’ouragan aussi, l’éclair brûlant qui luit,
Car la création entière est mon poème,
Est un poème étrange où se mêlent des pleurs,
Et dont vous, ô mortels, vous êtes les pensées,
Ô vous qui partagez ma joie et mes douleurs,
Et l’ennui des éternités déjà passées.
Jean Lahor / Le poème
à mon retour d’Amérique tu vis
venir à mes tempes des mèches blanches
« William tu n’as guère changé » me dis-
tu « sauf ces mèches blanches sur tes tempes »
mon voyage au-delà de l’écumante
mer Atlantique à rechercher ta trace
fut-il tant éprouvant ? ça me tracasse
très peu cette blancheur de mes cheveux
qu’elle soit blanche ou noire ma tignasse
m’importe peu car c’est Toi que je veux
William Cliff / 10
tu es cible
je suis cible
nous sommes cibles
cibles pour balle
fanatique
qui se glisse
dans nos plis
fracasse ma ta carcasse
je suis tu es
potentielle fracassée
je suis tu es tu es
cible cible
la haine ronge l’âme
dans les rues de Bruxelles
un pigeon frôle le visage d’un homme
nous nous sourions
nos yeux disent
que nous sommes cibles oui
cibles d’amour
danseurs de nos peaux cibles
tous nos possibles ma ville
au coeur
fêlé
nos peaux cibles
dans tes rues dansent
aujourd’hui
demain
tous nos possibles
Laurence Vielle
L’impensable
l’inconnaissable
le sable,
la recherche de l’adjectif
insurpassable
indéfinissable
le sable,
l’indispensable unité
le sable qui ne peut exister
sans la société du sable
l’irrétrécissable
sable
impérissable
comme l’âme
punissable
comme le péché
il y a sur la plage
un évêque
qui veut baptiser
chaque grain de sable
et un artiste
qui cherche l’adjectif
pour qualifier
l’unique et le multiple
sable
si différent et si semblable
si seul et si nombreux
sable, sable, sable,
incassable
la barrière semble
infranchissable
obsession
de la beauté
impérissable
saisir l’
insaisissable
tu cherches, artiste
inlassable et intarissable
tu cherches l’adjectif
dans les dictionnaires
et tu n’en trouves aucun
qui ne soit passable
Louis-Philippe Hébert / Un adjectif pour le sable
Parfois plus aucune corporelle tolérance
aux heures aux gestes aux humains
Parfois sur les doigts du jour
compter les heures enfantines
Sur le lit défait du jour
séparer le grain de l’ivraie
une et deux Homme et Femme
Délivrer
la semence et les fruits
les nerfs et le corps de quelqu’un
que je rencontre
enlace porte bouge vis
Donc ni description ni nature
ni corps ni plantes
ni même sa tête comme un fruit
(Jamais femme n’est aussi tendue
qu’en moi le muscle de l’oeil )
Mais l’air entre deux doigts qui caressent
l’ombre glissant devant mes pupilles
quant nuitamment en centaine de cimes
les toits flambent dans mes pensées
Le cri d’une femme tardive en sang
Un chat, Un mur noir Aujourd’hui
L’écran de verre qui me cache
et soudain vole en éclats
parce que les heures vont les heures
intactes enfantines vont
qui ne supportent rien plus rien
que ceci qui n’est même pas respiration
Hugo Claus / La chanson du meunier (extrait )
Un train aux lumières aveugles
franchit des forêts invisibles.
J’emporte
cent boîtes d’allumettes
mille cigares noirs
cinquante pipes de merisier sauvage
un calumet en pierre-à-savon
gravé par un Indien de l’Ontario
la pipe-calebasse
à cou d’oiseau-serpent
cadeau d’Archuleta-de-la-Terre-des-Trembles
le tambour sacré de Taos
dans ma poche un éclat d’obsidienne
et mon vieux Laguiole à manche d’ivoire…
Tandis que le train glisse
longue chenille spasmodique
à travers la Forêt Noire
je reviens à mon premier lointain voyage…
J’avais vingt ans
avec encore dans mes cheveux le sable du désert
en ce matin léger où le canon s’est tu
dans les vergers du Würtemberg.
Et ce fut le printemps du Paradis après l’Enfer :
les truites de la Mürg
les chevreuils du Lac Noir
et la grosse Hildegarde
qui nous versait du vin d’Uberlingen.
Nous achetions des pendules de Triberg
et des couteaux de chasse
oubliant l’enfant nu de Fribourg méditant sur un crâne
qui avait assombri notre adolescence
à jamais.
Soudain le chant des rossignols
déchira les ténèbres
l’Hymne à la Joie déferla des terrasses
sur l’eau verte et muette
à Heidelberg.
Ici vécurent les poètes
Achim d’Arnim et Clemens Brentano.
Il ne reste que la plaque.
J’habitais là rêvant que montait de l’auberge voisine
la voix mâle de Zarah Leander :
Schlafe mein Geliebter
Du darfat mir nie mehr rote Rosen Schenken
crépusculaire et vaginale
et derrière la vitre
le coiffeur recousait des visages
couverts de sang…
Un train aux lumières aveugles
franchit des plaines disparues.
Il pleut des escarbilles
et l’odeur des mélèzes envahit la nuit.
Dans ma valise il y a :
Fenimore Cooper
un vieux catalogue de la Manufacture
des Armes et Cycles de Saint-Etienne
une lettre originale du Capitaine Nemo
et la photo de ma mère
jouant du violoncelle
pour toujours…
Tandis que le train glisse
longue chenille spasmodique
à travers la Forêt Noire
je reviens à mon premier lointain voyage…
J’avais vingt ans
avec encore dans mes oreilles
la sauvage accélération de la mort
haut très haut dans le ciel mauve
sur les clochetons d’or du Monte Cassino
et les cris de fin du monde
qui giclaient avec le sang
de la gorge béante d’un mulet
hérissé de douleur
et d’éternelle surprise…
Je garde le parfum du vin noir
et du porcelet rôti
sur la plage vespérale du lac de Bolsena
où Dante pêcha des anguilles
et j’entends turluter des alouettes
massacrées
Soudain la ville ivre de feu
la vomissure des soufrières
le ciel en deuil
et des rivières en fusion
se noient en beuglant dans la mer…
Je suis à Pompéi dans les marques de Pline
qui fut ici sous le gris de la mort
et ce n’est alentour qu’exode débandade
vers des lieux saufs
d’où voir la bête et l’adorer :
O bello, bello, bello com’un dio !
Et la cendre en neige sur le Pausilippe
où règne Virgile en sa grotte.
Ici le volcan tonne et les canons
là-bas sur les Abbruzzes…
Un train aux lumières aveugles
franchit des palus oubliés.
Voici le vol ralenti des hérons
brassant l’air de leurs ailes de cendre
la volée de flèches des sarcelles
les guêtres fauves du garde-chasse
à travers les roseaux broyés
et moi de loin criant au vent de mer :
Natty Bumppo ! Natty Bumppo !
Sur les chutes de Glenn
ou les palissades du Fort William-Henry
lorsque j’avais douze ans
parmi les Delawares
pour toujours…
Tandis que le train glisse
longue chenille spasmodique
à travers la Forêt Noire
je reviens à mon premier lointain voyage…
J’avais vingt ans
avec encore sur mes lèvres de miel
la grégorienne plainte du Vendredi-Saint
et les vingt-deux lettres de l’Alphabet
qui fut au commencement de l’Attente.
De mon lit je voyais sur le mur du dortoir
défiler les fantômes de mes rêves.
J’entends toujours
la voix grave du kappelmeister
le choeur final de la Passion
que troublaient les folles clameurs des paons
et mes larmes
à jamais…
Soudain le claquement des livres
sur les stalles à Ténèbres
les lampes s’éteignent et c’est la nuit
sur le monde qui bascule
la fin de l’ancien héritage
la Nouvelle Attente
Flectamus genua… levate…
les dieux sont morts
Dies irae dies illa
le sang remplace l’eau du Déluge…
Un train aux lumières aveugles
franchit des forêts invisibles.
C’est un manège
et les chevaux de bois tournent encore
me ramenant sur le quai de départ
et le train glisse toujours
à jamais
vers mon premier lointain voyage…
Aujourd’hui
je suis plus âgé que ma mère
Frédéric Jacques Temple / Merry-go-round
à David Gascoyne
Parle, toi aussi, parle le dernier à parier, dis ton dire.
Parle_
Cependant ne sépare pas du Oui le Non. Donne à ta parole aussi le sens lui donnant l’ombre.
Donne-lui assez d’ombre, donne-lui autant d’ombre qu’autour de toi tu en sais répandue entre Minuit Midi Minuit.
Regarde tout autour: vois comme cela devient vivant à la ronde_ Dans la mort ! Vivant! Dit vrai, qui parle d’ombre.
Vois comme se rétrécit le lieu où tu te tiens Où veux-tu aller à présent, toi en défaut d’ombre, où aller ? Monte. En tâtonnant, monte. Plus mince, plus méconnaissable, plus fin C’est ce que tu deviens, plus fin : un fil,
le long duquel elle veut descendre, l’étoile pour en bas nager, tout en bas, là où elle se voit scintiller : dans le mouvement de houle des mots qui toujours vont.
Paul Celan
Traduction : Maurice Blanchot
Au nom de ceux qui lavent les vêtements des autres (et expulsent de la blancheur la crasse des autres)
Au nom de ceux qui gardent les enfants des autres
(et vendent leur force de travail
sous forme d’amour maternel et d’humiliation)
Au nom de ceux qui vivent dans la maison des autres
(qui n’est pas un ventre accueillant mais une tombe ou une prison)
Au nom de ceux qui mangent les croûtons des autres
(et encore les mâchent avec le sentiment de voler)
Au nom de ceux qui vivent dans un pays étranger
(les maisons et les usines et les commerces
et les rues et les villes et les villages
et les fleuves et les lacs et les volcans et les montagnes
appartiennent toujours à d’autres
et pour cette raison il y a la police et la garde
qui les protègent contre nous).
Au nom de ceux qui ne possèdent que
la faim l’exploitation les maladies
la soif de justice et d’eau
persécution condamnation
solitude abandon oppression mort
J’accuse la propriété privée de nous priver de tout.
Roque Dalton
Se glisser dans ton ombre à la faveur de la nuit.
Suivre tes pas, ton ombre à la fenêtre.
Cette ombre à la fenêtre c’est toi, ce n’est pas une autre, c’est toi.
N’ouvre pas cette fenêtre derrière les rideaux de laquelle tu bouges.
Ferme les yeux.
Je voudrais les fermer avec mes lèvres.
Mais la fenêtre s’ouvre et le vent, le vent
qui balance bizarrement la flamme
et le drapeau entoure ma fuite de son manteau.
La fenêtre s’ouvre: ce n’est pas toi.
Je le savais bien.
Robert Desnos / À la faveur de la nuit
Je commence un pays qui est sans contour
et qui est sans limite ni description
et n’admet ni parenté ni cause
simplement tendu sur la relation.
Jean-Pierre Faye
Les siècles tournent leurs verrous
Et ouvrent sous la colline
Leurs livres et leurs portes reçus en héritage
Rassemblés pour distiller
Tels joyeux cueilleurs de baies
Une voix unique pour nous parler.
William Sydney Graham
Traduction : Anne-Sylvie Homassel & Blandine Longre
The centuries turn their locks
And open under the hill
Their inherited books and doors
All gathered to distil
Like happy berry pickers
One voice to talk to us.
Femme aimée, chut !
Nous devons marcher en silence, nous deux.
Là sommeille un chant
Dans le calme des nuits de la forêt.
Calmes sont les vagues et les vents,
Muets sont les oiseaux,
Les ruisseaux coulent en se taisant
Et brillent sur le sol mousseux.
Les rayons de la lune jouent
En silence entre les arbres,
Loin des calmes sentiers
Sommeille une lisière claire.
Le nuage d’argent là-haut
Repose sur de vastes ailes,
En haut, au-dessus des cimes
Il regarde en bas et écoute.
Femme aimée, chut !
Nous devons marcher en silence, nous deux.
Là sommeille un chant
Dans le calme des nuits de la forêt.
Jens Peter Jacobsen / Paysage
Stille, du elskede Kvinde !
Tyst maa vi træde, vi to.
Der sover en Sang her inde
I Skovens natlige Ro.
Stille er Vover og Vinde,
Tavs er hver Sangfuglemund,
Tiende Kilderne rinde
Blankt over mossede Bund.
Maanestraalerne spille
Tyst mellem Bøgene frem,
Langs ad Stierne stille
Blunder en lyslig Bræm.
Sølvskyen selv der oppe
Hviler paa Vingen bred,
Højt over Træernes Toppe
Skuer den lyttende ned.
Stille er Vover og Vinde,
Tyst maa vi træde, vi to.
Der sover en Sang her inde
I Skovens natlige Ro.
Hissez haut et fort les poutres charpentiers
C’est la poésie seule qui soutient le monde
Le paradis tient dans les paumes de nos mains
Ici et maintenant on blesse on viole on tue
La liberté pleure dans tous les chants des hommes
Le cœur est un moulin enfariné d’amour
Qui broie le malheur sous la meule des jours
Copeaux de sang ou mât des navires conquérants
Sève qui irrigue les hautes futaies humaines
Derrière les barbelés de l’exil ou dans les prés
La poésie chantepleure dans la liberté.
Jacques Viallebesset
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe
votre main au chapeau
votre main sur le coeur…
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants…
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles…
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillé de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire ,
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.
*
Je reviens…
d’au-delà de la connaissance
il faut maintenant désapprendre
je vois bien qu’autrement
je ne pourrais plus vivre.
*
Et puis
mieux vaut ne pas y croire
à ces histoires
de revenants
plus jamais vous ne dormirez
si jamais vous les croyez
ces spectres revenants
ces revenants
qui reviennent
sans pouvoir même
expliquer comment.
Charlotte Delbo / Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants
A celui qui tombe amoureux hors du temps, hors saison et aussi hors de ses propres mesures, je conseille une dévote anorexie, dévote à soi-même. Et un peu de languissante tristesse pour y pleurer dessus. Les gens n’ont jamais compris combien le mal pouvait faire du bien et que l’ on peut utiliser des rebuts pour faire un beau palais. La fantaisie est là: les épluchures de pomme, les trognons de pomme jetés par Pinocchio peuvent être mangés plus tard, quand il n’y aura plus rien sur la table, pas même la poésie.
Alda Merini / La tromperie
Traduction : Patricia Dao
Se a qualcuno viene in mente di innamorarsi fuori tempo, fuori stagione e anche fuori dalle proprie misure, io raccomando una devota anoressia, devota a se stessi. E un po’ di tristezza languida per piangerci sopra. La gente non ha mai capito quanto il male possa volgere al bene e come si possano usare anche le scorie per fare un bel palazzo. La fantasia è questa: le bucce di mela, i torsoli di mela buttati da Pinocchio si possono mangiare più tardi, quando non ci sarà più niente in tavola, neanche la poesia.
Ne lis jamais un poème.
Chante plutôt une chanson, va à la gym; apprends au moins
Comment faire un saut périlleux.
Si on t’appelle, rejoins un cirque ; fais une course d’unicycle
Vers le ciel par-delà la tente.
Si jamais tu trèbuches,
tomber à la renverse dans le giron du clown.
Donne un baiser
Aux dons
Que te lance
Le public et
Reprends le saut périlleux après les applaudissements.
Et n’oublie pas de revenir hors saison chaque année
Juste pour me redemander :
“Qu’est-ce que tu as écrit jusqu’à présent ?”
Shuhrid Shahidullah / Requêt
Traduction: Marilyne Bertoncini
কবিতা পড়ো না কখনো
গান গাও ব্যায়াম করো অন্তত শেখো ডিগবাজি খাওয়া–
ডাক পেলে যোগ দাও সার্কাস দলে
একচাকার সাইকেল নিয়ে তাঁবু ফুড়ে আকাশে ছোটো
কখনো পিছলে গেলে
কৌশলে
লাফ দাও ক্লাউনের কোলে
দর্শকের ছুঁড়ে দেয়া বখশিশে
চুমু খাও
হাততালি শেষে ঝাঁপাও আবারো
আর অফ্-সিজনে ফিরে এসে ফিবছর
জিজ্ঞেস করো:
— লেখাপত্তর কদ্দুর এগোলো
Dire au plus près la chose
En fait une autre
Nous devrions hurler
Plutôt que choisir
Et agencer
Les chaufourniers le savent
Qui vendent plus cher que chaux vive
L’azur de leurs erreurs.
*
Rapporter exactement
Les réponses
Inintelligibles mais superbes
Que trompant les espions
Les geishas
Et les seconds couteaux
De la douleur
Nous avons réussi à obtenir
De sa propre bouche
Nous donne une absurde
Mais véritable joie
*
En vain tâcherons-nous
De parfaire
L’alibi de la beauté
Nous ne laisserons de nous
Que contrefaçons
Plus ou moins mauvaises
Pourtant s’il y avait
Un grand quelqu’un capable
Et soucieux
D’analyser le sang qui en dégoutte
Il verrait bien que c’est le nôtre.
Jean Rousselot / Dire au plus près
La chambre des enfants aux enfants
justement frapper avant d’entrer
ne pas lisser les draps
ni refermer le lit
des mers s’y nichent
ne rien toucher de ce qui traîne
depuis des jours sur le tapis
voilier voiture poupée de son
ballon ou ventre de baleine
une peur tendue comme un arc
le sel séché de quelques peines
silences indiens sous l’édredon
qui garde au chaud tous vos Je t’aime
et le souffle du grand dragon
la chambre des enfants aux enfants
justement d’en dessiner les hautes plaines.
Anne Bihan
Tu pensais que tu me trouverais là Entre les murs Entre les frontières stériles Sous la moustiquaire
Fragile entre les murs d’un vêtement à trous
Victime du bourdonnement, délivrée de la piqûre
Avec une vue sophistiquée de la marche des Anophèles
Sous la moustiquaire
Tu pensais que tu me trouverais là Entre les murs Entre les frontières stériles Sous la moustiquaire
Retenue captive entre les frontières stériles
Que dis-tu de ce voile qui distingue
La fange des femmes dangereuses des
Bourgeons d’excentriques femelles endormies
Sous la moustiquaire
Tu pensais que tu me trouverais là
Entre les murs
Entre les frontières stériles
Sous la moustiquaire
Prend une gorgée de la bande FM
Savoure l’air frais qui s’infiltre
Sans abandonner…
Autrefois dans mon enfance
Je pleurais comme l’une d’elles
Maintenant avec les ailes d’un ange
Je suis libre de voler
Crystal Tettey / Sous la moustiquaire
Traduction : Marilyne Bertoncini
You thought you would find me here
Within the walls
Within the sterile confines
Inside the mosquito net
Fragile within the walls of a holed garment
Victim of the buzz, free from the bite
Sophisticated view of the Anopheles march
Inside the mosquito net
You thought you would find me here
Within the walls
Within the sterile confines
Inside the mosquito net
Held captive within the sterile confines
What say you of this veil distinguishing
Fangs of the dangerous female from
Buds of the eccentric sleeping female
Inside the mosquito net
You thought you would find me here
Within the walls
Within the sterile confines
Inside the mosquito net
Take a sip of the FM dial
Savour the fresh air that seeps in
Never abandoning …
Back when I was a child
I cried like one
Now with the wings of an angel
I’m free to fly
La nuit tombe dit-on
comme tombe le rideau
après le vif poignard
et chacun s’enferme en soi
jusqu’aux argentures
de l’aube aux pieds froids.
La nuit porte conseil
dit-on encor chez les gens
de cœur assoupi devant
leur feu domestiqué
et chacun se laisse bercer
de la chanson illusoire.
Non la nuit se penche
comme une grande femme
aux seins affaissés
sur nos fronts d’enfants
vieillis avec leurs jouets
et nous intime le silence.
Dormez nous dit-elle
et rêvez si vous pouvez
de foires libertines
pour vous consoler
de n’être ni des sages
ni des héros
Jean-Marie Alfroy
Quand, voici des années, étudiant ce qui se passait à la bourse aux grains de Chicago,
Je com
pris soudain de quelle façon ils géraient toutes les céréales du monde- Et en même temps ne pus le comprendre et laissant tomber mon livre-,
Alors je sus aussitôt et me dis:
Te voilà dans une méchante affaire.
Je n’éprouvais nulle amertume, et ce n’était
Pas l’injustice qui m’effrayait là-dedans,
J’étais tout plein d’une seule idée: ce n’est pas possible qu’ils continuent comme ça!
Un jour quelqu’un criera “feu” et ce sera le soulagement…
Enfin savoir de quoi et pourquoi les choses vont si mal.
Frapper jusqu’à s’en faire mal plus pauvre que soi…
Et vous détournez les yeux: je n’y peux rien, dites-vous,
Vous ceux qui dites avoir compris, ils sont plus forts que moi.
Tous ces gens-là, je le voyais, vivaient du tort
Qu’ils faisaient, pas du tout de leur utilité.
C’était une situation, je le voyais,
Qui ne pouvait se perpétuer qu’à coups de crimes,
Parce que trop mauvaise pour le plus grand nombre.
C’est ainsi que toute conquête de la raison, toute invention, ou découverte,
Ne peut qu’accroître la misère.
Je faisais ces réflexions et d’autres encore,
Sans colère ni plaintes, en fermant le livre
Décrivant le marché aux grains et la bourse de Chicago.
Je me préparais là
Beaucoup de peine et de tourments. »
Bertold Brecht
Traduction : Bernard Lortholary
Cet homme marche en pleurant ;
nul ne saurait dire pourquoi.
Certains pensent qu’il pleure sur des amours perdus
pareils à ceux qui nous obsèdent tant,
l’été, près de la mer, avec les phonographes.
Les autres pensent à leurs tâches quotidiennes,
papiers inachevés, enfants qui grandissent,
femmes qui vieillissent avec difficulté.
Lui, possède deux yeux comme des coquelicots,
comme des coquelicots cueillis au printemps,
et deux petites sources au coin des yeux.
Il marche dans les rues, ne se couche jamais,
enjambant de petits carrés sur le dos de la terre,
machine à vivre une souffrance sans limite
qui finit par ne plus avoir d’importance.
D’autres l’ont entendu parler
seul, tandis qu’il passait,
de miroirs brisés depuis des années,
de visages brisés au cœur des miroirs,
que nul jamais ne pourra restaurer.
D’autres l’ont entendu parler du sommeil,
de visions horribles aux portes du sommeil,
de visages insupportables de tendresse.
Nous nous sommes habitués à lui, il est correct, il est tranquille
sauf qu’il marche en pleurant, sans cesse,
comme ces saules au bord des fleuves qu’on aperçoit du train
dans une aube brouillée, par un réveil maussade.
Nous nous sommes habitués à lui — il ne signifie rien,
comme toute chose devenue habitude ;
et si je vous en parle c’est que je ne vois rien
qui ne soit devenu pour vous une habitude.
Mes respects.
Georges Séféris
Traduction : Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki
Odeur de fleur ce matin sur la table :
dans la vie suspendue seul transport est l’amour —
transport d’amour
oui : comme un camion qui vous fait sortir
de cette grande pièce endormie et vous jette
directement dans le bruit dans le cœur
cœur de l’agitation où ce qu’on touche
n’est rien de plus qu’un instant du passé
— après tout rien de plus
mais cet instant est cœur du monde :
touchant l’instant où enfin je te vis
— où j’ouvris l’œil, mon amour, sur l’amour :
ceci n’est que ma vie, prise en un point,
se regardant, regardant rien, peut-être pas même toi,
qui seulement étais là, à ce moment-là,
Et pourtant ce matin avec l’odeur de fleur
portant comme la musique jusque-là où la vie
est venue, et bat : d’un coup
je suis dans les batailles, dans les grands espaces,
là où tout se décide, et tout change,
remue-ménage d’étoiles, pactes, départs,
gros moteurs vrombissant dans l’après-midi;
je vois les têtes, et aussi les queues
de toutes sortes de grands animaux,
je vois les sexes, et cette brûlure :
tout s’éclaire un instant, brûle et brille,
dort-elle ?
____________Sortons à présent, allons dans la ville,
avec toi, avec toi, trésor imperceptible
Jaqueline Risset
Pourquoi m’enfermerai-je
dans cette image de moi
qu’ils voudraient pétrifier ?
pitié je dis pitié !
j’étouffe dans le ghetto de l’exotisme
non je ne suis pas cette idole
d’ébène
humant l’encens profane
qu’on brûle
dans les musées de l’exotisme
je ne suis pas ce cannibale
de foire
roulant des prunelles d’ivoire
pour le frisson des gosses
si je pousse le cri
qui me brûle la gorge
c’est que mon ventre bout
de la faim de mes frères
et si parfois je hurle ma souffrance
c’est que j’ai l’orteil pris
sous la botte des autres
le rossignol chante sur plusieurs notes
finies mes complaintes monocordes !
je ne suis pas l’acteur
tout barbouillé de suie
qui sanglote sa peine
bras levés vers le ciel
sous l’œil des caméras
je ne suis pas non plus
statue figée du révolté
ou de la damnation
je suis bête vivante
bête de proie
toujours prête à bondir
à bondir sur la vie
qui se moque des morts
à bondir sur la joie
qui n’a pas de passeport
à bondir sur l’amour
qui passe devant ma porte
je dirai Beethoven
sourd
au milieu des tumultes
car c’est pour moi
pour moi qui peux mieux le comprendre
qu’il déchaîne ses orages
je chanterai Rimbaud
qui voulut se faire nègre pour mieux parler aux hommes
le langage des genèses
et je louerai Matisse
et Braque et Picasso
d’avoir su retrouver sous la rigidité
des formes élémentales
le vieux secret des rythmes
qui font chanter la vie
oui j’exalterai l’homme
tous les hommes
j’airai à eux
le cœur plein de chansons
les mains lourdes
d’amitié
car ils sont faits à mon image
Guy Tirolien / Guetto
Fille et garçon je fus conçue sous l’ombre de la lune
Mais Adam fut sacrifié à ma naissance,
Immolé aux vendeurs de la nuit.
Et pour combler le vide de mon autre essence
Ma mère me baigna dans les eaux du mystère
m’enveloppa dans les langes de la contradiction.
J’ étais dans l’ égarement profond lorsqu’elle m’a surprise
Car elle me plaça sur le bord de chaque montagne
Me livra au spectre du silence et au grondement des questions.
Elle me voua à l’Eve des vertiges et de la métamorphose
Et me pétrit de lumière et de ténèbres
Pour que je devienne le temple des démons paradisiaques
Et des anges de la luxure.
Mais j’ai préféré ne pas m’en apercevoir lorsqu’elle me l’apprit.
J’ étais dans l’oubli et puis soudain je m’en aperçus.
Étrangère je grandis et personne ne moissonna mon blé .
Je choisis de dessiner ma vie sur une feuille blanche,
Pomme qu’aucun arbre n’enfanta,
Puis je l’ai fendue et j’en suis sortie
En partie vêtue de rouge et en partie de blanc.
Je ne fus pas seulement dans le temps ou en dehors de lui
Car j’ai mûri dans les deux forêts
Et je me souvins avant de naître
Que je suis une multitude de corps
Et que j’ai longtemps dormi
Et longtemps vécu
Et lorsque je devins fruit
Je sus ce qui m’attendait.
J’ai prié les sorciers de prendre soin de moi
Alors ils m’emmenèrent.
J’ étais
Mon rire
Doux
Ma nudité
Bleue
Et mon péché
Timide.
Je volais sur une plume d’oiseau et devenais oreiller à l’heure du délire.
Ils couvrirent mon corps d’amulettes
Et enduisirent mon coeur du miel de la folie.
Ils gardèrent mes trésors et les voleurs de mes trésors
M’apportèrent des fruits et des histoires
Et me préparèrent pour vivre sans racines.
Et depuis ce temps-là je m’en vais.
Je me réincarne dans le nuage de chaque nuit et je voyage.
Je suis la seule à me dire adieu
Et la seule à m’accueillir.
Je vole par liberté et non de peur,
Et je reviens par envie et non de déception.
Je quitte pour que la vie puisse me manquer
Et je ne vis que si l’inconnu me porte vers lui.
Le désir est ma voie et la tempête ma boussole
En amour je ne jette l’ancre dans aucun port.
Mon corps est le voyage et je m’ éteins si je demeure.
La nuit j’abandonne la plupart de moi-même
Puis je me retrouve et m’ étreins passionnément au retour.
Je suis la jumelle du flux et du reflux
De la vague et du sable du bord
De l’abstinence de la lune et de ses vices
De l’amour et de la mort de l’amour.
Le jour
Mon rire appartient aux autres et mon dîner secret m’appartient.
Dans la maison de mon corps prennent refuge mes états chaque soir,
Et chaque matin on me réveille de mon absence.
Ceux qui comprennent mon rythme me connaissent,
Me suivent mais ne me rejoignent pas.
Joumana Haddad / Lorsque je devins fruit
Béni soit le jour, bénis le mois, l’année
Et la saison, et le moment et l’heure, et la minute
Béni soit le pays, et la place où j’ai fait rencontre
De ces deux yeux si beaux qu’ils m’ont ensorcelé.
Et béni soit le premier doux tourment
Que je sentis pour être captif d’Amour
Et bénis soient l’arc, le trait dont il me transperça
Et bénie soit la plaie que je porte en mon coeur
Bénies soient toutes les paroles semées
A proclamer le nom de celle qui est ma Dame
Bénis soient les soupirs, les pleurs et le désir.
Et bénis soient les poèmes
De quoi je sculpte sa gloire, et ma pensée
Tendue vers elle seule, étrangère à nulle autre
Pétanque
Benedetto sia ‘l giorno, e ‘l mese, e l’anno,
e la stagione, e ‘l tempo, e l’ora, e ‘l punto,
e ‘l bel paese, e ‘l loco ov’ io fui giunto
da’ duo begli occhi, che legato m’hanno;
e benedetto il primo dolce affanno
ch’i’ ebbi ad esser con Amor congiunto,
e l’arco, e le saette ond’i’ fui punto,
e le piaghe che ‘n fin al cor mi vanno.
Benedetto le voci tante ch’io
chiamando il nome de mia donna ho sparte,
e i sospiri, e le lagrime, e l’ desio;
e benedetto sian tutte le carte
ov’io fama l’acquisto, e l’ pensier mio,
ch’è sol di lei, si ch’ altra non v’ ha parte.
Tu es un tigre ; pourtant je t’imagine souvent comme
sa photocopie – endormie sur un papier A4;
Ton âme barbouillée d’encre bon marché.
Jamais tu ne te réveilleras. De petits voisins
hantent tes rêves; des filles t’aiment de loin -
certaines dans les quartiers chauds attendent désormais qu’un tigre ou
ses petits
les ramène à la maison.
Tu les entends chanter leur prière du soir –
dans tes rêves;
Jamais tu ne te réveilles…
Tu es un tigre; pourtant, je t’imagine souvent comme
sa photocopie – dormant sur un papier A4 ; au verso,
le brouillon d’un rapport sur la vie sauvage, prêt à imprimer.
Shuhrid Shahidullah / Tigre
Traductions en français : Marilyne Bertoncini
Traductions en anglais par l’auteur
তুমি বাঘ তবু কেন জানি মনে হয় বাঘের অনুলিপি
শুয়ে আছো A4 সাইজ পেপারে; সস্তা কালিতে লেপ্টে আছে
তোমার আত্মা
কখনো জাগবে না;
পাড়ার ছেলেরা এসে বিরক্ত করে তোমার স্বপ্নে আর
পাড়ার মেয়েরা- যারা তোমাকে ভালোবেসেছিল দুর থেকে-
তারা কেউ কেউ এখন বে-পাড়ায়
আজ শুধু অপেক্ষা তাদের- যদি কোনো বাঘ অথবা
বাঘের বাচ্চা
ওদের ফিরিয়ে আনে ঘরে
দুর থেকে শুনো ওদের সান্ধ্য প্রার্থনা গানে গানে-
তোমার স্বপ্নে
কখনো জাগবে না তুমি
তুমি বাঘ তবু কেন জানি মনে হয় বাঘের অনুলিপি
ঘুমিয়ে আছে A4 সাইজ পেপারে- অপর পৃষ্ঠায় যার
ছাপা হচ্ছে পশুজরীপের খসড়া প্রতিবেদন
You’re a tiger; yet, I often think of you as a photocopy
of it—sleeping on a A4 size paper;
Your soul splattered under the cheap ink.
You will never wake up. Neighborhood boys
haunt you in your dreams; girls who loved you from a distance—
some of them are now in red light districts waiting for a tiger or
its cub
to bring them back home.
You hear them singing their evening prayers—
in your dreams;
You never wake up …
You are a tiger; yet, I often think of you as a photocopy
of it— sleeping on a A4 size paper; on the other side of which
a draft report on a wild life survey is getting printed.
Monsieur le Directeur, je renonce à enfler,
j’abandonne les attitudes, car maintenant
il faut se contenter de postures.
Je renonce à m’affirmer sur des cartes de visite.
D’ailleurs
tout mon corps proteste contre la station
verticale.
Je suis sollicité de tomber.
Soudain
le mot PESANTEUR gagne en agrément
et je lui cède et me voici à terre.
Mais quelle étrange loi
me remet sur mes pieds malgré moi
et me fait solliciter
de Votre Haute Bienveillance
une distinction honorifique ?
Paul Morand / Respect humain
Le diable pécheur
rit dans mon œil.
Sonnez, cloches de mon village,
repoussez-le en arrière !
« Nous sonnons, mais toi, que regardes-tu
en chantant dans les prés ? »
Je regarde le soleil
des mortes étés,
je regarde la pluie,
les feuilles, les grillons.
Je regarde mon corps
de quand j’étais enfant,
les tristes dimanches,
la vie perdue.
« Aujourd’hui te revêtent
la soie et l’amour,
c’est aujourd’hui dimanche,
demain on meurt. »
Pier Paulo Pasolini
face à face de géants à
l’intérieur de soi-même, les
mots sont prononcés dans
une langue étrangère, sans
les mains il faut traduire.
Alban Gellée / Face à face de géants
Il ne s’est pas enfermé pour écrire
son poème a flairé le danger
lui a laissé la porte ouverte
Pas de poème sans risque
Sa barbe lissait le pubis
de la page transparente
et ses lèvres murmuraient
la sourate du pardon
Il dessina d’abord un soleil
un petit rond d’écolier
affublé de rayons démesure
La nuit criait au viol
Alger buvait à mort
entre hommes
Puis il tailla son crayon
ou se taillada une veine
mais j’imagine
qu’il écrivit au rouge
sans ratures
les fragments que voici:
“Naufrage des doigts sculptés dans le silence d’autres suffocations montent du goulot amer du dire Tous ces riens vomis sur le parvis du poème’’
Les mots ne manquent pas
plutôt
le vouloir dire
A quoi bon
à quoi mauvais ?
La douleur
seule
Le poème qui ne veut pas naître
a ses raisons
Surtout
ne pas mendier
à la porte du silence
mais le gérer
comme un grand texte
C’est nous
qui avons vieilli
pas le monde
J’ai mangé
l’une après l’autre
mes petites illusions
Quant aux grandes
je me les garde
pour qu’elles éclairent durablement
ma sépulture
tels des joyaux
Pourquoi je me sens coupable
quand le bonheur m’envahit?
Heureusement qu’il y a la mer
bleu-gris de son vert gorgé de mouettes
une barque jubilant on ne sait
au fond de l’eau ou dans l’ourlet des nuages
Heureusement qu’il y a ce large
retenant le souffle de la terre
et le vent coulis ondoyant de frondaisons câlines
Heureusement que l’homme peut se voir
sourire à son lointain sosie
autrement que dans les miroirs
Rien de ce que j’ai appris
ne m’a servi
à déchirer l’hymen de tes yeux
arbre serein de sève pérenne
qui m’irriguera encore
quand ma bouche s’éteindra dans les sables
Je suis né
pour aimer
la haine m’est étrangère
Les peuples heureux
n’ont pas de poésie”
La porte s’est refermée
L’ombre sans odeur
apparut sur le seuil
Le couteau a fendu le soleil en deux
avant de pénétrer
dans l’enceinte sacrée
du souffle
Sénac avait levé la tête
il regardait dans les yeux
riait
comme il en avait l’habitude
en tendant au premier venu
son dernier poème
Abdellatif Laâbi / Le dernier poème de Jean Sénac
Je soulève le couvercle de la théière. La théière est en fer peint de fleurs sur un fond blanc. La théière est en fer-blanc, a la forme d’une cafetière. Je soulève le couvercle de fer-blanc de la théière, je le pose à ses côtés sur la table en bois. Je prends la bouilloire et je verse l’eau bouillante de la bouilloire dans théière en fer ouverte. J’enlève le couvercle, je pose le couvercle, je verse l’eau, je prends le couvercle, je repose le couvercle sur la théière en fer. Je referme la théière en fer qui fume. La théière de thé tiède est pleine d’eau chaude. Le thé dans la tasse blanche a le goût du thé couleur thé. Eclaircie par la tache blanche, la vapeur d’eau et l’eau chaude versée dans la tasse blanche aux bords chauds.Une goutte de thé versée goutte sur le bec de la théière qui verse le thé dans la tasse et glisse sous la gouttière courbée de la théière puis le long de la courbe de la théière de terre et tache la table. Je prends la tasse. Je bois une gorgée de thé chaud. Le thé fait mal au coeur. Je bois une gorgée, je repose la tasse. J’oublie la tasse de thé. J’ai mal au coeur. J’ai soif, je prends la tasse, je bois une gorgée. Je repose la tasse. Le mal au coeur s’adoucit. J’oublie la tasse. Je bois une gorgée de thé, le thé est froid.
Christophe Tarkos
C’était une fois, c’était toujours.
La poésie n’est pas
une solution
Aucune solution
n’est une poésie
Une pierre n’est pas
un phénomène optique
Aucun phénomène optique
n’est une pierre
Une chaise n’est pas
un homme assis
Aucun homme assis
n’est une chaise
Ce cerisier n’est pas
un arbre
Aucun arbre
n’est un cerisier
La neige n’est pas
une lumière
Aucune lumière
n’est une neige
La poésie n’est pas
une solution
Aucune solution
n’est une poésie
En chantant
on découpe sans bouger
les lèvres de ce qui nous embrasse
car nous avons faim
d’avoir faim
et nous vengeons notre bouche
d’avoir été mangée
A force de regarder le ciel
nous faisons boiter
l’infini
qui ne s’arrête pas de marcher
comme un mendiant aveugle
La nuit lui donne parfois
sans nous
la monnaie d’une étoile
La beauté qui se perd
nous aime toujours
de nous
avoir perdu
Serge Pey
Mystiques barcarolles,
Romances sans paroles,
Chère, puisque tes yeux,
Couleur des cieux,
Puisque ta voix, étrange
Vision qui dérange
Et trouble l’horizon
De ma raison,
Puisque l’arôme insigne
De ta pâleur de cygne
Et puisque la candeur
De ton odeur,
Ah ! puisque tout ton être,
Musique qui pénètre,
Nimbes d’anges défunts,
Tons et parfums,
A, sur d’almes cadences
En ses correspondances
Induit mon coeur subtil,
Ainsi soit-il !
Verlaine / À Clymène
Dans l’eau du temps qui coule à petit bruit,
Dans l’air du temps qui souffle à petit vent,
Dans l’eau du temps qui parle à petits mots
Et sourdement touche l’herbe et le sable ;
Dans l’eau du temps qui traverse les marbres,
Usant au front le rêve des statues ,
Dans l’eau du temps qui muse au lourd jardin ,
Le vent du temps qui fuse au lourd feuillage
Dans l’air du temps qui ruse aux quatre vents,
Et qui jamais ne pose son envol,
Dans l’air du temps qui pousse un hurlement
Puis va baiser les flores de la vague,
Dans l’eau du temps qui retourne à la mer
Dans l’air du temps qui n’a point de maison,
Dans l’eau, dans l’air, dans la changeante humeur
Du temps, du temps sans heure et sans visage,
J’aurai vécu à profonde saveur,
Cherchant un peu de terre sous mes pieds,
J’aurai vécu à profondes gorgées,
Buvant le temps, buvant tout l’air du temps
Et tout le vin qui coule dans le temps.
Géo Norge / Du temps
Nous voulons partager notre nostalgie
et regarder dans les choses dorées.
Toujours dans la rue est assis un mort
et il mendie pour une aumône.
Il fredonne mes chansons
déjà depuis tout au long d’un été devenu blême.
Nous voulons nous aimer,
par-dessus le chemin du cimetière,
enfants follement téméraires,
rois, qui ne bougent qu’avec le sceptre.
- Ne demande rien -, j’épie
tes yeux de miel ivre.
La nuit est une rose douce,
nous voulons nous coucher dans sa corolle,
toujours plus profondément noyés,
je suis fatiguée de la mort.
Si je ne trouve pas bientôt une île bleue…
Raconte-moi ses miracles !
Else Lasker-Schüler / Toi, il est déjà nuit
Je suis né dans une île amoureuse du vent
Où l’air à des odeurs de sucre et de vanille
Et que berce au soleil du tropique mouvant
Les flots tièdes et bleus de la mer des Antilles
Sous les brises au chant des arbres familiers
J’ai vu les horizons où planent les frégates
Et respirer l’encens sauvage des halliers
Dans ses forêts pleines de fleurs et d’aromates
Cent fois je suis monté sur ses mornes en feu
Pour voir à l’infini la mer splendide et nue
Ainsi qu’un grand désert mouvant de sable bleu
Border la perspective immense de la vue
A l’heure où sur les pics s’allument les boucans
Un hibou miaulait au coeur de la montagne
Et j’écoutais pensif au pied des noirs volcans
L’oiseau que la chanson de la nuit accompagne
Contre ses souvenirs en vain je me défends
Je me souviens des airs que les femmes créoles
Disent au crépuscule à leurs petits enfants
Car ma mère autrefois m’en appris les paroles
Et c’est pourquoi toujours mes rêves reviendront
Vers ses plages en feu ceintes de coquillages
Vers les arbres heureux qui parfument ses monts
Dans les balancement des fleurs et des feuillages
Et c’est pourquoi du temps des hivers lamentables
Où des orgues jouaient au fond des vieilles cours
Dans les jardins de France où meurent les érables
J’ai chanté ses forêts qui verdissent toujours
Le charme d’évoquer sous le ciel de Paris
Le souvenir pieux d’une enfance sereine
Et dans un Luxembourg aux parterres flétris
De respirer l’odeur d’une Antille lointaine
Le charme d’aborder en rêve au sol natal
Où pleure la chanson des longs filaos tristes
Et de revoir au fond du soir occidental
Flotter la lune rose au faîte des palmistes !
Daniel Thaly / L’île lointaine
Quand toi, tu dresseras à nouveau tes murs -
Ton foyer, ta couche, et la table et la chaise -
Ne pends pas tes larmes, celles pour ceux qui sont partis,
Ceux qui n’habiteront plus avec toi,
Ni à la pierre
Ni au bois -
Sinon il pleurera dans ton sommeil,
Si court mais que tu dois encore accomplir. Ne soupire pas, quand tu fais ton lit
Sinon tes rêves se mêleraient
À la sueur des morts.
Ah, les murs et les objets quotidiens
Sont sensibles comme des harpes de vent
Et comme un champ où pousse la douleur
Et ils ressentent en toi ton alliance avec la poussière.
Construis, quand le sablier ruisselle
Mais ne pleure pas les minutes
Parties ensemble avec la poussière
Qui recouvre toute lumière
Nelly Sachs / À vous qui bâtissez la nouvelle maison
Comme si tes yeux avaient tout vu :
doucement tu tournes à demi la tête
écoutant au loin le mot qui sera dit
dans un endroit de la chambre :
sur la douleur du cœur,
si muet, il courbe l’archet frêle du cou
jusqu’à la brisure du désir- et vois !
vers le soir de clair avril de la fenêtre
se dessine ton profil crépusculaire
avec la gorge tendue sur le repos de la nuque…
Claes Gil / Portrait I
Som om dine øine har sett alt :
sakte vender du hodet halvt
lyttende fjærnt til ord som blir talt
et sted i rummet : om hjærtets ve,
hvor stumt den bøier halsens spe
bue til længselens brist – og se !
mot vinduets kvæld av lys april
tegnes skumrende din profil
med strupen spændt over nakkens hvil…
Une branche nue avec des baies rouges
et une riche de feuilles et de fleurs,
chacune est belle à sa manière
pour qui juge – avec sensibilité.
L’une donne un parfum,
et douce en est la fleur.
L’autre donne le sang de son coeur
quand fuient le feuillage et les vents d’automne.
L’une brille et rayonne,
l’autre brûle et mûrit
et donne à la fin le sang de son coeur ;
là lourde de baies elle penche.
Je t’ai donné celle avec les fleurs.
Je te donne celle avec les baies.
Laquelle est la plus riche, tu le verras
un peu plus tard, sur le chemin.
Olaf Aukrust / Une branche nue
Ei naki grein med blodraud bær
og ei som bladrik blømer,
på kvar sin måte fagre er
for den som kjærleg dømer.
Den eine gjev ein ange, ho,
der ljuv ho ligg og blømer.
Den andre gjev sitt hjarteblod
når lauv og haustvind rømer.
Den eine skin og strålar, ho,
den andre brenn og mognar
og gjev til sist sitt hjarteblod ;
der tung av bær ho bognar.
Eg gav deg den med blomar på.
Eg gjev deg den med bæri.
Kven rikast er vil du få sjå
litt lenger fram på ferdi.
Certains ont la fumée de cigarette qui les habite comme une maison. D’autres boivent ou bien cultivent des aspidistras. Il y a aussi ceux qui inventent toutes sortes d’associations, qui s’en vont en Amérique ou en Afghanistan. Tout pour ne plus sentir les points dont ils sont faits et les coutures qui craquent.
Moi, j’ai décidé de faire collection de mes cils. Je vais les déposer dans une boîte en bois blanc que j’ouvrirai dans les moments difficiles. Et si cela reste sans effet, je finirai bien par trouver autre chose.
Doina Ioanid
Traduction : Monica Salvan
Voici la fragile
Qui est ton amour.
-
Grand
Dieu, que l’argile
Fait un beau séjour
Dans l’ombre animée
De ma bien-aiméc.
Voici la charnelle
Qui est ton avoir.
-
Bonjour, mon oiselle.
Mon clair dans mon noir.
Petite chandelle
Des nuits éternelles.
Voici ta rêvée.
Chaude et achevée.
Le cygne et l’insigne,
La figue et la vigne.
Voici ta réelle
Pour des lits sans âge.
Foule ton raisin
De ventre et de seins.
Mille tourterelles,
O pulpe et feuillages ;
Vas-y, réaliste !
-
Alors, elle existe ?
Géo Norge / Elle existe
L’une est morte un soir, et le trois de janvier.
Tout un peuple assemblé la regardait mourir.
Le bourgeois, le manant, le pâtre et le bouvier
Pleuraient et se taisaient et la voyaient partir.
L’éblouissant manteau d’une sévère neige
Couvrait les beaux vallons du pays parisis.
L’amour de tout un peuple était tout son cortège.
Et ce peuple, c’était le peuple de Paris.
L’éblouissant manteau d’une prudente neige
Couvrait les beaux recreux de la naissante France
L’amour de tout un peuple était son espérance.
L’amour de tout un peuple était tout son cortège.
Et par France j’entends le pays parisis
Et la neige éclatait, tunique grave et blanche.
On avait fabriqué comme une estrade en planche.
Et l’antique Lutèce était déjà Paris.
La neige déroulait un immense tapis.
L’histoire déroulait un immense discours.
La gloire encommençait un immense parcours.
Déjà l’humble Lutèce était le grand Paris.
La neige découpait un immense parvis.
L’histoire préparait un immense destin.
La gloire se levait dans un jeune matin.
Et la jeune Lutèce était le vieux Paris.
L’autre est morte un matin et le trente de mai
Dans l’hésitation et la stupeur publiques.
Une forêt d’horreur, de haches et de piques
La tenaient circonscrite en un cercle fermé.
Et l’une est morte ainsi d’une mort solennelle
Sur ses quatre-vingt-dix ou quatre-vingt-douze ans
Et les durs villageois et les durs paysans,
La regardant vieillir l’avaient crue éternelle.
Et l’autre est morte ainsi d’une mort solennelle.
Elle n’avait passé ses humbles dix-neuf ans
Que de quatre ou cinq mois et sa cendre charnelle
Fut dispersée aux vents.
Charles Péguy
Quand j’aurai mis d’accord mon coeur et le silence
Par le silence enfin d’un coeur qui ne bat plus
La mémoire de moi faible et bientôt perdue
Et les terres du temps pesant dans la balance.
Qui donc se souviendrait avec quelle violence
Je t’aimais ou quel feu tes lèvres m’ont rendu
Tant que le temps le temps à ma mort résolu
N’a pas cloué mon corps en terre de sa lance
Je te chante ces mots iront où bon leur semble
Nous avons ri rêvé aimé dormi ensemble
Jeunes les jours fermés ne s’ouvraient que pour nous
Nous avons préféré le vin vert à la cendre
Pas un roi pas un dieu ne nous a vus descendre
Jamais nous n’avons pris la lumière à genoux
Jacques Roubaud / Sonnet
Dans les sèves
Dans sa fièvre
Ecartant ses voiles
Craquant ses carapaces
Glissant hors de ses peaux
La femme des longues patiences
se met
lentement
au monde.
Dans ses volcans
Dans ses vergers
Cherchant cadence et gravitations
Etreignant sa chair la plus tendre
Questionnant ses fibres les plus rabotées
La femme des longues patiences
se donne
lentement
le jour.
Andrée Chedid
Je me glisse aux jointures
je me nourris aux confins
du temps des rencontres
de l’espace des instants
tu m’es présente par-dessus les fougères
les langues de la pelouse nous caressent
nous interrogeons le faîte du mur
nous affinons l’air
qui nous sépare
plus légères les branches
où se ramifie l’espoir
hauteur de ton souffle
sur nos mains tendues
L’attente efface
les distances
Nous ne sommes qu’une braise
dans la gorge du temps
Fernand Verheyen
La mort n’est rien, je suis seulement passé dans a pièce à côté.
Je suis moi.
Vous êtes vous.
Ce que j’étais pour vous, je le suis toujours.
Donnez-moi le nom que vous m’avez toujours donné.
Parlez-moi, comme vous l’avez toujours fait.
N’employez-pas un ton différent.
Ne prenez pas un air solennel ou triste.
Continuez a rire de ce qui nous faisait rire ensemble.
Priez ou ne priez pas souriez, pensez à moi.
Que mon nom soit prononcé a la maison comme il a toujours été.
sans emphase d’aucune sorte, sans aucune trace d’ombre.
La vie signifie tout ce qu’elle a toujours été.
Le fil n’est pas coupé.
Pourquoi serais-je hors de votre vue?
Pourquoi serais-je hors de vos pensées?
Je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin.
Paul Claudel/ L’amour ne disparaît jamais
tout le mal que je peux supporter
est cousu dans les poches les plus intérieures
donne-moi le tien aussi, donne-moi
ce qui transparaît de ton visage…
je marche à tes côtés, je serai là
quand tu me perdras de vue
à ta fête je ne serai pas attendu :
je le supporterai tant que j’aurai une maison
nul autre refuge
pour qui est cousu au soi intérieur.
Eugenio de Signoribus / Promesse
Traduction: Martin Rueff
tutto il male che posso sopportare
è cucito nelle più interne tasche
dammi anche il tuo, dammi
cio che dal tuo volto traspare…
ti cammino accanto, ci saro
quando mi perderai di vista
non saro aspettato alla tua festa :
lo sopportero finché avro casa
altro ricovero non c’è
per chi è cucito nell’interno sé.
Des femmes marchent
Et passent dans nos vies
Ou demeurent en nous
Comme un souffle au cœur
On dort sur le sable
De l’espace partagé
Mais le temps du plaisir
Est trop court
Et le chapeau vole
Emporté par le vent
D’été ou d’hiver
Tout est clair
Tout est là
Effacé et présent
Pour vaincre
L’aigreur la tristesse
Atteindre la nostalgie
Des vieux jours peut-être
Tout ce qui peut
Etre encore
Vivre pleinement aujourd’hui
Nashtir Togitichi / La pleine saison
L’ange qui marche obstinément derrière toi
D’un soleil à l’autre
Ne projette aucune ombre sur la route
Pareil au vent qui passe.
Il murmure des paroles graves
Dans l’air plein d’abeilles
Et sans cesse soupèse ton âme en secret
Installe ses balances fines
Jusqu’au cœur noir de la nuit.
Si d’aventure il écartait ses doigts pleins de bagues
Dessus sa face auguste
L’éclat de son feu te surprendrait comme la foudre
Tu verrais du même coup
Dans un éclair
Luire ses hautes bottes vernies
Incrustées de miroirs polis
Et battre ses ailes immenses blanches
Si blanches et douces
Comme de la mousse
D’une telle douceur blanche
Que plus d’un enfant s’y noya
Désirant y poser sa tête.
Anne Hébert / L’ange gardien
assis sur la muraille en fleur de mes limites
je regarde sérieusement dans son moment donné
oh le cadeau de vent woups l’allure de l’éternité
qui passe à toute vitesse
couché même des fois quand il fait beau tout bas
dans la rocaille douce de ma solitudineuse finitude
j’écoute l’herbe pousser à travers l’humus de mes os
et les dieux s’amuser
à me pisser la mort dans les cheveux
debout dans mon jardin de peurs bleues
bardé d’électronique et fort de ma musique
avec ma dormeuse bordée de ma belle nuit blanche
avec au loin mes camarades pacifiques
et plus loin encore mes camarades sanguinaires
mes compagnons
brassant jovialement de la bouse d’étoiles
je suis parfaitement libre
comme une métaphore
Michel Garneau
Je me ris des honneurs que tout le monde envie,
Je méprise des grands le plus charmant accueil,
J’évite les palais comme on fait un écueil
Où pour peu de sauvés mille ont perdu la vie.
Je fuis la cour des rois autant qu’elle est suivie,
Le Louvre me paraît un funeste cercueil,
La pompe qui le suit, une pompe de deuil
Où chacun va pleurant sa liberté ravie.
Loin de ce grand écueil, loin de ce grand tombeau,
En moi-même, je trouve un empire plus beau ;
Rois, cour, honneurs, palais, tout est en ma puissance.
Pouvant ce que je veux, voulant ce que je puis,
Je tiens tout sous la loi de mon indépendance.
Enfin les rois sont rois : je suis ce que je suis.
Bonaventure de Fourcroy / L’homme libre
De tous les mots les nôtres sont les plus faibles,
même si sans conteste ils siègent dans la bouche.
Nul ne leur répond, nul ne les viole.
Ils embrassent les étoiles, ils vivent hors terre.
D’autres mots remuent bras et jambes,
bourrent des crânes, enflamment la gorge.
Une lame dans le dos peut se dire caresse,
un pied dans le ventre échange nécessaire.
L’autre mot ne rime pas, il prouve tout court
que la réalité concorde avec votre journal.
Il pousse sur vos yeux, la télé s’allume,
et vous éblouit. Il nous rend obscurs et anxieux.
Charle Ducal / Mot contre mot
Traduction :Pierre Geron, Danielle Losman et les autres membres du Collectif des traducteurs de Passa Porta.
Contemple en moi ce moment de l’année
Où ont jauni puis sont tombées les feuilles,
Et peu en restent, chapelle en ruine, nue,
Où les chantres, ce furent tard des chants d’oiseaux.
Contemple en moi la journée qui s’achève,
La trace de soleil que les ténèbres,
Cette autre mort, vont effacer, qui cousent
Pour le repos les paupières de tout.
Contemple en moi le rougeoiement ‘un feu
Qui gît parmi les cendres de sa jeunesse,
Ce lit de mort où il faut qu’il succombe,
Usé par cela même qui l’a nourri.
Contemple, et contempler fasse ton amour
Plus fort, d’aimer ainsi, beaucoup, ce qu’il faut perdre.
William Shakespeare / Sonnet 73
Traduction : Yves Bonnefoy
That time of year thou mayst in me behold
When yellow leaves, or none, or few, do hang
Upon those boughs which shake against the cold,
Bare ruin’d choirs, where late the sweet birds sang.
In me thou seest the twilight of such day
As after sunset fadeth in the west,
Which by and by black night doth take away,
Death’s second self, that seals up all in rest.
In me thou see’st the glowing of such fire
That on the ashes of his youth doth lie,
As the death-bed whereon it must expire
Consumed with that which it was nourish’d by.
This thou perceivest, which makes thy love more strong,
To love that well which thou must leave ere long.
Mon amie du hameau savait pêcher la truite
A la main et le buron proche la rivière
Devenait notre rendez-vous à l’heure dite
Je l’y retrouvais ligne appât mouches et vers
En poche elle glissait sa main sous un rocher
Elle avait l’art de bien caresser le poisson
Avec patience avant de lui déchirer les
Ouïes majeur et pouce en guise d’hameçons
Truite à terre elle dansait avec une joie
A démolir le monde entier à faire fuir
Un homme heureux à rendre le bonheur bien bas
A faire sembler l’espérance malhonnête
J’imaginerai toujours son éclat de rire
Enfoncé dans les monts comme une colonnette
Guillaume Decourt / Rivière
Pour aller retrouver son fiancé,
Sous le grand saule au bord du fleuve,
Elle avait mis ses deux plus belles robes
Lorsque le soleil commença de décliner,
ils causaient encore tendrement.
Tout à coup elle se leva, honteuse,
Car elle n’avait plus sa troisième robe :
L’ombre du saule.
Li-Chuang-Kia / La jeune fille nue
Le chat que gêne secret
ma trop terrestre présence
gagne la proche forêt
où sont l’ombre et le silence
Quand il se croit à l’abri
de tout indiscret regard
le chat qui m’avait fui rit
plus trompeur que n’est renard
Mais vient à passer l’enfant
qui passe toujours là o
nul, fût-il chat ne l’attend
enfant pipeur, enfant fou
Punis, le chat et sa queue
se font fumée. On voit
bientôt dans les feuilles que
rire de chat sans le chat
Telle la vie s’en va-t-elle
au fil des visages aimés
plus étrange et plus pareille
en elle-même changée
Guy Chambelland / Le chat et l’enfant
Ma parole sera pur néant.
Rien de moi, rien d’autrui,
ni amour, ni jeunesse.
Rien du tout.
Cela fut trouvé en dormant sur mon cheval.
Je ne sais l’heure où je suis né.
Je ne suis ni joyeux ni triste,
ni fuyant, ni familier.
Je n’y peux rien.
De nuit, une fée me l’a révélé
sur une haute montagne.
Par sa joie ma Dame peut guérir,
par sa colère elle peut tuer.
Par elle le plus sage peut sombrer dans la folie,
le plus beau perdre sa beauté,
le plus courtois devenir un rustre,
et le plus rustre devenir courtois.
Puisqu’on ne peut en trouver de plus noble,
ni en voir de plus belle, ni même en entendre parler,
je la veux pour moi seul,
pour que mon coeur y trouve fraicheur,
ma chair nouveauté,
sans plus jamais vieillir.
Si ma dame veut bien son amour donner,
Je suis prêt à le prendre et à rendre grâce,
et à le cacher et à le clamer,
et pour son plaisir, dire et faire,
et ce qui a tant de prix le chérir,
et pour sa louange m’élancer !
Puisque dans leur nouveauté vous voyez
fleurir et reverdir prés et vergers,
et chatoyer ruisseaux et fontaines,
l’air et le vent,
réjouissez-vous bien chacun de toute votre joie,
réjouissez-vous bien.
Guillaume de Poitiers,
Les jours tout doucement s’effondrent
dans un fracas que tu n’entends
pour être assourdi du fracas
du monde où tu comptes les jours
de chaque jour ton temps s’abrège
or tu vis comme si devait
ton temps compter tant d’autres jours
que chacun peut compter pour rien
quand il faudrait de chaque jour
faire un monde sans rien de reste
vider toute coupe de joie
sans regret d’avoir rien remis
rien remis n’avoir qui se jouisse
de tout ce que ton jour peut jouir
et tes nuits, que ne s’y enfouisse
de honte l’éclat du désir
mais qu’il se découvre au grand jour
qu’il s’écrie s’écrive qu’il ouvre
dans la nuit les portes de jour
les portes de nuit dans le jour
Car on s’en ira sans bagage
on s’en ira à rien qu’on sache
ni plus ni moins que pierre ou vache
dans n’être-rien on non-sera.
Christophe Mileschi / Les jours tout doucement
Qu’est-ce qui te retient encore ici dans l’air humide et dans le vent qui renfrogne les lilas ? Est-ce la maison où tu touchas dans l’ombre
des corps de pierre et fis jaillir des larmes ? Ou le sentier entre les ronces que tes pas ont laissé se perdre dans la fatigue comme un vieux désir, une enfance abandonnée
au bord de l’étang, et qui continue seule à tenir près du ciel le registre des morts ? – et tu
voudrais encore pencher ton front sur ses épaules frêles avant de lire
le dernier chiffre de tes jours parmi les herbes.
Guy Goffette / Le chiffre
« Qu’y a-t-il maintenant hors de nous ? » — « Personne. » — « Qui est le lointain
et qui est le prochain ? » — « Nous ici et nous là-bas. » — « Et qui le plus vieux et
le plus jeune ? » — « Nous. » — « Et qui doit être glorifié, qui vient vers nous, qui
nous attend ? » — « Nous. » — « Et ce soleil, d’où tient-il sa lumière ? » — « De
nous seuls. » — « Et le ciel, quel est-il ? » — « La solitude qui est en nous.»
— « Et qui donc doit être aimé ? » « C’est moi. »
Samuel Beckett
Saurai-je jamais accepter la nuit
comme l’âne attaché à l’arbre
et me faire peu à peu à cette pensée
que le coeur qui est lumière suffit ?
Guy Chambelland
Rien que la lumière,
Je n’ai arrêté mon cheval
Que pour cueillir une rose rouge dans
Le jardin d’une Cananéenne qui a séduit mon cheval
Puis s’est barricadée dans la lumière :
«N’entre pas ni ne sors»
Je ne suis donc ni entré ni sorti
«Me vois-tu ?» dit-elle
J’ai alors murmuré : «Pour le savoir, il me manque la différence
Entre voyageur et chemin et la différence
Entre chanteur et chansons…»
Jéricho s’est assise comme une lettre
De l’alphabet dans son nom
Et j’ai trébuché sur mon nom
A la croisée des significations…
Je suis ce que je serai demain
Et je n’ai arrêté mon cheval
Que pour cueillir une rose rouge dans
Le jardin d’une Cananéenne qui a séduit mon cheval
Et je m’en suis allé chercher mon espace
Plus haut et plus loin
Encore plus haut, encore plus loin
Que mon temps…
Mahmoud Darwich / Assonance (i.m Edward Saïd)
Traduction de Jalel El Gharbi
Ma sœur m’a réveillé très tôt
Ce matin là et elle m’a dit
« Lève-toi, tu dois venir voir ça
la mer s’est remplie d’étoiles »
Emerveillé par cette révélation
Je me suis habillé précipitamment et j’ai pensé
« Si la mer s’est remplie d’étoiles
alors moi je dois prendre le premier avion
et ramasser tous les poissons du ciel »
Mario Meléndez / Souvenirs du futur
Traduction, Estelle Martineau
Mi hermana me despertó muy temprano
esa mañana y me dijo
“Levántate, tienes que venir a ver esto
el mar se ha llenado de estrellas”
Maravillado por aquella revelación
me vestí apresuradamente y pensé
“Si el mar se ha llenado de estrellas
yo debo tomar el primer avión
y recoger todos los peces del cielo”
Tu es toi-même, tu m’entends, je te tutoie.
