AVANT | La caravane

JOUR 5
Hier dans la fin de la journée, alors qu’il nous restait encore une bonne heure de route jusqu’au lieu prévu pour le bivouac, le chef des chameliers a sonné une alerte discrète et les têtes se sont tournées vers l’orient les unes après les autres à la suite de l’information qui courait tout le long de la caravane : un homme ! Un homme à pied ! Il paraissait assez proche et la décision a été prise d’un bref arrêt pour l’attendre. Il portait quelque chose de long dans ces bras, et dans le contre-jour on aurait cru une croix venant à notre rencontre. Nous avons patienté presque une heure : la perspective et la difficulté à prendre des repères dans cette partie si nue du désert nous ont joués : l’homme n’était pas si près, c’était un géant et les enfants qui s’étaient élancés à sa rencontre en ont été pour leur enthousiasme. Il progressait très lentement sous sa charge. Un des plus jeunes enfants, bien vif malgré son aller-retour est venu me chercher. Ses yeux brillaient d’excitation et d’effroi quand il s’est emparé de ma trousse. Mon arabe littéraire ne peut pas grand chose contre l’inventivité dialectale de mes compagnons de voyage : il criait en courant « le tapis saigne ! Le tapis saigne ! » Et comme il se tenait le côté, j’ai cru qu’il s’était lui-même blessé, mais il a fondu sur moi et m’a tiré par la main, tandis qu’un autre prenait ma trousse dans ses bras. Voyant cela, le chef des chameliers a ordonné le bivouac, et tandis qu’un débat s’élevait entre les caravaniers fâchés de ce retard imprévu — qui s’ajoute encore à ceux que nous semblons attirer comme le miel les mouches depuis notre départ — je me précipitai tant bien que mal au-devant de la grande ombre lente.
JOUR 7
Nous sommes aux pieds des montagnes. La progression journalière a été limitée à six heures. C’est un soulagement, même si quatre me suffiraient amplement. Je n’ai le temps de rien dans ce rythme forcené et les soins et la marche occupent le plus clair des journées. Au soir, tandis que les marchands et les chameliers discutent autour du feu, je tombe. Tenir ce journal tient de l’exploit. Ses lacunes me désolent. Quant à dessiner, il n’en est plus question. Je me suis beaucoup illusionné sur mes capacités, je m’en rends compte.
J’ai pu examiner l’étrange contenu du tapis, contenu bien banal en comparaison des spéculations sensationnelles de sa petite escorte : un homme d’une vingtaine d’années — à l’estime, je dirai 27 ans, mais je ne suis pas Sherlock Holmes —, tabassé à mort. Enfin presque : il vit et bien qu’il soit toujours hasardeux de se prononcer sans examen approfondi — comment faire ça ici ? Pas d’hôpital avant Ouarzazate et nous n’y serons pas avant x jours — je crois qu’il vivra. J’aurais un peu de honte à l’avouer aux confrères d’Edinbourg, mais une des raisons de ma foi dans ce pronostic vient que je ne l’ai pas émis moi-même. C’est celui du vétérinaire — ce n’est pas son titre ici, les chameliers l’appellent Monsieur*, comme on disait du frère du roi de France, avant leur révolution. Pourtant c’est un Homme Bleu. Enfin, il s’habille à leur manière pour moitié (il porte des pantalons à l’occidentale). Il s’occupe des bêtes, sans jamais salir ses grandes mains de femmes bleuies, comme son visage, par l’indigo du tissu. Quand une intervention est nécessaire, il la décrit patiemment à ce petit aide de camp farouche qui ne le quitte pas d’une semelle, et tandis que le gosse opère, il le couve de son œil peint au khôl tout en murmurant à l’oreille du dromadaire. Monsieur est très estimé et sa présence dans la caravane figurait parmi les arguments massue du chef caravanier pour m’inciter à la rejoindre. Toujours est-il que mon lacunaire collègue a opiné hier après avoir pris les pouls du cadavre peine déballé du tapis. Il a eu un échange avec le géant qui l’avait porté jusque là et quand je me suis enquis de savoir s’il vivrait, Monsieur a répondu : vraiment !*
JOUR 8
Depuis l’arrivée de nos deux passagers clandestins*, je me sens encore plus isolé : ma pratique très scolaire, j’en prends quotidiennement la mesure, de l’arabe littéraire multiplie les quiproquos avec les caravaniers depuis le premier jour. J’ai cru que ces deux nouveaux venus changeraient la donne linguistique : le géant a les yeux clairs et une carnation pâle sous la brûlure du soleil et du vent, quant à l’autre — dont il semble déplacé de demander le nom pour mon registre, puisque je n’ai reçu à cette question qu’un œil vide pour toute réponse) — n’est pas de la région et promettait autre chose que le dialecte avec lequel on me fait tourner en bourrique. Pourtant, même si Monsieur* laisse entendre que son pronostic vital n’est pas engagé, il demeure incapable de prononcer le moindre mot — tant la fièvre très forte et qui ne le lâche pas, que la probable fracture de sa mâchoire rendant l’opération quasiment impossible —. Quant au géant, qui répond au nom d’Osmin (!), alors que j’aurais parié sur Niels ou Gösta, c’est l’homme le plus taciturne que j’ai connu. Il échange laconiquement en français avec Monsieur et le soir au bivouac il échange la force qui lui reste contre de la nourriture pour lui et son ami, avec des formules de politesses orientales qui me rappellent les tournures d’un élève libanais de l’Université. Bref, hors ce journal où je me réponds moi-même, ce voyage semble voué à l’ascèse conversationnelle d’une retraite monacale. Autant pour les charmes de l’Afrique.
