8 mars : poisson d’avril ?

Cette journée au fils des ans aura revêtu tant de panoplies différentes que celle dans laquelle je la surprends aujourd’hui ne peut plus être considérée comme autre chose. Même si je pouvais superposer toutes ces panoplies et n’en conserver qu’un cm3 , comme ce compositeur qui a compilé l’entièreté du Ring de Wagner en 10 secondes, cela ne donnerait pas un portrait plus juste de ce que cette journée m’inspire. Une amie ce matin m’a envoyé des voeux de fêtes — la Ste Femme aujourd’hui  — j’aime sa combattivité joyeuse mais pour moi, au mieux, cette journée est un poisson d’avril, cet étiquetage réel que nous faisions, enfants, des adultes, têtes en l’air consentantes, qui faisaient mine de ne pas sentir la pression de nos doigts malhabiles tandis que nous leur épinglions au dos un poisson de papier ou de carton , portant leur nom parfois.
Sur le poisson du 8 mars, on n’arrive même pas à écrire femme au pluriel — pour une majorité cette journée des droits des femmes demeure la journée de LA femme. Or Lacan l’a dit clairement, LA femme n’existe pas. Alors quelle importance peut-elle bien revêtir ? — 
Nous pouvons faire comme si nous ne sentions pas la pression dans notre dos, nous pouvons nommer maladresse les façons dont on va nous rappeler cette date tout au long de la journée, de l’unique journée, nous pouvons savoir que nous ne sommes ni le poisson , ni le ridicule de l’épinglette, cela ne change rien à la folie qui préside à cet ordre du monde : 50% de la population a droit à une journée d’attention à ses droits. Entre la dépénalisation des violences domestiques en Russie et le retour en puissance des hommes qui n’aiment pas les femmes aux États-Unis, on crie à l’injustice, mais on se trompe : c’est de folie qu’il s’agit. De cette rage aveugle qui aime son aveuglement et, ne connaissant rien d’autre prend l’obscurité pour la lumière, l’obscurantisme pour Les Lumières.
Ce n’est pas un sujet pour lequel la parole se prend en une fois et il est certain qu’il reviendra et reviendra dans mes écrits. Pour l’heure, une phrase me vient : “ Nous ne négocions pas avec les terroristes ”. Peut-être devrions nous commencer à raisonner et parler du côté de notre bon droit de moitié de l’humanité. et cesser une bonne fois pour toutes de négocier avec les terroristes, de supporter d’entendre des phrases comme instaurer la parité ce n’est pas naturel, les choses vont se faire petit à petit, maintenant que c’est enclenché c’est irréversible ( sic) … Voilà des années que démonstration est faite que le naturel n’a rien à voir avec l’organisation sociale, que la tradition d’un pays se modifie d’un coup de 49.3 quand un profit peut s’en dégager pour une minorité bien placée, que la patience et la douceur en matière politique concernent essentiellement les sujets dont on ne veut pas s’occuper et pas l’augmentation du salaire présidentiel ou l’évacuation des campements rroms. La parité doit être une décision politique — non un petit arrangement avec la mort quotidienne de la dignité d’être humain, voir de la mort tout court — comme l’abolition de la peine de mort l’a été dans notre pays. Or c’est à peine, pour l’instant, la discussion gauloise d’un quart d’heure au Café du Commerce. 
Le 8 mars est l’occasion, une de plus,  d’entendre des blagues misogynes dont on ne peut s’offusquer, puisqu’on porte dans le dos ce poisson de ridicule et de déni. Dont on ne peut s’offusquer sans accéder au ridicule supérieur de n’avoir pas d’humour — c’est à dire d’être un être humain de deuxième classe, qui peut bien rester à sa place de deuxième de la classe. — Mais la meilleure blague du jour reste celle de la minorité symbolique. Comment 52% de la population française n’apparait qu’à 2% dans les noms des rues de ce pays. Comment 52% de notre population n’apprenait dans les journaux, sur les écrans de télé et de cinéma —  fantastiques ardoises magiques —  qu’à titre d’exception. Quand on parle d’une femme effacée, il serait temps d’entendre la forme passive au lieu de l’épithète. 52% des habitants de ce pays sont effacés, certains doublement – une femme effacée et pauvre – ou triplement – une femme effacée, pauvre et non-blanche.
 
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#lemerlejaune
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