C’est à toi que je parle. Tais-toi juste un instant. Tu entends ma voix, n’est-ce pas.
Tu te souviens comme nous avons été proches jadis, plus proches encore, tout près l’un de l’autre.
Nous dormions tête contre tête, nous veillions la main dans la main.
Une fois encore tu es loin. Je suis à nouveau très loin, quand la blancheur descend parmi l’ombre.
On a balayé les photons sur le plancher du ciel comme des ordures et on les a déversés par-derrière l’horizon.
Ainsi donc il fait nuit, il ne peut faire plus sombre. Ce savoir est une blancheur dans le coeur de l’obscurité.
Vient éclore une fleur noire, grande aux feuilles pesantes, elle a le parfum de la nuit,
le parfum du regret et de l’espoir. De ta peau s’exhale une forêt de pins, dans ton souffle une décade
dont les nuages sont traversés par un vol d’oiseaux qui se posent sur ta poitrine dénudée.
Je t’écris une fois encore, je ne parle qu’à toi. Je chuchote et je me tais.
Je veux dire que tu es le sens, par qui l’eau gèle sur les rivages et fait rage au large.
Les êtres unicellulaires se retirent dans leur coquille au fond de la terre gelée, dans le sable de la côte, ou dans la vase.
L’organisation biologique s’entraîne pour l’aire glaciaire, longue et lente.
Elle se rapproche à pas de géant, elle est déjà là, sur le seuil, dans la salle, dans le studio de location ou dans la maison de famille, mais l’homme est un animal parmi les animaux, et le feu brûle au fond de lui.
L’horloge des cellules scande le temps nerveusement dans les corps vivants.
On écrit des poèmes pour la forme poétique. Le téléphone est déjà inventé.
Je t’ai appelé hier. Tu avais une forte fièvre.
Tu manges des fruits et du miel. Dors bien, fais de beaux rêves sains!
Dans l’obscurité l’homme doit se débrouiller seul.
Personne ne peut le faire pour lui. Mes rêves sont des vêtements
poisseux, en lambeaux, dont on a fait des serpillières,
il n’est plus possible de les laver, mais peu m’importe, d’autres souffrent plus que moi.
A ma façon je suis en bonne santé, définitivement malade.
La poésie donne des droits. On peut marcher, ramper et caquer, on peut voler. L’amour est permis sous toutes ses formes.
Interdite, la caresse est si sensible et donne tant de plaisir.
Je te touche et je disparais vite.
Tu crois qu’une image poétique a effleuré ton front.
Il en reste un stigmate, comme la balafre d’un baiser.
Matériellement, je ne suis pas parvenu près de toi…
A cause de cela je saute dans le cosmos, je cingle à travers les ères géologiques.
Je préférerais venir près de toi, ordinairement.
Je frapperais, je me souviendrais du code de la porte d’entrée, je prendrais l’ascenseur jusqu’au cinquième étage.
Je m’arrêterais pour découvrir le désordre dans la chambre, le lit défait,
la fenêtre aride, ouverte sur la Voie Lactée.
Une guitare est couchée par terre à côté d’une housse ouverte. Les accords vibrent encore.
Il n’en sera rien, je suis si loin.
Force est de partir pour le voyage spatial,
d’abandonner avant de toucher au but,
force est d’avouer qu’on est loin, plus loin encore. Absent.
Humainement parlant je suis un vieillard,
économiquement un fardeau.
A vrai dire je sais être acariâtre et parfait casse-tête.
C’est une forme d’activité, et pas si méchante.
On peut s’en acquitter le sourire aux lèvres.
La retraite, c’est un autre sujet, ça coûte cher.
C’est une dette, en quelque sorte.
Je suis donc par ce biais fort cruel,
une sorte d’usurier, je l’admets.
Où que je me tourne je vois la beauté et la cruauté.
A la corbeille boursière des jeunes gens en chemises blanches détruisent le monde.
Les femmes égales de l’homme ont des ongles de sang.
Il ya des soldats des deux sexes, et c’est drôle.
Les musulmans et les juifs tranchent la gorge des boeufs vivants. Les chrétiens font ça en secret.
De jeunes gens plongent et chassent les animaux marins du sud.
On tue, on tue, et on tue.
Que faire de la métaphysique ici-bas? demandé-je.
On n’a pas besoin de moi, répondé-je.
Nul ne peut franchir un seuil étranger sans en avoir le droit de passage.
Il est vrai que la haine est préjudiciable, et qu’elle taille une plaie dans la main du haineux, mais l’amour aussi fait usage de la violence.
Les saints hommes ne font rien, ils sont, rien de plus,
assis à l’ombre d’un arbre, dans une canicule étouffante,
ils se contemplent en eux-mêmes. Moi aussi j’entrerais en contemplation,
je te verrais à travers des murailles de béton, à plus de mille kilomètres.
Il est inconvenant de proclamer ses sentiments intimes.
Un quart de l’humanité célèbre des fêtes collectives et complaisantes.
Telle est la convention. Aux sans-logis on fait l’aumône,
on oublie l’abattoir, on mange de la viande mûrie.
Qui donc voudrait changer l’ordre du monde!
Aucune foi n’y parviendrait.
Alors on donne un autre nom aux choses.
Jésus est un agneau, son sang est le vin de la communion.
Les enfants ne naissent pas dans le caniveau mais dans la paille dorée.
Les soldats d’Hérode n’aiguisent pas leurs poignards, mais ils tirent de loin.
L’horrible réalité n’est pas toute la vérité.
L’amour existe, même si on ne le vend pas.
L’amitié existe. Sans elle on étouffe.
L’amitié donne du souffle, c’est de l’oxygène,
la vie en produit – le plancton, les forêts de conifères et les tropiques.
L’homme est un loup, un fauve solitaire nostalgique du troupeau.
L’homme est pour l’homme la rosée matinale et les rougeurs du crépuscule,
même l’eau gelée fleurit sur le carreau de la fenêtre.
La beauté existe.
Pour les autres animaux l’homme est un homme.
La sympathie est une carapace fragile pour les sans-abris.
Je pianote sur l’ordinateur et j’imagine que je suis un chien perdu loin de sa niche.
Je plonge dans les vagues, je suis une baleine qu’un harpon a blessée,
bébé phoque, et le coup de massue s’abat,
renard verrouillé dans une cage, raton laveur, vison.
On me nourrit, on m’écorchera.
La peau sera mise à sécher, tendue en croix.
Je précise, soyons clair, je suis un animal cloué en croix.
A chaque instant, je sais que j’existe.
En moi je sens remuer de petites espérances et une grande peur.
Dans nombre de langues, on appelle ça l’âme.
Elle est éternelle, si on y croit.
On peut l’offrir, et on peut la voler.
C’est un objet d’imagination. Comme toi, et moi. La douleur aussi,
l’amour et la paix de l’âme. Penser à l’existence, c’est déjà l’existence,
aussi ferme et inébranlable, aussi transparente, chaque jour différente.
Le bonheur est éphémère, mais il renaît sans cesse.
On enterre les déceptions, et l’illusion repousse.
Elle fleurira demain.
Dans mon cœur, je fais pousser pour toi
des tulipes, des jacinthes, des flammes de bougie
pour toi, qui es un million.
Le cœur est un symbole, la fleur ne l’est pas, elle est faite de chair vivante.
Tu la touches et tu es réel. Tant d’existences qui sont les tiennes.
Les draps purs pour un soir de fête je les ai ouverts pour toi.
Il pleut des étoiles dans notre lit, cependant que nous sommeillons.
Pentti Holappa / Poème de Nöel 95 ( lu à la radio )
La parole chaque parole
Doit peser son poids
Dans une balance d’orfèvre.
Mais saurai-je
Tout son poids ?
Dans la parole dans chaque parole
Il y a un poids un grain de poussière
Qui ne se révèle pas.
Casimir de Brito / Un grain de poussière
Traduction : Raymond Farina
A palavra cada palavra
Deve ser pesada
Numa balança de ourives.
Mas terei pesado
Seu peso pleno ?
Na palavra em cada palavra
Há um peso um grão de pó
Que não se revela.
Je suis devenue un homme
votre type d’homme
pas par choix
la société a craché sur ma féminité
déclaré que je ne serais jamais chef
devais m’appeler Madame pour avoir des propriétés
être respectée
Ainsi je suis devenue un homme
Votre type d’homme
froid, sans peur, égoïste, égotiste
… puis j’ai voulu baiser les femmes
C’est ce qu’ils ont appelé bizarre
J’ai réorganisé le putain de puzzle
jusqu’à ce que toutes les pièces roses deviennent bleues
je suis devenue un homme
Votre type d’homme
Je ne voulais pas souffrir durant les viol ou les insultes
Alors j’ai durci mes muscles
subverti ce cerveau
acheté un pantalon ou quatre
Je suis devenue un homme
Votre type d’homme
Leurs saintetés ont prêché à mon propos
tout en soumission, décence et subtilité
Flûte que je crève avant de devenir le caniche de n’importe qui
alors je suis devenue un homme
Votre type d’homme
Crystal Tettey
Traduction : Marilyne Bertoncini
I became a man
I became a man
Your type of man
not by choice
Society spat on my femininity
said I could never be chief
had to be Mrs. to own property
get respect
So I became a man
Your type of man
cold, fearless, self-centered, egotistical
…and then I wanted to bonk women
Now that they called weird
I rearranged the friggin’ jig-saw puzzle
until all the pink parts turned blue
I became a man
Your type of man
I needn’t feel no pain during rape or derogation
So I steeled them muscles
subverted that brain
bought me a trouser or four
I became a man
Your type of man
Their holinesses preached about me
in tones of submission, decency and subtlety
Heck I’d die before I became anyone’s poodle
so I became a man
Your type of man
Je suis un homme affable
je suis un homme à fables
Je suis un homme à femmes
je suis un homme infâme
Je suis un homoncule
mâcheur de renoncules
Je suis un homme maître
ès foutaise à commettre
Je suis un homme ailé
aux ailes emmêlées
Je suis un hommes aux plates
pensées et omoplates
Je suis un homme aux gènes
pas du tout homogènes
Je suis un homme aux têtes
pas toujours homothètes
En moi un homme affame
le corps assoiffe l’âme
Je suis un hominien
ce gourdin est le mien
Je suis hominidé
j’ai certaines idées
Je suis homo sapiens
je pérore et je grince
Je suis un homme éthique
expert en cosmétique
Je suis un homme à tics
pétri d’homilétique
En moi un homme astique
sa plaque onomastique
Je suis un homme acide
enfant de l’homicide
Je suis un homme amer
quand je dis oh ma mère
Je suis un homme-abîme
je vis dans ma cabine
Je suis un homonyme
je suis un éponyme
Je suis un homologue
je suis un catalogue
Je ne suis qu’un homme-art
tout est faux de ma part
Je ne suis qu’un homme-âge
trop fait comme un fromage
Je suis un homme-sandwich
qu’on mange et met en fiches
Je ne suis qu’un homme-air
je suis la sœur d’Homère
Je ne suis qu’un homme-ombre
je sombre dans le nombre
Je suis un homme-atome
je suis un hématome
Je suis un homme-nimbus
à la vie omnibus
Je suis un homme et opte
pour les homéoptotes
Je suis un homme et lie
mes chants aux homélies
Je suis homme et n’y colle
ni culte hominicole
Je suis un homme hom ! hom !
et je me paie ma pomme.
Christophe Mileschi / Tu seras un homme mon fils
L’hiver, s’il tombe de la neige,
Le chien blanc a l’air beige.
Les arbres sont bientôt touffus
Comme dans l’été qui n’est plus.
Les oiseaux marquent les allées
Avec leurs pattes étoilées.
Aussitôt qu’il fait assez jour,
Dans le jardin bien vite on court.
Notre maman nous emmitoufle,
Même au soleil, la bise souffle.
Pour faire un grand bonhomme blanc,
Tout le monde prend son élan.
Après ça, batailles de neige !
On s’agite, on crie, on s’assiège.
Et puis on rentre, le nez bleu,
Pour se sécher autour du feu.
Lucie Delarue-Mardrus
Il faut suivre la lune
Comme un journal de bord
Second vaisseau à la gloire d’un roi
Les nuages sur sa coque
Eaux éternelles dans la constellation du Poisson
Lorsque la nuit se voile
La lune est une ville suspendue dans les airs
Ses sons imperceptibles / Elytres de lucioles
Grésillement des lampadaires d’orient
Illuminations liées à l’univers
Il faut voir en la lune
De tous nos cœurs cycliques
Le point d’une question
Un reflet de la terre
Ame dans l’unité affirmant son ailleurs
Christophe Mazières
Qu’ai-je appris
saison après saison
en fermant chaque soir mes volets ?
Pas même
l’assurance d’un jour nouveau
***
Entre le puits et les lèvres
toujours la même impatience
source fraîche
ou tisane
de feuilles mortes ?
***
Croître
sans regrets que les arbres
aient pris leur part de soleil
sans regrets que mon visage
soit devenu semblable à celui de mon père
***
Il faudrait imaginer
ce dont nous protègent ces murs
peut-être un autre monde
pendant que nous gardons les yeux fixés
sur l’infinie fidélité des stèles
***
Par les sentiers plutôt que par les routes
j’avancerai
presque jusqu’à la mer
je saurai enfin
ce que coûte un pas
Charles-Olivier Stiker-Métral / Sans regrets
Il ne s’agit plus de tenter d’ oublier
ce qui s’attarde dans la mémoire,
les copeaux de sable de nos miracles,
ce qui nous a jeté à genoux,
cois dans le silence, pleurant plus tard
devant des audiences invisibles.
Il s’agit d’après- midis trop vastes
où l’on comprend que la vieillesse
se tenait aussi au pommeau des chevaux de bois,
que son visage se reflétait sur la vitre des trains de nuit.
On sait quand l’après- midi nous dénude
que nous perdons du terrain devant ce qui nous affecte,
soucieux d’ être estampé du plaisir de vivre
derrière les voiles épurées du vent,
derrière l’ épaule de l’humanité qui se continue.
Il ne s’agit plus de lier ou de défaire.
Il s’agit de s’arrimer au passage noble des oiseaux,
aux fleuves charriant la boue et les lettres du monde.
Il s’agit de rester à n’en savoir qu’en faire.
Sandra Lillo
Nuit sans but
Vision à revers
Nuit qui lévite les sources
Je suis ton fils
Je suis ton désespoir
Je suis ta chute
Je suis ton grand lavoir
Ton sort est dans mes mains
Je prends ton gant de fer
Je frappe ton rocher
J’emploie ta clé liquide
Tu es ma grande aïeule
Tu es ma vanité
Glisse sur moi
Lâche-moi
Va-t’en heurter d’autres carreaux
Laisse-moi chasser tes bêtes
Je veux sourire à ma santé
Je veux saluer ma vérité
Je veux crier ma vie à fleur de terre
La vie est mon terrain
La vie est mon couvert
La vie est ma poignée
La vie devient mon soc
Braise sans bord
Je suis peuplé de rires peuplé de chocs
Ma peau est la frontière de l’effort
Ma route est innomée
Je suis son ciel crispé par sa mitraille
La nuit est dans ma main comme un cloporte
L’attente en moi s’accorde à la cascade
Clinquante de chaleur
La sueur comme un drapeau tendu par l’air
Je hisse mon paquet de destin
Tel un message lancé sur la terrasse
Je chuchote — cymbale instable
Les mots outrés de ma prochaine clarté
Raison empoisonnée
Ton théâtre me méduse
Mais ta tête est coupée
Tout se risque
Harcelé au centre épouvanté du ventre
La terre du torrent d’atomes
Opère sa trouée en plein ciel couvert
Agité par ses aras hurleurs
Sa blessure aiguë comme une scierie
Mon cœur insiste.
Ouvert, chassé d’un désert de tiédeur
J’aimante le brasier, je charge en moi la terre.
Je sors de mon carcan, mon sang est survolé.
Je hurle et j’extermine en moi tous les guerriers.
Mon corps est un combat.
Ma tête est envahie.
La mort est paradis si mon amour me supplicie. À vif et violenté — je cogne à la porte blindée.
Séismes du monde !
Choeurs et catastrophes !
Notre ombre sur la terre est le péril de l’épervier
ous sommes cellules infimes d’un monstre inexploré
Notre patience est d’un caillou sous le ventre du fracas
Notre force est dans l’éclat où nous perçons la rage à jour
Nul séjour n’est comblé
L’œil collé aux interstices
Nous cherchons les golfes de l’univers
Au lieu de surgir où nous sommes — ici
Au lieu de nous changer dans la turbine
Au lieu d’aimer notre racine
Au lieu de lier notte anxiété au tambour de terreau
Au four à pain de notre terre
— et de parler dedans
— et d’écouter dedans
Le battement impétueux des espaces
Au lieu d’éveiller les peuples dans l’ouvert
Alain Jouffroy / Message du sentiment
Ce matin en me promenant au bord du lac
Je suis tombé amoureux d’un roitelet
et plus tard dans la journée d’une souris
que le chat a déposée sous la table dans la salle à manger.
A l’ombre d’un soir en automne
Je suis tombé pour une couturière
encore assise devant sa machine derrière la vitrine du tailleur,
et plus tard pour un bol de bouillon,
la vapeur montant en l’air comme de la fumée d’une bataille navale.
Celui-ci est le meilleur genre d’amour, pensais-je,
sans récompense, sans cadeaux,
ni paroles blessantes, sans suspicions,
ni silence au téléphone.
L’amour du marron,
le béret du musicien de jazz et juste une main au volant.
Pas de volupté, pas de porte claquée
l’amour de l’oranger en miniature,
la chemise blanche impeccable, la douche chaude le soir,
la grande route qui coupe à travers l’étendue de la Floride.
Pas d’attente, pas de hauteur, ni rancune-
juste un petit regret de temps en temps
pour le roitelet qui avait construit son nid
sur une branche inférieure surplombant la surface de l’eau
et pour la souris morte
encore vêtue de son costume brun clair.
Mais mon coeur est toujours étayé
dans un champ sur son trépied
préparé à recevoir la prochaine flèche.
Après avoir transporté la souris suspendue par la queue
à un tas de feuilles dans les bois,
Je me suis retrouvé devant le lavabo
en train de regarder affectueusement la savonnette,
si patiente et soluble,
si à l’aise sur son plateau vert clair,
je pouvais me sentir tomber de nouveau
à la retourner dans mes mains mouillées
et à respirer l’odeur de la lavande et de la pierre.
Billy Collins / L’amour en flânant
Traduction : Elizabeth Brunazzi
This morning as I walked along the lakeshore,
I fell in love with a wren
and later in the day with a mouse
the cat had dropped under the dining room table.
In the shadows of an autumn evening,
I fell for a seamstress
still at her machine in the tailor’s window,
and later for a bowl of broth,
steam rising like smoke from a naval battle.
This is the best kind of love, I thought,
without recompense, without gifts,
or unkind words, without suspicion,
or silence on the telephone.
The love of the chestnut,
the jazz cap and one hand on the wheel.
No lust, no slam of the door
the love of the miniature orange tree,
the clean white shirt, the hot evening shower,
the highway that cuts across Florida.
No waiting, no huffiness, or rancor-
just a twinge every now and then
for the wren who had built her nest
on a low branch overhanging the water
and for the dead mouse
still dressed in its light brown suit.
But my heart is always propped up
in a field on its tripod,
ready for the next arrow.
After I carried the mouse by the tail
to a pile of leaves in the woods,
I found myself standing at the bathroom sink
gazing down affectionately at the soap,
so patient and soluble,
so at home in its pale green soap dish.
I could feel myself falling again
as I felt its turning in my wet hands
and caught the scent of lavender and stone.
Billy collins / Aimless love
Il l’aimait elle l’aimait
Il suçait de ses baisers tout son passé son futur du moins l’essayait-il
Il n’avait d’appétit que pour elle
Elle le mordait le rongeait le suçait
Elle le voulait intégralement en elle
Bien à l’abri au chaud à jamais pour toujours
Leurs cris voltigeaient petits oiseaux dans les rideaux
Ses yeux à elle n’avaient besoin d’aucune distraction
Elle lui clouait mains poignets coudes avec ses regards
Lui l’agrippait très fort pour que la vie
Ne la sépare pas de l’instant
Il voulait que le futur cesse
Il voulait basculer, bras lui entourant la taille,
Depuis le bord même de l’instant, tomber avec elle au néant,
Dans l’infini ou autre chose qui existât
Elle avait l’étreinte pareille à une immense presse
A l’imprimer en elle
Lui, sourires pareils aux mansardes d’un château de fée
Où le monde réel n’entrait jamais
Elle, sourires comme morsures d’araignée
Qui le paralysaient jusqu’à ce qu’elle ait faim
Ses mots à lui étaient armés d’occupation
Ses rires à elle, tentatives d’assassinat
Lui ses regards, balles et dagues de vengeance
Elle ses regards, fantômes dans les coins avec d’horribles secrets
Lui ses murmures, fouets et bottes militaires,
Elle ses baisers, juristes écrivant sans interruption,
Lui ses caresses, hameçons ultimes du naufragé
Elle ses ruses d’amour, grincements de serrures
Leurs cris à tous les deux se traînaient sur les parquets
Comme animal tirant derrière lui un grand piège
Ses promesses à lui étaient bâillons de chirurgien
Ses promesses à elle lui décalottaient le crâne
Elle en faisait une broche
De ses serments il lui arrachait tous ses muscles à elle
Il lui montrait comment faire un noeud d’amour
De ses serments elle plongeait ses yeux dans le formol
Tout au fond d’un tiroir secret
Leurs hurlements collaient aux murs
Leurs têtes tombaient séparément dans le sommeil comme deux moitiés
D’un melon tranché, mais l’amour ne s’arrête pas facilement
Dans le pêle-mêle de leur sommeil ils s’échangeaient bras et jambes
Leurs cerveaux se prenaient l’un l’autre en otage dans leurs rêves
Au matin chacun arborait le visage de l’autre
Ted Hughes / Chanson d’amour
Il est deux Amitiés comme il est deux Amours.
L’une ressemble à l’imprudence ;
Faite pour l’âge heureux dont elle a l’ignorance,
C’est une enfant qui rit toujours.
Bruyante, naïve, légère,
Elle éclate en transports joyeux.
Aux préjugés du monde indocile, étrangère,
Elle confond les rangs et folâtre avec eux.
L’instinct du coeur est sa science,
Et son guide est la confiance.
L’enfance ne sait point haïr ;
Elle ignore qu’on peut trahir.
Si l’ennui dans ses yeux (on l’éprouve à tout âge)
Fait rouler quelques pleurs,
L’Amitié les arrête, et couvre ce nuage
D’un nuage de fleurs.
On la voit s’élancer près de l’enfant qu’elle aime,
Caresser la douleur sans la comprendre encor,
Lui jeter des bouquets moins riants qu’elle-même,
L’obliger à la fuite et reprendre l’essor.
C’est elle, ô ma première amie !
Dont la chaîne s’étend pour nous unir toujours.
Elle embellit par toi l’aurore de ma vie,
Elle en doit embellir encor les derniers jours.
Oh ! que son empire est aimable !
Qu’il répand un charme ineffable
Sur la jeunesse et l’avenir,
Ce doux reflet du souvenir !
Ce rêve pur de notre enfance
En a prolongé l’innocence ;
L’Amour, le temps, l’absence, le malheur,
Semblent le respecter dans le fond de mon coeur.
Il traverse avec nous la saison des orages,
Comme un rayon du ciel qui nous guide et nous luit :
C’est, ma chère, un jour sans nuages
Qui prépare une douce nuit.
L’autre Amitié, plus grave, plus austère,
Se donne avec lenteur, choisit avec mystère ;
Elle observe en silence et craint de s’avancer ;
Elle écarte les fleurs, de peur de s’y blesser.
Choisissant la raison pour conseil et pour guide,
Elle voit par ses yeux et marche sur ses pas :
Son abord est craintif, son regard est timide ;
Elle attend, et ne prévient pas.
Marceline Desbordes-Valmore / Les deux amitiés
Belle, mince, éternellement jeune, active,
moderne, intelligente, sportive,
souriante, indépendante, excitante, désirante,
toujours libre, toujours disponible,
l’image de la femme occidentale est en tous points parfaite
aussi bien habillée que nue.
Mais une image, on ne peut pas la toucher,
l’émouvoir, lui donner du plaisir,
la faire souffrir, la décevoir,
ni même l’amuser.
L’image de la femme
on peut l’aimer, l’adorer même, si on veut,
mais pas s’en faire aimer.
L’image peut séduire mais pas être séduite
L’image peut simuler
elle peut aussi stimuler
mais elle ne peut pas jouir.
Les images n’ont pas de plaisir, pas de pudeur,
pas non plus d’audace véritable,
ni de courage.
Les images peuvent parler mais elles ne pensent pas.
Les images n’ont pas de problèmes,
pas de projets,
elles ne travaillent pas,
elles ne rêvent pas et ne se battent pas.
Les images sont toujours sages.
Mais moi qui vis dans le monde occidental
où dominent les images
je connais une femme
(une au moins)
qui n’est pas une image.
Francis Combes / Image de la femme occidentale
Tel un présage dans le ciel profond elle s’est levée avec sa traîne de feu.
Autour de moi tout est devenu d’éther et de nacre, aérien et étrange.
Notre vieille maison, son toit affaissé, sa porte cadenassée, sa clôture de torchis.
J’attendais, fiévreuse, tous les soirs ton lever, tapie dans la cour paternelle,
A peine sortie de l’enfance, attirée par l’horizon et l’au-delà mystérieux.
Là-bas, où nuit après nuit, tu sombrais pâlissante et fluette.
Pour moi, premier grand miracle, premier mystère de l’inconnu,
Hors du monde, hors d’atteinte, dans la vieille ville modeste,
en moi tu éveillas le désir de grandeur, la passion d’éternité.
Je sais, toi, hôte rare de notre planète,
Pour moi tu ne te lèveras pas une seconde fois.
Tel le grand amour qui embrase le cœur,
Tel le bonheur enterré, unique et rarissime.
Qu’importe, tout au long de ma route tourmentée, jusqu’à ces jours,
qui fondent de plus en plus vite, tu auras marqué d’une trace invisible, mais de feu, toute ma vie.
Elissavéta Bagriana / L’étoile
Le cerveau !
Pareil au chahut des volières, son affairement parmi les lubies, les syllogismes.
Il s’embourbe dans le malaise.
Derrière les barreaux de l’insoluble agite son captieux attirail, échafaude Babel.
***
Jouant avec les mots,
il fut joué, jouet de la langue,
vaste océan.
***
Tu te mets martel en tête, martèles ton cerveau.
Martelage des lobes que tu façonnes en tiroirs
à secrets, à vocables, à rimes, à raisons,
ou en jeux d’orgues pour jouer les dissonances – et leur résolution.
***
Or si la fleur fleurit parce que tel est son rôle, tu es fleur ;
peu t’importe que tu sois mouron, pâquerette ou rose.
***
Continuels,
l’appel du silence
et la rumeur de l’océan.
André Carruzzo / Au jour le jour
L’été s’écoule encore sous l’acacia
le temps n’est plus sensible
qu’à travers la longueur des ombres
Les mots du livre ne restent plus en toi
Ils s’envolent, petits insectes noirs
et tu les cherches dans les nuages biscornus
qui déjà t’emmènent ailleurs
Le cœur est entré dans l’attente
de la vie qui vient
Anne Dujin
Je me suis éloignée du paradis.
Pas parce que je préfère la solitude
J’ai choisi de seulement tolérer le mal
que je me fais à moi-même.
Ana Patricia Moya / Adam et Eve
Traduction : Laura Vazquez
Me distancié del paraíso.
No es que prefiera la soledad:
he optado por tolerar sólo el daño
que me haga a mí misma.
Il faisait noir à présent et glacial, je t’attendais,
après une dispute : foudroyant du regard les trams
qui passaient sur la place, remarquant que plus nombreux
étaient les gens qui défilaient, plus ils se ressemblaient : la foule
me tapait sur les nerfs. J’étais frigorifié. Si seulement, je me disais,
j’arrivais à te retenir, je pourrais tout oublier.
Peu importait à présent qu’il se soit mis à neiger.
Chaque os de mon corps se transformait en glace,
j’ai fini par regagner la maison dans la neige,
les bras chargés de paquets. Tu avais laissé le beurre sur
la table de la cuisine et un sandwich à demi entamé près de l’ordinateur,
les traces boueuses de tes pas menaient du balcon à la cuisine. J’ai
mis de la musique, fait la lessive et la vaisselle. Avant de me coucher
j’ai décoré le sapin pour qu’au cas où tu reviendrais
dans la nuit tu retrouves tout en ordre et te glisses
doucement dans le lit à mes côtés.
Andrew Gerevicth /Courses de Noël
Traduction : Brigitte Gyr
Lehűlt és besötétedett, vártalak miután
összevesztünk: a Blahán minden villamossal
szemeztem, ahogy egyre mentek,
egyre egyformábbak lettek, az idegeimre ment
a tömeg. Már fáztam. Csak megölelhetnélek,
gondoltam, és az egészet elfelejteném.
Már mindegy volt, ahogy havazni kezdett.
Egész testemben éreztem, ahogy fagy,
és végre megnyugodtam, hazasétáltam a hóban
a szatyrokkal. A konyhaasztalon kint hagytad a vajat,
egy félig evett szendvicset a számítógép mellett,
az erkélyajtótól sáros lábnyomaid vezettek
a fürdő felé. Felmostam, elmosogattam,
közben bekapcsoltam a zenét. Feldíszítettem
a fát mielőtt lefeküdtem, és izgatottan vártam,
hogy mikor sértődötten hazajössz, köss belém.
Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.
Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé.
J’écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L’échafaud qu’on bâtit n’a pas d’écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.
Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.
Charles Baudelaire / Chant d’Automne I
Parfois je me réveille après un rêve
et n’ai pas la moindre idée de qui je suis,
vieux ou jeune, garçon ou fille.
je suis obligé de me toucher
pour vérifier : avec pour seule preuve
mon corps en sueur dans le lit trempé
Tiresias était assis en face de moi. Il avait
promené son chien, j’avais couru.
Nous nous étions tous les deux effondrés sur un banc.
Qu’il fasse clair ou sombre n’a plus
d’importance depuis longtemps.
L’horloge intérieure
qui connaissait l’heure du jour s’est arrêtée.
Ca fait des années que je ne vis plus dans le présent,
juste dans la prophétie et le mythe.
Je ne peux retrouver mon chemin dans la rue.
il avait allumé une cigarette et grattait doucement
l’oreille de son chien . ‘Andras, si… je pouvais en
parler, juste une fois peut-être …
dans mes rêves je suis toujours une femme,
farouche et désirable et totalement inaccessible,
adorée et admirée des hommes.
Andrew Gerevicth / Confession de Tiresias
Traduction : Brigitte Gyr
Teiresziász
“Néha felriadok álmomból,
és nem tudom, mi vagyok,
öreg vagy ifjú, fiú vagy lány.
Meg kell érintsem magam:
izzadt testem a nedves ágyban
az egyetelen bizonyosság.”
Teiresziász ül velem szemben,
kutyát sétáltatott a Tabánban,
és egy padon pihentünk meg.
“Hogy sötét van vagy világos,
már régen mindegy. Megállt
a belső óra, mely tudta a napszakot.
Már rég nem a jelenben élek,
csak a jóslatokban és a mítoszokban;
már az utcán is eltévedek.”
Rágyújt egy cigarettára és
megvakarja a kutya fülét. “András,
el tudnám csak egyszer mondani…
Mert álmomban mindig nő vagyok,
vad és vonzó, elérhetetlen,
kit megbámulnak a férfiak.
Álmomban saját melleimmel
játszom, a bőröm puha és finom.
Álmomban vibrálnak a fények.”
Fehér botjával a bokáját vakarja,
kezéről, arcáról hámlik a bőr.
A kutya egy sünre talált.
“Már csak néhány percnyi
emlék életem legszebb korszaka,
mikor még kívántak a férfiak.”
Felsóhajt, köp egyet, elnéz.
“Ha szereted, hogy férfi vagy,
vigyázz, mert lehet, nő leszel,
olyan vékony a kettő között a határ.
Nem tudtam, mert ha teherbe esem,
lehettem volna nő és anya.”
Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrance d’une guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences,
car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie
que nous n’avons rien à faire au monde
que nous parasitons le monde
qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde mais
l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer
et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur
et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force
et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite.
Aimé Césaire
A nouveau la torpeur
de la fièvre qui frappe.
Le gris au fond du ciel.
Emmitouflée de vent,
la pluie sur le basalte :
j’ai fermé ma fenêtre.
Par le dedans, écoute
des soubresauts du monde
qui cherche à s’évader
des torpeurs insensées
où s’enlisent les hommes.
Descendre au plus profond
en quête de l’issue
vers le souffle vital
qui sait drainer son cours
dans les filons de l’âme
loin des voies en impasse.
Rejoindre calmement le point où monte en soi
le silence infini d’un amour en travail
plus certain que nos maux, nos essais, nos combats
tandis que nous allons sur nos chemins de terre.
Agnès Gueuret / Fièvres
Ô jardinier de l’âme
as-tu prévu
un carré de terre humaine
où planter encore quelques rêves ?
As-tu sélectionné les graines
ensoleillé les outils
consulté le vol des oiseaux
observé les astres, les visages
les cailloux et les vagues ?
L’amour t’a-t-il parlé ces jours-ci
dans sa langue étrangère ?
As-tu allumé une autre bougie
pour blesser la nuit dans son orgueil ?
Mais parle
si tu es toujours là
Dis-moi au moins :
qu’as-tu mangé et qu’as-tu bu ?
Abdellatif Laâbi
Qu’est-ce qui pourrait bien m’apparaître juste avant ma mort ? Cette pensée, cette image m’occupent – Peut-être une chose que je vois, que je pressens dès à présent ? Une chose aussi accessoire qu’un pigeon boiteux que j’ai laissé trottiner puis disparaître – un fleuve, loin d’ici, que je n’aurai jamais atteint ? Sur ses rives des arbres à plumes au lieu de feuilles.
Luc Bondy / L’instant
Nous sortons des paysages cachés du plus profond de nous et les entassons sur la table comme deux personnes qui se rencontrent pour la première et dernière fois et sont libérées du futur. Nous fumons un demi-paquet de tabac, fouillons le tas et comptons les os germés dans nos âmes mais nous ne pouvons pas trouver le mot qui accomplit. Peut-être est-ce à cause de la profondeur différente des abîmes en nous qui résonnent avec une langue incompréhensible pour la peau.
Aksinia Mihaylova / Le mot (1)
Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,
Baise-les longuement, car ils t’auront donné
Tout ce qui peut tenir d’amour passionné
Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.
Sous l’immobile éclat du funèbre flambeau,
Penche vers leur adieu ton triste et beau visage
Pour que s’imprime et dure en eux la seule image
Qu’ils garderont dans le tombeau.
Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,
Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains
Et que près de mon front sur les pâles coussins
Une suprême fois se repose ta joue.
Et qu’après je m’en aille au loin avec mon coeur,
Qui te conservera une flamme si forte
Que même à travers la terre compacte et morte
Les autres morts en sentiront l’ardeur !
Émile Verhaeren
Rilke fut emporté dans les cieux.
Puis ce fut le tour de Pasternak.
L’un fume avec le séraphin,
l’autre est revenu
cheminer dans les mares gelées
avec leurs saules aussi grands que des harpes,
sa mèche grise est celle d’un étalon,
son cœur pareil à celui d’Akhmatova,
à un cheval gris en hiver
qui, dans la neige épaisse et tourbillonnante,
alors que cette plage blanche devient plus blanche encore,
hennit et est ici.
Derek Walcott / Sauf-conduit
Elle va revenir, innocente et fragile,
ne la cherche pas dans des lits différents,
un jour ses hauts talons viendront chanter sur la carrelage
de ta maison, un jour tu vas reconnaître sa langue humide
sur ta pomme d’Adam,
mais même à ce moment là il ne faudra pas
la croire, la poésie.
Aksinia Mihaylova / comment consoler un ami
Chaque fois que tu me dis
que demain n’existe pas
un vent masculin se précipite vers moi
gonfle ma robe et m’emporte
sur les hautes terrasses de septembre
où je peux longuement regarder ton ombre
m’approchant de tous les côtés.
Et il est inutile de te répondre
que l’absence aussi est un verbe
qui ne se conjugue qu’au présent
car chez toi c’est déjà l’hiver
et tu as raccroché l’écouteur.
Aksinia Mihaylova
Solitudes au long cours
d’anciennes bourgades
qu’un retour de vent dévale
La jeunesse est morte en guerre
La pierre a pris date
Tu cours des rues sans repères
L’impasse oubliée
sous l’effritement des murs
Le sel des mers disparues
brûle tes paupières
Mais tu sais la tombe peinte
La treille qui plie
sous le raisin noir s’enroule
aux bras nus des vendangeuses
Depuis trois mille ans
Crains-tu de t’endormir seul
sans voir la licorne
Crains-tu l’effraie des forêts
Crains-tu de mourir de soif
au milieu des sources
Tu fis d’un lac de cratère
ton miroir magique
Tu vois le frêne très loin
frémir sous l’azur où passe
la cigogne blanche
Les neuf gradins de granite
à flanc de montagne
s’escaladent à cheval
Dirais-tu l’enchantement
du neuvième cercle
Juliette Darle / Peine perdue
Je dis qu’il faut tirer la chaîne
et lever l’ancre et puis partir
car cette heure est propice et bonne
cette heure où l’ombre se déchire et coule
où les objets ne sont plus ce qu’ils sont
mais d’un degré plus purs
où l’on voit chaque forme provoquer dans l’obscur
la naissance de cette chose qui remue
entre le ciel et nous comme un grand trait d’union.
Il nous faut supprimer les troublantes amarres
et partir cap à l’ouest à la recherche du décor
car dans la nuit j’ai suscité un monde
à ma propre mesure où vivre m’est possible
où toute chose existe à laquelle je crois
car je porte sur moi
l’orientale richesse de mon âme sans rides.
Anthony Phelps
Le vent essaie d’écarter les vagues de la mer. Mais les vagues tiennent à la mer, n’est-ce pas évident, et le vent tient à souffler… non, il ne tient pas à souffler, même devenu tempête ou bourrasque il n’y tient pas. Il tend aveuglément, en fou et en maniaque, vers un endroit de parfait calme, de bonace, où il sera enfin tranquille, tranquille.
Comme les vagues de la mer lui sont indifférentes ! Qu’elles soient sur la mer ou sur un clocher, ou dans une roue dentée ou sur la lame d’un couteau, peu lui chaut. Il va vers un endroit de quiétude et de paix où il cesse enfin d’être vent.
Mais son cauchemar dure déjà depuis longtemps.
Henri Michaux
Clos, le jardin des merveilles
où danse Alice le pas des feuilles mortes.
Le petit singe qui me ressemble
fera ses pitreries
de l’autre côté de la neige.
C’est le temps des adultes,
le temps des mots qui m’appartiennent.
Clos, le jardin des merveilles.
Anthony Phelps
tous ces regards croisés vieilles étoiles
des rengaines de faubourg
et nos amours ? la lune éclaire
obliquement les carrefours
où nous dansions et les terrasses
avec les ombres des buveurs
dérivent doucement vers le fleuve
le corps de la ville s’efface
et l’eau brumeuse de l’oubli
gagne peu à peu les visages
comme si le peintre endormi
s’était séparé des images
Jean-Claude Pirotte
Dans la nuit calme et notre lit monogame
On s’invente, ce qui manque de vie.
Les nerfs craquent. Quand enfin nous avons cela,
Une chose nous tourmente doucement, elle n’est pas là.
On se figure en pensée
Ce qu’on veut – et ensuite on ne le voit jamais…
On voudrait toujours une grande mince,
Et toujours, nous arrive une petite grosse -
C’est la vie !
Elle doit, montée sur roulements à billes ,
Tanguer des hanches, grande et blonde.
Une livre en moins – et elle serait maigre,
Qui donc alors dans ses cheveux irait se mirer …
On succombe ensuite à cette foutue passion,
Dans la hâte et l’imagination.
On voudrait toujours une grande mince,
Et toujours, nous arrive une petite grosse -
Célavi !
On aurait voulu acheter une flûte enchantée
Et on achète un ocarina, car il n’y rien d’autre là.
On voudrait chaque matin se laisser aller
Et ne rien faire. Comme ça…Comme ça…
Sous la contrainte impériale, nous avons pensé
À une république,… et maintenant elle est là !
On voudrait toujours une grande mince,
Et toujours, nous arrive une petite grosse -
Célavi !
Kurt Tuchoslky / L’idéal et la réalité
Celui qui part, laissons-le partir. Nous n’avons pas à détourner le fleuve de son cours, à contrer la pérégrination du nuage. Celui qui part, même s’il nous revient un jour, ne reviendra plus. Car son retour se sera effectué du côté de l’absence dont il nous menacera sans cesse alors qu’elle fut jadis un mystère lové dans son visage.
Le visage passe, et sa beauté demeure. La lampe s’éteint, et sa lumière persiste.
Celui qui part, laissons-le partir. Ne le suivons pas à la trace, ne l’appelons pas, et n’ayons nul regret de ne pas lui avoir dit le dernier mot.
À quoi bon l’attendre, alors qu’il est sorti du cercle de notre attente ?
En dehors de l’attente, nous n’avons plus besoin de l’autre. Nous en avons fini avec lui comme lorsque nous refermons un livre et nous abandonnons au sommeil. Puis, à notre réveil, nous voyons passer le temps, accompagné de nos corps poignardés mais ne perdant pas de sang.
Celui qui part, laissons-le partir.
En ce midi, tu étais plantée sur le rivage. Tu as renversé la tête pour regarder là-haut le vol plané des mouettes. L’une d’elles essayait de s’approcher de toi. Elle criait sans oser se rapprocher davantage, semblant redouter la traversée d’une frontière invisible. Tu es restée figée, voulant savoir ce qu’elle cherchait à te transmettre. Elle volait, descendait lentement, puis brusquement elle s’est immobilisée, le bec pointé vers la tête.
L’ayant scrutée un bon moment, tu t’es retournée vers moi et m’as dit : « L’oiseau là-haut, c’est toi. Pourquoi ne viens-tu pas ? Pourquoi me regardes-tu comme si tu ne me connaissais pas ? [Variante de la traduction définitive : Pourquoi me regardes-tu en feignant de ne pas me reconnaître ?] Tu me désires de loin comme si tu convoitais la femme d’un autre. Approche. Viens et prends-moi. »
Celui qui part, laissons-le partir et ne suivons pas ses traces. Dorénavant, ses traces disparaîtront et il sera libre comme le vent. Celui qui part ne sait pas qu’il part. Il s’engage dans la même voie qu’il a empruntée pour venir.
Laissons partir celui qui veut partir. Ne voyons-nous pas qu’il est gravé tel qu’il était à la fleur de l’âge, lorsqu’il fut ?
Celui qui part, laissons-le partir en paix.
Issa Makhlouf
Ils sont morts à plusieurs
C’est-à-dire chacun seul
sur une même potence qu’on nomme territoire
leurs yeux argiles ou cendres emportent la montagne
en otage de vie.
Alors la nuit
la nuit jusqu’au matin
puis de nouveau la mort
et leur souffle dernier dépose dans l’espace la fin du mot.
Quatre soleils montent la garde pour empêcher
le temps d’inventer une histoire.
Ils sont morts à plusieurs
sans se toucher
sans fleur à l’oreille
sans faire exprès
une voix tombe: c’est le bruit du jour sur le pavé.
Crois-tu que la terre s’habitue à tourner?
Pour plus de précision ils sont morts à plusieurs
par besoin de mourir
comme on ferme une porte lorsque le vent se lève
ou que la mer vous rentre par la bouche…
Alors
ils sont bien morts ensemble
c’est-à-dire chacun seul comme ils avaient vécu.
Nadia Tuéni / Poèmes pour une histoire
Ami, je vous écris du fond d’une cantine.
Le vent crie et le ciel a sa couleur turquine.
Il est bleu mais hostile… Il se fait plus d’un an
Que vous n’écrivez plus de lettres… Maintenant
Souhaitant m’égaler à vos héros qui meurent
Je conduis, conducteur, les canons qui demeurent :
Quatre-vingt-dix, soixante-quinze et cent-vingt long…
Mes chevaux argentins volent tel l’aquilon…
J’ai reçu ce matin votre noble poème.
Je l’ai relu vingt fois et tel qu’il est. je l’aime.
Vos vers, les conducteurs, les servants les ont lus
Et les larmes mouillaient les faces des poilus…
Je voudrais bien vous voir… Je vais partir en guerre…
Venez un jour ici !…
Guillaume apollinaire
Même de petites choses peuvent nous ravir,
Même de petites choses peuvent être précieuses.
Pensez comme nous nous parons joyeusement avec des perles ;
Elles valent cher et sont pourtant petites.
Pensez comme le fruit de l’olivier est petit,
Et il est pourtant recherché pour son goût.
pensez seulement à la rose, comme elle est petite,
Et pourtant elle sent si bon, comme vous le savez.
Paul Heyse
traduit par Guy Lafaille
Ton dernier mot fut eau,
que je versai dans une tasse d’hôpital en plastique, portai
à tes lèvres — ta petite gorgée, demi sourire, soupir —
puis, dans la chaise à côté de toi,
m’endormis.
M’endormis pendant trois heures perdues,
pour me réveiller, assoiffée, entendre puis voir
une pie donner l’alerte dans un buisson dehors —
l’aube si tôt — et boire à ta tasse encore pleine.
Eau. Les fois où j’appelais enfant
pour boire, jusqu’à ce que tu viennes, t’assoies au bord
du lit dans le noir, en me tenant la main,
tout comme nous nous tenions la main alors et tu es morte.
Un beau dernier mot.
Bien des nuits depuis l’ai pleuré mais je suis allée
retrouver ma propre fille avec de l’eau, l’ai regardée
boire puis dormir. Eau.
Ce qu’une mère continue
d’apporter dans l’obscurité
à sa fille assoiffée
Carol Ann Duffy / Eau
J’ai placé mon visage
dans votre voix
depuis je vis dedans
je vis
je ne regarde plus les miroirs.
Je suis entrée dans un visage
il est devenu tous les lieux
et le temps
il est devenu la parole.
Le sexe est entré dans les yeux clos
chacun habite désormais son visage
elle caresse
tout.
Parfois l’homme serre si fort
c’est un naufrage
dans la pénombre
tout va si vite
aussi bien le plaisir que je te donne
vous je dis vous encore
elle pourrait mourir dans ses mains
et lui.
Visage mien dans le vôtre
je dire je et penser
ta bouche tes lèvres et
visage mien
existe mon visage
dans vos mains et ma bouche
glisse sur votre sexe
peut-être j’ai dit toi amour
ou encore amour très
et je ma bouche sur ton sexe
où faut-il aller pour vivre ?
J’appartiens à une voix
son visage
toute
dénudée.
Patricia Cottron d’Aubigné / Extrait de Visage Roman
Il est des mots dont les baisers
Nous font penser qu’ils ont des lèvres,
Ces mots sont d’amour, ou d’espoir,
D’immense amour, d’espoir sans trêve.
Ces mots sont nus et ils embrassent
Lorsque la nuit perd son visage,
Ces mots sont nus et se refusent
Aux murs de ta déconvenue.
Des mots soudain hauts en couleur
Au milieu d’autres sans saveur,
Des mots épées, inespérés
Tels la poésie ou l’amour.
(Voilà le nom de qui l’on aime
lettre à lettre tout dévoilé
sur un bout de marbre distrait,
ou de papier abandonné.)
Ce sont des mots qui nous transportent
Là où la nuit est la plus forte,
Jusqu’au silence des amants
Qui s’étreignent contre la mort.
Alexandre O’Neill
Quand tu m’auras quitté (ne lève pas les bras),
Quand tu m’auras quitté, car tu me quitteras,
Je n’irai plus chercher d’oeillets chez la fleuriste.
Je demeurerai seul avec mon rêve triste.
Et je dirai : « Voilà la chambre où tu te plus,
Et voici le miroir qui ne te verra plus,
La table d’acajou, le canapé, le pouf, le
Tabouret où le soir tu posais ta pantoufle.
Ô golfe calme, où le bonheur était ancré!… »
Et quelquefois amèrement je sourirai,
En feuilletant mon vieux Racine aux coins de cuivre,
Des pantins que tu fis dans les marges du livre.
Tristan Derème.
Il ne s’agit pas d’être le feu, mais de se faire un peu de feu
Quand on a froid et que l’humide veut régner sur nous peu à peu,
II ne s’agit pas d’aller toujours sur une grand-route prévue
Mais de pouvoir flâner un peu comme fait même l’âne qui broute,
II ne s’agit pas d’être partout mais de choisir un petit coin,
Appelez-le arbre, maison ou femme ou bien morceau de pain,
Un jour je t’expliquerai ce que sont le ciel, les étoiles
Et ce que tu es toi-même, avec ton or innocent,
Je te ferai quelques croquis sur le tableau noir de la nuit,
Mais si tu veux y voir clair, il faut venir tous feux éteints.
Jules Supervielle
Le baiser
Renverse-toi que je prenne ta bouche,
Calice ouvert, rouge possession,
Et que ma langue où vit ma passion
Entre tes dents s’insinue et te touche :
C’est une humide et molle profondeur,
Douce à mourir, où je me perds et glisse ;
C’est un abîme intime, clos et lisse,
Où mon désir s’enfonce jusqu’au coeur…
- Ah ! puisse aussi t’atteindre au plus sensible,
Dans son ampleur et son savant détail,
Ce lent baiser, seule étreinte possible,
Fait de silence et de tiède corail ;
Puissé-je voir enfin tomber ta tête
Vaincue, à bout de sensualité,
Et détournant mes lèvres, te quitter,
Laissant au moins ta bouche satisfaite !…
Lucie Delarue-Mardrus
Rire ou pleurer, mais que le coeur Soit plein de parfums comme un vase, Et contienne jusqu’à l’extase La force vive ou la langueur. Avoir la douleur ou la joie, Pourvu que le coeur soit profond Comme un arbre où des ailes font Trembler le feuillage qui ploie ; S’en aller pensant ou rêvant, Mais que le coeur donne sa sève Et que l’âme chante et se lève Comme une vague dans le vent. Que le coeur s’éclaire ou se voile, Qu’il soit sombre ou vif tour à tour, Mais que son ombre et que son jour Aient le soleil ou les étoiles…
Anna de Noailles
L’aventure
Prends garde c’est l’instant où se rompent les digues
C’est l’instant échappée aux processions du temps
Où l’on joue une aurore contre une naissance
Bats la campagne
Comme un éclair
Répands tes mains
Sur un visage sans raison
Connais ce qui n’est pas à ton image
Doute de toi
Connais la terre de ton cœur
Que germe le feu qui te brûle
Que fleurisse ton œil
Lumière.
Paul Eluard / Man Ray
Les mains libres
La muse malade
Ma pauvre muse, hélas ! qu’as-tu donc ce matin ?
Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes,
Et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint
La folie et l’horreur, froides et taciturnes.
Le succube verdâtre et le rose lutin
T’ont-ils versé la peur et l’amour de leurs urnes ?
Le cauchemar, d’un poing despotique et mutin,
T’a-t-il noyée au fond d’un fabuleux Minturnes ?
Je voudrais qu’exhalant l’odeur de la santé
Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté,
Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques,
Comme les sons nombreux des syllabes antiques,
Où règnent tour à tour le père des chansons,
Phoebus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.
Charles Baudelaire
Oui ou non
Pour l’essentiel, chaque phénomène a une forme simple;
le bois brûle, l’eau gèle, toute matière se dissout,
soit tu m’aimes soit tu ne m’aimes pas.
Tes torches de résine brillent même à travers la pierre,
je me réfugie dans le rêve, pourtant j’entends ta voix
quand je sais que tu n’es que songe, chimère.
Je souffre comme tout homme souffrirait
de ton absence, telle une brûlure dans ma chair,
elle aigrit mon vin, elle ensable mes poèmes.
Enfin quand tu reviens, tu descends d’une autre étoile,
je m’aperçois que tu n’es pas tout entier en ce lieu,
derrière toi devant toi quelque chose erre encore.
Pourtant s’il y avait un destin je lui rendrais grâce
car dès après ma chute tu es venu, tu as brûlé mes yeux,
aveugles à moi-même désormais comme à toute vérité.
Mais tu ne m’aimes pas encore, tu n’oses pas sans doute,
assez pour que la mort ne soit pas, et que je ne sois jamais poussière.
Je ne te demande rien qui dépasse tes forces.
***
Pentti Holappa (né en 1927) – Une ville illuminée dans la nuit arctique (Valaistu kaupunki Ruijan pimeydessä, 1985) – Traduit du finnois par Gabriel Rebourcet
La lune, dites-nous si c’est votre plaisir,
Ô lune cajoleuse !
Que les hommes se plient au gré de vos désirs
Comme la mer houleuse,
Est-ce votre vouloir que ceux qui tout le jour
Furent doux et tranquilles,
Succombent dans le soir au péché de l’amour
Par les champs et les villes ?
- Les baisers montent-ils vers vous comme de l’eau
Qui se volatilise,
Pour faire, à votre front vaniteux, ce halo
Dont sa pâleur s’irise ?
Est-ce pour vous séduire ou vous désennuyer,
Quand vous faites la moue,
Que les hommes s’en vont se pendre ou se noyer,
La lune aux belles joues ?
Brillez-vous pour que ceux qui marchent sans souliers,
Sans joie et sans pécune,
Aient, sur les durs chemins, des rayons à leurs pieds
Pendant vos clairs de lune ?
Dans les coeurs délaissés, dans les coeurs indigents
Qui battent par le monde,
Vous laissez-vous tomber comme un écu d’argent,
Parfois, ô lune ronde ?
Ô lune qui le soir venez boire aux étangs
Et vous coucher dans l’herbe,
Quel mal a pu troubler, d’un désir haletant,
Votre langueur superbe ?
- C’est d’avoir vu le bouc irrévérencieux
Et la chèvre amoureuse
S’unir dans la nuit claire, et réveiller les cieux
De leur clameur heureuse ;
C’est d’avoir vu Daphnis s’approcher sans détour
De Chloé favorable…
C’est de sentir monter cette odeur de l’amour,
Ô lune inviolable !
Anna de Noailles
Lettre d’amour
Pas facile de formuler ce que tu as changé en moi.
Si je suis en vie maintenant, j’étais morte alors,
Bien que, comme une pierre, sans que cela m’inquiète,
Et je restais là sans bouger selon mon habitude.
Tu ne m’as pas seulement un peu poussée du pied, non —
Ni même laissé régler mon petit œil nu
À nouveau vers le ciel, sans espoir, évidemment,
De pouvoir saisir le bleu, ou les étoiles.
Ce n’est pas ça. Je dormais, disons : un serpent
Masqué parmi les roches noires telle une roche noire
dans le hiatus blanc de l’hiver —
Comme mes voisines, ne prenant aucun plaisir
À ce million de joues parfaitement ciselées
Qui se posaient à tout moment afin de faire fondre
Ma joue de basalte. Et elles se transformaient en larmes,
Anges pleurant sur des natures sans relief,
Mais je n’étais pas convaincue. Ces larmes gelaient.
Chaque tête morte avait une visière de glace.
Et je continuais de dormir, comme un doigt replié
La première chose que j’ai vue n’était que de l’air
Et ces gouttes prisonnières qui montaient en rosée,
Limpides comme des esprits. Tout alentour
Beaucoup de pierres compactes et inexpressives
Je ne savais pas quoi faire de cela.
Je brillais, écaillée de mica,
et me déroulais pour me déverser tel un fluide
Parmi les pattes d’oiseaux et les tiges des plantes.
Je ne m’y suis pas trompée. Je t’ai reconnu aussitôt.
L’arbre et la pierre scintillaient, sans ombres.
La longueur de mes doigts a grandi, lucide comme du verre.
J’ai commencé à bourgeonner tel un rameau de mars :
Un bras et une jambe, un bras, une jambe.
De pierre au nuage, ainsi je me suis élevée.
Maintenant je ressemble à uns sorte de dieu
Je flotte à travers l’air, mon âme pour vêtement,
Aussi pure qu’un pain de glace. C’est un don.
Sylvia Plath /Leaving early
D’où vient cette tendresse?
D’où vient cette tendresse ?
ce ne sont point les premières boucles
que j’ai doucement caressées et les lèvres que j’ai connues
sont plus sombres que les tiennes
Comme étoiles qui montent et s’abîment encore
(d’où vient cette tendresse ?)
tant et tant d’yeux se sont levés et se sont perdus
en face de mes yeux
Et jusqu’à ce moment aucun chant pareil
n’ai-je entendu dans les ténèbres de la nuit,
(d’où vient cette tendresse ?)
là des nervures même du chanteur.
(d’où vient cette tendresse ?)
et que dois-je en faire, jeune chanteur
rusé, simple passant ?
Tes cils sont aussi longs que ceux de n’importe qui
http://www.youtube.com/watch?v=cXh0h862cRo
Le palais de mirages
1
Je suis seule et nous serons deux
On voit du noir et du blanc
Et nous serons innombrables
La rose est dans l’écrin
2
Et vous serez tous en moi
Quand je serai seule et que nous serons deux
La forme est un soleil qui descend de l’esprit
Et va du papier blanc au crayon gris
3
Nous voici nus mes amants
L’espace ne sait jamais quand il arrive quelque chose
Et mon ventre se tend
Et le temps est obligé de tout imaginer.
4
Et mon sexe s’ouvre à tous vos joncs d’amour
Mais le compas est plus parfait que Dieu
Vos joncs d’amour dressés vers lui et qu’il attend
Et le temps est une machine à écrire
5
C’est toi matelot qui m’écarte les cuisses
Godille godille matelot
Qui dira la couleur des oui
Ces beaux anges qui font la vie
6
L’aurore vient tous les matins
Voir si le crépuscule est encore là
C’est toi beau prince Russe
C’est toi joli François
7
C’est toi débardeur Espagnol
C’est toi prêtre à la main si douce
Mais le crépuscule est parti depuis la veille
À la poursuite de l’aurore
8
C’est toi Milord Anglais
Mais il a rencontré la nuit
C’est toi barbe rousse
La Nuit poursuivi par le Jour
9
C’est toi Flora c’est toi Marie
Ronde ronde autour du Monde
Je sens tes seins tout près des miens
Ronde le poète a passé par dessus
10
Il court il court au-delà du Monde
Ce soir il entrera dans la Ronde
Marie tu es plus belle qu’eux tous
Tout mon bonheur est dans tes mains
11
Ne cherchez pas à suivre le poète
C’est toi mon mâle mon homme vrai
Il suit pour le moment l’infatigable éternité
Je suis ta garce et tu m’enventres
12
Et tes dents sont dans ma chair
Promeneuse belle et solitaire
Qui traverse les hivers et les étés
Et ta moustache sent le vin
13
C’est toi riche amant inconnu
Petit ton corps sent bon comme un bouquet
Ton ventre est à peine velu
Donne-moi de l’amour soyeux
14
La belle porte paraît-il en collier
Tous les vices et toutes les vertus
Elle a même des ailes aux pieds
Turlututu chapeau pointu
15
C’est toi mon pauvre Nicolas promis de mon village
Je suis ta femme dans les foins de chez nous
Ors et parfums sur le silence
Parsemé de sons flous
16
Et puis notre âme est comme une ombrelle chinoise
Elle rit au soleil et se déchire à la pluie
Quant au poème c’est une joie mécanique
Il suffit de trouver le bouton sur lequel on appuie
Pierre Albert-Biro
J’adore la langueur de ta lèvre charnelle Où persiste le pli des baisers d’autrefois. Ta démarche ensorcelle, Et la perversité calme de ta prunelle A pris au ciel du nord ses bleus traîtres et froids.
Tes cheveux, répandus ainsi qu’une fumée,
Clairement vaporeux, presque immatériels,
Semblent, ô Bien-Aimée,
Recéler les rayons d’une lune embaumée,
D’une lune d’hiver dans le cristal des ciels.
Le soir voluptueux a des moiteurs d’alcôve ;
Les astres sont comme des regards sensuels
Dans l’éther d’un gris mauve,
Et je vois s’allonger, inquiétant et fauve,
Le lumineux reflet de tes ongles cruels.
Sous ta robe, qui glisse en un frôlement d’aile,
Je devine ton corps, ― les lys ardents des seins,
L’or blême de l’aisselle,
Les flancs doux et fleuris, les jambes d’Immortelle,
Le velouté du ventre et la rondeur des reins.
La terre s’alanguit, énervée, et la brise,
Chaude encor des lits lointains, vient assouplir
La mer enfin soumise…
Voici la nuit d’amour depuis longtemps promise…
dans l’ombre je te vois divinement pâlir.
Renée Vivien / Nocturnes
Que ne suis-je la fougère
Où, sur la fin d’un beau jour,
Se repose ma bergère
Sous la garde de l’amour ?
Que ne suis-je le zéphyre
Qui rafraîchit ses appas,
L’air que sa bouche respire,
La fleur qui naît sous ses pas ?
Que ne suis-je l’onde pure
Qui la reçoit dans son sein ?
Que ne suis-je la parure
Qui la couvre après le bain ?
Que ne suis-je cette glace,
Où son minois répété
Offre à nos yeux une grâce
Qui sourit à la beauté ?
Que ne puis-je, par un songe,
Tenir son cœur enchanté ?
Que ne puis-je du mensonge
Passer à la vérité ?
Les dieux qui m’ont donné l’être
M’ont fait trop ambitieux,
Car enfin je voudrais être
Tout ce qui plaît à ses yeux !
Charles-Henri Ribouté / Les Tendres Souhaits
L’autre soir j’ai rencontré
Un séduisant jeune homme
Et nous avons folâtré
Et dégusté la pomme
Dans le lit que j’étais bien !
