Ascension des Balkans en 14 pas | #10

J’avais depuis longtemps le projet d’une telle excursion
Pour ceux de ma génération, le train de nuit est un souvenir de petits. Après, il y a eu le TGV et c’en était fini des voyages en couchettes aux taies SNCF bien repassées et aux couvertures vertes et rouges. Par une sorte de miracle de l’enfance, nous finissions toujours, bien à regret, par nous endormir, alors que rien n’était plus excitant que ces petites cabanes roulantes avec leur fenêtre sur la nuit. On ouvrait un œil à chaque arrêt pour prendre un bon flash de néon, puis on replongeait aussitôt dans les bras de la madone des sleepings. Il faut en convenir, pour un dormeur de taille adulte, le lit du train-couchette est plutôt un lit de repos. Un lit de sieste de nuit. J’anticipais donc une nuit peu dormie entre Belgrade et Sofia. Mais loin de me déplaire, la perspective, on s’en doute, me réjouissait au plus haut degré : retrouvailles et accomplissement. Pour Musil, l’accomplissement de l’amour réside dans l’épreuve qu’on fait subir à cet amour pour vérifier qu’il résiste. L’épreuve étant une nouvelle histoire. Or la nouvelle histoire du Belgrade-Sofia la voici…
Elle commence fort simplement : on ne peut pas réserver de couchette à distance. Donc, à notre arrivée à Belgrade, je me suis ruée vers un guichet pour apprendre, sans réelle surprise, qu’il n’y en avait plus pour le lendemain. Pas plus que de billet de première. J’étais déjà bien heureuse d’obtenir une réservation nous garantissant deux places assises. Varoujan, quant à lui, a pris la chose avec une affabilité enthousiaste et il a bricolé un petit pique-nique pour le voyage. Nous sommes arrivées avec une demi-heure d’avance sur le quai. C’était un grand exploit pour des Européens de l’ouest, mais le lourd passé des Balkans en fait des maîtres dans l’art de l’attente. Et le train était bondé. Bondé, comme un train français un jour de grands départs quand la SNCF a oublié d’ajouter deux rames au Paris-Béziers ? Pas tout à fait : ici c’est tous les jours dimanche et notre exception est la règle. S’enclenche donc un drôle de ballet où l’on essaie de déterminer quel est son compartiment alors que rien n’est écrit nulle part, en croisant des passagers sans réservations, mais chargés comme des mules, qui tels des coucous, casent de-ci, de-là leurs paquets dans les rares espaces libres au-dessus des têtes des voyageurs déjà assis. Sur les conseils avisés d’un couple serbe qui doit me trouver sympathique, je déloge, la mort dans l’âme, un tzigane au sourire en or et son petit garçon. Comme j’ai le violon de Varoujan et qu’il est lui aussi musicien, il me déballe ses trompettes comme pour un petit vide grenier impromptu. Il plaide sa cause sans trop y croire, mais avec une certaine énergie : c’est la règle du jeu tzigane, on joue tous les coups. L’alternative est simple : si je laisse ma place à cet homme, nous voyageons pliés en quatre pendant… Pendant huit heures, c’est le temps de voyage annoncé au départ. Je m’excuse platement et j’occupe le terrain. Le couple me sourit, ravi. Cinq minutes plus tard, un contrôleur se fraie un chemin en hurlant le numéro de chaque compartiment au passage. Évidemment, je ne suis pas dans le bon. Les Serbes m’ont baladée. Le compartiment voisin — le bon — est bourré comme un œuf de sextuplés monozygotes et de bagages aux propriétaires incertains. Bien sûr, eux, ces damnés de la terre n’ont pas de réservation. Mais d’un autre côté, je ne vois pas trop comment les déloger dans ce jeu de pousse-pousse sans case vide.
Finalement, quand c’est pire c’est mieux, arrivent deux grands Bulgares — une rareté : le
bulgare est plutôt râblé d’ordinaire —, un blond et un brun, dotés eux aussi d’une réservation — AAAAAAH ! — pour les mêmes sièges que nous — NON ? Et si : les nôtres viennent de Belgrade, les leurs de Sofia et il n’y a pas de communication entre les serveurs des deux gares —. L’espace d’un instant, je l’avoue, ma foi en l’existence est en berne, mais c’est alors que Saint Nicolas Bouvier nous touche de sa grâce. Les deux grands Bulgares sont jeunes et charmants. Ils sont informaticiens et ils m’expliquent que leur métier et de résoudre des problèmes — bien, le mien c’est de les raconter —.
