C’est par hasard que j’ai appris que le Professeur V. écrivait. Sans la révélation de Normand Lalonde, croisé au service d’Oncologie du CHUM ( 1 ), j’aurais continué à guetter ses rares publications médicales, qui me laissaient sur ma faim. Le Professeur V. était l’icône fantôme de ma jeunesse : il s’était intéressé de près à un cousin de mon père, un de ses cas cliniques les plus célèbres. Le dit cousin avait été persuadé jusqu’à sa mort qu’il avait eu un jumeau et que depuis le décès de ce dernier — qu’il datait à leur 52ème année — tout le monde le prenait pour son frère ( 2 ). Tout naturellement, ma famille eut recours au Professeur quand l’identité de grand-mère Alice flancha à l’annonce de la réapparition de mon grand frère Sacha. Cette période, le Professeur, sa thérapie peu orthodoxe et son relatif succès, sont autant de sujets tabous pour les miens. Pour ma part, je n’en ai qu’un souvenir nébuleux, sorte de long rêve à épisodes. C’est dans l’espoir de faire la lumière que j’ai épluché dès l’adolescence les publications médicales du Professeur, puis entrepris de suivre son parcours professionnel. En disciple.
Normand Lalonde, paix à ses cendres, avait très bien connu le Professeur — La Chenille, disons ça comme ça, puisque les avatars littéraires qui brouillent sa piste sont autant de variations sur ce surnom : Pilar Carter, Schöne Hilde, Yves Lejeune C. Laguenille… dans six ou sept langues européennes, indifféremment féminins et masculins — . C’est sous le nom de Walter Hesias que j’ai fini par trouver Alice A, petit volume portant sur la période des soins à ma grand-mère et à son premier petit-fils, paru chez Allia. C’est une forme de récit morcelé, polyphonique où il est difficile de faire la part de l’étude de cas, de la poésie et du théâtre. De surcroit, il est traversé de part en part des notes intimes de la Chenille sur sa mutation. En effet, c’est à la même période que les opérations et la médication relatives à son changement de sexe étaient les plus lourdes. Les effets secondaires du traitement nimbent les descriptions prosaïques de la thérapie de ronds de fumée concentriques.
Normand Lalonde, quant à lui, affirmait que La Chenille n’avait pas entièrement abdiqué de sa virilité et qu’un pénis en forme de crocus lui était resté… Ce qui ressort indubitablement des discussions que nous avons eues au CHUM, c’est que la Chenille écrivait, avait toujours écrit et écrirait probablement encore. Mais mettre la main sur ses écrits relevait d’un faisceau de compétences dont beaucoup, alors m’échappaient. On peut parler, au sujet de la Chenille, d’une littérature de l’instant, c’est-à-dire d’une forme mouvante, où le présent ( intime, professionnel, politique, poétique…) vient s’agglomérer à une structure de vieilles pierres au fondement archaïque. Pour le dire clairement : le cauchemar de l’éditeur. Les ennuis ont commencé quand Allia a voulu rééditer Alice A. La Chenille a alors exigé un tel appareil critique et de si nombreux aménagements du texte, que les pauvres ont bientôt renoncé à leur projet. Une autre de ses marottes étant l’Anthologie, l’ampleur des sources rendait la question des droits insoluble et aucun éditeur sensé ne voulait s’aventurer dans ce labyrinthe à fonds perdus. J’ai cru un moment que la rencontre avec les pionniers de la web-littérature avait été la réponse attendue par la Chenille. En suivant la piste des noms à consonance lépidoptérienne, j’ai pu retrouver quelques textes, notamment sur remue.net Cette nouvelle piste n’eut pas le succès que j’en escomptais. François Bon, consulté en sa qualité de précurseur de la littérature en ligne, me révéla que la Chenille, après une brève et intense implication dans ce domaine, avait repris à son compte l’aphorisme de Lalonde : « Maintenant que la Toile recouvre la Terre, voyons voir l’araignée. ».
Le coup de semonce que représentait la décision de Donald Trump d’interdire l’exercice de la médecine aux personnes transgenres, la régression évolutive des libertés individuelles en Occident et la suspicion grandissante à l’encontre des gens de Paroles et de Lettres, ont achevé de persuader la Chenille de la nécessité de sa disparition. Depuis plus de 10 ans, elle s’ingénie à gommer toute trace visible susceptible d’être utilisée à mauvais escient — notamment contre ses patients, ses amis et ceux et celles qui hébergent sa pratique —. Avec l’aide d’un stalker du dark web, j’ai pu mettre la main sur 21 saisons du Journal d’un mot ( Un mot par jour. Chaque jour. Un seul ) ainsi que sur un étrange guide de Randonnée Ultra-légère, Imago ( 3 ), qui ressemble à s’y méprendre à une version des 36 Stratagèmes à l’intention des pèlerins des années 2020. La Chenille écrit toujours. L’écart se creuse entre nous, ses déplacements sur la surface du globe semblent aléatoires, dictés seulement par l’intérêt des cas qui lui sont proposés par des voies de plus plus discrètes. J’ai au moins 3 ans de retard quand j’arrive par bonheur à mettre mes pieds dans ses pas. Cependant, depuis quelques temps, il m’arrive de trouver d’épais carnets de papier brun, écrits et dessinés dans les lieux où elle a demeuré — maisons à l’abandon, loin des villes le plus souvent… récemment pourtant une petite chambre dans un immeuble frappé d’alignement… — . Je les apprends par coeur, la vigilance est contagieuse. Ils sont peut-être encore où elle les avait laissés. Et moi, après elle.
R. DEWHITE
( 1 ) Centre Hospitalier Universitaire de Montréal ( 2 ) I and my brother. Mai 2001. Journal of Neurology, Neurosurgery and Psychiatry (3) À l’heure où je reprends ces lignes, vieilles déjà de deux lustres, il m’apparaît de plus en plus clairement qu’Imago n’est pas le nom d’un volume, mais du volume de l’entièreté des écrits de la Chenille. Intuition plus qu’hypothèse, cependant…