Car le lit c’était le sien
Il avait su toucher mon coeur
Tout en fièvre
Et j’aimais déjà la saveur
De ses lèvres
Au bout d’un petit instant
Un instant
Qui dura longtemps
Mais qui me paru trop rapide
Il me quitta d’un air languide
Pour aller se laver les mains
Tout prêt dans la salle de bain
Peu après il est rentré
Tout rempli de courage
Et il a recommencé
Plein de coeur à l’ouvrage
Car douze fois dans la nuit
La même chose il refit
Il avait su toucher mon coeur
Tout en fièvre
Et je garde encore la saveur
Des ses lèvres
Mais le lendemain matin
Du festin
Sur le traversin
Je vis qu’il y avait trois têtes
Et je compris toute la fête
C’était tour à tour deux jumeaux
Qui s’était donné le mot.
J’ai gardé ces deux chameaux
Ne sachant lequel prendre
Maintenant j’aime les deux jumeaux
Qui savent bien me le rendre
Et je cherche chaque nuit
Si c’est l’autre ou si c’est lui.
Car ils ont su toucher mon coeur
Tout en fièvre
Il me faut toujours la saveur
De leurs lèvres
L’un à l’autre fait pendant
C’est charmant
Mais c’est fatiguant
Je me demande très anxieuse
Quel serait mon sort d’amoureuse
Si leur mère mieux stimulée
Avait fait des quintuplés
Robert Desnos/ Destinée arbitraire
Je rentre à la maison, je ferme la fenêtre.
On apporte la lampe, on me souhaite bonne nuit,
et d’une voix contente je réponds bonne nuit.
Plût au Ciel que ma vie fût toujours cette chose :
le jour ensoleillé, ou suave de pluie,
ou bien tempétueux comme si le Monde allait finir,
la soirée douce et les groupes qui passent,
observés avec intérêt de la fenêtre,
le dernier coup d’oeil amical jeté sur les arbres en paix,
et puis, fermée la fenêtre et la lampe allumée,
sans rien lire, sans penser à rien, sans dormir,
sentir la vie couler en moi comme un fleuve en son lit,
et au-dehors un grand silence ainsi qu’un dieu qui dort.
FERNANDO PESSOA (1888~1935) /Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caiero
Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir
Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises
II y a l’air il y a le vent
Les montagnes l’eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre
Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends
Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler
Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t’en
Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l’œil
Je prends mon bain et je regarde
Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t’aime
Blaise Cendrars / Tu es plus belle que le ciel et la mer
Marche,
N’arrête pas de marcher
D’ouvrir des portes
De soulever des pierres
De chercher dans les tiroirs de l’ombre
De creuser des puits dans la lumière
Cherche,
N’arrête pas de chercher
Les traces de l’oiseau dans l’air
L’écho dans le ravin
L’incendie dans les neiges de l’amandier
Tout l’ignoré
Le caché
L’inconnu
Le perdu
Cherche
Tu trouveras
Le mot et la couleur de ton poème
Jean-Pierre Siméon / Ton poème
Je n’ai ni portraits d’ancêtres,
ni livre de famille,
je ne connais ni leurs traditions,
ni leurs visages, leur âme, leur vie.
Mais je sens battre en moi
l’ancien sang nomade, sang rebelle;
courroucé, c’est lui qui me réveille la nuit,
lui qui me conduit au péché originel.
Peut-être mon aïeule aux yeux de jais
en chalvars* et turban de soie,
une nuit noire a réussi à s’enfuir
avec quelque étranger, superbe khan.
Peut-être les sabots du cheval ont-ils retenti
dans les plaines du Danube
et les a-t’il sauvé du poignard,
le vent effaçant leurs traces.
Peut-être est-ce pour cela que j’aime
les étendues que le regard ne peut voir,
la course d’un cheval, sous le fouet qui claque,
une voix libre que le vent fait mouvoir.
Peut-être suis-je pècheresse et félonne,
peut-être me briserai-je à mi-chemin…
Je ne suis que ta fille fidèle, ô terre,
Mère qui m’as légué ton sang.
Elissaveta Bagryana / La descendante
*Chalvars — larges pantalons turcs pour les femmes.
J’étais la veille à Newhaven kiss me kiss me avant tes yeux de cyclamen kiss me kiss me Tu es rousse comme un matou mais tu me dis que tu es blonde avec tes yeux de cyclamen tes airs canailles de voyou je croyais que tu savais tout et c’est moi qui te dévergonde mon amoureuse londonienne Kiss me kiss me notre folie est si ancienne que nous n’en verrons pas le bout thank you
Calaferte
Où étaient ces fraîches cuisines au carrelage rouge et blanc avec une odeur de résine et un chat couché sur le flanc II y venait quelque voisine… Il a fait froid depuis gamin II a fait froid et puis ce n’est pas le chemin les nuits et leur octroi d’hiver peu à peu ont tout recouvert Les souvenirs sont de guingois comme dans un vieux parchemin II a fait froid et puis ce n’est pas le chemin Cerfs-volants de couleur je revois vos cortèges giflant des cieux saphir Avant que de mourir rallumez vos arpèges Il a fait froid Depuis Et puis ? Rallumez-moi ces neiges !
Calaferte
Quand nous étions vêtus de lourds et verts manteaux
;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;et chaussés de nuages
;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;dans les sabots du ciel
Quand les rouges chevaux hennissaient sur les mers
et qu’aux oreilles blondes des douceurs enfantines
les grelots de midi scintillaient de leurs fleurs
Quand la brume d’hiver ensablait dans ses moufles
les chemins incertains et les forêts lointaines
Quand les rires avaient des peaux de mirabelles
dans la maison de jonc et le jardin d’osier
Quand les fenêtres crues s’ouvraient sur des campagnes
de serpolet bruyant aux paumes des ravines
Quand c’était ce temps- là ce temps-là ce vieux temps
Calaferte
Poème de séparation 2
Tu fus quelques nuits d’amour en mes bras
et beaucoup de vertige, beaucoup d’insurrection
même après tant d’années de mer entre nous
à chaque aube il est dur de ne plus t’aimer
parfois dans la foule surgit l’éclair d’un visage
blanc comme fut naguère le tien dans ma tourmente
autour de moi l’air est plein de trous bourdonnant
peut-être qu’ailleurs passent sur ta chair désolée
pareillement des éboulis de bruits vides
et fleurissent les mêmes brûlures éblouissantes
si j’ai ma part d’incohérence, il n’empêche
que par moments ton absence fait rage
qu’à travers cette absence je me désoleille
par mauvaise affliction et sale vue malade
j’ai un corps en mottes de braise où griffe
un mal fluide de glace vive en ma substance
ces temps difficiles malmènent nos consciences
et le monde file un mauvais coton, et moi
tel le bec du pivert sur l’écorce des arbres
de déraison en désespoir mon coeur s’acharne
et comme, mitraillette, il martèle
ta lumière n’a pas fini de m’atteindre
ce jour-là, ma nouvellement oubliée
je reprendrai haut bord et destin de poursuivre
en une femme aimée pour elle à cause de toi
Gaston Miron
Je t’écris
Je t’écris pour te dire que je t’aime
que mon coeur qui voyage tous les jours
— le coeur parti dans la dernière neige
le coeur parti dans les yeux qui passent
le coeur parti dans les ciels d’hypnose —
revient le soir comme une bête atteinte
Qu’es-tu devenue toi comme hier
moi j’ai noir éclaté dans la tête
j’ai l’ennui comme un disque rengaine
J’ai peur d’aller seul de disparaître demain
sans ta vague à mon corps
sans ta voix de mousse humide
c’est ma vie que j’ai mal et ton absence
Le temps saigne
quand donc aurai-je de tes nouvelles
je t’écris pour te dire que je t’aime
que tout finira dans tes amarré
que je t’attends dans la saison de nous deux
qu’un jour mon coeur s’est perdu dans sa peine
que sans toi il ne reviendra plus
Quand nous serons couchés côte à côte
dans la crevasse du temps limoneux
nous reviendrons de nuit parler dans les herbes
au moment que grandit le point d’aube
dans les yeux des bêtes découpées dans la brume
tandis que le printemps liseronne aux fenêtres
Pour ce rendez-vous de notre fin du monde
c’est Avec toi que je veux chanter
sur le seuil des mémoires les morts d’aujourd’hui
eux qui respirent pour nous
les espaces oubliés
Gaston Miron
Mes poèmes écrits si tôt
Que je ne savais même pas que j’étais un poète,
Qui claquaient comme les éclaboussures d’une fontaine,
Comme les étincelles d’une fusée,
Qui jaillissaient comme des petits diables
Dans le sanctuaire où paix et encens régnaient,
Mes vers de jeunesse et de mort
-Vers jamais lus !-
Éparpillés dans des librairies, gris de poussière,
Ni lus, ni cherchés, ni ouverts, ni vendus,
Mes poèmes seront dégustés comme les vins les plus rares
Quand ils seront vieux.
Marina Tsvétaïéva / Mes poèmes
Je continue de marcher, solitaire. Au-dessus de moi, je sens le printemps frémir dans les branches. Un jour, je viendrai, avec des sandales sans poussière, attendre aux grilles du jardin. Et tu viendras quand j’aurai besoin de toi, et tu prendras mon hésitation pour un signe, et silencieusement tu me tendras les roses épanouies de l’été des tout derniers buissons.
Rilke
AUX JEUNES POETES
POÉME GENRE DIDACTIQUE
Pour faire un poème
Pardonnez-moi ce pléonasme
Il suffit de se promener
Quelquefois sans bouger
Regardez dehors et dedans
Avec toutes les cellules
De votre vous
Et voici que vous êtes riche
Mais n’en dites rien à personne
Pour aujourd’hui
Ne faites pas le nouveau-riche
Apprenez les bonnes manières
Car la fortune est peu de chose
A qui ne sait pas s’en servir
Vous voici fécondés
Travaillez façonnez polissez assemblez
Tous ces immatériels matériaux
Maintenant
Que vous avez reçu le monde en vous
Portez le monde qui va naître
Obéissez
Parfois aux lois des autres
Parfois aux vôtres
Parfois encore et surtout
A la Loi
Qui n’est ni des autres ni de vous
Et vous serez aimés
Des mots des sons des rythmes
Qui s’ordonneront pour vous plaire
Soyez triple comme un dieu
Ou plutôt comme une mère
Et naitra le poème
Mais j’aurais dû tout simplement vous dire
Copiez copiez
Religieusement
La Vérité que vous êtes
Et vous ferez un poème
A condition que vous soyez poète
La lune ou le livre des poèmes – Pierre Albert-Birot
BLUES
(pour Hedli Anderson)
Mesdames et messieurs, assemblés en ce lieu,
Mangeant, buvant et chauffant une chaise,
Palpitant, pensant et retenant votre souffle,
Qui est assis à côté de vous ? La Mort peut-être.
Comme une blonde en quête de plaisir aux yeux cafardeux
Dans le métro, sur les plages, la Mort te regarde ;
Et marié ou célibataire, jeune ou vieux,
Tu vas fondre comme un loukoum et tu feras ce qu’elle te dit de faire.
La Mort est un fonctionnaire. Tu peux te croire malin,
Mais elle va t’attirer la poisse ou te transpercer le cœur ;
Elle peut être une ouvrière lente, mais à la fin,
Mon ami, elle t’arrêtera pour le crime d’être né.(pour
La Mort est un médecin qui a d’excellents diplômes,
Le monde est sur son plateau; elle n’exige pas d’honoraires ;
Elle ausculte ta poitrine, elle dit : « Tu respires. C’est mal.
Mais ne t’inquiète pas ; on va bientôt y remédier, mon garçon. »
La Mort frappe à ta porte pour vendre une propriété
Dont la valeur ne va pas se déprécier ;
C’est facile, c’est avantageux, c’est le vieux monde. Tu signeras,
Quel que soit ton revenu, sur la ligne pointillée.
La Mort, comme professeur, est vraiment excellente ;
L’élève le plus obtus la comprend.
Elle n’a qu’un seul sujet et c’est le Tombeau ;
Mais personne ne bâille ni ne demande à quitter la pièce.
Tu peux te retrouver fauché sous la pluie,
Ou en train de jouer au poker ou de boire du champagne,
La Mort te cherche, elle est déjà en route,
Attends-toi à la rencontrer demain ou peut-être aujourd’hui.
Wystan Hugh Auden, in No promises : poèmes américains, anglais, irlandais / choisis par Carla Bruni ; traduits de l’anglais par Fouad El-Etr, Marianne Tomi, Gérard-Georges Lemaire, Patrick Reumaux et Bernard Cohen.
Voyageur, voyageur, accepte le retour,
Il n’est plus place en toi pour de nouveaux visages,
Ton rêve modelé par trop de paysages,
Laisse-le reposer en son nouveau contour.
Fuis l’horizon bruyant qui toujours te réclame
Pour écouter enfin ta vivante rumeur
Que garde maintenant de ses arcs de verdeur
Le palmier qui s’incline aux sources de ton âme.
Jules Supervielle
Ô vous les tendres, avancez parfois
dans le souffle, qui ne signifie rien pour vous,
laissez-le se diviser le long de vos joues,
il tremble derrière vous, à nouveau réuni.
Ô vous les bienheureux, ô vous les guéris,
vous semblez être à l’origine des cœurs,
arc des flèches et cible des flèches,
votre sourire éploré brille éternellement.
Ne craignez pas de souffrir, la pesanteur,
rendez-la au poids de la terre :
lourdes sont les montagnes, lourdes sont les mers.
Même ce qu’enfant vous avez planté, les arbres,
à la longue devinrent trop lourds ; vous ne pourriez les porter.
Mais l’air … mais l’espace …
Rainer Maria Rilke
Psyché devant le château d’Amour
Il rêva qu’il ouvrait les yeux, sur des soleils
Qui approchaient du port, silencieux
Encore, feux éteints ; mais doublés dans l’eau grise
D’une ombre où foisonnait la future couleur.
Puis il se réveilla. Qu’est-ce que la lumière ?
Qu’est-ce que peindre ici, de nuit ? Intensifier
Le bleu d’ici, les ocres, tous les rouges,
N’est-ce pas de la mort plus encore qu’avant ?
Il peignit donc le port mais le fit en ruine,
On entendait l’eau battre au flanc de la beauté
Et crier des enfants dans les chambres closes,
Les étoiles étincelaient parmi les pierres.
Mais son dernier tableau, rien qu’une ébauche,
Il semble que ce soit Psyché qui, revenue,
S’est écroulée en pleurs ou chantonne, dans l’herbe
Qui s’enchevêtre au seuil du château d’Amour.
Yves Bonnefoy
Extrait du recueil Ce qui fut sans lumière.
COMME ON ENTEND LA PLUIE
Écoute-moi comme on entend la pluie
ni attentive ni distraite,
les pas légers de la bruine,
l’eau dissoute en air, l’air tissé de temps,
le jour n’en finit pas de s’en aller,
la nuit n’est pas vraiment venue,
figurations du brouillard
à l’ angle de la rue,
figurations du temps
au tournant de cette pause,
écoute-moi comme on entend la pluie,
sans écouter, écoute-moi parler
les yeux ouverts sur l’intérieur,
assoupie, chaque sens en éveil,
il pleut, des pas légers, rumeurs de syllabes,
l’air et l’eau, paroles qui ne pèsent :
ce que nous étions, ce que nous sommes
les jours et les années, cet instant même,
temps qui ne pèse, lourde peine,
écoute-moi comme on entend la pluie,
[…]
Octavio Paz, L’arbre parle, traduit de l’espagnol par Frédéric Magne et Jean-Claude Masson, Gallimard 1987, pp.13 et 130
Présence de l’ombre
Quelqu’un parle. Quelqu’un me traduit.
Extraordinaire silence de cette nuit.
Quelqu’un projette son ombre sur le mur de ma chambre.
Quelqu’un me regarde avec mes yeux qui ne sont pas les miens.
Elle écrit comme une lampe qui s’éteint, elle écrit comme une lampe qui s’allume. Elle marche silencieuse. La nuit est une vieille femme avec la tête pleine de fleurs. La nuit n’est pas la fille préférée de la reine folle.
La fille des rois marche silencieuse vers le fond.
De démence la nuit, de non-temps. De mémoire la nuit, d’interminables ombres.
Presencia de sombra
Alguien habla. Alguien me dice.
Extraordinario silencio el de esta noche.
Alguien proyecta su sombra en la pared de mi cuarto. Alguien me mira con mis ojos que no son los míos.
Ella escribe como una lámpara que se apaga, ella escribe como una lámpara que se enciende. Camina silenciosa. La noche es una mujer vieja con la cabeza llena de flores. La noche no es la hija preferida de la reina loca.
Camina silenciosa hacia la profundidad la hija de los reyes.
De demencia la noche, de no tiempo. De memoria la noche, de siempre sombras.
Alejandra Pizarnik
J’ai déplié mon orphelinage
sur la table comme une carte.
J’ai dessiné l’itinéraire
vers mon pays au vent.
Ceux qui viennent ne me trouvent pas
Ceux que j’attends n’existent pas.
Et j’ai bu des liqueurs furieuses
pour transmuer les visages
en anges, en verres vides.
Alejandra Pizarnik / Fête
La fillette rose, assise.
Et sur sa jupe,
comme une fleur,
l’atlas, ouvert.
Oh, comme je la regardais
voyager, moi, de mon balcon !
La blanche voile de son doigt
partie des îles Canaries
allait mourir dans la mer Noire.
Rafael Alberti
Nostalgie des archanges !
J’étais…
Regardez-moi.
Habillé comme ici-bas,
mes ailes, on ne les voit plus.
Nul ne sait comment je fus.
On ne me reconnaît pas
Dans les rues, qui se souvient ?
Rafael Alberti
Ave
Très haut amour, s’il se peut que je meure
Sans avoir su d’où je vous possédais,
En quel soleil était votre demeure
En quel passé votre temps, en quelle heure
Je vous aimais,
Très haut amour qui passez la mémoire,
Feu sans foyer dont j’ai fait tout mon jour,
En quel destin vous traciez mon histoire,
En quel sommeil se voyait votre gloire,
Ô mon séjour…
Quand je serai pour moi-même perdue
Et divisée à l’abîme infini,
Infiniment, quand je serai rompue,
Quand le présent dont je suis revêtue
Aura trahi,
Par l’univers en mille corps brisée,
De mille instants non rassemblés encor,
De cendre aux cieux jusqu’au néant vannée,
Vous referez pour une étrange année
Un seul trésor
Vous referez mon nom et mon image
De mille corps emportés par le jour,
Vive unité sans nom et sans visage,
Cœur de l’esprit, O centre du mirage
Très haut amour.
Catherine Pozzi
Les grenades ouvertes qui saignent
sous une mince et pure couche de neige
le bleu des mosquées sous la neige
les camions rouillés sous la neige
les pintades blanches plus blanches encore
les longs murs roux
les voix perdues
cheminent à tâtons sous la neige
toute la ville, jusqu’à l’énorme citadelle
s’envole sous un ciel moucheté
C’est Zemestan, l’hiver.
Nicolas Bouvier. L’usage du monde
Love song II
Si vous voulez
peignez haut dans l’air vos icônes de neige
entourez-les de majuscules ornées
pendant que les flocons fondent sur votre langue
alléluia!
Moi j’ai d’autres affaires
je traverse en dormant la nuit hémisphérique
derrière le velours de l’absence
je retrouve à tâtons l’amande d’un visage
soie ancienne
les yeux couchés dedans
fenêtres où je t’ai vue tant de fois accoudée
frêle et m’interrogeant
comme un signe ou comme un présage
dont on n’est pas certain d’avoir trouvé le sens.
Le chant vert du loriot ne sait rien du silence
Nicolas Bouvier
Love song III
Quand tisonner les mots pour un peu de couleur
ne sera plus ton affaire
quand le rouge du sorbier et la cambrure des filles
ne te feront plus regretter ta jeunesse
quand un nouveau visage tout écorné d’absence
ne fera plus trembler ce que tu croyais solide
quand le froid aura pris congé du froid
et l’oubli dit adieu à l’oubli
quand tout aura revêtu la silencieuse opacité du
houx ce jour-là
quelqu’un t’attendra au bord du chemin
pour te dire que c’était bien ainsi
que tu devais terminer ton voyage
démuni
tout à fait démuni
alors peut-être…
mais que la neige tombée cette nuit
soit aussi comme un doigt sur ta bouche
Nicolas Bouvier
La dernière douane
Depuis que le silence
n’est plus le père de la musique
depuis que la parole a fini d’avouer
qu’elle ne nous conduit qu’au silence
les gouttières pleurent
il fait noir et il pleut
dans l’oubli des noms et des souvenirs
il reste quelque chose à dire
entre cette pluie et
Celle qu’on attend
entre le sarcasme et le testament
entre les trois coups de l’horloge
et les deux battements du sang
Mais par où commencer
depuis que le midi du pré
refuse de dire pourquoi
nous ne comprenons la simplicité
que quand le cœur se brise
Nicolas Bouvier
Je sors de mon appartement somptueux
l’hiver nous dévore
cigarette en poudre d’or
le bonjour de joconde
dit bonjour à tout le monde
la fatigue des animaux sonne
sur les sacs de sel et de papillons d’air et de douleur
mais la lumière carnivore
et le bonjour de joconde
il fait froid il fait froid
disent toujours bonjour à tout le monde
on se balance les yeux ouverts sur la corde en équilibre
les yeux ouverts dansent sur la pointe des pieds
il fait froid dans la bouteille de la voix fermée
il fait froid lourd sur la route
et le vent pousse la lumière sur la route
c’est un bonjour de joconde qui siffle tout le long de la route
comme les autres autos vélos aéros motos sur la route
l’hiver nous dévore
nous les bouts d’or des cigarettes en poudre d’or
les gens distingués
Tristan Tzara
Je pense aux personnes merveilleuses de ma vie je pense à vous mes amis vous mes inconnus innombrables je pense à Robert Desnos dont les yeux étaient des perles je pense à Rimbaud le jeune homme vert qui rougissait jusqu’aux oreilles je pense à d’Aubigné couché avec ses pistolets
Je pense aux personnes à merveille dans ma vie mes frères loin mes potes en allés mes jamais rencontrés je pense au cœur de ma mère solitaire je pense sur la tête de mon père je pense à mes aïeux en rangs d’oignons dessous la terre je pense à ma grand-mère sempiternelle qui avait le blues toujours dans sa vieille blouse
Je pense aux personnes de merveilleuse à vie je pense à leurs coups de mains je pense à leurs coups de pieds au soleil cou coupé et à baise m’encore je pense à leurs coups de reins je pense à leurs coups de dés
Je pense aux personnes qui me merveillent la vie d’hier à aujourd’hui et jusqu’au lendemain la merveille de leurs voix de leurs rires et chagrins je pense à eux longtemps je pense à eux très vite je pense à elles aussi je pense partout à lui
Je pense aux personnes dans ma vie merveilleusement je pense merveilleusement aux personnes de ma vie car je n’oublie personne personne et pas même moi je pense à tout le monde et m’y trouve comprise je pense à moi qui pense à vous et à merveille
Valérie Rouzeau
Ravissement
Parle-moi, parle-moi, parle-moi -
Je t’écoute en fermant les yeux à demi :
— Voilà, nous avons traversé des forêts endormies
et volons par-dessus mers et terres…
A gauche le couchant qui saigne flamboyant,
à droite les fumées noires des incendies. —
Où serons-nous quand l’aube viendra ?
Vers quel but ce chemin sinueux nous conduit-il ?
Est-ce pour veiller libres dans la nuit,
deux flammes confondues
sous la lumière de milliers d’étoiles,
nous-même une double étoile qui brille ?
— Tu ne sais ? Moi non plus,
mais conduis-moi, conduis-moi là-bas.
Elizaveta Bagriana
Vivant ne vivant plus
les amants séparés
ne peuvent pas dormir
redisant le nom de l’amour
et de la source inconsolable
Criant ne criant plus
la bouche enfoncée dans la nuit
ils roulent sur l’oreiller impossible du temps
et c’est le temps qui les nourrit
Leurs deux noms enlacés dans la matière noire
les amants séparés ne peuvent pas dormir
priant que le temps passe
priant et suppliant
que le temps de l’amour ne passe jamais
vivant ne vivant plus
vivant l’inexorable
Henri Bauchau.
Les espaces du sommeil
Dans la nuit il y a naturellement les sept merveilles
du monde et la grandeur et le tragique et le charme.
Les forêts s’y heurtent confusément avec des créatures de légende
cachées dans les fourrés.
Il y a toi.
Dans la nuit il y a le pas du promeneur et celui de l’assassin
et celui du sergent de ville et la lumière du réverbère
et celle de la lanterne du chiffonnier.
Il y a toi.
Dans la nuit passent les trains et les bateaux et le mirage des pays
où il fait jour. Les derniers souffles du crépuscule
et les premiers frissons de l’aube.
Il y a toi.
Un air de piano, un éclat de voix.
Une porte claque. Une horloge.
Et pas seulement les êtres et les choses et les bruits matériels.
Mais encore moi qui me poursuis ou sans cesse me dépasse.
Il y a toi l’immolée, toi que j’attends.
Parfois d’étranges figures naissent à l’instant du sommeil et disparaissent.
Quand je ferme les yeux, des floraisons phosphorescentes apparaissent
et se fanent et renaissent comme des feux d’artifice charnus.
Des pays inconnus que je parcours en compagnie de créatures.
Il y a toi sans doute, ô belle et discrète espionne.
Et l’âme palpable de l’étendue.
Et les parfums du ciel et des étoiles et le chant du coq d’il y a 2 000 ans
et le cri du paon dans des parcs en flamme et des baisers.
Des mains qui se serrent sinistrement dans une lumière blafarde
et des essieux qui grincent sur des routes médusantes.
Il y a toi sans doute que je ne connais pas, que je connais au contraire.
Mais qui, présente dans mes rêves, t’obstines à s’y laisser deviner sans y paraître.
Toi qui restes insaisissable dans la réalité et dans le rêve.
Toi qui m’appartiens de par ma volonté de te posséder en illusion
mais qui n’approches ton visage du mien que mes yeux clos
aussi bien au rêve qu’à la réalité.
Toi qu’en dépit d’une rhétorique facile où le flot meurt sur les plages,
où la corneille vole dans des usines en ruines,
où le bois pourrit en craquant sous un soleil de plomb,
Toi qui es à la base de mes rêves et qui secoues mon esprit plein de métamorphoses
et qui me laisses ton gant quand je baise ta main.
Dans la nuit, il y a les étoiles et le mouvement ténébreux de la mer,
des fleuves, des forêts, des villes, des herbes,
des poumons de millions et millions d’êtres.
Dans la nuit il y a les merveilles du mondes.
Dans la nuit il n’y a pas d’anges gardiens mais il y a le sommeil.
Dans la nuit il y a toi.
Dans le jour aussi.
Robert Desnos
Voici l’âge des fous charmants.
Tu as leur âge. Es-tu fou ?
Voici l’âge du tohu-bohu.
Tu as le désordre. As-tu son âge ?
Voici l’âge de raison la vraie.
Tu as raison. Es-tu la vérité ?
Voici l’âge des palissades.
Tu es la rue. Es-tu le ciel au-dessus du mur ?
Voici l’âge où le rêve est celui des maisons.
Tu as une maison. Vis-tu ton rêve ?
Voici l’âge du marquis de Sade.
Tu es sans plaisir. As-tu la liberté ?
Voici l’âge des morts dans la rue.
Tu cours dans le vent. Est-ce la mort qui t’attrape ?
Voici l’âge des amants déments.
Tu es nu. T’es-tu jamais déshabillé ?
Voici l’âge de l’abordage.
Tu dis des mots qui ne sont pas humains.
Voici la grève des maquis.
Tu ne suis pas les saisons.
Voici les chars et la police.
Tu as mis ton cœur dans ta tête.
Tu fuis comme un voyou.
Voici l’âge où je m’en fous.
J’en ai assez. Qu’on m’arrête.
Qu’on m’arrête avec la foule.
Jean Cocteau
Les épiphanies
(extrait)
A : Laisse-moi te dire : j’ai besoin de me sentir voyagée comme une femme. Depuis des jours et des nuits, tu me révèles. Depuis des nuits et des jours, je me préparais à la noce parfaite. Je suis libre avec ton corps. Je t’aime au fil de mes ongles, je te dessine. Le coeur te lave. Je t’endimanche. Je te filtre dans mes lèvres. Tu te ramasses entre mes membres. Je m’évase. Je te déchaîne
P : je t’imprime
A : je te savoure
P : je te rame
A : je te précède
P : je te vertige
A : et tu me recommences
P : je t’innerve te musique
A : te gamme te greffe
P : te mouve
A : te luge
P : te hanche te harpe te herse te larme
A : te mire t’infuse te cytise te valve
P : te balise te losange te pylône te spirale te corymbe
A : t’hirondelle te reptile t’anémone te pouliche te cigale te nageoire
P : te calcaire te pulpe te golfe te disque
A : te langue te lune te givre
P : te chaise te table te lucarne te môle
A : te meule
P : te havre te cèdre
A : te rose te rouge te jaune te mauve te laine te lyre te guêpe
P : te troène
A : te corolle
P : te résine
A : te margelle
P : te savane
A : te panthère
P : te goyave
A : te salive
P : te scaphandre
A : te navire te nomade
P : t’arque-en-ciel
A : te neige
P : te marécage
A : te luzule
P : te nacelle
A : te luciole te chèvrefeuille
P : te diphtongue
A : te syllabe
P : te sisymbre te gingembre t’amande te chatte
A :t’émeraude
P : t’ardoise
A : te fruite
P : te liège
A : te loutre
P : te phalène
A : te pervenche
P : te septembre octobre novembre décembre et le temps qu’il faudra
Henri Pichette
C’est vrai qu’il pleut à Londres
et que les ponts s’ennuient
Le ciel mourant et hypocondre
aux nuages noués de suie
À Londres il pleut à Londres
paillettes de la pluie
On voyait la ville se fondre
comme irréelle comme enfuie
Un peuple indécis correspondre
sous les dômes des parapluies
Nos ombres allaient se confondre
dans l’ombre grise de la pluie
C’est vrai qu’il pleut à Londres
et que je t’ai suivie
Calaferte
C’est ainsi que je te voulais
sur le grand lit écartelée
et toute pudeur en allée
Je t’ai connue tulipe close
puis un vent noir nous emporta
vers de pourpres jardins aux roses
où tu naquis entre des draps
Souveraine et impénitente
nue mais plus nue de le savoir
pour les solennelles ententes
de nos nuits comme des mouroirs
C’est ainsi que je t’ai volée
sur le grand lit écartelée
et toute pudeur en allée
Calaferte /Londoniennes
Cette île, tu l’as descendue cul sec, amère comme du whisky.
L’argile brodée sur ses hanches vallonnées
ne t’a pas enivré, et tu n’as même pas eu envie
de te mettre à genoux, de poser ta tête sur ses bras veloutés,
de sucer lentement la pluie tiède déposée dans ses profondeurs.
« C’est bon », tu me dis
en me tournant le dos, sombre silhouette
taquine, taillée dans la roche noire.
Je croyais que cette île te rendrait soûl, que tu finirais
par te blottir ivre mort sur sa poitrine.
Je croyais que sa beauté allait t’ébranler,
que tu allais la boire d’une seule traite,
puis t’évanouir, un sourire sur ton visage,
la mer luisante, telle une flaque, à côté de ta tête.
Je croyais que tu m’avais aperçue dans le crépuscule – j’attendais
que tu viennes me goûter, me boire comme un nectar au lever du jour. -
Claudia Gaci
PRENDRE FEU
SANS
CRI
VOILA
LE
SIGNE
Scelsi
Nocturne
ma main lueur moribonde
se dérobe à ma vue
au
plus profond du secret
soudain la blanche surface
de l’extrême
amour
Scelsi
Menu
I.
Foie de tortue verte truffé
Langouste à la mexicaine
Faisan de la Floride
Iguane sauce caraïbe
Gombos et choux palmistes
II.
Saumon du Rio Rouge
Jambon d’ours canadien
Roast-beef des prairies du Minnesota
Anguilles fumées
Tomates de San-Francisco
Pale-ale et vins de Californie
III.
Saumon de Winnipeg
Jambon de mouton à l’Écossaise
Pommes Royal-Canada
Vieux vins de France
IV.
Kankal-Oysters
Salade de homard cœurs de céleris
Escargots de France vanilles au sucre
Poulet de Kentucky
Desserts café whisky canadian-club
V.
Ailerons de requins confits dans la saumure
Jeunes chiens mort-nés préparés au miel
Vin de riz aux violettes
Crème au cocon de ver à soie
Vers de terre salés et alcool de Kawa
Confiture d’algues marines
VI.
Conserves de bœuf de Chicago et salaisons allemandes
Langouste
Ananas goyaves nèfles du Japon noix de coco mangues pomme-crème
Fruits de l’arbre à pain cuits au four
VII.
Soupe à la tortue
Huîtres frites
Patte d’ours truffée
Langouste à la Javanaise
VIII.
Ragoût de crabes de rivière au piment
Cochon de lait entouré de bananes frites
Hérisson au ravensara
Fruits
Blaise Cendrars
Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses,
Pour savoir, après tout, ce qu’on aime le mieux,
Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux,
Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.
Il faut fouler aux pieds des fleurs à peine écloses ;
Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d’adieux.
Puis le coeur s’aperçoit qu’il est devenu vieux,
Et l’effet qui s’en va nous découvre les causes.
De ces biens passagers que l’on goûte à demi,
Le meilleur qui nous reste est un ancien ami.
On se brouille, on se fuit. Qu’un hasard nous rassemble,
On s’approche, on sourit, la main touche la main,
Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble,
Que l’âme est immortelle, et qu’hier c’est demain.
Alfred de Musset
L’amour après l’amour
Le temps viendra
où, avec allégresse
tu t’accueilleras toi-même
à la porte de ta maison, dans ton miroir
et où chacun de toi sourira à l’autre,
disant : bienvenue, assieds-toi. Mange,
Tu aimeras à nouveau cet étranger qui fut toi.
Donne-lui du vin. Donne-lui du pain. Rends ton cœur
à lui-même, à l’étranger qui t’a aimé
toute ta vie, que tu as négligé
pour un autre, qui te connaît par cœur.
Retire de tes placards les lettres d’amour,
les photos, les messages désespérés,
arrache du miroir ta propre image.
Sois. Et régale-toi de ta vie.
The time will come
when, with elation
you will greet yourself arriving
at your own door, in your own mirror
and each will smile at the other’s welcome,
and say, sit here. Eat.
You will love again the stranger who was your self.
Give wine. Give bread. Give back your heart
to itself, to the stranger who has loved you
all your life, whom you ignored
for another, who knows you by heart.
Take down the love letters from the bookshelf,
the photographs, the desperate notes,
peel your own image from the mirror.
Sit. Feast on your life.
Derek Walcott
Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond,
prends soin de l’espace et considère chacun dans son image.
Ne décide qu’enthousiasmé.
Échoue avec tranquillité.
Surtout aie du temps et fais des détours.
Laisse-toi distraire.
Mets-toi pour ainsi dire en congé.
Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau.
Entre où tu as envie et accorde-toi le soleil.
Peter Handke
En allant me promener un soir,
Me promenant dans Bristol street,
Les foules sur le trottoir
Étaient des champs de blés moissonné.
Et près du fleuve qui voulait à plein bord,
J’entendis un amoureux chanter
Sous une arche de la voie ferrée
“ L’amour est sans fin.
Je t’aimerai jusqu’à ce que l’océan
Soit plié et mis à sécher
Et que les sept étoiles se mettent à criailler
Comme des oies dans le ciel.
Les années détaleront comme des lapins
Car dans mes bras je tiens
La Fleur des Âges
Et le premier amour du Monde.”
Mais toutes les horloges de la ville
Se mirent à bourdonner et carillonner :
“Oh, ne laissez pas le temps vous abuser,
Vous ne pouvez pas vaincre le Temps
Dans les terriers du Cauchemar
Où la justice est nue,
Le Temps veille dans l’ombre
Et tousse quand vous voudriez vous embrasser.
En migraine et en soucis,
Vaguement la vie s’écoule
Et le Temps imposera son caprice
Demain ou bien aujourd’hui.
Dans maintes vallées vertes
S’entasse la neige effroyable ;
Le Temps brise le fil des danses
Et la brillante cambrure du plongeur.
Oh, trempez les mains dans l’eau,
Trempez-les jusqu’au poignet ;
Regardez bien dans la cuvette
Et demandez-vous ce que vous avez manqué.
Le glacier cogne dans le buffet,
Le désert soupire dans le lit
Et la fêlure de la tasse fraye
Le chemin du pays des morts :
Là où les mendiants jouent à la loterie avec
des billets de banques,
Où le Géant ensorcelle Jack,
Où le Garçon pâle comme un lis est un Chenapan,
Et où Jill tombe sur le dos.
Oh, regardez, regardez dans le miroir ;
Oh, regardez, regardez dans votre détresse ;
La vie reste une bénédiction,
Même si vous ne pouvez pas bénir.
Oh, mettez-vous, mettez-vous à la fenêtre
Au moment où jaillissent les larmes brûlantes ;
Vous aimerez votre voisin tortueux
Avec votre cœur tortueux. “
Il était tard, tard le soir,
Les amoureux étaient partis ;
Et le fleuve profond continuait à couler.
W.H Auden
As I walked out one evening,
Walking down Bristol Street,
The crowds upon the pavement
Were fields of harvest wheat.
And down by the brimming river
I heard a lover sing
Under an arch of the railway:
‘Love has no ending.
‘I’ll love you, dear, I’ll love you
Till China and Africa meet,
And the river jumps over the mountain
And the salmon sing in the street,
‘I’ll love you till the ocean
Is folded and hung up to dry
And the seven stars go squawking
Like geese about the sky.
‘The years shall run like rabbits,
For in my arms I hold
The Flower of the Ages,
And the first love of the world.’
But all the clocks in the city
Began to whirr and chime:
‘O let not Time deceive you,
You cannot conquer Time.
‘In the burrows of the Nightmare
Where Justice naked is,
Time watches from the shadow
And coughs when you would kiss.
‘In headaches and in worry
Vaguely life leaks away,
And Time will have his fancy
To-morrow or to-day.
‘Into many a green valley
Drifts the appalling snow;
Time breaks the threaded dances
And the diver’s brilliant bow.
‘O plunge your hands in water,
Plunge them in up to the wrist;
Stare, stare in the basin
And wonder what you’ve missed.
‘The glacier knocks in the cupboard,
The desert sighs in the bed,
And the crack in the tea-cup opens
A lane to the land of the dead.
‘Where the beggars raffle the banknotes
And the Giant is enchanting to Jack,
And the Lily-white Boy is a Roarer,
And Jill goes down on her back.
‘O look, look in the mirror,
O look in your distress:
Life remains a blessing
Although you cannot bless.
‘O stand, stand at the window
As the tears scald and start;
You shall love your crooked neighbour
With your crooked heart.’
It was late, late in the evening,
The lovers they were gone;
The clocks had ceased their chiming,
And the deep river ran on.
Auden
Et tu finis par ranger le livre, là-haut
à sa place exacte, ce petit creux d’ombre et d’oubli comme le coin de terre qui te revient.
Tu reviens toi aussi
à ta place, devant la fenêtre, la table
ce carré de neige que nul encore n’a forcé et qui va dans tous les sens comme ta vie parmi les mots, les morts.
Tu sais bien qu’aucun signe ne guérit de l’absence pas plus que le merle en tombant ne renverse l’axe de la terre, mais tu persistes, ô scribe
à soudoyer les anges :
un peu d’or dans la boue, dites, que la nuit reste ouverte.
Guy Goffette
Valery Barnabooth
Puisqu’il est entendu qu’avec le Net plus ultra
la flânerie bientôt, le goût de l’herbe, le plongeon
entre les cuisses d’un livre vont disparaître aussi
certainement que les glaces de Norvège,
les névés, les Néva ; puisque la tendresse bovine
aux mains des singes savants brûle désormais
de la rage du tigre et que notre tour de décervelage
est programmé aux laboratoires de Mammon,
profitons des minutes qui restent aux soi-disant plantirétrogrades que nous sommes
pour nous livrer tout entier à ce vice impuni :
la lecture, et pour te saluer Larbaud, prince
pérégrin des steamers et des longs-courriers,
et repartager une dernière fois délicieusement
ces huit jours de liesse avec la danseuse aux yeux
pers dans la chambre rose à fleurs fanées
du Métropole à Copenhague où vous traîniez
ce petit désespoir usuel et domestique
qui mélancolise et attendrit l’âme sous la carne ;
qu’à nouveau sur l’Ostergade s’ouvrent
ces boutiques sonnantes et trébuchantes
d’émeraude et d’or fin qui faisaient passer
sur votre délicat visage des reflets de rapides
et de Stradivarius, et puisque l’été comme alors
a fait ses bagages et s’apprête à partir
avec les oies d’Holgerson, buvons à la santé
de tout ce que l’argent putréfie : la placide
indulgence des ciels, la luxurieuse bonté
des fruits, la lente ivresse des chemins, l’éclat
de la joie même, la liberté toungouze, buvons
la kirsebaer qu’on savourait au pavillon chinois
sous les lanternes rouges, le regard perdu
au fond des brouillards et des brumes d’Elseneur,
en se remémorant quelques vers
languides et désenchantés, buvons puisque
brumes et brouillards se lèvent encore
et que nous sommes vivants, buvons ce jour
avant que tout retombe comme la mousse, avant
que virtuels et plats sur l’écran nous soyons.
Guy Goffette
L’insinuateur
Ô courbes, méandre,
Secrets du menteur,
Est-il art plus tendre
Que cette lenteur?
Je sais où je vais,
Je t’y veux conduire,
Mon dessein mauvais
N’est pas de te nuire…
Quoique souriante
En pleine fierté,
Tant de liberté
Te désoriente?
Ô Courbes, méandres,
Secrets du menteur,
Je veux faire attendre
Le mot le plus tendre.
Paul Valéry
Sanglots
Notre amour est réglé par les calmes étoiles
Or nous savons qu’en nous beaucoup d’hommes respirent
Qui vinrent de très loin et sont un sous nos fronts
C’est la chanson des rêveurs
Qui s’étaient arraché le coeur
Et le portaient dans la main droite
Souviens-t’en cher orgueil de tous ces souvenirs
Des marins qui chantaient comme des conquérants
Des gouffres de Thulé, des tendres cieux d’Ophir
Des malades maudits, de ceux qui fuient leur ombre
Et du retour joyeux des heureux émigrants.
De ce coeur il coulait du sang
Et le rêveur allait pensant
À sa blessure délicate
Tu ne briseras pas la chaîne de ces causes
Et douloureuse et nous disait
Qui sont les effets d’autres causes
Mon pauvre coeur, mon coeur brisé
Pareil au coeur de tous les hommes
Voici nos mains que la vie fit esclaves
Est mort d’amour ou c’est tout comme
Est mort d’amour et le voici
Ainsi vont toutes choses
Arrachez donc le vôtre aussi
Et rien ne sera libre jusqu’à la fin des temps
Laissons tout aux morts
Et cachons nos sanglots
Guillaume Apollinaire
Cependant que l’acrobate est en proie à l’équilibre le plus instable, nous faisons un vœu.
Et ce vœu est étrangement double, et nul ; nous souhaitons qu’il tombe, et nous souhaitons qu’il tienne.
Et ce vœu est nécessaire ; nous ne pouvons pas ne pas le former, en toute considération et sincérité.
C’est qu’il peint naïvement notre âme dans l’instant même.
Elle sent qu’il va tomber et elle commence sa chute, et se défend de son émotion en désirant ce qu’elle prévoit.
Et elle voit qu’il tient encore, et elle sent qu’il y a donc des raisons qu’il tienne, et invoque ces raisons.
Et parfois l’existence du monde et de nous-même nous apparaît sous cette espèce.
Paul Valéry
Allegro
Je joue du Haydn après une noire journée
et sens une chaleur simple me réchauffer les mains.
Les touches sont d’accord. Frappent les doux marteaux.
Leur tonalité est verte animé et paisible.
Leur tonalité me dit que la liberté existe
et que quelqu’un ne verse pas sa dime à l’empereur.
Je glisse les mains dans les poches comme Haydn
et parodie ceux qui voient le monde avec sérénité.
Je hisse le drapeau de Haydn — ce qui veut dire :
“ Nous ne nous rendrons pas. Mais nous voulons la paix.”
La musique est une maison de verre posée sur un talus
où les pierres volent, les pierres roulent.
Et les pierres roulent à travers la maison
Dont les vitres restent pourtant entières.
Tomas Tranströmer
Allegro
Jag spelar Haydn efter en svart dag
och känner en enkel värme i händerna.
Tangenterna vill. Milda hammare slår.
Klangen är grön, livlig och stilla.
Klangen säger att friheten finns
och att någon inte ger kejsaren skatt.
Jag kör ner händerna i mina haydnfickor
och härmar en som ser lugnt på världen.
Jag hissar haydnflaggan – det betyder:
»Vi ger oss inte. Men vill fred.«
Musiken är ett glashus på sluttningen
där stenarna flyger, stenarna rullar.
Och stenarna rullar tvärs igenom
men varje ruta förblir hel.
Ur Den halvfärdiga himlen, Bonniers 1962
J’ai hérité d’une sombre forêt où je me rends rarement.
Mais un jour, les morts et les vivants changeront de place.
Alors, la forêt se mettra en marche.
Nous ne sommes pas sans espoir. Les plus grands crimes restent inexpliqués,
malgré l’action de toutes les polices.
Il y a également, quelque part dans notre vie, un immense amour qui reste inexpliqué.
J’ai hérité d’une sombre forêt, mais je vais aujourd’hui dans une autre forêt toute baignée de lumière.
Tout ce qui vit, chante, remue, rampe et frétille! C’est le printemps et l’air est enivrant.
Je suis diplômé de l’université de l’oubli et j’ai les mains aussi vides qu’une chemise sur une corde de linge.
Tomas Tranströmer
Pour les vivants et les morts, 1989)
Sous nos mimiques enchanteresses, le crâne
guette toujours, la tête du joueur de poker. Tandis que
le soleil roule doucement dans le ciel.
Le jeu d’échec se poursuit.
Les ciseaux du coiffeur qui cliquettent dans les fourrés.
Le soleil roule doucement au firmament.
La partie d’échec s’arrête en remis. Dans
les silences de l’arc-en-ciel
Sujets Médiévaux/ Tomas Tranströmer
Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux. Un moment nous serons l’équipage de cette flotte composée d’unités rétives, et le temps d’un grain, son amiral. Puis le large la reprendra, nous laissant à nos torrents limoneux et à nos barbelés givrés.
René Char, Sept saisis par l’hiver, dans Chants de la Balandrane
Il rêva qu’il ouvrait les yeux, sur des soleils Qui approchaient du port, silencieux Encore, feux éteints ; mais doublés dans l’eau grise D’une ombre où foisonnait la future couleur. Puis il se réveilla. Qu’est-ce que la lumière ? Qu’est-ce que peindre ici, de nuit ? Intensifier Le bleu d’ici, les ocres, tous les rouges, N’est-ce pas de la mort plus encore qu’avant ? Il peignit donc le port mais le fit en ruine, On entendait l’eau battre au flanc de la beauté Et crier des enfants dans les chambres closes, Les étoiles étincelaient parmi les pierres. Mais son dernier tableau, rien qu’une ébauche, Il semble que ce soit Psyché qui, revenue, S’est écroulée en pleurs ou chantonne, dans l’herbe Qui s’enchevêtre au seuil du château d’Amour.
Yves Bonnefoy /
Psyché devant le château d’Amour
Ces mains qui se prenaient à elle dans la nuit
Elle les ressentait sans nombre, ne cherchait
A leur donner figure. Il lui fallait
Ne pas savoir, désirant ne pas être.
Âme et corps, pour nouer vos doigts, unir vos lèvres
Faut-il vraiment l’approbation des yeux ?
Peinent nos yeux, qu’oblige le langage
À déjouer sans répit trop de leurres!
Psyché avait aimé que ne pas voir,
Ce soit comme le feu quand il enveloppe
L’arbre d’ici des autres mondes de la foudre.
Éros, lui, désirait garder tout ce visage
Entre ses mains, il ne l’abandonnait
Qu’à grand regret aux caprices du jour.
Yves Bonnefoy
Les Lilas
Je rêve et je me réveille
Dans une odeur de lilas
De quel côté du sommeil
T’ai-je ici laissé ou là ?
Je dormais dans ta mémoire
Et tu m’oubliais tout bas
Ou c’était l’inverse histoire
Etais-je où tu n’étais pas?
Je me rendors pour t’atteindre
Au pays que tu songeas
Rien n’y fait que fuir et feindre
Toi tu l’as quitté déjà.
Dans la vie ou dans le songe
Tout a cet étrange éclat
Du parfum qui se prolonge
Et d’un chant qui s’envola!
O claire nuit jour obscur
Mon absente entre mes bras
Et rien d’autre en moi ne dure
Que ce que tu murmuras!
Paul Éluard
Ivre de longs baisers, ivre des térébinthes,
je dirige, estival, le voilier des roses,
me penchant vers la mort de ce jour si ténu,
cimenté dans la frénésie ferme de la mer.
Blafard et amarré à mon eau dévorante
croisant dans l’aigre odeur du climat découvert,
encore revêtu de gris, de sons amers,
et d’un triste cimier d’écume abandonnée.
Je vais, dur, passionné, sur mon unique vague,
lunaire, brusque, ardent et froid, solaire,
et je m’endors d’un bloc sur la gorge des blanches
îles fortunées, douces comme des hanches fraîches.
Mon habit de baisers tremble en la nuit humide
follement agité d’électriques décharges,
d’hébraïque façon divisé par des songes
l’ivresse de la rose en moi s’est déployée.
En remontant les eaux, dans les vagues externes,
ton corps jumeau et qui se soumet dans mes bras
comme un poisson sans fin s’est collé à mon âme
rapide et lent dans cette énergie sous les cieux.
Pabo Neruda
Paraphrase de Rabindranath Tagore.
Tu es au crépuscule un nuage dans mon ciel,
ta forme, ta couleur sont comme je les veux.
Tu es mienne, tu es mienne, ma femme à la lèvre douce
et mon songe infini s’établit dans ta vie.
La lampe de mon coeur met du rose à tes pieds
et mon vin d’amertume est plus doux sur tes lèvres,
moissonneuse de ma chanson crépusculaire,
tellement mienne dans mes songes solitaires
Tu es mienne, tu es mienne, et je le crie dans la brise
du soir, et le deuil de ma voix s’en va avec le vent.
Au profond de mes yeux tu chasses, ton butin
stagne comme les eaux de ton regard de nuit.
Tu es prise au filet de ma musique, amour,
aux mailles de mon chant larges comme le ciel.
Sur les bords de tes yeux de deuil mon âme est née.
Et le pays du songe avec ces yeux commence.
Pablo Neruda
XX
Je peux écrire les vers les plus tristes cette nuit.
Écrire, par exemple : ” La nuit est étoilée
et les astres d’azur tremblent dans le lointain. “
Le vent de la nuit tourne dans le ciel et chante.
Je puis écrire les vers les plus tristes cette nuit.
Je l’aimais, et parfois elle aussi elle m’aima.
Les nuits comme cette nuit, je l’avais entre mes bras.
Je l’embrassai tant de fois sous le ciel, ciel infini.
Elle m’aima, et parfois moi aussi je l’ai aimée.
Comment n’aimerait-on pas ses grands yeux, ses grands yeux fixes.
Je peux écrire les vers les plus tristes cette nuit.
Penser que je ne l’ai pas. Regretter l’avoir perdue.
Entendre la nuit immense, et plus immense sans elle.
Et le vers tombe dans l’âme comme la rosée dans l’herbe.
Qu’importe que mon amour n’ait pas pu la retenir.
La nuit est pleine d’étoiles, elle n’est pas avec moi.
Voilà tout. Au loin on chante. C’est au loin.
Et mon âme est mécontente parce que je l’ai perdue.
Comme pour la rapprocher, c’est mon regard qui la cherche.
Et mon coeur aussi la cherche, elle n’est pas avec moi.
Et c’est bien la même nuit qui blanchit les mêmes arbres.
Mais nous autres, ceux d’alors, nous ne sommes plus les mêmes.
je ne l’aime plus, c’est vrai. Pourtant, combien je l’aimais.
Ma voix appelait le vent pour aller à son oreille.
À un autre. A un autre elle sera. Ainsi qu’avant mes baisers.
Avec sa voix, son corps clair. Avec ses yeux infinis.
je ne l’aime plus, c’est vrai, pourtant, peut-être je l’aime.
Il est si bref l’amour et l’oubli est si long.
C’était en des nuits pareilles, je l’avais entre mes bras
et mon âme est mécontente parce que je l’ai perdue.
Même si cette douleur est la dernière par elle
et même si ce poème est les derniers vers pour elle.
Pablo Neruda
XV
Ton silence m’enchante et ce semblant d’absence
quand tu m’entends de loin, sans que ma voix t’atteigne.
On dirait que tes yeux viennent de s’envoler,
on dirait qu’un baiser t’a refermé la bouche.
Comme tout ce qui est est empli de mon âme
tu émerges de tout, pleine de l’âme mienne.
Papillon inventé, tu ressembles à mon âme,
tu ressembles aussi au mot mélancolie.
Ton silence m’enchante et cet air d’être loin.
Tu te plains, dirait-on, roucoulant papillon.
Et tu m’entends de loin, sans que ma voix t’atteigne
laisse-moi faire silence dans ton silence.
Laisse-moi te parler aussi par ton silence
simple comme un anneau et clair comme une lampe.
Tu es comme la nuit, constellée, silencieuse.
Ton silence est d’étoile, aussi lointain et simple.
J’aime quand tu te tais car tu es comme absente.
Comme si tu mourrais, distante et douloureuse.
Il ne faut qu’un sourire, et un seul mot suffit
à me rendre joyeux : rien de cela n’était.
Pablo Neruda
Allégeance
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima?
Il cherche son pareil dans le voeu des regards. L’espace qu’il parcourt est ma fidélité. Il dessine l’espoir et léger l’éconduit. Il est prépondérant sans qu’il y prenne part.
Je vis au fond de lui comme une épave heureuse. A son insu, ma solitude est son trésor. Dans le grand méridien où s’inscrit son essor, ma liberté le creuse.
Dans les rues de la ville il y a mon amour. Peu importe où il va dans le temps divisé. Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler. Il ne se souvient plus; qui au juste l’aima et l’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas?
René Char
None
Dans la mémoire douloureuse
ne consumez plus votre vie
en travaux de terre ou de briques
car Dieu est mort.
A moins que syllabe chantée
ou l’aventure psalmodiée
que règle une assomption de pierre
à le ressusciter ne vienne.
Enfant dans le château d’amoureuse entreprise
Henri Bauchau
Dans Arles, où sont les Aliscams,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses,
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton coeur trop lourd,
Et que se taisent les colombes:
Parle tout bas si c’est d’amour,
Au bord des tombes.
Paul-Jean Toulet
Il me tarde de vous dire les mots les plus profonds.
Je n’ose pas; je crains votre rire.
C’est pourquoi je me moque de moi-même et fais
éclater mon secret en plaisanteries.
Je fais fi de ma peine, de peur que vous n’en fassiez
fi vous-même.
Il me tarde de vous dire les mots les plus sincères;
je n’ose pas; j’ai peur que vous ne les croyiez pas.
Voilà pourquoi je les déguise en mensonges, disant
le contraire de ce que je pense.
Je fais paraître absurde ma douleur, de peur que
vous ne la traitiez d’absurde vous-même.
Il me tarde d’employer pour vous les mots les plus précieux;
mais je n’ose pas craignant de n’être pas payé de retour.
C’est pourquoi je vous donne des noms durs et me
vante de mon insensibilité.
Je vous peine, de peur que vous ne connaissiez
jamais la peine.
Il me tarde d’être assis silencieusement auprès de vous;
mais je n’ose pas de peur que mes lèvres ne trahissent mon coeur.
C’est pourquoi je bavarde et je jase, cachant mon coeur derrière mes paroles.
Je traite durement ma souffrance,
de peur que vous ne la traitiez de même.
Il me tarde de m’éloigner de vous; mais je n’ose pas,
de peur que vous ne vous aperceviez de ma lâcheté.
C’est pourquoi je porte la tête haute et viens vers
vous d’un air indifférent.
La provocation constante de vos regards renouvelle
à chaque instant ma douleur.
Le jardinier d’amour- Rabindranath TAGORE
Quand tu plonges tes yeux dans mes yeux,
Je suis toute dans mes yeux.
Quand ta bouche dénoue ma bouche,
Mon amour n’est que ma bouche.
Quand tu frôles mes cheveux,
Je n’existe plus qu’en eux.
Quand ta main effleure mes seins,
J’y monte comme un feu soudain.
Est-ce moi que tu as choisie ?
Là est mon âme, là est ma vie.
Charles van Lerberghe
Je vis au Vingtième Siècle
et tu es allongée ici à côté de moi.
Tu étais malheureuse quand tu t’es endormie.
Je ne pouvais rien y faire. J’étais désespéré.
Ton visage est si beau que je ne peux pas m’arrêter
pour le décrire, et il n’est rien que je puisse faire pour te rendre
heureuse pendant que tu dors.
Richard Brautigan
Donner des noms
Elle se penche sur lui, murmure :
Veux-tu que nous donnions des noms encore,
Car sais-tu si jamais nous nous reverrons ?
Oui, dit-il, je te nomme, hésitation.
Qu’a eue ce martinet prenant son vol,
Qu’a-t-il vu qui le tint comme suspendu
Un instant dans le cri de tous ces autres ?
Je veux te dénommer pour me souvenir.
Puis il tourne la page. Ce qu’il voit,
C’est cette même jeune femme, souriante,
Elle semble rentrer d’un long voyage.
Comment me nommes-tu ? demande-t-elle,
Inquiète, tristement. Et la nuit tombe,
Ces martinets, l’énigme dans leur ciel.
Yves Bonnefoy / Raturer outre
Depuis lors, à une heure incertaine,
Cette souffrance lui revient,
Et si, pour l’écouter, il ne trouve personne,
Dans la poitrine, le cœur lui brûle.
Il revoit le visage de ses compagnons,
Livide au point du jour,
Gris de Ciment,
Voilé par le brouillard,
Couleur de mort dans les sommeils inquiets :
La nuit, ils remuent des mâchoires
Sous la lourde injonction des songes,
Et mâchent un navet inexistant.
« Arrière, hors d’ici, peuple de l’ombre,
Allez vous-en. Je n’ai supplanté personne,
Je n’ai usurpé le pain de personne,
Nul n’est mort à ma place. Personne.
Retournez à votre brouillard.
Ce n’est pas ma faute si je vis et respire,
Si je mage et je bois, je dors et suis vêtu ».
Primo Levi
Chaque poème ― un enfant de l’amour,
Un enfant éternel, démuni de tout,
Un premier-né ― posé près
De l’ornière, en plein vent.
L’enfer au cœur, l’auteur au cœur,
― Le paradis et la honte ― Qui
Est le père ? Un tzar, peut-être ?
Peut-être un tzar ― peut-être un voleur.
Marina Tsvétaïeva
Cette plage restera vide
pour de nouvelles aubes couleur ardoise
des lignes que le ressac efface
sans cesse avec son éponge,
et quelqu’un d’autre viendra
de la maison encore endormie,
une tasse à café chauffant dans sa main
comme autrefois mon corps se lovait sur le tien,
pour mémoriser ce passage
d’une sterne sirotant le sel,
comme quand on aime une ligne
sur une page, et qu’il est difficile de la tourner.
Derek Walcott, La Lumière du Monde
Là d’où je viens
l’hiver n’est pas une saison
mais un état
les langues gelées
prises dans la salive
se libèrent une fois l’an
Comment / puis-je expliquer
ce que signifie pour moi un mot
comme printemps
Les animaux / qui migrent sur la terre
et meurent / sans bruit
sont ce qu’il y a de plus proche de nous
Et les choses / immuables
dans leur silence
chantent ta chanson
Sepp MALL
(traduit par Marianne Dautrey)
À faire le tour des flammes quand ce qui brûle
n’est pas un tison de forêt morte, un vieux
bouquet de roses, des papiers sans histoire, le ciel
mal décidé à s’habiller de cendres,
mais la maison de toutes les promesses – et
laquelle fut tenue plus d‘un jour, ô
versatile, toi qui n’as jamais pu
voir une colline se pâmer au soleil
sans désirer sa face d’ombre, d’un bond
toucher sa hanche, dans sa chute entraîner
la route de ton corps, laquelle, dis, laquelle
fut tenue que tu ne puisses détacher
le collier de feu qui enserre ton cœur ?
Guy Goffette / Le collier
Dormir avec toi
Ecoute le tonnerre, ce bûcheron, traverser la nuit. Entends ce délire. Ah ! Serre-moi dans tes jambes nues. Inonde-moi de chaleur, de lumière. L’orage monte des draps froissés. Je ne suis qu’un homme dans les bras de la nuit
Dormir avec toi
Dans la respiration s’ouvrent des sentiers. Un train de luxe passe dans la sainfoin
Dormir avec toi
Je dors avec toi. Je dors toujours en toi, plus profondément en toi. Je l’enlace, tu me pénètres des dents, des bras. Tu as le râle des palombes. Les yeux fermés, je vois ouverts tes yeux. Y dérivent les rivières
Dormir avec toi
Ne me laisse jamais seul. Un cheval tourne dans ma tête
Dormir avec toi pour assouvir la vie.
Jean Malrieu
en toi
se loge ma paresse
mon grand pays paresseux
comme un serpent
dans un tronc évidé
en toi
roule le cerceau crispé du passé
tu fixes d’un regard égal
le lointain et l’immédiat
et les phares relèvent leur jupe d’écume
pour s’éteindre dans les faveurs de la mer
dénués de gardiens
en toi
l’irréfléchi fait parler les voiles
en toi
rebondit le long exil d’un baiser
en toi
je suis enfin
à ma merci
Georges Henein
La nuit est bien silencieuse.
Tu dors
Et je veille.
Tu rêves sans doute
Et moi j’égrène nos souvenirs
Et t’écoutant respirer.
La nuit est bien silencieuse.
Tu dors
Et je veille sur notre amour.
Je remue nos songes qu’ensevelissent les jours
Je les tire de l’oubli pour les hisser sur le pavois,
J’ai retrouvé nos larmes d’enfants
La nuit est bien silencieuse.
Je suis le vieux guetteur
Qui monte la garde sur les remparts.
Je sais comment on prend une ville,
Je sais comment on perd un cœur.
Tu dors
Et je veille
Je suis le ciseleur des nuits étoilés,
L’orfèvre des Jours.
J’ai pour messagers les aurores,
Et l’arc-en-ciel des heures calmes.
Du temple de mon Dieu,
N’approche aucune odeur de sang
Nul sanglot de femme.
Je suis le vieux guetteur
Qui monte la garde sur les remparts.
La nuit est bien calme
Et tu dors…
Les hommes ont effeuillé mes songes
Je n’avais pas, pour paraître devant eux
Ma robe de lin,
Ils me demandaient un parchemin.
