Alice A. et Don Quesada

Ça avait commencé avant ma naissance, bien avant, la bizarrerie d’Alice. C’est l’histoire de toute une vie et ce n’est pas le sujet. Tout le monde était habitué à sa bizarrerie. On ne l’aurait pas imaginée autrement. C’est peut-être pour ça, d’ailleurs, qu’elle n’avait jamais été autrement. Mais à ma naissance, tout a changé avec presque rien. Un petit s s’est glissé dans sa bizarrerie. Avec une insistance frénétique — tellement éloignée de son caractère songeur et distrait qui contribuait à sa bizarrerie — , elle a exigé que me soit donné le prénom Robert. Personne de près ou de loin dans nos aïeux ne l’avait porté, elle n’avait jamais manifesté un quelconque intérêt pour ce prénom, ni pour aucun prénom en vérité ( elle avait même nommé mon père d’après le saint de son jour de naissance ). Et voilà qu’elle s’obstinait aux larmes, collée à la vitre de la salle des couveuses, en serrant contre elle un gros lapin en peluche blanche qu’elle avait tenu à m’apporter, quand bien même mes bras étaient trop faibles pour pareille créature et mon diagnostique vital, incertain. Alice exigeait que la crevette soit nommée Robert. Ma mère, blanche comme linge, lui aurait reproché ce caprice au sujet d’un être dont on ne pouvait dire avec certitude s’il était amené à demeurer parmi les vivants. Mais on raconte qu’Alice — la douce et rêveuse Alice — lui aurait alors asséné : “ Bien évidemment qu’il vivra, petite sotte, il nous enterrera tous ” avec une telle véhémence, que ma mère aurait immédiatement accepté de me prénommer Robert.[1]

Le lapin, le prénom, les éclats avaient en tous cas suffit pour transformer la charmante bizarrerie d’Alice en bizarreries d’Alice. Ce qu’on avait pris sur l’instant pour une simple addition, était devenue multiplication ou plus exactement prolifération avant que j’atteigne ma cinquième année. J’ai grandi avec les bizarreries d’Alice et nous avions la meilleure relation du monde, car pour moi, elles étaient la norme d’Alice. Mais il en allait très différemment pour ceux qui l’avaient connue avant. Notamment pour Sacha, mon frère aîné, mais je reviendrai plus tard sur ce chapitre. Alice me parlait comme à une vieille connaissance, d’égale à égal sur le plan moelleux de nos cinq ans. Je passais chez elle le plus clair de mon temps, mes parents étant fort occupés avec Sacha.

Un jour, les bizarreries d’Alice ont dépassé des bornes, que j’étais le seul à ne pas voir, jusqu’à ce que paraisse le Grand D’ombre, qui ne semblait pas les voir non plus. Ce jour-là, Alice était malade. Plus bizarre. Malade. Plus jamais non plus ou presque seul avec elle, elle et moi. D’abord, j’ai cru la maladie contagieuse et les autres firent leur beurre et leur miel de cette peur. Mais un jour, décidément, je préférai avoir la même chose qu’elle que de vivre dans ce monde si triste et les visites à l’hôpital-très-bien.
Alice, se prenait pour Alice. C’était la borne dépassée. Mais si Alice avait été Alice, quel mal y avait-il à s’en souvenir, même tard ? En discutant avec Normand Lalonde, le poète, au service d’Oncologie du CHUM, quelques semaines avant sa mort, il m’est apparu que dans ce monde, être Alice était la meilleure chose qu’Alice pouvait faire. À l’instar de Don Quichotte.

[1] Il existe de nombreuses variantes de cette histoire. Dans l’une d’entre elle, ma mère aurait accepté ce prénom qu’elle trouvait affreux en disant avec un sourire entendu à Alice : “ Nous pourrons toujours le surnommer Barry”.

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