Jours 10
Après les jours de désert, la montagne est un heureux dépaysement. L’ascension est poussive bien que les dromadaires s’y montrent vaillants. L’aide de camp de Monsieur* — qui baragouine un anglais qui sent de manière surprenante le livre et non le marché — m’a expliqué que le chamelier en chef avait privilégié des bêtes de montagnes. Voilà qui éclaire leurs nombreux bobos pendant la première traversée du désert et leur dilettantisme depuis que nous avons quitté le plat. Monsieur* consacre ses heures d’oisiveté nouvelle au blessé sans nom. Osmin redoute pour lui les à-coups des sentiers pierreux et je crois aussi, bien qu’il le cache dans sa barbe, qu’il craint les animaux : je le surprends à fixer leurs bosses. Il a donc définitivement renoncé au petit traîneau que les chameliers utilisent pour transporter les malades sur le sable. Il le porte presque tout le jour dans ses bras, n’acceptant de s’en défaire un moment qu’à l’assurance d’un sentier bien plat — c’est l’aide de camp qui sert d’éclaireur — et alors il demeure un moment en queue, étirant son énorme carcasse en poussant des grognements qui doivent résonner dans toute la vallée et auxquels, passée leur première surprise, les caravaniers rient et les dromadaires répondent. Pour plaisanter, on dit que les cris d’Osmin effraieraient les plus téméraires brigands et nous l’espérons dans le secret de nos cœurs puisqu’ils doivent parachever le pittoresque des montagnes. Cela me fera de fameuse histoire, de retour en Écosse, à la condition qu’ils ne m’aient pas tranché la gorge avant, comme c’est arrivé il y a deux ans à une de mes prédécesseurs, à la faveur d’une attaque nocturne. Un français, de Narbonne à ce qui se raconte. L’enlèvement contre services et rançon étant une destinée alternative.
JOUR 12
Osmin fait les trois prières — la caravane ramène à trois l’obligation des cinq rendez-vous quotidiens avec Dieu —, Monsieur également, ce qui m’a d’abord surpris. Non que je croies à une incompatibilité entre la science et la foi, mais quelque chose dans son apparence, dans son attitude, me l’avait fait d’abord cataloguer du côté des sceptiques. Les chameliers lui font plus confiance qu’à moi pour soigner leurs blessures, rares et banales. Me restent les marchands et les rares voyageurs honorés de mon auscultation britannique. J’ai parfois l’impression d’être le seul ici à voir la longue fresque des paysages qui nous reçoivent dans leur hospitalité fruste ou luxuriante. Mes compagnons ne se montrent pas très réceptifs à mon ravissement. De cela aussi, on doit se lasser… La prière de Monsieur* a quelque chose d’inapproprié, d’indien. On dirait une sorte de ballet d’un seul geste où il met davantage dans les mouvements qui conduisent d’un geste rituel à l’autre que dans ces gestes sacrés. L’observer me met mal à l’aise sans que je sache pourquoi. Sans que je cesse.
JOUR 15
La fièvre a repris notre blessé. La face d’Osmin est ravagée par l’inquiétude, par la terreur au point que le visage tuméfié de l’autre semble moins abîmé en comparaison, d’autant qu’il semble goûter la brûlure de la fièvre comme un séjour au hammam. Nous l’avons veillé tard dans la nuit glaciale, Monsieur* et moi, tandis que le géant surveillait le campement pour tromper son angoisse et mériter son repas du soir. Monsieur* dit que je fais fausse route en imaginant les chameliers indifférents à la beauté tellurique des paysages que nous traversons. Leur intimité, insiste-t-il, est si grande qu’elle est devenue un secret jalousement gardé. Monsieur quant à lui semble tout à fait passionné par ces deux voyageurs tombés des dunes. Je ne comprends pas ce qui accapare sur ces deux-là son regard vif et son attention si profonde tandis que mes yeux s’élèvent vers la majesté du ciel étoilé.
JOUR 16
Aux abords de Ouarzazate, nos deux invités douteux nous ont faussé compagnie, sans un adieu. Mais que pouvions-nous attendre d’un ruffian ? Quant à l’autre, il n’est jamais sorti de son mutisme — sauf à délirer dans cette manière d’espagnol frotté d’arabe…
Belle soirée en ville, loin du campement, dans la société finement lettrée du Consul. Tout le monde très avide et amusé de mon étonnant voyage. La plupart d’entre eux, expatriée de longue date dans ces contrées, n’a jamais mis le pied hors de la ville ni posé les fesses sur un dromadaire.
JOUR 20
Ils sont réapparus au premier bivouac vers Tellouet. Le blessé marche avec de l’aide et une béquille. Enfin, il peut faire quelque pas. Il a retrouvé son nom à la faveur de cette absence : Selim.

*En français dans le texte

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