Je n’avais qu’un bouclier de guetteur.
Le jour point
Et, nous retrouverons demain dans le jardin
En poussières d’argent sur le rosier
Nos rêves d’enfants.
Je suis le vieux guetteur
Qui monte la garde sur les remparts,
J’ai dans les yeux, les aurores des temps anciens
Et dans la tête, la chanson des temps futurs.
Bernard Dadié
Le désir fait brûler mon sang,
D’amour tu m’as l’âme blessée.
Donner tes lèvres : tes baisers
Me valent la myrrhe et le vin.
Penche sur moi ta tête tendrement
Que je goûte un sommeil sans trouble
Jusqu’au souffle joyeux du jour
Qui chassera l’ombre nocturne.
Alexandre Pouchkine
Ô saisons ô châteaux,
Quelle âme est sans défauts ?
Ô saisons, ô châteaux,
J’ai fait la magique étude
Du Bonheur, que nul n’élude.
Ô vive lui, chaque fois
Que chante son coq gaulois.
Mais ! je n’aurai plus d’envie,
Il s’est chargé de ma vie.
Ce Charme ! il prit âme et corps.
Et dispersa tous efforts.
Que comprendre à ma parole ?
Il fait qu’elle fuie et vole !
Ô saisons, ô châteaux !
Et, si le malheur m’entraîne,
Sa disgrâce m’est certaine.
Il faut que son dédain, las !
Me livre au plus prompt trépas !
Ô Saisons, ô Châteaux !
Arthur Rimbaud
Celui qui emporte l’évidence sur ses épaules / garde le souvenir des vagues dans les entrepôts de sel.
René Char
Quand on n’a plus ni sou, ni bûche, ni fagot,
Quand on a le coeur froid comme un vieil escargot,
Hélas! et pas un brin de tabac pour trois pipes,
On évoque un jardin torride où des tulipes
Fastueuses dans la fournaise des juillets
S’épanouissent; et les yeux émerveillés,
L’on rêve. Mais alors doucement tu murmures,
Ma lampe, et songeant au verger des figues mûres,
Aux corbeilles de fruits lourds sur le guéridon,
Le coeur s’en va comme un navire à l’abandon.
Tristan Derème
Ne laisse pas le soin de gouverner ton coeur à ces tendresses parentes de l’automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L’oeil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau: tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n’a plus de vitres. Tu es impatient de t’unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D’autres chanteront l’incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t’identifiera à quelque géant désagrégé, seigneur de l’impossible.
Pourtant.
Tu n’as fait qu’augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton amour au centre d’une entente qui s’affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. A quand la récolte de l’abîme? Mais tu as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires…
Qu’est-ce qui t’a hissé, une fois encore, un peu plus haut, sans te convaincre?
Il n’y a pas de siège pur.
René Char / J’habite une douleur
Au fond d’une province
Sans espace et sans temps
Je marche en dormant
Moins visible qu’un prince.
Comme un cri continu
Ou comme un parc mouillé
Ou comme un coup mortel
Ma blessure est ouverte.
La fumée du soleil
Le chant des inconnus
La petite herbe rase
Me servent de regard.
Ah ! Chanterai-je une fois mon malheur
Ma tristesse et ma colère ?
Ou des champs et des sillons de boue
Me feront-ils toujours taire ?
N’en saurai-je pas plus qu’un grillon
Qui en lui-même désespère
Humblement carrossé de charbon
Et criant seul dans sa chair ?
Ou comme un homme enfin brisé
Et même muet et même presque mort
Pousserai-je le vrai cri
Qui me rattrapera de mon sort?
Pauvre corps mal nourri
Tâche un peu de mieux faire
Accepte tout et défais-toi
Donne à ma voix ta matière.
/la vie est unique, gallimard, cop. 1933/ pierre morhange (1901-1972), annonciateur d’une grande poésie matérialiste, invente une sorte de néo-réalisme marqué par l’anxiété ; sa poésie toutefois parvient toujours à contourner les événements pour ne dire que l’essentiel, l’horreur de la condition humaine./
Et toi ! dors-tu quand la nuit est si belle,
Quand l’eau me cherche et me fuit comme toi ;
Quand je te donne un coeur longtemps rebelle ?
Dors-tu, ma vie ! ou rêves-tu de moi ?
Démêles-tu, dans ton âme confuse,
Les doux secrets qui brûlent entre nous ?
Ces longs secrets dont l’amour nous accuse,
Viens-tu les rompre en songe à mes genoux ?
As-tu livré ta voix tendre et hardie
Aux fraîches voix qui font trembler les fleurs ?
Non ! c’est du soir la vague mélodie ;
Ton souffle encor n’a pas séché mes pleurs !
Garde toujours ce douloureux empire
Sur notre amour qui cherche à nous trahir :
Mais garde aussi son mal dont je soupire ;
Son mal est doux, bien qu’il fasse mourir !
MDV
N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.
Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.
J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
Et frapper à mon coeur, c’est frapper au tombeau.
N’écris pas !
N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu… qu’à toi, si je t’aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
C’est entendre le ciel sans y monter jamais.
N’écris pas !
N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N’écris pas !
N’écris pas ces doux mots que je n’ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu’un baiser les empreint sur mon coeur.
N’écris pas !
Marcelline Desbordes-Valmore
B
babil labial
Bacchus — écume et boit bacs et cuves.
bafouiller, balbutier, baragouiner, bégayer, bléser, bredouiller.
bagout ( pour goujats ou gens à goûts bas ? ).
baiser ( évidemment de braise ).
balivernes — infernal bal salivaire.
banquet — en bande on y bouffe une esbroufante becquetance :
Pastis au pistaches ;
Avocat à la vodka ( ou Soupe aux pousses, potage où patauger ) ;
Saumon en monceau ( ou Quenelles à la cannelle ) ;
Steak tchèque ( ou Rôt de rat au riz, mets maori ) ;
Macaronis aux macarons ;
Sorbet serbe ;
Marcassin au marasquin ( ou Beau veau ) ;
Champignons au champagne ( ou Crêpes aux cèpes ) ;
Forts fromages de fermages ;
Pure purée de poires purpurines ;
Raisins rincés ;
Café fécal ;
Liqueurs reliques
10 ou 20 vins divins
baptême — bannit l’anathème
barbare rébarbatif, aux gros bras de Barrabas.
Barbizon — Zanzibar à barre d’horizon barbue ?
baroque — braqué, arqué, cabossé de beaux raccrocs cabrés.
beaucoup ( le bon coup que l’on boit, par exemple) .
Bible : aboli bibelot d’inanité sonore.
bouleversantes billevesées.
bison = zombi.
blouse — belle housse pour vos seins de louve…
bœuf — veuf de son zob.
bonheur — une molle blondeur…
botanique, ta beauté panique.
boulevard — large voie pour poules et loubards.
bourrasque à brusques tours de roue, beau risque pour les barques.
bourse qui, bourrée, pousse à s’ébrouer.
braguette magique.
braise zébrée.
braquemart de marbre.
bravoure — vous vaut bras ouverts et vrais hourras !
bricolage — de bric, de broc, agile collage.
Brocéliande — dans l’ombre dense de ses lianes, loin des landes, le silence brode ses danses…
bulle — belle bille bleue ?
buvard — hasardeuse, la buée de ses bavures bavarde.
Michel Leiris
Ce qui manque sans cesse aux mortels,
Ce trou dans l’air entre les choses
Où le regard s’échappe, s’assombrit ou
S’attriste, voici qu’il prend soudain
La mesure de notre soif en entendant
Prononcer à voix basse le mot
Jardin, et tout s’éclaire désormais
Comme si la fontaine en nous muette
Depuis tant d’années avait retrouvé
Sa source et voulait ronde et paisible
Sur nos joues.
Guy Goffette / Envoi
J’ai droit au repos du cheval journalier Dé- sormais je ne partirai plus vers quel labeur Et je suis ce centaure qui s’éveille et geint Autour de lui les aveugles s’affolent craignant Ses ruades Ô grand cheval qui, autrefois, tractais vers la berge les navires, te voilà effacé Il ne demeure de toi que ce signe sur cette feuille Sont-ce tes traces dernières ? Ta signature de sabot ? Ébroue-toi ! Redonne-moi confiance ! Plongeons en- Semble Je saurai bien te faire retrouver cette joie Enfantine que tu poursuis sur la rive noyée à demi. Franck Venaille / La Descente de l’Escaut
Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l’étrave, ou si l’on veut dans l’écume,
Et perdez-moi au loin, au loin.
Dans l’attelage d’un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l’haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.
Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs et des articulations.
Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.
Henri Michaux La nuit remue
Nous emportés dans une autre nuit
quand celle-ci, un voile qui se défait,
nous apportait peut-être le salut
– une coupe à lever et à boire,
mais les bras tremblent et se dérobent,
et l’autre nuit tient serré le cœur,
avec ses paniques, notre propre fantôme,
confuse figure qui court et se déforme
– plus palpable la nuit sans étoiles
aux entours de la terre et pénétrant
de son humidité les mottes et les graines,
et tous les amis convoqués à nouveau :
l’arbre, l’oiseau et cette herbe sans nom
qui est celle du talus, vous tous,
sous le ciel large et insondable,
défaites maille à maille ce filet,
libérez d’abord les yeux de cet homme
et que son cœur accède au jour,
puis que ses mains touchent la bruyère
dans la sablière, près des chênes et des pins,
et qu’il retrouve l’amitié des feuilles,
du soleil et des vives eaux printanières,
vous convoqués à son chevet.
Paul de Roux / Recours
Ô vous qui ne tenez pas table ouverte
aux folies de printemps, à la renverse
des robes et des chairs qui s’ébrouent
vous qui vivez reclus dans l’aveugle
hiver des livres et ne touchez seins
croupe toison que dans le foulage
des lettres le velours des vélins
hâtez vous car bientôt ne toucherez
plus que la nuit et la cendre des choses .
Guy Goffette / La cendre des choses
À marcher ainsi sous ces branches qui ploient mais vont plus belles encore d’êtres chargées de pluie, je te laisse monter, limpidité d’aimer Je fais, autant se peut, que les jumeaux opaques du sexe et de la mort ne te recouvrent pas, toi qui pèses si peu. Toi qui n’ignores rien des pantins que nous sommes si l’abject nous retient, mais t’en moques et reviens, qui persistes et demeures quand même l’indifférence paraît graisser le cœur, habite-en-nous, viens dresser la table, nappe de clair silence dans le printemps si doux des grands tilleuls en fleurs, où bouge, selon l’heure et le jour, un peu d’or parfois très pâle. Pascal Riou / Sur la terre
J’ouvre la première porte
C’est une grande chambre inondée de soleil
Une lourde voiture passe dans la rue
et fait trembler la porcelaine.
J’ouvre la porte numéro deux.
Amis ! Vous avez bu de l’ombre
pour vous rendre visibles.
Porte numéro trois. Une chambre d’hôtel étroit.
Avec vue sur une ruelle.
Une lanterne qui étincelle sur l’asphalte.
Belles scories de l’existence.
Tomas Tranströmer / Élégie
Je ne suis pas
Une addition d’arbres.
Le chat-huant le sait,
Le répète,
Lui qui est ma voix,
Le meilleur de mes voix.
*
Je suis silence.
Je suis une amphore de silence.
Je suis silence
Qui impose du silence.
*
Je suis comme j’étais
Il y a des millénaires.
Les amoureux le savent
Sans le savoir.
Et moi ils aiment
Comme nulle part ailleurs.
Ils s’aiment
Dans l’origine.
Guillevic / La forêt
L’orphelinat des mots (Lundi Pur)*
Το ορφανοτροφείο των λέξεων (Καθαρή Δευτέρα)
Dans des salles obscures, des draps blancs
dorment des mots grecs anciens d’origine.
Un peu oubliés, un peu plaintifs
ils attendent des doigts tendres qui les embrassent,
des mères qui les allaitent, un père qui les cajole.
Ils remuent nonchalamment dans leurs lits.
Ils jouent dans la cour : à la balle, à cache-cache
et avec différents instruments de musique en cuivre.
Ils ne s’enfuient pas, ils attendent patiemment
leur tour d’être adoptés. Ils boivent bien
leur encre le matin,
ils racontent leur histoire et profitent
du climat tempéré des phrases
et des terminaisons. Quelques-uns
plus tard portent le noir
et entrent au couvent.
Tous sortent dans la vie, se frottent
à la langue, prennent des couleurs ou
se consument dans le haut-fourneau de chaque jour.
Leurs gènes sont immortels
et ils évoluent. Quelques-uns sont décapités
par des épées négligentes ou par vengeance.
Pourtant ils repoussent aussitôt dans l’esprit.
Petite herbe tondue tes paroles,
je les entends dans mon sommeil et je jubile.
La bouche dans les œuvres de Samuel Becket
expulse : phrases, lave, pierres.
Elle parle et veut communiquer
- viendra un fleuve de mots
et il nous noiera.
Les mots sont des fourmis et ils emmagasinent
messages, significations et patrie.
Graviers, sable et eau qui court
dans le ciel, et nous là-dessous
nous crions au miracle, et Dieu
nous jette des mots en plus.
Nous mangeons, nous nous rassasions et nous parlons.
Garde chez toi des mots en liberté,
pour qu’ils te gazouillent, que les mandariniers partent
du paradis et que les voisins soient jaloux.
C’est aussi simple que ça
.
Yiannis Kondos / L’orphelinat des mots
Traduction © Marie-Laure Coulmin Koutsaftis
Premier jour du Carême.
Un prince décida Qu’il devait mériter Ce titre prestigieux Et résolu de vivre Inconnu, travaillant Parmi les autres gens, Avec l’espoir qu’enfin Sourirait un visage Qui lui dirait : mon prince. Il fut très triste un jour D’apprendre que son cas Était très ordinaire.
Guillevic / Fabliette du Prince
Si tu crois qu’un sourire est moins fort que le buis, Regarde-la qui t’aime et tremble plus que toi. Debout dans le matin, sous les poignards du jour, Heureux, nos yeux, et quel défi pour ces poignards. Jusqu’à l’eau, jusqu’à l’eau sans pardon de l’étang Que nous avons pu voir sans craindre l’un de l’autre. Nous avons ri du vent, nous avons ri de nous. Où était la limite entre nous et le vent ?
Guillevic / L’accord
I
Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes!
Aux yeux du souvenir que le monde est petit!
Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers:
Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme;
D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.
Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrent
D’espace et de lumière et de cieux embrasés;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir; coeurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!
Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom!
II
Nous imitons, horreur! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.
Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où!
Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou!
Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie;
Une voix retentit sur le pont: «Ouvre l’oeil!»
Une voix de la hune, ardente et folle, crie:
«Amour… gloire… bonheur!» Enfer! c’est un écueil!
Chaque îlot signalé par l’homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin;
L’Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu’un récif aux clartés du matin.
Ô le pauvre amoureux des pays chimériques!
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer?
Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis;
Son oeil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.
Charles Baudelaire / Le voyage
Avec la coupe sertie d’azur,
Attends-la
Auprès du bassin, des fleurs du chèvrefeuille et du soir,
Attends-la
Avec la patience du cheval sellé pour les sentiers de montagne,
Attends-la
Avec le bon goût du prince raffiné et beau,
Attends-la
Avec sept coussins remplis de nuées légères,
Attends-la
Avec le feu de l’encens féminin partout,
Attends-la
Avec le parfum masculin du santal drapant le dos des chevaux,
Attends-la.
Et ne t’impatiente pas. Si elle arrivait après son heure,
Attends-la
Et si elle arrivait, avant,
Attends-la
Et n’effraye pas l’oiseau posé sur ses nattes,
Et attends-la
Qu’elle prenne place, apaisée, comme le jardin à sa pleine floraison,
Et attends-la
Qu’elle respire cet air étranger à son coeur,
Et attends-la
Qu’elle soulève sa robe, qu’apparaissent ses jambes, nuage après nuage,
Et attends-la
Et mène-la à une fenêtre, qu’elle voie une lune noyée dans le lait,
Et attends-la
Et offre-lui l’eau avant le vin et
Ne regarde pas la paire de perdrix sommeillant sur sa poitrine,
Et attends-la
Et comme si tu la délestais du fardeau de la rosée,
Effleure doucement sa main lorsque
Tu poseras la coupe sur le marbre,
Et attends-la
Et converse avec elle, comme la flûte avec la corde craintive du violon,
Comme si vous étiez les deux témoins de ce que vous réserve le lendemain,
Et attends-la
Et polis sa nuit, bague après bague,
Et attends-la
Jusqu’à ce que la nuit te dise:
Il ne reste plus que vous deux au monde.
Alors, porte-la avec douceur vers ta mort désirée
Et attends-la…!
Mahmoud Darwich / Le lit de l’étrangère
درس من كاما سوترا
محمود درويش
بكأس الشراب المرصَّع باللازوردِ
انتظرها،
على بركة الماء حول المساء وزَهْر الكُولُونيا
انتظرها،
بصبر الحصان المُعَدّ لمُنْحَدرات الجبالِ
انتظرها،
بذَوْقِ الأمير الرفيع البديع
انتظرها،
بسبعِ وسائدَ مَحْشُوَّةٍ بالسحابِ الخفيفِ
انتظرها،
بنار البَخُور النسائيِّ ملءَ المكانِ
انتظرها،
ولا تتعجَّلْ، فإن أقبلَتْ بعد موعدها
فانتظرها،
وإن أقبلتْ قبل وعدها
فانتظرها،
ولا تُجْفِل الطيرَ فوق جدائلها
وانتظرها،
لتجلس مرتاحةً كالحديقة في أَوْج زِينَتِها
وانتظرها،
لكي تتنفَّسَ هذا الهواء الغريبَ على قلبها
وانتظرها،
لترفع عن ساقها ثَوْبَها غيمةً غيمةً
وانتظرها،
وقدّمْ لها الماءَ قبل النبيذِ ولا تتطلَّع إلى تَوْأَمَيْ حَجَلٍ نائمين على صدرها
وانتظرها،
ومُسَّ على مَهَل يَدَها عندما تَضَعُ الكأسَ فوق الرخامِ
كأنَّكَ تحملُ عنها الندى
وانتظرها،
تحدَّثْ إليها كما يتحدَّثُ نايٌ إلى وَتَرٍ خائفٍ في الكمانِ
كأنكما شاهدانِ على ما يُعِدُّ غَدٌ لكما
وانتظرها،
ولَمِّع لها لَيْلَها خاتماً خاتماً
وانتظرها
إلى أَن يقولَ لَكَ الليلُ:
لم يَبْقَ غيركُما في الوجودِ
فخُذْها، بِرِفْقٍ، إلى موتكَ المُشْتَهى
وانتظرها!
Je l’ai d’abord enfermée dans l’armoire mais elle a déchiré mes draps Je l’ai collée dans le frigidaire mais elle a dévoré mon kilo de beurre Je l’ai transformée en fourneau à gaz mais elle a cramé mon plat de nouilles J’en ai fait une cocotte en papier mais elle a caqueté jusqu’à minuit Je l’ai flanquée excédé à la porte mais elle est revenue par la fenêtre Je l’ai poussée dans le canal Saint-Martin mais elle nageait comme une anguille Enfin je me suis tué Et quand j’ai été mort je l’ai vue fondre en larmes Devant son café crème place Saint-Michel Alors j’ai ressuscité. Je lui ai dit Viens. On rentre. Il faut pas pleurer Et puis ça a recommencé. Jean-Marie Le Huche
D’une liturgie vague ils célébraient leurs dieux sur
des autels usés par trop de paraboles.
Offrandes-bouquets secs, dons d’aliments moisis
deviendraient le viatique au voyage immobile.
Un néant casanier serait le substitut à leur éternité
enlisée dans le doute.
Respirez fort, ouvrez les yeux,
surveillez l’huile de la lampe,
La nuit des autres nuits envoie ses messagers.
Jean Orizet
Quarante ans que tu rêvais de ce lieu
tranchée fertile dans le sable rouge infini
Ce soir c’est une tonnelle d’ombre bleue
où l’eau bruit sans se laisser voir
Le jour exténué, le corps fourbu,
les papilles brûlées, la peau séchée de vent
s’y retrouvent et conspirent en secret
La chanteuse a les yeux cernés de fatigue
j’aime beaucoup cette musique d’assassins
Un coup d’archet strident tranche une gorge
cithare et clarinette saignent
en grappe de groseilles tièdes
La voix de cette femme : rêche, bourrée de sang
elle module et se plaint
elle éteint les étoiles
Tout est désormais plaie et douceur.
Nicolas Bouvier / Turkestan chinois
Le temps est achevé des cris et des tempêtes;
Aimons-nous aujourd’hui sans tambours ni trompettes;
Et les étalons blancs qui piaffent dans la cour
Nous les mettrons à l’écurie. Ô mon amour,
Suis-moi; nous mènerons le troupeau noir des chèvres.
Les mots ambitieux déserteront nos lèvres;
Nous raillerons la gloire et nous nous étendrons,
Le soir, pour bavarder, sous les rhododendrons.
Tristan Derème
J’étais morte pour la Beauté – mais à peine
M’avait-on couchée dans la Tombe
Qu’un Autre – mort pour la Vérité
Était déposé dans la Chambre d’à côté –
Tout bas il m’a demandé “ Pourquoi es-tu morte ?”
“Pour la Beauté”, ai-je répliqué –
“Et moi – pour la Vérité – C’est Pareil –
Nous sommes frère et soeur”, a-t-Il ajouté –
Alors, comme Parents qui se retrouvent la Nuit –
Nous avons bavardé d’une Chambre à l’autre –
Puis la Mousse a gagné nos lèvres –
Et recouvert – nos noms –
Emily Dickinson
I died for Beauty —but was scarce
Adjusted in the Tomb
When One who died for Truth, was lain
In an adjoining Room—
He questioned softly « Why I failed »?
« For Beauty », I repliesd—
« And I —for Truth —Themself are One
We Bretheren, are », He said—
And so, as Kinsmen, met a Night—
We talked between the Rooms—
Until the Moss had reached our lips—
And covered up —our names—
Vite que le train parte et que l’allure nous oblige
nous deux mon orphelin pressés de voyager
vite vite qu’on se punisse de punir
l’insupportable mère abandonnée à chaque fois
l’espace mis pour elle on l’appelle pays
nous voyageons pour la douleur fameuse de quitter
dont l’autre nom est désir de partir
puisque la terre est ronde ainsi qu’une maman
chaque pas qui nous éloigne d’elle lui revient
chaque pas qui nous ramène à elle nous renvoie
fatalement fatalement
Moi la mère immense ou plutôt nounou
qu’on m’a donnée pour mon plaisir c’est la France
comment je me caresse à elle mais profond
en descendant du causse vers l’asphalte
en remontant de la plage au pic
en pure perte obstiné partant
qui s’amuse à tirer sur les liens d’amour
en pure perte obstiné parleur
qui s’avance en état de phrase
à travers son pays la langue
infiniment infiniment
Ludovic Janvier / Pressés de voyager
Cette page, c’est la nuit, elle brûle. Toutes les pages et les nuits brûlent, nuits sans étoiles mais avec beaucoup de formes délirantes qui sont les constellations de l’homme adulte. On y entre et nul ne sait quand il en sortira. Une nuit de draps froissés et d’herbes fortes, une nuit de forêt, une nuit paysanne, une nuit faite de miroirs, et de chuchotements, de spasmes, d’arbres qui frottent leurs branches, une nuit sans suite, de désespoir et de combat. Une nuit aveugle. La femme que j’aime est belle et mon sang lui appartient. C’est une nuit que je poursuis depuis toujours, jamais la même, puisque je ressemble à l’éclair qui se fraie un passage entre les branches et déracine la plainte qui habite le cœur de la terre. Tendu à l’extrême comme pour faire jouir l’amour dans les années, j’y vais de tout le poids de mon âge et de ma science. Depuis que j’aime, je sais qu’elle approche quand les feuilles frémissent et derrière la poésie, par-delà le cercle de feu, dont la Walkyrie. Je voudrais inventer tous les mots, et cette page, c’est ton corps, c’est le poème qui chante comme une blessure.
Jean Malrieu
Lorsque le Petit Poucet abandonné dans la forêt sema des cailloux pour retrouver son chemin, il ne se doutait pas qu’une autruche le suivait et dévorait les cailloux un à un.
C’est la vraie histoire celle-là, c’est comme ça que c’est arrivé…
Le fils Poucet se retourne : plus de cailloux !
Il est définitivement perdu, plus de cailloux, plus de maison ; plus de maison, plus de papa-maman.
“C’est désolant”, se dit-il entre ses dents.
Soudain il entend rire et puis le bruit des cloches et le bruit d’un torrent, des trompettes, un véritable orchestre, un orage de bruits, une musique brutale, étrange mais pas du tout désagréable et tout à fait nouvelle pour lui. Il passe alors la tête à travers le feuillage et voit l’autruche qui danse, qui le regarde, s’arrête de danser et lui dit :
L’autruche : “C’est moi qui fait ce bruit, je suis heureuse, j’ai un estomac magnifique, je peux manger n’importe quoi. “Ce matin, j’ai mangé deux cloches avec leur battant, j’ai mangé deux trompettes, trois douzaines de coquetiers, j’ai mangé une salade avec son saladier, et les cailloux blancs que tu semais, eux aussi, je les ai mangés. Monte sur mon dos, je vais très vite, nous allons voyager ensemble.”
“Mais, dit le fils Poucet, mon père et ma mère je ne les verrai plus ?”
L’autruche : “S’ils t’ont abandonné, c’est qu’ils n’ont pas envie de te revoir de sitôt.”
Le Petit Poucet : “Il y a sûrement du vrai dans ce que vous dites, madame l’Autruche.”
L’autruche : “Ne m’appelle pas madame, ça me fait mal aux ailes, appelle-moi Autruche tout court.”
Le Petit Poucet : “Oui, Autruche, mais tout de même, ma mère, n’est-ce pas !”
L’autruche (en colère) : “N’est-ce pas quoi ? Tu m’agaces à la fin et puis, veux-tu que je te dise, je n’aime pas beaucoup ta mère, à cause de cette manie qu’elle a de mettre toujours des plumes d’autruche sur son chapeau…”
Le fils Poucet : “Le fait est que ça coûte cher… mais elle fait toujours des dépenses pour éblouir les voisins.”
L’autruche : “Au lieu d’éblouir les voisins, elle aurait mieux fait de s’occuper de toi, elle te giflait quelquefois.”
Le fils Poucet : “Mon père aussi me battait”
L’autruche : “Ah, monsieur Poucet te battait, c’est inadmissible. Les enfants ne battent pas leurs parents, pourquoi les parents battraient-ils leurs enfants ? D’ailleurs monsieur Poucet n’est pas très malin non plus, la première fois qu’il a vu un oeuf d’autruche, sais-tu ce qu’il a dit ?”
Le fils Poucet : “Non”
L’autruche : “Eh bien, il a dit “Ca ferait une belle omelette !”
Le fils Poucet (rêveur) : “Je me souviens, la première fois qu’il a vu la mer, il a réfléchi quelques secondes et puis il a dit : “Quelle grande cuvette, dommage qu’il n’y ait pas de ponts.” “Tout le monde a ri mais moi j’avais envie de pleurer, alors ma mère m’a tiré les oreilles et m’a dit : “Tu ne peux pas rire comme les autres quand ton père plaisante !” Ce n’est pas ma faute, mais je n’aime pas les plaisanteries des grandes personnes…”
L’autruche : “… Moi non plus, grimpe sur mon dos, tu ne verras plus tes parents, mais tu verras du pays.”
“Ca va”, dit le petit Poucet et il grimpe.
Au grand triple galop l’oiseau et l’enfant démarrent et c’est un très gros nuage de poussière.
Sur le pas de leur porte, les paysans hochent la tête et disent : “Encore une de ces sales automobiles !”
Mais les paysannes entendent l’autruche qui carillonne en galopant :
“Vous entendez les cloches, disent-elles en se signant, c’est une église qui se sauve, le diable sûrement court après.”
Et tous de se barricader jusqu’au lendemain matin, mais le lendemain l’autruche et l’enfant sont loin.
Jacques Prévert
Une dormeuse est logée dans mes veines
Je ne peux pas la fuir en me cachant
Ni l’apaiser bien sûr en me couchant
Car c’est là surtout que je vois mes peines
C’est mon allongée c’est ma paresseuse
Ne comptez pas sur le prince charmant
Vous me trouveriez belle au bois dormant
Rêveur pourrait bien s’éveiller rêveuse
En me touchant moi c’est elle qu’on touche
Echo tient Narcisse, et Narcisse Echo
Si je rêve juste et chante faux
C’est que sa voix nue passe par ma bouche
Je suis comme une eau je suis comme une elle
Elle me frissonne à tout bout de champ
Ou c’est ma sirène et je bois son chant
Alors c’est Ulysse en moi qu’elle appelle
Elle veut tout l’amour elle exagère
Elle s’en va de me voir caressant
Elle revient pour me voir paressant
De lourd que j’étais me voilà légère
Oui c’est dans l’amour qu’elle veut paraître
Elle ouvre les yeux sous mes yeux fermés
Elle se mêle à mes gestes d’aimer
Au fond de jouir encore elle est mon maître
Puis elle tombe au sommeil sans manière
En murmurant mon nom comme une sœur
Lorsque je descends vers elle en douceur
C’est que je remonte à la nuit première
Je suis bien certain je suis même sûre
De vos regrets quand ma rêveuse et moi
Dans un même corps, sans savoir pourquoi
Nous nous en irons dans la terre obscure
Ludovic Janvier / Sa dormeuse
Lettre jamais partie
et qu’on attend quand même,
corps qui se refusent, ces
visages d’hiver dans la rue,
ce feu derrière les vitres, tout
ce qui devrait s’ouvrir, exalter
l’inconnu et qui s’obstine
à demeurer de bois
porte sans charnière, lèvre sans
et la répétition de la même syllabe
comme un enfant en quarantaine,
sous le préau, tapant du pied
en mesure — et rien n’y fait :
les autres sont les autres
virevoltants, noirs, riants
sans ailes ni pierre
où appuyer mon ombre,
rien qu’une absence d’écho
comme si à tout jamais
le mur et moi
ne faisions qu’une
seule et même question.
Guy Goffette / Le mur
Mon Lou je veux te reparler maintenant de l’Amour
Il monte dans mon cœur comme le soleil sur le jour
Et soleil il agite ses rayons comme des fouets
Pour activer nos âmes et les lier
Mon amour c’est seulement ton bonheur
Et ton bonheur c’est seulement ma volonté
Ton amour doit être passionné de douleur
Ma volonté se confond avec ton désir et ta beauté
Ah ! Ah ! te revoilà devant moi toute nue
Captive adorée toi la dernière venue
Tes seins ont le goût pâle des kakis et des figues de Barbarie
Hanches fruits confits je les aime maa chérie
L’écume de la mer dont naquit la déesse
Évoque celle-là qui naît de ma caresse
Si tu marches Splendeur tes yeux ont le luisant
D’un sabre au doux regard prêt à se teindre de sang
Si tu te couches Douceur tu deviens mon orgie
Et le mets savoureux de notre liturgie
Si tu te courbes Ardeur comme une flamme au vent
Des atteintes du feu jamais rien n’est décevant
Je flambe dans ta flamme et suis de ton amour
Le phénix qui se meurt et renaît chaque jour
Chaque jour
Mon amour
Va vers toi ma chérie
Comme un tramway
Il grince et crie
Sur les rails où je vais
La nuit m’envoie ses violettes
Reçois-les car je te les jette
Le soleil est mort doucement
Comme est mort l’ancien roman
De nos fausses amours passées
Les violettes sont tressées
Si d’or te couronnait le jour
La nuit t’enguirlande à son tour
Guillaume Apollinaire / Poèmes à Lou
Je n’aime plus la rue Saint-Martin
Depuis qu’André Platard l’a quittée.
Je n’aime plus la rue Saint-Martin,
Je n’aime rien, pas même le vin.
Je n’aime plus la rue Saint-Martin
Depuis qu’André Platard l’a quittée
C’est mon ami, c’est mon copain .
Nous partagions la chambre et le pain.
Je n’aime plus la rue Saint-Martin.
C’est mon ami, c’est mon copain.
Il a disparu un matin,
Ils l’ont emmené, on ne sait plus rien.
On ne l’a plus revu dans la rue Saint-Martin.
Pas la peine d’implorer les saints,
Saints Merri, Jacques, Gervais et Martin ,
Pas même Valérien qui se cache sur la colline.
Le temps passe, on ne sait rien.
André Platard a quitté la rue Saint-Martin.
Robert Desnos / Couplets de la rue Saint-Martin
Le printemps est désert
Un fossé de velours assombri
rampe à mes côtés
sans se mirer.
Les seules à briller
sont ces fleurs jaunes.
Mon ombre me porte
comme un violon
dans sa boîte noire.
Tout ce que je voudrais dire
reluit hors de portée
comme l’argenterie
chez l’usurier.
Tomas Tranströmer / Avril et silence
I
L’agenda est rempli, l’avenir incertain.
Le câble fredonne un refrain apatride.
Chutes de neige dans l’océan de plomb. Des ombres se battent sur le quai.
II
Il arrive au milieu de la vie que la mort vienne
prendre nos mesures. Cette visite
s’oublie et la vie continue. Mais le costume se coud à notre insu
Tomas Tranströmer / Sombres cartes postales
A Lydia Cabrera y a su negrit
Je la pris près de la rivière
Car je la croyais sans mari
Tandis qu’elle était adultère
Ce fut la Saint-Jacques la nuit
Par rendez-vous et compromis
Quand s’éteignirent les lumières
Et s’allumèrent les cri-cri
Au coin des dernières enceintes
Je touchai ses seins endormis
Sa poitrine pour moi s’ouvrit
Comme des branches de jacinthes
Et dans mes oreilles l’empois
De ses jupes amidonnées
Crissait comme soie arrachée
Par douze couteaux à la fois
Les cimes d’arbres sans lumière
Grandissaient au bord du chemin
Et tout un horizon de chiens
Aboyait loin de la rivière
Quand nous avons franchi les ronces
Les épines et les ajoncs
Sous elle son chignon s’enfonce
Et fait un trou dans le limon
Quand ma cravate fût ôtée
Elle retira son jupon
Puis quand j’ôtai mon ceinturon
Quatre corsages d’affilée
Ni le nard ni les escargots
N’eurent jamais la peau si fine
Ni sous la lune les cristaux
N’ont de lueur plus cristalline
Ses cuisses s’enfuyaient sous moi
Comme des truites effrayées
L’une moitié toute embrasée
L’autre moitié pleine de froid
Cette nuit me vit galoper
De ma plus belle chevauchée
Sur une pouliche nacrée
Sans bride et sans étriers
Je suis homme et ne peux redire
Les choses qu’elle me disait
Le clair entendement m’inspire
De me montrer fort circonspect
Sale de baisers et de sable
Du bord de l’eau je la sortis
Les iris balançaient leur sabre
Contre les brises de la nuit
Pour agir en pleine droiture
Comme fait un loyal gitan
Je lui fis don en la quittant
D’un beau grand panier à couture
Mais sans vouloir en être épris
Parce qu’elle était adultère
Et se prétendait sans mari
Quand nous allions vers la rivière
Federico Garcia Lorca / La femme adultère
Traduction Jean Prévost
Durant ces mois obscurs, ma vie n’a scintillé que lorsque je faisais l’amour avec toi.
Comme la luciole qui s’allume et s’éteint, s’allume et s’éteint
— nous pouvons par instants suivre son chemin
dans la nuit parmi les oliviers.
Durant ces mois obscurs, ma vie est restée affalée et inerte
Alors que mon corps s’en allait droit vers toi. La nuit, le ciel hurlait.
En cachette, nous tirions le lait du cosmos,
pour survivre.
Tomas Tranströmer / Les ratures du feu
Ô mes nuits lumineuses ! Une indicible beauté me chevauche, échauffe mes muqueuses et ma conscience, me cloue au présent.
Dans le parc les oiseaux chantent, un vent tiède galope sur les vagues, levé du sud.
Je ne crois pas au mathématiques. Mon Dieu est amour et il a son ange.
La Sainte Écriture figure la peau, cantique. Comment est-ce possible, dis-moi,
Mystère ! Ce sourire, ces mains touchent à peine les cruelles machines de guerre
qu’elles s’effondrent, et les déchets nucléaires sombrent dans l’Etna.
Je gravis les pentes de trépas, moi qui vis le mal des vertige,
dans mes profondeurs les vagues se fracassent sur des rochers en écueils. Et alors !
Il me donne des ailes le bonheur que je ne mérite pas : je vis, je crois, j’existe.
Pentti Holappa / Pénétration
Je sais que je ne l’aimerais pas moins
mais plutôt plus fort si c’était possible, quand bien même
son sourire s’éteindrait avec les torches résinées de ses yeux,
même si son pas voletant se brisait, mais qu’y puis-je
si pareillement il rayonne. Éblouissant le jour
comme la nuit, à la veille comme en rêve. Pas seulement à mes yeux.
Quand il s’approche les arbres dérobent leurs ombres.
Pentti Holappa / Il rayonne
Sans mentir je voudrais être morte.
En me quittant elle pleurait
bien des larmes. Elle m’a dit :
« Ah ! Quelle épreuve cruelle est la nôtre,
Sapphô, contre mon gré je t’abandonne. »
Et je lui répondais :
« Va et adieu, et souviens-toi
de moi, car tu sais de quels soins nous t’avons poursuivie.
Mais moi, sinon, je veux te
rappeler…
…aussi les beaux jours du passé :
les couronnes, souvent, de violettes
et de roses ensemble, de crocus,
dont tu ornais ton front, près de moi,
et les guirlandes odorantes, leurs fleurs entrelacées,
que tu jetais
autour de ta gorge fragile,
toute l’huile parfumée,
l’onguent précieux dont
tu frottais ton corps, comme une reine.
Et sur les lits moelleux,
dans mes bras, tendrement,
tu chassais hors de toi ton désir altéré.
Aux saints rites…
jamais…
nous ne faisions défaut, nous n’étions pas absentes
pour le bosquet sacré
…et la danse..
…et le bruit
Sapphô / L’adieu
Il y eut une fois d’abord un choc
Qui a laissé loin derrière une longue traînée de la comète miroitante.
Cela nous maintient à l’intérieur. Cela rend neigeuses les images de la télé.
Sur les fils du téléphone cela s’enroule en gouttes froides
On peut encore aller lentement à skis dans le soleil d’hiver
à travers les buissons, où quelques feuilles s’accrochent encore.
Elles ressemblent à des pages déchirées de vieux annuaires téléphoniques.
Noms des abonnés dévorés par le froid.
C’est toujours aussi beau d’entendre le cœur battre
mais souvent l’ombre semble plus réelle que le corps.
Le samouraï semble insignifiant
Par rapport à son armure d’écailles de dragon noir.
Tomas Tranströmer / Après un décès
Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger
Un jour tu passes la frontière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon
Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux
Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus
Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d’antan
Tomber la poussière du temps
C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie
C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
Ô mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
À l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées
Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger.
Louis Aragon
Pauvre voleur, qu’est-ce que tu croyais ?
l’art de traverser les regards
Et de passer dans la rue comme
une reine de Nubie ou
un nuage, une averse, un coup
de vent, je connais, c’est un jeu
qu’on apprend vite en retournant
les cartes : pile n’est pas face,
et l’air ne fait pas la chanson.
Pauvre voleur, qu’est-ce que tu croyais ?
J’ai tout misé sur l’intérieur,
l’amour et la force de vivre
comme un arbre en moi. Sur ses branches,
je grimpe quand on me poursuit
et quand on veut me voler mes fruits,
ma beauté, mon loisir, mon coeur,
un tigre bondit dans mes jambes
et gare à celui qui est pris.
Pauvre voleur qu’est-ce que tu croyais ?
Guy Goffette / La Traversée des Regards
Il y a tout au fond de la fatigue
Tout ce qu’un homme a de plus beau à donner :
Son courage peut-être,
Sa sueur perlée, sa respiration difficile
Et ses blessures déjà anciennes.
Et au sommet de la colline,
Près des myrtilles, des bruyères et de la pluie,
Il y a aussi ce secret bien gardé
Que seule
La Nature est prête à partager avec lui.
Yves Namur / La tristesse du figuier
De quelque côté que je regarde,
Il y a toujours une maison éclairée.
Et toutes sont grandes ouvertes,
Comme si elles attendaient quelque chose de moi,
Comme si moi, le pauvre,
Je pouvais encore quelque chose pour chacune d’elles.
Mais que peut faire un homme simple
Comme je le suis aujourd’hui sous la pluie,
Un homme comme tant d’autres,
Qui ne peut que regarder désespérément le doute
Et la beauté terrible des choses?
Yves Namur / La tristesse du figuier
Las de tous ceux qui viennent avec des mots, des mots mais pas de langage,
je suis parti pour l’île couverte de neige.
L’indomptable n’a pas de mots.
Les pages blanches s’étalent de tous côtés !
Je tombe sur les traces d’un cerf dans la neige.
Un langage mais pas de mots.
Tomas Tranströmer / En mars -79
Si tu te penches par les jours intelligents
regarde comment se forme la soie en eux, comme
le vêtement se forme sur le corps.
La soie et la chair fondues dans l’outre de sang.
Le nom : pulsation de la mémoire.
Et tu danses à quelques encablures des flammes
la zone ouverte, mais fermée,
spasmodique ; l’air retourné
autour des pierres en feu.
Herberto Helder
Maintenant en été vers le soir
il fait beau au cimetière.
Les oiseaux s’abritent dans la cime des arbres,
en bas il y a de l’ombre et le soleil
brille sur les murs blancs.
Dans les allées
des femmes aux arrosoirs
font la navette
entre la tombe et le puit.
L’église grande ouverte. Vide.
Un rayon s’attarde suspendu
dans l’espace silencieux.
Dans les stalles, perdue là en prière, une femme.
Du jardin du presbytère arrive le son de rires,
rires des jeunes filles, une femme met à sécher des aubes,
blanches, aubes un peu pourries par l’âge.
Autour du mur de l’église
de vieilles pierres tombales. Écriture
depuis longtemps effacée par l’âge.
Senteurs des vieux tilleuls,
statue de Saint Jean
noire, fléchie par l’âge.
De l’auberge d’en face un homme sort
en titubant.
Derrière lui des voix, voix de garces,
on devine de fabuleux bas-ventres brûlants.
Zbynek Hedja / Lady Feltham
Le corps n’est jamais triste;
le corps est le lieu
le plus proche où chante le feu.
C’est dans l’âme seule que la mort fait sa maison.
*
O corpo nunca é triste;
o corpo é o lugar
mais perto onde o lume canta.
É na alma que a morte faz a casa.
Eugénio de Andrade /Office de la patience
Je crois que ce fut le sourire,
le sourire, lui, qui ouvrit la porte.
C’était un sourire avec beaucoup de lumière
à l’intérieur, il me plaisait
d’y entrer, de me dévêtir, de rester
nu à l’intérieur de ce sourire.
Courir, naviguer, mourir dans ce sourire.
Eugénio de Andrade
De nous aux mots il y a du métal en fusion
de nous aux mots il y a des hélices qui tournent
et peuvent nous donner la mort nous violer arracher
du plus profond de nous le plus utile des secret
de nous aux mots il y a des profils embrasés
des étendues remplies de gens le dos tourné
des hautes fleurs vénéneuses des portes à ouvrir
et puis des escaliers et des poinçons et des enfants assis
qui attendent leur temps qui attendent leur précipice
Tout au long de la muraille que nous habitons
il y a des mots de vie il y a des mots de mort
il y a des mots immenses, qui sont en attente de nous
et d’autres, fragiles, qui ont renoncé à attendre
il y a des mots incendiés comme des barques
et il y a des mots hommes, des mots qui mettent en réserve
leur secret et leur position
De nous aux mots, très sourdement,
les mains et les murs d’Elsineur
Et il y a des mots et de nocturnes mots gémissements
des mots qui nous montent illisibles à la bouche
des mots diamants des mots jamais écris
des mots qu’il est impossible d’écrire
puisque nous n’avons pas sur nos des cordes de violon
ni tout le sang du monde, ni toute l’amplitude de l’air
et les bras des amants écrivent au plus haut
bien plus loin que l’azur où meurent oxydés
des mots maternels qui ne sont qu’ombre et sanglot
qui ne sont que spasmes et amour et solitude déchirée
de nous aux mots, les emmurés
et de nous aux mots, notre devoir de parler.
*
Entre nós e as palavras há metal fundente
entre nós e as palavras há hélices que andam
e podem dar-nos morte violar-nos tirar
do mais fundo de nós o mais útil segredo
entre nós e as palavras há perfis ardentes
espaços cheios de gente de costas
altas flores venenosas portas por abrir
e escadas e ponteiros e crianças sentadas
à espera do seu tempo e do seu precipício
Ao longo da muralha que habitamos
há palavras de vida há palavras de morte
há palavras imensas, que esperam por nós
e outras, frágeis, que deixaram de esperar
há palavras acesas como barcos
e há palavras homens, palavras que guardam
o seu segredo e a sua posição
Entre nós e as palavras, surdamente,
as mão e as paredes de Elsinore
E há palavras nocturnas palavras gemidos
palavras que nos sobem ilegíveis à boca
palavras diamantes palavras nunca escritas
palavras impossíveis de escrever
por não termos connosco cordas de violinos
nem todo o sangue do mundo nem todo o amplexo do ar
e os braços dos amantes escrevem muito alto
muito além do azul onde oxidados morrem
palavras maternais só sombra só soluço
só espasmos só amor só solidão desfeita
Entre nós e as palavras, os emparedados
e entre nós e as palavras, o nosso dever falar
Mário Cesariny de Vasconcelos / You are welcome to Elsinore
Il est des nuits que nous portons autour des hanches
Comme une ceinture de grands papillons
et une strie de sang dans notre obscure chair
Marquée par une épée au fourreau de comète
Il est des nuits qui nous ont laissé en arrière
Entortillés dans notre désenchantement
Et puis des cygnes blancs qui ne sont les pareils
Que de la plus lointaine vague de leur chant.
Il est des nuits qui sont des lis et sont des fauves
Et notre exactitude alors de rose vile
Réconcilie dans l’étendue glacée des sphères
Les étoiles que l’on regarde de profil
Natalia Correia
Oh la femme comme elle est concave
d’avoir un clavier dans le ventre
et d’être en sa trame de soie
le cours même du fleuve homme
comme elle est mine jaillissement d’eau
dans le lit qui s’incurve en dôme d’homme
lustre éclatant de rires quand elle est assise
digue de nuages présence de dolmen !
Oh l’homme comme il est angle
ouvert de tant chercher
le lieu de naissance et de l’or
dans la saumure de la femme mer
comme il est coupole de copuler
nageur de brasse par brassées de myrte
comme il est apanage de former à la nage
le carré de la femme cercle
Oh ces deux-là comme ils se fondent
en figure de proie sur l’océan des draps
dénudés comme feu et eau
dieu de deux ventres féroces
dieu d’yeux d’agate en double double !
Natalia Correia
Je ne peux remettre l’amour à un autre siècle
je ne peux pas
même si le cri s’étrangle dans ma gorge
même si la haine éclate crépite brûle
sous des montagnes grises
et des montagnes grises
Je ne peux ajourner cette étreinte
qui est une arme au double tranchant
d’amour et de haine
Je ne peux rien ajourner
même si la nuit pèse des siècles sur mes épaules
même si tarde l’aurore indécise
je ne peux remettre ma vie à un autre siècle
ni mon amour
ni mon cri de libération
Non je ne peux ajourner le cœur.
Antonio Ramos Rosa / Je ne peux remettre l’amour…
Ai-je offensé
un jour
le silence
ou la gentillesse ?
Au jasmin
ai-je volé
son âme ?
Ai-je oublié
chez les Barbares
un enfant
un poème ?
En toi
ai-je blessé
une colombe intime ?
Ai-je tué
en moi
quelqu’un
ou quelque chose
d’absolu
d’animal ?
Ne suis-je
coupable
que d’élégie ?
& suis-je
capable encore
de ce tendre scrupule
qui savait faire
d’un rien remords
grave comme
− sur une conscience
d’écolier −
le génocide
d’une hirondelle ?
Raymond Farina
N’érigez aucun monument.
Laissez la rose simplement chaque année éclore en sa faveur. Car c’est cela Orphée.
Et sa métamorphose en ci et ça.
Ne nous donnons pas cette peine de chercher d’autres noms. C’est qu’une fois pour toutes,
quand cela chante, c’est Orphée.
Il vient et va.
N’est-ce donc pas déjà beaucoup, parfois, qu’il puisse Aux roses dans leur vase un jour ou deux survivre?
Comme il doit s’effacer pour que vous le pensiez! Même s’il redoute aussi cet effacement.
Alors que sa parole l’emporte sur sa présence,
il est déjà situé où vous ne le suivez.
Le cordage de la Lyre ne lui lie pas les mains. Et c’est en transgressant qu’il se soumet.
Rilke / Sonnets à Orphée
Encore une fois tu manges à la blessure
elle est exactement ce rien de douceur
où reste à briller rose la chair
grande offerte qu’on croyait vouloir
Or brusquement comme une preuve
le goût vous quitte on reste enfoui
à finir son devoir de tendresse
quand on était parti sauvage pour savoir
Et te voilà puni par les yeux
puisqu’il faut les fermer pour bien faire
puis les fermer pour voir
à quel point voir est impossible
Tu ne choisiras pas entre voir et lécher
l’un vous aveugle et l’autre vous oublie
ou se relèvera sans rien comprendre
gamin toujours à figure barbouillée
Je ne connais que les mots pour faire l’ombre
loin du sexe ouvert sur moi tombé des nues
loin de l’odeur qui fait sourire et retient prisonnier
une eau calme venant qui ressemble au sommeil
Ludovic Janvier / Ce rien de douceur
Ni héritier, ni aïeul fortuné,
Ni souche de famille, ni familier,
Je ne suis à aucun,
Je ne suis à aucun.
Je suis ce qu’est tout homme : majesté,
Pôle nord, énigme, étrangeté,
Feu follet luisant loin,
Feu follet luisant loin.
Hélas, je ne sais pas ainsi rester,
J’ai envie que mon être soit manifesté,
Pour que me voie qui voit,
Que me voie qui voit.
Ma torture de moi par moi, mon poème,
Tout vient de là : j’aimerais qu’on m’aime
Et que quelqu’un m’ait,
Que quelqu’un m’ait.
Ady Endre
Garde mes trésors mon amour,
ils valent encore bien moins qu’un sou biblique,
vois le sort d’une vie sincère et droite,
regarde mes cheveux gris disparus.
Je ne suis pas allé me perdre au loin
tristement j’étais si fier d’être hongrois
et je n’ai connu qu’un malheur misérable, un grand malheur
et je n’ai moissonné en abondance que
désillusions.
Pour faire l’amour j’étais vraiment bon
même un Dieu ne pouvait m’égaler
comme un gosse je l’admettais
Regarde-moi maintenant, dans la souillure de la douleur, du sang et de la fièvre.
Si tu n’étais point venu à ma rencontre
ma bouche pleine de lamentations n’aurait rien à proférer
vois les moqueurs de l’intégrité
qui m’envoie au tombeau.
Protège-moi avec ton amour, ma chérie
c’est toi que j’ai trouvé dans ma fuite
et si un sourire reste dans ce monde détestable
tu es ce sourire de mon cœur.
Garde mes trésors mon amour,
ils valent encore bien moins qu’un sou biblique,
Laisse-les pour toi devenir sombres et pleins de jeunesse
regarde mes cheveux gris disparus.
Ady Endre
Offre-moi tes yeux s’il te plaît
que je les ensevelisse dans mon vieux visage
et que je puisse me voir en majesté.
Offre-moi tes yeux s’il te plaît,
Ton bleu regard, qui tant m’a déploré,
qui toujours m’a raffermi et tout le temps m’embellit.
Offre-moi tes yeux s’il te plaît,
Ceux qui tuent, consolent, brûlent, désirent
et toujours ne voit que le beau en moi.
Offre-moi tes yeux s’il te plaît !
Quand je t’aime, je m’aime aussi
Je suis jaloux de tes yeux.
Ady Endre
Ma grande dame, qu’il est bien de te faire souffrir :
je me flagelle, me bride, pleure,
je t’attends, je te désire.
Ma grande dame, qu’il est bien quand tu fais la peste,
dans mon cœur je te mets à mort cent fois, cent fois,
je te chasse, je te déteste.
Ma grande dame, n’est-ce pas, il sera ainsi ?
Notre grande bataille sera éternelle comme
éternelle notre noce aussi.
Ady Endre
Plaie de braise et d’orties je suis, et brasier,
Je suis torturé par la clarté, par la rosée,
Il faut que je t’aie, je viens te posséder,
Je veux plus de torture : il faut que je t’aie.
Que ta flamme brandilIe, brasille, blanchoie,
Les baisers supplicient, les désirs supplicient,
C’est toi ma torture, ma géhenne à moi,
Mes entrailles vers toi sont un cri, un tel cri.
Le désir m’a haché, le baiser m’a saigné,
Je suis plaie, braise, faim de neuves tortures,
Donne-moi des tortures, à moi l’affamé,
Je suis plaie, baise-moi, brûle-moi, sois brûlure.
Ady Endre
Nous partirons de nuit pour l’aube des Mystères
et tu ne verras plus les maisons et les terres
et ne sachant plus rien des anciennes rancoeurs
des détresses d’hier, des jungles de la peur
tu sauras en chemin tout ce que je te donne
tu seras comme moi celle qui s’abandonne
nous passerons très haut par-dessus les clameurs
et tu ne vivras plus de perfides rumeurs
or loin des profiteurs, des lieux de pestilence
tu entendras parler les mages du silence
alors tu connaîtras la musique à tes pas
et te revêtiront les neiges des sagas
nous ne serons pas seuls à faire le voyage
d’autres nous croiseront parmi les paysages
comme nous, invités à ce jour qui naîtra
nous devons les chérir d’un amour jamais las
eux aussi, révoltés, vivant dans les savanes
répondent à l’appel secret des caravanes
quand nous avancerons sur l’étale de mer
je te ferai goûter à la pulpe de l’air
puis nous libérerons nos joies de leur tourmente
de leur perte nos mains, nos regards de leurs pentes
des moissons de fruits mûrs pencheront dans ton coeur
dans ton corps s’épandront d’incessantes douceurs
après le temps passé dans l’étrange et l’austère
on nous accueillera les bras dans la lumière
l’espace ayant livré des paumes du sommeil
la place des matins que nourrit le soleil
ô monde insoupçonné, uni, sans dissidence
te faisant échapper des cris d’incontinence
nouvelle-née, amour, nous n’aurons pas trahi
nous aurons retrouvé les rites d’aujourd’hui
le bonheur à l’affût dans les jours inventaires
notre maison paisible et les toits de nos frères
le passé, le présent, qui ne se voudront plus
les ennemis dressés que nous aurions connus
Gaston Miron / Pour retrouver le monde de l’amour
Quelle âme se disputera mon corps ?
J’entend la musique :
Serai-je entrainé ?
J’aime tellement la danse
Et les folies physiques
Que je sens avec évidence
Que si j’avais été jeune fille,
J’eusse mal tourné.
Mais, depuis que me voilà plongé
Dans la lecture de cet illustré,
Je jurerai n’avoir vu de ma vie
D’aussi féeriques photographies :
L’océan paresseux berçant les cheminées,
Je vois dans le port, sur le pont des vapeurs,
Parmi des marchandises indéterminées,
Les matelots se mêler aux chauffeurs ;
Des corps polis comme des machines,
Mille objets de la Chine ;
Les modes et les inventions ;
Puis, prêts à traverser la ville,
Dans la douceur des automobiles,
Les poètes et les boxeurs.
Ce soir, quelle est ma méprise,
Qu’avec tant de tristesse,
Tout me semble beau ?
L’argent qui est réel,
La paix, les vastes entreprises,
Les autobus et les tombeaux ;
Les champs, le sport, les maîtresses,
Jusqu’à la vie inimitables des hôtels.
Je voudrais être à Vienne et à Calcutta,
Prendre tous les trains et tous les navires,
Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats.
Mondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien, ouvrier,
Peintre, acrobate, acteur, vieillard,enfant, escroc,
Voyou, ange et noceur;
Millionnaire, bourgeois, cactus, girafe ou corbeau;
Lâche, héros, nègre, singe, Don Juan, souteneur,
Lord, Paysan, chasseur, industriel, faune et flore :
Je sais toutes les choses, tous les hommes et tous les animaux !
Que faire ?
Essayons du grand air,
Peut-être y pourrai-je quitter
Ma funeste pluralité !
Et tandis que la lune,
Par-delà les marronniers,
Attelle ses lévriers,
Et, qu’ainsi qu’en un kaléidoscope,
Mes abstractions
Elaborent les variations
Des accords
De mon corps,
Que mes doigts collés
Au délice de mes clés
Absorbent de fraiches syncopes
Sous des motions immortelles
Vibrent mes bretelles ;
Et piéton idéal
Du Palais-Royal,
Je m’énivre avec candeur
Même des mauvaises odeurs.
Plein d’un mélange
D’éléphant et d’ange,
Mon lecteur, je ballade sous la lune
Ta future infortune,
Armée de tant d’algèbre,
Que sans désirs sensuels,
J’entrevois, fumoir du baiser,
Con, Pipe, eau, Afrique, et repos funèbre
Derrière les stores apaisés,
Le calme des bordels !
Du baume, Ô ma raison !
Tout Paris est atroce et je hais ma maison.
Déjà les cafés sont noirs.
Il ne reste, Ô mes hystéries !
Que les claires écuries
Des urinoirs.
Je ne puis plus rester dehors.
Voici ton lit ; soit bête et dors,
Mais, dernier des locataires,
Qui se gratte tristement les pieds,
Et, bien que tombant à moitié,
Si j’entendais sur la terre
Retentir les locomotives,
Que mes âmes pourtant redeviendraient attentives !
Arthur Cravan / Hier
Rien que le goût d’habiter nus
dans la maison légère de l’odeur
Rien que deux folies au secret
faisant crier la douceur de la greffe
Rien que ce goût de sel aux bouches
deux chairs cognées par un seul bruit de coeur
Rien que mordre à l’un mordre à l’autre
forts de l’instant qui va jusqu’à nos pieds
Rien que boire à l’un boire à l’autre
l’ombre est dedans on y ferme les yeux
Respirer rien que respirer
en voyageant par le calme du lit
Ludovic Janvier / Rien que
J’ai dit toutes les paroles que je savais, toutes.
J’ai prononcé ton nom pour moi et pour
ce que nous avons été ensemble, ce grand corps
balancé entre la mer promise et la terre d’habitude.
Nous avons épuisé l’eau du désert avant même
que le soleil nous touche, et cet hiver
qui n’en finissait pas de tendre ses pièges
entre nos bras, nous l’avons assez poursuivi
pour savoir qu’il séparait nos traces
et nous perdait dans la neige des jours.
A présent, face à face, nous attendons la nuit.
Je dis des mots qui ne passent pas par ma gorge
et toi, tu redemandes un café très fort
pour changer la couleur des larmes.
Guy Goffette / La couleur des larmes
Oser et faire du bruit
Tout est couleur mouvement explosion lumière
La vie fleurit aux fenêtres du soleil
Qui se fond dans ma bouche
Je suis mûr
Et je tombe translucide dans la rue
Tu parles, mon vieux
Je ne sais pas ouvrir les yeux?
Bouche d’or
La poésie est en jeu
Blaise Cendrars / Aux 5 coins
Il a parlé. Prévoyante ou légère,
Sa voix cruelle et qui m’était si chère
A dit ces mots qui m’atteignaient tout bas :
« Vous qui savez aimer, ne m’aimez pas !
« Ne m’aimez pas si vous êtes sensible,
« Jamais sur moi n’a plané le bonheur.
« Je suis bizarre et peut-être inflexible ;
« L’amour veut trop : l’amour veut tout un coeur
« Je hais ses pleurs, sa grâce ou sa colère ;
« Ses fers jamais n’entraveront mes pas. »
Il parle ainsi, celui qui m’a su plaire…
Qu’un peu plus tôt cette voix qui m’éclaire
N’a-t-elle dit, moins flatteuse et moins bas :
« Vous qui savez aimer, ne m’aimez pas !
« Ne m’aimez pas ! l’âme demande l’âme.
« L’insecte ardent brille aussi près des fleurs :
« Il éblouit, mais il n’a point de flamme ;
« La rose a froid sous ses froides lueurs.
« Vaine étincelle échappée à la cendre,
« Mon sort qui brille égarerait vos pas. »
Il parle ainsi, lui que j’ai cru si tendre.
Ah ! pour forcer ma raison à l’entendre,
Il dit trop tard, ou bien il dit trop bas :
« Vous qui savez aimer, ne m’aimez pas. »
Marceline Desbordes-Valmore
Seigneur, où dois-je aller ?
Que puis-je faire ?
Où trouverai-je
Les légendes et les chants ?
Je ne vais pas dans la forêt,
Je ne rencontre pas les fleuves.
O toi l’arbre, mon père,
Mon père noire !
Le temps des Gitans errants
Est depuis longtemps passé.
Mais je les vois, brillants,
Forts et clairs comme l’eau.
On l’entend
Vagabonder
Lorsqu’elle veut parler.
Mais la pauvre elle ne peut parler (….)
(….) l’eau ne regard pas en arrière.
Elle fuit, s’en va toujours plus loin,
Où les yeux ne la verront pas,
L’eau est vagabonde.
Bronislawa Wajs dite la Papusza
Dans respirer m’a dit Goethe il y a deux grâces
l’air qu’on incorpore et celui qu’on lâche
la peine que j’ai moi c’est à rendre l’âme
l’âme que l’air m’a prêtée j’oublie d’expirer
pour que j’y consente il faut au moins
le calme d’un sous-bois la nage
ou l’obstination d’une course lente
Un ventre vous crache à l’air libre on vous gifle
cri oblige on fera qu’il accepte
le petit salaud d’avaler puis de relâcher
attrape et souviens-toi que tu es souffle
savez-vous comment les cogneurs vous nomment
l’oublieux bébé qui tarde à l’ouvrir
étonné disent-ils il arrive étonné
Là ils parlent de moi qui m’étonne encore
malgré mon long passé dans la respiration
un rien m’éberlué un rien m’asphyxie.
Ludovic Janvier
Mon coeur est un palais plein de parfums flottants
Qui s’endorment parfois aux plis de ma mémoire,
Et le brusque réveil de leurs bouquets latents
- Sachets glissés au coin de la profonde armoire -
Soulève le linceul de mes plaisirs défunts
Et délie en pleurant leurs tristes bandelettes…
Puissance exquise, dieux évocateurs, parfums,
Laissez fumer vers moi vos riches cassolettes !