Néanmoins, j’affiche une moue dubitative : je ne pense pas qu’ils aient le temps de reconfigurer le serveur de réservation serbo-bulgare avant le départ du train. Je les fais rire — c’est aussi mon métier : être drôle dans les Balkans —. Le blond sort en trombe en dépit de la foule et saisit manu militari le chef de gare sur le quai. Je suis éblouie. Nous les observons par la fenêtre du compartiment. Il a l’air gentil, mais ferme. C’est-à-dire qu’il sourit avec deux têtes de plus à son interlocuteur. En un temps record, le problème est solutionné : le chef de gare vire quatre malheureux de notre compartiment et nous enjoint de prendre place. Nos deux gardes du corps nous offrent celles situées près de la fenêtre et ils tassent leur grand corps dans le compartiment encombré de bagages. L’un pousse l’affabilité jusqu’à caler la boîte de violon comme accoudoir se rognant encore quelques centimètres dans un monde déjà lilliputien. D’où sortent-ils ces deux-là ? Où étaient-ils quand mon bus est resté coincé six heures dans la neige entre Sofia et Varna ? Où étaient-ils quand je tentais de me dépatouiller des problèmes de planning face à une secrétaire bilingue en bulgare et russe, point barre ? Où étaient leur charmant sourire quand je faisais ma première répétition de chœur du Comte Ory devant cinquante visages fermés à double tour ? D’où sortent-ils ? De Sofia, me direz-vous, la capitale. Voilà bien une réflexion de parisien, vous répondrais-je. Moins fort, j’entends quelqu’un émettre la théorie de leur homosexualité ? Non, ce n’est pas ça non plus — après neuf heures de train à se regarder dans le blanc des yeux en temps de paix, on peut savoir deux ou trois choses sur ses compagnons de voyage —. Non, leur gentillesse n’a aucune excuse. L’un est blond aux yeux clairs vêtu d’une chemisette pastel, l’autre brun aux yeux sombre avec un sweat à capuche noir. Ils sont parfaits. Ils me font penser à l’ange et au diable chez Tex Avery. Je leur dirai plus tard. Sur le matin, et comme ça les fera rire — le clown des Balkans, je vous dis — je filerai la métaphore jusqu’à Sofia pour faire passer la pilule des deux heures supplémentaires d’arrêt à la frontière et à la douane réunies. On dirait le nom d’un pub belge, mais c’est surtout l’occasion d’éclaircir de nombreux mystères postcommunistes. La contrebande bat son plein entre la Serbie aux cheap cigarettes et la Bulgarie. Alors on en arrive assez vite au doublé perdant évoqué ci-dessus : les douaniers dans la foulée du contrôle frontalier confisquent les passeports par dizaines. Comme la durée de cette pause cigarette serbo-bulgare est tenue secrète, et aucunement estimée dans le temps de voyage annoncé au départ, les esprits s’échauffent assez vite. Dans ce cas-là, si on ne souhaite pas invoquer la fatalité slave, les Tziganes sont les premiers en ligne de mire. Et je comprends enfin pourquoi, quand je cherche à organiser des rendez-vous avec mes amis bulgares depuis la France, ils répondent immanquablement : « Eh bien, tu appelles quand tu arrives. » Tout simplement parce qu’on ne sait pas « quand » on arrive.
En attendant, comme j’ai fait mon coming out d’actrice, nos bons génies parlent de leur difficulté à prendre la parole en public. Je me mets à leur raconter comment je fais, moi, pour ne pas avoir peur. Je dis et je montre en même temps. Vous, vous pensez que tout le monde vous regarde, moi je regarde tout le monde. Dans le coin de mon œil, d’ailleurs, je vois le beau visage d’une de nos voisines qui écoute de tous ses yeux tziganes. Elle a peut-être cinquante ans, la peau cuivrée, un beau petit visage rond et dégagé. Je vois Varoujan que la photo démange, mais nous savons bien qu’elle est impossible : le clic serait une détonation dans un espace si réduit et tuerait sur le coup cette fragile intimité. Je le connais, moi, ce visage qui m’écoute. Je l’ai rencontré il y a deux ans, quand j’ai conté l’origine du monde, au pied levé, dans un spectacle avec des enfants griots sénégalais. Pour eux, comme pour elle qui avale avidement mes paroles anglaises, qui ne perd pas une miette des expressions de mon visage et des mouvements de mes mains, celui qui conte est né conteur. Ce n’est pas douteux, pas questionnable. La parole est unique. La légitimité est un tourment constant pour les Occidentaux. Pas pour les enfants-vieillards griots. Pas pour cette femme qui m’écoute. Plus pour moi à cet instant. J’aurais assez d’histoires pour conter jusqu’à Sofia. Mais le conte parlé n’est qu’un moment qui nous introduit dans cette nuit partagée. On mange. On cherche en vain une position qui resterait confortable plus de trois minutes… Bientôt tout le monde dort, ou prétend dormir. Moi seule, je veille. Comme un vieil arbre. Comme un jeune chat. Je suis heureuse de ne pas dormir. Ou plutôt, je suis trop heureuse pour dormir. Je fais un voyage, ce voyage me fait. Quelque chose chantonne à l’intérieur de moi. Dormez tranquille, braves gens, il est trois heures… Régulièrement, la Tzigane échange sa place avec son mari qui a commencé sa nuit dans le couloir, assis sur un gros sac suspect aux yeux pourtant bienveillants de nos anges gardiens. Ils n’ont rien dit, mais j’évoquerai plus tard la force du sous-entendu bulgare, corollaire incontournable de la règle du silence de vie ou de mort, appliquée par les générations précédentes. À chaque changement de siège, il en profite s’en griller une à la fenêtre du couloir. Il fait chaud, tout est grand ouvert. D’ordinaire, j’aurais râlé. Mais je m’aperçois que j’avais oublié cette odeur si particulière de la cigarette de train de nuit. Une exhalaison vintage. Je regarde Varoujan dans son sommeil. Il était heureux de pouvoir se considérer à la fois comme mon frère et comme mon ami. Je me félicite de l’avoir emmené dans ce périple dont il sortira fourbu et avide. Dormez tranquille, braves gens, il est cinq heures. Le jour se lève avec ses manières de lampe à décharge inversée — du gris à l’orange —, je suis la seule à le voir.

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