Qui est derrière la porte ?

C’est l’histoire d’un homme qui a réussi sa vie. Il a épousé la femme qu’il aimait et il l’aime toujours. Ils sont en bonne santé. Leurs enfants sont partis de puis quelques années, mais ils vivent heureux là où ils sont. Il a fait un métier honorable dans la ville, on le salue par son nom. Il a tout à la fois suffisamment d’argent pour ne pas s’en inquiéter et suffisamment peu d’argent pour ne pas s’en inquiéter. Sa maison est située aux abords de la ville, et on aime y être invité : les dîners qu’il offre sont toujours chaleureux et paisibles. En somme, tout va bien pour cet homme. Et pourtant, pourtant, depuis… quelques semaines ? Quelques mois ??? Il ressent comme une… gêne, comme une entrave — une fatigue, peut-être ? — qui ne le quitte plus et le goût de ce qu’il aimait s’affadit. Un jour, il estime que cela ne peut plus durer comme ça. Il va trouver sa femme et il lui dit  : « Femme, je vais partir. Partir en voyage. Je ne sais pas combien de temps je vais demeurer absent. Prépare ma valise, s’il te plaît. » Alors la femme… ne dit rien : elle prépare sa valise, en prévoyant les laines chaudes pour l’hiver et le lin frais pour l’été, puisqu’on ne sait pas combien de temps cette absence va durer.
Le lendemain, il part : il ferme la porte de sa maison, traverse les champs en direction de la forêt, franchit le ruisseau à l’orée de la forêt, traverse la forêt, arrive au pied de la montagne, parvient à une grotte dans la montagne et s’y installe. Et pendant des mois, il prie, jeûne, fait de l’exercice, profite du grand air, du silence, pense à son existence… Au bout d’un an, il se sent beaucoup mieux. Il décide de rentrer chez lui. Il refait sa valise, range les laines chaudes et les lins d’été, sort de la grotte, redescend de la montagne, traverse la forêt, sort de la forêt en franchissant le ruisseau d’un saut alerte, par-delà les champs il aperçoit sa maison, il les traverse et le voilà devant chez lui. Il frappe. Il entend la voix de sa femme, cette voix familière et bien-aimée qui demande : « Qui est derrière la porte ? ». Alors tout heureux, il répond : « C’est moi, c’est moi je suis rentré, chérie ! Ouvre ! ». Mais sans ouvrir, sa femme lui crie : «  Va-t’en ! Va-t’en ! Retourne d’où tu viens ». Il est terriblement surpris et sur le point de poser une question, mais… c’est sa femme, il l’aime, il lui fait confiance. Alors, dans une immense perplexité il empoigne sa valise, et il rebrousse chemin. Que peut-il bien se passer se demande-t-il en traversant les champs sans les voir, e mouillant ses chaussures dans le ruisseau qui marque l’orée de la forêt, il est si perplexe qu’il ne sent ni les ronces, ni les branches basses qui lui griffent la figure tandis qu’il parcourt la forêt et c’est à peine s’il sait comment il parvient à sa grotte, dans la fissure de la montagne, où il s’installe une nouvelle fois. Et pendant une année, il réfléchit. Du matin au soir et parfois du soir au matin à la lueur d’un petit feu. Il est intrigué, déboussolé, perplexe, offensé presque de ne rien comprendre à ce qui s’est passé là-bas, et à ce qui depuis se passe ici. Pendant une année entière, il réfléchit.
Un matin, quand il ouvre les yeux, tout est clair, il est saisi d’une telle joie et d’une telle urgence qu’il ne prend même pas la peine de refaire sa valise, il dévale la montagne en se râpant les genoux, il court dans la forêt, il en sort avec un point de côté, tout essoufflé et éclaboussé du ruisseau qu’il n’a pas pensé à enjamber, ses poumons le brûlent tandis qu’il traverse les champs, les yeux fixés sur sa maison toute petite au bout de la route. Quand il arrive, le cœur lui bat dans la bouche, il frappe et il entend la voix de son épouse à l’intérieur, sa voix familière et bien-aimée qui demande « Qui est derrière la porte ? ». Alors il lui répond : « C’est toi, c’est toi qui es derrière la porte » et la femme lui ouvre.

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