Parfum des fleurs d’avril, senteur des fenaisons,
Odeur du premier feu dans les chambres humides,
Arômes épandus dans les vieilles maisons
Et pâmés au velours des tentures rigides ;
Apaisante saveur qui s’échappe du four,
Parfum qui s’alanguit aux sombres reliures,
Souvenir effacé de notre jeune amour
Qui s’éveille et soupire au goût des chevelures ;
Fumet du vin qui pousse au blasphème brutal,
Douceur du grain d’encens qui fait qu’on s’humilie,
Arome jubilant de l’azur matinal,
Parfums exaspérés de la terre amollie ;
Souffle des mers chargés de varech et de sel,
Tiède enveloppement de la grange bondée,
Torpeur claustrale éparse aux pages du missel,
Acre ferment du sol qui fume après l’ondée ;
Odeur des bois à l’aube et des chauds espaliers,
Enivrante fraîcheur qui coule des lessives,
Baumes vivifiants aux parfums familiers,
Vapeur du thé qui chante en montant aux solives !
- J’ai dans mon coeur un parc où s’égarent mes maux,
Des vases transparents où le lilas se fane,
Un scapulaire où dort le buis des saints rameaux,
Des flacons de poison et d’essence profane.
Des fruits trop tôt cueillis mûrissent lentement
En un coin retiré sur des nattes de paille,
Et l’arôme subtil de leur avortement
Se dégage au travers d’une invisible entaille…
- Et mon fixe regard qui veille dans la nuit
Sait un caveau secret que la myrrhe parfume,
Où mon passé plaintif, pâlissant et réduit,
Est un amas de cendre encor chaude qui fume.
- Je vais buvant l’haleine et les fluidités
Des odorants frissons que le vent éparpille,
Et j’ai fait de mon coeur, aux pieds des voluptés,
Un vase d’Orient où brûle une pastille.
Anna de Noailles / Le coeur innombrable
Six définitions du chez soi
Chez soi, ce magasin de porcelaine
où l’un et l’autre
se déplacent comme des éléphants
Chez soi, cet endroit
où des tessons invisibles
jonchent le sol
où des doléances contradictoires
s’aimantent sur le frigidaire
Chez soi, cet endroit
où l’on prétend connaître
votre exacte valeur
où l’on ne vous laisse pas
pratiquer la prophétie
Chez soi, la sonnerie du téléphone
peut à tout moment annoncer
des nouvelles catastrophiques
la police secrète d’État
peut venir vous chercher à l’aube
Chez soi, cet endroit
où ils sont réduits à vous amener
(Votre passeport est-il encore valable ?
Et votre clef, marche-t-elle ?)
Chez soi, là où votre corps
sait où se trouve chaque objet
avant même que votre esprit
ne s’en souvienne.
Iris Dan / Six définitions du chez soi
Six Definitions of Home
Home is a china shop
with someone or other
in the role of the bull
Home is a place
where the floors are strewn
with invisible shards
where held on the fridge by magnets
are conflicting writs of complaint
Home is a place
where they claim to know
your worth exactly
and do not let you
engage in prophecy
Home is where the phone
may ring at any moment
with catastrophic news
where the secret police
may come for you at dawn
Home is the place where
they have to take you in
(Is your passport still valid ?
Does your key still fit ?)
Home is where your body
knows the place of things
before your mind
so much as begins to remember
Quand j’écris, quand je parle, où s’inscrit la limite ?
Inutile de chercher à séparer l’inséparable.
Entre vie et mort, de manière absolument tragique, j’exagère allègrement,
et cela me donne des ailes. Pour mieux tomber.
Comment naître de cette mort, cette inconnue qui détient le sens de ma vie ?
À chaque seconde, dans mon cœur, elle rebondit.
Je suis une parleuse et je déparle.
Simplement, je rythme ma chute.
Andrée Lacelle
Je t’ai trouvé glissant
et le pas est sur
___tes mots
qui raffinés m’ont repoussé
___traçant mon propre souffle
sur les parois inaccessibles
___de jardins silencieux
moi qui bats le mot
comme coup vif dans la poitrine.
Ti ho trovato scivoloso
e il passo è sulle
___tue parole
che raffinate mi hanno respinto
___a tracciare il fiato mio
su pareti impervie
___di giardini silenziosi
io che batto parola
come colpo vivo nel petto.
Alessandro Brusa
Je me regarde comme si j’étais autre,
comme si cette douleur
___ ne m’appartenait pas,
que la besogne d’extraire de la mer le sel
___ je n’ai connue pour vivre
mais par besoin d’exister.
Mi guardo come fossi altro,
come se questo dolore
___non appartenesse a me,
che la fatica di estrarre sale dal mare
___non ho conosciuto per vivere
ma per necessità di esistere.
Je t’ai éloignée
dans un temps qui est
___vie ailleurs,
déchirée en brouillon
imitant des vers qui
___ne nous appartiennent pas
même si je suis encore là
sur cette étagère trop haute
en équilibre aussi craintif
que le raisin du sarment
___derrière toi,
celui sur la photo que j’ai faite de toi
___avant de partir
celle avec ton enfant dans les bras.
Ti ho allontanato
in un tempo che è
___vita altrove,
strappata in malacopia
imitando versi che
___non sono nostri
anche ora che sono lì
su quello scaffale troppo alto
che in punta di piedi temo
come l’uva del tralcio
___alle tue spalle,
quello nella foto che ti feci
___prima di partire
quella con tuo figlio tra le braccia.
J’ai cru dormir un instant
un miracle se produisait
je courais
en suivant des pistes de loups
le temps était aussi complexe
que lumineux
mais c’est faux
je ne dors pas
la fatigue
ne m’atteint plus
Élise Turcotte
Le voile
qui nous recouvre les yeux
et le cœur
Les barricades
que nous dressons
autour du corps suspect
La lame froide
que nous opposons au désir
Les mots
que nous achetons et vendons
au marché florissant du mensonge
Les visions
que nous étouffons dans le berceau
La sainte folie
que nous enfermons derrière les barreaux
La panique
que nous inspirent les hérésies
La surdité
élevée au rang d’art consommé
La religion
largement partagée
de l’indifférence
Abdellatif Laâbi /Ruses de Vivant
D’ici à ce que
tu aies lu ceci
il sera tard
je serai loin
parcourant ces couloirs
qui tracent ma vie.
Ou peut-être
que tu seras loin
et moi ici
avec mon chien
mes tasses de café
mes peurs.
Ou peut-être
que toi et moi on sera
tous les deux ici
avec nos vies
nos amours
loin
que tu regarderas
par-dessus mon épaule
en passant.
By the time you read this it will be late and I will be far away, moving through corridors that make up my life. Or perhaps you will be far away and I will be here, with my dog, my cups of coffee, my fears. Or maybe you and I will both be here, with our lives and our loves, far away, and you will peer over my shoulder as you pass.
Joanna Chen
La pivoine
Et cette rougeur en nous qui précède la pensée
Paul Claudel / 100 phrases pour éventails
Que je sois — la balle d’or lancée dans le Soleil levant.
Que je sois — le pendule qui revient au point mort chercher la verticale nocturne du verbe.
Que je sois — l’un et l’autre plateau de la balance, le fléau. La période comprise entre les deux extrêmes de la saccade universelle qui est le battement de cœur suivant celui dont on peut douter au possible et tout attendre de son anxieux « rien ne va plus».
Je lance au possible ce défi : Que je sois la balle au bond d’un instant de liberté. Je lance ce cri — que je sois la balle de son silence. Mon départ s’appelle toujours, tous les jours et tous les instants du grand jour. Mon retour à jamais, éternelle verticale nocturne, point mort, égal à lui-même, que l’autre franchit — toujours. Qui suis-je ?
Toujours le même revenant, ce qui revient à dire encore un autre.
Stanislas Rodanski / La nuit verticale
Musique : C’est le gentil roi de Naples qui sera mon mari.
Prouhèze : Il n’y a pas de roi à Naples.
Musique : Il y a un roi à Naples pour Musique ! N’essayez pas de me faire de la peine ou je vous casserai le petit doigt.
Et ce n’est pas vrai non plus, peut-être que j’ai cette tâche sur l’épaule comme une colombe, je vous l’ai montrée !
Prouhèze : C’est toi qui est la colombe.
Musique : Mon Dieu, comme il sera content quand il me tiendra entre ses bras !
“ Ah que le temps m’a duré !
“ Fallait-il donc m’obliger à te chercher si loin,
“ Musique “ dira-t-il. Il me semble que je l’entends. Ô comme je serai contente de l’entendre dire mon nom.
Lui seul le sait désormais.
Prouhèze : Folle, tu ne l’as jamais vu !
Musique : Je n’ai pas besoin de le voir pour connaître son cœur. Qui donc m’appelait si fort ? Croyez-vous que ce n’était pas dur de partir ainsi et fouler aux pieds tous les miens ?
Il m’appelle et je lui réponds aussitôt.
Prouhèze : Oui Musique, je le sais, celui que ton cœur attend, je suis sûre qu’il ne peut pas te faire défaut.
Musique : Le vôtre n’attend-il donc plus personne ? Mais qui pourrait en menacer la paix quand il est sous la protection d’une telle beauté ?
Prouhèze : Cependant vous voyez que le Seigneur Balthazar ne se fie pas à ma beauté seule pour me défendre et qu’il a multiplié les gardes autour de ce vieux château. C’est moi-même qui le lui ai demandé.
Musique : Aimez-vous tellement votre prison que vous vous plaisiez à la rendre plus sûre ?
Prouhèze : Il y faut des barreaux bien forts.
Musique : Que peut le monde contre vous ?
Prouhèze : C’est moi sans doute qui peux beaucoup contre lui.
Musique : Je ne veux d’aucune prison !
Prouhèze : La prison pour quelqu’un, il dit qu’elle est là où je ne suis pas.
Musique : Il est une prison pour moi et nul ne pourra m’en arracher !
Prouhèze : Quelle, Musique ?
Musique : Les bras de celui que j’aime, elle est prise, la folle musique !
Prouhèze : Elle échappe,
Elle n’est là que pour un moment, qui pourrait la retenir pour toujours avec son cœur ?
Musique : Déjà je suis avec lui sans qu’il le sache ! C’est à cause de moi avant qu’il m’ait connue
Qu’il affronte à la tête de ses soldats tant de fatigues, c’est pour moi qu’il nourrit les pauvres et pardonne à ses ennemis.
Ah ce ne sera pas long à comprendre que je suis la joie et que c’est la joie seule et non point l’acceptation de la tristesse qui apporte la paix !
Oui, je veux me mêler à chacun de ses sentiments comme un sel étincelant et délectable qui les transforme et les rince. Je veux savoir comment il s’y prendra désormais pour être triste ou pour faire le mal quand il le voudrait.
Je veux être rare et commune pour lui comme l’eau, comme le soleil, l’eau pour la bouche altérée qui n’est jamais la même quand on y fait attention. Je veux le remplir tout à coup et le quitter instantanément et je veux qu’il n’ait alors aucune moyen de me retrouver, et pas les yeux ni les mains,
Mais le centre seul et ce sens en nous de l’ouïe qui s’ouvre,
— Rare et commune pour lui comme la rose qu’on respire tous les matins tant que dure l’été et une seule fois seulement !
Ce cœur qui m’attendait, ah quelle joie pour moi de le remplir !
Et si parfois le matin le chant d’un seul oiseaux suffit à éteindre en nous les feux de la vengeance et de la jalousie,
Que sera-ce de mon âme dans mon corps, mon âme à ces cordes ineffables unie en un concert que nul autre que lui n’a respiré ? Il lui suffit de se taire pour que je chante !
Où il est je ne cesse d’âtre avec avec lui. C’est moi pendant qu’il travaille le murmure de cette pieuse fontaine.
C’est moi le paisible tumulte du grand port dans la lumière de midi,
C’est moi mille villages de toutes parts dans les fruits qui n’ont plus rien à craindre du brigand et de l’exacteur,
C’est moi ; petite oui, cette joie stupide sur son vilain visage,
La justice dans son cœur, ce réjouissent sur sa face !
Paul Claudel / Le soulier de Satin
malgré tout
par les froides nuits d’hiver
le corps s’embrase
de félicité sereine
ourse enfouie
sous sa fourrure emmêlée
sa graisse d’été fondant
se changeant en chaleur
pour l’ourson à naître
oiseau – la tête sous l’aile
muscles se dénouant
bec courbé se redressant
griffes brisées repoussant
finalement – l’idéal –
huître bien fermée
en équilibre sur les vagues
fermant ulcères et plaies
avec des couches de nacre
yet sometimes
in cold winter nights
the body glows
in self-sufficient bliss
bear buried deep
under matted hair
summer fat melting
turning into heat
for the cub to be born
bird under its wing
twisted muscles
swollen sinews resting
bent beak straightening
broken claws growing back
finally – best —
oyster shut tight
poised on the waves
sealing ulcers and tears
with layers of mother-of-pearl
Iris Dan / Régénération
Tu ne sauras jamais qui je suis
dit l’enfant je passe mon chemin
je vais vers les prairies lointaines,
où l’herbe chante à minuit près des saules
qui pleurent car c’est ainsi
que s’ouvre à mon cœur la musique fidèle
et que le monde enfin commence à vivre
et que je commence à mourir
tu ne me verras pas vieillir
ni ne reconnaîtras mon ombre
adossée au talus là où le sentier noir
se perd dans un fouillis d’épines
et les étoiles des compagnons blancs
tu as beau regarder sans cesse derrière
toi comme si tu craignais l’orage
et que tu te hâtais poursuivi par l’éclair
jamais tu ne surprendras mon sourire
tendrement cruel comme celui d’un tueur triste
Jean-Claude Pirotte / Veilleurs
la matinée s’avance à petits pas et c’est
encore la même besogne de vitrier
ou de raccommodeur de porcelaine
le même ouvrage de plus en plus délicat
auquel il faut se livrer sans délai :
repriser la mémoire étamer l’espérance
restaurer les éclats d’une lucidité qu’ébranle
chaque nuit davantage un vertige sournois
et le merle moqueur de l’ancienne rengaine
n’est de nul secours ni la tourterelle voisine
puisque bâtir sur rien la nouvelle journée
ou plutôt non, la relever des ruines
d’hier afin de décliner les sempiternelles
prémisses de son effondrement, c’est ton lot
Jean-Claude Pirotte / Faubourg
les images de l’enfance
ont traversé les campagnes
le vent les poursuit et la pluie
vient ternir les couleurs
parfois une aile de lumière
les frôle et redonne vie
quelque détail ignoré
dans un lointain silence;
l’instant des oiseaux s’envolent
de la mémoire et de l’oubli
vers les ombres et les mirages
que le souffle du soir efface
Jean-Claude Pirotte / Passage des ombres
Ce qu’il y a à dire du printemps, le printemps le dit.
Il n’est pas de signes pour rendre le vide mystérieusement touché.
La croissance s’accorde à son propre lyrisme.
Pour entendre vraiment, il faut au cœur plus d’amnésie que d’enthousiasme.
La brise annonce des noces impitoyables.
Il y a une lueur d’apocalypse dans tout ce qui naît.
L’herbe fait trembler le néant.
Il est périlleux de ne pas être jeune.
Au début de chaque printemps, j’oublie le nom du cornouiller.
Son inflorescence me surprend comme un cantique composé à la hâte.
Autrefois, j’avais juré d’en être l’épigone inlassable.
Depuis, il ne cesse de proclamer mon hérésie.
Le babillage des violettes couvre le redoutable discours de l’avenir.
Il s’agit de designer le fruit qui sera l’étendard de l’espèce.
Toutes les obscurités seront ouvertes et passées au crible du désir.
L’eau va forcer les serrures du sol.
L’origine est là, assemblée comme pour une charge.
Chacun attend le profond ennemi auquel il aspire.
Le génie est de rassembler toutes les ivresses.
Paradoxalement, la mort participe à ce soulèvement.
L’existence va s’élever concrètement dans l’inexprimable.
On se prépare à un bonheur acharné.
On va fêter l’instant qui prétend ne pas mourir.
La tristesse est devenue riche et la torture digne des plus fins éloges.
Le coucou se réjouit jusqu’à l’idiotie.
La légèreté avance lourdement, comme un convoi armé.
Chacun est la sentinelle de son propre corps.
On entend les ordres terrifiés de la nature.
Il faut peu de choses pour construire lorsque l’on est sous l’empire de l’irrépressible.
Les fragments les plus éthérés du paysage ont des ressources inépuisables.
Le vocabulaire du neuf s’élève en significations pures et éternellement précoces.
Il est un temps où l’utopie repose sur un perce-neige.
L’âme des jours devient tendre et bestiale.
Une sorte de désappointement heureux perfore la rêverie.
On s’initie à un rite que chuchote une voix veule et déterminée.
On se souviendra de ce moment comme d’une horrible faveur.
Les ruisseaux se précipitent vers les fonds.
Ils dressent la généalogie de la fraîcheur en courant.
Lorsqu’ils meurent, il reste la source qui les refait jusqu’au dénouement du tout.
La vase est la première étape de l’extase.
La boue chante comme une chair pétrie, folle de sa graisse.
Les métaphores de la volupté sont maintenant perceptibles par les pieds.
L’étang est épuisé.
Il faut une extrême délicatesse
pour explorer son reflet.
Même le ciel est incertain quand il faut trier les variantes du sujet et de l’objet.
Les jeunes eaux vont lui refaire un visage.
Il est une zone de souriante mollesse, un phénomène sans corps ni pensée que l’on affirme être le printemps.
Un tel ensemble d’imprécisions est apte à former une rose et une interrogation.
Pour la première fois dans l’histoire du monde, il fait plus beau qu’ailleurs.
Les enfants défient toutes les lois de la gravité.
Ils sentent que l’absolu a des vibrations de toupie.
Peut-on désigner par un mot ce qui ne porte pas de robe ?
Je parle de la jeune pluie qui stimule l’argile et bleuit l’épaule des cardamines.
L’eau devine les formes les plus indécises du printemps.
La vie reprend haleine dans le lilas.
L’illusion est délectable.
On se protège du destin en mangeant une fraise.
Dans sa douce duplicité, le coucou tente un timide avertissement.
Dans toutes les langues du monde, l’œuf est un mot en formation.
C’est un gousset d’aspirations molles retenues par une frontière de silence chaulé.
Le temps le tient dans sa mire.
Sa première tentative d’être sera une cassure ; son expression, une astuce au visage de poussin.
Chaque printemps qui revient exhale l’odeur de promesses pourries.
Il a le goût d’anciens destins.
C’est le surprenant miasme des vieux puits subitement mis au jour.
Qui oserait défier le sourire des caveaux?
La pudeur du ciel est intense.
Elle exprime l’altitude avec une perfection inoubliable et sans doute dangereuse.
Cette immense réserve dissimule le bleu d’une lame.
Le pré connaît la rébellion douceâtre des cardamines.
Leur tumulte a raison de l’humidité pédante des pâturages.
La brise anime le bleu triste de leur victoire.
Le cœur rosit comme un jeune porc.
Le temps est gros de la turpitude de ces mots-là.
On songe à un couteau adéquat.
Les soins du corps ont un goût de tourment.
Le plaisir de plaire aspire à une alliance avec l’illimité.
La beauté s’élève contre tout ce qui n’adopte pas la démesure.
Il en coûte d’écouter la chair lorsque le soir descend !
La pâquerette se joue de la pesanteur du verger.
Elle traverse la trivialité des saisons sur les reins lisses de l’herbe.
On se perd dans l’engrenage de ses pétales.
Il règne une félicité évasive dont le dessein est de dissimuler.
Dans les airs, il y a un triomphe
étrange que la grâce
d’être neuf rend peu perceptible.
En scrutant l’ombre des bois, la pervenche sent confusément qu’un secret est à l’œuvre.
Les premiers fruits avancent avec précaution.
Ils ont la modestie des corps trop vierges pour accueillir les allusions du temps.
Les oiseaux affranchis déposent des œufs rieurs à l’aisselle des branches.
Le bouleau émiette la lumière.
L’œil s’émancipe et s’arrête sur l’épaule de la forêt.
Les sentiers s’épaississent d’éternités.
Le beau temps parfume la postérité.
Les jeunes femmes flottent
dans cette essence perpétuellement
distillée.
Elles savent discrètement.
Et en sourient.
Le cœur s’acharne à consulter le feuillage.
Mais la frondaison s’obstine à demeurer superficielle et frémissante.
Je ne pourrai jamais prouver que j’ai traversé la forêt.
Le verger est étourdi.
Tout y est charme et entrave.
Un vain et sublime embarras de fleurs pèse sur les branches.
Une fatalité ordinaire est sous la feuille.
On pénètre le secret de l’espèce.
Puis, on est ce secret.
On devient enfin sa propre origine.
D’interminables colonnes de champs marchent sous les fourches de la virginité.
Il est impossible de regarder
le sillon sans y voir
une conspiration de l’amour.
Ferment du vide, l’absolu déborde sur l’herbe.
Le pré dispose de cette faculté aiguë de. rapprocher les sentiments extrêmes.
Une fois de plus, le bon sens est écarté en faveur des graminées.
La lumière vient d’atteindre son plus beau jour.
Il se fait un anneau bref et scintillant autour des arbres en fleurs.
On n’a pas eu le temps d’être vraiment neuf.
La source revient du vide.
On l’accueille avec des baquets d’anémones.
Quelques acides discrets travaillent aux fondations de la primevère.
Le jeune taillis ne résiste plus à l’azur.
Il faut revivre !
Ce cri racle les murs jusqu’à la pierre.
Tout est irrésistiblement cru.
La vérité dégénère en délire oxalique.
L’étendue se refait avec le sourire de ceux qui désespéraient.
L’herbe reverdit autour des tombes.
L’excès bondit hors de tout.
La matière a approuvé le mystère.
Les possibilités du temps sont digérées.
Il est déjà trop tard pour s’initier à l’avenir.
L’appétit est partout, discret comme une chose essentielle.
La raison est immolée à un état quelconque, mais superbe.
L’arbre refait son arc.
Il tend le bourgeon jusqu’à
la limite de la glu et
frappe l’espèce d’étonnement.
Ce qui est blessé suinte d’un désir propice.
Une grande tristesse s’empare du corps à la pensée de refaire une œuvre inutile et infinie.
Il craint le beau temps qui s’assied sans scrupule sur les blessures de l’hiver.
Il ne partage pas
le monstrueux préjugé de la
sève.
Rien n’est plus désolant que de connaître les ressorts du plaisir.
Une joie reconnue est une joie dépravée.
Celui qui sait ne voit qu’un horizon jaune dans la gorge des jonquilles.
Oui se souviendra que la cerise fut une fleur?
Qui dira que l’arbre fut un bouquet qui dépassa l’entendement du monde ?
N’est-il pas de tocsin pour nous avertir de cette mort qui vient par la beauté ?
Tôt ou tard, chacun connaît un printemps qui fait passer sur l’autre rive du temps.
Là-bas, tout souvenir heureux
a les traits d’un malheur irréparable.
Les oiseaux les plus ingénieux
y sont les outils
de la peur et du silence.
Qu’adviendrait-il du monde si le printemps était fidèle à sa promesse ?
Le vacarme des sources serait décrié comme un règne confus.
L’exaspération de respirer serait alourdie de l’écume de la flore.
Le déséquilibre de la naissance serait sur tous les visages.
François Jaqmin / Le printemps
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître ;
tant de choses semblent si pleines d’envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.
Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre
tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit.
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.
Puis entraîne toi, va plus vite, il faut étendre
tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis
le projet d’aller. Rien là qui soit un désastre.
J’ai perdu la montre de ma mère. La dernière
ou l’avant-dernière de trois maisons aimées : partie !
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.
J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes,
des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays.
Ils me manquent, mais il n’y eut pas là de désastre.
Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste
que j’aime) je n’aurai pas menti. A l’évidence, oui,
dans l’art de perdre il n’est pas trop dur d’être maître
même si il y a là comme (écris-le !) comme un désastre.
The art of losing isn’t hard to master;
so many things seem filled with the intent
to be lost that their loss is no disaster.
Lose something every day. Accept the fluster
of lost door keys, the hour badly spent.
The art of losing isn’t hard to master.
Then practice losing farther, losing faster :
places, and names, and where it was you meant
to travel. None of these will bring disaster.
I lost my mother’s watch. And look! my last, or
next-to-last, of three loved houses went.
The art of losing isn’t hard to master.
I lost two cities, lovely ones. And, vaster,
some realms I owned, two rivers, a continent.
I missed them, but it wasn’t a disaster.
…Even losing you (the joking voice, a gesture
I love) I shan’t have lied. It’s evident
the art of losing’s not too hard to master
though it may look like (Write it!) like a disaster.
Elizabeth Bishop / Un art
j’emporte ton cœur avec moi (je l’emporte dans
mon cœur) je ne vais jamais sans (partout
où je vais tu vas, ma chère ; et tout ce qui est fait
par moi seul est ton ouvrage, ma bien-aimée)
je ne crains
aucun sort (puisque tu es mon sort, ma douce) je ne veux
aucun monde (puisque belle tu es mon monde, le vrai)
et c’est toi tout ce que la lune a toujours signifié
et que le soleil chantera toujours, c’est toi
voici le plus profond secret que personne ne connaît
(voici la racine de la racine et le bourgeon du bourgeon
et le ciel du ciel d’un arbre appelé vie; qui pousse
plus haut que l’âme ne peut espérer ou l’esprit cacher)
et c’est ça le miracle qui garde les étoiles séparées
j’emporte ton cœur (je l’emporte dans mon cœur)
E.E. Cummings
i carry your heart with me (i carry it in
my heart) i am never without it (anywhere
i go you go, my dear; and whatever is done
by only me is your doing, my darling)
i fear
no fate (for you are my fate, my sweet) i want
no world (for beautiful you are my world, my true)
and it’s you are whatever a moon has always meant
and whatever a sun will always sing is you
here is the deepest secret nobody knows
(here is the root of the root and the bud of the bud
and the sky of the sky of a tree called life; which grows
higher than soul can hope or mind can hide)
and this is the wonder that’s keeping the stars apart
i carry your heart (i carry it in my heart)
Pas seulement ton cri mais le oui sous ton cri pas seulement le oui mais le ciel sous le oui pas seulement le ciel mais l’écho sous le ciel pas seulement l’écho mais la nuit sous l’écho pas seulement la nuit mais la soif sous la nuit pas seulement la soif mais le bleu sous la soif pas seulement le bleu mais l’ombre sous le bleu l’ombre pas seulement mais le rire sous l’ombre et sous le rire la campagne en plein été
Ludovic Janvier / Sous ton cri
La prochaine fois que je viendrai au monde ici je transcrirai chaque minute dès le début.
Je n’en consommerai pas une seule sans réfléchir d’abord, et le cas échéant j’arrêterai le temps afin qu’il attende ma décision.
Je choisirai les jours de calme, le travail, les nuits ardentes, les proches les plus sages, mes amours les plus belles et les plus fidèles.
Avant la scène de l’amour, pendant et après, ni mon partenaire ni moi-même ne devrons nous sentir étrangers.
Jamais, si la vie dépérit et avec elle toutes les choses, je ne me dirai que demain il sera trop tard.
Penti Holappa / Programme de principe
chacun son exilé dedans chacun son diable
pourquoi le mien me fait-il rougir quand je mens
c’est un nègre qui rêve à l’intérieur d’un Blanc
ma peau le cache il est mon hôte impondérable
Mais ces yeux bleus dis donc et ce teint de vieil anglais
ah voilà enfant j’avais très peur qu’on devine
le Noir enfoui et maintenant que sous la mine
je me veux Nègre on me dit Espèce d’Anglais
Quart d’Anglais je le suis par maman que je sache
et quart de Nègre plus deux bons quarts venus de l’est
avec papa mais nègre est l’invisible lest
que suivante besoin je rajoute ou je lâche
C’est lui le susceptible et c’est lui l’emphatique
c’est lui mon impatience il s’agite à mes doigts
que je m’étire un peu c’est lui que je déploie
sous la paresse indéniable de Ludovic
Un chagrin le fait fuir un tambour le ramène
il monte m’éclater de rire dans les dents
en pleine pesanteur d’un bond il me surprend
léger léger dit-il en me touchant à peine
Si je suis lent c’est lui qui me tire en arrière
vers l’Haïti chérie que fredonne sa voix
il swingue quelque part à l’intérieur de moi
tandis que j’entre à reculons dans la carrière
Janvier n’est pas un nom forcément caraïbe
la souffrante Haïti pourtant me l’a donné
il fait avec mon corps un métisse étonné
qui a son ombre à l’intérieur et qui l’exhibe
ou qui l’enfouit suivant une étrange cadence
tantôt mon immigré me dicte sa douceur
tantôt il me divise en naïf et farceur
vu que s’il dort il dort mais quand il danse il danse !
Ludovic Janvier / Négro spirituel
Reçois, descendant de Dardanus, le poème d’Élissa (1) moribonde : Ces mots que tu lis sont les derniers que tu liras de moi. C’est ainsi qu’à l’appel du destin chante aux eaux du Méandre Le cygne blanc qui s’écroule dans l’herbe mouillée. Et je ne parle pas avec l’espoir que mes prières parviennent À t’émouvoir (je remue tout cela contre la volonté divine) Mais puisque j’ai perdu, hélas ! ma réputation, ma retenue Physique et morale, perdre des mots est sans importance.
Tu as malgré tout décidé de partir, de laisser Didon malheureuse,
Et ta foi, tout comme tes voiles, va être emportée par le vent.
Tu as décidé, Énée, d’appareiller et de te dégager de ta promesse,
À la poursuite d’un royaume d’Italie dont tu ignores où il est.
Tu ne te préoccupes ni de la naissante Carthage ni de ses remparts
Qui s’élèvent ni du pouvoir suprême qui t’a été offert.
Tu fuis ce qui est fait pour aller vers ce qui est à faire ; en quête
D’une autre terre dans le monde quand tu as déjà cherché !
Si tu la trouves, cette terre, qui t’en assurera la possession ?
Qui donnera à des inconnus ses champs à cultiver ?
Est-ce qu’un autre amour t’y attend ? Auras-tu une autre Didon ?
Lui feras-tu d’autres promesses que tu trahiras de nouveau ?
Quand donc fonderas-tu une ville analogue à Carthage
Et regarderas-tu, du haut de sa citadelle, tes sujets ?
Si tout cela se réalise sans que les dieux s’opposent à tes désirs,
D’où te viendra une épouse qui t’aime comme moi ?
(Je brûle comme un flambeau de cire par le soufre qui le recouvre,
La nuit, le jour, je ne pense qu’à Énée,
Cet ingrat, certes, et sourd à ce que je lui offre,
Dont je voudrais, si je n’étais pas folle, me délivrer.
Je ne hais pas Énée, pourtant, malgré ses intentions mauvaises,
Mais j’en veux à l’infidèle et, lui en voulant, je l’aime encore plus.
Vénus, épargne ta bru, et toi, Amour son frère (2), attache-toi
À ce frère intraitable : qu’il combatte dans ton camp
Et que celui que j’ai commencé à aimer — je n’en ai nulle honte —
Alimente ma passion.
Je me trompe, et l’image qui s’agite devant moi est illusoire :
Le caractère de sa mère est sans rapport avec le sien.)
Toi, ce qui t’a engendré, ce sont les pierres, les monts et les chênes
Qui poussent sur la roche escarpée, ce sont les bêtes fauves
Ou bien la mer que tu vois, aujourd’hui encore, agitée par les vents,
Sur laquelle tu t’apprêtes à partir, en dépit de ses vagues hostiles.
Où fuis-tu ? L’orage t’en empêche. Puisse-t-il m’être favorable !
Vois comme l’Eurus soulève et fait s’abattre les eaux.
Ce que j’aurais préféré te devoir, permets que je le doive aux bourrasques :
Le vent et les vagues sont plus justes que ton cœur.
Ma valeur n’est pas telle que tu doives périr (quoique tu le mérites, impie)
À force de me fuir sur la mer immense ;
Tu manifestes une haine d’une rare persévérance, qui te coûtera cher
S’il t’est indifférent de mourir pourvu que tu te débarrasses de moi.
Bientôt les vents s’apaiseront et, les flots étant aplanis, régulés,
Triton traversera la mer sur ses chevaux d’azur.
Si tu pouvais toi aussi changer avec les vents !
Et tu le feras si ta dureté n’est pas celle d’un chêne.
Que ferais-tu si tu ne connaissais le pouvoir de la mer en furie !
Tu fais confiance à une eau qui t’a tant de fois éprouvé !
Même si l’appel du large t’incite à larguer les amarres,
Nombreux sont les drames que recèle la haute mer ;
Pour se risquer sur l’eau, il n’est pas bon d’avoir violé sa promesse :
Ce lieu exige que la perfidie soit châtiée — surtout
Lorsque l’amour est offensé — parce que la mère des Amours
Est sortie nue, dit-on, des vagues de Cythère.
Perdue, j’ai peur de perdre et de nuire à qui me nuit,
Et que mon ennemi, naufragé, ne soit englouti par les flots.
Vis, je t’en prie ; il vaut mieux te perdre ainsi que par la mort ;
Que l’on dise plutôt que c’est toi qui as causé ma perte.
Allons, imagine que tu sois pris (que soit la prévision sans conséquence !)
Dans un tourbillon qui t’emporte : à quoi penseras-tu ?
Aussitôt te viendront à l’esprit les parjures de ta langue traîtresse
Et Didon que ta fourberie de Phrygien a poussée à mourir :
Devant tes yeux se dressera le fantôme de ton épouse bafouée,
Triste, ensanglantée, la chevelure en désordre.
“Tout ceci, je l’ai entièrement mérité ; pardon !” diras-tu,
Et tu croiras que les éclairs qui tombent sont lancés contre toi.
Accorde une trêve à la violence, la tienne et celle de la mer :
Un voyage sans danger sera l’immense récompense de ce délai.
Et je ne me soucie pas de toi : préserve le petit Iule (3) ;
Comme titre de gloire, il te suffit de ma mort.
Ascagne ton enfant, tes Pénates, de quoi sont-ils coupables ?
L’eau engloutira-t-elle ces dieux arrachés au feu ?
Mais tu ne les as pas avec toi et ni ces objets sacrés ni ton père (4)
(Ce dont tu te vantes avec moi, perfide !) n’ont pesé sur tes épaules.
Tu ne cesses de mentir : ta langue n’a pas commencé à tromper
Avec moi, et à en souffrir je ne suis pas la première.
Si l’on veut savoir où se trouve la mère du charmant Iule,
Elle est morte seule, abandonnée par un insensible mari.
Tu m’avais raconté cela ; cela m’a troublée. Je le mérite,
Brûle-moi : ma peine sera moins lourde que ta faute
Et je ne doute pas que les puissances du ciel te condamnent.
Voilà sept hivers que tu es ballotté sur terre, sur mer :
Je t’ai accueilli, rejeté par les flots, dans un lieu sûr et à peine
Avais-je bien compris ton nom que je t’ai donné mon royaume.
Si au moins je m’étais limitée à cette marque d’obligeance
Et si ma réputation n’avait été anéantie par notre liaison !
Jour fatal, celui où les eaux soudaines d’un sombre orage
Nous ont poussés dans l’anfractuosité d’une grotte.
J’avais entendu une voix, j’ai pensé à des cris de nymphes ;
C’étaient les Euménides qui mettaient en marche mon destin.
Exige un châtiment, honneur profané, et toi aussi, Sychée (5) outragé
Vers qui je m’avance, misérable et pleine de honte.
J’ai dans un sanctuaire de marbre l’effigie sacrée de Sychée ;
Elle est couverte d’une toison blanche et de feuillages déposés.
J’ai entendu de là une voix bien connue m’appeler à quatre reprises ;
Sychée m’a dit à voix basse : “Élissa, viens !”
Je viens sans délai, je viens, en épouse qui est toute à toi ;
Je suis cependant en retard parce que j’ai perdu mon honneur.
Pardonne ma faute : son véritable responsable m’a abusée ;
Il rend mon crime moins révoltant.
Sa divine mère, son vénérable père, la charge sacrée de son fils
M’ont fait espérer un époux légitime que je pourrais garder ;
S’il fallait qu’il y ait erreur, l’erreur a des fondements honnêtes ;
Ajoute à cela ma bonne foi, tu n’auras pas lieu d’être ulcéré.
La marche du destin se poursuit jusqu’au bout, accompagne
Comme auparavant les tout derniers événements de ma vie.
Mon époux est mort, assassiné devant les autels hercéens (6),
Et c’est mon frère qui bénéficie d’un tel crime.
Je pars en exil, abandonnant les cendres de mon mari et ma patrie ;
Poursuivie par mon ennemi, je supporte un voyage pénible.
Je parviens chez des inconnus, échappant à la mer, à mon frère,
Et j’achète le site, perfide, dont je t’ai fait donation.
J’ai fondé une ville, érigé des remparts qui s’étendent très loin,
Objet d’envie pour les contrées voisines.
Une guerre menace ; femme et étrangère, je suis la proie des guerres
Et j’ai du mal à armer les portes de ma jeune cité.
J’ai plu à mille prétendants qui se sont ligués contre moi, furieux
Que j’aie préféré à leur hymen un inconnu.
Pourquoi hésites-tu à me livrer, enchaînée, à Iarbas le Gétule (7) ?
Je prêterais mon bras à ton forfait.
Il y a aussi mon frère dont la main impie, éclaboussée du sang
De mon époux, ne cherche qu’à s’inonder du mien.
Laisse les dieux et les objets sacrés que tu profanes en les touchant :
Une main impie n’honore pas comme il convient les habitants du ciel.
Si tu devais rendre un culte aux dieux qui ont échappé au feu,
Ceux-ci regretteraient d’avoir échappé au feu.
Peut-être abandonnes-tu une Didon enceinte, scélérat,
Et mon corps enferme t-il une part de toi, bien cachée.
Un pitoyable enfant connaîtra le sort de sa mère
Et, avant d’être né, il mourra par ta faute :
Le frère d’Iule périra en même temps que sa mère
Et, liés l’un à l’autre, ils seront emportés dans un même châtiment.
“Mais un dieu m’ordonne de partir !” Je voudrais qu’il t’eût défendu
De venir, et que le sol punique n’eût pas été foulé par des Troyens.
C’est sous la conduite, n’est-ce pas, de ce dieu que tu es malmené
Par des vents hostiles et que tu passes longtemps sur la mer en furie !
Tu déploierais moins d’efforts pour regagner Pergame
Si elle était la même que du vivant d’Hector.
Tu ne cherches pas le Simoïs de tes pères mais les eaux du Tibre :
Certes, même si tu parviens où tu le désires, tu y seras un étranger,
Et cette terre obscure, inconnue, qui se dérobe à tes vaisseaux
Et à laquelle tu aspires, tu ne l’atteindras qu’une fois vieux.
Renonce à ces détours, accepte plutôt en dot mon peuple
Et les richesses de Pygmalion que j’ai emportées (8).
Transfère plus opportunément Ilion dans la ville tyrienne,
Prends vite la place du roi et le sceptre sacré.
Si tu ne penses qu’à la guerre, si Iule cherche un acte valeureux
Par lequel il puisse obtenir le triomphe,
Je lui offrirai, pour que rien ne lui manque, un ennemi à dominer :
Cette terre a des lois pacifiques, mais elle sait prendre les armes.
Quant à toi, par ta mère, par les traits, les flèches de ton frère,
Par les dieux — objets sacrés de Troie — compagnons de ta fuite,
Afin que survivent tous ceux que tu ramènes de ton pays,
Que cette terrible guerre soit la limite de tes malheurs,
Qu’Ascagne ait une vie longue et heureuse
Et que les restes du vieil Anchise reposent en paix,
Préserve, je t’en prie, une maison qui se livre entièrement à toi.
Quel grief me fais-tu sinon d’être amoureuse ?
Je ne tire mon origine ni de Phthie ni de la grande Mycènes
Et ni mon mari ni mon père ne se sont dressés contre toi.
Si l’épouse te fait honte, je ne me dirai point ta femme mais ton hôtesse :
Pourvu qu’elle t’appartienne, Didon acceptera d’être n’importe quoi.
Je connais bien les flots qui frappent la côte africaine :
Ils permettent ou empêchent de partir à des moments précis.
Quand la brise te permettra de partir, tu offriras au vent tes voiles ;
Pour l’instant, des algues légères retiennent le navire à quai.
Laisse-moi surveiller le temps ; tu partiras plus tard et moi-même
Je ne permettrai pas que tu restes, même si tu le veux.
Tes compagnons ont besoin de repos, ta flotte endommagée,
À demi réparée, nécessite un certain délai.
Pour ce service et ceux que je devrai te rendre plus tard,
À cause de cet espoir d’union, je te demande un peu de temps
Jusqu’à ce que se calment la mer et mon amour, qu’avec le temps
Et l’habitude j’apprenne à supporter vaillamment mon chagrin.
Sinon, je suis bien décidée à renoncer à vivre :
Tu ne peux être cruel envers moi plus longtemps.
Si tu pouvais avoir la vision de celle qui t’écrit !
J’écris avec, sur la poitrine, une épée troyenne,
Les larmes coulent sur mes joues jusqu’à l’épée que je serre
Et qui sera sous peu, à la place des larmes, baignée de sang.
Comme ton cadeau convient bien à mon destin !
Tu prépares à peu de frais ma pierre tombale
Et mon cœur n’est pas frappé ici pour la première fois :
Il est le lieu d’une blessure du cruel Amour.
Anne ma sœur, ma sœur Anne, complice de ma faute,
Tu donneras bientôt à mes cendres les derniers honneurs
Et je ne serai pas incinérée en tant qu’Élissa, épouse de Sychée
Mais sur le marbre du tombeau il y aura ces vers :
“Énée lui a fourni le motif de sa mort et le glaive ;
C’est de sa propre main que Didon est tombée.”
Ovide / lettre VII de Didon à Énée
NOTES DE LA TRADUCTRICE
1 : Elissa est le nom tyrien de la reine de Carthage, Didon. Dardanus, quant à lui, était le fondateur de Troie.
2 : Énée est le fils d’Anchise et de Vénus ; Cupidon/Eros est donc son demi-frère.
3 : Iule (ou Ascagne) est le fils d’Énée et de Créuse, qui est morte dans l’incendie de Troie.
4 : Énée avait fui la mise à sac de Troie en emmenant son vieux père Anchise sur ses épaules, les statues des Pénates, gardiens du foyer et son fils.
5 : Nom que Virgile a donné au prince phénicien (appelé anciennement Sicharbas), époux de Didon, qui fut assassiné par le frère de celle-ci, Pygmalion. Après sa mort, Didon s’était enfuie à Carthage et avait élevé dans son palais un sanctuaire à la mémoire de son époux à qui elle avait promis une fidélité éternelle.
6 : Allusion à Jupiter Hercéen, protecteur des demeures. À partir de ce vers et jusque au vers 128, Didon relate des événements antérieurs à l’arrivée d’Énée en employant alternativement le passé et le présent de narration.
7. Iarbas était le roi d’un peuple voisin ; il voulut épouser Didon et la menaça, si elle refusait, de lui déclarer la guerre.
8 : Allusion à Achille et Agamemnon, respectivement originaires de ces deux villes.
À Wei. Pluie fine sur le sable fin.
À l’auberge, les saules verts, plus verts encore.
— Allons, l’ami, vidons encore une coupe.
Passé le fort Yang, il n’y a plus d’ “allons, l’ami”…
Wang Wei / Adieu à Yüan
Voiler pourra mes yeux l’ombre dernière
Qu’un jour m’apportera le matin blanc,
Et délier cette âme encore mienne
L’heure flatteuse au fil impatient;
Mais non sur cette rive-ci de la rivière
Ne laissera le souvenir, où il brûla;
Ma flamme peut nager parmi l’eau froide
Et manquer de respect à la sévère loi.
Âme, à qui tout un Dieu a servi de prison,
Veines, qui à tel feu avez donné vos sucs,
Moelle, qui glorieuse avez brûlé :
Vous laisserez le corps, non le souci;
Vous serez cendre, mais sensible encore;
Poussière aussi, mais poussière amoureuse.
Quevedo / Constance de l’amour au-delà de la mort.
La nuit impose ses règles :
Ici le lit de ceux qui s’aiment;
plus loin, la mer
et tes yeux noyés dans son écume.
Le croissant de lune prononce le serment;
l’ombre d’un présage défait
cette phosphorescence et la lumière revient.
Rien ne se perd dans cette nuit de l’homme.
Hugo Gutiérrez Vela
Il goûte le bonheur que connaissent les dieux Celui qui peut auprès de toi Se tenir et te regarder, Celui qui peut goûter la douceur de ta voix, Celui que peut toucher la magie de ton rire, Mais moi, ce rire, je le sais, il fait fondre mon coeur en moi. Ah ! moi, sais-tu, si je te vois, Fût-ce une seconde aussi brève, Tout à coup alors sur mes lèvres, Expire sans force ma joie. Ma langue est là comme brisée, Et soudain, au coeur de ma chair, Un feu invisible a glissé. Mes yeux ne voient plus rien de clair, A mon oreille un bruit a bourdonné. Je suis de sueur inondée, Tout mon corps se met à trembler, Je deviens plus verte que l’herbe, Et presque rien ne manque encore Pour me sentir comme une morte.
Sappho / À une aimée
Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses,
Pour savoir, après tout, ce qu’on aime le mieux,
Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux,
Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.
Il faut fouler aux pieds des fleurs à peine écloses ;
Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d’adieux.
Puis le coeur s’aperçoit qu’il est devenu vieux,
Et l’effet qui s’en va nous découvre les causes.
De ces biens passagers que l’on goûte à demi,
Le meilleur qui nous reste est un ancien ami.
On se brouille, on se fuit. Qu’un hasard nous rassemble,
On s’approche, on sourit, la main touche la main,
Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble,
Que l’âme est immortelle, et qu’hier c’est demain.
Alfred de Musset / À M.V.H.
(…) J’écris :
je parle avec toi,
je me parle.
Avec des mots d’eau, de flammes, d’air et de terre,
nous inventons le jardin des regards.
Miranda et Ferdinand se regardent,
interminablement, se fixent dans les yeux,
- jusqu’à se pétrifier.
Une façon de mourir
comme tant d’autres.
Là-haut,
les constellations écrivent toujours
les mêmes syllabes ;
nous,
ici-bas, nous écrivons
le nom de notre mort.
Si le couple
est couple, c’est loin de l’Éden.
Nous sommes les expulsés du Jardin,
nous sommes condamnés à l’inventer,
à cultiver ses fleurs délirantes,
vivants joyaux que nous cueillons
pour suspendre à un cou.
Nous sommes condamnés
à quitter le Jardin :
le monde
est devant nous.
Octavio Paz / Lettre de créance.
Un dernier cerf se perdant
Parmi les arbres,
Le sable retentira
Du pas d’obscurs arrivants.
Dans la maison traversée
Du bruit des voix,
L’alcool du jour déclinant
Se répandra sur les dalles
Le cerf qu’on a cru retrait
Soudain s’évade.
Je pressens que ce jour a fait
Votre poursuite inutile.
Le jour franchit le soir, il gagnera
Sur la nuit quotidienne.
O notre force et notre gloire, pourrez-vous
Trouer la muraille des morts ?
Yves Bonnefoy / Vrai lieu du cerf
Je suis homme : je dure peu
et la nuit est énorme.
Mais je regarde vers le haut :
les étoiles écrivent.
Sans comprendre je comprends :
je suis aussi écriture
et en ce même instant
quelqu’un m’épelle.
Octavio Paz
Quitter l’amour, dans le soleil de midi, sans retour,
et le chuchotement de l’herbe sur les pelouses qui s’enfuient.
Dans le nuage brûlant du jour, dans le crépuscule assoupi
l’aboiement des chiens de la nuit traverse les allées obliques.
Il faut résister à notre époque sombre et courir
au-delà de ces années,
il faut oublier à chaque souffrance nouvelle l’infortune d’hier,
accepter à chaque instant la blessure et la douleur,
pour entrer paisible dans la brume des aurores vierges.
L’automne et impétueux en cette année de voyages,
les processions silencieuses du rouge et du noir longent le
ciel,
près des arbres nus les feuilles s’envolent et trébuchent
contre les fenêtres et les pierres, et les rêves de l’urbanité.
Je veux attendre, rejoindre, endurer cette époque,
jeter un regard derrière la fenêtre, voir entre mes doigts
le ciel et le feuillage et la ligne transparente du couchant,
comme la fille et le père, quelqu’un s’en va trop tôt.
Passent, s’envolent, frappent la terre, tombent de biais,
passent, s’enfuient les feuilles le long des fenêtres closes,
et tout ce qui se devine sous la lumière qui s’éteint,
c’est cette vie, comme la fille et le père, qui ne veut pas mourir.
Revis sur la terre, non, reste étendu, c’est la loi,
Vis sur la terre comme il te convient, tombe lentement
et viendra le temps où tu rompras avec la douleur et le chagrin
et sans moi s’avanceront les années de l’amour quotidien.
Incendie, majeur de l’envol, glisse le long des vitres,
comme un vêtement qui tombe des épaules, comme un virage,
reste à ta place, immobile, tu n’es pas la nostalgie de l’automne,
tu es l’attente de l’hiver et le chant qui ne finit jamais.
Joseph Bordsky
Seule la cendre sait ce que signifie brûler jusqu’au bout.
Je le dirai pourtant, après un coup d’œil myope par –devant :
tout n’est pas emporté par le vent, et le balai
qui ratisse ample dans la cour ne ramasse pas tout.
Nous resterons, mégot fripé, crachat, dans l’ombre
sous le banc, où pas un rayon ne pénètre,
et, étroitement enlacés à la fange, comptant les jours,
nous nous ferons terreau, dépôt, couche culturelle.
Joseph Bordsky
Si mêlé aux plantes dans le souvenir
que froissant la menthe ou le thym
c’est à lui que je pense,
lui se nourrissant de ce paysage
– il semblait que le Ventoux
soit venu de Chine se poser entre les vignes
et les oliviers, derrière sa maison,
pour qu’il soit de plain-pied avec calligraphes
et vieux peintres, lui-même
petite silhouette sur le sentier
donnant l’échelle et qui s’éloigne.
Paul de Roux
Une fois de plus, j’ai bien peur de n’avoir rien appris. Mais demain je saurai peut-être. Et ensuite à nouveau l’oubli. Donc plutôt ce vagabondage, plutôt cette maladie. J’aurai tout essayé pourtant : les médecines, les philosophies ; je ne pense pas qu’on en guérisse. Eh bien tant pis. Guérir de quoi, d’ailleurs ? La poésie est-elle autre chose après tout que la vie elle-même ? Ainsi un jour ça va, un autre ça ne va plus. À chacun son petit pas de danse vers sa limite, son dieu, son précipice.
Jacques Réda / Celle qui vient à pas légers
Vous ne pouvez pas écrire avec la griffe du chat
ni avec ses oreilles dressées ni avec le bruit du train
ou le roulement des poubelles tôt encore le matin :
c’est dommage
ni avec votre cœur ni avec votre nez – directement
et le chat rentre ses griffes, baisse la tête, plus de
bruit
de train ni de poubelles : un moineau aussi insaisis-
sable
que votre cœur chante un peu et le chat doit aimer
le crissement de la plume : il ronronne. Mystère
à tenir comme un corps, comme lui dérobé.
Paul de Roux / L’écriture
Peut-être y a-t-il des choses que tu ne voudrais pas dire pour ne pas les épuiser, pour les trouver encore une fois dans cette lumière et dans cette fraîcheur, t’exclamant : « Comment pourrais-je avec des mots rivaliser avec ses arbres, ces tuiles, ces pierres, les gestes de cette main ? » – tu préfères rester sur ta faim, tu préfères garder l’amour intact et toujours un peu souffrant .
Paul de Roux / Retenue
Le petit cheval blanc galope
sans selle, sans cavalier.
Vers ce soleil qui est aussi une fleur ?
Ou bien fuit-il cette autre fleur géante
qui est peut-être un pire soleil
ou une plante carnivore
ou une plante trop belle pour ses yeux de cheval ?
Le petit cheval fuit éternellement
et moi je le regarde
et déjà je bouge.
– Mais qu’est-ce que je fuis ?
Paul de Roux / Potiron sec décoré par un peintre naïf
Ce n’est pas le très grand ciel
découvert des sommets, c’est la route
difficultueuse et abrupte qui ouvre
le cœur du voyageur : d’en bas,
de l’étroite fenêtre du faubourg
le même ciel s’offre, c’est en toi
qu’il faut que tu montes et te déchires
aux ronces du chemin pour découvrir enfin
le soleil, la lune et les étoiles.
Paul de Roux / Au jour le jour 5
La seule chose qui compte, c’est la façon dont on vit.
J’ai le pressentiment que « s’éveiller » vivant doit balayer
le problème de la mort
Paul de Roux
La terre est si patiente
Elle attend son chantre
qui tarde un peu
puis se présente
Beau flatteur
il se fait vite pardonner
C’est qu’il est un peu musicien
et peintre mettant la main à la pâte
avec des mots
qui connaissent le chemin du cœur
Le voici
entonnant avec des accents sincères
sa vieille antienne
que la terre fait semblant
d’entendre
pour la première fois
La vie s’ingénie
aux offrandes inestimées
et pour les recevoir de sa main
mieux vaut être averti
de l’intention
du code de la cérémonie
des ablutions morales
devant être accomplies
des mots de trop
— comme ces stupides merci —
de la délicatesse du geste
et de la révérence digne
Et puis
au moment de se retirer
surtout ne pas se précipiter
comme ces vainqueurs qui n’ont d’autre hâte
que d’aller exhiber à la foule des frustrés
leur trophée
C’est une maison
où nous avons reçu à profusion
la saveur et l’odeur des êtres
les couleurs tactiles des éléments
la beauté pudique des arbres
Nous y avons mangé de préférence
avec l’étranger
bu avec le commensal le plus désespéré
et veillé de nuit comme de jour
avec nos fantômes avisés
Nous y avons conçu les enfants libres
de nos rêves
Tout cela
en gardant une oreille suspendue à la porte
pour capter les pas hésitants
de l’inespéré
Abdellatif Laâbi / Écris la vie
En deux heures de train je repasse le film de ma vie Deux minutes par année en moyenne Une demi-heure pour l’enfance une autre pour la prison L’amour, les livres, l’errance se partagent le reste La main de ma compagne fond peu à peu dans la mienne et sa tête sur mon épaule est aussi légère qu’une colombe A notre arrivée j’aurai la cinquantaine et il me restera à vivre une heure environ
Abdellatif Laâbi / Deux heure de train
Ce n’est pas une affaire d’épaules ni de biceps que le fardeau du monde Ceux qui viennent à le porter sont souvent les plus frêles Eux aussi sont sujets à la peur au doute au découragement et en arrivent parfois à maudire l’Idée ou le Rêve splendides qui les ont exposés au feu de la géhenne Mais s’ils plient ils ne rompent pas et quand par malheur fréquent on les coupe et mutile ces roseaux humains savent que leurs corps lardés par la traîtrise deviendront autant de flûtes que des bergers de l’éveil emboucheront pour capter et convoyer jusqu’aux étoiles la symphonie de la résistance
Abdellatif Laâbi / Tribulations d’un rêveur attitré
Je tire les rideaux
pour pouvoir fumer à ma guise
Je tire les rideaux
pour boire un verre
à la santé d’Abou Nouwas
Je tire les rideaux
pour lire le dernier livre de Rushdie
Bientôt, qui sait
il faudra que je descende à la cave
et que je m’enferme à double tour
pour pouvoir
penser
à ma guise
Les gardiens sont partout
Ils règnent sur les poubelles
les garages
les boîtes aux lettres
Les gardiens sont partout
dans les bouteilles vides
sous la langue
derrière les miroirs
Les gardiens sont partout
entre la chair et l’ongle
les narines et la rose
l’œil et le regard
Les gardiens sont partout
dans la poussière qu’on avale
et le morceau qu’on recrache
Les gardiens croissent et se multiplient
A ce rythme
arrivera le jour
où nous deviendrons tous
un peuple de gardiens
Abdellatif Laâbi / Le spleen de Casablanca
En la forest de Longue Attente
Entrée suis dans une sente
Dont oster je ne puis mon coeur,
Pour quoy je vis en grant langueur
Par Fortune qui me tourmente…
Souvent Espoir chacun contente,
Excepté moy, povre dolente,
Qui nuit et jour suis en douleur
En la forest de Longue Attente.
Ay je dont tort, se je garmente
Plus que nulle qui soit vivante ?
Par Dieu, nannil, veu mon malheur,
Car ainsi m’aid mon Createur
Qu’il n’est peine que je ne sente
En la forest de Longue Attente.
Marie de Clèves
Je te dirai quelque chose
d’une importance capitale
L’homme change de nature
quand il change de lieu.
J’aime effroyablement ici
le sommeil qui vient comme une main amie
ouvrir les verrous de ma porte
et renverser les murs qui m’enferment.
Comme dans la comparaison banale
je me laisse aller dans le sommeil
comme la lumière glisse dans les eaux tranquilles
Mes rêves sont magnifiques
je suis toujours dehors
Le monde y est clair, le monde y est beau
Pas une fois encore
je n’y fus prisonnier.
Pas une fois encore dans mes rêves
je ne suis tombé de la montagne dans l’abîme.
Tes réveils sont terribles diras-tu,
Non, ma femme,
J’ai assez de courage pour faire au rêve sa part de rêve.
Nâzim Hikmet / C’est un dur métier que l’exil
Nous en avons tant vu.
La réalité nous a tant usés,
mais voici qu’enfin l’été arrive :
ce grand aéroport – où l’aiguilleur fait
descendre du ciel des chargements
de gens transis, l’un après l’autre.
Des herbes et puis des fleurs – atterrissons ici.
Les herbes ont un chef vert.
Je m’annonce.
Thomas Trantrömer / La plaine en été
Parfois je me réveille avec un goût d’écorce
en bouche, un goût qui vient de la montée des sèves.
Peut-être ai-je connu un grand bonheur là-haut
et dormi dans la cérémonie des branchages
quand se faisait l’accouplement des eaux du ciel
après l’hiver velu dans le tronc paternel.
Peut-être dans l’enfance ou sa vaine poursuite
peut-être en ce délaissement de la lumière
ai-je entendu cela qui me dit à voix basse :
n’espère plus. Tiens-toi ferme dans le silence.
Alors de rien, ainsi qu’un saut de truite à l’aube
je bondirai dans l’espérance, un bel instant.
Peut-être étant sorti du cercle de la lampe
dormeur, ai-je touché la trame de la nuit.
Peut-être ai-je entendu celle qui m’a guidé
depuis l’eau tendre et maternelle, par les fleuves
du temps griffu, vers le lieu où l’on doit se rendre,
disant : il ne faut plus vouloir. A quoi bon !
Être ou vouloir, telle est la question qui se pose
Henri Bauchau / Géologies
Reste tranquille, si soudain
l’Ange à ta table se décide ;
efface doucement les quelques rides
que fait la nappe sous ton pain.
Tu offriras ta rude nourriture,
pour qu’il en goûte à son tour,
et qu’il soulève à la lèvre pure
un simple verre de tous les jours.
Rainer Maria Rilke
Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des ancêtres.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.
Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l’Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s’éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.
Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.
Il redit chaque jour le Pacte,
Le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort,
Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde Loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du Fleuve,
Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.
Des Souffles qui demeurent
Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,
Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit
Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,
Des Souffles plus forts qui ont pris
Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,
Des Morts qui ne sont pas partis,
Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.
Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.
Birago Diop / Souffles
Les mères vous font en saignant
Et vous tiennent toute la vie
Par un ruban de chair à vif
On est élevé dans des cages
On vit en mâchant des morceaux
De seins arrachés en saignant
Qu’on accroche au bord des berceaux
On a du sang sur tout le corps
Et comme on n’aime pas le voir
On fait couler celui des autres
Un jour, il n’y en aura plus
On sera libres.
Boris Vian / La vie en rouge
Vous pouvez me rabaisser pour l’histoire
Avec vos mensonges amers et tordus,
Vous pouvez me traîner dans la boue
Mais comme la poussière, je m’élève pourtant,
Mon insolence vous met-elle en colère?
Pourquoi vous drapez-vous de tristesse
De me voir marcher comme si j’avais des puits
De pétrole pompant dans ma salle à manger?
Comme de simples lunes et de simples soleils,
Avec la certitude des marées
Comme de simples espoirs jaillissants,
Je m’élève pourtant.
Voulez-vous me voir brisée?
La tête et les yeux baissés?
Les épaules tombantes comme des larmes.
Affaiblie par mes pleurs émouvants.
Es-ce mon dédain qui vous blesse?
Ne prenez-vous pas affreusement mal
De me voir rire comme si j’avais des mines
d’or creusant dans mon potager?
Vous pouvez m’abattre de vos paroles,
Me découper avec vos yeux,
Me tuer de toute votre haine,
Mais comme l’air, je m’élève pourtant.
Ma sensualité vous met-elle en colère?
Cela vous surprend-il vraiment
De me voir danser comme si j’avais des
Diamants, à la jointure de mes cuisses?
Hors des cabanes honteuses de l’histoire
Je m’élève
Surgissant d’un passé enraciné de douleur
Je m’élève
Je suis un océan noir, bondissant et large,
Jaillissant et gonflant je tiens dans la marée.
En laissant derrière moi des nuits de terreur et de peur
Je m’élève
Vers une aube merveilleusement claire
Je m’élève
Emportant les présents que mes ancêtres m’ont donnés,
Je suis le rêve et l’espérance de l’esclave.
Je m’élève
Je m’élève
Je m’élève
Maya Angelou / Pourtant je m’élève
You may write me down in history
With your bitter, twisted lies,
You may tread me in the very dirt
But still, like dust, I’ll rise.
Does my sassiness upset you?
Why are you beset with gloom?
‘Cause I walk like I’ve got oil wells
Pumping in my living room.
Just like moons and like suns,
With the certainty of tides,
Just like hopes springing high,
Still I’ll rise.
Did you want to see me broken?
Bowed head and lowered eyes?
Shoulders falling down like teardrops.
Weakened by my soulful cries.
Does my haughtiness offend you?
Don’t you take it awful hard
‘Cause I laugh like I’ve got gold mines
Diggin’ in my own back yard.
You may shoot me with your words,
You may cut me with your eyes,
You may kill me with your hatefulness,
But still, like air, I’ll rise.
Does my sexiness upset you?
Does it come as a surprise
That I dance like I’ve got diamonds
At the meeting of my thighs?
Out of the huts of history’s shame
I rise
Up from a past that’s rooted in pain
I rise
I’m a black ocean, leaping and wide,
Welling and swelling I bear in the tide.
Leaving behind nights of terror and fear
I rise
Into a daybreak that’s wondrously clear
I rise
Bringing the gifts that my ancestors gave,
I am the dream and the hope of the slave.
I rise
I rise
I rise.
Insiste, persiste, essaye encore.
Tu la dompteras cette bête aveugle qui se pelotonne.
Aujourd’hui des fous et des sots se promènent par la ville.
Parole, on les prend pour des sages.
L’équilibre et la lucidité sont un des cas de la folie humaine.
Insiste, persiste, essaye encore.
Connaissant de ton destin ce qu’homme digne du nom doit en connaître.
Résolu comme un digne de ce nom doit être résolu.
Revenu de bien des illusions dans le domaine du rêve et de l’amitié.
Rêvant et aimant autant qu’en ta jeunesse,
Moins la duperie.
Insiste et persiste encore
Capable de parler des étoiles et du ciel et de la nuit et du jour,
de la mer, des montagnes et des fleuves.
Mais plus dupe.
Ni désespéré.
Moins encore résigné.
Dur comme la pierre et t’effritant comme elle.
En marche vers la force dont le chemin est aussi celui de la mort
Résolu à aller aussi loin, aussi longtemps que possible.
C’est à dire vivre.
Robert Desnos / Et avec ça, Madame ?
Chargée
De fruits légers aux lèvres
Parée
De mille fleurs variées
Glorieuse
Dans les bras du soleil
Heureuse
D’un oiseau familier
Ravie
D’une goutte de pluie
Plus belle
Que le ciel du matin
Fidèle
Je parle d’un jardin
Je rêve
Mais j’aime justement
Paul Éluard / Je ne suis pas seul
Il y a qu’une épée était engagée
Dans la masse de pierre.
La garde était rouillée, l’antique fer
Avait rougi le flanc de la pierre grise.
Et tu savais qu’il te fallait saisir
A deux mains tant d’absence, et arracher
A sa gangue de nuit la flamme obscure.
Des mots étaient gravés dans le sang de la pierre,
Ils disaient ce chemin, connaître puis mourir.
Entre dans le ravin d’absence, éloigne-toi,
C’est ici en pierrailles qu’est le port.
Un chant d’oiseau
Te le désignera sur la nouvelle rive.
Yves Bonnefoy / Ravin
Ça pourrait s’appeler salut au revoir il faut que je me sauve Pour l’heure je ne suis pas partie et je n’ai pas bientôt fini Pour le moment j’ai tout le temps et je ne vous le fais pas dire (mais je sais vous m’en direz tant) Ce n’est pas encore aujourd’hui que je fausserai la compagnie
Valérie Rouzeau
A propos des poèmes qu’on dit volontiers obscurs,
Sait-on vraiment pourquoi ils sont si obscurs que ça
Ou si fermés qu’on le prétend généralement ?
Toutes les choses qu’on voit dehors,
Tout ce monde qui bouge et vit comme des fourmis,
Toutes les larmes et tout le chagrin du ciel,
Et même l’amour, autant celui qu’on donne
Que celui qu’on nous reprend,
Tout ça n’est-il pas un peu obscur
Comme le sont certains poèmes,
Comme l’est aussi l’odeur d’un café chaud
Ou un simple bouton de rose ?
Yves Namur / Tristesse du figuier
Nous avons fait la nuit je tiens ta main je veille
Je te soutiens de toutes mes forces
Je grave sur un roc l’étoile de tes forces
Sillons profonds où la bonté de ton corps germera
Je me répète ta voix cachée ta voix publique
Je ris encore de l’orgueilleuse
que tu traites comme une mendiante
Des fous que tu respectes des simples où tu te baignes
Et dans ma tête qui se met doucement d’accord avec la tienne avec la nuit
Je m’émerveille de l’inconnue semblable à toi semblable à tout ce que j’aime
Qui est toujours nouveau.
Paul Eluard
A travers la forêt des spontanéités,
Écartant les taillis, courant par les clairières.
Et cherchant dans l’émoi des soifs aventurières
L’oubli des paradis pour un instant quittés,
Inquiète, cheveux flottants, yeux agités,
Vous allez et cueillez des plantes singulières,
Pour parfumer l’air fade et pour cacher les pierres
De la prison terrestre où nous sommes jetés.
Et puis, quand vous avez groupé les fleurs coupées,
Vous vous ressouvenez de l’idéal lointain,
Et leur éclat, devant ce souvenir, s’éteint.
Alors l’ennui vous prend. Vos mains inoccupées
Brisent les pâles fleurs et les jettent au vent.
Et vous recommencez ainsi, le jour suivant.
Charles Cros
Elle est sur son lit où
Il y a de la vase et des algues…
Profond où elle est allée… dormir, pas de sommeil là Pour elle! Mais je l’aimais
Comme Quarante mille frères
Ne pourront jamais aimer
Hamlet!
Elle est couchée sur le fond où
Il y a de la vase! de la vase! Sa dernière guirlande Perdue flottait entre les bois flottés
Au bord de la rivière… Mais je l’aimais
Comme quarante mille…
Moins, oui,
Même moins qu’un amant.
Elle est couchée sur le fond où… Il y a de la boue… Mais je… (perplexe) l’aimais?
Marina Tsvetaeva / Dialogue d’Hamlet avec sa conscience
Que suis-je, hélas ! et de quoi sert ma vie ?
Je ne suis fors qu’un corps privé de coeur,
Une ombre vaine, un objet de malheur,
Qui n’a plus rien que de mourir envie.
Plus ne portez, ô ennemis, d’envie
A qui n’a plus l’esprit à la grandeur,
Ja consommé d’excessive douleur.
Votre ire en bref se verra assouvie.
Et vous, amis, qui m’avez tenue chère,
Souvenez-vous que sans heur, sans santé,
Je ne saurais aucun bon oeuvre faire.
Souhaitez donc fin de calamité
Et que ci-bas, étant assez punie,
J’aye ma part en la joie infinie.
Marie Stuart
En mon triste et doux chant,
D’un ton fort lamentable,
Je jette un deuil tranchant
De perte incomparable,
Et en soupirs cuisants
Passe mes meilleurs ans.
Fut-il un tel malheur
De dure destinée,
Ni si triste douleur
De dame fortunée
Qui mon cœur et mon œil
Vois en bière et cercueil ?
Qui dans mon doux printemps
Et fleur de ma jeunesse,
Toutes les peines sens
D’une extrême tristesse,
Et en rien n’ai plaisir
Qu’en regret et désir.
Ce qui m’étoit plaisant
Me devint peine dure ;
Le jour le plus luisant
Est pour moi nuit obscure,
Et n’est rien si exquis
Qui de moi soit requis.
J’ai au cœur et à l’œil
Un portrait, une image,
Qui figure mon deuil
Sur mon pâle visage
De violettes teint,
Qui est l’amoureux teint.
Pour mon mal estranger,
Je ne m’arrête en place ;
Mais j’en ai beau changer,
Si ma douleur n’efface :
Car mon pis et mon mieux
Sont les plus déserts lieux.
Si en quelque séjour,
Soit en bois, soit en prée,
Soit sur l’aube du jour,
Ou soit sur la vesprée,
Sans cesse mon cœur sent
Le regret d’un absent.
Si par fois vers les cieux
Viens adresser ma vue,
Le doux trait de ses yeux
Je vois en une nue ;
Si les baisse vers l’eau,
Vois comme en un tombeau.
Si je suis en repos,
Sommeillant sur ma couche,
J’oy qu’il me tient propos,
Je le sens qu’il me touche ;
En labeur, en recoy,
Toujours est près de moy.
Je ne vois autre objet,
Si beau qu’il se présente,
À qui que soit subjet
Oncques mon cœur consente :
Exempt de perfection
À cette affection.
Mets chanson icy fin
À si triste complainte
Dont sera le refrain
Amour vraie et non feinte,
Qui, pour séparation,
N’aura diminution.
Marie Stuart
Un ami me parlait et me regardait vivre :
Alors, c’était mourir… mon jeune âge était ivre
De l’orage enfermé dont la foudre est au coeur ;
Et cet ami riait, car il était moqueur.
Il n’avait pas d’aimer la funeste science.
Son seul orage à lui, c’était l’impatience.
Léger comme l’oiseau qui siffle avant d’aimer,
Disant : « Tout feu s’éteint, puisqu’il peut s’allumer ; »
Plein de chants, plein d’audace et d’orgueil sans alarme,
Il eût mis tout un jour à comprendre une larme.
De nos printemps égaux lui seul portait les fleurs ;
J’étais déjà l’aînée, hélas ! Par bien des pleurs.
Décorant sa pitié d’une grâce insolente,
Il disputait, joyeux, avec ma voix tremblante.
À ses doutes railleurs, je répondais trop bas…
Prouve-t-on que l’on souffre à qui ne souffre pas ?
Soudain, presque en colère, il m’appela méchante
De tromper la saison où l’on joue, où l’on chante :
« Venez, sortez, courez où sonne le plaisir !
Pourquoi restez-vous là navrant votre loisir ?
Pourquoi défier vos immobiles peines ?
Venez, la vie est belle, et ses coupes sont pleines ! …
Non ? Vous voulez pleurer ? Soit ! J’ai fait mon devoir :
Adieu ! — quand vous rirez, je reviendrai vous voir. »
Et je le vis s’enfuir comme l’oiseau s’envole ;
Et je pleurai longtemps au bruit de sa parole.
Mais quoi ? La fête en lui chantait si haut alors
Qu’il n’entendait que ceux qui dansent au dehors.
Tout change. Un an s’écoule, il revient… qu’il est pâle !
Sur son front quelle flamme a soufflé tant de hâle ?
Comme il accourt tremblant ! Comme il serre ma main !
Comme ses yeux sont noirs ! Quel démon en chemin
L’a saisi ? — c’est qu’il aime ! Il a trouvé son âme.
Il ne me dira plus : « Que c’est lâche ! Une femme. »
Triste, il m’a demandé : « C’est donc là votre enfer ?
Et je riais… grand dieu ! Vous avez bien souffert ! »
Marceline Desbordes Valmore / L’ami d’enfance
Le matin doit-il toujours revenir ? La puissance du Terrestre ne prend-elle jamais fin ? Une malheureuse turbulence dévore l’intuition céleste de la Nuit. L’intime sacrifice de l’Amour ne brûlera-t-il jamais éternellement ? Son temps a été mesuré, à la Lumière ; mais sans espace ni temps est le règne de la Nuit. – Éternelle est la durée du Sommeil. Sommeil sacré – ne comble pas trop rarement ceux qui sont voués à la Nuit en ce terrestre labeur quotidien. Seuls les fous te méconnaissent et ne savent d’aucun sommeil que l’ombre, que, compatissant, tu jettes sur nous dans ce crépuscule de la vraie Nuit. Ils ne te sentent pas dans le flot doré des grappes, – dans l’huile merveilleuse de l’amandier et le suc brun du pavot. Ils ne savent pas que c’est toi qui voltiges près de la gorge de la tendre vierge et fais de ce sein le paradis – ils ne pressentent pas qu’issu des anciennes légendes tu viens vers nous en ouvrant le ciel et que tu portes la clef pour les demeures des bienheureux, muet messager de mystères infinis.
Novalis / Hymne à la nuit II
S’en est allée l’amante
Au village voisin malgré la pluie
Sans son amant s’en est allée l’amante
Pour danser avec un autre que lui
Les femmes mentent mentent
Guillaume Apollinaire
Elle s’habille et se déshabille
ses habits sont du feu
sa nudité du feu
les clous fondent
un fleuve de fer
passe sous les arbres
trois fenêtres s’ouvrent
les oiseaux regardent dedans
avec une allumette au bec
il y a douze vitres rouges
six d’entre elles sont en or
Yannis Ritsos / Petite suite en rouge majeure
Traduction Dominique Grandmont
Ah soir voluptueux
la lune dans la chambre
la lune sur le lit
sur le corps nu -
au sous-sol en bas
les coups métalliques
le forgeron cloue
des fers tout en or
au cheval blanc
le cheval ailé
et tu ne te soucies même pas de savoir
avec des fers aussi lourds
s’il va pouvoir encore voler.
Yannis Ritsos / Petite suite en rouge majeure
À travers les oliviers vient Pénélope
avec ses cheveux attachés à la va-vite
et une robe achetée au marché
bleu marine avec des petites fleurs blanches.
Elle nous explique que ce n’était pas par dévouement
à l’idée « Ulysse »
qu’elle laissait les prétendants pendant des années
attendre sur le parvis
des habitudes secrètes de son corps.
Là-bas dans le palais de l’île
avec les horizons factices
d’un amour doucereux
et l’oiseau qui par la fenêtre
ne conçoit que ça, l’infini
elle avait dessiné elle-même avec les couleurs de la nature
le portrait de l’amour.
Assis, une jambe croisée sur l’autre
tenant sa tasse de café
matinal, un peu boudeur, un peu souriant
sortant tout chaud des plumes du sommeil.
Son ombre sur le mur
marque d’un meuble qu’on vient juste d’enlever
sang d’un meurtre ancien
unique représentation de théâtre d’ombre
sur la toile, derrière lui toujours le chagrin
comme le petit seau et le gamin sur le sable
le ah ! et un cristal qui nous a glissé des mains
la mouche verte et l’animal tué
la terre et la bêche
le corps nu et le drap de juillet.
Et Pénélope qui écoute maintenant
l’impressionnante musique de la peur
les percussions de la démission
le doux chant d’une journée tranquille
sans changements brutaux de temps et de ton
les accords compliqués
d’une immense reconnaissance
pour ce qui n’a pas été, n’a pas été dit, ne se dit pas
secoue la tête non, non, non, pas d’autre amour
plus de paroles et de chuchotements
de frôlements et de morsures
de petits cris dans l’obscurité
d’odeur de chair qui brûle à la lumière.
Le chagrin était le prétendant le plus exquis
et elle lui a fermé sa porte.
Katerina Anghelaki-Rooke / L’autre Pénélope
Η ΑΛΛΗ ΠΗΝΕΛΟΠΗ
Μέσ’ απ’ τις ελιές έρχεται η Πηνελόπη με τα μαλλάκια της όπως όπως μαζεμένα κι ένα φουστάνι απ’ τη Λαϊκή, μπλε μαρέν με άσπρα λουλουδάκια. Μας εξηγεί πως δεν ήταν από προσήλωση στην ιδέα «Οδυσσέας» που άφηνε τους μνηστήρες χρόνια να περιμένουν στο προαύλιο των μυστικών συνηθειών του κορμιού της. Εκεί στο παλάτι του νησιού με τους φτιαχτούς ορίζοντες μιας γλυκερής αγάπης και το πουλί απ’ το παράθυρο να συλλαμβάνει μόνον αυτό, το άπειρο είχε ζωγραφίσει εκείνη με τα χρώματα της φύσης την προσωπογραφία του έρωτα. Καθιστός, το ένα πόδι πάνω στ’ άλλο βαστώντας μια κούπα καφέ πρωινός, λίγο μουτρωμένος, λίγο χαμογελαστός να βγαίνει ζεστός απ’ τα πούπουλα του ύπνου. Η σκιά του στον τοίχο σημάδι από έπιπλο που μόλις το σήκωσαν αίμα από αρχαίο φόνο μοναχική παράσταση του Καραγκιόζη στο πανί, πίσω του πάντα ο πόνος. Αχώριστοι ο έρωτας κι ο πόνος όπως το κουβαδάκι κι ο μικρός στην αμμουδιά το αχ! κι ένα κρύσταλλο που γλίστρησε απ’ τα χέρια η πράσινη μύγα και το σκοτωμένο ζώο το χώμα και το φτυάρι το γυμνό σώμα και το σεντόνι τον Ιούλιο. Κι η Πηνελόπη που ακούει τώρα την υποβλητική μουσική του φόβου τα κρουστά της παραίτησης το γλυκό άσμα μιας ήσυχης μέρας χωρίς απότομες αλλαγές καιρού και τόνου τις περίπλοκες συγχορδίες μιας άπειρης ευγνωμοσύνης για ό,τι δεν έγινε, δεν ειπώθηκε, δε λέγεται νεύει όχι, όχι, όχι άλλο έρωτα όχι άλλο μιλιές και ψιθυρίσματα αγγίγματα και δαγκώματα φωνούλες στα σκοτάδια μυρωδιά από σάρκα που καίγεται στο φως. Ο πόνος ήταν ο μνηστήρας ο πιο εκλεκτός και του ’κλείσε την πόρτα.
Mesuré est le lieu des hommes
Et les oiseaux ont reçu le même mais immense !
Immense le jardin où à peine
Séparé de la Mort. (avant qu’elle ne me touche à nouveau
Déguisée) je jouais et tout m’arrivait aisément à hauteur de main.
Le petit cheval de mer ! Et de la bulle pfuit l’éclatement !
Le bateau rouge de la mûre sauvage courants profonds des
Feuillages ! Et le mât de misaine plein de drapeaux !
Que m’arrive-t-il à présent ? Mais c’était hier où j’ai existé
Et puis la longue longue vie des inconnus l’inconnue
Soit. Rien qu’en parlant joliment on s’épuise :
Comme le cours de l’eau qui d’une âme à l’autre
tisse les distances.
Et tu te trouves funambulant d’une Galaxie à l’autre
Alors que sous tes pieds grondent les précipices.
Et tu arrives ou non.
Oh premiers élans à peine esquisses sur mes draps. Anges féminins
Qui de là-haut me faisiez signe d’avancer dans toute chose
Puisque même si je tombais de la fenêtre
la mer de nouveau me servirait de monture
L’immense pastèque qu‘ignorant jadis j’ai habitée
Et ces filles de la maison, ces orphelines, à la chevelure défaite qui avec l’Intelligence du vent savait se déployer par-dessus les cheminées !
Une telle harmonie de l’ocre dans le bleu
qui vraiment te trouble
Et les écritures d’oiseaux que le vent pousse par la fenêtre
À l’heure où tu dors poursuivant l’avenir
Le Soleil sait. Il descend en toi pour regarder.
Car l’extérieur n’étant que reflet, c’est dans ton corps que la nature demeure et de la qu’elle se venge
Comme dans une sauvagerie sacrée pareille a celle lion ou de l’Anachorète
Ta propre fleur pousse
que l’on nomme Pensée
(Bien que lettré, j’arrivai de nouveau là où la nage m’a toujours mené)
Mesuré est le lieu des sages
Et les enfants ont reçu le même mais Immense !
Immense la mort sans mois ni siècles
Pas moyen de devenir adulte là-bas
De sorte que dans les mêmes chambres
les mêmes jardins tu retourneras
en tenant la cigale – Zeus qui d’une
Galaxie à l’autre promène ses étés.
Odysseus Elytis/Parole de juillet
traduction Angélique Ionatos
Il prend dans ses mains des choses disparates – une pierre,
une tuile brisée, deux allumettes brûlées,
le clou rouillé du mur d’en face,
la feuille qui est entrée par la fenêtre, les gouttes
qui tombent des pots de fleurs arrosés, les pailles
que le vent d’hier a déposées sur tes cheveux – il les prend
et là-bas, dans la cour, il édifie presque un arbre.
En ce presque réside la poésie. Tu la vois ?
Yannis Ritsos / Presque
Traduction Gérard Pierrat,
On ne peut me connaître
Mieux que tu me connais
Tes yeux dans lesquels nous dormons
Tous les deux
On fait à mes lumières d’homme
Un sort meilleur qu’aux nuits du monde.
Tes yeux dans lesquels je voyage
Ont donné aux gestes des routes
Un sens détaché de la terre
Dans tes yeux ceux qui nous révèlent
Notre solitude infinie
Ne sont plus ce qu’ils croyaient être
On ne peut te connaître
Mieux que je te connais.
Paul Éluard
Je suis dans la clarté qui s’avance
Mes mains sont toutes pleines de désir, le monde est beau.
Mes yeux ne se lassent pas de regarder les arbres,
les arbres si pleins d’espoir, les arbres si verts.
Un sentier ensoleillé s’en va à travers les mûriers.
Je suis à la fenêtre de l’infirmerie.
Je ne sens pas l’odeur des médicaments.
Les oeillets ont dû fleurir quelque part.
Et voilà, mon amour, et voilà, être captif, là n’est pas la question,
la question est de ne pas se rendre…
Nâzim Hikmet / Il neige dans la nuit
“Je suis le fils de l’homme et de la femme, d’après
ce qu’on m’a dit. Cela m’étonne ,
je croyais être davantage.»
Lautréamont
Ce n’est pas toi ma sœur que j’ai pris pour femme
en ce jour généreux où je bus
de tes eaux. J’ai épousé
les vals embrasés de lumière la délicate
végétation du hasard la masse
de blanches dunes silencieuses le contact
avec les ivres constellations du sud
aura de la cendre pupilles de pierre
qui murmurent au vent
l’ombre des rivières qui en toi se blottissent
indéchiffrées indéchiffré sourire
chanté par Dante
consécration de la parole & souffle
d’une déesse qui n’existe pas & qui en vient
à exister
entre les feuilles de mon drap ou dans le bruissement
des arbres & des ondes dans l’antichambre
des plages
le dessein de l’argile et de la mousse
j’ai épousé en toi
la sage rumeur de l’air l’ondulation
de chevaux aux versants
montagneux de la mort
les oiseaux dérivant dans le ciel intérieur
la maîtrise du souffle sur les arêtes
du jour voûte de l’enfance & de
la sagesse
la lumière agreste le bronze de l’exil
cicatrice qui s’ouvre
au triste feu
de mes brasiers
eau nue & flamme
ancrée en toi
sous la tige de mille sommeils
où se rassemblent & se réconcilient
maux & actions d’éclat
les choses sans nom & les noms
qui ne respirent pas encore
le don de celle qui m’accueille
massif & sans musique
dans la nuit pulsation incestueuse
de la terre barque de poussière
& femme de néant
car néant il me reste chaque fois que j’embrasse
tes rivières obscures
La terre je la bois
comme qui se dépouille
de l’ardeur de son corps & puis qui se retrouve
encore plus ardent: l’épaule
qui s’ouvre rayonnante
j’ai épousé l’épaule ou l’arbre qui s’incline
à la sourde crépitation de ma bouche
nomade
la langue de bêtes horizontales
qui boivent dans la lune le regard que sur elle
d’autres amants abandonnèrent à l’oubli
j’aime en toi
les innombrables couleurs d’une feuille
qui naît & renaît d’elle-même
galaxie d’herbe visitée par le vent
arôme qui s’adoucit
le chaos la lumière blessée
du quartz & des opales
dans les labyrinthes de l’air
mémoire du centre eau adolescente
où se résume & récuse le tout
j’ai épousé en toi l’origine intacte
de mon chant culminant
d’aura
& de limon
Casimiro de Brito / Ultime Noce
Traduction : Raymond Farina
“Je suis le fils de l’homme et de la femme, d’après
ce qu’on m’a dit. Cela m’étonne ,
je croyais être davantage. »
Lautréamont
Não foi contiguo irmã que me casei
no dia generoso em que bebi
águas tuas. Desposei
os vales ardidos da luz a delicada
vegetação do acaso o cúmulo
de brancas dunas silenciosas o contacto
com as ébrias constelações do sul
aura da cinza pupilas de pedra
que murmuram ao vento
a sombra dos rios que em ti repousam
indecifrados indecifrado sorriso
cantado por Dante
sagração da palabra e sopro
de uma deusa que não existe e passa
a existir
entre as folhas do meu lençol o ouvido
das árvores & das ondas no vestíbulo
das praias
o desígnio da argila & do musgo
desposei em ti
o sábio rumor do ar ondulação
de cavalos nas encostas
montanhosas da norte
as aves em deriva no azul interior
O dominio da respiração sobre as arestas
do dia cúpula da infância & da
sabedoria
a luz agreste o bronze do exílio
cicatriz que se abre
ao fogo triste
dos meus incendios
agua nua & chama
em ti ancorada
sob o caule de mil sonos
onde se reúnem & pacificam
os timbres & as doenças
as coisas sem nome & os nomes
que não respiram ainda
o dom de quem me acolhe
espesso & sem música
na noite incestuosa pulsação
da terra barca de pó
& senhora de nada
porque nada retenho quando abraço
teus ríos escuros.
A terra bebo
como quem se despe
do ardor do corpo e se reconhece
mais ardido ainda: o ombro
que se abre radiante
desposei ombro ou árvore que se inclina
à muda crepitação da mina boca
nómada
a linguagem dos animais horizontais
que bebem na lua o olhar que nela
outros amantes deixaram esquecido
amo em ti
as cores sem número de uma folha
que nasce & renasce de si mesma
galáxia de erva visitada pelo vento
aroma que amacia
o caos a luz ferida
do quartzo & das opalas
nos labirintos do ar
memoria do centro agua adolescente
onde o todo se resume e recusa
desposei em ti origen intacta
do meu canto culminante
de aura
& chão.
Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d’éclairs de chaleur
À la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d’étoiles de dernière grandeur
Aux dents d’empreintes de souris blanche sur la terre blanche
À la langue d’ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d’hostie poignardée
À la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
À la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d’écriture d’enfant
Aux sourcils de bord de nid d’hirondelle
Ma femme aux tempes d’ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de Champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d’allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d’as de cœur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d’écume de mer et d’écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d’initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d’orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d’or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d’éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d’oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
À la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d’un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d’amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d’ornithorynque
Ma femme au sexe d’algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu
André Breton / L’union libre
Qu’il fasse clair
Ou qu’il fasse nuit
Sur les prairies.
Un jour il faudra
Prendre avec les mains
De l’eau d’un fossé.
Pour qu’en tombe une goutte
Au hasard du vent,
Sur un mur perdu
Entre bois et prés.
—
Parce que c’est la pierre,
Parce que c’est l’eau,
Parce que c’est nous.
Mordre les glands
Par n’importe quel temps,
Même s’ils pourrissent.
Mettre le doigt contre l’écorce
Et puis la main.
Appliquer les deux joues
Sur la bête qu’on dépouille
Et s’asseoir près du calme
Effrayant des étangs.
Vivre c’est pour apprendre
A bien poser la tête
Sur un ventre de femme.
Et pour savoir tenir
Dans la paume entr’ouverte
Un galet qui traînait
Sur les sentiers du sol.
Il n’en fallut pas plus
Que toucher de la joue et contempler de près
La mousse au pied de l’arbre et quelques glands
[jaunis,
Pour se défaire du désespoir, des corridors,
Pour pardonner même aux pervenches
Leur beau miracle.
Manque d’autre fête et de répondant
Parmi toutes les choses
Qu’éclaire et que voit
Le soleil couchant,
C’est un geste encore qui sera tenté,
Qu’un bâton lancé les deux yeux fermés
Dans le pommier noir où sont les oiseaux
Venus pour chanter.
—
Avec le désir
De pouvoir tenir et porter longtemps
Le corps doux de plumes
Où silence est fait
De l’oiseau léger qui n’a pas voulu
Venir de lui-même apporter la fête.
Les mêmes doigts de l’homme aux yeux marqués de
[perte
Serrent, bien plus longtemps qu’il n’en faut pour si
[peu,
Le cou miraculeux du pigeon qui venait
Pour manger près de là sur un mur qui s’écaille.
—
Jusqu’à ne plus sentir
Que le dur des vertèbres
Et ne plus rien savoir
Que la tendresse.
Édouard Glissant / Rites
Petits dessins sur le sable
écriture d’oiseaux de mer
et le vent entre leur cri et moi
jusqu’aux nuages je trace
un plan de jardin d’eau
pour nos futurs étés
Rüdiger Fischer / La fête de la vie
Traduction : Luce Guilbaud
Kleine Zeichnungen im Sand
Schrift der Meeresvögel
und der Wind zwichen ihrem Schrei und mir
bis zu den Wolken entwerfe ich
den Plan eines Wassergartens
für unsere zukünftigen Sommer.
Le lit, la vitre auprès, la vallée, le ciel,
La magnifique rapidité de ces nuages.
La griffe de la pluie sur la vitre, soudain,
Comme si le néant paraphait le monde.
Dans mon rêve d’hier
Le grain d’autres années brûlait par flammes courtes
Sur le sol carrelé, mais sans chaleur.
Nos pieds nus l’écartaient comme une eau limpide.
O mon amie,
Comme était faible la distance entre nos corps !
La lame de l’épée du temps qui rôde
Y eût cherché en vain le lieu pour vaincre.
Yves Bonnefoy / La rapidité des nuages
J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les noeuds trop serrés n’ont pu les contenir.
Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir ;
La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.
Marceline Desbordes-Valmore / Les roses de Saadi
Je t’attendais devant le cinéma nommé Éden.
Huit heures et demie avions-nous dit devant ce cinéma.
L’Astragale de Sarrazin je l’avais vu la veille.
Une histoire d’amour très passionné. Je ne te vois
toujours pas arriver. Je voulais revoir avec toi
ce film d’amour très passionné, mais la rue était pleine
d’ombre et vide vide de gens entrant au cinéma ;
je n’attends plus qu’un bus pour me renfuir avec ma peine.
Je m’étais dit : invitons-le ce soir au cinéma
pour voir ce film d’amour très passionné, et puis un verre
de bière qu’on aurait pris, un verre de bière, un verre de joie
pour se donner du cœur au ventre. Un verre de peine amère
maintenant je bois. J’embrasserai mon oreiller au lieu de toi.
Toute une nuit pour changer en pardon des flots de haine.
William Cliff / Encore attendre
…..
Le bleu ne fait pas de bruit.
C’est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l’attire à soi, l’apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu’en elle il s’enfonce et se noie sans se rendre compte de rien.
Le bleu est une couleur propice à la disparition.
Une couleur où mourir, une couleur qui délivre, la couleur même de l’âme après qu’elle s’est déshabillée du corps, après qu’a giclé tout le sang et que se sont vidées les viscères, les poches de toutes sortes, déménageant une fois pour toutes le mobilier de ses pensées.
Indéfiniment, le bleu s’évade.
Ce n’est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance spéciale de l’air. Un empilement de clarté, une teinte qui naît du vide ajouté au vide, aussi changeante et transparente dans la tête de l’homme que dans les cieux.
L’air que nous respirons, l’apparence de vide sur laquelle remuent nos figures, l’espace que nous traversons n’est rien d’autre que ce bleu terrestre, invisible tant il est proche et fait corps avec nous, habillant nos gestes et nos voix. Présent jusque dans la chambre, tous volets tirés et toutes lampes éteintes, insensible vêtement de notre vie.
Jean-Michel Maulpoix / Le bleu ne fait pas de bruit…
Sur un noble destrier et poussé
par l’amitié Alexandre le Grand
soumit l’univers. Je roule à cent
kilomètres à l’heure vers mon bien-aimé.
Mon destrier est une voiture russe, une Lada,
bleu ciel. Cent trente mille bien sonnés au compteur,
elle rugit en traversant ma patrie enneigée.
Une paire d’yeux gris et dans ces yeux la mer.
Écartez-vous, belle Aphrodite, voici mon tour
de ramper par l’écume blanche
et de lécher l’eau salée sur sa peau.
En lui, près de lui, voici l’Attique,
les rivages azurés protégés du gel à jamais.
Là-bas, je renais, je suis Alexandre,
ma voiture prend le frais dans un bosquet d’oliviers.
Les sorcières du Nord, les divinités de Scythie
je me lève avant l’enfer des chrétiens et
la haine des bourgeois rouges ou noirs.
Ainsi je suis prêt à l’aimer.
Sur les roches du rivage, un jeune homme nu,
un poète, chante sur sa guitare :
Alexandre est un assassin. En amour,
il n’y a pas de héros, juste des estropiés.
Pentti Holappa / Alexandre
Fragile est le trésor des oiseaux.
Toutefois, puisse-t-il scintiller toujours dans la lumière !
Telle humide forêt peut-être en a la garde,
il m’a semblé qu’un vent de mer nous y guidait,
nous le voyions de dos devant nous comme une
ombre…
Cependant, même à qui chemine à mon côté, même à ce chant je ne dirai ce qu’on devine dans l’amoureuse nuit.
Ne faut-il pas plutôt laisser monter aux murs le silencieux lierre de peur qu’un mot de trop ne sépare nos bouches et que le monde merveilleux ne tombe en ruine?
Ce qui change même la mort en ligne blanche au petit jour, l’oiseau le dit à qui l’écoute.
Philippe Jaccottet / Le secret
I
Je l’écoutais, puis j’ai craint de ne plus
L’entendre, qui me parle ou qui se parle.
Voix lointaine, un enfant qui joue sur la route,
Mais la nuit est tombée, quelqu’un appelle.
Là où la lampe brille, où la porte grince
En s’ouvrant davantage ; et ce rayon
Recolore le sable où dansait une ombre,
Rentre, chuchote-t-on, rentre, il est tard.
(Rentre, a-t-on chuchoté, et je n’ai su
Qui appelait ainsi, du fond des âges,
Quelle marâtre, sans mémoire ni visage,
Quel mal souffert avant même de naître.)
II
Ou bien je l’entendais dans une autre salle.
Je ne savais rien d’elle sinon l’enfance.
Des années ont passé, c’est presque une vie
Qu’aura duré ce chant, mon bien unique.
Elle chantait, si c’est chanter, mais non,
C’était plutôt entre voix et langage
Une façon de laisser la parole
Errer, comme à l’avant incertain de soi,
Et parfois ce n’étaient pas même des mots,
Rien que le son dont des mots veulent naître,
Le son d’autant d’ombre que de lumière,
Ni déjà la musique ni plus le bruit.
III
Et je l’aimais comme j’aime ce son
Au creux duquel rajeunirait le monde,
Ce son qui réunit quand les mots divisent,
Ce beau commencement quand tout finit.
Syllabe brève puis syllabe longue,
Hésitation de l’iambe, qui voudrait
Franchir le pas du souffle qui espère
Et accéder à ce qui signifie.
Telle cette lumière dans l’esprit
Qui brille quand on quitte, de nuit, sa chambre,
Une lampe cachée contre son coeur,
Pour retrouver une autre ombre dansante.
V
Et la vie a passé, mais te garda
Vive mon illusion, de ces mains savantes
Qui trient parmi les souvenirs, qui en recousent
Presque invisiblement les déchirures.
Sauf : que faire de ce lambeau d’étoffe rouge ?
On le trouve dans sa mémoire quand on déplace
Les années, les images ; et, brusques, des larmes
Montent, et l’on se tait dans ses mots d’autrefois.
Parler, presque chanter, avoir rêvé
De plus même que la musique, puis se taire
Comme l’enfant qu’envahit le chagrin
Et qui se mord la lèvre, et se détourne.
Yves Bonnefoy / La voix lointaine
Ce soir je m’étais penché sur ton sommeil.
Tout ton corps dormait chaste sur l’humble lit,
Et j’ai vu, comme un qui s’applique et qui lit,
Ah ! j’ai vu que tout est vain sous le soleil !
Qu’on vive, ô quelle délicate merveille,
Tant notre appareil est une fleur qui plie !
O pensée aboutissant à la folie !
Va, pauvre, dors ! moi, l’effroi pour toi m’éveille.
Ah ! misère de t’aimer, mon frêle amour
Qui vas respirant comme on respire un jour !
O regard fermé que la mort fera tel !
O bouche qui ris en songe sur ma bouche,
En attendant l’autre rire plus farouche !
Vite, éveille-toi. Dis, l’âme est immortelle ?
Paul Verlaine / Vers pour être calomnié
Les oiseaux, oui, qui n’ont pas de dents,
pas de doutes, pas de regrets, et les enfants
qui traînent la mer au bout d’une ficelle,
et les femmes dont le non est un oui
dans une autre gamme, quand on a le dos
au sol et que leur ombre dans nos yeux
verse à pleins seaux le ciel qui toujours
lève l’ancre à nos genoux,
et les poètes que la vie traverse
comme un train l’affiche bleue des voyages
—et chaque vers sous l’ecchymose
porte le chiffre de la rose et du
déchirant bonheur d’être nu parmi les ronces.
Guy Goffette / A Georges Perros au piano / Pour Michel Butor
Poète,
Ne te trompe pas en regardant les hommes
Marcher avec les hommes :
Vivre, c’est tout autre chose
Que de porter sur soi un manteau de larmes
Ou même toute la colère noire des dieux.
Vivre,
C’est quelque chose de plus
Que de simplement parler de l’abeille, du miel de l’abeille,
Du bourdonnement de l’abeille, de la fleur
De l’abeille.
Vivre, c’est quelque chose de plus
Que tout ça.
Mais toi, le poète du peu et des riens,
Sauras-tu vraiment un jour ce que c’est que de vivre,
Que de vivre enfin hors du poème ?
Yves Namur
Veux-tu l’acheter ?
Mon coeur est à vendre.
Veux-tu l’acheter,
Sans nous disputer ?
Dieu l’a fait d’aimant ;
Tu le feras tendre ;
Dieu l’a fait d’aimant
Pour un seul amant !
Moi, j’en fais le prix ;
Veux-tu le connaître ?
Moi, j’en fais le prix ;
N’en sois pas surpris.
As-tu tout le tien ?
Donne ! et sois mon maître.
As-tu tout le tien,
Pour payer le mien ?
S’il n’est plus à toi,
Je n’ai qu’une envie ;
S’il n’est plus à toi,
Tout est dit pour moi.
Le mien glissera,
Fermé dans la vie ;
Le mien glissera,
Et Dieu seul l’aura !
Car, pour nos amours,
La vie est rapide ;
Car, pour nos amours,
Elle a peu de jours.
L’âme doit courir
Comme une eau limpide ;
L’âme doit courir,
Aimer ! et mourir.
Marceline Desbordes-Valmore / La sincère
Entouré des fleurs, devant ma coupe
Je bois dans la solitude
Je lève mon verre vers la lune
Trinquons à nous trois, la lune, mon ombre et moi
La lune ne descend pas boire
Mon ombre ne sait que me suivre
La lune et mon ombre m’accompagnent pour l’instant
Profitons du printemps pour nous laisser aller à l’allégresse
Lorsque je chante la lune flâne
Quand je danse mon ombre zigzague
Amusons-nous ensemble au moment de mon éveil
Avant que l’ivresse nous sépare
Promettons-nous un amour éternel
Même si les nuages finissent par nous disperser
李白 Li Bai / Solitude au clair de lune
J’irai, j’irai porter ma couronne effeuillée
Au jardin de mon père où revit toute fleur ;
J’y répandrai longtemps mon âme agenouillée :
Mon père a des secrets pour vaincre la douleur.
J’irai, j’irai lui dire au moins avec mes larmes :
” Regardez, j’ai souffert… ” Il me regardera,
Et sous mes jours changés, sous mes pâleurs sans charmes,
Parce qu’il est mon père, il me reconnaîtra.
Il dira: ” C’est donc vous, chère âme désolée ;
La terre manque-t-elle à vos pas égarés ?
Chère âme, je suis Dieu : ne soyez plus troublée ;
Voici votre maison, voici mon coeur, entrez ! ”
Ô clémence! Ô douceur! Ô saint refuge ! Ô Père !
Votre enfant qui pleurait, vous l’avez entendu !
Je vous obtiens déjà, puisque je vous espère
Et que vous possédez tout ce que j’ai perdu.
Vous ne rejetez pas la fleur qui n’est plus belle ;
Ce crime de la terre au ciel est pardonné.
Vous ne maudirez pas votre enfant infidèle,
Non d’avoir rien vendu, mais d’avoir tout donné.
Marceline Desbordes-Valmore / La couronne effeuillée
Le marbre le plus pur créé par Michel-Ange
Est un jeune guerrier triste et beau comme un ange ;
L’artiste l’a sculpté languissamment assis
A l’angle du tombeau de l’un des Médicis ;
Il rêve, il est empreint d’une vague souffrance :
C’est le génie en deuil de la belle Florence
Qui revit immortel sous ce puissant ciseau,
Et que le peuple ému nomma Penseroso !
Ce marbre est devenu pour toute l’Italie
Le symbole sacré de la mélancolie :
Penseroso, c’est l’ange aux sublimes douleurs,
Qui sent fléchir son âme et qui retient ses pleurs ;
C’est le divin patron devant lequel s’arrête
L’artiste voyageur, le pèlerin poète ;
C’est l’idéal aimé de tout cœur qui souffrit.
Emblème dont Milton a deviné l’esprit.
Quand, poète sans nom, il quitta l’Angleterre,
Et passa dans Florence, ignoré, solitaire ;
Le soir il s’asseyait en face du tombeau,
Il souriait en frère à ce marbre si beau :
Son douloureux génie et son âme abattue
Semblaient se refléter dans la blanche statue ;
Les luttes de l’esprit qui le faisaient rêver,
Sur ce front Michel-Ange avait su les graver
Pour donner à son œuvre une empreinte aussi triste.
Autant que le poète avait souffert l’artiste ;
Et Milton, inspiré par ce marbre touchant,
Fit sur Penseroso son plus sublime chant.
Michel-Ange et Milton, la forme et la parole,
Ont de Penseroso consacré le symbole.
Un soir, vous me contiez cette histoire de l’art,
Et je vous écoutais de l’âme et du regard ;
Demeurant près de vous, dans la molle attitude
Où me berce la Muse aux jours de solitude,
Je rêvais… Sur ma main ma tête se posa ;
Vous me dites alors : « Siete Penserosa !
De ce marbre inspiré l’image se reflète
Sur votre jeune front de femme et de poète ;
Vous avez son air triste et son regard penseur,
Et Michel-Ange en vous eût reconnu sa sœur ! »
Penserosa ! Ce nom, poétique baptême,
De mes chants douloureux est devenu l’emblème ;
Il les révélera, comme un accent plaintif
Parfois révèle une âme au monde inattentif.
Louise Collet / Penserosa
N’avais-tu pas ? N’étais-tu pas ?
Perdre était le mot. Toujours plus nu il se vidait
Jusqu’à perdre n’être plus n’être pas et le troisième
Terme
N’existe pas n’a pas de nom ni de terme
Encore criait-il
Où recommence l’origine ce qui
Otant le vêtement révèle la douceur
D’un corps sa nudité extrême et plus bas
Délaisse les raisonnements les démarches spécieuses
Le seul mouvement qui va du plus vers le moins
Ou le geste contraire
Ce n’est pas le but qui compte ni la source
L’intervalle
Seul fonde l’intervalle seul
Délaisse l’initiale et la finale
Va déborde tout ce qui est
A l’une et l’autre bornes
Excède l’intervalle même
Ni au-delà ni entre ni sur en aucun
Aucun lieu ne se pourra jamais dessiner
L’espace vide où plonge le regard
Sous la paupière de chair
L’aveuglement voulu vacant
Benoît Conort / Main de nuit
Au-dessous d’une ardoise d’écolier qui prévient, écrit à la craie, que demander à manger privera de vin, par un étroit guichet une main sans visage délivre à chaque homme d’une file indienne la bouteille de roulis noir. C’est la taverne des pêcheurs de l’île de Hoëdic, au large du Morbihan. L’alcool n’assomme pas, il met au diapason.
Boire, c’est se mettre à hauteur du vacarme de naufrage que fait l’océan. Vacarme visuel – et la mauvaise postsynchronisation du film qui décroche les bruits des images ne fait que souligner l’évidence qu’il n’est de son qui puisse rendre compte du monstrueux bouillon d’onze heures qui bat en tempête vingt-quatre heures sur vingt-quatre contre ce morceau de granit bas sur l’eau. Monstrueux et qui se lit comme un parchemin.
L’homme d’embruns, le mendiant dit moins qu’il ne mime : Là-bas, il y a, passé le grand vacarme amer qui déchiquette les pantalons des hommes comme s’ils étaient confectionnés avec du papier froissé enduit de jus de crabes, il y a, sous le rocher du lieu perdu, à basse marée, il y a, où s’enliser dans les sables qui remuent, il y a, quand alentour la vase mouvante, traversée de grimaces terribles, est un semis de taches de rousseur, il y a, dans une boîte de fer-blanc scellée par une cordelette, une boîte de fer-blanc qui scintille sans soleil, il y a : l’OR.
Jacques Sicard / L’or
À quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bocages s’évapore
L’odeur du soir fêté.
Là-bas, dans leur vaste chantier
Au soleil des Hespérides,
Déjà s’agitent — en bras de chemise —
Les Charpentiers.
Dans leurs Déserts de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la ville
Peindra de faux cieux.
Ô, pour ces Ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! quitte un instant les Amants
Dont l’âme est en couronne.
Ô Reine des Bergers,
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
Que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer à midi.
Arthur Rimbaud / Bonne pensée du matin
Le malheur m’a jeté son souffle desséchant :
De mes doux sentiments la source s’est tarie,
Et mon âme incomprise avant l’heure flétrie,
En perdant tout espoir perd tout penser touchant,
Mes yeux n’ont plus de pleurs, ma voix n’a plus de chant,
Mon cœur désenchanté n’a plus de rêverie ;
Pour tout ce que j’aimais avec idolâtrie,
Il ne me reste plus d’amour ni de penchant.
Une aride douleur ronge et brûle mon âme,
Il n’est rien que j’envie et rien que je réclame,
Mon avenir est mort, le vide est dans mon cœur.
J’offre un corps sans pensée à l’œil qui me contemple ;
Tel sans divinité reste quelque vieux temple,
Telle après le banquet la coupe est sans liqueur.
Louise Colet
Les plus tristes amours du monde,
O mon cœur, qui les a chantées ?
Saphô ? Didon ? Yseult la blonde ?
Ariane en son île ronde ?
Armide aux grâces enchantées ?
Les plus tristes amours du monde,
O mon cœur, qui les a chantées ?
Les plus tristes amours du monde,
O mon cœur, qui les a vécues ?
Grande Hélène en désirs féconde ?
Héro tendant les bras vers l’onde ?
Cléopâtre deux fois vaincue ?
Les plus tristes amours du monde,
O mon cœur, qui les a vécues ?
Les plus tristes amours du monde,
O mon cœur, s’en sont vite allées
Dedans la mort notre et profonde…
Donc, dansez bien la belle ronde,
Amoureuses si désolées…
Les plus tristes amours du monde,
Bien vite et tôt sont consolées.
Gérard d’Houville / Très vieille ronde pour les petites filles
Humaine entre les humaines,
O toi qui comprends les cœurs,
Veux-tu qu’un soir je te mène
Mes rêves et mes douleurs ?
Par un crépuscule orange,
Vers les mura de ta villa,
Je guiderai, pâtre étrange,
Mon troupeau docile et las.
Nous irons sous les vieux rouvres
Et sous, les oliviers tors,
Jusqu’à ton portail qui ouvre
Ses battans de fers et d’ors.
Entre tes cyprès énormes
Et tout enserres de nuit,
Tu verras passer les formes
De mes plus charmans ennuis ;
Au bruit bleu de tes fontaines,
Dans l’ombre qui grandira,
De mes peines incertaines
La plus chère pleurera.
Et sous la lune montante
Qui fait ton jardin plus noir,
Tu sauras que ce qui chante
Est mon très doux désespoir.
Enfin, dans le petit temple
Où jadis venaient les dieux,
Il faudra que tu contemples
Un holocauste odieux.
Car je veux, pour que tu m’aimes,
— Sanguinaire et faux berger, —
Te donner le cri suprême
Du plus beau songe, égorgé !
Gérard d’Houville / Sur un air italien et bizarre
La nuit… la nuit… la nuit… tout est bleu, tout est vague.
Dis ? avons-nous vécu la tristesse et le jour ?
L’oubli… l’oubli… l’oubli… Jette dans l’eau tes bagues
Avec tous les adieux qui n’ont pas de retour.
Des pleurs… des pleurs… des pleurs… Pourquoi ? tout est si tendre ;
Laisse flotter ton voile au parfum du jasmin.
Le vent… le vent… le vent… Ne veux-tu pas attendre
Le dieu cher et nouveau qui s’appelle Demain ?
Des voix… des voix… des voix… Qui parle, qui fredonne
Cette chanson d’amour enroulée à ces fleurs ?
O cœur… ô cœur… ô cœur. Tout est si beau : pardonne
Voluptueusement à la vieille douleur.
Gérard d’Houville/ Imprécise
comme d’une langue inconnue que
j’apprends je cherche ce mot
à travers tous les visages
chaque visage est une part de mon nom
je suis jeune ou je suis vieux
selon que je nous rencontre
puis je me perds puisque mon
nom mon visage est une foule
et je ne sais plus ce qui change
entre un mot et un visage
mais je marche de lettre en lettre
je me déchiffre je me
compose de toi et du jour
où je te lis
***
on ressemble à ce qu’on sait
je te ressemble
même s’il faut fermer les yeux
sur moi pour te reconnaître
là où tu es je voyage
j’épelle le premier jour
de notre histoire sur toutes les
pierres
je suis le mur que tu lis
et comme il tourne avec nous
ce mur fait le tour du monde
***
tant de mots n’ont laissé que
leur silence
nous de loin comme le bonheur
nous approchons pour mettre un
peu de nous dans le creux du
temps
***
je ferme les yeux de me
perdre dans le sens je dors
dans les mots je me réveille
dans les intervalles entre eux
c’est là que je me déplace
je suis une part de ce qui n’a pas de fin
entre les mots
***
oui
c’est moi
qui manque aux mots
non les mots qui me manquent
j’ai dû dormir quand il ne
fallait pas je n’étais pas
présent quand on leur a fait
dire ce que je ne voulais pas
depuis je travaille pour le silence
j’amasse l’absence des mots
je laisse une place vide dans
tout ce qui est dit c’est la
place du mot à dire pour que
la mer s’arrête
les pierres montent
je suis le vide
de ce mot
***
de tous les cris il ne reste
rien qu’un bout de barbelé
calligraphie de l’invisible
***
quand les noms les ont quittés
ils sont devenus un fleuve
et ce fleuve coule en nous
je ne sais rien faire d’autre
que d’être son mouvement
qui nous emporte
dans le bruit nous nous crions
nos
noms
***
je n’ai plus rien que ma marche
je viens après le dernier
venu avec ceux qui n’ont
plus que leur vie dans
leur voix
Henri Meschonnic / Combien de noms ?
je sais pourquoi
chaque vie qui
passe me fait
rire rire et rire
c’est parce qu’à toutes ces vies
j’ai une vie de plus dans ma vie
et je n’ai pas d’autre
voix pour le dire et redire
que ce rire
qu’on ne voit pas puisque
il passe devant moi et me
fait signe de se taire ensemble
Henri Meschonnic / Tout entier visage (4
D’un bord à l’autre bord j’ai passé la rivière,
Suivant à pied le pont qui la franchit d’un jet
Et mêle dans les eaux son ombre et son reflet
Au fil bleui par le savon des lavandières.
J’ai marché dans le gué qui chante à sa manière.
Étoiles et cailloux sous mes pas le jonchaient.
J’allais vers le gazon, j’allais vers la forêt
Où le vent frissonnait dans sa robe légère.
J’ai nagé. J’ai passé, mieux vêtu par cette eau
Que par ma propre chair et par ma propre peau.
C’était hier. Déjà l’aube et le ciel s’épousent.
Et voici que mes yeux et mon corps sont pesants,
Il fait clair et j’ai soif et je cherche à présent
La fontaine qui chante au cœur d’une pelouse.
Robert Desnos / La rivière
Un bateau fait, dans l’escalier,
Des chaises de chambre à coucher,
Rempli de coussins du divan
Pour naviguer sur l’océan.
Nous avions des clous, une scie,
Le seau d’eau de la nursery.
« Et prenons aussi, a dit Tom,
Un morceau de cake, une pomme ».
Pour Tom et moi, c’était assez
Pour aller voguer, jusqu’au thé.
Nous avons navigué longtemps,
C’était un jeu très amusant ;
Mais Tom, soudain, tomba dans l’eau
Et je restai seul matelot.
Robert Louis Stevenson / Un jeu très amusant
En silence, ma bien-aimée
A ouvert sa fenêtre
Afin que mon regard la voit
Se pencher en souriant
Comme de ses yeux sans nuages
Elle m’offrit une salutation,
Une pluie de roses
Se répandit sur moi.
Elle sourit de sa bouche
Et aussi de ses joues ;
Dans l’instant le monde fleurit
Pour moi comme un rosier
Elle sourit des roses
Elle sourit vers moi
Puis elle referme sa fenêtre
Et doucement sourit pour elle.
Elle sourit dans sa chambre
Avec son teint de rose
Mais je ne puis, hélas,
Y être auprès d’elle
Ô si je pouvais la câliner
Toute une année dans sa petite chambre
Elle l’emplirait de fond en comble
Des roses de son sourire
Friedrich Rückert
Traduction : Jérôme Billy
Si tu n’as pas laissé les jeux d’enfant,
comment être adulte ?
Sans la pureté de l’esprit, si tu es encore
dans l’avidité, l’envie et autres désirs,
tu es comme les enfants jouant au sexe,
Ils luttent, jouent et se touchent,
mais çà n’est pas du sexe
Pareil pour les combats des hommes.
Batailles de polochons ! de pistolets à eau !
sans objet, ni sens, totalement futiles.
Rûmi
I
Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m’eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N’accourut-elle pas l’enlever de la terre ?
Je n’aurais pas connu tous ces tourments affreux ;
Mon cœur n’aurait pas bu tant de fiel, goutte à goutte.
Au fond de mon néant, oh ! je serais, sans doute,
Moins plaintif, plus heureux.
Mais Dieu m’a condamné, le sort doit me poursuivre ;
De mon sang, de mes pleurs, il faut que tout s’enivre !…
II
Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m’eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N’accourut-elle pas l’enlever de la terre ?
Car libre l’oiseau vole et redit ses concerts ;
Car libre le vent souffre au gré de son caprice ;
Car libre, l’onde limpide, harmonieuse, glisse
Entre les gazons verts.
Esclave, il n’est pour moi nul bonheur, nulle fête,
Et je n’ai pas de place où reposer ma tête.
III
Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! Pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m’eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N’accourut-elle pas l’enlever de la terre ?
Quand la voix du colon prend son lugubre accent,
Quand siffle sur mon front sa flexible rouchine,
Si j’ose tressaillir en lui tendant l’échine,
Il me bat jusqu’au sang.
Et si, quand le fouet plonge en ma chair qu’il déchire,
J’invoque sa pitié : J’entends le maître rire !…
IV
Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m’eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N’accourut-elle pas l’enlever de la terre ?
Cette nuit, cependant, j’ai vu la liberté !…
L’esclave ne dort pas ; mais un labeur sans trêve
M’ayant brisé les sens, j’ai joui de ce rêve
Que l’on m’a tant vanté :
J’étais libre, j’errais, comme le maître, allègre,
Ayant l’espace, à moi ! Mais non, Dieu m’a fait nègre…
V
Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m’eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N’accourut-elle pas l’enlever de la terre ?
Où donc es-tu, toi-même ? On m’a dit que, d’en bas,
Lorsqu’une âme qui prie est souffrante et sincère,
Vers toi qu’on nomme, ô Dieu ! peut montrer sa prière :
Et tu ne m’entends pas !…
La prière du nègre a-t-elle moins de charmes ?
Ou n’est-ce pas à toi que s’adressent ses larmes ?
VI
Pourquoi donc suis-je nègre ? Oh ! pourquoi suis-je noir ?
Lorsque Dieu m’eut jeté dans le sein de ma mère,
Pourquoi la mort jalouse et si prompte au devoir
N’accourut-elle pas l’enlever de la terre ?
Ah ! si tu m’entends bien, tu dois aussi me voir.
Si je blasphème, hélas ! tu vois bien que je pleure ?
Tu sais, toi qui sais tout, que je souffre à toute heure,
Parce que je suis noir !
Eh bien, oui, trop longtemps j’ai souffert sans mot dire.
Seigneur, pardonne-moi si j’apprends à maudire.
Massillon Coicou / Complainte de l’esclave
Ce pain a la saveur d’un souvenir,
mangé dans cette taverne des pauvres,
Lorsque est abandonné et l’espace et le port.
Et j’aime l’amertume de la bière,
asseyez-vous maintenant à mi-chemin,
vous assombries dans le visage de la montagne et du phare.
Mon âme qui sa peine a gagné ,
avec des yeux nouveaux dans le soir ‘ancien,
ressemble à un pilote avec sa femme enceinte.
et un navire fait de très vieux bois
scintille au soleil, et la cheminée
longue comme deux arbres, est une imagination
de l’enfant, que j’étais il y a vingt ans.
Et qui me dirait ma vie
si belle, avec tant de tristesse douce,
et tant de bonheur enfermés en elle!
Umberto Saba / Après la tristesse
Quand le remord te cause trop de peine
et que tu fais demander en hâte de mes nouvelles ;
je voudrais répondre : Je vais bien ;
mais à quoi sert de mentir ?
Pour l’amour de toi, pour ta tranquillité,
j’ai même pensé faire semblant d’être heureux ;
mais tu as beaucoup vécu et tu sais bien si dans mon état
on peut connaître la paix.
Pourtant, je ne te hais pas ; et je n’adresse qu’une prière
à Dieu, pour tant d’ingratitude :
que tu saches un jour quelle immense chose était
ce vieil amour que j’éprouvais.
Umberto Saba / Nouveaux vers à Lina 2
Être là, dans le jardin, sous les grands arbres.
Le feuillage, vu d’en dessous, dans la lumière.
Transparence, mouvement berçant des feuilles.
Beaucoup de choses et d’événements importants
auxquels on ne fait pas attention.
Dans le jardin entouré de hauts murs.
Antoine Emaz / Sauf
La souffrance a trop de chemins trop de formes
je ne compte pas sur la mort je conte par la mort
je ne compte pas sur la mort mais par elle je conte
Benoit Conort
Un pigeon échappé d’un laboratoire et à qui on a enlevé le bulbe rachidien titube sur un trottoir. Plusieurs filles l’examinent avec cruauté, l’une d’elles, suave comme une madone d’Italie, porte le bras en écharpe parce qu’elle a été blessée par un amant féroce à peau ambrée.
Sur les avenues et boulevards, le souffle des dormeurs sur les bancs agite une seconde une feuille morte. Dans le fond des cafés, au coeur noir des petits hôtels, des gens rêvent tout haut.
L’arôme vanillé des chocolats de qualité à la fumée dense, consommés encore dans quelques discrets salons de thé, n’est perçu que des chiens errants qui jouissent d’un odorat plus délicat que celui de l’homme.
Jean Follain / Paris
Mon noir géant
tenant en respect les lances du soleil
dresse
une tente
Nous y entrons
y trouvons une fraîche cuisine
Je prépare un thé à la rose
je mange à la cuiller une fenêtre
de lumière
protégée par mon géant
Rose Ausländer
Tu dis, il ne s’agit pas de l’homme-Rilke : moi aussi, je suis brouillé avec lui, avec son corps, ce corps avec lequel avait toujours été possible jusqu’ici une entente si pure que souvent je ne savais plus qui était plus heureusement poète : lui, moi, nous deux ? (Plantes des pieds bienheureuses, si souvent bienheureuses de marcher sur tout, sur la terre, bienheureuses de leur premier savoir, de leur pressentiment, de leur complicité au-delà de tout savoir !). Et maintenant la discorde, le double costume, l’âme autrement vêtue, le corps déguisé différent. Depuis décembre déjà dans cette clinique…
Rainer Maria Rilke à Marina Tsvetaïeva
Un homme vit de regrets, d’envies recuites,
conscient de sa sottise et de sa laideur.
Un jour il rencontre des roses jaunes,
à peine souffrées, au parfum insinuant,
qui prouvent le corail au fond des océans
et la vérité des énigmes et des mythes.
Seule la beauté, découvre-t-il,
a le pouvoir de parler, le parfum
de retenir la réponse imprudente.
Paul de Roux / Les roses
Las des fleurs, épuisé de ses longues amours,
Un papillon dans sa vieillesse
(Il avait du printemps goûté les plus beaux jours)
Voyait d’un oeil chagrin la tendre hardiesse
Des amants nouveau-nés, dont le rapide essor
Effleurait les boutons qu’humectait la rosée.
Soulevant un matin le débile ressort
De son aile à demi-brisée :
” Tout a changé, dit-il, tout se fane. Autrefois
L’univers n’avait point cet aspect qui m’afflige.
Oui, la nature se néglige ;
Aussi pour la chanter l’oiseau n’a plus de voix.
Les papillons passés avaient bien plus de charmes !
Toutes les fleurs tombaient sous nos brûlantes armes !
Touchés par le soleil, nos légers vêtements
Semblaient brodés de diamants !
Je ne vois plus rien sur la terre
Qui ressemble à mon beau matin !
J’ai froid. Tout, jusqu’aux fleurs, prend une teinte austère,
Et je n’ai plus de goût aux restes du festin !
Ce gazon si charmant, ce duvet des prairies,
Où mon vol fatigué descendait vers le soir,
Où Chloé, qui n’est plus, vint chanter et s’asseoir,
N’offre plus qu’un vert pâle et des couleurs flétries !
L’air me soutient à peine à travers les brouillards
Qui voilent le soleil de mes longues journées ;
Mes heures, sans amour, se changent en années :
Hélas ! Que je plains les vieillards !
” Je voudrais, cependant, que mon expérience
Servît à tous ces fils de l’air.
Sous des bosquets flétris j’ai puisé ma science,
J’ai défini la vie, enfants : c’est un éclair !
Frêles triomphateurs, vos ailes intrépides
S’arrêteront un jour avec étonnement :
Plus de larcins alors, plus de baisers avides ;
Les roses subiront un affreux changement.
” Je croyais comme vous qu’une flamme immortelle
Coulait dans les parfums créés pour me nourrir,
Qu’une fleur était toujours belle,
Et que rien ne devait mourir.
Mais le temps m’a parlé ; sa sévère éloquence
A détendu mon vol et glacé mes penchants :
Le coteau me fatigue et je me traîne aux champs ;
Enfin, je vois la mort où votre inconséquence
Poursuit la volupté. Je n’ai plus de désir,
Car on dit que l’amour est un bonheur coupable :
Hélas ! D’y succomber je ne suis plus capable,
Et je suis tout honteux d’avoir eu du plaisir. ”
Près du sybarite invalide,
Un papillon naissait dans toute sa beauté :
Cette plainte l’étonne ; il rêve, il est tenté
De rentrer dans sa chrysalide.
” Quoi ! Dit-il, ce ciel pur, ce soleil généreux,
Qui me transforme et qui me fait éclore,
Mon berceau transparent qu’il chauffe et qu’il colore,
Tous ces biens me rendront coupable et malheureux !
Mais un instinct si doux m’attire dans la vie !
Un souffle si puissant m’appelle autour des fleurs !
Là-bas, ces coteaux verts, ces brillantes couleurs
Font naître tant d’espoir, tant d’amour, tant d’envie !
Oh ! Tais-toi, pauvre sage, ou pauvre ingrat, tais-toi !
Tu nous défends les fleurs encor penché sur elles.
Dors, si tu n’aimes plus ; mais les cieux sont à moi :
J’éclos pour m’envoler, et je risque mes ailes !
Marceline Desbordes-Valmore / Le papillon malade
Tout soupçon de rêve
glissera au loin vers l´oubli,
mais pas avant que les pierres
ne se retournent dans les pierriers.
Un coeur sans amour
existera un jour,
mais pas avant que les rivières
ne coulent vers l´amont.
Une main qui n´a pas besoin
d´autres main
est peu probable.
Nous ne la verrons jamais.
Tarjei Vesaas / Avec cela se construit un chemin
Traduction : Eva Sauvegrain et Pierre Grouix.
Rouge est le sang de tes veines à l´heure la plus sombre. La sève vitale se prépare jour et nuit dans un jour las à mourir. Heureusement, à travers, filent de grandes lois, filent de profonds courants. Vie,vie,vie - qui chante là ? Tous ceux qui ne sont pas morts la chantent en route à travers les cols brumeux jusqu´au plus profond d´eux-mêmes.
Tarjei Vesaas / Heureusement
Traduction : Eva Sauvegrain et Pierre Grouix.
Je salue les fleurs,
je salue les pierres,
je salue les collines,
je salue les vieilles gens
à la vie dure
imprimée sur leur visage.
Elles disent :
heureusement, tu es de retour
Nous avons pensé à toi.
Je suis surpris d’entendre ces mots.
Le visage d’en face
est comme un billot cordial.
À la fin, je me sens
vraiment rentré chez moi.
Tarjei Vesaas / Les collines de chez moi
Traduction : Eva Sauvegrain et Pierre Grouix.
Calme est la surface
au pays des flammes,
rien n’est visible,
tout est en équilibre.
Mais des choses ont cours
à cet instant,
tel l’éboulement chaud
au cœur des montagnes.
Ils le savent, les rares
qui ont vu à travers les fissures
et senti la chaleur frapper.
Les gens sont attirés par les gens
dans une faim de flammes sur plus de mille lieues
- et, les yeux dans les yeux,
l’un pour l’autre, perdent soudain l’incertitude
quant à la vérité sur la profondeur du feu
et la rencontre sauvage des flammes.
Plus court que court, toutes les choses durent quand même.
Tout dure plus longtemps – près d’une multitude innombrable.
Strident, le jour de la moisson chante en juillet.
Quiconque a atteint
le soleil est tombé.
D’étranges odeurs brûlent, enivrent le cœur
dans le rêve et les visions sauvages du soir.
L’œil du dieu repose
sur la terre en miettes.
Au plus profond du royaume
de nouveaux scarabées foulent de vieux restes,
croient les vieilles racines.
Les mêmes racines tendres,
toujours autour des pierres,
sombres, humides et toujours.
Emplies de forces aveugles.
Emplie de non-né
dans un vent nocturne.
Tarjei Vesaas Traduction : Eva Sauvegrain et Pierre Grouix.
S’il vous plaît vendre vos baisers,
J’en achèterai volontiers,
Et en aurez mon cœur en gage,
Pour les prendre par héritage,
Par douzaines, cents ou milliers.
Ne les me vendez pas si chers
Que vous feriez à étrangers,
En me recevant en hommage,
S’il vous plaît vendre vos baisers,
J’en achèterai volontiers,
Et en aurez mon cœur en gage.
Mon veuil et mon désir entiers
Sont vôtres, maugré tous dangers ;
Faites comme loyale et sage,
Que pour mon guerdon et partage,
Je soie servi des premiers,
S’il vous plaît vendre vos baisers…
Charles d’Orléans
Triste à ma cellule,
Quand la nuit s’abat,
Je n’ai de pendule
Que mon coeur qui bat ;
Si l’ombre changeante
Noircit mon séjour,
Quelque atome chante,
Qui m’apprend le jour.
Dans ma cheminée,
Un grillon fervent
Faisant sa tournée
Jette un cri vivant :
C’est à moi qu’il livre
Son fin carillon,
Tout charmé de vivre
Et d’être grillon.
La bonté du maître
Se glisse en tout lieu ;
Son plus petit être
Fait songer à Dieu.
Sait-il qu’on l’envie,
Seul et ténébreux ?
Il aime la vie,
Il est bien heureux !
La guerre enfiévrée
Passait l’autrefois,
Lionne effarée,
Broyant corps et voix ;
Mon voisin l’atome
Fut mon seul gardien,
Joyeux comme un gnome
A qui tout n’est rien.
Dieu nous fit, me semble,
Quelque parité :
Au même âtre ensemble
Nous avons chanté.
Il me frappe l’heure,
Je chauffe ses jours ;
Mais, femme, je pleure ;
Lui, chante toujours.
Si jamais la fée
Au soulier d’azur,
D’orage étouffée,
Entre dans mon mur,
Plus humble et moins grande
Que sa Cendrillon,
Oh ! Qu’elle me rende
Heureuse, ou grillon !
Marceline Desbordes-Valmore
L’amour fut de tout temps un bien rude Ananké.
Si l’on ne veut pas être à la porte flanqué,
Dès qu’on aime une belle, on s’observe, on se scrute ;
On met le naturel de côté ; bête brute,
On se fait ange ; on est le nain Micromégas ;
Surtout on ne fait point chez elle de dégâts ;
On se tait, on attend, jamais on ne s’ennuie,
On trouve bon le givre et la bise et la pluie,
On n’a ni faim, ni soif, on est de droit transi ;
Un coup de dent de trop vous perd. Oyez ceci :
Un brave ogre des bois, natif de Moscovie,
Etait fort amoureux d’une fée, et l’envie
Qu’il avait d’épouser cette dame s’accrut
Au point de rendre fou ce pauvre coeur tout brut :
L’ogre, un beau jour d’hiver, peigne sa peau velue,
Se présente au palais de la fée, et salue,
Et s’annonce à l’huissier comme prince Ogrousky.
La fée avait un fils, on ne sait pas de qui.
Elle était ce jour-là sortie, et quant au mioche,
Bel enfant blond nourri de crème et de brioche,
Don fait par quelque Ulysse à cette Calypso,
Il était sous la porte et jouait au cerceau.
On laissa l’ogre et lui tout seuls dans l’antichambre.
Comment passer le temps quand il neige en décembre.
Et quand on n’a personne avec qui dire un mot ?
L’ogre se mit alors à croquer le marmot.
C’est très simple. Pourtant c’est aller un peu vite,
Même lorsqu’on est ogre et qu’on est moscovite,
Que de gober ainsi les mioches du prochain.
Le bâillement d’un ogre est frère de la faim.
Quand la dame rentra, plus d’enfant. On s’informe.
La fée avise l’ogre avec sa bouche énorme.
As-tu vu, cria-t-elle, un bel enfant que j’ai ?
Le bon ogre naïf lui dit : Je l’ai mangé.
Or, c’était maladroit. Vous qui cherchez à plaire,
Jugez ce que devint l’ogre devant la mère
Furieuse qu’il eût soupé de son dauphin.
Que l’exemple vous serve ; aimez, mais soyez fin ;
Adorez votre belle, et soyez plein d’astuce ;
N’allez pas lui manger, comme cet ogre russe,
Son enfant, ou marcher sur la patte à son chien.
Victor Hugo / Bon conseil aux amants
Pas la première fois que ça m’arrive
(et sans doute que ça m’arrivera encore,
Tôt ou tard )
De me réveiller à côté d’une tête sur l’oreiller – La tête de qui ?
Est-ce que c’est important ?
Séduisant, bien sûr, peau mat, les cheveux noirs;
La barbe, quelques tons plus claire et un peu rousse ;
De profondes rides autour des yeux,
Dues au chagrin, j’imagine, au rire, peut-être ;
Et une belle bouche rouge sang qu’on sentait
Faite pour les compliments …
Que j’ai baisée…
Froide comme l’étain.
Etrange. Quel était son nom ? Pierre ?
Simon ? Antoine ? Jean ? Je sens qu’il me faut
Du thé, sans sucre, un toast grillé.
J’ai donc sonné la femme de chambre.
Et en effet, l’entrechoc anodin
des tasses et des assiettes,
son affairement à ranger,
son accent provincial léger,
étaient juste ce que je souhaitais –
Epuisée et nauséeuse comme je l’étais
Après ma nuit à battre le pavé.
Plus jamais !
Il faut que je me ressaisisse :
Reprendre de l’exercice,
Renoncer à l’alcool, aux clopes, au sexe.
Oui. Et sur ce chapitre-là,
Il était temps de se débarrasser de l’autre paumé,
Du nigaud, du falot, du pauvre idiot
Qui s’était rendu comme un agneau à l’abattoir,
Jusque dans le lit de Salomé.
Dans le miroir, j’ai vu l’éclat de mon regard,
J’ai rejeté les draps rouges et poisseux.
Et là, – comme je l’ai dit : la vie, c’est pas une sinécure –
Reposait sa tête sur un plateau.
Carol Ann Duffy / Salomé
Traduction : Diane Frost
I’d done it before
(and doubtless I’ll do it again,
sooner or later)
woke up with a head on the pillow beside me – whose? –
what did it matter?
Good-looking, of course, dark hair, rather matted;
the reddish beard several shades lighter;
with very deep lines around the eyes,
from pain, I’d guess, maybe laughter;
and a beautiful crimson mouth that obviously knew
how to flatter…
which I kissed…
Colder than pewter.
Strange. What was his name? Peter?
Simon? Andrew? John? I knew I’d feel better
for tea, dry toast, no butter,
so rang for the maid.
And, indeed, her innocent clatter
of cups and plates,
her clearing of clutter,
her regional patter,
were just what I needed –
hungover and wrecked as I was from a night on the batter.
Never again!
I needed to clean up my act,
get fitter,
cut out the booze and the fags and the sex.
Yes. And as for the latter,
it was time to turf out the blighter,
the beater or biter,
who’d come like a lamb to the slaughter
to Salome’s bed.
In the mirror, I saw my eyes glitter.
I flung back the sticky red sheets,
and there, like I said – and ain’t life a bitch –
was his head on a platter.
Tu me parles du fond d’un rêve
Comme une âme parle aux vivants.
Comme l’écume de la grève,
Ta robe flotte dans les vents.
Je suis l’algue des flots sans nombre,
Le captif du destin vainqueur ;
Je suis celui que toute l’ombre
Couvre sans éteindre son coeur.
Mon esprit ressemble à cette île,
Et mon sort à cet océan ;
Et je suis l’habitant tranquille
De la foudre et de l’ouragan.
Je suis le proscrit qui se voile,
Qui songe, et chante, loin du bruit,
Avec la chouette et l’étoile,
La sombre chanson de la nuit.
Toi, n’es-tu pas, comme moi-même,
Flambeau dans ce monde âpre et vil,
Ame, c’est-à-dire problème,
Et femme, c’est-à-dire exil ?
Sors du nuage, ombre charmante.
O fantôme, laisse-toi voir !
Sois un phare dans ma tourmente,
Sois un regard dans mon ciel noir !
Cherche-moi parmi les mouettes !
Dresse un rayon sur mon récif,
Et, dans mes profondeurs muettes,
La blancheur de l’ange pensif !
Sois l’aile qui passe et se mêle
Aux grandes vagues en courroux.
Oh, viens ! tu dois être bien belle,
Car ton chant lointain est bien doux ;
Car la nuit engendre l’aurore ;
C’est peut-être une loi des cieux
Que mon noir destin fasse éclore
Ton sourire mystérieux !
Dans ce ténébreux monde où j’erre,
Nous devons nous apercevoir,
Toi, toute faite de lumière,
Moi, tout composé de devoir !
Tu me dis de loin que tu m’aimes,
Et que, la nuit, à l’horizon,
Tu viens voir sur les grèves blêmes
Le spectre blanc de ma maison.
Là, méditant sous le grand dôme,
Près du flot sans trêve agité,
Surprise de trouver l’atome
Ressemblant à l’immensité,
Tu compares, sans me connaître,
L’onde à l’homme, l’ombre au banni,
Ma lampe étoilant ma fenêtre
A l’astre étoilant l’infini !
Parfois, comme au fond d’une tombe,
Je te sens sur mon front fatal,
Bouche de l’Inconnu d’où tombe
Le pur baiser de l’Idéal.
A ton souffle, vers Dieu poussées,
Je sens en moi, douce frayeur,
Frissonner toutes mes pensées,
Feuilles de l’arbre intérieur.
Mais tu ne veux pas qu’on te voie ;
Tu viens et tu fuis tour à tour ;
Tu ne veux pas te nommer joie,
Ayant dit : Je m’appelle amour.
Oh ! fais un pas de plus ! Viens, entre,
Si nul devoir ne le défend ;
Viens voir mon âme dans son antre,
L’esprit lion, le coeur enfant ;
Viens voir le désert où j’habite
Seul sous mon plafond effrayant ;
Sois l’ange chez le cénobite,
Sois la clarté chez le voyant.
Change en perles dans mes décombres
Toutes mes gouttes de sueur !
Viens poser sur mes oeuvres sombres
Ton doigt d’où sort une lueur !
Du bord des sinistres ravines
Du rêve et de la vision,
J’entrevois les choses divines… -
Complète l’apparition !
Viens voir le songeur qui s’enflamme
A mesure qu’il se détruit,
Et, de jour en jour, dans son âme
A plus de mort et moins de nuit !
Viens ! viens dans ma brume hagarde,
Où naît la foi, d’où l’esprit sort,
Où confusément je regarde
Les formes obscures du sort.
Tout s’éclaire aux lueurs funèbres ;
Dieu, pour le penseur attristé,
Ouvre toujours dans les ténèbres
De brusques gouffres de clarté.
Avant d’être sur cette terre,
Je sens que jadis j’ai plané ;
J’étais l’archange solitaire,
Et mon malheur, c’est d’être né.
Sur mon âme, qui fut colombe,
Viens, toi qui des cieux as le sceau.
Quelquefois une plume tombe
Sur le cadavre d’un oiseau.
Oui, mon malheur irréparable,
C’est de pendre aux deux éléments,
C’est d’avoir en moi, misérable,
De la fange et des firmaments !
Hélas ! hélas ! c’est d’être un homme ;
C’est de songer que j’étais beau,
D’ignorer comment je me nomme,
D’être un ciel et d’être un tombeau !
C’est d’être un forçat qui promène
Son vil labeur sous le ciel bleu ;
C’est de porter la hotte humaine
Où j’avais vos ailes, mon Dieu !
C’est de traîner de la matière ;
C’est d’être plein, moi, fils du jour,
De la terre du cimetière,
Même quand je m’écrie : Amour !
Victor Hugo / A celle qui est voilée
Toute une vie en nous, non visible, circule
Et s’enchevêtre en longs remous intermittents ;
Notre âme en est variable comme le temps ;
Tantôt il y fait jour et tantôt crépuscule,
Selon de brefs et de furtifs dérangements
Tels que ceux du feuillage et des étangs dormants.
Pourquoi ces accès d’ombre et ces accès d’aurore
Dans ces zones de soi que soi-même on ignore ?
Qu’est-ce qui s’accomplit, qu’est-ce qui se détruit ?
Mais, qu’il fasse aube ou soir dans notre âme immobile,
La même vie occulte en elle se poursuit,
Comme la mer menant son oeuvre sous une île !
Georges Rodenbach
Il mûrit dans notre langue un mot absent
de l’imaginaire d’un écran
où les nouvelles de l’enfer offrent la chaleur du nid
où les faits peuvent s’empiler tels un bastion
de croyance. Un mot d’incrédule, une lumière
si intense que tout clavier se l’interdit.
Elle brille au-delà de la frontière de ce qui chaque jour
s’annonce comme des riens, une mouche écrasée,
un enfant qui meurt, un bombardement aérien
de morts en quantités et couleurs familières.
Il mûrit dans tout ce qui se tait, tout ce qui sans voix
est le monde. N’espère pas qu’il t’épargnera.
Charles Ducal / Mot contre mot 2
Images plus fugaces que le passage du vent bulles d’Iris où j’ai dormi ! Qu’est-ce qui se ferme et se rouvre suscitant ce souffle incertain ce bruit de papier ou de soie et de lames de bois léger ? Ce bruit d’outils si lointain que l’on dirait à peine un éventail ? Un instant la mort paraît vaine le désir même est oublié pour ce qui se plie et déplie devant la bouche de l’aube
Philippe Jaccottet
A peine si le vent retrousse un peu la mer fait mousser sur son bleu un coin de jupon blanc à peine si le sang à ton front quand tu dors compte tout doucement l’aller retour du
temps
A peine si les cris des enfants sur la plage se mélangent au flot qui chuchote ses plis à peine si le blanc d’un tout petit nuage éclabousse le bleu du ciel ourlé de
gris
A peine si j’écris à peine si tu dors à peine s’il fait chaud à peine si je vis et je ferme les yeux croyant laisser dehors tout ce qui n’est pas toi mon amour
endormi.
Claude Roy
Ma vive où que tu sois si loin que presque morte si loin de mon sommeil de ma main de mes yeux dans le noir et le noir et la nuit qui t’emporte si loin de notre été menteur
mélodieux
Mon ombre te surprend dans tes changeants séjours si l’on te dit mon nom il glisse à travers toi mais la nuit donne un poids aux mots légers du jour rôdeur aux pas absents
je rentre par le toit
Mots d’amour chuchotés dans l’ombreuse épaisseur vous éveillez un soir un parfum d’autrefois étoiles vous buvez dans la main du dormeur l’eau des sources perdues aux profondeurs des bois
L’hésitante chanson de la mer au rivage la fraîcheur aux pieds nus des dalles sans couleur l’odeur de tes cheveux tes bras ta gorge sage le lit comme un navire au port du lent bonheur
tout cela qui n’est plus feint d’exister encore nous croisons nos regards au-delà des distances au-delà de l’oubli du temps et de la mort qui nous retrouvera dans le même
silence.
Claude Roy / Absence
Les bidons du laitier le chant du rossignol le grondement lointain du métro souterrain n’éveillent pas les morts dormant à l’entresol
Roméo Roméo Juliette tend la main
Orphée cherche Eurydice en vain dans le couloir
mais le réveil sonne et c’est déjà demain
et c’est déjà ce soir et déjà Paris-Soir
déjà le résultat des courses du destin
et déjà l’apéro que l’on siffle au comptoir
Le boulanger distrait colle un ticket de pain
Tristan appelle Iseut mais Tristan perd son temps et la Mort en bâillant s’en va clopant-clopin.
La Mort s’en va
Quand on est mort c’est pour longtemps
Mais moi j’ai dans mes bras une fille endormie à qui je fais l’amour sorte de passe-temps
Mais moi j’ai dans mes bras une fille endormie.
CLaude Roy / Amour
L’oreille au guet de longue absence écoute aux portes du sommeil
Elle écoute au creux du silence le bleu du ciel marcher pieds nus le long tic-tac de l’espérance l’horloge au pas triste et têtu
Elle écoute mûrir les fruits croître les fleurs et pousser l’herbe et le ressac que fait la nuit en brassant sa moisson de gerbes
Elle écoute le très noir grillon chantant déjà dans notre automne la mort cachée dans nos sillons racler sa viole monotone
L’oreille au guet de longue absence écoute aux portes défendues
Mais tout se tait Un oiseau lance un chant furtif et déjà tu
Puis le silence fait silence semblable au faux chuchotement qui ferait croire à la présence que le silence enfin dément.
Claude Roy / Le silence et dors
A force d’oubli de patience et d’absence
en n’écoutant plus rien de ce qui vient du dehors
en fermant les yeux sans les serrer trop fort
je me suis fait caillou galet herbe des bords
et la cascade amie riait dans mes pensées.
L’eau fraîche murmurait dans ma nuit légère
Elle élevait la voix sur mes passages à gué
chantonnait en tournant dans les creux de ma rive
suscitait un juillet brûlant des moucherons une truite
La nuit dans ma main buvait l’oubli-chagrin
Claude Roy / Oublier
Je travaille et je vois, après.
Je travaille sans voir – je vois parce que je travaille.
Je travaille. À force, je vois un peu, parfois. Il ne faut pas en demander trop.
Aspect extrêmement lent. Labour.
Je laboure et vois après ce qui a été retourné – terre, ciel, morts, vifs, mots… Labeur.
Je retourne toujours les mêmes mots ou peu s’en faut, comme si j’avais besoin d’aller au bout de ça, comme si je pouvais en finir.
Je pose le mot ciel, le mot sang : je le pose là, je l’aligne et le laisse posé jusqu’à ce qu’il se défasse, pourrisse, poudroie et ne laisse rien que cendre, poussière, sable de ciel et de sang.
D’où le travail.
Dans la cendre du mot, je ne vois plus, j’entends comme du son resté que j . e ne peux plus travailler ; je ne peux pas tisonner cela. Le travail est alors fini.
Avant, j’ai besoin de voir dans la terre labourée du mot. C’est comme cela : besoin de lancer dans la langue comme un tracteur lent, besoin de cette épaisseur empierrée, caillouteuse, pas facile, besoin peut-être de cette résistance de la terre pauvre.
Les mots, la terre, comme compactée de sens à force de passages.
Je commence quand je laboure – quand je sens dans la langue une sorte de masse tassée de nerfs possibles – c’est difficile à dire – une sorte de masse de possibles sans fin et le poème ne sera qu’une suite de connexions dans ce trop de possibles.
C’est, comme ça.
Antoine Emaz / À vrai dire
« Tu entres par la porte et tu sors par la même porte. Est-ce cela que l’on appelle la vie et la mort ? », écrivait reb Aggar.
Et reb Akram « Hier au soir, en rentrant, j’ai trouvé la porte close. Dieu conserve, par-devers Lui, ma clé. Ah combien de jours – et de nuits me fera- t- il attendre au seuil ? »
II n’y a pas de porte pour l’aveugle.
« Sais-tu, disait-il, qu’en passant par une porte, c’est ton âme et ton corps que tu traverses ; car toute porte est en nous.
La vie y sacrifie, à chaque fois, un peu de son sang. »
«O Sarah, c’est toujours à une porte fermée à la vie que nous aurons frappé », écrivait Yukel.
« La pensée du dehors et la pensée du dedans communiquent entre elles à travers une porte verrouillée. Elles se reconnaissent à leur voix. La mort abattra cette porte », disait-il.
La mort est bien la porte, car comment expliquer qu’une pensée soit dehors ou dedans sinon par le fait qu’une frontière sépare la vie de la vie et que celle-ci ne peut être tracée que par la mort ? » – lui fut-il répondu.
Quand la question est sans passion, la réponse est sans vigueur.
« Quelle est ta réponse, demandait reb Areb. Je saurai à quel moment j’ai manqué de questions. »
Yael disait « Que cette porte soit flamme. Ainsi, après mon âme, mon corps apprendra à ses dépens, qu’on ne peut la franchir qu’en déplaçant d’un pas l’incendie. »
Toute question est, d’abord, question au feu.
Tout ce qui n’est pas interrogé est sans âme.
Edmond Jabès / La porte, I
Par un temps pareil j’ai démissionné
De mon poste d’employé,
Par un temps pareil j’ai pris goût au tabac,
Par un temps pareil je suis tombé amoureux ;
Par un temps pareil j’ai oublié
D’amener à la maison le sel et le pain ;
Par un temps pareil, toujours
Ma frénésie d’écrire des poèmes resurgit.
Le beau temps m’a perdu
Orhan Veli
Je t’attendais ainsi qu’on attend les navires
Dans les années de sécheresse quand le blé
Ne monte pas plus haut qu’une oreille dans l’herbe
Qui écoute apeurée la grande voix du temps
Je t’attendais et tous les quais toutes les routes
Ont retenti du pas brûlant qui s’en allait
Vers toi que je portais déjà sur mes épaules
Comme une douce pluie qui ne sèche jamais
Tu ne remuais encore que par quelques paupières
Quelques pattes d’oiseaux dans les vitres gelées
Je ne voyais en toi que cette solitude
Qui posait ses deux mains de feuille sur mon cou
Et pourtant c’était toi dans le clair de ma vie
Ce grand tapage matinal qui m’éveillait
Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays
Ces astres ces millions d’astres qui se levaient
Ah que tu parlais bien quand toutes les fenêtres
Pétillaient dans le soir ainsi qu’un vin nouveau
Quand les portes s’ouvraient sur des villes légères
Où nous allions tous deux enlacés par les rues
Tu venais de si loin derrière ton visage
Que je ne savais plus à chaque battement
Si mon cœur durerait jusqu’au temps de toi-même
Où tu serais en moi plus forte que mon sang
René Guy Cadou
La nuit m’est courte, et le jour trop me dure,
Je fuis l’amour, et le suis à la trace,
Cruel me suis, et requiers votre grâce,
Je prends plaisir au tourment, que j’endure.
Je vois mon bien, et mon mal je procure,
Désir m’enflamme, et crainte me rend glace,
Je veux courir, et jamais ne déplace,
L’obscur m’est clair, et la lumière obscure.
Vôtre je suis et ne puis être mien,
Mon corps est libre, et d’un étroit lien
Je sens mon cœur en prison retenu.
Obtenir veux, et ne puis requérir,
Ainsi me blesse, et ne me veut guérir
Ce vieil enfant, aveugle archer, et nu.
Joachim du Bellay
Aux sons d’une musique endormie et molle
Comme le glouglou des marais de la lune,
Enfant au sang d’été, à la bouche de prune
Mûre ;
Aux sons de miel de tes chevrotantes paroles
Ici, dans l’ombre humide et chaude du vieux mur
Que s’endorme la bête paresseuse Infortune.
Aux sons de ta chanson de harpe rouillée,
Tiède fille qui luis comme une pomme mouillée,
— (Ma tête est si lourde d’éternité vide,
Les mouches d’or font un bruit doux et stupide
Qui prennent tes grands yeux de vache pour des fenêtres),
Aux sons de ta donnante et rousse voix d’été.
Fais que je rêve à ce qui aurait pu être
Et n’a pas été…
Quels beaux yeux de n’importe quel animal tu as,
Blanche fille de juin, grande dormeuse !
Mon âme, mon âme est pluvieuse,
D’être et de n’être pas je suis tout las.
Tandis que ta voix d’eau coule comme du sable
Que je m’endorme loin de tout et loin de moi
Entre les trois bouteilles vides sous la table.
— Noyé voluptueux du fleuve de ta voix…
Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz
— Et surtout que Demain n’apprenne pas où je suis —
Les bois, les bois sont pleins de baies noires —
Ta voix est comme un son de lune dans le vieux puits
Où l’écho, l’écho de juin vient boire.
Et que nul ne prononce mon nom là-bas, en rêve,
Les temps, les temps sont bien accomplis —
Comme un tout petit arbre souffrant de prime sève
Est ta blancheur en robe sans pli.
Et que les ronces se referment derrière nous,
Car j’ai peur, car j’ai peur du retour.
Les grandes fleurs blanches caressent tes doux genoux
Et l’ombre, et l’ombre est pâle d’amour.
Et ne dis pas à l’eau de la forêt qui je suis ;
Mon nom, mon nom est tellement mort.
Tes yeux ont la couleur heureuse des jeunes pluies,
Des jeunes pluies sur l’étang qui dort.
Et ne raconte rien au vent du vieux cimetière.
Il pourrait m’ordonner de le suivre.
Ta chevelure sent l’été, la lune et la terre.
Il faut vivre, vivre, rien que vivre…
Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz
D’eux deux il en était ainsi
Comme du chèvrefeuille était
Qui au coudrier se prenait
Quand il s’est enlacé et pris
Et tout autour le fût s’est mis,
Ensemble peuvent bien durer
Qui les veut après désunir
Fait tôt le coudrier mourir
Et le chèvrefeuille avec lui.
- “Belle amie, ainsi est de nous :
Ni vous sans moi, ni moi sans vous.”
Marie de France
À Rome sur le Campo dei Fiori
Corbeilles de citrons et d’olives,
Le sol que le vin fait rougir.
Les forains versent sur les tables
Les roses des fruits de mer ;
De lourdes grappes de raisin
Écrasent les pêches duvetées.
C’est bien ici, sur cette place
Que mourut Giordano Bruno.
Le bourreau éteignit le bûcher
Au cercle des curieux badauds.
À peine disparut la flamme
Que se remplirent les tavernes,
Remplirent les porteurs sur leurs têtes
Des paniers de citrons et d’olives.
Je te vis, Campo dei Fiori,
Un printemps à Varsovie.
Près des gaies balançoires
La vive mélodie faisait taire
Les coups de canon au ghetto ;
Très haut s’envolaient les couples,
Jusqu’au milieu du ciel clair…
Le vent des maisons en feu
Levait les robes des jeunes filles
Et riaient les foules insouciantes
Du beau dimanche de Varsovie.
D’aucuns diront peut-être :
Le peuple de Varsovie ou de Rome
Boit, vend, aime et s’amuse
En fuyant les bûchers martyrs…
Moi, je me disais alors
Combien qui périt reste seul
Et qu’au moment où Giordano
Montait au sommet du bûcher
S’était tue la langue humaine…
Mais après des siècles entiers,
Le plus grand des Campi dei Fiori
Verra le bûcher de révolte
Jailli des paroles du poète.
Czeslaw Milosz / Campo dei fiori
traduction : Irène Kaufer
Beaux yeux, mes beaux yeux, en prison sous mes cheveux. Le vent entr’ouvre et ferme et secoue la prison. Il fait jour, il fait nuit. Je cours à travers champs.
Mes seins, mes seins blancs, en prison sous mes mains. Le vent passe entre les grilles, le vent glisse entre les doigts. Il fait chaud, il fait froid. Je cours à travers bois.
Mais ton cœur, ô ton cœur, en prison dans mon cœur. Le vent chante et rit et pleure dans la prison, — Entends des portes s’ouvrir et se fermer dans le vent. — Cours à travers champs, cours à travers bois, cours délivrer ton cœur, cours après moi !
- 1 -
Nous allions à la rencontre de notre peur.
Dans notre dos, bien plus grande, approchait une chose.
Nous n’avions pas de courage, avions entendu que la ville…
mais voulions entrer avant que la porte ne soit close.
Nous avions enterré des enfants,
appris comme une proie peut se sauver,
déposé notre honte contre un peu de pain.
A notre vue, les chiens de garde se taisaient.
Devant la porte, bottes et chevaux attendaient.
Nous envoyions d’abord malades et femmes enceintes
dans l’espoir de pouvoir tomber sous l’une ou l’autre loi.
Ils furent rechassés, rien n’y faisait.
La nuit, nous marchions dans les égouts
à la rencontre de notre peur. Aucun espoir nous restait.
Mais dans notre dos, bien plus grande, une chose approchait.
Il nous fallait entrer, coûte que coûte.
- 2 -
Comment auraient-ils pu comprendre ?
À peine débarqués, ils virent des maisons
et conclurent que des gens vivaient là
à qui l’on pouvait demander du pain,
de l’eau, un lit, une botte de paille au besoin,
prêts à écouter leurs histoires
l’oreille patiente et l’œil bienveillant.
Mais quel dieu avait donc crée ces êtres
qui demandaient les preuves de leur effroi,
déboutaient leur détresse en vertu d’un article de loi ?
Qui rejetaient leur bateau dans la tempête ?
Comment pouvaient-ils savoir que c’était
la part du monde qui s’était goinfrée
aux tables qu’ils avaient fuies ?
Comment pouvaient-ils espérer voir rompre le pain ?
Derrière leurs poubelles pleines,
dérangées dans leur apathie, repues,
les maisons exigeaient gratitude
pour chaque miette de leur civilisation,
inconscientes d’avoir la moindre dette.
- 3 -
Ceux vivant parmi nous sans exister
par manque de cachets
ne vivent pas parmi nous bien qu’ils existent.
J’ai offert le gîte à l’un d’entre eux,
un homme mutilé à ses propres yeux :
couleur ratée, sourire suspect.
Un homme rempli par lui-même
comme prévu : d’occasion, inutile,
en quête d’une vie pourtant, comme ça,
sans motif, sans preuve d’avoir été traqué,
torturé, menacé de mort.
Juste une femme et trois enfants.
La femme malade. Very sick.
Voilà ce qu’il avait espéré.
Nous avions peu de mots. Assez
pour un plat, un bain, un lit pour la nuit.
Des mots qui n’existaient plus parmi nous,
rayés par manque de place.
Charles Ducal / Réfugiés
Traduction : Collectif des Traducteurs de Passa Porta
De la maison tranquillement endormie,
vient ma femme,
un léger nuage flottant juste
au-dessus dans le ciel.
Elle est assise à côté de moi dans l’aube
et l’herbe humide est heureuse de la voir
la lumière pose sur elle quelques paillettes
bruissement qui se pose, éclair de plume
un petit coq commence à chanter.
un merle lui répond et le jardin murmure
dans chaque buisson commence des petits sifflements
beaucoup de feuilles fraîches éclosent
voici qu’un brin de paille s’illumine
et entre deux branches dans l’herbe
des petites araignées tissent leurs fils étincelants
Nous nous asseyons dans la lumière, et écoutons,
le soleil tourne autour de nos têtes
son souffle sur nos épaules
sèche la rosée humide.
Miklós Radnóti / Jardin humide
Au bout de l’amour il y a l’amour.
Au bout du désir il n’y a rien.
L’amour n’a ni commencement ni fin.
Il ne naît pas, il ressuscite.
Il ne rencontre pas. Il reconnaît.
Il se réveille comme après un songe
Dont la mémoire aurait perdu les clefs.
Il se réveille les yeux clairs
Et prêt à vivre sa journée.
Mais le désir insomniaque meurt à l’aube
Après avoir lutté toute la nuit.
Parfois l’amour et le désir dorment ensemble.
Et ces nuits-là on voit la lune et le soleil.
Liliane Wouters
La forêt m’a tendu la main
La forêt m’a ouvert ses portes.
Voici le seuil. Le seuil est songe.
Les hôtes sont des bêtes sombres.
Le maître est un poisson-chat
Un poisson à tête de dame
Qui tout fardé remue ses hanches
Ou bien vous mord avec franchise
Ou bien vous frappe et vous bouscule
Ou vous fait frire dans une poêle.
Le poisson ensommeillé joue
Avec vous à colin-maillard,
Le maître poisson-chat se glisse
Das l’oreille. Ronfle dans le cou.
Guennadi GOR. “Blocus”,
traduit du russe par Henri Abril
Il a suffi du liseron du lierre
Pour que soit la maison d’Hélène sur la terre
Les blés montent plus haut dans la glaise du toit
Un arbre vient brouter les vitres et l’on voit
Des agneaux étendus calmement sur les marches
Comme s’ils attendaient l’ouverture de l’arche.
Une lampe éparpille au loin son mimosa
Très tard les grands chemins passent sous la fenêtre
Il y a tant d’amis qu’on ne sait plus où mettre
Le pain frais, le soleil et les bouquets de fleurs
Le sang comme un pic-vert frappe longtemps les cœurs
Ramiers faites parler la maison buissonnière
Enneigez ses rameaux froments de la lumière
Que l’amour soit donné aux bêtes qui ont froid
À ceux qui n’ont connu que la douceur des pierres
Sous la porte d’entrée s’engouffre le bon vent
On entend gazouiller les fleurs du paravent
Le cœur de la forêt qui roule sous la table
Et l’horloge qui bat comme une main d’enfant
Je vivrai là parmi les roses du village
Avec les chiens bergers pareils à mon visage
Avec tous les sarments rejetés sur mon front
Et la belle écolière au pied du paysage.
René-Guy CADOU, La Maison d’Hélène
Corps de mère dans son hamac, ainsi tangue-t-elle.
A ses pieds, un chien solitaire file
dans l’hiver. Sous des pluies d’automne,
des âmes vides fixent l’horizon disparu.
Mais le printemps, c’est juste l’été qui approche.
Un soupçon de lumière, de chaleur en plus suffit
pour dénouer les premiers corps encore grelottants
et les rebaptiser dans le murmure de la langue maternelle.
Puis jette le pays ses chemins et ses trains
comme des lignes lancées vers l’eau et le sable.
Devenue lisible toute chair s’expose
implacablement nue dans l’œil du soleil.
La mer est la mère de tous les Belges, la voix
dans leurs bras et jambes, l’envol dans leurs yeux,
le poisson dans leur peau. Embruns, toujours pareils,
petits et insignifiants, et moi l’un d’entre eux,
qui la nuit, allongé seul, écoute
des heures durant, comme elle monte
et le matin m’éveille parmi les mouettes
hurlantes, son sel sur la langue.
Charles Ducal / La mer
Traduit par Pierre Geron en collaboration avec les autres membres du collectif de traducteurs de Passa Porta.
Entre naître et mourir, un temps pour vivre.
Quelques heures, quelques saisons. De quel
Poids pèseront nos jours ?
Lumière et givre
Brillent pour tous, et sur tous mord le gel.
Ainsi de ces insectes nommées éphémères.
Quid de celui qui ne fait rien, des grands travaux
De l’autre, des troupeaux de bovidés, d’Homère ?
La mer est seule à donner le niveau.
Liliane Wouters / État provisoire
Frêle création de la fuyante aurore,
Ouvre-toi comme un prisme au soleil qui le dore ;
Va dire ta naissance au liseron d’un jour ;
Va, tu n’as que le temps de deviner l’amour!
Et c’est mieux, c’est bien mieux que de le trop connaître ;
Mieux de ne pas survivre au jour qui le vit naître.
Happe sa douce amorce, et que ton aile, enfant,
Joue avec ce flambeau ; rien ne te le défend.
Né dans le feu, ton vol en cercles s’y déploier
Et sème des anneaux de lumière et de joie.
Le fil de tes hasards est court, mais il est d’or !
Nul regret ne pendra lugubre sur ton sort ;
Nul adieu ne viendra gémir dans l’harmonie
De ton jour de musique et d’ivresse infinie ;
Ce que tu vas aimer durera tes instants ;
Tu ne verras le deuil ni les rides du temps.
Les feuillets de ton sort sont des feuilles de rose
Fiévreuse de soleil et d’encens, quel destin !
Atome délecté dans le miel qui l’arrose,
Sonne ta bien-venue au banquet du matin.
Je t’envie ! et Dieu t’aime, innocent éphémère ;
Tu nais sans déchirer le beau flanc de ta mère ;
Ce penser triste et doux ne te fait point de pleurs :
Il ne t’impose pas comme un remords de vivre.
Tu n’as point à traîner ton cœur lourd comme un livre.
Heureux rien ! ta carrière est au bout de ces fleurs.
Bois ta vie à leur âme, et que ta prompte haleine
Goûte à tous les parfums dont s’abreuve la plaine.
Hâte-toi : si le ciel commence à se couvrir,
Une goutte de pluie inondera tes ailes :
Avant d’avoir vécu, tu ne veux pas mourir,
Toi ! Les fleurs vont au soir : ne tombe qu’après elles.
Bonjour ! bonheur ! adieu ! Trois mots pour ton soleil.
Et pour nous, que de nuits jusqu’au dernier sommeil !
Le long vivre n’apprend que des fables railleuses.
Tristement recueillis sous nos ailes frileuses,
Nous épions l’espoir, qui n’ourdit qu’un regret :
Et l’espoir n’ouvre pas sa belle chrysalide ;
Et c’est un fruit coulé sous son écorce vide ;
Et le vrai, c’est la mort ! — et j’attends son secret.
Oh ! ce sera la vie : oh ! ce sera vous-même,
Rêve, à qui ma prière a tant dit : Je vous aime.
Ce sera, pleur par pleur, et tourment par tourment,
Des ames en douleurs le chaste enfantement !
Marceline Desbordes-Valmore / L’éphémère
Depuis le Point-du-Jour jusqu’aux cèdres bibliques
Double galère assise au long du grand bazar,
Et du grand ministère, et du morne alcazar,
Parmi les deuils privés et les vertus publiques ;
Sous les quatre-vingts rois et les trois Républiques,
Et sous Napoléon, Alexandre et César,
Nos pères ont tenté le centuple hasard,
Fidèlement courbés sur tes rames obliques.
Et nous prenant leur place au même banc de chêne,
Nous ramerons des reins, de la nuque, de l’âme,
Pliés, cassés, meurtris, saignants sous notre chaîne ;
Et nous tiendrons le coup, rivés sur notre rame,
Forçats fils de forçats aux deux rives de Seine,
Galériens couchés aux pieds de Notre Dame.
Charles Péguy / Paris Double Galère
Il vint à l’étude avec une petite veste.
Il était notaire dans une campagne lointaine…
Il était triste et gai et il s’était fait beau
pour la réunion et le dîner de tantôt.
Il souriait, avec des commissions sous le bras,
comme quelqu’un qui fera des actes, puis mourra.
Il mourra dans la poésie triste des chambres froides
et des planisphères aux murs froids.
Francis Jammes
Mon amour, disais-tu. — Mon amour, répondais-je.
— Il neige, disais-tu. — Je répondais : Il neige.
— Encore, disais-tu. — Encore, répondais-je.
— Comme ça, disais-tu. — Comme ça, te disais-je.
Plus tard, tu dis : Je t’aime. Et moi : Moi, plus encore…
— Le bel Été finit, me dis-tu. — C’est l’Automne,
répondis-je. Et nos mots n’étaient plus si pareils.
Un jour enfin tu dis : Ô ami, que je t’aime…
(C’était par un déclin pompeux du vaste Automne.)
Et je te répondis : Répète-moi… encore…
Francis Jammes
Depuis que tu m’aimes,
Cette petite ride verticale
Entre mes deux yeux
Ne quitte plus mon sommeil.
Le sommeil n’efface pas l’amour
Comme la surface de l’eau claire
N’éteint pas la flamme qui s’y mire.
Je n’ai plus froid
Depuis que c’est moi qui t’aime le plus.
Ma soif calme ma faim
Et mon charbon sent la vanille.
Je ne sais si je suis plus faux ou plus fier.
Te souviens-tu du fond de la mer ?
Tu es la seule femme
Rencontrée à pareille profondeur.
Nous ne sommes encore qu’au centième étage,
Nous ne remonterons pas de sitôt à la surface.
Nous avons trois mille mètres devant nous.
Hâtons-nous de ne pas nous presser
Pour ne pas trop fatiguer
Nos semelles de plomb.
Mais dans ce miracle lent,
Je sens que nous allons trop vite.
L’heure de la fièvre
Est en avance sur celle des maladies.
Comme les oiseaux pressés
Devancent le vent qui les porte.
Déjà nous n’accordons plus nos instruments
Pour parler tous deux du présent.
Et déjà je n’écoute plus
Que les questions que je te pose.
Pendant qu’elle dort et rêve à d’autres,
(les autres sont moi, très souvent),
son parfum la nuit parfois se lève
et vient me troubler.
Ernst MOERMAN / Week end
Nous aurons devant nous des temps brillants comme des siècles
pour apprendre les sortilèges :
celui des montres de bergers
taillées dans des sureaux imaginaires
habiles à dévider les jours
quand la lumière se fait ligne ;
celui des signes inventés de proche en proche
pour conjurer les peurs
conquérir sans mérite les faveurs des devins
et pour brouiller les pistes
celui qu’il faut apprivoiser pour découvrir l’amour des hommes,
celui pour créer le premier poème du monde
et celui pour donner la vie.
Même,
si les saisons nous sont propices,
je t’indiquerai les simples qu’il faut mâcher avant l’aube
pour apaiser les amertumes et comment
imposer les mains aux tempes de la terre
et lui rendre la paix.
Arthur Haulot
L’enfant qui jouait le voilà maigre et courbé
L’enfant qui pleurait le voilà les yeux brûlés
L’enfant qui dansait une ronde le voilà qui court après
le tramway
L’enfant qui voulait la lune le voilà satisfait d’une
bouchée de pain
L’enfant fou et révolté, l’enfant au bout de la ville
dans les rues étrangères
L’enfant des aventures
sur la glace de la rivière
L’enfant perché sur les clôtures
le voilà dans l’étroit chemin de son devoir quotidien
L’enfant libre et court vêtu, le voilà
travesti en panneau-réclame, en homme-sandwich
affublé de lois en carton-pâte, prisonnier de mesquines
défenses
asservi et ligoté, le voilà traqué au nom de la justice
L’enfant du beau sang rouge et du bon sang
le voilà devenu fantôme d’opéra tragique
L’enfant prodigue
L’enfant prodige, le voilà devenu homme
l’homme de time is money et l’homme du bel canto
l’homme rivé à son travail qui est de river
toute la journée
l’homme des dimanches après-midi en pantoufles
et des interminables parties de bridge
l’homme innombrable du sport de quelques hommes
et l’homme du petit compte en banque
pour payer l’enterrement d’une enfance morte
vers sa quinzième année.
Gilles Hénault / L’enfant prodigue
Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore y entrer.
Si les ponts ici sont intacts, j’y marche de pied ferme.
Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.
Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’un qui vaut autant que moi.
Si un mot ici touche à mes confins, je le laisse y toucher.
Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois aux mers.
Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.
Si c’est moi, c’est tout un chacun, qui est autant que moi.
Pour moi, je ne veux plus rien. Je veux toucher au fond.
Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême.
Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement.
Ressurgie, je connais le fond maintenant et plus rien ne me perd.
Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports et navires
jamais ancrés. Ne voulez-vous pas être bohémiens, vous tous, Illyriens,
gens de Vérone et Vénitiens ? Jouez ces comédies qui font rire
Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois,
comme je me suis trompée et n’ai jamais surmonté les épreuves,
et pourtant les ai surmontées, une fois ou l’autre.
Comme les surmonta la Bohême, et un beau jour
reçut la grâce d’aller à la mer, et maintenant se trouve au bord.
Ma frontière touche encore aux confins d’un mot et d’un autre pays,
ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus aux autres confins,
Bohémien, vagabond, qui n’a rien, ne garde rien,
n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer contestée,
que de voir
le pays de mon choix
Ingeboch Bachmann / Bohême est au bord de la mer
Traduction Françoise Rétif
Sind hierorts Häuser grün, tret ich noch in ein Haus.
Sind hier die Brücken heil, geh ich auf gutem Grund.
Ist Liebesmüh in alle Zeit verloren, verlier ich sie hier gern.
Bin ich’s nicht, ist es einer, der ist so gut wie ich.
Grenzt hier ein Wort an mich, so laß ich’s grenzen.
Liegt Böhmen noch am Meer, glaub ich den Meeren wieder.
Und glaub ich noch ans Meer, so hoffe ich auf Land.
Bin ich’s, so ist’s ein jeder, der ist soviel wie ich.
Ich will nichts mehr für mich. Ich will zugrunde gehn.
Zugrund – das heißt zum Meer, dort find ich Böhmen wieder.
Zugrund gerichtet, wach ich ruhig auf.
Vor Grund auf weiß ich jetzt, und ich bin unverloren.
Kommt her, ihr Böhmen alle, Seefahrer, Hafenhuren und Schiffe
unverankert. Wollt ihr nicht böhmisch sein, Illyrer, Veroneser,
und Venezianer alle. Spielt die Komödien, die lachen machen
Und die zum Weinen sind. Und irrt euch hundertmal,
wie ich mich irrte und Proben nie bestand,
doch hab ich sie bestanden, ein um das andre Mal.
Wie Böhmen sie bestand und eines schönen Tags
ans Meer begnadigt wurde und jetzt am Wasser liegt.
Ich grenz noch an ein Wort und an ein andres Land,
ich grenz, wie wenig auch, an alles immer mehr,
ein Böhme, ein Vagant, der nichts hat, den nichts hält,
begabt nur noch, vom Meer, das strittig ist, Land meiner Wahl zu sehen.
L’hiver a ses plaisirs ; et souvent, le dimanche,
Quand un peu de soleil jaunit la terre blanche,
Avec une cousine on sort se promener…
— Et ne vous faites pas attendre pour dîner,
Dit la mère. Et quand on a bien, aux Tuileries,
Vu sous les arbres noirs les toilettes fleuries,
La jeune fille a froid… et vous fait observer
Que le brouillard du soir commence à se lever.
Et l’on revient, parlant du beau jour qu’on regrette,
Qui s’est passé si vite… et de flamme discrète :
Et l’on sent en rentrant, avec grand appétit,
Du bas de l’escalier, — le dindon qui rôtit.
Gérard de Nerval
La nuit, quand le pendule de l’amour balance
entre Toujours et Jamais,
ta parole vient rejoindre les lunes du cœur
et ton œil bleu,d’orage tend le ciel à la terre.
D’un bois lointain, d’un bosquet noirci de rêve
l’Expiré nous effleure
et le Manqué hante l’espace, grand comme les spectres du futur.
Ce qui maintenant s’enfonce et soulève
vaut pour l’Enseveli au plus intime :
embrasse, aveugle, comme le regard
que nous échangeons, le temps sur la bouche.
Paul Celan
Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien ?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche si bien de mourir ? Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs ?
Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :
« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »
Philippe Jaccottet / L’ignorant
Mon infante ma tour ma hautaine chanson
mon cantique vivant mon horizon ma fête
mon soleil nouveau-né ma plage infinissante
mon clocher de plein vent ma rassurante paix
ma passion mon élan ma tornade ma joie
j’atteins à travers toi aux limites du monde
aux limites de Dieu, aux limites du sang.
Arthur Haulot
Je veux t’apprendre à mâcher les mots.
C’est un jeu d’Homme seul
et je sais ta solitude.
Une syllabe, ou deux, ou trois,
rarement quatre,
et te voici la bouche pleine
de soleil et de mer
de joie et de chagrin
d’espoir et d’hébétude.
Tu mâches lentement,
avec soin. Prends ton temps.
Il faut reconnaître le goût d’une sonate
ou le frissellement léger d’un clavecin
ou le son doré de la flûte
la rondeur du hautbois
l’éclat de la trompette.
Mais tout cela n’est rien.
Au-delà de la soie ou du chanvre des mots
de leurs vulgarités et de leurs harmoniques
il faut subtilement trouver le goût du sang
vie et mort emmêlées
sans quoi même la mer se vide de son âme.
Alors seulement,
avec cette sève sur la pointe des dents
en emportant l’espoir des matins délivrés
tu pourras avancer dans la nuit de la race.
Arthur Haulot
C’est avec la fraîcheur de source de ta paume
que je veux avancer le plus, le plus loin
plus loin qu’il me sera par les dieux accordé
de vivre et de lutter
tu es la joie plus haute de mon âme,
le feu plus pur de mon combat, de mon envie
de ma volonté de roc et de roseau
d’emmener l’homme vers l’avenir
Je ne veux pas quitter ta main
S’il devait advenir que tu me laisses sans cette joie
qui coule dans mon sang à remonte courant
vers le centre lui-même, et l’âme, et l’espérance
c’est le sens impalpable de ma destinée
qui s’assécherait
comme le ruisseau détourné de sa source
Je ne veux pas quitter ta main
J’ai besoin de l’amour quoi sourd à chaque instant
de ce creux de ta paume,
de la pointe des doigts,
du destin ignoré des lignes arabesques
tracées à même peau pour dire le destin
Je ne veux pas quitter ta main
Tant que j’aurai ta main dans la mienne soudée
je serai le lutteur ironique et puissant
s’imaginant peut-être incurver des données
du malheur des humains
je serai celui-là qui tient haute la tête
quand les vents les plus noirs soufflent sur la forêt,
quand le cœur s’épouvante aux colères des dieux
Je serai celui-là qui sait s’amenuiser
jusqu’à l‘ombre de soi
mais tient le seul filin qui rattache la terre
à l’espoir du matin .
Je ne veux pas quitter ta main
Ta main m’est talisman de durée et de rêve,
certitude opposée à tous les démentis
à toutes les faiblesses,
à tous les abandons.
Pour tout ce qui m’exalte et qui me justifie
pour tout ce que je veux être encore demain.
pour ce monde à jamais à toujours découvrir
pour ces espoirs jetés en avant du malheur
pour cette flamme encore à brûler dans mes veines
pour ce chant espéré attendu et voulu
pour cette simple foi de charbonnier candide
pour cet amour d’aimer qui emporte mes pas
Je ne veux pas quitter ta main.
Arthur Haulot
Je t’ai plantée
sur la dixième marche de l’escalier cérémoniel
et je t’ai confiée à la volonté de tes bras.
Alors
ton corps s’est dénudé sous la très courte robe
Nous avons commencé
à nous élever vers le zénith
Je portais ce corps appuyé sur la seule force de mes regard
Il devenait lave brûlante qui te faisait fermer les yeux de douleur et de plaisir
A chaque marche que touchait ton pied
mon sang bondissait plus fort au nœud de tes tempes
et le soleil ne pouvait rien contre le rayonnement de ma brûlure à pleine peau.
Je t’ai hissée ainsi
à la pointe de mon désir.
Condamné à sa trajectoire de flèche
le tien brillait comme une étoile rose sur le sombre du ciel.
Quand nous sommes arrivés sur le palier suprême
celui d’où les dieux regardent et jugent les hommes
il y avait autour de nous une telle lumière
que j’ai entendu
dans le bourdonnement du sang à mes oreilles
l’approbation heureuse du grand Quetzacoatl.
Arthur Haulot / Je t’ai prise à pleine mains
Nous cherchons dans le jardin la main de pierre perdue, la main-talisman qui pourrait faire revivre le pin mort. Nous cherchons longuement mais en vain au pied des haies d’aubépine, sous les palmiers du Japon et sous les saules. Je viens près du pin mort, j’en caresse lentement le tronc, je regarde vers le haut les branches nues. Bientôt je les vois se couvrir d’aiguilles couleur soufre qui, une à une, s’allument, flambent, et puis tombent en poussière.
Cécile et André Miguel / Caravelles du sommeil
Juste avant que nous repartions, du seuil
de cette maison qui désormais va rester vide
je regarde au loin un arbre dans le vent,
comme si des déplacements successifs
aussi brusques que brefs
faisaient soudain scintiller
toutes les écailles d’un banc de poissons
sous les grands frissons de l’air.
Mais je ne sais quelle métaphore je cherche.
Ce n’est peut-être que la mort en mouvement
qui ne sort jamais de la vie.
Dans l’absence de vent elle est tapie.
Dans leur balancement brusque les feuilles
ne font que de dérisoires morsures
à la face immatérielle de ce qui nous souffle.
Jacques Lèbre / Sous les frissons de l’air
Du monde des visions nocturnes
Nous – les enfants – sommes rois.
Les ombres longuent descendent,
Les lanternes brillent derrière les fenêtres,
Le haut salon s’obscurcit,
Les miroirs aspirent leur tain…
Pas une minute à perdre !
Quelqu’un sort du coin.
Au-dessus du piano noir, tous deux
Nous nous penchons et la peur approche,
Enveloppés dans le châle de maman
Nous pâlissons sans oser un soupir.
Allons voir ce qui se passe
Sous le rideau des ténèbres ennemies.
Leurs visages sont devenus noirs, –
De nouveau nous sommes vainqueurs !
Nous sommes les maillons d’une chapine magique
Et dans la bataille ne perdons jamais courage.
Le dernier combat est proche,
Et périra le royaume des ténèbres.
Nous méprisons les adultes
Pour leurs journées mornes et simples…
Nous savons, nous savons beaucoup
De ce qu’ils ne savent pas.
MarinaTsvetaïeva / Au salon
En des visions de la nuit sombre,
j’ai bien rêvé de joie défunte,
mais voici qu’un rêve tout éveillé
de joie et de lumière m’a laissé le coeur brisé.
Ah! qu’est-ce qui n’est pas un rêve le jour,
pour celui dont les yeux portent
sur les choses d’alentour
un éclat retourné au passé?
Ce rêve béni, ce rêve béni,
pendant que le monde entier grondait,
m’a réjoui comme un rayon cher
guidant un esprit solitaire.
Oui, quoique cette lumière,
dans l’orage et la nuit, tremblât comme de loin,
que pouvait-il y avoir, brillant avec plus de pureté,
sous l’astre de jour de Vérité!
Stéphane Mallarmé / Edgar Allan Poe / A dream
(…) Ô poésie,
Je ne puis m’empêcher de te nommer
Par ton nom que l’on n’aime plus parmi ceux qui errent
Aujourd’hui dans les ruines de la parole.
Je prends le risque de m’adresser à toi, directement,
Comme dans l’éloquence des époques
Où l’on plaçait, la veille des jours de fête,
Au plus haut des colonnes des grandes salles,
Des guirlandes de feuilles et de fruits.
Je le fais, confiant que la mémoire,
Enseignant ses mots simples à ceux qui cherchent
À faire être le sens malgré l’énigme,
Leur fera déchiffrer, sur ses grandes pages,
Ton nom un et multiple, où brûleront
En silence, un feu clair,
Les sarments de leurs doutes et de leurs peurs.
“Regardez , dira-t-elle , dans le seul livre
Qui s’écrive à travers les siècles , voyez croître
Les signes dans les images . Et les montagnes
Bleuir au loin , pour vous être une terre .
Écoutez la musique qui élucide
De sa flûte savante au faîte des choses
Le son de la couleur dans ce qui est .”
Ô poésie ,
Je sais qu’on te méprise et te dénie .
Qu’on t’estime un théâtre , voire un mensonge ,
Qu’on t’accable des fautes de langage ,
Qu’on dit mauvaise l’eau que tu apportes
À ceux qui tout de même désirent boire
Et déçus se détournent , vers la mort .
Et c’est vrai que la nuit enfle les mots ,
Des vents tournent leurs pages , des feux rabattent
Leurs bêtes effrayées jusque sous nos pas .
Avons-nous cru que nous mènerait loin
Le chemin qui se perd dans l’évidence ,
Non , les images se heurtent à l’eau qui monte ,
Leur syntaxe est incohérente , de la cendre ,
Et bientôt même il n’y plus d’images ,
Plus de livres , plus de grands corps chaleureux du monde
À étreindre des bras de notre désir .
Mais je sais tout autant qu’il n’est d’autre étoile
à bouger , mystérieusement , auguralement ,
Dans le ciel illusoire des astres fixes ,
Que ta barque toujours obscure , mais où des ombres
Se groupent à l’avant , et même chantent
Comme autrefois les arrivants , quand grandissait
Devant eux , à la fin du long voyage ,
La terre dans l’écume , et brillait le phare .
Et si demeure
Autre chose qu’un vent , un récif , une mer ,
Je sais que tu seras , même de nuit ,
L’ancre jetée , les pas titubant sur le sable ,
Et le bois qu’on rassemble , et l’ étincelle
Sous les branches mouillées , et , dans l’inquiète
Attente de la flamme qui hésite ,
La première parole après le long silence ,
Le premier feu à prendre au bas du monde mort .
Yves Bonnefoy
La lente Loire passe altière et, d’île en île,
Noue et dénoue, au loin, son bleu ruban moiré ;
La plaine mollement la suit, de ville en ville,
Le long des gais coteaux de vigne et de forêt ;
Elle mire orgueilleuse aux orfrois de sa traîne
Le pacifique arroi de mille peupliers,
Et sourit doucement à tout ce beau domaine
De treilles, de moissons, de fleurs et d’espaliers…
Ce jardin fut le nôtre ; un peu de temps encor,
Ta douce main tendue en cueillera les roses ;
J’ai regardé fleurir dans sa lumière d’or
La fine majesté des plus naïves choses :
Les reines ont passé - voici la royauté
Des Lys, que leur blason au parterre eût ravie,
Et voici fraîche encor d’éternelle beauté
La frêle fleur éclose à l’Arbre de la Vie.
Francis Vielé-Griffin
L’homme au cœur déboîté, aux pensées désorientées, n’est-il heureux qu’il rate sa vie ? N’est-ce pas le signe de sa grandeur, cette déception dans l’ici-bas, cette inaptitude au savoir, au repos, au triomphe ? Indigent en vérité, celui qu’on couronné ses semblables, le fortuné, le trop visible, jeté en pâture à la finitude. Heureux celui dont la gloire se rencogne en soi, le Prince de la nuit, familier de la langue et de la musique, Hamlet réconcilié, régnant seul sur des ombres peu à peu apprivoisées, ou plutôt reçu à leur table, entre la mouche et le brin d’herbe. Heureux celui , assis sur un banc, qui descend pensivement dans le puit du temps. Heureux celui qui souffre en d’autres que lui-même. Celui a qui la lumière fait mal, blessé par toute douceur. Celui à qui le sol vient à manquer. Un ongle profondément incarné, tel est la pensée du poème… Malheureux, ceux qui ont fait de l’avortement de leurs rêves la condition de leur bonheur. Heureux , ceux qui gardent planté au cœur ce couteau et parviennent encore à sourire. Heureux ceux dont l’âme vibre comme une corde. Ils ont une voix, un œil, une électricité des clartés pour leurs semblables.
Jean-Michel Maulpoix / Nuage express
Quand il n’y a plus
conflit entre le mot
et la vérité,
nous nous trouvons au point
d’équilibre. Il n’y a nulle
différence entre
les étoiles
et notre entendement.
Le corps se
déplace librement,
nage. Il est offert sans
aucune ombre.
Tomaz Salamun
C’est tout bien réparé en quelques heures profondes en rêve pour repartir du bon pied de bon poil
Là je recommence toute brosse mon portrait sourire et cheveux pour vos yeux
(La vie quotidienne je l’oublie dans vos yeux)
Là fin prête pour la joie ma fugue et ma figure en date de ce jour-même
Préparée pour la peine que vous me ferez bien au moins jusqu’à demain au moins jusqu’à mes yeux
Voilà je voulais dire encore une autre jour encore un mon amour
Encore un cil vous plaît mon amour sur la joue
Valérie Rouzeau
Quand le son du cor s’endort, gai chasseur,
ne tarde! _ Déjà les sentiers regardent, avec l’œil
creux de la Mort, passer l’avalanche des hauts
chevaux sous les branches.
Cavalier, quel beau squelette enfourche
ta bête? Adieu, chasse! adieu, galops! Alors
s’éveille indistinte, puis s’enfle la plainte
de l’étang rouge aux oiseaux.
Paul fort / Le chasseur perdu en forêt
Les sorciers et les fées dansent sur
le côteau. Leurs pas brûlants font des 8 noirs
sous les méteils. Ils dansent de la nuit venue au
jour nouveau pour honorer le saint qui nourrit
les abeilles.
Et sept nuits et sept jours ils font la ronde
encor, jusqu’au huitième soir où, géantes
cigales, les fées jouent de la flûte et les sorciers
du cor pour honorer le dieu qui nourrit
les étoiles.
Paul fort / Chanson de fol
Quand nous nous reverrons
après peines insignes,
plus seuls que tâcherons
exténués des vignes,
et nous retrouverons,
signés d’ombre et d’années,
timides, aux perrons
de nos deux destinées ;
quand nous nous reverrons,
tremblants, ridés d’attendre,
ôtant le masque rond
des songes et des cendres ;
et quand nous comprendrons
que nous fûmes fidèles,
malgré l’arc des affronts
versés des citadelles ;
quand nous nous reverrons,
dévêtus de mémoire,
nous embrassant au front,
oserons-nous y croire ?
Quand nous nous reverrons,
nous jetant à genoux,
quand nous nous reverrons,
nous reconnaîtrons-nous ?
Jean Biès
Mon siècle, ô fauve, qui saura
te regarder droit dans les yeux,
Et souder de son sang
Les vertèbres de deux siècles ?
Prêt à bâtir, le sang jaillit
En torrent des choses terrestres,
Le dos seulement a frémi
Au seuil même des jours qui naissent.
Tant que la créature
Elle doit porter ses propres vertèbres,
Les ondoiements se jouent,
De l’invisible colonne vertébrale.
Tel un tendre cartilage d’enfant,
Voilà comme est le siècle nouveau-né de la terre.
L’agneau sacrifié, comme hier,
C’est le sinciput de la vie.
Pour libérer le siècle dans les chaînes
Pour donner un commencement au monde nouveau
Il est besoin de joindre à la flûte
Les genoux noueux des jours.
La vague, voyez-la frémir
D’angoisse humaine au gré du siècle,
Et la vipère aussi respire
Dans l’herbe au rythme d’or du siècle.
Les bourgeons vont encore s’enfler,
Les pousses jaillir comme seigles,
Mais elle est brisée ton échine,
Mon pauvre siècle abasourdi.
Avec un sourire insensé,
Comme un fauve naguère souple,
Tu te tournes vers l’arrière, débile et cruel
À contempler tes propres traces.
Ossip Mandelstam / Mon siècle
Tout lieu clos, tout endroit couvert, tout site enfin
que la matière circonscrit, protège
la nuit, aussi longtemps que le jour se maintient,
des jeux éblouissants qu’invente le soleil.
Mais quand elle est vaincue par la force du feu,
le soleil, ou quelque lumière plus chétive,
s’attaque à sa divine apparence et l’en prive -
si bien que même un ver l’entame quelque peu.
Ce qui reste accessible au soleil et fermente,
faisant germer ainsi mille graines et plantes,
le rude laboureur l’ouvre avec son araire;
Mais l’ombre, c’est à planter l’homme qu’elle sert;
ce pourquoi les nuits sont plus saintes que les jours,
l’homme, entre tous les fruits, ayant valeur première
Michel Ange / Autre sonnet à la nuit
Jeté par le hasard sur un vieux globe infime,
A l’abandon, perdu comme en un océan,
Je surnage un moment et flotte à fleur d’abîme,
Épave du néant.
Et pourtant, c’est à moi, quand sur des mers sans rive
Un naufrage éternel semblait me menacer,
Qu’une voix a crié du fond de l’Être : « Arrive !
Je t’attends pour penser. »
L’Inconscience encor sur la nature entière
Étendait tristement son voile épais et lourd.
J’apparus ; aussitôt à travers la matière
L’Esprit se faisait jour.
Secouant ma torpeur et tout étonné d’être,
J’ai surmonté mon trouble et mon premier émoi.
Plongé dans le grand Tout, j’ai su m’y reconnaître ;
Je m’affirme et dis : « Moi ! »
Bien que la chair impure encor m’assujettisse,
Des aveugles instincts j’ai rompu le réseau ;
J’ai créé la Pudeur, j’ai conçu la Justice :
Mon cœur fut leur berceau.
Seul je m’enquiers des fins et je remonte aux causes.
A mes yeux l’univers n’est qu’un spectacle vain.
Dussé-je m’abuser, au mirage des choses
Je prête un sens divin.
Je défie à mon gré la mort et la souffrance.
Nautre impitoyable, en vain tu me démens,
Je n’en crois que mes vœux et fais de l’espérance
Même avec mes tourments.
Pour combler le néant, ce gouffre vide et morne,
S’il suffit d’aspirer un instant, me voilà !
Fi de cet ici-bas ! Tout m’y cerne et m’y borne ;
Il me faut l’au-delà !
Je veux de l’éternel, moi qui suis l’éphémère.
Quand le réel me presse, impérieux, brutal,
Pour refuge au besoin n’ai-je pas la chimère
Qui s’appelle Idéal ?
Je puis avec orgueil, au sein des nuits profondes,
De l’éther étoilé contempler la splendeur.
Gardez votre infini, cieux lointains, vastes mondes.
J’ai le mien dans mon cœur !
Louise Ackermann / L’Homme
Tu n’as pas plus d’attrait que n’en ont les lilas
Ou bien le chèvrefeuille, et tu n’es pas plus belle
Que les jeunes pavots dans leur blancheur nouvelle.
Et, bien que devant toi, je m’incline très bas,
Ta beauté, je la puis supporter. Mais mes pas
A droite, à gauche, vont, et mon regard chancelle,
Car je ne trouve pas de refuge contre elle.
Ainsi le clair de lune imprègne mon coeur las.
De même que celui qui, dans sa coupe, ajoute
Au délicat poison chaque jour une goutte,
Jusqu’à boire dix fois la mort impunément,
Habituée à ta beauté, je la consomme
Dose augmentée ainsi de moment en moment,
Et bois sans en mourir ce qui tua des hommes.
Edna Saint-Vincent Millay
Traduction : Lucie Delarue-Mardrus
Après l’envol des cheveux blancs
renaîtra l’aubépine
pour les enfants perdus
pour les bêtes déshéritées
pour les nuits trop longues
et les visages sans visage
Après le départ des derniers guerriers
et l’oubli des morts
la terre sourire dans le cœur des fontaines
André Souris / Après l’envol des cheveux blancs
Chaperon rouge est en voyage,
Ont dit les noisetiers tout bas.
Loup aux aguets sous le feuillage,
N’attendez plus au coin du bois.
Plus ne cherra la bobinette
Lorsque, d’une main qui tremblait,
Elle tirait la chevillette
En tendant déjà son bouquet.
Mère-grand n’est plus au village.
On l’a conduite à l’hôpital
Où la fièvre, dans un mirage,
Lui montre son clocher natal.
Et chaperon rouge regrette,
Le nez sur la vitre du train,
Les papillons bleus, les fleurettes
Et le loup qui parlait si bien.
Maurice Carême
Si tu n’as pas perdu cette voix grave et tendre
Qui promenait mon âne au chemin des éclairs
Ou s’écoulait limpide avec les ruisseaux clairs,
Eveille un peu ta voix que je voudrais entendre.
Elle manque à ma peine, elle aiderait mes jours.
Dans leurs cent mille voix je ne l’ai pas trouvée.
Pareille à l’espérance en d’autres temps rêvée,
Ta voix ouvre une vie où l’on vivra toujours !
Souffle vers ma maison cette flamme sonore
Qui seule a su répondre aux larmes de mes yeux.
Inutile à la terre, approche-moi des cieux.
Si l’haleine est en toi, que je l’entende encore !
Elle manque à ma peine ; elle aiderait mes jours.
Dans leurs cent mille voix je ne l’ai pas trouvée.
Pareille à l’espérance en d’autres temps rêvée,
Ta voix ouvre une vie où l’on vivra toujours !
Marceline Desbordes-Valmore / La voix d’un ami
Riche d’une insulte et d’une blessure
Tu es vivant
Rien de plus
Si ce n’est l’arbre et l’ombre et l’âge
Et peut-être le fruit dans les cimes d’avril
Mais tu ne sais ni ton désir
Ni où finit la nuit
Et pas encore les détroits de la mort
Quand seule alors compte la dernière caresse
Riche d’une insulte et d’une blessure
Tu es vivant
Et tu côtoies le jour sous la porte du vent
Lionel Guérin
À Saint-Jean-de-Monts dans ton appartement d’amazone conquérante
Quand ils pliaient tous les uns après les autres
Et faisaient de toi une reine sans royaume
Avec ton armada de shooteuses désespérées
À briser une fois pour toutes
Pour reconquérir la liberté d’être et d’aimer
Et de juger plus vite que ton ombre
Petit Lucky Luke qu’espérais-tu de ta princesse Gentille ?
Que devinais-tu de ses futures colères ?
À faire pâlir de jalousie la Déesse Isis d’immortelle mémoire
J’aurais voulu te rajeunir d’un seul baiser
Sous l’ombre bienveillante du grand palmier des secrètes sirènes
J’aurais voulu être ton sale gamin de lumière
Sûr de sa baguette magique à capter l’écume de tes cheveux
J’aurais voulu être ton poète reconnu à rendre jaloux les cormorans
Et les baleines inconnues du grand Large
Mais tu n’étais plus qui tu croyais être
Et je n’étais plus qui je croyais être pour toi seule
Il y avait eu trop de soleil dévoré par la mer à la chute du jour
Trop de larmes dans mes yeux de nomade
Trop de beaux salauds sur l’autel qui devait réjouir ma jeunesse
Trop de deuils impossibles à dépasser
Au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit et de la pastèque de tes lèvres
Buvons ! Buvons ! Buvons aux divinités qui n’existent plus !
Nous irons tous au paradis
C’est l’avant-garde de la théologie
L’Ite missa de la dernière mode
Ceci n’est pas mon corps, ceci n’est pas mon sang,
Ceci est mon testament philosophique
Pour le paradis du Grand pardon
J’avale mon catéchisme d’enfant et je sème ma rage blanche sur le prologue de Saint-Jean
Je suis à moi tout seul la revanche de toutes les inquisitions
J’avale de travers le sens du monde
Jean-Luc Maxence / Souviens-toi de ma colère
Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.
Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.
Seigneur, l’un voudrait une corde avec un noeud au bout,
Mais ça n’est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.
Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l’opium pour qu’il aille plus vite en paradis.
Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l’orgue de Barbarie,
A la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier ;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l’éternité.
Seigneur, faites-leur l’aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l’aumône de gros sous ici-bas.
Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce qu’on vit derrière, personne ne l’a dit.
La rue est dans la nuit comme une déchirure
Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.
Ceux que vous avez chassé du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.
L’Etoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.
Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s’est coagulé le Sang de votre mort.
Les rues se font désertes et deviennent plus noires.
Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.
J’ai peur des grands pans d’ombre que les maisons projettent.
j’ai peur. Quelqu’un me suit. Je n’ose tourner la tête.
Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.
J’ai peur. J’ai le vertige. Et je m’arrête exprès.
Un effroyable drôle m’a jeté un regard
Aigu, puis a passé, mauvais comme un poignard.
Seigneur, rien n’a changé depuis que vous n’êtes plus Roi.
Blaise Cendrars / Les Pâques à New York
Il est venu de si loin
le long chemin de notre désert
Il était si profond
le long sommeil
qui me séparait de toi
Elles sonnèrent si nombreuses
les longues heures
où nous étions absents
Un jour est arrivé
où le tracé des étoiles a remplacé
et le désert
et le sommeil
et l’absence
Ce jour là
un grand vent s’est levé
Danny-Marc / Un grand vent s’est levé
Si je m’assois sur le bord du chemin
et que je regarde en arrière
je vois combien j’ai fait peu de chemin
bien qu’il m’en reste peu à faire.
Mais si vivre est déjà d’entrer chez vous
sans bruit, sur la pointe des pieds,
c’est avec joie qu’on fléchit le genou
devant votre gloire obstinée.
Jean Grosjean
Tu ne serais pas une femme
si tu ne savais pas si bien
te faire et te refaire une âme,
une âme neuve avec un rien.
À ce jeu ta science est telle
que, chaque fois que je te vois
tu fais semblant d’être nouvelle,
Et j’y suis pris toutes les fois.
Paul Géraldy / Âmes, Modes
L’Ecriture est la grande chambre de l’univers. La porte qui donne sur le vide est cadenassée. Des rideaux historiés tamisent aux fenêtres le jour de Dieu. Les meubles se prélassent dans le joyeux désordre des emménagements. Alors le messie descend de l’étage, indique la place des armoires, tire lui-même une table, rabroue les serviteurs qui ne comprennent pas et, bien sûr, se fait détester. Il n’y a qu’un ennui c’est qu’il est le Fils et qu’être mécontent de lui c’est se mettre Dieu à dos.
Jean Grosjean / Emménagement
Le jour se lève. Je marche. Mon corps porte les traces séchées du continent européen. Ses peuples se dressent dans mes jambes. Les innombrables mains retournées à la terre courent sur mes épaules, me soutiennent, espèrent que je conduise les élans qu’elles me donnent vers la certitude. Je marche. Je parle l’ancien français. Je parle le latin. Ma langue sait le grec. Me voici traversé par la Loire. Me voici traversé par le Rhône. Par le Tigre et l’Euphrate et le Nil. Je marche. Ma mémoire se baigne dans l’eau du Jourdain. Je suis sur le qui vive. Mon refus de ne pas marcher comme un prince sur le fil sécurisant du rasoir connaît le doute. Le doute rentre en moi. L’horreur économique me donne des palpitations. La corruption dévore la prunelle de mes yeux. Je sais que je peux tuer. Mon regard s’accroche à la voile triangulaire et blanche qui pénètre l’horizon. Je marche. A chaque seconde, je pousse l’Icare à s’élancer dans le ciel de mon corps. Mes bras me sont poussés pour que j’embrasse l’extraordinaire vie. Je marche. Je crois en Dieu. Comment le nommer aujourd’hui ? J’écrase le doute sous la marche de mon pas ferme. Je suis la route que le phare de mon front m’indique. Le sang ruisselle par les pores de ma peau. Le sang fait un cercle parfait à travers les prairies de mon corps. Mon sang est rouge comme le ciel. Le ciel est accroché à mes épaules et flotte en cape dans mon élan. Je marche. Je donne un regard de compassion aux tricheurs qui tentent de cimenter mes oreilles. Aux chants mensongers, j’accepte de serrer les mains. Je marche. je marche dans le flux du monde. Je remplis mes muscles de l’énergie que m’injectent les plombeurs de vie. Je marche. J’emprunte les escaliers qui ont été abolis. Je respire la glorieuse musique des pyramides. Derrière mes pas, la floraison des arbres morts jaillit. Je marche, le regard fixe, vers la plus vaste constellation de mon ciel azuré. Je marche dans la pureté de sa musique qui m’élève. Sans aucun doute, voici la plus haute cime de mon espérance. Sainteté je marche vers toi.
Gwen Garnier-Duguy / Sainteté je marche vers toi
Le temps enfant s’arrête de courir
pour marauder un fruit
le coeur flambé, au bras de la Folie
tandis que luit
fraîche comme un gardon – la poésie.
Abondance de seuils et de feuilles !
Chacun a son âge plus neuf mois
au fond de la pénombre lumineuse
où nagent les images.
« Je pomme dans les tombes »
jubile l’enfant ébloui.
Plus tard il saura se cacher
en compagnie de chats alchimistes
dans des cartons de livres oubliés
jusqu’à ce que la pluie
ranime les défuntes photographies.
Marc Alyn / L’enfant poète
Ma nuit est comme un grand cœur qui bat.Il est trois heures trente du matin.
Ma nuit est sans lune.
Ma nuit a de grands yeux qui regardent fixement une lumière grise filtrer par les fenêtres.
Ma nuit pleure et l’oreiller devient humide et froid.
Ma nuit est longue et longue et longue et semble toujours s’étirer vers une fin incertaine.
Ma nuit me précipite dans ton absence.
Je te cherche, je cherche ton corps immense à côté de moi, ton souffle, ton odeur.
Ma nuit me répond : vide ; ma nuit me donne froid et solitude.
Je cherche un point de contact : ta peau. Où es-tu ? Où es-tu ?
Je me tourne dans tous les sens, l’oreiller humide, ma joue s’y colle, mes cheveux mouillés contre mes tempes.
Ce n’est pas possible que tu ne sois pas là.
Ma tête erre, mes pensées vont, viennent et s’écrasent, mon corps ne peut pas comprendre.
Mon corps te voudrait.
Mon corps, cet aléa mutilé, voudrait un moment s’oublier dans ta chaleur, mon corps appelle quelques heures de sérénité.
Ma nuit est un cœur en serpillière.
Ma nuit sait que j’aimerais te regarder, chaque courbe de ton corps, reconnaître ton visage et le caresser.
Ma nuit m’étouffe du manque de toi.
Ma nuit palpite d’amour, celui que j’essaie d’endiguer mais qui palpite dans la pénombre, dans chacune de mes fibres.
Ma nuit voudrait bien t’appeler mais elle n’a pas de voix.
Elle voudrait t’appeler pourtant et te trouver et se serrer contre toi un moment et oublier ce temps qui massacre.
Mon corps ne peut pas comprendre.
Il a autant besoin de toi que moi, peut-être qu’après tout lui et moi ne formons qu’un.
Mon corps a besoin de toi, souvent tu m’as presque guérie.
Ma nuit se creuse jusqu’à ne plus sentir la chair et le sentiment devient plus fort, plus aigu, dénué de la substance matérielle.
Ma nuit me brûle d’amour.
Il est quatre heures du matin.
Ma nuit m’épuise.
Elle sait bien que tu me manques et toute son obscurité ne suffit pas pour cacher cette évidence.
Cette évidence brille comme une lame dans le noir.
Ma nuit voudrait avoir des ailes qui voleraient jusqu’à toi, t’envelopperaient dans ton sommeil et te ramèneraient à moi.
Dans ton sommeil, tu me sentirais près de toi et tes bras m’enlaceraient sans que tu te réveilles.
Ma nuit ne porte pas conseil.
Ma nuit pense à toi, rêve éveillé.
Ma nuit s’attriste et s’égare.
Ma nuit accentue ma solitude, toutes mes solitudes.
Son silence n’entend que mes voix intérieures.
Ma nuit est longue et longue et longue.
Ma nuit aurait peur que le jour n’apparaisse jamais plus mais à la fois ma nuit craint son apparition, parce que le jour est un jour artificiel où chaque heure compte double et sans toi n’est plus vraiment vécue.
Ma nuit se demande si mon jour ne ressemble pas à ma nuit. Ce qui expliquerait pourquoi je redoute le jour aussi.
Ma nuit a envie de m’habiller et de me pousser dehors pour aller cherche mon homme.
Mais ma nuit sait que ce que l’on nomme folie, de tout ordre, sème-désordre, est interdit.
Ma nuit se demande ce qui n’est pas interdit.
Il n’est pas interdit de faire corps avec elle, ça, elle le sait. Mais elle s’offusque de voir une chair faire corps avec elle au fil de la désespérance. Une chair n’est pas faite pour épouser le néant.
Ma nuit t’aime de toute sa profondeur, et de ma profondeur elle résonne aussi.
Ma nuit se nourrit d’échos imaginaires. Elle, elle le peut. Moi. j’échoue.
Ma nuit m’observe. Son regard est lisse et se coule dans chaque chose.
Ma nuit voudrait que tu sois là pour se couler en toi aussi avec tendresse.
Ma nuit t’espère. Mon corps t’attend.
Ma nuit voudrait que tu reposes au creux de mon épaule et que je me repose au creux de la tienne.
Ma nuit voudrait être voyeur de ta jouissance et de la mienne, te voir et me voir trembler de plaisir.
Ma nuit voudrait voir nos regards et avoir nos regards chargés de désir.
Ma nuit voudrait tenir entre ses mains chaque spasme.
Ma nuit se ferait douce.
Ma nuit gémit en silence sa solitude au souvenir de toi.
Ma nuit est linge et longue et longue.
Elle perd la tête mais ne peut éloigner ton image de moi, ne peut engloutir mon désir.
Elle se meurt de ne pas te savoir là et me tue.
Ma nuit te cherche sans cesse.
Mon corps ne parvient pas à concevoir que quelques rues ou une quelconque géographie nous séparent.
Mon corps devient flou de douleur de ne pouvoir reconnaître au milieu de ma nuit ta silhouette ou ton ombre.
Mon corps voudrait t’embrasser dans ton sommeil.
Mon corps voudrait en pleine nuit dormir et dans ces ténèbres être réveillé parce que tu l’embrasserais.
Ma nuit ne connaît pas de rêve plus beau que celui-là.
Ma nuit hurle et déchire ses voiles, ma nuit se cogne à son propre silence, mais ton corps reste introuvable. Tu me manques tant. Et tes mots. Et ta couleur.
Le jour va bientôt se lever.
Frida Kahlo
je te salue novembre
et tes brouillards comme la cendre
des vieux étés tôt disparus
les loirs vont dormir sous les combles
on rentre le bois de l’hiver
on calfeutre le bas des portes
avec les manchons tricotés
les fruits tardifs dans le cellier
n’ont pas cessé de fermenter
ils préparent le silence
toi tu cherches à ranimer
les feux de sarments de l’enfance
les images à jamais mortes
des brumes longues de l’automne
Jean-Claude Pirotte
je ne parlerai qu’à voix basse
à mes fantômes familiers
et de nos pas dans les allées
incertaines du vieux vieux temps
nul ne pourra suivre la trace
les reflets au bord des étangs
de nos misérables carcasses
s’évanouissent comme passent
les frêles amours les nuées
les étincelles de la grâce
je ne parlerai qu’à voix basse
et le cœur à peine battant
à mes ombres dépossédées
par le mirage des années
incertaines du vieux vieux temps
Jean-Claude Pirotte
Je me disais aussi : vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer,
fendre le ciel, la terre, tout à tour oiseau,
poisson, taupe, enfin : jouant à brasser l’air,
l’eau, les fruits, la poussière ; agissant comme,
brûlant pour, marchant vers, récoltant
quoi ? le ver dans la pomme, le vent dans les blés
puisque tout retombe toujours, puisque tout recommence et rien n’est jamais pareil
à ce qui fut, ni pire ni meilleur,
qui ne cesse de répéter : vivre est autre chose.
Guy Goffette
Il faudra bien t’y faire à cette solitude,
Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,
Qui sait si mal aimer et sait si bien souffrir.
Il faudra bien t’y faire ; et sois sûr que l’étude,
La veille et le travail ne pourront te guérir.
Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,
Toi, pauvre enfant gâté, qui n’as pas l’habitude
D’attendre vainement et sans rien voir venir.
Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l’auras perdue,
Si tu vas quelque part attendre sa venue,
Sur la plage déserte en vain tu l’attendras.
Car c’est toi qu’elle fuit de contrée en contrée,
Cherchant sur cette terre une tombe ignorée,
Dans quelque triste lieu qu’on ne te dira pas.
Alfred de Musset
Je suis toujours enfant, je dessine avec soin de longs chemins
de fer, et des bateaux dansant
(J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans)
Mon beau navire ô ma mémoire
Il y a aussi un coucou en bois
Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches
(Mais l’espérance est une toute petite fille … )
Valérie Rouzeau / Récipients d’air
Chaque fois que le silence
Nous attrape par les épaules
Nous secoue comme un prunier
Pour faire tomber les particules
De vacarme en nous
Débris et graviers
Grumeaux et copeaux
Chardons et pardons
On peut s’endormir
La fenêtre ouverte
Au son du marteau-piqueur
Dans la rue où résonne
La colère de l’enfant hurlant
Qu’on ne l’écoute jamais
On peut se laisser glisser
Dans la bassine des doutes
Gorgés de paresse
Les paupières striées de soleil
Des abeilles plein les mains
Claire Kalfon
A cet endroit
Où le soir s’élargit
Vaste embouchure sur la nuit
Des ciseaux à plumes coupent la trajectoire
Des avions que je ne prendrai pas
Alors avaler sa salive
Penser à maintenant
En rassemblant d’un revers de main
Les dernières miettes du jour
Refermer à moitié la fenêtre
Sur ce qui n’est pas encore fini
Etirer la dernière heure de clarté
Jusqu’au bord
Comme une nappe repassée
Sur le ciel migraineux
S’attabler à l’horizon
En attendant le solstice
Ou entrer dans le courant
Avec nos malles vides
Nos brindilles rutilantes
Et aller vers…
Claire Kalfon / Delta
Heureusement de toi
Quand elle comme parée d’elle-même
Parle du temps
Que les empereurs apprenaient
Encore l’amour et la musique
Vient cette heure du vert
Des pins définitifs
Des corridors sur la mer rauque
L’intercession du soleil
Large comme un pied de femme
Guillaume Decourt / Possible
Impatient de devenir un pur esprit,
le bouddhiste Song-Tsè
a édifié un bûcher sur le mont Kin-hoa
et s’est brûlé vif.
De son vivant, Ngan-Ki a pu atteindre le Pong-laï.
Ces personnages connaissent une félicité parfaite.
Soit ! Mais quel mal ils se sont donné !
Vous pouvez arriver au même résultat
en allant chercher dans votre cave
une bouteille de bon vin.
Li-Taï-Po / Croyez-moi
Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.
Rainer Maria Rilke / Les carnets de Malte Laurids Brigge
à Louis Aragon
Allumez donc les étoiles
les feux de bord Allumez
les lanternes vénitiennes
Le poète est sur le seuil
et les ombres s’en émeuvent
Son regard bleu rend visible
le filigrane du rêve
Son regard bleu rend visible
l’intime clarté des autres
Les livres d’eux-mêmes s’ouvrent
sur l’ode gravée en toi
D’eux-mêmes les siècles s’ouvrent
sur le chant que préfigure
le geste du Citharède
Juliette Darle / Rue de la Sourdière
tu es pressé d’écrire comme si tu étais en retard sur la vie s’il en est ainsi fais cortège à tes sources hâte-toi hâte-toi de transmettre ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance effectivement tu es en retard sur la vie la vie inexprimable la seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t’unir celle qui t’es refusée chaque jour par les êtres et par les choses dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés au bout de combats sans merci hors d’elle tout n’est qu’agonie soumise fin grossière si tu rencontres la mort durant ton labeur reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride en t’inclinant si tu veux rire offre ta soumission jamais tes armes tu as été créé pour des moments peu communs modifie-toi disparais sans regret au gré de la rigueur suave quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit sans interruption sans égarement
essaime la poussière nul ne décèlera votre union.
René Char / Commune présence
Le portail du château avertissait :
-Tu étais déjà ici avant d’entrer
et, quand tu sortiras, tu ne sauras pas que tu restes-
Diderot raconte la parabole. Elle résume mes jours
qui aujourd’hui sont nombreux.
D’autres amours m’ont détourné,
et la versatile érudition.
Pourtant je n’ai jamais cessé d’être en France
et je serai en France, quand la mort désirée m’appellera
en quelque endroit de Buenos Aires.
Je ne dirai pas le soir ou la lune. Je dirai Verlaine.
Je ne dirai pas la mer ou la cosmogonie. Je nommerai Hugo.
Je ne dirai pas l’amitié. Je dirai Montaigne.
Je ne dirai pas le feu. Je dirai Jeanne.
Les noms que j’évoque ne diminuent pas
une série infinie.
Avec quel poème entras-tu dans ma vie
comme ce jongleur du Batard
qui entra dans la bataille
en déclamant la Chanson de Roland ?
De la bataille, il ne vit pas la fin, mais il pressentit la victoire.
La voix ferme roule de siècle en siècle
Et toutes les épées sont Durantal.
Jorge Luis Borges / À la France
Tous ces cris de la rue ces mecs ces magasins
Où je te vois dans les rayons comme une offense
Aux bijoux de trois sous aux lingeries de rien
Ces ombres dans les yeux des femmes quand tu passes
Tous ces bruits tous ces chants et ces parfums passants
Quand tu t’y mets dedans ou quand je t’y exile
Pour t’aimer de plus loin comme ça en passant
Tous ces trucs un peu dingues tout cela c’est Ton Style
Ton Style c’est ton cul c’est ton cul c’est ton cul
Ton Style c’est ma loi quand tu t’y plies salope!
C’est mon sang à ta plaie c’est ton feu à mes clopes
C’est l’amour à genoux et qui n’en finit plus
Ton Style c’est ton cul c’est ton cul c’est ton cul
Tous ces ports de la nuit ce môme qu’on voudrait bien
Et puis qu’on ne veut plus dès que tu me fais signe
Au coin d’une réplique enfoncée dans ton bien
Par le sang de ma grappe et le vin de ta vigne
Tout cela se mêlant en mémoire de nous
Dans ces mondes perdus de l’an quatre-vingt mille
Quand nous n’y serons plus et quand nous renaîtrons
Tous ces trucs un peu fous tout cela c’est Ton Style
Ton Style c’est ton cul c’est ton cul c’est ton cul
Ton Style c’est ton droit quand j’ai droit à Ton Style
C’est ce jeu de l’enfer de face et puis de pile
C’est l’amour qui se tait quand tu ne chantes plus
Ton Style c’est ton cul c’est ton cul c’est ton cul
A tant vouloir connaître on ne connaît plus rien
Ce qui me plaît chez toi c’est ce que j’imagine
A la pointe d’un geste au secours de ma main
A ta bouche inventée au-delà de l’indigne
Dans ces rues de la nuit avec mes yeux masqués
Quand tu ne reconnais de moi qu’un certain style
Quand je fais de moi-même un autre imaginé
Tous ces trucs imprudents tout cela c’est Ton Style
Ton Style c’est ton cul c’est ton cul c’est ton cul
Ton Style c’est ta loi quand je m’y plie salope!
C’est ta plaie c’est mon sang c’est ma cendre à tes clopes
Quand la nuit a jeté ses feux et qu’elle meurt
Ton Style c’est ton cœur c’est ton cœur c’est ton cœur
Léo Ferré / Ton style
Ils veulent que je parle et je n’ai rien à dire
Le silence est tombé — qui le relèvera ?
La minute vivante est une lourde porte
de prison et bien loin au-delà de mes murs
une fille en brodant chantonne un très vieil air
un air qui me revient de plus loin que l’enfance
Son visage est tel un matin frais de dimanche
de printemps ou d’été je ne sais c’est tout comme :
il faisait bon marcher au bord de la rivière
et les fleurs à nos pieds pouvaient être de celles
qui s’ouvrent dans les prés entre avril et juillet
- un peu plus tôt un peu plus tard quelle importance
maintenant que vingt ans ont passé sous les ponts ?
Reprenez vos présents remportez sans retard
ces côtes d’azur et ces chemins de lavande
et ces roches d’or fin
Éteignez les grands lustres
au ciel des restaurants marqués de plus d’étoiles
qu’il n’en faut pour guider de nouveau des rois mages
vers de nouveaux enfants divins
Gardez Paris
Rome et Londres
Gardez vos monoplans géants
et vos bars où j’achète au prix fort de l’alcool
quelques instants de moindre ennui
Reprenez tout conservez tout détruisez tout si vous voulez
mais rendez-le-moi donc ce dimanche d’été
au bord d’une rivière et la simple chanson
que fredonnait derrière une porte de fer
condamnée à ne plus même s’entrebâiller
l’ultime demoiselle en ma dernière nuit
Jacques-Gérard Linze / Passé Midi
Aux petits incidents il faut s’habituer.
Hier on est venu chez moi pour me tuer.
Mon tort dans ce pays c’est de croire aux asiles.
On ne sait quel ramas de pauvres imbéciles
S’est rué tout à coup la nuit sur ma maison.
Les arbres de la place en eurent le frisson,
Mais pas un habitant ne bougea. L’escalade
Fut longue, ardente, horrible, et Jeanne était malade.
Je conviens que j’avais pour elle un peu d’effroi.
Mes deux petits-enfants, quatre femmes et moi,
C’était la garnison de cette forteresse.
Rien ne vint secourir la maison en détresse.
La police fut sourde ayant affaire ailleurs.
Un dur caillou tranchant effleura Jeanne en pleurs.
Attaque de chauffeurs en pleine Forêt-Noire.
Ils criaient : Une échelle ! une poutre ! victoire !
Fracas où se perdaient nos appels sans écho.
Deux hommes apportaient du quartier Pachéco
Une poutre enlevée à quelque échafaudage.
Le jour naissant gênait la bande. L’abordage
Cessait, puis reprenait. Ils hurlaient haletants.
La poutre par bonheur n’arriva pas à temps.
“ Assassin ! – C’était moi. – Nous voulons que tu meures !
Brigand ! Bandit ! ” Ceci dura deux bonnes heures.
George avait calmé Jeanne en lui prenant la main.
Noir tumulte. Les voix n’avaient plus rien d’humain ;
Pensif, je rassurais les femmes en prières,
Et ma fenêtre était trouée à coups de pierres.
Il manquait là des cris de vive l’empereur !
La porte résista battue avec fureur.
Cinquante hommes armés montrèrent ce courage.
Et mon nom revenait dans des clameurs de rage :
A la lanterne ! à mort ! qu’il meure ! il nous le faut !
Par moments, méditant quelque nouvel assaut,
Tout ce tas furieux semblait reprendre haleine ;
Court répit ; un silence obscur et plein de haine
Se faisait au milieu de ce sombre viol ;
Et j’entendais au loin chanter un rossignol.
Victor Hugo / Une nuit à Bruxelles
Pour que demeure le secret Nous tairons jusqu’au silence
Nul oiseau n’est coupable Du tumulte de nos cœurs
La nuit n’est responsable De nos jours au fil de mort
Il n’est que grande innocence Et des colonnes en marche
Mais les plaines soulignent Notre solitude de leur blé
Max-Pol Fouchet
C’est dans ta déclivité que j’avance
Où se trouve hauteur aplanie
Profondeur nivelée
Lumière qui n’éclaire plus
Pain qui a faim
Eau qui a soif
Et le verbe en mots bégayants
Est le lieu de notre abondance.
Henri Bauchau
Le fruit de la pensée est amer pour ma bouche,
Et la cendre en jaillit aussitôt que j’y touche ;
Et cependant ma lèvre, alors qu’elle le fuit,
Sent une ardente soif qui la brûle et l’altère,
Et je reviens encore demander à la terre
L’arbre de la science, et j’en cueille le fruit.
Fruits stériles et morts qui n’avez point de germe,
Œuvres vivant un jour, et que la tombe enferme,
Créations de l’homme où Dieu n’a point de part,
Rêves de vanité, de gloire et de folie,
Sources d’énervement où mon âme s’oublie,
La fortifierez-vous à l’heure du départ ?
Ainsi que le mineur sous la terre inféconde
S’épuise et cherche en vain de l’or ; ainsi le monde
Voit s’épuiser notre âme en efforts de géant ;
L’espérance l’entraîne au sentier qu’elle creuse ;
Elle marche toujours, ardente et courageuse.
Puis se sent défaillir en face du néant.
Du néant des grandeurs et des gloires humaines.
Des sciences, des arts, dont les vastes domaines
Ne lui verseront pas d’ondes pour s’étancher ;
Du néant qui, railleur, l’accable et l’humilie.
En jetant le dégoût comme une amère lie
Au fond de tous les biens que l’orgueil fait chercher.
Que ne puis-je, fuyant le monde qui m’entoure,
Ne plus boire à la coupe où ma lèvre savoure
L’enivrement de l’âme et l’oubli des douleurs ;
Et, portant le fardeau d’une immense tristesse,
Dire à l’humanité, comme la prophétesse.
Des secrets qu’ont ravis la prière et les pleurs.
Louise Colet
Dans un jour de printemps, est-il rien de joli
Comme la demoiselle, aux quatre ailes de gaze,
Aux antennes de soie, au corps svelte et poli,
Tour à tour émeraude, ou saphir ou topaze ?
Elle vole dans l’air quand le jour a pâli ;
Elle enlève un parfum à la fleur qu’elle rase ;
Et le regard charmé la contemple en extase
Sur les flots azurés traçant un léger pli.
Comme toi, fleur qui vis et jamais ne te fanes,
Oh ! que n’ai-je reçu des ailes diaphanes !
Je ne planerais pas sur ce globe terni !
Aux régions de l’âme, où nul mortel ne passe,
J’irais, cherchant toujours dans les cieux, dans l’espace,
Le monde que je rêve, éternel, infini !
Louise Colet / La demoiselle
Ils sont là quelque part, les être de mon cœur,
Dans de sombres demeures,
Gardés par des esclaves…
Moi, je vais sans entraves,
Et me navre de leurs peurs.
J’abattrai les cloisons
De leur dures maisons,
Les sauvant de leurs murs,
Car c’est moi qui endure
La vue de leurs prisons…
Et pendant que tu dors,
C’est moi que l’on enferme — dehors !
Natalie Clifford-Barney / Vers libres
Le métier (Handwerk), c’est l’affaire de mains.
Et ces mains, à leur tour, n’appartiennent qu’à un homme, c’est-à-dire une âme unique et mortelle, qui avec sa voix et sans voix cherche un chemin.
/Seules des mains vraies écrivent de vrais poèmes. Je ne vois pas de différence de principe entre une poignée de mains et un poème.
Paul Celan
Ce n’est pas en une fois
Que je saurai ton visage
Ce n’est pas en sept fois
Ni en cent ni en mille
Ce ne sont pas tes erreurs
Ce ne sont pas tes triomphes
Ce ne sont pas tes années
Tes entailles ou ta joie
Ni en ce corps à corps
Que je saurai ton corps
Ce ne sont pas nos rencontres
Même pas nos désaveux
Qui élucident ton être
Plus vaste que ses miroirs
C’est tout cela ensemble
C’est tout cela mêlé
C’est tout ce qui m’échappe
C’est tout ce qui te fuit
Tout ce qui te délivre
Du poids des origines
Des mailles de toute naissance
Et des cloisons du temps
C’est encore cette lueur :
Ta liberté enfouie
Brûlant ses limites
Pour s’évaser devant.
Andrée Chédid / Au fond du visage
Debout ! le soleil caresse nos draps.
Que ne suis-je né près de Mytilène !
Allons respirer l’odeur des cédrats
Au marché qu’on tient à la Madeleine.
J’ai rêvé d’un grand château dans la plaine.
Nous étions (hélas ! tu me comprendras !)
Moi, l’hôte d’un soir, vous, la châtelaine.
Debout ! le soleil caresse nos draps.
Nous voyagerons lorsque tu voudras !
Nous irons en Grèce, au pays d’Hélène
Dont les bras étaient moins beaux que tes bras.
Que ne suis-je né près de Mytilène !
En Chine où les tours sont de porcelaine,
Dans l’Inde où la noire a sous le madras
Des cheveux crépus comme de la laine,
Allons respirer l’odeur des cédrats.
Mais ce n’est qu’un rêve et tu t’en riras !
Allons acheter de la marjolaine,
De la marjolaine et des gobéas
Au marché qu’on tient à la Madeleine !
Catulle Mendès
Le rideau s’est levé devant mes yeux débiles,
La lumière s’est faite et j’ai vu ses splendeurs ;
J’ai compris nos destins par ces ombres mobiles
Qui se peignaient en noir sur de vives couleurs.
Ces feux, de ta pensée étaient les lueurs pures,
Ces ombres, du passé les magiques figures,
J’ai tressailli de joie en voyant nos grandeurs.
Il est donc vrai que l’homme est monté par lui-même
Jusqu’aux sommets glacés de sa vaste raison,
Qu’il y peut vivre en paix sans plainte et sans blasphème,
Et mesurer le monde et sonder l’horizon.
Il sait que l’univers l’écrase et le dévore ;
Plus grand que l’univers qu’il juge et qui l’ignore,
Le Berger a lui-même éclairé sa maison.
Alfred de Vigny / L’âge d’or de l’avenir
Les perdus, les absents, les morts que fait la vie,
Ces fantômes d’un jour si longuement pleurés,
Reparaissent en rêve avec leur voix amie,
Le piège étincelant des regards adorés.
Les amours prisonniers prennent tous leur volée,
La nuit tient la revanche éclatante du jour.
L’aveu brûle la lèvre un moment descellée.
Après le dur réel, l’idéal a son tour !
Ô vie en plein azur que le sommeil ramène,
Paradis où le coeur donne ses rendez-vous,
N’es-tu pas à ton heure une autre vie humaine,
Aussi vraie, aussi sûre, aussi palpable en nous,
Une vie invisible aussi pleine et vibrante
Que la visible vie où s’étouffent nos jours,
Cette vie incomplète, inassouvie, errante,
S’ouvrant sur l’infini, nous décevant toujours ?
Augustine-Malvina Blanchecotte / Le sommeil
… À ceux qui n’ont pas eu d’enfance
Au poète que fuit le chant
Pour le pêcheur sans un poisson
À tout métier sans soleil
À l’écrivain sans un lecteur
Cette petite lampe sur la mer…
… À tous les soldats inconnus
De l’amour et de la douleur
Du racisme et de ses guerres
Aux innocents morts à minuit
À leur sang perdu dans la nuit
Cette petite lampe sur la mer…
René Depestre
Comment t’aimé-je? Enumérons-en les manières.
Je t’aime au plus profond, plus haut, plus étendu
Que mon âme puisse atteindre, en étant hors de vue,
Toute émue par la grâce, quand prend fin l’univers.
Je t’aime à l’instar d’un besoin qui m’est cher,
Ressenti nuit et jour, au fil du quotidien,
Je t’aime librement, tel le souverain bien,
Je t’aime purement, comme après la prière.
Je t’aime avec la passion mise à endurer
Les peines et la foi d’un âge révolu.
Je t’aime d’un amour qui semblait disparu
Avec mes saints perdus. Sourire et pleurer,
Respirer dans ma vie, tel en est le décor.
Si Dieu veut, je t’aimerai mieux après ma mort.
Elizabeth Barrett Browning
Je suis femme
suis-je la Mère-terre ?
Je suis la moitié de l’Univers
Serai-je jamais un être entier ?
Je suis le silence qui m’entoure
et le jardin vide
Plus éphémère que nuage
je suis un point.
Etel Adnan
La fenêtre
ne sait pas
pleurer
Elle regarde
-
agiles
les doigts du soleil
entre l’herbe petite
sur le front
invisible
des morts
-
jusqu’à
leur pensée lisse
où s’use
le désir
d’une ancienne
apparence
Raymond Farina / La fenêtre
Le jardin est entré dans la cuisine
avec le cheval ivre et le ruisseau lointain
parce que la table était ouverte
à la page la plus blanche de l’été
là où convergent toutes ces routes
que tisse le poème
pour l’aveugle immobile
mains posées sur le bois
la pointe du couteau fichée dans la mémoire.
La nuit en province tombe dans les yeux bien avant l’âge
comme si la musique bleue autour du temps
devenait plus insupportable à cause de l’aventure
des branches des oiseaux saouls de vertige
- et leurs voiles tissés d’attentes de regrets
les veuves en garnissent le front ridé des fenêtres
dont les plis se resserrent encore au passage des filles peintes: trame
d’une vie jetée comme la nuit
dans un bas sans couture
Et si le poème, c’était plus simplement
ce qui reste en souffrance dans la déchirure
du ciel, comme une valise sans couleur
un gant dans l’herbe – et le rayon de soleil
s’amuse avec les serrures, l’agrafe en fer blanc
cependant que nous restons en retrait
empêtrés dans nos ombres
comme un enfant grandi trop vite
et qui ne sait plus rire.
Guy Goffette
à un poète grec
Les envahisseurs que tu guettes hors du poème
sont derrière toi dans la cité :
le meunier qui triche sur le poids du blé,
celui qui vola la roue du temple,
le marchand avec son tas d’actions,
le juge aux mains graisseuses,
l’avocat enragé,
l’officier aux médailles qui luisent,
le soldat dont la lèvre s’ombre d’un duvet,
mince et nu dans le lit d’une étrangère,
l’informateur, le plus vil de tous,
qui écrit des rapports de l’encre du drapeau.
Tu les attends dans la ville haute,
avec tes hymnes,
et de nobles attentes,
de l’écume à la bouche des orateurs,
de trompeuses balances,
des bannières de bataille,
les envahisseurs sont derrière toi
dans le bazar, dans le château.
Al-Hamidiya, comment parleras-tu
au croissant du Ramadan cette année?
Les envahisseurs, les mères les attendent
dans les champs avec des pots de lait
et les pères portent des plats de nourriture
et les grand-mères, des broderies.
Les envahisseurs, qui excitent les pensées des femmes
et font de l’urine un filet brûlant,
traversent tes heures de veille
et traversent ton sommeil.
Ainsi l’imagination triomphe de la cité,
nuages de fumée par-dessus les montagnes,
les dormeurs dans le miel des idées triomphent
sur les brasseurs de sel
et ceux qui passent dans le sang de la nuit ;
comme triomphe le soldat qui dort
sur celui qui reste assis éveillé,
comme triomphe le lâche qui s’enfuit.
Nouri Al-Jarrah / Tout compte fait
Traduction : Marilyne Bertoncini
quand je n’ai rien dans la poche
j’ai la poésie
quand je n’ai rien dans le frigo
j’ai la poésie
quand je n’ai rien dans le cœur
je n’ai rien
Abbas Kiarostami
cette idiote stupeur
envers la nature
que tu as répudiée
ne te laisse pas en paix
citadin
habitué au verre
au goudron
armé
jusqu’aux dents
d’amoureuse folie
tu cultives
une époque passée
sur tes rebords de fenêtres tes balcons
tes terrasses corrodées
par le smog
et ruminant
une amère nostalgie
tu vas paissant
par tes longs
dimanches
d’asphalte
Paolo Universo
Traduction : Danièle Faugeras & Pascale Janot
J’aimai les mots les plus banals
que nul n’osait plus prononcer.
La rime « amore-fiore » m’enchanta, elle la plus
vieille et la plus difficile au monde.
J’aimai la vérité qui se trouve au fond,
presque un rêve oublié, que la douleur
redécouvre amie. Avec la peur au cœur
on s’en approche, on ne l’abandonne plus.
Je t’aime toi qui m’écoutes et toi ma bonne
carte qui m’est restée à la fin de mon jeu.
Umberto Saba
En ce temps-là fut annoncé
la venue de Bouddha sur la terre.
Il se fit dans le ciel un grand bruit de nuages.
Les Dieux, agitant leurs éventails et leurs vêtements,
répandirent d’innombrables fleurs merveilleuses.
Des parfums mystérieux et doux se croisèrent
comme des lianes dans le souffle tiède de cette nuit de printemps.
La perle divine de la pleine lune
s’arrêta sur le palais de marbre,
gardé par vingt mille éléphants,
pareils à des collines grises de la couleur de nuages.
Maurice Delage /Naissance de Bouddha
Monde immonde
c’est un fait
mais pas question de s’en aller.
La grande plongée vers l’intérieur.
Chatons, plaque de bronze multimillénaire,
rue de la bienveillance.
La rue de la bienveillance
pourrait aussi bien être une île,
un quartier, un village, une planète.
Tout le monde serait bienveillant
en ce qu’il aurait confiance absolument dans la bienveillance des autres.
A ce point inimaginable ?
Inimaginable, non.
Mais semer cet espoir
une fois pour toutes.
J’ai dit : semer.
Le double sens s’imposait.
J’aurais voulu dire : abandonner.
Anne Talvaz
Ouvrir la terre
Regarder dedans
Y plonger la main
Y déposer les secrets
Et sourire au soleil
Ouvrir la terre
Crier dedans
Et refermer
Ouvrir la terre
Chercher le murmure de la vie
Attendre
Et entendre le bruit ténu d’un corps
Attendre et attendre
Attendre encore
Que la nuit cesse
Que le jour paraisse
Ouvrir la terre
Fouiller dedans
Ne pas trouver
Âme qui vive
Ne pas trouver d’âme en train de mourir
Ouvrir la terre
Y répandre une prière
Y laisser le murmure de sa pensée
Et laisser le vent disperser ses larmes
Et laisser le silence envahir le ciel
Ouvrir la terre
Enfouir sa tendresse dedans
Pour que survivent les presque morts
Christine Tisserand-Simon / à mes amis haïtiens
Le temps s’étire entre tes doigts de dentelle
Toute blanche est l’absence
Quand la pensée s’arrête de crier
Quand les confettis de la fête moisissent
Dans l’automne de ta vie
Basse est la chanson
Des lendemains qui déchantent déjà
Dans le petit jour agonisant
Contre tout cet amour
Déjà mort
Au-delà de toi
De moi
Au-delà de nous
Dans le crépuscule naissant
Des avrils frileux s’allument
Et s’éteignent
Dans des contrées inexplorées
Où ni toi ni moi
Se sont encore échoués
Nuées d ‘impossibles rêves en cascades
Rubans fanés d’un passé aventureux
Qui se dénouent
Christine Tisserand-Simon / Rubans fanés
Sur la roue de la nuit tressés
dorment les perdus
dans les couloirs tonitruants en bas ;
mais là où nous sommes est la lumière.
Nous avons les bras pleins de fleurs
mimosas de tant d’années ;
pont après pont tombe de l’or
sans un souffle dans le fleuve.
Froide est la lumière, encore plus froide
la pierre devant le porche,
et les conques des fontaines
sont déjà à demi vidées.
Qu’adviendra-t-il si, pris de nostalgie
jusque dans les cheveux fuyants,
nous demeurons ici et demandons : qu’adviendra-t-il
si nous surmontons l’épreuve de la beauté́ ?
Sur les chars glorieux de lumière,
Même veillant, nous sommes perdus,
sur les champs des génies en haut ;
mais où nous ne sommes pas, c’est la nuit.
Ingeborg Bachmann / Paris
Traduction : Françoise Rétif
Quand tu partiras pour Ithaque,
Souhaite que le chemin soit long,
Riche en péripéties et en expériences.
Ne crains ni les Lestrygons,
Ni les Cyclopes,
Ni la colère de Neptune.
Tu ne verras rien de pareil sur ta route
Si tes pensées restent hautes,
Si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer
Que par des émotions sans bassesse.
Tu ne rencontreras ni les Lestrygons,
Ni les Cyclopes,
Ni le farouche Neptune,
Si tu ne les portes pas en toi même,
Si ton cœur ne les dresse pas devant toi.
Souhaite que le chemin soit long,
Que nombreux soient les matins d’été,
Où, avec quels délices !
Tu pénétreras dans des ports vus pour la première fois.
Fais escale à des comptoirs phéniciens,
Et acquiers de belles marchandises :
Nacre et corail,
Ambre et ébène,
Et mille sortes d’entêtants parfums.
Acquiers le plus possible de ces entêtants parfums.
Visite de nombreuses cités égyptiennes,
Et instruit toi avidement auprès de leurs sages.
Garde sans cesse Ithaque présente à ton esprit.
Ton but final est d’y parvenir,
Mais n’écourte pas ton voyage :
Mieux vaut qu’il dure de longues années,
Et que tu abordes enfin dans ton île aux jours de ta vieillesse,
Riche de tout ce que tu as gagné en chemin,
Sans attendre qu’Ithaque t’enrichisse.
Ithaque t’a donné le beau voyage :
Sans elle, tu ne te serais pas mis en route.
Elle n’a plus rien d’autre à te donner.
Même si tu la trouves pauvre,
Ithaque ne t’a pas trompé.
Sage comme tu l’es devenu à la suite de tant d’expériences,
Tu as enfin compris ce que signifient les Ithaques…
Konstantin Cavafy / Ithaque
Traduction : Marguerite Yourcenar
Maison. Vivre dans la parenthèse. Vivre dans le pendant ce temps-là.
Sur la corde tendue et horizontale.
Entre deux points
:
Ne pas être l’équilibriste. Être la corde, la corde même.
Au point le plus central et instable.
Maison. Comment on habite ça?
Qui vit dedans?
Qu’on me montre.
Ça fait mal. Où ça fait mal?
Ici. Dans le manque de portes et de fenêtres.
Dans le patio où habite un renard mais aucune plante.
Dans la pièce pleine de miettes et de taches.
Où ça fait mal?
Ici ça fait mal.
À ce croisement.
Dans ce coin bleu sous les lumières blanches.
Un thème cherche un thème, comme dirait Chantal Maillard,
et au thème il manque une maison :
il ne sait pas par où commencer à pleurer.
Gema Santamaría
Traduction : Stéphane Chaumet
Casa. Vivir en el paréntesis. Vivir en el mientras tanto.
En la cuerda extendida y horizontal.
Entre dos puntos
:
No ser la equilibrista. Ser la cuerda, la cuerda misma.
En su punto más céntrico e inestable.
Casa. ¿Cómo se habita eso?
¿Quién vive en una?
Que me muestren.
Aquí duele. ¿Dónde duele?
Aquí. En la falta de puertas y ventanas.
En el patio donde habita un zorro pero no viven las plantas.
En la sala repleta de migajas y de manchas.
¿Dónde duele?
Aquí duele.
En esta encrucijada.
En esta esquina azul debajo de las luces blancas.
Un tema busca un tema, como diría Chantal Maillard,
y al tema le falta una casa:
no sabe por dónde empezar a llorar.
Lucrèce le savait:
Ouvre le coffre,
Tu verras, il est plein de neige
Qui tourbillonne.
Et parfois deux flocons
Se rencontrent, s’unissent,
Ou bien I’un se détourne, gracieusement
Dans son peu de mort.
D’où vient qu’il fasse clair
Dans quelques mots
Quand I’un n’est que la nuit,
L’autre, qu’un rêve?
D’où viennent ces deux ombres
Qui vont, riant,
Et l’une emmitouflée
D’une laine rouge?
Yves Bonnefoy / De natura rerum
La beauté se diffuse par l’équilibre
sommes-nous prêt ?
les mots posés sur la feuille retiennent l’astre
jusqu’à l’aube
le cœur s’emballe à l’approche de la nuit
l’instant possède l’énergie de la croyance
offerte.
Saisir ce moment et le pétrir
Alain Brissiaud
Que tout soit léger, qu’il y ait à peine
un peu de vent
et qu’il nous emporte comme ces pollens
que les arbres perdent
que nos âmes
se dispersent dans l’espace
et qu’un jour quelqu’un sache
que nous avons vécu
en respirant une fleur quelconque.
Claude Esteban
Que me montre le plus clair du temps l’aiguille ?
Que sonne le jour dehors, que résonne la nuit dedans ?
Quel donc ressort autant me relâche, quelle donc machine autant me resserre ?
C’est lorsque je n’écris pas – par manque de temps, pour de mauvaises raisons d’esprit, ou pour causes de mauvaise humeur – que je me sens le plus entièrement, le plus totalement écrivain.
Pour le dire autrement, quand je n’écris pas je tremble à l’idée d’écrire encore, et quand j’écris il me semble écrire de surcroît…
Au « gros chêne » j’ai chuchoté mes prières d’enfant.
Là, dans le fol enlacement de l’écorce vénérable, dans l’étreinte de nos semblables corps, se sont dans le même temps mêlés, salvateurs, nos essences, nos souffles et nos sueurs.
Là fut en moi précipité, à cette époque en principe destinée à la pure inconscience, le sens précis et parfaitement inattendu, le ressenti le plus aigu et sans doute le plus précieux de l’existence.
Là, sous des soleils de septembre, j’ai su, trop soudainement peut-être, l’immensité périlleuse de ce possible langage exigeant de soi sans cesse plus de silence et plus de tempête.
Je suis le désespoir éclair dans ce temps si lent, bandit surpris hors champ poursuivant de part en part son grand chemin.
Je ne crains pas les répétitions du futur car je sais les solitudes passées, remplies d’incomparables promesses.
D’autres ont vu ces lueurs, d’autres les verront, mais je suis le premier qui ne les verra plus, et je serai le dernier qui les a vues, m’a dit le poète maintenant à mon envers qui fut en d’autres temps à mon endroit.
L’œuf a crevé sous le violent effort, l’œuvre a éclaté sous la douce épreuve, et le temps de tout comprendre s’est enfui comme il ne vient à personne la force de s’en souvenir.
Tant de temps me prend, me surprend, si loin de mourir ailleurs, tout près ici de vivre.
Tant de terres me remuent, tant de ciels me regardent, tant d’yeux me touchent, tant de mains me respirent.
Tant d’histoires me dévorent, tant de langues me parlent.
De ces choses, qui soulagent ma mort.
De tous ces visages, qui reposent ma vie.
Bruno Thomas / Sous des soleils de septembre ( extrait )
Dans la respiration sont incluses deux grâces
Aspirer l’air et s’en délivrer.
L’un oppresse, l’autre soulage ;
Tel est le merveilleux mélange de la vie.
Remercie donc Dieu quand il te presse,
Et remercie-le encore quand il te relâche à nouveau
Johann Wolfgang von Goethe
Im Atemholen sind zweierlei Gnaden:
Die Luft einzuziehn, sich ihrer entladen;
Jenes bedrängt, dieses erfrischt;
So wunderbar ist das Leben gemischt.
Du danke Gott, wenn er dich preßt,
Und dank ihm, wenn er dich wieder entläßt.
Jamais je n’ai cherché la gloire
Ni voulu dans la mémoire
des hommes
Laisser mes chansons
Mais j’aime les mondes subtiles
Aériens et délicats
Comme des bulles de savon.
J’aime les voir s’envoler,
Se colorer de soleil et de pourpre,
Voler sous le ciel bleu, subitement trembler,
Puis éclater.
A demander ce que tu sais
Tu ne dois pas perdre ton temps
Et à des questions sans réponse
Qui donc pourrait te répondre?
Chantez en coeur avec moi:
Savoir ? Nous ne savons rien
Venus d’une mer de mystère
Vers une mer inconnue nous allons
Et entre les deux mystères
Règne la grave énigme
Une clef inconnue ferme les trois coffres
Le savant n’enseigne rien, lumière n’éclaire pas
Que disent les mots ?
Et que dit l’eau du rocher ?
Voyageur, le chemin
C’est les traces de tes pas
C’est tout; voyageur,
il n’y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur! Il n’y a pas de chemins
Rien que des sillages sur la mer.
Tout passe et tout demeure
Mais notre affaire est de passer
De passer en traçant
Des chemins
Des chemins sur la mer
Antonio Machado
Je ne suis pas une lesbienne hurlant au sous-sol sanglée
dans une toile d’araignée de cuir
je ne suis pas un Rockefeller surpris sans pantalon
par une crise cardiaque dans un lit d’adultère
je ne suis pas une tapette intello stalinienne gaucho
ni un Rabbin antisémite chapeau noir barbe blanche ongles sales
ni le poète en cabane à San Francisco tabassé par les sbires
de la police pourrie la veille du Nouvel An
ni Gregory Corso Orphée maudit de ces états
pas encore un professeur au salaire mirifique
Je ne suis pas quelqu’un que je connais
en fait je ne suis ici que pour 80 ans
Allen Ginsberg / Je ne suis pas
Et voici ceux et celles qui eurent l’obsession
du grand jardin du monde.
Aquarelles déliées. Notes manuscrites en facsimilé. Confrontation
entre le jardin et l’aquarelle. Question face aux fleurs,
aux papillons du XVIIe siècle : était-ce vraiment ainsi
ou est-ce ainsi qu’on les voyait ?
Que penser d’une rose ?
Mais que, vraiment, penser d’une rose ?
Anne Talvaz
Quand la Terre marchait de sa propre marche
Sous la marche laineuse
Des grandes peuplades de bisons
Là-bas où la femme et l’homme
Ressemblaient à des oiseaux
Où l’herbe était de neige verte,
Rien ne pouvait faire penser
À cet immense cri mort
Que porte le vent
À l’infini des toundras.
Ils sont venus le fer aux dents
Et leur petit Jésus de porcelaine
Cupides et féroces
Ils venaient du continent
Qui fait peur aux étoiles1.
Pierrette Micheloud / L’obscurcissement de la lumière
En arroi de dentelle,
La très noble Isabelle
Traversait la forêt.
Un loup maigre paraît
Qui se jette sur elle.
- Malheureux, arrêtez !
Lui enjoint Isabelle,
Je suis princesse et belle.
Les plus grands chevaliers
Se courbent à mes pieds.
- Vous me contez merveille,
Dit le loup ébranlé.
Comment, vous ignorez
Que le loup affamé
N’a jamais eu d’oreilles ?
Que si, vous en avez,
Beau sire, et pas vilaines ! Et moi de par la reine,
Et Jean de La Fontaine,
Je vous fais chevalier.
Pauvre loup ! Il la croit !
A la sortie du bois,
On le met en quartier.
Aimer fille de roi !…
Mieux valait la manger.
Maurice Carême / Fable
Ne ferme pas
la porte de cristal
laisse entrer les voyelles de neige
puisque tout est propre à l’horizon
de tes yeux de source pure
de tes yeux de double vue
qui sont un tendre couple de castors
L’ombre est au cran d’arrêt
couteau plongé
dans la racine mère des élégances cardiaques
l’ombre du premier mimétisme
de l’infusion des rêves
de la source enchantée
l’ombre qui est une syllabe de sang
En confiance
en confidences
en étoffe d’été de santé de péché
en robe de tentation
à peine femme et déjà femme
consentante
délivrée
ma grande sœur abandonnée
Trente ans et davantage
et le sang
était une forme de la mémoire
et nous avons gardé notre mémoire
malgré le sang que nous avons perdu
Mais rien ne s’affirmant plus vrai
qu’un baiser bleu donné dans l’ombre
au sachet des questions funestes
répond ton île
dans le noir océan des contingences
Achille Chavêe / Blason d’amour
Le mur du parc est détruit.
Entre échec et oubli survint le gel,
Glaçant cœur et pétales translucides des crocus.
Cette énigme-là
Par-delà la porte de verre, doit-elle être apprise,
Et le chat géant
Est-il apparu ce matin en émissaire
Pour annoncer que tout est fable,
Que la douleur n’est que fable de la douleur,
Que le parc doit aimer la leçon
Et la servir ?
Nurit Zarchi
Le renard est mort
Vive le renard qui marche
Silencieux dans les bois
Celui que personne n’a jamais vu
Mais qui existe, pourtant
Tue les poules, s’enfuit
Et se lèche les pattes sanglantes
Coupables de massacres sans importance
Vive le renard qui ne demande rien
Vit, prend, se lèche les pattes, meurt
Vive le renard qui meurt
Silencieux dans les bois
Alexandre Bonnet
Quand j’étais enfant,
Fasciné par les couleurs,
J’ai couru derrière un papillon,
Partout, jusqu’à oublier, derrière moi, mon village.
De village en village,
J’ai traversé tous les âges,
Sur le fil d’un rêve.
J’ai demandé après mon papillon,
La source m’a dit, et les fleurs de grenade aussi,
“Il est passé par là…”
Et m’invitent à suivre les mûriers,
Sur la branche la plus haute,
Je l’ai vu suspendu sur un fil en train d’agoniser
Aujourd’hui, je m’agrippe toujours à l’arbre,
Et la vie passe.
Hamri Bahri
A toi
Qui m’as tuée en ce temps-là
Et que j’ai tué en ce temps-là
Temps de tuerie
Ce temps-là
Viendra-t-il cet instant où
Les yeux dans les yeux
Nous verrons que nous ne sommes que le reflet de notre regard
Qui dit : pardon
Rien d’autre
Pardon
Vois ce pardon dans mes yeux
Et filons
La lumière perce devant nous
Fadwa Soliman / A la pleine lune
كلَّما بلغَ القمر
إهداء:
إلى الذِيْ قَتَلَني ذَاتَ زَمَانٍ
فَقَتَلتُهُ ذَاتَ زَماَنْ
وَفي هَذا الزَّمَانِ اقتَتَلْنَا
فَقُتِلْنَا
هَلْ لَنَا مِنْ لَحْظَةْ
تَلْتَقِي فِيْهَا العَينُ بِالعَينْ
لِنَرى أَنَّنَا لَـمْ نَكُن نُشْبِه إلا تِلْكَ النَّظْرَة
التي ما كَانَتْ تُريدُ إلا أن تَقُولَ:
سَامِحْنِي
سَامِحْنِي وانظُرْ في عِيني التي سَامحَتْك
وَلْنمضِ
مَعْبرُ الضَّوء أمَامَنَا
Aujourd’hui c’est dimanche.
Pour la première fois aujourd’hui
ils m’ont laissé sortir au soleil,
et moi,
pour la première fois de ma vie,
m’étonnant qu’il soit si loin de moi
qu’il soit si bleu
qu’il soit si vaste
j’ai regardé le ciel sans bouger.
Puis je me suis assis à même la terre, avec respect,
je me suis adossé au mur blanc.
En cet instant, pas question de gamberger.
En cet instant, ni combat, ni liberté, ni femme.
La terre, le soleil et moi.
Je suis heureux.
Nâzim Hikmet / Dimanche